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diff --git a/old/12749-8.txt b/old/12749-8.txt new file mode 100644 index 0000000..64e9eb9 --- /dev/null +++ b/old/12749-8.txt @@ -0,0 +1,15654 @@ +Project Gutenberg's Études Littéraires - XVIIIe siècle., by Émile Faguet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Études Littéraires - XVIIIe siècle. + +Author: Émile Faguet + +Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + +EMILE FAGUET + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + +ÉTUDES LITTÉRAIRES + +DIX-HUITIÈME SIÈCLE + + PIERRE BAYLE--FONTENELLE + LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU + VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU + BUFFON--MIRABEAU--ANDRÉ CHÉNIER. + + + +AVANT-PROPOS + +Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, s'adresse +particulièrement aux étudiants en littérature. Ils y trouveront les +principaux écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en leurs idées +qu'en leurs procédés d'art. C'était un peu une nécessité de ce sujet, +puisque les principaux écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des hommes +qui ont prétendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute +différente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des +deux grands siècles littéraires de la France, qui sont le XVIIe et le +XIXe, ou des temps où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions +et à poursuivre des controverses. + +Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien des égards, le XVIIIe +siècle paraîtra, par ma faute peut-être, peut-être par la nature des +choses, singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et celui qui le +suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne +pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire +et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inférieur, +au point de vue philosophique, au siècle de Descartes, de Pascal et de +Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, d'une part +au siècle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siècle de +Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très relative +d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relevé, a +des causes multiples dont j'essaie de démêler quelques-unes. + +Un homme né chrétien et français, dit La Bruyère, se sent mal à l'aise +dans les grands sujets. Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si +à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement, n'a +été ni chrétien ni français. Dès le commencement du XVIIIe siècle +l'extinction brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement du +XVIIIe siècle la diminution progressive de l'idée de patrie, tels ont +été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790. +L'une de ces disparitions a été brusque, dis-je, et comme soudaine; +l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidité encore, et, en +1750 environ, était consommée, heureusement non pas pour toujours. + +J'attribue la diminution de l'idée de patrie, comme tout le monde, je +crois, à l'absence presque absolue de vie politique en France depuis +Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états sociaux ruinent l'idée ou +plutôt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la +vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excités créant +une instabilité extrême dans la vie nationale et comme un étourdissement +dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appelé +une «émigration à l'intérieur», c'est-à-dire le ferme dessein chez +beaucoup d'hommes de réflexion et d'étude de ne plus s'occuper du pays +où ils sont nés, et en réalité de n'en plus être;--autant, et pour les +mêmes causes, dans un état social où le citoyen ne participe en aucune +façon à la chose publique, et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai +dire, qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte à ne se +réveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce +qui est arrivé en France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très +bien, au seuil même du siècle, quand il voulait faire revivre l'antique +constitution française, et, par les conseils de district, les conseils +de province, les Etats généraux, ramener peuple, noblesse et clergé, +moins encore à participer à la chose nationale qu'à s'y intéresser[1]. +Et on se rappellera qu'à l'autre extrémité de la période que nous +considérons, la Révolution française a été tout d'abord cosmopolite, et +non française, a songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est devenue +«patriote» que quand le territoire a été Envahi. + +[Note 1: Voir notre _Dix-septième Siècle_, article Fénelon. (Société +française d'Imprimerie et de Librairie.)] + +Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensée du +XVIIIe siècle n'a été aucunement tournée vers l'idée de patrie, que +l'indifférence des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur +du pays est prodigieuse en ce temps-là, et que la langue seule qu'ils +écrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, même au point de +vue purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites +conséquences. + +La disparition de l'idée chrétienne a des causes plus multiples +peut-être et plus confuses. La principale est très probablement ce qu'on +appelle «l'esprit scientifique», qui existait à peine au XVIIe siècle, +et qui date, décidément, en France, de 1700. La «philosophie» du XVIIIe +siècle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent +«esprit philosophique», c'est toujours esprit scientifique qu'il +faut entendre. Le XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit +scientifique, et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien et +«géomètre», non scientifique à proprement parler. Il était mathématicien +et géomètre, c'est-à-dire aimait la science purement _intellectuelle_ +encore, et que l'esprit seul suffit à faire; il n'aimait point la +science réaliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se +fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. «_Les hommes ne +sont pas faits pour considérer des moucherons_, disait Malebranche, _et +l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée +de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la +transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand +on n'a rien à faire et pour se divertir_.»--Pour les esprits les plus +philosophiques et les plus austères, de telles occupations n'étaient +pas même un «divertissement permis». C'étaient une forme de la +concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un véritable péché, et +une subtile et funeste tentation; c'était, pour parler comme Jansénius, +une «_curiosité toujours inquiète, que l'on a palliée du nom de science. +De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous +regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne +veulent savoir que pour les savoir seulement_.»--Littérature, art, +philosophie, métaphysique, théologie, science mathématique et tout +intellectuelle, voilà les différentes directions de l'esprit français au +XVIIe siècle. + +Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des voyageurs, par la +médecine qui grandit et que le développement de la vie urbaine invite +à grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurité, par +l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, Tournefort, +Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, Duvernay, les sciences physiques et +naturelles deviennent la préoccupation des esprits. Elles profitent, +pour devenir populaires, de la décadence des lettres et de la +philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop +apparent de 1700 à 1720 environ; elles deviennent même à la mode, et les +femmes savantes ont partout remplacé les précieuses, et les présidents +à mortier en leurs académies de province ne dédaignent point de +«considérer des moucherons» et de disséquer des grenouilles. Elles ont +cause gagnée en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit du siècle. +Comme il arrive toujours à l'intelligence humaine, trop faible pour voir +à la fois plus d'un côté des choses, la science nouvelle paraît toute la +science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relègue +dans l'ombre les explications théologiques, ou métaphysiques ou +psychologiques qui en avaient été données. Tout sera expliqué désormais +par les «lois de la nature», le surnaturel n'existera plus, _l'humain_ +même disparaîtra; plus de métaphysique, plus de religion; et jusqu'à la +morale, qui n'est pas dans la nature, n'étant que dans l'homme, finira +elle-même par être considérée comme le dernier des «préjugés». + +Ajoutez à cela des causes historiques dont la principale est la funeste +et à jamais détestable révocation de l'Edit de Nantes. Encore que le +protestantisme n'ait nullement été, en ses commencements et en son +principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle, +insensiblement et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer par +degrés en pur rationalisme, encore est-il qu'il était dans sa destinée +de devenir tel. Il a été, chez les peuples qui l'ont adopté, un passage, +une transition lente d'une religion à un état religieux, et d'un état +religieux à une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif +et lent eût pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription +des protestants sous Louis XIV. La Révocation a eu, comme toute mesure +intransigeante, des conséquences radicales; elle a supprimé les +transitions, et jeté brusquement dans le «libertinage» tous ceux qui +auraient simplement incliné vers une forme de l'esprit religieux plus à +leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare qu'on préfère un athée à un +schismatique. A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des athées que +l'on fait. + +Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le +trouble moral qu'ont jeté dans les esprits la Régence et les scandales +financiers de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de départ, +absolument perdu tout esprit chrétien. + +Ni chrétien, ni français, il avait un caractère bien singulier pour un +âge qui venait après cinq ou six siècles de civilisation et de culture +nationales; il était tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La +tradition est l'expérience d'un peuple; il manquait de tradition, et +n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand +intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a +de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, la curiosité, la malice, +l'intempérance, le verbiage, la présomption, l'étourderie, le manque +de gravité et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine +générosité, bonté de coeur, facilité aux larmes, besoin de s'attendrir, +et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur +tout proche, se croit toujours tout près de le saisir, et en a +perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience. + +Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches, +les essais, les théories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les +incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupé +et tout brûlé derrière lui: il avait tout à retrouver et à refaire. Il +touchait, du moins, à tous les matériaux avec une fièvre de découverte +et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante et divertissante, +reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idées +que l'humanité avait cent fois tournées et retournées en tous sens, +et ne les renouvelant guère, parce qu'avant de les trancher il ne +commençait pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où l'on ait +plus improvisé; il en est peu où l'on ait inventé plus de vieilleries +avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale. + +Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siècle est +arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à +peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas +précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien +conduit; c'étaient des protestations; elles avaient un caractère +presque strictement négatif; ce n'était que le XVIIIe siècle prenant +définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas +et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le +christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme à trouver la +vérité, liberté de croyance et de pensée, mépris du passé sous le nom de +loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, ce fut le XVIIIe siècle, +et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation, +la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.--Par suite, +grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de la personne +humaine prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de l'humanité qui +conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut +le découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte l'hommage +qu'on a retiré à la tradition.--Par suite encore, tendance générale à +l'idée, un peu vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle, +entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer: +l'égalité _réelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation +même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité financière +relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à +la fortune commence à établir; plus que tout l'horreur de _l'autorité_, +toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se +conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du +sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs +intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base +commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien +d'une inégalité systématique entre les hommes. + +Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes qu'antifrançaises, je +veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait +pris et gardé forme en France, et contre l'ancienne France elle-même +telle qu'elle s'était constituée et aménagée, devinrent, peu à peu, +comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme +n'est pas humain, je dis le scepticisme même dans le sens le plus élevé +du mot, à savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut +toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idée à +laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espère par +quelque chose. Le XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion +provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a trouvé deux. + +Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du +sentiment. + +C'étaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui était si cher. +Autorité, tradition, conscience collective et continue de l'humanité +sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, se +consulte lui-même; «_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la +lumière_»; que chacun interroge l'oracle personnel, l'être spirituel +qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare, +combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de nécessité à +laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, et celui-ci c'est la +raison;--l'autre, plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe, +a des transports, crie et pleure, obéit à une sorte de nécessité qu'il +appelle l'émotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le +XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est partagé: les tendres +ont été pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes +ont été plutôt de la religion de la raison, les femmes de la religion du +sentiment. Rationalisme et sensibilité ont régné parallèlement vers +la lin de cet âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils +dérivaient de la même source qui n'est autre qu'orgueil personnel et +grande estime de soi, mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de +l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux règles de +conduite, aux morales les plus différentes; et aussi, dans les esprits +communs et peu capables de discernement, dans la foule, frères ennemis +vivant côte à côte, prenant tour à tour la parole, mêlant leurs voix +en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoqués en même +temps d'une même foi indiscrète et d'un même enthousiasme confus. + +N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des cultes, des élévations, des +manières de religions en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà +un caractère religieux. De l'instrument même dont il s'était servi pour +détruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siècle avait fini par +faire une religion nouvelle, et la pensée humaine avait parcouru le +cercle qu'elle parcourt toujours.--De même le sentiment, la passion, +sévèrement refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux par la +religion traditionnelle, après avoir protesté contre elle et réclamé +leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis +d'insurgés, étaient devenus dogmes eux-mêmes et religions, et le cercle, +de ce côté-là aussi, était parcouru. + +Entre ces deux divinités nouvelles et les deux groupes de leurs +croyants, restaient en grand nombre, et restèrent toujours, ceux que +l'évolution de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas entraînés +jusqu'à son terme, les hommes du «pur» XVIIIe siècle, les hommes à la +d'Holbach, qui s'en tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à +n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la +pure et simple négation, comme trop sèche et trop attristante; et le +sentiment et la raison, comme choses trop évidemment individuelles, et +qui sont trop autres d'un homme à un autre, pour être de vrais liens des +âmes, _relligiones_, et soupçonnées de n'être devenues des divinités +que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient +cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir à +l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers d'autres solutions encore +ou expédients. + +Mais il était important de marquer la dernière borne du stade parcouru +par le XVIIIe siècle, et celle surtout où il a comme «tourné». On a fait +remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siècle, à le prendre +en général, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irréligion +plutôt déiste, tandis que l'irréligion du XVIIe siècle était athée. +Cette vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. La minorité +irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; la majorité irréligieuse du +XVIIIe siècle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime à y +croire. + +[Note 2: Vinet, _Histoire de la littérature française au XVIIIe +siècle.--Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle_.] + +La raison c'est précisément qu'elle est majorité. Tout parti qui réussit +devient conservateur, et toute doctrine qui a du succès se moralise et +s'épure et s'élève autant que sa nature et son essence le comportent. Le +succès est une responsabilité, et se fait sentir comme tel. Une doctrine +qui a des partisans, à mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a +charge d'âmes, cherche à aboutir à une morale, et à prendre au moins un +air et une dignité théocratique. C'est pour cela que la philosophie du +XVIIIe siècle, et d'assez bonne heure, ménagea au moins le mot Dieu, +sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et +toujours et de plus en plus transforma en véritables objets de culte, +sanctifia et divinisa les instruments mêmes de sa critique, et les armes +mêmes de sa rébellion. + +Voilà comme le fond commun et l'esprit général du siècle que nous +étudions. Quelle littérature en est sortie, c'est ce qui nous reste à +examiner. + +Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; et c'est bien +ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois +qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il n'y a point à cela de +raison générale que j'aperçoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les +philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop orgueilleux et trop +affairés pour être très sérieux. Ils sont restés très superficiels, +brillants du reste, assez informés même, quoique d'une instruction trop +hâtive et qui procède comme par boutades, pénétrants quelquefois, +et ayant, comme Diderot, quelques échappées de génie, mais en somme +beaucoup plutôt des polémistes que des philosophes. Leur instinct +batailleur leur a nui extrêmement; car un grand système, ou simplement +une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les +philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne +se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il +envisage avec le même intérêt, et presque avec la même complaisance, sa +pensée et le contraire de sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque +chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les +concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un +peu légers, les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à la fois +que leur idée actuelle à prouver et leur adversaire à confondre, ce +qui est une seule et même chose; et quand ils se contredisent, ce qui +pourrait être un commencement de voir les choses sous leurs divers +aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être +limité dans l'affirmative et dans la négative tour à tour, mais non pas +les voir ensemble. + +Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu de largeur, de peu +d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siècles +passés, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de +la philosophie. + +Il était difficile, à moins d'un grand et beau hasard, c'est-à-dire de +l'apparition d'un grand génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la +produit, que ce siècle fût un grand siècle poétique. Il ne fut pour cela +ni assez novateur, ni assez traditionnel. + +Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre du XVIIe siècle, en +remontant à la source où le XVIIe siècle avait puisé et qui était loin +d'être tarie; il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique +_et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle_, qui, après tout, +s'est beaucoup plus inspiré des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et +prolonger l'esprit classique français qui n'avait pas dit son dernier +mot, et le revivifier d'une nouvelle sève. + +Et il pouvait, décidément novateur, avec du génie, créer, à ses risques +et périls, ce qui est toujours le mieux, une littérature toute nationale +et toute autonome. + +Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par être novateur stérile; +puis il a été traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par +_petite imitation_, traditionnel par contrefaçon. + +Il a commencé par être novateur. Il était naturel qu'il le fût en +littérature comme en tout le reste et qu'il repoussât la tradition +littéraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle, +Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature les représentants +d'une réaction presque violente contre l'esprit classique français en +général, et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont «modernes», et +irrespectueux autant de l'antiquité classique que de l'école littéraire +de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était d'être +novateur par simple négation, et sans avoir rien à mettre à la place de +ce qu'on prétendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère que +des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, mais ils méprisent +toute la poésie; ils méprisent la haute littérature classique, mais +ils méprisent à peu près toute la haute littérature. Si, comme font +d'ordinaire les nouvelles écoles littéraires, ils songeaient à se +chercher des ancêtres par delà leurs prédécesseurs immédiats qu'ils +attaquent, ils remonteraient à Benserade et à Furetière. Esprit précieux +et réalisme superficiel, voilà leurs deux caractères. «Roman bourgeois» +avec le _Gil Blas_, comédie romanesque et spirituellement entortillée +avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de +la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, avec les _Lettres +Persanes_, églogues fades et prétentieuses, fables élégantes et +malicieuses sans un grain de poésie, voilà ce que font les plus grands +d'entre eux. Cette première école, malgré un bon roman de mauvaises +moeurs, deux ou trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent +singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand +siècle. + +Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous +le verrons, mais en majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée +de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le moins du monde. +Conservateur en toutes choses, et seulement forcé, pour les intérêts +de sa gloire, à feindre et à imiter une foule d'audaces qui n'étaient +nullement conformes à son goût intime, dans le domaine purement +littéraire il était libre d'être conservateur décidé et obstiné, et +il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition ses +contemporains qui s'en détachaient. Il prêcha Boileau et crut continuer +Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent à sa +suite. Mais c'était là la tradition prise par son petit côté. Ce +que, surtout au théâtre, l'école de Voltaire nous donna, ce fut une +«imitation» des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans la grande +tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les +imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre +l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter à la +première source, imiter ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire +des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le +XVIIIe siècle est une sorte de conservation des procédés, et c'est pour +cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une tragédie +ou une comédie. Une tragédie coulée dans le moule de Racine, ou une +comédie _développée_ sur un portrait de La Bruyère comme un devoir +d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le grand art du XVIIIe +siècle. Elles viennent de là la sensation de vide et l'impression de +profonde lassitude que laissèrent dans les esprits, vers 1810, les +derniers survivants de cette sorte d'atelier littéraire. Le grand art +du XVIIIe siècle est une manière de mandarinat très lettré, très +circonspect, très digne, et très impuissant. + +Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant Voltaire, avait laissé +quelque chose derrière elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou +atténués, ou transformés en faiseurs de madrigaux et en poètes du +_Mercure_; mais les réalistes étaient restés. Partis d'assez bas, ils ne +s'élevèrent jamais, et même au contraire; mais ils furent intéressants; +ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils +créèrent toute une école de romanciers et de nouvellistes intelligents, +vifs de style, piquants, parfois même, quoique trop peu, observateurs, +parfois même et, comme par hasard, donnant un petit livre où il y a du +génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, dont il faut bien +savoir que le roman français moderne a fini par sortir. Seulement ce +n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse. + +Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent à ces +romanciers, le goût du réel et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont +des romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes qui ne sont +pas réalistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une +certaine sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une sensibilité +fausse, et d'effort et de commande, est répandue dans toutes leurs +oeuvres, jusqu'à ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les +sources de la vraie et profonde sensibilité.--Et ils ne sont pas assez +réalistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses +moeurs, ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils observent +vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure. +Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette littérature, +celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, n'est pas +nationale. Ni chrétien ni français, c'est le caractère général; ceux-ci +ne sont pas plus français que les autres, et, précisément, si l'école +de 1715, dont ils dérivent, si cette école novatrice n'a pas été plus +féconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme +insuffisamment autochtone, c'était une littérature nationale, curieuse +de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour +d'esprit spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins il fallait +essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a pas songé. + +Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincère; un +«grand art» sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefaçon +ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, agréable et de peu de +fond, aucune poésie, voila soixante années, environ, de ce siècle. + +Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie. + +Un homme doué d'imagination et de sensibilité se rencontra, c'est-à-dire +un poète. Rousseau émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse +qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.--Un autre, de +sensibilité beaucoup moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle, +mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique, +déroula le grand spectacle des beautés naturelles, et écrivit l'histoire +du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est +restée profonde. + +Un troisième, beaucoup moins grand, traversé du reste trop tôt par la +mort, s'avisa d'être un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui +l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beauté antique, +et donna au XVIIIe siècle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poète +écrivant en vers. + +Enfin, très pénétré des grandes leçons de ces trois artistes, très +digne d'eux, en même temps profondément original, comprenant la nature, +comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi +croyant que la littérature et l'art devaient redevenir français et +chrétiens, apportant une poétique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une +imagination à renouveler presque toutes les formes de l'art littéraire, +un grand poète apparaît vers 1800, ferme le XVIIIe siècle, quoique en +retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le +dix-neuvième[3]. + +[Note 3: Voir dans nos _Etudes littéraires sur le XIXe siècle_ +l'article sur _Chateaubriand_. (Société française d'Imprimerie et de +Librairie.)] + +Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira donc, +s'offusquera, et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands +siècles dont il est précédé et suivi.--Cependant n'oublions point, et +qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli tour dans les menus objets +littéraires, et qu'il a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui +sont propres. Il a créé des genres de littérature, ou, si l'on veut, et +c'est mieux dire, il a ressuscité des genres de littérature que l'on +avait, à très peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature +politique; il a presque créé la littérature scientifique; il a presque +créé la littérature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme +de l'école de 1715, et même il n'en a pas été longtemps; et il a fondé +une école lui-même. Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a +_essayé_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité pour +y réussir, il a du moins, à qui aura plus de sang-froid, montré le vrai +chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature dans la +science, qu'il a fait entrer la science dans la littérature, et que, +désormais, il est comme interdit d'être un grand naturaliste sans savoir +exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. Ces agrandissements du +domaine littéraire sont les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles +il est grand encore, et attirera les regards de l'humanité. + +On remarquera peut-être avec malice que les conquêtes du XVIIIe siècle +se sont renversées contre lui, que les sciences qu'il a créées se sont +retournées contre les idées qui lui étaient chères. + +Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la science politique; et +la science politique est peu à peu arrivée à cette conclusion que la +politique est une science d'observation, ne se construit nullement par +abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre +chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de +pathologie historique; conception modeste et réaliste, qui, pour avoir +été celle de Montesquieu, n'a nullement été celle du XVIIIe siècle en +général, et tant s'en faut. + +Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies l'histoire +civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie, +et semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque +complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, enseigne qu'au +contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie +d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se +développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite, pour +peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; +qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que +par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une +accumulation et comme une stratification de petits progrès. + +Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences +naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes +de celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni +à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la +sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de +la «race» et de «l'aristocratie». Elles sont assez patriciennes, et un +peu contre-révolutionnaires. + +Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des oeuvres +dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les +retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom, +sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste +encore à notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que faible par +certains côtés, demeure grande et nous est chère. Que ce n'ait été ni un +siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser; +mais c'est un siècle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et +la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et +le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité. + +Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, j'étais en +mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec +application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois, +que de complaisance. + +J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les +auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des +guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de +vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe +siècle ayant presque tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je +crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent à la +rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction +moyenne ait lues de ses yeux. + +On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr avec plus d'intérêt que +le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner +ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore très bon, très nourri +et très judicieux, et plein d'aperçus sur les littératures étrangères, +très utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite le cours sur la +_Littérature française au XVIIIe siècle_, du sagace, profond et si +pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regretté Edmond Scherer; le +_Marivaux_ si complet et si agréable en même temps de M. Larroumet; +l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans préjudice du bon +livre, plus scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; les +différents articles de M. Ferdinand Brunetière, et particulièrement +ses _Le Sage, Marivaux, Prévost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume +intitulé _Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française_ +(troisième série).--J'ai profité de ces maîtres, dont je suis fier que +quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop +indigne d'eux. + +Janvier 1890. + +E. F. + + + +DIX-HUITIÈME SIÈCLE + + + +PIERRE BAYLE + + +I + +BAYLE NOVATEUR + +Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe +siècle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes, +et cela, encore que généralement admis, n'est pas trop faux; cela est +même vrai; seulement il faut savoir que jamais éclaireur n'a moins +ressemblé à ceux de son armée, et que, s'il les eût connus, il n'est +personne au monde, non pas même les jésuites et les dragons de Villars, +qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que ses successeurs. + +Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très exactement. On +feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siècle, +tant littéraire que philosophique et «religieux», qui apparaissent. +Bayle est «moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent un peu +«bas», et, du reste, est aussi fermé à la grande poésie, et même à toute +poésie, qu'il soit possible. Voltaire aura le goût plus large et plus +élevé que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et négateur; +il ne croit qu'au petit fait et aux grandes conséquences du petit +fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme +historique, et là où nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, +l'explosion d'un grand sentiment et le déploiement soudain de grandes +forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien +conduite. Savez-vous où est, à peu près, le sommaire de la _Pucelle_ de +Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et +encadré par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie +bouffonne et irrévérencieuse, et cette méthode du burlesque appliqué à +la métaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout +entier, depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries sur le +système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean est un imbécile, et Dieu, +modifié en Leibniz est un grand génie; Dieu modifié en trente mille +Autrichiens a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens), ces +plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle, +ou plutôt elles ont commencé par être de Bayle. + +--«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape +parlant _ex cathedra_ peuvent être comparées à celles du paganisme +touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien +répondant à une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de +respect; mais enfin son jugement, quand même il aurait été rendu _ex +cathedra_, ou plutôt _ex tripode_, ne passait pas pour irréformable. +Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes était le juge +de dernier ressort: voilà le concile.»--Cela est-il assez voltairien? +C'est du Bayle. + +Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au sentiment du +surnaturel, mais le goût de l'agression, et de la polémique, et de la +taquinerie irréligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis +point de nier Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il +se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener +subtilement et captieusement son lecteur à la négation de Dieu, à la +méconnaissance de la providence, et à la persuasion que tout finit à +la tombe; mais encore il prend plaisir à bien montrer aux hommes, +patiemment, obstinément, avec la persistance tranquille de la goutte +d'eau perçant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire à ces +choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mène tout droit, +autant tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne, et +qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont +admirablement bien avisés en croyant. Ce détour malicieux, tactique +absolument continuelle chez lui, sent le mépris et un peu d'intention +méchante; c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre dans la cause de la +négation, et, si l'on n'y réussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le +tient doucement pour un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et +de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait être autre chose. +C'est du plus pur XVIIIe siècle. + +Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué et aussi désobligeant +que possible de l'obscénité. Les détails scabreux recherchés avec soin +et étalés avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austère. +Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et réprimé au XVIIe, recommence +à couler de source et à déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà +jusqu'à ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette, pour un +temps, une nouvelle digue. + +La défense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation +très grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, à +l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand +sang-froid, qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et pour +être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent à tout le monde, +intéressent tout le monde, éveillent, entretiennent et satisfont toutes +les curiosités. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, +mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger à l'être +un peu, et même énormément, dans le seul but de ne point leur rester +étranger. Un savant même est bien forcé d'être à peu près à la mode. + +Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle qui se dessine à nos +yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si +on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux +origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que l'humanité en +s'organisant s'est éloignée du bonheur, en se civilisant s'est dénaturée +et pervertie, idée familière au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et +devenue populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans Bayle, à la +vérité en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il, +que l'effort, humain ou divin, pour éloigner progressivement le monde de +l'état primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonté +de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une idée singulière des +Platoniciens que, par exemple, Dieu ait créé le monde par bonté. La +création est plutôt une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur. +«Tout était insensible dans cet état: le chagrin, la douleur, le crime, +tout le mal physique, tout le mal moral y était inconnu... La matière +contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les +misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été féconds, pernicieux +et funestes qu'après la formation du monde. La matière était une +Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer.»--Bayle s'amuse, car il s'amuse +toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas autre chose que +la doctrine de Rousseau poussée à l'extrême, en telle sorte qu'elle +pourrait être ou page d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou +parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires. + +[Note 4: Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la +surprirent en traversant un marais desséché par les habitants, malgré la +défense de l'oracle.] + +Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, cette +impertinence savante et froide à l'adresse de toutes les croyances +communes de l'humanité, cet art de ne pas être convaincu, et de ne pas +laisser quelque conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des +autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude, +pressant, impérieux et haletant, en tant que visant à un but plus élevé +que lui-même, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement +tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit à une sorte de +désorganisation des forces humaines et à une manière de lassitude +sociale. Bayle le sait, et le dit fort agréablement: «On peut comparer +la philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir consumé +les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et +carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie +réfute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, elle réfute +les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, elle va si loin +qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s'asseoir.» + +Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et où l'inscription ne +laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte. +Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que +l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des +éditions revues, corrigées et peu augmentées du _Dictionnaire_ de Bayle, +que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le +magasin d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à Volney. +Le XVIIIe siècle commence. + + + +II + +BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE + +Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle à +un philosophe de 1750. Presque tout son caractère et presque toute sa +tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme +très modeste, très sage, très honnête homme dans la grandeur de ce mot. +Laborieux, assidu, retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le +fracas et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas même celui +qu'entraîne une influence sur les autres hommes. De petite santé et +d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, même de tout +divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à proprement +parler, relations. La _vita umbratilis_ a été la sienne, exactement, et +il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en +main, pour mieux lire, et pour relire en résumé--et voilà toute son +existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport immédiat avec +ses semblables. L'idée n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il +s'ensuit que ce n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont +elle a besoin; et c'est là une première différence entre lui et ses +successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des +pensées. + +Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, qu'il n'a pour +ainsi dire pas de passions. Son trait tout à fait distinctif est même +celui-là. Il n'est pas seulement un honnête homme et un sage--on l'est +avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut +pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrême et un étonnement +profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les +hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus étrange, dans le combat des +passions contre la conscience, est que la victoire se déclare le plus +souvent pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience et +l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux que le bon sens en +est comme étourdi, et il ne faut pas s'étonner que «les païens aient +rangé tous ces gens-là au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des +énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait agités d'une divine +fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait même aucun +compliment d'être un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas +un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eût été +comme effaré, et se serait demandé quelle divine fureur agitait tous ces +névropathes. + +Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres. +Les hommes du XVIIIe siècle ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui +avaient des lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens +persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une action +immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prétention de mener +leur siècle quelque part, et ils ne savaient pas trop à quel endroit; +mais ils l'y menaient avec véhémence; gens qui étaient capables d'être +sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté sur leur propre +importance; gens qui faisaient leur métier d'hommes de lettres, à la +condition, avec le privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en +sortir. + +--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans réserve, sans +lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, et sans autre ambition +que de continuer de l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de +labeurs, de recherches désintéressées et de tranquille mépris du monde +qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du véritable homme de +lettres qu'il songe à la postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois +douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort. + +«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que +les siècles à venir ne se fâchent en apprenant que vos veilles ne vous +ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? Dormez en +repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous êtes +peu soucié de la fortune, content de vos livres et de vos études, et de +consacrer votre temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très +bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant être condamnés aux +galères qu'à passer leur vie à l'entour des pupitres, sans goûter aucun +plaisir ni de jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils +croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, François +Junius) était sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, à +moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner +pour des vétilles...» + +Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, il apparaît aussi +peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos +cathédrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent +accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus +obscur du grand édifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son +monument. Des exigences de publication l'y obligèrent. «A quoi bon? +disait-il. Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il semble +bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire. + +Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses +concordent, aussi bien que toutes les vanités des hommes du XVIIIe +siècle, tout de même les orgueilleuses et ambitieuses idées générales +des philosophes de 1750 sont absolument étrangères à Pierre Bayle. Il ne +croit ni à la bonté de la nature humaine, ni au progrès indéfini, ni à +la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste, +ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui «est trop +indisciplinable pour profiter des maladies des siècles passés, et +_chaque siècle se comporte comme s'il était le premier venu_». +L'humanité ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle +est en mouvement. La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était pas +un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» Mais il n'en est +rien. «D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les réitérations +continuelles de la bascule n'auront rien gagné sur le coeur humain.» +Ce serait un bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler _de centro +oscillationis moralis_, où l'on raisonnerait sur des principes à peu +près aussi nécessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des +vibrations des pendules». + +On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes en lui parlant du +règne de la raison et de la toute-puissance à venir de la raison sur les +hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une +est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mène +jamais. Elle est pour lui le seul souverain légitime de l'homme, et le +seul qui ne gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «_soutenir +le droit et nier le fait_»; à soutenir «qu'il faut se conduire par la +voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie». La raison en +est (dont Pascal s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour +la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie redoutable +de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre +l'empire, d'un seul coup nous serions des êtres si absolument +raisonnables et sages que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de +crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la vérité, le simple +bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces +biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide +affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne à +celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute +agitation et tourment? + +Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et +intéressée de la vérité, n'en a pas une moindre de la clarté. Il peut +approuver ce qui est clair, il n'aime passionnément que ce qui est +obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains +réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont détruit ou effacé +de mystères. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laissé qui leur +assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de +mépris dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. «C'est +l'incompréhensible qui est un agrément.» Quelqu'un qui inventerait une +doctrine où il n'y eût plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à +la vanité de se faire suivre par la multitude». + +Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanité. +L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce +qu'il aime à ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve, +c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, et +d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop +comprendre pour permettre qu'on la rêve. La raison est donc comme une +sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin +incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. «Je +sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»--Il est donc d'un esprit très +étroit de travailler à fonder le rationalisme dans le genre humain; +c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle +aime à dire, tout à fait surprenante. + +Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne n'a cru plus +fort et n'a dit plus souvent que l'humanité vit de préjugés, qui, +seulement, se succèdent les uns aux autres et se transforment, comme de +sa substance intellectuelle. + +Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe +siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai dit qu'il n'a point de passion; +il a celle-là. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui +qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs +contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira à +faire l'éloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolérance qui +animait les religions antiques. Il laisse ce panégyrique à faire à +Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile à une doctrine d'être +tolérante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir +un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il +penche très sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a +dissimulé l'intolérance du protestantisme. Il insiste même avec +complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très +bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié personnelle; +mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin, +ou même d'Erasme, la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son +bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où il est. Il +l'eût peut-être trouvé jusque dans l'_Encyclopédie_, et l'eût dénoncé. +Je dirai même que j'en suis sûr. + +Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se distingue +des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité d'affirmation des +philosophes du XVIIIe siècle leur vient, pour la plupart, de leurs +connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont +mise. Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, et +sa _Dissertation sur les comètes_ est un prétexte à philosopher, non +proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux +catégories d'articles sont d'une regrettable et très significative +sécheresse: c'est à savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et +ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si +sa critique est superficielle, hésitante, ou, pour mieux dire, assez +indifférente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants, +il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté à Gassendi. Inutile +de dire que c'est là une lacune fâcheuse. A un certain point de vue ce +lui a été un avantage. La certitude scientifique a comme enivré les +philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, et leur a donné le +dogmatisme intempérant le plus désagréable, le plus dangereux aussi. +Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que +Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si c'est son incompétence +scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse réserve; mais +toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre +que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le pontificat scientifique +lui est inconnu, et que, rebelle à l'ancienne révélation, ou il n'a +pas assez vécu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour +accepter la nouvelle. + +Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points de repos de son +esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment +modérés. En général sa méthode, ou sa tendance, consiste à montrer +aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement +sceptiques, et beaucoup moins attachés qu'ils ne l'estiment aux +croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle à extraire, avec une lente +dextérité, de la pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle +renferme et cache, et non point à arracher, comme Pascal, mais à dérober +doucement à chacun une confession d'infirmité dont il fait un aveu de +scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, +le catholicisme au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, le +protestantisme au socinianisme et le socinianisme à la libre pensée. Il +aimera, par exemple, à nous montrer combien la pensée de saint Augustin +est voisine de celle de Luther, combien il était nécessaire que le +calvinisme finît par se dissoudre dans le socinianisme, et comment, +après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, c'est-à-dire plus de +religion.--Il n'y a pas jusqu'à Nicole qu'il n'engage nonchalamment, +qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin +de pyrrhonisme. + +Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie d'infinies distances +entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non +point du tout entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre les +hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être point d'accord; mais, +en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions +désarmant, leurs vanités disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent +à peu près la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne +désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités. + +Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement, +et merveilleusement apte, merveilleusement disposé aussi, et à les +distinguer nettement pour les bien faire entendre, et à les concilier, +ou plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer à quel +point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement à l'une +d'elles. On l'a appelé «l'assembleur de nuages», et voilà une singulière +définition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été. +Personne ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, et jeter +sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais il aime ensuite, cessant +de l'isoler et de la circonscrire, à la montrer toute proche des autres +pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et +confondre l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse. + +Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en disconvenir, mais +il n'y a jamais eu de négation plus douce, moins insolente et moins +agressive. Son athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière +respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas s'adresser à la +raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas +son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, +en conscience, nous promettre de nous conduire à la croyance, niais que +d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaître, il +ne se permet pas de mépriser.--Il se tient là très ferme, dans cette +position sûre, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse +pas d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour plaire à un +croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus choquant est l'athéisme +dogmatique, impérieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus +aussi le déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à Dieu +sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme à un directeur de la +sûreté générale. + +Quand Bayle laisse échapper une préférence entre les systèmes, et semble +incliner, c'est du côté du manichéisme. Il n'y croit non plus qu'à rien, +mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec +sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il tient de sa rectitude +d'esprit, mais aussi qui est facile à un homme qui n'a ni préjugé, ni +parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du +déisme, du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal dans +le monde, que là était le noeud de tout débat, et le point où toute +discussion philosophique ramène. C'est parce qu'il y a du mal sur la +terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre +qu'on en doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque, +et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend à ne le point +comprendre. Et il en est qui ont supposé qu'il y avait deux Dieux, dont +l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte +éternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.-- +C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte, +à peu près, de l'énigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la +nature est immorale, et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme +lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en dégager, secoue le +mal derrière lui, s'en détache, y retombe, se débat encore, et appelle à +l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable +du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des +faits, et de la nature de l'homme et de ses désirs, et de ses espoirs, +et, précisément, même de ses incertitudes et de son impuissance à se +rendre compte. + +--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les +faits eux-mêmes décorés d'appellations théologiques. Ce n'est pas une +explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une théorie. +Il existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, disent les +philosophes ou les théologiens. Le manichéen répond: «Je la résous en +disant: il existe une contrariété. Des deux termes de cette antinomie +j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté, +j'ai donné deux noms aux deux éléments du conflit. Tout est expliqué.» + +Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce +qu'elle n'est qu'une constatation, un peu résumée. Ce qu'il aime, ce +sont des faits, clairs, vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen +lui plaît, comme une bonne table des matières, sur deux colonnes. Du +reste, sa démarche habituelle est de faire le tour des idées, de les +bien faire connaître, d'en faire un relevé exact, et d'insinuer qu'elles +ne résolvent pas grand'chose. + +En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautés +ambitieuses et de théories systématiques. Il semble même persuadé qu'il +ne faut écrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes +rendront vite défectueuses et funestes dans la pratique les plus +subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il +est à l'opposé même des écoles qui croient qu'un grand peuple peut +sortir d'une grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît plus +faux que la prétendue souveraineté de la raison. Il est très franchement +monarchiste, conservateur et antidémocrate. Sans étudier à fond la +question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent +point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté du peuple, il +lui fait la suprême injure: il ne la tient pas pour une théorie. Il la +prend pour un appareil oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner +les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans +les ouvrages des tyrannicides appartenant aux écoles les plus +diverses.--Seulement son impartialité ordinaire est ici un peu en +défaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de +la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, et c'est surtout aux +jésuites que Bayle l'impute de préférence. Il n'ignore pas, et connaît +trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_ +par Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux jésuites aussi +bien qu'aux luthériens, et il déclare même que «l'opinion que l'autorité +des rois est inférieure à celle du peuple et qu'ils peuvent être punis +en certains cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es pays +du monde, dans tous les siècles et dans toutes les communions [6]»; mais +il assure que si ce ne sont pas les jésuites qui ont inventé ces deux +sentiments, ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus +extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du crime de +Jacques Clément et sur le _De Rege et regis institutione_ de +Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici, +s'intéresse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille +et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et inébranlable +pour protéger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires +philosophiques se contente de mépriser la foule illettrée, brutale et +incapable de raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en choses +politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des théories à +exciter ses passions, à décorer d'un beau nom ses violences et à excuser +d'un beau prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout +franchement de l'avis de Hobbes. + +[Note 5: Article sur _Hobbes_.] + +[Note 6: Article _Loyola_.] + +[Note 7: Article _Mariana_.] + +Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; il est la +modération même. L'excès quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il +ne considère pas comme un excès, le choque, le désole et le désespère. +Son idéal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal; +mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son +exemple, quelle bonne règle morale ce serait déjà que l'intérêt bien +entendu, avec un peu de bonté, qui serait encore de l'intérêt bien +compris. Labeur, patience, égalité d'âme, contentement de peu, +tranquillité, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition +et envie sont plus que des fléaux, étant des ridicules du dernier +burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie, +pour ne pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, et +c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Læli_ revient à l'esprit en le +lisant, en y ajoutant _cum grano salis_. + +Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie au XVIIIe siècle +et qui n'a rien de son esprit. Il eût bien haï les philosophes, et les +aurait raillés un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup +de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est +ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi +parce que Voltaire, s'il est intolérant, est partisan de la tolérance, +et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits +communs. Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: «Un Bayle +bilieux.» Mais voilà précisément la différence. Aussi emporté et âpre +que Bayle était tranquille et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond +d'idées de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à moitié, dans +une foule d'idées qui étaient fort éloignées de ses penchants propres, +si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement +contradictoires; et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses +représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait communes avec +Bayle, un ton de violence et un emportement qui les dénature. + +Bayle représente un moment, très court, très curieux et intéressant +aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle et qui n'est pas encore le XVIIIe, +un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude +intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant +protestant que catholique, du XVIIe siècle s'épuise déjà; l'effort +rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas précisément commencé +encore. Bayle en est à un rationalisme tout négateur, tout infécond, +et tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, et +Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle +dira: «Je suis effrayé de la conviction qui règne autour de moi.» C'est +tout à fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même +que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si +convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eût bien quelque chose +de cela. + + + +III + +LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS + +A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement +à marquer sa place et à déterminer son influence, il est agréable +et profitable. Il est très savant, d'une science sûre, et qui va +scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni +hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il +corrige. Très modeste en son dessein, il n'avait, en commençant, que +l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des +fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet, +tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il es très indulgent +et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre +rectificatif: «'ai peu de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il +en relève une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli. + +Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. La +longueur des chapitres ne dépend pas de l'importance de l'homme ou de +la question qui en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes +qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle +écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils étaient dignes de l'être +et de rester tels, s'étalent comme insolemment sur de nombreuses pages +énormes. Des gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant. +D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est +sceptique si à fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail. +Il est si indifférent qu'il s'intéresse également à toutes choses; et +Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose +qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à poursuivre--et l'autre +aussi. Personne n'a été comme Bayle amoureux de la vérité pour la +vérité, sans songer à voir ou à mettre entre les vérités des degrés +d'importance. Il en résulte, sauf une petite réserve que nous ferons +plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait +le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni +beaucoup de finalité dans cet ouvrage. + +Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il +savait, c'était la mythologie, l'histoire et la géographie ancienne, +l'histoire des religions (très bien, admirablement pour le temps), la +théologie proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne du +XVIe et du XVIIe siècle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu, +c'était la littérature, la poésie, l'histoire du moyen âge.--Ce qu'il +ne savait pas du tout, c'étaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce +dictionnaire, c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent +d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout de la +France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante, des particularités +d'histoire ancienne, et presque une histoire complète du développement +du christianisme, et presque une histoire complète des philosophies; et +ni Voltaire, quand il travaille à son _Dictionnaire philosophique_, +ni Diderot quand il travaille à la partie philosophique de +l'_Encyclopédie_, n'ignorent ces deux derniers points. + +Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables. Quelque +chose est plus désobligeant que les lacunes: ce sont les commérages et +les obscénités. Le mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la +conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où il n'y aurait +ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas à +excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur +ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plaît personnellement +et bien pour son compte à ces récits ridicules, ou scabreux. Il goûte +ces plaisirs secrets de petite curiosité malsaine qui sont le péché +ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et +confinés. Il lui manque d'être homme du monde. Il ne l'est ni par le bon +goût, ni par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains sujets, +ni par l'indifférence a l'égard des choses qui sont la préoccupation +des collégiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa +gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux +de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et +voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre à +la pareille: la principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son +article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été l'amant de Madame +Jurieu. + +Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et +ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique +ruse de guerre employée, ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis +Montaigne jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle ne trompe +personne, et même que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme +vous savez bien, à présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu +comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent tout livre +rationnellement athéistique comme une introduction à la vie dévote. A +ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui +devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sûr à +l'avance que tout article sur le platonisme, le manichéisme, le +socinianisme, la création, le péché originel ou l'immortalité de l'âme, +finira par là. + +Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers. +C'est là où l'on cherche sa pensée sur les questions graves et +périlleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un +article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à +couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention probable +du lecteur, ose davantage, et traite à fond un problème capital, au coin +d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi +faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est +mal fait, moitié incurie (au point de vue artistique), moitié dessein, +et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter +plutôt qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il +n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas des découvertes là +précisément où l'on se préparait à tourner deux feuillets à la fois. +C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre à quatre. + +Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui est bien à l'honneur +de Bayle: c'est que tous ces défauts que je viens d'indiquer diminuent +et s'effacent presque à mesure que Bayle avance. Les histoires grasses +ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et +morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commère +cède toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un +dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit finir avec regret. + +Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable lecture. C'est le +livre d'un honnête homme très intelligent avec un peu de vulgarité. +Son impartialité, relative, comme toute impartialité, mais réelle, +sa modestie, sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et +malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond et plein esprit de +tolérance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolérance était +son fond même, et l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il +s'élève, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de +l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction même, c'est qu'il +s'agit de tolérance, c'est qu'il a à exprimer son horreur des +persécutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du +fanatisme, de la stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée +qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas +dit: «Aimez-vous les uns les autres»: mais il a répété toute sa vie, +avec une véritable angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns +les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi il ne faut pas +dire comme Voltaire: «C'était une âme divine.» Mais c'était une âme +honnête, droite et bonne. + +Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à lire; car si ses +articles sont longs, son style est vif, aisé, franc, et va quelquefois +jusqu'à être court. Il a deux manières, celle du haut des pages et celle +des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et lourd; en +petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot pressé +de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse +et prudente, et très souvent, presque toujours, il est charmant. +On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmés, +contraints et retenus, mais qui vous accompagnent après le cours tout +le long des quais, et alors sont extrêmement instructifs, amusants, +profonds et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement +intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du +cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensée et toute +la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des +chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse de +Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un semblant de huis-clos, +dans un enseignement au moins apparemment confidentiel. + +Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier, une manière +d'_humour_ naïve, de malice qui semble ingénue, avec toutes sortes +d'épigrammes qui ressemblent à des traits de candeur. C'est le +scepticisme joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets +avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir +amusé. Les raisons de Desmarets avaient beau être solides; la saison ne +leur était pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas moindre +garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière. Elle est bien aimable. +Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une +demi-moue?--De même: «Nous regardons la stupidité comme un grand +malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la +bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement: ils leur voudraient voir +un grand génie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux +valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant d'esprit; car +la gloire de donner son nom à une secte est un bien chimérique en +comparaison des maux réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait +point sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces hommes +dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront point d'hérésie.» Ce +ton de plaisanterie atténuée, adoucie et fourrée d'hermine, est +admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravité, et le beau +sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du célibat paraît +incommode à une infinité de gens: le mariage est pour eux celui de tous +les sacrements dont la participation paraît la plus chère et précieuse; +et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à celui de la +_Fréquente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint +quand il publia, sur une autre matière, un ouvrage qui a fait beaucoup +de bruit.»--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde; +quelquefois, très rarement, elle devient plus méchante. + +[Note 8: J'abrège le texte.] + +Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement, de quelque +bonté qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume. +M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, +peut-être en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes, les +confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis, téméraires, ne +sont jamais un mal tout pur... Il en résulte des utilités par rapport +aux sciences et à la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres +civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnête +homme l'a fait à l'égard de celles qui désolèrent la France au XVIe +siècle. Il prétend qu'elles raffinèrent le génie à quelques personnes, +qu'elles épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles servirent +de bain aux uns, aux autres d'étrille... A la vérité, le public se +passerait bien de telles étrilles ou de telles limes.» Voilà, à peu +près, jusqu'où va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait +pas écrit _Candide_. Mais on voit très bien qu'il aurait été très +capable de le concevoir. + +Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement +instructive et suggestive, mais combien agréable, attachante, +enveloppante et amicale. C'est un délicieux causeur, savant, +intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit +souvent qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque et pour leur +en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il +était lui-même une bibliothèque, une grande et savante bibliothèque, +incomplète à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais livres +dans les petits coins. + + + +IV + +C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont fait comme leur +moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop +dit que Bayle s'en fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que +le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un +animal qui a besoin d'être convaincu. Voilà un auteur qui, d'un solide +bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les +préjugés, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que +la raison ne mène à rien, et n'est qu'un dernier préjugé plus flatteur +et séduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une +nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme +de leur maître trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi impérieux, +aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public +que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait à rien ils tirent +des raisons à démontrer qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de +l'humanité ils tirent des raisons à prouver que l'humanité doit s'adorer +elle-même, puisqu'elle n'a plus autre chose à adorer, ce qui est une +conséquence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par +le plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être le promoteur +d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien +involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota, +cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de +Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi; +personne n'est le potier de soi-même. + +Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu besoin, car +il était peu inconsolable, c'est qu'il avait réfuté à l'avance ses +disciples dévots jusqu'à le travestir; c'est qu'il n'y a guère aucune de +leurs théories dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité +et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un précurseur de +XVIIIe siècle qui en dégoûte.--Il eût pu très légitimement se laver les +mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, +l'était un peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre, à +savoir son influence, et la direction, très inattendue de lui, de son +propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considéré cette dernière +aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se +divertissait doucement, comme une des bonnes «scènes de la grande +comédie du monde», comme un effet des «maladies populaires de l'esprit +humain»; et il n'est pas à croire que son scepticisme désenchanté et +malicieux en eût été diminué. + + + +FONTENELLE + + + +Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été très intelligent et qui +n'a été artiste à aucun degré. C'est la marque même de cet homme, et ce +sera longtemps la marque de cette époque. Ce qui manque tout d'abord à +Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la vocation, et la vocation +c'est l'originalité, et l'originalité, si elle n'est point le fond de +l'artiste, du moins en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure, +non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'être ceci ou +cela, mais avec la volonté d'être quelque chose. Et ce que pourra être +ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose, +vers, que voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste, ou +romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot +n'existe même pas encore. Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu +des Corneille, des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries +en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture. +Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Céladon et du +Trissotin.--Plusieurs disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux. +Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point sot. Ce +qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond solide, c'était sa +curiosité intelligente. Ce poète de ruelles, ce «pédant le plus joli +du monde», faisait avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes, +comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait pendant quelques +jours. Où était-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques, +avec l'abbé de Saint-Pierre, Varignon le mathématicien, d'autres encore +qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»[9]. Tous +jeunes, «fort unis, pleins de la première ardeur de savoir», étudiaient +tout, discutaient de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne +partie des différentes langues de l'Empire des lettres», travaillaient +énormément, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau +du XVIIIe siècle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un +savant, un publiciste idéologue, un historien, un mondain curieux de +toutes choses, déjà journaliste, d'un talent souple, et tout prêt à +devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idées; ces gens sont +comme les précurseurs de la grande époque qui remuera tout, d'une main +vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance et témérité.--De +tous Fontenelle est le mieux armé en guerre et par ce qu'il a, et par +ce qui lui manque. Il est de très bonne santé, de tempérament calme, de +travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espèce de sensibilité. +Ses sentiments sont des idées justes: loyauté, droiture, fidélité à ses +amis, correction d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là en se +disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris et de bon goût de +les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que +ses poésies amoureuses. Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le +mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie simple et retirée, +d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la +maison plus agréable.» Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais +non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son +amour-propre même n'est pas une passion. C'est dire que la passion +lui est inconnue. Il est né tranquille, curieux et avisé. Il est né +célibataire, et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le +XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident, et mourant plus +tôt, par aventure. + +[Note 9: Éloge de Varignon.] + + + +I + +SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES + +Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a +pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car +l'intelligence, même des idées, a besoin de l'amour des idées pour se +soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en +comprenant admirablement toutes les idées, il n'aura jamais pour elles +la passion qui fait qu'on en crée, qu'on les multiplie, qu'on les +poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des +systèmes puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine vie, parce +qu'on a jeté en elles une âme humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour +le moment considérons-le dans les choses d'art. Véritablement, il +n'y entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et vraiment +précurseur au point de vue philosophique, il est arriéré en choses de +lettres. Cela est très vrai. Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de +Louis XIII. Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de Corneille, +mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont des grâces surannées et +de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais +appris depuis très longtemps.--Ses opéras, qui sont très soignés, sont +d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit à pousser le doux, le +tendre et le passionné. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne +sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté bien +singulière. On sent que cela est écrit par un homme avisé qui sait très +bien où est l'écueil, et qu'on a toujours fait parler les pâtres comme +des poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes, +et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là qu'un mérite négatif, +et n'être pas faux ne signifie point du tout être réel. Les bergers de +Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune +espèce de caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni +spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne +fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il semble que Fontenelle voudrait +peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore +une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais réelle, pour +composer des scènes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible +pour être un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins +du monde au succès des tentatives galantes de ses héros et ne tiendrait +nullement à être à leur place. On voit aisément dès lors combien ces +scènes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une +tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de +jeunesse.--Cette singulière destinée d'un écrivain qui, après Molière et +Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Théophile, a dû bien +surprendre, et, en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660, +les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit Fontenelle» leur est +souverainement désagréable, et leur paraît étrange. Le phénomène, de +soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par +excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force créatrice, +mais qui est doué d'une grande facilité d'assimilation et d'exécution. +Ces gens-là ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et +non pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs +immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait +une avec les objets de leurs premières admirations et de leurs premières +études, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle, +en littérature pure, est un homme qui adore l'_Astrée_, comme fait La +Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en +lui. Il la réédite, et, n'était une autre direction que son esprit +devait prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de _Psyché_, moins les +deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire une _Astrée_ un peu +moins longue.--Sa critique est comme ses poésies, et les explique +bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est très +intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne +faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut +un commencement de faculté créatrice, un grain de génie artistique, +juste la vertu d'imagination et de sensibilité qui, plus forte d'un +degré, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait +une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à +accomplir, et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et capable +d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit réalisé par un autre +ce qu'il n'était capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il +fallait qu'il pût au moins le rêver.--Fontenelle n'a pas même eu le rêve +du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait une petite guerre +indiscrète, ingénieuse et taquine, qui n'a point de trêve. À chaque +instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà +les raisonnements de cette antiquité si vantée»[10].--«Nous ne sommes +arrivés à aucune absurdité aussi considérable que les anciennes fables +des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un +point si absurde»[11].--Il faut se débarrasser «du préjugé grossier de +l'antiquité»[12]. Il y a là pour lui comme une obsession. On dirait un +chrétien du IIIe siècle attaquant les païens, ou un homme de parti +de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus +indifférent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en +effet, sa critique, toute de détail, a bien ce caractère. Dans son +_Discours sur la nature de l'Églogue_, il fait son procès à Théocrite, +puis à Virgile, reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et à l'autre +surtout d'être trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il +arrive à Théocrite d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est +une série de chicanes puériles.--Quand lui-même s'élève un peu, et +laisse cette petite guerre pour des considérations plus sérieuses, il +montre une inquiétante infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie, +c'est-à-dire la poésie. Le _Silène_ de Virgile lui paraît une étrange +absurdité, à lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la +majesté de la nature. C'est que _Silène_ est lyrique, et c'est le +lyrisme qui est la chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe +siècle commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien, +quoique «anciens», aux Dacier. C'est ce sens de la grande poésie qui +manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à +d'autres causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité dont +précisément le caractère est d'avoir converti en poésie tout ce qu'elle +touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siècle soit la +suite du XVIIe. L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il +est bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste +à peindre élégamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la +poésie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens, +et trop même pour être bien entendu de son temps; et Fénelon avait le +sens de la grande mythologie, et d'Homère, autant que de Virgile; et +Boileau, «moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre Perrault, +non seulement Homère et Pindare, mais le lyrisme des poètes hébreux, et +donne à ce propos la définition de la poésie lyrique en homme qui sait +ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de +poésie prosaïque, prennent le dessus, parce que quelque chose disparaît +alors, qui, tout compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra +qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût ardent du beau +pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands +orateurs, et même les grands critiques.--Soit, et de grande poésie, et +de lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il ne soit plus +question. Mais quand les enthousiastes s'éloignent, les réalistes +arrivent. C'est une loi d'histoire littéraire en effet, et nous verrons +qu'au XVIIIe siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à +quel point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et non +un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins réaliste +qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue[14]. C'est là qu'il +trouve Virgile tour à tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que +faut-il donc être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai, nous +montrer cette poésie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est +dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses +joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour ses chèvres, du +laboureur pour ses boeufs ou ses blés qui poussent; et aussi +les vignerons attablés, les moissonneurs buvant à la dernière +gerbe...--Nullement. «La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle +ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et +de chèvres, cela n'a rien par soi-même qui puisse plaire.»--Qu'est-ce +donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs? +--Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes aiment à ne rien +faire; ils «veulent être heureux, et voudraient l'être à peu de frais». +La tranquillité des campagnards, voilà le fond du charme des églogues, +et c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de ces ouvrages, +non les laboureurs qui travaillent péniblement, ou les pêcheurs qui +peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela. +L'_Astrée_, et non les _Géorgiques_. A défaut de la poésie qui est +l'expression des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle ne comprend +pas même celle qui est l'expression de sa vie réelle dans la simplicité +touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silène +de Virgile, il ne goûterait les paysans de La Fontaine.--Que lui +reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent +point l'antiquité, qui, précisément, a, tour à tour, ouvert ces deux +sources éternelles de poésie. A la vérité, s'il a persisté dans cette +erreur de jugement, il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte +qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire. Il était très +souple, et quoique vain, très avisé. Il vit assez vite, non point qu'il +n'était pas poète, mais qu'on ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça, +et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la littérature +française, + + Et son carquois oisif à son côté pendait. + +Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme d'esprit. Il l'était +véritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les +façons dont on peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du +Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province, mais +de son temps aussi, fréquemment, et même du temps qui va venir. Ses +_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus +souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du +piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance. +Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient à notre +époque. Un mariage, un procès, une dame qui change de soupirant, le tout +vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades. Il y en a d'exécrables. +A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un +catholique, changeait de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de +pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une toute particulière +pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'étais tout à fait +fâché de croire que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas +trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...»--Il y en +a de plaisantes, sinon comme idées, du moins comme grâce de geste, pour +ainsi dire, et de mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris +la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir d'être aimée de moi... +Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt +ans, s'il le faut. Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en +avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre +beauté. Je ne veux que le nécessaire, que vous aurez toujours... Je +ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux +réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à rien, vous pourrez +rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--Sans doute, il y a +encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la +phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide, la pirouette +sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--On peut mesurer la +distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le +même. Grâce au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de +La Bruyère, la grande phrase patiemment tressée du commencement du XVIIe +siècle s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être entortillé +en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est créé, la phrase +rapide et cinglante, qui va être si redoutable aux mains d'un Voltaire. + +[Note 10: Histoire des oracles.] + +[Note 11: Origine des Fables.] + +[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.] + +[Note 13: Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.] + +[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue] + +Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise, le «coup de +patte» lancé de côté et retiré du même mouvement, si familier à Le Sage, +et qui est une des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes +souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai +désiré avec un égal empressement la tendresse, et l'indifférence de +Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre, +et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut +tirer.»--C'est ici même le genre d'esprit particulièrement propre à +Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous +la retrouverons souvent dans les _Éloges_: «M. Dodart était laborieux. +Ses amusements étaient des travaux moins pénibles. Il lisait beaucoup +sur les matières de religion; car sa piété était éclairée, et il +accompagnait de toutes les lumières de la raison la respectable +obscurité de la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps des +_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse à manier la langue, +à lancer l'épigramme et surtout à la retenir, n'est plus ce je ne sais +quoi «immédiatement au-dessous de rien» qu'il était au temps de La +Bruyère. + + + +II + +SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES + +Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour +occuper une grande place dans le monde des lettres, à la condition de +trouver sa voie. Il était de ceux qui ne la trouvent point tout de suite +parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était de ceux +qui peuvent ne jamais la trouver, précisément parce qu'ils ont l'esprit +souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont +besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement +Fontenelle. Le moment où il parut dans le monde, celui surtout où il +commençait à être connu sans être encore illustre, était le temps où les +découvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme +était le sien. La science moderne date du XVIIe siècle. Descartes, +Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en même temps, font aux yeux de +l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matière des méditations +de l'esprit humain. Les littérateurs du XVIIe siècle sont trop de purs +artistes pour avoir tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils +sont moralistes, très prompts à observer les changements des goûts, ils +n'ont pas été sans s'apercevoir de cet état nouveau des esprits et de +son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine, +l'astrolabe de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et Molière fait +une place, d'avance, à madame du Châtelet ou à la «marquise» de +la _Pluralité des mondes_ dans son salon, agrandi désormais, des +Précieuses.--Au commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse de +plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne heure. Il n'était +pas plus lettré, de vocation, que savant. Il était intelligent et +curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les +sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose de +mode, et il était homme à suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont +pas une forte originalité. Surtout elles étaient chose que l'antiquité +n'avait point connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les +sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel de la querelle +des anciens et des modernes. S'il est une idée à laquelle tient un peu +cet homme qui ne tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose +de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, même +en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps où il a eu +l'honneur de naître. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect +de la tradition, et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est point son +fait. Il est «homme de progrès.» Dans l'idée du progrès il y a de très +bons sentiments, et toujours aussi une très notable partie de fatuité. +Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage très +respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore +un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues +des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en +paradoxes, et en adresses légères à taquiner les opinions reçues. Elle +consiste à prouver combien Phryné est incomparablement supérieure à +Alexandre, autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur les +conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse +de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime +point les idées traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être +plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères étaient aussi +habiles que nous. Très doucement, en homme du monde, il a continué +pendant quelque temps cette petite guerre, qui était le prélude de la +guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme, par exemple, sans +le gêner, car qu'est-ce qui pouvait gêner cet homme si souple et qui +glissait dans toute étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que +le christianisme aussi est une antiquité, sans compter qu'il est +un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du premier coup, en +stratégiste consommé. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquité +païenne, il fait deux petits traités, l'un sur «_l'Origine des fables_», +l'autre sur «_les Oracles_», qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice +tranquille et grave, et de scepticisme à la fois discret et contagieux. +Il y laisse tomber comme par mégarde quelques gouttes d'une essence +subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques, doivent +d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la perte de toute croyance. +Le procédé est habile, l'adresse légère, l'art très délicat. Les fables +ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne +serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance quand à l'origine des +croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits +naturels de l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples, +en leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont parées des +prestiges de l'art, et, parfois, recommandées de quelques considérations +morales. Il ne faut pas les détester, il faut s'en débarrasser doucement +par l'efficace de la raison. Car nous avons les nôtres, moins ridicules +que celles des anciens, mais que le temps nous fait chérir comme eux les +leurs. «Nous savons aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs, +mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes +éclairés des lumières de la vraie religion et, à ce que je crois, des +rayons de la vraie philosophie_.»--Il n'a pas dit quelles étaient ces +erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la +philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni +de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les +peuples, grecs, romains, phéniciens, gaulois, américains et chinois +commence par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de +conséquences. Attendez! «... _excepté le peuple élu, chez qui un soin +particulier de la providence a conservé la vérité_.» Restriction pieuse +et précaution honnête, à laquelle ce n'est pourtant point la faute de +l'auteur si l'on trouve un air d'épigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le +plus doux du monde, que Fontenelle nous amène à cette modeste conclusion +qui ne vise personne et n'est assurément qu'un conseil de haute +prudence: «Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de +peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler.» + +Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin de la complicité du +lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est +l'homme dont parle La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun +grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a raison: il en +a assez dit.»--Même art, avec un peu plus d'insistance et une malice un +peu plus appuyée dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspiré +par le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme +que certains chrétiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin +que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux +choses: de ce que certains oracles païens avaient annoncé l'avènement du +christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cessé. +De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué de +sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant quatre cents ans après +Jésus; et la première blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les +vérités de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie. +Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche même de leurs +ennemis, ont supposé que les oracles étaient inspirés par les _démons_, +c'est-à-dire par les anges déchus, à qui Dieu a permis de dire +quelquefois la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que +les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et Fontenelle +énumère religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de +montrer, non pas tant, soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont +se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les prophéties, +celles qui sont d'origine païenne sont vaines et ridicules, que de +prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au +monde comme ce petit livre. + +Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement perfide, +l'ancien auteur de l'_île de Bornéo_, satire par allégorie du +catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais +qui avait eu un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles +de Fontenelle.--Aussi bien la science commençait à l'attirer pour +elle-même, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le +christianisme et l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte +à les mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement +sincère et presque désintéressée. Fontenelle a commencé par des opéras +comiques et continué par des pamphlets. La _Pluralité des Mondes_ est un +ouvrage de savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et des +souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une légère démangeaison +d'embarrasser les théologiens, et une certaine vanité à se montrer +recherché des belles. Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la +lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de +tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censée l'écouter. +Pour les habitants de la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop +bien d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait embarrassant en +théologie qu'il y eût des hommes qui ne descendissent point d'Adam...; +mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des +hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui +parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me +rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me +vienne de bien des endroits[16].»--Pour sa marquise, il faut confesser +qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: «... Vous +voyez, Madame, que la Géométrie est fille de l'intérêt, la Poésie de +l'amour, et l'Astronomie de l'oisiveté.--En ce cas, je vois bien qu'il +faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle que lui a ménagé +Fontenelle est bien désobligeant. Sous prétexte de donner une suite +naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'à les interrompre à tout +moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop +visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a +parlé, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous +rappeler sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ] ou +[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont +que des signes de ponctuation.--Et puis ce procédé du dialogue, quand +l'écrivain y est si scrupuleusement fidèle, est impatientant. Je +souhaiterais que l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué +de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une +conversation, et je crains d'être gênant. Le plus simple, le plus +naturel et le plus poli dans un livre destiné au public, est encore de +lui parler. + +[Note 15: Nouvelles de la République des Lettres.] + +[Note 16: _Pluralité_, Préface.] + +Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de grand mérite. Pour +la première fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a +comme malgré lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort pour +abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté par les finesses et les +petites grâces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et +quelquefois l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout de +Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie contenue, et que l'auteur +s'obstine à contenir, mais qui éclate. C'est un passage presque éloquent +que celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce tableau +mouvant, glissant devant nos yeux, des différents peuples humains. En +ce même point de l'espace où Fontenelle cause avec une grande dame, au +milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau, +puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des +Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce +sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes chevelues, et puis +des têtes rases; et tantôt des villes à clocher, tantôt des villes à +longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes à tours de +porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle +est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait +que l'auteur se contient, s'observe, se prémunit contre l'éloquence par +le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a +été, malgré lui: c'est sa punition. + +Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation, ou avec +l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite leçon de +cosmographie. Il est bon apôtre encore avec sa précaution de dire qu'il +met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont +pas des hommes. C'est précisément cela qui forme une difficulté nouvelle +dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants +dans toutes les planètes?--Très probablement.--Semblables à +nous?--Assurément non! qui ont une autre nature, une autre complexion, +d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est +pour eux tout différent, et l'âme tout autre?--Sans doute.--Et notre +vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique, vérité morale, +qu'est-elle donc?--Une vérité relative, une vérité de ver de terre, qui +ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous? + +C'est le «_vérité en deçà des Pyrénées_» de Montaigne et de Pascal, mais +renouvelé et agrandi, plus frappant de cette énorme différence qu'on +sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe +siècle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec véhémence cet +argument du sixième sens ou du quinzième, que Fontenelle introduit le +premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours. + +La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y sentait +admirablement à l'aise. Il la comprenait très bien; il en était +l'interprète clair et élégant auprès des gens du monde: elle lui servait +de prétexte perpétuel à faire entendre sans tumulte et sans scandale +qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait à +son scepticisme l'apparence, la dignité, et peut-être pour lui-même +l'illusion d'une croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément, une +arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait, s'en amusait et s'en +faisait honneur. Il en enveloppait ses épigrammes, et en habillait +décemment sa frivolité. Du reste, il en avait le goût; mais il n'en +avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa tournure +d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province de la science +et l'agrandit, ou cherche à entendre les rapports qui unissent les +différentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une +découverte bien précise ou un système bien général. Fontenelle lit +tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise rien, et fait des +rapports qui sont excellents. Il est le secrétaire général du monde +scientifique.--Non pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne +perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que désormais +la vérité devra être scientifique, et que la science est la source, +désormais trouvée, de toute opinion générale. Le mot lui échappe, qui +porte loin. Il appelle la science _Philosophie expérimentale_. + +L'auteur des _Éloges_ est bien le même homme que l'auteur de l'_'Origine +des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouvé un terrain solide +où il établit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais +derrière lui un corps de réserve.--Il y a infiniment gagné, même au +point de vue littéraire. Il a tant été dit que ces _Eloges_ sont des +chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout à fait, +pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son +parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une +académie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de +bonhomie, sans la moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit +d'esprit. Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans +paraître y songer. Le trait, qui est fréquent, est naturel à ce point +qu'il n'est pas même dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure +juste, disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir entendu, +qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ éloges, dans celui +d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un +ton qui imposât davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans +être fastueuse, plus déclarée. Mais toutes ces courtes biographies de +laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles +de vérité, de tact et de goût. Le _portrait littéraire_ n'y est jamais +fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracée +d'une manière ineffaçable en quelques traits. Ce sont des éloges, et +rien n'y est dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits +défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté, parfois leur +ignorance des manières et des usages, leurs manies même, et les aliments +pesés de celui-ci, et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et +ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et +ce qui domine, sans étalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont +bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probité, leur loyauté, +leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piété, leur +dévotion même naïve et comme enfantine, et délicieuse en sa bonhomie, +comme celle de ce mathématicien[17] qui disait «qu'il appartient à la +Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien d'aller +au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils sont exquis ces savants de 1715, +vivant de leurs leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand +seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant +en Europe comme une petite république dont les citoyens ne sont connus +que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur +régularité de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du +Régent: «Je le connais. J'ai fréquenté dans son laboratoire. _Oh! +c'est un rude travailleur_.»--Fontenelle en vient a les aimer, +personnellement. C'était la passion dont il était capable. Et quelque +chose se communique à lui, à sa manière, à son style, de leur candeur, +de leur simplicité, de leur solidité, de leur vérité. + +[Note 17: Ozanam.] + + + +III + +Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre le monde, les +lettres et les sciences. Ce génie moyen était bien fait pour une sorte +de situation intermédiaire. Elle convenait à ses goûts aussi, à son +besoin d'être en vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des +salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et +l'un lui était un divertissement, agréable et nécessaire de l'autre. De +cela il se composait un bonheur délicat, élégant et discret, qui était +bien celui qu'il avait défini naguère[18], quand il indiquait que le +bonheur humain ne pouvait être qu'une absence de peine, faite d'esprit +avisé, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla +longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez ménagé sa monture pour +la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitée, c'est-à-dire +extrêmement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance, +puisqu'il le répétait[19]: «d'une mort douce et paisible, et par la +seule nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit avec des +querelles littéraires qui n'aboutirent à rien, et sans bruit ni +éclat, il avait soulevé les plus graves questions que Voltaire et +l'_Encyclopédie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout, +posées, sans paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable, +les présentant comme la Science opposée à la Foi, le Progrès opposé à +la Tradition et l'Expérience au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui +devait naître de là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez +lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction, deviendra chez +d'autres une doctrine, et chez d'autres un entêtement, et chez d'autres +encore une fureur. Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste +élégant, les dents du dragon. + +[Note 18: _Du bonheur_.] + +[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.] + + + +LE SAGE + + + +I + +TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT +LITTÉRAIRE + +Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a rien trouvé de +nouveau. Il a été dit un peu partout que Le Sage est le créateur du +roman réaliste en France, et il a été dit, peut-être encore plus, qu'il +formait une transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et +je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalités, +ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de +donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre +fois.--Homme de transition entre les deux siècles, Le Sage l'est +excellemment. Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré, +méconnu, repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout un côté +du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé d'être, tant il +appartient au temps où il écrit. Il ne manque guère d'exprimer son +admiration et son culte pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon, +c'est-à-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper, malgré +ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voilà les dieux +qu'il ne cesse d'opposer au héros du jour. Il est «classique» et il est +«ancien». Il est pour ceux qui parlaient «comme le commun des hommes», +et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe, d'avoir dit «que le +peuple est un excellent maître de langue»[20]. Il y a de son temps cinq +ou six «Fabrice» qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut +reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle, un peu +Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses épigrammes, +dont il trouve insupportables «les expressions trop recherchées», +les «phrases entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et +«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les pensées +«souvent très obscures», les vers «mal rimés», etc.[21].--C'est +presque une affectation chez lui que de ne point vouloir être de cette +littérature-là, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les +compliments que les épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme +écrivain vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel et +simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas seulement avec la +netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style +léger et enjoué», lui dit le duc de Lerne. «Ton style est concis et même +élégant, lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop +naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire plein d'emphase, +qu'Olivarès, homme à la mode, trouve «marqué au bon coin».--Evidemment, +pour Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement du +XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide décadence. Il est homme de +1660. Il n'est pas sûr qu'il eût écrit les _Précieuses ridicules_ et les +_Femmes savantes_; mais il les refait, discrètement, à sa manière, à +plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui échappe, et +le mauvais l'exaspère; et de la _Henriade,_ en son _Temple de mémoire_, +malgré l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout à +fait un retardataire. + +[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.] + +[Note 21: _Ibid._, et X, 5.] + +Notez que du siècle précédent il en est aussi par la tournure +d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct +généralisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse +point de protester contre l'excès où l'on a poussé cette considération, +que les hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales, les +conceptions qui s'étendent loin et embrassent un très grand nombre +d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, à sa manière, il +aime aussi généraliser, et sinon avoir des idées universelles, du moins +tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie +humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits +des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et +ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que soulève +le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe, +de fripon, d'écolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de +lettres, d'homme d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari +tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que +traverse successivement _Gil Blas_. Le goût du XVIIe siècle est là. +Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands +aspects, les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire le +tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensée +humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la société, avec +tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers. + +Et voyez encore de qui Le Sage procède directement, où sont ses origines +et comme ses racines littéraires. Il est tout autre que La Bruyère; +mais il est né de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine +originalité, il écrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrangé +en petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des _Caractères_, +cent imitations ou contrefaçons du livre à la mode se succédèrent. La +centième, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un +cadre, mais même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est un +homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits, +des anecdotes, des actualités, des _nouvelles à la main_. Comparez aux +_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, +mais, plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des paradoxes, +des espiègleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau +de moeurs; et dans Duclos il en sera de même, et aussi dans les romans +de Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les +deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs». Très +naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutôt à ce qui précède qu'on +songe, qu'à ce qui suit. + +Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre +les deux âges, mais appartiendrait tout simplement au précédent. Il +est vrai; mais à côté de ces inclinations d'esprit qui en font un +contemporain de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond, Le +Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute autre date, un peu +trop même peut-être, et c'est ce qu'on verra par la suite. + + + +II + +LE «RÉALISME DANS» LE SAGE + +Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de son temps que le +considérer comme réaliste. Presque au contraire. Le réalisme en effet a +son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour au +naturel, à l'observation exacte, au goût du réel, et une réaction très +violente contre le genre romanesque. Le réalisme remplit les satires de +Boileau, les comédies de Molière, le _Roman bourgeois_ de Furetière, +aimé de Boileau, et les _Caractères_ de La Bruyère. En 1715, le réalisme +n'est point une nouveauté, c'est une tradition, et bien plus novateurs +seront ceux qui de la sphère des faits se jetteront dans celles +des idées et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour au +romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme très peu prétentieux du +reste, et modeste dans ses ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne +croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il +collectionne, et il écrit des «caractères» avec l'assaisonnement d'un +«roman comique». Seulement, si, à proprement parler, il n'invente rien, +il apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se trouve que +cette nature est comme merveilleusement appropriée à cet art, ne le +dépasse pas, ne reste point en deçà, s'y accommode et le remplit +exactement. Le Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité +de le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il l'est plus +qu'éminemment; il l'est exclusivement. + +Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne n'a été plus +curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde où il lui était +permis de regarder.--Mais ce monde n'était pas le très grand monde, +et ce n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Très honnête +homme, et même presque héroïque dans sa probité, encore est-il qu'il n'a +guère fréquenté que dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits +bourgeois.--Précisément! Je ne dirai pas tout à fait: «C'est ce qu'il +faut,» mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un +mauvais point de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le plus bas +sont tout aussi réels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est +pas mauvais de le répéter; et, pourtant l'art réaliste a deux écueils +dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et +l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand réaliste +moderne, Balzac, a échoué piteusement à vouloir faire des portraits de +duchesses, et tel autre moins grand, très bien doué encore, Zola, a +dénaturé le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les +bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par conséquent une +exclusion. C'est sa raison d'être. S'il était la reproduction exacte de +la nature tout entière, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue, +avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant +tout, à la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en +voir qu'une portion. Or l'art réaliste, comme tout autre, est un point +de vue, et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des choses la +circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se +pique, de par son nom même, est de nous donner la vérité même des moeurs +humaines? + +La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste, ne pourra être que +la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra être pris +à mi-côte. Pour le sens commun, qui se marque à l'usage courant de +la langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent et comme +assidûment nos regards. Un grand homme, comme Napoléon, est parfaitement +réel; seulement il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur il +est légendaire, relégué, même en un entretien populaire, dans le domaine +du poème épique.--Et il en est tout de même d'un scélérat hors de la +commune mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez que +vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi +bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de nécessité +rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit +réalité--chose singulière mais incontestable--ne dit donc pas toute la +réalité, mais ce qui, dans le réel, paraît plus réel, parce qu'il est +plus ordinaire. L'art réaliste, comme un autre art, et précisément parce +qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra +s'interdire la peinture des caractères trop particuliers soit par +leur élévation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par +leur singularité. Or Le Sage était, par sa situation dans la vie, +admirablement placé pour observer, sans effort et naturellement, les +limites de cet art. Il ne le créait point; et souvent il en semble le +créateur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait +inventé pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les créatures +d'exception, ou seulement les hommes d'un monde élevé et raffiné; car, +petit bourgeois modeste, timide même, à ce qu'il me semble, et un peu +farouche, il ne faisait guère que passer dans les salons, parfois même +un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il ne devait pas se plaire dans la +peinture des trop vils coquins; car il était très honnête homme, et, +notez ce point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes, +n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du vice qui est un travers de +fantaisie dépravée chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou +cette affectation de tenir les scélérats pour personnages poétiques, qui +est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur naïf chez certains +artistes d'ailleurs très réguliers et très bourgeois.--Restait qu'il fût +un bon réaliste en toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion +d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-là. + +Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses prédécesseurs, +en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins +_essentiellement_ qu'ils ne le sont par réaction contre les romanesques +qui les précédaient eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange. +Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est +cela, sans doute, mais ce n'est pas tout à fait cela. Le réalisme est +une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut +pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel cas nous serions +déjà dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est +précisément un des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est +pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière. Ai-je besoin de dire +que quand nous donnons Racine pour un réaliste, nous ne cédons point +à un goût de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais +qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est réaliste, par son goût +du vrai, du précis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond, +qui du reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui est d'une +espèce si délicate et précieuse, et son goût d'une certaine noblesse de +sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui +se répand sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste qui est poète +et qui est homme de cour.--Le Sage est réaliste sans aucun de ces +mélanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le goût de la +réalité, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matière +même du réalisme. + +Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement l'habitude et le +goût des moeurs moyennes, il faut presque une moralité moyenne +aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par là un +commencement d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice, +vrai ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni +un trop grand mépris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des +vulgarités humaines. Philinte eût été bon réaliste, lui qui voit ces +défauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis à l'humaine nature, +et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve les autres +sans étonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine élévation morale +donne de l'imagination, étant probablement elle-même une forme de +l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus mauvais qu'ils +ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou même +La Bruyère, et encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer à +montrer les scélératesses des hommes pour se prouver à eux-mêmes, avec +insistance et obstination chagrine, à quel point ils ont raison de les +mépriser. Et nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la +réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se +produire, et tel esprit délicat, par goût d'élévation morale, fermera +les yeux aux petitesses humaines, s'habituera à ne les point voir, +et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de +l'imagination de Corneille est dans sa haute moralité, ou sa moralité +tient à son tour d'imagination; car que la morale rentre dans +l'esthétique ou que l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici +il n'importe. + +Eh bien, le bon Le Sage n’est ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il +est tranquille dans une conception de la nature humaine où il entre du +bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne +s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont point entre eux +un abîme. Vous le voyez très bien écrivant une bonne partie des +_Caractères_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez +point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de +se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse, +mettant très haut et prenant très sérieusement sa fonction et sa mission +de moraliste. Non, sans être un simple baladin, comme Scarron, il +n'a pas une vive préoccupation morale qui circule au travers de ses +imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère ou comme Rabelais. +C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le +trait et noircit les peintures. Il n'en a guère que contre certaines +classes de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers, les +comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les +coquins sans complicité, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les +peint très juste. Il ne se refuse point du tout à voir des honnêtes gens +dans le monde, des hommes bons et charitables, même de bonnes femmes, +dévouées et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni +d'ardeur, ni d'étonnement, très juste ici encore, et du même ton +placide. Mais où il excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes +qui sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et qu'il ne +faudrait que très peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou +sans défaillance prévue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus +capable de vérité que personne. La réalité ne se déforme point en +passant à travers sa conception générale de la vie; parce que de +conception générale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il +pessimiste ou optimiste? Soyez sûr que je n'en sais rien, ni lui non +plus. Croit-il l'homme né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et +comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il +voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit très bien. +Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait +concentrer les images, aviver les contours, et rafraîchir les couleurs. +--Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire que le «bon +réaliste» ne doit pas avoir de personnalité.--Ce ne serait point une +idée si fausse. L'art réaliste est la forme la plus impersonnelle de +l'art, celle où l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus +à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalité +de l'un peut être dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera +lyrique, ou élégiaque, ou orateur; et la personnalité de l'autre peut +être dans ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est +le cas du plus grand nombre;--et la personnalité de celui-ci peut être +dans sa curiosité, dans son intelligence, et dans son goût de voir +juste, et alors, comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le +Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui semble n'avoir eu +ni passion forte, ni goût décidé, ni système, ni idée fixe, ni manie, +ni vif amour-propre, ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons +«n'était quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer et +par le goût (aidé du besoin de vivre) de consigner ses observations. + + + +III + +L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE + +Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les écueils de l'art +réaliste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour +lui qu'une absence de défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le +mérite fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand bon sens. + +Quand les hommes--car dès qu'il s'agit d'art réaliste il ne faut guère +songer à avoir des lectrices--quand les hommes s'éprennent d'art +réaliste, c'est par un désir assez rare, mais qui leur vient +quelquefois, par réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice, +de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se présente. +Nous aimons successivement toutes choses, en art, et même la vérité. +Mais voyez comme pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût +particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et même plus +qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses réelles. +Et ceci n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact que nous +demandons au romancier réaliste des inventions et non absolument des +choses vues, des créations de son esprit, et non des faits divers; mais +inventions et créations qui donnent, plus que choses vues et faits +divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il +faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon +sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination légère et facile, +qui est surtout une faculté d'arrangement,--et beaucoup de bon sens, +c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme instinctivement les limites +du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du +chimérique, + +Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prévoir et +qui se trompe rarement dans ses prévisions, et nous disons que cet homme +a «le sens du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette de +la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont +réels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble +qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups +habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens +est celui qui ne met pas à la loterie. De même en art l'homme de bon +sens est celui qui aura le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne +des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière du réalisme. Ce +bon sens en art est fait de tranquillité d'âme, d'absence de parti pris, +de modération, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me +semble, et d'une certaine répugnance à trancher net, à déclarer un homme +tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce +qui est toujours exagérer. Cet art n'est point fait d'observations et +d'enquête; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en dépend +point. Car on peut être observateur très injuste, et voir avec iniquité. +Personne n'a plus observé que notre Balzac, et ses observations étaient +soumises à une imagination, et à une passion qui les déformaient à +mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est +le fond même du vrai réaliste. + +Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est comme effrayé devant +ses personnages; «Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur +dire: «Je vous connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez +guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes, et les hommes ne +vont pas bien loin dans aucun excès. Vous serez des friponneaux; car il +n'y a guère de bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère +de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très bêtes; car la bêtise +absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de génie; car il est +très rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore là une +exception, et les êtres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous +le deveniez, je serais très étonné, et je ne m'occuperais plus de vous.» + +Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son _Turcaret_ est bien +remarquable à cet égard. Le sujet est d'une audace inouïe pour le temps, +et la modération est extrême dans la manière dont il est traité. Pour la +première fois dans une grande comédie, le public verra en scène un gros +financier voleur, et pour la première fois une fille entretenue, et +pour la première fois un favori de fille. Les trois témérités de notre +théâtre contemporain sont hasardées, toutes trois ensemble, du premier +coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y +ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et +«moderne».--Mais ces trois témérités, il n'y avait guère que Le Sage qui +les pût faire passer. Ce n'est point qu'il atténue, qu'il tourne les +difficultés; non, mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en +être ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas qu'il est +hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation. Tout y est bien qui doit +y être, dans ce drame: braves gens ruinés par le financier, financier +«pillé» par une «coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est +un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle, qui, cent +cinquante ans après Le Sage du reste, découvre ce monde-là, et ose +l'exposer au jour. Il sera comme étourdi de son audace et, dans son +émotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce; +l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle» et «navrante»; +il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: «quels êtres puissamment +abjects, et quelle puissante audace il y a à les peindre!»--et de tout +cela il résultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est +guindé et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidité, car +s'il eût été timide, c'est devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage +borne sa peinture à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces +monstres sont des monstres très bourgeois, parce que c'est bien ainsi +qu'ils sont dans la vie réelle.--Cette «coquette» est d'une inconscience +naïve qui n'a rien de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et +pour le «frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout +scrupule et n'a point perdu toute honnêteté; car, notez ce point, elle +est capable encore d'être blessée de la perversité des autres: «Ah! +chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la +vérité même.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas +dissimulé sa scélératesse, de l'avoir montré voleur et cruel, mais de +n'avoir pas insisté sur ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus +ridicule que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie, +dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du monde. Scélérat, +un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en présente; +burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et +de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est +ce que nous voyons de lui à tout moment; c'est en quoi il est «réel», +c'est-à-dire dans le continuel développement et non dans l'accident de +non être.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils +n'ont pas une vie «intense», ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils +vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont +pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui +n'est point théâtral. S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la +lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela. + +_Gil Blas_ est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du roman réaliste, +parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naïf des choses +comme elles sont. Petits filous, petits débauchés, petites coquines, +petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien +aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de +médiocrité dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marqué +ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est +celle d'un tour que l'on fait dans la rue. + +--Et par conséquent cela ne vaut guère la peine d'être +rapporté.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans +le passé, retracez-vous à vous-même votre propre vie. C'est précisément +cette impression de médiocrité très variée que vous allez avoir. Cent +personnages très ordinaires, dont aucun n'est un héros, ni aucun un +gredin, tous avec de petits vices, de petites qualités et beaucoup de +ridicules; cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un peu +trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois vous avez fait assez +bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout à fait à votre +honneur, et sans la bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà +ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer, +vous donner dans un livre cette même sensation, avec le plaisir de la +trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous +aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de Le Sage. Son héros +c'est vous-même; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou +plutôt pour ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens +bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept ans à travers le monde, +sur la mule de mon oncle. + +Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et +il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans +léser personne. Nous avons tous passé par là. Et le monde qu'il traverse +se charge de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation +d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à se délier, et à se +battre, par la force s'il peut, par la ruse plutôt. Une dizaine de +mésaventures l'avertiront suffisamment de ces nécessités sociales. Mais +remarquez que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un caractère +amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur +chagrine consisteraient à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du +fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses petits défauts. Il +est volé, dupé et mystifié parce qu'il est vaniteux, imprudent, étourdi; +parce qu'il parle trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi +de suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et un peu trop +guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à être jamais profondément +dépravé.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait +dépassée. Il faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne +donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses à +l'ordinaire. Ce serait ou déclamation ou conception lugubre de la vie +que de faire commettre à Gil Blas, désormais instruit, de véritables +forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel que la +vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère de moyen ordre +elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles +peuvent pervertir, elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité +que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des loups, un +reste de naïveté et de candeur. Disgracié, mais sa disgrâce ignorée +encore, il rencontre une de ses créatures, qui se répand en actions de +grâces et en protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie +son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend un air «froid et +rêveur» et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise, +comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de +la Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel +procédé.» Il reçoit encore des leçons d'immoralité; il peut en recevoir +encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier +jour, et Dieu merci! + +Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et détruit ses scrupules, +elle affine son intelligence, et par là, tout compte fait, le ramène aux +voies de la raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et tant +de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore +ce dernier trait. N'est-ce point une idée très heureuse que d'avoir +ramené Gil Blas de sa retraite sur le théâtre des affaires? Il est +tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons +notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette +sagesse la nécessité entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutât. Le +prince qu'il a servi monte sur le trône. Notre homme revient à Madrid, +sans précipitation à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par ce +qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté sur le passage du +Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut +repartir: «_Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher_, j'eus la +_complaisance_ de continuer le même manège _pendant trois semaines_.» On +sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard à +son jardin, sans doute; mais il était naturel qu'il eût au moins une +rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il +n'ait été relaps au moins une fois? + +Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la moindre affectation +de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se +mêle à ce bon sens, à cette vue juste de la condition humaine. C'est +l'imagination du poète comique. Elle est très difficile à définir, +n'étant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculté d'invention. Elle +consiste, ce me semble, à _vivifier l'observation--et à lier entre elles +les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la +voie. Le poète comique observe les hommes, qui se présentent toujours à +nous en leur complexité, c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour +les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il essaye de +saisir la qualité ou le défaut principal de chacun d'eux, de l'isoler +de tout le reste, et de le considérer à part. Cela fait, s'il a de +bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculté abstraite_, +de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de +«l'ambitieux », du «jaloux», ce qui est absolument la même chose.--S'il +s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une manière de critique des +caractères, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit +de son analyse, sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son +esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y accommodent, +le complètent, l'élargissent, qu'est-il arrivé? C'est que l'imagination +est intervenue; c'est que cette complexité de l'être humain, notre +poète, après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une sorte +de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a rétablie moins riche +à coup sûr qu'elle n'est dans la réalité; l'a rétablie dans les limites +de l'art, qui étant toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie +juste assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a +reconstituée.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est +ce que le poète comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait +excellemment. + +Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit +circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur âme? +Il faut reconnaître, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est +point bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est un mérite, +je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopté c'est un air de +vérité de plus. Il ne voit pas le fond de ces âmes, parce que les +âmes de ces héros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la +psychologie» d'un intrigant, d'une rouée et de son associé, d'un garçon +de lettres moitié valet, moitié truand, d'un archevêque beau diseur, +d'un ministre qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires. Les +âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie Le Sage; et les âmes +moyennes sont, de toutes les âmes, celles qui sont le moins des âmes. +Celles des grands passionnés, celles des hommes supérieurs, celles des +solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas +peuple, où l'on peut étudier les profondeurs secrètes, et les singuliers +aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art +psychologique bien plus pénétrant. + +--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du réel ne donne +que la sensation de la médiocrité.--Sans aucun doute; seulement la +médiocrité vraie, bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît +son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage, autant, +si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualités, était +merveilleusement habile à la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un +art supérieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de +faire, il l'a fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est +pas peu. + +Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les +observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord +la même chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce +don de la vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage +vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais +eux-mêmes, et qui, de plus, servent à montrer le personnage dans la +suite et la succession des différents aspects de sa nature vraie. On +peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de +Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable +à lui-même, et sous un aspect nouveau. Il y a là et un don de +renouvellement et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type qui +sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne +dépasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il +en est le lien naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme +présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude, tantôt dans une +autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais +l'attention se détache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle +y soit sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.--Et avec quel sentiment +juste de la réalité, encore, pour ce qui est du train naturel des +choses! Elles ne se succèdent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop +vite. Par un art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu +partout sans être particulièrement saisissable nulle part, elles +semblent aller du mouvement dont va le monde lui-même. On ne trouve +là ni la précipitation amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent +factice, du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce +divertissement perpétuel des digressions, qui est un charme dans Sterne, +mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément +du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne va pas sans +inquiétude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens +du réel que jusqu'à la succession des faits et le mouvement dont ils +vont a l'air, chez lui, de la démarche même de la vie. + +Les épisodes même, les aventures intercalées, qui sont une mode du temps +dont il n'est aucun roman de cette époque qui ne témoigne, ont un air de +vérité dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste +au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le +héros picaresque s'arrête un instant, avec complaisance, à écouter un +roman d'amour et d'estocades, et s'y délasse un peu. On sent qu'il en +avait besoin. On sent que ce sont là comme les rêves de Gil Blas entre +deux affaires ou deux mésaventures. Il a pris plaisir à se raconter à +lui-même une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et +de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes dans une +fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait trêve ainsi au +réel. Nous lui en savons gré. + +Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour bien marquer +l'intention, ne met ces histoires-là que dans les épisodes. Ce sont +choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se +racontent pour s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas +responsable. Lui se réserve la réalité.--Notez encore qu'à mesure que +le roman avance, ces épisodes sont moins nombreux. L'action, sans se +précipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à +mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité, Gil +Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur sa route; et c'est la +même chose; et sa pensée est moins souvent traversée de Dons Alphonse et +d'Isabelle. Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation ou +en songes; et c'est encore le train véritable de la vie: car il faut +toujours en revenir à cette remarque; et le roman se termine par la plus +bourgeoise et la plus tranquille des conclusions. + +C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre, ce roman, quoi qu'on +en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer +(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire +pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux +bien; mais il est bien lié, et il est en progression, et il s'arrête sur +un dénouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une +ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où l'on se retrouve +aisément. Dans quelle partie du livre se trouve telle scène +caractéristique? D'après l'âge de Gil Blas, et la tournure d'esprit +particulière chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le +livre. Voilà la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition +supérieure encore, l'impression générale est d'une grande unité. +Ignorez-vous que les _Pensées_ de Pascal et les _Maximes_ de La +Rochefoucauld sont livres mieux composés, tels qu'ils sont par la +volonté ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre +bien disposé, bien _arrangé_, bien symétrique et où l'unité et la +concentration de pensée font défaut; parce que toutes les idées des +_Maximes_ et des _Pensées_ se rapportent et se ramènent à une grande +pensée centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent, +la montrant toujours?--À un degré inférieur il en est de même de _Gil +Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page +suggère, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et +que la dernière complète. Cette conception n'est point sublime; elle +consiste à penser que l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et +qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillité +de ton et d'un style très naturel et très uni, ce qui revient à dire que +dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité +d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie (c'est Le Sage +qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie médiocre, et, aux +plaisanteries de ce genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou +trop mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire, ni assez +sot pour s'en fâcher.--Voilà une belle philosophie!--Je n'ai pas dit +qu'elle fût belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime +fort bien, d'où je conclus qu'il est bien fait. + + + +IV + +LE SAGE PLUS VULGAIRE + +Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien songé à tout cela, et +est-il bien le philosophe même de moyen ordre que nous disons? Il l'est +dans _Gil Blas_, et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant +_Gil Blas_ partie par partie, à des intervalles très éloignés, il +ait toujours retrouvé cette même direction de pensée et ce même état +d'humeur, et ce même ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas même +cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer au +plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du réalisme de tendre +au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends +très bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas +ces peintures de l'humanité moyenne, et ne trouvent jamais assez de +délicatesse et de distinction dans la littérature. Si on les pressait, +ils nous diraient: «Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes +plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment au-dessous. +L'étude de la réalité n'est jamais qu'un acheminement ou un prétexte +a explorer les bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception +distinguée et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous tenez +jamais.»--Il y a du vrai en vérité, je ne sais pourquoi. Voilà un homme +qui a écrit le _Gil Blas_, qui a montré un sens étonnant du réel, qui +s'est tenu, comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui n'est pas +distingué, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas +très moral, mais qui n'a pas le goût de l'immoralité, et qui, du reste, +est honnête homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples +qu'il nous entretient, avec complaisance peut-être, en tout cas avec +une remarquable impuissance à nous entretenir d'autre chose, _Guzman +d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de +la littérature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voilà des gens +qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des leçons d'immoralité. Ils +naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en +bandits, après avoir fait souche de canaille. + +Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement +ennuyeux.--Quel intérêt voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle +variété, et quel éveil de curiosité, et où se prendre, dans une série +de fourberies se continuant par des vols auxquels succèdent des +espiègleries de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est Guzman +qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est Guzman qui est le volé; le +divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et +je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme, que +l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre +réaliste, il ne la garde plus tout à fait. Il penche vers les coquins, +il faut l'avouer. Où est mon bon archevêque de Grenade qui n'était +qu'un honnête sot? Je vois dans _Guzman_ tel évêque qui est absolument +enchanté de l'habileté de son laquais à lui voler ses confitures. Quel +adroit coquin! Quel génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien! +Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des +compliments à ajouter à ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que +ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour mériter +l'applaudissement du maître et entrer en faveur! Voilà le goût pour les +coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave. +Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal +moral est toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine des +lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyère qui +marque son mépris des malhonnêtes gens à chaque page, et ne veut pas +qu'un livre de portraits satiriques signé de lui s'en aille à la +postérité sans un chapitre où se montre le grand honnête homme et le +chrétien; et c'est Molière qui écrit _Scapin_, mais qui écrit _Alceste_ +aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la préoccupation des choses +morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient +presque au même. + +Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation, moins ce souci, du +moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des +choses de la conscience, et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un +degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de +l'échelle. Nous aurons deux phénomènes littéraires très curieux: le +goût du bas, et le goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les +amateurs de méchanceté. Et ce sera la _Pucelle_, et Crébillon fils et +Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'étude du XVIIIe +siècle, plus on s'aperçoit de cette brusque rupture qui s'est faite, dès +son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumière s'est +éteinte. L'affaiblissement des idées religieuses a eu pour effet une +diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps, +dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire la +conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en +passent. Et voilà comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du +XVIIe siècle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui +qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre +modeste une transition d'un âge à l'autre. + + + +V + +Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur +qui a laissé un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de +narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut +se défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé à +ne pas s'aviser assez des qualités incomparables qu'il cache sous sa +bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait +le désespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un +bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux grands éloges +oratoires, ni aux grandes théories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui +ont excellé dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils +n'ont pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur +encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur +compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus +_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'être par +«fragments bien choisis», dans les livres des autres. + + + +MARIVAUX + + + +Ce sera un divertissement de la critique érudite dans quatre on cinq +siècles: on se demandera si Marivaux n'était point une femme d'esprit du +XVIIIe siècle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux dès +à présent, font alors totalement défaut, il est à croire qu'on mettra +son nom, avec honneur, dans la liste des femmes célèbres.--Si on se +bornait à le lire, on n'aurait aucun doute à cet égard. Il n'y eut +jamais d'esprit plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est +femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style. Il l'était, +dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa susceptibilité très vive, +une certaine timidité, l'absence d'énergie et de persévérance, une +grande bonté et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et +après des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos. +Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui +souffrent, son goût pour les salons et les relations mondaines, +complètent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure +d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à ce sexe, qu'il a, souvent, +peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilité, et coquetterie, et +grâce un peu maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité, +pensée fine, brillante et légère, incapable des grands objets, et se +brisant à les saisir. Je n'ai pas dit mauvais goût, je dis coquetterie, +démangeaison de toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources +un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain +manque de suite dans les démarches de son esprit? Il quitte, reprend, +et quitte encore les plus chers objets de son étude; il a comme de +l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degré +d'originalité lui manque, ou plutôt, car ici il y a lieu à de grandes +réserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie +originalité, et une fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?--Il y a +toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant mystère. +Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement dans les +définitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour +lui. Il impatiente par une inégalité de talent qui semble une inégalité +d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux, +quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui. +Décidément c'est l'érudit du vingt-cinquième siècle qui a raison. + + + +I + +MARIVAUX PHILOSOPHE + +Il était absolument incapable d'une idée abstraite. Comme le goût de +son temps était à la philosophie, il a philosophé de tout son coeur, en +plusieurs volumes; car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait +à la mode. Il semble même avoir eu une grande inclination pour cette +mode-là. A plusieurs reprises il a voulu courir la carrière de +publiciste. Après le _Spectateur français_, l'_Indigent philosophe_; +après l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les +_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'étaient feuilles volantes, +sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer, au hasard des +circonstances, ses idées sur toutes choses. La lecture en est cruelle. +On préférerait l'abbé de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la +discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une idée +fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires +sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs +entortillés dans des phrases difficiles, ou des banalités de sentiment +délayées dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide. +On saisit là le fond de la pensée de Marivaux, qui était qu'il ne +pensait point. On s'est efforcé de trouver dans ces volumes au moins des +_tendances_ philosophiques, intéressantes à relever, comme indication +du tour d'esprit général de l'aimable écrivain. On le montre ennemi du +préjugé nobiliaire, très touché de l'inégalité des conditions sociales, +etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la +complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne nous donne sur ces +sujets, faiblement exprimées, que les idées courantes, et qui couraient +depuis bien longtemps. Ses dissertations sont démocratiques comme la +satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de +Massillon. C'étaient là propos de salon, à remplir les heures, et rien +de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire à +quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous +tient les discours d'un homme qui n'a rien à dire.--«Du moment qu'il se +fait journaliste...», me répondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste +est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on +s'attendrait à trouver, çà et là, quelque passage révélant un homme qui +réfléchit, ou qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses. +C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et probablement +l'incapacité d'en avoir, est un trait important du personnage que nous +considérons. À lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette +lacune; à lire le _Spectateur_, on s'en assure. + +La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert des idées +littéraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un «moderne», ce que +je ne songe nullement à lui reprocher; car non seulement il est permis +d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais de l'être, quand on est +artiste, pour avoir le courage d'être original. Marivaux est donc contre +les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer une +idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la manière dont il plaide sa +cause. Tout à l'heure, il était diffus et vide, maintenant il est +inintelligible et inextricable: + +«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui +pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle. Eh bien, un +jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs? +Non! cette façon a je ne sais quel caractère ingénieux et fin dont +l'imitation littérale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de +courir vraiment après l'esprit, l'empêchera d'être naturel. Ainsi, que +ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, ni le fin, ni le noble d'aucun +auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent +à une autre sorte de fin, d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet +ingénieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs +qu'en supposant le caractère des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se +nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait +indiquer à quoi ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit +à son geste naturel.» + +Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est ainsi qu'il parle. +Ce qui précède est à là fin de la septième feuille du _Spectateur_; le +galimatias est plus terrible au commencement de la huitième. + +--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_: + +«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus +grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y +a point d'autre secret pour cela que d'avoir une âme capable de se +pénétrer jusqu'à un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est +cette profonde capacité de sentiment qui met un homme sur la voie de ces +idées si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique +ces tours si familiers, si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces +mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraîner +avec eux l'image de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux +situations qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui +justifie tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas +régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à bon +compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessât +d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la +nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster.» + +Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée pure, même très peu +abstraite, échappe complètement, qui n'ont ni prise pour la saisir, +ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un +«penseur» à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes +du XVIIIe siècle tient en partie à cette raison. + +--Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste.--Ce n'est pas +encore tout à fait le vrai mot, et c'est chose curieuse même, comme +ce romancier si agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu +moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et +qu'on ne trouverait guère dans Marivaux de véritables études de moeurs +ni de copieux renseignements sur la société de son temps. Dans ses +journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que très peu de +détails de moeurs. Il trouve le moyen de faire des «chroniques» non +politiques, rarement littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux +n'apparaît point. Il n'a pas même cette vue superficielle des choses +environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du +fond, et dans une forme abandonnée et languissante qui, malheureusement, +n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent +les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des mémoires pour ne +pas servir à l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques +exceptions. On a relevé avec raison ce passage où nous apparaît un +pauvre jeune homme, distingué, aimable, causeur spirituel, et qui +devient absolument muet, stupide et paralysé de terreur devant son père. +Voilà qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je qu'il me +semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier et exceptionnel, +et forme un renseignement plutôt sur l'époque antérieure que sur celle +dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration +des Français pour les étrangers, parce que c'est là un travers qui +paraît bien s'introduire en France précisément dans le temps que +Marivaux l'observe et le dénonce. Le passage, du reste, est charmant: + +«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est pas faite +comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement, +ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment tout ce qui se fait +chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voilà ce qu'on +appelle une vanité franche. Mais nous autres, Français, il faut que nous +touchions à tout et nous avons changé tout cela. Nous y entendons bien +plus de finesse, et nous sommes autrement déliés sur l'amour-propre. +Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer +ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent +à dénigrer nos meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles +venues de loin. Ces gens-là _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le +fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout +le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout +habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment +assez flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en +profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne +l'étonneront point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance +contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de son +pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute +nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en sait plus +que les étrangers eux-mêmes.» + +À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements une manie qui +n'existait point à l'âge précédent, qui est un caractère assez important +de tout le XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises, +parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe +psychologique est très finement démêlé. + +Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait +des observations déjà faites, par exemple sur les financiers et les +directeurs, sans les renouveler par le détail ou par la forme. Dans ses +romans même, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses +humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va suivre; mais je +fais une remarque générale qui m'inquiète un peu: voici deux romans de +moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent +dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et dans la société où il +vit, des romans où le petit détail des actions humaines a sa place, des +«romans où l'on mange», comme on a dit spirituellement, enfin des +romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère que des gens +parfaits, et un autre où il n'y a guère que de plats gueux et des femmes +perdues. Je ne sais pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est +le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles +et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse; voici une dame qui a +la passion du désintéressement, en voici une autre qui est l'idéal même. +Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante et dans +tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on +en vient à se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme +bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une tentation +de quinquagénaire, très pardonnable quand on connaît Marianne. +Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eût vécu, en présence de +la résistance de la jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée. + +Voilà l'aspect général de _Marianne_; on y voit comme un parti pris +d'optimisme et une indiscrétion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_ +où je ne trouve ni un honnête homme ni une femme sage, où tout roule, +je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des +instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mêle, de +ce qui, d'ordinaire, le relève, le déguise, ou au moins l'habille. +Lui, rien que lui. Par lui les intérieurs sont troublés, les familles +désunies, robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt, on +épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient à tout. + +Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que +l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je +crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination +domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni dans le bien +ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties +d'observation très distingués, qu'il faut connaître; mais, en leur fond, +ils ne procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été conçus dans +le réel; un peu de réel s'y est seulement ajouté. Ils procèdent chacun +d'une idée, et un peu d'une idée en l'air, d'une fantaisie séduisante, +qui a amusé l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a +écrit cela. + +C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme par boutades. La +preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur +fantasque d'imagination, dans cette excentricité laborieuse qui le guide +plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de ses sujets. Il s'en +ira écrire des comédies mythologiques où figurent Minerve, Cupidon et +Plutus, échangeant des «discours sophistiqués et des raisonnements +quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de Cydias; et ce que ces +singulières productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en +effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalité attifée +de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la Pudeur, ce qui +est le fin du fin, le plus piquant ragoût, et il dit: «Moi! je l'adore, +et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent +partout où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier n'est +point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui +sont commis à sa garde; voilà ses officiers...»--Que tout cela est joli, +et que voilà un rien bien travaillé! + +Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême en cela? +Rien autre que la Moralité à allégories du moyen âge. Ne doutez point +qu'il n'en ait écrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux +gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient +de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît _la fidélité d'un +ami!_»--«Ci gît _la parole d'un Normand!_»--«Ci gît _l'innocence d'une +jeune fille!_»--«Ci gît _le soin que sa mère avait de la garder_», ce +qui est bien plus finement imaginé encore, car il faut renchérir.--Et +les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_ +sort d'un petit bois et les arrête; une dame qui se nomme _Cupidité_ les +soutient et les encourage, et le drame continue ainsi... + +N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus toute la +littérature classique, et qu'est-ce à dire, sinon, d'abord que Marivaux +a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit +s'abandonne à ces singulières démarches parce qu'il n'est pas nourri +et soutenu de connaissances solides et de vérité?--Il y a autre chose, +certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement +de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les +idées et les observations morales, et les grands siècles littéraires +sont riches, avant tout, de cette double matière. Quand elle fait un +peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur +certains points, recule tout à coup, par delà les grandes générations +littéraires dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres +pensaient peu, observaient moins encore, et où la littérature était une +frivolité pénible, et une charade très soignée. + + + +II + +MARIVAUX ROMANCIER + +Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il donc?--Il avait de +très grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas +confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont très différents. +Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue +l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don +de voir juste. Il se pénètre de réalité de toutes parts. Il voit une +multitude de détails, du menus faits, «principes» ténus et innombrables +de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples +impressions du réel que se fait l'étoffe du son esprit. Il peut n'être +pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, +et qu'il garde sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir +les sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées, +l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. Personne n'est plus +sûr moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le +psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez +sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux et facilement +saisissables de son art. Il peut n'être pas plus informé que chacun de +nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; +ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils +supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent venir, et où ils +mènent, et pénétrer comme leur constitution, comme leur physiologie. + +Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier +admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui +n'est que psychologue, pourra être un romancier de grand mérite, mais +incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de +l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout +psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voilà pourquoi ses +romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont +des parties éclatantes de vérité: certaines choses qu'il a vues, il les +a très profondément pénétrées. + +Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il l'était +absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'être +romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Réunir +beaucoup de documents sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et +le plus souvent il se borne à écrire les _Caractères_. Coordonner ses +documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous +les yeux du lecteur par la machine simple et légère d'un récit un peu +lent, l'idée peut lui en plaire, et il écrira le _Gil Blas_; mais il +faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations +que ceux du simple moraliste. + +Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et +sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où, +peut-être, vient que Marivaux a toujours commencé les siens et ne les a +jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa manière d'étudier est +déjà une façon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui +jette de tous côtés avec promptitude des regards exercés et puissants; +il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le creuse et le scrute +avec patience pour remonter à ses origines, quitte à redescendre ensuite +à ses conséquences. Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion, +soutenant tel point de la chaîne d'une observation ou d'un souvenir, +et comblant discrètement les lacunes avec quelques hypothèses. Il va, +vient, induit, déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit +récit de la naissance, du développement, de la grandeur et de la +décadence d'un fait moral, qu'il s'expose à lui-même.--Que le roman +sorte naturellement de là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, +avec tous ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. Quant +à la tentation de l'écrire, elle est sûre. + +Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop, +qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien +dont le moraliste ou l'historien des idées puisse faire son profit. Mais +il y a à chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des +romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au récit. Et quel +est le caractère de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des +observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune +fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je suis bien malheureuse, et +voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable...»--Un +mari lui écrit: «Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon +égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... de l'autre... +etc.»--L'_Indigent philosophe_ devrait être, comme le _Spectateur_, un +recueil de réflexions diverses: très vite il se tourne de lui-même en +récit picaresque. + +Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on +voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-être, que c'est +roman très mince d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire +d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations légèrement +différentes, et entouré, pour qu'il y ait cadre, à peu près de n'importe +quoi. + +_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont conçus ainsi, avec plus de +prétentions, plus de suite, plus de succès aussi; mais au fond tout de +même. + +Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, l'amour-propre +dans le désir de plaire. Il a vu une jeune fille française, assez froide +de coeur et de sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion, +et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal, +incapable d'exaltation, à peu près fermée aux ardeurs religieuses et +parfaitement à l'abri des emportements de l'amour, ne désirant +que plaire et inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a +d'elle-même, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une +foule de vertus moyennes qui la rendent très aimable et très recherchée. +Elle est née avec des instincts de délicatesse, de précaution à ne point +se salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez elle comme une +forme de son amour-propre: quel que soit le miroir où elle se regarde, +que ce soit sa petite glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des +autres, elle veut s'y voir à son avantage. + +En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le +mouvement de dégoût violent d'un coeur orgueilleux, la nausée d'une +patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le désir qui la poursuit, +elle se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. Tant +qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut, +l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on +lui achète, tant qu'on n'a rien demandé en échange, cela peut passer +pour charités paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil +refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un +sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture méritait un +soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut +qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je +fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois +l'amour-propre s'est tiré d'affaire. + +Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations franches, et aux +propositions sans périphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui +tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la +robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se +gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter cette robe-là, offerte +autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-même sur ses +épaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut +se regarder dans son miroir. + +Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, puisqu'elle ne +capitule point; mais elle négocie. Elle ne fait point de sortie; elle +s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de +la guerre. Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup +d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être habile. Marianne +la définit elle-même bien finement: «On croit souvent avoir la +conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais +à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en +faire.» + +Ses coquetteries auront le même caractère que ses défenses; et comme ses +résistances étaient mesurées juste à ce que l'amour-propre exige, ses +demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignité qui est +ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est à l'église. On se +place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y +étale point. La modestie, c'est la dignité, et l'on est modeste; mais +l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse les bornes; +c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce +mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces +vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce +n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de +son bras; mais il n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si, +dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point +qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute +de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont +involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'être. + +Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait naître, comment se +comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle +inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes +passions ne vont point à des femmes comme Marianne; elles vont plus +haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a +vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un homme mûr +et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le +libertin est repoussé; l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes +sérieux: il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de Valville, est +accueilli, sévèrement puni d'un instant d'infidélité, et, en définitive, +serait épousé, si Marianne avait terminé son oeuvre[23]. + +[Note 23: Il épouse dans le dénouement que le continuateur de +Marivaux a ajouté.] + +Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la +défensive. Elle ne s'abandonne ni à l'amour, ni même au plaisir d'être +aimée, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend d'être +dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle se montre attentive, et +rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voilà que Valville est +infidèle, et où en serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir +que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous +confondons le perfide par une petite scène de générosité dédaigneuse +très bien conduite: «Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»--Et +alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous, +ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre +vanité satisfaite, dans notre amour-propre chatouillé, dans notre +dignité qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation +que d'autres trouveraient amère, mais que nous trouvons très suffisante! + +«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; mais je dis +agréablement émue: cette dignité de sentiments que je venais de montrer +à mon infidèle; cette honte et cette humiliation que je laissais dans +son coeur; cet étonnement où il devait être de la noblesse de mon +procédé; enfin cette supériorité que mon âme venait de prendre sur la +sienne, supériorité plus attendrissante que fâcheuse... tout cela me +chatouillait intérieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voilà +qui était fait: il ne lui était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle +Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir +la paix avec lui-même... et c'étaient là les petites pensées qui +m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient +pour moi, ni combien elles tempéraient ma douleur.» + +Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui est clair; mais, +d'abord, vous prenez le vrai chemin pour être aimée, et du reste, vous +êtes une petite personne clairvoyante, très ferme, très sûre de soi, +très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment, +et qui trouve dans ce sentiment tous les réconforts du monde; et c'est +plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-même vous vous +regardez dans votre miroir. + +Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce n'est guère que +l'étude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui +ont ensemble étroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les +autres. Mais c'est une étude psychologique très poussée, et souvent très +finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu délayé. +Marivaux connaît bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles; +mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les ressorts déliés +et frêles d'un caractère féminin. À ne considérer dans _Marianne_ que +Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un très grand charme. Sur +le reste je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je +crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de pénétration +psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre +la structure secrète, compter les contractions, isoler les fibres. + +Le _Paysan parvenu_, à ne regarder encore que le personnage principal, +est beaucoup moins distingué. Ne crions pas trop vite à la pure +convention. Il y a de la vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par +les femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement +contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux +en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque +béate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent très +vite une force naturelle, une puissance sereine et inévitable du +monde physique, une sève. Il a la placidité d'un élément. Il en a +l'inconscience. Les succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées +profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr. + +À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un +patelinage de paysan madré, qui est un bon détail, et met un peu de +variété dans la monotonie forcée, et comme essentielle, d'un tel +personnage. + +La progression même, dans le développement du caractère, est bien +observée. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques +timidités. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de +l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle +s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation en usage chez +les honnêtes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques écus +de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce +qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'épouser +la suivante, à certaines conditions que le maître de la maison veut +imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop délicat, mais +qui ne s'accommode pas encore de tout. + +Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne +à son étoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait +qui est à lui. Distinction très fine: il est à l'aise, et très vite, +beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps. +À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gêné, voudrait se +cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voilà rétabli dans +ses avantages.--Il y a des détails excellents. On lui offre une place; +il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre femme de +celui à qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil +Blas à la place de Jacob? Je crois l'entendre: «Je m'en allai très +confus et faisant réflexion que le bonheur des uns est toujours formé +du malheur des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard; +j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» M. Jacob, lui, +rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat +de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil +Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont différents. Cette +place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera, +ou mieux. Sa carrière est ailleurs que dans les antichambres +ministérielles, et plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même +d'effronterie que dans son métier. + +Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble, +jusqu'au terme logique et naturel de son développement (ce qui tient +peut-être à ce que Marivaux n'a pas terminé lui-même le _Paysan +parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupçon que l'assurance de +l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob, +doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalité. Se sentir +sûr de l'amour de toutes les femmes développe étrangement le fond +de férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant +d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de +dignité; surtout certitude que ces gens-là ne se bornent pas à être des +misérables et deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué +de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu l'être pour être Don +Juan, et surtout à faire comme Don Juan, on est sûr de le devenir. Le +_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très +bien vu à cet égard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est +peut-être trompé. + +[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant, +qui pourrait être intitulé le _Sous-officier parvenu_, et où ce trait +est très bien marqué, peut-être même avec excès.] + +Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère de rendre sa +femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle après +l'avoir saisie comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui a +épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. C'est peut-être +reculer devant le point délicat, difficile et intéressant.--Passons, et +après tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le +plus petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, et dont +il fallait au moins qu'il eût comme un germe. Il est bénin, et tout +passif. Il est choyé, dorloté, engraissé et doucement papelard. Souvent +on le prendrait plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il +n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un génie féminin, +et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur +ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans +songer que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément parce +qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le +trait principal est bien saisi; mais qui s'arrête comme à mi-chemin de +son évolution naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis +parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, ne pas +réussir, du moins entièrement. + +Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée d'un trait délié +et fin, à laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plénitude, +les dons, pour tout dire, du grand moraliste. + +Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que +c'est à cette conclusion que je suis forcé de venir. Marivaux est +un psychologue; il fait un bon «portrait» ou un bon «caractère»; il +l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour +montrer son modèle dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau +de lumière et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit +avoir écrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une assez +grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure +centrale ait autant de réalité qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses +romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel. + +J'exagère un peu. Dans _Marianne_, après Marianne, il y a M. de Climal. +Dans le _Paysan_, après Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux +bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou +trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges infiniment +heureux de fausse dévotion qui ronronne et de libertinage honteux qui +balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait général, +et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à +son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime, selon les +circonstances. La complexité, dans la composition d'un personnage, est, +suivant les cas, trait de génie ou signe d'impuissance. Le mal est que, +pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit. + +Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la vérité; mais elle est +pâle, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la mémoire. +Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières +discrètes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voilà ce que je +me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout. + +Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir de matière ses +personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour +cela qu'il les tue à mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_, +Mlle Habert à la moitié du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les +soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition n'est +peut-être qu'une indigence d'invention. + +Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est +que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui +écrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre +assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante, +et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et +surtout une, qui ont de la vérité; et il remplit les espaces vides avec +ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air, +le goût général, les lieux communs et les manies intellectuelles de +son époque. Or dans l'époque dont il est, il y a surtout deux goûts +dominants en littérature d'imagination: c'est à savoir la vertu et le +dévergondage. + +Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue déjà du lecteur: il +sait que Crébillon fils commence de très bonne heure au XVIIIe siècle, +avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie +quelquefois, c'est que la «vertu», la vertu à la mode de Jean-Jacques, +«l'âme vertueuse et sensible» n'est point née sous les auspices de +Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au +commencement du siècle. On la trouve dans ces mêmes _Lettres Persanes_ +à l'épisode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le théâtre +sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas de vue que le théâtre de +La Chaussée est exactement contemporain des deux romans de Marivaux. + +Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé ni le libertinage, +ni la sensibilité, et que l'un et l'autre sont venus à peu près +ensemble, dès que l'influence du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme +frère et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et +se soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent. Dès que la gravité +chrétienne a cessé de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de réprimer +les esprits, le libertinage s'y est insinué; et dès que le libertinage +s'y est introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité, y +a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement. On est +licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le +spectacle du malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous ce +couvert, on continue d'être libertin en toute décence. Et le lecteur +peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de vertu enveloppe un peu de +cynisme; et l'auteur se sauve de ses écarts par la beauté morale de +ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et +dévergondage s'en vont de concert tout le long du siècle, jusqu'à +Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme à l'autre, et qui ont à +l'un et à l'autre, unis et enlacés jusqu'à se confondre, fait de si +grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventés. + +Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas de moi; elle +est de Marivaux. C'est lui qui établit cette règle de l'union nécessaire +de la licence et de l'honnêteté. Il gronde Crébillon fils: Vous êtes +trop cru, lui dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais +tempérées par des tendances vertueuses; «nous sommes naturellement +libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous +traiter d'emblée sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans +vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point +à bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences +extrêmes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en +repos, qui a du goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son +esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais honnêtement, avec +des façons, avec de la décence.»--Que disais-je? + +Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au +XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la vérité, dans Marivaux. Là où +Marivaux est supérieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a +comblé les vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans; +c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas +directement, et qu'il la laisse aller d'elle-même. + +Sensibilité conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second +tiers) où la jeune fille est menée dans le monde, conduite chez le +ministre, etc. Il y a là une scène dans le cabinet ministériel, avec +larmes, génuflexions, genoux embrassés, et ministre la main sur son +coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un +huissier au second plan ouvrant les bras à demi étendus dans un geste +qui veut dire: «Spectacle divin pour une âme sensible!» + +Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames qui veulent du bien +à M. Jacob; détails scabreux, peintures lascives qui se répètent +à satiété; une certaine gorge de madame de Fécourt qui reparaît +régulièrement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi très +conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes: +mademoiselle Habert à part, je confesse que je confonds toutes les +autres, et que j'attribue peut-être à madame de Fécourt la gorge de +madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a même un peu de +libertinage dans _Marianne_, et le, pied, déchaussé par accident, de +Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de +madame de Ferval. + +En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui +est autour du lui; cela n'a pas d'originalité parce que ce n'est pas +conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matière commune +dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un +bien joli mot quelque part: «... moins à la honte de mon coeur qu'à la +honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu +celui de tout le monde...»--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et +puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour étendre un peu +son domaine; mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et +les traces d'une possession véritable. + +Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espèce, +d'interminables réflexions. «Je suis naturellement babillard», dit-il en +une préface. Il l'est doublement, étant de complexion un peu féminine, +et faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu, +et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence. Il peint deux dévotes +engloutissant des plats énormes avec des mines dégoûtées qui doivent +donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes, qu'elles +n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le +dit, déjà longuement, et ensuite: + +«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs de +dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché la +sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles +s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres +mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent +gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre +et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable et +chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient +trouvé le secret de la gloutonnerie...» + +Ah! c'est fini!--Non! + +«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les +viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient +qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de ne +pas l'être; c'était (_allez! allez!_) à la faveur de cette singerie que +leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.» + +Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que son lecteur est très +inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au +jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse +de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique blessée. Elle +évite de prononcer le nom de la lingère. Puis, à un moment donné, +perdant la tête: «Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur! +elle s'est trahie! «--Ah! cette marchande de linge...., répond Valville; +c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire où vous êtes.» +Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli, +il est très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais +Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé: + +«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de +nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que Valville est +à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer; +que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu +de comprendre (_le voilà parti!_) que je n'envoie chez elle que parce +que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger +d'aller dire à mes parents où je suis; _c'est-à-dire qu'il_ la prend +pour ma commissionnaire: c'est là toute la relation qu'il imagine entre +elle et moi.» + +Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse, s'en excuse, +s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique. +Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas +l'ombre. On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à +Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec +les défauts et les qualités aussi que comporte ce genre. Il est fait +de l'élude très minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de +réflexions et de considérations; et cela fait un fond un peu dénué, et, +pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui, +mais de ses voisins: un peu de ce réalisme des vulgarités qui avait +commencé à poindre avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en +France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un certain goût de +s'encanailler; un peu de sensibilité et de vertu larmoyante; un peu de +polissonnerie. + +Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates +extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants. +C'est qu'ils ont été écrits comme par deux hommes, l'un psychologue, +contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est +exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siècle +qui connaissait le goût du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des +pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y +a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'où suit dans +l'ouvrage commun quelque incohérence. + +Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu près tout seul, et sans +collaborateur trop apparent? Oui, et c'est là que nous allons le +considérer pour achever de le bien connaître. + + + +III + +MARIVAUX DRAMATISTE + +Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était l'endroit où +ses qualités devaient se trouver dans tout leur jour,--où ce qui lui +manquait n'est point nécessaire,--où, enfin, il se pouvait qu'il fût +contraint de renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont plus +graves qu'ailleurs. + +Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le théâtre en vit; +c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui +réussissent à la scène, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont +point des tableaux très riches et abondants des moeurs humaines que le +théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très nette, très diligente +et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque pièce, et c'en est +assez; c'est l'évolution, bien suivie en ces phases successives, d'un +ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et opposer d'une manière +dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de +personnages, tous bien saisis, c'est-à-dire d'une multitude de +renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de +personnages trop complexes, sous peine de n'être plus clair. Au théâtre +l'homme est comme dépouillé de tous les accessoires de son caractère, il +est réduit à ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces +passions sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout leur +développement. + +Essayez de mettre _Gil Blas_ au théâtre. Vous vous apercevrez d'abord +que tant de personnages si variés, tous si précieux pourtant, deviennent +inutiles et gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et +ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance +énorme; et que dès lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est +trop en surface pour les proportions que vous êtes contraint de lui +donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il +faut laisser tomber, et un caractère qu'il faut creuser davantage. + +Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre précisément parce qu'il +savait creuser un caractère, et parce que le grand tableau de moeurs, +qu'il n'eût pas su remplir, ne lui était pas demandé là. + +Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. Ceci encore, au +théâtre, n'était point mauvais. Le théâtre n'admet le réalisme qu'à +légères doses, parce que le réalisme est tout fait de menus détails, et +que le théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique réaliste +a de la saveur au théâtre; mais les grandes passions éternelles (sous +de nouvelles couleurs et regardées d'un nouveau point de vue, tous +les cinquante ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas tarder à +revenir, et où le spectateur vous ramène. + +Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie fade ou manie de +libertinage, n'avaient guère leur place sur la scène, où la gauloiserie +est bien reçue, mais où l'art de provoquer des mouvements honteux est +absolument proscrit; où les sentiments délicats sont bien accueillis, +mais où la comédie larmoyante n'avait pas encore pu s'établir en +faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie +sentimentale, il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; mais j'ai +cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses +volumes, et aussi n'y a-t-il pas songé en un genre d'ouvrages où la mode +ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.--Enfin +ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur de quintessence +et d'explicateur à perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses +confuses à force d'être multipliées, et galimatias dans la finesse, +pouvaient le perdre absolument au théâtre,--à moins que le théâtre ne +l'en détournât. C'était partie de va-tout. Subsistant, ces défauts +eussent été là odieux; mais précisément parce qu'ils devenaient odieux, +ils pouvaient, là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force +d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans une circonstance +où une sottise serait énorme, ou bien on la fait, ou bien son énormité +vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à +peu près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive +qu'ils se contiennent. + +Rien ne montre mieux que cet exemple combien le théâtre est une bonne +discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le +théâtre a ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités, +de dons aimables et un peu suspects, de grâces légèrement inquiétantes. +Comme il faut être court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à +de simples nonchalances;--comme il faut être vif, ses analyses se sont +ramassées en traits rapides et pénétrants, et les coups de sonde ont +remplacé les longues galeries souterraines;--comme il faut être clair, +son galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; et de +tout cela s'est formé le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est +le plus joli des défauts, ou la plus périlleuse des qualités, ou une +bonne grâce qui s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère. + +Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, où ses dons +avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur +correctif; et où il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a +d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a de commun ne +pouvant guère y trouver place. + +Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare et précieuse. La +première impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce +qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de +métier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un métier à +lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable. +Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle extérieur +au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les +sépare, corrigée par une circonstance accidentelle qui les réunit;--et +point de tuteur barbare, de père terrible, d'oncle sauvage et +stupide;--et pas davantage de _peinture de la société_ (oh! non!); +point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers +d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets flibustiers, de +parvenus, de femmes galantes, de dévotes, de directeurs;--et point +non plus de _comédies de caractère_: point de pièce qui s'intitule le +distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, le +grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariâtre, +le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement +de dix lignes de La Bruyère en cinq actes!--Quel singulier théâtre! +Voilà qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose que cela, +et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi. + +On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un genre nouveau, +une sorte de _comédie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des +«nouvelles», ou bien plutôt, de petits romans traités dans la manière +dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques qu'il se +puisse. Cette comédie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire +rien du tout--à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger +les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse ni un miroir; elle +est faite d'une douce et légère aventure de coeurs entre gens qu'on n'a +jamais rencontrés dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce +théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur +les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et +de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, à cette +conclusion, très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays +qui n'est nullement géographique. Les suivantes sont des dames très +bien élevées, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont +ingénieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont +des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables manques de +réflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas +une grande distance, non seulement d'allures, mais même de race, entre +maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent ces rôles chacun selon +son «emploi» et rétablissent la différence; mais examinez, et vous +verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les mères (le plus +souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères dressent +des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie +et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est léger, capricieux, +aérien, fait de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, loin +des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on n'a jamais posé le +pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a +les moeurs les plus douces, les caractères les plus aimables, des +imperfections qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y habiter. + +--Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, et diffère de +toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune +d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des +âmes, cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine réalité, +qui consiste à ressembler aux nôtres tout en étant beaucoup plus belles; +elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à +sentir, à se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement dans +la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la joie, à hésiter dans +l'incertitude, à se mouvoir enfin librement dans l'atmosphère légère et +pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux +parler l'historien de moeurs, n'a guère que faire ici, il me semble +que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris +autrement la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement en +dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fût, mais qui étaient +bien des âmes humaines, et qu'il regardait de très près. Il n'est +fantaisiste que de première apparence, et parce qu'il supprime à peu +près le support matériel et l'habitacle ordinaire des esprits humains; +mais avec les ressorts mêmes de ces esprits, il ne badine point; il +n'invente pas, il est très informé et très diligent, et il arrive ainsi +que ce théâtre, qui contient si peu de _réalité_, contient plus de +_vérité_ que beaucoup d'autres.--Il est très libre, très dégagé, très +affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il +paraît très imaginaire, et tout à coup on s'aperçoit qu'il est très +profond. Figurez-vous qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas des +Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien d'homérique.» Il eût +répondu sans doute: «Ce ne sont guère des Français davantage. Ce +sont des hommes. J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains en +eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du souci de la couleur des +temps et des lieux. S'il me conduit à tracer des développements de +passion qui ne soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient +vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans un autre +ordre, Marivaux procède de même. La couleur locale de la comédie, +c'est le réalisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-être, étant +connaisseur en choses de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité +pure. Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient en l'esprit, et +d'où il part pour en faire une? Allons chercher une comédie qu'il n'a +point faite, et dont il n'a jeté sur le papier que la matière: + +«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie était de +philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela +m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse de savoir si +bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris +de sa pénétration. Elle m'en croyait enchanté. Savez-vous ce qui arriva? +C'est que pendant qu'elle définissait les passions, je lui en donnai en +tapinois une pour moi, que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance, +et qui m'ennuya à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut +fâchée de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car, +comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela +en me retirant. Elle ne parlait des passions que par théorie. Il n'y +avait que son esprit qui les connût, et je les lui avais mises dans le +coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus à les sentir qu'à les +examiner.» + +Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et ç'aurait pu devenir +une comédie de Marivaux. C'est une analyse d'une façon d'aimer. La +Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu +l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que +parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le sujet de cette +comédie que Marivaux n'a pas écrite. + +La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour +avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'être sûre de +ne point le ressentir, quand on cause en théoricien, avec une froide +raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet, +il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien! +quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de +s'entretenir avec une femme supérieure.» + +LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanité de l'amour pour trouver +un homme aimable; mais je sais connaître le mérite. Le marquis est fort +bien. Voilà un homme qui m'apprécie. + +LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est fâcheux. +Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne +sait avec qui causer. Il me manque... + +Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre +femme est sans doute languissant... + +LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme supérieure est intimidant. Les +femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent. + +LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empêche de sentir? + +LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction. + +LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-être. + +LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'à moitié. Mais +il n'est point de secret pour vous; et connaître le fond de la passion, +c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage! + +LA COMTESSE.--Pour qui? + +LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui +ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les +philosophes; on les admire. + +LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme déguisée de +l'amour? + +LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une façon de le ressentir. +À ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien! + +LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime! + +LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez à badiner. Mais ce +serait pour faire une étude sur la fatuité des hommes en ma pauvre +personne. + +LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'étais +sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-être de le croire! Il +est très borné, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce +pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si +on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le +décourager en l'éblouissant...» + +Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, en saisir les +éléments, démêler les parties dont il se compose, et de ces légers +mouvements du coeur, de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs +et de leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties +couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux yeux des personnages, et +surtout aux leurs. + +Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de +faire ce travail menu et délicat d'analyse. À vrai dire, il n'y en a +qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour. +Il ressemble aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est tout +simplement d'avoir introduit l'amour dans la comédie française; et cette +petite découverte était une très grande nouveauté, + +Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des +amoureux sur notre théâtre comique; seulement il n'y avait pas eu de +peintures de l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les +comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. L'auteur comique +nous présentait une Angélique qui était amoureuse de Valère, et un +Valère qui était le soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était +chose acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des débats; +et ce qui s'opposait à cette passion, et comment elle finissait par +triompher des obstacles, là était la matière de la comédie. Il semblait +que l'amour fût un fait tout simple, qu'on ne décompose point, +irréductible à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On +nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas à y +revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comédie part de là, et +elle porte sur autre chose.»--C'est pour cela que vous voyez tant de +titres de comédies qui annoncent des analyses de caractère: _Avare, +Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comédie qui +s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme à bonnes fortunes_, je n'ai pas +besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, on s'aperçoit bien +que chez nos comiques l'amour est même à peine un _ressort_; il est une +manière de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux +des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme il est entendu, +au théâtre, que c'est les amoureux qui ont raison, à condition qu'ils +soient aimés, l'auteur nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et +Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je vais me moquer. +Quant à eux, je ne m'en occuperai qu'au dénouement; et c'est bien +naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez +l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, et +jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine +pourrez-vous citer comme sortant de cette règle le _Dépit amoureux_, qui +n'est qu'une comédie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie +une étude sur une manière comique d'aimer, et en grande partie autre +chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru +moins du domaine de la comédie que du roman. + +Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, qui ne pût servir +que d'un point de départ. Il a vu qu'il était composé de beaucoup +d'éléments divers, qu'il avait ses raisons d'être, et ses +développements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_ +par conséquent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comédie en +lui-même_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comédie, d'avoir des +obstacles extérieurs à lui. + +Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout parce qu'il +avait une admirable psychologie féminine, j'entends une psychologie de +la femme comme il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est +quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. Par exemple, c'était, +c'est peut-être encore une banalité que d'estimer que les femmes sont +fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai +que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en tiennent à +leurs paroles. À ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois +d'artifice. Mais c'est une injustice véritable. Comment un être qui est +tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que +mentir. Précisément parce qu'il a conscience que la vivacité de ses +sentiments et son incapacité de réflexion livre à tout venant ses +secrets, il essaye peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce +n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper +autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: la vérité +sort et éclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses +regards, de toutes ses attitudes, et se précipite de tout son être. Ce +qu'il pense, il vous l'apprend toujours «par une impatience, par une +froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, +en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la +jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence +de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate, +ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est +charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. +Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour +qui perce à travers son silence[25]?» + +[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.] + +Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles +éprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un théâtre tout +nouveau dans la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, et +que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et +précisément Marivaux est un Racine à mi-chemin, un Racine qui ne pousse +pas le conflit des passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences +funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'écrit +que le second acte d'_Andromaque_. + +On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», que l'amour +en ses commencements incertains et indécis, et qui s'ignore encore. +C'est que c'est là, et non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour. +L'amour déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui il +s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout seul. Car de deux +choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou +il est heureux, et il n'y a rien à en tirer du tout. L'amour commençant, +au contraire, peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant que le +spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il +hésite, recule, louvoie, se prend aux pièges des précautions dont il se +défend; par tout ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte, +de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par être +confondu, de mille autres choses, et là est le drame gai et divertissant +de l'amour.--Dans une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le +fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent clairement +qu'ils aiment, _qui est celui du dénouement_, et, au contraire des +autres, c'est par la déclaration d'amour que ce genre de drame doit +finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies de +Marivaux.--On conçoit combien cette manière d'entendre la comédie rend +le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec sûreté le travail +insaisissable d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et le +rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il +doit étudier des passions si indécises encore que ceux qui ont le +plus d'intérêt à s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le +spectateur qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement +et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence, +sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait, +facile à faire connaître une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives +d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a de la gageure +dans cette conception de l'art et le désir malicieux, la prétention +piquante de vouloir être compris sans presque rien dire. Marivaux a de +la femme jusqu'à la coquetterie. + +Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est que, d'abord, +cette science si sûre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la +complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a +pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour +seulement, n'a su démêler si finement ce qui entre dans la composition +d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle +circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui +l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, c'est ce qu'il voit +et montre ensuite.--Ici, il est fait de dépit amoureux (_Surprises_): +que deux personnes qui ont juré de ne plus aimer se rencontrent et +se confient leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles en +arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: «Comme celui-ci sait me +comprendre!»--Là il est fait d'impatience de ce qu'on possède et du +désir de ce qu'on vous défend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est +fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me soupçonne d'aimer! J'ai +bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! écartons cette idée...» Il +ne faut pas l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est +s'en préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (_Jeu de l'amour et du +hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être aimé, de bonté, +de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous +répète que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'à force de se +dire: «C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: «Serait-ce si +fou?» (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances, +une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme +Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend et nous +inquiète un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu +languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqué chaque +inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait +véritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses +premières amours. On sent que le présent n'efface qu'à moitié le passé, +que le désir ne fait qu'un peu tort à la gratitude. Au fond il les aime +toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme +il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de +fait, qui est dans l'homme, est indiqué, avec mesure du reste, d'une +manière très heureuse.--Silvia, au contraire, dès qu'elle aime ailleurs, +n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est ruiné absolument par +le nouveau. Elle n'est plus retenue même par un regret; elle ne se sent +plus attachée que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout. + +Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait? bien +superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne +serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous +montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et +autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait précisément +de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection; +mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la +comédie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette +et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour +parler comme Stendhal, qui, fortifié par l'accoutumance, l'estime, les +bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, +est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les +conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir à la comédie +de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est +redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est +dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des +sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car +tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison même, forme +un petit drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame +divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, «après beaucoup de +mystère», comme dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même. + +Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce +qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à +côté; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce +sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a +connue Chamfort à celui qui lui plaisait.--Arrêtez, répondit le galant; +si vous le savez, je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de +la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans doute, le grand amour +romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux, +même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même +qu'être aimé pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque +chose qui nous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, +s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour, +né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est +tout au moins une préférence. Ainsi de suite; et de tels sentiments +on peut encore s'accommoder.»--Eh! oui! et c'est de ce train que +vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de l'amour +susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré +et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie. + +Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que «s'il existe +un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui +est caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» Eh bien, +c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou, du +moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces +autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, dont il +a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps; +mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps +caché au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comédie de l'amour +est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est +un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans +les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux +ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui +s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à +l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance +à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un +obstacle extérieur: on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres +passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencent +à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait +aux personnages pour les exciter un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas +t'apercevoir que tu aimes!» + +Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, parce que l'auteur +y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu +attifé. Ses personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de +plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend +très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger +parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à +Arlequin. «Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il +ne l'épouse pas.--A la vérité, il sera d'abord un peu triste; mais il +aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il +l'épouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui +qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»--Voilà leur +manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur. + +Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et +cette bonté qu'il mêle à toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le +_Legs_ est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un +peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu; +les hommes de ce genre ont très souvent beaucoup de succès, des succès +sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un +de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son +amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va +l'amour-propre chez une femme, à apprivoiser un ours; c'est une belle +victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité, +et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais il fallait plus que la +finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir. + +Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout +nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de très profond sous +les apparences d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse de +l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie des terres nouvelles. +Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, «il +connaît tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»; +Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là où personne n'est allé, +il n'y a pas même de sentiers.» + +La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est +bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chez lui aucun art de +«composition», j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de +«métier». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce +qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits +matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire +une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue +dans les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant +d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou +les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art +même de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le +progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le +mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution +même des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention +proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit +parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est +point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement +son invention à trouver une _situation_, et, la situation trouvée, +laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance +commune à tous les grands psychologues au théâtre de réduire l'intrigue +à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à _Bérénice_; et quand il +a trouvé ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on +lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: «Précisément! J'ai +l'invention par excellence. L'invention _consiste à créer quelque chose +de rien_.» + +A la vérité, dans un grand drame, une situation et l'évolution naturelle +des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments, +d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps +pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire +que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les +pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers +aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et +mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis +que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue, +que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un +psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il +n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit, +il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où l'intrigue lui +est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine où le +secours de l'intrigue lui serait indispensable. + +C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites +pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence, +qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée du +mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont +pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples +machines, mais machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant +accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son tour, fait son +chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère. + +De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux: ils ont une +certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent +point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le +théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un +caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on +se dit après coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet +inattendu-là, c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas +le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements +psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée +par l'art. + +Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne +peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre), +qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement même de +ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements de passion +si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si +délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour +être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se +comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si +lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience. +On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou +qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque +temps?» + +Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi n'est-ce point pour +le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre +amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point +d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de +ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et le chatouillement +que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de +suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et +à ne pas trop le sentir.» + +Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y +eut jamais hommes aussi habiles qu'eux à manier leur coeur comme un +instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment +compliqué. + + + +IV + +Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La Rochefoucauld et ami +de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eût causé finement avec Joubert +ou avec Henri Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.--Il en tient, +certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crébillon +fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un +temps où la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et +délié en un temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le monde +a vu un peu gros en toute chose. Malgré son Jacob, il a la connaissance, +le sentiment et le goût de l'amour très délicat, très pur, très +timide et un peu inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à +l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.--Il est un de +ces hommes du XVIIe siècle que le XIXe siècle comprend et prend plaisir +à comprendre. Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi +pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son +mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit tout son mérite. En l'un ou +en l'autre, il eût été plus goûté, et même il fût devenu plus digne de +l'être. Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités de +sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouvé place. Il eût, au +théâtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comédie, ce qui avait +à peine été essayé jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine +ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas +grand, mais il est considérable, parce qu'il a inventé quelque chose +dont on ne s'était point avisé, et qu'il est assez difficile même +d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molière +jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il fait beaucoup songer à +Racine, à un Racine qui aurait passé par l'école de Fontenelle. Il a +beaucoup bavardé, un peu coqueté, et dit deux ou trois choses exquises, +qui, quand on y regarde d'un peu près, se trouvent être des choses +profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour +cela que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, de +cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux, +qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air. + + + +MONTESQUIEU + + + +La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un +caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du +grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun +rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; +et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce +qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être +précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un +caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne +font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, +qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine, +ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être +enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste +étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel. + +Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un +homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate, +un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose +encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres, +admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles +brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement +qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de +gravitation. + +Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie +qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer +ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune +d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-être ce qu'il y a de mieux à +faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte +ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera +envelopper toutes ses pensées--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il +y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusées parmi +ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont +au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, +sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du +moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité. + + + +I + +MONTESQUIEU JEUNE + +Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très +spirituel, très curieux; très intelligent, très frivole, et qui semble, +dans tous les sens de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus +d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. +Il ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui étaient +religion, morale, et patriotisme sous forme de dévouement à une +royauté patriote; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme +littéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une +certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même +celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura +une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du XVIIIe +siècle, et au delà.--En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il +s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans +des comédies sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans s'en +inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec +cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des +autres, comme de lui-même; se moquant de l'antiquité autant au moins que +du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant +une des religions du siècle qui le précède; mettant en question l'art +lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il +a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et un peu +impertinent. + +Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, el il lui en +restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient +pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un +Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction +forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même +charmant, «la galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain; +mais sans attachement durable ni profonde émotion; «Je me suis attaché +dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai +cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain[26]». Il a l'âme la +moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui; car +l'athéisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de +la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à +l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en +parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme +d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent +aucunement. + +[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). «Dans +le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit +par l'amour même.» (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idée que c'est +dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-même, et +l'on s'accorde à l'y reconnaître.)] + +Il n'est pas chrétien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre +le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais +acéré et rude, à la Voltaire: «Il y a un autre magicien plus fort... +c'est le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le +pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas +du vin; et mille autres choses de cette espèce.» Voilà le ton général +des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont +nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée. +En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des +_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas +changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton +grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra +le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de +railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins +encore le sentiment. + +Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il méprise +les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, pêle-mêle, surtout les +lyriques[27], ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres +des passions» parce que nos poètes dramatiques sont surtout des +moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poètes sont pour +lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du +vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les +plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs +et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour «l'harmonieuse +extravagance» des lyriques, pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle +les romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur», +pour tous ces hommes dont «le métier est de mettre des entraves au bon +sens, et d'accabler la raison sous les agréments». On sent là l'homme de +raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en +soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des +idées n'a pas aimé les «maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu +de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent et qui les +peignent. + +[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.] + +Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de +Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les +effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait +d'avance, et, d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui +montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un +économiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces découvertes, demande +_Rhédi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et +au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur +l'humanité?--_Usbeck_ va-t-il répondre par les arguments de Goethe: +Qu'importe? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus +d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée +de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par «_l'homme à +quatre pattes_» de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente +le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, +et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne +vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares «où un singe +pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait +même distingué par sa gentillesse?»--Il est possible; mais de l'art +pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les +raisonnements d'Usbeck. + +[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.] + +De son temps, il en est encore par un certain souci de choses +scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie +expérimentale_. «Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes...», +disait La Bruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un +insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour +inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup, +le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use +du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses +études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie +des sciences? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point +à ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe +siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque +encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, l'idée plus ou +moins arrêtée que là est la clef d'un monde nouveau. + +Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout dans la manière +dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_ +sont significatives. Voltaire a raison, cela est «facile à faire», +j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous +reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit. +Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui +saute aux yeux? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on, +de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très sérieux, très +convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe, +donnant le dernier mot de la misère humaine et encore d'une sensibilité +déchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyère un +Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les _Lettres Persanes_. + +Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalière, un +sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace +toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et +cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré +d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que +voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur +de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit-maître, un +directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas même cela, le front +plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une +coquette, le geste fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur. +Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien saisies au +vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, «des choses qui sont de +tous les temps et de tous les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que +ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond +commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une +vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique +ne lui échappe point; l'homme lui échappe. + +Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin +sur l'homme, révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il +me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre +et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible +moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien +que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir +l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme +éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme +tiendra à cela. + +Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme +de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il +lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans +l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps +des salons littéraires et scientifiques.» Faites bien attention +à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses +correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire +des bêtises aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est l'époque +où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout +homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au +moins un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui se piquent +de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce +qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme +vague de l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène à être +libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps +de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage +précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une +gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane, +et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries. + +Même avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce +travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralité des Mondes_ +il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il paraît que ce +n'est pas trop de tout un sérail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant +s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le sable d'un parc où +il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres. +Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les mémoires +d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait dire. Toute +une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grâces +maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est +que c'est un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur. + +Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès +les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point +différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et +raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point +le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le +scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on +le regrette. + +Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des hommes que +Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans +le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de +celui-là. + + + +II + +MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ + +Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un homme +extraordinaire pour cette date, un homme qui n'était point du tout +de son temps, et qui semblait appartenir à l'époque précédente, un +adorateur de l'antiquité. «Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine +de la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... cette +antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un coup nous voilà bien +loin de Fontenelle. Montesquieu dépasse la Régence. Sous le sceptique +aimable et léger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, +de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y a un homme qui +est attiré vers quelque chose de solide et de grave. Du mépris que +les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique, +christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui +que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la mode. + +Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquité, +ce n'est pas précisément ce que l'antiquité a de plus grand; ce n'est +pas l'art antique. A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il? +Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», ce n'est +pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant. +Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de +Massillon, marque singulière d'une forte originalité, qui le sauvera. Il +aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live +et Tacite. Le développement d'un grand peuple, fort par ses vertus, +sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les +censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul +homme, une seule pensée traversant les âges, toute pleine d'une force +inébranlable et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le +sens et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur une grande +force, l'empire romain établi sur la vertu romaine, le Capitole éclatant +rivé à son rocher indéracinable, cela plaît à ce méridional, à ce +gallo-romain, à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et +des Girondins. + +Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point fausse, mêlée +seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vérité dramatique et +oratoire, une antiquité faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse +de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et +des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des lettrés un +idéal excellent et précieux de vertu austère, de simplicité hautaine, de +frugalité un peu fastueuse, d'énergie et de constance infatigable; qui, +par l'image répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement en +vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière de religion. Les +Français ont été très sensibles à cet ascendant. Bossuet, si bien +défendu par une autre religion, a senti celle-là, assez pour la +comprendre. Montesquieu en est très pénétré, en un temps où on l'a +complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? Il est, +en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine +classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siècle l'a mis en +honneur, notre XVIIe siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en +perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il revivait avec une +force singulière, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi, +sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme +une superstition domestique, ce qui avait été un culte national et +devait devenir un fanatisme. + + + +III + +SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES + +Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne, +qui est curieux de moeurs singulières, de coutumes locales, de relations +de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec +passion, avec une grande application de réflexion aussi; car si les +_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa +source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux +de sciences, comme aussi bien il l'est lui-même; on ne l'est point +d'exotisme. Au XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais +surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants. +Au XVIIe siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande, +son influence est si loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe +siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de +ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de +légiférer à Paris pour l'humanité toute entière en devait sortir. + +Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes manières qu'on +avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il +a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres +édifiantes et curieuses des missions étrangères; Description des Indes +occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi à +l'établissement de la Compagnie des Indes_, etc., voilà ses excursions +de bibliothèque.--Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de +l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui se passe loin +de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de +la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la +transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe +et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la +Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, +attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les +plus célèbres de toute l'Europe. + +Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste, +d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti +par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le +spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas +artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le +style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas +fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans +sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit, +resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de la +_Grandeur et décadence_ que fût sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau +rêve antique, il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur +a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de +portée, de fonds plus riche; moins imposant et moins maîtrisant. + + + +IV + +IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU + +En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu +par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force +systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en +Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées +dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni +idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la +beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut +prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit +Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de très bonne +heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle théorie sur les +peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive, +tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des +réalités palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici, +tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement +des impôts. Le sociologue positif apparaît.--Le voici encore, plus +accusé (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble +s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes +une première fois se présente à sa pensée: «Il semble que la liberté +soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour +celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberté +à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»--Soit; nous +allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les +développements des nations, les grands mouvements des peuples, les +accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par +d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les +poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande +marée; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera +aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce «_Discours_» immortel où nous +voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible +main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin +mystérieuse. + +[Note 29: Lettre CXVII.] + +--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous +l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux +forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté +humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mêmes, +ressorts sans appui, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple, +soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle +encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la +raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une +cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une +loi bien faite peut faire une époque.--N'en doutez point, il le croit. +C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui +apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces +naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des +systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds: «L'amour de +la liberté, la haine des rois conserva longtemps la Grèce dans +l'indépendance et étendit au loin le gouvernement républicain[30].» Une +loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est +au-dessus des faits. Elle est, malgré eux et par elle-même. «La justice +est éternelle et ne dépend point des conventions humaines.» Elle oblige +les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle +résulte de leurs contrats. Si elle en dépendait, ce serait une vérité +terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. «S'il +y a un Dieu, il faut _nécessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas +possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il +voit la justice il tant _nécessairement_ qu'il la suive...» + +[Note 30: _Persanes_, CXXXI.] + +Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à +la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous +serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de +l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe, +et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un +être hypothétique supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait +nécessairement juste»[31]. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu +rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a +une plus élevée, qui est la charité; mais c'est un sentiment) au centre +et au sommet du monde, comme une force indépendante des fois naturelles, +créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de +l'univers? + +[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.] + +Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais +un peu de mal tout à l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guère +au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les +questions graves sont touchées, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine +des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dégénère soit en +république, soit en despotisme (lettre CII); périls des gouvernements +sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII); +ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe +et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le +sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit +qu'il en est un qui écrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait même pas +impossible que tous y missent la main. + + + +V + +L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE» + +Et, en effet, il en a été ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera, +agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce +grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut +le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de +travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec +ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son +savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité, +ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, très souple +d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit +des notes et écrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les +_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui +s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science +juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions +du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets +très différents, qui n'ont pour lien commun qu'un même esprit général. +Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un +livre unique auquel il a donné un seul titre. + +Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout +simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais +seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de +système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et +direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait +et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la +prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton +ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots +hautains qui sentent la force[32], les généralisations ambitieuses; plus +tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard +encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté +dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins +passionnément poursuivi? + +[Note 32: «Tout cède à mes principes.»--«J'ai posé les principes et +j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»] + +Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous +connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel +esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des +grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant +de temps à autre. S'il y a déjà de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres +Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit +des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle +considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique +aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent +encore à l'amusement de tous».--L'homme du bel air n'a pas disparu. + +Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le +voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes. +Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande +vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une +particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la +côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre +composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour +les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère. +Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus +longue. + +Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce +qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de +l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. +Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect +de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre +faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à +la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà +l'essence de toute république. La République est: _soyez vertueux_. Il +s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce +mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu +«_politique_», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de +la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant +Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a +raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la +plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie +poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que +la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute. + +Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie +moderne, l'idéal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicité +voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de +son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi +avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au sérieux, et +dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les +forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de +Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa +pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande +influence. + +Et si l'érudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur +moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la +République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la +Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour +lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le +sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que +les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non +point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par +une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais +l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur» +accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir +d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant +dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que +Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en +use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par +le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les _Persanes_ +il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur +brillante et un peu étourdie, des airs, du _paraître,_ de la vanité. +La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet +_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie +tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que +cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut +confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se +faire de la monarchie cette idée-là. + +Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence +d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se +dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle +des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les +_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, à en faire toute une théorie. +Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne +leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs +lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la +nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là +les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de +soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle +région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La +famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids[33]. +Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un +état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est +pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés. +Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la +famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité, +forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à +la montagne[34]. + +[Note 33: Livre XVI, ch. 2.] + +[Note 34: XVI, 9.] + +Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes +varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts, +un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes, +offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol +qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui +les soutient ou qui les accable. + +--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie physiologique +appliquée aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils +comportent naturellement. Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple +comme un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, s'accroître, +fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, idées, préjugés, +religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement, +éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer, +disparaître... + +--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient +d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne +s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est +fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera +intéressant de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur +elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer +les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de +législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu +est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; il aime à +croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes +de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui +sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et +s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de +la nature des choses» et s'il le croit, il ne croit pas moins que +les lois sont des rapports justes entre les idées.--Et par suite il +arrivera, conséquence assez piquante, que l'inventeur même, en France, +de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux +des législateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: «les +législateurs doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire +qu'ils eussent quelque chose à faire. + +--N'aperçoit-il point la contrariété?--Si vraiment Montesquieu n'a point +remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où +se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes; mais quand la +variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en +point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses +différents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie +des climats il ne la pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison +législative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit; +mais il croit que le législateur peut et doit les combattre (Livre +XVI).--Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat, +elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion qu'elle lui +est contraire. «Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux +vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» Il faut +opposer les «_causes morales_» aux «_causes physiques_» (XIV, 5), +combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie +fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie +(XIV, 5); etc. + +Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le +législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont +aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions, +comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences +des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine +rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V, +10). «Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque +constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de +cette même nature.» + +Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout +à l'heure; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un +naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un +démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des +institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais +croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là +plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un +balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de +l'établir. + +C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme +chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais +l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent, +il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du +plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu y cède avec ravissement. +En présence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un +peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à +force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger, +améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices, +que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes;--et +qui peut-être ne se trompe pas. + +Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais +seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne +Montesquieu, de par son intelligence même, qui est infiniment souple et +admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et +de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à +être systématique.--Car un système est, selon les cas, une idée, une +passion ou une table des matières.--C'est une idée chez ceux qui ne sont +pas très capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conçu ou emprunté +une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les +routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre +chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une +idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme +inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur +présente.--C'est un simple _memento_, une méthode de classement, pour +les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments, +d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon +ordre et à les retrouver aisément. + +Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni dans l'intelligence. +Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoir plusieurs. +Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées +générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer +successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait +faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit +des lois_ suggérant tout un système historique ou politique qui ferait +la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de croire +que c'est supériorité. + +De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre +chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui qui a +une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les +états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque +propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et +traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle, +mais au plus bas degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de +comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui +n'ont pas même été encore inventés, il est précisément au sommet de +l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et +si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà +Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voilà l'_Esprit des +lois_. + +C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet +homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage +toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de +chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe +mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir, +ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se +transformer en son contraire même. Il est tour à tour: monarchiste, pour +savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_ +dans une classe privilégiée qui entoure le prince et qu'elle tombe par +l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une +aristocratie subsiste par la _modération_, c'est-à-dire par la prudence +et la sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie +et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération +l'abandonne;--démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce +cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut +un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ même, pour gagner une +pareille gageure;--despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre +le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un +despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un +pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard +qui ne se renouvelle point. + +[Note 35: _Arsace et Isménie histoire orientale_.] + +Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour +nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à +ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur +superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme +est antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le célibat, +diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie +terrestre au profit d'une autre.» Que le même lecteur regarde le livre +suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs +citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables +de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à +eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et +sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne peut +subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte, +ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par conséquent dans +sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au +jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de +départ. + +C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire +de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans +son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que +signifie cet éloge de l'_État-couvent_ établi par les Jésuites au +nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien +Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: comme il a bien vu que +Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans +idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à +la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre; qu'il y +a quelque chose de cet esprit dans toutes les républiques antiques, et +dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques +de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour +église la patrie, et faisant voeu pour elle d'égalité, de frugalité, de +pauvreté et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la +_vertu_ tenue pour principe des États républicains et cette autre idée +que l'État républicain convient aux pays limités et concentrés; et toute +cette admirable critique de la constitution républicaine, écrite par +un philosophe solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu de +l'Europe monarchique. + +[Note 36: Livre IV, ch. 6.] + +[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.] + +Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si +sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui +dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir +prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu +que la Révolution française serait conquérante; cela sans songer à la +Révolution française; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la +théorie générale: «Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres +d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre +civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes +de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune +parce qu'il la dépasse. Continuons: «_Tout le monde, noble, bourgeois, +artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages +sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les +guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans +la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se +met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé presque +toujours tout de travers[38].» + +[Note 38: _Grandeur et Décadence_, XI.--_La Grandeur et Décadence_ +est un chapitre détaché de l'_Esprit des Lois_ et publié à l'avance] + +Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les suites nécessaires +du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire: +«L'inconvénient n'est pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré +à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du +gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont +encore gouvernés par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir, +si, par une grande conquête_, le despotisme s'établissait à un certain +point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans +cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins +pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»-- +Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_ +par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de génie politique plus +habile à pénétrer l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin. + +[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale] + +A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né +d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se +faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer +dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout +entière, à s'y mêler et à vivre d'elle; non moins apte encore à la +quitter, et à recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une +liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus +prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre +était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de +la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas +autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères, +quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les +ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que +celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en +étranger sa propre âme; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer +dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois +familière et dont on sait ne pas dépendre. + +Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il +le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner, +le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie +intellectuelle. Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est +peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en +donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé +prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées +nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il a fait naître +chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson +qui ondoie et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était dans +le grain. + + + +VI + +SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT DES LOIS.» + +Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte +et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force +d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de +didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais +enseigné? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de +leçons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science +politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique +explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer +quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre +toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer +un corps de doctrine, en surprenant les moments où, sans qu'il y songe, +sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque +Montesquieu nous dit: «Dans tel cas... tout est perdu!» on peut croire +que ce qu'il désigne comme étant tout, est ce qu'il aime. + +Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée, +et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que +Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la +_Sagesse_ politique, exprimer la leçon que l'_Esprit des Lois_ contient, +et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce +qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en +montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce +me semble, à peu près, ce qu'il dira. + +Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, d'hérédité et +comme de climat, étant né de famille au-dessus de la moyenne, sans être +grande, et dans un pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est +violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première grande +violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de +Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental. +L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il +ait éprouvé. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du +despotisme est restée le fond même de Montesquieu. + +Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il est un état violent +qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il +le déteste parce qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré, +il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire +agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour +ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des +passions pour l'établir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez +cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance suppose de l'ignorance +dans celui qui obéit; _elle en suppose même chez celui qui commande_. Il +n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»--Voyez ce qu'il reprochait +dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV; c'est surtout +d'avoir été un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance, +ménagements délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le +révolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir. +Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte; le despotisme +c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42]. + +[Note 40: _Esprit_ (v. 14).] + +[Note 41: _Persanes_, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»] + +[Note 42: _Esprit_, v. 13] + +Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui en porte la +marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez qu'il l'applique à Dieu. +L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les +affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire; +c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. Il soumet Dieu à la +justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu, +il faut nécessairement qu'il soit juste.... [43].» Il ne veut pas de +la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu +arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: «Ceux qui +ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande +absurdité»[44]; mais ceux-là aussi lui sont insupportables «qui +représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de +sa puissance»[45]. Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne +diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui[46]. Il s'amuse, +dans une des _Persanes_, à dire que si les triangles avaient un Dieu, il +aurait trois côtés. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur +du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une +constitution. Il ne la voit guère que comme l'essence des règles +éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois. + +[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ] + +[Note 44: _Esprit_, L 1.] + +[Note 45: _Esprit_, ibid.] + +[Note 46: _Esprit_, ibid.] + +Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit de la démocratie +pure. Personne n'a parlé plus magnifiquement que lui des démocraties +anciennes. C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le +gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penché vers la +ruine. «Le peuple mené par lui-même porte toujours les choses aussi +loin qu'elles peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet sont +extrêmes[47]. Aussi toute démocratie est sur la pente ou du despotisme +ou de l'anarchie. L'esprit «d'égalité extrême» la porte à considérer +comme des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler au plus +bas. Dans ce désert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran, +à moins que l'idée de despotisme ne soit tout à fait insupportable, +auquel cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dégénère en +anéantissement»[48]. + +[Note 47: _Esprit_, v, ii.] + +[Note 48: _Esprit_, viii.] + +Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la +recherche des moyens pour l'éviter sera toute sa méthode. Dans tout son +ouvrage on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret +par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour +Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les +nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de +raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement +très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment +instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons +d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut +atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible, +et la liberté étant comme une sorte de réussite. + +Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et +grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et +dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le +pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève pourtant, ou croit +s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et +de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment; +--de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme, +et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus +forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de +force, peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans +la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le +récompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli +l'humanité. + +Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé +tout à l'heure des éléments dans la démocratie et il ne les oubliera +pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser +son rêve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, +et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme +lui-même.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour +Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la République? +Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le +principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de +son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant. +Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie +restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre--et il le veut assez +considérable--de citoyens distingués par la naissance, préparés par +l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se +sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit +de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idées +singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps +et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner +l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous +aux fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges de +magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un +cri d'indignation[49]. Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il +sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en +cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du +gouvernement[50]. Comme il veut une séparation absolue entre le pouvoir +exécutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit +absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement +il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie +d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là. +Sous prétexte que les citoyens peuvent avoir des différends avec le +gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort +que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts +particuliers du citoyen soient sacrifiés à l'intérêt du gouvernement, +Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi +solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison. + +[Note 49: «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques, +parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait +pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: «La +fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la +vie des hommes, un métier de famille!»] + +[Note 50: vi. 1.] + +[Note 51: xi, 6.] + +Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire +l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles héréditaire[52], +l'aristocratie étant «héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est +pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois +garanties, modération, stabilité et compétence. + +[Note: 52: XI, 6.] + +Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a +autant de raisons de glisser au despotisme que la démocratie. Sans aller +plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être +héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand elle le devient» +(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une +contrariété des choses mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce +qu'elle fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie parce +qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle +fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui arrive +vite à n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans la démocratie +manque l'intelligence des intérêts généraux: dans l'aristocratie manque +le souci des intérêts généraux. Et obéissant à sa nature, qui est +concentration du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire de plus en plus +restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le +plus fort l'emporte: nous voilà encore au despotisme. + +Nous retournerons-nous du côté de la monarchie?--Mais c'est le +despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient à cette distinction. Pour +lui la monarchie même non parlementaire, même sans Chambres délibérantes +à côté d'elle, n'est point le despotisme. + +Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu ont été surpris +de cette assertion, et l'ont considérée comme une singularité de son +imagination. L'idée peut être une erreur; mais elle n'est pas une +nouveauté. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de +Bossuet[53]; c'est une idée commune aux publicistes de l'ancien régime +qu'une monarchie sans dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie +sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est +contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcée d'obéir +à rien, mais elle _doit_ obéir à quelque chose. Elle a devant elle +vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle +ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit tenir compte des +coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays où il n'y a ni lois, ni +religion, ni honneur, ni conscience. + +[Note 53: «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre +chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de +Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui +se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir contre, +ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2, +1)] + +Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente +au despotisme et trop grande facilité à l'établir, mais non point +despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple, +n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend. + +La monarchie ne doit donc pas être repoussée _a priori_. Elle est très +acceptable. Elle a même pour elle un singulier avantage: elle fait faire +par _honneur_, par besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait +ailleurs par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer des +sentiments, et des sentiments qui sont très bons: fidélité personnelle, +amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui +profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle +fait une sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de +concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être languissamment, on +l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous +voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous +plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, dans vingt +ans, avec une mémoire que la grande patrie n'a guère.--Mais le +despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie +y tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi +soit fort et ne soit pas très intelligent[54], qu'il soit si capricieux +«qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses +qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de +ses volontés». Cela se rencontre bien vite et est bien vite imité. + +[Note 52: vii, 7.] + +Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui suit. Aristote +savait le secret, et Cicéron avait très bien lu Aristote. Il faut un +gouvernement mixte, qui, par une combinaison très délicate des avantages +des différents gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, et soit +aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble organisé des forces qui +luttent contre la mort toujours menaçante: la mort des États, c'est le +despotisme. + +Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les +meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et unir, à certains moments, +aristocratie et démocratie, dans des proportions très heureusement +rencontrées. Nous avons une force de plus, une institution particulière +apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la +entrer dans notre système. Montesquieu s'arrête à la _monarchie +aristocratique entourée de quelques institutions démocratiques_. + +La monarchie, en effet, est excellente à la condition d'être à la fois +soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule. +Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'égaux et un chef. +C'est pour cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont +despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière humaine, avec +un trône au milieu. Elle est un organisme, où tout doit être poids et +contrepoids, résistances concertées et équilibre. Egalité absolue avec +chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité absolue avec +chef immuable, c'est, selon le caractère du chef, despotisme capricieux +encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement même de la liberté, +c'est l'inégalité. + +Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui contrôle, +et quelqu'un qui obéisse; et entre ces personnes diverses de l'unité +nationale des rapports, fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait +le dépôt. Entre le roi et la foule des _Corps intermédiaires_, qui +limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là et préparent +l'obéissance de celle-ci. Une noblesse héréditaire est un bon corps +intermédiaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et +héréditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel +à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. Elle est un +excellent corps de _veto_; c'est la «faculté d'empêcher» qui est son +office propre[56].--Le clergé est un corps intermédiaire assez utile. +Bon surtout où il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une +monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment +fort encore par son ubiquité, sa ténacité, «algue» qui amortit, énerve +le flot. + +[Note 55: II, 4.] + +[Note 56: **, 6.] + +[Note 57: *, 1] + +Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le dépôt des lois». Sauf +en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances idéales, +limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples +précédents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout où +il y a organisme social. Elles ne sont que les définitions du jeu de cet +organisme. Mais il est des pays où on les sent plutôt qu'on ne les voit. +Elles en sont plus redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont +plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. Il +est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura +la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, +aura des privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) parce qu'il +aura un office social[58]. + +[Note 58: «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte +garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore un +pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». «Dans la +plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modéré parce que le +prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l'exercice +du troisième.» (_Esprit_, XI, 6, alinéa 7.)] + +Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple doit obéir, mais +non pas être tout passif. Incapable de «conduire une affaire, de +connaître les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter», en un +mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache +ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses +souffrances il y a la révolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la +désespérance qui distendent et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le +peuple aura donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car «il +est admirable pour cela», qui interviendront dans la direction générale +des affaires publiques. Il aura même sa part dans le pouvoir judiciaire, +non pas en ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne +la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement +temporaires, seront tirés du corps du peuple, chargés d'appliquer la +loi, sans avoir droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant +non en équité, mais sur le texte[60]. + +[Note 59: II, 2.] + +[Note 60: XI, 6.] + +--Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, et les +institutions démocratiques mises en présence. + +Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: exécutive, +législative, judiciaire. + +Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant, +le magistrat en a le dépôt, et juge d'après elle. Ces pouvoirs sont +scrupuleusement séparés. Le législateur ne jugera pas; car, alors, il +ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi +serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus +de liberté. + +Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue +des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la préparation d'un +caprice. Plus de liberté. + +Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait les mêmes +tentations que tout à l'heure le législateur. Il ne jugera point; car +il jugerait pour gouverner. Ses arrêts seraient des services, qu'il se +rendrait. Plus de liberté.--Il ne nommera même pas les juges, car +il ferait des juges des instruments, et de la justice un système de +récompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberté. + +Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à faire, si ce +n'est honneur, et souci du bien général. La liberté c'est chaque pouvoir +public s'exerçant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'exécution +doit être prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un homme.--La +délibération doit être lente: le pouvoir législatif sera aux mains +de deux assemblées, de nature différente, dont l'une aura toutes les +chances de ne pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de +l'autre.--Le dépôt des lois et la justice sont choses de nature +permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui, +par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractère +d'éternité. «Voilà la constitution fondamentale du gouvernement dont +nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de deux parties, l'une +enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux +seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la +législatrice.» + +Et rien ne marchera!--Pardon! ces différents ressorts, forment en effet +un équilibre, et il semble qu'ils «devraient former une inaction». Mais +les choses agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; il faut +«qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et +«qu'aller de concert», et c'est précisément ce qu'il nous faut[61]. + +[Note 61: XI, 6. alinéas 55, 56.] + +Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers +linéaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie +française? Royauté et vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»? +Clergé, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs +intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce point la part +nécessaire et désirable d'institutions démocratiques?--Sans aucun doute; +et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un +conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, s'il faisait une +constitution, un restaurateur ingénieux des plus anciens régimes. Il +n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a été. C'était un +«très bon gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou du moins qui +avait en soi la capacité de devenir meilleur: «La liberté civile du +peuple (_communes_), les prérogatives de la noblesse et du clergé, la +puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois +pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré». +Tirer du gouvernement «gothique» toute l'excellente constitution qu'il +contenait en germe, voilà quel aurait dû être le travail du temps et des +hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont +amené le résultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts +de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de la +France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogée de la +monarchie française, qui en est la décadence, une monarchie mêlée de +despotisme, qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme +sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. Il est temps de +revenir aux principes et en même temps aux précédents, aux principes +rationnels et aux précédents historiques, qui justement ici se +rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberté. + +[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensées_.] + +Un retour en arrière éclairé par la connaissance de l'esprit des +constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre +façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur +le Duc, est rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu à la +fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que +les nations se développent selon le mouvement naturel des puissances +qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles +étaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que +certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables sont +nécessaires à tout gouvernement humain, et cette mécanique, il +l'applique à la constitution française. Mais l'historien et le +mécanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se +rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idéal, c'est à +la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait pas si difficile +qu'elle fût encore, que le sociologue les rapporte; les forces réelles +et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du +mécanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu. + + + +VII + +MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE + +Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien, Montesquieu +paraît très grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout +ce qu'il a vu. Il était capable de se détacher de son temps et d'y +revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques, +et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute +historique, tirée du fond même de l'organisation sociale qu'il avait +sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble était assez forte pour +prédire ce que deviendrait ce pays même quand les anciennes forces dont +était composé son organisme auraient disparu.--Son livre est un étonnant +amas d'idées, toutes intéressantes, et dont la plupart sont profondes. +Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux +défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée de faire une +constitution puis une autre, puis une troisième, sans compter qu'il +persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais +qu'on le prenne, il paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre +comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante à travers +toutes les conceptions humaines dont sont pénétrés comme d'un seul +regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice +secret. Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et très +régulier, construit d'après les lois d'une logique dogmatique +impérieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laissé autour +d'elle d'énormes matériaux à construire des édifices tout différents. + +C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système, se suffit à +lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est une façon de dire qu'il +se complète. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement +épris d'idées pures, agençant la machine sociale comme par données +mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est +autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne +sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives, +vertus ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie morale +partout. Il est étrange qu'on ait cru[63] qu'à ce livre il manque une +morale. L'erreur vient de ce qu'il est très vite dit que le fonds des +sociétés est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer +le cadre savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le mieux pour +produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut +disparaître, matériellement, à travers la multitude des minutieuses +considérations politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce +livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures volontés sont +au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal +conçue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on +comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes +forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides. + +[Note 63: Nisard.] + +Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être un peu trop +optimiste. Il l'est de deux manières: par trop croire aux hommes, et par +trop croire à lui-même, Il a trop confiance dans la bonté humaine. En +plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Défense de l'Esprit des +Lois_, on le voit très préoccupé de combattre Hobbes et la théorie du +«_Bellum omnium contra omnes_». L'homme naturel, «sorti des mains de la +nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre +contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un être timide +et doux, et c'est l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans +Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du +reste, à ce que toutes les grandes idées modernes ont leur commencement +dans Montesquieu. + +Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part +de férocité dans l'homme que je reprocherai à Montesquieu, étant très +enclin à penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt +de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. L'homme n'est point +un fauve; mais c'est un être très incohérent, en qui rien n'est plus +rare que l'équilibre des forces mentales, et en un mot la raison. +Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner +raisonnablement, et que, parce qu'un système politique raisonnable, par +exemple, peut être connu par un homme, il peut et doit être pratiqué par +les hommes. Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. Avec un +esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous +pouvez être sûr qu'il connaît votre objection mieux que vous. Je sais +très bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il +enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire, pour +un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du +despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités +et non pas seulement comme à des théories, à la vertu des démocraties, +à la modération des aristocraties, surtout à la capacité politique des +foules. Il _a affirmé_ très énergiquement que le peuple ne se trompe +point dans le choix de ses représentants, et il en donne comme exemple +Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange. Pour Athènes, cela +ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Sénat. J'ai +parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui +ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury avec +insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir en même temps +(alinéa 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme +aveugle d'un texte précis, sans être jamais une «opinion particulière +du juge». Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger +sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il pas que c'est +précisément avec le jury que les jugements seront toujours des opinions +particulières, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours +jugé «en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger, je le veux bien; +mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges +incapables d'en avoir une autre, cela m'étonne. + +Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, un peu de +l'homme qui n'est pas moraliste très informé ni très sûr. Je serais +tenté de dire que ses admirables qualités d'esprit et de caractère +lui sont source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade +qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et +merveilleusement à l'abri des passions: il est un peu porté à en +conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnés. Cher +grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous sépare de +nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme; puisque posséder la vérité +intellectuelle et la vérité morale, cela mène encore à une illusion, qui +est de croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits +un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire un défaut, pour être tout à +fait dans le vrai? Peut-être bien. + +J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux +hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il +croit peut-être trop à l'efficace de son système, quand il en est à +faire un système. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses +précautions, et retirer à moitié sa critique au moment qu'on l'aventure. +Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de scepticisme, et qu'il dit +tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le +mieux à tel peuple. Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est +difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa théorie, de +ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et +qu'un Etat bien organisé par lui serait, par cela seul, un très bon +Etat. Il lui échappera de dire que dans «une nation libre il est très +souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit +qu'ils raisonnent: _de là sort la liberté qui garantit des effets de ces +mêmes raisonnements_»--De là sort la liberté, ou plutôt c'est la +liberté même, d'accord; mais «qui garantit des effets des mauvais +raisonnements», je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le _point +dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le point +dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le despotisme qu'il finit par +croire presque que la liberté est un bien en soi, par conséquent un but, +et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop. Il me +semble que la liberté n'est point précisément un but, mais un état, un +«milieu», comme on dit maintenant, où la raison peut s'exercer mieux +qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une +fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne mal ou bien. + +Sa conception même de la liberté a quelque chose de «formel»; et, comme +tout à l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui +peut y conduire, de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la +formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de faire ce que +la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est là le _signe_ à quoi l'on +connaît un despotisme d'un État libre; mais si toute la liberté était +là, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien +qu'il peut en être.--C'est que la liberté n'est pas seulement le droit +de n'obéir qu'à la loi, elle est la capacité de faire des lois qui ne +ressemblent pas à un despote. Elle est un sentiment d'équité et de +justice partant de la majorité des citoyens, se déversant et se fixant +dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous +lesquelles ils se sentent libres et organisés selon l'équité.--Elle +n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un +peuple despotique dans l'âme peut renverser le despotisme; après quoi, +il fera immédiatement des lois despotiques. Aussitôt qu'il ne subira +plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-même; car la majorité est +solidaire de la minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés; +la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-là même que +vous liez, dans un état violent dont est gêné le peuple entier où une +violence existe, dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant +de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite. + +Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine +réservé des droits individuels devant lequel doit s'arrêter même la loi, +il ne me paraît pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est +avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-à-dire un respect et un +amour réciproques de la dignité de la personne humaine, c'est-à-dire +une solidarité, c'est-à-dire une charité, il l'a eue peut-être; car il +déteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément +sentie; mais il ne l'a pas exprimée. + +Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car cette forme et ce +mécanisme social où la liberté vraie s'exerce, ces conditions les +meilleures pour que l'idée libérale puisse se dégager et venir remplir +et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si +délicatement et prudemment et fortement établies, qu'il suffirait d'un +minimum de libéralisme dans l'âme de la nation, pour qu'en un pareil +système il eût tout son effet, et parût presque plus grand dans ses +effets qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il nomme +liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le +contraindre à être. + +Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systèmes +politiques qu'il préconise, de même que je le trouvais un peu trop +optimiste aussi dans l'idée qu'il a de la capacité politique des +peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant +l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberté, c'est +qu'il le voit dans l'organisation sociale, rêvée par lui, qui est la +plus propre à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace le +cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque +de l'offrir à un peuple pour que demain il en soit digne. «Donnez +aux hommes, semble-t-il dire, les procédés pratiques pour n'être ni +tyrannisés ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont +en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme, +peut-être aventureux. + +Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la nécessité +de son office. On ne peut pas être sociologue sans un peu d'optimisme. +C'est pour cela que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait +écrire une _politique_, c'est-à-dire un code sans sanction, une +législation supérieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'éclat +de la vérité qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont +séduits à la vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des +instincts humains, on sera peut-être historien, non sociologue. On ne +dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire; +et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements, +les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si vrai que c'est +souvent ce que fait Montesquieu, n'étant sociologue qu'une partie du +temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur. +L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est +évident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au +plus haut point. Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par +une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure; et par conséquent +que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas +à la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il +reste qu'il le mette sur la terre. + + + +VIII + +«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait Fénelon d'un autre, +et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout +inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu +a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est +impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il +comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et +le contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à +son système et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile, +_l'entre-deux_, il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une +pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui. + +On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus +intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus +délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les +idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer, +former des groupes et des systèmes, et comme des mondes; voir «tout +céder à ses principes», «poser les principes et voir tout le reste +suivre sans effort»; et aussi n'être point esclave de ses principes, et +savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées +qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une +gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de +l'intelligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme +et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré +par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même +comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long +travail pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom +dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de +tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur +que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'êtes jamais +si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le +plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que +je parle à la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le +plus exquis de tous les sens_.» + +Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un +entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de coeur, d'infinis +et renaissants plaisirs. Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir +la lumière», et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte +d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une +idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance. +Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être +vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était +tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du +monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que, +si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du +moins, le signe qu'on la cherche. + +Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même +pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le +suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser +à l'extrême et mettre en système _une_ des idées de Montesquieu, presque +dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui +sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser +selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné, +quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a +raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable, +que ce soit par sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus +belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un +idéal. + +On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu +tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets +qu'il rencontre. «Il annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement +Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux +et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement +trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que +lui. «Je suis, dit-il lui-même, avec son esprit charmant, comme cet +antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil +sur les Pyramides, et s'en retourna.»--Je n'aime pas à le contredire, et +je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans +tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées +toutes, et surtout les plus hautes. + + + +VOLTAIRE + + + +I + +L'HOMME + +Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une représentation du +_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: «C'est une très jolie +satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay.»--Le propos +est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois +gentilhomme français du temps de la Régence, devenu très riche, un peu +audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et +d'éducation.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme très spirituel, +ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et très intelligent, +ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a +tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel. + +«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des +bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce +qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. +Voltaire n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le +bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spéculations le +rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni élévation philosophique, +et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble peu à +Platon, et nullement à Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute, +le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur +naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même d'aucun +chevalier. + +Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il est éminemment +pratique. Voltaire est un homme d'affaires de génie, et le sens du réel +est son sens le plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie de +sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en +1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques +années, n'a plus besoin que de considération, la cherche dans la +littérature parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées à +lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament +artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits; mais qui se +sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans, +s'il le faut, les idées courantes, et produire des oeuvres d'art +distinguées selon les formules connues. Ce n'est pas un monument à +élever; c'est une fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a +fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision. + +Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être +précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner quand on +le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour +la «canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter avec une «suite +enragée», comme disait de Saint-Simon le duc d'Orléans. On le verra +poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une +sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi de la +religion, et, à ce titre, au moment où le malheureux est déjà proscrit +et traqué partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil +séditieux»[64], ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d'un +adversaire de la peine de mort. + +[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).] + +On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à +toute l'Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il +a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre +Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre +savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à Frédéric; ne jamais +manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-l'Évêque contre +tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. La +prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit +strict. Jamais l'idée de la liberté de penser contre lui n'a pu entrer +dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela; +dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....» Il ne veut rien +entendre. Il n'a ni le détachement du philosophe, ni l'élévation du vrai +artiste. Il ne songe qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne +l'adule pas. + +En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque titre que +ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes, +grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II, +Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont +toujours prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes, +toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme un valet; mais à +celui-ci on pardonne, «et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant +nous rengage de plus belle.»--«Il fut donné à celui-ci de tromper les +peuples»; mais non point de prévaloir contre les rois.--Richelieu ne +lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d'assez mauvais +tours. Mais que voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous +dans la chambre du roi», si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Fréron +avec délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et +qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en +sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reçu de meilleure grâce +les petits coups de pied familiers des puissances. C'est même alors +qu'il est tout à fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une +dignité»,--qui supplée à l'autre. + +C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la +souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois Dalembert lui écrit: +«Mais si! cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera +honneur de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment le touchant +peu; il redouble de colère. Mais Dalembert s'avise de lui écrire: +«Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugez +s'il est protégé!» Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné Mais +il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre. Il a le mépris pour +le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage +de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et +il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silésie +est une chose aussi qui a son charme; il prémunit Frédéric contre les +remords qu'il en pourrait avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?... +Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos +_Mémoires_... N'aviez-vous pas des droits très réels?.... Je trouve +Votre Majesté trop bonne...»--Sire, dit le renardt vous êtes trop bon +roi. + +Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent. +Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous +ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés +de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_ +et sauf, j'en suis sûr, _le poème de Fontenoy_, il les a tous démentis. +Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se +démentir et mentir, c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est +occupée. Combler Maffei de compliments sur sa _Mérope_, et cribler la +_Mérope_ de Maffei d'épigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire à Mme +de Luxembourg qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française +qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l'univers +entier qu'il n'a jamais écrit le _Dictionnaire philosophique_; +conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et +écrire à Duclos: «Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les +_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile +d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont +pas même des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. +Il est menteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère. +Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses +tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bénit et de communier +solennellement dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait +danger à ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours +peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce +n'est qu'un acte de haute philosophie pratique. + +Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite, +troublée quelquefois par le noble souci de plaire au «Trajan» de +Versailles ou au «Salomon» de Potsdam, et le désagrément de n'y pas +réussir; mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit +tard. + +Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le 27 janvier 1733: +«J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-à-dire que j'ai perdu une +bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente +qu'on dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui +annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'étais obligé +d'honneur à la faire mourir dans les règles.... Je lui amenai un +prêtre.... Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu +était dans l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui m'eût +fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres».--Il voit +arriver sa propre mort avec une gaîté moindre; mais il lui fait encore +bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il +a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville +florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en +s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances. +Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa +popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera +compté par la postérité comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa +vie, et ce qui, du reste, est très bien. C'est une conscience qu'il +se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se ménage au dernier +moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquât encore. Il est +complet désormais; le bourgeois s'est épanoui en gentilhomme terrien, en +grand seigneur attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut +mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et +le cordon à Versailles. + +Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent acteur», mais un +peu en acteur, avec une insuffisante simplicité. Quand il communie à son +église, c'est par intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à +l'évêque d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage de +seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c'est son «privilège», +ses «vassaux», à l'issue de l'office. + +C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu'une solide +estime publique: «Je n'ai jamais eu de _popularité_, s'il vous plaît, +disait Royer-Collard, dites un peu de _considération_». Pour Voltaire, +ç'a été l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé +le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette «royauté +intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses +contemporains l'admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le +méprise même beaucoup, et évite de lui écrire. Duclos se tient sur +la réserve et le tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à +l'occasion, et les occasions sont fréquentes, et d'un ton qui va jusqu'à +surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et +lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de +temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se +puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a été bien +vertement sifflé dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi +sur le théâtre?--Des rois, des princes lui écrivent amicalement, sans +doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint à l'Arétin, et +si l'on examine d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes motifs, +et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à Ferney il y a des analogies. + +C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait la distinction +du bien et du mal profondément. C'était le coeur le plus sec qu'on +ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu'on ait +constatée. Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons par +le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que +l'intelligence sert à quelque chose. Mais le fond du caractère est bien +là. Il est peu sympathique et singulièrement inquiétant. + + + +II + +SON TOUR D'ESPRIT + +Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se +trouvent réunis dans un homme. Que va-t-il sortir de là? Un grand +ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un +et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, et même +homme de guerre, du moins par ses inventions de ses «chars assyriens», +nous ne parlerons pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est +la définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de persuasion, +un génie d'émotion, un génie de peinture, un génie d'exaltation ou +de mélancolie, ou de vérité ou de logique. Voltaire a un génie de +curiosité. Ce qu'il veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout +savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de l'agronomie à +la métaphysique en passant par la musique et l'algèbre, et remplir des +pages. Il a touché absolument à toutes choses. Faire le tour de son +temps, savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où l'on y +passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces, très rares, et ç'a +été son effort, et presque son succès.--Seulement, d'abord il était +pressé; ensuite il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient +condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas; +il était égoïste, et voilà pourquoi ce génie universel a été étroit; +universel par dispersion, étroit, borné et sans profondeur sur chaque +objet. Pour comprendre à fond quelque chose,--que vais-je dire là, et +qui peut rien comprendre à fond?--pour pénétrer seulement assez +loin dans une étude, la première condition est le détachement, le +renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est +incapable de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un amour +passionné pour les idées, une joie profonde à sentir qu'on n'est plus +soi-même, mais l'idée qu'on a eue, et qui à son tour vous possède, une +abolition de l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit +être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que +Montesquieu éprouve à chérir les théories qui enchantent son esprit, à +jouir pleinement et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus +parfait, le plus exquis de tous les sens». Certes, en de pareils +moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le détachement, pour +un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la +personnalité délicieusement oubliée et détruite;--et ce sont ces moments +que Voltaire n'a jamais connus. + +La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit une très haute +distinction. Il y faut davantage; et c'est à ce degré que Voltaire +ne s'est pas élevé. Il s'éprend des idées avec avidité, non avec +enthousiasme; il a du plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les +idées l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour +à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et, sans s'en +apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un +instant connu, non le fond et l'intimité, mais les brillants dehors, les +abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours légers qui +la dessinent.--Superficiel parce qu'il est étroit, étroit parce qu'il +est égoïste, c'est bien l'homme; avec quelle légèreté gracieuse, quel +élan preste et précis, quel investissement rapide et vif, à la française +et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son +nom éclatant et sonore, je le sais; mais enfin à la course, et avec des +oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et +peu de résultats. + +Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien approfondi, ce +semble; et qu'est-il? + +Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain +ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité de l'âme, ou à l'âme purement +matérielle et mortelle?--Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique +et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain +point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?--En histoire est-il +fataliste, ou croit-il à l'action de la volonté individuelle sur le +cours des destinées?--En politique est-il libéral ou despotiste?--En +religion, oui, même en religion, est-il abolitioniste radical, ou +abolitioniste modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes religieux, +mais conservateur du culte?--Je défie qu'on réponde par un oui ou par un +non bien tranché sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on +sera plus rapproché du non que du oui, ou du oui que du non, et sur +certaines à égale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est +sincère, on ne pourra adopter la négative certaine ou l'affirmative +absolue, et, si on le relit, s'y tenir. + +Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante». Il aime à +croire, et il prend les idées au sérieux; il est convaincu, et il est +pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronté +dans la vie sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce +qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; il désire +qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans +leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du +dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a +conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il a la conviction +impérieuse et visant à l'acte. Seulement ses convictions sont multiples, +fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres +d'elles-mêmes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent +d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le détail. + +Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me répondre +oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_, +qui l'aura le plus frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_), +et la société bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_), +et la société mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, «_Méchants_»). +Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se +méprise (_Marseillais et Lion_). Très souvent vous le prenez pour un +pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main le progrès et la +réalisation prochaine de toutes les promesses du progrès. Il vous dira: +«J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime +(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si +malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la tradition de Vauvenargues et +le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un à l'autre.--Il +vous dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs +qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point un +charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me +vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est contre +Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne +conduise à la religion, comme à ce qui le justifie à la fois, et le +répare.--Il vous dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient, +comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous +ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme +n'est pas né mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette +maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris de cette +maladie, la communiquent au reste des hommes...» Et voilà du pur +Rousseau, l'homme né bon et perverti par l'état de société, et corrompu +par ses gouvernements, et Voltaire va écrire l'_Inégalité parmi les +hommes_. + +--Et c'est _Candide_ qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs même que +dans _Candide_: L'homme est fou; «historien, je m'amuse à parcourir les +petites maisons de l'univers.» Le monde est un gouffre: «_Ubicumque +calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand +naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_» Et dans ses +moments de pessimisme il est le plus désespéré et le plus désespérant +des pessimistes; et si dans le poème sur le _Tremblement de terre de +Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et précaire, à l'espoir +(_Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion; tout sera bien un +jour, voilà notre espérance_), dans _Candide_ éclate et largement +et longuement se déploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni +exception, ni espoir, ni plainte même et blasphème, forme encore, sans +le vouloir, de la prière, et partant de l'espérance; ni recours à +l'avenir humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à rien, sinon +à la résignation muette, qui n'est que le désespoir, bien plus, qui est +comme la lassitude du désespoir. + +Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis +aux questions où chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus +parfait équilibre. Il est impossible de savoir ici de quel côté je +ne dis pas il penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus +pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avançant dans la +vie il semble avoir plus incliné du côté du déterminisme. En attendant, +pendant cinquante ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé du +danger qu'il y aurait pour l'homme à se croire esclave de la force des +choses: «Nier la liberté c'est détruire tous les liens de la société +humaine.»--«Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une +manière si contradictoire, et _ce qu'il y a à gagner_ à se regarder +comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un être libre.»--«Le bien +de la société exige que l'homme se croie libre; je commence à faire plus +de cas du bonheur de la vie que d'une vérité.»--Et il vous dira, +bon logicien: une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de +l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré sa volonté, il +pourrait déranger les lois immuables du monde. Par quel privilège +l'homme ne serait-il pas soumis à la morne nécessité que tout le reste +de la nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion que nous en +avons, illusion qui nous est nécessaire, comme d'autres, et qui nous +maintient dans l'état où nous devons être pour ne pas mourir: «La +liberté dans l'homme est la santé de l'âme.» + +Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une _entité_, un être en nous +qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette +négation il n'a pas varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté +donnée à la matière humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres +pour se développer et se soutenir.--Mais survit-elle à la matière +qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une +faculté d'une matière essentiellement périssable. Et il insiste cent +fois sur cette considération. + +--Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni récompense +par delà le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: «On chantait +publiquement sur le théâtre de Rome: _Post mortem nihil est_....» et +ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se +gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»--Il importe infiniment, +réplique Voltaire, et dans le même ouvrage (_Dictionnaire +philosophique_); je tiens essentiellement à l'âme immortelle parce qu'il +n'est rien à quoi je tiens plus qu'à l'_Enfer_: «Nous avons affaire à +force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de petites gens, brutaux +et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas +d'enfer, et que l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les +oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»--Et, donc, en style élevé: +«Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle!» + +Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux +yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est à elle qu'il +a toujours aimé à revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans +interprétation abusive et sans chicane, elle ne suggère que l'athéisme. +Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, à le nier, et il est +étonnant qu'à croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il +n'y en avait point.--Son idée de Dieu est d'une part un expédient, et +d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en +l'air et ne tenant à rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un +architecte qui a fait le monde, comme un «horloger» dont l'horloge où +nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette +un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit que «tout est +art dans l'univers» (_Histoire de Jenni_), et déclare qu'il y a un grand +artiste.--Mais son raisonnement repose sur des prémisses qu'il a mis +tous ses soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu près, à +montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais été réglée; et d'autre +part, quand l'idée de l'horloger lui vient à l'esprit, vite s'appliquer +à admirer l'horloge, c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on +n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse les +arguments mêmes dont on s'est servi pour lui faire procès. Ce serait +perfide si ce n'était léger, et cela va contre le but, puisque cela va +par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire: Je +crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et +vous la trouvez athéistique. + +Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu présente à +son esprit d'une manière constante. Il n'y croit que quand il veut +le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idée de Dieu du +pessimisme même. Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu, +reconstruit rapidement un système optimiste, c'est un homme qui ne croit +en Dieu que tant qu'il l'enseigne. + +L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il +tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur». Dieu est pour lui un service +auxiliaire et supérieur de la police: «Il ne faut point ébranler +une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le +reste_....»--«Mon opinion est utile au genre humain, la vôtre lui est +funeste....»--«Ah! laissons aux humains la crainte et l'espérance!»--«Si +Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet +tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie les domestiques: +«Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement +d'être égorgé cette nuit....»[65].--Mille autres traits; car c'est à +cette idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de +plus athéistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait +que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expédient +social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrité, bref +un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement l'argument de +Voltaire pour prouver _l'absence réelle_ de Dieu; et il est bien vrai +que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on +l'invente. + +[Note 65: Mallet-Dupan témoin oculaire (_Mercure Britannique_).] + +C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on écrit cent +volumes où rien ne mène à lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où +au contraire tout, sauf strictement les pages où il est question de +lui, l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour +écarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'âme.--C'est ce qui +me faisait dire que chez Voltaire l'idée de Dieu est «en l'air» et ne +tient à rien. Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle +est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidité, ou +une étourderie.--Et précisément l'idée de Dieu est la seule qui ne soit +rien si elle n'est pas tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède +qui n'en parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et chacune, +s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par où +on revient bien à dire que, comme presque toutes les idées de Voltaire, +l'idée de Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont il +a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il +prend pour une conception de son esprit. Il est théiste comme nous +verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa +religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidité. + +Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près l'esprit, +aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire se donnait pour +un homme qui connaît son impuissance métaphysique, s'il s'avouait +«agnostique» et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer le +secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour +l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant, +intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un +inconnaissable qui nous dépasse et que nous tâchons en vain à atteindre. +Plus souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et bâcle une +métaphysique comme une tragédie contre Crébillon. Son esprit, vulgaire +en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas +besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait +besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes +successives, qui au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de +contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; et c'est ce que +je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est là. + +Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, en politique, +en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur +positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble +que oui: il repousse de toutes ses forces les idées innées. L'homme, +animal plus compliqué que les autres, mais seulement plus compliqué, est +guidé par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il +n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, surnaturelle, +qui nous distingue des autres êtres animés. Donc point de loi morale, ce +semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un +but en dehors du but commun, qui n'est que persévérer dans l'être. Point +de loi morale; car ce but autre que celui de persévérer dans l'être, ce +n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui +pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est +enseigné par une idée innée, par une _révélation_, à nous particulière, +choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale. + +--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour +elle, il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a +parlé. «Il a donné sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même +semence»; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on +ne dise point_ que la conscience est un effet de l'hérédité, de +l'éducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_ +de Dieu à notre âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale +établie, et une idée théologique, un minimum, si l'on veut, d'idée +théologique admis par Voltaire[66]. + +[Note 66: _Poème sur la loi naturelle_] + +--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à Rome qu'à Athènes, +comme dit Cicéron, universelle et constante dans l'humanité. Montrez-moi +un peuple où le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!--Fort +bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il ne va plus +loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or +définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre +ainsi, voilà que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée +qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin d'une +loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de +conservation chez un être fait pour vivre en société; l'instinct de +persévérance dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en +société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils +dussent se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre +chose que: les hommes ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie +pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que résistant +à la mort sociale que la morale est une morale, c'est à partir du moment +où, le trépas social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle +dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique +seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne, +dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose +qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité d'être, ne dérive +point de nos besoins mêmes, et semble être une véritable révélation. +L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale +commence à la charité.--Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint +pas; et voilà qu'après l'avoir niée par ses principes généraux, puis +avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin +qu'il ne l'a pas connue. + +En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou +spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et +de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune +intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou +croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence +universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou +croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutent et s'appliquent, +les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins, +_l'esprit humain_, l'intelligence indépendante, la volonté éclairée? + +Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est aisée: Voltaire le +repousse absolument. C'est contre «l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est +contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute +l'idée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'_Essai sur les +moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a +indéfiniment et cruellement réédité l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le +surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire +qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver +l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu. +S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr l'idée de la +Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il +l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement, en ses livres +d'histoire, avec la dernière énergie. + +Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le goût qu'il a pour +montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce +goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à +écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série +des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très +générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde +peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées, +quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité? Vous +y voyez des _lois_. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un +esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui +donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au +même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet écrivant son +_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans +l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que +c'est vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un expédient, +elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet _dans_ +l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, +puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois +réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous +n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et +alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception +théologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse +de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans +signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard. + +Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre et d'extirper le +surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte +la marque d'aucune intelligence, que les révolutions des empires y +dépendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain +de sable,--et c'est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici +avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal, là +où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation. + +Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée de providence dans +l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait +l'être. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire +que le hasard, agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, ou +ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous. +Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son étude, et si +d'intelligence générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à +y contempler des intelligences particulières. Il est, du moins il veut +être, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux +hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous +avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait Rousseau, que +l'homme est né bon et que de méchants gouvernements l'ont perverti. +Les gouvernements ont cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les +corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est +le domaine et la matière de la volonté de quelques-uns. Idée importante +dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà +pourquoi il a tant aimé les grands princes et a aimé à les voir plus +grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, Pierre le Grand, Frédéric, +Catherine, ce sont les héros de sa pensée. C'est que ce sont eux qui +ont fait l'histoire, ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il le +croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est même un peu pour +ceci qu'il croit cela. + +Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. Elle +reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire; +elle éclate ici et là dans une tête élue; mais elle existe; et désormais +elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond +d'aristocratisme et de monarchisme va gêner son fond de positivisme et +de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire +est donc suspendu par une grande intelligence unie à une grande volonté, +par un grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan, +commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traversé de temps +en temps par le génie? Voilà la providence générale remplacée par des +providences particulières, le monothéisme historique remplacé par +un polythéisme historique.--Voltaire a été, j'avais tort de dire +embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été partagé sur cette affaire, +comme il l'est toujours. Il a beaucoup donné au hasard, il a donné +beaucoup au génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans +le sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites maisons de +l'humanité; puis tout à coup salue un grand aliéniste, qui quelquefois +n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à un +«petit fait» un grand événement dont il pourrait faire remonter la cause +à un grand homme. Il passe d'un système à l'autre. Son histoire en +devient comme bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un état +de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un +peuple en un temps; tantôt elle est, comme il y tient aussi, ramassée +autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit, +souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque page, et, les cent +volumes lus, laissant l'impression la plus confuse! + +En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme ou despotisme? Plus +celui-ci que celui-là, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas +laissé de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent +dans le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire l'homme +bon, capable de progrès par l'intelligence et le «lumières». Il le dit, +quelquefois: «Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple +en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire +quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le +peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et +de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, +dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques passages de ce +genre dans ses ouvrages. Il aimait même à prononcer le mot de liberté. +On ne combat point une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est +libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.--Mais il +est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberté. Toutes +les formes du libéralisme, c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose +s'opposant à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a détesté +les Parlements, les Etats généraux et la liberté de la presse. On +peut citer, de la _Henriade_, une jolie définition, et élogieuse, du +gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_ +pour autorité en matière politique, on y trouve aussi cette jolie +épigramme contre le gouvernement par les assemblées: + + De mille députés l'éloquence stérile + Y fit de nos abus un détail inutile: + Car de tant de conseils l'effet le plus commun, + Est de voir tous nos maux sans en soulager un. + +Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est +pas appliqué à la politique. Il y entrait peu, et ne la goûtait pas. +Il n'en a pas les premières notions. Il n'a exactement rien compris à +l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat +social_ était quelque chose. Quand il prétend réfuter, en passant, +Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc +n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré +par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à ces hauteurs qu'il +s'élève. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitié ignorance, +moitié mépris. Voltaire en science politique n'a absolument rien à nous +apprendre. + +En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il +faut reconnaître que la guerre au surnaturel a été sa grande tâche, et +préférée. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanité est +celle-ci: + +Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination inventé par +les poètes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolérance +absolue; liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de conquête, +paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au +surnaturel dans le monde. Dès lors «les deux puissances», la spirituelle +et la temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, et pour des +idées qu'on ne comprend pas, persécutions, oppressions, assassinats, +bûchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du +surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, omnipotence de l'autre, +retour à l'antiquité, paix, bonheur. + +Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une +conception d'ensemble qui est claire, c'est une idée générale qui est +précise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; +Victor Hugo en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut +se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est: +«écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois «Ecrasons l'infâme!»; mais +il a dit assez souvent de ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas +seulement de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion +pour la foule. «Il faut une religion pour le peuple», le mot fameux est +de lui. Il faut une religion pour la canaille, «qui sera toujours la +canaille, et qui ne sera jamais éclairée», etc.--Ici la contradiction +est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout +à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de +théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans +le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et +souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme +et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il +apportait--ce que j'admets qu'on peut prétendre--si cela est vrai, ou si +l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une +aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des _Ingénus_; il faut +sauver ces hommes qui pâtissent et les arracher à leur torture.--Dire: +il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais +j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur +lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples +y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une +cruauté.--Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à +partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est +utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux. + +Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop +léger pour être cruel. Il dit des choses énormes en pirouettant sur son +talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond +jusqu'au bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au bout de l'idée +contraire; pour être inconséquent avec une souveraine intrépidité de +certitude; pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux +novateur, réactionnaire enragé, toujours avec la même netteté de pensée +et de décision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais +autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de +limpidité, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, +c'est un chaos d'idées claires. + + + +III + +SES IDÉES GÉNÉRALES + +Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, comme je l'ai dit, +l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se +placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins +ou les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idées, les +créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand +bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les +conversations libres entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous +ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec +eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas +d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc +_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosité, qu'il aime le +théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il +n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au +libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que +le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent +contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il déteste +les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en +déchaîner encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le +principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont +contradictoires. + +Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle +où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de +l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas +de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu, +pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce +qu'il aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon), +où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et +Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la +noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les +aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de +Saint-Simon, alors récemment connu, quand il est mort. + +Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prévoit niveleuse, +et il est riche; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature +médiocre, et il est un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix; +aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a pas +fait une phrase de sa vie».--Et certes, mieux vaut entrer dans une +aristocratie de gouvernement despotique, c'est-à-dire ouverte au talent, +à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une +démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite.--Donc Louis +XIV, Catherine, Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait +ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote, +une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui +plaît.--Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point +de clergé autonome, ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi +serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement personnel, sans +profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que +signifient-ils? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme. +Montesquieu est à peu près inintelligible. + +Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait +son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais, +vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient, +en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales, +une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes +vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste +naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie, +parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le +centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour +le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le +monde qu'il ne suppose constitué comme lui.--Voltaire lui-même a bien +spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de +l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le +coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut +que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous +vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui +est l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons et taupes +en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je +le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de +détachement. Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus, +intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel, est +anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez réfléchi sur les +propos de son hanneton. + +L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement à +croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous +les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans +son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans +l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir +d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de +sentir de M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.--«A qui +fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», «Il n'y a pas lieu de +croire?...» sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_. +A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre? A +qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux +cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été +persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler +le sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez +philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait été assez peu pour être un +persécuteur fanatique.»--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont +pas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui +est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une +impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans +l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrétiens; +donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; la +persécution est de l'essence du christianisme, a été inventée par +lui, et avant lui n'existait pas, et après lui n'existera plus. Le +polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie +sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été +tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains +de Salamine, ni de la loi d'_asébeia_ comportant peine de mort, ni +d'Anaxagoras, ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de +Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue. +Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à +manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss, +Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle différence entre la coupe d'un +poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, _laisse_ +expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice +épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne +parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant +quatre siècles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci précisément +devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui +ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les +persécutions n'ont pas existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de +chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent, +les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni +jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires, +n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! +Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe. + +A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire +se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'à cette idée que les hommes ont +toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent +autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours +été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale +qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux +de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le +christianisme, le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement +le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne +ensuite; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les +sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres; et voilà que +le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée +du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir +juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va +s'assassiner pour des idées comme auparavant; que, seulement, les +théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime +d'être hérétique par celui d'être aristocrate. + +Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique à l'histoire +naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des +idées de son temps pour comprendre le passé historique, tout de même il +est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour comprendre ou +imaginer le passé préhistorique. Les théories de Buffon paraissent +extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes +sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle +plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir. +Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetées là par des +pèlerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa génération +spontanée et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est pas même à +examiner.--Et cet autre qui croit à la variabilité des espèces, et que +les nageoires des marsouins pourraient bien être devenues avec le +temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels +fous!--Investigations curieuses pourtant, hypothèses fécondes dont un +renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra +sortir, et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, examine +avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle à +la curiosité publique, et, ce que vous n'êtes en rien, précurseur. + +C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité essentielle de +tout homme, je l'ai accordé, mais chez Voltaire plus grave que chez +d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand +il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si différent de +lui-même. Il reste au fond identique à soi. Optimiste il l'est à la +façon d'un homme du XVIIe siècle, et avec, les arguments de Fénelon. +Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposées pour la +répartition des eaux en vue de la plus grande commodité l'homme[67]... +(Voir dans Fénelon la première partie du _Traité sur l'existence de +Dieu_.) Un monde créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le +monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu, +donc sa cause finale, donc sa raison d'être, voilà l'univers. Pour un +contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible. + +[Note 67: _Dissertation sur les changements arrivés dans notre +globe_.] + +Et quand il est pessimiste, c'est le même système à l'inverse, mais le +même système. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste +à accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme, +comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour +l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'être +content de vous. Au moins il faudra réparer. Vous lui devez quelque +chose.»--Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme +anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme +sur le créateur; croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu +serait, je crois, mieux dit. + +Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se ramène à cela. +Il est le sentiment énergique qu'un immense effort des choses a été +accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint +quelquefois ce but si considérable; que le monde est à peu près digne de +nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le +monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel +effort n'a pas laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses à +nos souffrances et les lacunes du monde à nos déceptions; nous trouvons +l'univers habitable, mais défectueux, donc intelligent mais capricieux +ou étourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque +chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et +toujours prêt à reparaître de la théologie humaine, et comme c'est bien +la religion vraie des hommes, même très intelligents, quand on creuse un +peu, qu'un commerce familier avec la divinité, dans lequel on la craint, +on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille! + +Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, dispersé et +curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et +qu'on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idées +fondamentales qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré +même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement +inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l'ont précédé, et ne +dépassant nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple; +surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement successif de +l'esprit, et redisant à soixante-dix ans son _credo_ philosophique, +politique et moral de la trentième année. + +Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il +advienne, à un moment donné, qu'on sorte un peu de soi-même, de son +système, de sa conception familière, du cercle où notre caractère et +notre première éducation nous ont établis et installés. Cette sorte +d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même très +entêtés, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore +de leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire. +Voltaire est un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on peut +n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant +philosophiques à la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet +ce qu'il donne longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et d'une +part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif à la popularité, +il ne demandera pas mieux que de se pénétrer, autant qu'il pourra, de +son esprit, pour l'exprimer à son tour et le répandre. Et de là viendra +un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est +antireligieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et +administratives. De tout cela c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au +tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il +exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en devenir cruellement +monotone. Quant à la politique proprement dite, il n'y entend rien, +ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette +matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. Il s'y +est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître Newton, très contesté +alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait +Newton, et n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un +génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie +d'imagination. Descartes crée _son_ monde, Newton démêle _le_ monde, le +pèse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que +d'imagination, est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un +goût de précision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique +qu'il a contribué à donner à ses contemporains et qui est précieux. +Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa +réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est pas inventeur +en sciences géométriques, ce qui n'est donné qu'à ceux qui y consacrent +leur vie, son influence y fut très bonne, son exemple honorable, son +encouragement précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait +le lien utile et nécessaire qui doit unir l'Académie des sciences à +l'Académie française. + +En matière de réformes administratives il a fait mieux. Il a montré +l'impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes +intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop +ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables erreurs. +Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me +semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a +deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit +compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu, +quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment +faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque +d'avoir été un théoricien politique très médiocre, en considérant que +négliger la haute sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à +faire dans l'administration, la police et la justice, était donner un +excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été +à souhaiter que le XVIIIe siècle se pénétrât. Ici Voltaire est +inattaquable et vénérable. C'est le bon sens même, aidé d'une très +bonne, très étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que des +choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits +livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre d'idées, est un +chef-d'oeuvre. + +Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu +près), intime, et qu'il doit à lui-même, au développement naturel de ses +instincts. C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes +les manières délicates, mesurées, judicieuses, ordonnées et commodes, +qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu, +assez avare («l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), et la +charité n'est guère son fait. Cependant le développement complet d'un +instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir +à son contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses +conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien aime à jouir, et +il sacrifie volontiers les autres à ses jouissances; mais il arrive à +reconnaître ou à sentir que le bonheur des autres est nécessaire +au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un très +désagréable concert à entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire +cela se réduit à ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune. +Pour un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée au moins +jusqu'aux frontières, cela devient une vive impatience, une +insupportable douleur à savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et +qu'il serait facile qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du +reste, en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai +de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foulés +d'impôts, tracassés de procès, «travaillés en finances» horriblement, +lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la fièvre +de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il parle un peu trop, mais +qui n'est pas, j'en suis sûr, une simple phrase.--Et l'on se doute que +je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en défends +nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait +parfois que Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d'activité +intellectuelle a la défense des accusés et à la réhabilitation des +condamnés innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa +vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à la place que prennent +ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le +biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet est +contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher de répéter le mot de +Gilbert: + + Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_? + Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance. + +Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez Voltaire, et au +même moment, et dans la même phrase, avec une dureté assez déplaisante +pour des infortunes identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et +Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs +prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de +rouer un de leurs frères[68]...» Oui, sans doute, encore, il y a, dans +ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de +cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et +forme de sa «combativité». Il a été en procès toute sa vie et contre tel +juif d'Allemagne, ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et +contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour Calas, il y en a +bien une vingtaine pour M. de Morangiès, lequel n'était nullement une +victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment +de pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits +ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un +singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion +qu'il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt à un +crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, sa haine étant plus +grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite, +aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se décide pour le +bon sens, la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant. + +[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.] + +On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part +moitié influence de son temps, qui fut clément et pitoyable, moitié +propre impulsion et développement, dans une heureuse direction, de ses +instincts intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est dépassé, ce +qui veut dire s'est complété. Une partie de son oeuvre de penseur est +sérieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop +restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des démarches +d'humanité et de bon secours. «_J'ai fait un peu de bien, c'est mon +meilleur ouvrage_», est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade. + +Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire pas une grande +vénération, ni une admiration bien profonde. Un esprit léger et peu +puissant qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les +grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité, +au moyen âge, au christianisme ni à aucune religion, à la politique +moderne, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, +ni à Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut +bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand +flambeau sur le chemin de l'humanité. + +Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensées et s'assurant +sur une dernière lecture, récente, attentive et complète de ses +ouvrages, on essaye de se le représenter à un de ces moments où l'homme +le plus sautillant et répandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_, +s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensée +générale et s'en rend un compte précis, voici, ce me semble, comme il +apparaît.--Positiviste borné et sec, impénétrable, non seulement à la +pensée et au sentiment du mystère, mais même à l'idée qu'il peut y avoir +quelque chose de mystérieux, il voit le monde comme une machine très +simple, bien faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et +indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui est digne d'une +admiration réservée et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet, +il a horreur de toute grande révolution dans l'artifice social et même +de toute théorie politique générale et profonde ayant pour mérite et +pour danger de pénétrer et partant d'ébranler, en pareille matière, le +fond des choses.--Monarchiste ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais +le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni +limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé d'aucun corps, +aristocratie, magistrature ou clergé, qui ait à lui une existence +propre.--Antidémocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut +rien pour la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même +l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur +acharné, _même en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend, +et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants +peut-être encore, d'intimidation.--Et ce qu'il rêve, c'est une société +monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'à l'extrême, +où le roi paye les juges, les soldats et les prêtres, au même titre; +ait tout dans sa main; ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par +Parlement; fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion +pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les +tragédies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se +fâche contre les philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les +rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! «Il ne s'agit +pas de faire une révolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais +d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.» +Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric accueille et +recueille les Jésuites; son vrai idéal, c'est Catherine II. La société +qu'il a rêvée c'est celle de Napoléon Ier. + +Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire +est trop léger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du système qu'il +conçoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur +rien les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il n'a pas +l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'être du +monarchiste; antidémocrate, sans être sérieusement aristocrate, il n'a +pas les qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus +conservatrices. + +Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une +qualité, très religieuse, quoi qu'elle en ait et très grave, qui est +l'humilité; que le positiviste sincère est surtout frappé des bornes +étroites et des voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent +et répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: «Bornons-nous, +puisque nous sommes bornés; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si +probable que nous ne saurons jamais; à l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_ +ajoutons _aude nescire_»;--et que c'est là une disposition d'esprit +plus respectueuse du grand mystère que toute téméraire affirmation, +puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit +savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est +positiviste assuré et audacieux, avec un petit déisme très positif +aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour en trois pas, dont il +est fâcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui +au défaut d'être un peu naïvement positif, joint celui d'être trop +pratique. Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui s'arrête au +seuil du mystère, mais précisément parce qu'il y est arrivé. + +Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, qui n'est autre +chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un +sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat +pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un +lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur; +et que ce coeur, s'il n'est pas un Sénat éternel, doit être une famille +éternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le +point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays, +mais respect encore et fidélité au trône: ce ne sera qu'une génération +sacrifiée à la perpétuité du pays); puissant parfois et vigoureux et +alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; mais toujours +conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpétuité, et parce qu'un +pays n'est autre chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre +éternité.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est +monarchiste sans être dynastique, il est monarchiste sans être patriote, +d'où il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de +conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot +qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son +indifférence pour le pays dont il est, est telle qu'elle a étonné même +ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent même +au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la +Prusse, débordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes +à Constantinople, voilà sa politique extérieure, cent fois exposée. +C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rêver.--Ce n'est +pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas compte. Que +d'énormes monarchies, qui ne risquent pas d'être catholiques et qu'il +espère naïvement qui seront «philosophiques», se forment dans le +monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère +blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, mais +d'indifférence à l'endroit du pays, qui se soit vu. + +Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est pas le mépris du +peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple +est incapable de gouverner ses affaires, et que, par conséquent, il faut +se dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. Il n'a +que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. Il veut tenir la foule +dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un système qui peut se +défendre; mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée et +pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant adversaire, il devrait +être démocrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui +n'est pas monarchie pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, ou +gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est +si personnel, et puisque c'est notre ridicule à tous de tenir pour le +meilleur l'état où nous serions les personnages les plus considérables, +qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement des +«hautes capacités» et des «lumières». Nullement. Diderot y songe plus +que lui. C'est même une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu +être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception de l'Etat. +Cependant, si l'Eglise a été un ordre. C'est qu'elle était en +ces temps-là la corporation des capacités.--Mais la vraie idée +aristocratique est totalement étrangère à ce contempteur du peuple. Il +n'est aristocrate que par négation. + +Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et +fécond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passé. C'est +une sorte de piété filiale. C'est le sentiment que le passé a une vertu +propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles +sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la +continuité des efforts, de la longueur de la tâche, et de la patience +commune. La tradition, c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec +les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout +ce qu'elle retient et vénère du passé.--Et cela est vrai que le passé a +une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent! Comme +d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans +effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en +lui un viatique et un principe d'énergie morale; de même un peuple dans +les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement, +qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort +et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules +dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes, +je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi +quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piété. Il +est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espèce de respect. +Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise +dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension +beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des +souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du +Palladium.--Il n'y a pas â s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait +l'humanité ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un +peu _déclassée_; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne +un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire +sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et odieux. + +On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps. +Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur +aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a +beaucoup de bon sens, et que ses idées de détail sont très justes, très +vraies, très pratiques, et excellentes à suivre. Le Voltaire négatif, le +Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est +admirable. S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez pas les sorciers; ne +pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les églises; +ne rouez pas les blasphémateurs; ne _questionnez_ pas par la torture; +n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations dans +un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la _seule_ +fortune sans mérite; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à +chausse-trapes et à parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui +ruine les enfants pour les crimes des pères; ne prodiguez pas la peine +de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez +pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir +son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez très +propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole; +inoculez-vous»;--s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie avec +sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une +centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées +est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît +concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il +avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait +une âme. C'est bien un peu ce qui manquait à notre homme. + +[Note 69: Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de +la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville +et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des +décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de +ses «humeurs» et boutades.] + + + +IV + +SES IDÉES LITTÉRAIRES + +Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses autres idées. +Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard: +elles le sont en effet; et elles se ramènent à une certaine unité en ce +qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes. +--Au premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie +littéraire au moment d'une grande croisade des «modernes», et il prend +parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte, +Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, contre +Montesquieu, la poésie elle-même qu'il sent méprisée par le +raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idées +pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction, +autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que l'on +continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus +que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il +en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans +lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination. + +Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, à la façon d'un Racine, +d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux +encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des +littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère +perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homère, +de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère +sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui +n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière +depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement supérieure +à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne +d'intéresser un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur +à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et +d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu +près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, +de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique +conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus +puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité. + +C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est +comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est +conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un +classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme +en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il +s'attache. Le goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance +de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique +et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde +de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité +vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des +grandeurs de notre âme--et, _parce que_ tout cela est bien compris et +possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres, +clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, +ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que +clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce +qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté, +mais ne pas soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique. + +Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de +proportions dans les oeuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse, +voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le +siècle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et +de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait +une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui +est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un +assez bon acheminement. «Il faut avoir passé par là», ou plutôt on peut +avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des +choses. + +Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes +oeuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut +juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste +rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque les deux tiers, au +moins, tombent; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler +de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesuré, il est +harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand +créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu +aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace, +Horace surtout. + +Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. Pascal n'est pas +compris, du moins celui des _Pensées_. C'est que Pascal, sans qu'on +s'occupe ici ni du philosophe ni du théologien, est le plus grand poète, +peut-être, du XVIIe siècle. + +Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien curieux, c'est +dans les questions de «bon goût» proprement dit et de bienséance. Le +grand défaut des auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir +trop souvent _manqué de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier +dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» de ces beaux ouvrages en +est «déparée»[70]. Comparez le portrait si correct et bien compassé de +la reine d'Egypte dans le _Séthos_ de l'abbé Terrasson et le portrait de +Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous serez étonné de voir combien le grand +maître de l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson[71].» La +Fontaine est charmant; il a un «instinct heureux et singulier» et +fait ses fables «comme l'abeille la cire»; mais que de trivialités +quelquefois, que de «bassesses», que de «négligences» et que +d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il n'ait «ni rime ni +_mesure_».--Il n'y a pas jusqu'à ce bon Rollin qui n'ait donné dans +le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer +la «balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne saurait se +souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-même n'est pas constamment +élégant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des «traits de +comique» qui sont absolument insupportables dans une tragédie. Ah! quel +dommage! + +[Note 70: _Temple du goût_.] + +[Note 71: _Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et +de l'éloquence dans la Langue française.--Caractères et portraits_.] + +Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières délicatesses et de ces +étranges dégoûts. En littérature aussi c'est un gentilhomme, certes, +mais trop récemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur +la noblesse. + +Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire «nervosité» d'homme +de théâtre, il a reçu comme le coup et la secousse de Shakspeare, +pendant son séjour en Angleterre, et il a crié en France la gloire du +grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout à la fin de +sa carrière, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de +_Zaïre_, sans doute; c'est aussi que le goût intime reprend le dessus; +et que le goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment +préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le goût de Boileau devenu +beaucoup plus étroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe. +Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle: +trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton, +merveilleux, éloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de +la conception artistique du grand siècle, et non cette conception même; +et cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans substance et sans +sève, prenez-la pour l'art lui-même; ayez cette illusion; vous aurez +celle de Voltaire, et l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, +manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans +l'art de Voltaire et de son groupe. + +Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe +siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le de sa force de sa vertu +première, réduisez-le à n'être plus un art de penser comme les anciens, +et un commerce perpétuel avec eux, et une puissance de renouvellement +par leur exemple; réduisez-le à n'être plus qu'un instinct et une +habitude d'imitation, et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un +procédé s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile comme à +Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare: et s'appliquant, encore, à des +modèles qui sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux oeuvres +du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de l'art poétique et un autre +secret de la façon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout +chemin, à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art. + +Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de Voltaire? Non pas! +N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualité maîtresse, petite +ou grande, qui fait son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est +son instinct de _curiosité_. C'est par là que, de tous côtés, il échappe +à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire de Voltaire, c'est +d'avoir résisté à la réaction contre le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu +que le XVIIe siècle était grand; mais une autre partie de son rôle, +c'est d'avoir fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être +accusé d'être, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose. +Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, d'histoire de moeurs. Cela +fait que son goût, étroit pour nous, est quelquefois plus large que +celui de ses contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort +heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, tel des hommes +de son temps y trouvait des grossièretés qu'il ne tient pas pour telles. +«Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois +gigots de mouton dans une marmite?...»--«Eh! mon Dieu, répond Voltaire, +c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine à +Demir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme.»--«Pourquoi tant louer la +force physique de ses héros? Cela n'est pas du ton de la cour.»--«Non, +mais avant l'invention de la poudre, la force du corps décidait de tout +dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les +hommes; par cette supériorité seule les nations du Nord ont conquis +notre hémisphère depuis la Chine jusqu'à l'Atlas.» + +Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions à travers +toutes les littératures à peu près, et toutes les histoires, Voltaire +a rapporté de quoi tempérer quelquefois ce que son esprit avait +naturellement d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un +demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier +ses procédés d'imitation. De ses Italiens il tient un certain goût de +fantaisie folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) de son +ferme propos de noblesse académique dans l'art. De ses Espagnols, qui +n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, +tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que +celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas dire hardiesses, et +quelques saillies, assez heureuses. Il a loué éternellement Quinault, il +est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite +à l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a +inventé _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il était homme de +théâtre, grand premier rôle de naissance, et que la grandeur du +spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, démenti cet +enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais +exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces vingt +passages, on ne veut pas les lire, et on a raison. + +En somme, il aimait passionnément la littérature, ce qui est très bien, +sans la bien comprendre, ce qui est étrange. Cela tient à ce qu'il +n'était pas poète et à ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette +complexion mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui, +sans bien sentir l'art, se donne, et même aux autres, l'illusion qu'il +est un artiste. + + + +V + +SON ART LITTÉRAIRE + +J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire +critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans +Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se +donne à elle-même des raisons par des exemples. Il y a des hommes de +génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors +ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés. +Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse, +d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est +pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; et qui +ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: «et je vais le +montrer, en en faisant un». On reconnaît généralement les premiers à ce +qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent +des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon +et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des +idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à +composer des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels Marmontel, +Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire, +outre ce talent ou plutôt cette souplesse à transformer sa critique en +exemples agréables, qu'il prend et donne pour des modèles, a un talent +original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosité, et c'est ce qui +en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce, +d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en +fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier +des plus aimables. + +Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la +critique qui s'échauffe. + +Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts, +dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un +transport de l'âme tout entière, de l'intelligence et non de tout +l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence +du premier, est d'être presque toujours des oeuvres d'imitation; car +la critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se +surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui +corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore. + +C'est là les caractères essentiels de tous les _grands_ ouvrages +artistiques de Voltaire. De quoi est née la _Henriade?_ Du traité sur +le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Le traité a été fait +après; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant, +mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un +héros qu'on n'aime point; Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur», +éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est +un héros sympathique une histoire vraie et grande, des pensées +philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car +vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et +philosophique, et des vers d'une prose solide et serrée, comme: +«_Nil actum reputans si quid superesset agendum_», et je songe à une +_Henriade_.»--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poème très +intelligent. + +Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très pénétrante +des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne +se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et +l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond +des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour, +l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans +les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou +quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la _Henriade_ est +un poème très intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne +comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très +amusante. Le sens critique que l'a conçue; mais le génie de curiosité +l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien +racontées, et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés en prose +admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur +à des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la +_Henriade_? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet), +en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule +d'événements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent +les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif +plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du coeur et un grand +calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France, +surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair +et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, Henri IV et ce +cher siècle de Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire lui-même. +La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait +à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le +plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray. + +La _Pucelle_ est moins amusante. On peut même dire qu'elle est +illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces +personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il +écrire un très grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai +que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point +les aventures où des hommes sont engagés qui sont bouffonnes par +elles-mêmes; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des +aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce, +ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent; +ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne +comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin, pour sentir tout +de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque. +Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions +de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collégien +vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux +contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques +du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les +entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y +renoncer absolument. Cela confond. + +Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces +avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque +chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des +petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a +l'Arioste. + +Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour +laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France +depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas +le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Ménippée_. Mais c'est +sans doute assez parlé de la _Pucelle_. + +C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel point l'art de +Voltaire est une critique qui cherche à se transformer en invention. +La tragédie de Voltaire est sortie de la théorie de Voltaire sur +la tragédie. C'est une date importante pour l'étude de la critique +dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur préfère Corneille, +lui préfère Racine, et croit qu'après Racine, il n'y a qu'à imiter +Racine en le corrigeant. Que manque-t-il à Racine? C'est de cette +question et de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la +tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque à Racine de +l'_action_. Il manque à Racine du _spectacle_. Deux pièces hantent +sans cesse la pensée de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action +de _Rodogune_ ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et +Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains, +on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont +persuadés. + +Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le théâtre de +Racine. Malgré son adoration pour Racine et ses superbes mépris pour +Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché +de Corneille que de Racine. Le théâtre français pour lui est un recueil +«d'élégies amoureuse»; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_. +Qu'est-ce à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'à +1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce qui est la plus incroyable +méprise littéraire qui se soit vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux +des héros de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage, +il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de +folie, et au bout desquels, invariablement, et comme conséquences +fatales, arrivent en effet, en réalité, assassinats, suicides et +«grandes tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend +pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les +supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie +tragique de Racine, qui «fait longueur», par des incidents, «parce que +toutes les tragédies françaises sont trop longues»: voilà le dessein et +l'effort de Voltaire. + +Or remplacer le détail psychologique, qui est tout Racine, par un détail +matériel, on a dit que c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que +Corneille l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et +vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais +puissant; c'est celui que les écoliers connaissent; c'est celui qui +a créé les âmes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de +Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a +écrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bâti trente +mélodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles, +dont quelques-uns, comme _Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_, +sont très amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de +méprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce théâtre-là que +Voltaire a inventé. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence +lamentable, il n'a pas inventé autre chose. + +Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent aux mémoires, +Corneille, le Corneille mélodramatiste du moins, beaucoup moins familier +aux esprits, Racine n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il +n'est qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.--Tant y a que c'est là +ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable +dextérité. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, +quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, sans psychologie, +sans peinture des variations et des démarches compliquées des +sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est où +il s'est montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était «dépasser» +Racine en marchant à reculons; ce n'était peut-être pas donner un +théâtre nouveau à la France: il est vrai que c'était lui en rendre un. + +Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noyé +la tragédie dans un mélodrame. _Sémiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et +sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est réduit à +rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractère le plus profond +et le plus intéressant du théâtre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans +Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il écrit. +Ajoutez que sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement obscure, à +peu près indéfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que +de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et +quelle «méprise»! + +_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage +principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans +ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de +Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux +qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui +crée autour de lui des dévouements aveugles et forcenés.--Il n'y a +qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Séide. +Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur +Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une +maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt de curiosité bien +ménagé. + +_Mérope_ c'est _Andromaque_; mais le procédé est le même que ci-dessus. +Dans Racine, dès le premier acte, _Andromaque_ est placée entre Pyrrhus +et Astyanax à sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se +produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque +pendant cinq actes en cet état d'incertitude, parce qu'il sait que +cette incertitude est toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des +mouvements divers d'une âme pressée entre deux devoirs, il saura faire +toute une pièce, et que c'est son art même.--Que Voltaire est plus +prudent! Ce n'est qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans +cette situation. Le reste sera incidents, méprises invraisemblables, +complication étrange, bizarre (et intéressante du reste) de menus faits, +de péripéties et de coups de théâtre qui supposent une combinaison bien +extraordinaire de circonstances et une bonne volonté un peu forte du +parterre.--La _convention_ propre au mélodrame, c'est la naïveté du +spectateur. + +_Zaïre_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de +la jalousie seule cinq actes de tragédie, pour Voltaire ce n'est pas du +théâtre. Que Zaïre ait perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve +son père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» et qu'il +y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant le temps que prennent ces +choses, on n'est pas forcé d'avoir du génie. + +_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait +épousé une fille recherchée autrefois par Sévère, et que Sévère revienne +tout-puissant, voilà une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais +elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez +que Polyeucte ait un père qui a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que +Sévère ait été persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore +que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ignore +que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point +de départ d'_Alzire_ et vous voyez combien de méprises et de brusques +révélations et de beaux coups de théâtre vous pouvez attendre.--Quant à +Pauline entre Polyeucte et Sévère, c'est chose moins importante et qui +pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; n'en faites aucun +doute. Par exemple, Alzire demandera à Guzman la grâce de Zamore, +c'est-à-dire à l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. Main +elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une réticence, et +c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira: +«J'assassinais Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément la +scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait +tout un long combat où Alzire, s'avançant, reculant, revenant par +détours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler +celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant trop, et +vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant douce à Guzman pour regagner +le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous +les évolutions tantôt habiles, tantôt moins adroites de sa stratégie +pieuse, nous donnât tout un tableau riche et varié des agitations de +son coeur.--Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut +qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout +à l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de +Racine. + +_Irène_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Mérope_, Voltaire n'aborde la +véritable tragédie qu'au troisième acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au +lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants +séparés par un crime ne sont séparés par ce crime qu'à la fin du +troisième acte. Et ces deux amants, Corneille, naïvement, les fait se +parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se +dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche le plus possible +de se parler. Le spectateur ne demande qu'à les voir l'un en face de +l'autre, et il ne les voit jamais que séparément. + +L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, dans la composition +et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme +_Tancrède,_ sont fondés, non sur l'analyse des sentiments de l'âme +humaine, mais sur une méprise initiale que tous les personnages font des +efforts inouïs pour prolonger. Les héros de Voltaire sont des hommes +chargés par lui de ne se point connaître contre toute apparence, et de +retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment +de la reconnaissance. Ils y mettent un zèle admirable.--Ces tragédies +sont tellement des mélodrames qu'elles commencent déjà à être des +vaudevilles. On sait qu'entre le mélodrame moderne et le vaudeville, il +n'y a aucune différence de fond. L'un ont fondé sur une ou plusieurs +méprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est +qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, et les +personnages du mélodrame doivent se prêter complaisamment à la méprise, +et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. +Les tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. Combien +le chemin est étroit en même temps que sinueux, que doit suivre +docilement Mérope, sans faire un pas à droite ou à gauche, pour en +arriver à lever le poignard sur la tête de son fils avec un reste de +vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les +yeux. C'est ce que les auteurs de petits théâtres appellent «filer le +quiproquo.» Il y avait déjà quelque chose de cela dans _don Sanche +d'Aragon_. Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même +qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans un grand nombre de ses +tragédies. + +L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en +partie le mérite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au +moins important à considérer en ce qu'il marque fortement la distance +entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de +ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» des spectateurs. C'est un +esprit, et je ne dis que la même chose en d'autres termes, d'optimisme +relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros tragiques ni +comme trop épouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit très +«philosophiquement», et comme il convient en un siècle de «lumières», +l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus souvent par Corneille, +et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait +peut-être le contraire) amollie et énervée.--La tragédie était un +spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, avant tout; mais +aussi, un peu, pour faire réfléchir l'homme sur l'affreuse misère de sa +condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard +où il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées et +folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou +subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, +Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une, +tragédie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime à adoucir les choses. +L'épicurien reparaît ici. Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas +«Crébillon le barbare». Il veut que les grands crimes soient commis, +puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il aime qu'ils soient commis +par mégarde. Il a pleuré bien des fois (on le voit par une dizaine +de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre +Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne que Joad ne +laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif; +ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas les +grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et +qui, partant, ne se fait pas une idée vraie de la tragédie. + +Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. Sémiramis sera +tuée par son fils, mais par méprise, et à cause de l'obscurité qui règne +dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se +consoler.--Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans la confusion +d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il +pourra s'excuser auprès des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même +que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans son droit; +il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la tragédie philosophique. + +Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue à expliquer la +dernière manière de Voltaire tragique, ou plutôt une manière que, sans +abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière. +--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus. +Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels +il donne le nom de tragédie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les +_Scythes_, et les _Guèbres_, et les _Lois de Mînos_. Ce sont des +histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la justice, +l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, sous forme de +dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Bélisaîres_. Le mélodrame s'est +dégagé peu à peu de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur. +Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de tragédie classique; +en gardait les formes extérieures; sous cette enveloppe multipliait +les complications et les rouages, et faisait du tout une tragédie à +quiproquos. Maintenant il se montre à nu, simple histoire édifiante et +un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la liront un peu de vertu +bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul +reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison. + +Cette transformation de la manière dramatique de Voltaire est due à +deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une évolution +naturelle: le mélodrame a pris conscience de lui-même, a grandi, et a +brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui +le mélodrame, tout franc, et sans mélange de vieille tragédie, s'est +produit et développé, avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec +Sedaine. Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son coeur; puis, +après deux ou trois variations successives, n'aimant pas à être en +minorité, il s'est habitué à ce genre et a fait des comédies sur ce +modèle; et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. Remarquez +que dans sa correspondance, à deux ou trois reprises, il finit par +donner à ses _Scythes_ leur véritable nom; guéri de ses vieilles +répugnances, il les appelle «_un drame_»; et il a raison. Au fond sa +tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il a mis cinquante +ans à s'en apercevoir. + +Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont écrites dans une +langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifférente. C'est une +langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy; +elle est de ceux qui font des tragédies en 1750.--Il est étonnant, +même, à quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire. +Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle +n'est pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. Une noblesse +banale continue, et une élégance facile, implacable, voilà ce qu'elle +nous présente. L'ennui qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient +surtout de là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer +une de ces négligences involontaires de Corneille, ou un de ces +prosaïsmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un +écart au moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se divertir un +peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la +fausse noblesse ordinaire tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse +un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades +véritablement éloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaïre_ est célèbre. +Elle est justement célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est +pas incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il +y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont décidément +ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de +s'éprendre d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, avec +ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, et avec éclat. Les +tragédies de Voltaire sont des mélodrames entrecoupés de «Discours sur +l'homme»; on en peut détacher d'assez belles dissertations, comme celle +d'_Alzire_ sur la tolérance. C'est butin tout prêt pour les «_morceaux +choisis_»; et c'est bien le péché de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres +d'art, travaillé pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention. + +On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie théâtrale», +c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquité, et, +indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen âge, temps +modernes, Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême Orient, etc.--Puis on +le lui a reproché, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes, +Guèbres, Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des Français +du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce grand progrès est bien +illusoire. C'est la «couleur locale» qu'il fallait donner au théâtre +si l'on faisait tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des +mandarins.--Le reproche fait à Voltaire d'avoir manqué de couleur locale +me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur +locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation +de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive à +le comprendre qu'après mille patients efforts. Par définition cela est +impossible à mettre au théâtre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne +pouvant pas être compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera +du drame la plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, à +quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai +qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre pour venger son injure, à voir +cela en scène je ne serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me +renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si +Joad m'intéresse, au contraire, c'est que (sauf quelques détails très +rapidement jetés, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et +me dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un prêtre juif, +formellement, exclusivement; c'est un prêtre chef de parti, comme moi, +homme du XVIIe siècle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la +mesure. + +Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir point fait des +Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois. + +Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacré de +l'antiquité?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose +de théâtre; mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à plus, +je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le réveille, le dispose +bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition nécessaire pour bien écouter, +_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait +bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au début de _Phèdre_, +du sérail au début de _Bajazet_, de l'Euripe au début d'_Iphigénie_, +et du Temple au début d'_Athalie_. Passé le premier acte, sa tragédie +pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est l'histoire d'une +femme amoureuse ou d'un prêtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir +l'histoire ou la géographie pour la suivre; mais l'impression première +était utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de même, et il a +eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je +dirai presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, de couleur +locale, il l'a donnée. + +Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous que, de son +temps, on était, sur ce point, en arrière de _Bajazet_, et de Corneille. +On n'osait plus s'écarter de l'antiquité grecque et latine: «C'est au +théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur +la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du +royaume.»--«L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvée_, +d'Otway. Remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser +sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée +naturellement sous des noms véritables... Cela seul en France eût fait +tomber sa pièce.»--Voltaire n'a point élargi le domaine tragique, il a +tout simplement varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause, +inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre de la +routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce sens que c'était une +excitation. Ce n'était point ouvrir une source; mais c'était stimuler +l'attention du public, l'imagination des auteurs. De là, bien plus que +de Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. Les drames +romantiques de 1830 sont des tragédies de Voltaire enluminées de +métaphores. Et si ce n'est pas un très grand service rendu à la +littérature française d'avoir, en revenant à _Don Sanche_, conduit à +_Hernani_, c'en est un de n'en être pas resté a _Manlius_. + +Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies de la dernière +manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de +petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman +conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est, +le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte déduit lentement, en +dialogue, en vers de dix syllabes, une comédie du Voltaire n'est jamais +autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire, +je dis quelquefois: «Sachez les lire en prose. Abstraction faite du +vers, elles intéressent.» Je dirai des comédies: «Lisez-les comme +des contes, prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle +psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne) +nulle observation même des petits travers et ridicules courants. Mais ce +sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La +suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme +dialoguée elle-même, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et +il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte +est fait cependant, et il est agréable. La verve, l'invention facile de +petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée +et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté, +tout simplement. + +L'_Enfant prodigue_ est de même, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais +dramatique, et ce n'est jamais _en scène_. On ne voit jamais les +forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre, +s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ écrit +par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon crédule +du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ écrit par +Voltaire, Harpagon sérait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en +monologue. Ils ne se heurteraient guère. + +Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scène, même à la +lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y +posant et s'y mouvant, a la vie scénique, en un mot, chose plus facile +à sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus dans ses +comédies que dans ses tragédies. Des contes, rien de plus; un conte +moitié sentimental, moitié satirique comme l'_Ecossaise_; un conte +sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus +romanesque; un conte vertueux et «attendrissant», dans le goût de La +Chaussée, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, où le +_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'intérêt. +Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont +d'un intérêt médiocre.--C'est dans son théâtre comique que l'impuissance +psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants +éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que +les qualités ou de créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de +l'art. + +Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé, +toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a +touché a toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas +capable de _détachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la +même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs, +et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit +essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux +autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la +faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de +s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération +de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou +notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme, +qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité, +détachement très difficile; ou en s'observant soi-même sans +complaisance, détachement plus rare encore;--et il leur faut +la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien +aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli +de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance +de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme +penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les +sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien.--Et comme nous +avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus conservatrices, déiste +sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe +monarchique, et ainsi de suite; il a été poète, aussi, sans le fond et +la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés +qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui +d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux, +intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et +c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé. + + + +VI + +SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES» + +Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin de +connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa +distinction. Sans avoir le plein dévouement au vrai, il en a le goût. +Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas +celle-là, il est très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience +même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce +qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été refaits chacun +dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans +humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indéfiniment +leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquête sur le monde, +qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d'une longue +existence et d'une inépuisable puissance du travail. Il la poursuit +toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désespoirs. C'est la +partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait +et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_ +sent trop le pamphlet, et souvent inquiète et parfois irrite, le _Siècle +de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de +conscience, d'exactitude et de grand talent. + +Et sans doute, reprenant mes considérations générales, je pourrais bien +dire qu'ici encore la pénétration de Voltaire a ses limites ordinaires; +que, si bien informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement +général de l'histoire de l'Europe moderne lui échappe; que sa politique +est bornée comme elle est peu généreuse; que l'écrasement des petits par +les colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, redoutable et +ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas +vu venir, ou s'y est résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; que, +comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passé parfois lui +fait défaut; que l'âme du XVIIe siècle français, si près de lui, à +savoir la grandeur morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, est +chose dont il ne s'aperçoit guère.--Mais j'aime mieux voir de quel soin +minutieux il poursuit le menu détail instructif, le trait de moeurs +caractéristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une +sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs qu'il admire au moins +pour sa gloire littéraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en +tout Voltaire, que dans le _Siècle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il +y en a.--Et, peut-être on me dira que Voltaire est bien adroit, et +que le _Siècle de Louis XIV_ écrit à Berlin était une jolie parade à +l'adresse de ceux qui l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle +bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me +figurer l'homme qui a été Français au moins en ceci que personne ne fut +jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui +venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; et, par le soin +qu'il prend de dresser un monument à l'honneur de sa patrie, se +consolant, ou se châtiant, de l'avoir quittée. + +On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualité +maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et +que--sauf cette intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit +les lois d'existence et de développement de l'humanité, qui est celle +d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a +toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes +les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira +toujours, parce que le mérite essentiel de l'histoire est la clarté, et +que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours +que le tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'_Essai sur les +moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _récits_ du _Siècle de Louis +XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacité, de verve et de +lumière. + +On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment composés. Sauf +_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur récit, ces ouvrages ne +sont jamais construits, aménagés et ramassés autour d'une idée centrale +qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et +recommencent. On l'a dit du _Siècle_; on ne l'a pas dit assez +de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent +indéfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce +de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire +intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadée. C'est une étude +sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie elle-même à chaque instant, et +laisse la place à l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou +au désordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes +satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre fermé, +cherchez à en retrouver ou rétablir la ligne générale et le dessin. + +C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de tout son siècle. +Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a été perdu dans les +choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont +plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de +Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle sont invertébrés. +Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi +secrète, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées +sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance +dans leurs écrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont +toujours un peu déséquilibrés. + +La curiosité est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait +les grouper toutes deux autour du médaillon de Voltaire. Voltaire est un +éternel désir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; +et au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait pas à la +curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de son talent, a fait même +son talent le plus original, le plus pur et le plus sincère. Ici les +choses sont à l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme, +la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle +le sert. Car si le détachement est une condition du grand art, la forte +attache à soi-même est une condition du petit; ou plutôt les hommes +ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui +qui suppose et qui exige le détachement, et art inférieur, ou genres +secondaires, ceux qui permettent à l'auteur de ne pas cesser de songer +à soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son +succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage où il faisait +les honneurs de sa propre personne, divinement accommodée. Le conte en +prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en +prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens précis +du mot, sa maison parée et brillante, où il vous reçoit avec mille +grâces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le +principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maître +de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui intéresse ce n'est ni +le héros ni l'aventure, mais les réflexions, les digressions, les +intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans +anglais, ni en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai +romancier est un être assez singulier qui rencontre un homme dans la +rue, s'intéresse à sa façon de marcher et le suit toute sa vie, pour +raconter aux autres ce qu'était cet homme et quelle était sa manière de +penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. Ce +qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agréable à +une pensée satirique ou malicieuse de M. de Voltaire. + +Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses +petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux +de ses tragédies ou comédies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de +vrais romans, ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme +celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée de Voltaire se +promenant à travers des aventures divertissantes destinées à lui servir +et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire +philosophique_ conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.--Et c'est +pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et +moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et +se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes, +au lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement, +nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on +n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une +demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de +gracieux et d'inquiétant. + +Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme c'est bien la +coquetterie qui est la région moyenne où Voltaire se trouve le plus à +l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses épigrammes sont bien +loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums +de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les Nonotte, les +Pompignan même et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine +l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie +des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre +part l'amour, l'amitié l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref, +ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange décidée, +déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne +peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc tranquilles avec vos +éternels Salomon et Sémiramis.»--Mais ses simples «amabilités» sont +ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand +seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir quelque chose, ou à +rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se +faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une +jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de +finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre +juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout +son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple +aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. C'est un délice que la +première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des +_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce, +loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction +à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se +dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un +éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.-- +Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille +de gentillesse narquoise, d'espièglerie élégante et fine, qui n'oublie +rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. +On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un +enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant. + +Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté bien des +hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été miraculeux dans l'usage des +dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui eût +été de se restreindre à ces genres qui ne demandent que le talent +adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire +philosophique_ moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes +questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq +ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de l'histoire; +un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à +des contemporains sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait +pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand des +Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un +peu de mépris.--Il s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans +doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur +parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce +qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice en toutes choses. Il n'y +a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se +croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les +qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur de la pensée des +autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand +penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, +la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses +passions n'ont point eu de part. + + + +VII + +Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort, +qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand +poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour +lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand +philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart. +Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses +méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce +qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on +sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on +les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a +conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes +une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance, +lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et +fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos +pour lui, comme il était venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses +semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en +opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus +chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a +augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique, +antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie +que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est +qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est +sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.--Une révolution +littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui, +l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu +ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire, +qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant +le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était +le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps, +tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire +a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de +Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration +en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande +importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand +il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»: + + ..... on ne va pas sur Pégase monté + Avec si gros bagage à la postérité. + +Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un +pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés, +quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours +encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches! +Que de questions soulevées, et résolues!»--Il en faut rabattre. Quand +on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu +d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans +Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est +le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique +religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même, +qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,--et on les retrouve +ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui +lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans +ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très +instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très +vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui +est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque +en impose. + +Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré +d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres +devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince. +Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne +laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté +intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de +ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit +entré pour quelque chose. + +Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus +grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes +de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent +brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni +Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me +donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je +le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de +l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race, +comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui +fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de +la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous +ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus +spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est +un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude +de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit +abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un +Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des +plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est +conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est +étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être +irrespectueux, c'est un Français.--Voltaire est léger, décisif et +batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins, +et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du +charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de +métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et +charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un +Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté, +et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices: +c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès +de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas +très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont +tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce +défaut, en faveur des autres. + +Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec +peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait +fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire +Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne +retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus +étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le +prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces +élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps, +même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de +la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que +par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par +sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue +excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa +grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il +n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien +grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que +la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique +de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent +qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de +bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français; +et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment +pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités, +même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires, +de son esprit. + + + +DIDEROT + + + +I + +L'HOMME + +Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression de la société. +Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de +la petite société du XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête +allemande» de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage! +Diderot est éminemment Français, et Français du centre, Français de +Champagne ou de Bourgogne, Français de la Seine ou de la Marne. Et +il est Français de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le +parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire le grand bourgeois, riche, +somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils +d'artisan aisé, qui a fait ses études en province, qui s'est marié +pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie +à un cinquième étage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une +grande dame, impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant +bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, et qu'il soigne très, +affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les +caractères communs de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux, +sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, «se crève +de mangeaille», comme lui dit une contemporaine, vide goulûment des +bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait à +noter, raconte ces choses avec complaisance. + +Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant +trente ans un travail à rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne +trouve jamais que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses +amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour n'importe qui, +bûcheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois +coups de cognée de trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il +ne songe jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême +ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de lui sans cesse, se +mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les +affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur, +conseiller implacable et même sottement impérieux. Il ne faut pas que +Rousseau vive à la campagne: «Il n'y a que le méchant qui vive seul». +Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison +humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!» Il ne faut pas +que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il +leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève, +sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il l'accompagne à pied s'il +ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de +Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière; +sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié bien +encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple. +Leurs bons sentiments manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot l'est +à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine espièglerie +de jeunesse avec un moine à qui il extorque de l'argent sous promesse +d'entrer dans son ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se +plaît à la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des farces et +drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise société qu'il +s'épanouit de tout son coeur; il lâche devant des enfants des énormités +de propos «qui font piétiner la mère de famille», et il les répète dans +sa correspondance; il donne à sa fille des leçons de morale, à bonne +fin, mais d'une crudité extraordinaire, et, un peu inquiet, demande +ensuite à tous ses amis s'il n'a pas été un peu loin. + +Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, généreux, probe et +large en affaires, homme de famille malgré ses maîtresses, aimant son +père, sa mère, sa soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire +de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en +particulier, de son père, en des termes qui font qu'on adore, un bon +moment, son père et lui.--Moralité faible, délicatesse nulle, penchants +grossiers, vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts, +plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement dans le travail, +honnêteté, rectitude et sincérité, mais lourdeur de main dans les +relations sociales, voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du +reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le voilà avec ses +qualités et ses défauts; et voilà Denis Diderot. + +Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un de nous, très +nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui +ressemble. Nous ne songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à +l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours que, comme +il faisait à Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou. +C'est un bon compère. + +Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour cause, mais fait sa +vie, en partie double, avec ses défauts et ses qualités! D'une part +il fait l'_Encyclopédie_. C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon +employé». Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel, +travailleur admirable, écrivain lucide, sachant, du reste, faire +travailler les autres, et excellent «chef de division»; il est l'honneur +et le modèle de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce +lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du moins point +d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie +qu'il y a écrite, article par article, est fort convenable, nullement +alarmante, très orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et +s'essouffle à nous prévenir que ce n'est point sa vraie pensée que +Diderot écrit là. Il s'y montre même plein de respect pour la religion +du gouvernement. Un bon employé sait entendre avec dignité la messe +officielle. + +D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y détend. Ce sont +ses débauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous écrits +en sortant d'une très bonne table. Ce sont propos de bourgeois français +qui ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. Ils +sont une dizaine, tous de classe moyenne et de «forte race». L'un est +philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre +amateur de théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille, +l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, l'autre est +ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment, +n'a de méthode ni de clarté; tous ont une verve magnifique et une +abondance puissante; et on a rédigé leurs conversations, et ce sont les +oeuvres de Diderot. + + + +II + +SA PHILOSOPHIE + +Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et +contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être +systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable +et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez +souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste, +qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus +que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus +peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute +l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par +lui-même aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considérer +comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui, +j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie +sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manichéisme_, +sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout +plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de +Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, +la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire +naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se +font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse +de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes, +Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux +mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez, +encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie, +légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent +à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus +ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur +des reconnaissances hardies et impétueuses. + +Ses premiers ouvrages, _Essai sur le mérite et la vertu, Pensées +philosophiques_, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement, +d'heureuses trouvailles. Mais déjà la _Lettre sur les aveugles_ et la +_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera +celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur +le mérite et la vertu_ était religieux et «déiste»; les _Pensées +philosophiques_ étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être +considérées comme une esquisse de «morale indépendante»; les _Lettres_ +sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie +athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde +à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne +hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se +débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais +successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils +se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces» +s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se +faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et +toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en +son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des +recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient. + +En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet +paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768[72], et toutes sous +l'influence de la grande _loi de continuité_ de Leibniz, voyant entre +tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la +doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que +les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et +comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, +s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force +de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas +encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui +du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais +considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le +savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient +réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination; et dans +l'_Interprétation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles +Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit +énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait +déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste: +«De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour +ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, _n'en serait-il pas de +même des espèces entières?..._ Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité +avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus +dans la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce +qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a +passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il s'est +écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a +peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à +subir qui nous sont inconnus...?» + +[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).-- +Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De +la nature_ (1766); _Considérations philosophiques sur la gradation +naturelle des formes de l'être_ (1768).] + +Et plus tard, dans le _Rêve de d'Alembert_, il mettait en vive lumière, +par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles +Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une +collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait +dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et +d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...» Voyez cet essaim +d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette +branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est +composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres +et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux +entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront +plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, +l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi +indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre +cité que nous appelons plante ou animal; et cette circulation éternelle, +c'est l'univers. + +Enfin, dans le _Rêve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le +transformisme constitué, la formule définitive du transformisme: +«_Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins +produisent les organes._» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante +ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot +de Pascal sur l'hérédité[73]. Il arrive souvent que les hommes +d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore +à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui +commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression +trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail +ramènera. + +[Note 73: «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature +est première habitude.»] + +Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière +vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan +préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice, +évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement, +créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres +espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la +sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, +de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans +l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des +végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des +choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit +son esprit et la vision où son imagination se complaît.--Il est +matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation +que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de +lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le +recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui +est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un +endroit où elle n'a que faire[74]: + +[Note 74: Début du _Second entretien sur le fils naturel_.] + +Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée: + +«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de +l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses +habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au +cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler +d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents +des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au +fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute +dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de +cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et +qui l'apaise à son gré. + +«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la +source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet +de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, +il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion +s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui +part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide +jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et +permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le +tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette +chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant +lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.» + +Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car +l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. +L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature +auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la +nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se +pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la +nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de +bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après +l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant +de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à +votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô +superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers +où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion, +ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux +usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, +enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera +de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te +déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer. +Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la +route de ta vie....» + +[Note 75: _De la poésie dramatique_.--Du drame moral.] + +--C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier +philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point +est le _Supplément au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile +d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en +l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans +dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est +parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième. +Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des +tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme +naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et +il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. +Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par +_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances +extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la +misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans +pudeur[76].»--Et à la bonne heure! + +[Note 76: _Supplément au voyage de Bougainville_.] + +Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son +instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si +vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de +votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans +la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre +de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques, +civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort, +ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une +poignée de fripons se promettait de lui imposer.»--Voulez-vous, +au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses +affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»[77]. + +[Note 77: _Supplément au voyage de Bougainville_.] + +On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de +Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère +et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état +social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des +supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous +les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer +les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu +cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en +a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait +davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la +morale.--Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé +devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot, +débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé +droit de ce côté-là, avec insolence et bravade. + +Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution» +des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien +que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état +d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume +plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle +désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience +de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop +étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, +Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans +l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes +diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis +de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers, +législation dure, répression implacable, religion austère, morale, +luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il +faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On +commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme +une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a +commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce +qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes +après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache +à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas +raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour +ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste +la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant +Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on +réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont +belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le +«sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à +une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité +de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le +culte. + +Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de +l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et +presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. +Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions +méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a +raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les +animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent +que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en +conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature +est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, +ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte +dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, +respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se +porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant, +est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre +l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui +y est allé. + +N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il +n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où +il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme +d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont +gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de +l'_Encyclopédie._ Considérez toujours Diderot comme un homme qui +s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa +parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de +ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de +sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de +Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de +son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage +intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard, +plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées +profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.--Et +ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très +intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire +naturelle. + +Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en +faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute, +une _règle_ des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et +d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations +sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le +mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_, +la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive; +et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose. + +A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois +dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit +s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, +père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à +elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait, +ce serait une _règle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et +dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus fréquemment, +il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est +souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, +isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même +s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et +vertueuse. L'homme de bien _crée le devoir_, fait la loi morale. Il ne +la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un +père avec ses enfants_» et dans _Est-il bon? Est-il méchant?_ il +a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en +possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle +inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument +dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point +qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.--Un homme, +pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en +ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté +tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer +des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble +tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et +qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et +au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que, +partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui +fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle. + +C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale +de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable, +et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son +immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel +et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le _consensus_ qui +est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous +faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de +loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre, +peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse +générale, point de morale aucunement. La morale est une invention +d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel +qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou +quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement +interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, +même contre le gré de la loi civile. + +Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et +intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le +XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, +s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de +l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et +les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont +fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires, +lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme +artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social, +religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, +ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à +peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le +modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser +tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir +le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme +sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant +mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité, +ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner +tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos +décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute +pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la +reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement +réussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction +et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs +amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée +saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil +des radicaux du XVIIIe siècle. + +Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je +pense beaucoup plus à Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux +tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que +Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la légèreté, de l'étourderie, +d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes +disait que le méchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est +plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons +mouvements et d'étranges écarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on +a pu dire et qui a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?» + + + +III + +SES OEUVRES LITTÉRAIRES + +On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté qu'il n'en avait +pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près ce que je vais dire. J'en ai +le droit, parce que je ne résiste jamais à répéter un lieu commun quand +je le crois juste. + +Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. Il a, nous +l'avons vu, une certaine imagination dans les idées, une certaine +imagination philosophique. Le _Rêve de d'Alembert_ est une sorte +de poème matérialiste, non sans beauté, non sans beautés surtout. +L'imagination littéraire est autre chose. Elle consiste à créer des +âmes, ou à inventer des événements. Elle est faite d'une puissance +singulière à sortir de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre +âme, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. C'est une +aptitude particulière et innée que rien ne remplace. L'observation y +aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le détachement facile +y aide, mais ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait +pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation +pénétrante et patiente. Il avait le détachement et la sympathie; mais +cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un +caractère, fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais +raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggéré à +l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a tracé des silhouettes, et +raconté des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de +genre. + +Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme +personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement +et fortement que Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait +voir, qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous +le connaissez, rond, à fleur de tête, interrogateur, tout en dehors, +tout jeté en avant, curieux, avide et qui semble se précipiter sur +les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aimé à +regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le +fiacre où il roulait la moitié de sa journée, il revoyait la figure, +l'attitude, le geste, la scène; puis, devant son papier, il revoyait +encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant. + +Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des +historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les +fait entrer dans un récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce +sont les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il a bien +vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. Et dans chacune de +ses histoires, après des préparations quelquefois longues, qui sont des +hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans +nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; cette femme suppliante +aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui +part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers cette +femme impérieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues. +Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de +physionomie, les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé +dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de +son talent, qui est très grand et très Original. + +[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.] + +[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.] + +Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, il écrit la +_Religieuse_, où l'ennui le dispute au dégoût; il écrit les parties +d'invention de _Jacques le Fataliste_, à savoir l'histoire proprement +dite de Jacques et de son maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a +plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a à un haut degré) +que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du +style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond +est singulièrement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de +caractères, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la +vérité, et c'est toujours à _Jacques le Fataliste_ que je songe, il +produit une illusion agréable, ce qui est encore du talent: il mêle, +suspend, ramène, entrecroise et entrelace cinq ou six récits différents, +chacun peu intéressant en lui-même, de manière à toujours faire croire +que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre est plus +intéressant que celui qu'il fait; et il y a là comme un chatouillement +de curiosité, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de +foisonnement copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper, +jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours, +en se mêlant, se quittant et courant les uns après les autres. Il y a là +un peu de diversité d'accent; car Diderot était l'homme des digressions, +des échappées, et des parenthèses plus longues que les phrases; mais il +y a un peu de procédé aussi et d'attitude; et surtout il y a plus +de verve de conteur que d'imagination de créateur, ou, pour parler +simplement, de romancier. + +Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout à +l'heure qu'il réussit à peu près à faire une grâce, n'en révèle pas +moins une singulière pauvreté de fond. Où la composition est absente, +mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention même +qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouvé +ou une forte idée à vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et +puissant, qui vous obsède. _Gil Blas_ est composé, quoi qu'on puisse +dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son +unité. _Candide_ est composé. Il gravite autour d'une _idée_ dont on +sent toujours la présence, et qui de temps à autre, fréquemment, ramène +à elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_ +ni les _Bijoux_ ne sont composés, parce que Diderot, demi-artiste, +demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est +ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre, +souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, complet et +vraiment vivant, ni autour d'une idée importante et considérable. + +Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui descende +profondément dans la mémoire, parmi toutes les improvisations +prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. Là encore c'est +l'oeil qui a guidé la main. Le neveu de Rameau est un personnage réel +que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir de curiosité. Il +l'a aimé du regard avec passion. Mais cette fois le personnage était +si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en +particulier qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès inouï +et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot a tant aimé à le +regarder, qu'il en a oublié d'être distrait, qu'il en a oublié +les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions à +l'interlocuteur imaginaire, et les réponses de celui-ci et les répliques +à ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur son héros; +qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce +qu'il n'a jamais, la soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est +enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un +personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude +de Saint-Simon.--Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement +dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de génie.--Sauf +cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et +diffus, ou un _novelliste_ à qui manque ce qui est le charme même de la +nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu +de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, +mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son +existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne réfléchit, le livre +fermé, sur une pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste +qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scène presque +inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lâchaient +point leur proie; et c'est ce que je me plais à répéter. + +Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où il a le moins +réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, pour y entrer, pour s'y +reconnaître, pour y avoir l'emploi de ses qualités. Et d'abord remarquez +qu'il a beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un grand +raisonneur en questions théâtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et +la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doué pour +être d'une part un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être +capable d'oublier toute théorie quand il prend sa plume de théâtre, +condition nécessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare. +D'ordinaire, des théories familières et chères au critique, les unes +s'évanouissent et lui échappent, dont il faut le féliciter, quand +il conçoit une pièce de théâtre; mais quelques-unes restent, celles +auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de +créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est pas chose plus +grave, que la théorie reste parce que l'imagination n'est pas venue. +Ceci est le cas de Diderot. + +Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; d'idées vagues, +obscurcies encore par ce verbiage incohérent et fumeux, qui lui est +naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce +chaos, où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que +je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables. + +Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le monde; car, d'âge +en âge, le naturel de l'époque précédente paraît le pire conventionnel +à celle qui vient; et cela est nécessaire, parce que, seulement pour +se maintenir au même degré de conventionnel, il faut réagir contre le +conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le +pur procédé en deux générations.--Il voulait donc plus de naturel, ce +qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins +de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage +entre à la Comédie française; il ne comprend rien à des gens qui parlent +un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes répliquent par une +réponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent +cérémonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue +ne comprendrait rien, non plus, à une femme toute blanche d'un blanc de +céruse, qui garde une immobilité absolue et qui ne cligne pas des +yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à des +personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir +que d'un côté et même à une certaine place précise; que l'art est +précisément l'art, et reste l'art, en se séparant franchement de la +nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement +_une certaine ressemblance_, à l'exclusion des autres, et qu'on frémit +à imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la révérence et +qui, par un mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers; +que, précisément parce que le théâtre, le plus complexe des arts, donne, +non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de +la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le +trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même de l'art, +qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vérités ou de +contre-réalités salutaires, préservatrices, artistiques pour tout dire; +et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude +noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux +parlant et marchant devant les Français de 1750, sont justement de +ces contre-réalités qui ne constituent point l'art, mais en sont les +_conditions_ nécessaires. + +Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant, +d'introduire un peu de réalité nouvelle, c'est-à-dire, pour beaucoup +mieux parler, de modifier par un souci de la réalité le conventionnel de +l'âge précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir dans le même +se continuant, s'imitant et se répétant; j'en suis d'avis, et j'ai pris +soin de le dire, et je félicite Diderot, sinon de sa théorie, du moins +de sa préoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a +gardé. + +[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des +valets et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets +et servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est +bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.] + +Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. En cela il +était dans la tradition du théâtre français et surtout de la critique +dramatique française. Sur ce point, l'indépendant Diderot est d'accord +avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel et +avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle au XIXe, de théoricien +dramatique qui n'ait vivement insisté sur la nécessité de moraliser le +théâtre, et de moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe siècle +ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était mêlé de bon et +de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un côté, l'idée de +remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes; +d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la +direction morale, qui autrefois venait de la religion, commençant à +languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guère +que la littérature qui pût recueillir ou essayer de prendre cette +succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis +de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant +accoutumé d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que +le drame fût non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte +de soutenance de thèse. «J'ai toujours pensé qu'on discuterait un jour +au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire +à la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen +(le théâtre) si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de +préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!» + +Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le théâtre en substituant +la peinture des _conditions_ à la peinture des _caractères._ Entendez +par «condition» l'état où est un homme dans la famille: on est «un +père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: on est magistrat, on +est soldat, etc. + +La critique s'est trop exercée sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas +méprisable. Ce qu'il y avait de suranné dans l'ancienne conception des +«caractères» au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus +des abstractions. On étudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_ +contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui +strictement ne fût que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme +en soi, et encore réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre +compte tenu des impressions que ses entours ont dû faire sur lui et de +l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, voilà ce que les dramatistes +prétendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils +n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue française dont +ils faisaient méthodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme +peut être né contradicteur, et, partant, être cela; mais qu'il est bien +plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions +exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père +depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix +ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres +termes, le caractère acquis remplace le caractère inné.--J'ai la +prétention, dont je m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup +plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir. + +Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à la «comédie de +caractères» un chemin nouveau que ce sera à elle d'éprouver. Mais +Diderot a peut-être tort de croire qu'il faille _substituer_ purement +et simplement les conditions aux caractères, comme si les conditions +étaient tout, et les caractères si peu que rien. Notez d'abord que les +conditions sont: ou des effets du caractère,--ou des forces en lutte +contre le caractère,--et autant que dans les deux cas il faut +s'inquiéter du caractère autant que de la condition. Je suis époux et +père parce que j'étais _né_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous +croyez et prétendez étudier ma condition, c'est mon caractère que +vous étudiez, et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun +renouvellement de l'art.--Ou bien je suis époux et père, par suite de +circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas né pour cela; et alors +le drame sera très probablement la lutte entre mon caractère et ma +condition, entre mon caractère inné et mon caractère acquis, dont +les forces commencent à se montrer; auquel cas il faut bien que vous +connaissiez mon caractère autant que ma condition; et la pire erreur +serait de ne vouloir connaître et peindre que cette dernière, puisque +par cette omission ou négligence, c'est le drame même qui disparaîtrait. + +De plus, à considérer les conditions comme de véritables caractères, +tant on suppose qu'elles ont pétri, modelé et sculpté l'homme qu'elles +ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractères +d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères +innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne +humaine plutôt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des +modifications de caractère, et non des caractères.--Dès lors, autant +elles sont intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont +modifié, autant elles sont comme vides et comme sans support, présentées +sans ce caractère et abstraites de lui.--Et de là cette conséquence +curieuse: loin que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait +à donner des abstractions pour des caractères, voilà qu'il y tombe plus +qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procède exactement de même. +Eux nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui nous donne pour +tout un homme, une habitude prise, ou un préjugé, ou une mine. Peindre +l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge +d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est +abstraire; mais écrire le _Père de famille_ c'est abstraire encore. Ce +qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculté +maîtresse, modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa +condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que +font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par +exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _père de famille_ qu'il faut +écrire, mais l'avare père de famille, et c'est précisément ce qu'a fait +Molière quand il a créé Harpagon.--D'où il suit qu'au lieu de faire un +pas en avant, Diderot en faisait un en arrière sur ceux qui, tout en +procédant par «caractère», d'instinct n'en montraient pas moins l'homme +concret et complet, en présentant ce caractère dans le cadre que la +«condition» lui faisait, avec l'appoint que la «condition» y ajoutait, +dans le jeu, enfin, et le branle où la «condition» ne pouvait manquer de +le mettre. + +Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir +une partie de la vérité, et celle justement que les contemporains +n'aperçoivent pas, c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour +abstraction, il valait mieux pencher vers celles où l'on ne songeait +pas, que rester dans celles où l'on s'obstinait. La théorie de Diderot +avait donc et de la justesse et surtout de la portée. + +Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la +pensée de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa +doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais +moraliste, médiocre et même à peu près nul comme psychologue, il +ne devait guère voir dans l'homme que des instincts innés qui se +développent, grandissent, et se font leur voie; «naturaliste» et grand +adorateur des forces matérielles, il devait voir l'homme plutôt comme +engagé dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument +asservi par elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que +comme une cause, et comme une résultante que comme une force, et dès +lors c'était l'homme déterminé et «conditionné», c'était l'homme +tellement modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, et en +dernière analyse exactement défini par elle, qu'il devait s'imaginer, et +par conséquent croire qu'il fallait peindre. + +De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de la théorie à +la pratique, n'en a guère retenu qu'une, c'est à savoir l'idée qu'il +fallait moraliser sur la scène. Il a peu rencontré et même peu cherché +ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des caractères, +il n'a pas davantage peint véritablement des «conditions». Le _naturel_ +de Diderot s'est réduit à éviter le discours suivi et à mettre souvent +_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il +pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu +que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulées comme, dans +Balzac, étaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces +déclamations qui dépassent les limites légitimes et traditionnelles du +ridicule, et je n'y insisterai pas davantage. + +Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce théâtre de Diderot de +la façon la plus indiscrète et aussi la plus désobligeante. On voit bien +pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur +cette doctrine de la moralisation par le théâtre. Elle n'était pas +nouvelle; mais par la manière dont Diderot prétendait l'appliquer elle +avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et +dogmatise de deux façons, par la _maxime_, comme au XVIe siècle, et par +les conclusions, par les tendances que comportent et que suggèrent les +dénouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de +belles leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le théâtre +de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle dans le théâtre de +Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et +tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. Sa comédie nouvelle +n'est qu'une «comédie ancienne» où il n'y aurait que des parabases. + +Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but +poursuivi. Le propos délibéré de mettre une doctrine morale en lumière +est, d'expérience faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il y en a +d'autres) de ne point réussir en une oeuvre littéraire. On n'a jamais +vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont +concluantes.--Peut-être cela tient-il tout simplement à ce qu'il en est +tout de même dans la vie réelle. L'acte moral est toujours chose louable +et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa +vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant, +pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerté, qu'il +n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-même, qu'il ait un +certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que +d'une leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien plutôt +qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en +littérature. Nous aimons tirer la leçon morale des faits qu'on nous met +sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse. + +Voilà une des raisons pour lesquelles le _Père de Famille_ et le _Fils +naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres +raisons. Deux choses manquent essentiellement à Diderot, qui ne laissent +pas d'être importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des +hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue. +Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, parce que chaque +homme lui était une cible d'éloquence. Toute personne qui entrait +chez lui était immédiatement roulée dans le flot bouillonnant de son +discours. Un torrent est médiocre observateur et mauvais miroir.--Et il +ignorait l'art du dialogue pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête. +Les dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot sont pleins +de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont +des monologues animés. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec +lui-même. Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; mais +il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux seuls toute une +discussion. «Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me répond.... +Tout beau! dira quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces +gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, n'ont jamais eu +ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses +dialogues. Il dit quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir +souvent avec soi: voilà les moyens de se former au dialogue.» Le second +ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqué toute sa vie; le premier est le +vrai, et Diderot ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout son +temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot +qu'on entend. A peine déguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupé par +des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait +à mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru +que le dialogue consistait à mettre beaucoup de _tirets_ dans une +dissertation. + +Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. C'est celle où il +ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, et où il a peint le seul +caractère qu'il connût un peu, à savoir le sien. C'est _Est-il bon? +Est-il méchant?_--Dans _Est-il bon?_ point de prétention moralisante; +point de «condition», et au contraire, un caractère qui n'est modifié +par aucune condition particulière; et enfin le défaut ordinaire de +Diderot devient ici presque une qualité, puisque ce défaut consistait à +ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-même qu'il +s'établit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a à dire, sur +la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les +longueurs; et que cette comédie ne peut être mise à la scène, et je le +crois; mais le personnage central est singulièrement vivant et d'un bien +puissant relief. Ce Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux +et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet homme de moralité +douteuse et de générosité toujours en éveil, qui poursuit et atteint des +buts excellents par des moyens à mériter d'être pendu, et dont la bonté +s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, naturelle à tout +homme, se divertit sous cape du moyen employé; cela est original, +piquant, inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme le titre, qui +résume très bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y +a bien en chacun de nous tous un être qui voudrait avoir la joie de +conscience des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification +bien combinée et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel, +cet homme-là; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratégies si +suspectes qu'il ne risque pas d'être fade. + +L'étrangeté même de la composition de cette comédie n'est pas pour me +déplaire, au moins à la lire. C'est une comédie faite comme _Jacques le +Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent. +Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite déconcertant +et désespérant, si le principal personnage ne formait centre, et ne +ramenait assez clairement tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq +ou six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. Elles lui +reviennent et lui retombent sur les bras tour à tour: «Ah! voici +l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la +pousser où il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci, +cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me +mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui +jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup +vaille! Et à l'affaire Bertrand!...»--Autant de dextérité qu'il y a, du +reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais, +discrètement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il méchant?_ +serait une chose très distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très +originale. + + + +IV + +DIDEROT CRITIQUE D'ART. + +Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement sa conversation, +et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le +_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familière_. +Il n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il avait cette +demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste à être transporté de ce +qu'on voit, à décrire avec ravissement ce qu'on a vu et à y ajouter +quelque chose. Diderot est incapable de créer, mais il est très capable +de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir saisi ses yeux, +saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une +ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un +spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et replace, imagine +des détails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire, +inférieure, mais précieuse encore, et que tant s'en faut que tout +le monde ait, qui retient, achève, et recompose. Les _Lettres à +mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement +contées, de scènes joliment décrites, de croquis, de silhouettes et +d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère +au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit +dans une sorte de lumière chaude et dans une atmosphère qui vibre et +paraît vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; +le tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la sensation +de plénitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de +Crébillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux +que je ne pourrais l'exprimer. + +Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette imagination _à la +suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitié de son office, +mais vive encore et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt +un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il +a regardés; c'était encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont très +souvent admirables. Il décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé +ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spéciale +que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des +couleurs, s'est comme vidé, l'imagination excitée se donne carrière. +Elle reprend la matière que le peintre lui a fournie et la dispose d'une +autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées avec infiniment de +souplesse, de vivacité et de bonne grâce: puis elle s'émancipe encore, +dépasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait +par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu contenue encore, qui +est charmante. Ces échappées de fantaisie sont plus agréables ici, et +moins inquiétantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront +pas trop loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne peut +s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, toujours un peu, +et, partant, un peu maîtrisées par le souvenir de l'oeuvre qui les a +inspirées. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans +ses périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa +verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton. + +Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique artistique de +Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute +littéraire. Variations d'un lettré à propos de tableaux.--Il est un peu +vrai. Et c'est ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le +fond même de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce +n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le théâtre +des idées de peintre, et sur la peinture des idées de littérateur. Il +a voulu au théâtre des _tableaux_ et sur les toiles des scènes de +cinquième acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux yeux et pour une +peinture qui parlât aux coeurs; et quand on est méchant, on dit qu'il a +été bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre. +Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne +faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les séparer jusqu'à +mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frères. A les +confondre, il est vrai qu'on leur fait parler à tous une langue de +Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, de nature ou par effort, +entièrement étranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne +connaître que le métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit +pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, même pour +son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas +faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine +dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le +critique ne doit pas se tromper d'émotion, et transporter devant les +toiles l'état d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers où +Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion, +peut-être risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en +arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, à ne savoir +d'une pièce que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que +tel ton est juste et tel douteux. + +Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce qu'a été Diderot, et +c'est le «métier» aussi bien au théâtre qu'au salon qu'il a peu connu; +mais ses impressions générales sont justes, et il ne s'est trompé ni sur +Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si +littéraire, c'est que la peinture de son temps est bien littéraire +aussi. Il a affaire à des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même +souvent: _Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité_; +--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amènent +l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cédant pour +un temps à la Nécessité_;--_L'Etude qui veut arrêter le Temps_;--_La +Justice que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit_. «Je +défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; les peintres +du temps de Diderot avaient l'intrépidité de traiter ces sujets-là +avec leur pinceau. Ils étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient +pathétiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y +songe bien, ce qui doit étonner ce n'est point du tout que Diderot +ait été littéraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a été +modérément. Et c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que +je serais tenté de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence +prédominante et funeste du «point de vue littéraire». + +Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sûr, +d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, et voilà deux points +qui ne sont pas si peu de chose. Partout où nous pouvons contrôler la +critique de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées, +nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations +est entièrement juste, et affiné; et que pour savoir d'où vient la +lumière, où elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en +doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, il est peu +d'oeil plus savant et plus exercé que le sien. + +Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, moitié du littérateur +(et qui sont nécessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passé +maître? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste +choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un écrit, compose, ou +recompose, admirablement un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut +l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui +saute aux yeux d'abord. Et quand il défait un tableau pour le refaire, +on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du +moins que celui qu'il critique a bien les défauts de composition qu'il +relève. + +Et de même, le moment précis de l'action qui est celui que le peintre +doit saisir comme comportant le plus de clarté, le plus de beauté des +figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est +souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout +le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sûre du «moment» du +peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir +une action se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter +juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour indiquer le +commencement d'où elle vient et suggérer la fin où elle va, et pour être +belle en soi, et pour être pleine de sens dans la plus grande clarté. +«Chardin, La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent +point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais presque le seul de +ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme +elles étaient ordonnées dans ma tête.»--Je le crois fort, et cela va +beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même du littérateur +né pour sentir l'art. Un critique d'art doit être un peintre à qui ne +manque que le métier. C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot. + +--Mais le métier lui-même, la technique, pour parler plus noblement, est +partie essentielle de l'art à ce point que n'en pas rendre compte c'est +causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il +faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beauté +propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et +minutieusement goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à fond la +technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers +pour savoir quel est le secret de la beauté d'un vers de Lamartine +ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté +d'_expression_ qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits pour +éveiller dans les âmes certaines sensations générales, un peu confuses, +il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont, +aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M. +Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont +un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le même fait chacun +en sa langue devant un homme qui ne sait que le français. Le Français ne +les comprend pas; mais à leur mimique il entend très bien que la chose +racontée est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il +ne perd nullement son temps à les entendre et regarder. Très sensible +même, femme, enfant, ou méridional, il pourra même rire, pleurer ou +sourire à leur récit. Voilà ce que la foule entend aux choses des arts. +Chaque art a sa _langue_ particulière, tous ont un _langage_ commun. + +[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.] + +Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel service pourra-t-il +rendre au Français qui écoute? Prétendre le faire entrer dans le talent +de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point +songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait +qu'il commençât par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler +l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel +mot plus nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence du +récit, donner une idée générale, confuse encore, sans doute, mais déjà +plus saisissable du fait raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce +que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans +la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, dans le domaine de +l'expression, et il donne, par quelques vues discrètes sur la technique, +un peu plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression +générale qui affectait la foule. + +Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui écrit au XIXe siècle +pour un public plus familier déjà aux choses de peinture, un peu plus +d'interprétation technique, quelques leçons de langue poussées un peu +plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction brillante du +sentiment général du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et +nos critiques modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire, +de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces limites.--Un critique d'art +sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en décrivant +un tableau, pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la +critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement +qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maître incontesté de +la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et +éloquent initiateur. + + + +V + +L'ÉCRIVAIN. + +Diderot est grand écrivain par rencontre et comme par boutade, et il +trouve une belle page comme il trouve une grande idée, avec je ne sais +quelle complicité du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent +un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est pas un homme, dit La Bruyère; +ce sont plusieurs.» Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.--Il y +a l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles de +l'Encyclopédie.--Il y a l'écrivain dur et obscur qui expose une théorie +philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rhéteur fieffé qui a +donné à Rousseau le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son +tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, au cours d'une +exposition très calme ou d'une lettre très tranquille, s'échappe en +apostrophes et prosopopées qu'on sent parfaitement factices. Le voilà +qui écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie.... +Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en +être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que mon amie me +restât. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je +m'en épuiserais pour l'en rassasier.»--Ceci pour s'excuser auprès de +Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette amie même, +à Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage +en Russie, à la même date, avec la plus parfaite tranquillité. Et il y +a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, d'une prompte et vive +saillie, qui jette une scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un +tel mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle perfection +de forme, qu'on ne songe plus à la forme, qu'on ne s'en aperçoit plus, +qu'on croit voir, sentir et penser soi-même, que l'intermédiaire entre +vous et la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, a +disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. C'est en cela que +Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Mérimée +souvent, sont des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de pages +où l'on est tout étonné de le trouver de cette famille. + +Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète. +Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il +descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite +immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout périt: il n'y a que +le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.»--Il trouve le +symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination, +et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse dont le +retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire ses ondes sonores: +«Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui +le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais ni +gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et +babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur +tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie +prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, +inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence +son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et +les ténèbres de la nuit.»--Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver +dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensée, un sentiment et une +«strophe» de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi +qu'en_ ait dit Buffon: le style est la mélodie intérieure de notre +pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est +inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, multiple, versatile, +girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le +quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, +quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non +surveillé, non châtié, non corrigé, son style d'improvisateur, comme +sa pensée, est capable de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, +de gaucheries, de grâces, de vivacités aisées et brillantes, parfois +d'échappées subites vers les hauteurs, et même de sérénités imposantes. + + + +VI + +Quelques intuitions de génie, quelques récits plein de verve, quelques +silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlées +d'obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, +énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé +Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, ni comme système philosophique, +ni comme oeuvre d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par +son infatigable activité, par ses qualités estimables, et presque +inestimables, de caractère et de bon coeur, il a tenu une très grande +place en son temps; il a été le lien entre les esprits et les caractères +les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre, +et personne plus que lui n'était né directeur de journal. Il ne lui a +manqué qu'un vrai et grand génie, ou peut-être seulement de la suite +dans les idées, pour mener son siècle, que personne n'a mené, comme il +est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.--Il l'a rempli d'un +grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remué. Il a vécu dans +cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément naturel. +Il a fort agrandi le calme atelier de son père, et fabriqué beaucoup +plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier +que le travail grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires +racontées, les discussions et la rhétorique. De pensée calme, de +réflexions, de méditation, de contemplation, au milieu de tout cela, +aussi peu que rien. Vrai Français des classes moyennes, sans esprit, +sans distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, de +facilité au travail et à la parole, avec un idéal peu élevé, peu de +scrupules de moralité, et un très bon coeur. Il s'est laissé aller à +cette nature, si mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et +de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, comme de +réflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment +seulement, de notre infirmité, de notre misère, et de notre puissance à +nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, on ne peut être +qu'une force de la nature très intéressante. Il l'a été. Ce n'est pas +peu. + +Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu dans son temps et très +en lumière comme remueur d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme +artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses écrits +les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis +les uns après les autres, à de longs intervalles, quelques-uns tout +récemment, des bibliothèques particulières ou des armoires à manuscrits +les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation ç'a été un +étonnement et une joie littéraire. On le croyait toujours la veille +beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration à son égard +ont été renouvelées et rajeunies périodiquement comme par son bon ami le +hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte +de dévotion littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec soin +autour de son monument. + +Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire, +s'est fort échauffée aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siècle, +beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus +scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée +au service de la «saine philosophie». Cela n'a pas laissé de grossir sa +cour. + +Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes +trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes +de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité +d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent, +et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe; +romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art +d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare +et supérieure; écrivain inégal, dont quelques pages sont des +chefs-d'oeuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage +intarissable mêlé de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est +décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente +quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siècle s'appliquant enfin +franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut être sans le +vouloir; à la société, à la religion, à la morale; ne laissant debout +que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la +communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous +forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un +autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire, +plus que Rousseau, la revanche de la «nature» contre ce que les hommes +ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. +L'obéissance et l'adhésion complaisante à l'instinct naturel, c'est son +fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le +comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en +est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier l'instinct +individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions +vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus +impérieux de notre nature. + + + +JEAN-JACQUES ROUSSEAU + + + +I + +SON CARACTÈRE + +Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin +1712. Sa vie jusqu'à la quarantième année, et même toute sa vie, fut un +roman. Déclassé dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, depuis +les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et +industriel forain, presque secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, +favori soudoyé de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu +voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, infiniment sensible aux +beautés naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition, +n'écrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur, +toujours regardant avec délices le ciel, les verdures et les eaux, +ou caressant avec extase un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva +jusqu'à l'âge mûr.--C'est la vie de jeunesse et l'éducation d'un _Gil +Blas_ sensible, imaginatif et passionné. Il pouvait en sortir un «neveu +de Rameau» de la pire espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non +point un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, qui n'existait +pas, mais le fond sensible. Rousseau avait très bon coeur. Faible, +et sans aucune espèce d'énergie morale, il était bon, compatissant, +charitable, et, très réellement et non pas seulement en phrases, +«fraternel».--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier +trait. Rousseau est un candide. Son cynisme même, quand il n'est pas +une forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. Le premier +mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontané d'élan vers +autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commencé par +adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté lamentable, +honorable et touchante. Les grandes amitiés qu'il a fait naître, +et qu'il n'a pas toujours réussi à lasser, lui vinrent de là; les +affections posthumes qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs se +sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à l'apprivoiser, à le +ramener, à le garder.» Il a donné, il donnera toujours cette illusion, +parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien +douceur et naïve tendresse. + +Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui est très dangereux, +lorsque manque le correctif de l'humilité. Sans vraie religion, sans +instinct moral primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante, +d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie vient du bon sens très +puissamment aidé par l'éducation religieuse ou au moins morale. Rousseau +n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le +meilleur des hommes, et s'il était bonté de tout son coeur, il était +orgueil des pieds à la tête. Il l'était avec candeur, avec passion, et +avec exaltation, comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries +de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à presser l'humanité +entière sur son coeur, et, aussi, il songeait à lui, avec des transports +de complaisance, à sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement +et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait un piédestal, que +plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il +prendra des attitudes. + +Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et une imagination +romanesque que tout a contribué à entretenir et que rien n'a contenu. Le +roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à +quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et dans tout son être, +l'a marqué profondément, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune +chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, +jusqu'à quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de l'âge mûr, et +de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, comme dans l'âge mûr il y a +toujours en nous des retours de l'être antérieur, souvent, même en sa +maturité, il commençait par voir une chose nouvelle en jeune homme, +et en était ravi; puis, très vite et brusquement, il la voyait en +vieillard, et en frémissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu +tendre, le rêve s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le +contour et changé la couleur des choses. + +Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était quand il rencontra +la société humaine. Jusqu'à quarante ans, il ne l'avait pas habitée. Le +vagabondage produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur voit +plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connaît l'homme; +car à changer sans cesse on ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau +avait eu des aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela avoir +acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant ses yeux, et l'avait +infiniment amusé; mais il ne le connaissait point. Du contact du +Rousseau que nous connaissons avec la société, et du froissement +terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante ans, celui +qui a pensé et qui a écrit. + +Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des champs, des bois, des +marches à pied, des rêveries, des amours faciles, et d'une imagination +puissante et charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce +qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une compagne +stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais +avec certitude, c'est que c'est à elle que toutes les fautes graves de +Rousseau doivent être imputées;--c'était La Fontaine moins léger et déjà +hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même âge, même éducation +provinciale et champêtre, même candeur, même tendresse caressante, +même imagination romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, et, +remarquez-le, même absence de manuscrits jusqu'à quarante ans.--Il fut +accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et +il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas averti. Ces +grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naïveté, et sa +bonté, et son orgueil aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs +et simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter qu'elle ne +pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins +les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de +plus simple? Mais courir au château de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay +s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait pas songé à cette +contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, à peu près, l'ordre de +suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et +onéreux, toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait pas +prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, maladroit +par conséquent, tergiversant, non sans une certaine duplicité, comme il +arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient à se +faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers contacts avec le +monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas, +mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une héroïne de +l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand +une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront +compromis tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et des +lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières écoles.--Serrer +sur son coeur toute la troupe encyclopédique, et croire que ces gens +de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son +affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans +l'école et la discipline dans le rang, et qu'ils sont très durs pour +qui vit et pense d'une façon indépendante: voilà une de ses premières +expériences. + +L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint très vite +à détester cette société humaine pour laquelle, je ne dirai point il +n'était pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il était +fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et à laquelle +quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un misanthrope +de naissance n'eût pas souffert des petites misères sociales; un homme +candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel +qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de +l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.--Ajoutez sa maladie, qui +était de celles qui développent l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez +son intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en +convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en +délivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'était un mystère +pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien +autre chose que la manie des persécutions et la folie des grandeurs, +affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une +l'autre; et voilà le dernier état moral de Rousseau. + +N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, à travers toutes +les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le goût de +Rousseau pour les amitiés mondaines, et les protecteurs et les +bienfaiteurs, persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; que, +jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances affreuses et +adorées dont il fut toujours dégoûté et toujours épris; que le passage +continuel d'un transport de confiance à un accès de désenchantement et +de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle machine, et l'inclinait +de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce +qu'il y a d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages de ce +singulier philosophe n'aura plus rien qui vous étonne. + +Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est plus rare, ne +sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses +ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est +l'_Inégalité_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le +roman de l'éducation, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et +c'est la _Nouvelle Héloïse_; le roman de sa propre vie, et c'est les +_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier, +tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa +tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, de vertu facile et +d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en +guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal +accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, +d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la +refaire;--d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique, +un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein +d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie. + + + +II + +LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ». + +Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inégalité parmi les hommes_. +Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On +en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le +crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi. +C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru +n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par +en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans +la _Nouvelle Héloïse_, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé +d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son +coeur, que Rousseau mettra en scène. La _Nouvelle Héloïse_ est le rêve +d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à +regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. _Et +pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien +connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes +méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque +forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle +de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même. +«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est +son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son +orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler. + +Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il +devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?--Ici intervient la +réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système. +Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne +ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile +et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les +trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes. +Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout +entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en +suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est +le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées; +elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en +état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état +de nature a dû exister.--Il a existé.--Il faut le retrouver, et y +retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce +n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille +ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une +erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne +qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à +l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais +rêve d'une nuit de l'humanité.» + +C'était une idée toute nouvelle,--très vieille aussi; nouvelle forme +d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis +primitif, et de la _chute_. L'homme est né bon et heureux. La nature ne +pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir +de son état. Il s'est perdu, il est _tombé_. Son effort, désormais, +est éternellement à se relever et à revenir.--Cette idée, presque +instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le +sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de +l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion +que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société, +le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu +de sécurité pour la faiblesse).--L'idée rationnelle qui est au fond de +cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. +Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a +attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une +éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour +chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons +l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu +au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle +coi? + +Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il +rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que +je serais très porté à croire--l'idée théologique de la chute. Il voyait +l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par +une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon... +s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il +reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera +Rousseau lui-même. + +Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le +croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa +transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a +faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur +les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le +_Discours sur l'Inégalité_, et presque enfantin, n'en est pas moins +un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en +société; il n'a pas été moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser. +«L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance, +innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur +humain. + +L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur +comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une +sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que +l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie +naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle +de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet +à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de +reprendre haleine.--Il est très vrai; mais l'état social développe, ou +plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui +lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la +simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure +et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la +sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.--De +même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse +humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les +premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux +sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts, +locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque +chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les +lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi +conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement +deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables +tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient +_la civilisation_, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal +reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des +efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et +toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme +éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan +toujours plus disproportionné à ses forces.--Il y a là une immense +méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière. + +Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens, +non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par +ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne +faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à +l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de +lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point +seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état +seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les +précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais +plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris +de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris +des vanités et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est à ce +troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le +second, et même sur le premier. + +C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son +siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un +progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit +capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais +dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé, +et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue +perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, +comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il +croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable +de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec +redoublement de foi et un raffinement de certitude. + +Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de +dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour, +et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est +bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde +de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe +encore si vraiment elle n'était que dans le _Discours sur les lettres +et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inégalité_. Mais elle est +reprise et résumée magistralement (après l'_Emile_) dans la _Lettre +à Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie +formellement le lecteur au discours sur l'_Inégalité_, dont il affirme +que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les +ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme +comme le fondement et le centre. + +Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à +prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on +connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits». +Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure +invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et +partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus +tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le +mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce +prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est +que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de +nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas +nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y +pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme +à un retour et à une restauration est mettre au principe de +l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons +des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles, +c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent +qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le +poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du +reste très intéressante, de romancier. Le _Discours sur l'Inégalité_, +l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de +verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une +histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la +sociologie. + +Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de +l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très +bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine +y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir. +L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme +primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout +un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme +complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal +entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est +peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est +celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_ +social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son +minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au +clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la +tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les +hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe, +vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une +demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible, +reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son +état de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le +_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit +autre chose que ce qu'il vient de dire. + + + +III + +LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.» + +Il l'a professé et proclamé dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une +éloquence spécieuse et entraînante qui est d'un grand maître. D'un coup +d'oeil sûr de polémiste, qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la +place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si la littérature +est l'expression suprême de la civilisation, le théâtre est l'expression +extrême et comme aiguë de la littérature et de l'état littéraire. Là le +dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas +d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-même. Il fait une +oeuvre d'art, et il la joue. Il conçoit une statue, il la crée; et cette +statue c'est lui-même, sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il +conçoit un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement, +il fait semblant de le vivre, entre deux décors.--Arrivé là, l'homme est +aussi loin de l'état de nature, si l'état de nature existe, qu'il est +possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême +amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau ce doit être +l'extrême dégradation. + +De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le +théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs +en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état +violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline +les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels +dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à +nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était. +Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois +par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société +de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la +génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée +maîtresse de la _Lettre sur les spectacles_. + +Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, son idée ici est +bien contestable.--Ce ne serait point «école de mauvaises moeurs» qu'il +devrait dire, mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa +pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre doit habituer les +hommes, grâce à l'instinct d'imitation, à exprimer des sentiments +qu'ils n'éprouvent point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite +le théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et une sorte +d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste à savoir précisément si +les moeurs factices que le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, +à passer, comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par +l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet ce fond.--C'est +ce qu'il est très difficile de prouver. Le théâtre présente au public +des moeurs figurées de telle sorte qu'elles puissent être comprises +aisément d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées par eux. +Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, que les hommes assemblés +n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion +pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les hommes assemblés ne +peuvent aisément comprendre que des moeurs moyennes. L'énormité des +crimes et l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne nous +doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour être vite saisis par +nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent, +cela va de soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux, +communs à un très grand nombre, à un nombre immense d'individus. Cela +est une nécessité, une condition même de l'art dramatique, une manière +d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier but, qui est, sans +doute, d'être compris sur-le-champ.--Dès lors c'est une _moyenne_ des +moeurs que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il est vrai +que les moeurs qu'il représente, il nous les communique peu à peu, il +s'ensuivrait qu'il ne déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais +qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant +des moeurs factices imitées de moeurs moyennes, il nous inclinerait à +avoir les moeurs de tout le monde. + +Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le +théâtre fait comme la société; seulement ni le théâtre ni la société ne +dépravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot, +le fait ressembler davantage à son semblable en l'en rapprochant. C'est +l'originalité, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la société +détruit dans l'humanité à user, pour ainsi dire, les hommes les uns +contre les autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le +théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, à la +longue, fait périr.--Et il resterait à examiner si ce nivellement de +l'humanité n'est point, justement, une décadence, si mieux vaudrait, ou +moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et +si les chances seraient que celles-là l'emportassent, ou celles-ci. Mais +ce n'est point dans cet ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je +n'ai point à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau juge le +théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est plutôt à croire que le +théâtre est neutre. + +A un autre point de vue, Rousseau institue une théorie qui n'aboutit +point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour réfuter les défenseurs +du théâtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire +la loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit les sentiments +du parterre, suit les moeurs de son temps»; que «jamais une pièce bien +faite ne choque les moeurs de son siècle»; et il conclut que le +théâtre ne saurait corriger un goût auquel sa première règle est de se +conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans +nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par +notre sentiment intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait +produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est +très juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre +ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner +de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur +communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction +de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la première que l'homme +est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'où vient l'art, si +ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqué comment +l'homme, si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu exécrable; +de même qu'il n'a jamais expliqué comment l'homme, né dans l'état de +nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le même problème. + +Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau à l'endroit de +la vertu moralisatrice du théâtre, quand je songe à l'idée vraiment +candide, et peut-être pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou +qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux +effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'à tenir +le théâtre pour une école de morale, je ne suis pas sans lui accorder +une très légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire, +influence. L'argument est trop facile qui consiste à dire: le théâtre +n'a jamais corrigé personne. Il n'a jamais corrigé précisément tel +vicieux, tel ridicule ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident +qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère générale, +un état d'opinion, un «milieu», comme on dit en langage scientifique, +qui ne laisse peut-être pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux +ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à mi-chemin de +l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. Rousseau reconnaît que c'est le +goût général qui est la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général» +le théâtre le renvoie au public, mais «développé», comme dit Rousseau +encore, renforcé, plus vif, exprimé en traits brillants, ou en types et +caractères saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms +propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de +génie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis très disposé à +croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas +rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, vivifié et +comme illuminé par le théâtre, se forme une opinion publique qui pèse, +un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent +désormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être +agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes +un peu plus conformes à leurs pensées et un peu moins à leurs passions, +ce n'est pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est +un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse +un peu le bon sens public qui, à son tour, pèse sur moi. «Vous dites +qu'il n'a corrigé personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de +corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_.» Ce mot d'Emile +Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du +théâtre quand on ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni de +mépris. + +[Note 82: Préface des _Lionnes Pauvres_.] + +Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux +de l'esprit ne soient pas d'un caractère beaucoup plus élevé ni d'un +effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on +reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art +et littérature sont presque un peu plus que des divertissements, ils +commencent à être des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont +un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on m'accorde cela (je +sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne +me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à +revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes +de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de chances de ne pas être +démoralisante. Le théâtre s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas +dire que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller trop loin; mais +il est certain que les hommes assemblés ont plus de pudeur que chacun +pris à part: il est certain que les hommes assemblés veulent qu'on les +respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne +permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De là vient +que tous les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, je ne +sais quel musée secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture, +poésie, roman, tous, sauf l'architecture et le théâtre, parce que tous +deux sont arts de grand jour et de pleine lumière. + +Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire et artistique +(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est +que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce +genre de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, ou, si +l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait +donc que l'austère moraliste qui se défie de tous les arts et qui les +condamne, fit presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire +que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commençant, le +théâtre, s'il est, peut-être, le moins nuisible des arts, est aussi de +tout ce qui est art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine, +l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la plus vive; +et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que +Rousseau, avec une sorte de colère et d'inquiétude, poursuit en lui. + + + +IV + +L'ÉMILE. + +Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant +de plus près, dans l'_Émile_. L'_Émile_ est un roman d'éducation destiné +à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le +système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La société +corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre +chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît +et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas _le faire +descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au +moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel +est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes, +de la société des enfants, et _même de la famille_. Les reproches +ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à +Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison +que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par +Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature +même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même +d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou +de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la +question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il +dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très +logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique. +Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de +cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son +élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant +d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non +seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge +que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille +elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il +semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, +l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le +père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que, +quand Emile a quinze ans, le père est mort.--Rien de plus juste d'après +l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore, +dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous +un autre nom, la _tradition_, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés +et de _méprises sur sa destinée_ que l'humanité a légué et lègue, +toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme +naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il +faudrait tâcher de retrouver. + +--Mais alors retranchez aussi le précepteur!--Mais non, puisque la +société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc +quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, +un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le +gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il +protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle. +Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement +«l'éducation négative». + +Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute +chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il +n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille, +et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes. +Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est +l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit +jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter. + +--Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque +qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car +ce que sait l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, et +cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité qui recommence.--A +ceci Rousseau répond par la seconde partie de son système. «L'éducation +négative, c'est son premier point; son second point c'est ce que +j'appellerai l'_éducation positive indirecte_. Le maître doit d'abord +empêcher la société d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas +enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions +où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire et excité +à s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les réflexions +que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et +l'intelligence que peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour +abréger l'éducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et +créer autour de lui un monde abrégé, arrangé, mais vrai. De là cette +sorte de machination perpétuelle qu'on a tant remarquée dans _l'Emile_, +et ces «coups de théâtre pédagogiques»[83] qui y sont si multipliés. +L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, il est vrai; mais sa +méthode aussi, sous peine d'être absolument vaine et sans aucun effet, +les exige. + +[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.] + +--Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.--Mais alors, il +l'ignorera?--Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant +l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce +que c'est qu'un droit.--Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il +ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier, +qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques +mésaventures concertées l'en dégoûtera.--Ainsi de suite. + +Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation +morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idée +confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extérieurs +sur nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu je ne sais +trop quel dessein d'instruire l'homme à se gouverner par l'extérieur. +Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre à les diriger +elles-mêmes (comment? je le vois mal) de manière qu'en définitive elles +nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je +ne suis pas sûr de bien comprendre,--que l'hygiène bien entendue, une +habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, des exercices +physiques, etc., étaient ces choses extérieures dont nous dépendons, +mais qui aussi dépendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger, +concerter de manière a nous assurer de leur bonne influence sur notre +âme. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermédiaire des choses qui nous +gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier à nous mouvoir, et +nous étions maîtres de nous indirectement.--Telle était cette «_morale +sensitive_» ou ce «_matérialisme du sage_», idée ingénieuse et non sans +justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée en projet[84]. + +[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.] + +Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui +l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui +le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce système +d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a +de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance +et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une +grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même, +ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur +l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses. + +Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur +ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au +regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une +part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est +d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un +plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va +qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce +qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il +ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale, +supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est +d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère +exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille +elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans +chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq +ans de son existence? + +Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait: +«C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave, +précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société, +je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un +enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il +donnera l'exemple et le modèle.» + +--Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans +une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale +à l'immensité du labeur.--N'importe; Rousseau tient à son système parce +que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque +impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que +Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au +fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit +théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du +tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais +prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit +de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut +l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré +à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste, +pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et +contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune +lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de +religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que +ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus +aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort +le développement spontané de l'_intelligence_ dans son disciple, il +n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la _volonté_ +dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne +veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut +qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore +à une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une +contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle +matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas; +empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le +_non_ une fois prononcé soit un mur d'airain[85].» + +[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.] + +Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que +l'éducation de l'_Emile_ est une éducation ultra-aristocratique +toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé. +Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis +qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée _à la Rousseau_, +que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, +et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite _en société_? Je +n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille +n'est pas même soulevée. + +Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord, +qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle +de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi +artificielle que possible. + +La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à +Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un +petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler +pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a +pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu +d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout +pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier +lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et +solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris. + +Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on +ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres, +puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en +sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on +doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est +l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est +forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est +vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi +dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle +soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation; +elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme. +Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où +Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas +besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel, +pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela, +une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du +raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une +longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage, +aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation +véritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une +autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le +savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une +intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que +ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais +ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus, +que songe Rousseau. + +L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés +de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce +qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est +meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent +absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct +déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner +une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité, +d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner +cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une +supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme +un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, +qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas, +l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est +qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et +pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son +caractère se retrouve peut-être ici. + +Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce +qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit +de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un +animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se +créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à +maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les +mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et +d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme +ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le +distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de +l'éducation, de «l'_humanitas_», comme disaient les anciens. On ne le +trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il +est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la +confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la +vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux +philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi +loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. +Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion +naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il +devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout +le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la +démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours +de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires, +commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un +beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un +dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir +et abouti à Dieu. + +Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt +qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de +l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout +entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par +l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de +naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout +«sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne +vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation +aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne +sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au +moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie +personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère, +qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle +comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire +mention. + +C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme +toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur, +autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste, +avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je, +oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette +éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine +d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle, +et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il +est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit +lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en +plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout +inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié, +que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti +de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de +jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que +l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se +borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en +vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il +s'admire.--Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il +se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des +contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans +l'_Emile_ vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau +a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant +toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le +gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a +pas laissé d'être gêné à bien faire les parts. + +Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez +sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans +l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, +qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à +chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que +s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre +pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille, +et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque +plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un +«directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas +à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu +dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de +belles amours; et le livre s'achève comme une _Nouvelle Héloïse_ dont +le dénouement serait heureux.--Il avait bien été un peu cela dès son +principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes +sont un peu des oeuvres de l'imagination. + +Et n'y a-t-il rien à tirer de l'_Emile_?--Une seule leçon, mais +importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est +bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de +l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il +y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment +faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est +pas original n'est pas un style;--nous enseignons à penser, et toute +pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une +formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est +pas une méthode, c'est un mécanisme;--nous enseignons à sentir, et +un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une +déclamation;--nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est +l'abdication de la volonté.--L'enseignement va donc, par définition, +contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à +les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de +l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela +n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le +duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple +absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner; +car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni +moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous +avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par +suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité +d'enseigner.--On se débat dans cette contradiction naturelle et +nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen +terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose +des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement +mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y +résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse +entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes +générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui +est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et +l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés, +est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce +qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée +et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de +développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait +le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls, +et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même. + +Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte, +et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui +dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si +fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a +dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il +s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais +oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit, +mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut +nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue. +Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant +montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts +personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à +ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où +elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au +lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de +telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan, +le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est +taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai +disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être +un paresseux qui n'a fait que nous écouter;--en un mot, croire que +l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire, +l'incliner doucement et sensiblement à être tel. + +Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne +l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une +très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont +des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes. + +Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car, +remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui, +ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à +l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme +d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation, +grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle +et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber. +Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu +au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le +suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour +lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de +l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à +croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un +unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut +des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par +leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où +celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de +s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à +l'inégalité des esprits. + +Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il +y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Héloïse_ +(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, +tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les +vraies données du problème, qu'elle est une conquête. + + + +V + +LA «NOUVELLE HÉLOÏSE» + +La _Nouvelle Héloïse_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses +_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour» +n'a été plus juste que de Rousseau écrivant _Julie_. Julie est la femme +qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être; +Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il +a cherché et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le +Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être. + +Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position +fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne +laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.--Ils sont dans le faux +comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils +font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle +jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste, +retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les +guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à +cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de +concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande +folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas +précisément, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres +passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur +jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre +coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent +surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil, +partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde, +à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations +extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui +en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas +engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent +eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le +roman dont ils pâtissent. + +Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même! +Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de +l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une +exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du +singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage +intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs, +dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Héloïse_ +sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Héloïse_ est le roman +picaresque du coeur. + +Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon +logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence +nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés +volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse +pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que +deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point +impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la +longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user +peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir +dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir +des mêmes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce +que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue +le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne +comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel. +Les personnages avaient fait comme une association de singularités. +Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant +l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans +qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une +catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux +n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la +renouvellent en même temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit était +donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens +commun. + +Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces +personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont +déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les +personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées. + +Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque +le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de +simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter +entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi +dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée, +tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie +morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi +sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père, +Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point», +comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais +passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un +roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille, +timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau +lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à +sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses +fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité +et de candeur. + +Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris +du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est +décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et +Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel +et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et +pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste +de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps +capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors, +il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme, +une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être +beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes +caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme, +au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi +bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était +à peu près inconnu avant la _Nouvelle Héloïse_; et cela intéressa comme +une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de +le sentir, tout un renouvellement du roman. + +Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut +la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et +gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il +ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des +autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent +amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette +contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps +regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus +séductrices que ses joies, est d'une fine observation. + +Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas +moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus +vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux. + +Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par +une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit +ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle +d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est +grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux +premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard, +trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour +résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre +homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de +maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des +femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse +(bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des +grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans +trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à +une autre femme.--Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de +la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et +l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi +fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des +premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et +désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle +croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu. + +Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments, +facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans +compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et +aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité; +et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en +bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour +la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine +était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les +contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient +lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans +où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des +vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de +sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une +vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On +leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant +un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices, +quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément +leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait +vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non +point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en +ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse», +comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond, +abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient +le goût naturel et comme l'appétit de la douleur. + +Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère. +On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses +personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait +Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un +héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque +des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est +chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que +la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle +de la _Nouvelle Héloïse_. C'était se faire des sentiments déclamatoires, +mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils +venaient, ils avaient été vivants et profonds.--Le siècle n'en fut +pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La +philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion, +besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle +était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à +la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends +s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des +grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant +d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement +du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus +prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction +morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence +humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la +conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place, +aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et +attendri. + +Tant de choses dans un roman!--Elles y étaient parce que Rousseau s'est +mis tout entier dans la _Nouvelle Héloïse_, avec un peu de ses vices, +beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup +de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon +coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme +bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier +s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré. + + + +VI + +LES «CONFESSIONS» + +Ses _Confessions_ n'en sont que le complément. Elles sont plus +piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage +parce qu'il y dit _je_; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que +le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous +apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa +philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une +confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau +l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de +Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de +paresse gaie, d'_insociabilité_, et, disons-le, d'immoralité. + +Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes +surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, +et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le +souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau +de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa +misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et +d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et +ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore +fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse +et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite +avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué, +le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les +asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, +et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.--Ne +vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec +orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se +faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un +sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le +monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, +mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long +regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte +fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson, +le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au +rêve. + +Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt, +plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces +arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la +vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je +pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec +bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle +l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie, +candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée, +oubliée, si facile peut-être à reconquérir. + +Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste +aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être +incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au +fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis +apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un +enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre +et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs +d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des +artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous +consentions à la subir. + +Et voilà aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau +qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la +grossièreté de l'auteur--aidée de celle du temps--a laissé des +souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le +sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable +qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les +_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché +naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un +peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se +détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en +est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait +laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des +colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que +lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il +ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout: +«Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de +vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus +ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule. + +Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante +parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de +désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il +y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se +donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on +est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de +génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de +celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du +moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les +mémoires sont alors une explication des opinions et des théories, +explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son +sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à +écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est +passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un +vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient +être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me +soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,--d'autant qu'ils +seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux. + +Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau +et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut, +assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans, +l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons +plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre +lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec +les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de +sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons +que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les +mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit +chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le +Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu +par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la +demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le +Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant +il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, +il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou +presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore. +Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il +est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le +temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse! +L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un +merveilleux effet: il a fait une résurrection. + +Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par +l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener +les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants, +les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein +de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise; +plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des +informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur +l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses +trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne +heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la +désespérance et de la folie. + + + +VII + +SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES + +L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, une certaine +originalité même dans la conception de la vie suffisent à faire un grand +romancier et une manière de brillant poète; elles ne suffisent point +à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point été un grand +philosophe. Ses idées philosophiques et ses idées politiques sont dignes +d'attention plutôt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire +de leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie est très +élémentaire, et les «cahiers scolastiques», comme disait Diderot en +parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus +brillants de forme, plus entraînants par leur mouvement oratoire et +plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour +l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il était naturel, +d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne +volonté instinctive, et après avoir songé, comme nous l'avons vu, à +transformer ses confuses sensations du bien en un système, il en est +revenu à une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et +en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache fortement sans renouveler +les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, à +peu près intact, des antiques croyances théologiques, il le relient, +il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure qu'il avance, à y +adhérer, et il le fait aimer par l'élévation naturelle de l'éloquence +avec laquelle il l'exprime. + +Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a +vraiment d'originalité, et n'a eu de charmes pour ses contemporains, +qu'en ce qu'elle n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle +était professée par un homme un peu indigne d'en être l'apôtre.--Elle +n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache à un nouveau +principe et à quoi elle emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est +ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de +Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a besoin que pour +ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il +a besoin pour lui-même. Cela fait, certes, une différence, surtout dans +le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; mais la +profondeur est la même ici et là, et la puissance, sinon de persuasion, +du moins de conquête est égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à +craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et +partisan du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant même de +l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément de l'avis de Rousseau, en +le lisant; et je ne vois guère de différence plus essentielle. Tous deux +aboutissent au même point par des chemins très divers. L'un a besoin +d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque +consolation et quelque espérance; et ce minimum est le même où Voltaire +trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une +douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et une assurance sans +devoir.--Cette philosophie religieuse est à très bon marché, vraiment, +et à très bon compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et +l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De +ses deux aspects elle séduisit le monde d'alors, par Voltaire les +gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de tempérament +oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus +que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour +ne pas traiter légèrement deux grands hommes de pensée du reste, il me +serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en dire plus, que je ne +fais. + +Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au même, la +«religion» de Voltaire et «la religion» de Rousseau partent de +sentiments très différents, il s'ensuit que les idées de Rousseau sur +la _question religieuse_ s'écartent de celles de Voltaire. Il y a une +certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons noté, +certaines tendances, certain goût et certain air de directeur de +conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le +prêtre qui est le côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du +_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu «écraser +l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. Il le voulait plus +philosophe, plus «éclairé» et moins croyant, devenant un simple +«officier de morale»; mais gardant son influence, salutaire, douce, non +plus rude, impérieuse et terrible, mais son influence encore, sur la +société. C'est là un des rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y +insiste un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par lui. + +Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux +écoles très différentes, au point de vue de la question religieuse, +sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant +du reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et à «écraser»; à +Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essayé d'associer la +religion ancienne aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et +un clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis la vision +aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux écoles ont traversé toute +la période révolutionnaire et toute la période contemporaine, et on les +retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idées +au XIXe siècle, représentant du reste deux penchants divers, très +persistants l'un et l'autre, de l'esprit français. + +Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. Il n'a pas un système +lié et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnaît +de bonne grâce. Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et +que nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste s'y rattachent +et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondément.--L'optimisme +misanthropique c'est la définition même de Rousseau.--Le monde est bon +parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se retranche et d'où +il ne serait pas aisé de le faire sortir. Le monde est bon; seulement, +vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le +mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique, +dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne, +à laquelle _Candide_ est une réponse, avec une assurance et une +intrépidité de conviction très significatives. Le mal moral, l'homme +serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le péché est +de lui. Il est une monstruosité que l'homme a introduite sur la terre. +Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait à expliquer +comment et pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau +nierait, du moins si aisément capable de le devenir; et c'est, bien +entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais éclairci. +Il s'en tire, comme nous tous, par la considération du parfait et de +l'imparfait, par cette idée que l'homme, s'il était parfait, serait +Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit être +borné, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et +si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme créateur du mal, +cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu, +cette objection. + +Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a inventé, à bien peu +près, si presque entièrement, que, retranché le mal physique créé par +l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal +physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les maladies par +ses imprudences et ses intempérances. Il a créé les accidents par son +humeur aventureuse et sa fureur de braver les éléments dans un dessein +de lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par la sottise +qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller plus loin, le désastre +de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a +bâti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, ont bien +peu de chose à craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais +la mort sans maladie, sans accident et sans crime, après une longue vie +saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un +dernier sommeil, l'engourdissement suprême, la simple impossibilité +d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voilà le +système tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au contraire. + +Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette vue du monde +est-elle assez étroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais +le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs +accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle +qui veut que les êtres animés vivent uniquement de la mort, prématurée +et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant +aujourd'hui, la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal n'est pas +une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans +quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal +organisé, si bien que vie et mal sont tout simplement la même chose: +voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien étrange.--Il semble que la +pensée, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de +leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte +d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une +certaine direction, d'autant elle laisse toute une région de ce qu'elle +explore étrangère à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même. + +L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la misanthropie, +confirmé au contraire et comme renforcé par la misanthropie, chéri +d'autant plus que la malice des hommes le gêne; le monde cru bon, non +seulement malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention +des hommes, l'a pour un temps offusqué et apparemment enlaidi, voila +où Rousseau se tient obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.--Ses +misères même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne laisse pas d'être +juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est +singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres +de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau, +misérable et persécuté, qui la bénisse.--Il n'a point tort, et le +pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas +à une énergique volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il +accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel à l'homme, +besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considération de +malheurs personnels, se prend à tout.--Mais si le pessimisme ordinaire +est le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le besoin de se +consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fondé sur la notion +du devoir, sur cette idée qu'il n'y a que le bien moral qui compte et +que celui-ci il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme +système que le système adverse;--et s'il se complique d'un mépris infini +pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, +et cette opinion, peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres +estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le +redresser. + +Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques, +rares et courts du reste (_Lettre à Voltaire sur le désastre de +Lisbonne_.--_Lettres à M. l'abbé de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce +qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres +demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à M. de Mirabeau, et +surtout à ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de +Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littéral du mot, des _lettres de +direction_, c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant, +bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très souvent +exquises. Les «sermons» de «Julie» et les «lettres de direction» de +Rousseau, avec quelques pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce +qu'il y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» dans tout le +XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle est là. Elle est courte. +Elle est mêlée, et d'une essence toujours un peu basse. Il est très rare +qu'il ne s'y égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile et +si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualité qui +ne laisse pas d'être un peu grossière. Les sages du XVIIIe siècle n'ont +pas eu des mains à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je dis +les plus fines et pures, ne détestaient point une certaine lourdeur de +tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, même à leur +gloire, avec les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le +«_Sénèque à Lucilius_» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, partie dans +l'_Emile_, partie dans _Héloïse_, partie, et c'est encore ici qu'il +est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins +misanthrope et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un +grand romancier, et un grand poète, et un peintre amoureux et touchant +des beautés naturelles,--ensuite un médiocre philosophe,--enfin un +moraliste délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami des +coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, non sans quelque +douce et insinuante puissance à les guérir. + + + +VIII + +LE «CONTRAT SOCIAL» + +Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement, +ne pas tenir à l'ensemble de ses idées. + +Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des +idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme, +s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention +sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?--Eh bien, +ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait +à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de +polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social +et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd. + +Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver +justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut +pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des +prétendues servitudes qu'il impose et des prétendues dégradations qu'il +entraîne. Le discours sur l'_Inégalité_ est dans ce sens; mais c'est +le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne +considérer l'_Inégalité_ que comme une boutade de Rousseau jeune, +soufflé très fort par Diderot. + +[Note 86: En particulier M. Champion dans son très beau livre sur +l'_Esprit de la Révolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_, +février 1889.] + +S'il n'y avait que l'_Inégalité_ d'un côté et le _Contrat_ de l'autre, +je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes +qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de +l'_Inégalité_, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop +fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle +dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent, +et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas +seulement dans l'_Inégalité_. Elle est, seulement, et sans la mettre où +elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inégalité_, +dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle +Héloïse_ et dans la _Lettre à Mgr. de Beaumont_; et j'ai montré que dans +cette dernière (après l'_Emile_), Rousseau renvoie à l'_Inégalité_, +en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en +accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc +cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de +Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes +adversaires, pris à l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de +Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;--à moins qu'on +ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction +avec le _Contrat social_, ce à quoi je ne m'oppose point. + +Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau. +Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper +ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.--«L'homme est né +libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du +Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est +mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né +libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et +nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode +ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: +«Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que +possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus +possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société +soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est +l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme +absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de +Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant +la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, +libéral intransigeant, anarchiste.--Il a été le contraire; je n'y peux +rien. + +Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il +y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas très +lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien +des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du _Contrat_ est +nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute +sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de +demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir +que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par +conséquent qu'il n'y a de droit que le sien, + +Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà +l'idée maîtresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu +chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur +chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas +vrai, Rousseau?--peut légitimement disposer de moi à son plein gré et +resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il +pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus +en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile, +la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa +chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps, +comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir +selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon +sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai +accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de +mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin +général du _Contrat_. + +Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. +Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore, +Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul +qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une +autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et +brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais +s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces +législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des +droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la +minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état +n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie, +et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui +n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des +gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des +gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions +mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, +dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous +sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera +impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas +ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être +représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés +du peuple _ne sont pas_ ses représentants; ils ne sont que ses +commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le +peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant +l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est +rien.»--Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à +la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir +despote capricieux et irresponsable. + +Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, +remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est +jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est +une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se +permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. +Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur +qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme +se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne +risque pas même d'être méprisée.--C'est pourtant à ce despote sans frein +que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il +n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système. + +Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple +souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de +toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs. +Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à +la députation[87]. «La fonction de juge doit être un état passager +d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité +d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il +est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que +rendre les juges très attentifs....»--à quoi, si ce n'est à plaire à +ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti? +Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une +constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une +reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et +capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire +à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective, +c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de +Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son +danger. + +[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.] + +J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu +quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement +à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses +gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne +reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très +judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour +choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un +parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans +le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière +de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, +vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de +l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à +d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de +l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée +de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont +tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans +les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard +superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur +est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que +les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les +autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours +assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion +qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une +nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir +le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un +certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés +par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre +les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine +violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne +fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou +à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection +n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même +l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses +répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un _veto_. +Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que +même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une +législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique, +selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui +part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou +incomplète. + +Peut-être aussi--je n'en sais rien du reste--peut-être aussi les +quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers +«l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il +était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop +inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le +«citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de +la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.--Sans doute quand +ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes +libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très +éloignées encore des démocraties modernes. + +Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême +dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et +«composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est +certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la +tyrannie qui puisse être. + +Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y +mènent point?--Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de +Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on +sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé +sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu +dans une cité protestante durant tout le premier développement de son +esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux +tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie +politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme +de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de +Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et +comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient à ce que ce +n'est pas Rousseau qui a écrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui +en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que +Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre. + +[Note 88: Voir notre _Dix-Septième siècle_, article _Fénelon_. +(Lecène, Oudin et Cie.)] + +Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité +qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui +Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en +avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements +le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes +ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène +(quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours +légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Même +doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de +Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se +répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il +faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les +_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est +de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement: +La société humaine est par elle-même et dans son origine une société +d'égalité et d'indépendance.--L'établissement de la souveraineté +anéantit cette indépendance.--Cet établissement ne détruit pas et ne +doit pas détruire la société naturelle.---Il doit servir à lui +donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est +Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne +faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur +l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature +de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son +autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction +humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie», +soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut +servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».--De Burlamaqui +encore cette idée[89] que la démocratie exige un Etat d'un territoire +peu étendu, etc. + +[Note 89: Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le +texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)] + +Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne +faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les +leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées +générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me +parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée, +trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre +religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part +Grotius parmi les livres de chevet de son père.)--Cette école, tout +entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée +libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement +moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire _qu'il n'y a pas +de souveraineté_; qu'il y a un aménagement social qui établit une +_autorité_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et +qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée, +et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser, +qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec +beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée +était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour +les hommes de la Révolution elle est restée confuse. + +--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande +influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir, +Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait +remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre +l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutôt un critique +sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter +des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit +positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur +la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant +diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet: +ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en +puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et +tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et +formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, +un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses +membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout +rassemblé[91].»--Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins +qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt, +Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de +ses idées;--et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il +y a de libéralisme dans le _Contrat social_; car il y en a. + +[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.] + +[Note 91: _Contrat social_, II, 2.] + +Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il +la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais +les _délégations_ de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs +délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant +tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il +jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps +politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de +puissance exécutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois +les exécute [93].» + +[Note 92: _Contrat social_, III, 1.] + +[Note 93: _Contrat social_, III, 4.] + +Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que +Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la +souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est +l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté +ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La +volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne +peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou +d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté +générale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas +à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94].» Donc le peuple +ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature +propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il +faudrait ajouter son aptitude) à _penser généralement_, à décider sur +les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du +moment même qu'il est législateur, ne peut être ni _gouvernement_, ni +_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier, +viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre +une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les +chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle +n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi +pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique. + +[Note 94: _Contrat social_, II, 4.] + +Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le +texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce +texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point +corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très +nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier +point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main +de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait. + +Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à +rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à +ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus +heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas +assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi +qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que +Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté +individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a +glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où +elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes. +--Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante +apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé +les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en +relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur. + +Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que +si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la +souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et +s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les +sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur, +proclamait avec éloquence et avec passion.--Et c'était aussi, partie +grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans +son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite +et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en +finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine, +encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à +ses idées générales, encore que même dans le _Contrat_ il s'en écarte, +Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant, +glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les +hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt +mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser, +pour une grande part au moins, responsable. + + + +IX + +ROUSSEAU ÉCRIVAIN + +Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur, +puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles +pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et +plier les coeurs. + +Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui +l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens +commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant +dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus +grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle +de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a +mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des +théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger +perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit +et de tout ce qu'il pense. + +Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale, +froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie +telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de +nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans +des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories +politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation +et l'étude des faits, mais des constructions _à priori_ et des +abstractions de «promeneur solitaire». + +Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la +marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué +d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien +n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il +arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes +de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_, +c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on +s'enivre de _raisonnement_, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en +ses transformations successives, d'une idée générale devenant système +politique, système pédagogique, système religieux, système social. + +Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de +perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve +fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très +systématique et très séduisante, voilà Rousseau. + +Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du +génie, telle _intuition_, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur +lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met +d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la +voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et +féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement +doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux +et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on +s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme +des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais +inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à +poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; +en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie, +qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas +connaître. + +Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un +rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style +oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque +depuis Bossuet. + +A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau +développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du +XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en +puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée +aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court, +nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme +tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes. + +Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences +entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs +contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les +élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est +l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte +avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style +oratoire. + +Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout +ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, +jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de +les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la +conduite du discours, et, plutôt que _l'ordre_ véritable, ce _mouvement_ +qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce _mouvement_ +que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités +fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il +oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas +le don. + +C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de +cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours +qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, +sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi. + +Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement +un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit, +qui respire et qui brille. + +C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain, +orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce +que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu +faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les +Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération +littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les +Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout +son élève passionné, George Sand. + +A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain +éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus +sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la +révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie +dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a +retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, +et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais +qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé? + + + +X + +Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur, +le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il +était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour +l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire. + +Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait +l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les +traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et +avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces +autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps, +il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition +du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion, +c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il +fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et +c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de +plus inattendu--et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de +considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme +une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit +audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre +humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le +genre humain croit qu'il subsiste.--C'était, sous la forme d'un rêve +doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée +révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous +avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau +disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais +été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est +bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. +Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï, +qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec +Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes, +là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit, +en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui +s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même. + +En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses +contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se +montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent +à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime, +l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au +fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine +à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de +le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le +surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en +demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande +et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir +si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre +nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une +vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de +pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs +des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible. + +S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et +il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, +de mollesse, de _non-sécheresse_, et de rêverie sentimentale.--C'était +un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de +vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un +âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire +naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en +ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les +attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par +les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De +quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui +le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et +rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec +une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux +raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à +l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de +toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est, +à les faire considérer comme, des élégances.--C'était un poète, +mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui +l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité +heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au +lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou +en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en +chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la +dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré, +du point de départ ou du chemin. + +Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et +comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée, +Prevost, Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces larmes. +La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à eux: et il est juste de leur +en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient +pas eu l'autorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et +qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie +qui fît des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les +autorisât et les consacrât par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement +mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur le trône. +Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque part que fait le poète +dramatique[95]. Le poète, selon lui, «suit le goût public en le +développant», et ne fait que penser ce que le public va penser lui-même, +«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau a donné +l'exemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte +d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des +larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le +directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont +passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à +demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les +effets durent encore, a été de remplacer, pour une partie considérable +de la nation, les prêtres par les romanciers. + +[Note 95: Lettre à Dalembert sur les spectacles.] + +C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand +révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme +nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les +moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne +faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique. +Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau +que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, _la société +à la Rousseau_, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs, +brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, +et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à +laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière +façon de fausseté d'esprit. + +En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce +qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien +déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société +polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole +même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et +chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui +reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle +n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle +y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis +défiante et irascible.--Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter +sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire +d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne, +et songe vite à en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus mêmes, la +simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux +idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit +faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de +l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.--Rousseau a donné +en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté +et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe +sociale, et sa manière de s'y accommoder. + +Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et +riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins +figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique. +Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande +âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître +parfois un étudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur +de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination, +l'égale par la puissance du regard, et le dépasse par la clarté de la +vue.--Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; il +n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est +une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à l'esprit et au +coeur humains. + + + +BUFFON + + + +I + +SON CARACTÈRE + +De l'homme qui vit de la vie de son siècle au risque de se disperser, +mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins +que ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de celui qui se +détache de son siècle jusqu'à s'en isoler complètement, et à tel point +qu'il n'y tient pas même en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque +de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais cela pour une +si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y +coule et s'y dépense, et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit +le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est le plus grand, je +ne sais; mais le second au moins paraît plus fort, plus vigoureusement +doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus +original. + +Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de +Rousseau, homme du XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle _central_, il ne +s'est occupé ni de politique, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni +de roman, ni de théologie. Il n'a pas été de l'Encyclopédie, il n'a pas +été de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a +pas même été d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a +pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les plus grands de ses +contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietés, Montesquieu +lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais +assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire +une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire +une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein XVIIIe siècle il +a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il +est difficile d'être moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a +pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il +étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle va du +moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru +sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en +société; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble +ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du +tout.--Il compte par milliers de siècles et seulement de l'apparition +d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement +comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan +des âges, et le XVIIIe siècle se confond si exactement avec le XIIIe ou +XIVe siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son +existence. + +Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût même pour +l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants +dominants du XVIIIe siècle, le plus fort peut-être. Ce n'est pas même +cela précisément. Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire +naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» et une +démangeaison d'indépendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord à +l'histoire naturelle. Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était +plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur du Jardin du Roi et +se préoccupant de Linné, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire +naturelle, c'est-à-dire dans le monde entier, moins les vétilles, s'y +sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut +jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en détournât. + +Car s'il était hors de son siècle, il était également hors de l'histoire +et n'était pas plus lié par la tradition que séduit par les nouveautés; +et, à vrai dire, choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots qui +n'avaient pour lui aucune espèce de signification. Quelques paroles de +complaisance courtoise, comme précautions à l'endroit de la Sorbonne et +de l'Église, c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du +passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi impérieuses, et plus +bruyamment impérieuses, il s'est contenté de les ignorer. Il voulait +être, et il était presque, une pure intelligence en face des choses +éternelles, les regardant et tâchant de les comprendre. Il a travaillé +ainsi cinquante ans, en se levant de très grand matin, sans faire +attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni même aux louanges; car, une +fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se +jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout autant de les surfaire que +d'en retrancher. + +Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, la patience, la +lucidité, et la fierté sans inquiétude, c'est-à-dire sans vanité. «Assez +de génie, beaucoup d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela +un jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: c'est la +définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement un peu les termes, et +disons: un grand génie, et une liberté de pensée comme je ne vois pas +qu'il y en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable et plus +constante. + +La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu, +appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé +morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on +peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements, +ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni +brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il +souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain +vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est +dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une +chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là, il +semble presque échapper à l'humanité; et pour ce qui est de son siècle, +par là il s'en détache d'une manière qui tient du prodige. + +Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point +de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la +profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils +recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur est au dedans +de nous-mêmes; _il nous a été donné_; le malheur est au dehors, et nous +l'allons chercher.» Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et +nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions changer la nature +même de notre âme; _elle ne nous a été donnée que pour connaître, et +nous ne voudrions l'employer qu'à sentir_. Et il en résulte que les +hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont +«raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient +les supprimer». Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée et +dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que malheureuse et abrégée. «_La +plupart des hommes meurent de chagrin_.» + +Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas +été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie +admirablement bonne, du moment qu'il avait «une âme pour connaître», et +puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre en +une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne +l'a pas quitté une minute pendant toute son existence. Le secret de +la vie naturelle de l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa +destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et +les plus nobles. + +On définit incomplètement, mais avec netteté par les contraires. Songez +à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, +le passionné, l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait +équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile +et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme. Buffon a écouté «le +silence éternel de ces espaces infinis»; et il n'en a pas été effrayé. +Il a vécu «toute sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été +incommodé, et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que les hommes +pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer comme un +«supplice insupportable». + +C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans le démentir, ce +singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort +étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter +autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant +ni une boutade, a été lui-même, à travers tout son siècle, un long, +sévère et imperturbable paradoxe. + + + +II + +LE SAVANT + +C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a +manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le +labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; +ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique, +c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le +sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et +les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un +caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée; +ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès +qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit +humain qui les a produits. + +Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit. +Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et +sur ses deux grandes généralisations, _Théorie de la terre_ et _Epoques +de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir +observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des +animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales, +ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable +minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse +embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de +l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il +y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir +du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les +fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font +aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son +métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il +exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait +qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment +pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins +aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet +vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset; +il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à +la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé +et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie, +minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa +main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain. + +Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de +son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans +sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère +bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée +d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, +lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions, +classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par +l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu, +d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle. + +A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la +liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a +varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse +nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange +d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter +les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait +commencé par la _Théorie de la terre_, où il rapportait à peu près +exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la +planète. Trente ans plus tard, il écrivait les _Epoques de la nature_, +où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu +primitif. C'est qu'entre la _Théorie de la terre_ et les _Epoques de +la nature_, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient +ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches +vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire +la _Théorie de la terre_, il n'importe, si, en réalité, elles la +complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe +d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai +au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant +une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la +science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants +de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause, +croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que _de_ la +pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines +espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne +vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait +pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y +restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres +l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent, +changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils +diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente. +Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont +eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un +point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et +l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux _pourrait +bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation_. + +J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les +autres poisons actifs, même celui de la morsure d'un animal enragé, +pourrait bien être cette matière active trop exaltée.»--Et voici que +Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement l'idée que +la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au +lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être un +fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien être +des invasions d'animaux, et la théorie microbienne, juste inverse de la +doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair. + +Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées foisonnent chez +lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalière +qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies +qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs d'idées et créateurs de +disciples. Il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En +géologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux +est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire--en +géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à +comprendre et à faire entendre que l'état actuel du globe est le +résultat d'une longue succession de changements dont il est possible +de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier écrit +l'histoire de la planète.--En zoologie, il est le créateur d'une +véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces, +et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les +mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une +nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.--Enfin en +physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop +cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus +ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu +près un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue +un peu indécise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle, +beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les +théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on +veut, qu'un agrandissement. + +[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tirée des leçons +de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.] + +Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des +choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement +ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été +suggestive, évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer des +questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la +curiosité la plus inventive qu'on ait connue. + +Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus +utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le +doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que +sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont +il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses +antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il +a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir les _abstractions_, les +_classification_, et les _causes finales_. A l'état où elles étaient +alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et +trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire. + +L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, non pour une simple +vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais +pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque +chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui +gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée +était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire: «_nulla +fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute +génération suppose des sexes_»; c'est simplement constater la majorité +des cas observés; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur +des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des +observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était à faire de +ces «axiomes», de ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement +Buffon, des principes supérieurs à l'observation et à la recherche, et +devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme +des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner +toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils +tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la _Raison +suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, étaient comme des +divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et +à la glorification desquelles le savant n'a qu'à se consacrer. C'est +la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit +perpétuellement le monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles +soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles, +et pour les prouver. + +Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou +Perfection ne sont que des «êtres moraux créés par des vues purement +humaines» et des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? Qui +ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une +entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu'une idée, si +grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne +sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des +obligations et des limites? La science, à ce compte, devient vite une +apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où +la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et +nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source +du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboutissement, altérant +par conséquent presque à coup sur la sincérité de la recherche et la +rectitude de la pensée. + +Il en va de même des classifications trop superstitieusement respectées. +Il faut classer par seul amour de la clarté, et non jamais par croyance +en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire de +la classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table +des matières. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire +avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait +écrit quelque part. Encore ici comme tout à l'heure, les classifications +ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après +des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre +esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront +toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le +sont autant les uns que les autres, ils peuvent être seulement plus +clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que +dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus _humains_, non plus +_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais +quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un +égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification +c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire +pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en +elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe même de toute +observation et de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet. + +Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter +l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa +réalité; car lui ne classe pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle +ne comprend que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, elle +est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, il est vrai, et ce serait +renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que +de ne pas la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; mais à la +condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des +apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la +nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire, +du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de l'unité et de +la continuité de la nature, voilà le devoir du savant. + +Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences +naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causes finales +tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science +achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y +aura un fait inconnu, l'ignorance où nous en sommes empêche de conclure, +et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire +que tel phénomène existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention +générale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut +avoir saisie, ce que seul celui là pourra se flatter d'avoir fait qui +connaîtra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur +les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent: +telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci était le but de +celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout +de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et +récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens; +elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout; ce +serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et +d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes +finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de +causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité de toutes les séries dans +tous les sens, à l'extrémité de tous les rayons de cette circonférence +qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait +exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre +légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur +essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen +de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la +consommation de la science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des +âges. + +Ne nous en servons donc _jamais_. «La reproduction se fait _pour que_ +le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours également +couverte de végétaux et peuplée d'animaux, _pour que_ l'homme trouve +abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et +dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à +l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont +maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions +fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses +uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les +fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient» +que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces +proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux +du savant. + +Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a +chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance +des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes +c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la +science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de +lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses +vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi. +L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour +une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui +commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il +croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou +c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est +l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans +un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi, +de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procédés de notre +esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable +que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain +qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit +du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins +l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre +ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en +débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est +la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il +redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue. +C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace, +ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il +profite. + +Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a +promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu +lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à +la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut +décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses +proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon +avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait +que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette +idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et +qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes +s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en même temps il est +homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de +théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office +de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une _vue_, qu'un +_aperçu_, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de +faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de +les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage. + +Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se +représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues +de l'univers, en voici à peu près le résumé. + +La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il +ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas +à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles +s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.--Deux forces +universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force +d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet +indirect, effet par réaction, de la première.--Il y a deux sortes de +matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise +qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante, +ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force +d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est +matière vivante est nommé végétal ou animal.--La planète que nous +habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments +calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes +presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux +actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les +animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains +autres mangeant les animaux végétariens. + +Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est +probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de +fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle +tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre +part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et +brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus +grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient +d'elle-même et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est +refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute +matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et +se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.--Elle +s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà +et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties +plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à +sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et +les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait +bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons +de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant, +retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs, +indéfiniment. + +Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues +plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les +cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées +par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre, +au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en +proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles; +enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui +sont ce que nous appelons les océans. + +Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En +elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite +partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface +de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une _force +d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers, +autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière +qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit +solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui. +C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont +qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère +moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la +reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect +superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues +sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes +primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé +leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont +constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière +calcaire. + +Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu +à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des +grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, +laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est +encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux +différents modes d'_expansion_, toute prête à recréer la vie dont elle +vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, +et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant, +puis la reformant de nos cadavres. + +Les végétaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force +d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur +convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. +Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent +et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites +sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur +individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie +de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne +vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie; +autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement +parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une +collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.--Ils ne veulent +pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre +dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans +vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils +n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être. +De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend +conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous +appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.» + +Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont +d'un point à un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons +animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube +vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie, +et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils +sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte +tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a +sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent, +puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils +combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but +ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur +vouloir-vivre est précis, énergique et _circonstancié_, qu'il n'est +pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais +ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et +même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà, +il sait peser et choisir. + +L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble; +il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée, +volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont +sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles. +L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de +réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire +de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées +une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est +amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut +parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est +simplement un _sens_, un sens plus raffiné et plus délicat qur les +autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et +d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine +conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très +nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être +quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a +disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle +circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement +presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien +dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à +l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans +doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément. +C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en +lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements +produits par la sensation du fouet durent encore; les uns +contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une +troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance +penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut +donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre +douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut +d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une +façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles +volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées, +former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà +de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est +la limite des animaux. + +[Note 97: Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.] + +Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est +un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, +pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui +s'appellent _idées_, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui +s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres +hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, +s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de +généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de +tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur +la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres, +est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre. + +Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre +les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en +repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup +trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de +différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et +la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force +d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force +attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et +les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature +travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la +matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en +quelque sorte, par un «moule intérieur».--La nature façonne le minéral +comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse, +elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en déposant +quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur, +exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à +l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec +certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la +nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille +le végétal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en +profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de +lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun +des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui +est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier, +mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit, +s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend, +dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un +mot, à trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matière +brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le +marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne +organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens +et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans +toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans +toutes les dimensions. + +Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique +et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces +du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions +insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein +confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en +général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir +comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne +sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous +entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une +résistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espèce +de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel +degré est déjà un individu.--Il est entendu que les végétaux n'ont pas +un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers +le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la _Vallisnérie_ mâle, +attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface +du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le végétal +est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par +bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous +détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour +lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce, +et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite +et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un +végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une +transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne. + +Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de +sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus _uns_ +par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous +d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont +au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie, +plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les +mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins, +peut-être moins, que la sensitive.--Et d'une façon générale il est vrai +que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal +aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la +nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de +ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air +(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les +sources de vie. + +Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que +ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en +connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous +aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre. +_Elles sont opposées_, même, _à la marche de la nature_ qui se fait +uniformément, insensiblement _et toujours particulièrement_.» Comptez +que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à +déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a +cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire +sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle +double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par +accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini +ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on +serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices. + +Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite +absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue, +il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les +perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le +chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs +actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en +reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui +distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas +qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance +que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous, +et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et +encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des +accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et +déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce +qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue. + +--D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de +variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une +première _chose vivante_ unique qui s'est modifiée de mille façons au +cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de +nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces. + +--Il y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui +de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des +espèces[98]. + +[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon +considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan: +_Edition complète de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond +Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetière: article +de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.] + +Sur le premier nous serons très réservé, parce que c'est une affaire de +philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus que de science de +la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison +d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous +les autres êtres organisés»; et qu'en créant les animaux «l'Être suprême +n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de +toutes les manières possibles.» Non, encore que ce ne puisse être là +qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits; +car, «quoique tous les êtres variant par des différences graduées à +l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on +peut suivre de très loin.... Que l'on considère, par exemple, que le +pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a +été pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette +ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences +apparentes; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de cette +conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, +des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux +reptiles, des reptiles aux poissons, etc.»--_Une seule idée organique_ +se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété, +revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant +toutes un ordre général, un «dessein primitif», oui, cela est possible, +cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la +nature; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que +l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus +intelligent; et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une +forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons +mêmes, ce n'est qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins +à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que +brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et +probablement peu susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous +prononçons pas. + +Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus +affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une +des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses +est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite, +à l'endroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline, +avant toute autre considération, à croire que l'espère animale change +avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des «faunes» selon les +différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit +à l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la +faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais, +cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs +analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de +l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent +dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence +du type primitif, une altération, une dégradation,--écartons ces +idées de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guère +scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que +l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles +conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, à beaucoup +d'égards, sont comme «des productions de la terre; ceux d'un continent +ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, +rapetissés, changés au point d'être méconnaissables. _En faut-il +plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas +inaltérable?_ que leur nature peut varier et même changer absolument +avec le temps?» + +Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle se modifie au +moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de +la guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les +variations de la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres +que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces. +Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris +gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles +géologiques, + + _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._ + +L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. «Cette espèce +était certainement la première (?), la plus grande et la plus forte de +tous les quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus +petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr sans nous +avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée! +Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées +ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par +l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un +climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles +étaient autrefois!» + +Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, temps, ne +laissent, par conséquent, subsister que celles qui sont les mieux +armées, d'une façon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement, +le plus précisément, le plus fortement le genre de défense, le genre +de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce +qu'elles sont_; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, les espèces +se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant +entre elles de grands vides autrefois sans doute occupés; et les fortes +différences que nous remarquons entre les espèces ne sont qu'une preuve +de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. «Les espèces faibles +ont été détruites par les plus fortes»; et celles-ci restent seules, et +voilà pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique +est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une +évolution, lente à nos yeux, mais continuelle. «Toutes les espèces +animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non, +sans aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou _plutôt +diminué_? «Oui, très apparemment.--Et cette évolution se poursuit; les +espèces ne seront pas les mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «_Qui +sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie, +il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont le tempérament différera +de celui du renne autant que la nature du renne diffère de celle de +l'éléphant_?»--Les «moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas +éternels et indéfiniment immuables; ils sont des arrêts momentanés de +l'invention de la nature, des succès de son invention créatrice où +un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des +combinaisons réussies où la matière organique trouve une installation +convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions générales +devenues autres, ils ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment +quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place à d'autres, ce +qui veut dire que la vivace matière trouve, en tâtonnant, se fait, se +crée un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle «réussite», grâce à +quoi elle entre dans un nouveau stade. + +Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la terre du moins, +mais jusqu'à ce que la planète, progressivement refroidie, ne soit plus +que mers glacées, humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive, +recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes d'une pellicule +de glaçons. + +Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur l'univers, tel est +le sommaire de son histoire du monde. + +Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, sans tirer +indiscrètement à nos systèmes ce libre esprit qui fut le plus +indépendant des systèmes rigoureux et fermés qui jamais ait été, on doit +dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire +de la science générale depuis Descartes jusqu'à Charles Darwin. Il est +le maître et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-mêmes, de notre +grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait +comme «lever» toutes les idées dont la science moderne a fait des +systèmes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou +tout pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes ne le +raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause +qu'elles commenceraient par ne point l'étonner. Il a porté en son +esprit, au moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli +qui semblent s'exclure, ou que c'est à un avenir éloigné de concilier +peut-être, c'est que, possédant au plus haut degré l'esprit de +généralisation sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une +foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant comme la science +elle-même, qui s'aide, un temps, d'une hypothèse, et ne se lient pas +pour obligée de la garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et +grands systèmes, et l'homme le moins systématique qui fût au monde. + +Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le plus beau poème +qui ait été composé en France. Il est, au moins, le plus grand poète du +XVIIIe siècle, et il faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on +sait en choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son oeuvre est +de celles que dans l'antiquité on écrivait en vers, comme poèmes sacrés. +En France elle a été écrite en prose--ce dont à certains égards il faut, +d'ailleurs, se féliciter--parce que le faux goût classique avait comme +retourné les choses, et, réservant la versification au récit d'un festin +ridicule ou à la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement à +la prose la description du monde et le récit de la genèse. Mais il +n'importe, et Buffon n'en a pas moins écrit notre _De natura rerum_. Il +l'a écrit avec la même passion pour la science que Lucrèce, sans rien +de la «passion» proprement dite et de la sensibilité douloureuse et +tragique que le grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que +Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que Lucrèce, est +beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, le calme, la liberté +d'esprit, et la tranquillité de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à +comprendre et à faire comprendre, et qui regarde les choses pour les +entendre, non pour se révolter contre elles, non pas davantage pour +faire de la manière dont il les entendra un argument contre qui que ce +puisse être. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales +dans la nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, on peut +dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, qu'il se contente de la +science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but +que son objet. Il participe du calme inaltérable de son modèle; +l'inscription fameuse: «_Majestati naturae par ingenium_», est plus +juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les _Templa serena_ de Lucrèce, +c'est Buffon qui les a habités. + + + +III + +LE MORALISTE + +Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, ni y avoir songé, il +a une science morale très élevée, et singulièrement plus pure que celle +des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, +et l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules qui sont de +convenance, et dont la rareté et le ton froid montrent qu'elles ne sont +en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son +oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et même assez +obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du tout à sa digression sur +l'immortalité de l'âme humaine que je songe en ce moment. On peut la +tenir elle aussi pour mesure de précaution, et, comme Dalembert disait, +pour «style de notaire». Mais l'esprit général de ce livre sur les +évolutions de la matière et de la force est spiritualiste, en ce sens +qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang, +n'est nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans l'océan bourbeux +et lourd de la matière, nullement confondu avec elle, nullement tenu +pour n'en être qu'une modification très ordinaire et un aspect comme un +autre. + +Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. Il le tient pour +incomparable à tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est +loin d'avoir les idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre +à l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon naturaliste, +évidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais +il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des +animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent +fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui: «le règne +minéral, le règne végétal, le règne animal, _le règne humain_». Or c'est +où l'on connaît et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en +est la marque. Il y a deux tendances générales, dont l'une est d'aimer à +confondre l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne s'en distingue +point, qu'il est gouverné par les mêmes forces, et n'a point de loi +propre, et à lui conseiller plus ou moins, et de façons diverses, de +s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de vivre +comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont +l'autre consiste au contraire à remarquer plus ce qui distingue l'homme +du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à tenir +un compte vigilant et complaisant des facultés qu'il semble bien que +l'homme ait seul parmi tous les êtres, à y rappeler son attention, et +à lui persuader de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus +qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met à part +d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui +fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances, +ses facultés, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses +privilèges. + +De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans +hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en +vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici +il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des +«causes finales» à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à +l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il +a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il +éprouve à voir qu'on le «classe» trop décidément avec eux. C'est une +observation peut-être plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument +juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque +vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec +chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on +admet une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il n'en +diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le +singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et +cela, évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de Buffon. + +[Note 99: Ouvrage cité plus haut.] + +Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments +sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut +rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, _au +contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de +sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Si les espèces se sont +définies elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si elles se +sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux +douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées; si, +de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa +perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis +pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à +jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des espèces, la mieux +douée, et la mieux douée précisément en usant du temps comme auxiliaire +et instrument, l'espèce capable d'accumulation de ressources, capable +d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours +prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un vide énorme entre elle et +l'espèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à +part, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne +peut lui être comparé même de loin! + +Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal tellement +supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la +planète, il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y +en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de +l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement +intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus +violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il +multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et +détruit les espèces végétales et animales qui lui nuisent, et aussi, +détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont +utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc. + +Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale +est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le +seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, +assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se +prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux +n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la +plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans +des contrées particulières; les animaux sont à beaucoup d'égards des +productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»--C'est +de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je +ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: «Tout marque dans +l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres +vivants; il se soutient droit et élevé; son attitude est celle du +commandement...» [100]. + +[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premières pages.] + +Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée +par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux +caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun +raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progrès, et il +est capable de génie individuel. + +Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de cet autre terme, +nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait, +il ne le fait pas toujours de la même façon; il est inventeur, il +imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille +qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor +qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela +signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut +avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal +chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque +chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le repos; il est +l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-être que +l'évolution organique exceptionnellement énergique qui l'a si fort +séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son +souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer, +de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction +inébranlable et obstinée qu'il s'améliore.--Et soyons sincères, et +reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès +a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe +plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que l'homme, né +pour être mangé par le lion et par le pou, très exactement destiné par +la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique +et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et +humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit, +uniquement parce qu'il était inventeur, les moyens d'échapper à ces +fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel +el primitif. Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine, +existe; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte +période, et voisine de celle où nous sommes. + +Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste +en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la +nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, +s'en dégager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant +que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse +très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de +libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue +que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la +meilleure idée de l'indéfini. + +Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son +siècle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siècle, j'en +suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part +avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à +travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a +eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature +et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir +savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en +opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, +veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure +et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison +contraire.--Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne +encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est. +Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon aussi; mais le XVIIIe siècle y +croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est +pas du tout la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands +perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement +apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont +pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se +former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il +a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et +avec une lenteur désespérante, et l'homme aussi, quoique plus alerte; +que l'homme a mis, très probablement, un millier d'années à réaliser ce +progrès de n'être plus mangé par le lion; qu'il y a tout lieu de penser, +par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que +tout progrès général sensible à un homme dans la brève carrière de la +durée de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est +par définition le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès +se remette en marche pour réparer lentement le faux; que tout progrès +par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne. + +Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose, +ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom, +et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. +Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le +pousserait sur ce point Buffon dirait: «Si je m'aperçois du progrès que +je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un +progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue à +un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui +est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier +incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en +observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais, +j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose. +Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit +un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre +(s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail +est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, à +elle toute seule, veut faire une montagne.» + +L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères +particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal, +l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel +Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler, +d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une +même espèce, les uns que les autres; il y a chez eux comme une âme de +l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille +qui a inventé la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que +_l'abeille_ existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns +prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la +nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont +malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque +de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre +eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des +autres.»--L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est +constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il +ne l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur et éducable, +il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se +trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait +trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès. + +C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et étudier +mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les +hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci, +comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits et des passions, et +ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourvoir +à leurs besoins et également répartie dans toute l'espèce, comme les +fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» Le Swift ou +le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième +individu humain, ou le cent mille et unième; ou bien n'aurait pas lu +l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit. + +Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; il serait +au dessus et au-dessous de la vérité; car l'homme, à considérer les +ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des +animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans +la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des +siens, cela est évident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins +sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui +lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les +impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration, +etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; +et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus +le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un +homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un +homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est +celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu près, personne dans la +tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès. L'espèce humaine n'a +pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement +(sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les +inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux +inventions, très imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et +indéfiniment modifiable par l'éducation. + +C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne +pensent guère; et ce qui met l'humanité au-dessus de l'animalité, +c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y +souscrit. + +Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte +ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la +tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'être pas +indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les +antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie +la période lunisolaire de six cents ans «savaient autant d'astronomie +que Dominique Cassini», et avaient donc une science générale «qui ne +peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui «suppose deux ou +trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues +pendant un long temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous sont +parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à +reconnaître leur existence passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, +lentement, se forme et se développe; puis _la terre se refroidit_, les +hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent vers les contrées +riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles +d'ignorance suivent les trente siècles de lumière». C'est la diffusion +de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte +que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin +de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs. + +Persuadons-nous donc que l'homme est né pour savoir, pour exercer son +intelligence et agrandir son entendement, et que c'est là sans doute +tout l'homme, puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et +ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque +c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: «Considérons l'homme sage, +_le seul qui soit digne d'être considéré_: maître de lui-même, il l'est +des événements; content de son état, il ne veut être que comme il a +toujours été, ne vivre que comme il a toujours vécu; se suffisant à +lui-même, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur être +à charge; occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, il +perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de +nouvelles connaissances, et se satisfait à tout instant sans remords et +sans dégoût; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.» + +Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée. +Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale»; et si +peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit de +Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste. + +On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal, +que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la +morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des +devoirs que la singularité même et l'excellence de sa nature imposent +à l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent +l'homme des animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus nettement, +celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette +idée qu'il est _obligé_. La morale de Buffon est que l'homme est très +noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale +suffisante, à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient. +Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: «Pensez, sachez, et +considérez ceux qui pensent et savent comme vos guides». Il pouvait +ajouter brièvement: «Et soyez justes et bons; car c'est une manière +aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» Encore que très +élevée, la morale de Buffon, comme toute sa pensée, comme toute sa vie, +comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe, +elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui en son siècle est quelque +chose; ensuite elle est fondée tout entière sur ce principe que tout +avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modèle, +de ne pas l'adorer, de ne pas, même, lui être complaisant et docile; que +tout avertit l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et +créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, de plus en plus +supérieur à elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le +temps peut abolir en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila +toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et +peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru lui-même, et d'un spiritualisme +qui, n'ayant rien de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et +n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que le langage d'un +naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme +de celle des bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de +son extrême modestie même reçoit une extrême autorité. Buffon le +naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit +aperçu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquiétant et le plus +compétent du _naturalisme_ du XVIIIe siècle. + + + +IV + +L'ÉCRIVAIN--SES THÉORIES LITTÉRAIRES + +C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son discours de réception +à l'Académie française, que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui +passeront à la postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y +songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses +idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait l'instinct de +dignité, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste, +un certain penchant à la noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se +retrouve dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble appartenir +plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était. Il est avant tout +«éloquent», sa parole est «belle», plutôt qu'elle n'est vive, piquante, +rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa +grande histoire se déroule majestueusement, dans une grande unité, avec +une suite assurée, dans un ordre sévèrement médité et préparé, comme un +seul «discours» continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions. +Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur +l'histoire universelle. Tout cela revient à dire que le génie de Buffon, +comme tous les génies oratoires, vise à l'impression d'ensemble et +au grand effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose +d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres +imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance +et pour les admirer dans leur grandeur. + +Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on a pu même dire +que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions +d'animaux si divers, montre des ressources singulièrement variées de +pittoresque. Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a +comme une sympathie toujours prête pour ses modestes héros, qui sait +relever leurs mérites, faire éclater leurs beautés, bien saisir et +à chacun bien conserver son caractère propre, et donner ainsi à la +physionomie son unité, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans +doute il est trop orné; il s'applique trop; il est trop l'homme +qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop +complaisamment son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce n'est pas +assez sans s'en apercevoir.--Défaut commun, du reste, à presque tous les +hommes de science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir assez +bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se +convaincre eux-mêmes qu'eux aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans +cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du +défaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, à ce qu'il me semble; +car les parties de ses ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe, +sont d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française (_Discours +de réception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a écrit en +collaboration avec des savants ses élèves (_Quadrupèdes, Oiseaux_). +Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours très +heureusement, mais il reçoit cependant et subit la contagion de la +coquetterie littéraire des hommes de science, et du trop beau style. +Mais dans les livres qu'il a écrits tout entiers lui-même, géologie, +minéralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit +plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie de la terre, +époques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave, +plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et même sans chaleur, +comme il convient à un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et +que ses idées les plus grandes n'étonnent pas; je ne sais pas enfin +meilleur modèle du style propre à l'exposition scientifique. + +Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et +sans précisément se répéter, donne à la même idée, pour la faire mieux +entendre, plusieurs formes équivalentes, plusieurs tours ramenant +au même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne serait +indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui expose des choses toutes +nouvelles et qui songe au grand public, une nécessité, dont, cent ans +plus tard, l'ignorant lui-même ne se rend plus compte. + +Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce +que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux +points de vue qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon +ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la variété de ses tours. En +peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant +la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité +de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de +l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des objets; mais il +conserve toujours sa dignité imposante; c'est toujours la nature qu'il +peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle manifeste sa +toute-puissance.» + +On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires de Buffon rien +qu'à connaître les principaux caractères de son style. Ce style est le +style oratoire, ou, pour être plus précis, le style de l'exposition +oratoire, c'est-à-dire non pas celui de l'orateur à la tribune, à la +barre, ou à la chaire, mais celui de la _leçon_ faite par un homme +naturellement éloquent. Il est méthodique, grave, mesuré, imposant, +majestueux et _nombreux_. Il n'est ni animé par une passion vive, ni +alerte et armé en guerre comme le style des polémistes. C'est le style +d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce que Buffon a +été amené à recommander comme le style parfait, ou approchant de la +perfection; car toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer +pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que l'analyse +et l'exposition raisonnée de ses propres qualités d'écrivain. C'est +ainsi qu'il en a été de Buffon écrivant le _Discours sur le style_. +Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que «la +confidence un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie littéraire, +et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes +leçons de détail et des aperçus profonds qu'il renferme. + +Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; et, du reste, +sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y +mettre une _rhétorique_ complète, même sommaire. L'admiration qu'on a +éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après coup le titre _faux_ +de «Discours sur le style»; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a +donné, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait +tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours trompe l'attente +qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait pas provoquer, et prête à +des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas +exposé. Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception de +M. de Buffon à l'Académie française», ou, comme l'auteur le définit +lui-même dans les premières lignes, «_ce sont quelques idées sur le +style_». Voilà le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue. + +Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. On ne peut plus +reprocher à ce discours où sont si vivement recommandées les qualités de +composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand +on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le style, de les exposer dans +un ordre un peu libre et abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très +incomplet. Il devait l'être. Il devait ne contenir que _quelques idées +sur le style_ les plus chères à l'auteur et les plus importantes à ses +yeux. Il devait n'être, pour parler le langage des savants, qu'une +contribution à l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un +mérite supérieur. + +Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vérités +indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les +ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensée que +l'auteur qui met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature +et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idée de +Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme, +même_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que +le style est une peinture du _caractère, des moeurs_ et de la _façon +de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus éloigné que cela de la pensée de +Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style +c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par +conséquent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce +soit. + +Voilà les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas +croire qu'il révèle les véritables sources du grand style; il n'en +montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan, +l'ordre, l'unité, sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de +là naissent _toutes_ les qualités du style, et cela n'est pas vrai. De +là naissent la clarté, la précision, l'aisance, la vivacité même et +un certain mouvement, et un caractère grave, imposant, qui recommande +l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il +y a d'autres qualités du style qui tiennent au _sentiment_ et à +l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant +de l'art d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination et +sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, des grands romanciers, +des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque +toujours, il semble que Buffon l'ait oublié. + +Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. La preuve +c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parlé, seulement en +essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui +est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les +idées, du plan;--ensuite en recommandant à plusieurs reprises de les +tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage +où il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme à leur +cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait un plan... il sera pressé de +faire éclore sa pensée; il aura du plaisir à écrire... _la chaleur +naîtra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ à chaque expression... les +objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant à la +lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du +plaisir qu'on a à écrire quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie +n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de +composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser sa matière et +d'en bien voir comme étalées devant nos yeux toutes les parties dans un +bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de chaleur +et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer à +Démosthène le serment sur les morts de Marathon et à Racine le «_qui te +l'a dit_?» d'Hermione. + +Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à s'en occuper. Il +n'aime pas les poètes et les orateurs passionnés; son orateur préféré +est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_ +le montre. C'est là que l'on trouve qu'il faut «_se défier du premier +mouvement_»; éviter «_l'enthousiasme trop fort_», et mettre partout +«_plus de raison que de chaleur_». Voilà le fond de la pensée de Buffon. +Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien +fait, c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa théorie. Elle +est étroite. Elle ne tient pas compte de la littérature de sentiment, ni +de la littérature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau +poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion +et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle +les remplace. + +On peut même ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction. +Buffon ne cesse de recommander le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en +quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut +qu'on se défie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur, +l'éveil de la sensibilité, l'élan de la nature, et en un mot le naturel. +C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment où il naît, +le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple écart +de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commençant point par «s'en +défier».--De même Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner +toujours les choses «par les termes les plus généraux» (ce qu'il +se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle +géologie), par les termes les plus généraux, c'est-à-dire par les termes +abstraits et les périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus +apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il +déteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'apprêt, l'arrangement, +l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de +leur côté, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la +naïveté.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse +d'une théorie littéraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La +Fontaine. La Fontaine jugé au point de vue du _Discours sur le style_, +est mauvais. La question est tranchée: c'est le _Discours sur le style_ +qui a tort. + +Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des +lacunes et des erreurs de ce petit traité si fécond, tout au moins, en +réflexions. Mais en finissant comme nous avons commencé, prenons-le en +lui-même et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'écrire, +rapidement présentée par un savant, grand écrivain, à l'usage des +savants qui voudront écrire. Il est un petit traité d'_exposition +scientifique_. A ce titre il n'est pas éloigné d'être excellent. Comment +faut-il s'y prendre pour écrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, +ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour écrire des +ouvrages du même genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose. + +Il y a eu une époque où le _Discours sur le style_ était considéré +comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est le temps où d'illustres +professeurs avaient apporté dans les chaires supérieures de l'Université +ces qualités d'exposition large et éloquente dont le _Discours sur le +style_ donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, et la règle et le +modèle de cette éloquence particulière, intermédiaire, qui n'est ni la +simple et profonde éloquence du coeur et de la passion, ni l'éloquence +de la tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, mais +l'éloquence au service de l'enseignement, tendant à instruire d'une +façon élevée et avec une manière imposante, plutôt qu'à toucher et à +émouvoir. Dans cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair, +lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles et le fond de +l'art. De là la grande fortune du _Discours sur le style_. Les leçons +qu'il donne ne sont pas à mépriser, et non seulement ceux à qui il +s'adresse spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver +profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont bien à leur place, +et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portée. + + + +V + +Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand poète et ce grand +sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Révolution française. Ce lui fut +une chance heureuse; car il en aurait été un peu incommodé, et n'y +aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, leurs +passions, leurs efforts généreux même en vue d'un but prochain, sont +choses qu'habitué à la marche insensible et sûre de la nature, il ne +comprenait point et trouvait singulièrement méprisables. Son dédain +pour «l'histoire civile» est extrême, excessif même pour un homme qui, +surtout naturaliste, n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand +mérite. Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du reste, +simples misères: «La tradition ne nous a transmis que les gestes de +quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du +genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul +pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer +comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plût au ciel_ que +le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou +la gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre de +l'oubli!»--Cette petite portion de «l'histoire civile» qui s'étend de +1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche +de la nature, et même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus +désagréable à traverser. La providence qui veillait sur lui a donc +comblé une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort +opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que +cela. + +Il avait fait un très beau livre, et accompli une très grande oeuvre. +Il avait presque créé l'histoire naturelle, et du même coup il l'avait +affranchie. Elle existait, confondue avec la «physique», chez ces +timides et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement +du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle était +alors très sérieuse, volontairement très réservée en ses conclusions +et très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses successeurs +«philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle +était devenue très prétentieuse, très audacieuse, et s'était mise au +service d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, avec +Diderot, immorales. Elle était devenue une forme, ou un auxiliaire, ou +instrument de l'athéisme libérateur. C'est de cette compromission, très +dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher qu'elle devint +une véritable science, que Buffon l'a délivrée. + +Sans être religieux lui-même, il a eu de la science cette idée juste et +digne d'elle, qu'elle n'a pas à se mettre au service d'une doctrine de +combat et qu'elle déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru +qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine dont sortir est +une désertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est +redevenue ce qu'elle était chez nos bons savants tranquilles de 1700, +mais agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les hommes de +l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à Buffon cette sécession, qui était +une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifférent, et peut-être un +dédaigneux, c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs adversaires. + +Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son +impassibilité d'observateur, et précisément un peu parce qu'il n'en +sortait pas, il dirigeait vers des conclusions très contraires à leurs +tendances générales, relevant l'homme, le montrant obéissant aux lois +de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et lui persuadant que son +devoir, ou tout au moins sa dignité, n'étaient point à se confondre avec +elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du +nouvel esprit scientifique et du goût des sciences naturelles, s'arrêtât +précisément au plus grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point, +ni ne l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant +des écoles, c'est ce qui les désobligea sans doute extrêmement. + +La science y gagna en dignité, en indépendance, en aisance dans sa +marche, et en autorité. + +L'influence de Buffon comme savant a été considérable. Son grand mérite +d'abord et comme sa victoire, a été de conquérir le public à la science +de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la science +politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les préoccupations +et dans le commerce du monde lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, +imposant, qui a attiré le public mondain à la science, sans faire à ce +public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie +suspecte à le séduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire +naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de +génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le +plus inoffensif et le plus aimable. + +Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, le défigurent, +et poussent à l'excès, d'une intrépidité de dogmatisme qui l'eût fait +sourire avec toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes de +ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; dont les autres, comme +Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de génie et des +créateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et dire +qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est une nouveauté qui +vient de lui; et que son idée du lent et éternel progrès de la nature +créant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant +et s'ingéniant dans des constructions plus délicates et subtiles, puis +créant avec l'homme l'être capable d'un perfectionnement dont nous +ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues +philosophiques_ de M. Renan son expression éloquente, poétique et +audacieuse, et comme son écho magnifiquement agrandi. + +Son influence comme poète n'a pas été moins grande que sa contribution +de savant à la conscience de l'humanité. La plus grande idée poétique +qu'ait eue le XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La +majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est étrange, +quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si +tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite +Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu +que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse être +fait. La vérité, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que +le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation, +exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans +Rousseau. La grande vision de l'éternelle puissance qui a pétri nos +univers, et le sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire +écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des côtes, c'est dans +Buffon qu'on les trouve à chaque page, et soyez sûrs que la phrase de +Chateaubriand sur «les rivages _antiques_ des mers» est d'un homme qui a +lu Buffon. + +A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois poètes, qui sont +Buffon, Rousseau et Chénier, et tous les trois, inégalement, ont eu dans +les imaginations du XIXe siècle un sensible prolongement de leur pensée. +Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilité; +Buffon a appris aux hommes l'histoire et la géographie de la nature, et +les a invités à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a retrouvé +le sentiment de la beauté antique; et l'on rencontrera ces trois +grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans +Chateaubriand, vous savez assez que tout le siècle dont noua sommes en +a reçu la contagion, et a continué, jusqu'à l'époque où le réalisme a +reparu, à les entretenir. + + + +MIRABEAU + + + +I + +CARACTÈRE--TOUR D'ESPRIT--ÉTUDES + +Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique +du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de +Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout +entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action, +placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne +disserte plus, mais exécute.» + +Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent +dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses +passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous +les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes, +subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme +Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot, +orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme +Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe +siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception, +d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.--Avec cela, +ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît +d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur +de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait +que le manque en est moins pénible et répugnant. + +Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures. +Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque, +joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme +de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en +enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de +nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable, +et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se +dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun +redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la +révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un +côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte +existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est +surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un +continuel redoublement d'orages. + +Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il +acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était +romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses +lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle, +pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette +mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et +non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en +hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême +de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la +neige un chasseur aventureux et allègre. + +Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit +en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont +d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui +est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle +Héloïse_;--ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être, +plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son +coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le +plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue +et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et +ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels +jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de +fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme +une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est +cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus +captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant +mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement +amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries +de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers, +sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de +vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les +épreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque, +hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal, +et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce +qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé +dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté +par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et +exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents +contraires. + +Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du +XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et +toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel, +et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans +colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette +affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté, +ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas +traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est +incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue +habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette +région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi +lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des +croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.--Le +mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands +problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme +des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il +n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est +incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en +sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude. + +Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez +fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de +toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y +croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des +Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de +la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait +fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents, +suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que +parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale +avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société... +l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de +l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient +susceptibles des êtres périssables.» + +Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la +liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une +vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative +des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre +utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il +grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge, +il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la +raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne +verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur +donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....» + +L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée +dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse, +une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs +dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus +vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une +providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant +lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation +des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un +avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté: +voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours +été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui +certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de +vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus +entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.--C'est bien la +croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et +son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes, +encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés. +C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi +en lui. + +Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son +romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent +épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur +et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté +d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci, +quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et +prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais +du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept +gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la +monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la +législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux +connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un _Essai sur le +despotisme_, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur +les _Lettres de cachet_, il écrit un _Mémoire sur les salines de +la Franche-Comté_, des traités sur la _Liberté de l'Escaut_, sur +_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_, +sur la _Question des eaux_, sur l'administration financière de Necker; +et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on +trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique +peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti, +longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux +dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement, +entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si +elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours +complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a été +d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel. + +Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que +Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable +de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, +et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les +plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs +de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans +conteste, le plus savant. + +Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du +choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le +pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de +Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos +de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est très curieuse et +doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme. +Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle, +Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion +commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette +hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée. +Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait +l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de +Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du +réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui +dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter, +c'est l'almanach.» + +Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772, +c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de +Rousseau sur la question de l'_état de nature_. Il sent déjà, en homme +d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en +inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres +satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les +institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les +hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de +découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette +recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs +sociétés.»--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que +pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est +que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment +homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque +la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses +semblables qu'une association momentanée, _il est encore féroce, +dévastateur_, et n'a guère que _des idées de carnage, de bravoure, +d'indépendance et de spoliation_».--Dès que Mirabeau s'occupe de +questions politiques, il écarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en +dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le +temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux +«remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la +métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière +d'Eson. + +On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec +l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se +placer non seulement dans le temps, mais dans le moment. + + + +II + +LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU + +Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment, +longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce +qui était possible. + +Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait +jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans +compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples +modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le +tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.--Le Français +ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très +difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée, +libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul, +passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore, +aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la +liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture +lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne +pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré +que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent +est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à +accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre. + +C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large, +parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de +l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de +caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins +plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les +choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le +mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le +traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi +le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été +écrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en +entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat_. Tous les +principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec +la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires, +liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté +individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division +et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première +«constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution +de Mirabeau. + +Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible, +allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée +nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il +put lire un fragment de sa _Lettre à Frédéric-Guillaume II_, écrite dix +ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu +une opinion de circonstance. + +Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur +d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de +sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent +nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos +propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de +bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit +chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois +obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les +opinions philosophiques et religieuses. _Il faut réprimer les mauvaises +actions, mais souffrir les mauvaises pensées_, et surtout les mauvais +raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire +aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent +servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du +genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les +événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse, +une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des +guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y +songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant +qu'ils sont très utiles[101].» + +[Note 101: _Lettres à Mauvillon._] + +Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la +décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les +_assemblées provinciales_[102]. Il avait un système d'ensemble tout +prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté, +force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la +province. + +[Note 102: _Dénonciation de l'agiotage_.] + +C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien +intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu +instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme +toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins +l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le +gouvernement. + +Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en +conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans +l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute +la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première +Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des +maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée +ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme +exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat, +c'est une nation affranchie. + +Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a +combattue constamment pendant toute son existence parlementaire. +A travers la Constituante, il a vu la Convention, et à travers la +Convention le rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement +son admirable prévoyance. Voici sa prophétie qui n'est point obscure, +qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties, +entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite a +l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789: + +«Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée +dans l'art de l'effectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de +liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y +précipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit législatif +était encore chez elle un esprit à naître, une disposition à former; +si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà +l'avenue législative où elle est entrée, conviendrait-il de n'environner +les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense +le sort du trône et de la nation?--Les sages démocraties se sont +limitées elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie où +les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée +représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de +l'assujettir à des formes sévères _et de prémunir sa propre liberté +contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir_.--Quand le +pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme, +il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul; +nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la révolution +était inversée; si le Corps législatif, avec de grands moyens de devenir +ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forçait un jour la +nation à se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à se +réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles +naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants +seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale, +après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait +en mettant tout de niveau, c'est-à-dire en écrasant tout. _La liberté +publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître +absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le +mépris, sous un despotisme presque nécessaire_.--Serait-ce là le fond +de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la +Constitution qui s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons +nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous +allons entrer.» + +Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire +ne songeait qu'à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse +de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait +prévoir. C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le _veto_, +et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est +cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines +de réalité: «Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les +représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur +députation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les +représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose +des emplois et des grâces? Manqueront-ils de prétextes pour justifier +cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les +grâces si indignement prostituées!...» + +C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la +situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: «Nous +ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour +former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop +vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un +roi préexistant, des préjugés préexistants: il faut autant que possible +assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du +passage.... Mais si nous substituons l'irascibilité de l'amour-propre +à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites +passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats +réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, _et c'est +vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la +Monarchie_, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur.» + +Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est +confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu +dans un esprit. Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»; +mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en +effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne +devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour +réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir +évoqués. + +C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et trop justifiée de +l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de +paix et de guerre: «Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré +sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les +suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et +de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre +qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix +des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne +porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète +_qui serait par le fait un second pouvoir exécutif_?... Ne pourrait-on +pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les +préparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par +cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec +la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir exécutif ne +serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois, +nous gouvernerions.» + +La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer +toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté +que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, +avec une indomptable fermeté, la loi de la séparation des pouvoirs: +voilà presque tout le rôle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait déjà +dit en 1784 aux Bataves: «Pour que les lois gouvernent et non les +hommes, il faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire +soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le répéter à une assemblée +dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son +droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs +possibles. Il a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que +l'effet d'un équilibre entre les forces sociales; et entre une royauté +qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir, +voyant le danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans +l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un +équilibre et une répartition régulière de puissances. + +Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante +de l'assemblée que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du +pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du premier coup +mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension +et d'invasion de celle-là. + +Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que +suivi par l'Assemblée constituante; à la fois craint, désiré et +méprisé de la cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les +subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à +ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut +fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets +allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une +mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et, ce qui est pis, +ignominieuse. + +A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son +influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi, +élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il +fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève +de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le +Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un +équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a +vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir +personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif; et voilà certes +de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée +nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée, +et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore que meilleur que l'un +ou l'autre absolutisme, qui était vain et illusoire. De ces deux forces, +seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait +dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant elle-même, la +première finît par reparaître, ce que, du reste, il a prévu. Deux forces +sociales, seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce +qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se +contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une +ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était +que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque +chose. + +Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance +secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans +la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et +libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi +d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau +avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est +trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un +rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé +sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait +avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour +qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance +ou d'action.--Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé, +et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni +emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût +été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi +ne pût être jugé que par des juges.--Par exemple encore, étant donné +qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps +sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on +démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est +légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre +dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique. +Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et +simplement _pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort_, il était +habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en +corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la +chambre populaire. + +Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très +familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit? +Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu, +qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple, +parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que +l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? +Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il +pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces +elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer? +Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée +qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il? + +Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point +faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau. +Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de +l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur. +Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet +obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la +noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi +irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il +aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de +noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui +par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à +l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne +peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres +hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.--Remarquez +bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme +libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus +encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses +paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des +formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté +contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: _car, il ne +faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et +toute assemblée particulière porte avec elle des germes +d'aristocratie_»[103].--L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non +sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut +qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle +légifère, et qu'il gouverne. + +[Note 103: Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus +terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui +demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et +finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»] + +«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de +Mirabeau, «_le roi règne et ne gouverne pas_» est une formule +aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut +pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi +conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi _Veto_. +Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts +généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire +respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est +toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme +un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée +politique de Mirabeau c'est une «_Démocratie royale_», comme il n'a pas +dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple +libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le +représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce +roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette +assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme +toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement +aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps +législatif: voilà son système. + +Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de +l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour +le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à +propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage +de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à +rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections +provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère +sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une +théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très +grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est +défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, +mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les +freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient +nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il +n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière. +Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû +se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous +peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les +conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son +tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.--Et il a essayé de ce +système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir, +mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une +Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de +contrepoids. + +Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi +et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de +l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir +personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple +de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes. +Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, +mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans +cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir +exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement +séparés.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que +ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à +l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne +pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et +«aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et +même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir +au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas +ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait +tenter. + +Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait +admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien +entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à +peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et +distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est +beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique +selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui +est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un +de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un +peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent +vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au +travail intellectuel. + +Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très +rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une +haute raison et une spacieuse et facile intelligence. + +Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne +laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans +tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de +la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de +mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais, +presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par +un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni +son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour, +sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible. +Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et +cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien +définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant +de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai, +plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux, +est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien, +quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine +froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il +n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du +XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et +presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote, +ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de +la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très +intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir +et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes +politiques que l'histoire ait montrés. + + + +III + +L'ORATEUR + +Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il +l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière +et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style +périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en +traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou +aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans +ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque +qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui +«est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures. +Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus +encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu +quand il écrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_, +par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est +plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il +apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui +s'essaie dans ses écrits.--Il a appris à écrire dans Diderot et dans +Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à +tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a _parlé_, +avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, +une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis +abordant la tribune, il a _parlé_, mais avec plus de retenue et de +circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés, +surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but. + +Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le +manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase, +presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant. +Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore +ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il +était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse, +et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le +discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses +débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer, +il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours. +Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez +froides dans le goût de la _Nouvelle Héloïse_, et, à la première page, +sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours, +souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble +trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique +serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de +contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus +tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil, +et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des +raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent, +serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.--Il est à peine besoin +de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois, +et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est +plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en +est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus +solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine +nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est +presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible +chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi +des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de +déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours +de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance +des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine +surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable +sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son +effet. + + + +IV + +Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale +et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas +chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe +politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de +songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la +révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un +plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien +qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a +régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il +n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée. +Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus +grande, son sillon est plus profond et plus fécond.--En 1750 il eut été +un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré +et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de +Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et +aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe +siècle.--En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement +rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie +constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant +personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout +au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées +de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être +alternativement adorés et exécrés de la foule.--Cette destinée, qu'il +a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort +prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où +il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni +être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré +et un politique de grandes vues.--Personne, malgré les apparences, n'a +plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, +et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle +devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à +l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate +secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain +à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu +l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert +ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un +roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier +rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment +où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris +et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de +vivre davantage.--La gloire littéraire n'est pas une compensation +suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation. +Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur +flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu +amère. + + + +ANDRÉ CHÉNIER + + + +I + +L'HELLÈNE + +Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le +vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier +apparaît dans le XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un +_cas_ extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de +prose, un «ancien» dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer +la littérature, un «grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que +possible de ces sources antiques de l'art européen. + +Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr c'est un +fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard. +Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment +du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation +une manière d'acquiescement et de la complaisance une forme de mépris +intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par +l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils étaient les premières +ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les +derniers de leurs disciples. + +Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, nom +par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette +passion dont étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première +découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué, pour +les écrivains du XVIe siècle français, complète cette analogie. On voit +bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. +A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son goût est plus pur que +celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de +l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession +et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui +déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du +Bellay, à coup sûr il l'eût, aimé, et certes il lui ressemble par +beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du +mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de +sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et d'instincts belliqueux et +proscripteurs; et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente. +presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement. +Un homme de la Pléiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable, +et homme du monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier. + +Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des +erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la +Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et, +nonobstant la _Défense et illustration_, de piller plutôt le Capitole +que le Temple de Delphes. Chénier est grec plus profondément, plus +intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elégies_, il +n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments épiques, qui sont +ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et +l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse +médités, transformés en substance de son esprit. «Il est du pays», comme +disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a roulé +Myrto. + +Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la +Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du +mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui +ont été capables de méditation, et que les Grecs ont connu beaucoup +plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de +Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim +du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans +Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu +des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, si souvent, du +sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, médité sur le secret +obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, +la Grèce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux +autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer +retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le +ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades. + +Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. Il déteste ces artistes +«tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants +comme leur air nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages». +Fuyons de toutes nos forces «la pesante ivresse + + De ce faux et bruyant Permesse + Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;» + +et ne respirons que les senteurs fines et délicates, l'odeur de bruyère +et de thym qui vient, dans un murmure de flûte, des pentes de l'Hymette +ou des ravins de Sicile. + +Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que +tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la +simplicité homérique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le +_Mendiant_; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante +encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce +qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui +ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure, +déliée et élégante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en +songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints, +délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait +parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans +musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives +et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un +mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce +sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur. + +C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa +façon de voir les choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le +sentiment de beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du +XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il transmettra à +d'autres. + +C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été presque de +même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, du discret, et de +l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que +voilà bien ce que n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces +idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers d'alcôve, et ces +experts en sensibilité bourgeoise du XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se +figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon +père ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-même, et +je parle de celui qui fut poète, non point, par conséquent, de celui qui +a fait des vers, face à face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_, +ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît; +remonter jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à +Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la trouvant trop nue, et +insuffisamment fastueuse, «la douce muse théienne». + +Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulût +rester longtemps inédit, il publiait, de temps en temps, quelques vers. +Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non pas +tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses amis, aux bons du +Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-être, +hélas! le trouvant bon, à coup sûr le sentant dans le goût des +contemporains, c'était le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de +Châteauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en écrivant ces +poèmes, les pires défauts du temps en toute leur lamentable perfection, +nous le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul dans sa +chambre, entouré de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'à +satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque «se +frayer murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement à ses +oreilles. + +Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire. +Chénier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment +délicat et sûr des choses grecques et de la beauté antique; mais isolé, +c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une +véritable petite renaissance des études antiques, qui, certes, n'a pas +créé Chénier mais dont Chénier a profité. On venait de retrouver Pompéi, +et les esprits, non pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là. +Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraître, dont Chénier, qui connut +Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que +Chénier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux études sur +l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu +indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'était les voyageurs en +Grèce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier +s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacrée des +impressions et des souvenirs. Et, à l'écart, au milieu de ses médailles, +de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait +la Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.--C'était tout un +petit monde grec, très passionné, très épris, un peu inaperçu en son +temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son +oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement connu +cette société de grands travailleurs et de demi-artistes, et a +parfaitement entendu ce petit bruit-là. Son originalité, à lui poète, a +été d'aller de ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits +et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y sentir une vraie +renaissance, un retour au vrai classique français, et la tradition +renouée. + +Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par les «imitations» et +traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une +sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans +André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est +pas la moins grande, où il n'est nullement entré, mais il a eu en toute +perfection le sens de l'épique, et de l'idyllique des Hellènes, le sens +d'Homère, de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce comme +un Romain très intelligent des choses grecques la comprenait, comme +l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, à +dessein, tout en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a +touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est comme promené +autour d'Athènes, à quelque distance, sans y entrer. Encore +pratique-t-il Aristophane, et le goûte, et l'imite souvent. Précisément, +c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de génie poétique, +Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique +charmant à la rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la +grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets +de l'imagination humaine; et Chénier pouvait entrer en commerce avec +Aristophane. Ce n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais +c'était du moins le cap Sunium. + +Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon par sa faculté +créatrice, du moins par son goût, par son tour d'esprit, par la +direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur, +soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les +savants, ne se souciait. + +Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment +original, un autre Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son +temps, et peut-être trop. + + + +II + +CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE + +Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé en France et a +passé sa jeunesse à Paris de 1780 à 1791; sa mère est née grecque, mais +c'est une Parisienne qui préside un salon littéraire où trône Lebrun. +C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait entrevu et même embrassé +un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eût +échappé à l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française, +ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y a pas échappé.--Un +homme écrit trois pages dans sa matinée, l'une pour lui, impression, +sensation, réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame chez +laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en beau style; l'autre, +lettre à un ministre ou conseiller d'État. Ces trois pages ne se +ressemblent aucunement: l'une a été écrite par l'homme, l'autre par +l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel. Il y a dans +Chénier de la poésie, de la poésie mondaine, et de la poésie officielle. + +De ces deux dernières la première est bien mêlée, souvent bien mauvaise, +et la seconde, fréquemment, ne laisse pas d'être à faire frémir. +C'est le goût du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le +satisfaire. La poésie mondaine, la poésie élégante de ce temps est +spirituelle, un peu fade et extrêmement tourmentée. C'est une rhétorique +laborieuse et périlleuse où l'on procède par trouvailles rares et +rencontres extraordinaires d'expressions imprévues ou de syntaxes +surprenantes. «Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abîme, de +paraître le conquérir»: voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une +expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier venu. Chénier a +ce style. Il dira, même dans un fragment antique: + + ......et j'étais misérable + Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris + N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. + +Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de pierres et crier +pour se faire craindre, voilà tout à fait l'élégance, un peu bien +pénible et torturée, de 1780. + +Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle grimace du sentiment +qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger +qui dit à une bergère: + + Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler? + +est bien un berger de 1780. + +Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans les choses de +sentiment, est ce qui jette sur toute poésie amoureuse la plus sensible +impression de froideur. Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire +parler la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour trop +ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et dès lors que +nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: «On +m'éteignit; + + Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse. + On aime un autre amant, aime une autre maîtresse. + Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, + Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi. + +La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais à coup sûr elle +n'est pas amoureuse. + +Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment de cette +sorte. Mais l'impression générale en est au moins tiède. C'est un ambigu +assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de +l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraîne avec de +très grands efforts, et des grâces un peu mignardes du XVIIIe siècle, +mélange bizarre, quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et +de Pompadour.--Voilà pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans +l'histoire très obscure des amours d'André Chénier, il est si difficile +de savoir à qui s'adressent ces adorations composites et pour qui +fut bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce à des +courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou que songe Chénier? On ne +sait trop, et dans la même pièce le ton de l'homme de cour, et le ton +du Catulle ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. Une dame +pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde +qui parle, ou si c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une +strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et passionné. + +Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement +factice, mais de factice, il faut, après une lecture de ces Elégies +franco-romaines, lire notre grand élégiaque Musset, ou Henri Heine; +et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier +élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui écrit +l'élégie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un +grand rêve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poésie, +anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, qu'il peut contenir, et +qu'il contient en effet chez ceux qui l'éprouvent. + +Et je ne cherche pas à éviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle +est charmante. Un procédé très heureux, que Chénier a employé plusieurs +fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal +du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au lecteur. Ailleurs ce +n'est qu'un procédé, ici il y a un grand air de vérité, et la scène se +fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison; +d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui peu à peu se fait +plus distincte; un prisonnier écoute, se rapproche, entend, finit par +voir la prisonnière, et pleure avec elle. + +[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.] + +Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les +mémoires, la sotte pudeur de ne pas répéter: _«Je ne veux point mourir +encore!--Je plie et relève ma tête.--L'Illusion féconde habite dans mon +sein.--J'ai les ailes de l'espérance.--Ma bienvenue au jour me rit +dans tous les yeux»_; et merveilleusement opposés l'un à l'autre en +demi-chute et en chute de strophe: «_Je veux achever mon année... Je +veux achever ma journée._» + +Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas dénuée de toute rhétorique, +cette série d'images trop voisines les unes des autres (l'épi, le +pampre, le printemps, la moisson, la rose à peine ouverte) est un +développement, et un développement qui allait devenir un peu languissant +au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais on a eu le temps d'être +inquiet. Chénier avait déjà composé ainsi dans sa pièce _À mademoiselle +de Coigny_: «Blanche et douce colombe...»--«Blanche et douce brebis...» +Rien de plus dangereux que cette méthode, parce que rien n'est plus +facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux +désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche et douce gazelle...» Le +trait final lui-même de _la Jeune_ _Captive_ sinon la dépare, du moins +ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme +se dessiner vaguement une révérence trop correcte et un sourire trop +accompli. + + Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours + Ceux qui les passeront près d'elle, + +n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu +le tour et le geste. On n'est pas impunément du siècle de Boufflers. +Lamartine lui-même, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront +d'y être nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient. + +Quant à ses poésies _officielles_ et destinées à la publication, on +voudrait qu'elles ne fussent pas d'André Chénier. L'_Hymne à la France_ +est bien d'un écolier de Lebrun. C'est un modèle du style classique en +honneur au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions mesquines, +menues et coquettes, et en périphrases élégantes. C'est là qu'on voit +les canaux qui «joignent l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins +départis en tous lieux»; et le poète cherchant un asile obscur où «sa +main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice». C'est là +qu'on peut admirer: + + «...Ces réseaux légers, diaphanes habits, + Où la fraîche grenade enferme ses rubis.» + +Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me tenir de +signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge de +Camille: + + Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi. + Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire, + M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire. + +Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'énergie et +tout le relief qu'on lui connaît: + + J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère, + La mendicité blême, et douleur amère. + +Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surchargé, +une certaine grandeur de composition, est bien difficile à goûter de nos +jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne +pour admettre ces apostrophes multipliées: «_O France!... ô Raison!... +ô soleil!... ô jour!... ô peuple!... hommes!... Salut, peuple +français..._»; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation: + + Aux bords de notre Seine + Pourquoi ces belliqueux apprêts? + Pourquoi vers notre cité reine, + Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...? + De quoi rit ce troupeau?....... + +Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodés +à la description de scènes révolutionnaires. Rien de plus étrange, +je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce +_Tiers-Etat_ comparé à Latone «_déjà presque mère_» courant la terre +pour «_mettre au jour les dieux de la lumière_», et dont la salle du Jeu +de Paume «_fut la Délos_». + +L'_Hymne sur les Suisses de Châteauvieux_ a un début éloquent et +d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt que la mythologie et +les réminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gâter, +jusque-là qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent +dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les poètes chantaient +autrefois la chevelure de Bérénice et qu'ils chantent maintenant les +Suisses de Châteauvieux. C'était le bel air des choses en ce temps-là. +Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait +apparaître, au sommet glacé de Rhodope. Rien de plus glacé. Mais c'était +la poésie élevée, noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait +autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son maître, et Marie-Joseph +Chénier pour son frère. Mais en vérité, quand il se donnait tant de mal +pour écrire dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos à +lui-même. + + + +III + +CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE + +Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de devenir tout +différent de ce qu'il était, et un tel maître poète que tout ce que nous +avons de lui n'eût plus passé que pour études préliminaires; et ce qu'il +a rêvé, je ne doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était, +par ses idées, par les penchants les plus impérieux de son esprit, par +une partie au moins, très considérable, de ses études, le plus éveillé +et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la +philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arrêtée encore, mais +qui se rapprochait du matérialisme, ou plutôt du _naturalisme_, adorait +Lucrèce, savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant bien +loin du pur hellène, et en plein courant du XVIIIe siècle. + +Il voulait profiter des découvertes de la science moderne, et écrire en +vers ce poème du monde que Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien +ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur cette +fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que sur l'esprit +scientifique de cette époque. Traduire Buffon en vers a été l'ambition +de trois poètes distingués de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, +de Delille et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une pleine +sincérité et naïveté d'admiration: + + Souvent mon vol armé des ailes de Buffon + Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, + La ceinture d'azur sur le globe étendue..... + +Dans les plans et projets relatifs à _Hermès_ que nous possédons, nous +trouvons des pages entières qui ne sont que des résumés de la «genèse», +de la géologie, de l'embryologie, et même de l'anthropologie de +Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée dans +Buffon, de la constitution forcément aristocratique de l'humanité, +toujours guidée par les grands hommes de pensée et de savoir, ne pouvant +se passer d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne dût se +retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'_Hermès_[106]. A cela il eût +ajouté un peu de Lucrèce, pour la partie irréligieuse[107]; car Chénier +était irréligieux, et _Hermès_ l'eût été, et ce semble un peu de +Rousseau pour ce qui aurait eu trait à la première constitution des +sociétés[108]. + +[Note 105: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de +l'_Hermès_, les sec. II, III, IV, VI.] + +[Note 106: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de +l'_Hermès_ sec. I.] + +[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.] + +[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.] + +Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière grandeur. En tout +cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poétique, +l'instinct et le flair sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût +dont il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème aurait eu cela +de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eût résumé la pensée du +siècle où il aurait paru, qu'il nous eût donné dans un grand tableau la +conception du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou moins +précise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poème est grand pour +beaucoup de raisons diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à +cette définition répondent aussi bien l'_Ennéide_ que l'_Iliade_ et le +_Paradis Perdu_ que la _Divine Comédie_. Je ne sais donc si l'_Hermès_ +eût été un des grands poèmes de l'humanité, mais je vois qu'il en +courait le risque et qu'il en prenait le chemin. + +Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop scientifique et +«matérialiste» au sens purement littéraire du mot. N'oublions pas, car +je crois que nous nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre, +n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilité. Son +imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est +une belle et très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte +verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques +fragments qu'il a écrits semblent l'indiquer, décrit, admirablement +décrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu animé, +peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouvé +ces imaginations, «ces visions» qui transforment, au risque de la +dénaturer un peu, mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité +scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces procédés de +poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se sentent très bien et ne se +définissent guère. Chénier dit dans un fragment de l'_Hermès_: + + Je vois l'être et la vie et leur source inconnue, + Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants. + Je poursuis la comète aux crins étincelants, + Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses... + En moi leurs doubles lois agissent et respirent; + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent; + Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. + +Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts et d'un très +vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque part, et certes dans un +poème indigne de contenir cette page: + + J'aime!--voilà le mot que la nature entière + Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit, + Sombre et dernier soupir que poussera la terre + Quand elle tombera dans l'éternelle nuit! + Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées, + Etoiles du matin, ce mot triste et charmant! + La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, + A voulu traverser les plaines éthérées + Pour chercher le soleil, son immortel amant; + Elle s'est élancée au sein des nuits profondes; + Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes + Se sont mis en voyage autour du firmament. + +Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi +physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui +aurait manqué à Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une manie; +mais encore est-il que Chénier n'en a pas même été menacé. + +Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme +renouvelé André Chénier. Il l'eût renouvelé, je le crois assez; car il +le forçait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de +ce qu'il avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant dans +l'_Invention_, qu'il faut considérer comme la préface de l'_Hermès_, +c'est que Chénier, dans ce manifeste littéraire, ou dans cette poétique, +comme on voudra, conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il +n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait guère prévoir +qu'il dût, ou seulement qu'il voulût devenir. + +Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer et entretenir en soi +une âme et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanément +par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou +d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations à la +manière antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur +contour, comme les voyait un ancien du siècle de Périclès ou de l'âge +d'Auguste, et entendre, et peut-être goûter de la même façon, et trouver +la même forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même parfum +aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct personnel, atavisme, +éducation, ou tour de force de génie artificiel, ç'avait été le propre +caractère tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de «Camille» ou +de «Fanny». + +--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être _inventeur_, avant +toute chose, «aux seuls inventeurs la vie étant promise»; c'est de ne +plus «avoir les seuls anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne +plus «les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et dire cent +fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas croire «qu'un objet né sur +l'Hélicon a seul de nous charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout +dit et que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre «la +Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux hommes; c'est de puiser une +inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine, +pourra être indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des choses +telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire telles que les yeux +modernes ont appris à les voir. + +Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maîtres, +mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus +ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet +usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous +apprennent à écrire avec netteté, avec force et avec éclat, et qu'on +croie bien qu'eux seuls, d'ici à longtemps, peuvent nous donner cet +enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les +contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voilà +la nouvelle pensée d'André Chénier, comme son nouveau dessein, et elle +ressemble à l'ancienne en ce que la préoccupation de l'antique y +est encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est toute la +conception d'André Chénier qui s'est comme renversée. L'aimable poète +qui jusque-là sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un +peu jeunes, a pour but désormais et pour maxime: + + Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques. + +De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a bien au moins +trois Chéniers, l'un antique dans sa pensée et dans sa forme; l'autre +contemporain de ses contemporains par sa manière de penser et de sentir, +et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore +soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisième enfin, qui +voulait naître, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, +sauf la forme, que du reste il eût certainement été forcé de modifier +tout en la gardant forte et pure, prétendait bien dépasser le premier et +oublier complètement le second. + +Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est intéressant que +comme indication de tendances, et promesses, et déjà demi-puissance +de renouvellement; et dans toute étude sur André Chénier c'est bien +toujours aux deux autres qu'il en faut revenir. + + + +IV + +OEUVRES EN PROSE + +Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent pas la mesure d'un +beau talent ordinaire de polémiste; et tout en faisant honneur au génie +d'André Chénicr en font encore plus à son caractère. Il a brillamment +soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la +justice; il a parfaitement mérité l'échafaud, et voila, sans lui faire +beaucoup de tort, à quoi l'on pourrait borner l'appréciation de ses +articles et pamphlets. + +Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui frappe en lisant +ces pages, c'est le caractère sain et pur de la langue. André Chénier a +quelque chose, on l'a vu, de la déclamation de l'époque révolutionnaire +dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune +trace, ce qui surprend, mais agréablement, dans ses articles. Ils sont +écrits, à très peu près, dans la langue sévère et sobre du XVIIe siècle. +Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme +qui deviendrait très facilement orateur, et qui, dit-on, à ses heures, +l'était en effet. Elève de Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il +l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop +longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, comme dans +les plus courts écrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante. +Rappelez-vous une page de Mirabeau, à peu près au hasard, car il n'a +pas, et c'est son défaut, en plus d'un style, et lisez cette page de +Chénier, qui du reste vaut qu'on la lise: + +«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage +d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un +bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients s'évanouissent bientôt +d'eux-mêmes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en +alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on +voit les germes de haines publiques s'enraciner profondément; si l'on +voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au +hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter +sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de +citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les coins de +l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière, +fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes; +si l'on voit paraître souvent, et en armes, et dans des occasions +semblables, cette dernière classe du peuple, qui, ne connaissant rien, +n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui +veut la payer; alors ces symptômes doivent paraître effrayants.» + +Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le ton ordinaire +dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui +seulement chez les hommes de mérite et d'éducation littéraire devenait +un style, est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande allure. +Quelquefois (encore que très rarement) il touche à la vraie et grande +éloquence, et rappelle la dialectique enflammée des _Provinciales_. Ce +qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru +dans l'expression, serait une page de Pascal: + +«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que, +disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est +vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y +être, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie +ne serait plus dangereuse et ne mériterait pas son nom, si elle n'avait +l'art de ne répéter que les paroles qu'elle a entendues sortir des +lèvres de la vertu... C'est ainsi que certains démagogues se revêtent +d'une autorité censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la +même manière que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et +diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même +et être ennemi de Dieu et de la vertu.» + +Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse +d'ironie se ramasse en un trait vif et acéré et qui part en sifflant. Je +dis que cela est tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait, +et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doué +que Chénier, et tout fulminant d'honnête colère, et contemporain de +Chamfort, sans trouver quelquefois une épigramme souple, brillante et +aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du +peuple, celui de pendre en émane aussi; mais il est bien affreux que +ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentant»--«Je +reconnais là cet _honneur de corps_, l'éternel apanage de ceux qui +trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit à eux.»--Mais +Chénier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est +convaincu, vigoureux, élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un +peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a +laissé de beaux vers. + + + +V + +L'ÉCRIVAIN + +À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu +inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons +plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des +_Elégies_, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une +expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier, +et de très près, le style des _Idylles_ et des fragments épiques. Il +est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la +création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée +à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des +musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on +pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualité du son_. +La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les +abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots +lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt +encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose +oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup +plus _nombreuse_, et _rythmée_, que mélodieuse à proprement parler. Elle +ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et +de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine, +l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase +musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très +sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je +cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver. + +Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en +chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers +latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers français +ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe, +Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset +qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de +la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à +proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire, +c'est qu'ils sont amis de l'oreille. + +Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et +tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout +à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout +au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents +indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'_Aveugle_, ni la _Jeune +Tarentine_, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais +dites-vous à haute vois ces quatre vers: + + Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler; + Sur l'immobile arène il l'admire couler, + Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante, + Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. + +Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule, +que Victor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec +admiration en 1819: + + .......Il monte. Sous nos pieds + Etend du vieux lion la dépouille héroïque. + Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique, + Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu. + Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu + Brille autour du héros, et la flamme rapide + Porte au palais divin l'âme du grand Alcide. + +Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'_Hermès_, qui n'a pas été +écrit. C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur +l'histoire du monde comporte et réclame surtout le talent descriptif +et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier +n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis + + L'Océan éternel où bouillonne la vie. + +jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie +scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point + + Des derniers Africains le cap noir de tempêtes. + + + +VI + +LE VERSIFICATEUR + +On a beaucoup exagéré l'invention rythmique d'André Chénier, la réforme, +la révolution rythmique apportée par André Chénier dans la versification +française. Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là même +qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la +versification de son temps; il ne s'en était pas encore fait un qui lui +fût personnel. Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore un +conquérant. + +En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un mauvais chemin, +il remontait à la Pléiade, et retrouvait cette liberté de coupes que +Ronsard et ses amis, un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais +la liberté de coupes n'est nullement par elle seule une invention de +rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers «n'ose +pas enjamber», cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber, +cela ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant +pourquoi. + +Un rythme est l'expression d'une pensée,--ou l'image d'un +sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout +rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour donner +la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, mouvement ou forme, +qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte. +D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison +appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant +un déplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles +inutiles finit par faire perdre de vue toute espèce de rythme et par +donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de +Gautier, et la plupart des vers de Baïf;--et enfin risquer une coupe +exceptionnelle, à dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas +atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le rhythme juste qui le +devait produire, c'est un contre-sens rythmique. + +Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents dans Chénier. Il +a deux procédés coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet +monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois). +Ce sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; il en abuse. +Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas +_dans sa sensation actuelle_, au moment même où il veut peindre quelque +chose, et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles sont plutôt +un procédé qu'une inspiration. + +Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité des coupes +exceptionnelles ramène le vers à la prose pure: + + La liberté du génie et de l'art + T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière + De nature et d'éternité + Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière + Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire, + Dompte les coeurs La liberté...... + +C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe d'amener ainsi qu'il suit +un rejet ambitieux: + + _Strophe XI_. + + L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté + Vole, débris infâme et cendre inanimée; + Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté + Altière, étincelante, armée. + + _Srophe XII_. + + Sort!--..... + +Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut +dire. Dans l'exemple précèdent, ni _vole_, ni _sort_, à les prendre en +eux-mêmes seulement, ne sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe +sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumée +et de la cendre d'un château fort incendié. Il exprimerait mieux une +flèche dardée ou une fusée qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec +qui exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant sur les +ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De même dans cette +peinture des élections de 1789: + + Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. + Versailles les attend. On s'empresse d'élire; + _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir + Les représentants de l'Empire. + +Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrête point, +de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses +alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période +poétique. Son style en prose est périodique, son style en vers ne l'est +nullement, à l'ordinaire. Comme il était doué, comme il adorait les +anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette +période en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent +longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et +pénible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et +deux décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux alexandrins +tombent sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur deux octosyllabes, +tantôt trois alexandrins sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur un +décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille française; c'est une +méthode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme à mesure +qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille dès qu'elle +s'apprête à suivre une courbe mélodique. Elle y renonce, et on lit tout +le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de +l'auteur, qu'il est écrit en vers libres. + +Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, en vers +lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il trouva la strophe pleine, +nettement coupée et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune +Captive_. + +Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque l'inventeur, un +rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans +l'invective et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il +appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. «L'Iambe» +consiste dans l'entrelacement _régulier_ et continu de l'alexandrin à +rime féminine et de l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans +la versification française, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux +octosyllabes, rimes croisées, formaient une strophe; puis, après un fort +repos, une autre strophe semblable commençait. De ce système rythmique +Chénier avait même sous les yeux un exemple tout récent, la dernière ode +de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, c'est de supprimer le repos. Dès lors on +a un rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une marche ardente +en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les +distiques élégiaques latins, plus courts, partant plus rapides par +eux-mêmes, et, en outre, avec une plus grande différence entre le vers +long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de +l'élan.--Et comme le rythme est continu, le poète peut y _faire +sa strophe_ à son gré, tantôt partir de l'octosyllabe, tantôt de +l'alexandrin, tantôt s'arrêter en chute de période sur l'alexandrin et +tantôt sur l'octosyllabe, varier ses effets à l'infini dans un dessin +rythmique arrêté pourtant et très net qui est une certitude pour +l'oreille. + +Chénier avait comme tourné autour de ce rythme dont il avait l'instinct +secret et la confuse impatience. Dans «_À Byzance_» on surprendra les +tâtonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins +tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mêle alexandrins +et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrêtant sur +un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et +s'arrêtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns +et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à la chute (et +remarquez que dans tout cela le décasyllabe, dont l'union soit à +l'octosyllabe soit à l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est +enfin l'ïambe pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme: +«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; et il le manie déjà +avec beaucoup d'aisance, de sûreté et de vigueur.--Dans les _Suisses de +Châteauvieux_, et surtout dans les _Vers écrits à Saint-Lazare_, il en +fera un admirable instrument de passion et d'éloquence. + + + +VII + +On voit quel homme supérieur était Chénier et quel grand homme il allait +devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poète imitateur qui +allait se dégager et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui +avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection de forme +capable de soutenir tous les sujets et d'être à la hauteur d'une forte +inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose +comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un +Juvénal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes +études, et la mémoire indiscrète d'un Properce. + +Il était peu connu comme poète à l'époque où il a vécu. Il était +discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de +Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de +poésie de son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant que +Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de l'édition de Latouche, +et fût absolument ignoré auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six +mois après sa mort dans la _Décade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le +_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles +dans une note du _Génie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs +fragments du poème _L'Aveugle_ dans les notes de ses élégies. + +Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. Mais il était +inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les +nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution +romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de +poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions +littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent +si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des +leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur +de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, +sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le +père de tout le «classicisme» français. L'erreur fut la même à l'égard +de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier +avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs. +Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique et même pour +soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à +l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est +prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un +précurseur de la littérature moderne. + +C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui +s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était +véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des +imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le +soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui seront familiers +à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot +à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après +avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins justes: «C'est notre +plus grand classique en vers depuis Racine». + +Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine partie de la +littérature du XIXe siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait, +tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de +son temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique et en tirer +d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à +Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le +recommandait à son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui, +il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui ont cherché leur +inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiment antiques, +quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par +Chénier, grâce à une information un peu plus complète.--C'est là toute +une école beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa +trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est +une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais +toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André +Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus +Chénier en ce siècle sont dans ce groupe. + +Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y +compte; malgré, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite école un peu +indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité, +et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui +procède un peu d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare; +malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, +s'amuse quelquefois à se donner la sensation de l'antique à la manière +de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste +André Chénier; malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son +esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps +comme au sien, reste un peu un isolé. Il est un phénomène curieux de +déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que +prosaïque; classique et connu seulement à l'époque romantique; admiré +par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait +le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins, +par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent +mal classé.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant à lui, l'idée de +ce qu'il voulait devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il +avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il reste. + +Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix +ans plus tard, il eût peut-être désavoué, c'est de le lire dans une +bonne édition, comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant en +notes la clef de ses imitations et réminiscences. C'est alors comme +notre bibliothèque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une +voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des +mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent à +nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fête de lumière gaie et +d'harmonies légères: + + Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines. + +Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous +donnerait un traducteur de génie. Et il voulait faire autre chose; et il +l'aurait fait. Et ce ne sont là que ses études et exercices. Il faut les +admirer et les chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop +imiter les années d'apprentissage même d'un grand poète, sinon comme +exercice aussi, et années d'apprentissage. + + + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + + AVANT-PROPOS + + PIERRE BAYLE + + I.--Bayle novateur + II.--Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être + III.--Le «Dictionnaire» lu de nos jours + IV.--Conclusion + + FONTENELLE + + I.--Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires + II.--Ses idées et ses ouvrages philosophiques + III.--Conclusion + + LE SAGE + + I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue +purement littéraire. + II.--Le «réalisme» dans Le Sage + III.--L'art littéraire de Le Sage + IV.--Le Sage plus vulgaire + V.--Conclusion + + MARIVAUX + + I.--Marivaux philosophe + II.--Marivaux romancier + III.--Marivaux dramatiste + IV.--Conclusion + + MONTESQUIEU + + I.--Montesquieu jeune + II.--Montesquieu amateur de l'antiquité + III.--Son goût pour les récits de voyages + IV.--Idées générales de Montesquieu + V.--«L'Esprit des lois», livre de critique politique + VI.--Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois» + VII.--Montesquieu moraliste politique + VIII.--Conclusion + + VOLTAIRE + + I.--L'homme + II.--«Son tour d'esprit + III.--Ses idées générales + IV.--Ses idées littéraires + V.--Son art littéraire + VI.--Son art dans les «genres secondaires» + VII.--Conclusion + + DIDEROT. + + I.-L'homme + II.--Sa philosophie + III.--Ses oeuvres littéraires + IV.--Diderot critique d'art + V.--L'écrivain + VI.--Conclusion + + JEAN-JACQUES ROUSSEAU + + I.--Son caractère + II.--Le «Discours sur l'inégalité» + III.--La «Lettre sur les spectacles» + IV.--«L'Emile» + V.--La «Nouvelle Héloïse» + VI.--Les «Confessions» + VII.--Idées philosophiques et religieuses de Rousseau + VIII.--Le «Contrat social» + IX.--Rousseau écrivain + X.--Conclusion + + BUFFON + + I.--Son caractère + II.--Le savant + III.--Le moraliste + IV.--L'écrivain--Ses théories littéraires + V.--Conclusion + + MIRABEAU + + I.--Caractère--Tour d'esprit--Etudes + II.--Le système politique de Mirabeau + III.--L'orateur + IV.--Conclusion + + ANDRÉ CHÉNIER + + I.--L'Hellène + II.--Le Français du XVIIIe siècle + III.--Le poète philosophe + IV.--Oeuvres en prose + V.--L'écrivain + VI.--Le versificateur + VII.--Conclusion. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Études Littéraires - XVIIIe siècle. +by Émile Faguet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES *** + +***** This file should be named 12749-8.txt or 12749-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/7/4/12749/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/12749-8.zip b/old/12749-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8b4fa91 --- /dev/null +++ b/old/12749-8.zip diff --git a/old/12749-h.zip b/old/12749-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4ffc4bd --- /dev/null +++ b/old/12749-h.zip diff --git a/old/12749-h/12749-h.htm b/old/12749-h/12749-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7afbbdf --- /dev/null +++ b/old/12749-h/12749-h.htm @@ -0,0 +1,19781 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Etudes Littéraires</title> + <meta name="author" content="Emile Faguet"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + + + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Études Littéraires - XVIIIe siècle., by Émile Faguet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Études Littéraires - XVIIIe siècle. + +Author: Émile Faguet + +Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<h2>EMILE FAGUET</h2> + +<h5><i>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</i></h5><br><br> + + + +<h1>ÉTUDES LITTÉRAIRES</h1> + +<h3>DIX-HUITIÈME SIÈCLE</h3><br><br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>PIERRE BAYLE—FONTENELLE</p> +<p>LE SAGE—MARIVAUX—MONTESQUIEU</p> +<p>VOLTAIRE—DIDEROT—J.J. ROUSSEAU</p> +<p>BUFFON—MIRABEAU—ANDRÉ CHÉNIER.</p> + </div> </div><br><br> + +<p>AVANT-PROPOS</p> + +<p>Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, +s'adresse particulièrement aux étudiants +en littérature. Ils y trouveront les principaux +écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en +leurs idées qu'en leurs procédés d'art. C'était un +peu une nécessité de ce sujet, puisque les principaux +écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des +hommes qui ont prétendu penser que de purs +artistes. L'exposition devient toute différente, et +a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe +des deux grands siècles littéraires de la +France, qui sont le XVIIe et le XIXe, ou des temps +où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions +et à poursuivre des controverses.</p> + +<p>Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien +des égards, le XVIIIe siècle paraîtra, par ma faute +peut-être, peut-être par la nature des choses, +singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et +celui qui le suit. Il a vu un abaissement notable +du sens moral, qui, sans doute, ne pouvait guère +aller sans un certain abaissement de l'esprit +littéraire et de l'esprit philosophique; et, de fait, +il semble aussi inférieur, au point de vue philosophique, +au siècle de Descartes, de Pascal et +de Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, +d'une part au siècle de Bossuet et de Corneille, +d'autre part au siècle de Chateaubriand, +de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très +relative d'ailleurs, et dont on peut se consoler, +puisqu'on s'en est relevé, a des causes multiples +dont j'essaie de démêler quelques-unes.</p> + +<p>Un homme né chrétien et français, dit La +Bruyère, se sent mal à l'aise dans les grands sujets. +Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si +à l'aise dans les grands sujets et les a traités si +légèrement, n'a été ni chrétien ni français. Dès +le commencement du XVIIIe siècle l'extinction +brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement +du XVIIIe siècle la diminution progressive +de l'idée de patrie, tels ont été les deux +signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à +1790. L'une de ces disparitions a été brusque, +dis-je, et comme soudaine; l'autre s'est faite +insensiblement, mais avec rapidité encore, et, +en 1750 environ, était consommée, heureusement +non pas pour toujours.</p> + +<p>J'attribue la diminution de l'idée de patrie, +comme tout le monde, je crois, à l'absence presque +absolue de vie politique en France depuis +Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états +sociaux ruinent l'idée ou plutôt le sentiment de +la patrie: la vie politique trop violente, et la +vie politique nulle. Autant, dans la fureur des +partis excités créant une instabilité extrême dans +la vie nationale et comme un étourdissement +dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a +spirituellement appelé une «émigration à l'intérieur», +c'est-à-dire le ferme dessein chez beaucoup +d'hommes de réflexion et d'étude de ne +plus s'occuper du pays où ils sont nés, et en +réalité de n'en plus être;—autant, et pour les +mêmes causes, dans un état social où le citoyen +ne participe en aucune façon à la chose publique, +et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai dire, +qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte +à ne se réveiller, plus tard, que sous la rude +secousse de l'invasion. C'est ce qui est arrivé en +France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très +bien, au seuil même du siècle, quand il voulait +faire revivre l'antique constitution française, et, +par les conseils de district, les conseils de province, +les Etats généraux, ramener peuple, noblesse +et clergé, moins encore à participer à la +chose nationale qu'à s'y intéresser<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Et on se +rappellera qu'à l'autre extrémité de la période +que nous considérons, la Révolution française a +été tout d'abord cosmopolite, et non française, a +songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est +devenue «patriote» que quand le territoire a été +Envahi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voir notre <i>Dix-septième Siècle</i>, article Fénelon. (Société +française d'Imprimerie et de Librairie.)</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que +la pensée du XVIIIe siècle n'a été aucunement +tournée vers l'idée de patrie, que l'indifférence +des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur +du pays est prodigieuse en ce temps-là, et +que la langue seule qu'ils écrivent rappelle le +pays dont ils sont. Cela, même au point de vue +purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, +de petites conséquences.</p> + +<p>La disparition de l'idée chrétienne a des causes +plus multiples peut-être et plus confuses. La +principale est très probablement ce qu'on appelle +«l'esprit scientifique», qui existait à peine au +XVIIe siècle, et qui date, décidément, en France, +de 1700. La «philosophie» du XVIIIe siècle +n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce +temps disent «esprit philosophique», c'est toujours +esprit scientifique qu'il faut entendre. Le +XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit scientifique, +et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien +et «géomètre», non scientifique à proprement +parler. Il était mathématicien et géomètre, +c'est-à-dire aimait la science purement +<i>intellectuelle</i> encore, et que l'esprit seul suffit à +faire; il n'aimait point la science réaliste, qui a +besoin des choses pour se constituer, et qui se +fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. +«<i>Les hommes ne sont pas faits pour considérer +des moucherons</i>, disait Malebranche, <i>et l'on n'approuve +point la peine que quelques personnes se +sont donnée de nous apprendre comment sont +faits certains insectes, et la transformation des +vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand +on n'a rien à faire et pour se divertir</i>.»—Pour +les esprits les plus philosophiques et les plus +austères, de telles occupations n'étaient pas +même un «divertissement permis». C'étaient une +forme de la concupiscence, <i>libido sciendi, libido +oculorum</i>, un véritable péché, et une subtile et +funeste tentation; c'était, pour parler comme +Jansénius, une «<i>curiosité toujours inquiète, que +l'on a palliée du nom de science. De là est venue +la recherche des secrets de la nature qui ne nous +regardent point, qu'il est inutile de connaître, et +que les hommes ne veulent savoir que pour les +savoir seulement</i>.»—Littérature, art, philosophie, +métaphysique, théologie, science mathématique +et tout intellectuelle, voilà les +différentes directions de l'esprit français au +XVIIe siècle.</p> + +<p>Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des +voyageurs, par la médecine qui grandit et que le +développement de la vie urbaine invite à grandir, +par le <i>Jardin du roi</i> qui sort de son obscurité, par +l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, +Tournefort, Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, +Duvernay, les sciences physiques et naturelles +deviennent la préoccupation des esprits. +Elles profitent, pour devenir populaires, de la décadence +des lettres et de la philosophie, de cette +sorte de vide intellectuel qui n'est que trop apparent +de 1700 à 1720 environ; elles deviennent +même à la mode, et les femmes savantes ont partout +remplacé les précieuses, et les présidents à +mortier en leurs académies de province ne dédaignent +point de «considérer des moucherons» et +de disséquer des grenouilles. Elles ont cause gagnée +en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit +du siècle. Comme il arrive toujours à l'intelligence +humaine, trop faible pour voir à la fois plus d'un +côté des choses, la science nouvelle paraît toute la +science, semble apporter avec elle le secret de +l'univers, et relègue dans l'ombre les explications +théologiques, ou métaphysiques ou psychologiques +qui en avaient été données. Tout sera +expliqué désormais par les «lois de la nature», +le surnaturel n'existera plus, <i>l'humain</i> même disparaîtra; +plus de métaphysique, plus de religion; +et jusqu'à la morale, qui n'est pas dans la nature, +n'étant que dans l'homme, finira elle-même par +être considérée comme le dernier des «préjugés».</p> + +<p>Ajoutez à cela des causes historiques dont la +principale est la funeste et à jamais détestable révocation +de l'Edit de Nantes. Encore que le protestantisme +n'ait nullement été, en ses commencements +et en son principe, une doctrine de libre +examen, une religion individuelle, insensiblement +et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer +par degrés en pur rationalisme, encore est-il +qu'il était dans sa destinée de devenir tel. Il a été, +chez les peuples qui l'ont adopté, un passage, une +transition lente d'une religion à un état religieux, +et d'un état religieux à une simple disposition +spiritualiste. Ce passage progressif et lent eût pu +avoir lieu en France comme ailleurs, sans la +proscription des protestants sous Louis XIV. La +Révocation a eu, comme toute mesure intransigeante, +des conséquences radicales; elle a supprimé +les transitions, et jeté brusquement dans +le «libertinage» tous ceux qui auraient simplement +incliné vers une forme de l'esprit religieux +plus à leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare +qu'on préfère un athée à un schismatique. +A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des +athées que l'on fait.</p> + +<p>Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins +importantes, comme le trouble moral qu'ont jeté +dans les esprits la Régence et les scandales financiers +de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de +départ, absolument perdu tout esprit chrétien.</p> + +<p>Ni chrétien, ni français, il avait un caractère +bien singulier pour un âge qui venait après cinq +ou six siècles de civilisation et de culture nationales; +il était tout neuf, tout primitif et comme +tout brut. La tradition est l'expérience d'un +peuple; il manquait de tradition, et n'en voulait +point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand +intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, +adolescent. Il a de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, +la curiosité, la malice, l'intempérance, +le verbiage, la présomption, l'étourderie, le +manque de gravité et de tenue, les polissonneries, +et aussi une certaine générosité, bonté de coeur, +facilité aux larmes, besoin de s'attendrir, et enfin +cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur +tout proche, se croit toujours tout près de +le saisir, et en a perpétuellement le besoin, la certitude +et l'impatience.</p> + +<p>Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, +dans les recherches, les essais, les théories, les +visions, et, l'on ne peut pas dire les incertitudes, +mais les certitudes contradictoires. Il avait tout +coupé et tout brûlé derrière lui: il avait tout +à retrouver et à refaire. Il touchait, du moins, à +tous les matériaux avec une fièvre de découverte +et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante +et divertissante, reprenant souvent comme +choses nouvelles, et croyant inventer, des idées +que l'humanité avait cent fois tournées et retournées +en tous sens, et ne les renouvelant guère, +parce qu'avant de les trancher il ne commençait +pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où +l'on ait plus improvisé; il en est peu où l'on ait +inventé plus de vieilleries avec tout le plaisir de +l'audace et tout le ragoût du scandale.</p> + +<p>Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, +le XVIIIe siècle est arrivé à ses conclusions, tout +comme un autre. Il est tombé, à la fin, à peu près +d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées +n'étaient pas précisément les points d'aboutissement +d'un système bien lié et bien conduit; c'étaient +des protestations; elles avaient un caractère +presque strictement négatif; ce n'était que +le XVIIIe siècle prenant définitivement conscience +nette de tout ce à quoi il ne croyait pas et ne voulait +pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était +le christianisme; raison personnelle, puissance +de l'homme à trouver la vérité, liberté de +croyance et de pensée, mépris du passé sous le +nom de loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, +ce fut le XVIIIe siècle, et cela ne veut pas +dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation, +la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.—Par +suite, grand respect (du moins en +théorie) de l'individu, de la personne humaine +prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de +l'humanité qui conserve le secret, mais chacun +de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut le découvrir, +l'individu devient sacré, et on lui reporte +l'hommage qu'on a retiré à la tradition.—Par +suite encore, tendance générale à l'idée, un peu +vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle, +entre les hommes. A cette tendance bien +des choses viennent contribuer: l'égalité <i>réelle</i> que +le despotisme a fini par mettre dans la nation +même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité +financière relative que l'appauvrissement +des grands et l'accession des bourgeois à la fortune +commence à établir; plus que tout l'horreur +de <i>l'autorité</i>, toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, +ne se constituant, ne se conservant surtout, +que par une hiérarchie, ne pouvant descendre +du sommet à toutes les extrémités de la +base que par une série de pouvoirs intermédiaires +qui du côté du sommet obéissent, du côté de la +base commandent, ne subsistant enfin que par +l'organisation et le maintien d'une inégalité systématique +entre les hommes.</p> + +<p>Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes +qu'antifrançaises, je veux dire égales protestations +contre le christianisme tel qu'il avait pris et gardé +forme en France, et contre l'ancienne France +elle-même telle qu'elle s'était constituée et aménagée, +devinrent, peu à peu, comme une nouvelle +religion et une foi nouvelle; car le scepticisme +n'est pas humain, je dis le scepticisme même +dans le sens le plus élevé du mot, à savoir l'examen, +la discussion et la recherche, et il faut toujours +qu'un peuple se serre et se ramasse autour +d'une idée à laquelle il croie, autour d'une conviction; +et jure et espère par quelque chose. Le +XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion +provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a +trouvé deux.</p> + +<p>Il a fini par avoir la religion de la raison et la +religion du sentiment.</p> + +<p>C'étaient deux formes de cet <i>individualisme</i> qui +lui était si cher. Autorité, tradition, conscience +collective et continue de l'humanité sont sources +d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, +se consulte lui-même; «<i>que chacun, dans sa loi, +cherche en paix la lumière</i>»; que chacun interroge +l'oracle personnel, l'être spirituel qui parle en lui. +—Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare, +combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de +nécessité à laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, +et celui-ci c'est la raison;—l'autre, +plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe, +a des transports, crie et pleure, obéit à +une sorte de nécessité qu'il appelle l'émotion; +et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le +XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est +partagé: les tendres ont été pour le sentiment, +les intellectuels pour la raison. Les hommes ont +été plutôt de la religion de la raison, les femmes +de la religion du sentiment. Rationalisme et sensibilité +ont régné parallèlement vers la lin de cet +âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils +dérivaient de la même source qui n'est autre +qu'orgueil personnel et grande estime de soi, +mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de +l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, +aux règles de conduite, aux morales les +plus différentes; et aussi, dans les esprits communs +et peu capables de discernement, dans la +foule, frères ennemis vivant côte à côte, prenant +tour à tour la parole, mêlant leurs voix en des +phrases obscures autant que solennelles; dieux +invoqués en même temps d'une même foi indiscrète +et d'un même enthousiasme confus.</p> + +<p>N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des +cultes, des élévations, des manières de religions +en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà +un caractère religieux. De l'instrument même +dont il s'était servi pour détruire la religion traditionnelle, +le XVIIIe siècle avait fini par faire une +religion nouvelle, et la pensée humaine avait +parcouru le cercle qu'elle parcourt toujours.— +De même le sentiment, la passion, sévèrement +refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux +par la religion traditionnelle, après avoir protesté +contre elle et réclamé leurs droits (avec Vauvenargues, +par exemple) de protestataires, puis d'insurgés, +étaient devenus dogmes eux-mêmes et +religions, et le cercle, de ce côté-là aussi, était +parcouru.</p> + +<p>Entre ces deux divinités nouvelles et les deux +groupes de leurs croyants, restaient en grand +nombre, et restèrent toujours, ceux que l'évolution +de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas +entraînés jusqu'à son terme, les hommes du «pur» +XVIIIe siècle, les hommes à la d'Holbach, qui s'en +tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à +n'abandonner un culte que pour en embrasser un +autre.—Plus tard et la pure et simple négation, +comme trop sèche et trop attristante; et le sentiment +et la raison, comme choses trop évidemment +individuelles, et qui sont trop autres d'un homme +à un autre, pour être de vrais liens des âmes, <i>relligiones</i>, +et soupçonnées de n'être devenues des divinités +que par un effort singulier et un coup de +force d'abstraction, devaient cesser d'exercer un +empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir +à l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers +d'autres solutions encore ou expédients.</p> + +<p>Mais il était important de marquer la dernière +borne du stade parcouru par le XVIIIe siècle, et celle +surtout où il a comme «tourné». On a fait remarquer, +et avec grande raison<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, que le XVIIIe siècle, +à le prendre en général, et avec beaucoup de complaisance, +avait eu une irréligion plutôt déiste, tandis +que l'irréligion du XVIIe siècle était athée. Cette +vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. +La minorité irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; +la majorité irréligieuse du XVIIIe siècle, je n'oserais +trop dire croit en Dieu, mais aime à y croire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Vinet, <i>Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle.— +Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle</i>.</blockquote> + +<p>La raison c'est précisément qu'elle est majorité. +Tout parti qui réussit devient conservateur, et +toute doctrine qui a du succès se moralise et +s'épure et s'élève autant que sa nature et son +essence le comportent. Le succès est une responsabilité, +et se fait sentir comme tel. Une doctrine +qui a des partisans, à mesure que le nombre en +augmente, sent qu'elle a charge d'âmes, cherche +à aboutir à une morale, et à prendre au moins un +air et une dignité théocratique. C'est pour cela +que la philosophie du XVIIIe siècle, et d'assez bonne +heure, ménagea au moins le mot Dieu, sous +lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de +choses; et toujours et de plus en plus transforma +en véritables objets de culte, sanctifia et divinisa +les instruments mêmes de sa critique, et les armes +mêmes de sa rébellion.</p> + +<p>Voilà comme le fond commun et l'esprit général +du siècle que nous étudions. Quelle littérature +en est sortie, c'est ce qui nous reste à examiner.</p> + +<p>Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; +et c'est bien ce que les hommes du +temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois +qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il +n'y a point à cela de raison générale que j'aperçoive. +La faute n'en est qu'aux personnes. Les +philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop +orgueilleux et trop affairés pour être très sérieux. +Ils sont restés très superficiels, brillants du reste, +assez informés même, quoique d'une instruction +trop hâtive et qui procède comme par boutades, +pénétrants quelquefois, et ayant, comme Diderot, +quelques échappées de génie, mais en somme beaucoup +plutôt des polémistes que des philosophes. +Leur instinct batailleur leur a nui extrêmement; +car un grand système, ou simplement une hypothèse +satisfaisante pour l'esprit (et non seulement +les philosophes modernes, mais Pascal aussi le +sait bien, et Malebranche) ne se construit jamais +dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il +envisage avec le même intérêt, et presque avec la +même complaisance, sa pensée et le contraire de +sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque chose +qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, +sinon les concilie, du moins les embrasse tous +deux. Infiniment personnels, et un peu légers, +les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à +la fois que leur idée actuelle à prouver et leur +adversaire à confondre, ce qui est une seule et +même chose; et quand ils se contredisent, ce qui +pourrait être un commencement de voir les +choses sous leurs divers aspects, c'est, comme +Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être limité +dans l'affirmative et dans la négative tour à +tour, mais non pas les voir ensemble.</p> + +<p>Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu +de largeur, de peu d'haleine, de peu de course, +et surtout de peu d'essor. Deux siècles passés, ils +ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire +de la philosophie.</p> + +<p>Il était difficile, à moins d'un grand et beau +hasard, c'est-à-dire de l'apparition d'un grand +génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la produit, +que ce siècle fût un grand siècle poétique. +Il ne fut pour cela ni assez novateur, ni assez traditionnel.</p> + +<p>Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre +du XVIIe siècle, en remontant à la source où le +XVIIe siècle avait puisé et qui était loin d'être tarie; +il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique +<i>et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle</i>, +qui, après tout, s'est beaucoup plus inspiré des +Latins que des Grecs, maintenir ainsi et prolonger +l'esprit classique français qui n'avait pas dit son +dernier mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.</p> + +<p>Et il pouvait, décidément novateur, avec du +génie, créer, à ses risques et périls, ce qui est +toujours le mieux, une littérature toute nationale +et toute autonome.</p> + +<p>Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par +être novateur stérile; puis il a été traditionnel +timide, cauteleux, servile, traditionnel par <i>petite +imitation</i>, traditionnel par contrefaçon.</p> + +<p>Il a commencé par être novateur. Il était naturel +qu'il le fût en littérature comme en tout le reste +et qu'il repoussât la tradition littéraire comme +toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle, +Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature +les représentants d'une réaction presque +violente contre l'esprit classique français en général, +et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont +«modernes», et irrespectueux autant de l'antiquité +classique que de l'école littéraire de 1660. +Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était +d'être novateur par simple négation, et sans avoir +rien à mettre à la place de ce qu'on prétendait +proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère +que des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, +mais ils méprisent toute la poésie; ils +méprisent la haute littérature classique, mais +ils méprisent à peu près toute la haute littérature. +Si, comme font d'ordinaire les nouvelles écoles +littéraires, ils songeaient à se chercher des ancêtres +par delà leurs prédécesseurs immédiats +qu'ils attaquent, ils remonteraient à Benserade +et à Furetière. Esprit précieux et réalisme superficiel, +voilà leurs deux caractères. «Roman +bourgeois» avec le <i>Gil Blas</i>, comédie romanesque +et spirituellement entortillée avec les <i>Fausses +Confidences</i>, croquis vifs et humoristiques de +la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, +avec les <i>Lettres Persanes</i>, églogues fades et prétentieuses, +fables élégantes et malicieuses sans +un grain de poésie, voilà ce que font les plus +grands d'entre eux. Cette première école, malgré +un bon roman de mauvaises moeurs, deux ou +trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent +singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse +d'un grand siècle.</p> + +<p>Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, +non pas tout entier, nous le verrons, mais en +majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée +de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le +moins du monde. Conservateur en toutes choses, +et seulement forcé, pour les intérêts de sa gloire, +à feindre et à imiter une foule d'audaces qui +n'étaient nullement conformes à son goût intime, +dans le domaine purement littéraire il était libre +d'être conservateur décidé et obstiné, et il le fut +de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition +ses contemporains qui s'en détachaient. Il +prêcha Boileau et crut continuer Racine. Il fut +franchement traditionnel, et beaucoup le furent +à sa suite. Mais c'était là la tradition prise par +son petit côté. Ce que, surtout au théâtre, l'école +de Voltaire nous donna, ce fut une «imitation» +des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans +la grande tradition et dans le vrai esprit classique, +il ne s'agissait pas de les imiter, il s'agissait +de faire comme eux; il s'agissait de comprendre +l'antique et de s'en inspirer librement; et, +au lieu de remonter à la première source, imiter +ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire +des imitations d'imitations. La tradition telle que +l'a comprise le XVIIIe siècle est une sorte de conservation +des procédés, et c'est pour cela que, plus +qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une +tragédie ou une comédie. Une tragédie coulée dans +le moule de Racine, ou une comédie <i>développée</i> +sur un portrait de La Bruyère comme un devoir +d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le +grand art du XVIIIe siècle. Elles viennent de là la +sensation de vide et l'impression de profonde +lassitude que laissèrent dans les esprits, vers +1810, les derniers survivants de cette sorte d'atelier +littéraire. Le grand art du XVIIIe siècle est +une manière de mandarinat très lettré, très circonspect, +très digne, et très impuissant.</p> + +<p>Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant +Voltaire, avait laissé quelque chose derrière +elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou atténués, +ou transformés en faiseurs de madrigaux et en +poètes du <i>Mercure</i>; mais les réalistes étaient restés. +Partis d'assez bas, ils ne s'élevèrent jamais, +et même au contraire; mais ils furent intéressants; +ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, +quelquefois vilaines, ils créèrent toute une +école de romanciers et de nouvellistes intelligents, +vifs de style, piquants, parfois même, quoique +trop peu, observateurs, parfois même et, comme +par hasard, donnant un petit livre où il y a du +génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, +dont il faut bien savoir que le roman français +moderne a fini par sortir. Seulement ce n'est +encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.</p> + +<p>Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, +manquent à ces romanciers, le goût du réel +et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont des +romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes +qui ne sont pas réalistes. Ils n'ont pas le +don d'attendrir et de s'attendrir. Une certaine +sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une +sensibilité fausse, et d'effort et de commande, est +répandue dans toutes leurs oeuvres, jusqu'à ce +que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, +les sources de la vraie et profonde sensibilité.— +Et ils ne sont pas assez réalistes, j'entends, non +point qu'ils ne peignent pas d'assez basses moeurs, +ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils +observent vraiment trop peu, et trop superficiellement, +le monde qui les entoure. Ils ne sont pas +assez de leur pays pour cela. Cette littérature, +celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, +n'est pas nationale. Ni chrétien ni français, +c'est le caractère général; ceux-ci ne sont pas +plus français que les autres, et, précisément, si +l'école de 1715, dont ils dérivent, si cette école +novatrice n'a pas été plus féconde, c'est que si +l'on repoussait la tradition classique comme insuffisamment +autochtone, c'était une littérature +nationale, curieuse de nos moeurs vraies, de nos +sentiments particuliers, de notre tour d'esprit +spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins +il fallait essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a +pas songé.</p> + +<p>Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment +sincère; un «grand art» sans inspiration +et qui n'est souvent qu'une contrefaçon +ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, +agréable et de peu de fond, aucune poésie, +voila soixante années, environ, de ce siècle.</p> + +<p>Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences +d'une nouvelle vie.</p> + +<p>Un homme doué d'imagination et de sensibilité +se rencontra, c'est-à-dire un poète. Rousseau +émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse +qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.—Un +autre, de sensibilité beaucoup +moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle, +mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination +magnifique, déroula le grand spectacle +des beautés naturelles, et écrivit l'histoire du +monde. Non seulement dans la science, mais +dans l'art, sa trace est restée profonde.</p> + +<p>Un troisième, beaucoup moins grand, traversé +du reste trop tôt par la mort, s'avisa d'être un vrai +classique parmi les pseudo-classiques qui l'entouraient, +retrouva les vrais anciens et la vraie +beauté antique, et donna au XVIIIe siècle ce que, +sans lui, il n'aurait pas, un poète écrivant en +vers.</p> + +<p>Enfin, très pénétré des grandes leçons de +ces trois artistes, très digne d'eux, en même +temps profondément original, comprenant la nature, +comprenant l'art antique, capable d'attendrir +et de troubler, et aussi croyant que la littérature +et l'art devaient redevenir français et chrétiens, +apportant une poétique nouvelle, et, ce +qui vaut mieux, une imagination à renouveler +presque toutes les formes de l'art littéraire, +un grand poète apparaît vers 1800, ferme le +XVIIIe siècle, quoique en retenant quelque chose, +et annonce et presque apporte avec lui tout le +dix-neuvième<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Voir dans nos <i>Etudes littéraires sur le XIXe siècle</i> l'article +sur <i>Chateaubriand</i>. (Société française d'Imprimerie et de Librairie.)</blockquote> + +<p>Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira +donc, s'offusquera, et semblera peu à +peu s'amincir entre les deux grands siècles dont +il est précédé et suivi.—Cependant n'oublions +point, et qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli +tour dans les menus objets littéraires, et qu'il +a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui +sont propres. Il a créé des genres de littérature, +ou, si l'on veut, et c'est mieux dire, il a ressuscité +des genres de littérature que l'on avait, à très +peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature +politique; il a presque créé la littérature +scientifique; il a presque créé la littérature +historique. Montesquieu n'est pas seulement un +homme de l'école de 1715, et même il n'en a pas +été longtemps; et il a fondé une école lui-même. +Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a <i>essayé</i> +un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité +pour y réussir, il a du moins, à qui +aura plus de sang-froid, montré le vrai chemin. +Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature +dans la science, qu'il a fait entrer la science dans +la littérature, et que, désormais, il est comme +interdit d'être un grand naturaliste sans savoir +exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. +Ces agrandissements du domaine littéraire sont +les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles il +est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.</p> + +<p>On remarquera peut-être avec malice que les +conquêtes du XVIIIe siècle se sont renversées contre +lui, que les sciences qu'il a créées se sont retournées +contre les idées qui lui étaient chères.</p> + +<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la +science politique; et la science politique est peu +à peu arrivée à cette conclusion que la politique +est une science d'observation, ne se construit +nullement par abstractions et par syllogismes, +et, tout compte fait, n'est pas autre chose que la +philosophie de l'histoire, ou mieux encore une +sorte de pathologie historique; conception modeste +et réaliste, qui, pour avoir été celle de Montesquieu, +n'a nullement été celle du XVIIIe siècle +en général, et tant s'en faut.</p> + +<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables +voies l'histoire civile; et l'histoire civile, +constituée, fortifiée, enrichie, et semble-t-il, +presque achevée par notre âge, condamne presque +complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, +enseigne qu'au contraire de ce qu'il a cru, la +tradition est aussi essentielle à la vie d'un peuple +que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, +pour se développer, se déracine, d'abord ne peut +pas y réussir, ensuite, pour peu qu'il y tâche, se +fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; +qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent +s'accomplir que par mouvements continus +et insensibles, et que le progrès n'est qu'une +accumulation et comme une stratification de petits +progrès.</p> + +<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé +en avant les sciences naturelles; et les sciences +naturelles ont des opinions très différentes de +celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat +social, ni à l'égalité parmi les hommes. Par +les théories de l'hérédité et de la sélection elles +rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés +de la «race» et de «l'aristocratie». Elles +sont assez patriciennes, et un peu contre-révolutionnaires.</p> + +<p>Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes +de commencer des oeuvres dont ils ne peuvent +mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les +retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il +garde notre nom, sinon notre esprit, dût-il tourner +un peu à notre confusion, reste encore à +notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que +faible par certains côtés, demeure grande et nous +est chère. Que ce n'ait été ni un siècle poétique, +ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser; +mais c'est un siècle initiateur en choses +de sciences, et l'annonce et la promesse, déjà très +brillante, de l'âge scientifique le plus grand et +le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.</p> + +<p>Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, +j'étais en mauvaise situation pour bien servir +ses intérêts. Je l'ai considéré avec application, +et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je +crois, que de complaisance.</p> + +<p>J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils +doivent lire les auteurs plutôt que les critiques, +et ne voir dans les critiques que des guides, des +indicateurs, pour ainsi parler, des différents +points de vue où l'on peut se placer en lisant les +textes. Les auteurs du XVIIIe siècle ayant presque +tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, +je crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles +qui permettent à la rigueur de laisser les +autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction +moyenne ait lues de ses yeux.</p> + +<p>On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr +avec plus d'intérêt que le mien, les ouvrages de +critique qu'il est de mon devoir de mentionner +ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore +très bon, très nourri et très judicieux, et plein +d'aperçus sur les littératures étrangères, très +utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite +le cours sur la <i>Littérature française au XVIIIe siècle</i>, +du sagace, profond et si pur Vinet. C'est encore +le <i>Diderot</i> du regretté Edmond Scherer; le <i>Marivaux</i> +si complet et si agréable en même temps +de M. Larroumet; l'admirable <i>Montesquieu</i> de +M. Albert Sorel; sans préjudice du bon livre, plus +scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; +les différents articles de M. Ferdinand Brunetière, +et particulièrement ses <i>Le Sage, Marivaux, Prévost, +Voltaire et Rousseau</i>, dans le volume intitulé +<i>Etudes critiques sur l'histoire de la littérature +française</i> (troisième série).—J'ai profité de ces +maîtres, dont je suis fier que quelques-uns soient +mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop +indigne d'eux.</p> + +<p>Janvier 1890.</p> + +<p>E. F.</p><br><br> + +<h2>DIX-HUITIÈME SIÈCLE</h2><br><br> + +<h3>PIERRE BAYLE</h3> + + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>BAYLE NOVATEUR</h4> + +<p>Il est convenu que le <i>Dictionnaire</i> de Bayle est la +Bible du XVIIIe siècle, que Pierre Bayle est le capitaine +d'avant-garde des philosophes, et cela, encore que +généralement admis, n'est pas trop faux; cela est +même vrai; seulement il faut savoir que jamais +éclaireur n'a moins ressemblé à ceux de son armée, +et que, s'il les eût connus, il n'est personne au monde, +non pas même les jésuites et les dragons de Villars, +qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que +ses successeurs.</p> + +<p>Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très +exactement. On feuillette, et voici les principaux traits +distinctifs du XVIIIe siècle, tant littéraire que philosophique +et «religieux», qui apparaissent. Bayle est +«moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent +un peu «bas», et, du reste, est aussi fermé à la +grande poésie, et même à toute poésie, qu'il soit possible. +Voltaire aura le goût plus large et plus élevé que +lui.—Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et +négateur; il ne croit qu'au petit fait et aux grandes +conséquences du petit fait, comme Voltaire; il a comme +Voltaire, une sorte de positivisme historique, et là où +nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, l'explosion +d'un grand sentiment et le déploiement soudain +de grandes forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue +habile et une supercherie bien conduite. Savez-vous où +est, à peu près, le sommaire de la <i>Pucelle</i> de Voltaire? +Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit +et encadré par Bayle dans son dictionnaire.—Bayle +a l'esprit de raillerie bouffonne et irrévérencieuse, et +cette méthode du burlesque appliqué à la métaphysique +et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout entier, +depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries +sur le système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean +est un imbécile, et Dieu, modifié en Leibniz est +un grand génie; Dieu modifié en trente mille Autrichiens +a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens), +ces plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; +elles sont de Bayle, ou plutôt elles ont commencé par +être de Bayle.</p> + +<p>—«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile +et sur le Pape parlant <i>ex cathedra</i> peuvent être +comparées à celles du paganisme touchant les oracles +de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien +répondant à une question trouvait dans l'esprit des +peuples beaucoup de respect; mais enfin son jugement, +quand même il aurait été rendu <i>ex cathedra</i>, ou +plutôt <i>ex tripode</i>, ne passait pas pour irréformable. +Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes +était le juge de dernier ressort: voilà le concile.» +—Cela est-il assez voltairien? C'est du Bayle.</p> + +<p>Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au +sentiment du surnaturel, mais le goût de l'agression, +et de la polémique, et de la taquinerie irréligieuses. +Non seulement il ne cesse pas... je ne dis point de nier +Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il +se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse +pas d'amener subtilement et captieusement son lecteur +à la négation de Dieu, à la méconnaissance de la +providence, et à la persuasion que tout finit à la tombe; +mais encore il prend plaisir à bien montrer aux +hommes, patiemment, obstinément, avec la persistance +tranquille de la goutte d'eau perçant la pierre, qu'ils +n'ont aucune raison de croire à ces choses sinon qu'ils +y croient, qu'autant la foi y mène tout droit, autant +tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne, +et qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux +faire, sont admirablement bien avisés en croyant. Ce +détour malicieux, tactique absolument continuelle +chez lui, sent le mépris et un peu d'intention méchante; +c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre +dans la cause de la négation, et, si l'on n'y réussit point, +d'indiquer au rebelle qu'on le tient doucement pour +un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et de vouloir +rester, puisque aussi bien il ne pourrait être +autre chose. C'est du plus pur XVIIIe siècle.</p> + +<p>Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué +et aussi désobligeant que possible de l'obscénité. Les +détails scabreux recherchés avec soin et étalés avec +complaisance, abondent dans ces volumes de forme +austère. Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et +réprimé au XVIIe, recommence à couler de source et à +déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà jusqu'à +ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette, +pour un temps, une nouvelle digue.</p> + +<p>La défense de Bayle sur ce point est significative; +c'est une accusation très grave, dans le plus grand air +de bonhomie et d'innocence, à l'adresse des contemporains. +Bayle fait remarquer, avec le plus grand sang-froid, +qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et +pour être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent +à tout le monde, intéressent tout le monde, éveillent, +entretiennent et satisfont toutes les curiosités. Autrement +dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, mais ses +contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger +à l'être un peu, et même énormément, dans le seul +but de ne point leur rester étranger. Un savant même +est bien forcé d'être à peu près à la mode.</p> + +<p>Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle +qui se dessine à nos yeux, au moins de profil. Il n'y +a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si on me le permet, +le <i>primitivisme</i>, je ne sais quel esprit de retour aux +origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que +l'humanité en s'organisant s'est éloignée du bonheur, +en se civilisant s'est dénaturée et pervertie, idée familière +au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et devenue +populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans +Bayle, à la vérité en y mettant un peu de complaisance. +Ne croyez pas, nous dit-il, que l'effort, humain ou +divin, pour éloigner progressivement le monde de l'état +primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de +la bonté de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une +idée singulière des Platoniciens que, par exemple, +Dieu ait créé le monde par bonté. La création est plutôt +une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur. +«Tout était insensible dans cet état: le chagrin, +la douleur, le crime, tout le mal physique, tout le mal +moral y était inconnu... La matière contenait en son +sein les semences de tous les crimes et de toutes les +misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été +féconds, pernicieux et funestes qu'après la formation +du monde. La matière était une Camarine<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> qu'il ne +fallait pas remuer.»—Bayle s'amuse, car il s'amuse +toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas +autre chose que la doctrine de Rousseau poussée à +l'extrême, en telle sorte qu'elle pourrait être ou page +d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou parodie +de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la surprirent en +traversant un marais desséché par les habitants, malgré la défense +de l'oracle.</blockquote> + +<p>Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, +cette impertinence savante et froide à l'adresse de +toutes les croyances communes de l'humanité, cet art +de ne pas être convaincu, et de ne pas laisser quelque +conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des +autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans +Montaigne; rude, pressant, impérieux et haletant, en +tant que visant à un but plus élevé que lui-même, dans +Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement +tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit +à une sorte de désorganisation des forces humaines +et à une manière de lassitude sociale. Bayle le sait, +et le dit fort agréablement: «On peut comparer la +philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir +consumé les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient +la chair vive et carieraient les os, et perceraient +jusqu'aux moelles. La philosophie réfute +d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, +elle réfute les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, +elle va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni +ne trouve plus où s'asseoir.»</p> + +<p>Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et +où l'inscription ne laisse rien ignorer de ce qu'on +a chance de trouver dans l'enceinte. Nous savons +d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que l'<i>Encyclopédie</i> +et le <i>Dictionnaire philosophique</i> ne sont que +des éditions revues, corrigées et peu augmentées du +<i>Dictionnaire</i> de Bayle, que dans ce dictionnaire est +l'arsenal de tout le philosophisme, et le magasin +d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à +Volney. Le XVIIIe siècle commence.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE</h4> + +<p>Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble +si peu que Bayle à un philosophe de 1750. Presque +tout son caractère et presque toute sa tournure d'esprit +l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est +un homme très modeste, très sage, très honnête +homme dans la grandeur de ce mot. Laborieux, assidu, +retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le fracas +et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas +même celui qu'entraîne une influence sur les autres +hommes. De petite santé et d'humeur tranquille, il a +horreur de toute dissipation, même de tout divertissement. +Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à +proprement parler, relations. La <i>vita umbratilis</i> a été +la sienne, exactement, et il l'a tenue pour la <i>vita beata</i>. +Il a lu, toute sa vie—une plume en main, pour mieux +lire, et pour relire en résumé—et voilà toute son +existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport +immédiat avec ses semblables. L'idée n'est pas pour +lui un commencement d'acte, et il s'ensuit que ce +n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont +elle a besoin; et c'est là une première différence +entre lui et ses successeurs, qui est infinie. Il n'a pas +de dessein; il n'a que des pensées.</p> + +<p>Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, +qu'il n'a pour ainsi dire pas de passions. Son trait +tout à fait distinctif est même celui-là. Il n'est pas +seulement un honnête homme et un sage—on l'est +avec des passions, quand on les dompte—il est un +homme qui ne peut pas comprendre ou qui comprend +avec une peine extrême et un étonnement profond +qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions +sur les hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus +étrange, dans le combat des passions contre la conscience, +est que la victoire se déclare le plus souvent +pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience +et l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux +que le bon sens en est comme étourdi, et il ne faut pas +s'étonner que «les païens aient rangé tous ces gens-là +au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des +énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait +agités d'une divine fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune +gloire, il ne se fait même aucun compliment d'être +un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas +un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, +il eût été comme effaré, et se serait demandé quelle +divine fureur agitait tous ces névropathes.</p> + +<p>Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose +qu'homme de lettres. Les hommes du XVIIIe siècle +ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui avaient des +lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens +persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une +action immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient +la prétention de mener leur siècle quelque part, et +ils ne savaient pas trop à quel endroit; mais ils l'y +menaient avec véhémence; gens qui étaient capables +d'être sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté +sur leur propre importance; gens qui faisaient leur +métier d'hommes de lettres, à la condition, avec le +privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en sortir.</p> + +<p>—Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres +sans réserve, sans lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, +et sans autre ambition que de continuer de +l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de labeurs, +de recherches désintéressées et de tranquille +mépris du monde qu'il a choisie. Il a ce signe, cette +marque du véritable homme de lettres qu'il songe à la +postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois douzaines de +curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.</p> + +<p>«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. +Avez-vous peur que les siècles à venir ne se +fâchent en apprenant que vos veilles ne vous ont pas +enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? +Dormez en repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si +l'on dit que vous vous êtes peu soucié de la fortune, content +de vos livres et de vos études, et de consacrer votre +temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très +bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant +être condamnés aux galères qu'à passer leur vie à +l'entour des pupitres, sans goûter aucun plaisir ni de +jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils +croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un +savant, François Junius) était sans doute l'un des +hommes du monde les plus heureux, à moins qu'il +n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner +pour des vétilles...»</p> + +<p>Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, +il apparaît aussi peu moderne que possible, et tel +que ces artistes anonymes de nos cathédrales qui +passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent +accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au +recoin le plus obscur du grand édifice. Aussi bien, il +ne voulait pas signer son monument. Des exigences +de publication l'y obligèrent. «A quoi bon? disait-il. +Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il +semble bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.</p> + +<p>Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins +les choses concordent, aussi bien que toutes les +vanités des hommes du XVIIIe siècle, tout de même +les orgueilleuses et ambitieuses idées générales des +philosophes de 1750 sont absolument étrangères à +Pierre Bayle. Il ne croit ni à la bonté de la nature +humaine, ni au progrès indéfini, ni à la toute-puissance +de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste, +ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui +«est trop indisciplinable pour profiter des maladies +des siècles passés, et <i>chaque siècle se comporte comme +s'il était le premier venu</i>». L'humanité ne doute point +qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle est en mouvement. +La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était +pas un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» +Mais il n'en est rien. «D'ici deux mille ans, si le monde +dure autant, les réitérations continuelles de la bascule +n'auront rien gagné sur le coeur humain.» Ce serait un +bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler <i>de centro +oscillationis moralis</i>, où l'on raisonnerait sur des principes +à peu près aussi nécessaires que ceux <i>de centro +oscillationis</i> et des vibrations des pendules».</p> + +<p>On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes +en lui parlant du règne de la raison et de la +toute-puissance à venir de la raison sur les hommes. +Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, +dont l'une est que la raison seule doit nous mener, et +l'autre qu'elle ne nous mène jamais. Elle est pour lui le +seul souverain légitime de l'homme, et le seul qui ne +gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «<i>soutenir +le droit et nier le fait</i>»; à soutenir «qu'il faut +se conduire par la voie de l'examen, et que personne +ne va par cette voie». La raison en est (dont Pascal +s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour +la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie +redoutable de nos passions, et que si nous lui laissions +un instant prendre l'empire, d'un seul coup nous +serions des êtres si absolument raisonnables et sages +que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de +crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la +vérité, le simple bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui +donnerait sur-le-champ tous ces biens, et c'est devant +quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide +affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais +il s'abandonne à celle qu'il devine qui est la source de +tout repos et la fin de toute agitation et tourment?</p> + +<p>Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur +naturelle et intéressée de la vérité, n'en a pas +une moindre de la clarté. Il peut approuver ce qui est +clair, il n'aime passionnément que ce qui est obscur, il +ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains +réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont +détruit ou effacé de mystères. C'est une sottise. C'est +ce qu'ils en ont laissé qui leur assure des disciples, +joint aux nouveaux sentiments de haine et de mépris +dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. +«C'est l'incompréhensible qui est un agrément.» +Quelqu'un qui inventerait une doctrine où il n'y eût +plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à la +vanité de se faire suivre par la multitude».</p> + +<p>Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel +de l'humanité. L'homme est un animal mystique. Il +aime ce qu'il ne comprend pas, parce qu'il aime à ne +pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve, +c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, +et d'instinct repoussera toujours toute doctrine +qui se laissera trop comprendre pour permettre qu'on +la rêve. La raison est donc comme une sorte d'ennemie +intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin +incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et +importune. «Je sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»— +Il est donc d'un esprit très étroit de travailler à fonder +le rationalisme dans le genre humain; c'est une faute +de psychologie et une <i>ignorantia elenchi</i>, comme Bayle +aime à dire, tout à fait surprenante.</p> + +<p>Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne +n'a cru plus fort et n'a dit plus souvent que l'humanité +vit de préjugés, qui, seulement, se succèdent +les uns aux autres et se transforment, comme de sa +substance intellectuelle.</p> + +<p>Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes +du XVIIIe siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai +dit qu'il n'a point de passion; il a celle-là. Aucune +rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui qu'il +croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs +contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le +conduira à faire l'éloge du paganisme et du merveilleux +esprit de tolérance qui animait les religions antiques. +Il laisse ce panégyrique à faire à Voltaire. Il sait, lui, +qu'il est difficile à une doctrine d'être tolérante quand +elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir un +jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais +vu.—Il penche très sensiblement pour le protestantisme, +et jamais il n'a dissimulé l'intolérance du protestantisme. +Il insiste même avec complaisance sur +celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très +bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié +personnelle; mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse +ou de Luther ou de Calvin, ou même d'Erasme, +la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son bon +sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où +il est. Il l'eût peut-être trouvé jusque dans l'<i>Encyclopédie</i>, +et l'eût dénoncé. Je dirai même que j'en suis +sûr.</p> + +<p>Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se +distingue des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité +d'affirmation des philosophes du XVIIIe siècle leur +vient, pour la plupart, de leurs connaissances scientifiques +et de la confiance absolue qu'ils y ont mise. +Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, +et sa <i>Dissertation sur les comètes</i> est un prétexte +à philosopher, non proprement un ouvrage scientifique. +Dans son <i>Dictionnaire</i>, deux catégories d'articles +sont d'une regrettable et très significative sécheresse: +c'est à savoir ceux qui concernent les hommes +de lettres et ceux qui concernent les savants. Encore +sur les hommes de lettres, si sa critique est superficielle, +hésitante, ou, pour mieux dire, assez indifférente, +du moins est-il au courant. Pour ce qui est des +savants, il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté +à Gassendi. Inutile de dire que c'est là une lacune +fâcheuse. A un certain point de vue ce lui a été un +avantage. La certitude scientifique a comme enivré les +philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, +et leur a donné le dogmatisme intempérant le plus +désagréable, le plus dangereux aussi. Nous y reviendrons +assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme +que Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si +c'est son incompétence scientifique qui l'a maintenu +dans une sage et scrupuleuse réserve; mais toujours +est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau +genre que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le +pontificat scientifique lui est inconnu, et que, rebelle +à l'ancienne révélation, ou il n'a pas assez vécu, ou il +n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour accepter +la nouvelle.</p> + +<p>Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points +de repos de son esprit, sont-ils toujours dans des sentiments +et opinions infiniment modérés. En général sa +méthode, ou sa tendance, consiste à montrer aux +hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement +sceptiques, et beaucoup moins attachés +qu'ils ne l'estiment aux croyances qu'ils aiment le plus. +Il excelle à extraire, avec une lente dextérité, de la +pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle renferme +et cache, et non point à arracher, comme Pascal, +mais à dérober doucement à chacun une confession +d'infirmité dont il fait un aveu de scepticisme. Il +tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, le catholicisme +au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, +le protestantisme au socinianisme et le socinianisme à +la libre pensée. Il aimera, par exemple, à nous montrer +combien la pensée de saint Augustin est voisine de +celle de Luther, combien il était nécessaire que le calvinisme +finît par se dissoudre dans le socinianisme, et +comment, après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, +c'est-à-dire plus de religion.—Il n'y a pas jusqu'à +Nicole qu'il n'engage nonchalamment, qu'il ne montre, +sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin +de pyrrhonisme.</p> + +<p>Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie +d'infinies distances entre les hommes; mais c'est entre +les hommes que sont ces espaces, non point du tout +entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre +les hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être +point d'accord; mais, en raison, il n'y a point de telles +divergences, et leurs passions désarmant, leurs vanités +disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent à peu près +la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne +désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.</p> + +<p>Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant +admirablement, et merveilleusement apte, merveilleusement +disposé aussi, et à les distinguer nettement +pour les bien faire entendre, et à les concilier, ou +plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer +à quel point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement +à l'une d'elles. On l'a appelé «l'assembleur +de nuages», et voilà une singulière définition de +l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été. Personne +ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, +et jeter sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais +il aime ensuite, cessant de l'isoler et de la circonscrire, +à la montrer toute proche des autres pour peu qu'on +veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et confondre +l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.</p> + +<p>Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en +disconvenir, mais il n'y a jamais eu de négation +plus douce, moins insolente et moins agressive. Son +athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière +respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas +s'adresser à la raison pour croire en Dieu, et que c'est +lui demander ce qui n'est pas son affaire; que pour +lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, en conscience, +nous promettre de nous conduire à la croyance, +niais que d'autres chemins y conduisent, que, pour ne +point les connaître, il ne se permet pas de mépriser.— +Il se tient là très ferme, dans cette position sûre, et dans +cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse pas +d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour +plaire à un croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus +choquant est l'athéisme dogmatique, impérieux, insolent +et scandaleux de Diderot; bien plus aussi le +déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à +Dieu sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme +à un directeur de la sûreté générale.</p> + +<p>Quand Bayle laisse échapper une préférence entre +les systèmes, et semble incliner, c'est du côté du manichéisme. +Il n'y croit non plus qu'à rien, mais il y +trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est +qu'avec sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il +tient de sa rectitude d'esprit, mais aussi qui est facile +à un homme qui n'a ni préjugé, ni parti pris, ni parti, +il a bien vu que tout le fond de la question du déisme, +du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal +dans le monde, que là était le noeud de tout débat, et +le point où toute discussion philosophique ramène. +C'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on croit en +Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on en +doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque, +et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend +à ne le point comprendre. Et il en est qui ont supposé +qu'il y avait deux Dieux, dont l'un voulait le mal et +l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte éternellement, +et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.— +C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. +Elle rend compte, à peu près, de l'énigme de l'univers. +Elle nous explique pourquoi la nature est immorale, +et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme +lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en +dégager, secoue le mal derrière lui, s'en détache, y +retombe, se débat encore, et appelle à l'aide; elle justifie +Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable +du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend +compte des faits, et de la nature de l'homme et de ses +désirs, et de ses espoirs, et, précisément, même de ses +incertitudes et de son impuissance à se rendre compte.</p> + +<p>—Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas +autre chose que les faits eux-mêmes décorés d'appellations +théologiques. Ce n'est pas une explication, c'est +une constatation qui se donne l'air d'une théorie. Il +existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, +disent les philosophes ou les théologiens. Le manichéen +répond: «Je la résous en disant: il existe une +contrariété. Des deux termes de cette antinomie j'appelle +l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté, +j'ai donné deux noms aux deux éléments du +conflit. Tout est expliqué.»</p> + +<p>Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est +justement parce qu'elle n'est qu'une constatation, un +peu résumée. Ce qu'il aime, ce sont des faits, clairs, +vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen lui +plaît, comme une bonne table des matières, sur deux +colonnes. Du reste, sa démarche habituelle est de faire +le tour des idées, de les bien faire connaître, d'en faire +un relevé exact, et d'insinuer qu'elles ne résolvent pas +grand'chose.</p> + +<p>En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre +affaire de nouveautés ambitieuses et de théories systématiques. +Il semble même persuadé qu'il ne faut écrire +nullement sur la politique, tant les passions des +hommes rendront vite défectueuses et funestes dans la +pratique les plus subtiles et les plus parfaites des combinaisons +sociologiques <a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Il est à l'opposé même des +écoles qui croient qu'un grand peuple peut sortir d'une +grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît +plus faux que la prétendue souveraineté de la raison. +Il est très franchement monarchiste, conservateur et +antidémocrate. Sans étudier à fond la question, car la +politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent +point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté +du peuple, il lui fait la suprême injure: il ne la tient +pas pour une théorie. Il la prend pour un appareil +oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner les +souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant +dans les ouvrages des tyrannicides appartenant +aux écoles les plus diverses.—Seulement son +impartialité ordinaire est ici un peu en défaut. M. de +Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme +de la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, +et c'est surtout aux jésuites que Bayle l'impute de préférence. +Il n'ignore pas, et connaît trop bien pour cela +la <i>Justification du meurtre du duc de Bourgogne</i> par +Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux +jésuites aussi bien qu'aux luthériens, et il déclare même +que «l'opinion que l'autorité des rois est inférieure à +celle du peuple et qu'ils peuvent être punis en certains +cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es +pays du monde, dans tous les siècles et dans toutes +les communions <a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>»; mais il assure que si ce ne sont +pas les jésuites qui ont inventé ces deux sentiments, +ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus +extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du +crime de Jacques Clément et sur le <i>De Rege et regis +institutione</i> de Mariana<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.—Evidemment, chose bien +rare dans Bayle, notre auteur, ici, s'intéresse personnellement +dans l'affaire. C'est un homme tranquille +et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et +inébranlable pour protéger la paix de son cabinet de +travail, qui en affaires philosophiques se contente +de mépriser la foule illettrée, brutale et incapable de +raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en +choses politiques en a peur, n'aime point qu'on lui +fournisse des théories à exciter ses passions, à décorer +d'un beau nom ses violences et à excuser d'un beau +prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout +franchement de l'avis de Hobbes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Article sur <i>Hobbes</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Article <i>Loyola</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Article <i>Mariana</i>.</blockquote> + +<p>Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; +il est la modération même. L'excès quel qu'il +soit, sauf celui du travail, qu'il ne considère pas comme +un excès, le choque, le désole et le désespère. Son idéal +n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal; +mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles +et par son exemple, quelle bonne règle morale ce serait +déjà que l'intérêt bien entendu, avec un peu de bonté, +qui serait encore de l'intérêt bien compris. Labeur, +patience, égalité d'âme, contentement de peu, tranquillité, +absence d'ambition et d'envie, et conviction +qu'ambition et envie sont plus que des fléaux, étant +des ridicules du dernier burlesque, respect des opinions +des autres, sauf un peu de moquerie, pour ne +pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, +et c'est sa doctrine. La <i>mitis sapientia Læli</i> revient à +l'esprit en le lisant, en y ajoutant <i>cum grano salis</i>.</p> + +<p>Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie +au XVIIIe siècle et qui n'a rien de son esprit. Il eût +bien haï les philosophes, et les aurait raillés un peu. +Un seul se rapproche de lui par beaucoup de points: +c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est ultra-conservateur, +ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; +aussi parce que Voltaire, s'il est intolérant, +est partisan de la tolérance, et, s'il est assez dur, est +partisan de la douceur. Ils ont des traits communs. +Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: +«Un Bayle bilieux.» Mais voilà précisément la différence. +Aussi emporté et âpre que Bayle était tranquille +et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond d'idées +de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à +moitié, dans une foule d'idées qui étaient fort éloignées +de ses penchants propres, si bien qu'il y a dans Voltaire +une foule de courants parfaitement contradictoires; +et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses +représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait +communes avec Bayle, un ton de violence et un emportement +qui les dénature.</p> + +<p>Bayle représente un moment, très court, très curieux +et intéressant aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle +et qui n'est pas encore le XVIIIe, un moment de scepticisme +entre deux croyances, et de demi-lassitude intelligente +et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, +tant protestant que catholique, du XVIIe siècle +s'épuise déjà; l'effort rationaliste et scientifique du +XVIIIe n'a pas précisément commencé encore. Bayle en +est à un rationalisme tout négateur, tout infécond, et +tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, +et Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans +plus tard, Fontenelle dira: «Je suis effrayé de la conviction +qui règne autour de moi.» C'est tout à fait un +mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même +que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader +que gens si convaincus fussent ses disciples, encore +qu'il y eût bien quelque chose de cela.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS</h4> + + +<p>A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher +autrement à marquer sa place et à déterminer +son influence, il est agréable et profitable. Il est très +savant, d'une science sûre, et qui va scrupuleusement +aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni +hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie +pas ceux qu'il corrige. Très modeste en son dessein, +il n'avait, en commençant, que l'intention de faire un +dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des fautes des +autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet, +tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il +es très indulgent et aimable. Il manque rarement de +commencer ainsi son chapitre rectificatif: «'ai peu +de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il en relève +une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.</p> + +<p>Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. +La longueur des chapitres ne dépend +pas de l'importance de l'homme ou de la question qui +en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes +qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout +ce que Bayle écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils +étaient dignes de l'être et de rester tels, s'étalent comme +insolemment sur de nombreuses pages énormes. Des +gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant. +D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. +C'est que Bayle est sceptique si à fond qu'il l'est jusque +dans ses habitudes de travail. Il est si indifférent +qu'il s'intéresse également à toutes choses; et Aristote +ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre +chose qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à +poursuivre—et l'autre aussi. Personne n'a été comme +Bayle amoureux de la vérité pour la vérité, sans songer +à voir ou à mettre entre les vérités des degrés d'importance. +Il en résulte, sauf une petite réserve que nous +ferons plus tard, que son livre va un peu au hasard, +comme il croyait qu'allait le monde. Il ne semble pas +qu'il y ait beaucoup de providence ni beaucoup de +finalité dans cet ouvrage.</p> + +<p>Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait +M. Bayle. Ce qu'il savait, c'était la mythologie, l'histoire +et la géographie ancienne, l'histoire des religions +(très bien, admirablement pour le temps), la théologie +proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne +du XVIe et du XVIIe siècle.—Ce qu'il savait moins et ce +qu'il aimait peu, c'était la littérature, la poésie, l'histoire +du moyen âge.—Ce qu'il ne savait pas du tout, c'étaient +les sciences. Ce qu'on trouve dans ce dictionnaire, +c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent +d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout +de la France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante, +des particularités d'histoire ancienne, et +presque une histoire complète du développement du +christianisme, et presque une histoire complète des +philosophies; et ni Voltaire, quand il travaille à son +<i>Dictionnaire philosophique</i>, ni Diderot quand il travaille +à la partie philosophique de l'<i>Encyclopédie</i>, n'ignorent +ces deux derniers points.</p> + +<p>Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables. +Quelque chose est plus désobligeant que les +lacunes: ce sont les commérages et les obscénités. Le +mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la +conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où +il n'y aurait ni polissonneries ni propos de concierge, +ne suffit vraiment pas à excuser l'auteur. Nous savons +lire, et nous ne prenons pas le change sur +ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se +plaît personnellement et bien pour son compte à ces +récits ridicules, ou scabreux. Il goûte ces plaisirs secrets +de petite curiosité malsaine qui sont le péché +ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux +savants solitaires et confinés. Il lui manque d'être +homme du monde. Il ne l'est ni par le bon goût, ni +par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains +sujets, ni par l'indifférence a l'égard des choses qui +sont la préoccupation des collégiens et des marchandes +de fruits. Il devait bavarder avec sa gouvernante en +prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent +ceux de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre +et un peu l'office. Et voyez le trait de ressemblance, +et voyez aussi qu'il faut s'attendre à la pareille: la +principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son +article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été +l'amant de Madame Jurieu.</p> + +<p>Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore +ses artifices et ses petites roueries de faux bonhomme. +Il use d'abord de la classique ruse de guerre employée, +ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis Montaigne +jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle +ne trompe personne, et même que personne n'y fait +attention. Elle consiste, comme vous savez bien, à +présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu +comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent +tout livre rationnellement athéistique comme +une introduction à la vie dévote. A ce compte, on est +bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui +devient une <i>clausula</i> et comme un refrain. On est toujours +sûr à l'avance que tout article sur le platonisme, +le manichéisme, le socinianisme, la création, le péché +originel ou l'immortalité de l'âme, finira par là.</p> + +<p>Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de +dire d'autres terriers. C'est là où l'on cherche sa pensée +sur les questions graves et périlleuses qu'on ne la +trouve pas, le plus souvent. C'est dans un article portant +au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à +couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention +probable du lecteur, ose davantage, et traite à +fond un problème capital, au coin d'une note qui +s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi +faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; +car son livre est mal fait, moitié incurie (au point de +vue artistique), moitié dessein, et prudence, et malice. +Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter plutôt +qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit +qu'il n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas +des découvertes là précisément où l'on se préparait à +tourner deux feuillets à la fois. C'est le livre qu'il faut +le moins lire quatre à quatre.</p> + +<p>Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui +est bien à l'honneur de Bayle: c'est que tous ces défauts +que je viens d'indiquer diminuent et s'effacent +presque à mesure que Bayle avance. Les histoires +grasses ou saugrenues deviennent plus rares, les questions +philosophiques et morales attirent de plus en +plus l'attention de l'auteur, la commère cède toute la +place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un +dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit +finir avec regret.</p> + +<p>Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable +lecture. C'est le livre d'un honnête homme très intelligent +avec un peu de vulgarité. Son impartialité, relative, +comme toute impartialité, mais réelle, sa modestie, +sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et +malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond +et plein esprit de tolérance, le font aimer quoi qu'on +en puisse avoir. La tolérance était son fond même, et +l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il s'élève, +quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain +de l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction +même, c'est qu'il s'agit de tolérance, c'est qu'il a +à exprimer son horreur des persécutions, des guerres +civiles, des guerres religieuses, du fanatisme, de la +stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée +qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. +Il n'a pas dit: «Aimez-vous les uns les autres»: +mais il a répété toute sa vie, avec une véritable +angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns +les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi +il ne faut pas dire comme Voltaire: «C'était une âme +divine.» Mais c'était une âme honnête, droite et bonne.</p> + +<p>Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à +lire; car si ses articles sont longs, son style est vif, +aisé, franc, et va quelquefois jusqu'à être court. Il a +deux manières, celle du haut des pages et celle des +notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et +lourd; en petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse +abonder le flot pressé de ses souvenirs, il plaisante, +avec sa bonhomie narquoise, malicieuse et prudente, +et très souvent, presque toujours, il est charmant. On +dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu +gourmés, contraints et retenus, mais qui vous accompagnent +après le cours tout le long des quais, et +alors sont extrêmement instructifs, amusants, profonds +et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement +intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. +C'est au sortir du cours qu'il faut prendre Bayle; tout +le suc de sa pensée et toute la fleur de son esprit sont +dans ses notes, dont certaines sont des chefs-d'oeuvre. +Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse +de Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un +semblant de huis-clos, dans un enseignement au moins +apparemment confidentiel.</p> + +<p>Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier, +une manière d'<i>humour</i> naïve, de malice qui semble +ingénue, avec toutes sortes d'épigrammes qui ressemblent +à des traits de candeur. C'est le scepticisme +joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets +avait raison contre Boileau<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, mais Boileau +avait pour lui d'avoir amusé. Les raisons de Desmarets +avaient beau être solides; la saison ne leur était +pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas +moindre garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière. +Elle est bien aimable. Voyez-vous le geste arrondi et +paternel et le demi-sourire dans une demi-moue?—De +même: «Nous regardons la stupidité comme un grand +malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour +s'apercevoir de la bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement: +ils leur voudraient voir un grand génie. +C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux +valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant +d'esprit; car la gloire de donner son nom à une secte +est un bien chimérique en comparaison des maux +réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait point +sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces +hommes dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront +point d'hérésie.» Ce ton de plaisanterie atténuée, +adoucie et fourrée d'hermine, est admirable.—Voyez +encore cette remarque pleine de gravité, et le beau +sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du +célibat paraît incommode à une infinité de gens: le +mariage est pour eux celui de tous les sacrements dont +la participation paraît la plus chère et précieuse; et +qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à +celui de la <i>Fréquente communion</i> se rendrait aussi odieux +que M. Arnauld le devint quand il publia, sur une autre +matière, un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit.»—Quelquefois +la plaisanterie de Bayle est plus lourde; quelquefois, très +rarement, elle devient plus méchante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> J'abrège le texte.</blockquote> + +<p>Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement, +de quelque bonté qu'il s'accompagne, ne peut +pas aller toujours sans amertume. M. Renan a une page, +une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, peut-être +en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes, +les confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis, +téméraires, ne sont jamais un mal tout pur... Il en +résulte des utilités par rapport aux sciences et à la +culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres civiles +dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un +fort honnête homme l'a fait à l'égard de celles qui +désolèrent la France au XVIe siècle. Il prétend qu'elles +raffinèrent le génie à quelques personnes, qu'elles +épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles +servirent de bain aux uns, aux autres d'étrille... +A la vérité, le public se passerait bien de telles étrilles +ou de telles limes.» Voilà, à peu près, jusqu'où va +l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait +pas écrit <i>Candide</i>. Mais on voit très bien qu'il aurait +été très capable de le concevoir.</p> + +<p>Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle +est non seulement instructive et suggestive, mais combien +agréable, attachante, enveloppante et amicale. +C'est un délicieux causeur, savant, intelligent, spirituel, +un peu cancanier et un peu bavard. Il dit souvent +qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque +et pour leur en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort +bien atteint son but. Il était lui-même une bibliothèque, +une grande et savante bibliothèque, incomplète +à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais +livres dans les petits coins.</p> + +<h4>IV</h4> + + +<p>C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont +fait comme leur moelle et leur substance, et cela est +amusant. Cela prouve (et j'ai trop dit que Bayle s'en +fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que le +scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. +L'homme est un animal qui a besoin d'être convaincu. +Voilà un auteur qui, d'un solide bon sens et d'une +rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les préjugés, +ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le +prouvant, que la raison ne mène à rien, et n'est qu'un +dernier préjugé plus flatteur et séduisant que les +autres. Ses disciples font de la raison une nouvelle +foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et +du scepticisme de leur maître trouvent moyen de +tirer un dogmatisme aussi impérieux, aussi orgueilleux, +aussi batailleur et aussi redoutable au repos +public que tout autre dogmatisme. De cet homme qui +ne croyait à rien ils tirent des raisons à démontrer +qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de l'humanité +ils tirent des raisons à prouver que l'humanité +doit s'adorer elle-même, puisqu'elle n'a plus autre +chose à adorer, ce qui est une conséquence un peu +ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par le +plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être +le promoteur d'une croyance et le fondateur bien +authentique, encore que bien involontaire, d'une religion. +Imaginez Montaigne—<i>currente rota, cur urceus +exit?</i> car il faut citer du latin quand on parle de Montaigne—devenant +chef de secte. La roue aurait pu +tourner ainsi; personne n'est le potier de soi-même.</p> + +<p>Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu +besoin, car il était peu inconsolable, c'est qu'il avait +réfuté à l'avance ses disciples dévots jusqu'à le travestir; +c'est qu'il n'y a guère aucune de leurs théories +dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité +et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un +précurseur de XVIIIe siècle qui en dégoûte.—Il eût pu +très légitimement se laver les mains de ce qu'on tenait +pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, l'était un +peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre, +à savoir son influence, et la direction, très inattendue +de lui, de son propre prolongement parmi les hommes. +Il aurait considéré cette dernière aventure comme +une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se divertissait +doucement, comme une des bonnes «scènes +de la grande comédie du monde», comme un effet des +«maladies populaires de l'esprit humain»; et il n'est +pas à croire que son scepticisme désenchanté et malicieux +en eût été diminué.</p> + + +<br> +<h3>FONTENELLE</h3> +<br> + +<p>Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été +très intelligent et qui n'a été artiste à aucun degré. +C'est la marque même de cet homme, et ce sera longtemps +la marque de cette époque. Ce qui manque tout +d'abord à Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la +vocation, et la vocation c'est l'originalité, et l'originalité, +si elle n'est point le fond de l'artiste, du moins +en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure, non +point, comme les talents vigoureux, avec le dessein +d'être ceci ou cela, mais avec la volonté d'être quelque +chose. Et ce que pourra être ce quelque chose, Dieu, +table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose, vers, que +voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste, +ou romancier. Il est homme de lettres. La +chose est nouvelle, et le mot n'existe même pas encore. +Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu des Corneille, +des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries +en souvenir de Segrais, et des lettres galantes +en souvenir de Voiture. Il a en lui du Thomas Corneille, +du Benserade, du Céladon et du Trissotin.—Plusieurs +disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux. +Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point +sot. Ce qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond +solide, c'était sa curiosité intelligente. Ce poète de +ruelles, ce «pédant le plus joli du monde», faisait +avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes, +comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait +pendant quelques jours. Où était-il? Dans une petite +maison du faubourg Saint-Jacques, avec l'abbé de Saint-Pierre, +Varignon le mathématicien, d'autres encore +qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. +Tous jeunes, «fort unis, pleins de la première +ardeur de savoir», étudiaient tout, discutaient +de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne +partie des différentes langues de l'Empire des lettres», +travaillaient énormément, se tenaient au courant de +toutes choses.—C'est le berceau du XVIIIe siècle, cette +petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un savant, +un publiciste idéologue, un historien, un mondain +curieux de toutes choses, déjà journaliste, d'un talent +souple, et tout prêt à devenir un vulgarisateur spirituel +de toutes les idées; ces gens sont comme les précurseurs +de la grande époque qui remuera tout, d'une +main vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance +et témérité.—De tous Fontenelle est le mieux +armé en guerre et par ce qu'il a, et par ce qui lui +manque. Il est de très bonne santé, de tempérament +calme, de travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune +espèce de sensibilité. Ses sentiments sont des idées +justes: loyauté, droiture, fidélité à ses amis, correction +d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là +en se disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris +et de bon goût de les avoir. Il n'est point amoureux, +et rien ne le montre mieux que ses poésies amoureuses. +Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le +mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie +simple et retirée, d'autant plus que, par un bonheur +assez rare, le mariage lui rendit la maison plus agréable.» +Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais +non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de +son parti. Son amour-propre même n'est pas une passion. +C'est dire que la passion lui est inconnue. Il est +né tranquille, curieux et avisé. Il est né célibataire, +et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le +XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident, +et mourant plus tôt, par aventure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Éloge de Varignon.</blockquote> + + +<h4>I</h4> + + +<h4>SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES</h4> + +<p>Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence +qui n'a pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas +si loin qu'on pense. Car l'intelligence, même des idées, +a besoin de l'amour des idées pour se soutenir. Fontenelle +ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout +en comprenant admirablement toutes les idées, il +n'aura jamais pour elles la passion qui fait qu'on en +crée, qu'on les multiplie, qu'on les poursuit, qu'on +les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des systèmes +puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine +vie, parce qu'on a jeté en elles une âme humaine. +Nous verrons cela plus tard. Pour le moment considérons-le +dans les choses d'art. Véritablement, il n'y +entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et +vraiment précurseur au point de vue philosophique, +il est arriéré en choses de lettres. Cela est très vrai. +Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de Louis XIII. +Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de +Corneille, mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont +des grâces surannées et de ces gestes de vieil acteur +qui semblent non seulement appris, mais appris depuis +très longtemps.—Ses opéras, qui sont très soignés, +sont d'un homme naturellement froid, qui s'est +instruit à pousser le doux, le tendre et le passionné. +Ses <i>Bergeries</i> sont bien curieuses. Elles ne sont pas +fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté +bien singulière. On sent que cela est écrit par un +homme avisé qui sait très bien où est l'écueil, et +qu'on a toujours fait parler les pâtres comme des +poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes, +et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là +qu'un mérite négatif, et n'être pas faux ne signifie point +du tout être réel. Les bergers de Fontenelle ne sont +point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune espèce de +caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni +spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait +qu'ils ne fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il +semble que Fontenelle voudrait peindre simplement +des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore +une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais +réelle, pour composer des scènes voluptueuses, Fontenelle +n'est pas assez sensible pour être un Gentil-Bernard. +On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins du +monde au succès des tentatives galantes de ses héros +et ne tiendrait nullement à être à leur place. On voit +aisément dès lors combien ces scènes sont laborieusement +insignifiantes. C'est une chose d'une tristesse +morne que les <i>juvenilia</i> d'un homme qui n'a jamais eu +de jeunesse.—Cette singulière destinée d'un écrivain +qui, après Molière et Racine, jouait le personnage d'un +contemporain de Théophile, a dû bien surprendre, et, +en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660, +les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit +Fontenelle» leur est souverainement désagréable, et +leur paraît étrange. Le phénomène, de soi, n'est pas +surprenant. Fontenelle est l'<i>homme de lettres</i> par +excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune +force créatrice, mais qui est doué d'une grande facilité +d'assimilation et d'exécution. Ces gens-là ne +devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et non +pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs +immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle, +ils s'en sont fait une avec les objets de leurs +premières admirations et de leurs premières études, +et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle, +en littérature pure, est un homme qui adore +l'<i>Astrée</i>, comme fait La Fontaine, mais qui ne sait pas, +comme La Fontaine, la transformer en lui. Il la réédite, +et, n'était une autre direction que son esprit devait +prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de <i>Psyché</i>, +moins les deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire +une <i>Astrée</i> un peu moins longue.—Sa critique +est comme ses poésies, et les explique bien. Le sentiment +du grand art y manque absolument.—Et il est +très intelligent!—Sans aucun doute; mais c'est une +erreur de croire qu'il ne faille pour comprendre les +choses d'art que de l'intelligence. Il y faut un commencement +de faculté créatrice, un grain de génie +artistique, juste la vertu d'imagination et de sensibilité +qui, plus forte d'un degré, ou de dix, au lieu de comprendre +les oeuvres d'art, en ferait une. On n'entend +bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à accomplir, +et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et +capable d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit +réalisé par un autre ce qu'il n'était capable que de +concevoir; mais pour qu'il le voie, il fallait qu'il pût +au moins le rêver.—Fontenelle n'a pas même eu le +rêve du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait +une petite guerre indiscrète, ingénieuse et taquine, +qui n'a point de trêve. À chaque instant, dans les +ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà les +raisonnements de cette antiquité si vantée»<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.— +«Nous ne sommes arrivés à aucune absurdité aussi +considérable que les anciennes fables des Grecs; mais +c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un +point si absurde»<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.—Il faut se débarrasser «du préjugé +grossier de l'antiquité»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Il y a là pour lui comme +une obsession. On dirait un chrétien du IIIe siècle +attaquant les païens, ou un homme de parti de notre +temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien +le plus indifférent, sans exprimer son horreur pour le +parti adverse.—Et, en effet, sa critique, toute de détail, +a bien ce caractère. Dans son <i>Discours sur la nature de +l'Églogue</i>, il fait son procès à Théocrite, puis à Virgile, +reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et +à l'autre surtout d'être trop haut, mais trouvant +moyen aussi de montrer qu'il arrive à Théocrite +d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est +une série de chicanes puériles.—Quand lui-même +s'élève un peu, et laisse cette petite guerre pour +des considérations plus sérieuses, il montre une inquiétante +infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie, +c'est-à-dire la poésie. Le <i>Silène</i> de Virgile lui paraît +une étrange absurdité, à lui, homme de science, et +qui, ailleurs, comprend la majesté de la nature. C'est +que <i>Silène</i> est lyrique, et c'est le lyrisme qui est la +chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe siècle +commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout +aussi bien, quoique «anciens», aux Dacier. C'est +ce sens de la grande poésie qui manquera aux plus +grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à d'autres +causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité +dont précisément le caractère est d'avoir converti en +poésie tout ce qu'elle touchait.—Il ne faut pas croire +qu'en cela le XVIIIe siècle soit la suite du XVIIe. +L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il est +bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des +anciens consiste à peindre élégamment les petites +choses<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; mais Racine comprenait la poésie des +grandes passions tragiques autant que faisaient les +anciens, et trop même pour être bien entendu de son +temps; et Fénelon avait le sens de la grande mythologie, +et d'Homère, autant que de Virgile; et Boileau, +«moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre +Perrault, non seulement Homère et Pindare, mais +le lyrisme des poètes hébreux, et donne à ce propos +la définition de la poésie lyrique en homme qui sait +ce que c'est.—C'est bien vers 1700 que les hommes +de prose, ou de poésie prosaïque, prennent le dessus, +parce que quelque chose disparaît alors, qui, tout +compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra +qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût +ardent du beau pour le beau, ce qui fait les grands +artistes en vers, les grands orateurs, et même les +grands critiques.—Soit, et de grande poésie, et de +lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il +ne soit plus question. Mais quand les enthousiastes +s'éloignent, les réalistes arrivent. C'est une loi d'histoire +littéraire en effet, et nous verrons qu'au XVIIIe +siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à quel +point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et +non un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins +réaliste qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. +C'est là qu'il trouve Virgile tour à tour trop +vulgaire et trop noble. Admettons. Que faut-il donc +être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai, +nous montrer cette poésie, plus humble, moins +ambitieuse que l'autre, qui est dans le travail de +l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses +joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour +ses chèvres, du laboureur pour ses boeufs ou ses blés +qui poussent; et aussi les vignerons attablés, les moissonneurs +buvant à la dernière gerbe...—Nullement. +«La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle +ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre +parler de brebis et de chèvres, cela n'a rien par soi-même +qui puisse plaire.»—Qu'est-ce donc qui plaira, +et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs? +—Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes +aiment à ne rien faire; ils «veulent être heureux, et +voudraient l'être à peu de frais». La tranquillité des +campagnards, voilà le fond du charme des églogues, et +c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de +ces ouvrages, non les laboureurs qui travaillent péniblement, +ou les pêcheurs qui peinent si fort; mais les bergers, +qui ne font rien.—C'est bien cela. L'<i>Astrée</i>, et +non les <i>Géorgiques</i>. A défaut de la poésie qui est l'expression +des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle +ne comprend pas même celle qui est l'expression de sa +vie réelle dans la simplicité touchante de ses douleurs +et de ses joies, et plus que le Silène de Virgile, il ne +goûterait les paysans de La Fontaine.—Que lui reste-t-il? +Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il +ne sent point l'antiquité, qui, précisément, a, tour +à tour, ouvert ces deux sources éternelles de poésie. +A la vérité, s'il a persisté dans cette erreur de jugement, +il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte +qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire. +Il était très souple, et quoique vain, très avisé. Il vit +assez vite, non point qu'il n'était pas poète, mais qu'on +ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça, et, comme il a +dit dans le plus mauvais vers de la littérature française,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et son carquois oisif à son côté pendait.</p> + </div> </div> + +<p>Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme +d'esprit. Il l'était véritablement, et de la bonne sorte, +et de la mauvaise, et de toutes les façons dont on +peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du +Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province, +mais de son temps aussi, fréquemment, et +même du temps qui va venir. Ses <i>Lettres Galantes</i>, +que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus souvent, +en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont +bien du piquant et un joli tour. Le fond en est d'une +cruelle insignifiance. Figurez-vous des <i>chroniques</i> +comme nos journaux en publient à notre époque. Un +mariage, un procès, une dame qui change de soupirant, +le tout vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades. +Il y en a d'exécrables. A une jeune personne protestante, +qui, pour se marier avec un catholique, changeait +de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de +pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une +toute particulière pour une aimable petite soeur errante +comme vous. J'étais tout à fait fâché de croire +que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas +trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...» +—Il y en a de plaisantes, sinon comme idées, +du moins comme grâce de geste, pour ainsi dire, et de +mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais +pris la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir +d'être aimée de moi... Gardez-moi, si vous voulez, pour +l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt ans, s'il le faut. +Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en +avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de +superflu dans votre beauté. Je ne veux que le nécessaire, +que vous aurez toujours... Je ne vous demande +que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux +réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à +rien, vous pourrez rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à +nos amours.»—Sans doute, il y a encore du +Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, +la phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide, +la pirouette sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à +nos amours.»—On peut mesurer la distance +parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond +est le même. Grâce au travail des auteurs comiques et de +La Rochefoucauld et de La Bruyère, la grande phrase +patiemment tressée du commencement du XVIIe siècle +s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être +entortillé en phrases courtes. C'est l'instrument au +moins qui est créé, la phrase rapide et cinglante, qui +va être si redoutable aux mains d'un Voltaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Histoire des oracles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Origine des Fables.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Digression sur les Anciens et les Modernes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Discours sur la nature de l'Eglogue.</blockquote> + +<p>Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise, +le «coup de patte» lancé de côté et retiré du +même mouvement, si familier à Le Sage, et qui est une +des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes +souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous +assure que j'ai désiré avec un égal empressement la +tendresse, et l'indifférence de Madame de L. Enfin je +les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre, et c'est +sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut +tirer.»—C'est ici même le genre d'esprit particulièrement +propre à Fontenelle, homme d'ironie couverte +et qui sourit du coin des yeux. Nous la retrouverons +souvent dans les <i>Éloges</i>: «M. Dodart était laborieux. +Ses amusements étaient des travaux moins pénibles. +Il lisait beaucoup sur les matières de religion; car sa +piété était éclairée, et il accompagnait de toutes +les lumières de la raison la respectable obscurité de +la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps +des <i>Lettres Persanes</i>, et Cydias, avec cette adresse à +manier la langue, à lancer l'épigramme et surtout à +la retenir, n'est plus ce je ne sais quoi «immédiatement +au-dessous de rien» qu'il était au temps de La Bruyère.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES</h4> + +<p>Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de +style pour occuper une grande place dans le monde +des lettres, à la condition de trouver sa voie. Il était +de ceux qui ne la trouvent point tout de suite parce +qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était +de ceux qui peuvent ne jamais la trouver, précisément +parce qu'ils ont l'esprit souple, et s'accommodent du +premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont besoin des +circonstances. Les circonstances servirent admirablement +Fontenelle. Le moment où il parut dans le +monde, celui surtout où il commençait à être connu +sans être encore illustre, était le temps où les découvertes +scientifiques attiraient vivement les esprits +curieux, comme était le sien. La science moderne date +du XVIIe siècle. Descartes, Leibniz, Newton, coup sur +coup, presque en même temps, font aux yeux de l'intelligence +un monde nouveau, renouvellent la matière +des méditations de l'esprit humain. Les littérateurs +du XVIIe siècle sont trop de purs artistes pour avoir +tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils sont +moralistes, très prompts à observer les changements +des goûts, ils n'ont pas été sans s'apercevoir de cet +état nouveau des esprits et de son influence au moins +sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine, l'astrolabe +de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et +Molière fait une place, d'avance, à madame du Châtelet +ou à la «marquise» de la <i>Pluralité des mondes</i> dans +son salon, agrandi désormais, des Précieuses.—Au +commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse +de plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne +heure. Il n'était pas plus lettré, de vocation, que +savant. Il était intelligent et curieux. Il s'occupa de +sciences comme de pastorales. Seulement les sciences +avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose +de mode, et il était homme à suivre la mode, comme +tous ceux qui n'ont pas une forte originalité. Surtout +elles étaient chose que l'antiquité n'avait point +connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les +sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel +de la querelle des anciens et des modernes. S'il est +une idée à laquelle tient un peu cet homme qui ne +tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose de +bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon +ton et, même en le pensant un peu, ne le dirait point), +avant le temps où il a eu l'honneur de naître. Il n'a +pas le sens de l'admiration, ni le respect de la tradition, +et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est +point son fait. Il est «homme de progrès.» Dans +l'idée du progrès il y a de très bons sentiments, et +toujours aussi une très notable partie de fatuité. Tout +au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, +personnage très respectable, en cherchant bien, en +cherchant trop, on trouverait encore un peu de Cydias. +Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les <i>Dialogues des +morts</i>, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est +toute en paradoxes, et en adresses légères à taquiner +les opinions reçues. Elle consiste à prouver combien +Phryné est incomparablement supérieure à Alexandre, +autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur +les conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant +devant la sagesse de Montaigne, etc. Ce n'est point +seulement un jeu. Fontanelle n'aime point les idées +traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être plus +spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères +étaient aussi habiles que nous. Très doucement, en +homme du monde, il a continué pendant quelque +temps cette petite guerre, qui était le prélude de la +guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme, +par exemple, sans le gêner, car qu'est-ce qui pouvait +gêner cet homme si souple et qui glissait dans toute +étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que le christianisme +aussi est une antiquité, sans compter qu'il est +un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du +premier coup, en stratégiste consommé. Sous couleur +d'attaquer les erreurs de l'antiquité païenne, il fait +deux petits traités, l'un sur «<i>l'Origine des fables</i>», +l'autre sur «<i>les Oracles</i>», qui sont de petits chefs-d'oeuvre +de malice tranquille et grave, et de scepticisme +à la fois discret et contagieux. Il y laisse tomber +comme par mégarde quelques gouttes d'une essence +subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques, +doivent d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la +perte de toute croyance. Le procédé est habile, l'adresse +légère, l'art très délicat. Les fables ne sont point +l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne +serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance +quand à l'origine des croyances on ne verrait pas de +thaumaturge. Elles sont des produits naturels de +l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples, en +leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont +parées des prestiges de l'art, et, parfois, recommandées +de quelques considérations morales. Il ne faut pas les +détester, il faut s'en débarrasser doucement par l'efficace +de la raison. Car nous avons les nôtres, moins +ridicules que celles des anciens, mais que le temps +nous fait chérir comme eux les leurs. «Nous savons +aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs, +mais heureusement elles ne sont pas si grandes, <i>parce +que nous sommes éclairés des lumières de la vraie religion +et, à ce que je crois, des rayons de la vraie philosophie</i>.» +—Il n'a pas dit quelles étaient ces erreurs; il +compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur +la philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces +remarques, ni de plus orthodoxe.—Faites bien attention +que l'histoire de tous les peuples, grecs, romains, +phéniciens, gaulois, américains et chinois commence +par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de +conséquences. Attendez! «... <i>excepté le peuple élu, +chez qui un soin particulier de la providence a conservé +la vérité</i>.» Restriction pieuse et précaution honnête, à +laquelle ce n'est pourtant point la faute de l'auteur si +l'on trouve un air d'épigramme.—Et c'est ainsi, de +l'air le plus doux du monde, que Fontenelle nous amène +à cette modeste conclusion qui ne vise personne et +n'est assurément qu'un conseil de haute prudence: +«Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a +point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire +Trembler.»</p> + +<p>Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin +de la complicité du lecteur, qui comptent sur elle et +s'en assurent sans l'exciter. Il est l'homme dont parle +La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun +grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a +raison: il en a assez dit.»—Même art, avec un peu +plus d'insistance et une malice un peu plus appuyée +dans les <i>Oracles</i>. On saura que ce livre est inspiré par +le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour +le paganisme que certains chrétiens ont eu l'imprudence +de ne pas pousser aussi loin que Fontenelle. Ils +ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux +choses: de ce que certains oracles païens avaient +annoncé l'avènement du christianisme, et de ce que, +le Christ venu, les oracles avaient cessé. De ces deux +choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué +de sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant +quatre cents ans après Jésus; et la première blesse +infiniment l'auteur qui n'aime pas que les vérités de la +foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie. +Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche +même de leurs ennemis, ont supposé que les oracles +étaient inspirés par les <i>démons</i>, c'est-à-dire par les +anges déchus, à qui Dieu a permis de dire quelquefois +la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que +les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et +Fontenelle énumère religieusement tous ces ridicules +artifices, dans le dessein de montrer, non pas tant, +soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont se +soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les +prophéties, celles qui sont d'origine païenne sont +vaines et ridicules, que de prouver combien le paganisme +est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au +monde comme ce petit livre.</p> + +<p>Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement +perfide, l'ancien auteur de l'<i>île de Bornéo</i>, +satire par allégorie du catholicisme, dont Bayle avait +fait un ornement de son journal<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>., mais qui avait eu +un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles +de Fontenelle.—Aussi bien la science commençait +à l'attirer pour elle-même, et sans cesser d'y +voir une arme excellente contre le christianisme et +l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte à les +mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement +sincère et presque désintéressée. Fontenelle a +commencé par des opéras comiques et continué par des +pamphlets. La <i>Pluralité des Mondes</i> est un ouvrage de +savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et +des souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une +légère démangeaison d'embarrasser les théologiens, et +une certaine vanité à se montrer recherché des belles. +Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la +lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et +il nous fait de tout son coeur les honneurs de la marquise +qui est censée l'écouter. Pour les habitants de +la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop bien +d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait +embarrassant en théologie qu'il y eût des hommes +qui ne descendissent point d'Adam...; mais je ne mets +dans la Lune que des habitants qui ne sont point +des hommes... Je n'attends donc plus cette objection +que des gens qui parleront de ces Entretiens sans les +avoir lus. Est-ce un sujet de me rassurer? C'en est un +au contraire de craindre que l'objection ne me vienne +de bien des endroits<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>..»—Pour sa marquise, il faut +confesser qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit +sans doute: «... Vous voyez, Madame, que la Géométrie +est fille de l'intérêt, la Poésie de l'amour, et l'Astronomie +de l'oisiveté.—En ce cas, je vois bien qu'il +faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle +que lui a ménagé Fontenelle est bien désobligeant. +Sous prétexte de donner une suite naturelle aux raisonnements, +elle ne sert qu'à les interrompre à tout +moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne +comprend pas, trop visiblement, selon qu'il y a longtemps +ou peu de temps qu'elle n'a parlé, et selon que +Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous rappeler +sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ] +ou [Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins +ne sont que des signes de ponctuation.—Et puis ce +procédé du dialogue, quand l'écrivain y est si scrupuleusement +fidèle, est impatientant. Je souhaiterais que +l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué +de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers +dans une conversation, et je crains d'être gênant. Le +plus simple, le plus naturel et le plus poli dans un +livre destiné au public, est encore de lui parler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Nouvelles de la République des Lettres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Pluralité</i>, Préface.</blockquote> + +<p>Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de +grand mérite. Pour la première fois Fontenelle y +montre un certain sens du grand. Il l'a comme malgré +lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort +pour abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté +par les finesses et les petites grâces dont il l'accompagne. +Mais le sujet prend sa revanche et quelquefois +l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout +de Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie +contenue, et que l'auteur s'obstine à contenir, mais +qui éclate. C'est un passage presque éloquent que +celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce +tableau mouvant, glissant devant nos yeux, des différents +peuples humains. En ce même point de l'espace +où Fontenelle cause avec une grande dame, au milieu +d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande +nappe d'eau, puis des Anglais qui causent politique, +puis une mer immense, puis des Iroquois, puis la +Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce +sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes +chevelues, et puis des têtes rases; et tantôt des villes +à clocher, tantôt des villes à longues aiguilles qui ont +des croissants, et des villes à tours de porcelaine, et de +grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle +est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si +l'on ne sentait que l'auteur se contient, s'observe, se +prémunit contre l'éloquence par le soin de badiner. +Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a été, +malgré lui: c'est sa punition.</p> + +<p>Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation, +ou avec l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette +petite leçon de cosmographie. Il est bon apôtre encore +avec sa précaution de dire qu'il met dans les mondes +qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont pas +des hommes. C'est précisément cela qui forme une +difficulté nouvelle dont la philosophie libre penseuse +va s'emparer. Des habitants dans toutes les planètes? +—Très probablement.—Semblables à nous?—Assurément +non! qui ont une autre nature, une autre +complexion, d'autres sens.—Plus que nous?—Il est +possible.—Et alors le monde est pour eux tout différent, +et l'âme tout autre?—Sans doute.—Et notre +vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique, +vérité morale, qu'est-elle donc?—Une vérité relative, +une vérité de ver de terre, qui ne vaut pas qu'on en soit +fier...—Ni qu'on y tienne?—Que voulez-vous?</p> + +<p>C'est le «<i>vérité en deçà des Pyrénées</i>» de Montaigne +et de Pascal, mais renouvelé et agrandi, plus frappant +de cette énorme différence qu'on sent bien qui +doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe siècle, +et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec +véhémence cet argument du sixième sens ou du quinzième, +que Fontenelle introduit le premier, en jouant, +du bout des doigts, comme il fait toujours.</p> + +<p>La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y +sentait admirablement à l'aise. Il la comprenait très +bien; il en était l'interprète clair et élégant auprès +des gens du monde: elle lui servait de prétexte perpétuel +à faire entendre sans tumulte et sans scandale +qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; +elle donnait à son scepticisme l'apparence, la +dignité, et peut-être pour lui-même l'illusion d'une +croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément, +une arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait, +s'en amusait et s'en faisait honneur. Il en enveloppait +ses épigrammes, et en habillait décemment sa frivolité. +Du reste, il en avait le goût; mais il n'en avait +pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa +tournure d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province +de la science et l'agrandit, ou cherche à entendre +les rapports qui unissent les différentes sciences de +son temps et en tire une doctrine: il fait une découverte +bien précise ou un système bien général. Fontenelle +lit tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise +rien, et fait des rapports qui sont excellents. Il +est le secrétaire général du monde scientifique.—Non +pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne perd +pas de vue: persuader au monde par mille exemples +que désormais la vérité devra être scientifique, et que +la science est la source, désormais trouvée, de toute +opinion générale. Le mot lui échappe, qui porte +loin. Il appelle la science <i>Philosophie expérimentale</i>.</p> + +<p>L'auteur des <i>Éloges</i> est bien le même homme que +l'auteur de l'<i>'Origine des Fables</i> et des <i>Oracles</i>. Seulement +il a trouvé un terrain solide où il établit sa place +d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais derrière +lui un corps de réserve.—Il y a infiniment gagné, +même au point de vue littéraire. Il a tant été dit que +ces <i>Eloges</i> sont des chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait +qu'ils ne le fussent point tout à fait, pour pouvoir +dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son +parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton +convenable en une académie des sciences, simple, net, +tranquille, grave avec une sorte de bonhomie, sans la +moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit d'esprit. +Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est +spirituel sans paraître y songer. Le trait, qui est fréquent, +est naturel à ce point qu'il n'est pas même +dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure juste, +disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir +entendu, qu'on allait dire. Tout au plus, dans les +<i>grands</i> éloges, dans celui d'un Leibniz ou d'un Malebranche, +voudrait-on un peu plus de largeur, un ton +qui imposât davantage, et une admiration non plus +vive, mais, sans être fastueuse, plus déclarée. Mais +toutes ces courtes biographies de laborieux chercheurs +maintenant inconnus, sont de petites merveilles de +vérité, de tact et de goût. Le <i>portrait littéraire</i> n'y est +jamais fait, et la figure du personnage y est vivante, +individuelle, tracée d'une manière ineffaçable en +quelques traits. Ce sont des éloges, et rien n'y est +dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits +défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté, +parfois leur ignorance des manières et des usages, +leurs manies même, et les aliments pesés de celui-ci, +et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et ces +traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les +personnages; et ce qui domine, sans étalage du reste, +et sans rien surcharger, ce sont bien les vertus charmantes +de ces laborieux: leur probité, leur loyauté, +leur labeur immense et tranquille, leur modestie, +leur piété, leur dévotion même naïve et comme enfantine, +et délicieuse en sa bonhomie, comme celle de ce mathématicien<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> +qui disait «qu'il appartient à la +Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien +d'aller au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils +sont exquis ces savants de 1715, vivant de leurs +leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand +seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus +du public, formant en Europe comme une petite république +dont les citoyens ne sont connus que les uns +des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur +régularité de quinze heures de labeur par jour, et +disant quelquefois du Régent: «Je le connais. J'ai +fréquenté dans son laboratoire. <i>Oh! c'est un rude travailleur</i>.» +—Fontenelle en vient a les aimer, personnellement. +C'était la passion dont il était capable. Et +quelque chose se communique à lui, à sa manière, à +son style, de leur candeur, de leur simplicité, de leur +solidité, de leur vérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a>Ozanam.</blockquote> + + +<h4>III</h4> + + +<p>Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre +le monde, les lettres et les sciences. Ce génie moyen +était bien fait pour une sorte de situation intermédiaire. +Elle convenait à ses goûts aussi, à son besoin d'être en +vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des +salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux +<i>templa serena</i>, et l'un lui était un divertissement, agréable +et nécessaire de l'autre. De cela il se composait un +bonheur délicat, élégant et discret, qui était bien celui +qu'il avait défini naguère<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, quand il indiquait que +le bonheur humain ne pouvait être qu'une absence +de peine, faite d'esprit avisé, de froideur de coeur et +de mesure dans l'ambition. Il alla longtemps ainsi, +comme un homme qui avait assez ménagé sa monture +pour la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait +souhaitée, c'est-à-dire extrêmement tardive, et comme +il l'avait dit, avec complaisance, puisqu'il le répétait<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>: +«d'une mort douce et paisible, et par la seule +nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit +avec des querelles littéraires qui n'aboutirent à rien, +et sans bruit ni éclat, il avait soulevé les plus graves +questions que Voltaire et l'<i>Encyclopédie</i> devaient remuer +plus tard. Il les avait, surtout, posées, sans +paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable, +les présentant comme la Science opposée à la +Foi, le Progrès opposé à la Tradition et l'Expérience +au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui devait naître de +là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez +lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction, +deviendra chez d'autres une doctrine, et chez d'autres +un entêtement, et chez d'autres encore une fureur. +Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste +élégant, les dents du dragon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Du bonheur</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a>A propos de <i>Du Hamel</i>, et aussi de <i>Cassini</i>.</blockquote> + +<br> +<h3>LE SAGE</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT +DE VUE PUREMENT LITTÉRAIRE</h4> + +<p>Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a +rien trouvé de nouveau. Il a été dit un peu partout que +Le Sage est le créateur du roman réaliste en France, et +il a été dit, peut-être encore plus, qu'il formait une +transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et je ne +hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux +banalités, ayant pour raison que je les crois vraies; et +pour ce qui est de donner au lecteur de l'inattendu, il +faudra que ce soit pour une autre fois.—Homme de transition +entre les deux siècles, Le Sage l'est excellemment. +Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré, méconnu, +repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout +un côté du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé +d'être, tant il appartient au temps où il écrit. Il ne +manque guère d'exprimer son admiration et son culte +pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon, c'est-à-dire +Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper, +malgré ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; +voilà les dieux qu'il ne cesse d'opposer au +héros du jour. Il est «classique» et il est «ancien». Il +est pour ceux qui parlaient «comme le commun des +hommes», et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe, +d'avoir dit «que le peuple est un excellent maître de +langue»<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Il y a de son temps cinq ou six «Fabrice» +qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut +reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle, +un peu Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il +poursuit de ses épigrammes, dont il trouve insupportables +«les expressions trop recherchées», les «phrases +entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et +«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les +pensées «souvent très obscures», les vers «mal rimés», +etc.<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.—C'est presque une affectation chez lui que de +ne point vouloir être de cette littérature-là, ni, pour ainsi +dire, de son temps. Aussi bien les compliments que les +épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme écrivain +vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel +et simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas +seulement avec la netteté et la précision que je désirais, +je trouve encore ton style léger et enjoué», lui dit +le duc de Lerne. «Ton style est concis et même élégant, +lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop +naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire +plein d'emphase, qu'Olivarès, homme à la mode, +trouve «marqué au bon coin».—Evidemment, pour +Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement +du XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide +décadence. Il est homme de 1660. Il n'est pas sûr qu'il +eût écrit les <i>Précieuses ridicules</i> et les <i>Femmes savantes</i>; +mais il les refait, discrètement, à sa manière, à plusieurs +reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon +lui échappe, et le mauvais l'exaspère; et de la <i>Henriade,</i> +en son <i>Temple de mémoire</i>, malgré l'engouement +d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout +à fait un retardataire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Gil Blas</i>, VII, 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, et X, 5.</blockquote> + +<p>Notez que du siècle précédent il en est aussi par la +tournure d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. +Il a l'instinct généralisateur. Il n'est point contestable, +bien que je ne me lasse point de protester contre +l'excès où l'on a poussé cette considération, que les +hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales, +les conceptions qui s'étendent loin et embrassent un +très grand nombre d'objets. Dieu sait si Le Sage est +philosophe; mais, à sa manière, il aime aussi généraliser, +et sinon avoir des idées universelles, du moins tracer +des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que +toute la vie humaine qu'il encadre dans chacun de ses +romans. C'est tous les toits des maisons d'une ville, et +ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et ceux des +princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que +soulève le <i>Diable boiteux</i>; c'est toutes les conditions +humaines, de dupe, de fripon, d'écolier, de bandit, de +valet, de gentilhomme, d'homme de lettres, d'homme +d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari +tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en +passer, que traverse successivement <i>Gil Blas</i>. Le goût +du XVIIe siècle est là. Les hommes de ce temps, ou +simplement de cet esprit, aiment les grands aspects, +les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire +le tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas +le monde de la pensée humaine, ou celui de l'histoire, +que ce soit celui de la société, avec tous ses vices, tous +ses ridicules et tous ses travers.</p> + +<p>Et voyez encore de qui Le Sage procède directement, +où sont ses origines et comme ses racines littéraires. Il +est tout autre que La Bruyère; mais il est né de lui. +Avant d'avoir pris possession de sa pleine originalité, il +écrit un livre qui est le <i>Chapitre de la Ville</i> arrangé en +petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des +<i>Caractères</i>, cent imitations ou contrefaçons du livre à +la mode se succédèrent. La centième, et la meilleure, +c'est le <i>Diable boiteux</i>. Autre style, et un cadre, mais +même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est +un homme qui... et des portraits; et, pour varier, +entre les portraits, des anecdotes, des actualités, des +<i>nouvelles à la main</i>. Comparez aux <i>Lettres Persanes</i>. +Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, mais, +plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des +paradoxes, des espiègleries, et, tout compte fait, plus +de pamphlet que de tableau de moeurs; et dans Duclos +il en sera de même, et aussi dans les romans de +Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les +deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs». +Très naturellement, quand on lit Le Sage, +c'est plutôt à ce qui précède qu'on songe, qu'à ce qui +suit.</p> + +<p>Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une +transition entre les deux âges, mais appartiendrait +tout simplement au précédent. Il est vrai; mais à côté +de ces inclinations d'esprit qui en font un contemporain +de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond, +Le Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute +autre date, un peu trop même peut-être, et c'est ce +qu'on verra par la suite.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>LE «RÉALISME DANS» LE SAGE</h4> + +<p>Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de +son temps que le considérer comme réaliste. Presque +au contraire. Le réalisme en effet a son germe dans +l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour +au naturel, à l'observation exacte, au goût du réel, +et une réaction très violente contre le genre romanesque. +Le réalisme remplit les satires de Boileau, les +comédies de Molière, le <i>Roman bourgeois</i> de Furetière, +aimé de Boileau, et les <i>Caractères</i> de La Bruyère. En +1715, le réalisme n'est point une nouveauté, c'est une +tradition, et bien plus novateurs seront ceux qui de +la sphère des faits se jetteront dans celles des idées +et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour +au romanesque par une autre voie.—Le Sage, homme +très peu prétentieux du reste, et modeste dans ses +ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne croit faire, +que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, +il collectionne, et il écrit des «caractères» avec +l'assaisonnement d'un «roman comique». Seulement, +si, à proprement parler, il n'invente rien, il +apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se +trouve que cette nature est comme merveilleusement +appropriée à cet art, ne le dépasse pas, ne reste point +en deçà, s'y accommode et le remplit exactement. Le +Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité de +le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il +l'est plus qu'éminemment; il l'est exclusivement.</p> + +<p>Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne +n'a été plus curieux que Le Sage, et n'a vu plus +juste dans le monde où il lui était permis de regarder. +—Mais ce monde n'était pas le très grand monde, et ce +n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. +Très honnête homme, et même presque héroïque dans +sa probité, encore est-il qu'il n'a guère fréquenté que +dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits +bourgeois.—Précisément! Je ne dirai pas tout à +fait: «C'est ce qu'il faut,» mais je dirai, presque: ce +n'est pas une mauvaise condition ni un mauvais point +de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le +plus bas sont tout aussi réels que le moyen; je le sais +sans doute, et il n'est pas mauvais de le répéter; et, +pourtant l'art réaliste a deux écueils dont le premier +est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et +l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel +grand réaliste moderne, Balzac, a échoué piteusement +à vouloir faire des portraits de duchesses, et tel autre +moins grand, très bien doué encore, Zola, a dénaturé +le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous +les bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et +par conséquent une exclusion. C'est sa raison d'être. +S'il était la reproduction exacte de la nature tout entière, +il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue, +avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il +consiste, avant tout, à la voir d'un certain point de vue, +bien choisi, ce qui est n'en voir qu'une portion. Or +l'art réaliste, comme tout autre, est un point de vue, +et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des +choses la circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, +puisque ce dont il se pique, de par son nom +même, est de nous donner la vérité même des moeurs +humaines?</p> + +<p>La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste, +ne pourra être que la <i>moyenne</i> des moeurs humaines, +et son point de vue devra être pris à mi-côte. Pour le +sens commun, qui se marque à l'usage courant de la +langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent +et comme assidûment nos regards. Un grand +homme, comme Napoléon, est parfaitement réel; seulement +il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur +il est légendaire, relégué, même en un entretien +populaire, dans le domaine du poème épique.—Et il +en est tout de même d'un scélérat hors de la commune +mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez +que vous l'appelez un <i>monstre</i>: vous le mettez, +quoiqu'il en soit aussi bien qu'un autre, en dehors +de la nature. Par une sorte de nécessité rationnelle, +qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit +réalité—chose singulière mais incontestable—ne dit +donc pas toute la réalité, mais ce qui, dans le réel, +paraît plus réel, parce qu'il est plus ordinaire. L'art +réaliste, comme un autre art, et précisément parce +qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en +bas, et devra s'interdire la peinture des caractères +trop particuliers soit par leur élévation, soit par leur +bassesse, soit, simplement, par leur singularité. +Or Le Sage était, par sa situation dans la vie, admirablement +placé pour observer, sans effort et naturellement, +les limites de cet art. Il ne le créait point; et +souvent il en semble le créateur; moins parce qu'il +l'inventait, que parce que cet art semblait inventé +pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les +créatures d'exception, ou seulement les hommes d'un +monde élevé et raffiné; car, petit bourgeois modeste, +timide même, à ce qu'il me semble, et un peu farouche, +il ne faisait guère que passer dans les salons, +parfois même un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il +ne devait pas se plaire dans la peinture des trop vils +coquins; car il était très honnête homme, et, notez ce +point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes, +n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du +vice qui est un travers de fantaisie dépravée chez certains +artistes d'ailleurs bonnes gens, ou cette affectation +de tenir les scélérats pour personnages poétiques, +qui est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur +naïf chez certains artistes d'ailleurs très réguliers et +très bourgeois.—Restait qu'il fût un bon réaliste en +toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion d'un +autre domaine, et bien chez lui dans celui-là.</p> + +<p>Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses +prédécesseurs, en effet, ne le sont pas si purement. +D'abord ils le sont moins <i>essentiellement</i> qu'ils ne le +sont par réaction contre les romanesques qui les précédaient +eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange. +Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention +satirique, et c'est cela, sans doute, mais ce n'est +pas tout à fait cela. Le réalisme est une peinture dont +le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut +pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel +cas nous serions déjà dans un autre genre, tenant +un peu du genre oratoire, lequel est précisément un +des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est +pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière. +Ai-je besoin de dire que quand nous donnons Racine +pour un réaliste, nous ne cédons point à un goût +de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; +mais qu'encore ce n'est qu'en son fond que +Racine est réaliste, par son goût du vrai, du précis, et +du naturel, et de la nature; et que sur ce fond, qui du +reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui +est d'une espèce si délicate et précieuse, et son goût +d'une certaine noblesse de sentiments, de moeurs et +de langage, une sorte d'air aristocratique qui se répand +sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste +qui est poète et qui est homme de cour.—Le Sage +est réaliste sans aucun de ces mélanges. Il l'est comme +un homme qui non seulement a le goût de la réalité, +mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la +matière même du réalisme.</p> + +<p>Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement +l'habitude et le goût des moeurs moyennes, il faut presque +une moralité moyenne aussi, dans le sens exact de +ce mot, et sans qu'on entende par là un commencement +d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice, vrai +ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus +haut, ni un trop grand mépris, ou du moins trop ardent, +des bassesses et des vulgarités humaines. Philinte +eût été bon réaliste, lui qui voit ces défauts, dont d'autres +murmurent, comme vices unis à l'humaine nature, +et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve +les autres sans étonnement.—Il faut remarquer +qu'une certaine élévation morale donne de l'imagination, +étant probablement elle-même une forme de +l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus +mauvais qu'ils ne sont, par horreur de les voir mauvais. +Tels La Rochefoucauld, ou même La Bruyère, et +encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer +à montrer les scélératesses des hommes pour se prouver +à eux-mêmes, avec insistance et obstination chagrine, +à quel point ils ont raison de les mépriser. Et +nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la +réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.— +L'inverse peut se produire, et tel esprit délicat, par +goût d'élévation morale, fermera les yeux aux petitesses +humaines, s'habituera à ne les point voir, et +peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une +partie de l'imagination de Corneille est dans sa haute +moralité, ou sa moralité tient à son tour d'imagination; +car que la morale rentre dans l'esthétique ou que +l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici il n'importe.</p> + +<p>Eh bien, le bon Le Sage n'est ni un Corneille ni un +La Rochefoucauld. Il est tranquille dans une conception +de la nature humaine où il entre du bien et du +mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne +s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont +point entre eux un abîme. Vous le voyez très bien +écrivant une bonne partie des <i>Caractères</i>, avec moins de +finesse et de force; mais vous ne le voyez point du tout +y ajoutant le chapitre des <i>Esprits forts</i>, essayant de se +faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance +religieuse, mettant très haut et prenant très sérieusement +sa fonction et sa mission de moraliste. Non, sans +être un simple baladin, comme Scarron, il n'a pas une +vive préoccupation morale qui circule au travers de +ses imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère +ou comme Rabelais. C'est pour cela qu'il est si vrai. +Point de cette amertume qui force le trait et noircit les +peintures. Il n'en a guère que contre certaines classes +de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers, +les comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille. +Il peint les coquins sans complicité, certes, mais sans +horreur, et, pour cela, les peint très juste. Il ne se refuse +point du tout à voir des honnêtes gens dans le +monde, des hommes bons et charitables, même de +bonnes femmes, dévouées et simples, et il les peint sans +plus de complaisance, ni d'ardeur, ni d'étonnement, +très juste ici encore, et du même ton placide. Mais où il +excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes qui +sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et +qu'il ne faudrait que très peu de chose pour jeter sans +retour dans le mal, ou sans défaillance prévue, dans +le bien. C'est en cela qu'il est plus capable de vérité +que personne. La réalité ne se déforme point en passant +à travers sa conception générale de la vie; parce +que de conception générale de la vie, je crois fort qu'il +n'en a cure. Est-il pessimiste ou optimiste? Soyez sûr +que je n'en sais rien, ni lui non plus. Croit-il l'homme +né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et comme, +au point de vue de son art, il a raison de n'en rien +savoir! Il voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela +lui suffit très bien. Il nous le renvoie, comme ferait un +miroir qui, seulement, saurait concentrer les images, +aviver les contours, et rafraîchir les couleurs. +—Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire +que le «bon réaliste» ne doit pas avoir de personnalité. +—Ce ne serait point une idée si fausse. L'art réaliste +est la forme la plus impersonnelle de l'art, celle où +l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus +à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais +la personnalité de l'un peut être dans ses passions, et +alors, comme artiste, il sera lyrique, ou élégiaque, ou +orateur; et la personnalité de l'autre peut être dans +ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;— +c'est le cas du plus grand nombre;—et la personnalité +de celui-ci peut être dans sa curiosité, dans son +intelligence, et dans son goût de voir juste, et alors, +comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le +Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui +semble n'avoir eu ni passion forte, ni goût décidé, ni +système, ni idée fixe, ni manie, ni vif amour-propre, +ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons «n'était +quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer +et par le goût (aidé du besoin de vivre) de +consigner ses observations.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE</h4> + +<p>Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les +écueils de l'art réaliste: ce n'est pas de quoi y bien +faire. Le Sage avait mieux pour lui qu'une absence de +défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le mérite +fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand +bon sens.</p> + +<p>Quand les hommes—car dès qu'il s'agit d'art réaliste +il ne faut guère songer à avoir des lectrices— +quand les hommes s'éprennent d'art réaliste, c'est par +un désir assez rare, mais qui leur vient quelquefois, par +réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice, +de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le +cas se présente. Nous aimons successivement toutes +choses, en art, et même la vérité. Mais voyez comme +pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût +particulier. Les termes de son programme sont apparemment, +et même plus qu'en apparence, contradictoires. +Il doit imaginer des choses réelles. Et ceci +n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact +que nous demandons au romancier réaliste des inventions +et non absolument des choses vues, des créations +de son esprit, et non des faits divers; mais inventions +et créations qui donnent, plus que choses vues et faits +divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir, +ce qu'il faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination +dans beaucoup de bon sens; un peu d'imagination, +une sorte d'imagination légère et facile, qui est +surtout une faculté d'arrangement,—et beaucoup de +bon sens, c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme +instinctivement les limites du possible, du vraisemblable, +et celles de l'extraordinaire et du chimérique,</p> + +<p>Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui +qui sait prévoir et qui se trompe rarement dans ses +prévisions, et nous disons que cet homme a «le sens +du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette +de la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire +aussi sont réels, et le trompent quand ils +surviennent; seulement il nous semble qu'ils ont tort +contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups habituels, +et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme +de bon sens est celui qui ne met pas à la loterie. De +même en art l'homme de bon sens est celui qui aura +le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne des +moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière +du réalisme. Ce bon sens en art est fait de tranquillité +d'âme, d'absence de parti pris, de modération, +d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me semble, +et d'une certaine répugnance à trancher net, à +déclarer un homme tout coquin, ce qui est toujours lui +faire tort, ou impeccable, ce qui est toujours exagérer. +Cet art n'est point fait d'observations et d'enquête; +ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il +n'en dépend point. Car on peut être observateur très +injuste, et voir avec iniquité. Personne n'a plus observé +que notre Balzac, et ses observations étaient soumises +à une imagination, et à une passion qui les déformaient +à mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me +fait dire que le bon sens est le fond même du vrai +réaliste.</p> + +<p>Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est +comme effrayé devant ses personnages; «Le Sage est +familier avec les siens. Il semble leur dire: «Je vous +connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez +guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes, +et les hommes ne vont pas bien loin dans aucun +excès. Vous serez des friponneaux; car il n'y a guère de +bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère +de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très +bêtes; car la bêtise absolue n'est point si commune; et +vous n'aurez pas de génie; car il est très rare. Et vous +ne serez point maniaques; car c'est encore là une exception, +et les êtres exceptionnels ne me semblent pas +vrais. Si vous le deveniez, je serais très étonné, et je +ne m'occuperais plus de vous.»</p> + +<p>Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son +<i>Turcaret</i> est bien remarquable à cet égard. Le sujet +est d'une audace inouïe pour le temps, et la modération +est extrême dans la manière dont il est traité. +Pour la première fois dans une grande comédie, le +public verra en scène un gros financier voleur, et +pour la première fois une fille entretenue, et pour la +première fois un favori de fille. Les trois témérités de +notre théâtre contemporain sont hasardées, toutes +trois ensemble, du premier coup, en 1709, tant il +est vrai que c'est bien de Le Sage (en y ajoutant, si +l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et +«moderne».—Mais ces trois témérités, il n'y avait +guère que Le Sage qui les pût faire passer. Ce n'est +point qu'il atténue, qu'il tourne les difficultés; non, +mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en être +ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas +qu'il est hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation. +Tout y est bien qui doit y être, dans ce drame: braves +gens ruinés par le financier, financier «pillé» par une +«coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est +un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle, +qui, cent cinquante ans après Le Sage du reste, découvre +ce monde-là, et ose l'exposer au jour. Il sera +comme étourdi de son audace et, dans son émotion, il +la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce; +l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle» +et «navrante»; il n'y aura pas une ligne qui ne nous +crie: «quels êtres puissamment abjects, et quelle puissante +audace il y a à les peindre!»—et de tout cela +il résultera une grande fatigue pour nous, comme de +tout ce qui est guindé et tendu.—Tout naturellement, +et non point par timidité, car s'il eût été timide, c'est +devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage borne sa peinture +à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces +monstres sont des monstres très bourgeois, parce que +c'est bien ainsi qu'ils sont dans la vie réelle.—Cette +«coquette» est d'une inconscience naïve qui n'a rien +de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et pour le +«frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a +perdu tout scrupule et n'a point perdu toute honnêteté; +car, notez ce point, elle est capable encore d'être blessée +de la perversité des autres: «Ah! chevalier, je ne +vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la +vérité même.—Et ce Turcaret! Comme cela est de bon +sens de n'avoir pas dissimulé sa scélératesse, de l'avoir +montré voleur et cruel, mais de n'avoir pas insisté sur +ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus ridicule +que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie, +dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du +monde. Scélérat, un tel homme l'est de temps on +temps, quand l'occasion s'en présente; burlesque, il +l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, +et de toute sa personne et de toute la suite naturelle +de sa vie. C'est ce que nous voyons de lui à +tout moment; c'est en quoi il est «réel», c'est-à-dire +dans le continuel développement et non dans l'accident +de non être.—Tous ces personnages ont comme +une vie facile et simple. Ils n'ont pas une vie «intense», +ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils vivent +comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; +ils n'ont pas d'attitudes. C'est au point que +<i>Turcaret</i> est comme un drame qui n'est point théâtral. +S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la lecture +qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.</p> + +<p><i>Gil Blas</i> est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du +roman réaliste, parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du +sens juste et naïf des choses comme elles sont. Petits +filous, petits débauchés, petites coquines, petits +hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes +de bien aussi, et capables de petites bonnes actions, il +n'y a pas un genre de médiocrité dans un sens ou dans +un autre, qui ne soit vivement marqué ici, et pas un +genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression +est celle d'un tour que l'on fait dans la rue.</p> + +<p>—Et par conséquent cela ne vaut guère la peine +d'être rapporté.—Pardon, mais fermez les yeux, et, +un instant, regardant dans le passé, retracez-vous à +vous-même votre propre vie. C'est précisément cette +impression de médiocrité très variée que vous allez +avoir. Cent personnages très ordinaires, dont aucun +n'est un héros, ni aucun un gredin, tous avec de petits +vices, de petites qualités et beaucoup de ridicules; +cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un +peu trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois +vous avez fait assez bonne figure, dont quelques-unes +ne sont pas tout à fait à votre honneur, et sans la +bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà +ce que vous apercevez.—Rendre cela, en tout naturel, +sans rien forcer, vous donner dans un livre cette +même sensation, avec le plaisir de la trouver dans un +livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous +aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de +Le Sage. Son héros c'est vous-même; mettons que +c'est moi, pour ne blesser personne, ou plutôt pour +ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que +je sens bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept +ans à travers le monde, sur la mule de mon +oncle.</p> + +<p>Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il +s'aime fort et il aime les hommes. Il compte faire son +chemin par ses talents, sans léser personne. Nous avons +tous passé par là. Et le monde qu'il traverse se charge +de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation +d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à +se délier, et à se battre, par la force s'il peut, par la +ruse plutôt. Une dizaine de mésaventures l'avertiront +suffisamment de ces nécessités sociales. Mais remarquez +que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un +caractère amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie, +ou simplement l'humeur chagrine consisteraient +à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du +fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses +petits défauts. Il est volé, dupé et mystifié parce qu'il +est vaniteux, imprudent, étourdi; parce qu'il parle +trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi de +suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et +un peu trop guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à +être jamais profondément dépravé.—Car ici encore +la mesure que le bon sens impose serait dépassée. Il +faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne +donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que +vont les choses à l'ordinaire. Ce serait ou déclamation +ou conception lugubre de la vie que de faire commettre +à Gil Blas, désormais instruit, de véritables forfaits. +Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel +que la vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère +de moyen ordre elles ne produisent pas de si +grands effets, nous le savons bien. Elles peuvent pervertir, +elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité +que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des +loups, un reste de naïveté et de candeur. Disgracié, +mais sa disgrâce ignorée encore, il rencontre une de +ses créatures, qui se répand en actions de grâces et en +protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie +son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend +un air «froid et rêveur» et le quitte brusquement. Et +Gil Blas a un moment de surprise, comme s'il ne connaissait +point encore les choses. Toujours le mot de la +Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru +capable d'un tel procédé.» Il reçoit encore des leçons +d'immoralité; il peut en recevoir encore. Les plus +mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier +jour, et Dieu merci!</p> + +<p>Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et +détruit ses scrupules, elle affine son intelligence, et +par là, tout compte fait, le ramène aux voies de la +raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et +tant de batailles et de ruses, une vie simple et calme.— +Mais voyez encore ce dernier trait. N'est-ce point une +idée très heureuse que d'avoir ramené Gil Blas de sa +retraite sur le théâtre des affaires? Il est tranquille, +il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons +notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais +dans cette sagesse la nécessité entrait pour beaucoup, +sans qu'il s'en doutât. Le prince qu'il a servi monte sur +le trône. Notre homme revient à Madrid, sans précipitation +à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par +ce qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté +sur le passage du Roi dont il attend un regard, il confesse +honteusement qu'il ne peut repartir: «<i>Afin que +Scipion n'eût rien à me reprocher</i>, j'eus la <i>complaisance</i> +de continuer le même manège <i>pendant trois semaines</i>.» +On sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra +plus tard à son jardin, sans doute; mais il était +naturel qu'il eût au moins une rechute. La conversion +d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il n'ait +été relaps au moins une fois?</p> + +<p>Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la +moindre affectation de profondeur. Il y a, je l'ai dit, +une certaine imagination qui se mêle à ce bon sens, +à cette vue juste de la condition humaine. C'est +l'imagination du poète comique. Elle est très difficile +à définir, n'étant, pour ainsi dire, qu'une +demi-faculté d'invention. Elle consiste, ce me semble, +à <i>vivifier l'observation—et à lier entre elles +les observations</i>, ce qui n'est encore rien dire, mais +nous met sur la voie. Le poète comique observe les +hommes, qui se présentent toujours à nous en leur complexité, +c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour +les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il +essaye de saisir la qualité ou le défaut principal de +chacun d'eux, de l'isoler de tout le reste, et de le considérer +à part. Cela fait, s'il a de bons yeux, il peut tracer +<i>le portrait d'une faculté abstraite</i>, de l'avarice, de +l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de «l'ambitieux +», du «jaloux», ce qui est absolument la même +chose.—S'il s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une +manière de critique des caractères, nullement un +artiste. S'il va plus loin, si ce produit de son analyse, +sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son +esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y +accommodent, le complètent, l'élargissent, qu'est-il +arrivé? C'est que l'imagination est intervenue; c'est +que cette complexité de l'être humain, notre poète, +après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une +sorte de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a +rétablie moins riche à coup sûr qu'elle n'est dans la +réalité; l'a rétablie dans les limites de l'art, qui étant +toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie juste +assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais +enfin l'a reconstituée.—C'est ce que j'appelle vivifier +l'observation.—C'est ce que le poète comique doit +savoir faire. C'est ce que Le Sage fait excellemment.</p> + +<p>Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses +yeux; il les voit circuler et se promener par le monde. +Voit-il bien le fond de leur âme? Il faut reconnaître, et +on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est point +bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est +un mérite, je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il +a adopté c'est un air de vérité de plus. Il ne voit pas +le fond de ces âmes, parce que les âmes de ces héros +n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la psychologie» +d'un intrigant, d'une rouée et de son +associé, d'un garçon de lettres moitié valet, moitié +truand, d'un archevêque beau diseur, d'un ministre +qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires. +Les âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie +Le Sage; et les âmes moyennes sont, de toutes les +âmes, celles qui sont le moins des âmes. Celles des +grands passionnés, celles des hommes supérieurs, +celles des solitaires, qui au moins sont originales, +celles des hommes du bas peuple, où l'on peut étudier +les profondeurs secrètes, et les singuliers aspects et +les forces inattendues de l'instinct, demandent un art +psychologique bien plus pénétrant.</p> + +<p>—Autant dire que l'art qui veut donner la sensation +du réel ne donne que la sensation de la médiocrité. +—Sans aucun doute; seulement la médiocrité vraie, +bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît +son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage, +autant, si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par +ses qualités, était merveilleusement habile à la saisir: +et je ne dis pas qu'il n'y ait un art supérieur au sien, +je dis seulement que ce qu'il a entrepris de faire, il l'a +fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est +pas peu.</p> + +<p>Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de +vivifier les observations, mais de lier entre elles les +observations. C'est d'abord la même chose, et ensuite +quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce don de la +vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage +vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, +des incidents, vrais eux-mêmes, et qui, de +plus, servent à montrer le personnage dans la suite et +la succession des différents aspects de sa nature vraie. +On peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. +Les aventures de Gil Blas sont innombrables; toutes +nous le montrent, et semblable à lui-même, et sous un +aspect nouveau. Il y a là et un don de renouvellement +et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type +qui sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, +si diverses, aucune ne dépasse le personnage, ne +l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il en est le lien +naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme +présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude, +tantôt dans une autre; elles le font comme tourner +sous nos regards, sans que jamais l'attention se détache +de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle y soit +sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.—Et avec +quel sentiment juste de la réalité, encore, pour ce qui +est du train naturel des choses! Elles ne se succèdent, +ces aventures, ni trop lentement, ni trop vite. Par un +art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu +partout sans être particulièrement saisissable nulle +part, elles semblent aller du mouvement dont va le +monde lui-même. On ne trouve là ni la précipitation +amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent factice, +du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante +aussi, et ce divertissement perpétuel des digressions, +qui est un charme dans Sterne, mais qui nous fait +perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément +du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne +va pas sans inquiétude, que l'auteur se moque de nous. +Le Sage a tellement le sens du réel que jusqu'à la succession +des faits et le mouvement dont ils vont a l'air, +chez lui, de la démarche même de la vie.</p> + +<p>Les épisodes même, les aventures intercalées, qui +sont une mode du temps dont il n'est aucun roman de +cette époque qui ne témoigne, ont un air de vérité dans +le <i>Gil Blas</i>. Ils suspendent l'action et la reposent, juste +au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, +le héros picaresque s'arrête un instant, avec +complaisance, à écouter un roman d'amour et d'estocades, +et s'y délasse un peu. On sent qu'il en avait besoin. +On sent que ce sont là comme les rêves de Gil +Blas entre deux affaires ou deux mésaventures. Il a +pris plaisir à se raconter à lui-même une histoire fantastique +et consolante de beaux cavaliers et de belles +dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes +dans une fontaine, pour ne pas manger son pain sec. +Il a fait trêve ainsi au réel. Nous lui en savons gré.</p> + +<p>Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour +bien marquer l'intention, ne met ces histoires-là que +dans les épisodes. Ce sont choses qui se disent dans les +conversations, que ses personnages se racontent pour +s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas +responsable. Lui se réserve la réalité.—Notez encore +qu'à mesure que le roman avance, ces épisodes sont +moins nombreux. L'action, sans se précipiter, domine, +prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à mesure +qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité, +Gil Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur +sa route; et c'est la même chose; et sa pensée est moins +souvent traversée de Dons Alphonse et d'Isabelle. +Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation +ou en songes; et c'est encore le train véritable de +la vie: car il faut toujours en revenir à cette remarque; +et le roman se termine par la plus bourgeoise et +la plus tranquille des conclusions.</p> + +<p>C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre, +ce roman, quoi qu'on en ait pu dire. Qu'on observe +qu'il semble quelquefois recommencer (comme la vie +aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire +pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une +partie, je le veux bien; mais il est bien lié, et il est +en progression, et il s'arrête sur un dénouement +naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une +ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où +l'on se retrouve aisément. Dans quelle partie du livre +se trouve telle scène caractéristique? D'après l'âge de +Gil Blas, et la tournure d'esprit particulière chez lui +qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le livre. +Voilà la marque.—Et surtout, ce qui est art de composition +supérieure encore, l'impression générale est +d'une grande unité. Ignorez-vous que les <i>Pensées</i> de +Pascal et les <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld sont livres +mieux composés, tels qu'ils sont par la volonté ou +contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel +livre bien disposé, bien <i>arrangé</i>, bien symétrique et +où l'unité et la concentration de pensée font défaut; +parce que toutes les idées des <i>Maximes</i> et des <i>Pensées</i> +se rapportent et se ramènent à une grande pensée +centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y +tendent, la montrant toujours?—À un degré inférieur +il en est de même de <i>Gil Blas</i>. Il y a dans ce +livre une conception de la vie, que chaque page suggère, +rappelle, dessine de plus en plus vivement en +notre esprit, et que la dernière complète. Cette conception +n'est point sublime; elle consiste à penser que +l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et +qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une +grande tranquillité de ton et d'un style très naturel et +très uni, ce qui revient à dire que dans la pratique il +faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité +d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie +(c'est Le Sage qui me semble parler ainsi) est une +plaisanterie médiocre, et, aux plaisanteries de ce +genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou trop +mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire, +ni assez sot pour s'en fâcher.—Voilà une belle philosophie!— +Je n'ai pas dit qu'elle fût belle, je dis que +c'en est une, et que ce livre l'exprime fort bien, d'où +je conclus qu'il est bien fait.</p> + + + + +<h4>IV</h4> + + +<h4>LE SAGE PLUS VULGAIRE</h4> + +<p>Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien +songé à tout cela, et est-il bien le philosophe même +de moyen ordre que nous disons? Il l'est dans <i>Gil Blas</i>, +et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant <i>Gil +Blas</i> partie par partie, à des intervalles très éloignés, +il ait toujours retrouvé cette même direction de pensée +et ce même état d'humeur, et ce même ton.—Mais il y +a tout un Le Sage qui n'a pas même cette demi-valeur +morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer +au plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du +réalisme de tendre au bas, qui n'est pas moins son +contraire que le sublime. Je comprends très bien les +critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent +pas ces peintures de l'humanité moyenne, et ne +trouvent jamais assez de délicatesse et de distinction +dans la littérature. Si on les pressait, ils nous diraient: +«Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes +plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment +au-dessous. L'étude de la réalité n'est jamais +qu'un acheminement ou un prétexte a explorer les +bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception distinguée +et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous +tenez jamais.»—Il y a du vrai en vérité, je ne sais +pourquoi. Voilà un homme qui a écrit le <i>Gil Blas</i>, qui +a montré un sens étonnant du réel, qui s'est tenu, +comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui +n'est pas distingué, mais qui est de bonne compagnie +bourgeoise, qui n'est pas très moral, mais qui n'a pas +le goût de l'immoralité, et qui, du reste, est honnête +homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs +et simples qu'il nous entretient, avec complaisance +peut-être, en tout cas avec une remarquable impuissance +à nous entretenir d'autre chose, <i>Guzman d'Alfarache, +le Bachelier de Salamanque</i>, traductions ou adaptations +de la littérature picaresque, sont du picaresque +tout cru. Voilà des gens qui n'ont pas besoin de recevoir +de la vie des leçons d'immoralité. Ils naissent +gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent +en bandits, après avoir fait souche de canaille.</p> + +<p>Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement +ennuyeux.—Quel intérêt voulez-vous en effet +qu'il y ait, et quelle variété, et quel éveil de curiosité, +et où se prendre, dans une série de fourberies se +continuant par des vols auxquels succèdent des espiègleries +de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est +Guzman qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est +Guzman qui est le volé; le divertissement est mince; +et cela dure, et les volumes sont gros.—Et je remarque +aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme, +que l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais +chez un peintre réaliste, il ne la garde plus tout +à fait. Il penche vers les coquins, il faut l'avouer. Où +est mon bon archevêque de Grenade qui n'était qu'un +honnête sot? Je vois dans <i>Guzman</i> tel évêque qui est +absolument enchanté de l'habileté de son laquais à +lui voler ses confitures. Quel adroit coquin! Quel +génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien! Est-il +assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On +cherche des compliments à ajouter à ceux de Monseigneur. +On envie le voleur. Que ne sait-on aussi +spirituellement piller la maison pour mériter l'applaudissement +du maître et entrer en faveur! Voilà le goût +pour les coquins qui commence.—Oh! chez Le Sage, ce +n'est pas encore bien grave. Mais c'est un commencement, +c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal moral est +toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine +des lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et +c'est La Bruyère qui marque son mépris des malhonnêtes +gens à chaque page, et ne veut pas qu'un livre de +portraits satiriques signé de lui s'en aille à la postérité +sans un chapitre où se montre le grand honnête +homme et le chrétien; et c'est Molière qui écrit <i>Scapin</i>, +mais qui écrit <i>Alceste</i> aussi et <i>Tartuffe</i>. Ils ont au +moins la préoccupation des choses morales; ils l'ont, +ou leur public la leur impose, et cela revient presque +au même.</p> + +<p>Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation, +moins ce souci, du moins la plume en main. Et dans +<i>Gil Blas</i> il n'est qu'insoucieux des choses de la conscience, +et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un +degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres +iront jusqu'au bas de l'échelle. Nous aurons deux phénomènes +littéraires très curieux: le goût du bas, et le +goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les +amateurs de méchanceté. Et ce sera la <i>Pucelle</i>, et Crébillon +fils et Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on +avance dans l'étude du XVIIIe siècle, plus on s'aperçoit +de cette brusque rupture qui s'est faite, dès son +commencement, dans les traditions intellectuelles. +Une lumière s'est éteinte. L'affaiblissement des idées +religieuses a eu pour effet une diminution morale. Les +hommes se plairont un peu, pendant quelque temps, +dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire +la conscience. Pour le moment il ne faut +pas se dissimuler qu'ils s'en passent. Et voilà comment +le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du XVIIe siècle, +est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui +qui va suivre, et comment on a bien eu raison de +voir dans son oeuvre modeste une transition d'un âge +à l'autre.</p> + + + + +<h4>V</h4> + + +<p>Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis +malice, et bon auteur qui a laissé un chef-d'oeuvre de +bon sens, d'observation juste, de narration facile et +vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut se +défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé +à ne pas s'aviser assez des qualités incomparables +qu'il cache sous sa bonhomie et l'aisance modeste de +son petit train: auteur aussi qui fait le désespoir des +critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un +bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux +grands éloges oratoires, ni aux grandes théories.—Il +en est ainsi pour tous ceux qui ont excellé dans un +genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils n'ont +pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur +encore pour une ombre, de batailles sur leurs +tombeaux. Leur compensation c'est qu'ils sont toujours +lus. Et ils sont lus <i>personnellement</i>, ce qui vaut +beaucoup mieux que de l'être par «fragments bien +choisis», dans les livres des autres.</p> + +<br> +<h3>MARIVAUX</h3> +<br> + +<p>Ce sera un divertissement de la critique érudite dans +quatre on cinq siècles: on se demandera si Marivaux +n'était point une femme d'esprit du XVIIIe siècle, et si +les renseignements biographiques, peu nombreux dès +à présent, font alors totalement défaut, il est à croire +qu'on mettra son nom, avec honneur, dans la liste des +femmes célèbres.—Si on se bornait à le lire, on n'aurait +aucun doute à cet égard. Il n'y eut jamais d'esprit +plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est +femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style. +Il l'était, dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa +susceptibilité très vive, une certaine timidité, l'absence +d'énergie et de persévérance, une grande bonté et +une grande douceur dans une sorte de nonchalance, +et après des caprices d'ambition, des retours vers +l'ombre et le repos. Ses sentiments religieux, des +mouvements de tendresse pour ceux qui souffrent, +son goût pour les salons et les relations mondaines, +complètent, si l'on veut, l'analogie.—Mais c'est par sa +tournure d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à +ce sexe, qu'il a, souvent, peint avec tant de bonheur. +Son nom est fragilité, et coquetterie, et grâce un peu +maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité, +pensée fine, brillante et légère, incapable des grands +objets, et se brisant à les saisir. Je n'ai pas dit +mauvais goût, je dis coquetterie, démangeaison de +toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources +un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter +encore un certain manque de suite dans les démarches +de son esprit? Il quitte, reprend, et quitte encore +les plus chers objets de son étude; il a comme de l'inconstance +dans le talent.—Faut-il dire encore qu'un +certain degré d'originalité lui manque, ou plutôt, car +ici il y a lieu à de grandes réserves, qu'il ne sait pas +bien se rendre compte de sa vraie originalité, et une +fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?—Il y a toujours +du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant +mystère. Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement +dans les définitions toutes faites, et non +moins dans celles qu'on fait pour lui. Il impatiente +par une inégalité de talent qui semble une inégalité +d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois +ennuyeux, quelquefois exquis; et tout compte +fait, on est amoureux de lui. Décidément c'est l'érudit +du vingt-cinquième siècle qui a raison.</p> + + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>MARIVAUX PHILOSOPHE</h4> + +<p>Il était absolument incapable d'une idée abstraite. +Comme le goût de son temps était à la philosophie, il +a philosophé de tout son coeur, en plusieurs volumes; +car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait à la +mode. Il semble même avoir eu une grande inclination +pour cette mode-là. A plusieurs reprises il a voulu +courir la carrière de publiciste. Après le <i>Spectateur +français</i>, l'<i>Indigent philosophe</i>; après l'<i>Indigent philosophe</i>, +le <i>Cabinet du philosophe</i>, et les <i>Lettre de Madame +de M***</i>, et le <i>Miroir</i>. C'étaient feuilles volantes, +sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer, +au hasard des circonstances, ses idées sur toutes +choses. La lecture en est cruelle. On préférerait l'abbé +de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la discussion. +Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une +idée fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et +petites histoires sentimentales, sur quoi nous reviendrons, +ce sont des lieux communs entortillés dans des +phrases difficiles, ou des banalités de sentiment délayées +dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui +soit plus vide. On saisit là le fond de la pensée de Marivaux, +qui était qu'il ne pensait point. On s'est efforcé +de trouver dans ces volumes au moins des <i>tendances</i> +philosophiques, intéressantes à relever, comme indication +du tour d'esprit général de l'aimable écrivain. +On le montre ennemi du préjugé nobiliaire, très touché +de l'inégalité des conditions sociales, etc. A le lire +sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la +complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne +nous donne sur ces sujets, faiblement exprimées, que +les idées courantes, et qui couraient depuis bien longtemps. +Ses dissertations sont démocratiques comme la +satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme +un sermon de Massillon. C'étaient là propos de salon, +à remplir les heures, et rien de plus. Quand il ne raconte +pas quelque chose, on ne saurait dire à quel +point Marivaux, dans le <i>Spectateur</i> et ouvrages analogues, +nous tient les discours d'un homme qui n'a rien +à dire.—«Du moment qu'il se fait journaliste...», +me répondra-t-on.—Sans doute; mais ce journaliste +est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des +feuilles volantes, on s'attendrait à trouver, çà et là, +quelque passage révélant un homme qui réfléchit, ou +qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses. +C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et +probablement l'incapacité d'en avoir, est un trait important +du personnage que nous considérons. À lire +les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette lacune; +à lire le <i>Spectateur</i>, on s'en assure.</p> + +<p>La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert +des idées littéraires de Marivaux. On sait que +Marivaux est un «moderne», ce que je ne songe +nullement à lui reprocher; car non seulement il est +permis d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais +de l'être, quand on est artiste, pour avoir le courage +d'être original. Marivaux est donc contre les anciens; +mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer +une idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la +manière dont il plaide sa cause. Tout à l'heure, il +était diffus et vide, maintenant il est inintelligible et +inextricable:</p> + +<p>«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous +ceux qui pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle. +Eh bien, un jeune homme doit-il être le copiste de la façon de +faire de ces auteurs? Non! cette façon a je ne sais quel caractère +ingénieux et fin dont l'imitation littérale ne fera de lui qu'un +singe, et l'obligera de courir vraiment après l'esprit, l'empêchera +d'être naturel. Ainsi, que ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, +ni le fin, ni le noble d'aucun auteur ancien ou moderne, +parce que ou ses organes s'assujettissent à une autre sorte de fin, +d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet ingénieux et ce fin qu'il +voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs qu'en supposant le caractère +des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se nourrisse seulement +l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait indiquer à quoi +ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit à son +geste naturel.»</p> + +<p>Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est +ainsi qu'il parle. Ce qui précède est à là fin de la septième +feuille du <i>Spectateur</i>; le galimatias est plus terrible +au commencement de la huitième.</p> + +<p>—Voici de son style quand il se fait critique. Sur +<i>Ines de Castro</i>:</p> + +<p>«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le +trait du plus grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en +faire autant, il n'y a point d'autre secret pour cela que d'avoir +une âme capable de se pénétrer jusqu'à un certain point des +sujets qu'elle envisage. C'est cette profonde capacité de sentiment +qui met un homme sur la voie de ces idées si convenables, +si significatives; c'est elle qui lui indique ces tours si familiers, +si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces mouvements faits +pour aller les uns avec les autres, pour entraîner avec eux l'image +de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux situations +qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui justifie +tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas +régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à +bon compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il +cessât d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait +de mouvement la nature a le pour et le contre; et il ne s'agit +que de bien ajuster.»</p> + +<p>Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée +pure, même très peu abstraite, échappe complètement, +qui n'ont ni prise pour la saisir, ni force pour la +suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un «penseur» +à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les +philosophes du XVIIIe siècle tient en partie à cette +raison.</p> + +<p>—Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste. +—Ce n'est pas encore tout à fait le vrai mot, et +c'est chose curieuse même, comme ce romancier si +agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu +moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il +observe assez peu, et qu'on ne trouverait guère dans +Marivaux de véritables études de moeurs ni de copieux +renseignements sur la société de son temps. Dans ses +journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre +que très peu de détails de moeurs. Il trouve le moyen +de faire des «chroniques» non politiques, rarement +littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux n'apparaît +point. Il n'a pas même cette vue superficielle +des choses environnantes qui rend lisible Duclos. Ses +causeries, pour ce qui est du fond, et dans une forme +abandonnée et languissante qui, malheureusement, +n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos +qu'elles ne rappellent les <i>Lettres galantes</i> de Fontenelle. +Ce sont des mémoires pour ne pas servir à l'histoire +de son temps. Il est juste de faire quelques exceptions. +On a relevé avec raison ce passage où nous +apparaît un pauvre jeune homme, distingué, aimable, +causeur spirituel, et qui devient absolument muet, +stupide et paralysé de terreur devant son père. Voilà +qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je +qu'il me semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier +et exceptionnel, et forme un renseignement +plutôt sur l'époque antérieure que sur celle dont est +Marivaux?—J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration +des Français pour les étrangers, parce que c'est +là un travers qui paraît bien s'introduire en France +précisément dans le temps que Marivaux l'observe et +le dénonce. Le passage, du reste, est charmant:</p> + +<p>«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est +pas faite comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout +naturellement, ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment +tout ce qui se fait chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... +voilà ce qu'on appelle une vanité franche. Mais nous autres, +Français, il faut que nous touchions à tout et nous avons changé +tout cela. Nous y entendons bien plus de finesse, et nous sommes +autrement déliés sur l'amour-propre. Estimer ce qui se fait chez +nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer ses compatriotes?... On +ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent à dénigrer nos +meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles venues de loin. +Ces gens-là <i>pensent plus que nous</i>, dit-il; et, dans le fond, il ne le +croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout le monde +vive. <i>Primo</i> il parle des habiles gens de son pays, et, tout habiles +qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment assez +flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en profondeur +de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne l'étonneront +point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance +contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de +son pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme +de toute nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en +sait plus que les étrangers eux-mêmes.»</p> + +<p>À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements +une manie qui n'existait point à l'âge précédent, +qui est un caractère assez important de tout le +XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises, +parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, +et dont le principe psychologique est très finement +démêlé.</p> + +<p>Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe +point, ou fait des observations déjà faites, par exemple +sur les financiers et les directeurs, sans les renouveler +par le détail ou par la forme. Dans ses romans même, +je ne le trouve point si profond connaisseur en choses +humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va +suivre; mais je fais une remarque générale qui m'inquiète +un peu: voici deux romans de moeurs, formellement +et de profession romans de moeurs, qui se passent +dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et +dans la société où il vit, des romans où le petit détail +des actions humaines a sa place, des «romans où l'on +mange», comme on a dit spirituellement, enfin des romans +de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère +que des gens parfaits, et un autre où il n'y a guère +que de plats gueux et des femmes perdues. Je ne sais +pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est le +plus faux. Dans <i>Marianne</i>, jusqu'aux loups sont tendres, +sensibles et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse; +voici une dame qui a la passion du désintéressement, +en voici une autre qui est l'idéal même. Le +Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante +et dans tout le cours de son histoire une attitude si +piteuse dans le mal, qu'on en vient à se dire que ce +n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme bon et +vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une +tentation de quinquagénaire, très pardonnable quand +on connaît Marianne. Savez-vous ce qu'aurait fait M. de +Climal, s'il eût vécu, en présence de la résistance de la +jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée.</p> + +<p>Voilà l'aspect général de <i>Marianne</i>; on y voit comme +un parti pris d'optimisme et une indiscrétion de vertu. +Et voici le <i>Paysan parvenu</i> où je ne trouve ni un honnête +homme ni une femme sage, où tout roule, je ne +dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas +des instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument, +s'y mêle, de ce qui, d'ordinaire, le relève, le +déguise, ou au moins l'habille. Lui, rien que lui. Par +lui les intérieurs sont troublés, les familles désunies, +robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt, +on épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient +à tout.</p> + +<p>Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le +moment, je ne montre que l'ensemble et le contraste +entre ces deux oeuvres d'imagination, et je crois voir +que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination +domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni +dans le bien ni dans le mal. Ces romans renferment, +nous le verrons, des parties d'observation très distingués, +qu'il faut connaître; mais, en leur fond, ils ne +procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été +conçus dans le réel; un peu de réel s'y est seulement +ajouté. Ils procèdent chacun d'une idée, et un peu d'une +idée en l'air, d'une fantaisie séduisante, qui a amusé +l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste +qui a écrit cela.</p> + +<p>C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme +par boutades. La preuve en est encore dans ce tour +d'esprit singulier, dans cette humeur fantasque d'imagination, +dans cette excentricité laborieuse qui le guide +plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de +ses sujets. Il s'en ira écrire des comédies mythologiques +où figurent Minerve, Cupidon et Plutus, échangeant +des «discours sophistiqués et des raisonnements +quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de +Cydias; et ce que ces singulières productions dramatiques +rappellent le plus, c'est bien en effet les <i>Dialogues +des morts</i> de Fontenelle, et leur banalité attifée +de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la +Pudeur, ce qui est le fin du fin, le plus piquant ragoût, +et il dit: «Moi! je l'adore, et mes sujets aussi! Ils la +trouvent si charmante qu'ils la poursuivent partout +où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier +n'est point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la +Sagesse, l'Honneur qui sont commis à sa garde; voilà +ses officiers...»—Que tout cela est joli, et que voilà +un rien bien travaillé!</p> + +<p>Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême +en cela? Rien autre que la Moralité à allégories +du moyen âge. Ne doutez point qu'il n'en ait écrit. Nous +voici sur le <i>Chemin de Fortune</i>. Deux gentilshommes +se rencontrent non loin du palais de <i>Fortune</i>. Ils voient +de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît <i>la fidélité +d'un ami!</i>»—«Ci gît <i>la parole d'un Normand!</i>» +—«Ci gît <i>l'innocence d'une jeune fille!</i>»—«Ci gît +<i>le soin que sa mère avait de la garder</i>», ce qui est bien +plus finement imaginé encore, car il faut renchérir. +—Et les deux gentilshommes avancent. Un seigneur +qui s'appelle <i>Scrupule</i> sort d'un petit bois et les +arrête; une dame qui se nomme <i>Cupidité</i> les soutient +et les encourage, et le drame continue ainsi...</p> + +<p>N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus +toute la littérature classique, et qu'est-ce à +dire, sinon, d'abord que Marivaux a une naturelle contorsion +dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit s'abandonne +à ces singulières démarches parce qu'il n'est +pas nourri et soutenu de connaissances solides et +de vérité?—Il y a autre chose, certes, dans Marivaux; +qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement +de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. +Le fond, ce sont les idées et les observations morales, +et les grands siècles littéraires sont riches, +avant tout, de cette double matière. Quand elle fait +un peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup +d'esprit, et novateur sur certains points, recule tout +à coup, par delà les grandes générations littéraires +dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres +pensaient peu, observaient moins encore, et où la +littérature était une frivolité pénible, et une charade +très soignée.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>MARIVAUX ROMANCIER</h4> + +<p>Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il +donc?—Il avait de très grands dons de romancier et +de psychologue. Car il ne faut pas confondre le psychologue +et le moraliste. Ils sont très différents. Pascal dirait +que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue +l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion +de regarder et le don de voir juste. Il se pénètre de réalité +de toutes parts. Il voit une multitude de détails, +du menus faits, «principes» ténus et innombrables de +sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de +ces multiples impressions du réel que se fait l'étoffe +du son esprit. Il peut n'être pas psychologue: ces faits +qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, et qu'il garde +sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir les +sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées, +l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. +Personne n'est plus sûr moraliste que Le Sage, +personne n'est moins psychologue.—Le psychologue +ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez +sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux +et facilement saisissables de son art. Il peut +n'être pas plus informé que chacun de nous. Mais, ces +principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; ces +faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce +qu'ils supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent +venir, et où ils mènent, et pénétrer comme leur +constitution, comme leur physiologie.</p> + +<p>Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera +un romancier admirable. Le moraliste qui n'est que +moraliste, le psychologue qui n'est que psychologue, +pourra être un romancier de grand mérite, mais incomplet. +—Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient +plus de l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. +Marivaux est surtout psychologue, et il l'est +presque exclusivement. Voilà pourquoi ses romans +semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez +vu;—et ont des parties éclatantes de vérité: certaines +choses qu'il a vues, il les a très profondément +pénétrées.</p> + +<p>Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il +l'était absolument. Le psychologue a toujours au moins +la tentation d'être romancier. Le moraliste l'a souvent +aussi, mais beaucoup moins. Réunir beaucoup de documents +sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et le +plus souvent il se borne à écrire les <i>Caractères</i>. Coordonner +ses documents dans un tableau d'ensemble et +faire mouvoir ce tableau sous les yeux du lecteur par +la machine simple et légère d'un récit un peu lent, +l'idée peut lui en plaire, et il écrira le <i>Gil Blas</i>; mais +il faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres +sollicitations que ceux du simple moraliste.</p> + +<p>Le psychologue, lui, va droit au roman, de son +mouvement naturel, et sans se douter qu'il n'a pas +tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où, peut-être, +vient que Marivaux a toujours commencé les siens et +ne les a jamais finis. Il va droit au roman, parce que +sa manière d'étudier est déjà une façon de se raconter +quelque chose. Il n'est pas l'homme qui jette de tous +côtés avec promptitude des regards exercés et puissants; +il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le +creuse et le scrute avec patience pour remonter à ses +origines, quitte à redescendre ensuite à ses conséquences. +Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion, +soutenant tel point de la chaîne d'une observation +ou d'un souvenir, et comblant discrètement les +lacunes avec quelques hypothèses. Il va, vient, induit, +déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit +récit de la naissance, du développement, de la grandeur +et de la décadence d'un fait moral, qu'il s'expose +à lui-même.—Que le roman sorte naturellement de +là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, avec tous +ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. +Quant à la tentation de l'écrire, elle est sûre.</p> + +<p>Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, +et un peu trop, qu'il n'y a rien dans le <i>Spectateur</i>, et +suites. Il n'y a presque rien dont le moraliste ou l'historien +des idées puisse faire son profit. Mais il y a à +chaque instant des commencements de roman, des +nouvelles, des romans rudimentaires. A chaque instant +Marivaux glisse au récit. Et quel est le caractère +de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des +observations morales, mais des <i>situations psychologiques</i>. +Une jeune fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je +suis bien malheureuse, et voici ce que j'ai senti, et ce que +je sens pour le coupable...»—Un mari lui écrit: «Je +n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon +égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... +de l'autre... etc.»—L'<i>Indigent philosophe</i> devrait +être, comme le <i>Spectateur</i>, un recueil de réflexions +diverses: très vite il se tourne de lui-même en récit +picaresque.</p> + +<p>Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas +loin sans qu'on voie poindre le roman, et sans qu'on +voie aussi, peut-être, que c'est roman très mince +d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire d'un +seul sentiment traversant deux ou trois situations +légèrement différentes, et entouré, pour qu'il y ait +cadre, à peu près de n'importe quoi.</p> + +<p><i>Marianne</i> et le <i>Paysan parvenu</i> sont conçus ainsi, +avec plus de prétentions, plus de suite, plus de succès +aussi; mais au fond tout de même.</p> + +<p>Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, +l'amour-propre dans le désir de plaire. Il a vu +une jeune fille française, assez froide de coeur et de +sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion, +et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni +pour le mal, incapable d'exaltation, à peu près fermée +aux ardeurs religieuses et parfaitement à l'abri des +emportements de l'amour, ne désirant que plaire et +inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a d'elle-même, +et puisant dans cette complaisance qu'elle a +pour soi une foule de vertus moyennes qui la rendent +très aimable et très recherchée. Elle est née avec des +instincts de délicatesse, de précaution à ne point se +salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez +elle comme une forme de son amour-propre: quel que +soit le miroir où elle se regarde, que ce soit sa petite +glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des autres, +elle veut s'y voir à son avantage.</p> + +<p>En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle +n'aura point le mouvement de dégoût violent d'un +coeur orgueilleux, la nausée d'une patricienne. Elle feindra +de ne pas comprendre le désir qui la poursuit, elle +se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. +Tant qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce +qu'on lui veut, l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on +lui donne, ce trousseau qu'on lui achète, tant qu'on n'a +rien demandé en échange, cela peut passer pour charités +paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil refuserait, +l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre +est un sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant +de voiture méritait un soufflet. Mais s'il peut +passer pour un heurt involontaire? Il faut qu'il passe +pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je +fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore +pour cette fois l'amour-propre s'est tiré d'affaire.</p> + +<p>Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations +franches, et aux propositions sans périphrases? +—Cette fois, il n'est sophisme qui tienne. Il faut renvoyer +l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la robe. +Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur +se gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter +cette robe-là, offerte autrement! Est-ce qu'elle ne devrait +pas venir d'elle-même sur ses épaules? Enfin +on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut se +regarder dans son miroir.</p> + +<p>Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, +puisqu'elle ne capitule point; mais elle négocie. Elle +ne fait point de sortie; elle s'assure, au plus juste, et +sans sacrifices inutiles, les honneurs de la guerre. +Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup +d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être +habile. Marianne la définit elle-même bien finement: +«On croit souvent avoir la conscience délicate, non +pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais à cause +de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter +de lui en faire.»</p> + +<p>Ses coquetteries auront le même caractère que ses +défenses; et comme ses résistances étaient mesurées +juste à ce que l'amour-propre exige, ses demi-provocations +se tiendront dans les limites d'une dignité qui +est ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est +à l'église. On se place parmi le beau monde. Et pourquoi +non? On s'y place, on ne s'y étale point. La modestie, +c'est la dignité, et l'on est modeste; mais +l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse +les bornes; c'est du christianisme.—On regarde les +vitraux, non point parce que ce mouvement fait valoir +les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces vitraux +sont de belles choses; et si les yeux et le cou +en profitent, ce n'est pas de notre faute.—Il n'est pas +bien de montrer la naissance de son bras; mais il +n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si, dans +ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce +n'est point qu'il se montre, ce n'est point qu'il se +laisse voir; c'est la faute de la cornette. Ce sont coquetteries +innocentes, parce qu'elles sont involontaires, +ou du moins qu'elles pourraient l'être.</p> + +<p>Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait +naître, comment se comportera notre Marianne? Remarquez +d'abord que les amours qu'elle inspire sont +vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes +passions ne vont point à des femmes comme +Marianne; elles vont plus haut, ou plus bas. Trois +hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a vu que +ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un +homme mûr et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette +ferme de son esprit. Le libertin est repoussé; +l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes sérieux: +il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de +Valville, est accueilli, sévèrement puni d'un instant +d'infidélité, et, en définitive, serait épousé, si Marianne +avait terminé son oeuvre<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a>Il épouse dans le dénouement que le continuateur de Marivaux +a ajouté.</blockquote> + +<p>Marianne aime donc, mais comme elle fait toute +chose: elle aime sur la défensive. Elle ne s'abandonne ni +à l'amour, ni même au plaisir d'être aimée, parce +qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend +d'être dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle +se montre attentive, et rien de plus. Et comme elle a +bien raison! Car voilà que Valville est infidèle, et où en +serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir +que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette +faute, et nous confondons le perfide par une petite +scène de générosité dédaigneuse très bien conduite: +«Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»—Et +alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins +contente de nous, ce qui est la petite monnaie du bonheur! +Comme nous puisons dans notre vanité satisfaite, +dans notre amour-propre chatouillé, dans notre dignité +qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation +que d'autres trouveraient amère, mais que +nous trouvons très suffisante!</p> + +<p>«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; +mais je dis agréablement émue: cette dignité de sentiments que +je venais de montrer à mon infidèle; cette honte et cette humiliation +que je laissais dans son coeur; cet étonnement où il devait +être de la noblesse de mon procédé; enfin cette supériorité que +mon âme venait de prendre sur la sienne, supériorité plus attendrissante +que fâcheuse... tout cela me chatouillait intérieurement +d'un sentiment doux et flatteur... Voilà qui était fait: il ne lui +était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle Walthon d'aussi bon +coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir la paix avec lui-même... +et c'étaient là les petites pensées qui m'occupaient... et +je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient pour moi, ni +combien elles tempéraient ma douleur.»</p> + +<p>Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui +est clair; mais, d'abord, vous prenez le vrai chemin +pour être aimée, et du reste, vous êtes une petite personne +clairvoyante, très ferme, très sûre de soi, +très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment, +et qui trouve dans ce sentiment tous les +réconforts du monde; et c'est plaisir de voir avec quelle +gratitude envers vous-même vous vous regardez dans +votre miroir.</p> + +<p>Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce +n'est guère que l'étude minutieuse d'un seul sentiment, +ou d'un groupe de sentiments qui ont ensemble étroit +parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les autres. +Mais c'est une étude psychologique très poussée, +et souvent très finement juste. Quelquefois on dirait +du La Rochefoucauld un peu délayé. Marivaux connaît +bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles; +mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les +ressorts déliés et frêles d'un caractère féminin. À ne +considérer dans <i>Marianne</i> que Marianne seule, la lecture +de ce livre est d'un très grand charme. Sur le reste +je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je +crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a +de pénétration psychologique pour aller jusqu'au fond +intime d'un sentiment surprendre la structure secrète, +compter les contractions, isoler les fibres.</p> + +<p>Le <i>Paysan parvenu</i>, à ne regarder encore que le personnage +principal, est beaucoup moins distingué. Ne +crions pas trop vite à la pure convention. Il y a de la +vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par les +femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement +contemporain de Marivaux; mais qui est +de tous les temps; et Marivaux en a bien saisi le trait +principal, la confiance tranquille et presque béate, le +laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent +très vite une force naturelle, une puissance sereine +et inévitable du monde physique, une sève. Il a la +placidité d'un élément. Il en a l'inconscience. Les +succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées profondes; +il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.</p> + +<p>À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, +un patelinage de paysan madré, qui est un +bon détail, et met un peu de variété dans la monotonie +forcée, et comme essentielle, d'un tel personnage.</p> + +<p>La progression même, dans le développement du +caractère, est bien observée. Au commencement quelques +scrupules, et aussi quelques timidités. Le propre +d'une force comme celle qui fait le fond de l'honorable +M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle +s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation +en usage chez les honnêtes gens. M. Jacob commence +par n'accepter que quelques écus de la dame et +de la femme de chambre; il refuse une forte somme, +parce qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il +refuse d'épouser la suivante, à certaines conditions +que le maître de la maison veut imposer. On a son +honneur, un honneur de valet, point trop délicat, +mais qui ne s'accommode pas encore de tout.</p> + +<p>Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, +et il s'abandonne à son étoile; et il est admirable d'assurance +sur le domaine qu'il sait qui est à lui. Distinction +très fine: il est à l'aise, et très vite, beau parleur +avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps. +À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se +sent gêné, voudrait se cacher; il rencontre le regard +d'une marquise, et le voilà rétabli dans ses avantages. +—Il y a des détails excellents. On lui offre une place; +il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre +femme de celui à qui on la retire arrive en larmes et +supplie. Voyez-vous Gil Blas à la place de Jacob? Je crois +l'entendre: «Je m'en allai très confus et faisant réflexion +que le bonheur des uns est toujours formé du malheur +des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard; +j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» +M. Jacob, lui, rend la place. Ce n'est point un ambitieux +ou batailleur dans le combat de la vie. Il ne se +pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil +Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont +différents. Cette place, il a le sentiment qu'il n'en a +pas besoin; il la retrouvera, ou mieux. Sa carrière est +ailleurs que dans les antichambres ministérielles, et +plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même +d'effronterie que dans son métier.</p> + +<p>Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, +ce me semble, jusqu'au terme logique et naturel +de son développement (ce qui tient peut-être à ce que +Marivaux n'a pas terminé lui-même le <i>Paysan parvenu</i>, +non plus que <i>Marianne</i>). J'ai soupçon que l'assurance +de l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la +fortune de M. Jacob, doit se tourner assez promptement, +en une sorte de brutalité. Se sentir sûr de l'amour +de toutes les femmes développe étrangement le fond de +férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires +ont tant d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; +un peu sentiment de dignité; surtout certitude que +ces gens-là ne se bornent pas à être des misérables et +deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué +de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu +l'être pour être Don Juan, et surtout à faire comme Don +Juan, on est sûr de le devenir. Le <i>Leone-Leoni</i> de George +Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très bien +vu à cet égard<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi +et s'est peut-être trompé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Je n'ai pas besoin de rappeler le <i>Bel Ami</i> de Maupassant, +qui pourrait être intitulé le <i>Sous-officier parvenu</i>, et où ce trait +est très bien marqué, peut-être même avec excès.</blockquote> + +<p>Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère +de rendre sa femme horriblement malheureuse, +la rencontrant comme un obstacle après l'avoir saisie +comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui +a épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. +C'est peut-être reculer devant le point délicat, difficile +et intéressant.—Passons, et après tout, Mme Jacob a +pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le plus +petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, +et dont il fallait au moins qu'il eût comme un germe. +Il est bénin, et tout passif. Il est choyé, dorloté, engraissé +et doucement papelard. Souvent on le prendrait +plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il +n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un +génie féminin, et s'entend a peindre surtout les femmes +et les personnages qui leur ressemblent. Il a fait un +Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans songer +que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément +parce qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob +qui n'est point faux, car le trait principal est bien saisi; +mais qui s'arrête comme à mi-chemin de son évolution +naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis +parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, +ne pas réussir, du moins entièrement.</p> + +<p>Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée +d'un trait délié et fin, à laquelle il manque, comme +toujours, la vigueur, la plénitude, les dons, pour tout +dire, du grand moraliste.</p> + +<p>Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et +l'on voit bien que c'est à cette conclusion que je suis +forcé de venir. Marivaux est un psychologue; il fait un +bon «portrait» ou un bon «caractère»; il l'expose +bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois +pour montrer son modèle dans deux ou trois attitudes +et dans le jeu nouveau de lumière et d'ombres que de +nouveaux entours font sur lui, et il croit avoir écrit +un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une +assez grande richesse d'observations pour que ce qui +environne sa figure centrale ait autant de réalité +qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses romans le personnage +principal est vrai, et tout le reste conventionnel.</p> + +<p>J'exagère un peu. Dans <i>Marianne</i>, après Marianne, +il y a M. de Climal. Dans le <i>Paysan</i>, après Jacob, il y a +Mlle Habert cadette. Je le veux bien. Et encore M. de +Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou trois +discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges +infiniment heureux de fausse dévotion qui ronronne +et de libertinage honteux qui balbutie. Mais il y a bien +quelque incertitude dans le trait général, et je ne sais +pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à +son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime, +selon les circonstances. La complexité, dans la composition +d'un personnage, est, suivant les cas, trait de +génie ou signe d'impuissance. Le mal est que, pour +M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.</p> + +<p>Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la +vérité; mais elle est pâle, elle est sans relief. Elle ne +laisse presque rien dans la mémoire. Une figure pleine +et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières discrètes, +les lignes arrondies d'une chatte gourmande, +voilà ce que je me rappelle, et c'est quelque chose, mais +c'est tout.</p> + +<p>Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir +de matière ses personnages secondaires, Marivaux en +a conscience, et que c'est pour cela qu'il les tue à mi-chemin, +M. de Climal au tiers de <i>Marianne</i>, Mlle Habert +à la moitié du <i>Paysan</i>. Sans doute il ne pouvait point +les soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition +n'est peut-être qu'une indigence d'invention.</p> + +<p>Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous +ce qui arrive? C'est que ce n'est plus de Marivaux +qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui écrit, c'est son +temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre +assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, +mais peu puissante, et son observation juste, mais peu +riche, une, deux, trois figures, et surtout une, qui ont +de la vérité; et il remplit les espaces vides avec ce que +lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le +bel air, le goût général, les lieux communs et les manies +intellectuelles de son époque. Or dans l'époque dont il +est, il y a surtout deux goûts dominants en littérature +d'imagination: c'est à savoir la vertu et le dévergondage.</p> + +<p>Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue +déjà du lecteur: il sait que Crébillon fils commence +de très bonne heure au XVIIIe siècle, avec les <i>Lettres +Persanes</i> et le <i>Temple de Gnide</i>. Ce qu'on oublie quelquefois, +c'est que la «vertu», la vertu à la mode de +Jean-Jacques, «l'âme vertueuse et sensible» n'est point +née sous les auspices de Diderot et de Rousseau. Elle +vient au jour, elle aussi, presque au commencement +du siècle. On la trouve dans ces mêmes <i>Lettres Persanes</i> +à l'épisode des <i>Troglodytes</i>; on la trouve dans tout le +théâtre sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas +de vue que le théâtre de La Chaussée est exactement +contemporain des deux romans de Marivaux.</p> + +<p>Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé +ni le libertinage, ni la sensibilité, et que l'un et l'autre +sont venus à peu près ensemble, dès que l'influence +du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme frère et soeur, +qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et se +soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent. +Dès que la gravité chrétienne a cessé de remplir, ou de +soutenir, ou, au moins, de réprimer les esprits, le libertinage +s'y est insinué; et dès que le libertinage s'y est +introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité, +y a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement. +On est licencieux, on est lubrique; mais +on a bon coeur, on est pitoyable, le spectacle du +malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous +ce couvert, on continue d'être libertin en toute décence. +Et le lecteur peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de +vertu enveloppe un peu de cynisme; et l'auteur se sauve +de ses écarts par la beauté morale de ses conclusions; et +tout le monde trouve son compte; et vertu et dévergondage +s'en vont de concert tout le long du siècle, +jusqu'à Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme +à l'autre, et qui ont à l'un et à l'autre, unis et enlacés +jusqu'à se confondre, fait de si grandes fortunes, qu'ils +passent pour les avoir inventés.</p> + +<p>Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas +de moi; elle est de Marivaux. C'est lui qui établit cette +règle de l'union nécessaire de la licence et de l'honnêteté. +Il gronde Crébillon fils: Vous êtes trop cru, lui +dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais +tempérées par des tendances vertueuses; «nous +sommes naturellement libertins, ou, pour mieux dire, +corrompus; mais il ne faut pas nous traiter d'emblée +sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans +vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la +poussez point à bout. Le lecteur aime les licences, mais +non point les licences extrêmes, excessives... Le lecteur +est homme; mais c'est un bomme en repos, qui a du +goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son +esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais +honnêtement, avec des façons, avec de la décence.»— +Que disais-je?</p> + +<p>Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs +de l'esprit public au XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la +vérité, dans Marivaux. Là où Marivaux est supérieur, +ils sont absents; mais c'est avec quoi il a comblé les +vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans; +c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il +n'y intervient pas directement, et qu'il la laisse aller +d'elle-même.</p> + +<p>Sensibilité conventionnelle, toute la partie de <i>Marianne</i> +(le second tiers) où la jeune fille est menée dans +le monde, conduite chez le ministre, etc. Il y a là une +scène dans le cabinet ministériel, avec larmes, génuflexions, +genoux embrassés, et ministre la main sur +son coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il +n'y manque qu'un huissier au second plan ouvrant les +bras à demi étendus dans un geste qui veut dire: +«Spectacle divin pour une âme sensible!»</p> + +<p>Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames +qui veulent du bien à M. Jacob; détails scabreux, peintures +lascives qui se répètent à satiété; une certaine +gorge de madame de Fécourt qui reparaît régulièrement, +toutes les dix pages... Et tout cela aussi très +conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes: +mademoiselle Habert à part, je confesse que +je confonds toutes les autres, et que j'attribue peut-être +à madame de Fécourt la gorge de madame de Ferval +ou de madame de Vambures.—Il y a même un peu +de libertinage dans <i>Marianne</i>, et le, pied, déchaussé +par accident, de Marianne est bien le pendant du +pied, volontairement sans pantoufle, de madame de +Ferval.</p> + +<p>En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de +tout le monde qui est autour du lui; cela n'a pas d'originalité +parce que ce n'est pas conception de l'auteur, +substance de son esprit, mais matière commune dont +il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. +Il a un bien joli mot quelque part: «... moins +à la honte de mon coeur qu'à la honte du coeur +humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un +peu celui de tout le monde...»—Et chacun aussi a +d'abord son esprit, et puis un peu celui des autres, +qu'on ajoute au sien pour étendre un peu son domaine; +mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas +sa marque et les traces d'une possession véritable.</p> + +<p>Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une +autre espèce, d'interminables réflexions. «Je suis naturellement +babillard», dit-il en une préface. Il l'est +doublement, étant de complexion un peu féminine, et +faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout +par le menu, et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence. +Il peint deux dévotes engloutissant des plats +énormes avec des mines dégoûtées qui doivent donner +le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes, +qu'elles n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait +de dire cela. Il le dit, déjà longuement, et ensuite:</p> + +<p>«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs +de dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché +la sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles +s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres mangeuses. +Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent +gourmandes (<i>sans doute, passons</i>); qu'il faut se nourrir pour vivre +et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable +et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, +elles avaient trouvé le secret de la gloutonnerie...»</p> + +<p>Ah! c'est fini!—Non!</p> + +<p>«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour +les viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient +qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de +ne pas l'être; c'était (<i>allez! allez!</i>) à la faveur de cette singerie +que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.»</p> + +<p>Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que +son lecteur est très inintelligent et n'a jamais compris. +Marianne ne veut pas avouer au jeune Valville qu'elle +est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse +de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique +blessée. Elle évite de prononcer le nom de la lingère. +Puis, à un moment donné, perdant la tête: «Il faudra +donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur! elle +s'est trahie! «—Ah! cette marchande de linge...., répond +Valville; c'est donc elle qui aura soin d'aller chez +vous dire où vous êtes.» Quelle bonne fortune! Valville +n'a pas compris!—Le revirement est joli, il est +très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. +Mais Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé:</p> + +<p>«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens +de nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que +Valville est à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il +faut recommencer; que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai +rien appris; et qu'au lieu de comprendre (<i>le voilà parti!</i>) que je +n'envoie chez elle que parce que j'y demeure, il entend seulement +que mon dessein est de la charger d'aller dire à mes parents où +je suis; <i>c'est-à-dire qu'il</i> la prend pour ma commissionnaire: +c'est là toute la relation qu'il imagine entre elle et moi.»</p> + +<p>Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse, +s'en excuse, s'en amuse, et recommence. C'est la marque +de la manie psychologique. Vauvenargues a de ce +travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas l'ombre. +On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à +Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, +avec les défauts et les qualités aussi que comporte +ce genre. Il est fait de l'élude très minutieuse de +quelques sentiments, avec beaucoup de réflexions et +de considérations; et cela fait un fond un peu dénué, +et, pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne +sont pas de lui, mais de ses voisins: un peu de ce +réalisme des vulgarités qui avait commencé à poindre +avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en +France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un +certain goût de s'encanailler; un peu de sensibilité et +de vertu larmoyante; un peu de polissonnerie.</p> + +<p>Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils +ont des disparates extraordinaires, et sont, selon les +pages, excellents ou assommants. C'est qu'ils ont été +écrits comme par deux hommes, l'un psychologue, +contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La +Fayette, qui est exquis, encore qu'un peu long, l'autre +par un homme du XVIIIe siècle qui connaissait le goût +du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des pages +de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. +Et il n'y a personne qui ressemble moins au premier +que le second, d'où suit dans l'ouvrage commun quelque +incohérence.</p> + +<p>Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu +près tout seul, et sans collaborateur trop apparent? +Oui, et c'est là que nous allons le considérer pour +achever de le bien connaître.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>MARIVAUX DRAMATISTE</h4> + +<p>Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était +l'endroit où ses qualités devaient se trouver dans tout +leur jour,—où ce qui lui manquait n'est point nécessaire, +—où, enfin, il se pouvait qu'il fût contraint de +renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont +plus graves qu'ailleurs.</p> + +<p>Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le +théâtre en vit; c'est sa ressource propre. Ce ne sont +point les grands moralistes qui réussissent à la scène, +ce sont les grands psychologues. Ce ne sont point des +tableaux très riches et abondants des moeurs humaines +que le théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très +nette, très diligente et bien conduite, d'une ou deux +passions dans chaque pièce, et c'en est assez; c'est +l'évolution, bien suivie en ces phases successives, +d'un ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et +opposer d'une manière dramatique. Et tant s'en faut +qu'il soit besoin d'une foule de personnages, tous bien +saisis, c'est-à-dire d'une multitude de renseignements +sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de +personnages trop complexes, sous peine de n'être plus +clair. Au théâtre l'homme est comme dépouillé de tous +les accessoires de son caractère, il est réduit à ses passions +dominantes; et puis, en revanche, ces passions +sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout +leur développement.</p> + +<p>Essayez de mettre <i>Gil Blas</i> au théâtre. Vous vous +apercevrez d'abord que tant de personnages si variés, +tous si précieux pourtant, deviennent inutiles et +gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement +et ses amis intimes peuvent rester, et que Gil +Blas prend une importance énorme; et que dès lors, en +revanche, lui n'a plus assez de fond, est trop en surface +pour les proportions que vous êtes contraint de +lui donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau +de moeurs qu'il faut laisser tomber, et un caractère +qu'il faut creuser davantage.</p> + +<p>Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre +précisément parce qu'il savait creuser un caractère, +et parce que le grand tableau de moeurs, qu'il n'eût +pas su remplir, ne lui était pas demandé là.</p> + +<p>Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. +Ceci encore, au théâtre, n'était point mauvais. Le +théâtre n'admet le réalisme qu'à légères doses, parce +que le réalisme est tout fait de menus détails, et que le +théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique +réaliste a de la saveur au théâtre; mais les grandes +passions éternelles (sous de nouvelles couleurs et +regardées d'un nouveau point de vue, tous les cinquante +ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas +tarder à revenir, et où le spectateur vous ramène.</p> + +<p>Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie +fade ou manie de libertinage, n'avaient guère leur +place sur la scène, où la gauloiserie est bien reçue, +mais où l'art de provoquer des mouvements honteux +est absolument proscrit; où les sentiments délicats +sont bien accueillis, mais où la comédie larmoyante +n'avait pas encore pu s'établir en faveur. Si Marivaux +avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie sentimentale, +il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; +mais j'ai cru voir qu'il n'est chez lui que ressource +d'emprunt pour allonger ses volumes, et aussi n'y a-t-il +pas songé en un genre d'ouvrages où la mode ne +l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.— +Enfin ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur +de quintessence et d'explicateur à perte d'haleine, +minutieux commentaires, analyses confuses à force +d'être multipliées, et galimatias dans la finesse, pouvaient +le perdre absolument au théâtre,—à moins que +le théâtre ne l'en détournât. C'était partie de va-tout. +Subsistant, ces défauts eussent été là odieux; mais +précisément parce qu'ils devenaient odieux, ils pouvaient, +là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force +d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans +une circonstance où une sottise serait énorme, ou bien +on la fait, ou bien son énormité vous avertit de ne +point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à peu +près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, +mais il arrive qu'ils se contiennent.</p> + +<p>Rien ne montre mieux que cet exemple combien +le théâtre est une bonne discipline, en ses rigueurs +salutaires, pour les hommes de lettres. Le théâtre a +ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités, +de dons aimables et un peu suspects, de +grâces légèrement inquiétantes. Comme il faut être +court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à de +simples nonchalances;—comme il faut être vif, ses +analyses se sont ramassées en traits rapides et pénétrants, +et les coups de sonde ont remplacé les longues +galeries souterraines;—comme il faut être clair, son +galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; +et de tout cela s'est formé le <i>marivaudage</i>, dont +on n'a jamais su s'il est le plus joli des défauts, ou la +plus périlleuse des qualités, ou une bonne grâce qui +s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.</p> + +<p>Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, +où ses dons avaient leur emploi, ses lacunes leur +excuse, ses mauvais penchants leur correctif; et où il +pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a +d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a +de commun ne pouvant guère y trouver place.</p> + +<p>Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare +et précieuse. La première impression en est ravissante. +Il est joli d'abord de tout ce qui n'y est point. On sent, +au premier regard, un homme qui n'a point de métier +(plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un +métier à lui). On ouvre le volume, on parcourt, et +c'est une surprise aimable. Quoi! point d'intrigue; +point de quiproquo; point d'obstacle extérieur au +bonheur des amants, point de circonstance accidentelle +qui les sépare, corrigée par une circonstance accidentelle +qui les réunit;—et point de tuteur barbare, de +père terrible, d'oncle sauvage et stupide;—et pas +davantage de <i>peinture de la société</i> (oh! non!); point de +traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers +d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets +flibustiers, de parvenus, de femmes galantes, de dévotes, +de directeurs;—et point non plus de <i>comédies de +caractère</i>: point de pièce qui s'intitule le distrait, l'inconstant, +le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, +le grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le +morne, l'acariâtre, le tranquille, l'amateur de prunes, +et qui nous offre le divertissement de dix lignes de La +Bruyère en cinq actes!—Quel singulier théâtre! Voilà +qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose +que cela, et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi.</p> + +<p>On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un +genre nouveau, une sorte de <i>comédie romanesque</i>, des +ouvrages dramatiques qui sont des «nouvelles», ou +bien plutôt, de petits romans traités dans la manière +dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques +qu'il se puisse. Cette comédie n'emprunte +presque rien—ayons le courage de dire rien du tout— +à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger +les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse +ni un miroir; elle est faite d'une douce et légère aventure +de coeurs entre gens qu'on n'a jamais rencontrés +dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce +théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des +renseignements sur les hommes du temps, ont le double +malheur de n'y trouver rien, et de nous amener, +par leurs analyses les plus laborieuses, à cette conclusion, +très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont +d'un pays qui n'est nullement géographique. Les suivantes +sont des dames très bien élevées, et qui ne sont +pas seulement spirituelles, qui sont ingénieuses. Et +faites bien attention, souvent les grandes dames ont +des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables + manques de réflexion ou de tenue qui en font +de charmantes grisettes. Il n'y a pas une grande distance, +non seulement d'allures, mais même de race, +entre maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent +ces rôles chacun selon son «emploi» et rétablissent la +différence; mais examinez, et vous verrez qu'elle est +factice.—Et, pareillement, les mères (le plus souvent) +sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères +dressent des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, +d'une humeur aussi gaie et alerte que de jeunes +valets.—Et tout cela est léger, capricieux, aérien, fait +de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, +loin des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on +n'a jamais posé le pied, et que pourtant nous connaissons +tous pour savoir qu'on y a les moeurs les plus +douces, les caractères les plus aimables, des imperfections +qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y +habiter.</p> + +<p>—Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, +et diffère de toutes les autres en ce qu'elle est +plus conventionnelle qu'aucune d'elles.—Il faut voir. +Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des âmes, +cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine +réalité, qui consiste à ressembler aux nôtres tout +en étant beaucoup plus belles; elles peuvent avoir une +certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à sentir, à +se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement +dans la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la +joie, à hésiter dans l'incertitude, à se mouvoir enfin +librement dans l'atmosphère légère et pure qu'elles +habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour +mieux parler l'historien de moeurs, n'a guère que +faire ici, il me semble que le psychologue peut s'y +trouver bien.—Marivaux n'a pas compris autrement +la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement +en dehors de quelque temps et de quelque lieu +que ce fût, mais qui étaient bien des âmes humaines, +et qu'il regardait de très près. Il n'est fantaisiste que +de première apparence, et parce qu'il supprime à peu +près le support matériel et l'habitacle ordinaire des +esprits humains; mais avec les ressorts mêmes de ces +esprits, il ne badine point; il n'invente pas, il est très +informé et très diligent, et il arrive ainsi que ce théâtre, +qui contient si peu de <i>réalité</i>, contient plus de +<i>vérité</i> que beaucoup d'autres.—Il est très libre, très +dégagé, très affranchi de toute imitation des choses de +la rue ou de la maison; il paraît très imaginaire, et +tout à coup on s'aperçoit qu'il est très profond. Figurez-vous +qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas +des Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien +d'homérique.» Il eût répondu sans doute: «Ce ne sont +guère des Français davantage. Ce sont des hommes. +J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains +en eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du +souci de la couleur des temps et des lieux. S'il me conduit +à tracer des développements de passion qui ne +soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient +vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans +un autre ordre, Marivaux procède de même. La couleur +locale de la comédie, c'est le réalisme. Il n'en a souci, +et d'autant plus peut-être, étant connaisseur en choses +de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité pure. +Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient +en l'esprit, et d'où il part pour en faire une? Allons +chercher une comédie qu'il n'a point faite, et dont il +n'a jeté sur le papier que la matière:</p> + +<p>«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie +était de philosopher sur les passions quand je lui parlais de la +mienne. Cela m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse +de savoir si bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup +et de faire le surpris de sa pénétration. Elle m'en croyait +enchanté. Savez-vous ce qui arriva? C'est que pendant qu'elle +définissait les passions, je lui en donnai en tapinois une pour moi, +que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance, et qui m'ennuya +à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut fâchée +de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car, +comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne +pour cela en me retirant. Elle ne parlait des passions que par +théorie. Il n'y avait que son esprit qui les connût, et je les lui +avais mises dans le coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus +à les sentir qu'à les examiner.»</p> + +<p>Ceci est une page de l'<i>Indigent philosophe</i>, et ç'aurait +pu devenir une comédie de Marivaux. C'est une analyse +d'une façon d'aimer. La Rochefoucauld a dit qu'il y a +bien des gens qui n'auraient jamais connu l'amour s'ils +n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que +parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le +sujet de cette comédie que Marivaux n'a pas écrite.</p> + +<p>La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute +sur l'amour avec une profondeur extraordinaire, +en femme qui affecte d'être sûre de ne point le ressentir, +quand on cause en théoricien, avec une froide raison, +de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... +En effet, il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais +comme vous en parlez bien! quelle intelligence, quelle +finesse, que d'esprit! C'est plaisir de s'entretenir +avec une femme supérieure.»</p> + +<p>LA COMTESSE.—Lisette, je sais trop la vanité de +l'amour pour trouver un homme aimable; mais je sais +connaître le mérite. Le marquis est fort bien. Voilà un +homme qui m'apprécie.</p> + +<p>LA COMTESSE.—Lisette, le marquis vient moins souvent. +Cela est fâcheux. Il a dit la conversation. Il sait les +choses. Dans cette campagne, on ne sait avec qui causer. +Il me manque...</p> + +<p>Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus. +L'entretien d'une pauvre femme est sans doute languissant...</p> + +<p>LE MARQUIS.—Non, l'entretien d'une femme supérieure +est intimidant. Les femmes qui sentent encouragent, +et les femmes qui savent effrayent.</p> + +<p>LA COMTESSE.—Qui vous dit que savoir empêche de +sentir?</p> + +<p>LE MARQUIS.—Il y est au moins un retardement, +ou une distraction.</p> + +<p>LA COMTESSE.—Ou un acheminement peut-être.</p> + +<p>LE MARQUIS.—Ce n'est vrai que de celles qui ne +savent qu'à moitié. Mais il n'est point de secret pour +vous; et connaître le fond de la passion, c'est s'en +garantir. Ah! c'est dommage!</p> + +<p>LA COMTESSE.—Pour qui?</p> + +<p>LE MARQUIS.—Pour... mettons pour le chevalier qui +vous aime, et qui ne vous le dira jamais. Il sait trop +bien qu'on n'aime point les philosophes; on les admire.</p> + +<p>LA COMTESSE.—L'admiration n'est-elle point une +forme déguisée de l'amour?</p> + +<p>LE MARQUIS.—Pas plus que parler amour n'est une +façon de le ressentir. À ce compte, vous m'aimeriez +infiniment. Vous voyez bien!</p> + +<p>LA COMTESSE.—Je vois que vous voulez me faire dire +que je vous aime!</p> + +<p>LE MARQUIS.—Vous pourriez le dire; car vous +aimez à badiner. Mais ce serait pour faire une étude +sur la fatuité des hommes en ma pauvre personne.</p> + +<p>LA COMTESSE.—Lisette, ce marquis est un sot. Quand +je songe que j'étais sur le point de lui dire que je l'aimais, +et peut-être de le croire! Il est très borné, avec +toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce pauvre +chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est +timide. Si on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, +il ne faudrait pas le décourager en l'éblouissant...»</p> + +<p>Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, +en saisir les éléments, démêler les parties dont il +se compose, et de ces légers mouvements du coeur, +de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs et de +leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties +couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux +yeux des personnages, et surtout aux leurs.</p> + +<p>Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il +soit capable de faire ce travail menu et délicat d'analyse. +À vrai dire, il n'y en a qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, +ne se connaissent bien qu'en amour. Il ressemble +aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est +tout simplement d'avoir introduit l'amour dans la +comédie française; et cette petite découverte était une +très grande nouveauté,</p> + +<p>Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux +il y avait eu des amoureux sur notre théâtre comique; +seulement il n'y avait pas eu de peintures de +l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les +comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. +L'auteur comique nous présentait une Angélique qui +était amoureuse de Valère, et un Valère qui était le +soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était chose +acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des +débats; et ce qui s'opposait à cette passion, et comment +elle finissait par triompher des obstacles, là était la +matière de la comédie. Il semblait que l'amour fût un +fait tout simple, qu'on ne décompose point, irréductible +à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est +pas. On nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront +toujours. Il n'y a pas à y revenir, et nous ne nous en +occuperons plus. La comédie part de là, et elle porte +sur autre chose.»—C'est pour cela que vous voyez +tant de titres de comédies qui annoncent des analyses +de caractère: <i>Avare, Imposteur, Glorieux, Grondeur</i>; et +que vous ne voyez pas une comédie qui s'intitule +l'<i>Amoureux</i>; car l'<i>Homme à bonnes fortunes</i>, je n'ai pas +besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, +on s'aperçoit bien que chez nos comiques l'amour est +même à peine un <i>ressort</i>; il est une manière de signalement: +il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux +des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme +il est entendu, au théâtre, que c'est les amoureux qui +ont raison, à condition qu'ils soient aimés, l'auteur +nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et +Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je +vais me moquer. Quant à eux, je ne m'en occuperai +qu'au dénouement; et c'est bien naturel, puisqu'il n'y +a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez l'importance +qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, +et jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement +les choses. A peine pourrez-vous citer comme +sortant de cette règle le <i>Dépit amoureux</i>, qui n'est +qu'une comédie d'intrigue, et le <i>Misanthrope</i>, qui est +en partie une étude sur une manière comique d'aimer, +et en grande partie autre chose. Un ouvrage portant +sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru +moins du domaine de la comédie que du roman.</p> + +<p>Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, +qui ne pût servir que d'un point de départ. Il a vu +qu'il était composé de beaucoup d'éléments divers, +qu'il avait ses raisons d'être, et ses développements, +et ses marches et contre-marches, son <i>mouvement</i> par +conséquent; et, par suite, qu'il pouvait <i>contenir sa +comédie en lui-même</i>, sans avoir besoin, pour entrer +dans une comédie, d'avoir des obstacles extérieurs +à lui.</p> + +<p>Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout +parce qu'il avait une admirable psychologie féminine, +j'entends une psychologie de la femme comme +il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est +quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. +Par exemple, c'était, c'est peut-être encore une banalité +que d'estimer que les femmes sont fausses. Marivaux +sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai +que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en +tiennent à leurs paroles. À ce compte, on peut, en +effet, les accuser quelquefois d'artifice. Mais c'est une +injustice véritable. Comment un être qui est tout de +sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne +peut que mentir. Précisément parce qu'il a conscience +que la vivacité de ses sentiments et son incapacité de +réflexion livre à tout venant ses secrets, il essaye +peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce n'est que +la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper +autrement.—Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: +la vérité sort et éclate de tous ses gestes, de tous +ses airs, de tous ses regards, de toutes ses attitudes, +et se précipite de tout son être. Ce qu'il pense, il vous +l'apprend toujours «par une impatience, par une froideur, +par une imprudence, par une distraction, en +baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa +place, en y restant; enfin c'est de la jalousie, du calme, +de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence +de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni +tendre, ni délicate, ni fâchée, ni bien aise; elle est tout +cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la +quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. Morbleu! +nos tendresses les plus babillardes approchent-elles +de l'amour qui perce à travers son silence<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> <i>Surprises de l'amour</i>, I, 2.</blockquote> + +<p>Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des +sentiments qu'elles éprouvent et de ceux qu'elles +inspirent, il avait tout un théâtre tout nouveau dans +la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, +et que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait +fait le drame, et précisément Marivaux est un Racine +à mi-chemin, un Racine qui ne pousse pas le conflit des +passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences funestes, +et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine +qui n'écrit que le second acte d'<i>Andromaque</i>.</p> + +<p>On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», +que l'amour en ses commencements incertains +et indécis, et qui s'ignore encore. C'est que c'est là, et +non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour. L'amour +déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui +il s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout +seul. Car de deux choses l'une: ou il est malheureux, et +c'est un drame qui commence, ou il est heureux, et il n'y +a rien à en tirer du tout. L'amour commençant, au contraire, +peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant +que le spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe +d'objet; parce qu'il hésite, recule, louvoie, se prend +aux pièges des précautions dont il se défend; par tout +ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte, +de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui +finit par être confondu, de mille autres choses, et là +est le drame gai et divertissant de l'amour.—Dans +une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le +fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent +clairement qu'ils aiment, <i>qui est celui du +dénouement</i>, et, au contraire des autres, c'est par la +déclaration d'amour que ce genre de drame doit finir. +—Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies +de Marivaux.—On conçoit combien cette manière +d'entendre la comédie rend le travail de l'auteur difficile. +Il doit suivre avec sûreté le travail insaisissable +d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et +le rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux +personnages. Il doit étudier des passions si indécises +encore que ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en rendre +compte ne s'en doutent point, et que le spectateur +qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement +et les suivre sans peine. Il doit mettre le public +dans la confidence, sans y mettre aucun des acteurs; +et dans la confidence, non d'un fait, facile à faire connaître +une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives +d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a +de la gageure dans cette conception de l'art et le désir +malicieux, la prétention piquante de vouloir être +compris sans presque rien dire. Marivaux a de la +femme jusqu'à la coquetterie.</p> + +<p>Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est +que, d'abord, cette science si sûre qu'il faut avoir, en +pareil dessein, de la complexion, pour ainsi dire, et de +la nature intime de l'amour, il l'a pleinement. Personne, +depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour +seulement, n'a su démêler si finement ce qui +entre dans la composition d'un sentiment ou d'une passion. +De quoi l'amour est fait, dans telle circonstance +ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui +l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, +c'est ce qu'il voit et montre ensuite.—Ici, il est fait de +dépit amoureux (<i>Surprises</i>): que deux personnes qui +ont juré de ne plus aimer se rencontrent et se confient +leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles +en arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: +«Comme celui-ci sait me comprendre!»—Là il est fait +d'impatience de ce qu'on possède et du désir de ce +qu'on vous défend (<i>Double inconstance</i>).—Ailleurs +il est fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me +soupçonne d'aimer! J'ai bonne opinion de cet homme! +Quelle insolence! écartons cette idée...» Il ne faut pas +l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est s'en +préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (<i>Jeu de l'amour et +du hasard</i>).—Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être +aimé, de bonté, de douceur, d'esprit de contradiction +aussi, quand tout le monde vous répète que l'objet de +votre amour en est indigne, et qu'à force de se dire: +«C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: +«Serait-ce si fou?» (<i>Fausses confidences</i>.)—Tout cela +avec une science des nuances, une connaissance de +nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme +Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend +et nous inquiète un peu.—La <i>Double inconstance</i> +est un ouvrage un peu languissant; mais c'est plaisir +comme Marivaux a bien marqué chaque inconstance, +celle de l'homme et celle de la femme, de son trait véritable +et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans +oublier ses premières amours. On sent que le présent +n'efface qu'à moitié le passé, que le désir ne fait qu'un +peu tort à la gratitude. Au fond il les aime toutes deux, +la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, +comme il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif +au moins, sinon de fait, qui est dans l'homme, est +indiqué, avec mesure du reste, d'une manière très heureuse.—Silvia, +au contraire, dès qu'elle aime ailleurs, +n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est +ruiné absolument par le nouveau. Elle n'est plus retenue +même par un regret; elle ne se sent plus attachée +que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.</p> + +<p>Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, +qui sait? bien superficiel peut-être. Dans ces analyses +de l'amour qui s'ignore, ne serait-ce point l'amour vrai +que l'auteur oublie, et à force de nous montrer de quels +éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et +autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point +fait précisément de tout ce qui n'est pas lui?—Il y a du +vrai dans cette objection; mais il y a aussi beaucoup à +dire. Et d'abord nous sommes ici dans la comédie. +L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette +et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. +L'amour-goût, pour parler comme Stendhal, qui, fortifié +par l'accoutumance, l'estime, les bons rapports, peut +aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, est +essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il +est dans les conditions moyennes de l'existence. Et lui +seul peut servir à la comédie de l'amour; lui seul est +piquant, tandis que l'autre, force simple, est redoutable +comme les armées qui marchent en bataille, ainsi +qu'il est dit aux Livres saints.—Lui seul, par le conflit +et le va-et-vient des sentiments dont il se mêle, ou dont +il naît, ou qu'il fait naître, car tout cela s'entrelace, et +est plaisant pour cette raison même, forme un petit +drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit +drame divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, +«après beaucoup de mystère», comme +dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.</p> + +<p>Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment +profond est parce qu'il est, et qu'à le décomposer, on +risque tout simplement de passer à côté; il est vrai +aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce +sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait +une dame, qu'a connue Chamfort à celui qui lui +plaisait.—Arrêtez, répondit le galant; si vous le savez, +je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de +la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans +doute, le grand amour romanesque est aveugle, et je +n'aime point follement, si j'ai des yeux, même pour +voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour +soi-même qu'être aimé pour ses qualités, au moins +est-ce être aimé pour quelque chose qui nous touche +d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, s'il +n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. +L'amour, né peut-être du ressentiment contre quelqu'un +qui ne vous vaut pas, est tout au moins une préférence. +Ainsi de suite; et de tels sentiments on peut +encore s'accommoder.»—Eh! oui! et c'est de ce +train que vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce +petit manège de l'amour susceptible d'analyse parce +qu'il n'est pas absolument pur, et de degré et de gradation +parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.</p> + +<p>Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld +a dit que «s'il existe un amour pur et exempt +du mélange des autres passions, c'est celui qui est +caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» +Eh bien, c'est cet amour qui s'ignore, précisément, +que peint Marivaux, ou, du moins, c'est par lui +qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces autres +passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, +dont il a besoin pour se connaître et en quelque +sorte pour revêtir un corps; mais c'est encore de +l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps caché au +fond du coeur.—C'est pour cela que cette comédie +de l'amour est divertissante et touchante. Elle est divertissante +parce que c'est un malin plaisir, un des +plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans les sentiments +des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir +mieux qu'eux ce qu'ils vont faire; elle est touchante +parce que cet amour qui s'ignore longtemps c'est +bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à l'amour +bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance +à se connaître ou à se faire entendre, que +quand il se heurte à un obstacle extérieur: on voudrait +l'aider à naître. Et quand ces autres passions, dépit, +amour-propre, capables de le faire éclater, commencent +à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont +faire; on les donnerait aux personnages pour les exciter +un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas t'apercevoir +que tu aimes!»</p> + +<p>Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, +parce que l'auteur y a répandu une exquise bonté. +C'est notre Térence, un Térence un peu attifé. Ses +personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien +de plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, +parce qu'elle y prend très vite l'air fade de la sensiblerie. +Marivaux se sauve du danger parce que ses +bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à Arlequin. +«Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera +malheureux s'il ne l'épouse pas.—A la vérité, il sera +d'abord un peu triste; mais il aura fait le devoir d'un +brave homme, et cela console; au lieu que s'il l'épouse, +il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui +qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»—Voilà +leur manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond +du coeur.</p> + +<p>Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie +de Marivaux, et cette bonté qu'il mêle à toute sa +finesse, c'est dans le <i>Legs</i>. Le <i>Legs</i> est une étude +d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un +peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. +Rien de mieux vu; les hommes de ce genre ont très +souvent beaucoup de succès, des succès sérieux et +durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est +un de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien +démêlés; on met son amour-propre, et Dieu sait à quel +degré d'entêtement va l'amour-propre chez une femme, +à apprivoiser un ours; c'est une belle victoire,—Ensuite +c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité, +et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais +il fallait plus que la finesse féminine, il fallait de la +bonté pour s'en apercevoir.</p> + +<p>Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est +quelque chose de tout nouveau, d'inattendu, de parfaitement +original, et de très profond sous les apparences +d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse +de l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie +des terres nouvelles. Il a tracé des chemins. Ce +sont petits chemins, je le sais bien, «il connaît tous +les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»; +Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là +où personne n'est allé, il n'y a pas même de sentiers.»</p> + +<p>La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques +est bien intéressante à suivre de près. Il n'y a +chez lui aucun art de «composition», j'entends de +composition factice, il n'y a pas l'ombre de «métier». +Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite +à ce qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas +composé de faits matériels qu'il faudrait distribuer +en un certain ordre pour en faire une suite enchaînée +et logique aboutissant à une conclusion contenue dans +les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant +d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance +extérieure qui les suscite ou les pousse.—En pareil +cas l'art de la composition se confond avec l'art même +de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre +marche que le progrès même des sentiments. L'intrigue +n'est point nécessaire là où le mouvement dramatique +est intime en quelque sorte et vient de l'évolution +même des mouvements du coeur. L'intrigue est +la part d'invention proprement dite que l'auteur apporte +dans le drame. A qui voit parfaitement la succession +des sentiments dans les âmes, inventer n'est +point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout +naturellement son invention à trouver une <i>situation</i>, +et, la situation trouvée, laissera ses personnages +aller tout seuls. Ce sera même une tendance commune +à tous les grands psychologues au théâtre de +réduire l'intrigue à rien. Racine glisse, d'un penchant +naturel, à <i>Bérénice</i>; et quand il a trouvé ce +chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on +lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: +«Précisément! J'ai l'invention par excellence. L'invention +<i>consiste à créer quelque chose de rien</i>.»</p> + +<p>A la vérité, dans un grand drame, une situation et +l'évolution naturelle des sentiments qu'elle a mis en +présence ne suffit pas. Les sentiments, d'eux-mêmes, +ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps +pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il +ne soit pas nécessaire que quelques circonstances +habilement ménagées les renouvellent, les pressent, et +les fassent comme tourner pour présenter leurs divers +aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours +pleurer et mourir, il faut que Thésée soit cru +mort, puis que Thésée revienne, puis que les amours +d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue, +que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à +disposer. D'un psychologue pur psychologue, comme +Marivaux, on peut donc dire et qu'il n'a pas besoin +d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement +dit, il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue +où l'intrigue lui est inutile, et il ne pourra aborder les +oeuvres de longue haleine où le secours de l'intrigue +lui serait indispensable.</p> + +<p>C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre +sont de petites pièces qui sont des drames en raccourci. +Du drame ils ont l'essence, qui est la vie +morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée +du mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, +parce qu'ils n'ont pas l'invention des incidents, des +incidents chose vile en soi, simples machines, mais +machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant +accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son +tour, fait son chemin, marque son trait, et complète +la peinture du caractère.</p> + +<p>De là le seul défaut sérieux des petits drames de +Marivaux: ils ont une certaine uniformité, et ils sont +un peu prévus. Ils ne nous trompent point; nous savons +un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le +théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu +qui n'est qu'un caprice de l'auteur; mais l'inattendu +naturel, l'inattendu dont on se dit après coup +qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet inattendu-là, +c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas +le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves +de renseignements psychologiques et être habile à +les dissimuler, c'est la science ménagée par l'art.</p> + +<p>Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, +et qu'on ne peut qualifier ainsi que quand on songe +aux grands maîtres du théâtre), qu'une certaine indigence +de fond se marque dans le raffinement même de +ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements +de passion si impalpables, des lueurs +d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si délicieusement +indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour +être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne +volonté à se comprendre si tard; c'est peut-être avec +complaisance qu'ils passent si lentement du crépuscule +de l'inconscient à la lumière de la conscience. On +est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils +aiment ou qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous +pas un peu depuis quelque temps?»</p> + +<p>Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi +n'est-ce point pour le profit de l'auteur, mais pour notre +plaisir, et point pour votre amusement, mais pour le +nôtre, que nous ne nous pressions point d'aboutir, et +n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que +de ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et +le chatouillement que des raffinés plus vulgaires que +nous éprouvent à ne pas dire tout de suite qu'ils aiment, +nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, +et à ne pas trop le sentir.»</p> + +<p>Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et +légères, et il n'y eut jamais hommes aussi habiles +qu'eux à manier leur coeur comme un instrument de +musique très délicat, très susceptible et infiniment +compliqué.</p> + +<h4>IV</h4> + + +<p>Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La +Rochefoucauld et ami de Mme de La Fayette, et qui, du +reste, eût causé finement avec Joubert ou avec Henri +Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.—Il en tient, +certes, et il a des parties de La Motte, et des parties +de Crébillon fils; mais son pays d'origine est ailleurs. +Il est psychologue en un temps où la psychologie est +infiniment courte et pauvre. Il est fin et délié en un +temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le +monde a vu un peu gros en toute chose. Malgré son +Jacob, il a la connaissance, le sentiment et le goût de +l'amour très délicat, très pur, très timide et un peu +inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à +l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.—Il +est un de ces hommes du XVIIe siècle que le +XIXe siècle comprend et prend plaisir à comprendre. +Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi +pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement +pour que son mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit +tout son mérite. En l'un ou en l'autre, il eût été +plus goûté, et même il fût devenu plus digne de l'être. +Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités +de sensiblerie ou de libertinage n'eussent point +trouvé place. Il eût, au théâtre, fait ce qu'il a fait, mis +l'amour dans la comédie, ce qui avait à peine été essayé +jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine +ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.—Tel qu'il +est, il n'est pas grand, mais il est considérable, parce +qu'il a inventé quelque chose dont on ne s'était point +avisé, et qu'il est assez difficile même d'imiter. Il est +le plus original de nos auteurs comiques depuis +Molière jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il +fait beaucoup songer à Racine, à un Racine qui aurait +passé par l'école de Fontenelle. Il a beaucoup bavardé, +un peu coqueté, et dit deux ou trois choses +exquises, qui, quand on y regarde d'un peu près, se +trouvent être des choses profondes.—La conversation +des femmes a de ces surprises; et c'est pour cela +que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, +de cette coquette, de cette caillette, de cette petite +baronne de Marivaux, qui en savait bien long sur certaines +choses, sans en avoir l'air.</p> + +<br> +<h3>MONTESQUIEU</h3> +<br> + + +<p>La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu +ont un caractère commun: elles sont comme fragmentaires. +On y voit un côté du grand publiciste, puis +un autre, et il semble que cet autre n'a aucun rapport +avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; +et si je fais de même, comme je ferai certainement, +peut-être ne sera-ce qu'à moitié de la mienne. +C'est que Montesquieu lui-même, sans être précisément +ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a +comme un caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion +plusieurs hommes, qui ne font pas société très +étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, qui se +rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné +la peine, ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est +complexe sans être enchaîné. Il est partout; et la continuité, +l'embrassement, la vaste étreinte lui manquent +pour être, ou pour paraître, universel.</p> + +<p>Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un +homme du notre, un homme des temps à venir, un +conservateur, un aristocrate, un démocrate, un philosophe +naturaliste, un philosophe rationaliste, autre +chose encore; et tout cela non point confus et fumeux, +comme chez d'autres, admirablement clair et lumineux +au contraire, mais à l'état d'étoiles brillantes, +point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, +seulement qui nous guide. C'est un monde immense +et brillant où manque une loi de gravitation.</p> + +<p>Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, +avoir plus de génie qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être +difficile; ou plutôt faire entrer ces diverses conceptions +dans un système plus étroit que chacune d'elles, ce qui +serait le trahir.—Peut-être ce qu'il y a de mieux à faire +est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, +quitte ensuite à indiquer, à nos risques, non +point la pensée qui nous semblera envelopper toutes +ses pensées—il n'y en a point d'assez vaste, et s'il y +en avait une, il l'aurait eue,—mais les tendances plus +accusées parmi ses tendances; les idées qui, chez un +homme qui les a eues toutes, ont au moins pour elles +qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, sans +être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, +semble du moins celle où il préférerait vivre si elle +devenait une réalité.</p> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>MONTESQUIEU JEUNE</h4> + +<p>Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son +temps, d'un temps très spirituel, très curieux; très intelligent, +très frivole, et qui semble, dans tous les sens +de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus d'assiette. +C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. Il +ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui +étaient religion, morale, et patriotisme sous forme de +dévouement à une royauté patriote; qui étaient encore, +à un moindre degré, enthousiasme littéraire, amour du +beau, conscience d'artistes. Il a perdu une certitude, +et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même +celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il +y eu aura une un jour, certitude sous forme d'espérance +qui sera celle du XVIIIe siècle, et au delà.—En attendant, +ou plutôt sans rien attendre, il s'amuse de lui-même, +se décrit dans de jolis romans satiriques, dans des comédies +sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans +s'en inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités +scientifiques. Avec cela, frondeur, parce qu'il est frivole, +et très irrespectueux des autres, comme de lui-même; +se moquant de l'antiquité autant au moins que +du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, +l'antiquité étant une des religions du siècle qui le précède; +mettant en question l'art lui-même, et très dédaigneux +de la poésie, comme de tout ce dont il a perdu +le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et +un peu impertinent.</p> + +<p>Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce +temps-là, el il lui en restera toujours quelque chose +(comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient pas tout +entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait +un Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. +Il n'a ni conviction forte, ni sensibilité profonde. Il +est homme du monde aimable, et même charmant, «la +galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain; +mais sans attachement durable ni profonde +émotion; «Je me suis attaché dans ma jeunesse à +des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai +cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>». +Il a l'âme la moins religieuse qui soit. Les athées +sont plus religieux que lui; car l'athéisme est souvent +haine de Dieu, et la haine est une forme de la crainte, +un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation +à l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas +à Dieu. Il n'en parlera guère qu'une fois dans sa vie, +et en pur rationaliste, non comme d'un être, mais +comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent +aucunement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Cf. Usbeck dans les <i>Lettres Persanes</i> (Lettre vi). «Dans le +nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit +par l'amour même.» (L'ensemble des <i>Persanes</i> donne l'idée que +c'est dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint +lui-même, et l'on s'accorde à l'y reconnaître.)</blockquote> + +<p>Il n'est pas chrétien. Les <i>Persanes</i> sont avant tout +un pamphlet contre le christianisme, non plus à la Fontenelle, +indirect et voilé, mais acéré et rude, à la Voltaire: +«Il y a un autre magicien plus fort... c'est +le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; +que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le +vin qu'on boit n'est pas du vin; et mille autres choses +de cette espèce.» Voilà le ton général des <i>Lettres</i> qui +touchent aux choses de religion, et elles sont nombreuses. +Plus tard le ton sera tout différent, mais non +la pensée. En cela, comme en toutes choses, remarquons-le +bien tout d'abord, des <i>Persanes</i> aux <i>Lois</i>, +Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas changé +d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant +au ton grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le +christianisme, il pourra le considérer comme une force +sociale, et non plus comme un objet de railleries; +mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et +moins encore le sentiment.</p> + +<p>Il est de son temps encore par l'inintelligence du +grand art. Il méprise les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, +pêle-mêle, surtout les lyriques<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, ne faisant +grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres des passions» +parce que nos poètes dramatiques sont surtout +des moralistes et des orateurs.—Les quatre plus grands +poètes sont pour lui Platon, Malebranche, Montaigne et +Shaftesbury, opinion où il y a du vrai, et beaucoup +d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les plus +grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les +créateurs et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des +mépris pour «l'harmonieuse extravagance» des lyriques, +pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle les +romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui +du coeur», pour tous ces hommes dont «le métier est +de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la +raison sous les agréments». On sent là l'homme de +raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. +Quoi qu'il en soit de Montaigne et de Shaftesbury, et +même de Racine, ce maître des idées n'a pas aimé les +«maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu de +sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en +vivent et qui les peignent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, lettre CXXXVII.</blockquote> + +<p>Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de +ce peu de goût de Montesquieu pour les choses d'art. +Le paradoxe de Rousseau sur les effets funestes des arts +et des lettres parmi les hommes, il l'a fait d'avance, et, +d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui +montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. +Elle est d'un économiste, et non pas d'un artiste. A +quoi bon ces découvertes, demande <i>Rhédi</i>, dont les +suites salutaires ont toujours leur compensation, et au +delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles +versent sur l'humanité?—<i>Usbeck</i> va-t-il répondre par +les arguments de Goethe: Qu'importe? plus de vérité, +plus de lumière, plus d'horizon, plus d'espace; épuisons +toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée de +l'homme?—Non, mais par les arguments du <i>Mondain</i> +et par «<i>l'homme à quatre pattes</i>» de Voltaire: Les arts +engendrent le luxe, qui alimente le travail des hommes. +La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, et +voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. +Cela ne vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples +barbares «où un singe pourrait vivre avec honneur, +passerait tout comme un autre, et serait même distingué +par sa gentillesse?»—Il est possible; mais de +l'art pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas +un mot dans les raisonnements d'Usbeck.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, lettre CVI.</blockquote> + +<p>De son temps, il en est encore par un certain souci +de choses scientifiques, et, comme disait Fontenelle, +de <i>philosophie expérimentale</i>. «Le philosophe épuise +sa vie à étudier les hommes...», disait La Bruyère. Le +philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un insecte. +Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le +tienne pour inférieur à l'autre. J'indique le nouveau +sens du mot, et, du même coup, le nouveau tour des +idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use +du microscope, et fait des rapports à l'Académie de +Bordeaux sur ses études d'histoire naturelle. Est-il en +route, lui aussi, pour l'Académie des sciences? Non. +Il est seulement de sa génération, et c'est un point à +ne pas oublier que le premier des grands <i>philosophes</i> +du XVIIIe siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, +la marque encyclopédique, la curiosité des choses +de sciences, l'idée plus ou moins arrêtée que là est la +clef d'un monde nouveau.</p> + +<p>Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout +dans la manière dont il observe les hommes, et dont il +les peint. Ces <i>Lettres Persanes</i> sont significatives. Voltaire +a raison, cela est «facile à faire», j'entends +pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, +dont nous reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait +que beaucoup d'esprit. Elles sont d'une frivolité charmante. +En voulez-vous une preuve qui saute aux yeux? +Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on, +de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très +sérieux, très convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, +mais grand philosophe, donnant le dernier mot de la +misère humaine et encore d'une sensibilité déchirante, +et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La +Bruyère un Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les +<i>Lettres Persanes</i>.</p> + +<p>Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure +cavalière, un sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, +un geste rapide qui trace toute une silhouette. De petits +chefs-d'oeuvre de style sec, net et cassant, infiniment +difficile à attraper, du moins à un pareil degré +d'aisance. Mais comme observations, des observations +de journaliste. Que voyons-nous passer dans ces pages +si vives? Un nouvelliste, un inventeur de pierre philosophale, +une coquette, un pédant, un petit-maître, un +directeur...—C'est quelque chose!—Eh! non! pas +même cela, le front plissé d'un nouvelliste, l'effarement +d'un inventeur, l'attifement d'une coquette, le geste +fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur. Ce +sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien +saisies au vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, +«des choses qui sont de tous les temps et de tous +les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que ce qu'il +voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver +le fond commun, la nature humaine permanente, et +pour nous la montrer dans une vive lumière. Montesquieu +se tient au dehors. Un geste caractéristique ne +lui échappe point; l'homme lui échappe.</p> + +<p>Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été +pédant; mais enfin sur l'homme, révélé par une époque +aussi singulière que la Régence, il me semble bien qu'il +y avait quelque chose de plus intime à surprendre et +à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, +faible moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais +ne voyant bien que les choses du moment, <i>actualiste</i>, et +incapable de soutenir l'observation au jour le jour de +la science pleine et solide de l'homme éternel. Une +partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme +tiendra à cela.</p> + +<p>Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années +de jeunesse, est homme de sa date par d'autres penchants, +que je ne relève que parce qu'il lui en restera +toujours quelque chose. Il a du libertinage dans l'imagination +et de la préciosité dans le style. Nous sommes au +temps des salons littéraires et scientifiques.» Faites +bien attention à l'époque de Catulle, disait méchamment +Mérimée à une de ses correspondantes. C'est l'époque +où les femmes ont commencé à faire faire des bêtises +aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est +l'époque où les salons commencent à faire dire des +sottises aux écrivains. Tout homme de lettres a dans +son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au moins +un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui +se piquent de lettres est chez les auteurs une forme du +désir d'être aimé, parce qu'ils sentent que chez les +femmes l'admiration littéraire est une forme vague de +l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène +à être libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le +tout ensemble. Au temps de Fontenelle et de Montesquieu, +elle les poussait à un libertinage précieux, à un +mélange de mignardise et de grossièreté, à une gauloiserie +coquette, qui tient du courtisan et aussi de la +courtisane, et qui est la pire des gauloiseries et des +coquetteries.</p> + +<p>Même avant le <i>Temple de Gnide</i>, Montesquieu donne +un peu dans ce travers. Il y donne plus que Fontenelle. +Dans la <i>Pluralité des Mondes</i> il n'y avait qu'une marquise; +dans les <i>Persanes</i>, il paraît que ce n'est pas trop +de tout un sérail. Dans les <i>Mondes</i> on voyait un savant +s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le +sable d'un parc où il ne devrait y avoir que chiffres +entrelacés sur l'écorce des arbres. Dans les <i>Persanes</i>, +nous aurons des histoires de harem et les mémoires +d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait +dire. Toute une lettre (la CXLIe), voluptueuse de +sang froid, avec ses grâces maniérées, semble être +écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est que c'est +un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.</p> + +<p>Je ne sais quel air de corruption élégante commence +à se répandre dès les premières années de ce siècle. +Nous verrons pire, mais non point différent. La marque +du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et +raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui +n'a point le rire large et franc, mais le sourire oblique, +qui ne brave pas le scandale, qui le sollicite, et qui fait +qu'on estime Rabelais, et qu'on le regrette.</p> + +<p>Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des +hommes que Montesquieu, déjà très complexe, portait +en lui, et promenait dans le monde. A la vérité, en 1721, +il faisait surtout les honneurs de celui-là.</p> + + + + +<h4>II</h4> + +<h4>MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ</h4> + + +<p>Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un +homme extraordinaire pour cette date, un homme qui +n'était point du tout de son temps, et qui semblait +appartenir à l'époque précédente, un adorateur de l'antiquité. +«Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine de +la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... +cette antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un +coup nous voilà bien loin de Fontenelle. Montesquieu +dépasse la Régence. Sous le sceptique aimable et léger, +curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, +de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y +a un homme qui est attiré vers quelque chose de solide +et de grave. Du mépris que les hommes de son temps +affectent pour tout ce qui est antique, christianisme et +civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui +que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la +mode.</p> + +<p>Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu +dans l'antiquité, ce n'est pas précisément ce que +l'antiquité a de plus grand; ce n'est pas l'art antique. +A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il? +Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», +ce n'est pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, +c'est ce qu'elle a d'imposant. Il aime le grand, lui, +homme de 1720, contemporain de Le Sage et de Massillon, +marque singulière d'une forte originalité, qui le +sauvera. Il aime l'histoire grecque et surtout l'histoire +romaine. Il aime Tite-Live et Tacite. Le développement +d'un grand peuple, fort par ses vertus, sa +patience et son courage, les grands consuls, les durs +tribuns, les censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un +peu loin, semble un seul homme, une seule pensée traversant +les âges, toute pleine d'une force inébranlable +et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le sens +et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur +une grande force, l'empire romain établi sur la vertu +romaine, le Capitole éclatant rivé à son rocher indéracinable, +cela plaît à ce méridional, à ce gallo-romain, +à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et +des Girondins.</p> + +<p>Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point +fausse, mêlée seulement d'un peu de convention, et +vraie d'une vérité dramatique et oratoire, une antiquité +faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse de Tite-Live, +et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et +des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des +lettrés un idéal excellent et précieux de vertu austère, +de simplicité hautaine, de frugalité un peu fastueuse, +d'énergie et de constance infatigable; qui, par l'image +répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement +en vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière +de religion. Les Français ont été très sensibles à cet +ascendant. Bossuet, si bien défendu par une autre +religion, a senti celle-là, assez pour la comprendre. Montesquieu +en est très pénétré, en un temps où on l'a +complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? +Il est, en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait +partie de notre patrimoine classique. Il est parmi nos +<i>sacra</i>. Notre XVIe siècle l'a mis en honneur, notre XVIIe +siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en +perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il +revivait avec une force singulière, avait son contrecoup, +et ridicule, et terrible aussi, sur les moeurs et sur +l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme une +superstition domestique, ce qui avait été un culte national +et devait devenir un fanatisme.</p> + + + + +<h4>III</h4> + +<h4>SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES</h4> + + +<p>Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui +ressemble à Montaigne, qui est curieux de moeurs singulières, +de coutumes locales, de relations de voyage, +et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec +passion, avec une grande application de réflexion aussi; +car si les <i>Persanes</i> en sont sorties, une partie de l'<i>Esprit +des Lois</i> y a sa source. Il est original par ce côté encore. +De son temps on est curieux de sciences, comme aussi +bien il l'est lui-même; on ne l'est point d'exotisme. Au +XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais surtout +pour courir à la recherche de manuscrits précieux +et de savants. Au XVIIe siècle, les Français voyagent +moins: la France est si grande, son influence est si +loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe siècle +on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes +de ce temps a été de croire que Paris pensait +pour le monde. L'idée de légiférer à Paris pour l'humanité +toute entière en devait sortir.</p> + +<p>Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes +manières qu'on avait de penser et de sentir au delà +des Pyrénées et des Alpes. Il a voyagé d'abord, et avec +soin, dans les livres. Chardin; <i>Lettres édifiantes et curieuses +des missions étrangères; Description des Indes occidentales</i> +de Thomas Gage; <i>Recueil des voyages qui ont +servi à l'établissement de la Compagnie des Indes</i>, etc., +voilà ses excursions de bibliothèque.—Il a poussé plus +loin. Il a voulu se donner le sens de l'étranger, non plus +la science par ouï-dire de ce qui se passe loin de nous, +mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors +de la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence +que la transplantation donne aux esprits vigoureux, +comme, du reste, elle râpe et use les esprits vulgaires. +Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la Hongrie, +l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, +attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant +avec les hommes les plus célèbres de toute l'Europe.</p> + +<p>Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, +de moraliste, d'économiste et d'homme d'État, où +le méditatif n'est nullement diverti par l'artiste, où la +réflexion n'est nullement interrompue par le spectacle +d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu +n'est pas artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit +ni, presque, dans le style. Son génie s'est agrandi ainsi, +et enrichi, je ne dirai pas fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, +Montesquieu fût resté enfermé dans sa vision, +haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son +esprit, resté plus étroit, eût probablement semblé plus +fort. C'est de la <i>Grandeur et décadence</i> que fût sorti +<i>l'Esprit des Lois</i>; et, son beau rêve antique, il l'eût ordonné +en un système. Le Montesquieu voyageur a contribué +à nous faire un Montesquieu plus instructif, de +plus de portée, de fonds plus riche; moins imposant +et moins maîtrisant.</p> + + + + +<h4>IV</h4> + +<h4>IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU</h4> + + +<p>En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en +Montesquieu par ce soin de chercher tant d'aspects +divers des choses, la force systématique s'affaiblissait +d'autant, et de même qu'il y a en Montesquieu plusieurs +hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées dominantes. +Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le +savons: ni idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, +ni très sensible à la beauté. C'est un philosophe. Mais +que de personnages encore il peut prendre, et que de +chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit +Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de +très bonne heure. Je vois dans les <i>Lettres Persanes</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a> +telle théorie sur les peuples protestants et les peuples +catholiques, qui est toute positive, tout appuyée sur de +simples faits, qui ne veut tenir compte que des réalités +palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants +ici, tant de célibataires là, terres labourées, terres en +friches, rendement des impôts. Le sociologue positif +apparaît.—Le voici encore, plus accusé (lettre CXXXI). +Une sorte de fatalisme scientifique semble s'emparer de +son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes +une première fois se présente à sa pensée: «Il semble +que la liberté soit faite pour le génie des peuples d'Europe, +et la servitude pour celui des peuples d'Asie. +Rappelez vous les Romains offrant la liberté à la Cappadoce, +et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»— +Soit; nous allons avoir un politique naturaliste comprenant +et expliquant les développements des nations, +les grands mouvements des peuples, les accroissements +et les décadences, les conquêtes, les soumissions, +par d'énormes et éternelles causes naturelles +pesant sur les hommes et les poussant sur la surface +de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande +marée; et cela, dans un autre genre, et comme en +contre-partie, sera aussi beau, si le génie s'en mêle, +que ce «<i>Discours</i>» immortel où nous voyions naguère +empires et peuples menés d'en haut, par une invisible +main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent +pas, vers une fin mystérieuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Lettre CXVII.</blockquote> + +<p>—Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur +fataliste. Rappelez-vous l'adorateur de l'antiquité, +l'homme qui admire chez le Romain deux forces personnelles, +individuelles, supposant et prouvant la liberté +humaine, haute raison et pure vertu, puissances +parlant d'elles-mêmes, ressorts sans appui, causes en +soi, qui façonnent et dressent un peuple, soumettent +et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui +s'appelle encore Montesquieu, un rationaliste, un +philosophe qui croit que la raison humaine est la +reine de cette terre, qu'un grand dessein est une +cause, qu'une grande intelligence a des effets dans +l'histoire, qu'une loi bien faite peut faire une époque. +—N'en doutez point, il le croit. C'est peut-être même +ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui apparaissaient +tout à l'heure comme les combinaisons de forces +naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant +comme des systèmes d'idées. Des principes +deviennent féconds: «L'amour de la liberté, la haine +des rois conserva longtemps la Grèce dans l'indépendance +et étendit au loin le gouvernement républicain<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.» +Une loi n'est pas un fait qui se répète, c'est +une idée juste. L'idée est au-dessus des faits. Elle est, +malgré eux et par elle-même. «La justice est éternelle +et ne dépend point des conventions humaines.» +Elle oblige les hommes de par soi, et ils doivent se +défendre de croire qu'elle résulte de leurs contrats. Si +elle en dépendait, ce serait une vérité terrible qu'il +faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. +«S'il y a un Dieu, il faut <i>nécessairement</i> qu'il soit +juste... il <i>n'est pas possible</i> que Dieu fasse jamais rien +d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il voit la justice il +tant <i>nécessairement</i> qu'il la suive...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, CXXXI.</blockquote> + +<p>Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme +rationnel qui s'impose à la pensée de Montesquieu et +qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous serions du +joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de +celui de l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, +l'idée de justice existe, et nous devrons l'aimer, faire +nos efforts pour ressembler à un être hypothétique +supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait nécessairement +juste»<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu +rationaliste pur, mettant la plus haute pensée +humaine (car il y en a une plus élevée, qui est la +charité; mais c'est un sentiment) au centre et au sommet +du monde, comme une force indépendante des +fois naturelles, créant puisqu'elle oblige, dominant +hommes et dieux, reine et guide de l'univers?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, LXXXIII.</blockquote> + +<p>Cela dans les <i>Lettres Persanes</i>, dans ce livre frivole +dont je disais un peu de mal tout à l'heure. C'est que +la fin n'en ressemble guère au commencement. A mesure +que le livre avance, le ton s'élève, les questions +graves sont touchées, l'<i>Esprit des lois</i> s'annonce. Origine +des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment +elle dégénère soit en république, soit en despotisme +(lettre CII); périls des gouvernements sans +pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre +CIII); ces grandes affaires sont indiquées d'un trait +rapide, mais qui frappe et fait réfléchir. L'observateur +mondain s'efface peu à peu devant le sociologue. Des +hommes divers qui composent Montesquieu, on voit +qu'il en est un qui écrira l'<i>Esprit des Lois.</i> Il ne serait +même pas impossible que tous y missent la main.</p> + + + + + +<h4>V</h4> + + +<h4>L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»</h4> + +<p>Et, en effet, il en a été ainsi. L'<i>Esprit des Lois</i> nous +montrera, agrandies, toutes les faces différentes de +l'esprit de Montesquieu. Ce grand livre est moins un +livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut le prendre +pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de +travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout +entière, avec ses grandes conceptions, ses petites curiosités, +ses lectures, son savoir, ses imaginations, ses +gaîtés, ses malices, sa diversité, ses contradictions.— +Imaginez un de nos contemporains, très souple d'esprit, +juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, +qui réunit des notes et écrit des articles pour la <i>Revue +des Deux-Mondes</i>, les <i>Annales de Jurisprudence</i>, le <i>Tour +du Monde</i> et la <i>Romania</i>; qui s'occupe de politique +spéculative, de science religieuse, de science juridique, +de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions +du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou +six volumes, sur des sujets très différents, qui n'ont +pour lien commun qu'un même esprit général. Montesquieu +a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il +a formé un livre unique auquel il a donné un seul titre.</p> + +<p>Ce livre s'appelle l'<i>Esprit des Lois</i>; il devrait s'appeler +tout simplement <i>Montesquieu</i>. Il est comme une vie, +il n'a pas de plan, mais seulement une direction générale; +il est comme un esprit, il n'a pas de système, mais +seulement une tendance constante; et tendance constante +et direction générale suffisent comme ligne centrale +d'un esprit bien fait et d'une vie bien faite. Dirai-je +que, comme une vie humaine, à la prendre à partir +de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton +ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, +les mots hautains qui sentent la force<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, les +généralisations ambitieuses; plus tard, les études de +détail, les investigations minutieuses: plus tard encore +certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté +dans beaucoup de science, de dessein général perdu, +oublié, ou moins passionnément poursuivi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> «Tout cède à mes principes.»—«J'ai posé les principes +et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»</blockquote> + +<p>Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu +que nous connaissons. D'abord, et disons-le +vite pour n'y pas revenir, le bel esprit de la Régence, +l'homme de la philosophie en madrigaux et des grands +sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais +reparaissant de temps à autre. S'il y a déjà de l'<i>Esprit +des Lois</i> dans les <i>Lettres Persanes</i>, il y a encore des +<i>Lettres Persanes</i> dans l'<i>Esprit des Lois</i>. Tel chapitre se +termine par une pointe galante, telle considération +sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique +aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs +d'un seul, servent encore à l'amusement de tous».— +L'homme du bel air n'a pas disparu.</p> + +<p>Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant +moins, le voyageur curieux, le grand collectionneur +d'anecdotes des deux mondes. Il est fureteur. Souvent +on désirerait qu'il ne quittât point une grande vérité +encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter +une particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de +polygamie à la côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de +rois Aribas dans ce livre composé de notes patiemment +accumulées. Montesquieu, si bien fait pour les grands +sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La +Bruyère. Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce +qui était la plus longue.</p> + +<p>Et voici venir le <i>Romain</i>, l'adorateur de l'antiquité +latine. Tout ce qui se rapporte au gouvernement républicain, +dans son livre, est tiré de l'étude qu'il a faite et +de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. Grandes +vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, +respect de la loi, un grand courage et un grand dessein; +lorsque l'un et l'autre faiblissent, décadence et décomposition, +substitution de la Monarchie à la République: +pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, +et voilà l'essence de toute république. La République +est: <i>soyez vertueux</i>. Il s'ingénie, pour ne désobliger personne, +à restreindre le sens de ce mot de <i>vertu</i>. Qu'on +ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu «<i>politique</i>», +c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de +la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, +en lisant Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; +et, en vérité, il a raison. L'auteur l'emploie à chaque +instant dans sa signification la plus étendue; et quand +même il ne le ferait point, l'amour de la patrie poussé +jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre +chose que la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose +toute.</p> + +<p>Montesquieu apporte donc comme un élément, au +moins, de sociologie moderne, l'idéal un peu convenu, +un peu <i>livresque</i>, de simplicité voulue, de pureté et d'innocence +dans les moeurs, qui lui est resté de son commerce +avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, +aussi avec les <i>Moeurs des Germains</i>, qu'il prend +un peu trop au sérieux, et dont, vraiment, il abuse. Son +fond d'optimisme, sa confiance dans les forces morales +de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de +Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. +Il a eu sur sa pensée, et sur la pensée de beaucoup +d'autres en son siècle, une grande influence.</p> + +<p>Et si l'érudit ancien a sa part dans l'<i>Esprit des Lois</i>, +l'observateur moderne a la sienne aussi. S'il prend +l'idée de l'essence de la République dans ses livres +latins, il prend l'idée de l'essence de la Monarchie dans +le spectacle qu'il a sous les yeux. L'<i>honneur</i> est pour lui +le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non +point le sentiment exalté de la dignité personnelle, ce +serait état d'esprit que les anciens ont connu et qui se +confond avec l'instinct du devoir; non point l'orgueil +féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par +une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; +mais l'aptitude à se contenter pour sa récompense +d'un titre «d'honneur» accordé par un souverain +généreux et noble en ses grâces, le désir d'être distingué +dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant +dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est +dans ce sens que Montesquieu emploie toujours ce mot +d'honneur toutes les fois qu'il en use en parlant monarchie. +C'est l'impression laissée en son esprit par le +siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les +<i>Persanes</i> il voyait surtout en France des sentiments +légers et délicats de valeur brillante et un peu étourdie, +des airs, du <i>paraître,</i> de la vanité. La vanité française +élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet <i>honneur</i> +dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie +tempérée. Il suppose un prince magnanime, une +noblesse qui ne rêve que cour, une bourgeoisie qui +n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut confesser +qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons +de se faire de la monarchie cette idée-là.</p> + +<p>Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons +en présence d'un autre homme, d'un savant qui +a médité sur la physiologie et qui se dit que la sociologie +pourrait bien n'être que l'histoire naturelle des +peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment +dans les <i>Persanes</i>; il arrive, dans les <i>Lois</i>, à en faire toute +une théorie. Les peuples sont des fourmilières à qui le +sol qu'elles habitent donne leur tempérament, leur +complexion, leur allure, leurs démarches, leurs lois; +car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent +de la nature des choses». Les climats font ici les fibres +plus molles, et là les nerfs plus solides. Ils donnent ici +la volonté, et là l'esprit de soumission. Ce n'est pas tel +homme qui est monarchiste, c'est telle région. Ce n'est +pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La +famille n'est pas la même dans les pays chauds et les +pays froids<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Là où le climat fait la femme nubile de +bonne heure, il la met dans un état de dépendance plus +grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est pas une +conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés. +Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, +voilà, avec la famille, la constitution, le gouvernement, +la législation, la cité, forcés de changer d'une +latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à la montagne<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Livre XVI, ch. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> XVI, 9.</blockquote> + +<p>Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère +commune, les hommes varient comme les végétaux +d'un point à un autre de cet univers. Forêts, un peu +plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes, +offrent aux yeux des aspects différents dont la raison +est dans le sol qui les alimente, l'air qui les secoue ou +qui les berce, le soleil qui les soutient ou qui les accable.</p> + +<p>—Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie +physiologique appliquée aux races humaines est +dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils comportent naturellement. +Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple comme +un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, +s'accroître, fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, +idées, préjugés, religions, arts, propres à l'essence de +cette race, se former lentement, éclore en une civilisation +particulière, décliner, s'effacer, disparaître...</p> + +<p>—Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le +chemin qu'il vient d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un +autre Montesquieu qui ne s'accommoderait pas de ce +système. Si l'histoire des peuples est fatale comme une +végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera intéressant +de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser +sur elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; +il faudra observer les lois selon lesquelles les peuples +se développent. Le mot même de législateur, si cette +théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu est +né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; +il aime à croire à la raison humaine modelant les peuples, +formulant des maximes de conduite qui sont des +morales, des principes de statique sociale qui sont +des constitutions, des axiomes de justice qui sont des +codes; et s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires +qui résultent de la nature des choses» et +s'il le croit, il ne croit pas moins que les lois sont des +rapports justes entre les idées.—Et par suite il arrivera, +conséquence assez piquante, que l'inventeur +même, en France, de la sociologie fataliste, sera le +plus déterminé et le plus minutieux des législateurs, +sera l'homme qui dira le plus souvent: «les législateurs +doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire +qu'ils eussent quelque chose à faire.</p> + +<p>—N'aperçoit-il point la contrariété?—Si vraiment +Montesquieu n'a point remarqué, je crois, à quel point +il était complexe, divers, fleuve où se jettent et se mêlent +les eaux les plus différentes; mais quand la variété +des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne +s'en point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici +montre, de ses différents sentiments, quel est enfin +celui qui l'emporte. Cette théorie des climats il ne la +pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison législative; +il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit; +mais il croit que le législateur peut et doit les combattre +(Livre XVI).—Loin que la loi soit la dernière conséquence +fatale du climat, elle est faite pour lutter contre +lui, bonne à proportion qu'elle lui est contraire. «Les +bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux +vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» +Il faut opposer les «<i>causes morales</i>» aux +«<i>causes physiques</i>» (XIV, 5), combattre la paresse, par +exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie fataliste des +pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie (XIV, 5); etc.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du +climat, que le législateur doit tempérer, les constitutions, +de plus loin, le sont aussi. Ce sera aux lois particulières +de tempérer les constitutions, comme c'était +aux constitutions de redresser les mauvaises influences +des climats. Là où la forme du gouvernement comportera +une certaine rapidité d'exécution, les lois devront +y mettre une certaine lenteur (V, 10). «Elles ne devraient +pas seulement favoriser la nature de chaque +constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient +résulter de cette même nature.»</p> + +<p>Et nous voilà aussi loin que possible du point où +nous étions tout à l'heure; nous voilà, non plus avec +un philosophe expérimental, un naturaliste politique; +mais avec une sorte de fabricateur souverain, un démiurge, +une sorte de mécanicien qui monte et démonte +les rouages des institutions humaines, non seulement +explique le jeu des ressorts, mais croit qu'on en peut +fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là plus de +liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue +ou d'un balancier, a le secret de l'équilibre, et croit +avoir la puissance de l'établir.</p> + +<p>C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très +divers, comme chez un homme qui a beaucoup d'intelligence +et peu de passions. Mais l'intelligence, à s'exercer, +devient une passion aussi, et si, souvent, il lui +suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire +du plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu +y cède avec ravissement. En présence des peuples il +est d'abord un spectateur attentif; puis un peintre, un +interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à +force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, +corriger, améliorer, guérir, qui croit que les +lumières peuvent être créatrices, que les idées, quand +elles sont si belles, doivent être fécondes;—et qui +peut-être ne se trompe pas.</p> + +<p>Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je +crois, mais seulement le dernier. N'oublions pas les +autres. Rappelons-nous bien qne Montesquieu, de par +son intelligence même, qui est infiniment souple et admirablement +pénétrante, entre partout et ne s'enferme +nulle part, et de par son tempérament qui est tranquille, +aurait bien de la peine à être systématique.—Car +un système est, selon les cas, une idée, une passion +ou une table des matières.—C'est une idée chez +ceux qui ne sont pas très capables d'en avoir deux, et +qui, en ayant conçu ou emprunté une, y accommodent +toutes les observations de détail qu'ils font sur les +routes.—C'est une passion chez ceux qui, incapables +de penser autre chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant +de leur tempérament font une idée, optimisme, +pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme +inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou +la réflexion leur présente.—C'est un simple <i>memento</i>, +une méthode de classement, pour les intelligences vulgaires +qui ont besoin d'un cadre à compartiments, d'un +casier commode à ranger leurs pensées et découvertes +dans un bon ordre et à les retrouver aisément.</p> + +<p>Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament +ni dans l'intelligence. Il est si peu homme à système +qu'il est capable d'en avoir plusieurs. Comme il a en lui +plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées générales +des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer +successivement à plusieurs points de vue très divers. +Ce serait faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, +chaque livre de l'<i>Esprit des lois</i> suggérant tout un +système historique ou politique qui ferait la fortune +intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de +croire que c'est supériorité.</p> + +<p>De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait +sortir? Rien autre chose qu'un livre de critique. Le +critique est précisément celui qui a une aptitude naturelle +à entrer successivement dans les idées et les états +d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa +marque propre. Et quand cette aptitude ne lui permet +que de bien saisir et traduire les idées des autres, il est +dans la hiérarchie intellectuelle, mais au plus bas +degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de comprendre +des idées et des systèmes différents et contraires +qui n'ont pas même été encore inventés, il est précisément +au sommet de l'intelligence humaine. Un génie +si puissant qu'il est inventeur, et si varié et pénétrant +dans divers sens qu'il est critique, voilà Montesquieu; +un livre de critique divinatrice, voilà l'<i>Esprit des lois</i>.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la +portée. Cet homme se place au centre de l'histoire, +puis, successivement, envisage toutes les façons dont +les hommes ont organisé leur association, et de chaque +institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le +germe mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir +grande, ou languir, ou durer sans accroissement, ou +s'élancer pour tomber vite, ou se transformer en son contraire +même. Il est tour à tour: monarchiste, pour savoir +que la monarchie se soutient par le sentiment de +l'<i>honneur</i> dans une classe privilégiée qui entoure le prince +et qu'elle tombe par l'avilissement de cette classe;— +aristocrate, pour comprendre qu'une aristocratie subsiste +par la <i>modération</i>, c'est-à-dire par la prudence et la +sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie +et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération +l'abandonne;—démocrate, pour sentir que +tout un peuple devant, dans ce cas, avoir la sagesse +d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut un prodige +(qui s'est vu du reste), la <i>vertu</i> même, pour gagner +une pareille gageure;—despotiste même (et pourquoi +non?) pour nous peindre le bonheur d'un peuple qui +a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un despotisme intelligent<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>; mais pour nous montrer aussi combien +un pareil état est instable et comme monstrueux, effet +d'un heureux hasard qui ne se renouvelle point.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Arsace et Isménie histoire orientale</i>.</blockquote> + +<p>Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est +si peu, pour nous faire voir non seulement l'esprit du +christianisme, mais jusqu'à ses transformations et son +évolution historique. Qu'un lecteur superficiel ouvre +ce livre à telle page, il y verra que le christianisme est +antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le +célibat, diminué la puissance paternelle, détaché les +citoyens de la patrie terrestre au profit d'une autre.» +Que le même lecteur regarde le livre suivant, il verra +(XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs citoyens, +les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables +de comprendre la patrie, étant les plus habitués +au renoncement à eux-mêmes. C'est que Montesquieu +ne borne point sa vue à un temps, et sait qu'une +religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne +peut subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer +que comme une secte, ne peut s'assurer qu'en +devenant un organe social; a par conséquent dans sa +maturité des démarches contraires à l'esprit de son +origine, jusqu'au jour où, perdant son influence sur +la cité, elle revient à son point de départ.</p> + +<p>C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque +tournent à la gloire de son sens critique. On trouve une +petite étude sur le Paraguay dans son chapitre sur les +institutions des Grecs<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Quel rapport, et que signifie +cet éloge de l'<i>État-couvent</i> établi par les Jésuites au +nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on +verra combien Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: +comme il a bien vu que Sparte était une sorte de +couvent, un ordre de moines guerriers, sans idée de la +liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à +la maison commune, à la grandeur et à la richesse de +l'Ordre; qu'il y a quelque chose de cet esprit dans toutes +les républiques antiques, et dans la Rome primitive +comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques de +l'ancien monde étaient des associations de religieux +ayant pour église la patrie, et faisant voeu pour elle +d'égalité, de frugalité, de pauvreté et de bonnes +moeurs<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la <i>vertu</i> +tenue pour principe des États républicains et cette autre +idée que l'État républicain convient aux pays limités +et concentrés; et toute cette admirable critique de la +constitution républicaine, écrite par un philosophe +solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu +de l'Europe monarchique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Livre IV, ch. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Cf. Livre V, ch. 6.</blockquote> + +<p>Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, +elle va si sûrement, au fond des organismes sociaux, +saisir le secret ressort qui dans telles conditions doit +produire tels effets, qu'elle peut devenir prophétique. +Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il +a vu que la Révolution française serait conquérante; +cela sans songer à la Révolution française; mais la +prophétie sort, sans qu'il y pense, de la théorie générale: +«Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres +d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de +la guerre civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut +se défier des paradoxes de Montesquieu. Le plus souvent +il est en dehors de la croyance commune parce +qu'il la dépasse. Continuons: «<i>Tout le monde, noble, +bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat</i>, et cet +Etat a de grands avantages sur les autres, qui n'ont +guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres +civiles <i>il se forme sauvent des grands hommes</i>, parce que, +dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, +chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans +les autres temps on est placé presque toujours tout de +travers<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Grandeur et Décadence</i>, XI.—<i>La Grandeur et Décadence</i> +est un chapitre détaché de l'<i>Esprit des Lois</i> et publié à l'avance.</blockquote> + +<p>Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les +suites nécessaires du passage d'une monarchie tempérée +à une monarchie militaire: «L'inconvénient n'est +pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré +à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se +précipite du gouvernement modéré au despotisme. La +plupart des peuples d'Europe sont encore gouvernés +par les moeurs. Mais <i>si par un long abus du pouvoir, si, +par une grande conquête</i>, le despotisme s'établissait à +un certain point, il <i>n'y aurait pas de moeurs ni de climats +qui tinssent</i>; et dans cette belle partie du monde, +la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps, +les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»— +Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le <i>Courrier +de Provence</i> par Mirabeau<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, je ne vois pas +d'exemple de génie politique plus habile à pénétrer +l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> <i>Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale</i>.</blockquote> + +<p>A le prendre comme un livre de critique, voilà cet +ouvrage étonnant, né d'un esprit incroyablement propre +à se transformer pour comprendre, à se faire tour +à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à +entrer dans une âme éloignée de lui, mais à s'y +répandre, à la pénétrer tout entière, à s'y mêler et à +vivre d'elle; non moins apte encore à la quitter, et à +recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples +d'une liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une +compréhension plus prompte, plus facile, plus sûre et +plus complète. J'ai dit que ce livre était une existence; +c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de la vie +de milliers d'hommes.—La haute critique, aussi +bien, n'est pas autre chose. C'est le don de vivre d'une +infinité de vies étrangères, quelquefois d'une manière +plus pleine et plus intense que ceux qui les ont vécues, +et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir +que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, +et regarder en étranger sa propre âme; ou assez +fort, en sens inverse, pour entrer dans une âme étrangère +et la contempler de près, comme chose à la fois +familière et dont on sait ne pas dépendre.</p> + +<p>Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce +livre, aussi faut-il le lire comme il a été écrit, le quitter, +y revenir, y séjourner, le laisser pour le reprendre, +le répandre par fragments dans sa vie intellectuelle. +Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est +peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions +comme en donnent les livres qui sont construits +comme des monuments. Il a semé prodigalement +et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes +en idées nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées +qu'il a fait naître chez les autres qu'il pourrait +s'admirer. La beauté est dans la moisson qui ondoie +et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était +dans le grain.</p> + + + + +<h4>VI</h4> + +<h4>SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT +DES LOIS.»</h4> + + +<p>Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, +l'hôte et l'interprète de tous les peuples, indifférent +du reste, à force d'indépendance, et impartial +jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de didactique +dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a +jamais enseigné? Il a donné des explications de tout +et n'a point donné de leçons?—Il faut s'entendre. A le +prendre comme professeur de science politique, on le +restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique explique +toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer +quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. +On peut comprendre toutes choses et en préférer une. +De tout grand critique on peut tirer un corps de doctrine, +en surprenant les moments où, sans qu'il y songe, +sa façon de rendre compte est une manière de recommander. +Lorsque Montesquieu nous dit: «Dans tel +cas... tout est perdu!» on peut croire que ce qu'il +désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.</p> + +<p>Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré +de toute sa pensée, et soucieux d'en faire un système, +qui serait pour Montesquieu ce que Charron fut pour +Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la <i>Sagesse</i> +politique, exprimer la leçon que l'<i>Esprit des Lois</i> +contient, et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, +en donnant pour tout ce qu'il pense seulement +ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en montrant, +parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.—Et +voici, ce me semble, à peu près, ce qu'il dira.</p> + +<p>Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, +d'hérédité et comme de climat, étant né de famille au-dessus +de la moyenne, sans être grande, et dans un +pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est violent +et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première +grande violence et frappante brutalité qu'il ait +vue a été le despotisme de Louis XIV, la monarchie +française se rapprochant du despotisme oriental. +L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment +dominant qu'il ait éprouvé. Les <i>Lettres Persanes</i> le +prouvent assez. La haine du despotisme est restée le +fond même de Montesquieu.</p> + +<p>Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il +est un état violent qui tend tous les ressorts de la machine +sociale. Homme intelligent, il le déteste parce +qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré, +il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, +les faire agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement +despotique saute pour ainsi dire aux yeux. +Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des passions +pour l'établir, <i>tout le monde est bon pour cela</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. +—Voyez cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance +suppose de l'ignorance dans celui qui obéit; <i>elle +en suppose même chez celui qui commande</i>. Il n'a point +à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»—Voyez ce qu'il reprochait +dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à +Louis XIV; c'est surtout d'avoir été un sot<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Ce qui +n'est pas calcul, prudence, prévoyance, ménagements +délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le révolte; +et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, +c'est prévoir. Le gouvernement c'est le laboureur qui +sème et récolte; le despotisme c'est le sauvage qui +coupe l'arbre pour avoir les fruits<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Esprit</i> (v. 14).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, v. 13</blockquote> + +<p>Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui +en porte la marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez +qu'il l'applique à Dieu. L'idée de Dieu-providence lui +répugne. Un Dieu qui intervient dans les affaires particulières +des hommes lui paraît un gouvernement +arbitraire; c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. +Il soumet Dieu à la justice, et pour l'y +mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu, il +faut nécessairement qu'il soit juste.... <a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.» Il ne veut +pas de la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne +voudrait pas d'un Dieu arbitraire, qui lui semblerait +un despotisme capricieux: «Ceux qui ont dit qu'une +fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande +absurdité»<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>; mais ceux-là aussi lui sont insupportables +«qui représentent Dieu comme un être qui +fait un exercice tyrannique de sa puissance»<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. +Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne +diffère pas sensiblement de la loi suprême née de +lui<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. Il s'amuse, dans une des <i>Persanes</i>, à dire que +si les triangles avaient un Dieu, il aurait trois côtés. +Il fait un peu comme les triangles. Par horreur du +despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité +une constitution. Il ne la voit guère que comme +l'essence des règles éternelles. Pour Montesquieu, +Dieu, c'est l'Esprit des Lois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, LXXXIII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, L 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, ibid.</blockquote> + +<p>Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit +de la démocratie pure. Personne n'a parlé plus +magnifiquement que lui des démocraties anciennes. +C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le +gouvernement du peuple seul par le peuple seul, +elles ont penché vers la ruine. «Le peuple mené par +lui-même porte toujours les choses aussi loin qu'elles +peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet +sont extrêmes<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. Aussi toute démocratie est sur la +pente ou du despotisme ou de l'anarchie. L'esprit +«d'égalité extrême» la porte à considérer comme +des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler +au plus bas. Dans ce désert l'espace est libre et +l'obstacle nul pour un tyran, à moins que l'idée de +despotisme ne soit tout à fait insupportable, auquel +cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, +dégénère en anéantissement»<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, v, ii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, viii.</blockquote> + +<p>Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, +la recherche des moyens pour l'éviter sera +toute sa méthode. Dans tout son ouvrage on le voit qui +guette en chaque état politique le vice secret par ou la +nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme +est pour Montesquieu comme le gouffre commun, +le chaos primitif d'où toutes les nations se dégagent +péniblement par un grand effort d'intelligence, de +raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, +d'un mouvement très énergique et dans un équilibre +infiniment laborieux et infiniment instable, et +pour y retomber comme de leur poids naturel; les +raisons d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le +point où il faut atteindre pour y échapper étant unique, +subtil, presque imperceptible, et la liberté étant +comme une sorte de réussite.</p> + +<p>Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans +le tissu matériel et grossier des nécessités, sent qu'il +est une chose parmi les choses et dépendant de la +monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, +le pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève +pourtant, ou croit s'élever, au moins parfois, à un état +fugitif et précaire d'autonomie et de gouvernement +de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment; +—de même les peuples sont embourbés naturellement +dans le despotisme, et quelques-uns seulement, les plus +raffinés à la fois et les plus forts, par une combinaison +excellente et précieuse de raffinement et de force, peuvent +en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute +dans la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout +l'effort, et le récompense et le glorifie; car ce peuple, +un cette minute, a accompli l'humanité.</p> + +<p>Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. +Il en a trouvé tout à l'heure des éléments dans la +démocratie et il ne les oubliera pas. Mais, nous l'avons +vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser son rêve; +elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, +et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est +le despotisme lui-même.—Nous tournerons-nous vers +l'aristocratie, qui pour Montesquieu, et il a raison, n'est +qu'une autre forme de la République? Montesquieu est +profondément aristocrate. Il a donné comme étant le +principe du gouvernement aristocratique la qualité qui +était le fond de son propre caractère, la modération. +C'était trahir son secret penchant. Ce qu'il entend par +aristocratie, c'est une sorte de démocratie restreinte, +condensée et épurée. Un certain nombre—et il le veut +assez considérable—de citoyens distingués par la +naissance, préparés par l'hérédité, affinés par l'éducation +(notez ce point, il y tient), et se sentant, et se +voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit de +leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir. +—Idées singulières, qui montrent assez combien Montesquieu +reste de son temps et de sa caste. Il en est tellement +qu'il semble ne pas soupçonner l'idée, vulgaire +cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous aux +fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges +de magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate +pourtant, un cri d'indignation<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. Ses idées +sur ce point sont très arrêtées. Il sait bien que la vénalité +c'est le hasard; mais il estime qu'en cette affaire +mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du gouvernement<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>. +Comme il veut une séparation absolue +entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>, +pour que ce dernier soit absolument indépendant, +à la nomination des juges par le gouvernement il préfère +le hasard comme origine, et la fortune comme garantie +d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique +que celle-là. Sous prétexte que les citoyens +peuvent avoir des différends avec le gouvernement, +elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort +que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut +que les intérêts particuliers du citoyen soient sacrifiés +à l'intérêt du gouvernement, Montesquieu, pour les +sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi solide, +et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques, +parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne +voudrait pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: +«La fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune +ou de la vie des hommes, un métier de famille!»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> vi. 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> xi, 6.</blockquote> + +<p>Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, +il désire l'une et l'autre. Il veut un corps des +nobles héréditaire<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>, l'aristocratie étant «héréditaire +par sa nature», puisqu'elle n'est pas autre chose que +sélection, traditions, éducation. Il y voit trois garanties, +modération, stabilité et compétence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> xi, 6.</blockquote> + + +<p>Il reste donc aristocrate?—Non pas exclusivement. +L'aristocratie a autant de raisons de glisser au +despotisme que la démocratie. Sans aller plus loin, +sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être +héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand +elle le devient» (VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction +de Montesquieu, c'est une contrariété des choses +mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce qu'elle +fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie +parce qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées +sont exclues. Elle fait du corps aristocratique +un gouvernement très intelligent qui arrive vite à +n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans +la démocratie manque l'intelligence des intérêts généraux: +dans l'aristocratie manque le souci des intérêts +généraux. Et obéissant à sa nature, qui est concentration +du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire +de plus en plus restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux +mains de quelques-uns, dont le plus fort l'emporte: +nous voilà encore au despotisme.</p> + +<p>Nous retournerons-nous du côté de la monarchie? +—Mais c'est le despotisme!—Non! Non! et Montesquieu +tient à cette distinction. Pour lui la monarchie +même non parlementaire, même sans Chambres +délibérantes à côté d'elle, n'est point le despotisme.</p> + +<p>Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu +ont été surpris de cette assertion, et l'ont considérée +comme une singularité de son imagination. L'idée +peut être une erreur; mais elle n'est pas une nouveauté. +Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait +de Bossuet<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>; c'est une idée commune aux +publicistes de l'ancien régime qu'une monarchie sans +dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie sans +lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle +n'est contenue par rien, mais elle doit se contenir; +elle n'est forcée d'obéir à rien, mais elle <i>doit</i> obéir à +quelque chose. Elle a devant elle vieilles lois nationales, +vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle +ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit +tenir compte des coutumes. Il n'y a despotisme que +dans les pays où il n'y a ni lois, ni religion, ni honneur, +ni conscience.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre +chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement +de Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout +ce qui se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir +contre, ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (<i>Politique</i>, +viii, 2, 1.)</blockquote> + +<p>Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?—Il +y a pente au despotisme et trop grande facilité à l'établir, +mais non point despotisme. Pour Montesquieu, +la monarchie de Louis XIV, par exemple, n'est point +despotisme; il est vrai qu'elle y tend.</p> + +<p>La monarchie ne doit donc pas être repoussée <i>a +priori</i>. Elle est très acceptable. Elle a même pour elle +un singulier avantage: elle fait faire par <i>honneur</i>, par +besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait ailleurs +par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer +des sentiments, et des sentiments qui sont très bons: +fidélité personnelle, amour pour un homme ou une +famille, dont c'est la patrie qui profite.—Autant dire +(ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle fait une +sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de +concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être +languissamment, on l'aime ardemment, et on la sert, +dans cet homme qu'on voit et qui vous voit, et peut +vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui +vous plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, +dans vingt ans, avec une mémoire que la +grande patrie n'a guère.—Mais le despotisme est la +pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie y +tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, +que le roi soit fort et ne soit pas très intelligent<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, +qu'il soit si capricieux «qu'il croie mieux montrer sa +puissance en changeant l'ordre des choses qu'en le +suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies +que de ses volontés». Cela se rencontre bien vite et +est bien vite imité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> vii, 7.</blockquote> + +<p>Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui +suit. Aristote savait le secret, et Cicéron avait très bien +lu Aristote. Il faut un gouvernement mixte, qui, par +une combinaison très délicate des avantages des différents +gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, +et soit aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble +organisé des forces qui luttent contre la mort toujours +menaçante: la mort des États, c'est le despotisme.</p> + +<p>Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et +ce furent les meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et +unir, à certains moments, aristocratie et démocratie, +dans des proportions très heureusement rencontrées. +Nous avons une force de plus, une institution particulière +apportant, elle aussi, ses avantages propres, la +monarchie: faisons-la entrer dans notre système. +Montesquieu s'arrête à la <i>monarchie aristocratique entourée +de quelques institutions démocratiques</i>.</p> + +<p>La monarchie, en effet, est excellente à la condition +d'être à la fois soutenue et contenue par quelque chose +qui soit entre elle et la foule. Le despotisme n'est pas +autre chose qu'une foule d'égaux et un chef. C'est pour +cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont +despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière +humaine, avec un trône au milieu. Elle est un +organisme, où tout doit être poids et contrepoids, résistances +concertées et équilibre. Egalité absolue avec +chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité +absolue avec chef immuable, c'est, selon le caractère +du chef, despotisme capricieux encore, ou despotisme +dans la torpeur. Le fondement même de la +liberté, c'est l'inégalité.</p> + +<p>Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un +qui contrôle, et quelqu'un qui obéisse; et entre +ces personnes diverses de l'unité nationale des rapports, +fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait le +dépôt. Entre le roi et la foule des <i>Corps intermédiaires</i>, +qui limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là +et préparent l'obéissance de celle-ci. Une noblesse +héréditaire est un bon corps intermédiaire<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a> Elle +a la tradition de l'honneur national, et héréditaire +comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel +à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. +Elle est un excellent corps de <i>veto</i>; c'est la «faculté +d'empêcher» qui est son office propre<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.—Le clergé +est un corps intermédiaire assez utile. Bon surtout où +il n'y en a point d'autre<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>, il est salutaire dans une +monarchie comme obstacle mou et insensible, pour +ainsi dire, infiniment fort encore par son ubiquité, sa +ténacité, «algue» qui amortit, énerve le flot.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> II, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> **, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> *, 1</blockquote> + +<p>Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le +dépôt des lois». Sauf en Orient, toutes les monarchies +ont des lois, puissances idéales, limitatives du prince, +protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples précédents +et coutumes, ou textes et chartes, elles existent +partout où il y a organisme social. Elles ne sont que les +définitions du jeu de cet organisme. Mais il est des pays +où on les sent plutôt qu'on ne les voit. Elles en sont plus +redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont +plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. +Il est bon qu'on puisse les voir, les lire +quelque part. Un corps en aura la garde, les retiendra, +les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, aura des +privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) +parce qu'il aura un office social<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte +garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore +un pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». +«Dans la plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est +modéré parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, +laisse à ses sujets l'exercice du troisième.» (<i>Esprit</i>, XI, 6, alinéa 7.)</blockquote> + +<p>Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple +doit obéir, mais non pas être tout passif. Incapable de +«conduire une affaire, de connaître les lieux, les occasions, +les moments, d'en profiter», en un mot incapable +de gouverner<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, il est essentiel pourtant qu'on +sache ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce +qu'au bout de ses souffrances il y a la révolte qui ruine +les lois, ou l'inertie et la désespérance qui distendent +et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le peuple aura +donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car +«il est admirable pour cela», qui interviendront dans +la direction générale des affaires publiques. Il aura +même sa part dans le pouvoir judiciaire, non pas en +ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne +la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs +essentiellement temporaires, seront tirés du +corps du peuple, chargés d'appliquer la loi, sans avoir +droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant +non en équité, mais sur le texte<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> II, 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> XI, 6.</blockquote> + +<p>—Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, +et les institutions démocratiques mises en présence.</p> + +<p>Et comment tout cela s'organisera-t-il?—Trois puissances: +exécutive, législative, judiciaire.</p> + +<p>Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y +conformant, le magistrat en a le dépôt, et juge d'après +elle. Ces pouvoirs sont scrupuleusement séparés. Le +législateur ne jugera pas; car, alors, il ferait des lois +en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi +serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait +proscrire. Plus de liberté.</p> + +<p>Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait +des lois en vue des ordres qu'il voudrait donner. Une +loi serait la préparation d'un caprice. Plus de liberté.</p> + +<p>Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait +les mêmes tentations que tout à l'heure le législateur. +Il ne jugera point; car il jugerait pour gouverner. Ses +arrêts seraient des services, qu'il se rendrait. Plus de +liberté.—Il ne nommera même pas les juges, car il +ferait des juges des instruments, et de la justice un +système de récompenses ou de vengeances personnelles. +Plus de liberté.</p> + +<p>Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à +faire, si ce n'est honneur, et souci du bien général. La +liberté c'est chaque pouvoir public s'exerçant, sans profit +pour lui, au profit de tous.—L'exécution doit être +prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un +homme.—La délibération doit être lente: le pouvoir +législatif sera aux mains de deux assemblées, de nature +différente, dont l'une aura toutes les chances de ne +pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de +l'autre.—Le dépôt des lois et la justice sont choses +de nature permanente: ils seront aux mains d'un grand +corps de magistrats, qui, par l'effet d'un renouvellement +insensible, aura comme un caractère d'éternité. «Voilà +la constitution fondamentale du gouvernement dont +nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de +deux parties, l'une enchaînera l'autre par sa faculté +mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par +la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la +législatrice.»</p> + +<p>Et rien ne marchera!—Pardon! ces différents +ressorts, forment en effet un équilibre, et il semble qu'ils +«devraient former une inaction». Mais les choses +agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; +il faut «qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront +qu'aller lentement et «qu'aller de concert», et c'est +précisément ce qu'il nous faut<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> XI, 6. alinéas 55, 56.</blockquote> + +<p>Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes +et les premiers linéaments ne se trouvaient-ils point +dans l'ancienne monarchie française? Royauté et +vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»? Clergé, +Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs +intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce +point la part nécessaire et désirable d'institutions +démocratiques?—Sans aucun doute; et Montesquieu +n'est point un novateur, ce n'est point non plus +un conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, +s'il faisait une constitution, un restaurateur ingénieux +des plus anciens régimes. Il n'aime pas ce qui est de +son temps, il aime ce qui a été. C'était un «très bon +gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou +du moins qui avait en soi la capacité de devenir meilleur: +«La liberté civile du peuple (<i>communes</i>), les prérogatives +de la noblesse et du clergé, la puissance +des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je +ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement +si bien tempéré». Tirer du gouvernement «gothique» +toute l'excellente constitution qu'il contenait +en germe, voilà quel aurait dû être le travail du +temps et des hommes. Les circonstances et l'esprit despotique +de certains hommes ont amené le résultat +contraire. Des guerres civiles, et des efforts de Richelieu, +Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de +la France<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, une monarchie est sortie, qui n'est +point l'apogée de la monarchie française, qui en est +la décadence, une monarchie mêlée de despotisme, +qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme +sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. +Il est temps de revenir aux principes et en +même temps aux précédents, aux principes rationnels +et aux précédents historiques, qui justement ici se +rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie +et la liberté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> III, 53; v.11.—<i>Pensées</i>. <i>Esprit</i>.</blockquote> + +<p>Un retour en arrière éclairé par la connaissance de +l'esprit des constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu +ne raisonne pas d'une autre façon qu'un Saint-Simon +qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur le Duc, est +rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu +à la fois sens historique, sens sociologique, et sens +commun. Il sait que les nations se développent selon le +mouvement naturel des puissances qu'elles portent en +elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles étaient en +France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que +certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables +sont nécessaires à tout gouvernement +humain, et cette mécanique, il l'applique à la constitution +française. Mais l'historien et le mécanicien politique +ne s'oublient point l'un l'autre; ils se rencontrent et +conspirent. Les principes du gouvernement idéal, +c'est à la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait +pas si difficile qu'elle fût encore, que le sociologue les +rapporte; les forces réelles et vives de la France historique, +l'historien les place aux mains du mécanicien +politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et +en jeu.</p> + + + + +<h4>VII</h4> + +<h4>MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE</h4> + + +<p>Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien, +Montesquieu paraît très grand. Il a vu infiniment +de choses, et il a compris tout ce qu'il a vu. Il était +capable de se détacher de son temps et d'y revenir,—de +comprendre l'essence et le principe des Etats antiques, +et d'esquisser pour son pays une constitution toute +moderne et toute historique, tirée du fond même de l'organisation +sociale qu'il avait sous les yeux;—et encore +sa vue d'ensemble était assez forte pour prédire ce que +deviendrait ce pays même quand les anciennes forces +dont était composé son organisme auraient disparu.—Son +livre est un étonnant amas d'idées, toutes intéressantes, +et dont la plupart sont profondes. Il n'y a +aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux +défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée +de faire une constitution puis une autre, puis une troisième, +sans compter qu'il persuade ailleurs qu'il est inutile +d'en faire une. De quelque biais qu'on le prenne, il +paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre +comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante +à travers toutes les conceptions humaines +dont sont pénétrés comme d'un seul regard les grandeurs, +les faiblesses, le ressort puissant, le vice secret. +Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et +très régulier, construit d'après les lois d'une logique +dogmatique impérieuse, construction solide et +immense, qui, encore, a laissé autour d'elle d'énormes +matériaux à construire des édifices tout différents.</p> + +<p>C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système, +se suffit à lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est +une façon de dire qu'il se complète. Ne le prenez pas +pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement épris d'idées +pures, agençant la machine sociale comme par données +mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, +soit; mais il est autre chose. Il est l'homme qui sait que +ces subtiles combinaisons ne sont rien si elles ne sont +soutenues et comme remplies de forces vives, vertus +ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie +morale partout. Il est étrange qu'on ait cru<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a> qu'à ce +livre il manque une morale. L'erreur vient de ce qu'il +est très vite dit que le fonds des sociétés est fait de +vertus sociales, et un peu plus long de tracer le cadre +savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le +mieux pour produire leurs meilleurs effets. La partie +morale de l'ouvrage peut disparaître, matériellement, +à travers la multitude des minutieuses considérations +politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce +livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures +volontés sont au risque de demeurer impuissantes dans +une constitution politique mal conçue, ce qui est vrai, +et bien important; encore plus y trouvera-t-on comment +les meilleurs agencements sociaux restent, faute +de grandes forces morales, des ressorts sans moteur +et des cadres vides.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Nisard.</blockquote> + +<p>Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être +un peu trop optimiste. Il l'est de deux manières: +par trop croire aux hommes, et par trop croire à lui-même, +Il a trop confiance dans la bonté humaine. En +plusieurs endroits de l'<i>Esprit</i> et de la <i>Défense de +l'Esprit des Lois</i>, on le voit très préoccupé de combattre +Hobbes et la théorie du «<i>Bellum omnium contra +omnes</i>». L'homme naturel, «sorti des mains de la +nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui +un loup en guerre contre d'autres loups pour un quartier +de mouton; c'est un être timide et doux, et c'est +l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans +Montesquieu un commencement de Jean-Jacques +Rousseau, ce qui tient, du reste, à ce que toutes les +grandes idées modernes ont leur commencement dans +Montesquieu.</p> + +<p>Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez +grande la part de férocité dans l'homme que je reprocherai +à Montesquieu, étant très enclin à penser +comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt +de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. +L'homme n'est point un fauve; mais c'est un être très incohérent, +en qui rien n'est plus rare que l'équilibre des +forces mentales, et en un mot la raison. Montesquieu +croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner +raisonnablement, et que, parce qu'un système +politique raisonnable, par exemple, peut être connu +par un homme, il peut et doit être pratiqué par les hommes. +Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. +Avec un esprit comme celui de Montesquieu il ne faut +point se hasarder, et vous pouvez être sûr qu'il connaît +votre objection mieux que vous. Je sais très bien que +ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il +enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire, +pour un merveilleux accident dans l'histoire +humaine, qui est l'histoire du despotisme. Encore +est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités et +non pas seulement comme à des théories, à la vertu des +démocraties, à la modération des aristocraties, surtout +à la capacité politique des foules. Il <i>a affirmé</i> très énergiquement +que le peuple ne se trompe point dans le +choix de ses représentants, et il en donne comme exemple +Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange. +Pour Athènes, cela ne peut pas se soutenir, et figurez-vous +Rome sans le Sénat. J'ai parfaitement peur de ne +pas comprendre et de faire une critique qui ne prouve +que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury +avec insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir +en même temps (alinéa 17) que le verdict ne soit que +l'application stricte et comme aveugle d'un texte précis, +sans être jamais une «opinion particulière du juge». +Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour +juger sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il +pas que c'est précisément avec le jury que les jugements +seront toujours des opinions particulières, et +que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours jugé +«en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger, +je le veux bien; mais que ce soit l'homme qui n'en +veut point qui recommande des juges incapables d'en +avoir une autre, cela m'étonne.</p> + +<p>Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, +un peu de l'homme qui n'est pas moraliste +très informé ni très sûr. Je serais tenté de dire que ses +admirables qualités d'esprit et de caractère lui sont +source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade +qu'elles sont communes. Il est souverainement +intelligent et merveilleusement à l'abri des passions: +il est un peu porté à en conclure que les hommes sont +assez intelligents et peu passionnés. Cher grand +homme, c'est faire trop petite la distance qui vous +sépare de nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme; +puisque posséder la vérité intellectuelle et la vérité +morale, cela mène encore à une illusion, qui est de +croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux +hommes parfaits un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire +un défaut, pour être tout à fait dans le vrai? Peut-être +bien.</p> + +<p>J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il +croit trop aux hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en +lui. J'entends par ceci qu'il croit peut-être trop à l'efficace +de son système, quand il en est à faire un système. +Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses précautions, +et retirer à moitié sa critique au moment qu'on +l'aventure. Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de +scepticisme, et qu'il dit tout d'abord que le meilleur +gouvernement est celui qui convient le mieux à tel peuple. +Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est +difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa +théorie, de ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut +suffire et se suffire, et qu'un Etat bien organisé par lui +serait, par cela seul, un très bon Etat. Il lui échappera +de dire que dans «une nation libre il est très souvent +indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il +suffit qu'ils raisonnent: <i>de là sort la liberté qui garantit +des effets de ces mêmes raisonnements</i>»—De là sort la +liberté, ou plutôt c'est la liberté même, d'accord; mais +«qui garantit des effets des mauvais raisonnements», +je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le <i>point dogmatique</i>, +car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le +point dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le +despotisme qu'il finit par croire presque que la liberté +est un bien en soi, par conséquent un but, et que +pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop. +Il me semble que la liberté n'est point précisément un +but, mais un état, un «milieu», comme on dit maintenant, +où la raison peut s'exercer mieux qu'ailleurs, +pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une +fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne +mal ou bien.</p> + +<p>Sa conception même de la liberté a quelque chose +de «formel»; et, comme tout à l'heure il prenait pour +la perfection sociale la condition qui peut y conduire, +de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la +formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de +faire ce que la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est +là le <i>signe</i> à quoi l'on connaît un despotisme d'un +État libre; mais si toute la liberté était là, il ne pourrait +donc pas y avoir de lois despotiques? On sent +bien qu'il peut en être.—C'est que la liberté n'est pas +seulement le droit de n'obéir qu'à la loi, elle est la +capacité de faire des lois qui ne ressemblent pas à un +despote. Elle est un sentiment d'équité et de justice +partant de la majorité des citoyens, se déversant et se +fixant dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme +de lois justes, sous lesquelles ils se sentent libres et +organisés selon l'équité.—Elle n'est pas une forme +de constitution, elle est une vertu civique. Un peuple +despotique dans l'âme peut renverser le despotisme; +après quoi, il fera immédiatement des lois despotiques. +Aussitôt qu'il ne subira plus la tyrannie, il l'exercera, +et contre lui-même; car la majorité est solidaire de la +minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés; +la loi tyrannique que vous faites vous met, avec +celui-là même que vous liez, dans un état violent +dont est gêné le peuple entier où une violence existe, +dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant +de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est +faite.</p> + +<p>Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu +l'ait eue. Ce domaine réservé des droits individuels +devant lequel doit s'arrêter même la loi, il ne me paraît +pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est +avant tout mon droit <i>senti par un autre</i>, c'est-à-dire +un respect et un amour réciproques de la dignité de +la personne humaine, c'est-à-dire une solidarité, c'est-à-dire +une charité, il l'a eue peut-être; car il déteste +trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément +sentie; mais il ne l'a pas exprimée.</p> + +<p>Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car +cette forme et ce mécanisme social où la liberté vraie +s'exerce, ces conditions les meilleures pour que l'idée +libérale puisse se dégager et venir remplir et animer +la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si +délicatement et prudemment et fortement établies, +qu'il suffirait d'un minimum de libéralisme dans l'âme +de la nation, pour qu'en un pareil système il eût tout +son effet, et parût presque plus grand dans ses effets +qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il +nomme liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et +semble presque le contraindre à être.</p> + +<p>Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance +dans les systèmes politiques qu'il préconise, de même +que je le trouvais un peu trop optimiste aussi dans +l'idée qu'il a de la capacité politique des peuples. +Remarquez que ces deux optimismes se confondent, +l'un supposant l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple +est capable de la liberté, c'est qu'il le voit dans l'organisation +sociale, rêvée par lui, qui est la plus propre +à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace +le cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il +suffit presque de l'offrir à un peuple pour que demain +il en soit digne. «Donnez aux hommes, semble-t-il +dire, les procédés pratiques pour n'être ni tyrannisés +ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont +en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots +qu'est l'optimisme, peut-être aventureux.</p> + +<p>Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme +dans la nécessité de son office. On ne peut pas être +sociologue sans un peu d'optimisme. C'est pour cela +que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait +écrire une <i>politique</i>, c'est-à-dire un code sans sanction, +une législation supérieure ne pouvant s'imposer aux +hommes que par l'éclat de la vérité qu'elle porte en +elle, sans croire que les hommes sont séduits à la +vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des +instincts humains, on sera peut-être historien, non +sociologue. On ne dira point aux hommes ce qu'ils +doivent faire; on les regardera faire; et, tout au plus, +on indiquera les lois habituelles de leurs errements, +les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si +vrai que c'est souvent ce que fait Montesquieu, n'étant +sociologue qu'une partie du temps et comme dans ses +moments de confiance, de haute bonne humeur. L'optimisme +est comme une condition, non seulement du +novateur, cela est évident, mais de tout sociologue +dogmatique. Bossuet est optimiste au plus haut point. +Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par +une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure; +et par conséquent que tout est bien. Montesquieu qui +semble croire en Dieu, mais non pas à la Providence, +ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il +reste qu'il le mette sur la terre.</p> + + + + +<h4>VIII</h4> + + +<p>«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait +Fénelon d'un autre, et c'est bien la dernière impression. +L'idée de grandeur est surtout inspirée par la noble +empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu a été, +c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il +est impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris +ce qu'il comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne +comprenait pas. Sa pensée et le contraire de sa pensée, +son système, et ce qui est le plus opposé à son système +et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile, +<i>l'entre-deux</i>, il pénètre en tous ces mystères, et +s'y meut avec une pleine liberté, comme entouré d'un +air lumineux, qui émane de lui.</p> + +<p>On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus +forte, plus intense, et, avec cela, plus libre ni plus +sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à +l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre, +jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer, +former des groupes et des systèmes, et comme des +mondes; voir «tout céder à ses principes», «poser les +principes et voir tout le reste suivre sans effort»; et +aussi n'être point esclave de ses principes, et savoir s'y +soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre +d'idées qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des +voies que ce sera une gloire à ses successeurs seulement +de suivre; ce jeu agile et sûr de l'intelligence est +pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme +et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui +est inspiré par cette manière de ravissement de l'intelligence +jouissant d'elle-même comme d'un sens +aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long travail +pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous +le nom dont je vous nomme? Je cours une +longue carrière, je suis accablé de tristesse et d'ennui. +Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur +que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous +n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la +sagesse et à la vérité par le plaisir... Divines muses, +je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que je +parle à la raison: <i>elle est le plus parfait, le plus noble +et le plus exquis de tous les sens</i>.»</p> + +<p>Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu +avec elle un entretien continu, plein de sincérité, +d'abondance de coeur, d'infinis et renaissants plaisirs. +Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir la lumière», +et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une +sorte d'élargissement se lever en elle à chaque jour la +lumière pure d'une idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées +et en a fait comme sa substance. Il a cru qu'elles +devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être vrai, +et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce +qu'il était tout entier gouverné par elles. Il a voulu +mettre dans l'organisation du monde beaucoup de raison, +et même beaucoup de raisonnement, parce que, si +le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, +ou, du moins, le signe qu'on la cherche.</p> + +<p>Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on +ne se doutait même pas de la science où il reste le +maître. Il inspire le temps qui le suit, tout en le dépassant, +à ce point que Rousseau ne fait que pousser à +l'extrême et mettre en système <i>une</i> des idées de Montesquieu, +presque dédaignée par lui parmi tant d'autres. +Après avoir cherché loin de lui sa lumière, la France +revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser selon +sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement +abandonné, quelques-uns se demandent si elle a raison, +si notre histoire même a raison contre lui. Et à mesure +que sa pensée devient moins applicable, que ce soit par +sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus belle, +devenant purement artistique, et comme l'esquisse +lumineuse d'un idéal.</p> + +<p>On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de +choses pour avoir pu tout approfondir. Il court trop vite +au travers de la multitude d'objets qu'il rencontre. «Il +annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement +Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance +de nos yeux et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a +pénétré; il a seulement trop compté que nous le pénétrerions +aussi vite et aussi à fond que lui. «Je suis, dit-il +lui-même, avec son esprit charmant, comme cet antiquaire +qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un +coup d'oeil sur les Pyramides, et s'en retourna.»—Je +n'aime pas à le contredire, et je veux bien qu'il soit +comme cet antiquaire; seulement il a été dans tous les +pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées +toutes, et surtout les plus hautes.</p> + +<br> +<h3>VOLTAIRE</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>L'HOMME</h4> + +<p>Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une +représentation du <i>Bourgeois gentilhomme</i>, et je l'entends +dire: «C'est une très jolie satire. Elle me rappelle +M. de Voltaire, comte de Tournay.»—Le propos +est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant +tout un bourgeois gentilhomme français du temps de +la Régence, devenu très riche, un peu audacieux, très +impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et +d'éducation.—Seulement c'est un bourgeois gentilhomme +très spirituel, ce qui fait qu'il n'a pas eu tous +les ridicules, et très intelligent, ce qui fait qu'il a mis +un grand talent au service de ses préjugés et a tenu +par là une très grande place dans le monde intellectuel.</p> + +<p>«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont +pas des bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans +<i>Le Buste</i> d'Edmond About. Ce qui distingue d'abord +le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. Voltaire +n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue +encore le bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. +Les hautes spéculations le rebutent. Voltaire n'a aucune +profondeur ni élévation philosophique, et la synthèse +lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble +peu à Platon, et nullement à Malebranche.—Ce qui +marque encore, sans doute, le bourgeois, c'est qu'il +est peu militaire. Voltaire a une peur naturelle des +coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même +d'aucun chevalier.</p> + +<p>Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il +est éminemment pratique. Voltaire est un homme +d'affaires de génie, et le sens du réel est son sens le +plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie +de sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois +qui a vingt ans en 1715, qui est très ambitieux, très +actif, fait sa fortune en quelques années, n'a plus besoin +que de considération, la cherche dans la littérature +parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées +à lui, ni de conception artistique personnelle, ni +même de tempérament artistique distinct et tranché +à exprimer dans ses écrits; mais qui se sait assez habile +pour mettre en belle lumière pendant soixante +ans, s'il le faut, les idées courantes, et produire des +oeuvres d'art distinguées selon les formules connues. +Ce n'est pas un monument à élever; c'est une fortune +littéraire à faire. Il la fera, comme il a fait l'autre, +avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.</p> + +<p>Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. +Sans être précisément cruel, et même tout en ne +détestant point donner quand on le regarde, il sera +bien dur pour les petits, et bien méprisant pour la +«canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter +avec une «suite enragée», comme disait de Saint-Simon +le duc d'Orléans. On le verra poursuivre un +Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une sottise, +avec un acharnement incroyable, le dénoncer +comme ennemi de la religion, et, à ce titre, au moment +où le malheureux est déjà proscrit et traqué +partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil +séditieux»<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, ce qui est un peu fort peut-être dans +la bouche d'un adversaire de la peine de mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Sentiment des citoyens (1764).</blockquote> + +<p>On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses +comme un voleur à toute l'Académie française, dans +vingt lettres furibondes, parce qu'il a eu un procès de +marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre +Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort +du pauvre savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à +Frédéric; ne jamais manquer de réclamer les galères, +la Bastille et le Fort-l'Évêque contre tous les Fréron, +Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. +La prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par +lui comme son droit strict. Jamais l'idée de la liberté +de penser contre lui n'a pu entrer dans son esprit. Ses +amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela; +dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....» +Il ne veut rien entendre. Il n'a ni le détachement du +philosophe, ni l'élévation du vrai artiste. Il ne songe +qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne +l'adule pas.</p> + +<p>En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque +titre que ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, +rois, princes, grands-ducs, ducs, maîtresses des +rois, et que ce soit Catherine II, Pompadour, Frédéric +ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont toujours +prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes, +toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme +un valet; mais à celui-ci on pardonne, «et la moindre +faveur d'un coup d'oeil caressant nous rengage de plus +belle.»—«Il fut donné à celui-ci de tromper les +peuples»; mais non point de prévaloir contre les +rois.—Richelieu ne lui paye point les intérêts de +son argent, et lui joue d'assez mauvais tours. Mais que +voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous +dans la chambre du roi», si ce n'est merci?—Mme du +Deffand lit Fréron avec délices et daube Voltaire avec +complaisance. Mais une marquise, et qui reçoit si +bonne compagnie, et qui a si grande influence! On +n'en sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a +reçu de meilleure grâce les petits coups de pied familiers +des puissances. C'est même alors qu'il est tout à +fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une dignité», +—qui supplée à l'autre.</p> + +<p>C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut +pas recevoir la souscription de Rousseau à sa statue. +Dix fois Dalembert lui écrit: «Mais si! cela fait honneur +à Rousseau de souscrire. Cela vous fera honneur +de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment +le touchant peu; il redouble de colère. Mais Dalembert +s'avise de lui écrire: «Rousseau, quoique exilé, se +promène dans Paris la tête haute. Jugez s'il est protégé!» +Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné +Mais il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre. +Il a le mépris pour le vaincu devant le vainqueur. +Rien ne lui a plus agréé que le partage de la Pologne, +parce que c'est une belle manifestation de la force, et +il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la +Silésie est une chose aussi qui a son charme; il prémunit +Frédéric contre les remords qu'il en pourrait +avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?... Vous +vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de +vos <i>Mémoires</i>... N'aviez-vous pas des droits très +réels?.... Je trouve Votre Majesté trop bonne...»— +Sire, dit le renardt vous êtes trop bon roi.</p> + +<p>Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il +est très prudent. Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel +et le pseudonymat obstiné. Tous ses ouvrages sont des +lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés de +noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, +la <i>Henriade</i> et sauf, j'en suis sûr, <i>le poème de Fontenoy</i>, +il les a tous démentis. Cela ne lui coûte pas, parce que +le contraire pourrait lui coûter. Se démentir et mentir, +c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est occupée. +Combler Maffei de compliments sur sa <i>Mérope</i>, +et cribler la <i>Mérope</i> de Maffei d'épigrammes dans un +ouvrage pseudonyme; dire à Mme de Luxembourg +qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française +qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, +et à l'univers entier qu'il n'a jamais écrit le <i>Dictionnaire +philosophique</i>; conseiller le mensonge aux autres +comme une chose qui va de soi, et écrire à Duclos: +«Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les <i>Lettres +philosophiques</i> et qu'il est bon catholique; il est +si facile d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour +Voltaire.—Ce ne lui sont pas même des jeux. C'est +sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. Il est +menteur à ce point que la notion du mensonge lui est +étrangère. Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche +ses pasquinades et ses tartuferies, comme, par +exemple, d'offrir le pain bénit et de communier solennellement +dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il +y aurait danger à ne pas le faire; puisqu'on +le chasserait (car il a toujours peur) lui, pauvre vieillard +ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce n'est +qu'un acte de haute philosophie pratique.</p> + +<p>Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien +conduite, troublée quelquefois par le noble souci de +plaire au «Trajan» de Versailles ou au «Salomon» +de Potsdam, et le désagrément de n'y pas réussir; +mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et +qui finit tard.</p> + +<p>Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le +27 janvier 1733: «J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: +c'est-à-dire que j'ai perdu une bonne maison dont +j'étais le maître et quarante mille livres de rente qu'on +dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi +qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir.... +J'étais obligé d'honneur à la faire mourir dans les +règles.... Je lui amenai un prêtre.... Quand il lui demanda +si elle était bien persuadée que Dieu était dans +l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui +m'eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins +lugubres».—Il voit arriver sa propre mort avec une +gaîté moindre; mais il lui fait encore bonne figure. Il +regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il a +créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, +cette ville florissante qui est son oeuvre, et son rempart. +Il fait du bien en s'enrichissant et en criant qu'il se +ruine. Ce sont trois jouissances. Il écrit pour deux ou +trois innocents condamnés, ce qui restitue sa popularité, +satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui +sera compté par la postérité comme s'il n'avait fait +autre chose de toute sa vie, et ce qui, du reste, est +très bien. C'est une conscience qu'il se fait sur le tard, +et une estime de soi qu'il se ménage au dernier moment, +et certes, c'est la seule chose qui lui manquât +encore. Il est complet désormais; le bourgeois s'est +épanoui en gentilhomme terrien, en grand seigneur +attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut +mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de +courre la pension et le cordon à Versailles.</p> + +<p>Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent +acteur», mais un peu en acteur, avec une insuffisante +simplicité. Quand il communie à son église, c'est par +intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à l'évêque +d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage +de seigneur, et pour haranguer avec dignité, +comme c'est son «privilège», ses «vassaux», à l'issue +de l'office.</p> + +<p>C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué +qu'une solide estime publique: «Je n'ai jamais eu de +<i>popularité</i>, s'il vous plaît, disait Royer-Collard, dites +un peu de <i>considération</i>». Pour Voltaire, ç'a été l'inverse. +Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé +le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette +«royauté intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie +phrase. Ses contemporains l'admirent beaucoup et le +méprisent un peu. Diderot le méprise même beaucoup, +et évite de lui écrire. Duclos se tient sur la réserve et le +tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à l'occasion, +et les occasions sont fréquentes, et d'un ton +qui va jusqu'à surprendre. Quant à Frédéric, il ne +semble tenir à écrire à Voltaire et lui dire des douceurs, +que pour en prendre le droit de le fouetter, de +temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage +qui se puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs +moments; Roscius a été bien vertement sifflé dans +la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi +sur le théâtre?—Des rois, des princes lui écrivent +amicalement, sans doute. Je ferai simplement remarquer +qu'autant en advint à l'Arétin, et si l'on examine +d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes +motifs, et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à +Ferney il y a des analogies.</p> + +<p>C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait +la distinction du bien et du mal profondément. +C'était le coeur le plus sec qu'on ait jamais vu, et la +conscience la plus voisine du non-être qu'on ait constatée. +Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons +par le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; +parce que l'intelligence sert à quelque chose. +Mais le fond du caractère est bien là. Il est peu sympathique +et singulièrement inquiétant.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>SON TOUR D'ESPRIT</h4> + +<p>Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup +d'esprit se trouvent réunis dans un homme. Que +va-t-il sortir de là? Un grand ambitieux ou un grand +curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un et +l'autre.—De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, +et même homme de guerre, du moins par ses +inventions de ses «chars assyriens», nous ne parlerons +pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est la +définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de +persuasion, un génie d'émotion, un génie de peinture, +un génie d'exaltation ou de mélancolie, ou de vérité ou +de logique. Voltaire a un génie de curiosité. Ce qu'il +veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout +savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de +l'agronomie à la métaphysique en passant par la +musique et l'algèbre, et remplir des pages. Il a touché +absolument à toutes choses. Faire le tour de son temps, +savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où +l'on y passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces, +très rares, et ç'a été son effort, et presque son +succès.—Seulement, d'abord il était pressé; ensuite +il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient +condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.— +Il n'aimait pas; il était égoïste, et voilà pourquoi ce +génie universel a été étroit; universel par dispersion, +étroit, borné et sans profondeur sur chaque objet. Pour +comprendre à fond quelque chose,—que vais-je dire +là, et qui peut rien comprendre à fond?—pour pénétrer +seulement assez loin dans une étude, la première +condition est le détachement, le renoncement, l'oubli +de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est incapable +de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un +amour passionné pour les idées, une joie profonde à +sentir qu'on n'est plus soi-même, mais l'idée qu'on a +eue, et qui à son tour vous possède, une abolition de +l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit +être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses +expressions) que Montesquieu éprouve à chérir les +théories qui enchantent son esprit, à jouir pleinement +et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus parfait, +le plus exquis de tous les sens». Certes, en de +pareils moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, +le détachement, pour un homme comme lui, est absolu, +le renoncement parfait et facile, la personnalité délicieusement +oubliée et détruite;—et ce sont ces +moments que Voltaire n'a jamais connus.</p> + +<p>La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit +une très haute distinction. Il y faut davantage; et c'est +à ce degré que Voltaire ne s'est pas élevé. Il s'éprend +des idées avec avidité, non avec enthousiasme; il a du +plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les idées +l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour +à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et, +sans s'en apercevoir, par la contraire; et de chacune +il aura saisi vite et un instant connu, non le fond +et l'intimité, mais les brillants dehors, les abords attrayants, +presque l'apparence seule, et les contours +légers qui la dessinent.—Superficiel parce qu'il est +étroit, étroit parce qu'il est égoïste, c'est bien l'homme; +avec quelle légèreté gracieuse, quel élan preste et +précis, quel investissement rapide et vif, à la française +et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais +laisse partout son nom éclatant et sonore, je le sais; +mais enfin à la course, et avec des oublis, des contradictions, +des efforts inutiles, des distractions, et peu de +résultats.</p> + +<p>Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien +approfondi, ce semble; et qu'est-il?</p> + +<p>Est-il optimiste? Est-il pessimiste?—Croit-il au libre +arbitre humain ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité +de l'âme, ou à l'âme purement matérielle et mortelle? +—Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique et est-il +un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain +point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?—En +histoire est-il fataliste, ou croit-il à l'action de la +volonté individuelle sur le cours des destinées?—En +politique est-il libéral ou despotiste?—En religion, oui, +même en religion, est-il abolitioniste radical, ou abolitioniste +modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes +religieux, mais conservateur du culte?—Je défie qu'on +réponde par un oui ou par un non bien tranché sur +aucune de ces affaires, et, selon la question, on sera plus +rapproché du non que du oui, ou du oui que du non, +et sur certaines à égale distance de l'un et l'autre; +mais jamais, si l'on est sincère, on ne pourra adopter +la négative certaine ou l'affirmative absolue, et, si on +le relit, s'y tenir.</p> + +<p>Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante». +Il aime à croire, et il prend les idées au sérieux; +il est convaincu, et il est pratique. Ce qu'il dit, +il le croit toujours, et ce menteur effronté dans la vie +sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce +qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; +il désire qu'il passe dans l'opinion des hommes, +et de leurs opinions dans leurs actes; il <i>veut</i> ce qu'il +pense, ce qui en fait le contraire du dilettante, qui +pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a +conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il +a la conviction impérieuse et visant à l'acte. Seulement +ses convictions sont multiples, fugaces, contradictoires +et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres d'elles-mêmes. +Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent +souvent d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons +dans le détail.</p> + +<p>Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement +va me répondre oui, l'autre non, selon le livre +de Voltaire, <i>Mondain</i> ou <i>Candide</i>, qui l'aura le plus +frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (<i>Candide</i>), +et la société bonne (<i>Mondain</i>); ou le monde bon +(<i>Histoire de Jenni</i>), et la société mauvaise (<i>Dictionnaire +philosophique</i>, «<i>Méchants</i>»). Il veut que l'homme +se trouve heureux (<i>Mondain</i>) et il veut qu'il se méprise +(<i>Marseillais et Lion</i>). Très souvent vous le prenez pour +un pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main +le progrès et la réalisation prochaine de toutes les promesses +du progrès. Il vous dira: «J'ose prendre le +parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime +(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants +ni si malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la +tradition de Vauvenargues et le pressentiment de Condorcet, +et la transition de l'un à l'autre.—Il vous +dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques +messieurs qui veulent absolument que nous soyons +misérables. Je n'aime point un charlatan qui veut me +faire accroire que je suis malade pour me vendre ses +pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est +contre Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte +que le pessimisme ne conduise à la religion, comme +à ce qui le justifie à la fois, et le répare.—Il vous +dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient, +comme il devient malade... Assemblez tous les +enfants de l'univers; vous ne verrez en eux que l'innocence, +la douceur et la crainte... L'homme n'est pas né +mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette +maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris +de cette maladie, la communiquent au reste des hommes...» +Et voilà du pur Rousseau, l'homme né bon +et perverti par l'état de société, et corrompu par ses +gouvernements, et Voltaire va écrire l'<i>Inégalité parmi +les hommes</i>.</p> + +<p>—Et c'est <i>Candide</i> qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs +même que dans <i>Candide</i>: L'homme est fou; +«historien, je m'amuse à parcourir les petites maisons +de l'univers.» Le monde est un gouffre: «<i>Ubicumque +calculum ponas, ibi naufragium invenies</i>. Le +monde est un grand naufrage. La devise des hommes +est <i>sauve qui peut!</i>» Et dans ses moments de pessimisme +il est le plus désespéré et le plus désespérant +des pessimistes; et si dans le poème sur le <i>Tremblement +de terre de Lisbonne</i> il laisse une place encore, +restreinte et précaire, à l'espoir (<i>Tout est bien aujourd'hui, +voilà l'illusion; tout sera bien un jour, voilà +notre espérance</i>), dans <i>Candide</i> éclate et largement et +longuement se déploie le pessimisme absolu, celui +qui n'admet ni exception, ni espoir, ni plainte même +et blasphème, forme encore, sans le vouloir, de la +prière, et partant de l'espérance; ni recours à l'avenir +humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à +rien, sinon à la résignation muette, qui n'est que le +désespoir, bien plus, qui est comme la lassitude du +désespoir.</p> + +<p>Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? +J'en suis aux questions où chez lui les plateaux +de la balance sont dans le plus parfait équilibre. Il est +impossible de savoir ici de quel côté je ne dis pas il +penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus +pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en +avançant dans la vie il semble avoir plus incliné du +côté du déterminisme. En attendant, pendant cinquante +ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé +du danger qu'il y aurait pour l'homme à se +croire esclave de la force des choses: «Nier la liberté +c'est détruire tous les liens de la société humaine.» +—«Je vous demande comment vous pouvez raisonner +et agir d'une manière si contradictoire, et <i>ce +qu'il y a à gagner</i> à se regarder comme des tourne-broches +lorsqu'on agit comme un être libre.»—«Le +bien de la société exige que l'homme se croie libre; je +commence à faire plus de cas du bonheur de la vie +que d'une vérité.»—Et il vous dira, bon logicien: +une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de +l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré +sa volonté, il pourrait déranger les lois immuables +du monde. Par quel privilège l'homme ne serait-il +pas soumis à la morne nécessité que tout le reste de la +nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion +que nous en avons, illusion qui nous est nécessaire, +comme d'autres, et qui nous maintient dans l'état où +nous devons être pour ne pas mourir: «La liberté +dans l'homme est la santé de l'âme.»</p> + +<p>Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une <i>entité</i>, +un être en nous qui nous dirige, nous abandonne, et +nous survit? Non, et dans cette négation il n'a pas +varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté +donnée à la matière humaine pour se conduire, comme +elle en a d'autres pour se développer et se soutenir. +—Mais survit-elle à la matière qui se dissout? Est-elle +immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une faculté +d'une matière essentiellement périssable. Et il +insiste cent fois sur cette considération.</p> + +<p>—Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine +ni récompense par delà le tombeau? Qu'importe, +reprend Voltaire: «On chantait publiquement sur le +théâtre de Rome: <i>Post mortem nihil est</i>....» et ces sentiments +ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. +Tout se gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»—Il +importe infiniment, réplique Voltaire, et dans le même +ouvrage (<i>Dictionnaire philosophique</i>); je tiens essentiellement +à l'âme immortelle parce qu'il n'est rien à +quoi je tiens plus qu'à l'<i>Enfer</i>: «Nous avons affaire +à force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de +petites gens, brutaux et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, +si vous voulez, qu'il n'y a pas d'enfer, et que +l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les +oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»—Et, +donc, en style élevé: «Oui, Platon, tu dis vrai, notre +âme est immortelle!»</p> + +<p>Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative +qui saute aux yeux d'abord, dans Voltaire, et, +tout compte fait, c'est à elle qu'il a toujours aimé à +revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans interprétation +abusive et sans chicane, elle ne suggère +que l'athéisme. Sa conception de Dieu conduit, d'un +seul pas, à le nier, et il est étonnant qu'à croire ainsi +en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il n'y en avait +point.—Son idée de Dieu est d'une part un expédient, +et d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre +part tout en l'air et ne tenant à rien qui la soutienne. +Il voit Dieu comme un architecte qui a fait le monde, +comme un «horloger» dont l'horloge où nous sommes +prouve l'existence. <i>Quand il veut prouver Dieu</i>, il jette +un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit +que «tout est art dans l'univers» (<i>Histoire de Jenni</i>), +et déclare qu'il y a un grand artiste.—Mais son raisonnement +repose sur des prémisses qu'il a mis tous ses +soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu +près, à montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais +été réglée; et d'autre part, quand l'idée de l'horloger +lui vient à l'esprit, vite s'appliquer à admirer l'horloge, +c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on n'y +croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse +les arguments mêmes dont on s'est servi pour +lui faire procès. Ce serait perfide si ce n'était léger, et +cela va contre le but, puisque cela va par le chemin +qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire: +Je crois en Dieu. Voir ma conception du monde.— +Vous vous y reportez et vous la trouvez athéistique.</p> + +<p>Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu +présente à son esprit d'une manière constante. Il n'y +croit que quand il veut le prouver. Un pessimiste qui +croit en Dieu tire l'idée de Dieu du pessimisme même. +Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu, +reconstruit rapidement un système optimiste, c'est +un homme qui ne croit en Dieu que tant qu'il l'enseigne.</p> + +<p>L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute +disciplinaire. Il tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur». +Dieu est pour lui un service auxiliaire et supérieur +de la police: «Il ne faut point ébranler une opinion +si utile au genre humain. <i>Je vous abandonne tout +le reste</i>....»—«Mon opinion est utile au genre humain, +la vôtre lui est funeste....»—«Ah! laissons aux humains +la crainte et l'espérance!»—«Si Dieu n'existait +pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet +tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie +les domestiques: «Maintenant, Messieurs, vous +pouvez continuer. Je craignais seulement d'être égorgé +cette nuit....»<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.—Mille autres traits; car c'est à cette +idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a +pas de plus athéistique; car si elle prouvait quelque +chose, elle prouverait que Dieu est une invention de la +peur, un artifice humain, un expédient social, un instrument +de gouvernement, une mesure de salubrité, +bref un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement +l'argument de Voltaire pour prouver <i>l'absence +réelle</i> de Dieu; et il est bien vrai que dire que si +Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on +l'invente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Mallet-Dupan témoin oculaire (<i>Mercure Britannique</i>).</blockquote> + +<p>C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme +Voltaire, on écrit cent volumes où rien ne mène à lui, +ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où au contraire tout, +sauf strictement les pages où il est question de lui, +l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant +pour écarter le surnaturel de l'histoire, du monde +et de l'âme.—C'est ce qui me faisait dire que chez Voltaire +l'idée de Dieu est «en l'air» et ne tient à rien. +Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle +est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, +une timidité, ou une étourderie.—Et précisément l'idée +de Dieu est la seule qui ne soit rien si elle n'est pas +tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède qui n'en +parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et +chacune, s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il +ne l'avait pas.—Par où on revient bien à dire que, +comme presque toutes les idées de Voltaire, l'idée de +Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont +il a pris la pleine possession. C'est un des besoins de +ses passions qu'il prend pour une conception de son +esprit. Il est théiste comme nous verrons qu'il sera +monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa +religion est une suggestion de ses terreurs et une +forme de sa timidité.</p> + +<p>Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près +l'esprit, aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire +se donnait pour un homme qui connaît son impuissance +métaphysique, s'il s'avouait «agnostique» +et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer +le secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, +pour l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, +est vacillant, intermittent et contradictoire. Souvent +il proclame qu'il y a un inconnaissable qui nous dépasse +et que nous tâchons en vain à atteindre. Plus +souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et +bâcle une métaphysique comme une tragédie contre +Crébillon. Son esprit, vulgaire en cela, il n'y a pas +d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas +besoin de certitude permanente et soutenue et qui se +soutint; et avait besoin de certitudes d'un jour et +d'une heure, d'une foule de certitudes successives, qui +au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de +contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; +et c'est ce que je dis, et qu'on est un homme comme +nous quand on en est là.</p> + +<p>Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, +en politique, en morale, en questions religieuses proprement +dites. Est-il un pur positiviste en morale? Il +semble que oui; il semble que non. Il semble que oui: +il repousse de toutes ses forces les idées innées. +L'homme, animal plus compliqué que les autres, mais +seulement plus compliqué, est guidé par les instincts +divers dont le jeu assure sa conservation, et +il n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, +surnaturelle, qui nous distingue des autres êtres +animés. Donc point de loi morale, ce semble; car la +loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait +un but en dehors du but commun, qui n'est que +persévérer dans l'être. Point de loi morale; car ce but +autre que celui de persévérer dans l'être, ce n'est pas +le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) +qui pourrait nous l'enseigner;—et il faudrait supposer +qu'il nous est enseigné par une idée innée, par +une <i>révélation</i>, à nous particulière, choses que nous +nions qui existent.—Point de loi morale.</p> + +<p>—Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception +en sa faveur. Pour elle, il supposera une idée innée, +une manière de révélation. Dieu a parlé. «Il a donné +sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même semence»; +il a mis la conscience en l'homme comme un +flambeau. <i>Qu'on ne dise point</i> que la conscience est un +effet de l'hérédité, de l'éducation, de l'habitude et +de l'exemple, elle est bien un <i>ordre</i> de Dieu à notre +âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale +établie, et une idée théologique, un minimum, +si l'on veut, d'idée théologique admis par Voltaire<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Poème sur la loi naturelle.</i></blockquote> + +<p>—Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à +Rome qu'à Athènes, comme dit Cicéron, universelle et +constante dans l'humanité. Montrez-moi un peuple où +le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!—Fort +bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il +ne va plus loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas +commettre l'injustice. Or définir la loi morale ainsi, +c'est la restreindre; et la restreindre ainsi, voilà que +c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée +qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas +besoin d'une loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct +social, l'instinct de conservation chez un être +fait pour vivre en société; l'instinct de persévérance +dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en +société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont +jamais cru qu'ils dussent se détruire les uns les autres, +ce n'est donc pas dire autre chose que: les hommes +ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie pas +autre chose que: l'homme existe.—Ce n'est pas en +tant que résistant à la mort sociale que la morale est +une morale, c'est à partir du moment où, le trépas +social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand +elle dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car <i>ne +tue point</i> indique seulement que l'homme a envie de +vivre; c'est quand elle dit: donne, dévoue-toi, sacrifie-toi. +Alors, seulement alors, elle est autre chose +qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité +d'être, ne dérive point de nos besoins mêmes, et +semble être une véritable révélation. L'instinct social +embrasse et comprend toute la justice, la morale commence +à la charité.—Or c'est où elle commence que +Voltaire n'atteint pas; et voilà qu'après l'avoir niée +par ses principes généraux, puis avoir un instant cru +l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin qu'il +ne l'a pas connue.</p> + +<p>En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste +ou spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série +de chocs et de répercussions de faits les uns sur les +autres sans qu'aucune intelligence se mêle à leur jeu +et sans qu'ils aient aucun but?—ou croit-il qu'il s'y +mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence universelle, +les guidant vers un but connu d'elle, inconnu +d'eux?—ou croit-il qu'à cette mêlée des événements se +surajoutent et s'appliquent, les ployant, les redressant, +les dirigeant, en partie au moins, <i>l'esprit humain</i>, +l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?</p> + +<p>Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est +aisée: Voltaire le repousse absolument. C'est contre +«l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est contre le <i>Discours +sur l'histoire universelle</i>, c'est contre toute l'idée +chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'<i>Essai sur les +moeurs</i>, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire +a indéfiniment et cruellement réédité l'<i>Essai sur les +moeurs</i>. Ecarter le surnaturel de l'histoire, c'est l'effort +tellement incessant de Voltaire qu'on peut quelquefois +le prendre pour toute son oeuvre et y trouver l'idée maîtresse +de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas +eu. S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup +sûr l'idée de la Providence lui est étrangère absolument, +et radicalement odieuse. Il l'a combattue en +tous ses livres, et particulièrement, en ses livres d'histoire, +avec la dernière énergie.</p> + +<p>Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le +goût qu'il a pour montrer les grands événements comme +des effets de petites causes. Ce goût n'est pas autre +chose qu'une forme de ce penchant plus général à écarter +le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir +dans la série des faits historiques l'effet et le développement +de grandes causes très générales, ne voyez-vous +point que vous mettez, sans y prendre garde peut-être, +des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées, +quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de +l'humanité? Vous y voyez des <i>lois</i>. Mais une loi est une +idée, et une idée suppose un esprit. Un esprit pensant +l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui donner sa +loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, +au même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que +Bossuet écrivant son <i>Histoire universelle</i>.—Direz-vous +que cette loi que vous voyez dans l'histoire suppose un +esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que c'est +vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un +expédient, elle n'a pas de réalité objective, elle n'est +pas en effet <i>dans</i> l'histoire, et vous n'y croyez pas. +Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, puisqu'elle n'est qu'un +mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois réelles, +c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous +n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers +les faits; et alors vous êtes encore, bon gré mal +gré, dans un reste de conception théologique;—ou +vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse +de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, +sans lois, sans signification, et comme un tourbillon +d'atomes dans le hasard.</p> + +<p>Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre +et d'extirper le surnaturel, c'est donc de montrer +qu'elle est absurde, qu'elle ne porte la marque d'aucune +intelligence, que les révolutions des empires y dépendent +d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, +d'un grain de sable,—et c'est ce que Voltaire a aimé à +faire. Il se rencontre ici avec Pascal, parce que l'athéisme +se rencontre toujours avec Pascal, là où Pascal +n'en est qu'à la première partie de son argumentation.</p> + +<p>Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée +de providence dans l'histoire. Est-il donc pur positiviste, +pur fataliste? Il devrait l'être. S'il n'y a pas de +lois historiques, ne voyons dans l'histoire que le hasard, +agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, +ou ayant pour causes des riens, grands souffles, +sautes de vent, remous. Mais il aime trouver l'intelligence +dans les objets de son étude, et si d'intelligence +générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à y +contempler des intelligences particulières. Il est, du +moins il veut être, spiritualiste en histoire. Il attribue +une immense importance aux hommes d'action, aux +rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous +avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait +Rousseau, que l'homme est né bon et que de méchants +gouvernements l'ont perverti. Les gouvernements ont +cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les corrompent +parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire +est le domaine et la matière de la volonté de +quelques-uns. Idée importante dans Voltaire. Nous la +retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà pourquoi +il a tant aimé les grands princes et a aimé à les +voir plus grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, +Pierre le Grand, Frédéric, Catherine, ce sont les héros +de sa pensée. C'est que ce sont eux qui ont fait l'histoire, +ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il +le croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est +même un peu pour ceci qu'il croit cela.</p> + +<p>Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. +Elle reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; +elle est fragmentaire; elle éclate ici et là dans une tête +élue; mais elle existe; et désormais elle va embarrasser +Voltaire presque autant que l'autre. Son fond d'aristocratisme +et de monarchisme va gêner son fond de positivisme +et de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, +va-t-on lui dire; son empire est donc suspendu par une +grande intelligence unie à une grande volonté, par un +grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan, +commence un dessein? L'histoire est donc le hasard +traversé de temps en temps par le génie? Voilà la providence +générale remplacée par des providences particulières, +le monothéisme historique remplacé par +un polythéisme historique.—Voltaire a été, j'avais +tort de dire embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été +partagé sur cette affaire, comme il l'est toujours. Il a +beaucoup donné au hasard, il a donné beaucoup au +génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans le +sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites +maisons de l'humanité; puis tout à coup salue un +grand aliéniste, qui quelquefois n'est qu'un chirurgien. +Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à +un «petit fait» un grand événement dont il pourrait +faire remonter la cause à un grand homme. Il passe +d'un système à l'autre. Son histoire en devient comme +bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un +état de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, +manies d'un peuple en un temps; tantôt elle +est, comme il y tient aussi, ramassée autour d'un +grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.—Curieux +esprit, souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque +page, et, les cent volumes lus, laissant l'impression +la plus confuse!</p> + +<p>En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme +ou despotisme? Plus celui-ci que celui-là, sans doute, +mais encore les deux. Il n'a pas laissé de donner dans +l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent dans +le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire +l'homme bon, capable de progrès par l'intelligence et +le «lumières». Il le dit, quelquefois: «Non, Monsieur, +tout n'est pas perdu quand on met le peuple en état de +s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire +quand on le traite comme une troupe de taureaux. +Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les +guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche, +dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, +dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques +passages de ce genre dans ses ouvrages. Il aimait +même à prononcer le mot de liberté. On ne combat point +une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est +libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.—Mais +il est difficile de savoir ce qu'il entendait +par ce mot de liberté. Toutes les formes du libéralisme, +c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose s'opposant +à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il +a détesté les Parlements, les Etats généraux et la liberté +de la presse. On peut citer, de la <i>Henriade</i>, une +jolie définition, et élogieuse, du gouvernement parlementaire +anglais; mais s'il faut prendre la <i>Henriade</i> +pour autorité en matière politique, on y trouve aussi +cette jolie épigramme contre le gouvernement par les +assemblées:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De mille députés l'éloquence stérile</p> +<p>Y fit de nos abus un détail inutile:</p> +<p>Car de tant de conseils l'effet le plus commun,</p> +<p>Est de voir tous nos maux sans en soulager un.</p> + </div> </div> + +<p>Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, +Voltaire ne s'est pas appliqué à la politique. Il y entrait +peu, et ne la goûtait pas. Il n'en a pas les premières +notions. Il n'a exactement rien compris à +l'<i>Esprit des lois</i>, et il fallut lui faire remarquer que le +<i>Contrat social</i> était quelque chose. Quand il prétend +réfuter, en passant, Montesquieu, il est un peu ridicule. +Il observe que le gouvernement turc n'est point si +despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré +par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à +ces hauteurs qu'il s'élève. Incertitude, ici comme partout, +mais surtout moitié ignorance, moitié mépris. +Voltaire en science politique n'a absolument rien à +nous apprendre.</p> + +<p>En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, +sans doute. Il faut reconnaître que la guerre au surnaturel +a été sa grande tâche, et préférée. Sa conception +de l'histoire intellectuelle de l'humanité est celle-ci:</p> + +<p>Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux +d'imagination inventé par les poètes, utile aux beaux-arts, +et parfaitement inoffensif; tolérance absolue; +liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de +conquête, paix profonde; bonheur.—Christianisme: +apparition de la croyance au surnaturel dans le monde. +Dès lors «les deux puissances», la spirituelle et la +temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, +et pour des idées qu'on ne comprend pas, persécutions, +oppressions, assassinats, bûchers, barbarie, +enfer sur la terre.—Temps modernes: expulsion du +surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, +omnipotence de l'autre, retour à l'antiquité, paix, +bonheur.</p> + +<p>Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est +net. C'est une conception d'ensemble qui est claire, +c'est une idée générale qui est précise, chose si rare +dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; Victor Hugo +en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut se +soutenir.—Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion +c'est: «écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois +«Ecrasons l'infâme!»; mais il a dit assez souvent de +ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas seulement +de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la +religion pour la foule. «Il faut une religion pour le +peuple», le mot fameux est de lui. Il faut une religion +pour la canaille, «qui sera toujours la canaille, et qui +ne sera jamais éclairée», etc.—Ici la contradiction +est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation +de tout à l'heure, maintenant démentie. S'il est +vrai, non d'une vérité de théorie, de spéculation et de +souper, mais vrai historiquement et dans le réel, que +les hommes, les hommes en chair, les hommes qui +vivent et souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance +du christianisme et des notions trop subtiles et +dangereuses pour eux à manier qu'il apportait—ce +que j'admets qu'on peut prétendre—si cela est vrai, +ou si l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver +cette vérité à une aristocratie de beaux esprits, et d'en +écrire des <i>Ingénus</i>; il faut sauver ces hommes qui pâtissent +et les arracher à leur torture.—Dire: il faut un +Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais +j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur +et punisseur lointain, que vous n'y croyiez guère +et que vous vouliez que les simples y croient, c'est +un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une +cruauté.—Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, +est atroce à partir du Christ; il convient qu'elle cesse +pour nous; et il nous est utile que pour les humbles +elle continue; c'est cela qui est monstrueux.</p> + +<p>Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. +Il est trop léger pour être cruel. Il dit des choses +énormes en pirouettant sur son talon. Mais il est admirable +pour se contredire; pour aller d'un bond jusqu'au +bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au +bout de l'idée contraire; pour être inconséquent avec +une souveraine intrépidité de certitude; pour être +athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux novateur, +réactionnaire enragé, toujours avec la même +netteté de pensée et de décision d'argument, toujours +comme s'il ne pensait jamais autre chose, ce qui fait +que chaque livre de lui est une merveille de limpidité, +et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, +c'est un chaos d'idées claires.</p> + +<h4>III</h4> + + +<h4>SES IDÉES GÉNÉRALES</h4> + +<p>Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, +comme je l'ai dit, l'égoïsme vigoureux, et exigeant, +devenant toute une philosophie. A se placer à ce point +de vue les contradictions disparaissent. Les besoins ou +les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses +idées, les créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. +C'est un grand bourgeois; il est riche, il aime +le monde, le luxe, les arts, les conversations libres +entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous ses +fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera +avec eux sera vrai, tout ce qui les contrariera +sera faux.—Comme il n'a pas d'imagination, il n'a +pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc <i>il +n'y a pas</i> de religion.—Comme il a de la curiosité, +qu'il aime le théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux +sur la règle des moeurs, il n'aime guère une religion +hostile à la curiosité, au spectacle et au libertinage; +donc <i>il ne faut pas</i> de religion.—Comme il aime que +le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins +qui peuvent contenir le peuple; donc <i>il faut</i> une religion. +—Comme il déteste les guerres civiles, il a horreur +de ce qui en a excité et qui peut en déchaîner encore; +donc <i>il ne faut pas</i> de religion, etc.—Le principe est +constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont +contradictoires.</p> + +<p>Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme +et né dans un siècle où cette classe peut parvenir à +tout, il n'est nullement adversaire de l'aristocratie +dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse +pas de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que +Louis XIV est son Dieu, pour les mêmes raisons qui +empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce qu'il +aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon), +où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, +Molière, Boileau et Racine favoris. Remarquez +que Louis XV et Louis XVI sont rois de la noblesse +beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela +qu'il les aime moins. Remarquez qu'il se préparait +à écrire une réfutation de Saint-Simon, alors récemment +connu, quand il est mort.</p> + +<p>Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la +prévoit niveleuse, et il est riche; peu littéraire, ou +ayant tendresse pour la littérature médiocre, et il est +un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix; aimant +mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a +pas fait une phrase de sa vie».—Et certes, mieux +vaut entrer dans une aristocratie de gouvernement +despotique, c'est-à-dire ouverte au talent, à la richesse +et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une démocratie +peu clairvoyante sur ces divers genres de +mérite.—Donc Louis XIV, Catherine, Frédéric s'il +avait bon caractère, Louis XV s'il voulait ressembler +à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un +despote, une aristocratie dont un despote ouvre les +rangs pour qui lui plaît.—Mais point de corps privilégiés, +point de parlements, point de clergé autonome, +ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi +serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement +personnel, sans profit appréciable pour un +homme comme M. de Voltaire; et dès lors que signifient-ils? +Point d'aristocratie indépendante, sous +aucune forme. Montesquieu est à peu près inintelligible.</p> + +<p>Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout +Voltaire. Elle fait son caractère, elle fait sa conduite, +elle fait sa politique; mais, vraiment, elle fait aussi son +histoire et sa philosophie. Elle devient, en considérations +historiques, en philosophie, bref en idées générales, +une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, +un peu étroit et à courtes vues, qui est bien curieux à +considérer. L'homme est anthropomorphiste naturellement, +fatalement, par définition, et presque par tautologie, +parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, +ni de se regarder comme le centre de l'univers, et son +but et sa cause finale;—ni de se tenir pour le modèle +de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le +monde qu'il ne suppose constitué comme lui.—Voltaire +lui-même a bien spirituellement indiqué cette +tendance primitive et inévitable de l'esprit humain. +Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le +coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la +taupe. Il faut que ce soit une taupe bien puissante qui +ait fait cet ouvrage.—Vous vous moquez, dit le hanneton; +c'est un hanneton tout plein de génie qui est +l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons +et taupes en cette affaire. Seulement nous le sommes +plus ou moins selon, je le répète, que nous avons +une plus grande ou moindre puissance de détachement. +Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus, +intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement +personnel, est anthropomorphiste essentiellement. Il +n'a pas assez réfléchi sur les propos de son hanneton.</p> + +<p>L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste +principalement à croire que les hommes ont +toujours été tout pareils à ce que nous les voyons, et +à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans +son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les +fois que dans l'histoire quelque chose s'écarte de la +façon de penser et de sentir d'un Français de 1740, et +particulièrement de la façon de penser et de sentir de +M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.—«A +qui fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», +«Il n'y a pas lieu de croire?...» sont les formules +favorites de son <i>Essai sur les moeurs</i>. A qui +fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la +terre? A qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent +des immoralités mêlées aux cultes religieux? A qui +fera-t-on croire que le polythéisme ait été persécuteur? +A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler le +sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un +homme assez philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait +été assez peu pour être un persécuteur fanatique.»—C'est +surtout ce grand fait de gens qui ne sont pas des +chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme +eux qui est pour Voltaire un scandale de la raison, et +par conséquent une impossibilité, et par conséquent +un mensonge. Ce qu'il voit dans l'histoire moderne, +c'est des guerres religieuses entre chrétiens; donc il +n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; +la persécution est de l'essence du christianisme, +a été inventée par lui, et avant lui n'existait pas, +et après lui n'existera plus. Le polythéisme a été tolérant, +le christianisme oppresseur, la philosophie sera +bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme +a été tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire +ni des sacrifices humains de Salamine, ni de la loi +d'<i>asébeia</i> comportant peine de mort, ni d'Anaxagoras, +ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, +ni de Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. +Il ignore, ou il atténue. Dans sa chaleur indiscrète +à atténuer les choses, il en arrive même à manquer +d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais +Jean Huss, Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle +différence entre la coupe d'un poison doux, qui, loin de +tout appareil infâme et horrible, <i>laisse</i> expirer tranquillement +un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice +épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de +M. Homais?—Qu'on ne parle pas à Voltaire des persécutions +subies par les chrétiens pendant quatre siècles, +<i>parfois sous les meilleurs empereurs</i>. Ceci précisément +devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes +de tuer ceux qui ne pensent pas comme eux; il n'en tire +que cette conclusion que les persécutions n'ont pas +existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de chose, ou +les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent, +les passe absolument sous silence. Que des +hommes qui ne sont ni jansénistes ni jésuites aient +fait couler le sang de leurs adversaires, n'est-il pas +vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! Evidemment. +Donc c'est l'histoire qui se trompe.</p> + +<p>A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur +l'homme que Voltaire se trompe. Il ne peut atteindre +jusqu'à cette idée que les hommes ont toujours eu +et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui +pensent autrement qu'eux, et que pour eux les plus +grands crimes ont toujours été et seront toujours les +crimes d'opinion. Chaque grande idée générale qui +traverse le monde donne seulement matière à ce +besoin impérieux de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune +le renouvelle. Avant le christianisme, le polythéisme +a proscrit cruellement, meurtrièrement le monothéisme +sous forme philosophique d'abord, sous +forme chrétienne ensuite; et le christianisme vainqueur +a persécuté le paganisme; et les sectes chrétiennes +se sont proscrites les unes les autres; et voilà que le +christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance +exterminée du monde, ne sachant pas prévoir, +comme vous ne savez pas voir juste dans le passé, et ne +vous doutant point qu'après vous l'on va s'assassiner +pour des idées comme auparavant; que, seulement, les +théologiens seront remplacés par des théoriciens +politiques, et le crime d'être hérétique par celui +d'être aristocrate.</p> + +<p>Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique +à l'histoire naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire +est incapable de sortir des idées de son temps +pour comprendre le passé historique, tout de même +il est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour +comprendre ou imaginer le passé préhistorique. Les +théories de Buffon paraissent extravagantes. Quoi! +La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes sous les +eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! +Quelle plaisanterie!—On lui montre les fossiles. Il ne +veut pas les voir. Laissez donc: ce sont des coquilles +de saint Jacques jetées là par des pèlerins revenant de +Terre Sainte.—Et cet autre, avec sa génération spontanée +et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est +pas même à examiner.—Et cet autre qui croit à la +variabilité des espèces, et que les nageoires des marsouins +pourraient bien être devenues avec le temps +des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. +Quels fous!—Investigations curieuses pourtant, +hypothèses fécondes dont un renouvellement de +la science, et un peu de l'esprit humain, pourra sortir, +et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, +examine avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment +moderne, donnant le branle à la curiosité publique, et, +ce que vous n'êtes en rien, précurseur.</p> + +<p>C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité +essentielle de tout homme, je l'ai accordé, mais +chez Voltaire plus grave que chez d'autres, que se rattache +toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand il +passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si +différent de lui-même. Il reste au fond identique à soi. +Optimiste il l'est à la façon d'un homme du XVIIe siècle, +et avec, les arguments de Fénelon. Voyez-vous ces +montagnes comme elles sont bien disposées pour la +répartition des eaux en vue de la plus grande commodité +l'homme<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>... (Voir dans Fénelon la première +partie du <i>Traité sur l'existence de Dieu</i>.) Un monde +créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le +monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde +et but de Dieu, donc sa cause finale, donc sa raison +d'être, voilà l'univers. Pour un contempteur de la +Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe</i>.</blockquote> + +<p>Et quand il est pessimiste, c'est le même système à +l'inverse, mais le même système. C'est un pessimisme +d'opposition dynastique. Il consiste à accuser Dieu de +n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme, +comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez +fait pour l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. +Il n'a pas lieu d'être content de vous. Au moins il +faudra réparer. Vous lui devez quelque chose.»— +Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme +anthropomorphique, dans les deux cas proclamation +des droits de l'homme sur le créateur; +croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu +serait, je crois, mieux dit.</p> + +<p>Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se +ramène à cela. Il est le sentiment énergique qu'un +immense effort des choses a été accompli pour nous +contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint quelquefois +ce but si considérable; que le monde est à peu près +digne de nous; que pour cette raison nous devons le +trouver intelligent, que le monde reconnu intelligent +s'appelle Dieu.—Mais aussi cet universel effort n'a pas +laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses +à nos souffrances et les lacunes du monde à nos +déceptions; nous trouvons l'univers habitable, mais défectueux, +donc intelligent mais capricieux ou étourdi, +et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque +chose de notre respect.—Comme le paganisme +est bien le fond ancien et toujours prêt à reparaître de +la théologie humaine, et comme c'est bien la religion +vraie des hommes, même très intelligents, quand on +creuse un peu, qu'un commerce familier avec la divinité, +dans lequel on la craint, on l'admire, on la querelle, +et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!</p> + +<p>Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, +dispersé et curieux, mais superficiel et contradictoire, +quand on le presse et qu'on le ramène, sans le trahir, +il me semble, aux deux ou trois idées fondamentales +qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré +même, répétant en bon style de très anciennes +choses, sensiblement inférieur aux philosophes, chrétiens +ou non, qui l'ont précédé, et ne dépassant nullement +la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple; +surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement +successif de l'esprit, et redisant à soixante-dix +ans son <i>credo</i> philosophique, politique et moral de la +trentième année.</p> + +<p>Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent +sans qu'il advienne, à un moment donné, qu'on +sorte un peu de soi-même, de son système, de sa conception +familière, du cercle où notre caractère et notre +première éducation nous ont établis et installés. Cette +sorte d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, +les habiles, même très entêtés, s'y laissent surprendre, +et ce sont les plus clairs encore de leurs profits. Je vois +deux évolutions de ce genre dans Voltaire. Voltaire est +un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on +peut n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations +soi-disant philosophiques à la Fontenelle, et +d'amusants pamphlets. C'est en effet ce qu'il donne +longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et +d'une part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif +à la popularité, il ne demandera pas mieux que de se +pénétrer, autant qu'il pourra, de son esprit, pour l'exprimer +à son tour et le répandre. Et de là viendra un +premier développement de la pensée de Voltaire. Ce +siècle est antireligieux, curieux de sciences, et curieux +de réformes politiques et administratives. De tout cela +c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au tour d'esprit de +Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il +exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en +devenir cruellement monotone. Quant à la politique +proprement dite, il n'y entend rien, ne l'aime pas, en +parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette +matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. +Il s'y est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître +Newton, très contesté alors en France et que la +gloire de Descartes offusquait. Il aimait Newton, et +n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un +génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes +est un génie d'imagination. Descartes crée <i>son</i> monde, +Newton démêle <i>le</i> monde, le pèse, le calcule et l'explique. +Voltaire, qui a plus de pénétration que d'imagination, +est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce +un goût de précision, de prudence, de sang-froid, de +critique scientifique qu'il a contribué à donner à ses +contemporains et qui est précieux. Sa sympathie pour +Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa +réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est +pas inventeur en sciences géométriques, ce qui n'est +donné qu'à ceux qui y consacrent leur vie, son influence +y fut très bonne, son exemple honorable, son encouragement +précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, +il maintenait le lien utile et nécessaire qui doit +unir l'Académie des sciences à l'Académie française.</p> + +<p>En matière de réformes administratives il a fait +mieux. Il a montré l'impôt mal réparti, iniquement +perçu, le commerce gêné par des douanes intérieures +absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop +ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables +erreurs. Je crains de me tromper en choses +que je connais trop peu; mais il me semble bien que +je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a +deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre +Turgot. Cela doit compter. J'insiste, et quelque admiration +que j'aie pour un Montesquieu, quelque cas que +je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment +faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le +remercie presque d'avoir été un théoricien politique +très médiocre, en considérant que négliger la haute +sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à faire +dans l'administration, la police et la justice, était +donner un excellent exemple, presque une admirable +méthode dont il eût été à souhaiter que le XVIIIe siècle +se pénétrât. Ici Voltaire est inattaquable et vénérable. +C'est le bon sens même, aidé d'une très bonne, très +étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que +des choses justes, dans tous les sens du mot, et tel +de ses petits livres, prose, vers, conte ou mémoire, en +cet ordre d'idées, est un chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure +(ou à peu près), intime, et qu'il doit à lui-même, +au développement naturel de ses instincts. +C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de +toutes les manières délicates, mesurées, judicieuses, +ordonnées et commodes, qu'on peut avoir de jouir. +Donc il est assez dur, nous l'avons vu, assez avare +(«l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), +et la charité n'est guère son fait. Cependant le développement +complet d'un instinct, dans une nature +riche, intelligente et souple, peut aboutir à son contraire, +comme une idée longtemps suivie contient dans +ses conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien +aime à jouir, et il sacrifie volontiers les autres à +ses jouissances; mais il arrive à reconnaître ou à sentir +que le bonheur des autres est nécessaire au sien, +tout au moins que les souffrances des autres sont un +très désagréable concert à entendre sous son balcon. +Pour un homme ordinaire cela se réduit à ne pas vouloir +qu'il y ait des pauvres dans sa commune. Pour +un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée +au moins jusqu'aux frontières, cela devient une vive +impatience, une insupportable douleur à savoir qu'il +y a des malheureux dans le pays et qu'il serait facile +qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du reste, +en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai +de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les +pauvres gens foulés d'impôts, tracassés de procès, +«travaillés en finances» horriblement, lui sont présents +par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la +fièvre de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il +parle un peu trop, mais qui n'est pas, j'en suis sûr, +une simple phrase.—Et l'on se doute que je vais parler +des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en +défends nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop +de fracas. On dirait parfois que Voltaire a consacré +ses soixante-dix ans d'activité intellectuelle a la défense +des accusés et à la réhabilitation des condamnés +innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger +pour sa vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, +à la place que prennent ces trois campagnes de Voltaire +dans certaines biographies, que le biographe est +trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet +est contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher +de répéter le mot de Gilbert:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous ne lisez donc pas le <i>Mercure de France</i>?</p> +<p>Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.</p> + </div> </div> + +<p>Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez +Voltaire, et au même moment, et dans la même phrase, +avec une dureté assez déplaisante pour des infortunes +identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et Genevoises +pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs +prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; +mais on vient de rouer un de leurs frères<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>...» Oui, +sans doute, encore, il y a, dans ces belles batailles +pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de +cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition +de famille et forme de sa «combativité». Il a été +en procès toute sa vie et contre tel juif d'Allemagne, +ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et +contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour +Calas, il y en a bien une vingtaine pour M. de Morangiès, +lequel n'était nullement une victime du fanatisme.—N'importe, +c'est encore un bon et vif sentiment de +pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, +des maladroits ou des étourdis. Pour Calas surtout, +le parti qu'il prend lui fait un singulier honneur; car, +remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion qu'il ne +lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt +à un crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, +sa haine étant plus grande contre les fanatiques que +contre la magistrature. Il hésite, aussi, un instant; on +le voit par ses lettres; puis il se décide pour le bon sens, +la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> A Dalembert, 29 mars 1762.</blockquote> + +<p>On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, +d'autre part moitié influence de son temps, qui fut +clément et pitoyable, moitié propre impulsion et développement, +dans une heureuse direction, de ses instincts +intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est +dépassé, ce qui veut dire s'est complété. Une partie de +son oeuvre de penseur est sérieuse, c'est la partie pratique +et <i>actuelle</i>; une partie (trop restreinte) de son +action sur le monde est bonne, ce sont des démarches +d'humanité et de bon secours. «<i>J'ai fait un peu de bien, +c'est mon meilleur ouvrage</i>», est un joli vers, et ce n'est +pas une gasconnade.</p> + +<p>Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire +pas une grande vénération, ni une admiration bien +profonde. Un esprit léger et peu puissant qui ne pénètre +en leur fond ni les grandes questions ni les grandes +doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à +l'antiquité, au moyen âge, au christianisme ni à aucune +religion, à la politique moderne, à la science moderne +naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, ni à +Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John +Locke, peut bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, +ce n'est pas un grand flambeau sur le chemin +de l'humanité.</p> + +<p>Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses +pensées et s'assurant sur une dernière lecture, récente, +attentive et complète de ses ouvrages, on essaye de se +le représenter à un de ces moments où l'homme le plus +sautillant et répandu en tous sens, et <i>rimarum plenissimus</i>, +s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et +ordonne sa pensée générale et s'en rend un compte +précis, voici, ce me semble, comme il apparaît.—Positiviste +borné et sec, impénétrable, non seulement à +la pensée et au sentiment du mystère, mais même à +l'idée qu'il peut y avoir quelque chose de mystérieux, +il voit le monde comme une machine très simple, bien +faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et +indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui +est digne d'une admiration réservée et superficielle.—Conservateur +ardent et inquiet, il a horreur de toute +grande révolution dans l'artifice social et même de +toute théorie politique générale et profonde ayant +pour mérite et pour danger de pénétrer et partant +d'ébranler, en pareille matière, le fond des choses.—Monarchiste +ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais +le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, +ne le veut ni limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé +d'aucun corps, aristocratie, magistrature ou clergé, +qui ait à lui une existence propre.—Antidémocrate +et anti populaire plus que tout, il ne veut rien pour +la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même +l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur +acharné, <i>même en religion</i>, voyant dans Dieu +tel qu'il le comprend, et dans le culte, et dans l'enfer, +d'excellents moyens, insuffisants peut-être encore, +d'intimidation.—Et ce qu'il rêve, c'est une société +monarchique dans le sens le plus violent du mot, et +jusqu'à l'extrême, où le roi paye les juges, les soldats +et les prêtres, au même titre; ait tout dans sa main; +ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par Parlement; +fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, +la religion pour le peuple, sans y croire; soit humain +du reste, fasse jouer les tragédies de M. de Voltaire et +mette en prison ses critiques. Il se fâche contre les +philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les +rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! +«Il ne s'agit pas de faire une révolution comme du +temps de Luther ou de Calvin, mais d'en faire une +dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.» +Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric +accueille et recueille les Jésuites; son vrai idéal, +c'est Catherine II. La société qu'il a rêvée c'est celle +de Napoléon Ier.</p> + +<p>Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. +Seulement Voltaire est trop léger pour avoir en soi, +ou pour atteindre, du système qu'il conçoit ou qu'il +caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur rien +les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il +n'a pas l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a +pas la raison d'être du monarchiste; antidémocrate, +sans être sérieusement aristocrate, il n'a pas les +qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les +vertus conservatrices.</p> + +<p>Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme +c'est une qualité, très religieuse, quoi qu'elle en +ait et très grave, qui est l'humilité; que le positiviste +sincère est surtout frappé des bornes étroites et des +voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent et +répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: +«Bornons-nous, puisque nous sommes bornés; sachons +ne pas savoir, puisqu'il est si probable que nous +ne saurons jamais; à l'<i>ama nesciri</i> de l'<i>Imitation</i> ajoutons +<i>aude nescire</i>»;—et que c'est là une disposition +d'esprit plus respectueuse du grand mystère que toute +téméraire affirmation, puisqu'elle le proclame.—Voltaire, +lui, ne s'humilie point, croit savoir (le plus souvent +du moins) et tranche lestement. Il est positiviste +assuré et audacieux, avec un petit déisme très +positif aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour +en trois pas, dont il est fâcheux aussi qu'il ait besoin +comme instrument de terreur, et qui au défaut d'être +un peu naïvement positif, joint celui d'être trop pratique. +Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui +s'arrête au seuil du mystère, mais précisément parce +qu'il y est arrivé.</p> + +<p>Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, +qui n'est autre chose que le patriotisme. Le monarchisme, +quand il est profond, est un sacrifice. Il est +l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat +pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie +n'est pas un lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se +ramasse autour d'un coeur; et que ce coeur, s'il n'est pas +un Sénat éternel, doit être une famille éternelle, une +maison royale, une dynastie; que cette maison est le +point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur +dans le pays, mais respect encore et fidélité au +trône: ce ne sera qu'une génération sacrifiée à la perpétuité +du pays); puissant parfois et vigoureux et +alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; +mais toujours conservateur du pays, en ce qu'il +en est la perpétuité, et parce qu'un pays n'est autre +chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre éternité.—Cette +conception est absolument inconnue de +Voltaire; il est monarchiste sans être dynastique, il est +monarchiste sans être patriote, d'où il suit qu'il n'est +monarchiste que par instinct banal de conservation. +Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot +qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de +patrie. Son indifférence pour le pays dont il est, est +telle qu'elle a étonné même ses contemporains. Elle +est telle qu'elle le rend inintelligent même au point +de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement +de la Prusse, débordement de la Russie, suppression +de la Pologne, les Russes à Constantinople, voilà +sa politique extérieure, cent fois exposée. C'est toujours +la France amoindrie qu'il semble rêver.—Ce n'est +pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas +compte. Que d'énormes monarchies, qui ne risquent +pas d'être catholiques et qu'il espère naïvement qui +seront «philosophiques», se forment dans le monde, +il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère +blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, +mais d'indifférence à l'endroit du pays, qui se +soit vu.</p> + +<p>Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est +pas le mépris du peuple qui fait le vrai aristocrate, +c'est la certitude que le peuple est incapable de gouverner +ses affaires, et que, par conséquent, il faut se +dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. +Il n'a que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. +Il veut tenir la foule dans l'ignorance et l'impuissance, +et c'est un système qui peut se défendre; +mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée +et pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant +adversaire, il devrait être démocrate; et Rousseau est +plus logique que lui. Mais tout ce qui n'est pas monarchie +pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, +ou gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, +puisqu'il est si personnel, et puisque c'est +notre ridicule à tous de tenir pour le meilleur l'état où +nous serions les personnages les plus considérables, +qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement +des «hautes capacités» et des «lumières». +Nullement. Diderot y songe plus que lui. C'est même +une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu +être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception +de l'Etat. Cependant, si l'Eglise a été un ordre. +C'est qu'elle était en ces temps-là la corporation des +capacités.—Mais la vraie idée aristocratique est totalement +étrangère à ce contempteur du peuple. Il +n'est aristocrate que par négation.</p> + +<p>Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme +sérieux et fécond n'est pas la peur de l'avenir; +c'est le respect du passé. C'est une sorte de piété filiale. +C'est le sentiment que le passé a une vertu propre, que +les institutions du passé sont bonnes, même quand elles +sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation +l'idée de la continuité des efforts, de la longueur +de la tâche, et de la patience commune. La tradition, +c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec les +ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le +temps, de tout ce qu'elle retient et vénère du passé.— +Et cela est vrai que le passé a une vertu, sans avoir été +si vertueux quand il était le présent! Comme d'un père +mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement +et sans effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme +ce souvenir devient en lui un viatique et un principe +d'énergie morale; de même un peuple dans les institutions +qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement, +qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui +lui devient un réconfort et un idéal. Montaigne gardait +dans son cabinet les longues gaules dont son +père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et +certes, je voudrais qu'il les eût gardées même si son +père s'en fût servi quelquefois pour le fustiger.— +Voltaire n'a point ce genre de piété. Il est <i>homme +nouveau</i> essentiellement; et il n'a aucune espèce de +respect. Il n'est conservateur que parce qu'il se +trouve à peu près à l'aise dans la société telle qu'elle +est. Il est conservateur par appréhension beaucoup +plus que par respect. Il est conservateur beaucoup +moins des souvenirs que des défiances, et beaucoup +plus des remparts que du Palladium.—Il n'y a pas â +s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait l'humanité +ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire +dégradée, un peu <i>déclassée</i>; et la société qu'il a rêvée +serait la société ancienne un peu nivelée, aussi comprimée. +Ce serait quelque chose comme l'Empire sans +gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné +et odieux.</p> + +<p>On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de +temps en temps. Non certes, d'abord parce qu'il est +plaisant, et spirituel et causeur aimable, ce qui sauve +tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a beaucoup +de bon sens, et que ses idées de détail sont très +justes, très vraies, très pratiques, et excellentes à +suivre. Le Voltaire négatif, le Voltaire prohibitif, le +Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est admirable. +S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez +pas les sorciers; ne pendez pas les protestants; n'enterrez +pas les morts dans les églises; ne rouez pas les +blasphémateurs; ne <i>questionnez</i> pas par la torture; +n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations +dans un seul royaume; ne donnez pas les +charges de magistrature à la <i>seule</i> fortune sans mérite; +n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à +chausse-trapes et à parti pris<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>; ne pratiquez pas la +confiscation qui ruine les enfants pour les crimes des +pères; ne prodiguez pas la peine de mort (il a même +plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez pas +un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a +laissé mourir son enfant, une servante qui vole douze +serviettes; soyez très propres; faites des bains pour +le peuple; n'ayez pas la petite vérole; inoculez-vous»; +—s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie +avec sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, +et à faire une centaine de jolis contes, je l'aimerais +mieux. Mais le fond des idées est bien pauvre et +le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît concevoir +comme idéal de civilisation est peu engageant. +Le monde, s'il avait été créé par Voltaire, serait glacé +et triste. Il lui manquerait une âme. C'est bien un peu +ce qui manquait à notre homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de +la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville +et de Toulouse, d'accuser <i>surtout</i> la population, responsable +des décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce +n'est qu'une de ses «humeurs» et boutades.</blockquote> + +<h4>IV</h4> + + +<h4>SES IDÉES LITTÉRAIRES</h4> + +<p>Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses +autres idées. Elles paraissent contradictoires et incertaines +au premier regard: elles le sont en effet; et elles +se ramènent à une certaine unité en ce qu'elles sont +uniformément assez justes, très étroites et peu profondes. +—Au premier abord il paraît tout classique. +Il arrive à la vie littéraire au moment d'une grande +croisade des «modernes», et il prend parti contre les +modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte, +Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, +contre Montesquieu, la poésie elle-même qu'il +sent méprisée par le raisonnement, la didactique, la +science sociale et le jeu des idées pures. Nul doute +n'est possible sur ses intentions. On est en réaction, +autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que +l'on continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, +et que, plus que jamais, on fasse des tragédies, +des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner +l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans +lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.</p> + +<p>Et, sur cela, vous croyez qu'il est <i>ancien</i>, à la façon +d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La +Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec +de vives clartés et très heureux reflets des littératures +modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a +guère perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste +au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses +d'Euripide et de taquiner Homère sur ce qu'il +a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui +n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru +en arrière depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement +supérieure à la tragédie grecque. Aristophane +n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser +un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur +à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition +et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique +qui ne comprend à peu près rien à l'antiquité. Il est +curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à +chaque page que, du révolutionnaire et du classique +conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, +le plus puissamment, le plus complètement, le +sens de l'antiquité.</p> + +<p>C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, +n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est +classique en littérature comme il est conservateur ou +monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est +qu'un classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. +En cela, comme en autre affaire, c'est aux +formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache. Le +goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance +de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination +énergique et mâle associant l'univers à la +pensée de l'homme et peuplant le monde de grandes +idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité +vraie et forte née de la conscience profonde des +misères et des grandeurs de notre âme—et, <i>parce que</i> +tout cela est bien compris et possédé pleinement, et, +pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté, +ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au +but, ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique +n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, +sans le reste; et c'est ce qui est saisir la forme, +la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne pas +soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.</p> + +<p>Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées +et de justesse de proportions dans les oeuvres, d'élégance, +de distinction et de noblesse, voilà ce qu'il a +vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le siècle +de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et +d'imagination, et de sensibilité, c'est tout ce qu'il +pouvait voir, et il s'en est fait une poétique, qui est +bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui est tout +ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on +veut, un assez bon acheminement. «Il faut avoir passé +par là», ou plutôt on peut avoir passé par là. Ceux +qui y restent n'ont rien compris au fond des choses.</p> + +<p>Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre +étroit aux grandes oeuvres de la grande littérature +classique pour les mesurer, on peut juger ce qu'il en +laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste +rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque +les deux tiers, au moins, tombent; et Homère lui est, +à l'ordinaire, un prétexte à parler de l'Arioste. Sophocle +reste: il est noble, il est mesuré, il est harmonieux; +mais il est religieux, il est philosophe, il est +grand créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et +Voltaire s'en est peu aperçu. De l'antiquité latine ne +restent guère que Virgile et Horace, Horace surtout.</p> + +<p>Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. +Pascal n'est pas compris, du moins celui des <i>Pensées</i>. +C'est que Pascal, sans qu'on s'occupe ici ni du philosophe +ni du théologien, est le plus grand poète, peut-être, +du XVIIe siècle.</p> + +<p>Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien +curieux, c'est dans les questions de «bon goût» proprement +dit et de bienséance. Le grand défaut des +auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir trop +souvent <i>manqué de noblesse</i>. Bossuet est quelquefois +bien familier dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» +de ces beaux ouvrages en est «déparée»<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>. +Comparez le portrait si correct et bien compassé de +la reine d'Egypte dans le <i>Séthos</i> de l'abbé Terrasson +et le portrait de Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous +serez étonné de voir combien le grand maître de +l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.» +La Fontaine est charmant; il a un «instinct +heureux et singulier» et fait ses fables «comme +l'abeille la cire»; mais que de trivialités quelquefois, +que de «bassesses», que de «négligences» et que +d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il +n'ait «ni rime ni <i>mesure</i>».—Il n'y a pas jusqu'à ce +bon Rollin qui n'ait donné dans le familier. Dans un +passage sur les jeux scolaires, il ose nommer la +«balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne +saurait se souffrir.—Sait-on bien que Racine lui-même +n'est pas constamment élégant? Il y a dans le +second acte d'<i>Andromaque</i> des «traits de comique» +qui sont absolument insupportables dans une tragédie. +Ah! quel dommage!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Temple du goût</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> <i>Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de +l'éloquence dans la Langue française.—Caractères et portraits</i>.</blockquote> + +<p>Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières +délicatesses et de ces étranges dégoûts. En littérature +aussi c'est un gentilhomme, certes, mais trop récemment +anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur +la noblesse.</p> + +<p>Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire +«nervosité» d'homme de théâtre, il a reçu comme le +coup et la secousse de Shakspeare, pendant son séjour +en Angleterre, et il a crié en France la gloire du +grand tragique.—Pourquoi cette croisade furieuse, +tout à la fin de sa carrière, contre l'auteur d'<i>Othello</i>? +C'est qu'on est l'auteur de <i>Zaïre</i>, sans doute; c'est +aussi que le goût intime reprend le dessus; et que le +goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment +préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le +goût de Boileau devenu beaucoup plus étroit et beaucoup +plus timide et beaucoup plus superbe. Prenez ce +qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle: +trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse +de ton, merveilleux, éloquence continue, toutes +choses qui sont des <i>effets</i> de la conception artistique +du grand siècle, et non cette conception même; et +cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans +substance et sans sève, prenez-la pour l'art lui-même; +ayez cette illusion; vous aurez celle de Voltaire, et +l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, manifestement, +d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux +dans l'art de Voltaire et de son groupe.</p> + +<p>Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les +hommes du XVIIe siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le +de sa force de sa vertu première, réduisez-le +à n'être plus un art de penser comme les anciens, et +un commerce perpétuel avec eux, et une puissance +de renouvellement par leur exemple; réduisez-le à +n'être plus qu'un instinct et une habitude d'imitation, +et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un procédé +s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile +comme à Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare: +et s'appliquant, encore, à des modèles qui +sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux +oeuvres du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de +l'art poétique et un autre secret de la façon de travailler +de Voltaire; et vous arrivez, par tout chemin, +à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond +de l'art.</p> + +<p>Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de +Voltaire? Non pas! N'oublions jamais, en parlant d'un +homme, la qualité maîtresse, petite ou grande, qui fait +son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est son instinct +de <i>curiosité</i>. C'est par là que, de tous côtés, il +échappe à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire +de Voltaire, c'est d'avoir résisté à la réaction contre +le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu que le XVIIe siècle était +grand; mais une autre partie de son rôle, c'est d'avoir +fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être accusé +d'être, on ne va point partout sans en rapporter +quelque chose. Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, +d'histoire de moeurs. Cela fait que son goût, étroit +pour nous, est quelquefois plus large que celui de ses +contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort +heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, +tel des hommes de son temps y trouvait des grossièretés +qu'il ne tient pas pour telles. «Peut-on supporter, +disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois gigots +de mouton dans une marmite?...»—«Eh! mon +Dieu, répond Voltaire, c'est que vous n'avez rien vu. +Charles XII a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca, +sans perdre rien de son héroïsme.»—«Pourquoi tant +louer la force physique de ses héros? Cela n'est pas du +ton de la cour.»—«Non, mais avant l'invention de +la poudre, la force du corps décidait de tout dans les +batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez +les hommes; par cette supériorité seule les nations +du Nord ont conquis notre hémisphère depuis la +Chine jusqu'à l'Atlas.»</p> + +<p>Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses +excursions à travers toutes les littératures à peu près, +et toutes les histoires, Voltaire a rapporté de quoi tempérer +quelquefois ce que son esprit avait naturellement +d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient +un demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le +verrons, doit diversifier ses procédés d'imitation. +De ses Italiens il tient un certain goût de fantaisie +folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) +de son ferme propos de noblesse académique dans l'art. +De ses Espagnols, qui n'ont que de l'imagination, +comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, tout compte +fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que +celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas +dire hardiesses, et quelques saillies, assez heureuses. +Il a loué éternellement Quinault, il est vrai, et c'est un +crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite à l'appui +de sa louange est d'une platitude incomparable; mais +il a inventé <i>Athalie</i>, et c'est une gloire. C'est qu'il était +homme de théâtre, grand premier rôle de naissance, +et que la grandeur du spectacle le ravissait. Il a, plus +tard, vingt fois, démenti cet enthousiasme, en faisant +remarquer combien <i>Athalie</i> est d'un mauvais exemple. +C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces +vingt passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.</p> + +<p>En somme, il aimait passionnément la littérature, ce +qui est très bien, sans la bien comprendre, ce qui est +étrange. Cela tient à ce qu'il n'était pas poète et à +ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette complexion +mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, +qui, sans bien sentir l'art, se donne, et même +aux autres, l'illusion qu'il est un artiste.</p> + + + + +<h4>V</h4> + + +<h4>SON ART LITTÉRAIRE</h4> + +<p>J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude +de Voltaire critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois +en effet que l'art dans Voltaire n'est guère que de la +critique qui se développe, et qui se donne à elle-même +des raisons par des exemples. Il y a des hommes de +génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, +et alors ils donnent comme règle de l'art la confidence +de leurs procédés. Tels Corneille et Buffon. Il y +a des hommes de goût, de finesse, d'intelligence qui +sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est pas +comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; +et qui ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: +«et je vais le montrer, en en faisant un». On +reconnaît généralement les premiers à ce qu'ils ne s'adonnent +qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent +des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce +genre-là. Tels Buffon et Corneille. On reconnaît généralement +les autres à ce qu'ils ont des idées de critique +sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à composer +des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels +Marmontel, Laharpe, à cent degrés plus haut tel +Voltaire.—Seulement Voltaire, outre ce talent ou +plutôt cette souplesse à transformer sa critique en +exemples agréables, qu'il prend et donne pour des +modèles, a un talent original, et peut-être deux. Il a +un génie de curiosité, et c'est ce qui en fera un bon historien; +il a un génie de coquetterie, de bonne grâce, +d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et +c'est ce qui en fera un conteur, un rimeur de petits +vers charmants, et un épistolier des plus aimables.</p> + +<p>Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration +n'est que de la critique qui s'échauffe.</p> + +<p>Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils +ont deux défauts, dont le premier est précisément +d'être nés d'une idée et non d'un transport de l'âme +tout entière, de l'intelligence et non de tout l'être, et +par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence +du premier, est d'être presque toujours des +oeuvres d'imitation; car la critique qui invente ne peut +guère être que de l'imitation qui se surveille, et qui +surveille son modèle, de l'imitation avisée qui corrige +ce qui redresse, mais de l'imitation encore.</p> + +<p>C'est là les caractères essentiels de tous les <i>grands</i> +ouvrages artistiques de Voltaire. De quoi est née la +<i>Henriade?</i> Du traité sur le poème épique qui l'accompagne, +soyez-en sûrs. Le traité a été fait après; mais +il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant, +mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais +souvent froid, avec un héros qu'on n'aime point; +Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur», +éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème +épique, c'est un héros sympathique une histoire vraie +et grande, des pensées philosophiques, des discours +brillants, un peu de merveilleux, car vraiment Lucain +est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne +et philosophique, et des vers d'une prose solide et +serrée, comme: «<i>Nil actum reputans si quid superesset +agendum</i>», et je songe à une <i>Henriade</i>.»—Et la +<i>Henriade</i> a vu le jour. C'est un poème très intelligent.</p> + +<p>Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde +et très pénétrante des vraies conditions de l'art, lesquelles +se sentent, plus qu'elles ne se comprennent. Ici +la création est la mesure juste du sens critique, et l'invention +juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, +sur le fond des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la +galanterie pour l'amour, l'allégorie pour le merveilleux +et l'histoire pour l'épopée. Mais dans les limites d'une +intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou quatre +conceptions supérieures de l'âme humaine, la <i>Henriade</i> +est un poème très intelligent.—Je comprends qu'elle +laisse froid, je ne comprends pas qu'elle ennuie. C'est +de l'histoire anecdotique très amusante. Le sens critique +que l'a conçue; mais le génie de curiosité l'a exécutée. +Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien racontées, +et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés +en prose admirable, précis, ramassés et clairs, qui +feraient très grand honneur à des manuels d'histoire +pour homme du monde.—Comment il faut lire la +<i>Henriade</i>? Posément, sans anxiété et sans transport +(elle le permet), en saisissant bien ce qu'il y a dans +chaque vers d'allusion à une foule d'événements, et en +lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent les +allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est +un vif plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité +du coeur et un grand calme de l'imagination. On y +voit presque toute l'histoire de France, surtout ce que +Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair +et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, +Henri IV et ce cher siècle de Louis XIV prolongé quelque +peu jusqu'à Voltaire lui-même. La curiosité a dicté +ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait à les +lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux +et le plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.</p> + +<p>La <i>Pucelle</i> est moins amusante. On peut même dire +qu'elle est illisible. C'est un poème plaisant, à qui il +manque d'être comique. Ces personnages burlesques +font des sottises qui ne font point rire. Faut-il écrire +un très grand mot en parlant de la <i>Pucelle</i>? N'importe; +je dirai que c'est parce que Voltaire manque +de psychologie. Ce ne sont point les aventures où des +hommes sont engagés qui sont bouffonnes par elles-mêmes; +ce sont les travers par où les hommes se jettent +dans des aventures désagréables, ou par où ils les +subissent de mauvaise grâce, ou par où ils les rendent +plus humiliantes encore et les prolongent; ce sont ces +travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. +Ne comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à +Ragotin, pour sentir tout de suite où est le fond vrai +d'un roman comique ou d'un poème burlesque. Ce +fond n'existe aucunement dans la <i>Pucelle</i>. Ce ne sont +qu'inventions de <i>petits faits</i> grotesques; on dirait les +imaginations d'un collégien vicieux. Pour comprendre +que cet énorme amas d'ordures ait plu aux contemporains, +il faut avoir lu tous les romans froidement +lubriques du temps; et pour ce qui est de comprendre +que Voltaire ait pu les entasser, par poignées, pendant +à peu près toute sa vie, il faut y renoncer absolument. +Cela confond.</p> + +<p>Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns +de ces avant-propos ou billets au lecteur qui sont +placés en tête de chaque chant. Il y en a de très jolis. +Le Voltaire des petits vers et des petites lettres s'y +retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a +l'Arioste.</p> + +<p>Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans +cet ouvrage pour laquais. Il a trouvé le moyen d'y +dérouler toute l'histoire de France depuis Charles VII +jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas +le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la +<i>Ménippée</i>. Mais c'est sans doute assez parlé de la +<i>Pucelle</i>.</p> + +<p>C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel +point l'art de Voltaire est une critique qui cherche à +se transformer en invention. La tragédie de Voltaire +est sortie de la théorie de Voltaire sur la tragédie. +C'est une date importante pour l'étude de la critique +dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur +préfère Corneille, lui préfère Racine, et croit qu'après +Racine, il n'y a qu'à imiter Racine en le corrigeant. +Que manque-t-il à Racine? C'est de cette question et +de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la +tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque +à Racine de l'<i>action</i>. Il manque à Racine du <i>spectacle</i>. +Deux pièces hantent sans cesse la pensée de +Voltaire: <i>Rodogune</i> et <i>Athalie</i>. L'action de <i>Rodogune</i> +ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et +Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses +contemporains, on peut le voir par les lettres de +Dalembert et de Bernis, en sont persuadés.</p> + +<p>Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait +pas le théâtre de Racine. Malgré son adoration pour +Racine et ses superbes mépris pour Corneille, Voltaire, +qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché de +Corneille que de Racine. Le théâtre français pour +lui est un recueil «d'élégies amoureuse»; c'est +un <i>riassunto di elegie e epitalami</i>. Qu'est-ce +à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 +jusqu'à 1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce +qui est la plus incroyable méprise littéraire qui se soit +vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux des héros +de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage, +il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, +de fureur et de folie, et au bout desquels, invariablement, +et comme conséquences fatales, arrivent en +effet, en réalité, assassinats, suicides et «grandes +tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les +prend pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. +Donc il faut... les supprimer, et les remplacer par des +incidents. Remplacer la psychologie tragique de +Racine, qui «fait longueur», par des incidents, +«parce que toutes les tragédies françaises sont trop +longues»: voilà le dessein et l'effort de Voltaire.</p> + +<p>Or remplacer le détail psychologique, qui est +tout Racine, par un détail matériel, on a dit que +c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que Corneille +l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand +tragique et vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue +un peu gauche, mais puissant; c'est celui que +les écoliers connaissent; c'est celui qui a créé les âmes +d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de +Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins +connu, qui a écrit quarante mille vers peu lus de nos +jours et qui a bâti trente mélodrames, dont quelques-uns, +comme <i>Attila</i>, sont inintelligibles, dont quelques-uns, +comme <i>Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon</i>, +sont très amusants, pleins d'<i>action</i>, d'incidents, +d'entreprises, de méprises, de surprises et de reconnaissances. +C'est ce théâtre-là que Voltaire a inventé. +Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence lamentable, +il n'a pas inventé autre chose.</p> + +<p>Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent +aux mémoires, Corneille, le Corneille mélodramatiste +du moins, beaucoup moins familier aux esprits, Racine +n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il n'est +qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.—Tant y +a que c'est là ce que Voltaire a fait, avec une application +soutenue et une honorable dextérité. Prendre un +sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, quelquefois +de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, +sans psychologie, sans peinture des variations et des +démarches compliquées des sentiments, avec beaucoup +de petits faits formant intrigue, c'est où il s'est +montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était +«dépasser» Racine en marchant à reculons; ce +n'était peut-être pas donner un théâtre nouveau à la +France: il est vrai que c'était lui en rendre un.</p> + +<p>Il a repris deux fois le sujet d'<i>Athalie</i>, et deux fois il a +comme noyé la tragédie dans un mélodrame. <i>Sémiramis</i> +c'est <i>Athalie</i> sans Joad, et sans Athalie (avec un peu +d'<i>Hamlet</i> rudimentaire). Joad y est réduit à rien. Voltaire +n'a pas compris que Joad est le caractère le plus +profond et le plus intéressant du théâtre de Racine, +et qu'une <i>Athalie</i> sans Joad est bien amoindrie; et +c'est une <i>Athalie</i> moins Joad qu'il écrit. Ajoutez que +sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement +obscure, à peu près indéfinissable et presque inintelligible. +Mais en revanche que de spectres, que d'incestes, +que de parricides, que de fratricides, et quelle +«méprise»!</p> + +<p><i>Mahomet</i>, c'est <i>Athalie</i>, et cette fois avec Joad +comme personnage principal. Mais Mahomet est un +Joad sans profondeur, et comme sans ressort intime. +Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque +de Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. +C'est un ambitieux qui sait faire tuer son rival, +ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui crée autour +de lui des dévouements aveugles et forcenés.—Il n'y +a qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son +influence sur Séide. Figurez-vous un Joad dont on ne +pourrait pas comprendre l'ascendant sur Abner. C'est +le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf +une maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt +de curiosité bien ménagé.</p> + +<p><i>Mérope</i> c'est <i>Andromaque</i>; mais le procédé est le +même que ci-dessus. Dans Racine, dès le premier acte, +<i>Andromaque</i> est placée entre Pyrrhus et Astyanax à +sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se +produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de +laisser Andromaque pendant cinq actes en cet état +d'incertitude, parce qu'il sait que cette incertitude est +toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des mouvements +divers d'une âme pressée entre deux devoirs, +il saura faire toute une pièce, et que c'est son art +même.—Que Voltaire est plus prudent! Ce n'est +qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans cette situation. +Le reste sera incidents, méprises invraisemblables, +complication étrange, bizarre (et intéressante +du reste) de menus faits, de péripéties et de coups de +théâtre qui supposent une combinaison bien extraordinaire +de circonstances et une bonne volonté un peu +forte du parterre.—La <i>convention</i> propre au mélodrame, +c'est la naïveté du spectateur.</p> + +<p><i>Zaïre</i>, c'est <i>Othello</i> avec beaucoup de <i>Mithridate</i>; +mais tirer de la jalousie seule cinq actes de tragédie, +pour Voltaire ce n'est pas du théâtre. Que Zaïre ait +perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve son +père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» +et qu'il y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant +le temps que prennent ces choses, on n'est pas +forcé d'avoir du génie.</p> + +<p><i>Alzire</i> c'est <i>Polyeucte</i>, un Polyeucte d'Ambigu. Que +Polyeucte ait épousé une fille recherchée autrefois par +Sévère, et que Sévère revienne tout-puissant, voilà +une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais +elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. +Supposez que Polyeucte ait un père qui a été +sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ait été +persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte +ignore que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez +que Sévère ignore que Polyeucte est le fils de +l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point de départ +d'<i>Alzire</i> et vous voyez combien de méprises et de +brusques révélations et de beaux coups de théâtre +vous pouvez attendre.—Quant à Pauline entre Polyeucte +et Sévère, c'est chose moins importante et qui +pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; +n'en faites aucun doute. Par exemple, Alzire demandera +à Guzman la grâce de Zamore, c'est-à-dire à +l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. +Main elle n'osera pas le faire longuement. Trois +phrases, une réticence, et c'est fini. Et quand elle se +retrouve avec sa confidente, elle dira: «J'assassinais +Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément +la scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans +ce vers. Il fallait tout un long combat où Alzire, s'avançant, +reculant, revenant par détours, tirant parti +de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler celui +qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant +trop, et vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant +douce à Guzman pour regagner le terrain perdu; +laissant voir au spectateur ses sentiments vrais +sous les évolutions tantôt habiles, tantôt moins +adroites de sa stratégie pieuse, nous donnât tout un +tableau riche et varié des agitations de son coeur.— +Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut +qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. +Ce vers de tout à l'heure, c'est une note de critique +intelligent au bas d'une page de Racine.</p> + +<p><i>Irène</i> c'est le <i>Cid</i>; mais, comme dans <i>Mérope</i>, Voltaire +n'aborde la véritable tragédie qu'au troisième +acte. Figurez-vous un <i>Cid</i> qui, au lieu d'un acte de +prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants +séparés par un crime ne sont séparés par ce crime +qu'à la fin du troisième acte. Et ces deux amants, +Corneille, naïvement, les fait se parier sans cesse, +sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se +dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche +le plus possible de se parler. Le spectateur ne demande +qu'à les voir l'un en face de l'autre, et il ne les voit +jamais que séparément.</p> + +<p>L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, +dans la composition et la contexture de tous les ouvrages. +Les plus brillants, comme <i>Tancrède,</i> sont fondés, +non sur l'analyse des sentiments de l'âme humaine, +mais sur une méprise initiale que tous les personnages +font des efforts inouïs pour prolonger. Les héros +de Voltaire sont des hommes chargés par lui de ne se +point connaître contre toute apparence, et de retarder +de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq +actes le moment de la reconnaissance. Ils y mettent +un zèle admirable.—Ces tragédies sont tellement des +mélodrames qu'elles commencent déjà à être des vaudevilles. +On sait qu'entre le mélodrame moderne et le +vaudeville, il n'y a aucune différence de fond. L'un +ont fondé sur une ou plusieurs méprises, l'autre sur +un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est qu'un +quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, +et les personnages du mélodrame doivent se prêter +complaisamment à la méprise, et les personnages du +vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. Les +tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. +Combien le chemin est étroit en même temps que +sinueux, que doit suivre docilement Mérope, sans faire +un pas à droite ou à gauche, pour en arriver à lever +le poignard sur la tête de son fils avec un reste de vraisemblance; +on ne l'imagine pas si l'on n'a point le +texte sous les yeux. C'est ce que les auteurs de petits +théâtres appellent «filer le quiproquo.» Il y avait +déjà quelque chose de cela dans <i>don Sanche d'Aragon</i>. +Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même +qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans +un grand nombre de ses tragédies.</p> + +<p>L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et +qui en a fait en partie le mérite aux yeux des contemporains +et qui, pour nous, est au moins important à +considérer en ce qu'il marque fortement la distance +entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, +de ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» +des spectateurs. C'est un esprit, et je ne dis +que la même chose en d'autres termes, d'optimisme +relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros +tragiques ni comme trop épouvantables, ni comme +trop malheureux. Il adoucit très «philosophiquement», +et comme il convient en un siècle de «lumières», +l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus +souvent par Corneille, et que Racine, quoi qu'en pense +Voltaire, n'a nullement (ce serait peut-être le contraire) +amollie et énervée.—La tragédie était un +spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, +avant tout; mais aussi, un peu, pour faire réfléchir +l'homme sur l'affreuse misère de sa condition, sur tous +les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard où +il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées +et folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui +faire commettre, ou subir. A ce compte on sait si +Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, Corneille +souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est +qu'une, tragédie.—Voltaire l'entend aussi; mais il +aime à adoucir les choses. L'épicurien reparaît ici. +Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas «Crébillon le +barbare». Il veut que les grands crimes soient commis, +puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il +aime qu'ils soient commis par mégarde. Il a pleuré +bien des fois (on le voit par une dizaine de passages +de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre +Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne +que Joad ne laisse pas Eliacin s'en aller avec +Athalie et devenir son fils adoptif; ce qui arrangerait +tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas +les grandes passions furieuses et absorbantes, +ambition ou fanatisme, et qui, partant, ne se fait pas +une idée vraie de la tragédie.</p> + +<p>Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. +Sémiramis sera tuée par son fils, mais par méprise, et +à cause de l'obscurité qui règne dans ce maudit caveau. +C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se consoler. +—Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans +la confusion d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste +cherchait de son poignard. Il pourra s'excuser auprès +des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même que +parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans +son droit; il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la +tragédie philosophique.</p> + +<p>Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue +à expliquer la dernière manière de Voltaire tragique, +ou plutôt une manière que, sans abandonner +l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière. +—Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, +Voltaire n'imite plus. Il invente. Il imagine des romans +philosophiques vertueux, auxquels il donne le nom +de tragédie. Ce sont l'<i>Orphelin de la Chine</i>, les <i>Scythes</i>, +et les <i>Guèbres</i>, et les <i>Lois de Mînos</i>. Ce sont des +histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la +justice, l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, +sous forme de dialogue, en vers. Au fond, ce sont +des <i>Bélisaîres</i>. Le mélodrame s'est dégagé peu à peu +de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur. +Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de +tragédie classique; en gardait les formes extérieures; +sous cette enveloppe multipliait les complications et +les rouages, et faisait du tout une tragédie à quiproquos. +Maintenant il se montre à nu, simple histoire +édifiante et un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la +liront un peu de vertu bourgeoise, et n'est plus qu'un +roman-feuilleton. L'alexandrin seul reste encore +comme marque traditionnelle d'une vieille maison.</p> + +<p>Cette transformation de la manière dramatique de +Voltaire est due à deux causes. D'abord elle est, comme +je viens de dire, une évolution naturelle: le mélodrame +a pris conscience de lui-même, a grandi, et a +brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. +Autour du lui le mélodrame, tout franc, et sans mélange +de vieille tragédie, s'est produit et développé, +avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec Sedaine. +Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son +coeur; puis, après deux ou trois variations successives, +n'aimant pas à être en minorité, il s'est habitué +à ce genre et a fait des comédies sur ce modèle; +et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. +Remarquez que dans sa correspondance, à deux ou +trois reprises, il finit par donner à ses <i>Scythes</i> leur +véritable nom; guéri de ses vieilles répugnances, il +les appelle «<i>un drame</i>»; et il a raison. Au fond sa +tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il +a mis cinquante ans à s'en apercevoir.</p> + +<p>Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, +sont écrites dans une langue qui n'est ni mauvaise ni +bonne, qui est indifférente. C'est une langue de convention. +Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy; +elle est de ceux qui font des tragédies en 1750. +—Il est étonnant, même, à quel point elle ne rappelle +aucunement la langue de Voltaire. Elle n'est pas vive, +elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle n'est +pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. +Une noblesse banale continue, et une élégance facile, +implacable, voilà ce qu'elle nous présente. L'ennui +qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient surtout de +là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer +une de ces négligences involontaires de +Corneille, ou un de ces prosaïsmes voulus de Racine, +que Voltaire lui reproche. On souhaite un écart au +moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se +divertir un peu, que quelques rimes faibles, nombre +de chevilles, et quelquefois la fausse noblesse ordinaire +tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse un +instant.—Disons aussi qu'on peut rencontrer deux +ou trois tirades véritablement éloquentes. Celle de +Luzignan dans <i>Zaïre</i> est célèbre. Elle est justement +célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est pas +incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la +<i>Henriade</i>; il y en a quelquefois dans les <i>Discours sur +l'homme</i>, qui sont décidément ce que Voltaire a fait +de mieux en vers. Voltaire est capable de s'éprendre +d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, +avec ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, +et avec éclat. Les tragédies de Voltaire sont des mélodrames +entrecoupés de «Discours sur l'homme»; on +en peut détacher d'assez belles dissertations, comme +celle d'<i>Alzire</i> sur la tolérance. C'est butin tout prêt +pour les «<i>morceaux choisis</i>»; et c'est bien le péché +de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres d'art, travaillé +pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.</p> + +<p>On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie +théâtrale», c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en +dehors de l'antiquité, et, indistinctement, dans tous +les temps et tous les lieux, moyen âge, temps modernes, +Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême +Orient, etc.—Puis on le lui a reproché, en faisant +remarquer combien ses Assyriens, Scythes, Guèbres, +Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des +Français du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce +grand progrès est bien illusoire. C'est la «couleur +locale» qu'il fallait donner au théâtre si l'on faisait +tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des +mandarins.—Le reproche fait à Voltaire d'avoir +manqué de couleur locale me touche infiniment +peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur locale. +On appelle couleur locale ce qui distingue tellement +une nation de celle dont je suis, que je ne +le comprends pas, que je n'arrive à le comprendre +qu'après mille patients efforts. Par définition cela +est impossible à mettre au théâtre,—ou, si on l'y +met, sera perdu, ne pouvant pas être compris vite, +—ou, si on l'explique longuement, fera du drame la +plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, +à quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. +S'il est vrai qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre +pour venger son injure, à voir cela en scène je ne +serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me +renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je +m'ennuierai.—Si Joad m'intéresse, au contraire, c'est +que (sauf quelques détails très rapidement jetés, et +qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et me +dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas +un prêtre juif, formellement, exclusivement; c'est un +prêtre chef de parti, comme moi, homme du XVIIe siècle, +sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la mesure.</p> + +<p>Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir +point fait des Assyriens vraiment Assyriens et des +Chinois vraiment Chinois.</p> + +<p>Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du +domaine consacré de l'antiquité?—Je dis encore non. +La vraie couleur locale n'est pas chose de théâtre; +mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à +plus, je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le +réveille, le dispose bien, fait qu'il ouvre les yeux, +condition nécessaire pour bien écouter, <i>localise</i> son +attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine +sait bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe +au début de <i>Phèdre</i>, du sérail au début de <i>Bajazet</i>, +de l'Euripe au début d'<i>Iphigénie</i>, et du Temple au +début d'<i>Athalie</i>. Passé le premier acte, sa tragédie +pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est +l'histoire d'une femme amoureuse ou d'un prêtre +conspirateur; on n'a pas besoin de savoir l'histoire +ou la géographie pour la suivre; mais l'impression +première était utile.—Voltaire, avec moins de talent, +a fait de même, et il a eu raison. De vraie couleur +locale il n'en a point mis; le minimum, je dirai +presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, +de couleur locale, il l'a donnée.</p> + +<p>Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous +que, de son temps, on était, sur ce point, en arrière +de <i>Bajazet</i>, et de Corneille. On n'osait plus s'écarter de +l'antiquité grecque et latine: «C'est au théâtre anglais +que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la +scène les noms de nos rois et des anciennes familles +du royaume.»—«L'auteur de <i>Manlius</i> prit son sujet +de la <i>Venise sauvée</i>, d'Otway. Remarquez le préjugé +qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms +romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée +naturellement sous des noms véritables... Cela seul +en France eût fait tomber sa pièce.»—Voltaire n'a +point élargi le domaine tragique, il a tout simplement +varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause, +inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre +de la routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce +sens que c'était une excitation. Ce n'était point ouvrir +une source; mais c'était stimuler l'attention du public, +l'imagination des auteurs. De là, bien plus que de +Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. +Les drames romantiques de 1830 sont des tragédies +de Voltaire enluminées de métaphores. Et si ce n'est +pas un très grand service rendu à la littérature française +d'avoir, en revenant à <i>Don Sanche</i>, conduit à +<i>Hernani</i>, c'en est un de n'en être pas resté a <i>Manlius</i>.</p> + +<p>Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies +de la dernière manière, et peuvent être un des chemins +qui l'y ont amené. Ce sont de petits contes moraux, ou +de petites nouvelles sentimentales. Un roman conté lentement +et solennellement, en dialogue, en alexandrins, +c'est, le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte +déduit lentement, en dialogue, en vers de dix syllabes, +une comédie du Voltaire n'est jamais autre chose. +Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de +Voltaire, je dis quelquefois: «Sachez les lire en +prose. Abstraction faite du vers, elles intéressent.» +Je dirai des comédies: «Lisez-les comme des contes. +prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle +psychologie, nulle peinture des caractères, et +presque (et cela étonne) nulle observation même +des petits travers et ridicules courants. Mais ce sont +de jolies petites histoires. La <i>Prude</i> est un <i>conte</i> +charmant. La suite et l'enchaînement des scènes, +les entrées et les sorties, la forme dialoguée elle-même, +ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, +et il court moins lestement que dans un conte +proprement dit; mais le conte est fait cependant, et +il est agréable. La verve, l'invention facile de petites +aventures amusantes est là, comme par-dessous, un +peu offusquée et refroidie; mais on la retrouve. On +voudrait que cela fût raconté, tout simplement.</p> + +<p>L'<i>Enfant prodigue</i> est de même, et aussi <i>Nanine</i>. Ce +n'est jamais dramatique, et ce n'est jamais <i>en scène</i>. +On ne voit jamais les forces diverses du petit drame +former rouage, peser l'une sur l'autre, s'engrener, et +se froisser de plein contact. Dans un <i>Tartufe</i> écrit par +Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon +crédule du sien. Ils ne se rencontreraient point. +Dans un <i>Avare</i> écrit par Voltaire, Harpagon sérait +avare en <i>a parte</i>, et <i>Frosine</i> intrigante en monologue. +Ils ne se heurteraient guère.</p> + +<p>Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une +scène, même à la lire, s'arrange d'elle-même pour le +théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y posant et s'y mouvant, +a la vie scénique, en un mot, chose plus facile à +sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus +dans ses comédies que dans ses tragédies. Des contes, +rien de plus; un conte moitié sentimental, moitié +satirique comme l'<i>Ecossaise</i>; un conte sentimental et +moral comme <i>Nanine</i>, sorte d'<i>Ami Fritz</i> plus romanesque; +un conte vertueux et «attendrissant», dans le +goût de La Chaussée, comme l'<i>Enfant prodigue</i>, mais +toujours des contes, où le <i>fait</i>, d'une part, l'<i>intention +morale</i>, de l'autre, font l'intérêt. Mais en matière de +comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont +d'un intérêt médiocre.—C'est dans son théâtre comique +que l'impuissance psychologique de Voltaire et +son impuissance à créer des êtres vivants éclatent le +plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique +que les qualités ou de créateur ou d'observateur +pénétrant sont le fond de l'art.</p> + +<p>Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est +donc essayé, toujours avec un demi-succès, pour les +mêmes causes pour lesquelles il a touché a toutes les +grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas +capable de <i>détachement</i>; et c'est l'honneur des grands +artistes que la même vertu leur soit essentielle et +nécessaire qu'aux grands penseurs, et c'est l'honneur +des grands penseurs que la même vertu leur +soit essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. +Aux uns comme aux autres, avec une personnalité +puissante et exceptionnelle, il faut la faculté de sortir +de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance +de s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes +sans considération de ce qu'elles peuvent +avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou notre +fortune;—aux grands artistes il faut la connaissance +de l'homme, qui ne s'acquiert qu'en observant les +autres avec impartialité, détachement très difficile; +ou en s'observant soi-même sans complaisance, détachement +plus rare encore;—et il leur faut la +sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien +aristocrate;—et il leur faut l'imagination +ardente qui est plein oubli de soi-même et ravissement +à la poursuite du beau. C'est cette puissance +de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, +soit comme penseur, soit comme poète, et c'est pour +cela qu'il n'a atteint les sommets d'aucun art, +comme il n'a touché le fond de rien.—Et comme +nous avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus +conservatrices, déiste sans comprendre l'idée de +Dieu, monarchiste sans entendre le principe monarchique, +et ainsi de suite; il a été poète, aussi, +sans le fond et la source vive de la poésie. Du +reste, privé de ces hautes facultés qui font l'homme +supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui +qui d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore +être un homme curieux, intelligent et spirituel, +ce qui suffit aux genres dits secondaires, et c'est ce +que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a +excellé.</p> + + + + +<h4>VI</h4> + + +<h4>SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»</h4> + +<p>Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin +de connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa +noblesse et sa distinction. Sans avoir le plein dévouement +au vrai, il en a le goût. Quand ses passions ordinaires +ne traversent et ne contrarient pas celle-là, il est +très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience +même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font +grand honneur. Ce qu'ils ont qui les recommande le +plus, c'est d'avoir été refaits chacun dix fois. Les nouveaux +renseignements, sans relâche cherchés, sans +humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent +indéfiniment leur place dans ces volumes. Voltaire +aime cette enquête sur le monde, qu'il s'est proposée +de très bonne heure, comme sûr d'une longue +existence et d'une inépuisable puissance du travail. +Il la poursuit toujours, à travers ses erreurs, ses +colères et ses désespoirs. C'est la partie vraiment glorieuse +de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait et +s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'<i>Essai sur +les moeurs</i> sent trop le pamphlet, et souvent inquiète +et parfois irrite, le <i>Siècle de Louis XIV</i> et <i>Charles XII</i> +et <i>Pierre le Grand</i> sont des oeuvres de conscience, +d'exactitude et de grand talent.</p> + +<p>Et sans doute, reprenant mes considérations générales, +je pourrais bien dire qu'ici encore la pénétration +de Voltaire a ses limites ordinaires; que, si bien +informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement +général de l'histoire de l'Europe moderne lui +échappe; que sa politique est bornée comme elle est +peu généreuse; que l'écrasement des petits par les +colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, +redoutable et ruineuse pour tous, des colosses les +uns sur les autres, il ne l'a pas vu venir, ou s'y est +résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; +que, comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment +du passé parfois lui fait défaut; que l'âme du +XVIIe siècle français, si près de lui, à savoir la grandeur +morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, +est chose dont il ne s'aperçoit guère.—Mais j'aime +mieux voir de quel soin minutieux il poursuit le +menu détail instructif, le trait de moeurs caractéristique +et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec +une sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs +qu'il admire au moins pour sa gloire littéraire et +artistique. Il n'y a de patriotisme, en tout Voltaire, +que dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>; mais vraiment, ici, +il y en a.—Et, peut-être on me dira que Voltaire +est bien adroit, et que le <i>Siècle de Louis XIV</i> écrit à +Berlin était une jolie parade à l'adresse de ceux qui +l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle +bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais +j'aime mieux me figurer l'homme qui a été Français +au moins en ceci que personne ne fut jamais plus Parisien, +sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui +venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; +et, par le soin qu'il prend de dresser un monument à +l'honneur de sa patrie, se consolant, ou se châtiant, +de l'avoir quittée.</p> + +<p>On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, +parce que la qualité maîtresse de l'historien, comme +l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et que—sauf cette +intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit +les lois d'existence et de développement de l'humanité, +qui est celle d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit +philosophique—Voltaire a toutes les lumières, +toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes les +prudences et tous les scrupules de l'intelligence.— +On les lira toujours, parce que le mérite essentiel de +l'histoire est la clarté, et que Voltaire est souverainement +clair et limpide.—On saura toujours que le +tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'<i>Essai +sur les moeurs</i> est un chef-d'oeuvre, et que les <i>récits</i> +du <i>Siècle de Louis XIV</i> et de <i>Charles XII</i> sont incomparables +de vivacité, de verve et de lumière.</p> + +<p>On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment +composés. Sauf <i>Charles XII</i>, parce que +<i>Charles XII</i> est un pur récit, ces ouvrages ne sont jamais +construits, aménagés et ramassés autour d'une +idée centrale qui les commande et les soutienne. Ils +commencent, finissent, et recommencent. On l'a dit du +<i>Siècle</i>; on ne l'a pas dit assez de l'<i>Essai</i>, si admirable +par endroits. L'<i>Essai</i> est souvent indéfinissable. Est-ce +de la philosophie de l'histoire? Est-ce de l'histoire +anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire intermittente, +et de l'histoire sautillante et saccadée. +C'est une étude sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie +elle-même à chaque instant, et laisse la place à +l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou au +désordre tumultueux des petits faits amusants et des +anecdotes satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. +Le livre fermé, cherchez à en retrouver ou rétablir la +ligne générale et le dessin.</p> + +<p>C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de +tout son siècle. Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on +voit qui a été perdu dans les choses de lettres, c'est le +sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont plus harmonieux. +L'<i>Esprit des Lois</i> ne l'est pas. Les ouvrages +de Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle +sont invertébrés. Les livres de ces hommes sont +sans rythme, leur art est sans loi secrète, leurs oeuvres +ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées sont +toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste +ordonnance dans leurs écrits, parce que, si intelligents +qu'ils soient, ils sont toujours un peu déséquilibrés.</p> + +<p>La curiosité est une muse, la coquetterie en est une +autre. On devrait les grouper toutes deux autour du +médaillon de Voltaire. Voltaire est un éternel désir de +plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; et +au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait +pas à la curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de +son talent, a fait même son talent le plus original, le +plus pur et le plus sincère. Ici les choses sont à l'inverse +de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme, +la tyrannie que le <i>moi</i> exerce sur lui ne limite plus +son talent; elle le sert. Car si le détachement est une +condition du grand art, la forte attache à soi-même +est une condition du petit; ou plutôt les hommes ont +eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art +celui qui suppose et qui exige le détachement, et art +inférieur, ou genres secondaires, ceux qui permettent +à l'auteur de ne pas cesser de songer à soi. C'est +dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout +son succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage +où il faisait les honneurs de sa propre personne, +divinement accommodée. Le conte en prose, la nouvelle +en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou +en prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine +au sens précis du mot, sa maison parée et brillante, +où il vous reçoit avec mille grâces.—Qu'est-ce +qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le principal +personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le +maître de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui +intéresse ce n'est ni le héros ni l'aventure, mais les réflexions, +les digressions, les intentions et les malices. +On sait que Voltaire n'aime pas les romans anglais, ni +en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai +romancier est un être assez singulier qui rencontre un +homme dans la rue, s'intéresse à sa façon de marcher +et le suit toute sa vie, pour raconter aux autres ce +qu'était cet homme et quelle était sa manière de penser +et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. +Ce qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant +d'un cadre agréable à une pensée satirique ou malicieuse +de M. de Voltaire.</p> + +<p>Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages +de ses petites histoires n'existent pas plus, existent +moins encore, que ceux de ses tragédies ou comédies. +Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de vrais romans, +ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme +celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée +de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes +destinées à lui servir et d'illustrations et de +preuves. C'est un article du <i>Dictionnaire philosophique</i> +conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.—Et c'est +pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, +mais moins âpre et moins irascible, au moins dans la +forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie +et un sourire, et glisse ses épigrammes, au +lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement, +nonchalant, de la main. Quand on ferme un +de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni +avec Candide, mais avec Voltaire, dans une demi-intimité +très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, +de gracieux et d'inquiétant.</p> + +<p>Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme +c'est bien la coquetterie qui est la région moyenne où +Voltaire se trouve le plus à l'aise. Dans l'attaque il est +grossier, et ses épigrammes sont bien loin de valoir ses +madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums +de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les +Nonotte, les Pompignan même et les Maupertuis. On +a beaucoup trop dit que la haine l'a bien servi; et je +plains un peu ceux qui prennent dans celle partie +des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit. +—Et d'autre part l'amour, l'amitié l'inspirent assez +mal. Il y est froid, bref, ou hyperbolique. Il n'a pas le +ton.—Et encore la louange décidée, déchaînée et à +corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne +peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc +tranquilles avec vos éternels Salomon et Sémiramis.» +—Mais ses simples «amabilités» sont ravissantes. +Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un +grand seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir +quelque chose, ou à rappeler quelqu'un au souvenir +de lui, ou à se faire pardonner, ou à se faire aimer un +peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir +une jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies +de séduction, de finesse, de délicatesse même, de bonne +humeur, de malice qui se montre juste assez pour +qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout +son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le +plus souple aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. +C'est un délice que la première lettre à Rousseau +(avant toute brouille) sur le discours des <i>Lettres et des +arts</i>. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce, +loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus +de correction à la fois digne, sympathique et impertinente. +On sent là, qui se dissimule, rentre au moment +qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un éclair, une épée +souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.— +Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une +petite merveille de gentillesse narquoise, d'espièglerie +élégante et fine, qui n'oublie rien, pardonne tout +et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. On +croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, +roulant un enfant dans un réseau de soies chatoyantes +et solides, en le caressant.</p> + +<p>Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté +bien des hommes qui ne l'estimaient guère. Il +a été miraculeux dans l'usage des dons secondaires +de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui +eût été de se restreindre à ces genres qui ne demandent +que le talent adroit et spirituel. Les <i>Discours sur +l'homme</i>; un <i>Dictionnaire philosophique</i> moins prétentieux, +et ne touchant point aux grandes questions; +les <i>Contes et nouvelles</i>; de petits vers inimitables; cinq +ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie +de l'histoire; un peu de science intelligemment +vulgarisée; des conseils de bon sens à des contemporains +sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait +pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand +des Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, +parfois à un peu de mépris.—Il s'est un peu +trompé sur lui-même. Il faut bien, sans doute, que l'intelligence +elle-même nous soit un instrument d'erreur +parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant +sur elle: parce qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice +en toutes choses. Il n'y a guère de critique qui +n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se croit +capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si +net les qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur +de la pensée des autres, qui ne s'estime lui-même, +l'espace d'un instant, un très grand penseur. C'est l'erreur, +précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, la +plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle +ou ses passions n'ont point eu de part.</p> + + + + +<h4>VII</h4> + + +<p>Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant +et après sa mort, qu'on ait jamais vue. De son temps +il a été pris pour le plus grand poète de toute l'Europe, +ce qui, chose étonnante, très heureuse pour lui, était +vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand +philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi +par la plupart. Il a été assez habile pour être même +populaire, un peu grâce à ses méfaits, un peu grâce +à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce qui +laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée +pour qu'on sache gré au dieux de la lui avoir donnée, +et assez surprise pour qu'on les en accuse. Il a +eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a conçu +pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour +les hommes une félicité toute matérielle, longue vie, +bonne santé, aisance, lectures amusantes, bon théâtre +et gouvernements tyranniques et fastueux. Il a +joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos +pour lui, comme il était venu.—Il a eu plus qu'il ne +souhaitait à ses semblables: il a été heureux après +sa mort. Une révolution faite en opposition absolue +avec celles de ses idées qui lui étaient les plus chères +n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, +l'a augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, +démocratique, antilittéraire, antiartistique et +antifinancière, qu'ils ont plus subie que faite, ce que +les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est +qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, +et il est sorti triomphant d'une révolution qu'il eût +détestée.—Une révolution littéraire faite, non plus +seulement en dehors de lui, mais contre lui, l'a +servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée +et un peu ignorante, ont attaqué la littérature +classique française, et Voltaire, qui en était l'héritier +un peu indigne, s'en est trouvé le représentant le +plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce +qu'il en était le plus récent; et les excès du Romantisme +se sont, pendant longtemps, tournés au profit +de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire a +traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement +de Juillet, et même du second Empire, +comme au milieu d'une conspiration en sa faveur. +Certaines petites causes ne sont pas sans une grande +importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié +raison quand il disait spirituellement, songeant à tout +son «fatras»:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>..... on ne va pas sur Pégase monté</p> +<p>Avec si gros bagage à la postérité.</p> + </div> </div> + +<p>Toutes les masses sont imposantes, et combien de +critiques, en un pays où l'on se dispense souvent de +lire par admirer, se sont écriés, quelques volumes +lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours +encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! +Que de recherches! Que de questions soulevées, et résolues!» +—Il en faut rabattre. Quand on a lu vraiment +tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu d'idées +et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a +plus dans Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire +est l'homme qui s'est le plus répété. Il n'est guère +de livre de philosophie, de critique religieuse, d'histoire +religieuse surtout, de critique littéraire même, +qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,—et on +les retrouve ensuite dans sa Correspondance. Il a +même certaines plaisanteries qui lui sont chères, +qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans +ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement +un homme très instruit, se tenant au courant, +bien renseigné, qui réfléchissait très vite, qui a vécu +longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce +qui est très considérable, non pas stupéfiant. Mais +toute cette bibliothèque en impose.</p> + +<p>Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, +lui ont su gré d'avoir été un si grand personnage. Il +est rare qu'un homme de lettres devienne riche, grand +propriétaire, grand châtelain et un peu prince. Qu'un +sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, +cela ne laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans +ce beau mot de «royauté intellectuelle de Voltaire» il +n'est pas impossible que le souvenir de ses trois ou +quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit +entré pour quelque chose.</p> + +<p>Voilà de petites explications d'une immense gloire. +Il y en a de plus grandes. Il est beaucoup plus rare +qu'on ne croit que les grands hommes de lettres soient +l'expression du pays dont ils sont, et représentent +brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni +Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, +ni Lamartine, ne me donnent l'idée, même +agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le +vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun +un côté de l'esprit français, une des qualités intellectuelles +de cette race, comme choisie, et portée par eux +à son point d'excellence, ce qui fait précisément que, +tant à cause du choix exclusif qu'à cause de la supériorité, +ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, +nous ressemble. L'esprit moyen de la France est en +lui. Un homme plus spirituel qu'intelligent et beaucoup +plus intelligent qu'artiste, c'est un Français. Un +homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude +de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et +qui se contredit abominablement quand il se hausse +aux grandes questions, c'est un Français. Un homme +impatient des jougs légers et s'accommodant des plus +lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, +qui est conservateur de toute son âme, et +qui en littérature et en art, est étroitement attaché à +la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être irrespectueux, +c'est un Français.—Voltaire est léger, décisif +et batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit +du moins, et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la +pédanterie ni celui du charlatanisme: c'est un Français. +Il est à peu près incapable de métaphysique et de +poésie: c'est un Français. Il est gracieux et charmant +en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est +un Français. Il est radicalement incapable de comprendre +l'idée de liberté, et ne sait qu'être opprimé +avec malice, ou oppresseur avec délices: c'est un +Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout +progrès de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un +Français. Il n'est pas très brave; et ceci n'est plus +Français, mais les Français se sont tellement reconnus +en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce +défaut, en faveur des autres.</p> + +<p>Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant +encore, avec peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le +monde l'aime encore.» Ce qui avait fini par lui faire +tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire Voltaire +et de l'adorer, certains en étaient tellement +devenus à ne retenir de lui que les plus aveugles de ses +colères, et les plus étroites de ses rancunes, et les plus +grossières de ses facéties, que le prince des hommes +d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces +élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire +a longtemps, même après sa mort, ressemblé à +une popularité. Il sort, à présent, de la popularité +pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que +par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est +très grand par sa curiosité ardente, insatiable et souvent +heureuse, par la langue excellente de clarté, de +vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa grâce inimitable +à conter sobrement et spirituellement. Ils savent +qu'il n'a pas créé un grand mouvement d'idées, +qu'il n'a pas non plus une bien grande influence sur +l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que la tragédie +de Victor Hugo, moins le style, et la conception +historique de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu +étroite. Mais ils savent qu'on lira toujours un Voltaire +en dix volumes qui est une merveille de bonne +humeur française, de fine satire française et d'esprit +français; et que, chose abominable, mais vraie, parmi +ceux mêmes qui ne l'aiment pas, il en est bien peu +qui ne fissent le pacte de donner les qualités, même +supérieures, de leur caractère, pour les qualités +même secondaires, de son esprit.</p> + + +<br> +<h3>DIDEROT</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>L'HOMME</h4> + +<p>Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression +de la société. Celle de Diderot est l'expression qui +me semble la plus exacte de la petite société du +XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête allemande» +de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien +davantage! Diderot est éminemment Français, et Français +du centre, Français de Champagne ou de Bourgogne, +Français de la Seine ou de la Marne. Et il est Français +de classe moyenne, excellemment. Montesquieu +est le parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire +le grand bourgeois, riche, somptueux et orgueilleux. +Diderot est le petit bourgeois, le fils d'artisan aisé, +qui a fait ses études en province, qui s'est marié +pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, +vit toute sa vie à un cinquième étage, toujours +demi-ouvrier demi-monsieur, entre une grande dame, +impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le +traitant bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, +et qu'il soigne très, affectueusement, cependant, +quand elle est malade. Et il a tous les caractères communs +de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux, +sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, +«se crève de mangeaille», comme lui dit une +contemporaine, vide goulûment des bouteilles de champagne, +a des indigestions terribles, et, trait à noter, +raconte ces choses avec complaisance.</p> + +<p>Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans +interruption pendant trente ans un travail à rendre +idiot, a comme une fureur de labeur, ne trouve jamais +que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses +amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour +n'importe qui, bûcheron fier de sa force qui, l'arbre +pliant, donne par jactance trois coups de cognée de +trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il ne songe +jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême +ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de +lui sans cesse, se mettant en avant, se faisant centre +constamment, intervenant dans les affaires des autres, +arrangeant et examinant les querelles avec candeur, +conseiller implacable et même sottement impérieux. +Il ne faut pas que Rousseau vive à la campagne: «Il +n'y a que le méchant qui vive seul». Il ne faut pas que +Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison +humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts +ans!» Il ne faut pas que Rousseau prive les mendiants +de Paris des vingt sous par jour qu'il leur donnait. Il +faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève, +sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il +l'accompagne à pied s'il ne peut supporter la chaise! +Il faut que Falconnet soit de l'avis de Diderot sur Pline, +l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière; sinon +les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié +bien encombrante et bien contraignante. C'est +celle de nos hommes du peuple. Leurs bons sentiments +manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot +l'est à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine +espièglerie de jeunesse avec un moine à qui il +extorque de l'argent sous promesse d'entrer dans son +ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se plaît à +la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des +farces et drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette +mauvaise société qu'il s'épanouit de tout son coeur; +il lâche devant des enfants des énormités de propos +«qui font piétiner la mère de famille», et il les répète +dans sa correspondance; il donne à sa fille des leçons +de morale, à bonne fin, mais d'une crudité extraordinaire, +et, un peu inquiet, demande ensuite à tous ses +amis s'il n'a pas été un peu loin.</p> + +<p>Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, +généreux, probe et large en affaires, homme de famille +malgré ses maîtresses, aimant son père, sa mère, sa +soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire de +tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, +parlant, en particulier, de son père, en des termes qui +font qu'on adore, un bon moment, son père et lui.—Moralité +faible, délicatesse nulle, penchants grossiers, +vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts, +plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement +dans le travail, honnêteté, rectitude et sincérité, +mais lourdeur de main dans les relations sociales, +voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du +reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le +voilà avec ses qualités et ses défauts; et voilà Denis +Diderot.</p> + +<p>Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un +de nous, très nettement. Nous le reconnaissons. Nous +avons tous un cousin qui lui ressemble. Nous ne +songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à +l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours +que, comme il faisait à Catherine II, il nous frappe +amicalement sur le genou. C'est un bon compère.</p> + +<p>Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour +cause, mais fait sa vie, en partie double, avec ses défauts +et ses qualités! D'une part il fait l'<i>Encyclopédie</i>. +C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon employé». +Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel, +travailleur admirable, écrivain lucide, +sachant, du reste, faire travailler les autres, et excellent +«chef de division»; il est l'honneur et le modèle +de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce +lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du +moins point d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. +L'histoire de la philosophie qu'il y a écrite, article par +article, est fort convenable, nullement alarmante, très +orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et s'essouffle +à nous prévenir que ce n'est point sa vraie +pensée que Diderot écrit là. Il s'y montre même plein +de respect pour la religion du gouvernement. Un bon +employé sait entendre avec dignité la messe officielle.</p> + +<p>D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y +détend. Ce sont ses débauches d'esprit. Ce sont ses +ivresses. Ils semblent tous écrits en sortant d'une très +bonne table. Ce sont propos de bourgeois français qui +ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. +Ils sont une dizaine, tous de classe moyenne et +de «forte race». L'un est philosophe, l'autre naturaliste, +l'autre amateur de tableaux, l'autre amateur de +théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille, +l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, +l'autre est ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, +aucun, en ce moment, n'a de méthode ni de clarté; +tous ont une verve magnifique et une abondance puissante; +et on a rédigé leurs conversations, et ce sont +les oeuvres de Diderot.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>SA PHILOSOPHIE</h4> + +<p>Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines +et contradictoires, car Diderot n'est pas assez +réfléchi pour être systématique, sont cependant ce +qu'il y a en lui de plus considérable et digne d'attention. +Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez souvent, +les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, +du reste, qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il +est très savant, plus que Voltaire, qui l'est beaucoup, +infiniment plus que Rousseau, plus peut-être, plus +diversement au moins, que Buffon. Il sait toute l'histoire +de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, +mais par lui-même aussi, il me semble; et il la sait +bien. On peut le considérer comme l'initiateur de cette +science chez les Français, qui avant lui, j'excepte Bayle, +ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie +sur <i>Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza</i>, le +<i>Manichéisme</i>, sont tout à fait remarquables, et à lire +encore de près. Il est tout plein de Bayle, cette bible +du XVIIIe siècle, et connaît les sources de Bayle. Cela +est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, +la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, +l'histoire naturelle, très bien. Il a compris que +les idées générales des hommes se font avec tout ce +qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse +de tout le savoir humain. En cette affaire, comme +en presque toutes, Voltaire suit la même voie, mais +est en retard. Il en est aux mathématiques, presque +exclusivement, ne s'inquiète pas assez, encore qu'il +s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie, +légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, +où elles commencent à mener. Diderot est au courant +de toutes choses. Il n'y a oreille plus ouverte, +ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse +avec ardeur des reconnaissances hardies et impétueuses.</p> + +<p>Ses premiers ouvrages, <i>Essai sur le mérite et la +vertu, Pensées philosophiques</i>, sont d'un écolier qui a, +de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles. +Mais déjà la <i>Lettre sur les aveugles</i> et la <i>Lettre sur +les sourds-muets</i> contiennent une philosophie, qui sera +celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa +vie. <i>L'essai sur le mérite et la vertu</i> était religieux +et «déiste»; les <i>Pensées philosophiques</i> étaient irréligieuses +et «théistes», et peuvent être considérées +comme une esquisse de «morale indépendante»; les +<i>Lettres</i> sur les aveugles et sur les muets sont un +programme de philosophie athéistique et matérialiste. +Pour la première fois Diderot y hasarde à nouveau, +avec beaucoup de verve et même d'ampleur, +cette ancienne hypothèse que la matière, douée d'une +force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même, en +une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres +informes périssant, quelques autres, parce qu'ils se +trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les +«espèces» s'établissant ainsi, devenant durables, et +le monde tel qu'il est se faisant peu à peu à travers les +âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et toute la petite +école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en +son temps, reparaissait, et allait user des ressources +nouvelles que des recherches scientifiques plus étendues +lui fournissaient.</p> + +<p>En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet +et de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à +1768<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>, et toutes sous l'influence de la grande <i>loi de +continuité</i> de Leibniz, voyant entre tous les êtres une +chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine +du transformisme; supposaient plus ou moins formellement +que les espèces, puisque les limites qui les +séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient +bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, s'être +transformées les unes dans les autres et être douées +d'une force de transformation et d'accommodement +aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent +donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui du +reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, +mais considérables, fécondes, et de nature à aider autant +qu'exciter le savant dans ses recherches, faisaient +rire Voltaire. Elles faisaient réfléchir Diderot, ébranlaient +fortement son imagination; et dans l'<i>Interprétation +de la Nature</i> (1754), non seulement bien avant +Charles Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, +prenaient en son esprit énergique et audacieux une +forme si arrêtée et précise qu'il traçait déjà tout le programme, +en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste: +«De même que dans les règnes animal et végétal un individu +commence pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, <i>n'en +serait-il pas de même des espèces entières?...</i> Ne pourrait-on soupçonner +que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers +épars et confondus dans la matière; qu'il est arrivé à ces +éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût; que +l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations +et de développements; qu'il s'est écoulé des millions d'années +entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres +développements à prendre et d'autres accroissements à subir +qui nous sont inconnus...?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> De Maillet: <i>Entretien d'un philosophe indien</i> (1748).— +Charles Bonnet: <i>Contemplation de la nature</i> (1764).—Robinet: +<i>De la nature</i> (1766); <i>Considérations philosophiques sur la gradation +naturelle des formes de l'être</i> (1768).</blockquote> + +<p>Et plus tard, dans le <i>Rêve de d'Alembert</i>, il mettait en +vive lumière, par une image ingénieuse et frappante, +cette supposition de Charles Bonnet, devenue aujourd'hui +une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une collection, +une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet +arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé +d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches +et de ramilles...» Voyez cet essaim d'abeilles, dit +Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette +branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette +grappe. Il est composé d'une multitude de petits animaux +accrochés les uns aux autres et vivant pour un +temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux +entraînés pour un temps dans une existence +commune qui se sépareront plus tard, se disperseront, +iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, l'autre +à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi +indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou +plante en une autre cité que nous appelons plante +ou animal; et cette circulation éternelle, c'est l'univers.</p> + +<p>Enfin, dans le <i>Rêve de d'Alembert</i> encore, il donnait, +avant le transformisme constitué, la formule définitive +du transformisme: «<i>Les organes produisent les besoins, +et, réciproquement, les besoins produisent les organes.</i>» +Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans +avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant +que le mot de Pascal sur l'hérédité<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Il arrive souvent +que les hommes d'imagination devancent ainsi les +sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur +synthèse rapide passe par-dessus les observations qui +commencent et les preuves encore à venir, et leur génie +d'expression trouve le mot auquel la lente accumulation +des notions de détail ramènera.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature est +première habitude.»</blockquote> + +<p>Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un +moment. La matière vivante, éternelle et éternellement +douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans +«cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant +indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel +bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres, +des espèces, puis d'autres espèces; versant l'élément +nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et +des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, +de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et +l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui +pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus +tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses +sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui +séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît. +—Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète, +et autant par exaltation que par raisonnement. +La «nature» l'enivre et le transporte hors de lui-même. +Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient +le recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle +du reste, qui est égarée, comme presque toutes les +belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a +que faire<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Début du <i>Second entretien sur le fils naturel</i>.</blockquote> + +<p>Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:</p> + +<p>«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré +de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la +ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler +ses pleurs au cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; +à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser +à pas lents des campagnes fertiles; à contempler les travaux +des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... +Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude? C'est lui... +C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, +qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.</p> + +<p>«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu +es la source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît +d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants +et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, +la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par +un frémissement qui part de sa poitrine et qui passe d'une manière +délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est +une chaleur forte et permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, +qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce +qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se +multiplieraient devant lui. Sa passion s'élèverait presque au degré +de la fureur.»</p> + +<p>Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, +car l'homme est toujours mystique par quelque +endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été +son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce, +bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la +nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est +l'homme qui se pervertit malgré elle; «ce sont les misérables +conventions et non la nature qu'il faut accuser<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>. +Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de +bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O +vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez +vers le bonheur à chaque instant de votre durée, +ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre +félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, +ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au +delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé.... +Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe +rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux +usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes +lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature! +Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces +craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, +ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois +aimer. Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, +répands des fleurs sur la route de ta vie....»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> <i>De la poésie dramatique</i>.—Du drame moral.</blockquote> + +<p>—C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce +singulier philosophe!—N'en doutez pas un instant; +et son dernier mot sur ce point est le <i>Supplément au +voyage de Bougainville</i>, qu'il m'est difficile d'analyser +ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie +pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de +religion, cela va sans dire; mais aussi plus de morale, +et plus de pudeur! La nature (ceci est parfaitement +vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième. +Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, +imaginées par des tyrans pour nous gêner et nous +rendre misérables. «Il existait un homme naturel: on +a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, +et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile +qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le +plus fort; tantôt il est terrassé par <i>l'homme moral et +artificiel</i>.... Cependant il est des circonstances extrêmes +qui ramènent l'homme à sa première simplicité: +dans la misère l'homme est sans remords, dans la +maladie la femme est sans pudeur<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>..»—Et à la +bonne heure!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Supplément au voyage de Bougainville</i>.</blockquote> + +<p>Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner +à son instinct?» Pressé de «répondre net», +Diderot ne se fera pas prier: «Si vous vous proposez +d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre +mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la +guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les +tyrans parés du beau titre de civilisateurs: «J'en appelle +à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses: +examinez-les profondément; et je me +trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de +siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se +promettait de lui imposer.»—Voulez-vous, au contraire, +«l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez +pas de ses affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut +mettre l'ordre»<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>..</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>Supplément au voyage de Bougainville</i>.</blockquote> + +<p>On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier +inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature +leur a été longtemps une chimère et une impatience +communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état +social, état religieux, état moral étaient des inventions +humaines, des supercheries ingénieuses et malignes +imaginées un jour, et non par tous les hommes pour +vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer +les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! +Tous deux ont eu cette idée; seulement, gênés +tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé +plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y +gênait davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; +Diderot intempérant, la morale.—Et, du reste, +Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le +scandale d'une attaque directe à la morale commune; +Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron +de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec +insolence et bravade.</p> + +<p>Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme +de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes +du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine +philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit +d'une génération, d'autre part, de son état de passions; +résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle +sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français +a été une lassitude et une impatience de toutes +les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, +trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, +Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout +cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes +de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses +d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les +ennemis de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec +ses éléments divers, législation dure, répression implacable, +religion austère, morale, luttant contre la nature. +C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les +modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. +On commence par lui contester ses titres. On la +représente proprement comme une invention, comme +quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a commencé, +qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce +qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on +ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles. +On s'attache à montrer, pour ce qui est de +la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour +ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour ce +qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.—Et il +reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher +d'abord. Cependant Vauvenargues réclame déjà en +faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on réprime +trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines +sont belles et «nobles». Et Rousseau hésite, +cherchant d'abord à mettre le «sentiment» à la place +de la morale «artificielle», revenant plus tard à une +sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en +l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, +qui n'exclut que le culte.</p> + +<p>Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la +destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine +de la morale, mais surtout, et presque exclusivement, +insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il +y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions +méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est +elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme +de l'état de nature où vivent les animaux et les +plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent +que l'homme doit mettre toute son énergie à +s'en distinguer. Il en conclut qu'il doit la suivre, sans +vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce +qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, ce +qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement +l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement +de la forteresse sociale, respecté encore, ou indirectement +et mollement attaqué, c'est où il se porte +avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, +maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité +où la réaction violente contre l'état social, trop +gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y +est allé.</p> + +<p>N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un +homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande +importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de +l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle +comme d'impertinences, «d'extravagances» et de +«bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table. +C'est à cela qu'il se délasse de l'<i>Encyclopédie.</i> Considérez +toujours Diderot comme un homme qui s'enivre +facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait +de sa parole, et il parlait sans cesse; il se grisait +de ses lectures, de ses pensées et de son écriture; il +se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation +et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque, +une page de Richardson, la Marne, parce +qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze; +et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement +indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de +répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là +de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés +et de niaiseries.—Et ses ouvrages de philosophe +et de moraliste sont propos d'homme très intelligent, +très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire +naturelle.</p> + +<p>Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, +et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa +morale, la morale étant, sans doute, une <i>règle</i> des +moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et +d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et +proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. +La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel» +et facile d'un bon coeur, le penchant <i>altruiste</i>, la sympathie +pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très +vive; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin +d'autre chose.</p> + +<p>A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur +tous. Je le vois dire quelque part: «C'est à la volonté +générale que l'individu doit s'adresser pour savoir +jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, +et quand il lui convient de vivre et de mourir. +C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et +cela, s'il s'y tenait, ce serait une <i>règle</i>, une loi du devoir, +assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant +une loi.—Mais d'autre part, et plus fréquemment, +il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien +qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond +de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de +la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant +et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne +et vertueuse. L'homme de bien <i>crée le devoir</i>, fait la +loi morale. Il ne la reçoit point: elle coule de lui. Deux +fois, dans <i>l'Entretien d'un père avec ses enfants</i>» et +dans <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> il a, sinon conclu, du +moins fortement penché en ce sens. Un homme en +possession d'un testament qui dépossède des malheureux +et qui gonfle inutilement l'avoir de gens riches, +désintéressé du reste absolument dans l'affaire, +peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point +qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative. +—Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits +sur des hommes qui du reste en ont le plus grand +besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté +tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, +ruser, inventer des fables, et des machines et des +fourberies de Scapin? Diderot semble tout près de le +croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et qui hésite, +mais assez fort, que la morale commune est au-dessus +et au-dessous des morales particulières, +qu'elle est une moyenne; que, partant, tel homme +peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait +cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.</p> + +<p>C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, +appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin +de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant +un peu avec lui, elle procède du même fond que son +immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à +«l'homme artificiel et moral»; c'est toujours la société, +la communauté, le <i>consensus</i> qui est dépossédé du +droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous +faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos +volontés. Plus de loi que je n'ai point faite! Plus de +devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement, +fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse +générale, point de morale aucunement. La morale est +une invention d'anciens tyrans subtils; c'est une des +pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous. +Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose +qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement +interrogé; quelque chose de bon parlera +en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré +de la loi civile.</p> + +<p>Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme +orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes +sans qu'il s'en doute, ce que le XVIIIe siècle nie le plus +énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a +progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun +de l'humanité à travers les âges, c'est ce que les +hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et +héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et +par accepter comme vérités au moins provisoires, +lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet +«homme artificiel», en admettant même qu'il soit +artificiel, cet homme social, religieux et moral, ce +n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce +sont les hommes, les générations successives qui +l'ont fait peu à peu; et si rien n'est plus naturel et +ne semble plus légitime que le modifier à notre +tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser +tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un +monstre, vouloir le supprimer purement et simplement, +c'est une sorte de nihilisme sociologique; c'est +proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant +mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable +absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était +vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser +à votre tour et tant de confiance en vos décisions +individuelles, mais vous décourager à tout jamais de +toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader +de recommencer, en la reprenant à son point de +départ, une expérience qui a si malheureusement +réussi.—A moins que vous ne soyez convaincu que +vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce +que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns +par les autres vous a appris, êtes capable d'une +pensée saine et d'un regard juste; et c'est bien là +l'immense et puéril orgueil des radicaux du XVIIIe +siècle.</p> + +<p>Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de +Diderot et que je pense beaucoup plus à Jean-Jacques. +Le bon Diderot n'est pas orgueilleux tant que cela. Il +a eu des audaces plus radicales encore que Jean-Jacques; +mais ce sont les audaces de la légèreté, de +l'étourderie, d'un tempérament sanguin et d'une +pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes disait que le méchant +est un enfant robuste. L'enfant robuste est plutôt +inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, +avec de bons mouvements et d'étranges écarts. Et +c'est Diderot; c'est l'homme dont on a pu dire et qui +a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>SES OEUVRES LITTÉRAIRES</h4> + +<p>On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté +qu'il n'en avait pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près +ce que je vais dire. J'en ai le droit, parce que je ne +résiste jamais à répéter un lieu commun quand je le +crois juste.</p> + +<p>Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. +Il a, nous l'avons vu, une certaine imagination +dans les idées, une certaine imagination philosophique. +Le <i>Rêve de d'Alembert</i> est une sorte de poème +matérialiste, non sans beauté, non sans beautés +surtout. L'imagination littéraire est autre chose. Elle +consiste à créer des âmes, ou à inventer des événements. +Elle est faite d'une puissance singulière à sortir +de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre âme, +ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. +C'est une aptitude particulière et innée que rien ne +remplace. L'observation y aide, mais ne la constitue +pas; la sympathie, le détachement facile y aide, mais +ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait +pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas +l'observation pénétrante et patiente. Il avait le détachement +et la sympathie; mais cela ne suffisait point. +Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un caractère, +fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais +raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, +suggéré à l'esprit du lecteur toute une biographie. +Il a tracé des silhouettes, et raconté des anecdotes. +Cela merveilleusement, en admirable peintre de +genre.</p> + +<p>Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le +savait comme personne au monde, mieux que Le Sage, +mieux que Voltaire, aussi vivement et fortement que +Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait voir, +qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de +Diderot, vous le connaissez, rond, à fleur de tête, +interrogateur, tout en dehors, tout jeté en avant, +curieux, avide et qui semble se précipiter sur les +choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout +aimé à regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans +son cabinet, ou dans le fiacre où il roulait la moitié de +sa journée, il revoyait la figure, l'attitude, le geste, la +scène; puis, devant son papier, il revoyait encore, +avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en +écrivant.</p> + +<p>Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes +vraies, des historiettes de son temps. Il les combine +les unes avec les autres, les fait entrer dans un +récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce sont +les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il +a bien vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. +Et dans chacune de ses histoires, après des préparations +quelquefois longues, qui sont des hors-d'oeuvre, +qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement +dans nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; +cette femme suppliante aux pieds de cet homme immobile +dans son fauteuil<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.; cet homme qui part, tordant +ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers +cette femme impérieuse et implacable<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>..—Ces +choses Diderot les a vues. Le dessin, les lignes, les +oppositions, les ombres, les traits de physionomie, +les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé +dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est +le plus clair de son talent, qui est très grand et très +Original.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Anecdote de Mme La Pommeraye dans <i>Jacques le Fataliste</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Anecdote de Mme Reymer dans <i>Ceci n'est pas un conte</i>.</blockquote> + +<p>Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, +il écrit la <i>Religieuse</i>, où l'ennui le dispute au dégoût; +il écrit les parties d'invention de <i>Jacques le Fataliste</i>, à +savoir l'histoire proprement dite de Jacques et de son +maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a plus alors +(mais dans <i>Jacques le Fataliste</i> il les a à un haut degré) +que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide +courant du style, la cascade sautillante et brillante +du dialogue. Mais le fond est singulièrement faible, je +ne dis pas seulement comme peinture de caractères, +mais comme invention d'incidents et d'aventures. A +la vérité, et c'est toujours à <i>Jacques le Fataliste</i> que je +songe, il produit une illusion agréable, ce qui est encore +du talent: il mêle, suspend, ramène, entrecroise +et entrelace cinq ou six récits différents, chacun peu +intéressant en lui-même, de manière à toujours faire +croire que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre +est plus intéressant que celui qu'il fait; et il +y a là comme un chatouillement de curiosité, et, aussi, +comme une sensation de fourmillement et de foisonnement +copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper, +jaillir et courir en babillant, avec des fuites +et de soudains retours, en se mêlant, se quittant et +courant les uns après les autres. Il y a là un peu de +diversité d'accent; car Diderot était l'homme des +digressions, des échappées, et des parenthèses plus +longues que les phrases; mais il y a un peu de procédé +aussi et d'attitude; et surtout il y a plus de verve de +conteur que d'imagination de créateur, ou, pour +parler simplement, de romancier.</p> + +<p>Notez aussi que ce manque de composition dont nous +voyions tout à l'heure qu'il réussit à peu près à faire +une grâce, n'en révèle pas moins une singulière pauvreté +de fond. Où la composition est absente, mais je +dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention +même qui manque. Si l'on ne compose point, c'est +qu'on n'a point trouvé ou une forte idée à vous soutenir, +ou un personnage vrai, profond et puissant, qui +vous obsède. <i>Gil Blas</i> est composé, quoi qu'on puisse +dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et +lui donne son unité. <i>Candide</i> est composé. Il gravite +autour d'une <i>idée</i> dont on sent toujours la présence, et +qui de temps à autre, fréquemment, ramène à elle le +regard, haut sur l'horizon. Ni <i>Jacques</i> ni la <i>Religieuse</i> +ni les <i>Bijoux</i> ne sont composés, parce que Diderot, +demi-artiste, demi-penseur, artiste par saillies, penseur +par belles rencontres, n'est ni grand penseur, +ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre, +souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, +complet et vraiment vivant, ni autour d'une +idée importante et considérable.</p> + +<p>Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui +descende profondément dans la mémoire, parmi toutes +les improvisations prestigieuses de Diderot: c'est le +<i>Neveu de Rameau</i>. Là encore c'est l'oeil qui a guidé la +main. Le neveu de Rameau est un personnage réel +que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir +de curiosité. Il l'a aimé du regard avec passion. +Mais cette fois le personnage était si attachant, si curieux, +et pour bien des raisons (pour celle-ci en particulier +qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès +inouï et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot +a tant aimé à le regarder, qu'il en a oublié d'être +distrait, qu'il en a oublié les digressions, les bavardages, +les <i>a parte</i>, les questions à l'interlocuteur imaginaire, +et les réponses de celui-ci et les répliques à +ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur +son héros; qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, +comme toujours, mais, ce qu'il n'a jamais, la +soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est +enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. +Qu'on se figure un personnage de La Bruyère tracé +avec la largeur de touche et la plénitude de Saint-Simon. +—Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement +dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait +fait de génie.—Sauf cette rencontre, Diderot +n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et diffus, +ou un <i>novelliste</i> à qui manque ce qui est le charme +même de la nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. +Il est, sauf ce <i>Neveu de Rameau</i>, un romancier +qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, mais +qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au +cours de son existence, avec aucun de ses personnages, +ni on ne réfléchit, le livre fermé, sur une +pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste +qu'il est un narrateur amusant et un metteur en +scène presque inimitable, parce qu'il avait de la vie, +et des yeux qui ne lâchaient point leur proie; et c'est +ce que je me plais à répéter.</p> + +<p>Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où +il a le moins réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, +pour y entrer, pour s'y reconnaître, pour y avoir l'emploi +de ses qualités. Et d'abord remarquez qu'il a +beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un +grand raisonneur en questions théâtrales. Mauvais +signe. Il peut exister, et la chose s'est vue, un homme +assez complet et assez bien doué pour être d'une part +un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être +capable d'oublier toute théorie quand il prend sa +plume de théâtre, condition nécessaire pour s'en +bien servir. Mais la rencontre est rare. D'ordinaire, +des théories familières et chères au critique, les +unes s'évanouissent et lui échappent, dont il faut +le féliciter, quand il conçoit une pièce de théâtre; +mais quelques-unes restent, celles auxquelles il tient +le plus, et c'est encore trop, et son imagination de +créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est +pas chose plus grave, que la théorie reste parce +que l'imagination n'est pas venue. Ceci est le cas de +Diderot.</p> + +<p>Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; +d'idées vagues, obscurcies encore par ce verbiage incohérent +et fumeux, qui lui est naturel quand il dogmatise, +et qui est cruel pour le lecteur. De ce chaos, +où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du +mieux que je peux les trois ou quatre doctrines les +plus saisissables.</p> + +<p>Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le +monde; car, d'âge en âge, le naturel de l'époque précédente +paraît le pire conventionnel à celle qui vient; +et cela est nécessaire, parce que, seulement pour se +maintenir au même degré de conventionnel, il faut +réagir contre le conventionnel tous les cinquante ans, +sans quoi l'on tomberait dans le pur procédé en deux +générations.—Il voulait donc plus de naturel, ce qui, +pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, +et moins de paroles,—de la prose, plus de +cris et plus de gestes. Un sauvage entre à la Comédie +française; il ne comprend rien à des gens qui parlent +un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes +répliquent par une réponse de trente, et qui se tiennent +bien en s'insultant, et se donnent cérémonieusement +la mort.—Remarquez que le sauvage regardant +une statue ne comprendrait rien, non plus, à une femme +toute blanche d'un blanc de céruse, qui garde une immobilité +absolue et qui ne cligne pas des yeux; qu'un +sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à +des personnages dont on ne peut pas faire le tour, et +qu'on ne peut voir que d'un côté et même à une certaine +place précise; que l'art est précisément l'art, et +reste l'art, en se séparant franchement de la nature, et +en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement +<i>une certaine ressemblance</i>, à l'exclusion des +autres, et qu'on frémit à imaginer ce que serait une +statue de cire qui ferait la révérence et qui, par un +mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers; +que, précisément parce que le théâtre, le plus +complexe des arts, donne, non pas une ou deux, mais +huit ou dix ressemblances et imitations de la vie, il +<i>faut d'autant plus</i>, pour qu'il ne tombe pas dans le +trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même +de l'art, qu'il conserve avec soin un certain nombre +de contre-vérités ou de contre-réalités salutaires, +préservatrices, artistiques pour tout dire; et que le +vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude +noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, +des Paladins ou des Dieux parlant et marchant devant +les Français de 1750, sont justement de ces contre-réalités +qui ne constituent point l'art, mais en sont +les <i>conditions</i> nécessaires.</p> + +<p>Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant, +d'introduire un peu de réalité nouvelle, +c'est-à-dire, pour beaucoup mieux parler, de modifier +par un souci de la réalité le conventionnel de l'âge +précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir +dans le même se continuant, s'imitant et se répétant; +j'en suis d'avis, et j'ai pris soin de le dire, et je félicite +Diderot, sinon de sa théorie, du moins de sa +préoccupation<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.. Nous verrons ce que, dans la pratique, +il en a gardé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des valets +et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets et +servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est +bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.</blockquote> + +<p>Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. +En cela il était dans la tradition du théâtre français +et surtout de la critique dramatique française. Sur ce +point, l'indépendant Diderot est d'accord avec Scaliger, +avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel +et avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle +au XIXe, de théoricien dramatique qui n'ait vivement +insisté sur la nécessité de moraliser le théâtre, et de +moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe +siècle ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était +mêlé de bon et de mauvais, comme la plupart des penchants. +—D'un côté, l'idée de remplacer les prédicateurs +chatouillait l'amour-propre des philosophes; +d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, +que la direction morale, qui autrefois venait de +la religion, commençant à languir, il en fallait sans +doute une autre, et qu'il n'y avait guère que la littérature +qui pût recueillir ou essayer de prendre cette +succession.—Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce +point de l'avis de tout son temps. Il ne s'en distingue +qu'en allant plus loin, ayant accoutumé d'aller toujours +plus loin que tout le monde. Il voudrait que le +drame fût non seulement un sermon; mais, comment +dirai-je? une sorte de soutenance de thèse. «J'ai +toujours pensé qu'on discuterait un jour au théâtre +les points de morale les plus importants, et cela sans +nuire à la marche violente et rapide de l'action +dramatique.... Quel moyen (le théâtre) si le gouvernement +en savait user et qu'il fût question de préparer +le changement d'une loi ou l'abrogation d'un +usage!»</p> + +<p>Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le +théâtre en substituant la peinture des <i>conditions</i> à la +peinture des <i>caractères.</i> Entendez par «condition» +l'état où est un homme dans la famille: on est «un +père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: +on est magistrat, on est soldat, etc.</p> + +<p>La critique s'est trop exercée sur cette vue de +Diderot. Elle n'est pas méprisable. Ce qu'il y avait de +suranné dans l'ancienne conception des «caractères» +au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus +des abstractions. On étudiait <i>le</i> distrait, <i>le</i> constant, +<i>le</i> contradicteur et <i>le</i> glorieux, comme s'il y avait un +homme au monde qui strictement ne fût que glorieux, +que contradicteur ou distrait. L'homme en soi, et encore +réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre +compte tenu des impressions que ses entours ont dû +faire sur lui et de l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, +voilà ce que les dramatistes prétendaient avoir devant +les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils n'avaient en +effet sous le regard qu'un mot de la langue française +dont ils faisaient méthodiquement l'analyse.—Diderot +se disait qu'un homme peut être né contradicteur, +et, partant, être cela; mais qu'il est bien plus ce que +la pression longue et continue de l'habitude, des +fonctions exercées, des préjugés de classe reçus et +conservés, a fait de lui. Père depuis trente ans, un +homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix +ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de +suite. En d'autres termes, le caractère acquis remplace +le caractère inné.—J'ai la prétention, dont je +m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup +plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le +trahir.</p> + +<p>Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à +la «comédie de caractères» un chemin nouveau que +ce sera à elle d'éprouver. Mais Diderot a peut-être tort +de croire qu'il faille <i>substituer</i> purement et simplement +les conditions aux caractères, comme si les conditions +étaient tout, et les caractères si peu que rien. +Notez d'abord que les conditions sont: ou des effets du +caractère,—ou des forces en lutte contre le caractère, +—et autant que dans les deux cas il faut s'inquiéter +du caractère autant que de la condition. Je suis +époux et père parce que j'étais <i>né</i> homme de famille, +et dans ce cas, quand vous croyez et prétendez étudier +ma condition, c'est mon caractère que vous étudiez, +et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun renouvellement +de l'art.—Ou bien je suis époux et père, +par suite de circonstances, et <i>quoique</i> je ne fusse pas +né pour cela; et alors le drame sera très probablement +la lutte entre mon caractère et ma condition, entre +mon caractère inné et mon caractère acquis, dont les +forces commencent à se montrer; auquel cas il faut +bien que vous connaissiez mon caractère autant que +ma condition; et la pire erreur serait de ne vouloir +connaître et peindre que cette dernière, puisque par +cette omission ou négligence, c'est le drame même +qui disparaîtrait.</p> + +<p>De plus, à considérer les conditions comme de véritables +caractères, tant on suppose qu'elles ont pétri, +modelé et sculpté l'homme qu'elles ont saisi, encore +est-il que les conditions sont des caractères d'emprunt +qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères +innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de +la personne humaine plutôt que des ressorts intimes +et permanents. Ce sont des modifications de caractère, +et non des caractères.—Dès lors, autant elles sont +intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont +modifié, autant elles sont comme vides et comme +sans support, présentées sans ce caractère et abstraites +de lui.—Et de là cette conséquence curieuse: loin +que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait +à donner des abstractions pour des caractères, +voilà qu'il y tombe plus qu'eux. Tout au moins, en +un autre sens, il procède exactement de même. Eux +nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui +nous donne pour tout un homme, une habitude prise, +ou un préjugé, ou une mine. Peindre l'<i>inconstant</i> +c'est faire une abstraction; mais peindre le <i>juge d'instruction</i>, +c'est en faire une autre. Ecrire l'<i>Avare</i> c'est +abstraire; mais écrire le <i>Père de famille</i> c'est abstraire +encore. Ce qu'il nous faut mettre devant les +yeux, c'est un homme avec sa faculté maîtresse, +modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa +condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec +la pression que font sur lui ses entours, et le pli qu'ils +laissent sur lui.—Et, par exemple, ce n'est ni <i>l'avare</i> +ni le <i>père de famille</i> qu'il faut écrire, mais l'avare père +de famille, et c'est précisément ce qu'a fait Molière +quand il a créé Harpagon.—D'où il suit qu'au lieu de +faire un pas en avant, Diderot en faisait un en arrière +sur ceux qui, tout en procédant par «caractère», +d'instinct n'en montraient pas moins l'homme concret +et complet, en présentant ce caractère dans le cadre +que la «condition» lui faisait, avec l'appoint que la +«condition» y ajoutait, dans le jeu, enfin, et le +branle où la «condition» ne pouvait manquer de le +mettre.</p> + +<p>Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas +moins qu'apercevoir une partie de la vérité, et celle +justement que les contemporains n'aperçoivent pas, +c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour +abstraction, il valait mieux pencher vers celles où +l'on ne songeait pas, que rester dans celles où l'on +s'obstinait. La théorie de Diderot avait donc et de la +justesse et surtout de la portée.</p> + +<p>Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme +un accident dans la pensée de Diderot. Il me semble +qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa doctrine, ou, si +l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais +moraliste, médiocre et même à peu près nul comme +psychologue, il ne devait guère voir dans l'homme +que des instincts innés qui se développent, grandissent, +et se font leur voie; «naturaliste» et grand adorateur +des forces matérielles, il devait voir l'homme +plutôt comme engagé dans l'immense, rude et lourd +mouvement des choses, et absolument asservi par +elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que +comme une cause, et comme une résultante que +comme une force, et dès lors c'était l'homme déterminé +et «conditionné», c'était l'homme tellement +modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, +et en dernière analyse exactement défini par elle, +qu'il devait s'imaginer, et par conséquent croire qu'il +fallait peindre.</p> + +<p>De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de +la théorie à la pratique, n'en a guère retenu qu'une, +c'est à savoir l'idée qu'il fallait moraliser sur la +scène. Il a peu rencontré et même peu cherché ce +naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des +caractères, il n'a pas davantage peint véritablement +des «conditions». Le <i>naturel</i> de Diderot s'est réduit +à éviter le discours suivi et à mettre souvent <i>plusieurs +points</i> dans le texte de ses dialogues. Encore n'en +met-il pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel +lui est aussi inconnu que possible, et ses couplets +sont des harangues ampoulées comme, dans Balzac, +étaient les lettres <i>ad familiares</i>. On a tout dit sur ces +déclamations qui dépassent les limites légitimes et +traditionnelles du ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.</p> + +<p>Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce +théâtre de Diderot de la façon la plus indiscrète et +aussi la plus désobligeante. On voit bien pourquoi et +en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait +sur cette doctrine de la moralisation par le théâtre. +Elle n'était pas nouvelle; mais par la manière dont +Diderot prétendait l'appliquer elle avait quelque chose +de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et +dogmatise de deux façons, par la <i>maxime</i>, comme au +XVIe siècle, et par les conclusions, par les tendances +que comportent et que suggèrent les dénouements. Il +est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans <i>Alzire</i> de belles +leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le +théâtre de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle +dans le théâtre de Diderot. Son drame n'est +absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et +tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. +Sa comédie nouvelle n'est qu'une «comédie ancienne» +où il n'y aurait que des parabases.</p> + +<p>Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque +absolument le but poursuivi. Le propos délibéré de +mettre une doctrine morale en lumière est, d'expérience +faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il +y en a d'autres) de ne point réussir en une oeuvre +littéraire. On n'a jamais vraiment bien su pourquoi +il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont concluantes. +—Peut-être cela tient-il tout simplement à +ce qu'il en est tout de même dans la vie réelle. L'acte +moral est toujours chose louable et qu'on respecte; +mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa +vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable +et, partant, pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne +soit pas concerté, qu'il n'ait pas trop l'air de se rendre +compte de lui-même, qu'il ait un certain abandon et +oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que d'une +leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien +plutôt qu'il n'est sympathique et contagieux.—L'effet +est tout pareil en littérature. Nous aimons tirer la +leçon morale des faits qu'on nous met sous les yeux; +nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.</p> + +<p>Voilà une des raisons pour lesquelles le <i>Père de Famille</i> +et le <i>Fils naturel</i> sont des oeuvres si ennuyeuses. +Il y a malheureusement d'autres raisons. +Deux choses manquent essentiellement à Diderot, +qui ne laissent pas d'être importantes pour l'auteur +dramatique, la connaissance des hommes et l'art +du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue. +Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, +parce que chaque homme lui était une cible d'éloquence. +Toute personne qui entrait chez lui était immédiatement +roulée dans le flot bouillonnant de son +discours. Un torrent est médiocre observateur et +mauvais miroir.—Et il ignorait l'art du dialogue +pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête. Les +dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot +sont pleins de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont +pas des dialogues, ce sont des monologues animés. +C'est toujours Diderot qui s'entretient avec lui-même. +Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; +mais il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux +seuls toute une discussion. «Vous me direz que.... +J'entends bien qu'on me répond.... Tout beau! dira +quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. +Ces gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, +n'ont jamais eu ni la patience ni le temps d'en entendre +une.—Ainsi Diderot dans ses dialogues. Il dit +quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir +souvent avec soi: voilà les moyens de se former +au dialogue.» Le second ne vaut rien, et Diderot l'a +pratiqué toute sa vie; le premier est le vrai, et Diderot +ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout +son temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est +toujours le seul Diderot qu'on entend. A peine déguise-t-il +sa voix. C'est un soliloque coupé par des noms +d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel +consistait à mettre des <i>points de suspension</i> au milieu +des phrases, il a cru que le dialogue consistait à +mettre beaucoup de <i>tirets</i> dans une dissertation.</p> + +<p>Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. +C'est celle où il ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, +et où il a peint le seul caractère qu'il connût +un peu, à savoir le sien. C'est <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> +—Dans <i>Est-il bon?</i> point de prétention +moralisante; point de «condition», et au contraire, +un caractère qui n'est modifié par aucune condition +particulière; et enfin le défaut ordinaire de Diderot +devient ici presque une qualité, puisque ce défaut +consistait à ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est +au centre de lui-même qu'il s'établit. On dira tout ce +que l'on voudra, et il y a à dire, sur la composition +bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les longueurs; +et que cette comédie ne peut être mise à la +scène, et je le crois; mais le personnage central est +singulièrement vivant et d'un bien puissant relief. Ce +Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux +et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet +homme de moralité douteuse et de générosité toujours +en éveil, qui poursuit et atteint des buts excellents +par des moyens à mériter d'être pendu, et dont +la bonté s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, +naturelle à tout homme, se divertit sous +cape du moyen employé; cela est original, piquant, +inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme +le titre, qui résume très bien la chose; et l'on sent +que cela est vrai, et qu'il y a bien en chacun de nous +tous un être qui voudrait avoir la joie de conscience +des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification +bien combinée et de la demi-escroquerie bien +conduite.—Trop spirituel, cet homme-là; mais il est +si bon! Trop bon; mais par des stratégies si suspectes +qu'il ne risque pas d'être fade.</p> + +<p>L'étrangeté même de la composition de cette comédie +n'est pas pour me déplaire, au moins à la lire. +C'est une comédie faite comme <i>Jacques le Fataliste</i>. +Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent. +Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite +déconcertant et désespérant, si le principal personnage +ne formait centre, et ne ramenait assez clairement +tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq ou +six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. +Elles lui reviennent et lui retombent sur les bras tour +à tour: «Ah! voici l'histoire de Paul! Eh bien, elle +est en bon train. Ceci, cela, pour la pousser où il +faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci, +cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi +diable me mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne +me sont de rien, et qui jugeront, en fin de compte, +que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup vaille! Et à l'affaire +Bertrand!...»—Autant de dextérité qu'il y a, +du reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main +de Beaumarchais, discrètement, en tel et tel endroit, +et <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> serait une chose très +distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très originale.</p> + + + + +<h4>IV</h4> + + +<h4>DIDEROT CRITIQUE D'ART.</h4> + +<p>Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement +sa conversation, et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre +qui restent de lui sont, avec le <i>Neveu de +Rameau</i>, les <i>Salons</i> et la <i>Correspondance familière</i>. Il +n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il +avait cette demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste +à être transporté de ce qu'on voit, à décrire avec ravissement +ce qu'on a vu et à y ajouter quelque chose. +Diderot est incapable de créer, mais il est très capable +de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir +saisi ses yeux, saisit son esprit et le met en un mouvement +extraordinaire. Sans l'une ou l'autre il n'inventerait +rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un +spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et +replace, imagine des détails, reconstitue. Il a cette +demi-imagination, secondaire, inférieure, mais précieuse +encore, et que tant s'en faut que tout le monde +ait, qui retient, achève, et recompose. Les <i>Lettres à +mademoiselle Volland</i> sont pleines et fourmillantes +d'anecdotes vivement contées, de scènes joliment décrites, +de croquis, de silhouettes et d'eaux-fortes. Et +ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère +au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; +mais on les voit dans une sorte de lumière chaude et +dans une atmosphère qui vibre et paraît vivante. Il +n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; le +tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la +sensation de plénitude est parfaite. Comparez rapidement +avec une anecdote de Crébillon fils ou de Voltaire: +vous sentirez ce que je veux dire mieux que je +ne pourrais l'exprimer.</p> + +<p>Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette +imagination <i>à la suite</i>, et qui a besoin que quelque +chose fasse la moitié de son office, mais vive encore +et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt +un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des +tableaux qu'il a regardés; c'était encore mieux son +affaire. Les <i>Salons</i> sont très souvent admirables. Il +décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé ordinaire. +C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination +spéciale que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement +rempli des formes et des couleurs, s'est comme vidé, +l'imagination excitée se donne carrière. Elle reprend +la matière que le peintre lui a fournie et la dispose +d'une autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées +avec infiniment de souplesse, de vivacité et de +bonne grâce: puis elle s'émancipe encore, dépasse un +peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau +refait par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu +contenue encore, qui est charmante. Ces échappées de +fantaisie sont plus agréables ici, et moins inquiétantes +qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront pas trop +loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne +peut s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, +toujours un peu, et, partant, un peu maîtrisées par le +souvenir de l'oeuvre qui les a inspirées. Dans ces conditions +la verve de Diderot a tout charme, sans ses +périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui +donne le branle, sa verve aussi a toujours besoin qu'on +lui donne le ton.</p> + +<p>Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique +artistique de Diderot. Cette critique artistique, a-t-on +dit, est une critique toute littéraire. Variations d'un +lettré à propos de tableaux.—Il est un peu vrai. Et c'est +ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le +fond même de la critique et de toute l'entente de l'art +chez Diderot. Ce n'est autre chose que la confusion des +genres. Il a eu sur le théâtre des idées de peintre, et +sur la peinture des idées de littérateur. Il a voulu au +théâtre des <i>tableaux</i> et sur les toiles des scènes de cinquième +acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux +yeux et pour une peinture qui parlât aux coeurs; et +quand on est méchant, on dit qu'il a été bon critique +dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre. +Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa +revanche. Il ne faut pas confondre les genres, mais +il ne faut pas les séparer jusqu'à mettre entre eux des +lois de proscription. Les arts sont frères. A les confondre, +il est vrai qu'on leur fait parler à tous une +langue de Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, +de nature ou par effort, entièrement étranger et insensible +aux autres, c'est risquer de ne connaître que le +métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit +pas <i>viser</i> au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, +même pour son art je ne crois pas que ce soit inutile. +Le peintre ne doit pas faire propos d'attendrir; +mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine dans +l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. +Et le critique ne doit pas se tromper d'émotion, et +transporter devant les toiles l'état d'esprit qu'il a eu +parterre, et c'est un travers où Diderot tombe parfois; +mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion, peut-être +risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en +arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, +à ne savoir d'une pièce que si elle est bien faite, et +d'une toile rien, sinon que tel ton est juste et tel douteux.</p> + +<p>Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce +qu'a été Diderot, et c'est le «métier» aussi bien au +théâtre qu'au salon qu'il a peu connu; mais ses impressions +générales sont justes, et il ne s'est trompé +ni sur Greuze ni sur Sedaine.—Remarquons de plus +que si sa critique est si littéraire, c'est que la peinture +de son temps est bien littéraire aussi. Il a affaire à +des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même souvent: +<i>Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité</i>; +—<i>Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce +qui amènent l'Abondance</i>;—<i>Le Sentiment de l'amour +et de la nature cédant pour un temps à la Nécessité</i>; +—<i>L'Etude qui veut arrêter le Temps</i>;—<i>La Justice +que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit</i>. +«Je défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; +les peintres du temps de Diderot avaient l'intrépidité +de traiter ces sujets-là avec leur pinceau. Ils +étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient pathétiques, +comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. +Quand on y songe bien, ce qui doit étonner ce n'est +point du tout que Diderot ait été littéraire dans sa critique +d'art, c'est combien il l'a été modérément. Et +c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que +je serais tenté de voir dans les <i>Salons</i> de Diderot +qu'une influence prédominante et funeste du «point +de vue littéraire».</p> + +<p>Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment +sûr, d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, +et voilà deux points qui ne sont pas si peu de +chose. Partout où nous pouvons contrôler la critique +de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées, +nous voyons, ce me semble, que son sentiment +du ton et des colorations est entièrement juste, +et affiné; et que pour savoir d'où vient la lumière, où +elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en +doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, +il est peu d'oeil plus savant et plus exercé que +le sien.</p> + +<p>Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, +moitié du littérateur (et qui sont nécessaires au +peintre), savez-vous bien qu'il est passé maître? +J'entends parler de l'instinct de la composition et du +juste choix du <i>moment</i>. Cet homme qui compose si +mal un écrit, compose, ou recompose, admirablement +un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut +l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet +d'ensemble lui saute aux yeux d'abord. Et quand il +défait un tableau pour le refaire, on sent bien le plus +souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du +moins que celui qu'il critique a bien les défauts de +composition qu'il relève.</p> + +<p>Et de même, le moment précis de l'action qui est +celui que le peintre doit saisir comme comportant le +plus de clarté, le plus de beauté des figures, le plus +d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est souvent +admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique +juste. Tout le <i>Laocoon</i> de Lessing est sorti de cette +notion sûre du «moment» du peintre ou du sculpteur. +Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir une action +se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter +juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour +indiquer le commencement d'où elle vient et suggérer +la fin où elle va, et pour être belle en soi, et pour +être pleine de sens dans la plus grande clarté. «Chardin, +La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne +flattent point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais +presque le seul de ceux-ci dont les images pouvaient +passer sur la toile presque comme elles étaient ordonnées +dans ma tête.»—Je le crois fort, et cela va beaucoup +plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même +du littérateur né pour sentir l'art. Un critique d'art +doit être un peintre à qui ne manque que le métier. +C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.</p> + +<p>—Mais le métier lui-même, la technique, pour +parler plus noblement, est partie essentielle de l'art à +ce point que n'en pas rendre compte c'est causer sur +l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique. +—Il faut s'entendre, et ne point trop demander. +Chaque art a sa beauté propre que ne peut comprendre, +je dis comprendre, et pleinement et minutieusement +goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à +fond la technique de cet art. Par exemple il faut avoir +fait beaucoup de vers pour savoir quel est le secret +de la beauté d'un vers de Lamartine ou d'une strophe +d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté d'<i>expression</i> +qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits +pour éveiller dans les âmes certaines sensations générales, +un peu confuses, il est vrai, mais fortes, dont +la foule est susceptible, et dont, aussi, elle est juge. +Pour me servir du spirituel apologue de M. Sully-Prudhomme<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>., +peinture, sculpture et musique, par +exemple, sont un Anglais, un Allemand et un Italien +qui racontent le même fait chacun en sa langue devant +un homme qui ne sait que le français. Le Français +ne les comprend pas; mais à leur mimique il entend +très bien que la chose racontée est triste ou gaie, +dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il ne perd +nullement son temps à les entendre et regarder. Très +sensible même, femme, enfant, ou méridional, il +pourra même rire, pleurer ou sourire à leur récit. +Voilà ce que la foule entend aux choses des arts. +Chaque art a sa <i>langue</i> particulière, tous ont un +<i>langage</i> commun.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> <i>L'Expression dans les Beaux-Arts</i>, I, 2.</blockquote> + +<p>Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel +service pourra-t-il rendre au Français qui écoute? Prétendre +le faire entrer dans le talent de narrateur de +l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point songer. +C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il +faudrait qu'il commençât par enseigner, dans toutes +ses nuances. Mais appeler l'attention sur tel geste et +telle intonation, traduire en passant tel mot plus +nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence +du récit, donner une idée générale, confuse +encore, sans doute, mais déjà plus saisissable du fait +raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce que le critique +d'art doit se proposer. Il entre, de quelques +pas, dans la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, +dans le domaine de l'expression, et il donne, +par quelques vues discrètes sur la technique, un peu +plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression +générale qui affectait la foule.</p> + +<p>Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui +écrit au XIXe siècle pour un public plus familier déjà +aux choses de peinture, un peu plus d'interprétation +technique, quelques leçons de langue poussées un +peu plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction +brillante du sentiment général du tableau suffit +le plus souvent, et doit suffire; et nos critiques +modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire, +de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces +limites.—Un critique d'art sera toujours surtout un +homme qui a assez de talent, en décrivant un tableau, +pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la +critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait +strictement qu'en cela, Diderot serait certainement +le grand maître incontesté de la critique d'art. +Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et éloquent +initiateur.</p> + +<h4>V</h4> + + +<h4>L'ÉCRIVAIN.</h4> + +<p>Diderot est grand écrivain par rencontre et comme +par boutade, et il trouve une belle page comme il +trouve une grande idée, avec je ne sais quelle complicité +du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent +un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est +pas un homme, dit La Bruyère; ce sont plusieurs.» +Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.—Il y a +l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles +de l'Encyclopédie.—Il y a l'écrivain dur et obscur qui +expose une théorie philosophique qu'il n'entend pas +bien.—Il y a le rhéteur fieffé qui a donné à Rousseau +le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son +tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, +au cours d'une exposition très calme ou d'une lettre +très tranquille, s'échappe en apostrophes et prosopopées +qu'on sent parfaitement factices. Le voilà qui +écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai +une amie.... Tenez, Falconet, je pourrais voir ma +maison tomber en cendres sans en être ému, ma +liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que +mon amie me restât. Si elle me disait: Donne-moi de +ton sang, j'en veux boire; je m'en épuiserais pour l'en +rassasier.»—Ceci pour s'excuser auprès de Falconet +de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette +amie même, à Mme Volland, il parle de la perspective +et de l'approche de ce voyage en Russie, à la même +date, avec la plus parfaite tranquillité. +Et il y a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, +d'une prompte et vive saillie, qui jette une +scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un tel +mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle +perfection de forme, qu'on ne songe plus à la forme, +qu'on ne s'en aperçoit plus, qu'on croit voir, sentir +et penser soi-même, que l'intermédiaire entre vous et +la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, +a disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. +C'est en cela que Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost +une fois par hasard, et Mérimée souvent, sont +des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de +pages où l'on est tout étonné de le trouver de cette +famille.</p> + +<p>Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot +est même poète. Il trouve le mot puissant et sobre, +court et magnifique, si plein qu'il descend comme +d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite +immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout +périt: il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le +temps qui dure.»—Il trouve le symbole exact et en +même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination, +et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse +dont le retentissement prolonge longtemps dans notre +mémoire ses ondes sonores: «Méfiez-vous de ces gens +qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment +à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais +ni gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, +le serin jasent et babillent tant que le jour dure. +Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et +les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa +lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, +inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son +gosier, commence son chant, fait retentir le bocage +et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres +de la nuit.»—Et voilà, certes, qui est étrange, de +trouver dans l'auteur des <i>Bijoux indiscrets</i> une pensée, +un sentiment et une «strophe» de Chateaubriand.— +C'est que le style c'est l'homme, <i>quoi qu'en</i> ait dit Buffon: +le style est la mélodie intérieure de notre pensée, +et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle +est inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, +multiple, versatile, girouette sur le clocher de +Langres, comme il a dit, il est, selon le quart d'heure, +vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, +quelquefois sublime; et son style, non appris, non +acquis, non surveillé, non châtié, non corrigé, son +style d'improvisateur, comme sa pensée, est capable +de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, de gaucheries, +de grâces, de vivacités aisées et brillantes, +parfois d'échappées subites vers les hauteurs, et +même de sérénités imposantes.</p> + + + + +<h4>VI</h4> + + +<p>Quelques intuitions de génie, quelques récits +plein de verve, quelques silhouettes bien enlevées, +quelques théories neuves trop mêlées d'obscurités, +beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, +énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà +ce qu'a laissé Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, +ni comme système philosophique, ni comme oeuvre +d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par +son infatigable activité, par ses qualités estimables, +et presque inestimables, de caractère et de bon coeur, +il a tenu une très grande place en son temps; il a été +le lien entre les esprits et les caractères les plus difficiles +et quelquefois les moins faits pour s'entendre, +et personne plus que lui n'était né directeur de journal. +Il ne lui a manqué qu'un vrai et grand génie, +ou peut-être seulement de la suite dans les idées, +pour mener son siècle, que personne n'a mené, +comme il est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles. +—Il l'a rempli d'un grand bruit d'audaces, de +scandales et de papier remué. Il a vécu dans cette +fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément +naturel. Il a fort agrandi le calme atelier de son +père, et fabriqué beaucoup plus de couteaux que lui, +moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier que le travail +grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires +racontées, les discussions et la rhétorique. De +pensée calme, de réflexions, de méditation, de contemplation, +au milieu de tout cela, aussi peu que rien. +Vrai Français des classes moyennes, sans esprit, sans +distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, +de facilité au travail et à la parole, avec un +idéal peu élevé, peu de scrupules de moralité, et un +très bon coeur. Il s'est laissé aller à cette nature, si +mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et +de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, +comme de réflexion. Cette nature, il la croyait +bonne; le souci, le sentiment seulement, de notre +infirmité, de notre misère, et de notre puissance à +nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, +on ne peut être qu'une force de la nature très intéressante. +Il l'a été. Ce n'est pas peu.</p> + +<p>Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu +dans son temps et très en lumière comme remueur +d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme artiste, +il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que +ses écrits les plus heureux, les plus piquants, les plus +vivants, sont sortis les uns après les autres, à de longs +intervalles, quelques-uns tout récemment, des bibliothèques +particulières ou des armoires à manuscrits +les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation +ç'a été un étonnement et une joie littéraire. On +le croyait toujours la veille beaucoup moins grand. +L'attention sur lui et l'admiration à son égard ont +été renouvelées et rajeunies périodiquement comme +par son bon ami le hasard, qui se montrait aussi intelligent +que bienveillant; et une sorte de dévotion +littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec +soin autour de son monument.</p> + +<p>Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument +de littéraire, s'est fort échauffée aussi sur son +nom. Vers le milieu de ce siècle, beaucoup lui ont +été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus +scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté +la plus déterminée au service de la «saine philosophie». +Cela n'a pas laissé de grossir sa cour.</p> + +<p>Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout +entier, et nous sommes trop loin des querelles religieuses, +reléguées dans les basses classes de la nation, +pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité d'esprit. +Nous le trouvons grand par le travail; curieux, +intelligent, et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré +souvent, comme philosophe; romancier plein de +verve, sans imagination véritable, critique d'art d'un +grand goût et d'une sensibilité artistique tout à +fait rare et supérieure; écrivain inégal, dont quelques +pages sont des chefs-d'oeuvre, et dont la manière +la plus ordinaire est un bavardage intarissable +mêlé de galimatias.—Il faut savoir dire qu'il est +décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, +il représente quelque chose: l'individualisme du XVIIIe +siècle s'appliquant enfin franchement et insolemment +à tout, pour tout détruire, peut être sans le vouloir; +à la société, à la religion, à la morale; ne laissant +debout que l'homme avec ses instincts, tenus pour +bons; dissolvant la communauté humaine, sous forme +de pensée commune dans l'espace, sous forme de +pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus +qu'un autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment +plus que Voltaire, plus que Rousseau, la revanche +de la «nature» contre ce que les hommes ont +cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. +L'obéissance et l'adhésion complaisante à +l'instinct naturel, c'est son fond même. Cela veut dire +peut-être que cet instinct naturel, il ne le comprend +nullement. Car il est aussi de la nature <i>humaine</i>, et +c'en est peut-être la vérité et le caractère propre, de +sacrifier l'instinct individuel à une règle et à une +loi commune, pour que nous puissions vivre et durer, +ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus impérieux +de notre nature.</p> + + +<br> +<h3>JEAN-JACQUES ROUSSEAU</h3> +<br> + + +<h4>I</h4> + +<h4>SON CARACTÈRE</h4> + + +<p>Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit +à Genève le 28 juin 1712. Sa vie jusqu'à la quarantième +année, et même toute sa vie, fut un roman. Déclassé +dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, +depuis les plus honorables jusqu'aux pires, graveur +et laquais, musicien et industriel forain, presque +secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, favori soudoyé +de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois +un peu voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, +infiniment sensible aux beautés naturelles et aux plaisirs +simples, sans un grain d'ambition, n'écrivant +point, ne rimant point, de temps en temps lisant +avec fureur, toujours regardant avec délices le ciel, +les verdures et les eaux, ou caressant avec extase +un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva jusqu'à +l'âge mûr.—C'est la vie de jeunesse et l'éducation +d'un <i>Gil Blas</i> sensible, imaginatif et passionné. Il +pouvait en sortir un «neveu de Rameau» de la pire +espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non point +un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, +qui n'existait pas, mais le fond sensible. Rousseau +avait très bon coeur. Faible, et sans aucune espèce +d'énergie morale, il était bon, compatissant, charitable, +et, très réellement et non pas seulement en +phrases, «fraternel».—Il ne faut jamais perdre +cela de vue; c'est le premier trait. Rousseau est un +candide. Son cynisme même, quand il n'est pas une +forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. +Le premier mouvement dans Rousseau est un geste +naturel et spontané d'élan vers autrui, de confiance, +et de bras ouverts. Il a toujours commencé par +adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté +lamentable, honorable et touchante. Les grandes +amitiés qu'il a fait naître, et qu'il n'a pas toujours +réussi à lasser, lui vinrent de là; les affections posthumes +qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs +se sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à +l'apprivoiser, à le ramener, à le garder.» Il a donné, +il donnera toujours cette illusion, parce que naturellement +on va au fond, et que le fond chez lui est bien +douceur et naïve tendresse.</p> + +<p>Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui +est très dangereux, lorsque manque le correctif de +l'humilité. Sans vraie religion, sans instinct moral +primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante, +d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie +vient du bon sens très puissamment aidé par l'éducation +religieuse ou au moins morale. Rousseau n'avait +pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se +jugeait le meilleur des hommes, et s'il était bonté de +tout son coeur, il était orgueil des pieds à la tête. +Il l'était avec candeur, avec passion, et avec exaltation, +comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries +de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à +presser l'humanité entière sur son coeur, et, aussi, il +songeait à lui, avec des transports de complaisance, à +sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement +et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait +un piédestal, que plus tard il sentira toujours sous +lui, et sur lequel, innocemment, il prendra des attitudes.</p> + +<p>Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et +une imagination romanesque que tout a contribué à +entretenir et que rien n'a contenu. Le roman, vulgaire +et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à +quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et +dans tout son être, l'a marqué profondément, et pour +toujours. Il n'a jamais vu aucune chose telle qu'elle +est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, jusqu'à +quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de +l'âge mûr, et de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, +comme dans l'âge mûr il y a toujours en nous des +retours de l'être antérieur, souvent, même en sa +maturité, il commençait par voir une chose nouvelle +en jeune homme, et en était ravi; puis, très vite et +brusquement, il la voyait en vieillard, et en frémissait +d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu tendre, le rêve +s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le contour +et changé la couleur des choses.</p> + +<p>Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était +quand il rencontra la société humaine. Jusqu'à quarante +ans, il ne l'avait pas habitée. Le vagabondage +produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur +voit plus d'hommes que les autres, et, moins que les +autres, connaît l'homme; car à changer sans cesse on +ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau avait eu des +aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela +avoir acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant +ses yeux, et l'avait infiniment amusé; mais il ne le +connaissait point. Du contact du Rousseau que nous +connaissons avec la société, et du froissement terrible +qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante +ans, celui qui a pensé et qui a écrit.</p> + +<p>Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des +champs, des bois, des marches à pied, des rêveries, +des amours faciles, et d'une imagination puissante et +charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce +qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une +compagne stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne +dirai qu'un mot, mais avec certitude, c'est que c'est à +elle que toutes les fautes graves de Rousseau doivent +être imputées;—c'était La Fontaine moins léger et +déjà hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même +âge, même éducation provinciale et champêtre, même +candeur, même tendresse caressante, même imagination +romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, +et, remarquez-le, même absence de manuscrits +jusqu'à quarante ans.—Il fut accueilli comme La +Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et +il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas +averti. Ces grandes dames et grands seigneurs qui +l'accueillaient, sa naïveté, et sa bonté, et son orgueil +aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs et +simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter +qu'elle ne pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes +vinrent, ou au moins les exigences.—Habiter +une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de plus simple? +Mais courir au château de Mme d'Epinay quand +Mme d'Epinay s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait +pas songé à cette contre-partie, et la trouva rude.—Recevoir, +à peu près, l'ordre de suivre Mme d'Epinay, +en hiver, dans un voyage fatigant, triste et onéreux, +toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait +pas prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, +maladroit par conséquent, tergiversant, non +sans une certaine duplicité, comme il arrive presque +toujours dans les situations fausses, il en vient à se +faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers +contacts avec le monde.—Aimer une comtesse, charmante +du reste, et qui ne le hait pas, mais qui est une +dilettante du sentiment, nullement une héroïne de +l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il +pourra, quand une trahison domestique, ou simplement +les propos du monde, les auront compromis +tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et +des lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières +écoles.—Serrer sur son coeur toute la troupe +encyclopédique, et croire que ces gens de lettres, si +pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son +affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission +dans l'école et la discipline dans le rang, +et qu'ils sont très durs pour qui vit et pense d'une +façon indépendante: voilà une de ses premières expériences.</p> + +<p>L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en +vint très vite à détester cette société humaine pour +laquelle, je ne dirai point il n'était pas fait, mais, ce +qui est bien pis, pour laquelle il était fait, au contraire, +de par ses sentiments tendres, et à laquelle quarante +ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un +misanthrope de naissance n'eût pas souffert des petites +misères sociales; un homme candide, et tendre, +et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel +qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en +recevait, et de l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.—Ajoutez +sa maladie, qui était de celles qui développent +l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez son +intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui +permit d'en convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni +sa faiblesse de s'en délivrer; et vous comprendrez ce +trouble mental qui n'était un mystère pour aucun des +amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien +autre chose que la manie des persécutions et la folie +des grandeurs, affections qui vont presque toujours +ensemble et s'entretenant l'une l'autre; et voilà le +dernier état moral de Rousseau.</p> + +<p>N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, +à travers toutes les vicissitudes de la vie, est +chez nous si forte que le goût de Rousseau pour les +amitiés mondaines, et les protecteurs et les bienfaiteurs, +persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; +que, jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances +affreuses et adorées dont il fut toujours +dégoûté et toujours épris; que le passage continuel +d'un transport de confiance à un accès de désenchantement +et de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle +machine, et l'inclinait de plus en plus aux humeurs +noires et aux chagrins profonds; et tout ce qu'il y a +d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages +de ce singulier philosophe n'aura plus rien qui +vous étonne.</p> + +<p>Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est +plus rare, ne sont rien que lui. Il est avant tout un +homme d'imagination: tous ses ouvrages sont des +romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est +l'<i>Inégalité</i>; le roman de la sociologie, et c'est le <i>Contrat</i>; +le roman de l'éducation, et c'est l'<i>Emile</i>; un roman de +sentiment, et c'est la <i>Nouvelle Héloïse</i>; le roman de +sa propre vie, et c'est les <i>Confessions</i>.—Et dans chacun +de ces romans il s'est mis tout entier, tendresse +et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, +sa tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, +de vertu facile et d'épanchement et d'embrassement +fraternel; son orgueil le mettant en guerre violente et +implacable contre la société réelle qui l'a mal accueilli, +à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, +d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir +pour la refaire;—d'où résulte un optimiste misanthrope, +un Sedaine satirique, un François de Sales +qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein d'esprit +de paix et d'amour, le tout dans un romancier de +génie.</p> + + + + + +<h4>II</h4> + +<h4>LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».</h4> + + +<p>Tout Rousseau est dans le discours sur <i>l'Inégalité +parmi les hommes</i>. Ceci est un lieu commun. Je m'y +résigne, parce que je le crois vrai. On en a contesté la +vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le crois +vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit +pourquoi. C'est un plébéien qui a voulu être du monde, +qui en a été, qui a cru n'en pouvoir pas être, qui s'en +est cru méprisé, et qui s'en venge par en médire, tout +en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans +la <i>Nouvelle Héloïse</i>, c'est un plébéien épris d'une patricienne, +aimé d'elle, trahi par elle, regretté par elle +et toujours resté dans son coeur, que Rousseau mettra +en scène. La <i>Nouvelle Héloïse</i> est le rêve d'une nuit +d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est +qu'à regarder la société en son ensemble, et à la trouver +horrible. <i>Et pourtant l'homme est bon!</i> Rousseau +le sent, à se sentir, sans se bien connaître. L'homme +bon, la société inique; l'homme bon, les hommes méchants; +l'homme né bon, devenu infâme: cette double +idée, sous quelque forme qu'on l'exprime, et qu'il +l'exprime, c'est la pensée éternelle de Rousseau. Et il +est aisé de le croire, puisque c'est son âme même. +«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les +hommes mauvais», c'est son orgueil. Il a répété cela +toute sa vie, parce que, toute sa vie, son orgueil et sa +tendresse n'ont cessé de parler.</p> + +<p>Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment +l'homme bon est-il devenu méchant? Qui résoudra +cette contrariété?—Ici intervient la réflexion, et se +forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système. +Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, +Rousseau raisonne ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. +J'ai eu quarante ans de bonté facile et charmante. Mes +mouvements de haine et de malice, depuis quand les +trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la +société des hommes. Si tant est que je le sois, c'est +eux qui m'ont gâté. L'humanité tout entière a dû subir +la même transformation. L'homme est né bon (car +j'en suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant +social. Le mal moral est le résultat d'une erreur. L'humanité +s'est trompée sur ses destinées; elle s'est +abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre +en état social. C'est en état de nature qu'elle devait +rester. Cet état de nature a dû exister.—Il a existé.—Il +faut le retrouver, et y retourner. Des siècles +nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce n'est +pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou +sept mille ans peut-être? Très probablement un court +instant. C'est d'hier, par une erreur d'un jour, que +nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la +chaîne qui nous froisse et qui en nous irritant nous +rend mauvais. Revenons à l'état de nature. Effaçons +l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais rêve d'une +nuit de l'humanité.»</p> + +<p>C'était une idée toute nouvelle,—très vieille aussi; +nouvelle forme d'une pensée très ancienne parmi les +hommes. C'était l'idée du paradis primitif, et de la +<i>chute</i>. L'homme est né bon et heureux. La nature ne +pouvait que le faire tel. Il a voulu <i>inventer quelque +chose</i>, sortir de son état. Il s'est perdu, il est <i>tombé</i>. +Son effort, désormais, est éternellement à se relever et +à revenir.—Cette idée, presque instinctive chez +l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le +sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute +le souvenir de l'enfance heureuse, insouciante et +innocente (sans qu'on fasse réflexion que l'enfance +heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société, +le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui +ont créé un peu de sécurité pour la faiblesse).—L'idée +rationnelle qui est au fond de cette conception, c'est +celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. Chacun +de nous sent les malheurs que le désir de changement +lui a attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le +malheur effroyable d'une éternelle immobilité. Nous +concluons que le meilleur eût été, pour chacun de +nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous +voyons l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a +bougé, un jour, a tendu au mieux, s'est déplacée, +s'est mise en route. Que ne se tenait-elle coi?</p> + +<p>Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien +celle de Rousseau. Il rencontrait,—ou il retrouvait +dans quelque réminiscence obscure, ce que je serais +très porté à croire—l'idée théologique de la chute. Il +voyait l'homme d'abord innocent au sortir des mains +de Dieu, s'engageant par une faute... non, car dans ce +cas il n'aurait pas été tout bon... s'engageant par +une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où +il reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et +ce sauveur ce sera Rousseau lui-même.</p> + +<p>Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée +théologique qu'il ne le croit sans doute. Car, dans son +système, la chute de l'homme, c'est sa transformation +en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a +faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le <i>Discours +sur les lettres, les sciences et les arts</i>, bien moins +important que le <i>Discours sur l'Inégalité</i>, et presque +enfantin, n'en est pas moins un chapitre de celui ci. +Le tort des hommes a été de vouloir vivre en société; +il n'a pas été moins de <i>vouloir savoir</i> et de vouloir +penser. «L'homme qui réfléchit est un animal +dépravé.» Simplicité, ignorance, innocence, et insociabilité: +voilà les conditions véritables du bonheur +humain.</p> + +<p>L'homme a été dans cet état très longtemps; il en +est sorti, par erreur comme j'ai dit, par une demi-faute +aussi, si l'on veut, entendez par une sorte +de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. +L'homme a cru que l'état social lui donnerait des +moments de loisir et de repos. La vie naturelle est +dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à +celle de ses enfants. L'état social c'est la division du +travail, qui permet à chacun, son office rempli, de se +reposer sur la communauté et de reprendre haleine.—Il +est très vrai; mais l'état social développe, ou +plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait +pas prévues et qui lui ôtent en effet tout ce repos. +L'ambition, l'avidité, la jalousie, la simple émulation, +l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure +et qui existent à présent, demandent à l'homme +plus d'efforts que la sécurité sociale et la bonne +ordonnance sociale ne lui en épargnent.—De +même, sciences, lettres et arts sont des inventions +de la paresse humaine, qui la frustrent, et se tournent +contre elle. On a inventé les premières sciences pour +prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux sur +la terre et avoir ainsi des moments de répit; les +premiers arts, locomotion, navigation, métallurgie, +agriculture, pour avoir quelque chose au grenier et +à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les +lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures +de trêve ainsi conquises. Mais on ne se doutait pas +que ces moyens d'affranchissement deviendraient +puissances oppressives et absorbantes, véritables +tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles +seraient <i>la civilisation</i>, sorte de course furieuse à la +poursuite d'un idéal reculant toujours, exigeant de +l'homme, seulement pour la suivre, des efforts +énormes et une contention qui est un état morbide +continu, et toujours aspirant à être plus complète et +achevée, et traînant l'homme éperdument à sa suite +dans un labeur toujours plus rude et un élan toujours +plus disproportionné à ses forces.—Il y a là une +immense méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité +revienne en arrière.</p> + +<p>Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un +certain sens, non; en un autre oui, et mieux que cet +état. Elle était vertueuse par ignorance, et heureuse +sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne faudrait +point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir +à l'état primitif par choix, par préférence et par +juste estime faite de lui. Elle ne le subira plus, elle y +adhérera, et elle ne le vivra point seulement, elle le +pensera en le vivant; et il ne sera plus un état seulement, +mais à la fois un état, une idée et une volonté. +Et tous les précieux biens du premier âge seront retrouvés, +aussi précieux, mais plus nobles, en ce qu'on +en sentira le prix. La simplicité sera mépris de l'orgueil, +l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité +mépris des vanités et des ambitions,—et l'innocence +sera vertu. C'est à ce troisième état qu'il faut parvenir, +qui est un progrès, et sur le second, et même sur le +premier.</p> + +<p>C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner +le dos à son siècle, est de son siècle plus que personne; +car sa régression est un progrès, et le plus grand +que l'humanité puisse faire, et il l'en croit capable; +car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, +mais dans le dessein de revenir en avant, une fois le +vrai chemin retrouvé, et il croit le voyage possible; +car son horreur pour la prétendue perfectibilité n'est +que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, +comme les autres, il croit l'homme bon et devenant +meilleur; mais il croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; +bon, déchu et capable de relèvement, ce qui +est croire à la perfectibilité comme avec redoublement +de foi et un raffinement de certitude.</p> + +<p>Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et +son esprit de dénigrement à l'égard de son siècle +trouvent leur compte dans ce détour, et même qu'ils ne +soient pas sans inspirer un peu ce système, il est bien +possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et +profonde de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne +qu'on en doute. Passe encore si vraiment elle +n'était que dans le <i>Discours sur les lettres et les sciences</i> +et dans le discours sur l'<i>Inégalité</i>. Mais elle est reprise +et résumée magistralement (après l'<i>Emile</i>) dans la +<i>Lettre à Monseigneur de Beaumont</i> et, en la reprenant, +Rousseau renvoie formellement le lecteur au +discours sur l'<i>Inégalité</i>, dont il affirme que l'<i>Emile</i> +n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les +ouvrages de Rousseau (sauf le <i>Contrat social</i>), et de +tous elle forme comme le fondement et le centre.</p> + +<p>Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose +tout ce qui est à prouver. Elle ne tient compte des +faits que pour nier tous ceux qu'on connaît. Rousseau +le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits». +Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des +termes est une pure invention de l'imagination. Rousseau +dit: «L'homme est né bon, et partout il est +méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira +plus tard: «L'homme est né libre, et partout il est +dans les fers». Dire: «le mouton est né carnivore; et +partout il mange de l'herbe; expliquons ce prodigieux +changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, +c'est que nous n'avons aucune notion historique de +l'homme dans l'état de nature, et que dès lors, sans +nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas nous en occuper. +Il n'existe pas comme élément de raisonnement. +Y pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; +y pousser comme à un retour et à une restauration +est mettre au principe de l'argumentation un vice +qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons des +fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; +des abeilles, c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et +des hommes qu'ils ne vivent qu'en société. Comme a +dit Rossi, «l'homme vit en société comme le poisson +dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une +idée, du reste très intéressante, de romancier. Le <i>Discours +sur l'Inégalité</i>, l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau +où il y a le plus d'imagination, de verve, d'originalité +neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une histoire +de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée +de la sociologie.</p> + +<p>Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. +L'histoire de l'humanité qui y est tracée est d'un grand +poète qui ne serait pas très bon psychologue. Des idées +très justes, çà et là, sur la nature humaine y traversent +la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir. +L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit +que tout l'homme primitif est égoïsme et altruisme, et +rien de plus; et de cette vue tout un système pourrait +sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme complètement +et attribue uniquement l'invention sociale à +l'égoïsme mal entendu des foules et à la tromperie de +quelques habiles. Tout cela est peu lié, peu suivi et mal +fondu. Reste la tendance générale. Elle est celle que +j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, <i>trop</i> +social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social +à son minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du +moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient +et la lourdeur de la tâche et l'intensité de +l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes; +qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, +luxe, vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi +l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente +encore, mais surtout saine, paisible, reposée et +affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son +état de bonheur.—Et vous pouvez ne pas lire ce qui +suit. Sauf dans le <i>Contrat social</i> (et encore!) Rousseau, +de toute sa vie, n'a pas dit autre chose que ce qu'il +vient de dire.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»</h4> + +<p>Il l'a professé et proclamé dans sa <i>Lettre sur les +spectacles</i> avec une éloquence spécieuse et entraînante +qui est d'un grand maître. D'un coup d'oeil sûr de polémiste, +qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la +place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si +la littérature est l'expression suprême de la civilisation, +le théâtre est l'expression extrême et comme aiguë +de la littérature et de l'état littéraire. Là le dernier +terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente +pas d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression +lui-même. Il fait une oeuvre d'art, et il la joue. Il +conçoit une statue, il la crée; et cette statue c'est lui-même, +sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il conçoit +un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement, +il fait semblant de le vivre, entre deux décors.—Arrivé +là, l'homme est aussi loin de l'état de +nature, si l'état de nature existe, qu'il est possible. Il +est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême +amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau +ce doit être l'extrême dégradation.</p> + +<p>De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. +Pour lui le théâtre est une école de mauvaises +moeurs, et il corrompt les moeurs en riant, ou en pleurant. +Il montre les hommes toujours dans un état violent +et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et +il incline les hommes, par l'accoutumance et l'instinct +d'imitation, à être tels dans la vie réelle. Il déforme +ainsi la nature humaine, il la pétrit à nouveau pour la +faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était. +Dépravé une première fois par la société, l'homme +l'est une seconde fois par le théâtre, et c'est cet +homme ainsi perverti qui fera la société de demain, +et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la +génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà +l'idée maîtresse de la <i>Lettre sur les spectacles</i>.</p> + +<p>Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, +son idée ici est bien contestable.—Ce ne serait +point «école de mauvaises moeurs» qu'il devrait dire, +mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa +pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre +doit habituer les hommes, grâce à l'instinct d'imitation, +à exprimer des sentiments qu'ils n'éprouvent +point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite le +théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et +une sorte d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.—Reste +à savoir précisément si les moeurs factices que +le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, à passer, +comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par +l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet +ce fond.—C'est ce qu'il est très difficile de prouver. +Le théâtre présente au public des moeurs figurées de +telle sorte qu'elles puissent être comprises aisément +d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées +par eux. Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a +fait, que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent +que des moeurs qui soient bonnes, assertion +pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les +hommes assemblés ne peuvent aisément comprendre +que des moeurs moyennes. L'énormité des crimes et +l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne +nous doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour +être vite saisis par nous, <i>qu'en leur fond</i> ces personnages, +non seulement nous ressemblent, cela va de +soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux, +communs à un très grand nombre, à un +nombre immense d'individus. Cela est une nécessité, +une condition même de l'art dramatique, une manière +d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier +but, qui est, sans doute, d'être compris sur-le-champ.—Dès +lors c'est une <i>moyenne</i> des moeurs +que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il +est vrai que les moeurs qu'il représente, il nous +les communique peu à peu, il s'ensuivrait qu'il ne +déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais +qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En +nous inspirant des moeurs factices imitées de moeurs +moyennes, il nous inclinerait à avoir les moeurs +de tout le monde.</p> + +<p>Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a +raison: le théâtre fait comme la société; seulement ni +le théâtre ni la société ne dépravent l'homme; l'un et +l'autre l'<i>humanise</i>, au sens propre du mot, le fait ressembler +davantage à son semblable en l'en rapprochant. +C'est l'originalité, c'est l'exception, en bien +comme en mal, que la société détruit dans l'humanité +à user, pour ainsi dire, les hommes les uns contre les +autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le +théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, +à la longue, fait périr.—Et il resterait à examiner +si ce nivellement de l'humanité n'est point, justement, +une décadence, si mieux vaudrait, ou moins, +pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres +en mal, et si les chances seraient que celles-là l'emportassent, +ou celles-ci. Mais ce n'est point dans cet +ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je n'ai point +à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau +juge le théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est +plutôt à croire que le théâtre est neutre.</p> + +<p>A un autre point de vue, Rousseau institue une +théorie qui n'aboutit point parce qu'elle est un cercle +vicieux. Pour réfuter les défenseurs du théâtre, il leur +fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire la +loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit +les sentiments du parterre, suit les moeurs de son +temps»; que «jamais une pièce bien faite ne choque +les moeurs de son siècle»; et il conclut que le théâtre +ne saurait corriger un goût auquel sa première règle +est de se conformer.—Et, tout de suite, il ajoute que +l'amour du bien est dans nos coeurs, que nous sommes +convaincus que la vertu est aimable par notre sentiment +intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait +produire en nous des sentiments que nous n'aurions +pas.—Tout cela est très juste; mais si les hommes +sont naturellement bons, et si le théâtre ne leur rend +que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner +de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin +qu'il leur communique?—Ceci n'est qu'un cas particulier +de la grande contradiction de Rousseau. Il a +toujours soutenu deux choses: la première que +l'homme est bon, et la seconde que l'art le corrompt. +Mais d'où vient l'art, si ce n'est de l'homme? Jamais +Rousseau n'a clairement expliqué comment l'homme, +si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu +exécrable; de même qu'il n'a jamais expliqué comment +l'homme, né dans l'état de nature, en est sorti; +et, aussi bien, c'est exactement le même problème.</p> + +<p>Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau +à l'endroit de la vertu moralisatrice du théâtre, +quand je songe à l'idée vraiment candide, et peut-être +pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou qu'ils +affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux +effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, +sans aller jusqu'à tenir le théâtre pour une école de +morale, je ne suis pas sans lui accorder une très +légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire, +influence. L'argument est trop facile qui consiste +à dire: le théâtre n'a jamais corrigé personne. Il +n'a jamais corrigé précisément tel vicieux, tel ridicule +ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident qu'ils ne +s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère +générale, un état d'opinion, un «milieu», comme on +dit en langage scientifique, qui ne laisse peut-être +pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux ou +les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à +mi-chemin de l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. +Rousseau reconnaît que c'est le goût général qui est +la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général» le +théâtre le renvoie au public, mais «développé», +comme dit Rousseau encore, renforcé, plus vif, +exprimé en traits brillants, ou en types et caractères +saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des +noms propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, +si l'on a assez de génie pour que Monsieur Tartufe +soit immortel, je suis très disposé à croire que c'est +peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas +rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, +vivifié et comme illuminé par le théâtre, se forme une +opinion publique qui pèse, un peu, au moins, sur la +conduite des hommes. Les hommes pensent désormais +un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être +agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre +les actions des hommes un peu plus conformes à +leurs pensées et un peu moins à leurs passions, ce n'est +pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais +c'en est un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige +pas; mais il redresse un peu le bon sens public qui, +à son tour, pèse sur moi. «Vous dites qu'il n'a corrigé +personne; je le veux bien; <i>mais le but n'est pas de +corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde</i>.» +Ce mot d'Emile Augier est plein de justesse<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.. Il +est ce qu'on doit dire en faveur du théâtre quand on +ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni +de mépris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Préface des <i>Lionnes Pauvres</i>.</blockquote> + +<p>Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements +aux hommes. Que ceux de l'esprit ne soient pas d'un +caractère beaucoup plus élevé ni d'un effet beaucoup +plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on +reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu +plus nobles. Art et littérature sont presque un peu +plus que des divertissements, ils commencent à être +des contemplations; les jouissances qu'ils donnent +ont un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on +m'accorde cela (je sais bien que l'auteur du <i>Discours +sur les lettres et les arts</i> ne me l'accordera pas; mais je +vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à revenir), je +ferai remarquer que par sa nature, de toutes les +formes de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de +chances de ne pas être démoralisante. Le théâtre +s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas dire +que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller +trop loin; mais il est certain que les hommes assemblés +ont plus de pudeur que chacun pris à part: il est +certain que les hommes assemblés veulent qu'on les +respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de +mauvais en lui et ne permet pas que l'artiste s'y +adresse, du moins cyniquement. De là vient que tous +les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, +je ne sais quel musée secret honteux, tous, peinture, +gravure, sculpture, poésie, roman, tous, sauf l'architecture +et le théâtre, parce que tous deux sont arts +de grand jour et de pleine lumière.</p> + +<p>Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire +et artistique (c'est ce que fait Rousseau) il n'y +a rien à dire à cela, si ce n'est que je crains l'homme +qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce genre +de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, +ou, si l'on veut, le moins mauvais de tous.—Ce qui +serait naturel, ce serait donc que l'austère moraliste +qui se défie de tous les arts et qui les condamne, fit +presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire +que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai +dit en commençant, le théâtre, s'il est, peut-être, le +moins nuisible des arts, est aussi de tout ce qui est +art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine, +l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la +plus vive; et que c'est l'art, la vie de civilisation, et +la vie mondaine que Rousseau, avec une sorte de +colère et d'inquiétude, poursuit en lui.</p> + + + + + +<h4>IV</h4> + +<h4>L'ÉMILE.</h4> + + +<p>Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les +serrant et pressant de plus près, dans l'<i>Émile</i>. L'<i>Émile</i> +est un roman d'éducation destiné à montrer et à +prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le +système général de Rousseau, il n'y a rien de plus +juste.—La société corrompt; l'éducation doit dépraver: +car l'éducation n'est pas autre chose que l'art de +mettre l'enfant au niveau de la société où il naît et en +commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas +<i>le faire descendre</i>, et c'est ce commerce qu'il faut lui +épargner jusqu'au moment, au moins, où il pourra le +subir sans en être gâté. L'essentiel est donc d'isoler +l'enfant, de le séparer de la société des hommes, de +la société des enfants, et <i>même de la famille</i>. Les +reproches ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à +Montaigne, soit à Fénelon, ne sont plus de saison ici. +On peut leur dire avec raison que l'éducation non +publique, que l'éducation par le gouverneur, par +Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle +par sa nature même qu'elle ne peut servir ni +de modèle, ni d'exemple, ni même d'indication utile; +qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou de +prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté +toute la question.—Cette fin de non-recevoir, nous +l'opposerons, quoi qu'il dise, à Rousseau aussi; mais il +peut y répondre. Il est au moins très logique, et d'accord +avec lui-même, en repoussant l'éducation publique. +Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, +et un chef de cordon sanitaire qui empêche +la contagion sociale de parvenir à son élève. Son +précepteur a pour essentielle mission d'empêcher +l'enfant d'être instruit. C'est pour cela que dans ce +roman domestique, non seulement la société, le +le monde, l'école, les enfants du même âge que le jeune +Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la +famille elle-même d'Emile n'intervient pas dans son +éducation. A la mère il semble bien que Rousseau ne +demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, l'enfant ne +paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. +Le père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; +et je crois que, quand Emile a quinze ans, le +père est mort.—Rien de plus juste d'après l'ensemble +des idées de Rousseau. La famille c'est la société +encore, dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; +c'est aussi, même chose sous un autre nom, la <i>tradition</i>, +c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés et de +<i>méprises sur sa destinée</i> que l'humanité a légué et +lègue, toujours plus énorme et plus lourd, aux générations +successives. L'homme naturel, voilà ce qui +était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il faudrait +tâcher de retrouver.</p> + +<p>—Mais alors retranchez aussi le précepteur!—Mais +non, puisque la société existe! Elle est la; on ne +peut pas la supprimer. Il faut donc quelqu'un entre +l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, +un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel +de renaître. Le gouverneur est l'homme qui connaît +et met en pratique ce procédé. Il protégera l'enfant +contre l'instruction, et c'est là son rôle. Il donnera à +son disciple ce que Rousseau appelle très justement +«l'éducation négative».</p> + +<p>Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même +et trouver toute chose tout seul. Le maître +n'est qu'un témoin et un observateur. Il n'est pas un +homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille, +et répond seulement à ses curiosités, sans même +les satisfaire toutes. Il le laisse essayer, tâtonner, +chercher, trouver; car l'éducation c'est l'apprentissage +des forces de l'esprit, nullement un fardeau +qu'on doit jeter sur un esprit évidemment trop faible +pour le porter.</p> + +<p>—Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul +toutes choses, on risque qu'il lui faille toute sa vie +pour s'instruire, et plus d'une vie; car ce que sait +l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, +et cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité +qui recommence.—A ceci Rousseau répond par la +seconde partie de son système. «L'éducation négative, +c'est son premier point; son second point c'est +ce que j'appellerai l'<i>éducation positive indirecte</i>. Le +maître doit d'abord empêcher la société d'instruire +l'enfant; il doit, ensuite, non pas enseigner, cela +jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions +où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire +et excité à s'instruire.—Ce qui instruit, ce sont +les choses, et les réflexions que l'homme fait sur elles: +c'est le monde qui nous entoure et l'intelligence que +peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour abréger +l'éducation personnelle, rapprocher les choses de +l'enfant, et créer autour de lui un monde abrégé, +arrangé, mais vrai. De là cette sorte de machination +perpétuelle qu'on a tant remarquée dans <i>l'Emile</i>, et ces +«coups de théâtre pédagogiques»<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>. qui y sont si +multipliés. L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, +il est vrai; mais sa méthode aussi, sous peine +d'être absolument vaine et sans aucun effet, les exige.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Mot d'Edmond Scherer.</blockquote> + +<p>—Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.—Mais +alors, il l'ignorera?—Non; ayez la complicité du jardinier +qui jouera devant l'enfant le personnage du propriétaire +lésé et fera sentir à l'enfant ce que c'est +qu'un droit.—Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes +faible; il ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité +de tout le quartier, qui, le jour où vous aurez +laissé l'enfant sortir seul, par quelques mésaventures +concertées l'en dégoûtera.—Ainsi de suite.</p> + +<p>Ceci n'est que l'application particulière de tout un +système d'éducation morale dont Rousseau avait eu, +longtemps avant l'<i>Emile</i>, l'idée confuse. Convaincu de +la grande influence qu'ont les objets extérieurs sur +nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu +je ne sais trop quel dessein d'instruire l'homme à se +gouverner par l'extérieur. Ces choses qui nous dirigent, +nous devions apprendre à les diriger elles-mêmes +(comment? je le vois mal) de manière qu'en +définitive elles nous gouvernassent pour notre bien. +Je suppose, par exemple,—car je ne suis pas sûr de +bien comprendre,—que l'hygiène bien entendue, une +habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, +des exercices physiques, etc., étaient ces choses extérieures +dont nous dépendons, mais qui aussi dépendent +de nous, que nous pouvons disposer, arranger, +concerter de manière a nous assurer de leur bonne +influence sur notre âme. Ainsi nous nous gouvernions +par l'intermédiaire des choses qui nous gouvernent; +nous prenions en dehors de nous le levier à nous +mouvoir, et nous étions maîtres de nous indirectement. +—Telle était cette «<i>morale sensitive</i>» ou ce +«<i>matérialisme du sage</i>», idée ingénieuse et non sans +justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée +en projet<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>..</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>Confessions</i>, Partie II, livre IX.</blockquote> + +<p>Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il +crée autour de lui l'habitat qui le modèle, l'atmosphère +qui l'anime, la température qui le modifie, le concours +de forces qui doucement le plient.—Ce système +d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience +confuse qu'il a de n'être pas doué de volonté, +et d'autre part son esprit d'indépendance et son horreur +de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, +sur une grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se +gouvernera lui-même, ni il ne veut que le précepteur +pèse directement et immédiatement sur l'enfant. Reste +que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.</p> + +<p>Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et +nous reviendrons sur ce qu'il a d'infiniment judicieux, +a des inconvénients qui sautent au regard. D'abord, et +il faut bien y insister, quoique l'objection d'une part +soit banale, et d'autre part tende à montrer combien +Rousseau est d'accord avec lui-même, d'abord tout +plan d'éducation qui n'est pas un plan d'éducation +publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va +qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant +de voir ce qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant +Sophie; mais il ne nous sert quasi à rien. Si +dans une pédagogie toute familiale, supprimant l'école +publique, et gardant l'enfant à la maison, est d'une +application extrêmement difficile, et, déjà, a un +caractère exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui +se défie de la famille elle-même, l'écarte ou la neutralise, +et exige pour chaque enfant, dans chaque famille, +un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq +ans de son existence?</p> + +<p>Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, +nous répondrait: «C'est tout mon système. Sûr que +l'éducation publique déprave, précisément parce +qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société, +je veux justement créer un être d'exception, au moins +un, sauver un enfant, le dresser pour la vie naturelle, +dont, au moins, plus tard, il donnera l'exemple et le +modèle.»</p> + +<p>—Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier +d'enfants dans une nation pourront être élevés +ainsi, l'inutilité de l'effort est égale à l'immensité du +labeur.—N'importe; Rousseau tient à son système +parce que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète +qu'il soit presque impraticable; et il y tient +peut-être justement parce qu'il sent que Rousseau +seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, +au fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me +semble, beaucoup d'esprit théologique dans l'intelligence, +de même il a quelque chose du tempérament +sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais +prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a +l'orgueil, l'esprit de domination et la tendresse. Vous +pouvez songer à Joad. Il veut l'enfant séparé du +monde, des autres enfants et de la famille, et livré à +l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, +chaste, pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste +plutôt qu'humaniste, et contempteur du monde et +du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune lévite. +Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un +millier de religieux, que je supposais tout à l'heure, je +ne serais pas étonné que ce fût l'idée de derrière la +tête de Rousseau, beaucoup plus aristocrate qu'on ne +croit.—Remarquez que si Rousseau respecte fort le +développement spontané de l'<i>intelligence</i> dans son disciple, +il n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce +qui est de la <i>volonté</i> dans l'enfant. Il la brise; il n'admet +pas qu'elle se déclare; il ne veut pas qu'on raisonne +avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut +qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui +ressemble encore à une discussion, mais un <i>non</i> pur +et simple et invincible, une contre-volonté massive, +muette et inébranlable comme un obstacle matériel. +«Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas; +empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... +Que le <i>non</i> une fois prononcé soit un mur +d'airain<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>Emile</i>, livre II, au commencement.</blockquote> + +<p>Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste +à dire que l'éducation de l'<i>Emile</i> est une éducation +ultra-aristocratique toucherait peu Rousseau, +et que c'est à celle-là même qu'il a songé. Seulement +j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il +eut admis qu'elle fût complétée. Au-dessous de la +classe élevée <i>à la Rousseau</i>, que devrait-on faire pour +la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, et qui, +bon gré mal gré, sera toujours instruite <i>en société</i>? Je +n'admets guère un prétendu traité d'éducation où +une question pareille n'est pas même soulevée.</p> + +<p>Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque +encore, d'abord, qu'il n'apprend rien du tout, +ensuite que cette éducation naturelle de l'homme +naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi +artificielle que possible.</p> + +<p>La première de ces deux objections est faible; elle +ferait plaisir à Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il +est très vrai, quand on fait un petit tableau synoptique +des «matières vues» par Emile, pour parler +pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de +chose. Emile n'a pas été «surmené». Un peu d'histoire, +un peu de géographie, un peu d'astronomie, un +peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout +pour Sophie), beaucoup de morale, la religion +naturelle en dernier lieu (ce qui n'a rien que de très +juste dans une éducation privée et solitaire), voilà +tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.</p> + +<p>Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur +ce point. D'abord on ne peut lui reprocher d'avoir à +peu près exclu les arts et les lettres, puisqu'il les considère +comme des agents de corruption; mais, même +en sortant de son système, et en raisonnant dans le +sens commun, on doit convenir qu'il n'a pas si grand +tort. Quand l'éducation est l'acquisition hâtive et +impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est forcément +et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, +il est vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus +matérielle pour ainsi dire; mais cela ne signifie point +que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle soit bonne. Elle +est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation; +elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, +non pas un homme. Dans les conditions particulières, +exceptionnelles, et favorables, où Rousseau s'est placé, +quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas besoin +de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier +manuel, pour qu'il la puisse gagner si sa destinée +change, et, sauf cela, une éducation générale toute de +culture de l'esprit, d'exercice du raisonnement, de +développement du bon sens et d'élévation du coeur, +une longue causerie grave et judicieuse, pendant +vingt ans, avec un sage, aidé de quelques bons livres +en très petit nombre: c'est l'éducation véritable.—Ne +croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une +autre.—Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être +intelligent. Le savoir dont on aura besoin, ou envie, +on l'acquerra plus tard, avec une intelligence ainsi +dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que +ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation +prépare; mais ce n'est pas à ceux qui auront à +le livrer, je le dis une fois de plus, que songe +Rousseau.</p> + +<p>L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel +dans les procédés de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation +par les choses et par ce qu'elles éveillent +dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est +meilleur; mais les leçons de choses concertées et +machinées manquent absolument leur but, parce +qu'elles ne sont que de l'enseignement direct déguisé, +de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. +Enseigner une vertu par un événement qui en montre +la nécessité ou l'utilité, d'accord; mais inventer et +susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner cette +vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là +une supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que +nous, mais rusé comme un sauvage, ne sera jamais +dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, qui ne +nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, +dans ce cas, l'enseignement direct, tout franc et tout +brave.—Je ne sais; mais c'est qu'il me semble que +Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et +pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons +remarquée dans son caractère se retrouve peut-être +ici.</p> + +<p>Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à +cette éducation, ce qui est peut-être le fond de l'éducation, +la notion du devoir. Il s'agit de faire un +homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est +un animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il +sent le besoin de se créer des choses qui l'obligent. +Au-dessus des lois, qui suffiraient à maintenir l'état +social, il crée les religions, les philosophies, les +mystères, et les sociétés particulières d'édification, +d'expiation et d'effort, pour s'inventer des devoirs. +Est-ce là le fond de l'homme ou est-ce sa dernière +expression, il n'importe ici; c'est ce qui le distingue le +plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond +de l'éducation, de «l'<i>humanitas</i>», comme disaient les +anciens. On ne le trouve pas dans Rousseau. On a dit +que Kant procédait de Rousseau. Il est possible, et il +est probable. Le culte du sentiment intérieur, la confiance +en l'homme et en ses bons instincts, l'amour +aussi de la vie solitaire, cachée et méditative, sont les +mêmes chez les deux philosophes. Mais n'allons pas +plus loin, ni même, peut-être, aussi loin. Rousseau, +en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. +Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et +sa religion naturelle de l'admiration des grands spectacles +de la nature. Puisqu'il devait terminer par la +religion, comme Kant, mener à Dieu par tout le reste, +que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et +la démonstration de la loi d'obligation morale? +Comme c'est un beau cours de philosophie que celui +qui, après les déblaiements nécessaires, commence +par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été +un beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le +toujours, mais d'un dessin imposant et magnifique, +que celui qui eût commencé par le devoir et abouti à +Dieu.</p> + +<p>Mais c'est une éducation attrayante que celle que +donne Rousseau, plutôt qu'une éducation forte; et +l'éducation attrayante est exclusive de l'éducation de +la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout entière +dans l'enseignement continuel, par les paroles +et surtout par l'exemple, de la loi du devoir. Emile +sera bon, surtout s'il l'était de naissance, mais cela +pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout «sensible», +et légèrement déclamateur, et homme à effusions. +Je ne vois pas qu'il doive être énergique; et +même dans une éducation aristocratique, que dis-je? +surtout dans l'éducation d'un homme qui ne sera pas +un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, +ou au moins un indépendant soustrait aux +communes servitudes, c'est l'énergie personnelle qu'il +faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère, +qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler +à son rôle comme on pourra, autant qu'on pourra; +dont, au moins, il faut faire mention.</p> + +<p>C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'<i>Emile</i>, +parce que, comme toujours, Rousseau écrivait son +livre avec ses sentiments et son humeur, autant et +peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit +comme le reste, avec son orgueil et avec son esprit +romanesque. Il y a, disais-je, oublié bien des choses; +il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette éducation sentimentale, +libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, +pleine d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, +et toute personnelle, et comme spontanée, c'est +la sienne, dont il se souvient, et dont il est fier. Il +est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit +lui-même, dans le plus grand désordre du reste, +sans contrainte, en plein caprice, et d'avoir, comme +il le croit, ne recevant rien, tout inventé. Ce n'est +pas lui que la société a parqué, que la famille a lié, +que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel +grand homme est sorti de cette éducation sans enseignement, +vous le savez! Cette vie de jeunesse si +féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que +l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher +Emile; il se borne, en sa faveur, à l'abréger et à la +ramasser. Il la fait tenir en vingt ans au lieu de +quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il s'admire.—Et +il lui donne un précepteur qui est +Rousseau encore. Il se dédouble, un peu pour s'admirer +deux fois; et quelques-unes des contradictions, +quelque chose d'un certain embarras qui règne dans +l'<i>Emile</i> vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui +est Emile, Rousseau a tenu à donner un très beau +rôle, et il voudrait le montrer découvrant toutes +choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans +qui est le gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi +un beau personnage, et il n'a pas laissé d'être gêné +à bien faire les parts.</p> + +<p>Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit +romanesque, assez sévèrement contenu dans les commencements, +reprenait le dessus dans l'âme de Rousseau. +Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, +qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le +jeune homme en est à chercher la compagne de sa vie, +peut-être ne lui doit-on de conseils que s'il en demande; +en tout cas, on ne lui doit que des conseils. +Le suivre pas à pas dans ses tendres engagements, y +intervenir jusqu'à la veille, et jusqu'au lendemain, et +jusqu'au surlendemain du mariage, marque plus d'indiscrétion +curieuse que de sage dévouement. Mais il +y a un «directeur» dans Rousseau, et un directeur +romanesque qui ne résiste pas à se mêler des mystères +du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu dans sa +vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien +grave, de belles amours; et le livre s'achève comme +une <i>Nouvelle Héloïse</i> dont le dénouement serait heureux.—Il +avait bien été un peu cela dès son principe, +un roman traversé de dissertations morales, qui +elles-mêmes sont un peu des oeuvres de l'imagination.</p> + +<p>Et n'y a-t-il rien à tirer de l'<i>Emile</i>?—Une seule +leçon, mais importante, si importante et si naturellement +oubliée toujours qu'il est bon qu'à chaque siècle +un grand homme la donne à nouveau. Au fond de +l'éducation, comme au fond de toutes les choses +humaines peut-être, il y a une contradiction essentielle, +inhérente, dont on ne sait comment faire pour +se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style +qui n'est pas original n'est pas un style;—nous enseignons +à penser, et toute pensée que nous tenons +d'un autre n'est pas une pensée, c'est une formule; et +toute méthode pour penser que nous tenons d'un +autre n'est pas une méthode, c'est un mécanisme;—nous +enseignons à sentir, et un sentiment d'emprunt +est une affectation, une hypocrisie ou une déclamation;—nous +enseignons à vouloir, et vouloir +par obéissance est l'abdication de la volonté.—L'enseignement +va donc, par définition, contre tous les +buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent +à les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. +La perfection de l'enseignement aurait comme plein +succès la nullité du disciple. Et cela n'est ni un paradoxe, +ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. +Le duc de Bourgogne est très probablement le parfait +disciple, le disciple absolu. Le monde a pu le contempler.—Et +pourtant il faut enseigner; car, si la perfection +de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni +moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement +y laisse. Nous avons bien vu que, quoi qu'il veuille, +Rousseau enseigne encore, par suggestion au moins, +et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité d'enseigner.—On +se débat dans cette contradiction naturelle +et nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute +affaire, par un moyen terme dont on peut être sûr +qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose des inconvénients +des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement +mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais +encore faut-il s'y résigner. Quel sera ce moyen terme? +Naturellement il flotte, il glisse entre les deux extrêmes +selon les temps, les lieux, les maximes générales et +les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui +est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement +et l'exagération de son principe. L'éducation, +dans les peuples civilisés, est une institution, +comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce +qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension +illimitée et à l'absorption de tout en elle, sans +pouvoir songer que son point de développement extrême, +et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait +le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils +seraient nuls, et où par conséquent elle s'écroulerait +sur elle-même.</p> + +<p>Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une +réaction très forte, et même brutale, se fasse de temps +en temps, que quelqu'un vienne qui dise: «Prenez +garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner +si fort. Vous revenez par un cercle au point que +vous fuyez.» C'est ce qu'a dit Rousseau. On instruisait +trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il s'instruisit seul. +C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais +oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme +il n'a pas dit, mais comme nous disons d'après lui. +C'est une chose où il ne faut nullement se fier, mais +qu'il y a un péril immense à perdre de vue. Il faut +enseigner; mais profiter de toutes les velléités que +l'enfant montre de s'instruire lui-même, vénérer sa +curiosité, ses efforts personnels, ses excursions hors +du cercle tracé par nous, se plaire à ses objections +quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où +elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser +en quelque sorte, au lieu de les proscrire, +quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de telle +façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement +M. Renan, le disciple qui pense le contraire de notre +pensée, sauf quand c'est taquinerie; car, sauf ce cas, +celui-ci est probablement votre vrai disciple, celui qui +vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être un +paresseux qui n'a fait que nous écouter;—en un mot, +croire que l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et +rien qu'à le croire, l'incliner doucement et sensiblement +à être tel.</p> + +<p>Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de +lui, car Montaigne l'avait merveilleusement exprimée +déjà, mais à laquelle il a donné une très grande force +et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont des +scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.</p> + +<p>Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs +suites. Car, remarquez-le, en face de l'enfant, tenir +compte de nous et non de lui, ne pas croire à son originalité, +mais seulement à la tradition et à l'institution +pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme +d'enseignement, et à un type unique, uniforme +et rigide d'éducation, grave défaut qui était celui de +l'enseignement français au XVIIIe siècle et où nous +aurons toujours des penchants presque invincibles à +retomber. Tenir grand compte des puissances propres +de l'enfant, estimer, un peu au moins, qu'il serait +capable de s'instruire tout seul, aimer à le suivre plus +qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour +lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration +des droits de l'enfant»; c'est une manière d'individualisme +pédagogique, qui mène à croire qu'il ne +faut pas dans une nation une seule forme et comme +un unique moule à façonner les esprits; qu'il en +faut plusieurs, qu'il faut des systèmes d'éducation et +d'enseignement très divers, capables, par leur multiplicité, +leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où +celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se +prêter, de s'ajuster et de répondre à la diversité des +tempéraments et à l'inégalité des esprits.</p> + +<p>Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y +amène même, car il y est venu, sinon dans l'<i>Emile</i>, +du moins dans la <i>Nouvelle Héloïse</i> (partie V, lettre III), +et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, tellement +imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au +moins, les vraies données du problème, qu'elle est +une conquête.</p> + + + + + +<h4>V</h4> + +<h4>LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»</h4> + + +<p>La <i>Nouvelle Héloïse</i> est tout le coeur de Rousseau. +On le sait par ses <i>Confessions</i>, par ses lettres, jamais +l'expression «écrire avec amour» n'a été plus juste +que de Rousseau écrivant <i>Julie</i>. Julie est la femme +qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il +eût voulu être; Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; +lord Bomstom est l'ami qu'il a cherché et cru trouver +toute sa vie;—sans compter que Wolmar est le Saint-Lambert +qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien +voulu être.</p> + +<p>Le singulier roman! Tous les personnages y sont +dans une position fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent +point, mais cependant ne laissent pas de prendre +plaisir à s'y sentir.—Ils sont dans le faux comme +dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. +Ils font des gageures contre le sens commun et goûtent +je ne sais quelle jouissance à les tenir. Un mari, +d'une haute raison en tout le reste, retire chez lui l'ancien +amant, encore aimé, de sa femme, pour les guérir +tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, +consent à cette combinaison; l'amant honnête et loyal +l'accepte; tous font de concert, avec réflexion, gravement +et solennellement, la plus grande folie qui se +puisse.—Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non +pas précisément, ils se reconnaissent faibles.—Etudier +leurs propres passions en les mettant dans les +conditions où elles auront tout leur jeu et toutes leurs +prises et faire des expériences sur leur propre coeur? +Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.—Mais +ils veulent surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, +partie orgueil, partie raffinement d'imagination, +à n'être pas comme tout le monde, à être des +créatures comme on n'en voit point, dans des situations +extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont +recherchées de ceux qui en souffrent. En un mot, ils +sont follement romanesques. Ils ne sont pas engagés +dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils +s'y engagent eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, +ils le veulent; ils font le roman dont ils pâtissent.</p> + +<p>Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable +d'agir ainsi lui-même! Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est +si piquant de se sentir «hors de l'ordre commun», +non point, comme les héros de Corneille, par une +exaltation et une tension violente de la volonté, mais +par goût du singulier, mépris du bon sens vulgaire, +et je ne sais quel vagabondage intellectuel, appétit +des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs, +dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de +la <i>Nouvelle Héloïse</i> sont les aventuriers du sentiment, +et la <i>Nouvelle Héloïse</i> est le roman picaresque du +coeur.</p> + +<p>Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et +non point d'une façon logique, non point par un +dénouement qui soit la conséquence nécessaire ou +vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont +placés volontairement dans une situation bizarre, avec +assez de faiblesse pour souffrir, et assez de force pour +ne faillir point, que deviendront-ils?—Ils pourraient +devenir fous, car on ne joue point impunément avec +les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la +longue, et le roman ainsi fait serait interminable.—Ils +pourraient user peu à peu leurs puissances d'aimer, +s'émousser, s'engourdir, s'endormir dans la langueur +des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir des +mêmes yeux. Mais, ainsi, <i>ils deviendraient vulgaires</i>; +et c'est ce que Rousseau, qui les aime trop pour cela, +ne veut point.—Aussi il tue le principal personnage, +et il le tue par accident. La situation ne comportait +guère de dénouement logique; on en a inventé un +accidentel. Les personnages avaient fait comme une +association de singularités. Ils seraient restés singuliers +et étranges, examinant et discutant l'étrangeté +de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans +qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou +par une catastrophe, ou par le bonheur, puisque la +fatalité qui pèse sur eux n'est autre chose que leur +volonté même, et qu'ils la créent et la renouvellent en +même temps qu'ils la subissent.—Un cas fortuit +était donc la seule chose qui pût mettre fin à leur +entreprise contre le sens commun.</p> + +<p>Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout +son goût du faux, ces personnages vertueux, qui sont +immoraux; candides et naïfs, qui sont déclamateurs; +pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.—Les +personnages de Rousseau sont des paradoxes +comme ses idées.</p> + +<p>Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, +mêlé au romanesque le plus romanesque qui soit au +monde, il y a là un goût profond de simplicité et de +naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter +entre eux une vie sentimentale contre nature; ils +le sont aussi dans l'amour des plaisirs simples, et de +la vie pratique ordonnée, tranquille, douce, grave et +sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie morale +absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent +aussi sagement leur maison que follement leur +coeur. Rousseau est leur père, Rousseau, simple en +ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point», +comme disent ses contemporains, serviable avec cela +et charitable; mais passionné, néanmoins, pour mille +chimères, et jetant à chaque instant un roman étrange +et même insensé dans sa vie de petit bourgeois +tranquille, timide et studieux. La simplicité dans le +romanesque, c'est Rousseau lui-même. Il aime les +deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à sa +simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la +forme, à ses fictions aussi le charme dangereux d'un +fond de conviction, de sincérité et de candeur.</p> + +<p>Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux +du faux et épris du simple et du naïf, ils ne manquent +pas tous de vérité. Wolmar est décidément +fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, +Julie et Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, +faible, flottant, sensuel et lyrique, être tout d'imagination +et de sensibilité, né pour aimer et pour parler +d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste +de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes +comme un printemps capiteux, tiède et plein de jolis +babils; il est bien vrai, et, alors, il était nouveau. +L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme, +une puissance de domination. L'homme faible, aimé +un peu, peut-être beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce +un peu molle, ses plaintes caressantes, se faisant petit, +se reconnaissant inférieur à la femme, au mari, à lord +Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi +bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; +et c'était à peu près inconnu avant la <i>Nouvelle +Héloïse</i>; et cela intéressa comme une nouveauté +où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison +de le sentir, tout un renouvellement du roman.</p> + +<p>Claire, un peu manquée dans la première partie, +parce que Rousseau veut la faire gaie et rieuse, et Dieu +sait si Rousseau sait être rieur et gai, a un rôle très +juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il ne faut +pas contempler trop complaisamment ni seconder les +amours des autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses +qui deviennent amoureuses en titre. Ainsi +advient de la pauvre Claire, et cette contagion lente de +l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps regardé, +de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus +séductrices que ses joies, est d'une fine observation.</p> + +<p>Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans +doute, n'en est pas moins un des caractères les plus +complets, les plus solides et les plus vivants que la littérature +romanesque nous ait mis sous les yeux.</p> + +<p>Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il +y a insisté, par une servante qui ressemble à la nourrice +de Juliette; mise, à dix-huit ans, par une imprudence +un peu forte, dans l'intimité intellectuelle d'un +jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, +ce qui est grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; +elle se laisse aller aux premiers mouvements de son +coeur; elle commet une faute; plus tard, trop faible, +et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie +pour résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse +marier à un autre homme; et, dès lors (si je comprends +bien), épouse, mère, maîtresse de maison, un être nouveau +naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des +femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille +fut faible; l'épouse (bien mariée) est digne, forte, capable +de vertus, à la hauteur des grandes tâches. Elle +peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans trouble, +du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, +à l'unir à une autre femme.—Mais voilà qu'un coup +funeste la frappe. Voisine de la mort, le passé la +ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et l'envahit, +et alors <i>elle croit l'avoir eu toujours</i> en elle aussi +fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense +empire des premières sensations sur l'être +humain revient sur elle affaiblie et désarmée; et elle +bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle croit +invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait +vaincu.</p> + +<p>Le double caractère de la femme, persistance des +premiers sentiments, facilité à se plier à une destinée +nouvelle, se trouve donc ici; sans compter faiblesse, +audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et +aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement +par la maternité; et aussi transformation, à +demi vraie et à demi sincère, de l'amour en bienveillance +et protection maternelles.—Tout cela signifie +que pour la première fois depuis bien longtemps +une complète biographie féminine était faite dans un +roman. Les contemporains, je veux dire les contemporaines, +ne s'y sont pas trompées une heure. +Les femmes étaient lasses, ou du moins il est à croire +qu'elles devaient l'être, de romans où la femme n'était +jamais qu'un jouet des passions légères ou des vanités +cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment +de sa vie, celui où elle plait et est séduite. On +leur montrait enfin une vie féminine dans toute sa +suite, du moins ayant une certaine suite. On leur montrait +une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, +ayant un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns +de leurs vices, quelques-uns de leurs bons +penchants, et très directement et précisément leur +orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne +n'avait vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un +osait faire pleurer, et non point par l'accumulation +des malheurs épouvantables, comme Prevost en ses +longs romans, mais par la «douleur des amants, +tendre et précieuse», comme dit Saint-Evremont, +par une histoire simple en son fond, abominablement +fausse aussi, mais où les principaux personnages +avaient le goût naturel et comme l'appétit de la +douleur.</p> + +<p>Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, +il était sincère. On y sentait un auteur qui était aussi +attendri du sort de ses personnages que le pouvait +être aucun de ses lecteurs; qui adorait Julie, Claire, +Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit +par un héros de roman triste, un roman romanesque +écrit par le plus romanesque des hommes. Le secret +est là. C'est pour cela que pareil succès est chose rare. +Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent +que la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des +sentiments sur le modèle de la <i>Nouvelle Héloïse</i>. C'était +se faire des sentiments déclamatoires, mais qui ressemblaient +à la vie, car, au moins à la source d'où ils +venaient, ils avaient été vivants et profonds.—Le +siècle n'en fut pas changé, c'est trop dire; il en fut +adouci et comme amolli. La philanthropie existait, elle, +devint fraternité, épanchement, expansion, besoin +de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité +existait, elle était dans Marivaux, dans La Chaussée, +dans Prevost; elle devint à la fois plus intime et +plus prétentieuse: plus intime, j'entends s'inquiétant +moins des incidents, des situations extraordinaires, +des grands et rudes malheurs, n'en ayant pas +besoin pour éclater, naissant d'elle-même, coulant +comme de source, palpitant du seul battement du coeur, +mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; +plus prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement +cette fois la direction morale de la vie, s'érigeant +en dominatrice légitime de l'existence humaine, se +croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant +pour la conscience, et par conséquent remplaçant la +morale, dont la place, aussi bien, était depuis longtemps +vide, par un égoïsme sentimental et attendri.</p> + +<p>Tant de choses dans un roman!—Elles y étaient +parce que Rousseau s'est mis tout entier dans la <i>Nouvelle +Héloïse</i>, avec un peu de ses vices, beaucoup de +ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, +beaucoup de cette croyance, éternelle chez lui, que +tout est affaire de bon coeur, sans qu'il ait su jamais +en quoi un coeur doit être reconnu comme bon; parce +qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître +romancier s'est le plus ouvertement peint et le plus +complètement déclaré.</p> + + + + + +<h4>VI</h4> + +<h4>LES «CONFESSIONS»</h4> + + +<p>Ses <i>Confessions</i> n'en sont que le complément. Elles +sont plus piquantes, plus prenantes, nous saisissent +et nous captivent davantage parce qu'il y dit <i>je</i>; plus +agréables aussi à lire pour nous, parce que le style n'en +est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous +apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, +ni sur sa philosophie générale. C'est là qu'on +voit bien, mais ce n'est qu'une confirmation de ce +qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau +l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité +même de Rousseau est faite de ses années de vagabondage, +d'insouciance, de paresse gaie, d'<i>insociabilité</i>, +et, disons-le, d'immoralité.</p> + +<p>Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses +diverses; nous sommes surtout ce que nous aimons +en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, et ce +qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en +nous le souvenir quand le souvenir est un ravissement, +c'est le Rousseau de vingt à trente ans. On cherche, ce +me semble, les causes de sa misanthropie dans le ressentiment +amer de ses années d'humiliation et d'épreuves. +Mais ces années n'ont jamais été pour lui des +épreuves et ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec +délices, et il en est encore fier. Il n'en a pas l'amer déboire, +il en a encore aux lèvres la caresse et le parfum. +Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite +avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les +Charmettes, le gué, le cerisier, les bords de la Saône, +le coche de Montpellier, ce sont les asiles de Rousseau, +c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, et +délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se +retrouve.—Ne vous figurez point un plébéien qui a +peiné et souffert et qui dit avec orgueil au monde: +voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se +faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien +peu près, un sauvage, civilisé presque malgré lui, ne +détestant pas absolument le monde nouveau où il est +entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, mais le méprisant +un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un +long regard lointain caressant le beau désert vaste et +libre, la hutte fraîche, le sentier qui mène aux sources, +les fleurs dans le buisson, le grand ciel clair et profond, +propice au sommeil parfois, toujours au rêve.</p> + +<p>Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! +mais plutôt, plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi +tant de peine? Pourquoi ces arts, ces sciences, +ces ambitions, ces efforts, ces complications de la vie, +ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi +ne suis-je pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps +sans peine et avec bonheur! Pourquoi l'humanité +n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle l'a été si +longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie, +candeur, douceur! Et le rêve recommence de +l'Arcadie perdue, dédaignée, oubliée, si facile peut-être +à reconquérir.</p> + +<p>Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque +toujours reste aimable, du moins, réussit moins qu'elle +ne voudrait même, à être incommode et irritante. On +y sent toujours, au fond, et plus près qu'au fond, très +proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous +les plis apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, +le rêve ingénu d'un enfant, un peu gâté, un +peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre et doux. +Sachons que les hommes de ce genre sont les pires +directeurs d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont +les plus séduisants des artistes, et comprenons l'influence +qu'ils ont exercée, sans que nous consentions +à la subir.</p> + +<p>Et voilà aussi pourquoi les <i>Confessions</i> restent l'ouvrage +de Rousseau qu'on aime encore le plus à lire, +sauf les quelques pages où la grossièreté de l'auteur +—aidée de celle du temps—a laissé des souillures +honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de +Rousseau le sentiment est devenu idée, et l'idée est +toujours si contestable qu'elle déconcerte et irrite, +même quand elle est profonde. Dans les <i>Confessions</i>, +c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché +naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, +avec Voltaire, un peu longuement. C'est que Rousseau, +dans cet effort qu'il a fait pour se détacher de la société, +de la civilisation, du monde organisé, en est +venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait +laborieusement pour combattre tout cela, même +des violences et des colères que tout cela lui inspirait. +De lui il ne nous donne plus que lui, et, tout compte +fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il ne nous +dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit +surtout: «Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» +Et, comme il y a un peu de vrai en ceci, on ne saurait +dire en quelle mesure la confidence est plus ridicule +que touchante, ou plus touchante que ridicule.</p> + +<p>Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité +si frappante parmi tous les mémoires. Les +mémoires ont toujours quelque chose de désobligeant +et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. +Il y a toujours une impertinence extrême à +occuper le monde de soi, et à se donner ainsi pour +une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on +est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on +est un homme de génie, mais parce qu'on a eu une +loi de développement différente de celle des autres, +alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du moins +l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. +Les mémoires sont alors une explication des opinions +et des théories, explication dont on pourrait se +passer à la rigueur, mais qui a son sens, son utilité +et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à +écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné +par le monde où s'est passée sa jeunesse, et ce monde +étant connu. Mais les mémoires d'un vagabond devenu +parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient +être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, +encore qu'ils ne me soient pas nécessaires; mais ils +me seraient agréables,—d'autant qu'ils seraient +naïvement modestes, au lieu d'être naïvement +orgueilleux.</p> + +<p>Enfin remarquez cette dernière différence entre les +mémoires de Rousseau et la plupart des autres. Les +autres, pour la plupart, ont ce défaut, assez grave +peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante +ans, l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que +nous ne connaissons plus. Nous ne pouvons plus le connaître. +Notre vie s'est placée entre lui et nous, et fait +nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec +les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec +nos idées de sexagénaire, nous aimerions avoir été à +vingt ans, que nous affirmons que nous avons été en +effet. De là tous ces jeunes sages dont les mémoires +sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, +produit chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est +point, ce n'est guère le Rousseau de cinquante ans +qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu par la +société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par +la demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé +d'aimer, c'est le Rousseau de trente ans, et il ne l'a +pas quitté pour ainsi parler, tant il a continué de le +chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, il l'a +gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, +ou presque point, parce qu'il est conservé par le culte +dont on l'honore. Rousseau le retrouve dès qu'il rentre +dans la solitude. Aussi comme il est vivant dans +ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par +le temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution +laborieuse! L'orgueil, presque monstrueux, a +eu, au point de vue de l'art, un merveilleux effet: il a +fait une résurrection.</p> + +<p>Aussi c'est un roman, ces <i>Confessions</i>; c'est un roman +par l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, +de préparer et d'amener les incidents, de mettre en +pleine et vive lumière les points saillants, les événements +décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un +roman plein de vérité, de franchise, de franchise insolente, +mais de franchise; plein de candeur, de candeur +cynique, mais de candeur; l'une des informations les +plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur +l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et +indécis, ses trêves, ses misères, ses impuissances, +son acheminement, de si bonne heure commencé sans +qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la désespérance +et de la folie.</p> + + + + + +<h4>VII</h4> + + +<h4>SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES</h4> + +<p>L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, +une certaine originalité même dans la conception +de la vie suffisent à faire un grand romancier et +une manière de brillant poète; elles ne suffisent point +à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point +été un grand philosophe. Ses idées philosophiques et +ses idées politiques sont dignes d'attention plutôt +que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire de +leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie +est très élémentaire, et les «cahiers scolastiques», +comme disait Diderot en parlant de la <i>Profession de +foi du Vicaire Savoyard</i>, sont plus brillants de forme, +plus entraînants par leur mouvement oratoire et +plus engageants par leur chaleur de conviction, que +satisfaisants pour l'esprit et pour la raison.—Rousseau +est parti, comme il était naturel, d'une morale +toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte +de bonne volonté instinctive, et après avoir songé, +comme nous l'avons vu, à transformer ses confuses +sensations du bien en un système, il en est revenu à +une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance +en Dieu et en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache +fortement sans renouveler les raisons d'y croire. +Autrement dit, ce qui restait en son temps, à peu près +intact, des antiques croyances théologiques, il le relient, +il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure +qu'il avance, à y adhérer, et il le fait aimer par +l'élévation naturelle de l'éloquence avec laquelle il +l'exprime.</p> + +<p>Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle +de Rousseau n'a vraiment d'originalité, et n'a eu de +charmes pour ses contemporains, qu'en ce qu'elle +n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle +était professée par un homme un peu indigne d'en être +l'apôtre.—Elle n'est point mauvaise; je cherche par +ou elle se rattache à un nouveau principe et à quoi elle +emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est ni plus ni +moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de +Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a +besoin que pour ses valets, tandis que celle de Rousseau +est bien quelque chose dont il a besoin pour lui-même. +Cela fait, certes, une différence, surtout dans le +ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; +mais la profondeur est la même ici et là, et la puissance, +sinon de persuasion, du moins de conquête est +égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à craindre de l'un +ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et partisan +du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant +même de l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément +de l'avis de Rousseau, en le lisant; et je ne vois guère de +différence plus essentielle. Tous deux aboutissent au +même point par des chemins très divers. L'un a besoin +d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre +pour garder quelque consolation et quelque espérance; +et ce minimum est le même où Voltaire trouve un frein +pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une +douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et +une assurance sans devoir.—Cette philosophie religieuse +est à très bon marché, vraiment, et à très bon +compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et +l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner +quelque chose. De ses deux aspects elle séduisit le +monde d'alors, par Voltaire les gens pratiques, par +Rousseau les gens de sentiment et de tempérament +oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu +ou y ont mis plus que je n'y peux voir ou mettre; mais, +quelque effort que je fasse pour ne pas traiter légèrement +deux grands hommes de pensée du reste, il +me serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en +dire plus, que je ne fais.</p> + +<p>Une remarque cependant. Comme, encore que revenant +au même, la «religion» de Voltaire et «la religion» +de Rousseau partent de sentiments très différents, +il s'ensuit que les idées de Rousseau sur la +<i>question religieuse</i> s'écartent de celles de Voltaire. Il y +a une certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, +nous l'avons noté, certaines tendances, certain goût +et certain air de directeur de conscience, qui font qu'il +n'a pas cette haine furieuse pour le prêtre qui est le +côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du <i>Dictionnaire +philosophique</i>. Aussi Rousseau n'a jamais +voulu «écraser l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. +Il le voulait plus philosophe, plus «éclairé» +et moins croyant, devenant un simple «officier de +morale»; mais gardant son influence, salutaire, +douce, non plus rude, impérieuse et terrible, mais +son influence encore, sur la société. C'est là un des +rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y insiste +un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par +lui.</p> + +<p>Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; +mais pourtant deux écoles très différentes, au point de +vue de la question religieuse, sortent de l'un ou de +l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant du +reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et +à «écraser»; à Rousseau ceux, plus timides ou plus +doux, qui ont essayé d'associer la religion ancienne +aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et un +clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis +la vision aimable et vague du Vicaire Savoyard. +Ces deux écoles ont traversé toute la période révolutionnaire +et toute la période contemporaine, et on les +retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire +des idées au XIXe siècle, représentant du reste +deux penchants divers, très persistants l'un et l'autre, +de l'esprit français.</p> + +<p>Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. +Il n'a pas un système lié et solide, et bien des fois, +dans sa correspondance, il le reconnaît de bonne grâce. +Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et que +nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste +s'y rattachent et s'y appuient toutes. Il est optimiste +profondément.—L'optimisme misanthropique c'est la +définition même de Rousseau.—Le monde est bon +parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se +retranche et d'où il ne serait pas aisé de le faire sortir. +Le monde est bon; seulement, vous vous y attendez, +l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le mal +moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il +s'en explique, dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le +désastre de Lisbonne, à laquelle <i>Candide</i> est une réponse, +avec une assurance et une intrépidité de conviction +très significatives. Le mal moral, l'homme serait +mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le +péché est de lui. Il est une monstruosité que l'homme +a introduite sur la terre. Que l'homme l'en retire, et +purge le monde.—Resterait à expliquer comment et +pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau +nierait, du moins si aisément capable de le devenir; +et c'est, bien entendu, ce que Rousseau, non plus +que personne, n'a jamais éclairci. Il s'en tire, comme +nous tous, par la considération du parfait et de l'imparfait, +par cette idée que l'homme, s'il était parfait, +serait Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; +qu'existant il doit être borné, fini, incomplet...—Mais +l'imperfection n'est pas la malice, et si l'homme imparfaitement +bon, cela va de soi, l'homme créateur +du mal, cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est +pas fait, ou n'a pas entendu, cette objection.</p> + +<p>Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a +inventé, à bien peu près, si presque entièrement, que, +retranché le mal physique créé par l'homme, l'homme +ne se douterait sans doute point de l'existence du mal +physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les +maladies par ses imprudences et ses intempérances. +Il a créé les accidents par son humeur aventureuse et +sa fureur de braver les éléments dans un dessein de +lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par +la sottise qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller +plus loin, le désastre de Lisbonne ne vient pas du +tremblement de terre; il vient de ce qu'on a bâti Lisbonne. +De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, +ont bien peu de chose à craindre d'un tremblement +de terre.—Reste la mort; mais la mort sans maladie, +sans accident et sans crime, après une longue vie +saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de +vieillesse, un dernier sommeil, l'engourdissement suprême, +la simple impossibilité d'exister toujours, et +quelque chose qu'on ne sent point.—Voilà le système +tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au +contraire.</p> + +<p>Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette +vue du monde est-elle assez étroite! Il n'y a donc que +des hommes dans le monde! Mais le mal souffert par +les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs +accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la +loi universelle qui veut que les êtres animés vivent +uniquement de la mort, prématurée et douloureuse, +des autres, si bien que, la souffrance cessant aujourd'hui, +la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal +n'est pas une exception dans le monde, mais ce par +quoi le monde existe et sans quoi il ne serait pas; si +bien que la vie universelle n'est que le mal organisé, +si bien que vie et mal sont tout simplement la même +chose: voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien +étrange.—Il semble que la pensée, quelquefois, chez +les hommes surtout qui en font la complice de leurs +sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise +une sorte d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle +perce vivement dans une certaine direction, d'autant +elle laisse toute une région de ce qu'elle explore étrangère +à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.</p> + +<p>L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la +misanthropie, confirmé au contraire et comme renforcé +par la misanthropie, chéri d'autant plus que la malice +des hommes le gêne; le monde cru bon, non seulement +malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, +pure invention des hommes, l'a pour un temps offusqué +et apparemment enlaidi, voila où Rousseau se tient +obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.—Ses misères +même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne +laisse pas d'être juste, c'est que le pessimisme est une +maladie d'homme heureux. Il est singulier, dit-il, que +ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres de rente, +qui se plaigne de l'organisation des choses, et un +Rousseau, misérable et persécuté, qui la bénisse.— +Il n'a point tort, et le pessimisme vulgaire, celui qui +n'aboutit point ou ne se rattache pas à une énergique +volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il accuse, +n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel +à l'homme, besoin qui, quand il ne peut se satisfaire +dans la considération de malheurs personnels, se +prend à tout.—Mais si le pessimisme ordinaire est +le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le +besoin de se consoler aussi et de s'endormir, et s'il +n'est pas fondé sur la notion du devoir, sur cette idée +qu'il n'y a que le bien moral qui compte et que celui-ci +il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme +système que le système adverse;—et s'il se complique +d'un mépris infini pour les hommes, il n'est plus +qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, et cette opinion, +peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres +estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau +qui doit le redresser.</p> + +<p>Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques, +rares et courts du reste (<i>Lettre à Voltaire +sur le désastre de Lisbonne</i>.—<i>Lettres à M. l'abbé +de ***</i>, 1764), qu'il faut chercher ce qu'on pourrait +appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres +demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à +M. de Mirabeau, et surtout à ses amies, Mme de Boufflers, +Mme de Luxembourg, Mme de Verdelin. Souvent ce sont, +dans le sens littéral du mot, des <i>lettres de direction</i>, +c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant, +bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très +souvent exquises. Les «sermons» de «Julie» et les +«lettres de direction» de Rousseau, avec quelques +pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce qu'il +y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» +dans tout le XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle +est là. Elle est courte. Elle est mêlée, et d'une essence +toujours un peu basse. Il est très rare qu'il ne s'y +égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile +et si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque +demi-sensualité qui ne laisse pas d'être un peu grossière. +Les sages du XVIIIe siècle n'ont pas eu des mains +à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je +dis les plus fines et pures, ne détestaient point une +certaine lourdeur de tact. Tant y a, et pour ne pas +poursuivre la comparaison, même à leur gloire, avec +les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le +«<i>Sénèque à Lucilius</i>» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, +partie dans l'<i>Emile</i>, partie dans <i>Héloïse</i>, partie, et c'est +encore ici qu'il est le meilleur, dans la correspondance. +Rousseau moins malade, moins misanthrope +et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un +grand romancier, et un grand poète, et un peintre +amoureux et touchant des beautés naturelles,—ensuite +un médiocre philosophe,—enfin un moraliste +délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami +des coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, +non sans quelque douce et insinuante puissance à +les guérir.</p> + + + + + +<h4>VIII</h4> + +<h4>LE «CONTRAT SOCIAL»</h4> + + +<p>Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je +le dis franchement, ne pas tenir à l'ensemble de ses +idées.</p> + +<p>Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des +sentiments et des idées de Rousseau; que s'affranchir +lui-même, et affranchir l'homme, s'il est possible, du +joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention +sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois +exprimée?—Eh bien, ses théories politiques ne sont +nullement dans ce sens, et ce serait à peine, ce ne serait +vraiment point, de ma part, une exagération de +polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer +le joug social et à le rendre plus solide, plus étroit +et plus lourd.</p> + +<p>Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns +à prouver justement le contraire de ce que +j'avance<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>... Ils disent: il ne faut pas croire que Rousseau +ait à ce point l'horreur de l'état social et des prétendues +servitudes qu'il impose et des prétendues +dégradations qu'il entraîne. Le discours sur l'<i>Inégalité</i> +est dans ce sens; mais c'est le <i>Contrat social</i> qu'il +faut lire, qui est dans un autre, et ne considérer l'<i>Inégalité</i> +que comme une boutade de Rousseau jeune, +soufflé très fort par Diderot.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> En particulier M. Champion dans son très beau livre sur +l'<i>Esprit de la Révolution</i> et dans un article de la <i>Revue Bleue</i>, +février 1889.</blockquote> + +<p>S'il n'y avait que l'<i>Inégalité</i> d'un côté et le <i>Contrat</i> +de l'autre, je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, +si différentes qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais +là. Mais l'idée de l'<i>Inégalité</i>, l'idée antisociale, +l'idée que les hommes ont serré trop fortement le lien +qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle +dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont +ils se gâtent, et une vie artificielle dont ils meurent, +cette idée elle n'est pas seulement dans l'<i>Inégalité</i>. Elle +est, seulement, et sans la mettre où elle n'est pas, dans +le <i>Discours sur les Lettres</i>, dans l'<i>Inégalité</i>, dans la +<i>Lettre sur les Spectacles</i>, dans l'<i>Emile</i>, dans la <i>Nouvelle +Héloïse</i> et dans la <i>Lettre à Mgr. de Beaumont</i>; et +j'ai montré que dans cette dernière (après l'<i>Emile</i>), +Rousseau renvoie à l'<i>Inégalité</i>, en résume les principes, +en répète et en confirme les conclusions, en +accepte, en revendique, en proclame plus que jamais +l'esprit.—Donc cette idée est partout dans Rousseau, +et est presque le tout de Rousseau, et fort, +maintenant, précisément du raisonnement de mes +adversaires, pris à l'inverse, je dis que le <i>Contrat +social</i> de Rousseau est en contradiction avec ses idées +générales;—à moins qu'on ne préfère dire que tous +les écrits de Rousseau sont en contradiction avec le +<i>Contrat social</i>, ce à quoi je ne m'oppose point.</p> + +<p>Oui, le <i>Contrat social</i> a l'air comme isolé dans l'oeuvre +de Rousseau. Il s'y rattache par une phrase, par +la première, qui pourrait tromper ceux qui jugent +tout un livre par la première ligne.—«L'homme est +né libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien +qui est du Rousseau que nous connaissons; l'homme +est né bon, et partout il est mauvais; le monde a été +créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né libre, et +partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. +Et nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât +d'après sa méthode ordinaire, ou plutôt sa pente +d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: «Donc rebroussons; +donc revenons à un état social aussi proche que +possible de la liberté primitive, à un état où l'individu +ait le plus possible ses aises et le jeu libre de sa force +propre, où la société soit contenue et réduite autant +que possible. «L'anti socialisme, c'est l'individualisme; +en politique, la forme que prend l'Individualisme +absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un +lecteur assidu, de Rousseau peut et doit s'attendre en +ouvrant le <i>Contrat</i> et en lisant la première ligne, c'est +à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, libéral +intransigeant, anarchiste.—Il a été le contraire; je +n'y peux rien.</p> + +<p>Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens +que, comme il y a un peu de flottement dans le +<i>Contrat</i> et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera +du libéralisme; comme on y trouvera un peu de +bien des choses que Rousseau prétend combattre; +mais le fond du <i>Contrat</i> est nettement et formellement +anti libéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie +que la société était illégitime, et illégitime sa prétention +de demander aux hommes le sacrifice d'une part +d'eux-mêmes; il va soutenir que les hommes lui +doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent +qu'il n'y a de droit que le sien,</p> + +<p>Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain +est absolu; voilà l'idée maîtresse du <i>Contrat social</i>. Ce +tout le monde qui a corrompu chacun—n'est-il point +vrai, Rousseau?—c'est lui qui a tout droit sur chacun +de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave—n'est-il +pas vrai, Rousseau?—peut légitimement +disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude. +Ce tout le monde qui m'a fait mauvais—n'est-il +pas vrai, Rousseau?—ne doit rien sentir qui l'empêche +de peser de plus en plus sur moi de toute sa +détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique +et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa +chose comme homme, comme citoyen et comme être +pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il +m'élèvera selon ses idées, me fera agir selon sa loi, +«expression de la volonté générale», me fera penser +selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout +le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être +exilé si je la repousse, d'être «puni de mort» si, +l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin +général du <i>Contrat</i>.</p> + +<p>Le détail en est, le plus souvent, encore plus +oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce +qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en +défie. Une démocratie représentative, par cela seul +qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale +qu'une autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une +volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une +loi s'imposant à chaque individu. Mais s'il fait faire +cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces législateurs +discuteront, réfléchiront, tiendront compte, +sinon des droits, du moins des convenances, des +intérêts respectables de la minorité; ou même des individus. +Rousseau voit très bien que cet état n'est déjà +plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie, +et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie +élective». Voilà qui n'est pas bon. Il nomme +bien cela, en passant, «le meilleur des gouvernements»; +mais il s'arrange de manière que ce +meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces +législateurs, dont les discussions mettraient un peu +de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, +dans la rude organisation sociale, dans ce système de +pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront +pas à discuter; leur mandat sera impératif, et leur +décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas +ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» +ne peut être représentée, parce qu'elle ne peut pas +être aliénée. «Les députés du peuple <i>ne sont pas</i> ses +représentants; ils ne sont que ses commissaires. +Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le +peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne +l'est que durant l'élection des membres du parlement; +sitôt qu'ils sont élus, il n'est rien.»—Et nous voilà +revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à +la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, +c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.</p> + +<p>Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote +qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple +et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu, +parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est +une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose +rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et +qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une +faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur +qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. +La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité +est absolue. Elle ne risque pas même d'être +méprisée.—C'est pourtant à ce despote sans frein +que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, +s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté +ni de sécurité dans son système.</p> + +<p>Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne +justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait +penser, me fait agir, et me pétrit de toute part, me +jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs. +Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par +les candidats à la députation<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. «La fonction de juge +doit être un état passager d'épreuves sur lequel la +nation puisse apprécier le mérite et la probité d'un +citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents +dont il est trouvé capable. Cette manière de +s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges +très attentifs....»—à quoi, si ce n'est à plaire à ceux +qui les nomment, et à être les instruments dociles +d'un parti? Tout au gré du suffrage universel, rien +qui soit soustrait, par une constitution, ou par des +privilèges et droits acquis, ou par une reconnaissance +du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et +capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le +plébiscite nécessaire à chaque loi pour qu'elle soit +valable, et la magistrature élective, c'est-à-dire servante +d'un parti: tel est le système complet de +Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa +rigueur, avec tout son danger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>Gouvernement de Pologne</i>.</blockquote> + +<p>J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, +avait eu quelques illusions sur l'aptitude +du peuple, non pas seulement à contrôler la manière +dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants. +Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne +reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais +il la croit très judicieuse dans le choix des personnes. +«Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats», +dit Montesquieu; et s'il n'avait été un parlementaire, +sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi +bien dans le sens de juge que dans celui de représentant +politique. Cette manière de penser, dont on voit +que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, vient +d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques +souvenirs de l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, +au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions, +enfin et surtout de l'absence d'expérience, et +de l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe +siècle ont eu l'idée de bien des choses; ils n'ont pas +pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont tous cru, plus ou +moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les +vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable +au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre +son intérêt. Un penseur est toujours un homme +qui a peu de passions, du moins qui en a moins que +les autres, du moins qui en est moins continuellement +obsédé que les autres, moyennant quoi, justement, +il pense; et il est par là toujours assez porté à +voir dans le monde plus de raison et moins de passion +qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un +peu, voient une nation comme une famille qui a un +procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat. +Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un certain +nombre de classes, de groupes, de partis, qui +sont surtout menés par l'instinct de combattivité. L'essentiel +pour chacun est de vaincre les autres, ou à +deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine +violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une +élection qui ne fut un combat, et un combat pour le +plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près. +Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est +pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est +pas même l'expression de la volonté du parti le plus +fort; il n'indique que ses répugnances. Toute décision +de la majorité a le caractère d'un <i>veto</i>. Indication précieuse, +qu'il faut bien se garder de négliger, et que +même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement +ni d'une législation ni d'une politique. Or +toute législation et toute politique, selon Rousseau, est +fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui part, +à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules +fausse ou incomplète.</p> + +<p>Peut-être aussi—je n'en sais rien du reste—peut-être +aussi les quelques écrivains politiques qui ont +penché, au XVIIIe siècle, vers «l'Etat populaire» n'ont-ils +jamais songé au suffrage universel. Il était trop +loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop +inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont +le peuple, et où le «citoyen» est déjà un aristocrate), +pour que l'idée, nette du moins, de la foule +gouvernant se soit vraiment présentée à eux.—Sans +doute quand ils parlaient démocratie, ils songeaient +aux «bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à +des aristocraties assez larges, mais très éloignées +encore des démocraties modernes.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa +simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les +gouvernements «mixtes» et «composés» et fait de +haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est certainement +l'organisation la plus précise et la plus exacte +de la tyrannie qui puisse être.</p> + +<p>Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales +de Rousseau n'y mènent point?—Il vient, ce me +semble, de l'éducation protestante de Jean-Jacques +Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; +mais on sait assez que l'éducation de l'esprit se fait +des lieux ou l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que +de tout autre chose. Rousseau a vécu dans une cité +protestante durant tout le premier développement de +son esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement +eu les yeux tournés vers Genève pendant toute +sa vie. Or, l'ancienne théorie politique des écoles protestantes +n'est pas autre chose que le dogme de la +souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques +de Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter +point par point, et comme texte en main, le <i>Contrat +social</i><a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>. Cela tient à ce que ce n'est pas Rousseau qui +a écrit le <i>Contrat social</i>. C'est Jurieu qui en est l'auteur, +et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu +que Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter +et à confondre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Voir notre <i>Dix-Septième siècle</i>, article <i>Fénelon</i>. (Lecène, Oudin et Cie.)</blockquote> + +<p>Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est +la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison +pour valider ses actes.» Avant lui Grotius, bien moins +hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en +avait pas moins posé en principe et comme base de +tous ses raisonnements le «contrat social» de Rousseau, +une convention par laquelle les hommes ont fait +délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui +mène (quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser +qu'ils peuvent toujours légitimement les reprendre +quand ils jugent qu'on les viole.—Même doctrine +dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, +élève de Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, +se maintien et se répète. Même doctrine enfin +dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il faut faire +attention; car il est protestant, il est de Genève, et les +<i>Principes du droit politique</i> sont de 1751, et le <i>Contrat +social</i> est de 1762. Or, les principes de Burlamaqui +sont ceux-ci textuellement: La société humaine +est par elle-même et dans son origine une société +d'égalité et d'indépendance.—L'établissement de la +souveraineté anéantit cette indépendance.—Cet établissement +ne détruit pas et ne doit pas détruire la +société naturelle.—-Il doit servir à lui donner plus de +force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est Burlamaqui.)—De +Burlamaqui encore, copiant Grotius, du +reste, et ne faisant que le souligner, cette idée que «la +souveraine autorité sur l'économie de la religion doit +appartenir au souverain», que «la nature de la souveraineté +ne saurait permettre que l'on soustraie à son +autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible +de la direction humaine»; que, quand on prend une +autre voie, il y a soit «anarchie», soit «deux puissances», +auquel cas tout est perdu; car «on ne peut +servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».—De +Burlamaqui encore cette idée<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a> que la démocratie +exige un Etat d'un territoire peu étendu, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le +texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)</blockquote> + +<p>Rousseau était donc comme le dernier venu de +l'école protestante, il ne faisait, ce me semble bien, +qu'en résumer très brillamment toutes les leçons; il +en subissait très directement l'influence, et ses idées +générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en +détacher, comme il me parait qu'elles auraient dû +faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre, +et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux +et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il +cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet +de son père.)—Cette école, tout entière, avait pris +la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale +a été très lente à naître en Europe. Elle est +essentiellement moderne; elle est d'hier. Elle consiste +à croire <i>qu'il n'y a pas de souveraineté</i>; qu'il y a un +aménagement social qui établit une <i>autorité</i>, laquelle +n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui, +pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, +contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles, +du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et +qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup +de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. +Cette idée était presque inconnue au XVIIIe Siècle, +et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution +elle est restée confuse.</p> + +<p>—Mais Montesquieu?—Nous y arrivons. Montesquieu +a eu une très grande influence sur le <i>Contrat +social</i>. Trop orgueilleux pour en convenir, Rousseau +a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait +remarquer<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> ce qui est vrai, mais va contre Rousseau +plus que contre l'auteur de l'<i>Esprit des Lois</i>, que Montesquieu +est plutôt un critique sociologue qu'un théoricien +systématique: «... il n'eut garde de traiter des +principes du droit politique; il se contenta de traiter +du droit positif des gouvernements établis». Il plaisante +un peu lourdement sur la théorie de la division +des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant diviser la +souveraineté dans son principe, la divisent dans son +objet: ils la divisent en force et en volonté, en puissance +législative et en puissance exécutive.... Tantôt +ils confondent toutes ces parties, et tantôt ils les séparent. +Ils font du souverain un être fantastique et formé +de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, +dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs; puis, +jetant en l'air tous ses membres l'un après l'autre, ils +font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.» +—Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins +qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation +ou d'emprunt, Rousseau profite de Montesquieu et +ramène à son profit quelques-unes de ses idées;— +et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce +qu'il y a de libéralisme dans le <i>Contrat social</i>; car il +y en a.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Dans l'<i>Emile</i>, livre V.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, II, 2.</blockquote> + +<p>Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si +dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté +doit rester indivisible, mais les <i>délégations</i> +de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs +délégués doivent être distincts, et cette précaution +prise, revenant tout simplement à l'idée et même au +langage de Montesquieu qu'il jugeait tout à l'heure si +plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps politique +on distingue la force et la volonté, celle-ci sous +le nom de puissance exécutive<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.... Il n'est pas bon +que celui qui fait les lois les exécute <a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, III, 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, III, 4.</blockquote> + +<p>Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et +très juste, que Rousseau tire ingénieusement de l'idée +même qu'il se fait de la souveraineté. La loi est la parole +de la souveraineté; elle est l'expression de la volonté +générale. C'est pour cela que la souveraineté ne +peut parler que par la loi, non par une décision particulière. +La volonté générale n'a son expression que +dans la loi; elle ne peut l'avoir dans une résolution +de détail, d'interprétation ou d'application. Elle cesserait +alors d'être volonté générale. «La volonté générale +<i>change de nature ayant un objet particulier</i>, et ce +n'est pas à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur +un fait<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>.» Donc le peuple ne doit être ni gouvernement, +ni juge. Il y perdrait comme sa nature propre. +Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et +il faudrait ajouter son aptitude) à <i>penser généralement</i>, +à décider sur les ensembles, et à concevoir l'ordre et +la règle. Donc ni le peuple, du moment même qu'il +est législateur, ne peut être ni <i>gouvernement</i>, ni <i>juge</i>; +ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier, +viser une personne, ou être faite pour une +circonstance. Une loi contre une personne, ou une loi +de circonstance, non seulement a toutes les chances +du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: +elle n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement +qu'on appelle loi pour tromper l'opinion. +C'est le renversement de toute morale politique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, II, 4.</blockquote> + +<p>Quel dommage que ces idées, d'une part restent un +peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part +soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient +quittées, reprises et quittées encore, ne forment point +corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a +pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur +de les amener à leur dernier point de netteté, sentant +qu'à ce moment il eût été la main dans la main de +Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.</p> + +<p>Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, +qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la +souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le <i>Contrat social</i>, +sont dans le <i>Contrat social</i>. C'est la plus heureuse +des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui +n'a pas assez médité sur les questions politiques, +n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système +arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant +lui-même, avec sa passion intime de liberté +individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté +populaire, y a glissé ou laissé s'introduire +toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait +à la doctrine libérale des publicistes modernes. +—Et voilà que le dernier représentant de l'école politique +protestante apparaît, non plus comme celui +qui en a le plus étroitement ramassé les principes +tyranniquement démocratiques, mais comme celui +qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement +la rigueur.</p> + +<p>Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, +encore que si profondes, que Rousseau insistait +le plus, et c'est le dogme de la souveraineté populaire, +considérée comme ayant existé toujours, et s'étant +seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, +dans les sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, +soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et +avec passion.—Et c'était aussi, partie grâce à lui, +partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait +dans son livre de plus clair, de plus frappant, de plus +prenant, de plus vite et facilement intelligible.—Et +il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est +ce qui en est resté; et que de cette doctrine, encore +qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme +à ses idées générales, encore que même dans le +<i>Contrat</i> il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur +le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et +influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi +les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré +(ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il +est difficile de ne pas le laisser, pour une grande part +au moins, responsable.</p> + + + + + +<h4>IX</h4> + + +<h4>ROUSSEAU ÉCRIVAIN</h4> + +<p>Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible +par le coeur, puissant par la pensée et l'imagination, +et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses +mêmes des forces redoutables à charmer et plier les +coeurs.</p> + +<p>Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, +chez qui l'imagination et la sensibilité dominent +et étouffent la raison, le sens commun, les facultés +de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant +dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un +des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est +un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et +de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence +de ses contemporains, dans des systèmes et +des théories; et c'est là son originalité en même temps +que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les +autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.</p> + +<p>Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection +de vie idéale, froissé, comme tous les poètes, +par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle +est, et dans la société telle qu'elle existe autour de +nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, +dans des rêveries, des contemplations, des +visions, mais dans des théories politiques et des +doctrines sociales, où il a apporté non l'observation +et l'étude des faits, mais des constructions <i>à priori</i> et +des abstractions de «promeneur solitaire».</p> + +<p>Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce +que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux, +et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière +puissance de raisonnement et de logique. Un +logicien n'est pas nécessairement un homme de raison +froide et tranquille. Il arrive fort souvent que la +déduction à outrance est une des formes de l'imagination +et de la passion. On ne s'enivre point de <i>raison</i>, +c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; +mais on s'enivre de <i>raisonnement</i>, c'est-à-dire +de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives, +d'une idée générale devenant système politique, +système pédagogique, système religieux, système +social.</p> + +<p>Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent +jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé +par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale +très logique, très suivie, très liée, très systématique et +très séduisante, voilà Rousseau.</p> + +<p>Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à +ces rêveurs qui ont du génie, telle <i>intuition</i>, peu ramenée +à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais +contenant, comme en un germe, une partie de vérité, +met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis +et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail, +très réalisable, très utile et féconde en résultats. +Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement +doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme +des poètes glorieux et des rénovateurs de l'imagination +humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre; mais +encore, au point de vue des applications, comme des +initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, +mais inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs +de la lumière qui commence à poindre, un peu +étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; +en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs +de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à +naître et qu'ils doivent ne pas connaître.</p> + +<p>Rousseau est un des plus grands prosateurs français. +Il est un rénovateur du style et de la langue. Il +a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement +désappris depuis Fénelon, et presque depuis +Bossuet.</p> + +<p>A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, +au beau développement et aux souples évolutions +des grands maîtres eu style du XVIIe siècle, +avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans +qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé +une prose fort distinguée aussi, mais d'un genre +essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux +plutôt que fort, procédant par phrases braves, +vives et comme tranchantes, par traits, par maximes +et par épigrammes.</p> + +<p>Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très +grandes différences entre eux, du reste, présentent +tous ce caractère commun; et leurs contemporains +portent à l'excès cette manière, comme toujours font +les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du +moins pour ce qui est l'homme même, à savoir le style, +n'est l'élève de personne, apporte avec lui un style +nouveau; et comme il est passionné, c'est le style +oratoire.</p> + +<p>Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, +qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans +le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les +souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante +de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement +facile dans la conduite du discours, et, plutôt +que <i>l'ordre</i> véritable, ce <i>mouvement</i> qui vient de +l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce <i>mouvement</i> +que Buffon a donné avec raison pour la seconde +des deux qualités fondamentales du style, mais que, +après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement +et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a +pas le don.</p> + +<p>C'est le don propre de Rousseau. Pour la première +fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on +put lire un livre comme un discours qui saisit l'auditeur, +le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans +le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.</p> + +<p>Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui +n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui +est une trace de la sensation, qui vit, qui respire et +qui brille.</p> + +<p>C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement +un écrivain, orateur entraînant et séduisant, +mais un peintre des choses réelles, ce que personne +n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il +a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et +réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles, +susciter dans la génération littéraire qui l'a +suivi une foule de grands peintres de la nature, les +Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les +Sénancour, et surtout son élève passionné, George +Sand.</p> + +<p>A ces titres, j'entends comme peintre ému de la +nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un +grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus +vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution +littéraire du commencement de ce siècle, en +grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes +harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes +harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et +deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. +Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a +passé?</p> + +<h4>X</h4> + + +<p>Rousseau a été en son temps le maître et le guide le +plus fascinateur, le «subtil conducteur» dont parle +Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son +siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter, +le piquer et achever de le séduire.</p> + +<p>Il était de son siècle en ce que, plus que personne, +il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, +toutes les traditions. Ce n'était plus seulement +avec la tradition religieuse et avec la tradition +nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces autorités +séculaires, au delà des siècles, et presque au +delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité +tout entière, la tradition du genre humain. Ce +n'était pas seulement une nation ou une religion, +c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité +dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait +convaincre d'erreur, et c'était toute la sagesse humaine +qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu—et +rien de plus préparé. L'habitude une fois +prise de considérer l'antiquité et la longue possession +d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il +fallait s'attendre à ce qu'un esprit audacieux révoquât +en doute la croyance la plus ancienne du genre humain, +et voulût convaincre d'illusion l'instinct même +par lequel le genre humain croit qu'il subsiste.—C'était, +sous la forme d'un rêve doux et charmant, la +plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée +révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires +français: «Vous avez préféré agir comme si vous +n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau disait aux +Français de 1760: «Il faut agir comme si nous +n'avions jamais été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire +par excellence, et c'est bien pour cela que +Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il +tend directement à cette sorte de nihilisme politique, +dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique, +en morale, en éducation, avec Rousseau, est +en ce moment le représentant prestigieux. Et les +causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, +qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre +poids,—<i>nec se Roma ferens</i>,—qui s'épuise à se +poursuivre, et finit par douter d'elle-même.</p> + +<p>En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret +désir de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au +bout de la négation; ensuite se montrait vraiment +grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent +à rien, encore même qu'il reculât devant elles. +Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui +est au fond de la civilisation comme au fond de toute +chose humaine. Il comprenait que la civilisation se +ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le +dépassant, à force de le poursuivre; qu'inventée pour +soulager l'homme, elle finit par le surcharger; +qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en +demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là +encore une grande et douloureuse vanité, un grand et +décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est +point nécessaire, et une condition même de notre +nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière +est d'une vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est +un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à +leur place en ce siècle de démolisseurs des idées +toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un +crible.</p> + +<p>S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il +en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par +ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de <i>non-sécheresse</i>, +et de rêverie sentimentale.—C'était un +romancier et un poète, en un temps où l'on devait +être affamé de vraie poésie et de roman vraiment +romanesque. Le XVIIIe siècle est un âge tout épris de +sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle. +C'est par ces armes que depuis cinquante ans +on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres +armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté +de dessein avec son siècle, s'en distinguant par +les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni +n'en était aimé. De quoi une des raisons est qu'ils sont +surtout hommes de sciences, et lui le contraire. Il +portait le combat sur un nouveau champ de bataille, +et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation +de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en +appelait, non plus à la raison et aux raisonnements, +dont peut-être on était las, mais au sentiment, à +l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», +faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son +talent, amenant, qui plus est, à les faire considérer +comme, des élégances.—C'était un poète, mais +comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir +ceux qui l'écoutaient, un poète logicien. La conception +poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation +idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de +se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en +songeries ou en tableaux, se développait en systèmes, +en constructions logiques, en chaînes d'arguments. +Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la dialectique; +et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent +plus de gré, du point de départ ou du chemin.</p> + +<p>Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien +en leur temps, et comme réaction, et comme chose +déjà suffisamment préparée. La Chaussée, Prevost, +Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces +larmes. La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à +eux: et il est juste de leur en tenir compte. Seulement, +s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient pas eu l'autorité +nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et +qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un +homme de génie qui fît des faiblesses du coeur un +mérite de la conscience, qui les autorisât et les consacrât +par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement +mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme +sur le trône. Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque +part que fait le poète dramatique<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. Le poète, selon +lui, «suit le goût public en le développant», et ne +fait que penser ce que le public va penser lui-même, +«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau +a donné l'exemple de la sensibilité qui se croit +sanctifiante et d'une sorte d'attendrissement qui se +donne l'air sacerdotal; et il fit du don des larmes une +manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, +le directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais +les hommes ne se sont passés. L'homme de science +avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à demi. Ce +fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, +dont les effets durent encore, a été de remplacer, pour +une partie considérable de la nation, les prêtres par +les romanciers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> Lettre à Dalembert sur les spectacles.</blockquote> + +<p>C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il +a été si grand révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées +et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été +plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a +fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il +ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans +l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement +suivi d'une révolution.» C'est Rousseau que Montesquieu +prévoyait, ou, pour parler plus exactement, <i>la +société à la Rousseau</i>, la société déjà désorganisée, +confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses +idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se +faisant des moeurs factices, société chancelante et +égarée, à laquelle Rousseau a donné une dernière +impulsion et comme une dernière façon de fausseté +d'esprit.</p> + +<p>En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne +fût-ce que parce qu'il a toujours été par le monde +dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé +par son génie même, placé au centre de la société +polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme +le symbole même de la démocratie brusquement précipitée +au sommet de la nation, et chargée, ou se +chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui +reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire +un air auquel elle n'est point habituée; et elle s'y +grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse, +puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante +et irascible.—Et aussi, non accoutumée par l'hérédité +à porter sans faiblesse, ou tout au moins sans +étonnement, le poids séculaire d'une civilisation compliquée, +elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et +songe vite à en rejeter le fardeau.—Et encore ses +vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité +de ses besoins, l'inclinent aux idées simples aussi, et +aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et +elle traitera de l'organisation d'un grand État comme +de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.—Rousseau +a donné en lui, pour ainsi parler, +cette image et ce portrait. Il a représenté et figuré à +l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe +sociale, et sa manière de s'y accommoder.</p> + +<p>Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une +nature originale et riche, une de ces individualités qui +résument en elles, ou au moins figurent par la trace +qu'elles laissent, toute une période historique. Ses +intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries +d'une grande âme douce et blessée. Auprès de lui +Voltaire ne laisse pas de paraître parfois un étudiant +spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur +de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme +homme d'imagination, l'égale par la puissance du +regard, et le dépasse par la clarté de la vue.—Il y a +de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; +il n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant +la hardiesse est une banalité, une plus imprévue +et plus rude secousse à l'esprit et au coeur humains.</p> + + +<br> +<h3>BUFFON</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>SON CARACTÈRE</h4> + +<p>De l'homme qui vit de la vie de son siècle au +risque de se disperser, mais de manière à laisser son +nom et son souvenir dans tout les chemins que +ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de +celui qui se détache de son siècle jusqu'à s'en isoler +complètement, et à tel point qu'il n'y tient pas même +en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque de +n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais +cela pour une si grande oeuvre, unique et solitaire, +que toute sa vie s'y consacre, y coule et s'y dépense, +et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit +le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est +le plus grand, je ne sais; mais le second au moins +paraît plus fort, plus vigoureusement doué, d'une +personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus +original.</p> + +<p>Ce Buffon est très singulier. Contemporain de +Voltaire, de Diderot et de Rousseau, homme du +XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle <i>central</i>, il ne s'est occupé +ni de politique, ni d'économie politique, ni de +théâtre, ni de roman, ni de théologie. Il n'a pas été +de l'Encyclopédie, il n'a pas été de tel ou tel cercle ou +<i>club</i> politique ou philosophique, il n'a pas même été +d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il +n'a pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les +plus grands de ses contemporains ont leurs divertissements +et leurs gaietés, Montesquieu lui-même, +moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; +mais assez libres et relâchées encore. Buffon n'a +jamais eu l'idée d'écrire une Lettre haïtienne ou un +Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire une +page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein +XVIIIe siècle il a vécu dans deux jardins, le jardin de +Montbard et le Jardin du Roi. Il est difficile d'être +moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a pas de +date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature +qu'il étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle +va du moment où la terre s'est détachée du +soleil à celui où l'homme a paru sur la terre, peut-être +jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en société; +mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il +semble ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il +ne s'est rien passé du tout.—Il compte par milliers de +siècles et seulement de l'apparition d'une espèce à la +formation d'une autre. Pour un tel homme un événement +comme la chute de l'Empire romain est une ride +insensible sur l'océan des âges, et le XVIIIe siècle se +confond si exactement avec le XIIIe ou XIVe siècle qu'il +ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son +existence.</p> + +<p>Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût +même pour l'histoire naturelle que l'on sait bien qui +est un des penchants dominants du XVIIIe siècle, le +plus fort peut-être. Ce n'est pas même cela précisément. +Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire +naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» +et une démangeaison d'indépendance, comme +Diderot. Il ne songeait pas d'abord à l'histoire naturelle. +Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était +plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur +du Jardin du Roi et se préoccupant de Linné, il prit +son parti, se cantonna dans l'histoire naturelle, c'est-à-dire +dans le monde entier, moins les vétilles, s'y +sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il +ne connut jamais rien, tant au dedans de lui qu'au +dehors, qui l'en détournât.</p> + +<p>Car s'il était hors de son siècle, il était également +hors de l'histoire et n'était pas plus lié par la tradition +que séduit par les nouveautés; et, à vrai dire, +choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots +qui n'avaient pour lui aucune espèce de signification. +Quelques paroles de complaisance courtoise, comme +précautions à l'endroit de la Sorbonne et de l'Église, +c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances +du passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi +impérieuses, et plus bruyamment impérieuses, il s'est +contenté de les ignorer. Il voulait être, et il était +presque, une pure intelligence en face des choses éternelles, +les regardant et tâchant de les comprendre. +Il a travaillé ainsi cinquante ans, en se levant de très +grand matin, sans faire attention aux rumeurs, ni +aux critiques, ni même aux louanges; car, une fois +pour toutes, il s'était accordé très franchement celles +dont il se jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout +autant de les surfaire que d'en retrancher.</p> + +<p>Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, +la patience, la lucidité, et la fierté sans inquiétude, +c'est-à-dire sans vanité. «Assez de génie, beaucoup +d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela un +jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: +c'est la définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement +un peu les termes, et disons: un grand génie, +et une liberté de pensée comme je ne vois pas qu'il y +en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable +et plus constante.</p> + +<p>La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. +Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution +physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a +vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, +on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que +caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un +tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni +tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il +souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été +jaloux. Son dédain vrai des critiques, le silence pur et +simple, qui à peine même est dédaigneux, dont il les +accueille, est quelque chose d'admirable. Une chose +humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. +Par là, il semble presque échapper à l'humanité; +et pour ce qui est de son siècle, par là il s'en détache +d'une manière qui tient du prodige.</p> + +<p>Il est bien curieux à observer quand il considère +les hommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus +du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction. +Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils recherchent +le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur +est au dedans de nous-mêmes; <i>il nous a été donné</i>; le +malheur est au dehors, et nous l'allons chercher.» +Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et +nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions +changer la nature même de notre âme; <i>elle ne +nous a été donnée que pour connaître, et nous ne voudrions +l'employer qu'à sentir</i>. Et il en résulte que +les hommes sont dans un état à peu près continuel de +démence. Ils ne sont «raisonnables que par intervalles, +et ces intervalles, ils voudraient les supprimer». +Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée +et dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que +malheureuse et abrégée. «<i>La plupart des hommes +meurent de chagrin</i>.»</p> + +<p>Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. +Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. +Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment +qu'il avait «une âme pour connaître», et puisqu'il y +a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre +en une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le +besoin de savoir ne l'a pas quitté une minute pendant +toute son existence. Le secret de la vie naturelle de +l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa destinée +lui a permis de la mener dans les conditions les +plus belles et les plus nobles.</p> + +<p>On définit incomplètement, mais avec netteté par +les contraires. Songez à Pascal pour comprendre Buffon. +Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné, +l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait équilibre, +la puissance calme, le regard tranquille, le travail +facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et +d'âme. Buffon a écouté «le silence éternel de ces espaces +infinis»; et il n'en a pas été effrayé. Il a vécu «toute +sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été incommodé, +et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que +les hommes pussent souffrir d'une telle existence, et +la considérer comme un «supplice insupportable».</p> + +<p>C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans +le démentir, ce singulier personnage. Il est venu parmi +les agités et il les a fort étonnés, et il en a été très +étonné lui-même, sans s'en inquiéter autrement. Cet +homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot +plaisant ni une boutade, a été lui-même, à travers +tout son siècle, un long, sévère et imperturbable +paradoxe.</p> + + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>LE SAVANT</h4> + +<p>C'est un très grand savant. Aucune des qualités du +savant ne lui a manqué: ni le goût de l'observation et +la patience à observer; ni le labeur énorme, continu +et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; ni +l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination +scientifique, c'est-à-dire la faculté de généralisation +et d'hypothèse; ni le sang-froid à ne prendre les généralisations +que comme des hypothèses, et les hypothèses +que comme des commodités de travail, ayant +toujours un caractère provisoire et toujours destinées +à être un jour abandonnée; ni la puissance de former +des systèmes; ni le mépris des systèmes dès qu'ils +veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et +lier l'esprit humain qui les a produits.</p> + +<p>Il était patient et humble et soumis observateur, +quoi qu'on en ait dit. Comme l'attention s'est surtout +portée sur son Histoire des animaux, et sur ses deux +grandes généralisations, <i>Théorie de la terre</i> et <i>Epoques +de la nature</i>, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit +sans avoir observé par lui-même, ce qui est un peu +vrai pour ce qui est des animaux, et qu'il est surtout +un homme à magnifiques idées générales, ce qui est +vrai de ses deux <i>Discours</i>. Mais il faut lire son admirable +minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le +temps merveilleuse embryologie, pour voir à quel +point il est l'homme du laboratoire, de l'observation +cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. +Il y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la +manière de se servir du microscope», et telles autres +sur les fourneaux à grand feu, les fourneaux à feu +restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font +aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le +montrent sachant son métier et le faisant de près avec +toute la patience minutieuse qu'il exige. Buffon penché, +et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait +qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a +pas suffisamment pris coutume de le voir; et ce portrait +est plus intéressant et au moins aussi vrai que +celui de Buffon en manchettes écrivant dans un +cabinet vide. Il avait ses heures pour le microscope, +le fourneau et le creuset; il en avait d'autres pour la +rédaction paisible dans sa tour nue, à la voûte élevée et +pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé et expérimenté +infiniment, et que la moitié de son oeuvre, +géologie, minéralogie, génération, est strictement originale +et deux fois de sa main, de sa main de manipulateur +et de sa main d'écrivain.</p> + +<p>Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, +dans le partage de son temps, dans la distribution de +son travail, dans son domaine, dans sa correspondance, +comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un +ministère bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. +Il donnait à Hume l'idée d'un maréchal de France. +Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, lisant, interrogeant, +provoquant les rapports et les instructions, +classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant +le tout par l'idée maîtresse et dirigeante, il donne +l'idée plutôt d'un Richelieu, d'un Colbert ou d'un Carnot +de l'Histoire naturelle.</p> + +<p>A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité +du savant, la liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave +que de la vérité. Il a varié, il s'est contredit. C'est +qu'il avait des idées, sans cesse nouvelles, sans cesse +plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange d'orgueil, +ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur +à répéter les anciennes quand les nouvelles lui +paraissaient plus justes. Il avait commencé par la <i>Théorie +de la terre</i>, où il rapportait à peu près exclusivement +au mouvement des eaux toute la configuration de +la planète. Trente ans plus tard, il écrivait les <i>Epoques +de la nature</i>, où la planète est presque tout entière +expliquée par l'action du feu primitif. C'est qu'entre +la <i>Théorie de la terre</i> et les <i>Epoques de la nature</i>, à la +science des calcaires et des «coquilles», s'étaient ajoutées +ses profondes études minéralogiques et la science +des roches vitrescibles. Et que les <i>Epoques de la nature</i> +semblent contredire la <i>Théorie de la terre</i>, il n'importe, +si, en réalité, elles la complètent, et ce n'est pas +l'étroite cohésion des idées, signe d'étroitesse d'esprit +plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai au +regard de la postérité, mais l'abondance des idées, +chacune ouvrant une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, +profitant de toutes, la science à venir choisira. +Ainsi Buffon, comme presque tous les savants de +son temps, et l'imperfection relative des instruments +en est cause, croit à l'organisation spontanée de la +matière. Il croit que <i>de</i> la pourriture, <i>de</i> la fermentation +naissent, sans germes, certaines espèces d'animaux. +Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne +vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare +que Buffon n'ait pas deux idées pour une, et que, se +plaçant dans une hypothèse, et y restant provisoirement, +il n'aperçoive pas longtemps avant les autres +l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se +décomposent, changent de figure et deviennent plus +petits, et, à mesure qu'ils diminuent de grosseur, la +rapidité de leurs mouvements augmente. Lorsque le +mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils +sont eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, +elle s'échauffe à un point même très sensible: ce qui +m'a fait penser que le mouvement et l'action de ces +parties organiques des végétaux et des animaux <i>pourrait +bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation</i>.</p> + +<p>J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin +de la vipère et les autres poisons actifs, même celui +de la morsure d'un animal enragé, pourrait bien être +cette matière active trop exaltée.»—Et voici que +Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement +l'idée que la pourriture et la fermentation +pourraient bien venir des animaux, au lieu qu'ils +vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être +un fourmillement de vies microscopiques, que les +virus pourraient bien être des invasions d'animaux, +et la théorie microbienne, juste inverse de la doctrine +de la génération spontanée, est entrevue dans un +éclair.</p> + +<p>Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées +foisonnent chez lui, et il a l'intelligence la moins +exclusive et la plus hospitalière qui se puisse. C'est +essentiellement un génie inventeur, de ces génies +qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs +d'idées et créateurs de disciples. Il a été inventeur et +promoteur au moins sur trois points. En géologie—et +qu'on n'oublie point que cet illustre peintre +d'animaux est surtout un géologue, et que là est son +vrai titre de gloire—en géologie, et je m'appuie ici +sur Cuvier, il a été le premier à comprendre et à faire +entendre que l'état actuel du globe est le résultat +d'une longue succession de changements dont il est +possible de saisir les traces<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>; en d'autres termes, il +a le premier écrit l'histoire de la planète.—En zoologie, +il est le créateur d'une véritable science nouvelle +qu'on peut appeler la géographie des espèces, et +ses idées sur les limites que les climats, les montagnes +et les mers assignent à chaque espèce, sont absolument +une nouveauté, et une nouveauté vraie autant +que féconde, qu'il a introduite.—Enfin en physiologie, +son explication de l'intellect des animaux, peut-être +trop cartésienne encore, mais très rajeunie, très +renouvelée, beaucoup plus ingénieuse au moins que +celle de Descartes, qu'on peut définir à peu près un +système mécanique de mouvements réflexes, me +paraît une vue un peu indécise et incertaine encore, +mais vraiment toute nouvelle, beaucoup plus rapprochée +de nous que des Cartésiens, et dont les théories +les plus modernes ne sont guère qu'une application, +ou, si l'on veut, qu'un agrandissement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Voir <i>Histoire des sciences naturelles</i>, tirée des leçons de +Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.</blockquote> + +<p>Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la +science des choses visibles où sa curiosité éveillée, +patiente et infatigablement ingénieuse, ne se soit +portée, et que partout sa curiosité a été suggestive, +évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer +des questions, partout ouvrant un chemin ou plantant +un jalon. C'est la curiosité la plus inventive qu'on ait +connue.</p> + +<p>Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore +qu'inspirateur, et plus utile par la méthode de son +esprit que par son esprit même. Il a mis le doigt avec +une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non +moins que sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué +merveilleusement ce dont il convenait de se défier. +Ses défiances sont pleines de génie, ses antipathies +sont d'excellents conseils et de précieuses indications. +Il a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir +les <i>abstractions</i>, les <i>classification</i>, et les <i>causes +finales</i>. A l'état où elles étaient alors dans les esprits, +c'étaient trois grands ennemis de la science et trois +obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.</p> + +<p>L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, +non pour une simple vue de l'esprit et tendance ordinaire +de notre faculté raisonnante, mais pour une +vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour +quelque chose qui existe en soi, et qui a des forces et des +puissances, et qui gouverne et plie le monde, l'abstraction +ainsi vénérée et divinisée était à la fois dans +la science une idole et un fléau. Dire: «<i>nulla +fecundatio extra corpus</i>,—<i>tout vivant vient d'un +oeuf</i>,—<i>toute génération suppose des sexes</i>»; c'est +simplement constater la majorité des cas observés; +c'est une simple généralisation qui a juste la valeur +des observations qu'on a faites, et contre elle tout le +risque des observations à venir. Le penchant de l'ancienne +science était à faire de ces «axiomes», de +ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement +Buffon, des principes supérieurs à l'observation +et à la recherche, et devant lesquels l'esprit humain +doit s'incliner. Ils devenaient comme des êtres +divins, par suite de ce penchant de notre esprit à +donner toujours à ce que nous imaginons une réalité +personnelle, et ils tyrannisaient ceux qui les avaient +inventés. De même la <i>Raison suffisante</i> de Leibniz +ou la <i>Perfection</i> de Platon, étaient comme des divinités +métaphysiques gouvernant les choses créées, et +au service et à la glorification desquelles le savant n'a +qu'à se consacrer. C'est la liaison suffisante ou la +Perfection qui soutient et établit perpétuellement le +monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles +soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement +à elles, et pour les prouver.</p> + +<p>Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison +suffisante ou Perfection ne sont que des «êtres +moraux créés par des vues purement humaines» et +des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? +Qui ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui +était un soutien devient une entrave dans la recherche, +quand une idée, qui n'est qu'une idée, si grande +qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle +personne sacrée dont les intérêts imposent au chercheur +des devoirs, des obligations et des limites? La +science, à ce compte, devient vite une apologétique, +c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où +la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire +à elle, et nécessite, et conditionne l'argumentation, +au lieu d'en sortir, source du raisonnement au lieu de +n'en être que l'aboutissement, altérant par conséquent +presque à coup sur la sincérité de la recherche +et la rectitude de la pensée.</p> + +<p>Il en va de même des classifications trop superstitieusement +respectées. Il faut classer par seul amour de la +clarté, et non jamais par croyance en la réalité de la +classification. Il faut classer sans rien croire de la +classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une +bonne table des matières. Elle n'est jamais autre chose. +Il ne faut jamais croire avoir saisi le plan de la nature; +car il n'est pas sûr qu'elle l'ait écrit quelque part. +Encore ici comme tout à l'heure, les classifications ce +sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits +naturels d'après des analogies qui sont des plis et des +pentes, tout simplement, de notre esprit. Ces groupements +sont donc forcément artificiels. Ils le seront +toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par +définition ils le sont autant les uns que les autres, +ils peuvent être seulement plus clairs, plus rigoureux, +plus simples, plus logiques, ce qui n'est que dire plus +rationnels, c'est à savoir encore plus <i>humains</i>, non plus +<i>naturels</i>. Il faut donc bien se garder de s'y attacher +avec je ne sais quelle vénération scrupuleuse. Cette +vénération n'est en son fond qu'un égoïsme et un +orgueil; car la nature est la nature, et la classification +c'est l'homme; et tenir telle classification que nous +venons de faire pour le secret de la nature, c'est nous +aimer plus qu'elle, et en elle nous poursuivre encore; +c'est oublier le principe même de toute observation et +de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.</p> + +<p>Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour +interpréter l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans +prétendre le donner en sa réalité; car lui ne classe +pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle ne comprend +que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, +elle est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, +il est vrai, et ce serait renoncer à nos manières de +connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que de ne pas +la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; +mais à la condition que nous sachions bien que nous +ne faisons qu'ordonner des apparences, et que derrière, +en son unité, en sa continuité, c'est la nature +vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et +méritoire, du classificateur, retenir, maintenir et sauver +l'idée de l'unité et de la continuité de la nature, +voilà le devoir du savant.</p> + +<p>Enfin la source d'erreurs la plus funeste en +choses de sciences naturelles est la préoccupation des +causes finales. Les causes finales tuent la science, +parce qu'elles supposent la science faite, la science +achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. +Tant qu'il y aura un fait inconnu, l'ignorance où +nous en sommes empêche de conclure, et les causes +finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse +dire que tel phénomène existe <i>afin que</i> tel autre soit, +c'est l'intention générale et universelle, c'est l'intention +de l'univers qu'il faut avoir saisie, ce que seul +celui là pourra se flatter d'avoir fait qui connaîtra exactement +tout. Les causes finales sont comme un retour +sur les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. +Elles disent: telle chose produit bien telle autre, +<i>car</i> celle-ci était le but de celle-là. Mais ce retour ne +peut se faire qu'après qu'on a été au bout de tout, +manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire +et récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est +dans tous les sens; elle est un cercle dont le centre et +la circonférence sont partout; ce serait donc non pas +de l'extrémité d'une première série de causes et d'effets +que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des +causes finales, pour vérifier et justifier cette première +série d'effets et de causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité +de toutes les séries dans tous les sens, à l'extrémité +de tous les rayons de cette circonférence qui +est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on +connaîtrait exactement toutes choses, qu'on serait +assez fort pour entreprendre légitimement la vérification +par les causes finales. Il est de leur essence, parce +qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen +de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique +d'ici à la consommation de la science, c'est-à-dire d'ici +à la consommation des âges.</p> + +<p>Ne nous en servons donc <i>jamais</i>. «La reproduction +se fait <i>pour que</i> le vivant remplace le mort, <i>pour que</i> la +terre soit toujours également couverte de végétaux et +peuplée d'animaux, <i>pour que</i> l'homme trouve abondamment +sa subsistance...» sont des formules absolument +vides, et dangereuses comme tout ce qui a l'air +de prouver quelque chose. Tout à l'heure, nous avions +affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont +maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire +des abstractions fondées sur des «convenances +morales». Nous ne disons ces choses uniquement que +parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les +fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous +«convient» que l'univers soit fait pour nous, il n'y a +pas autre chose dans ces proverbes qui se donnent +pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux du +savant.</p> + +<p>Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les +fantômes qu'il a chassés devant lui. Au fond, aversion +pour les abstractions, défiance des classifications, +proscription des causes finales, sous trois formes c'est +la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer +de la science l'anthropomorphisme. L'homme +conçoit tout sur l'idée qu'il a de lui-même, et se met +partout dans la nature, et, soit l'habille de ses vêtements, +soit se substitue à elle, et en elle ne contemple +que soi. L'abstraction c'est une idée humaine qu'il +arrive vite à tenir pour une loi qui oblige l'univers, et, +à peu près, comme un être qui lui commande. La classification +c'est un pli de l'esprit humain auquel il croit +que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale +enfin, ou c'est lui-même considéré comme centre et +but de l'univers, ou c'est l'univers considéré comme +ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans un +dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit +pas ainsi, de confesser qu'il est absurde.—Il y a dans +ces trois procédés de notre esprit une nécessité de +notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous +puissions entièrement nous soustraire. Mais il est +certain qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et +stérilisent l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à +les surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme +projette sur les choses de la nature sa propre ombre, +et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut +pas s'en débarrasser; mais à bien se rappeler que +c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier +cette erreur du sens intime, comme il redresse +les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa +faible vue. C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement +sévère, sagace, ingénieux et opiniâtre, dont +il fait sa loi, et dont, le premier, il profite.</p> + +<p>Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté +d'esprit, Buffon a promené sur la nature un regard +calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu lui imposer +ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu +qu'à la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que +cela. Mieux vaut décrire que classer; seulement regarder +et peindre: ce sont ses proverbes à lui, où +il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon +avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, +on dirait que c'est pour bien s'entretenir +et entretenir les autres dans cette idée que le seul +office du naturaliste est bien de faire voir, et qu'à +l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien +des hommes s'applique le <i>scribitur ad narrandum</i>. +Et comme en même temps il est homme à idées, +et infiniment ingénieux et fécond en inventions de +théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise +dans son office de théoricien; car chacune de ses +théories ne sera qu'une <i>vue</i>, qu'un <i>aperçu</i>, qu'une +manière de présenter des files ou des ensembles de +faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les +éclairer que de les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu +ni visé à davantage.</p> + +<p>Et si, pour mesurer la force systématique de cet +esprit, on veut se représenter sommairement la plus +vaste et la plus générale de ses vues de l'univers, en +voici à peu près le résumé.</p> + +<p>La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, +et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des +preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous +le demander; mais elle existe, ici les preuves +matérielles s'offrent, depuis beaucoup de milliers +d'années.—Deux forces universelles la gouvernent: +une force d'attraction, une force d'expansion, cette +dernière très probablement effet elle-même, effet indirect, +effet par réaction, de la première.—Il y a +deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière +morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive; +l'autre qu'on peut appeler la matière vivante, +ou organique, qui est soumise et à la force attractive et +à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est +nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé +végétal ou animal.—La planète que nous habitons +est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments +calcaires provenant en partie d'êtres vivants, +recouverts eux-mêmes presque partout de détritus +végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels, +lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement +les animaux, certains animaux mangeant les +végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les +animaux végétariens.</p> + +<p>Cette planète, comme toutes les autres du système +solaire, s'est probablement détachée du soleil, dans +l'état d'incandescence et de fusion, comme une goutte +de verre fondu lancé dans l'espace. Elle tourne, depuis +sa séparation, autour du soleil d'une part, et +d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout +entière en fusion et brûlante; car elle l'est encore; et +dans les idées de Buffon, la plus grande, l'incomparablement +plus grande partie de sa chaleur lui vient +d'elle-même et non des rayons du soleil.—Depuis +son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant +sa forme sphérique, mais, comme toute matière +molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son +axe et se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire +à son axe.—Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant, +se creusant et se boursouflant çà et là comme +toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines +parties plus légères des éléments qui la constituaient +sont restées flottantes à sa surface comme une écume; +c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs +et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonner +ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que +tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, +se refroidissant, retombant pour bouillonner encore +et tourbillonner dans les hauteurs, indéfiniment.</p> + +<p>Puis le refroidissement se faisant plus grand, les +eaux sont devenues plus stables et plus lourdes; elles +ont rempli les crevasses et les cavernes, comblé les +grands vides avec les fragments de matières usées par +elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface +terrestre, au point que les plus hautes montagnes et +les plus profonds abîmes, en proportion du volume de +la planète, sont des accidents imperceptibles; enfin +elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques +qui sont ce que nous appelons les océans.</p> + +<p>Mais auparavant elles avaient comme préparé la +surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la +vie avait paru. Une infiniment petite partie de la matière, +quelques grains de matière répandus à la surface +de la planète ont une constitution particulière. +Ils ont une <i>force d'expansion</i>; ils peuvent former de +petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler, +s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient +pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement, +soit quand l'un en rencontre un autre +semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux +et les animaux. Ils ne sont qu'un accident dans +l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure +à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la +reproduction, et finissent par modifier un peu la +forme et l'aspect superficiel de la terre. Ils vivaient +dans les eaux chaudes, répandues sur toute la surface +du globe, sauf les pointes des montagnes primitives, +et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont +laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la +sphère. Ainsi se sont constitués les dépôts de sédiments +que nous appelons la matière calcaire.</p> + +<p>Sur cette roche plus friable que la roche primitive +se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en +beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux +qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, +laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, +mais l'est encore, toute pleine de grains de +matière organique, toute prête aux différents modes +d'<i>expansion</i>, toute prête à recréer la vie dont elle +vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette +pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, +nous vivons, l'épuisant, puis la reformant de +nos cadavres.</p> + +<p>Les végétaux ont ce qu'on appelle la <i>vie</i>: ils ont une +force d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la +matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne +sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas: c'est-à-dire +qu'il ne paraît point qu'ils ramassent et centralisent +en un point intime de leur être les impressions +faites sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît +point que tout leur individu prenne conscience de ce +qui se passe en telle ou telle partie de leur être; en +d'autres termes ils ne vivent pas <i>d'ensemble</i>; ils ne +vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour +chaque partie; autrement dit, ils n'ont pas d unité; +ils ne sont pas à proprement parler des individus; ils +sont des collectivités; un arbuste est une collection +de petits arbustes; un arbre est une forêt.—Ils ne +veulent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils +aient un mouvement propre dont ils s'élancent vers +le but d'un désir; ils se laissent vivre sans vraiment +chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, +ils n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante +dans l'être. De cette vie, qui, ni dans la sensation, +ni dans le vouloir, ne prend conscience d'elle-même, +on peut se faire une image par ce que nous +appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui +dort.»</p> + +<p>Les animaux sont avant tout des organismes qui se +meuvent, qui vont d'un point à un autre. <i>Presque</i> tous +les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère. +Le végétal est, dans son ensemble, un tube +vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace +vers sa proie, et qui marche vers la vie.—Les animaux +sentent, pensent et veulent. Ils sentent: l'animal +le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte +tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire +preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pensent: +c'est-à-dire qu'ils accumulent, puis élaborent +des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils +combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir +à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin +c'est-à-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique +et <i>circonstancié</i>, qu'il n'est pas aveugle et sourd, +et poussant devant lui en ligne droite, mais ingénieux, +sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le +cas, et même se combattre, pour mieux, ensuite, se +satisfaire, bref que, déjà, il sait peser et choisir.</p> + +<p>L'animal sent, pense et veut; il vit <i>d'ensemble</i>, il +est un ensemble; il a une unité; il est un individu. +Mais chez lui sensation, pensée, volonté, ont, comparées +aux nôtres, un caractère particulier; ce sont sensation, +pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles. +L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, +du moins sans suite de réflexions, sans généralisation, +et par conséquent sans pouvoir ni faire de toutes ces +sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées +une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de +conduite.—On est amené ainsi à croire qu'il a un +cerveau plus matériel, si s'on peut parler ainsi, que +le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement +un <i>sens</i>, un sens plus raffiné et plus délicat +qur les autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler +les sensations et d'en conserver très longtemps +les ébranlements. On sait que la rétine conserve, +longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression +très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur +de l'animal semble être quelque chose d'analogue. Il +conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et +sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par +telle circonstance, il agit sans «volonté» proprement +dite, d'un mouvement presque automatique, sorte +de contraction inconsciente<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Le chien dressé à ne +prendre le mets convoité que sur un signe, et qui +résiste à l'envie de le prendre tant que le signe ne +s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et +qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est +un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements +produits en lui par la sensation d'agréable +goût durent encore; les ébranlements produits par la +sensation du fouet durent encore; les uns contrebalancent +les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une +troisième série d'ébranlements, conforme à la première, +la balance penche. Ce chien qui veut ne pas +prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais +comme le dormeur qu'on pince retire le membre +douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. +Le dormeur veut d'une façon générale ne pas +être blessé, mais il ne le veut pas d'une façon précise, +puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles volitions +sont des volitions, mais qui ne sauraient être +coordonnées, former système, devenir plan de conduite +et grand dessein. C'est en deçà de cette coordination +des sensations, des pensées et des vouloirs +qu'est la limite des animaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.</blockquote> + +<p>Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, +l'homme est un animal qui sent, qui pense, +qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs, +et qui les fixe et les résume dans des abrégés +qui s'appellent <i>idées</i>, et qui fixe et résume ses idées +dans des signes qui s'appellent des <i>mots</i>, et qui par +les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui +peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir +et se combiner indéfiniment. L'animal capable +de généralisation, et d'expérience, même isolé: +capable de science, de tradition et de progrès, à la +condition de vivre en société, existe sur la planète; et +par l'immense différence qui est entre lui et les autres, +est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard +à la comprendre.</p> + +<p>Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables +entre les végétaux, les animaux et les +hommes; mais prenons garde, et, en repassant par le +chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup +trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. +Il n'y a de différence profonde aux yeux du +naturaliste qu'entre la matière morte et la matière +vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la +force d'attraction, et la matière soumise, en même +temps qu'à la force attractive, à la force d'expansion, +qu'entre le minéral d'une part et les végétaux et animaux +de l'autre, qu'entre la matière que la nature +travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement +à elle, et la matière que la nature semble travailler du +dedans, intérieurement, et en quelque sorte, par un +«moule intérieur».—La nature façonne le minéral +comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, +elle le tasse, elle le forge; elle l'augmente aussi, mais +en <i>ajoutant</i>, en déposant quelque chose à sa surface; +tout son travail ici est extérieur, exactement semblable +à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à +l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous +nous voyons avec certitude sur le point de faire tout +ce qu'a fait et ce que fait la nature. Elle ne travaille le +minéral que par la surface. Elle travaille le végétal +<i>sur trois dimensions</i>, en longueur, en largeur, en profondeur; +elle semble au centre de lui, et non seulement +au centre de lui, mais au centre de chacun des +éléments qui le constituent, de chacun des grains de +matière organique qui frémissent dans ce tourbillon +qui est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent +ce mot singulier, mais nécessaire, d'après «un moule +intérieur», un moule qui s'élargit, s'allonge et se +creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend, +dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, +un moule, en un mot, à trois dimensions.—La nature, +c'est, d'une part, de la matière brute et morte qui +se façonne mécaniquement, comme le fer sous le marteau +de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui +se façonne organiquement, par une force d'expansion +qui agit dans tous les sens et qui accroît et développe +l'être, du plus profond de lui-même, dans toutes les +points, dans tous les sens, dans toutes les directions, +dans toutes les dimensions.</p> + +<p>Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le +monde inorganique et le monde organique. Entre les +différentes, si nombreuses, provinces du monde organique +il n'y a que des degrés, et il y a des transitions +insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et +comme à dessein confuses. Le végétal est une collection, +non un individu. Il est vrai en général: mais +tel végétal commence à être un individu, commence +à avoir comme une conscience et une volonté. J'ai +dit que les végétaux ne sentent point: il y en a qui +semblent sentir. «Si par sentir nous entendons +faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc +ou d'une résistance, nous trouvons que la <i>Sensitive</i> +est capable de cette espèce de sentiment, comme les +animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel +degré est déjà un individu.—Il est entendu que les +végétaux n'ont pas un véritable vouloir-vivre, précis +et actif, et ne s'élancent pas vers le but d'un désir. Il +est vrai, en général; mais la <i>Vallisnérie</i> mâle, attachée +au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers +la surface du flot pour rejoindre la fleur femelle.—On +convient que le végétal est une collection de +végétaux, se multiplie par parties détachées, par +bouture, qu'une branche de saule que vous détachez +est un saule que vous détachez de plusieurs saules. +Il est vrai; mais il y a des animaux pour lesquels +il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre +d'eau douce, et la plupart des autres polypes; en +sorte que le naturaliste hésite et ne sait, en présence +du polype, s'il a affaire à un animal ou à un végétal; +et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais +une transition obscure et mystérieuse entre l'un et +l'autre règne.</p> + +<p>Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement +animaux, doués de sensibilité, se contractant tout +entiers à une blessure, individus <i>uns</i> par conséquent, +qui cependant par certains caractères sont au-dessous +d'un grand nombre de végétaux, comme par certains +autres ils sont au-dessus. L'huître est plus immobile, +plus passive que la vallisnérie, plus inapte à saisir la +proie que tel végétal carnivore qui attrape les mouches, +sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni +moins, peut-être moins, que la sensitive.—Et d'une +façon générale il est vrai que l'animal veut, poursuit +un hut, évite un obstacle; mais le végétal aussi, quoique +moins ingénieusement: de ses racines il cherche +la nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge +vers sa proie; de ses feuilles il cherche cette autre +nourriture qui lui vient de l'air (l'acide carbonique), +contourne les obstacles, s'allonge vers les sources +de vie.</p> + +<p>Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous +les faits. C'est que ce sont, en effet, <i>nos</i> limites, et non +celles de la nature, qui n'en connaît pas. Ce sont des +idées générales que nous nous faisons pour nous +aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout +comprendre. <i>Elles sont opposées</i>, même, <i>à la marche +de la nature</i> qui se fait uniformément, insensiblement +<i>et toujours particulièrement</i>.» Comptez que la nature +se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à déconcerter +à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple +elle a cette première singularité de permettre aux +pucerons de se reproduire sans union sexuelle, et +ne nous laissant pas sur cette surprise, elle double +le paradoxe en leur permettant de se reproduire <i>aussi</i> +par accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement +et comme à l'infini ses imaginations, ses combinaisons, +ses rêveries réalisées, et l'on serait tenté de +dire ses divertissements et ses caprices.</p> + +<p>Pareillement, il sera toujours impossible de marquer +la limite absolument précise qui sépare l'homme des +animaux. Il s'en distingue, il n'en est pas séparé. +Nous refusons la faculté «de comparer les perceptions» +à la plupart des animaux, et il faut bien avouer +que «le chien et l'éléphant ont quelque chose de +semblable et que leurs actions paraissent avoir les +mêmes causes que les nôtres.» Tout en reconnaissant, +et en connaissant bien les caractères généraux qui +distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, +n'oublions pas qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe +bien plutôt de notre impuissance que de notre perspicacité, +dans les classifications établies par nous, +et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne +ininterrompue, et encore une ligne avec des retours, +des diversions, des digressions, des accidents ingénieux +de marche, et une série imperceptible, souvent, +et déconcertante, de transitions. Il n'y a de +«passage brusque» qu'entre ce qui est vivant et ce +qui ne l'est pas. La <i>vie</i> est continue.</p> + +<p>—D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle +est une, que tant de variétés végétales et animales ne +sont que des transformations d'une première <i>chose +vivante</i> unique qui s'est modifiée de mille façons au +cours du temps, qui peut se modifier encore et faire +apparaître de nouveaux individus et par eux de nouvelles +espèces.</p> + +<p>—Il y a deux problèmes dans cette question. Le +premier est celui de l'origine des espèces, le second +est celui de la variabilité des espèces<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon considéré +comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan: +<i>Edition complète de Buffon</i>, avec des notes et une introduction; +Edmond Perrier: <i>La Philosophie zoologique avant Darwin</i>; Brunetière: +article de la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, du 15 septembre 1888.</blockquote> + +<p>Sur le premier nous serons très réservé, parce que +c'est une affaire de philosophie et presque de métaphysique +beaucoup plus que de science de la nature. Tout +au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison +d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, +avec le temps, tous les autres êtres organisés»; et +qu'en créant les animaux «l'Être suprême n'a voulu +employer qu'une seule idée et la varier en même +temps de toutes les manières possibles.» Non, encore +que ce ne puisse être là qu'une hypothèse, elle n'est +ni contre la raison ni contre les faits; car, «quoique +tous les êtres variant par des différences graduées à +l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et +général qu'on peut suivre de très loin.... Que l'on +considère, par exemple, que le pied d'un cheval, en +apparence si différent de la main de l'homme, a été +pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on +jugera si cette ressemblance cachée n'est pas plus +merveilleuse que les différences apparentes; et s'il ne +faut pas se préoccuper surtout de cette conformité +constante et de ce dessein suivi de l'homme aux +quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés +aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles +aux poissons, etc.»—<i>Une seule idée organique</i> +se modifiant progressivement dans le temps avec une +infinie variété, revêtant des milliers de formes extrêmement +diverses mais rappelant toutes un ordre +général, un «dessein primitif», oui, cela est possible, +cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la +majesté de la nature; cela est conforme surtout à +l'instinct et au goût d'unité que l'homme a en lui et +qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus intelligent; +et peut-être pourrait-on dire que cette conception +est une forme du monothéisme; mais encore +une fois, et pour toutes ces raisons mêmes, ce n'est +qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins +à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en +parlons que brièvement et avec réserve, et toujours +comme d'une vue très générale et probablement peu +susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous +prononçons pas.</p> + +<p>Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous +serons beaucoup plus affirmatif. Les espèces sont +variables, nous en sommes persuadé, et une des raisons +de notre peu de respect pour les classifications +rigoureuses est précisément notre pressentiment d'abord, +notre conviction ensuite, à l'endroit de la variabilité +des espèces. Un grand fait nous incline, avant +toute autre considération, à croire que l'espère animale +change avec le temps. Ce grand fait c'est la différence +des «faunes» selon les différents pays. La +géographie des espèces, constituée par nous, conduit à +l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent +que la faune de l'Amérique méridionale et celle +de l'ancien continent; mais, cependant, la plupart des +animaux européens n'en ont pas moins leurs analogues +au nouveau monde, avec cette particularité que +les animaux de l'Amérique sont toujours plus petits +que ceux qui leur correspondent dans l'ancien. Ne +peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence +du type primitif, une altération, une dégradation,—écartons +ces idées de plus ou de moins, de mieux ou +de pire, qui ne sont guère scientifiques,—une adaptation +nouvelle au moins, un changement que l'espèce a +apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles +conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, +à beaucoup d'égards, sont comme «des productions de +la terre; ceux d'un continent ne se trouvent pas dans +l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetissés, +changés au point d'être méconnaissables. <i>En faut-il +plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme +n'est pas inaltérable?</i> que leur nature peut varier et +même changer absolument avec le temps?»</p> + +<p>Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle +se modifie au moins sous deux influences: l'influence +des entours, les accidents de la guerre éternelle que se +font les êtres vivants pour exister. Les variations de +la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les +êtres que nous connaissons, se sont répercutées naturellement +sur les espèces. Des espèces ont disparu, +en grand nombre. Vous en trouverez les débris gigantesques, +avec étonnement et comme avec terreur, +dans vos fouilles géologiques,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris.</i></p> + </div> </div> + +<p>L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a +disparu. «Cette espèce était certainement la première (?), +la plus grande et la plus forte de tous les +quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, +plus petites, plus faibles et moins remarquables, ont +dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages ni +renseignements sur leur existence passée! Combien +d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées +ou dégradées par les grandes vicissitudes +de la terre ou des eaux, par l'abandon ou la culture de +la nature, par la longue influence d'un climat devenu +contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles +étaient autrefois!»</p> + +<p>Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, +temps, ne laissent, par conséquent, subsister que celles +qui sont les mieux armées, d'une façon ou d'une autre, +celles qui ont le plus nettement, le plus précisément, le +plus fortement le genre de défense, le genre de chance +de salut qui leur est propre, celles qui <i>sont le mieux +ce qu'elles sont</i>; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, +les espèces se fixent, se resserrent et se contractent +pour ainsi dire, laissant entre elles de grands +vides autrefois sans doute occupés; et les fortes différences +que nous remarquons entre les espèces ne sont +qu'une preuve de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. +«Les espèces faibles ont été détruites par les +plus fortes»; et celles-ci restent seules, et voilà pourquoi +elles se ressemblent relativement si peu La vie +organique est donc, depuis qu'elle existe, dans un +<i>processus</i>, dans une évolution, lente à nos yeux, mais +continuelle. «Toutes les espèces animales étaient-elles +autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non, sans +aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou +<i>plutôt diminué</i>? «Oui, très apparemment.—Et cette +évolution se poursuit; les espèces ne seront pas les +mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «<i>Qui sait +si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus +refroidie, il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont +le tempérament différera de celui du renne autant que +la nature du renne diffère de celle de l'éléphant</i>?»—Les +«moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas +éternels et indéfiniment immuables; ils sont des +arrêts momentanés de l'invention de la nature, des +succès de son invention créatrice où un instant elle +se repose; ils sont des dispositions heureuses, des +combinaisons réussies où la matière organique trouve +une installation convenable et qui peut durer; mais, +dans des conditions générales devenues autres, ils +ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment +quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place +à d'autres, ce qui veut dire que la vivace matière +trouve, en tâtonnant, se fait, se crée un nouvel arrangement, +profite d'une nouvelle «réussite», grâce à +quoi elle entre dans un nouveau stade.</p> + +<p>Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la +terre du moins, mais jusqu'à ce que la planète, progressivement +refroidie, ne soit plus que mers glacées, +humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive, +recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes +d'une pellicule de glaçons.</p> + +<p>Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur +l'univers, tel est le sommaire de son histoire du +monde.</p> + +<p>Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, +sans tirer indiscrètement à nos systèmes ce libre +esprit qui fut le plus indépendant des systèmes rigoureux +et fermés qui jamais ait été, on doit dire avec +assurance que Buffon est la plus grande date dans +l'histoire de la science générale depuis Descartes +jusqu'à Charles Darwin. Il est le maître et le promoteur, +l'<i>auctor</i>, reconnu par eux-mêmes, de notre +grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est +l'homme qui a fait comme «lever» toutes les idées +dont la science moderne a fait des systèmes et des +explications de la nature. Il a tout compris, ou tout +pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes +ne le raviraient point d'admiration, mais en +ce sens et pour cette cause qu'elles commenceraient +par ne point l'étonner. Il a porté en son esprit, au +moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli +qui semblent s'exclure, ou que c'est à un +avenir éloigné de concilier peut-être, c'est que, possédant +au plus haut degré l'esprit de généralisation +sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une +foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant +comme la science elle-même, qui s'aide, un temps, +d'une hypothèse, et ne se lient pas pour obligée de la +garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et +grands systèmes, et l'homme le moins systématique +qui fût au monde.</p> + +<p>Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le +plus beau poème qui ait été composé en France. Il est, +au moins, le plus grand poète du XVIIIe siècle, et il +faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on sait en +choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son +oeuvre est de celles que dans l'antiquité on écrivait en +vers, comme poèmes sacrés. En France elle a été écrite +en prose—ce dont à certains égards il faut, d'ailleurs, +se féliciter—parce que le faux goût classique avait +comme retourné les choses, et, réservant la versification +au récit d'un festin ridicule ou à la maladie d'un +petit chien, renvoyait naturellement à la prose la description +du monde et le récit de la genèse. Mais il n'importe, +et Buffon n'en a pas moins écrit notre <i>De natura +rerum</i>. Il l'a écrit avec la même passion pour la science +que Lucrèce, sans rien de la «passion» proprement +dite et de la sensibilité douloureuse et tragique que le +grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que +Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que +Lucrèce, est beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, +le calme, la liberté d'esprit, et la tranquillité +de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à comprendre et à +faire comprendre, et qui regarde les choses pour les +entendre, non pour se révolter contre elles, non pas +davantage pour faire de la manière dont il les entendra +un argument contre qui que ce puisse être. Comme il +ne veut pas que l'on cherche des causes finales dans la +nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, +on peut dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, +qu'il se contente de la science pour la science, +et que dans son objet il n'a d'autre but que son objet. +Il participe du calme inaltérable de son modèle; l'inscription +fameuse: «<i>Majestati naturae par ingenium</i>», +est plus juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les <i>Templa +serena</i> de Lucrèce, c'est Buffon qui les a habités.</p> + +<h4>III</h4> + + +<h4>LE MORALISTE</h4> + +<p>Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, +ni y avoir songé, il a une science morale très élevée, +et singulièrement plus pure que celle des hommes de +son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, et +l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules +qui sont de convenance, et dont la rareté et le ton +froid montrent qu'elles ne sont en effet que choses de +bonne compagnie) que Dieu est absent de son oeuvre. +Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et +même assez obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du +tout à sa digression sur l'immortalité de l'âme humaine +que je songe en ce moment. On peut la tenir elle aussi +pour mesure de précaution, et, comme Dalembert +disait, pour «style de notaire». Mais l'esprit général +de ce livre sur les évolutions de la matière et de la +force est spiritualiste, en ce sens qu'il est <i>humain</i>, que +l'homme y tient une haute place, un haut rang, n'est +nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans +l'océan bourbeux et lourd de la matière, nullement +confondu avec elle, nullement tenu pour n'en être +qu'une modification très ordinaire et un aspect +comme un autre.</p> + +<p>Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. +Il le tient pour incomparable à tout le reste de la nature. +Comme un autre, dont il est loin d'avoir les +idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre à +l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon +naturaliste, évidemment, pour ne pas ranger l'homme +dans la classe des animaux; mais il voit et met des +distances presque inconcevables entre le premier des +animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; +mais il a vraiment cent fois fait entendre ce qu'on a +dit depuis lui et d'après lui: «le règne minéral, le +règne végétal, le règne animal, <i>le règne humain</i>». +Or c'est où l'on connaît et distingue, avant tout, un +esprit spiritualiste; c'en est la marque. Il y a deux +tendances générales, dont l'une est d'aimer à confondre +l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne +s'en distingue point, qu'il est gouverné par les mêmes +forces, et n'a point de loi propre, et à lui conseiller +plus ou moins, et de façons diverses, de s'y ramener +en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de +vivre comme elle se comporte, et de ne pas en chercher +davantage;—dont l'autre consiste au contraire +à remarquer plus ce qui distingue l'homme du reste +de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à +tenir un compte vigilant et complaisant des facultés +qu'il semble bien que l'homme ait seul parmi tous les +êtres, à y rappeler son attention, et à lui persuader +de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus +qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le +met à part d'elle, de croire que ce qui l'en distingue +est sans doute ce qui fait qu'il est homme, et de cultiver +et agrandir ses puissances, ses facultés, ses +dons purement humains, et pour ainsi parler, ses privilèges.</p> + +<p>De ces deux tendances c'est la seconde qui est +excellemment, et sans hésitation et sans mélange, +celle de Buffon. Voilà en quoi il est en vérité très décidément +spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici +il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement +des «causes finales» à la pensée de Buffon, +que sa méfiance et son chagrin à l'endroit des classifications +peut bien venir un peu de la crainte qu'il a +qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et +de l'ennui qu'il éprouve à voir qu'on le «classe» trop +décidément avec eux. C'est une observation peut-être +plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument juste de +M. Edmond Perrier<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>, mais encore qui n'est pas sans +quelque vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs +voit surtout, avec chagrin, des hommes qui +mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on admet +une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il +n'en diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra +dire également que le singe est de la famille de +l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et cela, +évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de +Buffon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> Ouvrage cité plus haut.</blockquote> + +<p>Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt +ses pressentiments sur la variabilité des espèces ne +sont pas en contradiction avec ce haut rang et cette +place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, +<i>au contraire</i>, seraient des arguments en faveur et des +preuves à l'appui de sa pensée sur l'incomparable +dignité de l'homme. Si les espèces se sont définies +elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si +elles se sont ramenées elles-mêmes chacune à son +type le plus parfait, la mieux douée des congénères +détruisant ses congénères moins bien douées; si, +de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune +en sa perfection propre, et ont laissé entre elles +de grands vides, jadis pleins de transitions d'une +espèce à l'espèce voisine, maintenant à jamais profondes +lacunes; songez si la plus forte des espèces, la +mieux douée, et la mieux douée précisément en usant +du temps comme auxiliaire et instrument, l'espèce +capable d'accumulation de ressources, capable d'expérience +héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans +le cours prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un +vide énorme entre elle et l'espèce la plus rapprochée, +n'a pas dû se faire une place tellement à part, et une +constitution tellement singulière qu'aucun être vivant +ne peut lui être comparé même de loin!</p> + +<p>Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal +tellement supérieur à la nature qu'il est comme +une force particulière de la planète, il la change. +Après les grandes révolutions géologiques, il y en a +une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui +est la vie de l'homme sur la terre, sa multiplication, +ses travaux, son fourmillement intelligent, son +égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus +violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec +laquelle il multiplie les espèces animales et végétales +qui lui servent, refoule et détruit les espèces végétales +et animales qui lui nuisent, et aussi, détruit, effrite +du moins et volatilise les minéraux qui lui sont +utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.</p> + +<p>Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout +où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait +un peu d'air pour ses poumons. «Il est le seul des +êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez +étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se +multiplier partout, et se prêter aux influences de tous +les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu +ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, +la plupart sont bornés et confinés dans de certains +climats et même dans des contrées particulières; +les animaux sont à beaucoup d'égards des productions +de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du +ciel.»—C'est de ce ton que Buffon parle toujours du +«maître de la terre», et je ne cite pas, comme trop +connu, le passage fameux: «Tout marque dans +l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous +les êtres vivants; il se soutient droit et élevé; son +attitude est celle du commandement...» <a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> L'HOMME.—<i>Age viril</i>, premières pages.</blockquote> + +<p>Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux +peut être contestée par les misanthropes, les +humoristes et les baladins; mais elle a deux caractères +particulièrement significatifs contre lesquels ne +vaut aucun raisonnement ni aucune boutade: l'homme +est capable de progrès, et il est capable de génie individuel.</p> + +<p>Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de +cet autre terme, nous sommes inattaquables) il est +capable de changement. Ce qu'il fait, il ne le fait pas +toujours de la même façon; il est inventeur, il imagine. +Ce trait est unique dans tout le règne animal. +Aucune abeille qui construise sa cellule autrement +que celles de Virgile, aucun castor qui bâtisse sa +digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que +cela signifie seulement que l'homme est un animal +capricieux, on peut avoir raison; mais cela signifiera +toujours que l'homme est un animal chercheur, ce qui +est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque +chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le +repos; il est l'animal évolutionniste par excellence. +Quelqu'un dira peut-être que l'évolution organique +exceptionnellement énergique qui l'a si fort séparé et +éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a +laissé son souvenir, et marque sa trace dans ce besoin +encore actuel de se changer, de se modifier, de s'aménager +autrement, avec, au moins, la conviction inébranlable +et obstinée qu'il s'améliore.—Et soyons +sincères, et reconnaissons que s'il est loisible de dire +et de croire que le progrès a son terme, et qu'au moment +où nous sommes la progression n'existe plus, +on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que +l'homme, né pour être mangé par le lion et par le pou, +très exactement destiné par la faiblesse de ses organes, +la lenteur de son accroissement physique et la débilité +extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et +humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait +de l'esprit, uniquement parce qu'il était inventeur, +les moyens d'échapper à ces fatalités, et est quelque +chose de plus qu'il n'était à l'état naturel el primitif. +Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine, +existe; il ne devient jamais douteux qu'à en +considérer une courte période, et voisine de celle où +nous sommes.</p> + +<p>Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. +Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que +l'homme, loin de devoir retourner à la nature, peut et +doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, +s'en dégager, et toujours reprendre essor.—Il est +progressiste en tant que persuadé que l'homme invente +sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la +fait très grande selon son énergie, dans une sphère de +libre activité et de développement, si incomparablement +plus étendue que celle des autres êtres, que +c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée +de l'indéfini.</p> + +<p>Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur +à tout son siècle, je n'en sais rien; mais en +opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. Il est en +opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part +avec Diderot.—Il est en opposition avec Rousseau, qui +toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes +lui font honneur, a eu l'idée que l'homme +avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et +tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, +tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre, +et tort de vouloir agir.—Il est en opposition avec +Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, +veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte +qu'elle est meilleure et plus morale, mais un +peu, ce me semble bien, pour la raison contraire.—Même +l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne +encore, quoique progressiste, par la façon particulière +dont il l'est. Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon +aussi; mais le XVIIIe siècle y croit en révolutionnaire, +Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est pas du tout +la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands perfectionnements +rapides et instantanés, aux Eldorados +brusquement apparus du haut de la colline gravie, +aux transfigurations qui ne sont pas des transformations, +au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se +former les continents par l'accumulation des coquilles, +mais parce qu'il a vécu cent mille ans, sait que la nature +n'agit qu'insensiblement et avec une lenteur désespérante, +et l'homme aussi, quoique plus alerte; que +l'homme a mis, très probablement, un millier d'années +à réaliser ce progrès de n'être plus mangé par le lion; +qu'il y a tout lieu de penser, par conséquent, que tout +progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que tout +progrès général sensible à un homme dans la brève +carrière de la durée de sa vie est une pure illusion; +que tout changement rapide est par définition le contraire +d'un progrès, et exige que le vrai progrès se +remette en marche pour réparer lentement le faux; +que tout progrès par explosion est le tremblement +de terre de Lisbonne.</p> + +<p>Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre +la même chose, ou plutôt ce sont deux idées +absolument contraires qui ont le même nom, et dont +l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. +Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. +A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait: +«Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il +n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont +l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue +à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. +Je mesure celui qui est consommé, un lointain +avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain. +Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé +en observant, en sachant, en inventant, en +travaillant. J'observe, je sais, j'invente et je travaille. +De tout cela sortira un jour quelque chose. Mais je ne +poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui +poursuit un grand but prochain, ne l'atteint jamais. +Un Cromwell, un Alexandre (s'il n'est pas un simple +ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail est un +divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille +qui, à elle toute seule, veut faire une montagne.»</p> + +<p>L'homme est capable de progrès, voilà un des deux +caractères particulièrement significatifs qui le sépare +nettement du règne animal, l'homme est capable de +génie individuel, voilà le second, auquel Buffon ne +tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement +parler, d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus +d'esprit, dans une même espèce, les uns que les autres; +il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des +âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a +inventé la ruche, c'est <i>l'abeille</i> qui la construit, depuis +que <i>l'abeille</i> existe. «On ne voit pas parmi les animaux +quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les +obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à +les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou +blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque +de cette subordination, aucune apparence que +quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité +de sa nature sur celle des autres.»—L'extraordinaire +supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement +par la nature. Inventeur et chercheur, il ne +l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur +et éducable, il l'est par tous les individus de l'espèce. +Il s'ensuit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui +invente, et qu'il suffît que celui-là ait trouvé pour que +toute l'espèce fasse un progrès.</p> + +<p>C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On +peut voir et étudier mille hommes sans être convaincu +d'une si immense différence entre les hommes et les +animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci, +comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits +et des passions, et ont une intelligence rudimentaire +à peu près suffisante pour pourvoir à leurs besoins et +également répartie dans toute l'espèce, comme les +fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» +Le Swift ou le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas +observé le mille et unième individu humain, ou le cent +mille et unième; ou bien n'aurait pas lu l'histoire de +notre civilisation, si humble qu'elle soit.</p> + +<p>Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; +il serait au dessus et au-dessous de la vérité; car +l'homme, à considérer les ressources dont dispose la +majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il +est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique +dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun +des animaux dans celle des siens, cela est évident; +mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est +pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce +qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le +menace, par les impressions de l'air de l'instant précis +ou il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien +qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; et, en +majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques +individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est +éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue; il +suffit: tous les hommes s'en servent. Un homme +observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, +c'est celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu +près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a +fait un progrès. L'espèce humaine n'a pour elle que +l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement +(sauf quelques caprices, et dont elle revient +après avoir égorgé les inventeurs, ce qui fait qu'il n'y +a aucun mal), elle est très docile aux inventions, très +imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et +indéfiniment modifiable par l'éducation.</p> + +<p>C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore +que les hommes ne pensent guère; et ce qui met l'humanité +au-dessus de l'animalité, c'est le savant. On +s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y souscrit.</p> + +<p>Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par +la docilité prompte ou tardive de la plupart, par la +vulgarisation, l'habitude et la tradition ensuite, la civilisation +n'a pas de raison de n'être pas indéfinie. Elle +a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les +antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts +plateaux de l'Asie la période lunisolaire de six cents +ans «savaient autant d'astronomie que Dominique +Cassini», et avaient donc une science générale «qui +ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui +«suppose deux ou trois mille ans de culture de l'esprit +humain». Et elles ont été perdues pendant un long +temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous +sont parvenues que par débris trop informes pour +nous servir autrement qu'à reconnaître leur existence +passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, lentement, +se forme et se développe; puis <i>la terre se refroidit</i>, les +hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent +vers les contrées riches, abondantes et cultivées par les +arts... et trente siècles d'ignorance suivent les trente +siècles de lumière». C'est la diffusion de la science +humaine sur toute la surface de la planète, de telle +sorte que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, +sans avoir besoin de se recommencer, qui peut empêcher +le retour de tels malheurs.</p> + +<p>Persuadons-nous donc que l'homme est né pour +savoir, pour exercer son intelligence et agrandir son +entendement, et que c'est là sans doute tout l'homme, +puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et +ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va +de soi, puisque c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: +«Considérons l'homme sage, <i>le seul qui soit +digne d'être considéré</i>: maître de lui-même, il l'est des +événements; content de son état, il ne veut être que +comme il a toujours été, ne vivre que comme il a toujours +vécu; se suffisant à lui-même, il n'a qu'un faible +besoin des autres; il ne peut leur être à charge; +occupé continuellement à exercer les facultés de son +âme, il perfectionne son entendement, il cultive son +esprit, il acquiert de nouvelles connaissances, et se +satisfait à tout instant sans remords et sans dégoût; +il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»</p> + +<p>Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme +consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser, +voilà le principe de la morale»; et si peu mystique, +si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit +de Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.</p> + +<p>On voudrait peut-être que ce dernier mot même de +la pensée de Pascal, que je viens de citer, Buffon l'eût +dit, qu'il eût fortement rattaché la morale à la dignité +de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des +devoirs que la singularité même et l'excellence de sa +nature imposent à l'homme. Et l'on voudrait que +parmi tant de choses qui distinguent l'homme des +animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus +nettement, celle qui l'en distingue le plus, la présence +en son esprit de cette idée qu'il est <i>obligé</i>. La morale +de Buffon est que l'homme est très noble et doit s'ennoblir +de plus en plus, C'est presque une morale suffisante, +à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle +contient. Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: +«Pensez, sachez, et considérez ceux qui pensent et +savent comme vos guides». Il pouvait ajouter brièvement: +«Et soyez justes et bons; car c'est une +manière aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» +Encore que très élevée, la morale de Buffon, +comme toute sa pensée, comme toute sa vie, comme +lui tout entier, est trop purement <i>intellectuelle</i>.—N'importe, +elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui +en son siècle est quelque chose; ensuite elle est +fondée tout entière sur ce principe que tout avertit +l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et +pour modèle, de ne pas l'adorer, de ne pas, même, +lui être complaisant et docile; que tout avertit +l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et +créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, +de plus en plus supérieur à elle.—L'homme est +l'animal qui avec l'intelligence et le temps peut abolir +en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila toute +la morale de Buffon.—En cela il est hautement spiritualiste, +et peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru +lui-même, et d'un spiritualisme qui, n'ayant rien +de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et +n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que +le langage d'un naturaliste qui se rend compte froidement +de la nature de l'homme comme de celle des +bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de son +extrême modestie même reçoit une extrême autorité. +Buffon le naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non +pas sans qu'on s'en soit aperçu, est l'adversaire le +plus grave, le plus inquiétant et le plus compétent +du <i>naturalisme</i> du XVIIIe siècle.</p> + + + + + +<h4>IV</h4> + + +<h4>L'ÉCRIVAIN—SES THÉORIES LITTÉRAIRES</h4> + +<p>C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son +discours de réception à l'Académie française, que les +ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la +postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y songer. +Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par +ses idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait +l'instinct de dignité, l'amour de l'ordre et de la composition +simple et vaste, un certain penchant à la +noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se retrouve +dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble +appartenir plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était. +Il est avant tout «éloquent», sa parole est «belle», +plutôt qu'elle n'est vive, piquante, rapide, spirituelle +ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa grande +histoire se déroule majestueusement, dans une grande +unité, avec une suite assurée, dans un ordre sévèrement +médité et préparé, comme un seul «discours» +continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions. +Il a fait un <i>discours</i> sur l'univers, comme Bossuet +un discours sur l'histoire universelle. Tout cela revient +à dire que le génie de Buffon, comme tous les génies +oratoires, vise à l'impression d'ensemble et au grand +effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose +d'architectural; ils construisent un monument, une de +ces oeuvres imposantes qui demandent qu'on recule +un peu pour en saisir l'ordonnance et pour les admirer +dans leur grandeur.</p> + +<p>Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on +a pu même dire que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, +dans ses mille descriptions d'animaux si divers, montre +des ressources singulièrement variées de pittoresque. +Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a +comme une sympathie toujours prête pour ses modestes +héros, qui sait relever leurs mérites, faire +éclater leurs beautés, bien saisir et à chacun bien conserver +son caractère propre, et donner ainsi à la physionomie +son unité, son air distinctif qu'on n'oublie +point.—Sans doute il est trop orné; il s'applique +trop; il est trop l'homme qui estimait Massillon le +premier de nos prosateurs; il fait trop complaisamment +son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce +n'est pas assez sans s'en apercevoir.—Défaut +commun, du reste, à presque tous les hommes de +science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir +assez bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre +leur lecteur et se convaincre eux-mêmes qu'eux +aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans cette +application trop curieuse.—Cette explication que +je donne du défaut le plus saillant de Buffon s'applique +bien, à ce qu'il me semble; car les parties de ses +ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe, sont +d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française +(<i>Discours de réception—Eloge de la Condamine</i>); ensuite +ce qu'il a écrit en collaboration avec des savants +ses élèves (<i>Quadrupèdes, Oiseaux</i>). Dans ce dernier cas, +il refait, il refond, il corrige, et toujours très heureusement, +mais il reçoit cependant et subit la contagion +de la coquetterie littéraire des hommes de science, et +du trop beau style. Mais dans les livres qu'il a écrits +tout entiers lui-même, géologie, minéralogie, embryologie +(j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit plus, +et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie +de la terre, époques de la nature, je ne sais pas de +style plus simple, plus grave, plus net, plus franc, +plus imposant sans faste, et même sans chaleur, +comme il convient à un savant qui comprend tout, +qui embrasse tout et que ses idées les plus grandes +n'étonnent pas; je ne sais pas enfin meilleur modèle +du style propre à l'exposition scientifique.</p> + +<p>Il est seulement, ce me semble, un peu plus long +qu'il ne faut, et sans précisément se répéter, donne à +la même idée, pour la faire mieux entendre, plusieurs +formes équivalentes, plusieurs tours ramenant au +même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne +serait indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui +expose des choses toutes nouvelles et qui songe au +grand public, une nécessité, dont, cent ans plus tard, +l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.</p> + +<p>Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie +jamais, parce que l'auteur ne la met jamais en +oubli. Condorcet a bien saisi ces deux points de vue +qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon +ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la +variété de ses tours. En peignant la nature sublime ou +terrible, douce ou riante, en décrivant la fureur du +tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de +l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de +l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des +objets; mais il conserve toujours sa dignité imposante; +c'est toujours la nature qu'il peint, et il sait +que, même dans les petits objets, elle manifeste sa +toute-puissance.»</p> + +<p>On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires +de Buffon rien qu'à connaître les principaux caractères +de son style. Ce style est le style oratoire, ou, pour +être plus précis, le style de l'exposition oratoire, c'est-à-dire +non pas celui de l'orateur à la tribune, à la barre, +ou à la chaire, mais celui de la <i>leçon</i> faite par un +homme naturellement éloquent. Il est méthodique, +grave, mesuré, imposant, majestueux et <i>nombreux</i>. Il +n'est ni animé par une passion vive, ni alerte et armé +en guerre comme le style des polémistes. C'est le style +d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce +que Buffon a été amené à recommander comme le +style parfait, ou approchant de la perfection; car +toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer +pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que +l'analyse et l'exposition raisonnée de ses propres +qualités d'écrivain. C'est ainsi qu'il en a été de Buffon +écrivant le <i>Discours sur le style</i>. Comme l'a dit excellemment +Villemain, ce discours n'est que «la confidence +un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie +littéraire, et on fera bien de n'y voir que cela, tout en +profitant des bonnes leçons de détail et des aperçus +profonds qu'il renferme.</p> + +<p>Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; +et, du reste, sachons bien nous en rendre compte, +Buffon n'a nullement entendu y mettre une <i>rhétorique</i> +complète, même sommaire. L'admiration qu'on a +éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après +coup le titre <i>faux</i> de «Discours sur le style»; mais +ce n'est pas l'auteur qui le lui a donné, et, en le lui +imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait +tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours +trompe l'attente qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait +pas provoquer, et prête à des critiques auxquelles, +sous un titre moins solennel, il ne serait pas exposé. +Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception +de M. de Buffon à l'Académie française», ou, +comme l'auteur le définit lui-même dans les premières +lignes, «<i>ce sont quelques idées sur le style</i>». Voilà le +vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.</p> + +<p>Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. +On ne peut plus reprocher à ce discours où sont +si vivement recommandées les qualités de composition, +une certaine incertitude de plan; car il est permis, +quand on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le +style, de les exposer dans un ordre un peu libre et +abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très incomplet. +Il devait l'être. Il devait ne contenir que <i>quelques +idées sur le style</i> les plus chères à l'auteur et les +plus importantes à ses yeux. Il devait n'être, pour +parler le langage des savants, qu'une contribution à +l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un +mérite supérieur.</p> + +<p>Il faut retenir de cette remarquable dissertation +comme des vérités indiscutables, d'abord l'importance +du plan et de l'ordre dans les ouvrages de l'esprit;— +ensuite cette belle et profonde pensée que l'auteur qui +met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la +nature et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres; +—enfin l'idée de Buffon, sur l'importance du style, +et sur ce que le style <i>est l'homme, même</i> ce qui ne veut +nullement dire, comme on le croit trop souvent, que +le style est une peinture du <i>caractère, des moeurs</i> et de +la <i>façon de sentir</i> de l'auteur (rien n'est plus éloigné +que cela de la pensée de Buffon ni n'y est plus contraire); +mais ce qui veut dire que le style c'est <i>l'intelligence</i> +de l'auteur, la marque de son <i>esprit</i>, et par +conséquent ce qui lui appartient en propre dans +quelque ouvrage que ce soit.</p> + +<p>Voilà les parties solides et durables de ce morceau. +Il ne faut pas croire qu'il révèle les véritables sources +du grand style; il n'en montre qu'une partie. Oui, dans +quelque ouvrage que ce soit, le plan, l'ordre, l'unité, +sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de +là naissent <i>toutes</i> les qualités du style, et cela n'est +pas vrai. De là naissent la clarté, la précision, l'aisance, +la vivacité même et un certain mouvement, et +un caractère grave, imposant, qui recommande l'oeuvre +et fait une forte impression sur l'esprit des +hommes. Mais il y a d'autres qualités du style qui +tiennent au <i>sentiment</i> et à l'imagination. Il semble, +vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant de l'art +d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination +et sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, +des grands romanciers, des auteurs dramatiques, des +philosophes souvent, des orateurs presque toujours, +il semble que Buffon l'ait oublié.</p> + +<p>Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. +La preuve c'est que sentiment, imagination, couleur, +il en a parlé, seulement en essayant d'abord de les faire +provenir, non de leur source naturelle qui est le mouvement +du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis +dans les idées, du plan;—ensuite en recommandant +à plusieurs reprises de les tenir en grande suspicion +et comme en respect. Il faut relire le passage où il +rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait +comme à leur cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait +un plan... il sera pressé de faire éclore sa pensée; il +aura du plaisir à écrire... <i>la chaleur naîtra de ce plaisir</i>... et +donnera <i>la vie</i> à chaque expression... les +objets prendront de la <i>couleur</i> et, le <i>sentiment</i> se joignant +à la lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et +sentiment, tout cela vient du plaisir qu'on a à écrire +quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie n'est +point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur +de composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser +sa matière et d'en bien voir comme étalées +devant nos yeux toutes les parties dans un bel ordre. +Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de +chaleur et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait +qui puisse inspirer à Démosthène le serment sur les +morts de Marathon et à Racine le «<i>qui te l'a dit</i>?» +d'Hermione.</p> + +<p>Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à +s'en occuper. Il n'aime pas les poètes et les orateurs +passionnés; son orateur préféré est Massillon; il n'aime +pas la passion. Tout le <i>Discours sur le style</i> le montre. +C'est là que l'on trouve qu'il faut «<i>se défier du premier +mouvement</i>»; éviter «<i>l'enthousiasme trop fort</i>», et +mettre partout «<i>plus de raison que de chaleur</i>». Voilà +le fond de la pensée de Buffon. Plus de raison que de +chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien fait, +c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa +théorie. Elle est étroite. Elle ne tient pas compte de la +littérature de sentiment, ni de la littérature d'imagination. +Elle est quelque chose comme du Boileau +poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, +passion et tendresse, et il veut seulement +que la raison les guide, non qu'elle les remplace.</p> + +<p>On peut même ajouter que cette doctrine implique +quelque contradiction. Buffon ne cesse de recommander +le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en quoi +consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement +dont Buffon veut qu'on se défie? C'est ce premier +mouvement qui est le cri du coeur, l'éveil de la sensibilité, +l'élan de la nature, et en un mot le naturel. +C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment +où il naît, le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas +un simple écart de fantaisie ou d'humeur, mais en ne +commençant point par «s'en défier».—De même +Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner +toujours les choses «par les termes les plus généraux» +(ce qu'il se garde bien de faire, je vous prie de le +croire, quand il parle géologie), par les termes les plus +généraux, c'est-à-dire par les termes abstraits et les +périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus +apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel +en ce qu'il déteste l'esprit de pointes; mais il aime +aussi l'apprêt, l'arrangement, l'appareil, une certaine +coquetterie de style, toutes choses qui, de leur côté, +sont le contraire du naturel, du premier mouvement, +de la naïveté.—Voulez-vous un criterium infaillible +pour juger de la justesse d'une théorie littéraire? +Voyez si elle explique ou si elle contredit La Fontaine. +La Fontaine jugé au point de vue du <i>Discours sur le +style</i>, est mauvais. La question est tranchée: c'est le +<i>Discours sur le style</i> qui a tort.</p> + +<p>Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre +compte et des lacunes et des erreurs de ce petit traité +si fécond, tout au moins, en réflexions. Mais en finissant +comme nous avons commencé, prenons-le en lui-même +et pour ce qu'il est. Il est une <i>vue</i> sur l'art +d'écrire, rapidement présentée par un savant, grand +écrivain, à l'usage des savants qui voudront écrire. Il +est un petit traité d'<i>exposition scientifique</i>. A ce titre il +n'est pas éloigné d'être excellent. Comment faut-il s'y +prendre pour écrire l'<i>Histoire naturelle</i> de M. de Buffon, +ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre +pour écrire des ouvrages du même genre, ce discours +l'enseigne; et c'est quelque chose.</p> + +<p>Il y a eu une époque où le <i>Discours sur le style</i> était +considéré comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est +le temps où d'illustres professeurs avaient apporté +dans les chaires supérieures de l'Université ces qualités +d'exposition large et éloquente dont le <i>Discours +sur le style</i> donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, +et la règle et le modèle de cette éloquence particulière, +intermédiaire, qui n'est ni la simple et profonde éloquence +du coeur et de la passion, ni l'éloquence de la +tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, +mais l'éloquence au service de l'enseignement, tendant +à instruire d'une façon élevée et avec une manière +imposante, plutôt qu'à toucher et à émouvoir. Dans +cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair, +lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles +et le fond de l'art. De là la grande fortune du +<i>Discours sur le style</i>. Les leçons qu'il donne ne sont pas +à mépriser, et non seulement ceux à qui il s'adresse +spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver +profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont +bien à leur place, et celui, aussi, qui reste en dehors +de leur portée.</p> + + + + +<h4>V</h4> + + +<p>Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand +poète et ce grand sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la +Révolution française. Ce lui fut une chance heureuse; +car il en aurait été un peu incommodé, et n'y aurait +rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, +leurs passions, leurs efforts généreux même en +vue d'un but prochain, sont choses qu'habitué à la +marche insensible et sûre de la nature, il ne comprenait +point et trouvait singulièrement méprisables. +Son dédain pour «l'histoire civile» est extrême, excessif +même pour un homme qui, surtout naturaliste, +n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand mérite. +Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du +reste, simples misères: «La tradition ne nous a +transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire +les actes d'une très petite partie du genre humain; +tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, +nul pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant +que pour passer comme des ombres qui ne laissent +point de traces; et <i>plût au ciel</i> que le nom de tous ces +prétendus héros dont on a célébré les crimes ou la +gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre +de l'oubli!»—Cette petite portion de «l'histoire civile» +qui s'étend de 1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante +qu'une autre dans la marche de la nature, et +même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus +désagréable à traverser. La providence qui veillait sur +lui a donc comblé une vie longue qui fut presque toujours +heureuse par une mort opportune. Il n'avait pas +fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que cela.</p> + +<p>Il avait fait un très beau livre, et accompli une très +grande oeuvre. Il avait presque créé l'histoire naturelle, +et du même coup il l'avait affranchie. Elle existait, +confondue avec la «physique», chez ces timides +et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement +du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance +avec Fontenelle. Elle était alors très sérieuse, +volontairement très réservée en ses conclusions et +très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses +successeurs «philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, +Maupertuis, Diderot, elle était devenue très prétentieuse, +très audacieuse, et s'était mise au service +d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, +avec Diderot, immorales. Elle était devenue une +forme, ou un auxiliaire, ou instrument de l'athéisme +libérateur. C'est de cette compromission, très dangereuse, +surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher +qu'elle devint une véritable science, que Buffon l'a +délivrée.</p> + +<p>Sans être religieux lui-même, il a eu de la science +cette idée juste et digne d'elle, qu'elle n'a pas à se +mettre au service d'une doctrine de combat et qu'elle +déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru +qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine +dont sortir est une désertion. La science, entre ses +mains laborieuses et calmes, est redevenue ce qu'elle +était chez nos bons savants tranquilles de 1700, mais +agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les +hommes de l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à +Buffon cette sécession, qui était une indiscipline. Ils +ont senti en lui un indifférent, et peut-être un dédaigneux, +c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs +adversaires.</p> + +<p>Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son +calme et de son impassibilité d'observateur, et précisément +un peu parce qu'il n'en sortait pas, il dirigeait +vers des conclusions très contraires à leurs tendances +générales, relevant l'homme, le montrant obéissant +aux lois de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et +lui persuadant que son devoir, ou tout au moins sa +dignité, n'étaient point à se confondre avec elle. Et +que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, +du nouvel esprit scientifique et du goût des +sciences naturelles, s'arrêtât précisément au plus +grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point, ni ne +l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant +des écoles, c'est ce qui les désobligea sans +doute extrêmement.</p> + +<p>La science y gagna en dignité, en indépendance, en +aisance dans sa marche, et en autorité.</p> + +<p>L'influence de Buffon comme savant a été considérable. +Son grand mérite d'abord et comme sa victoire, +a été de conquérir le public à la science de l'histoire +naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la +science politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle +dans les préoccupations et dans le commerce du monde +lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, imposant, +qui a attiré le public mondain à la science, sans faire +à ce public des sacrifices d'aucune sorte, et sans +mettre une coquetterie suspecte à le séduire. La douce +et louable manie des cabinets d'histoire naturelle chez +les particuliers date de lui. Comme tous les hommes +de génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le +promoteur est le plus inoffensif et le plus aimable.</p> + +<p>Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, +le défigurent, et poussent à l'excès, d'une intrépidité +de dogmatisme qui l'eût fait sourire avec +toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes +de ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; +dont les autres, comme Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, +sont des hommes de génie et des créateurs. +On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et +dire qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est +une nouveauté qui vient de lui; et que son idée du +lent et éternel progrès de la nature créant d'abord les +organismes les plus grossiers, puis se compliquant +et s'ingéniant dans des constructions plus délicates +et subtiles, puis créant avec l'homme l'être capable +d'un perfectionnement dont nous ne voyons que les +premiers essais, trouve dans les <i>Dialogues philosophiques</i> +de M. Renan son expression éloquente, poétique +et audacieuse, et comme son écho magnifiquement +agrandi.</p> + +<p>Son influence comme poète n'a pas été moins grande +que sa contribution de savant à la conscience de l'humanité. +La plus grande idée poétique qu'ait eue le +XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La +majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il +est étrange, quand on cherche les origines en France +du sentiment de la nature, si tant est que ce sentiment +ait des origines, qu'on trouve tout de suite +Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de +Buffon n'avoir lu que l'<i>Oiseau-mouche</i> ou le <i>Kanguroo</i> +pour que tel oubli puisse être fait. La vérité, pour qui, +a lu les <i>Epoques de la nature</i>, est que le grand sentiment +de la nature est dans Buffon, et que la sensation, +exquise du reste, mais seulement la sensation +de la nature est dans Rousseau. La grande vision de +l'éternelle puissance qui a pétri nos univers, et le +sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire +écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des +côtes, c'est dans Buffon qu'on les trouve à chaque +page, et soyez sûrs que la phrase de Chateaubriand +sur «les rivages <i>antiques</i> des mers» est d'un homme +qui a lu Buffon.</p> + +<p>A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois +poètes, qui sont Buffon, Rousseau et Chénier, et tous +les trois, inégalement, ont eu dans les imaginations +du XIXe siècle un sensible prolongement de leur +pensée. Rousseau a rouvert, et trop grandes, les +sources de la sensibilité; Buffon a appris aux hommes +l'histoire et la géographie de la nature, et les a invités +à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a +retrouvé le sentiment de la beauté antique; et l'on +rencontrera ces trois grandes influences dans Chateaubriand; +et du moment qu'elles sont dans Chateaubriand, +vous savez assez que tout le siècle dont +noua sommes en a reçu la contagion, et a continué, +jusqu'à l'époque où le réalisme a reparu, à les entretenir.</p> + + +<br> +<h3>MIRABEAU</h3> +<br> + + +<h4>I</h4> + +<h4>CARACTÈRE—TOUR D'ESPRIT—ÉTUDES</h4> + + +<p>Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique +et politique du XVIIIe siècle et la mieux faire +comprendre qu'un examen des idées de Mirabeau. +Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque +tout entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, +jeté dans l'action, placé en face de la réalité, et à qui +l'histoire semble dire: «ne disserte plus, mais exécute.»</p> + +<p>Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se +retrouvent dans Mirabeau. Indépendant et audacieux +par la pensée, esclave de ses passions, avide de +savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous les +jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus +lourdes, subtil comme Montesquieu, fougueux comme +Diderot, et romanesque comme Rousseau, sans compter +qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot, +orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et +improvisateur comme Voltaire, et ouvrier de librairie +comme Prevost; c'est bien le XVIIIe siècle que nous +avons devant les yeux dans un tempérament d'exception, +d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité +terrible.—Avec cela, ce double trait où presque tout +homme du XVIIIe siècle se reconnaît d'abord, une +absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle +largeur de coeur et générosité naturelle, qui, sans +suppléer à la moralité, fait que le manque en est moins +pénible et répugnant.</p> + +<p>Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de +ses aventures. Soldat, grand seigneur, manière de +diplomate obscur et équivoque, joueur, prodigue, +dissipateur de deux fortunes en quelques mois, +homme de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, +embastillé, évadé en enlevant une femme +mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné +de nouveau et trompant ses ennuis par une fureur +d'études incroyable, et des épanchements de passion +souvent exquis; puis, tout à coup, se dressant, éclatant +en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun +redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et +comme prince de la révolution, roi de l'opinion, traitant +de puissance à puissance d'un côté avec le roi et +de l'autre avec le peuple; il a eu une courte existence +qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant +elle est surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, +et retentissante d'un continuel redoublement +d'orages.</p> + +<p>Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, +qu'en partie il acceptait des circonstances, était excellemment +de son goût. Il était romanesque comme +Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses +lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui +adore Tibulle, pleines de sensualité, de vraie passion, +aussi d'éloquence, et de cette mélancolie mâle des +âmes robustes pour qui le malheur est une forte et non +point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, +tout en hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, +du cruel et de l'extrême de sa situation, et que les +rigueurs le fouettent comme la pluie ou la neige un +chasseur aventureux et allègre.</p> + +<p>Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de +Vincennes, et, soit dit en passant, un roman qui se +trouve par hasard être bien composé. Ce sont d'abord +des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, +qui est méridional, qui est du sang des +Mirabeau, et qui a lu la <i>Nouvelle Héloïse</i>;—ce sont ensuite +des lettres de jeune père, ravi de l'être, plein de +sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de +tout son coeur les recettes philosophiques aux «recettes +de bonne femme» pour le plus grand bien de cette +petite <i>Sophie-Gabrielle</i>, qu'il n'a jamais vue et qu'il +adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, +et ces caresses hasardeuses confiées au papier, +et ces baisers paternels jetés à travers les grilles, tout +cela a quelque chose de bizarre, de fou, et d'attendrissant, +et de naïf, et de délicieusement suranné comme +une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce +qu'encore c'est cependant vrai, contre toute apparence, +et je ne sais rien de plus captivant ni de plus +cruellement doux;—et ce sont enfin, l'enfant mort, +le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres +tendrement amicales, confiantes et apaisées, avec des +longueries et des traineries de bavardage, et des anecdotes +gaies, et des épanchements familiers, sans plus +rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées +de vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à +l'autre par les épreuves.—Mais ce sont surtout des +lettres d'homme romanesque, hasardeux, fiévreux, +amoureux de situation hors du commun et du normal, +et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on +veut, parce qu'il était en prison, ensuite parce qu'il +était excité, et renfoncé dans son sentiment par l'opposition +qu'on y faisait, et dans sa volonté par l'obstacle, +et dans son amour par les haines qu'il lui +valait, et exalté et enivré par le froissement rude, +sur sa poitrine, des vents contraires.</p> + +<p>Et ses idées générales, comme sa complexion, sont +bien d'un homme du XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est +absolument, de très bonne heure, et toujours. Ses lettres +à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel, +et indiscutable précisément parce que l'athéisme y +est tranquille, sans colère, sans forfanteries, et confidentiel. +Mirabeau n'est pas, en cette affaire, un fanfaron, +un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté, +ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, +qui n'a pas traversé de crise ni de période +d'angoisses, qui, au contraire, est incroyant de nature, +de penchant propre ou, au moins, de très longue habitude. +Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette +étape, à cette région de l'esprit où l'intolérance à +rebours est aussi dépassée, aussi lointaine que l'intolérance +traditionnelle, et où l'on est séparé des +croyants par de trop grands espaces pour pouvoir +même les détester.—Le mystérieux, le surnaturel, et, +sachons bien l'ajouter, tous les grands problèmes +métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments +de l'âme des hommes, ne répondent à rien +dans son esprit. Amené à en parler, il n'en parle +que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il +est incapable de les soupçonner, d'en comprendre +l'importance, et d'en sentir l'attrait, et d'en éprouver +l'inquiétude.</p> + +<p>Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous +vous y attendiez fort bien, est la raison. Il semble y +croire de toute son âme et de toute son espérance. +Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y croient +davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique +des Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière +des grands optimistes de la fin du XVIIIe siècle, et avec +un certain degré de candeur qui aurait fait sourire +Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents, +suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal +sur la terre que parce qu'il y a des erreurs; que le +jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront +dans les diverses classes de la société... l'instruction +diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les +maux de l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition +la plus douce dont soient susceptibles des êtres +périssables.»</p> + +<p>Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours +posthume sur la liberté de la presse, il écrivait +encore: «Un bon livre est doué d'une vie active, +comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative +des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le +bienfait d'un livre utile s'étend sur la nation entière, +sur les générations à venir; il grandit, il féconde l'intelligence +humaine; il multiplie, il prolonge, il propage, +il éternise l'influence des lumières et des vertus, +de la raison et du génie; c'est leur essence pure +et précieuse que l'avenir ne verra pas s'évaporer; +c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur +donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe +périssable....»</p> + +<p>L'humanité cherchant péniblement sa voie que +personne ne lui a enseignée dans le principe, ayant +en elle-même, mais très enveloppée et confuse, une +lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes +supérieurs dépositaires particuliers de cette lumière, +la faisant paraître plus vive et plus pénétrante par +intervalles et formant ainsi comme une providence +collective et successive; et à leur suite l'humanité +marchant lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, +grâce à l'accumulation des notions nouvelles sur +les anciennes qui ne se perdent point, vers un avenir +assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de +pleine clarté: voilà la grande théorie du progrès par +la raison, qui a toujours été, plus ou moins, un des +beaux rêves de l'espèce humaine, et qui certainement +est une de ses raisons d'être et un de ses principes de +vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus +vive et d'une plus entière assurance que par les +hommes du XVIIIe siècle.—C'est bien la croyance que +se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale +et son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu +dans ses luttes, encouragé dans ses résistances et +animé dans les assauts qu'il a donnés. C'est le plus +noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont +agi en lui.</p> + +<p>Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est +que dans tout son romanesque et à travers toutes ses +fougues, et parmi les fumées, souvent épaisses, de son +tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur +et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté +d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit +pratique. Celui-ci, quoique romanesque, et encore +que généralisateur, aimait les faits et prenait plaisir +en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, +mais du moins en grande partie, et digérant et classant +le tout) sept gros volumes sur la constitution, les +organes et les fonctions de la monarchie prussienne; +il s'inquiétait de la constitution et de la législation +anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux +connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté +d'un <i>Essai sur le despotisme</i>, et d'une étude, essentiellement +autobiographique, sur les <i>Lettres de cachet</i>, il +écrit un <i>Mémoire sur les salines de la Franche-Comté</i>, +des traités sur la <i>Liberté de l'Escaut</i>, sur <i>l'Agiotage</i>, +sur la <i>Caisse d'escompte</i>, sur la <i>Banque Saint-Charles</i>, +sur la <i>Question des eaux</i>, sur l'administration financière +de Necker; et dans tous ces petits livres, écrits +vite, pensés longuement, on trouve une solidité d'informations +et une sûreté de raisonnement topique peu +commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont +senti, longtemps avant Maury et Cazalès, la rude +étreinte de ce vigoureux dialecticien.—Au donjon de +Vincennes, il étudie avec acharnement, entasse les +notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», +si elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de +l'autre, un cours complet de sciences politiques,—comme +toute sa vie, du reste, a été d'un Casanova +qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.</p> + +<p>Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, +et croire que Mirabeau a été improvisé par la +Révolution. C'est lui qui était capable de l'improviser, +parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, et +depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides +études et les plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 +le plus grand des orateurs de la Constituante, c'est, +avant tout, parce qu'il en était, sans conteste, le plus +savant.</p> + +<p>Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se +sépare des chefs du choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, +décidément, donnent dans le pur chimérique et le +rêve absolument romanesque. Son appréciation de +Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de +Vincennes, à propos de la publication du <i>Gouvernement +de Pologne</i>, est très curieuse et doit être lue de +très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme. +Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin +du XVIIIe siècle, Rousseau est une espèce de mage, d'ascète +et de saint. C'est l'opinion commune, et ce n'est +guère qu'au bout de deux générations que cette hallucination +singulière et cette sorte de possession s'est +dissipée. Mais en même temps Mirabeau sait très bien, +dire que Rousseau lui fait l'effet d'un Lycurgue venant +proposer ses lois aux contemporains de Frédéric. Il +sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens +du réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les +dates; et il lui dirait, comme de Maistre aux émigrés: +«Le premier livre à consulter, c'est l'almanach.»</p> + +<p>Bien plus jeune, dans son <i>Essai sur le despotisme</i>, +en 1772, c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très +nettement séparé de Rousseau sur la question de l'<i>état +de nature</i>. Il sent déjà, en homme d'Etat, combien +cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en +inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien +plutôt des livres satiriques que des études politiques +véritables: «On prétend que les institutions sociales +ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes +plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, +tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des +palliatifs à nos maux; cette recherche est plus utile à +faire que des satires des hommes et de leurs sociétés.»—Car +enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce +que pouvait être l'homme avant d'être un animal +sociable, puisque ce n'est que comme animal sociable +qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment homme, +c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque +la société commence à s'organiser; car tant qu'il +ne forme avec ses semblables qu'une association +momentanée, <i>il est encore féroce, dévastateur</i>, et n'a +guère que <i>des idées de carnage, de bravoure, d'indépendance +et de spoliation</i>».—Dès que Mirabeau s'occupe +de questions politiques, il écarte, on le voit, l'<i>uchronie</i>, +le roman en dehors du temps, la rêverie en deçà de +l'histoire; il se place dans le temps, dans le réel, dans +l'humanité telle qu'elle est, songeant aux «remèdes et +aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la +métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans +la chaudière d'Eson.</p> + +<p>On verra plus tard qu'en face des faits, et aux +prises, non plus avec l'histoire à comprendre, mais +avec l'histoire à faire, il saura se placer non seulement +dans le temps, mais dans le moment.</p> + +<h4>II</h4> + +<h4>LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU</h4> + + +<p>Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le +premier moment, longtemps avant même, il vit très +nettement ce qui était à faire et ce qui était possible.</p> + +<p>Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, +qui n'avait jamais existé que par tolérance et à +l'état précaire, et qui, sans compter qu'elle est une +nécessité de civilisation chez les peuples modernes, a, +ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans +le tempérament du Français et n'est pas dans son +esprit.—Le Français ne comprend pas la liberté, et +il en a besoin. Il l'embrasse très difficilement comme +principe et comme règle; mais, audacieux de pensée, +libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à +penser tout seul, passionné pour l'exposition, la discussion +et la propagande; et, encore, aimant à pouvoir +avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; +la liberté de sa personne, la liberté de parole +et la liberté d'écriture lui sont des besoins essentiels. +Du reste, autoritaire, impérieux, et ne pouvant supporter +patiemment la contradiction, il est toujours +désespéré que ses adversaires aient les mêmes libertés +que lui et par conséquent est aussi peu libéral +qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à accorder +la liberté qu'il est passionné à la prendre.</p> + +<p>C'est précisément à une telle race qu'il faut une +liberté très large, parce que, chacun de ses individus, +si peu respectueux qu'il soit de l'individualisme des +autres, étant passionné pour le sien, elle est, de caractère +général, profondément individualiste; et c'est +à ses besoins plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut +satisfaire.—De toutes les choses que Mirabeau a +comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le mieux. La +«Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est +le traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, +comme aussi le plus élevé, comme aussi le plus +vite mis en oubli, qui ait été écrit;—et c'est lui qui +l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en entier, dans son +<i>Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat</i>. Tous les principes +des gouvernements libres y sont consignés et +exprimés avec la plus grande clarté et précision. +Responsabilité des fonctionnaires, liberté électorale, +liberté et inviolabilité parlementaire, liberté individuelle, +liberté des cultes, liberté de la presse, division +et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette +première «constitution française» moderne, qui +devrait s'appeler la constitution de Mirabeau.</p> + +<p>Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large +possible, allant jusqu'au droit d'émigration, et quand +il a plaidé à l'Assemblée nationale le droit des émigrés +à propos du départ des tantes du roi, il put lire +un fragment de sa <i>Lettre à Frédéric-Guillaume II</i>, +écrite dix ans auparavant, pour montrer combien ses +idées sur ce point étaient peu une opinion de circonstance.</p> + +<p>Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une +rare largeur d'idées et même de sentiment, avec une +sorte de générosité et de sérénité, qui est très près +d'être de la charité: «Trois chemins doivent nous +conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience +de nos propres faiblesses; la prudence qui +craint d'être injuste, et l'envie de bien faire, qui, ne +pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit +chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. +Je me crois obligé de porter désormais cette extrême +tolérance sur toutes les opinions philosophiques et +religieuses. <i>Il faut réprimer les mauvaises actions, +mais souffrir les mauvaises pensées</i>, et surtout les mauvais +raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste +et le réglementaire aussi entrent dans la composition +et la direction du monde, et doivent servir aux têtes +douées de la bonne ambition d'aider au bien-être +du genre humain... En vérité, dans un certain sens +tout m'est bon: les événements, les hommes, les +choses, les opinions, tout a une anse, une prise. Je +deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des +guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: +quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux +m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils sont très +utiles<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Lettres à Mauvillon.</i></blockquote> + +<p>Il voulait la simplification de l'administration centrale, +et la décentralisation, et la vie rendue aux +racines de la nation par les <i>assemblées provinciales</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>. +Il avait un système d'ensemble tout prêt, très médité +et très mûri, dont l'esprit général était liberté, force +et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune +et à la province.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Dénonciation de l'agiotage</i>.</blockquote> + +<p>C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée +honnête, bien intentionnée et dévouée au pays, +généreuse même et héroïque, mais peu instruite, médiocrement +intelligente, comprenant peu la liberté, +comme toute assemblée française, et dont, sinon l'idée +unique, du moins l'idée fixe, fut non pas d'assurer la +liberté, mais de déplacer le gouvernement.</p> + +<p>Partir de ce principe que la souveraineté appartient +à la nation, et en conclure qu'il fallait ôter le gouvernement +au roi et le concentrer dans l'Assemblée nationale, +voilà le fond de la Constituante comme de +toute la Révolution. La Constituante, en théorie du +moins, a été la première Convention. Elle a cru que la +liberté consiste à être gouverné par des maîtres qu'on +a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée +ne peut pas être tyrannique, qu'une nation +libre, c'est le despotisme exercé par une Chambre; +que le despotisme transporté du roi à un Sénat, c'est +une nation affranchie.</p> + +<p>Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, +et qu'il a combattue constamment pendant toute son +existence parlementaire. A travers la Constituante, +il a vu la Convention, et à travers la Convention le +rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement +son admirable prévoyance. Voici sa prophétie +qui n'est point obscure, qui n'est point sommaire, qui, +au contraire des ordinaires prophéties, entre dans le +détail; voici son histoire de la Révolution écrite a +l'avance, dans le <i>Courrier de Provence</i>, en 1789:</p> + +<p>«Si une nation se montrait plus désireuse du bien +public qu'expérimentée dans l'art de l'effectuer; si +une carrière toute nouvelle d'égalité, de liberté et de +bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour +s'y précipiter que de mesure pour la parcourir; si +l'esprit législatif était encore chez elle un esprit à +naître, une disposition à former; si quelques traces de +précipitation et d'immaturité marquaient déjà l'avenue +législative où elle est entrée, conviendrait-il de +n'environner les législateurs d'aucune barrière et de +leur livrer ainsi sans défense le sort du trône et de la +nation?—Les sages démocraties se sont limitées +elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie +où les fonctions du pouvoir législatif sont confiées +à une assemblée représentative, la nation doit-elle +être jalouse de la modérer, de l'assujettir à des +formes sévères <i>et de prémunir sa propre liberté contre +les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir</i>.—Quand +le pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, +en est à son dernier terme, il se dissout de lui-même, +et tous réparent alors les fautes d'un seul; nous +n'irons pas loin en chercher un exemple. <i>Mais si la +révolution était inversée; si le Corps législatif, avec de +grands moyens de devenir ambitieux et oppresseur, le +devenait en effet</i>; s'il forçait un jour la nation à se +soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à +se réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des +factions terribles naîtraient de ce grand corps décomposé, +les chefs les plus puissants seraient les centres +de divers partis;... et si la puissance royale, après +des années de division et de malheurs, triomphait +enfin, ce serait en mettant tout de niveau, c'est-à-dire +en écrasant tout. <i>La liberté publique resterait ensevelie +sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître absolu sous +le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans</i> +<i>le mépris, sous un despotisme presque nécessaire</i>.—Serait-ce +là le fond de la perspective lointaine qui +semble se laisser entrevoir dans la Constitution qui +s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons nous +aurait préparé de meilleures choses que celui dans +lequel nous allons entrer.»</p> + +<p>Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le +parti révolutionnaire ne songeait qu'à annihiler le roi, +voilà quelle a été l'idée maîtresse de Mirabeau, parce +que, seul du parti révolutionnaire, il savait prévoir. +C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le +<i>veto</i>, et la magnifique harangue sur le <i>Droit de paix +et de guerre</i>. C'est cette idée qui lui a dicté ces paroles +si justes et si pleines de réalité: «Si le prince n'a pas +le <i>veto</i>, qui empêchera les représentants du peuple +de prolonger, et bientôt d'éterniser leur députation?... +Si le prince n'a pas le <i>veto</i>, qui empêchera les +représentants de s'approprier la partie du pouvoir +exécutif qui dispose des emplois et des grâces? Manqueront-ils +de prétextes pour justifier cette usurpation? +Les emplois sont si scandaleusement remplis! +Les grâces si indignement prostituées!...»</p> + +<p>C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond +de la situation, que personne ne comprit bien +nettement autour de lui: «Nous ne sommes point des +sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour +former une société. Nous sommes une nation vieille, +et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous +avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, +des préjugés préexistants: il faut autant que +possible assortir toutes ces choses à la révolution, et +sauver la soudaineté du passage.... Mais si nous +substituons l'irascibilité de l'amour-propre à l'énergie +du patriotisme, les méfiances à la discussion, de +petites passions haineuses et des réminiscences rancunières +à des débats réguliers, nous ne sommes que +d'égoïstes prévaricateurs, <i>et c'est vers la dissolution et +non vers la constitution que nous conduisons la Monarchie</i>, +dont les intérêts nous ont été confiés, pour son +malheur.»</p> + +<p>Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été +prononcées, on est confondu d'une telle lucidité prophétique, +et de tant d'avenir contenu dans un esprit. +Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»; +mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, +prennent, en effet, le tour qu'on leur donne; ici ce +sont les faits que Mirabeau ne devait pas voir qui +semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour +réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il +semble les avoir évoqués.</p> + +<p>C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et +trop justifiée de l'unique assemblée souveraine qui lui +faisait dire à propos du droit de paix et de guerre: +«Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré +sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses +pouvoirs par les suites presque inévitables qu'entraîne +l'exercice du droit de guerre et de paix? Ne craignez-vous +pas que, pour seconder le succès d'une guerre +qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, +sur le choix des généraux, surtout s'il peut leur imputer +des revers, et qu'il ne porte sur toutes les démarches +du monarque cette surveillance inquiète <i>qui serait +par le fait un second pouvoir exécutif</i>?... Ne pourrait-on +pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif +à tous les préparatifs de guerre pour en diminuer +le danger?—Prenez garde; par cela seul vous confondez +tous les pouvoirs en confondant l'action avec +la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir +exécutif ne serait que l'agent d'un comité; nous +ne ferions pas seulement les lois, nous gouvernerions.»</p> + +<p>La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on +peut résumer toute la théorie politique de Montesquieu. +A l'appétit de souveraineté que la Constituante +prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, avec +une indomptable fermeté, la loi de la séparation des +pouvoirs: voilà presque tout le rôle et tout l'effort de +Mirabeau. Il avait déjà dit en 1784 aux Bataves: +«Pour que les lois gouvernent et non les hommes, il +faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire +soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le +répéter à une assemblée dont la majorité n'était convaincue +que d'une chose, à savoir que son droit et son +devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs +possibles. Il a été persuadé que la liberté politique +n'est jamais que l'effet d'un équilibre entre les forces +sociales; et entre une royauté qui voulait rester tout +et une assemblée qui voulait tout devenir, voyant le +danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans +l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé +d'établir un équilibre et une répartition régulière de +puissances.</p> + +<p>Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la +souveraineté menaçante de l'assemblée que de la souveraineté +cherchant encore à se maintenir du pouvoir +personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du +premier coup mesuré la profondeur de la déchéance +de celui-ci et la force d'ascension et d'invasion de +celle-là.</p> + +<p>Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. +Admiré plus que suivi par l'Assemblée constituante; +à la fois craint, désiré et méprisé de la cour, forcé +par le désordre de sa fortune d'accepter les subventions +du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et +donnait à ses patriotiques desseins un air de vulgaire +conspiration, il mourut fort à propos, au moment où +toute sa gloire comme aussi tous ses projets allaient +s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu +d'une mort encore triomphale, il eût subi une fin +tragique et, ce qui est pis, ignominieuse.</p> + +<p>A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une +partie de son influence, aurait-il, en restant fidèle à sa +pensée générale, agrandi, élargi et complété son plan? +Car il faut reconnaître que, si juste qu'il fût, ce plan ne +laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève +de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par +Rousseau et par le Donjon de Vincennes. Il a vu que +la liberté politique était dans un équilibre social, et +cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a vu +qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une +était le pouvoir personnel unique, l'autre l'unique pouvoir +législatif; et voilà certes de grandes vues. Mais +vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée nationale +seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée, +et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore +que meilleur que l'un ou l'autre absolutisme, qui était +vain et illusoire. De ces deux forces, seules maintenues +l'une en face de l'autre, l'une certainement devait dévorer +l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant +elle-même, la première finît par reparaître, ce que, du +reste, il a prévu. Deux forces sociales, seulement, ce +n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce qu'il faut, c'est +des forces sociales multiples se limitant et se contrebalançant +par l'union, selon les circonstances, de +deux contre une ou de trois contre deux. Ce qu'il +fallait, par exemple, en 1789, c'était que, selon les cas, +le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque +chose.</p> + +<p>Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa +correspondance secrète avec la cour ressort presque +uniquement cette idée: «créer dans la nation une +opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et +libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer +le roi, ni au roi d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la +troisième force sociale que Mirabeau avait rêvée pour +compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est +trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, +pour être ou un rempart ou un soutien, et au prix +d'énormes efforts, on n'eût pas changé sensiblement +la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait +avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part +de force, pour qu'il y eût dans la France politique de +véritables points de résistance ou d'action.—Par +exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé, +et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi +n'aurait pu être ni emprisonné ni mis à mort, si une +constitution judiciaire vigoureuse eût été établie, et +si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi +ne pût être jugé que par des juges.—Par exemple +encore, étant donné qu'il existait un clergé et une +noblesse constitués à l'état de corps sociaux encore +très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on démunisse +l'autre de privilèges abusifs pour le bien de +l'Etat, cela est légitime; mais qu'on noie l'une dans la +masse des citoyens et l'autre dans la foule des fonctionnaires, +cela n'est point très politique. Au simple +point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et +simplement <i>pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop +fort</i>, il était habile de constituer, ou plutôt de maintenir, +noblesse et clergé en corps de l'Etat dans une +chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la chambre +populaire.</p> + +<p>Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, +très familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il +point dans l'esprit? Pourquoi oublie-t-il ces «corps +intermédiaires», comme dit Montesquieu, qui sont la +sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple, +parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être +trop grand? Il craint que l'Assemblée unique ne soit +trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? Il craint +«l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne +songe-t-il pas aux freins? Il songe à des limites: +pourquoi est-ce aux forces elles-mêmes qu'il s'agit de +limiter qu'il demande de se les imposer? Pourquoi +est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée +qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès +espère-t-il?</p> + +<p>Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, +dirai-je le point faible, du moins le point très susceptible +et très sensible de Mirabeau. Mirabeau a horreur +du despotisme; mais il a surtout horreur de l'aristocratie, +et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait +peur. Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes +sur lettre de cachet obtenue par son père, et, encore, +il a été exclu de l'assemblée de la noblesse de Provence +par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi irréconciliable +de toute aristocratie, de toute oligarchie, +comme il aime à dire. Très fier personnellement de +ses quatre cents ans de noblesse prouvée, et ne détestant +pas dire: «L'amiral de Coligny, qui par parenthèse +était mon cousin...», il a une défiance excessive +à l'endroit de tout gouvernement si peu que ce +soit aristocratique. Il ne peut aimer ni les Parlements, +ni le clergé indépendant, ni les Chambres hautes; tout +cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.—Remarquez +bien que s'il craint tant l'Assemblée unique +souveraine, c'est comme libéral, soit, mais c'est aussi +comme antiaristocrate, et c'est plus encore comme +antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses +paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, +d'assujettir à des formes sévères le Corps législatif, et +de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et +la dégénération d'un tel pouvoir: <i>car, il ne faut pas +l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et +toute assemblée particulière porte avec elle des germes +d'aristocratie</i>»<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.—L'Assemblée gouvernant c'est +pour lui, et non sans raison, un Sénat de Venise ou +de Rome, et voilà pourquoi il veut qu'à côté d'elle et +au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle légifère, +et qu'il gouverne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus terrible +que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain +pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et +finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»</blockquote> + +<p>«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément +à propos de Mirabeau, «<i>le roi règne et ne gouverne +pas</i>» est une formule aristocratique.» Voilà la +clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut pas précisément +un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut +un roi conservateur, un roi qui soit un frein et un +modérateur, un roi <i>Veto</i>. Il voit en lui comme un +représentant permanent et continu des intérêts généraux +de la nation, et qui doit avoir la force de les faire +respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le +<i>Veto</i>, qui est toute une constitution), vous verrez si +ce n'est pas exact, comme un tribun du peuple, héréditaire +et perpétuel. Le fond de la pensée politique de +Mirabeau c'est une «<i>Démocratie royale</i>», comme il +n'a pas dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit +de son temps. Un peuple libre, une assemblée qui le +représente pour faire la loi, un roi qui le représente +pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, +et ce roi très solidement muni d'armes, du moins +défensives, contre cette assemblée, et cette assemblée +assez fortement tenue en défiance, comme toujours +suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement +aristocratique, et très sévèrement contenue +dans son rôle de corps législatif: voilà son système.</p> + +<p>Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant +pour le monarque, de l'autre des faiblesses qui au premier +regard semblent singulières pour le peuple. Il a +eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, +et à propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et +à propos du pillage de l'hôtel de Castries. Soin de sa +popularité et application à rester toujours, aux yeux de +la multitude, le «Marius» des élections provençales, je +ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère sympathie, +intellectuelle au moins, pour le peuple, application +d'une théorie d'ensemble qui est bien la sienne, +et où le peuple a une très grande place. Ainsi ce n'est +pas seulement par libéralisme qu'il est défiant à l'égard +du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, mais +son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps +législatif les freins et d'apporter au pouvoir législatif +les tempéraments qui seraient nécessaires et seuls efficaces. +Il est resté dans cette antinomie, qu'il n'a pas +essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout +entière. Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un +moment au moins il a dû se dire que le libéralisme est +essentiellement aristocratique, sous peine de n'être +qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les +conséquences d'une pareille idée, essentiellement +désagréable à son tempérament, à ses penchants et à +ses rancunes.—Et il a essayé de ce système, séduisant +du reste, et qui même peut quelque temps réussir, +mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en +face d'une Convention, avec la popularité de l'un, ou +de l'autre, pour servir de contrepoids.</p> + +<p>Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup +plus réfléchi et beaucoup plus savant que ceux +du coté gauche et du côté droit de l'Assemblée, côté +droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir personnel, +coté gauche ne voulant que la souveraineté +pure et simple de l'Assemblée, tous les deux foncièrement +et également despotistes. Mirabeau ne trouvait +peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, mais +du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui +a-t-il sans cesse recommandé une constitution où le +pouvoir législatif et le pouvoir exécutif fussent très +fermement, très nettement, très judicieusement séparés.—Remarquez +encore, pour achever de le juger +avec équité, que ce qu'il faisait là était tout ce qu'il +pouvait faire. Déjà suspect à l'Assemblée et souvent +considéré par elle comme trop royaliste, il ne pouvait, +sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» +et «aristocrate». Le dogme de l'époque était +déjà l'égalité. Le respect, et même l'amour du roi restait +encore; en profiter de manière à maintenir au roi +une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne +fussent pas ramassés dans les mêmes mains était, +peut-être, tout ce que l'on pouvait tenter.</p> + +<p>Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, +puisqu'il savait admirablement prévoir, et c'est un +grand libéral, un homme qui a bien entendu les conditions +essentielles de la liberté, et qui a fait à peu +près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, +assurée et distincte; il a vu à l'avance la Convention +et l'Empire, ce qui est beau, et n'a pas cessé de les +voir et de diriger sa pensée politique selon les avertissements +que ce double pressentiment lui donnait, +ce qui est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment +un esprit historique, un de ces esprits en qui +l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un peu, par +suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent +vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent +constamment au travail intellectuel.</p> + +<p>Cela revient à dire que c'est un esprit politique +comme il y en a très rarement parmi les hommes. A +le lire on se sent en commerce avec une haute raison +et une spacieuse et facile intelligence.</p> + +<p>Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé +à définir, ne laisse pas d'être fâcheuse. Il y a +une certaine sécheresse d'âme dans tout cela. Sous la +magnifique ampleur et le beau développement de la +forme, on sent de purs raisonnements, très froids, +une sorte de mécanique intellectuelle, roide et subtile, +et toujours glacée. Jamais, presque, on ne sent le coeur +de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par un grand sentiment +dont l'émotion contagieuse se communique à +nous. Ni son royalisme n'est du dévouement, ni son +démocratisme n'est amour, sympathie ou pitié. L'émotion +patriotique elle-même est rare et faible. Certes +ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, +et cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, +que Buffon a très bien définie et qui vient du plaisir +que donne le travail facile et abondant de la pensée, +vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai, +plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il +n'est pas amoureux, est un pur esprit. Si peu aristocrate +par son système, il l'est bien, quoi qu'il en ait +et dans le sens défavorable du mot, par une certaine +froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque +de cordialité. Il n'est élève de Rousseau que pour le +style. Pour le reste il est bien du XVIIIe siècle d'en deçà +de Rousseau, du siècle purement intellectuel et presque +exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un +grand patriote, ni un de ces grands hommes de parti +ou de secte qui mettent de la religion dans leurs +idées; c'était un grand ambitieux très intelligent.—Haute +raison, du reste, grand bon sens, grand savoir +et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus +grands hommes politiques que l'histoire ait montrés.</p> + +<h4>III</h4> + +<h4>L'ORATEUR</h4> + + +<p>Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très +grand orateur. Il l'était de nature et comme de tempérament. +Sa phrase, même familière et confidentielle, +est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le +style périodique en écrivant au lieutenant de police +ou à Sophie; il l'a en traitant la question des eaux, +comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou aux Bataves. +Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires +dans ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la +tribune. Nisard remarque qu'il «est écrivain comme +on est orateur», et que l'écrivain chez lui «est l'orateur +empêché, comprimé, qui se soulage» par les +écritures. Cela est juste à la condition qu'on ajoute +qu'il est orateur plus encore, orateur plus abondant, +plus périodique, plus largement épandu quand il +écrit que quand il parle, et dans le <i>Courrier de +Provence</i>, par exemple, que dans le discours sur la +sanction royale; et c'est plutôt l'écrivain orateur plus +contenu, plus serré et plus pressé qu'il apporte à la +tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé +qui s'essaie dans ses écrits.—Il a appris à écrire dans +Diderot et dans Rousseau, ou plutôt, familier et +assidu lecteur des écrivains à tempérament oratoire, +il n'a pas appris à écrire, mais il a <i>parlé</i>, avec l'abondance +de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, +une multitude de pamphlets, de factums, de traités +et de lettres; puis abordant la tribune, il a <i>parlé</i>, +mais avec plus de retenue et de circonspection, des +discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés, +surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au +but.</p> + +<p>Son défaut, comme il est celui de presque tous les +orateurs, est le manque de variété. Le ton est presque +toujours le même, la phrase, presque toujours, +se déroule du même mouvement majestueux et imposant. +Il a un peu de cette «éloquence continue» dont +parle Pascal. Ici encore ses discours valent mieux que +ses écrits, parce que quand il parlait, il était interrompu, +et chez lui la réplique, presque toujours heureuse, +et toujours puissante, est comme une brusque +saillie qui relève le discours, ou comme un cri vigoureux +qui change et hausse le ton.—Ses débuts sont +lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à +remarquer, il en est de même sur ce point dans ses +lettres et dans ses discours. Ses lettres commencent +presque toutes par une série d'exclamations assez +froides dans le goût de la <i>Nouvelle Héloïse</i>, et, à la +première page, sonnent le creux. La véritable chaleur +arrive ensuite. Ses discours, souvent du moins, commencent +par un exorde un peu pompeux, qui semble +trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, +la dialectique serrée et puissante, et une sorte +de plain pied avec l'auditeur, ou de contact sensible +avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent +plus tard; et alors plus de déclamation, plus de +pompe, plus d'appareil, et quelque chose de vraiment +vivant dans la souplesse robuste des raisonnements, +qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent, +serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.—Il +est à peine besoin de noter les incorrections, les néologismes +un peu bizarres quelquefois, et qui étaient +inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue +est plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, +par exemple; il n'en est aucun chez qui elle soit plus +pleine, plus vigoureuse et plus solide. Et, encore que +périodique, remarquez qu'elle a une certaine nudité +saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, +n'est presque jamais métaphorique. L'abus des images, +qui sera si sensible chez les orateurs qui suivront, +est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi des citations +anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre +de déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout +cela donne aux discours de Mirabeau, et même à quelques-uns +de ses écrits, malgré l'abondance des mots, +la multiplicité des synonymes, et, en général, une +certaine surcharge, le caractère de choses classiques, +et une beauté durable sur laquelle le temps n'a eu que +peu de prise et a peu fait sentir son effet.</p> + + + + + +<h4>IV</h4> + + +<p>Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, +malgré le scandale et la sottise de ses négociations +financières, qu'il ne faut pas chercher à atténuer, un +grand homme d'État, un grand philosophe politique, +et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher +de songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité +pour lui de la révolution, et par l'opportunité de +sa mort, qu'il aurait pu jouer un plus grand rôle +encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien +qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a +servi à rien. Il a régné plus que gouverné dans l'Assemblée +nationale; et après lui, il n'est pas une parcelle +de son système politique qui ait été sauvée. +Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son +oeuvre est plus grande, son sillon est plus profond et +plus fécond.—En 1750 il eut été un philosophe politique +aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré +et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans +doute l'influence de Rousseau, étant plus compétent +en choses politiques que Rousseau, et aussi grand +orateur. Il eût été le grand théoricien politique du +XVIIIe siècle.—En 1816 ou en 1830, il aurait été ce +qu'il a particulièrement rêvé de devenir, un grand +ministre, le ministre d'État d'une monarchie constitutionnelle +et parlementaire, puissant à la cour par +son ascendant personnel, puissant à l'Assemblée par +sa parole, et populaire, ou tout au moins, soulevé, de +temps à autre, par de grandes et subites marées de +popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau +d'être alternativement adorés et exécrés de la +foule.—Cette destinée, qu'il a cru saisir, lui a manqué, +et je ne dis point parce qu'il est mort prématurément, +car il allait sombrer comme homme politique +au moment où il a succombé à la maladie, mais +parce que la révolution ne pouvait ni être contenue +par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré +et un politique de grandes vues.—Personne, +malgré les apparences, n'a plus manqué son moment +que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, et +la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément +si elle devait le prendre tout à fait au sérieux; +il méritait de parler à l'Europe au nom de la France, +et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate secret de +quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme +écrivain à la journée ou à la lâche chez les libraires +de Hollande. Un roi absolu l'aurait très probablement +découvert, choisi et gardé, comme un Colbert ou un +Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; +sous un roi constitutionnel, il serait certainement +parvenu très vite au premier rang par les élections +et les assemblées. Il est arrivé juste au moment +où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, +et mal compris et suspect, quoique éclatant, et +où il ne lui aurait servi à rien de vivre davantage.— +La gloire littéraire n'est pas une compensation suffisante +pour de tels hommes; elle peut leur être une +consolation. Cette consolation, Mirabeau mourant a +pu pleinement en goûter la saveur flatteuse, décevante +encore pour un ambitieux de sa taille, et un +peu amère.</p> + + +<br> +<h3>ANDRÉ CHÉNIER</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>L'HELLÈNE</h4> + +<p>Aux premiers abords, et à un premier point de vue +(qui peut-être est le vrai, et où nous finirons peut-être +par nous arrêter), André Chénier apparaît dans le +XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un +<i>cas</i> extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans +un siècle de prose, un «ancien» dans un siècle où +les anciens ont cessé d'inspirer la littérature, un +«grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que +possible de ces sources antiques de l'art européen.</p> + +<p>Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A +coup sûr c'est un fourvoyé dans son siècle. On dirait +un homme de la Pléiade né en retard. Autour de lui +on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment +du progrès et cette certitude de supériorité qui +fait de l'approbation une manière d'acquiescement +et de la complaisance une forme de mépris intelligent. +On les goûte en les corrigeant, et en montrant par +l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils +étaient les premières ébauches, et quels merveilleux +artistes ils devaient devenir dans les derniers de leurs +disciples.</p> + +<p>Chénier les goûte naïvement et cordialement, par +un retour à eux, nom par un retour sur lui-même. Il +est possédé de leur charme avec cette passion dont +étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première +découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop +peu remarqué, pour les écrivains du XVIe siècle français, +complète cette analogie. On voit bien qu'il se +sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. +A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son +goût est plus pur que celui de Ronsard. Comme il +goûte l'antiquité sans effort, la trace de l'effort, de la +violence dans l'admiration, dans la prise de possession +et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de +Ronsard, lui déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais +s'il eût connu Joachim du Bellay, à coup sûr il l'eût, +aimé, et certes il lui ressemble par beaucoup de traits. +Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du +mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe +avec moins de sécheresse, de rigueur, de +pédantisme, et d'instincts belliqueux et proscripteurs; +et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente. +presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et +avec discernement. Un homme de la Pléiade <i>averti</i>, +discret, judicieux, d'humeur aimable, et homme du +monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.</p> + +<p>Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus +grec que latin. Une des erreurs de notre seizième siècle, +qui savait du reste aussi bien la Grèce que Rome, +a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et, +nonobstant la <i>Défense et illustration</i>, de piller plutôt +le Capitole que le Temple de Delphes. Chénier est +grec plus profondément, plus intimement. S'il est +latin, et beaucoup trop, dans ses <i>Elégies</i>, il n'est que +grec dans ses <i>Idylles</i>, dans ses fragments épiques, +qui sont ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, +Callimaque Bion, et l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, +sans cesse relus, sans cesse médités, transformés +en substance de son esprit. «Il est du pays», +comme disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord +de la mer où a roulé Myrto.</p> + +<p>Quelque chose lui en échappe, et précisément +comme aux hommes de la Pléiade, le haut sentiment +philosophique et religieux, le sens du mystère, qu'à +leur manière ont eu les Grecs, comme tous les +hommes qui ont été capables de méditation, et que les +Grecs ont connu beaucoup plus, même, que les Latins. +On ne trouvera pas dans Chénier un écho de Platon, +qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, +dans Joachim du Bellay, qu'on trouvera, du premier +coup et sans chercher, dans Lamartine. C'est bien +pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu +des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, +si souvent, du sentiment religieux grec, et qui ont, si +souvent, médité sur le secret obscur et effrayant de +la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, la +Grèce des beaux rivages, des belles collines, des +groupes gracieux autour d'une source, des théories +harmonieuses le long de la mer retentissante, des +choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le +ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger +des Cyclades.</p> + +<p>Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. +Il déteste ces artistes «tristes comme leur ciel toujours +ceint de nuages, sombres et pesants comme leur air +nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages». +Fuyons de toutes nos forces «la pesante +ivresse</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De ce faux et bruyant Permesse</p> +<p>Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»</p> + </div> </div> + +<p>et ne respirons que les senteurs fines et délicates, +l'odeur de bruyère et de thym qui vient, dans un +murmure de flûte, des pentes de l'Hymette ou des +ravins de Sicile.</p> + +<p>Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. +Plus que tout autre poète français, il atteint, quelquefois, +la largeur et la simplicité homérique, comme +dans l'<i>Aveugle</i>, et (un peu moins) dans le <i>Mendiant</i>; +et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante +encore, des alexandrins, comme dans la <i>Jeune +Tarentine</i>; et surtout, ce qui plus que toute chose a +été le propre des Grecs, et des Latins qui ont su les +imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement +pure, déliée et élégante du bas-relief. Il parle de <i>quadro</i>, +souvent, en songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, +de petits tableaux restreints, délicats, bien composés +et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait parler, +de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux +relief, sans musculatures fortement accusées, sans +expression de passions vives et puissantes, mais d'un +dessin net, d'une précision élégante, d'un mouvement +aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec +grâce sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre +pur.</p> + +<p>C'est proprement là son domaine, son originalité, +son don secret, sa façon de voir les choses qui n'est +à aucun degré celle des autres, le sentiment de +beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs +du XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, +et qu'il transmettra à d'autres.</p> + +<p>C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été +presque de même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, +du discret, et de l'harmonieux, et du pittoresque, et +surtout du sculptural, oh! que voilà bien ce que +n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces +idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers +d'alcôve, et ces experts en sensibilité bourgeoise du +XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se figurer pour bien comprendre, +c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon père +ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau +lui-même, et je parle de celui qui fut poète, non point, +par conséquent, de celui qui a fait des vers, face à face +avec l'<i>Aveugle</i>, la <i>Jeune Tarentine</i>, ou l'<i>Oaristys</i>. +Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît; remonter +jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à +Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la +trouvant trop nue, et insuffisamment fastueuse, «la +douce muse théienne».</p> + +<p>Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. +Encore qu'il voulût rester longtemps inédit, il publiait, +de temps en temps, quelques vers. Lesquels? Les +idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non +pas tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses +amis, aux bons du Pange, aux bons Trudaine. Mais ce +qu'il donnait au public, peut-être, hélas! le trouvant +bon, à coup sûr le sentant dans le goût des contemporains, +c'était le <i>Serment du jeu de Paume</i> et les +<i>Suisses de Châteauvieux</i>; et par cela seul qu'il songeait +au public en écrivant ces poèmes, les pires défauts +du temps en toute leur lamentable perfection, nous +le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul +dans sa chambre, entouré de ses chers livres grecs +et latins, ne songeant qu'à satisfaire son intime penchant, +il laissait la belle source grecque «se frayer +murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement +à ses oreilles.</p> + +<p>Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler +nous contredire. Chénier est seul de sa valeur, de sa +fine essence, de son sentiment délicat et sûr des choses +grecques et de la beauté antique; mais isolé, c'est +aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une +véritable petite renaissance des études antiques, qui, +certes, n'a pas créé Chénier mais dont Chénier a profité. +On venait de retrouver Pompéi, et les esprits, non +pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là. +Les <i>Analecta</i> de Brunck venaient de paraître, dont +Chénier, qui connut Brunck personnellement, faisait +son livre de chevet. Winckelmann, que Chénier a pu +lire dans la traduction de Huber, donnait aux études +sur l'art antique une forte impulsion, et communiquait +son vif, un peu indiscret, mais salutaire enthousiasme. +Et c'était les voyageurs en Grèce, Choiseul-Gouffier, +Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier +s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la +terre sacrée des impressions et des souvenirs. Et, à +l'écart, au milieu de ses médailles, de ses livres, et de +ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait la +Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés. +—C'était tout un petit monde grec, très passionné, +très épris, un peu inaperçu en son temps, et de petit +bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son +oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement +connu cette société de grands travailleurs +et de demi-artistes, et a parfaitement entendu ce petit +bruit-là. Son originalité, à lui poète, a été d'aller de +ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits +et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y +sentir une vraie renaissance, un retour au vrai classique +français, et la tradition renouée.</p> + +<p>Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par +les «imitations» et traductions proprement dites que +par l'air et le ton vrai. Ce serait une sottise ou une +plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans +André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, +et qui n'est pas la moins grande, où il n'est nullement +entré, mais il a eu en toute perfection le sens de l'épique, +et de l'idyllique des Hellènes, le sens d'Homère, +de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce +comme un Romain très intelligent des choses grecques +la comprenait, comme l'entendaient un Catulle, un +Horace, un Tibulle, un Properce, et, à dessein, tout +en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a +touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est +comme promené autour d'Athènes, à quelque distance, +sans y entrer. Encore pratique-t-il Aristophane, +et le goûte, et l'imite souvent. Précisément, +c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de +génie poétique, Aristophane grand humoriste, grand +fantaisiste, grand lyrique, idyllique charmant à la +rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la +grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et +purs sommets de l'imagination humaine; et Chénier +pouvait entrer en commerce avec Aristophane. Ce +n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais +c'était du moins le cap Sunium.</p> + +<p>Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon +par sa faculté créatrice, du moins par son goût, +par son tour d'esprit, par la direction de ses recherches +et par le choix de son imitation. Imitateur, soit, +mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs +et les savants, ne se souciait.</p> + +<p>Et maintenant, comme personne n'est un, et +comme personne n'est vraiment original, un autre +Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son +temps, et peut-être trop.</p> + + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE</h4> + +<p>Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé +en France et a passé sa jeunesse à Paris de 1780 à +1791; sa mère est née grecque, mais c'est une Parisienne +qui préside un salon littéraire où trône Lebrun. +C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait +entrevu et même embrassé un autre horizon que celui +de l'<i>Almanach des muses</i>; mais qu'il eût échappé à +l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française, +ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y +a pas échappé.—Un homme écrit trois pages dans +sa matinée, l'une pour lui, impression, sensation, +réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame +chez laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en +beau style; l'autre, lettre à un ministre ou conseiller +d'État. Ces trois pages ne se ressemblent aucunement: +l'une a été écrite par l'homme, l'autre par +l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel. +Il y a dans Chénier de la poésie, de la poésie +mondaine, et de la poésie officielle.</p> + +<p>De ces deux dernières la première est bien mêlée, +souvent bien mauvaise, et la seconde, fréquemment, +ne laisse pas d'être à faire frémir. C'est le goût du +temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le satisfaire. +La poésie mondaine, la poésie élégante de ce +temps est spirituelle, un peu fade et extrêmement +tourmentée. C'est une rhétorique laborieuse et périlleuse +où l'on procède par trouvailles rares et rencontres +extraordinaires d'expressions imprévues ou de +syntaxes surprenantes. «Il est beau, quand le sort +nous plonge dans l'abîme, de paraître le conquérir»: +voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une +expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier +venu. Chénier a ce style. Il dira, même dans un +fragment antique:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>......et j'étais misérable</p> +<p>Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris</p> +<p>N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.</p> + </div> </div> + +<p>Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de +pierres et crier pour se faire craindre, voilà tout à fait +l'élégance, un peu bien pénible et torturée, de 1780.</p> + +<p>Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle +grimace du sentiment qui en marque la recherche et +en trahit la parfaite absence. Un berger qui dit à une +bergère:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?</p> + </div> </div> + +<p>est bien un berger de 1780.</p> + +<p>Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans +les choses de sentiment, est ce qui jette sur toute poésie +amoureuse la plus sensible impression de froideur. +Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire parler +la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour +trop ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime +point, et dès lors que nous importent vos amours, +que de lui faire dire, en conclusion: «On m'éteignit;</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse.</p> +<p>On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.</p> +<p>Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,</p> +<p>Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.</p> + </div> </div> + +<p>La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais +à coup sûr elle n'est pas amoureuse.</p> + +<p>Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment +de cette sorte. Mais l'impression générale en +est au moins tiède. C'est un ambigu assez curieux, +assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de +l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et +s'entraîne avec de très grands efforts, et des grâces +un peu mignardes du XVIIIe siècle, mélange bizarre, +quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et de +Pompadour.—Voilà pourquoi, sans que je veuille +entrer ici dans l'histoire très obscure des amours +d'André Chénier, il est si difficile de savoir à qui +s'adressent ces adorations composites et pour qui fut +bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce +à des courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou +que songe Chénier? On ne sait trop, et dans la même +pièce le ton de l'homme de cour, et le ton du Catulle +ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. +Une dame pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce +moment est-ce l'homme du monde qui parle, ou si +c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une +strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et +passionné.</p> + +<p>Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement +factice, mais de factice, il faut, après une +lecture de ces Elégies franco-romaines, lire notre grand +élégiaque Musset, ou Henri Heine; et je ne dis point +Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier +élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien +comme lui écrit l'élégie sensuelle, sans la rehausser +par un grand sentiment ou un grand rêve, mais en +tirant du trouble des sens toute la vraie poésie, +anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, +qu'il peut contenir, et qu'il contient en effet chez ceux +qui l'éprouvent.</p> + +<p>Et je ne cherche pas à éviter <i>la Jeune Captive</i>. Je +reconnais qu'elle est charmante. Un procédé très +heureux, que Chénier a employé plusieurs fois<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>, est +ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal +du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au +lecteur. Ailleurs ce n'est qu'un procédé, ici il y a un +grand air de vérité, et la scène se fait toute seule en +l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison; +d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui +peu à peu se fait plus distincte; un prisonnier écoute, +se rapproche, entend, finit par voir la prisonnière, et +pleure avec elle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Jeune malade</i>.—<i>Jeune Locrienne</i>.</blockquote> + +<p>Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont +dans toutes les mémoires, la sotte pudeur de ne pas +répéter: <i>«Je ne veux point mourir encore!—Je plie et +relève ma tête.—L'Illusion féconde habite dans mon +sein.—J'ai les ailes de l'espérance.—Ma bienvenue au +jour me rit dans tous les yeux»</i>; et merveilleusement +opposés l'un à l'autre en demi-chute et en chute de +strophe: «<i>Je veux achever mon année... Je veux achever +ma journée.</i>»</p> + +<p>Mais <i>la Jeune Captive</i> n'est cependant pas dénuée +de toute rhétorique, cette série d'images trop voisines +les unes des autres (l'épi, le pampre, le printemps, la +moisson, la rose à peine ouverte) est un développement, +et un développement qui allait devenir un peu +languissant au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais +on a eu le temps d'être inquiet. Chénier avait déjà +composé ainsi dans sa pièce <i>À mademoiselle de +Coigny</i>: «Blanche et douce colombe...»—«Blanche +et douce brebis...» Rien de plus dangereux que +cette méthode, parce que rien n'est plus facile. Le +lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux +désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche +et douce gazelle...» Le trait final lui-même de <i>la Jeune</i> +<i>Captive</i> sinon la dépare, du moins ne va pas sans +l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme +se dessiner vaguement une révérence trop correcte +et un sourire trop accompli.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours</p> +<p>Ceux qui les passeront près d'elle,</p> + </div> </div> + +<p>n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a +bien un peu le tour et le geste. On n'est pas impunément +du siècle de Boufflers. Lamartine lui-même, une +ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront d'y être +nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.</p> + +<p>Quant à ses poésies <i>officielles</i> et destinées à la publication, +on voudrait qu'elles ne fussent pas d'André +Chénier. L'<i>Hymne à la France</i> est bien d'un écolier +de Lebrun. C'est un modèle du style classique en honneur +au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions +mesquines, menues et coquettes, et en périphrases +élégantes. C'est là qu'on voit les canaux qui «joignent +l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins départis +en tous lieux»; et le poète cherchant un asile +obscur où «sa main cultivatrice recueillera les dons +d'une terre propice». C'est là qu'on peut admirer:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«...Ces réseaux légers, diaphanes habits,</p> +<p>Où la fraîche grenade enferme ses rubis.»</p> + </div> </div> + +<p>Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me +tenir de signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge +de Camille:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.</p> +<p>Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,</p> +<p>M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.</p> + </div> </div> + +<p>Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec +toute l'énergie et tout le relief qu'on lui connaît:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,</p> +<p>La mendicité blême, et douleur amère.</p> + </div> </div> + +<p>Le <i>Jeu de Paume</i>, qui a du souffle, et, quoique trop +long et surchargé, une certaine grandeur de composition, +est bien difficile à goûter de nos jours. Il nous +faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne +pour admettre ces apostrophes multipliées: «<i>O +France!... ô Raison!... ô soleil!... ô jour!... ô peuple!... +hommes!... Salut, peuple français...</i>»; ou cet +emploi vraiment indiscret de l'interrogation:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux bords de notre Seine</p> +<p>Pourquoi ces belliqueux apprêts?</p> +<p>Pourquoi vers notre cité reine,</p> +<p>Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...?</p> +<p>De quoi rit ce troupeau?.......</p> + </div> </div> + +<p>Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques +mal accommodés à la description de scènes +révolutionnaires. Rien de plus étrange, je veux dire +rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que +ce <i>Tiers-Etat</i> comparé à Latone «<i>déjà presque mère</i>» +courant la terre pour «<i>mettre au jour les dieux de la +lumière</i>», et dont la salle du Jeu de Paume «<i>fut la +Délos</i>».</p> + +<p>L'<i>Hymne sur les Suisses de Châteauvieux</i> a un début +éloquent et d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt +que la mythologie et les réminiscences classiques +viennent tout refroidir et tout gâter, jusque-là qu'il +faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent +dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les +poètes chantaient autrefois la chevelure de Bérénice +et qu'ils chantent maintenant les Suisses de Châteauvieux. +C'était le bel air des choses en ce temps-là. +Dans une ode sur le vaisseau <i>le Vengeur</i>, le fils de +Calliope devait apparaître, au sommet glacé de Rhodope. +Rien de plus glacé. Mais c'était la poésie élevée, +noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait +autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son +maître, et Marie-Joseph Chénier pour son frère. Mais +en vérité, quand il se donnait tant de mal pour écrire +dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos +à lui-même.</p> + + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE</h4> + +<p>Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de +devenir tout différent de ce qu'il était, et un tel maître +poète que tout ce que nous avons de lui n'eût plus passé +que pour études préliminaires; et ce qu'il a rêvé, je ne +doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était, +par ses idées, par les penchants les plus impérieux +de son esprit, par une partie au moins, très considérable, +de ses études, le plus éveillé et le plus hardi +des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la +philosophie scientifique, avait une doctrine, mal +arrêtée encore, mais qui se rapprochait du matérialisme, +ou plutôt du <i>naturalisme</i>, adorait Lucrèce, +savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant +bien loin du pur hellène, et en plein courant du +XVIIIe siècle.</p> + +<p>Il voulait profiter des découvertes de la science +moderne, et écrire en vers ce poème du monde que +Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien ici qu'on +voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur +cette fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que +sur l'esprit scientifique de cette époque. Traduire +Buffon en vers a été l'ambition de trois poètes distingués +de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, de Delille +et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une +pleine sincérité et naïveté d'admiration:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Souvent mon vol armé des ailes de Buffon</p> +<p>Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,</p> +<p>La ceinture d'azur sur le globe étendue.....</p> + </div> </div> + +<p>Dans les plans et projets relatifs à <i>Hermès</i> que nous +possédons, nous trouvons des pages entières qui ne +sont que des résumés de la «genèse», de la géologie, +de l'embryologie, et même de l'anthropologie de +Buffon<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée +dans Buffon, de la constitution forcément aristocratique +de l'humanité, toujours guidée par les grands +hommes de pensée et de savoir, ne pouvant se passer +d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne +dût se retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'<i>Hermès</i><a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>. +A cela il eût ajouté un peu de Lucrèce, pour la +partie irréligieuse<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>; car Chénier était irréligieux, et +<i>Hermès</i> l'eût été, et ce semble un peu de Rousseau pour +ce qui aurait eu trait à la première constitution des +sociétés<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de +l'<i>Hermès</i>, les sec. II, III, IV, VI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de l'<i>Hermès</i> sec. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Voir <i>ibid</i>. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Voir <i>ibid</i>. Chant III, sec. I, II.</blockquote> + +<p>Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière +grandeur. En tout cas, et, si j'en parle, ce n'est +que pour montrer le sens poétique, l'instinct et le flair +sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût dont +il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème +aurait eu cela de <i>vrai</i>, de vivant, de non artificiel, qu'il +eût résumé la pensée du siècle où il aurait paru, qu'il +nous eût donné dans un grand tableau la conception +du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou +moins précise, dans les esprits de ce temps. Or un +grand poème est grand pour beaucoup de raisons +diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à cette +définition répondent aussi bien l'<i>Ennéide</i> que l'<i>Iliade</i> et +le <i>Paradis Perdu</i> que la <i>Divine Comédie</i>. Je ne sais donc +si l'<i>Hermès</i> eût été un des grands poèmes de l'humanité, +mais je vois qu'il en courait le risque et qu'il en +prenait le chemin.</p> + +<p>Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop +scientifique et «matérialiste» au sens purement littéraire +du mot. N'oublions pas, car je crois que nous +nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre, +n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup +de sensibilité. Son imagination a besoin d'aide, du +secours d'un beau vers antique; c'est une belle et +très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte +verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, +et les quelques fragments qu'il a écrits semblent +l'indiquer, décrit, admirablement décrit, car en cette +affaire son talent est prodigieux, mais peu animé, +peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il +aurait peu trouvé ces imaginations, «ces visions» +qui transforment, au risque de la dénaturer un peu, +mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité +scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces +procédés de poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se +sentent très bien et ne se définissent guère. Chénier +dit dans un fragment de l'<i>Hermès</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,</p> +<p>Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.</p> +<p>Je poursuis la comète aux crins étincelants,</p> +<p>Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;</p> +<p>Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...</p> +<p>En moi leurs doubles lois agissent et respirent;</p> +<p>Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;</p> +<p>Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.</p> + </div> </div> + +<p>Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts +et d'un très vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque +part, et certes dans un poème indigne de contenir +cette page:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'aime!—voilà le mot que la nature entière</p> +<p>Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,</p> +<p>Sombre et dernier soupir que poussera la terre</p> +<p>Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!</p> +<p>Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,</p> +<p>Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!</p> +<p>La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,</p> +<p>A voulu traverser les plaines éthérées</p> +<p>Pour chercher le soleil, son immortel amant;</p> +<p>Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;</p> +<p>Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes</p> +<p>Se sont mis en voyage autour du firmament.</p> + </div> </div> + +<p>Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de +faire d'une loi physique une pensée, un sentiment ou +une passion, voilà peut-être ce qui aurait manqué à +Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une +manie; mais encore est-il que Chénier n'en a pas +même été menacé.</p> + +<p>Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul +essai eût comme renouvelé André Chénier. Il l'eût +renouvelé, je le crois assez; car il le forçait de devenir +comme le contraire ou au moins l'inverse de ce qu'il +avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant +dans l'<i>Invention</i>, qu'il faut considérer comme la préface +de l'<i>Hermès</i>, c'est que Chénier, dans ce manifeste +littéraire, ou dans cette poétique, comme on voudra, +conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il +n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait +guère prévoir qu'il dût, ou seulement qu'il voulût +devenir.</p> + +<p>Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer +et entretenir en soi une âme et un esprit antique, +avoir, et facilement et comme spontanément par +l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un +Ionien ou d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, +mais les sensations à la manière antique, voir +les choses avec leur couleur, et surtout avec leur +contour, comme les voyait un ancien du siècle de +Périclès ou de l'âge d'Auguste, et entendre, et peut-être +goûter de la même façon, et trouver la même +forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même +parfum aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct +personnel, atavisme, éducation, ou tour de force +de génie artificiel, ç'avait été le propre caractère tant +du peintre de l'<i>Aveugle</i> que de l'amant de «Camille» +ou de «Fanny».</p> + +<p>—Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être +<i>inventeur</i>, avant toute chose, «aux seuls inventeurs la +vie étant promise»; c'est de ne plus «avoir les seuls +anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne plus +«les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et +dire cent fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas +croire «qu'un objet né sur l'Hélicon a seul de nous +charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout dit et +que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre +«la Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux +hommes; c'est de puiser une inspiration nouvelle, et +qui, suivant les pas de la science humaine, pourra être +indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des +choses telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire +telles que les yeux modernes ont appris à les voir.</p> + +<p>Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?—Ils restent +nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non +plus de notre pensée, et non plus ni de notre coeur ni +de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet usage +et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. +Qu'ils nous apprennent à écrire avec netteté, avec force +et avec éclat, et qu'on croie bien qu'eux seuls, d'ici +à longtemps, peuvent nous donner cet enseignement +et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les +contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre +chose.—-Et voilà la nouvelle pensée d'André Chénier, +comme son nouveau dessein, et elle ressemble à l'ancienne +en ce que la préoccupation de l'antique y est +encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est +toute la conception d'André Chénier qui s'est comme +renversée. L'aimable poète qui jusque-là sur des pensers +anciens faisait des vers quelquefois un peu +jeunes, a pour but désormais et pour maxime:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.</p> + </div> </div> + +<p>De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a +bien au moins trois Chéniers, l'un antique dans sa +pensée et dans sa forme; l'autre contemporain de ses +contemporains par sa manière de penser et de sentir, +et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, +quoique encore soutenu souvent par l'imitation de +l'antique; le troisième enfin, qui voulait naître, et +dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, +sauf la forme, que du reste il eût certainement été +forcé de modifier tout en la gardant forte et pure, prétendait +bien dépasser le premier et oublier complètement +le second.</p> + +<p>Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est +intéressant que comme indication de tendances, et +promesses, et déjà demi-puissance de renouvellement; +et dans toute étude sur André Chénier c'est bien toujours +aux deux autres qu'il en faut revenir.</p> + +<h4>IV</h4> + + +<h4>OEUVRES EN PROSE</h4> + +<p>Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent +pas la mesure d'un beau talent ordinaire de polémiste; +et tout en faisant honneur au génie d'André Chénicr +en font encore plus à son caractère. Il a brillamment +soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison +et de la justice; il a parfaitement mérité l'échafaud, +et voila, sans lui faire beaucoup de tort, à quoi l'on +pourrait borner l'appréciation de ses articles et +pamphlets.</p> + +<p>Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui +frappe en lisant ces pages, c'est le caractère sain et pur +de la langue. André Chénier a quelque chose, on l'a vu, +de la déclamation de l'époque révolutionnaire dans ses +vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument +aucune trace, ce qui surprend, mais agréablement, +dans ses articles. Ils sont écrits, à très peu près, dans +la langue sévère et sobre du XVIIe siècle. Vigoureux du +reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent +l'homme qui deviendrait très facilement orateur, et +qui, dit-on, à ses heures, l'était en effet. Elève de +Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il l'est aussi de +Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop +longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, +comme dans les plus courts écrits de Mirabeau, +avec une ampleur assez imposante. Rappelez-vous +une page de Mirabeau, à peu près au hasard, +car il n'a pas, et c'est son défaut, en plus d'un style, +et lisez cette page de Chénier, qui du reste vaut +qu'on la lise:</p> + +<p>«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus +dans l'ouvrage d'une constitution, et si toute la machine publique +s'achemine vers un bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients +s'évanouissent bientôt d'eux-mêmes par la seule force des +choses, et on ne doit point s'en alarmer; mais si, bien loin +d'avoir disparu après quelque temps, l'on voit les germes de haines +publiques s'enraciner profondément; si l'on voit les accusations +graves, les imputations atroces se multiplier au hasard; si l'on +voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement +et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de +citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les +coins de l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la +même manière, fondées sur les mêmes méprises, soutenues par +les mêmes sophismes; si l'on voit paraître souvent, et en armes, +et dans des occasions semblables, cette dernière classe du peuple, +qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, +ne sait que se vendre à qui veut la payer; alors ces symptômes +doivent paraître effrayants.»</p> + +<p>Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le +ton ordinaire dont on usait alors toutes les fois qu'on +parlait politique, mais qui seulement chez les hommes +de mérite et d'éducation littéraire devenait un style, +est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande +allure. Quelquefois (encore que très rarement) il touche +à la vraie et grande éloquence, et rappelle la dialectique +enflammée des <i>Provinciales</i>. Ce qui suit, +avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de +plus dru dans l'expression, serait une page de Pascal:</p> + +<p>«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, +parce que, disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont +raison. Il est vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; +et ils doivent y être, car ils sont dans celle de tous les gens de +bien; et l'hypocrisie ne serait plus dangereuse et ne mériterait +pas son nom, si elle n'avait l'art de ne répéter que les paroles +qu'elle a entendues sortir des lèvres de la vertu... C'est ainsi que +certains démagogues se revêtent d'une autorité censoriale et distribuent +des brevets de civisme, de la même manière que certaines +gens dans tous les pays ont dit, disent et diront que vouloir les +soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même et être ennemi de +Dieu et de la vertu.»</p> + +<p>Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance +un peu diffuse d'ironie se ramasse en un trait +vif et acéré et qui part en sifflant. Je dis que cela est +tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait, et +du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas +aussi bien doué que Chénier, et tout fulminant d'honnête +colère, et contemporain de Chamfort, sans trouver +quelquefois une épigramme souple, brillante et +aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir +émanant du peuple, celui de pendre en émane +aussi; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il +ne veuille pas exercer par représentant»—«Je reconnais +là cet <i>honneur de corps</i>, l'éternel apanage de +ceux qui trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui +soit à eux.»—Mais Chénier a trop peu de ces vives +saillies pour un journaliste. Il est convaincu, vigoureux, +élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un +peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en +prose, parce qu'il a laissé de beaux vers.</p> + +<h4>V</h4> + + +<h4>L'ÉCRIVAIN</h4> + +<p>À s'en tenir simplement aux questions de style, +Chénier, si peu inventeur en tout autre chose, est un +véritable créateur. Nous ne dirons plus un mot, bien +entendu, ni des «poésies officielles» ni même des +<i>Elégies</i>, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver +une expression neuve, originale et jaillie de source. +Mais il faut étudier, et de très près, le style des <i>Idylles</i> +et des fragments épiques. Il est d'une nouveauté et +d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la création +naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et +comme mêlée à ses sens la modulation de ces langues +anciennes qui étaient des musiques. Le principal mérite +de cette langue de Chénier, auquel on pourrait ramener +toutes les autres, c'est en effet la <i>qualité du son</i>. +La langue française s'assourdissait depuis Racine. +Ternie par les abstractions et les formules, elle était +surtout éteinte par les mots lourds, sourds et secs. +«L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt +encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux +était chose oubliée et désapprise. La langue de +Rousseau, remarquez-le, est beaucoup plus <i>nombreuse</i>, +et <i>rythmée</i>, que mélodieuse à proprement parler. Elle +ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de +compact encore et de trop solide. Les sonorités +légères et cristallines de La Fontaine, l'air circulant +au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase +musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin +très net et très sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant +jusqu'au XVIIe siècle, je cherche avant Chénier +sans le pouvoir trouver.</p> + +<p>Les vers sont faits pour être retenus, et pour +nous accompagner en chantant dans notre tête, quand +nous allons nous promener. Les vers latins, les vers +grecs ont presque tous cette vertu; les vers français +ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du +Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, puis Chénier, +puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset qui aient eu +le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis +de la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, +sont seuls, à proprement parler, des vers, parce +que, s'ils sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont +amis de l'oreille.</p> + +<p>Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas +toute la poésie, et tant s'en faut, mais qui en est une +partie essentielle, à un degré tout à fait supérieur et +extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout au +morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses +deux talents indiscutables. Je ne rappelle pas le début +de l'<i>Aveugle</i>, ni la <i>Jeune Tarentine</i>, à tous les égards le +chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais dites-vous à haute +vois ces quatre vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;</p> +<p>Sur l'immobile arène il l'admire couler,</p> +<p>Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,</p> +<p>Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.</p> + </div> </div> + +<p>Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous +cette mort d'Hercule, que Victor Hugo, déjà guidé +par son instinct épique, saluait avec admiration en +1819:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>.......Il monte. Sous nos pieds</p> +<p>Etend du vieux lion la dépouille héroïque.</p> +<p>Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,</p> +<p>Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.</p> +<p>Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu</p> +<p>Brille autour du héros, et la flamme rapide</p> +<p>Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.</p> + </div> </div> + +<p>Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'<i>Hermès</i>, qui +n'a pas été écrit. C'est qu'un grand poème scientifique +et philosophique sur l'histoire du monde comporte et +réclame surtout le talent descriptif et le génie épique, +et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier n'était +capable de conduire brillamment l'histoire du monde +depuis</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'Océan éternel où bouillonne la vie.</p> + </div> </div> + +<p>jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, +par le génie scientifique, que n'émeut pas et +n'arrête point</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.</p> + </div> </div> + +<h4>VI</h4> + + +<h4>LE VERSIFICATEUR</h4> + +<p>On a beaucoup exagéré l'invention rythmique +d'André Chénier, la réforme, la révolution rythmique +apportée par André Chénier dans la versification française. +Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là +même qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le +rythme uniforme de la versification de son temps; il +ne s'en était pas encore fait un qui lui fût personnel. +Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore +un conquérant.</p> + +<p>En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un +mauvais chemin, il remontait à la Pléiade, et retrouvait +cette liberté de coupes que Ronsard et ses amis, +un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais la liberté +de coupes n'est nullement par elle seule une invention +de rythmes heureux; elle permet seulement +d'en trouver. Que le vers «n'ose pas enjamber», +cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber, cela +ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en +sachant pourquoi.</p> + +<p>Un rythme est l'expression d'une pensée,—ou +l'image d'un sentiment,—-ou la peinture soit d'une +forme, soit d'un mouvement. Tout rythme, toute +coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour +donner la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, +mouvement ou forme, qui soit, aussi, extraordinaire, +et pour en donner la sensation exacte. D'une +part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans +raison appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un +heurt inutile, et partant un déplaisir;—d'autre part +multiplier les coupes exceptionnelles inutiles finit +par faire perdre de vue toute espèce de rythme et +par donner la pure sensation de la prose, comme dans +l'<i>Albertus</i> de Gautier, et la plupart des vers de Baïf; +—et enfin risquer une coupe exceptionnelle, à dessein, +avec une raison, pour un effet, mais ne pas +atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le +rhythme juste qui le devait produire, c'est un contre-sens +rythmique.</p> + +<p>Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents +dans Chénier. Il a deux procédés coutumiers de +coupes exceptionnelles, le rejet monosyllabique et +la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois). Ce +sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; +il en abuse. Elles sont dans son oreille, une fois pour +toutes; elles ne sont pas <i>dans sa sensation actuelle</i>, au +moment même où il veut peindre quelque chose, +et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles +sont plutôt un procédé qu'une inspiration.</p> + +<p>Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité +des coupes exceptionnelles ramène le vers à la prose +pure:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La liberté du génie et de l'art</p> +<p>T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière</p> +<p>De nature et d'éternité</p> +<p>Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière</p> +<p>Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,</p> +<p>Dompte les coeurs La liberté......</p> + </div> </div> + +<p>C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe +d'amener ainsi qu'il suit un rejet ambitieux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Strophe XI</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté</p> +<p>Vole, débris infâme et cendre inanimée;</p> +<p>Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté</p> +<p>Altière, étincelante, armée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Srophe XII</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sort!—.....</p> + </div> </div> + +<p>Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce +qu'elle veut dire. Dans l'exemple précèdent, ni <i>vole</i>, +ni <i>sort</i>, à les prendre en eux-mêmes seulement, ne +sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe sec +qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent +de la fumée et de la cendre d'un château fort incendié. +Il exprimerait mieux une flèche dardée ou une +fusée qui file.—Ce n'est pas un monosyllabe sec qui +exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant +sur les ruines. Trois syllabes y conviendraient +mieux.—De même dans cette peinture des élections +de 1789:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.</p> +<p>Versailles les attend. On s'empresse d'élire;</p> +<p><i>On nomme</i>. Trois palais s'ouvrent pour recevoir</p> +<p>Les représentants de l'Empire.</p> + </div> </div> + +<p>Cette cheville en rejet est une lourde faute et je +m'y arrête point, de peur d'y trouver du burlesque. +Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses alexandrins, +ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période +poétique. Son style en prose est périodique, son style +en vers ne l'est nullement, à l'ordinaire. Comme il +était doué, comme il adorait les anciens, et comme il +faisait des vers latins, il la cherchait, cette période en +vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais +furent longtemps malheureux. Sa strophe du <i>Jeu de +Paume</i> est longue, lourde et pénible. Ces dix-neuf +vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et deux +décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux +alexandrins tombent sur un octosyllabe, tantôt un +alexandrin sur deux octosyllabes, tantôt trois alexandrins +sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur +un décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une +oreille française; c'est une méthode, au contraire, +pour rompre continuellement le rythme à mesure +qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille +dès qu'elle s'apprête à suivre une courbe mélodique. +Elle y renonce, et on lit tout le <i>Jeu de Paume</i> avec +cette sensation, bien contraire au dessein de l'auteur, +qu'il est écrit en vers libres.</p> + +<p>Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, +en vers lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il +trouva la strophe pleine, nettement coupée et soutenue, +dans <i>Charlotte Corday</i> et dans la <i>Jeune Captive</i>.</p> + +<p>Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque +l'inventeur, un rythme agile, nerveux et bondissant +qui est d'un merveilleux effet dans l'invective +et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il +appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. +«L'Iambe» consiste dans l'entrelacement <i>régulier</i> +et continu de l'alexandrin à rime féminine et de +l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans la +versification française, mais en <i>strophes</i>. Deux alexandrins +et deux octosyllabes, rimes croisées, formaient +une strophe; puis, après un fort repos, une autre +strophe semblable commençait. De ce système rythmique +Chénier avait même sous les yeux un exemple +tout récent, la dernière ode de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, +c'est de supprimer le repos. Dès lors on a un +rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une +marche ardente en avant, un des plus beaux de notre +versification. Ce sont les distiques élégiaques latins, +plus courts, partant plus rapides par eux-mêmes, et, +en outre, avec une plus grande différence entre le vers +long et le vers court, ce qui double la force du jet et la +saillie de l'élan.—Et comme le rythme est continu, +le poète peut y <i>faire sa strophe</i> à son gré, tantôt partir +de l'octosyllabe, tantôt de l'alexandrin, tantôt s'arrêter +en chute de période sur l'alexandrin et tantôt sur l'octosyllabe, +varier ses effets à l'infini dans un dessin +rythmique arrêté pourtant et très net qui est une +certitude pour l'oreille.</p> + +<p>Chénier avait comme tourné autour de ce rythme +dont il avait l'instinct secret et la confuse impatience. +Dans «<i>À Byzance</i>» on surprendra les tâtonnements +de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins +tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui +mêle alexandrins et octosyllabes en partant d'un octosyllabe +et en s'arrêtant sur un octosyllabe aussi; puis +une strophe partant d'un octosyllabe et s'arrêtant sur +un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns +et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à +la chute (et remarquez que dans tout cela le décasyllabe, +dont l'union soit à l'octosyllabe soit à l'alexandrin +est antimusicale, a disparu); et c'est enfin l'ïambe +pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme: +«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; +et il le manie déjà avec beaucoup d'aisance, de sûreté +et de vigueur.—Dans les <i>Suisses de Châteauvieux</i>, et +surtout dans les <i>Vers écrits à Saint-Lazare</i>, il en fera +un admirable instrument de passion et d'éloquence.</p> + + + + + +<h4>VII</h4> + + +<p>On voit quel homme supérieur était Chénier et quel +grand homme il allait devenir. Il faut se le figurer +comme un excellent poète imitateur qui allait se dégager +et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui +avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection +de forme capable de soutenir tous les sujets et +d'être à la hauteur d'une forte inspiration personnelle. +—Tel que nous l'avons, il est quelque chose +comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois +la voix d'un Juvénal, et beaucoup plus souvent +l'art laborieux, et les trop bonnes études, et la mémoire +indiscrète d'un Properce.</p> + +<p>Il était peu connu comme poète à l'époque où il a +vécu. Il était discret, montrait peu ses vers et les +publiait encore moins. Le <i>Jeu de Paume</i> et les <i>Suisses</i>, +c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de poésie de +son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant +que Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de +l'édition de Latouche, et fût absolument ignoré auparavant. +La <i>Jeune Captive</i> avait paru six mois après sa +mort dans la <i>Décade</i>, et la <i>Jeune Tarentine</i> dans le +<i>Mercure</i> de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments +des Idylles dans une note du <i>Génie du Christianisme</i>; +et Millovoye publia plusieurs fragments du +poème <i>L'Aveugle</i> dans les notes de ses élégies.</p> + +<p>Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. +Mais il était inconnu du public. Latouche en publia +une édition incomplète (les nôtres le sont encore) et +très fautive, qui tomba en pleine révolution romantique +et fit grand bruit dans une société toute préoccupée +de poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez +curieux. Les révolutions littéraires ressemblent tellement +aux autres, et leurs auteurs savent si peu ce +qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour +un des leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le +moment où, par horreur de Racine et Boileau, les +Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, sans se +douter que Ronsard est le plus classique des classiques, +et le père de tout le «classicisme» français. +L'erreur fut la même à l'égard de Chénier, étoile +nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier avait +certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les +novateurs. Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier +romantique et même pour soupçonner Latouche +d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à l'effet +de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion +s'est prolongée, et l'on représente encore quelquefois +Chénier comme un précurseur de la littérature +moderne.</p> + +<p>C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes +classiques, qui s'est distingué des poètes classiques de +son temps en ce qu'il l'était véritablement, et remontait +aux sources au lieu de contrefaire des imitations; +mais il est classique exclusivement, sans avoir même le +soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui +seront familiers à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, +et par conséquent à Hugo. Le mot à retenir, c'est +celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après +avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins +justes: «C'est notre plus grand classique en vers +depuis Racine».</p> + +<p>Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine +partie de la littérature du XIXe siècle. Chateaubriand +avait montré qu'on pouvait, tout en étant très +original, et de son pays, et de sa religion, et de son +temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique +et en tirer d'admirables choses. Par ce côté de son +génie, il venait en aide à Chénier en quelque sorte, ne +l'excluait point, au moins, et même le recommandait à +son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui, +il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui +ont cherché leur inspiration dans les légendes antiques +et dans les sentiment antiques, quelquefois même plus +profondément compris qu'ils ne l'avaient été par Chénier, +grâce à une information un peu plus complète. +—C'est là toute une école beaucoup moins éclatante +que la grande, mais qui marque sa trace à part, et que +la postérité en distinguera très nettement. C'est une +petite école classique, écrivant quelquefois en vers +modernes, mais toute classique en son essence et en +son esprit, et qui procède d'André Chénier, et qui le +sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus +Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.</p> + +<p>Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués +qu'on y compte; malgré, encore, le groupe des +<i>Parnassiens</i>, petite école un peu indistincte, où se sont +rencontrés des romantiques moins la sensibilité, et +des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, +et qui procède un peu d'André Chénier par le +soin curieux de la forme rare; malgré Hugo lui-même, +qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, s'amuse +quelquefois à se donner la sensation de l'antique +à la manière de Ronsard, et, parce qu'il a plus +de goût que Ronsard, rencontre juste André Chénier; +malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de +son esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, +en notre temps comme au sien, reste un peu un isolé. +Il est un phénomène curieux de déplacement. Classique +dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que +prosaïque; classique et connu seulement à l'époque +romantique; admiré par elle et recommandé à notre génération +par ceux à qui il ressemblait le moins, et un +peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins, +par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, +et plus souvent mal classé.—Sans compter qu'on +a parfois, en songeant à lui, l'idée de ce qu'il voulait +devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il +avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il +reste.</p> + +<p>Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce +mince volume, que, dix ans plus tard, il eût peut-être +désavoué, c'est de le lire dans une bonne édition, +comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant +en notes la clef de ses imitations et réminiscences. +C'est alors comme notre bibliothèque grecque et latine +qui s'anime, qui vit, qui prend une voix, et qui chante +autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des mers +d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent +à nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une +fête de lumière gaie et d'harmonies légères:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.</p> + </div> </div> + +<p>Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle +que nous donnerait un traducteur de génie. Et il voulait +faire autre chose; et il l'aurait fait. Et ce ne sont là +que ses études et exercices. Il faut les admirer et les +chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas +trop imiter les années d'apprentissage même d'un +grand poète, sinon comme exercice aussi, et années +d'apprentissage.</p> + +<br> +<h3>FIN</h3> +<br> +<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>AVANT-PROPOS</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PIERRE BAYLE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Bayle novateur</p> +<p>II.—Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être</p> +<p>III.—Le «Dictionnaire» lu de nos jours</p> +<p>IV.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>FONTENELLE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires</p> +<p>II.—Ses idées et ses ouvrages philosophiques</p> +<p>III.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>LE SAGE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue purement littéraire</p> +<p>II.—Le «réalisme» dans Le Sage</p> +<p>III.—L'art littéraire de Le Sage</p> +<p>IV.—Le Sage plus vulgaire</p> +<p>V.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MARIVAUX</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Marivaux philosophe</p> +<p>II.—Marivaux romancier</p> +<p>III.—Marivaux dramatiste</p> +<p>IV.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MONTESQUIEU</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Montesquieu jeune</p> +<p>II.—Montesquieu amateur de l'antiquité</p> +<p>III.—Son goût pour les récits de voyages</p> +<p>IV.—Idées générales de Montesquieu</p> +<p>V.—«L'Esprit des lois», livre de critique politique</p> +<p>VI.—Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois»</p> +<p>VII.—Montesquieu moraliste politique</p> +<p>VIII.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>VOLTAIRE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—L'homme</p> +<p>II.—«Son tour d'esprit</p> +<p>III.—Ses idées générales</p> +<p>IV.—Ses idées littéraires</p> +<p>V.—Son art littéraire</p> +<p>VI.—Son art dans les «genres secondaires»</p> +<p>VII.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>DIDEROT.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.-L'homme</p> +<p>II.—Sa philosophie</p> +<p>III.—Ses oeuvres littéraires</p> +<p>IV.—Diderot critique d'art</p> +<p>V.—L'écrivain</p> +<p>VI.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>JEAN-JACQUES ROUSSEAU</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Son caractère</p> +<p>II.—Le «Discours sur l'inégalité»</p> +<p>III.—La «Lettre sur les spectacles»</p> +<p>IV.—«L'Emile»</p> +<p>V.—La «Nouvelle Héloïse»</p> +<p>VI.—Les «Confessions»</p> +<p>VII.—Idées philosophiques et religieuses de Rousseau</p> +<p>VIII.—Le «Contrat social»</p> +<p>IX.—Rousseau écrivain</p> +<p>X.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>BUFFON</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Son caractère</p> +<p>II.—Le savant</p> +<p>III.—Le moraliste</p> +<p>IV.—L'écrivain—Ses théories littéraires</p> +<p>V.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MIRABEAU</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Caractère—Tour d'esprit—Etudes</p> +<p>II.—Le système politique de Mirabeau</p> +<p>III.—L'orateur</p> +<p>IV.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ANDRÉ CHÉNIER</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—L'Hellène</p> +<p>II.—Le Français du XVIIIe siècle</p> +<p>III.—Le poète philosophe</p> +<p>IV.—Oeuvres en prose</p> +<p>V.—L'écrivain</p> +<p>VI.—Le versificateur</p> +<p>VII.—Conclusion.</p> + </div> </div> + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Études Littéraires - XVIIIe siècle. +by Émile Faguet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES *** + +***** This file should be named 12749-h.htm or 12749-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/7/4/12749/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Etudes Litteraires - XVIIIe siecle. + +Author: Emile Faguet + +Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES *** + + + + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + +EMILE FAGUET + +DE L'ACADEMIE FRANCAISE + + + +ETUDES LITTERAIRES + +DIX-HUITIEME SIECLE + + PIERRE BAYLE--FONTENELLE + LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU + VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU + BUFFON--MIRABEAU--ANDRE CHENIER. + + + +AVANT-PROPOS + +Ce volume, comme ceux que j'ai donnes precedemment, s'adresse +particulierement aux etudiants en litterature. Ils y trouveront les +principaux ecrivains du XVIIIe siecle analyses plutot en leurs idees +qu'en leurs procedes d'art. C'etait un peu une necessite de ce sujet, +puisque les principaux ecrivains du XVIIIe siecle sont plutot des hommes +qui ont pretendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute +differente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des +deux grands siecles litteraires de la France, qui sont le XVIIe et le +XIXe, ou des temps ou l'on s'est attache surtout a remuer des questions +et a poursuivre des controverses. + +Du reste, quelque interessant qu'il soit a bien des egards, le XVIIIe +siecle paraitra, par ma faute peut-etre, peut-etre par la nature des +choses, singulierement pale entre l'age qui le precede et celui qui le +suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne +pouvait guere aller sans un certain abaissement de l'esprit litteraire +et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inferieur, +au point de vue philosophique, au siecle de Descartes, de Pascal et de +Malebranche, qu'il l'est, au point de vue litteraire, d'une part +au siecle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siecle de +Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette decadence, tres relative +d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est releve, a +des causes multiples dont j'essaie de demeler quelques-unes. + +Un homme ne chretien et francais, dit La Bruyere, se sent mal a l'aise +dans les grands sujets. Le XVIIIe siecle litteraire, qui s'est trouve si +a l'aise dans les grands sujets et les a traites si legerement, n'a +ete ni chretien ni francais. Des le commencement du XVIIIe siecle +l'extinction brusque de l'idee chretienne, a partir du commencement du +XVIIIe siecle la diminution progressive de l'idee de patrie, tels ont +ete les deux signes caracteristiques de l'age qui va de 1700 a 1790. +L'une de ces disparitions a ete brusque, dis-je, et comme soudaine; +l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidite encore, et, en +1750 environ, etait consommee, heureusement non pas pour toujours. + +J'attribue la diminution de l'idee de patrie, comme tout le monde, je +crois, a l'absence presque absolue de vie politique en France depuis +Louis XIV jusqu'a la Revolution. Deux etats sociaux ruinent l'idee ou +plutot le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la +vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excites creant +une instabilite extreme dans la vie nationale et comme un etourdissement +dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appele +une "emigration a l'interieur", c'est-a-dire le ferme dessein chez +beaucoup d'hommes de reflexion et d'etude de ne plus s'occuper du pays +ou ils sont nes, et en realite de n'en plus etre;--autant, et pour les +memes causes, dans un etat social ou le citoyen ne participe en aucune +facon a la chose publique, et au lieu d'etre un citoyen, n'est, a vrai +dire, qu'un tributaire, l'idee de patrie s'efface, quitte a ne se +reveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce +qui est arrive en France au XVIIIe siecle. Fenelon le prevoyait tres +bien, au seuil meme du siecle, quand il voulait faire revivre l'antique +constitution francaise, et, par les conseils de district, les conseils +de province, les Etats generaux, ramener peuple, noblesse et clerge, +moins encore a participer a la chose nationale qu'a s'y interesser[1]. +Et on se rappellera qu'a l'autre extremite de la periode que nous +considerons, la Revolution francaise a ete tout d'abord cosmopolite, et +non francaise, a songe "a l'homme" plus qu'a la patrie, et n'est devenue +"patriote" que quand le territoire a ete Envahi. + +[Note 1: Voir notre _Dix-septieme Siecle_, article Fenelon. (Societe +francaise d'Imprimerie et de Librairie.)] + +Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensee du +XVIIIe siecle n'a ete aucunement tournee vers l'idee de patrie, que +l'indifference des penseurs et des lettres a l'endroit de la grandeur +du pays est prodigieuse en ce temps-la, et que la langue seule qu'ils +ecrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, meme au point de +vue purement litteraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites +consequences. + +La disparition de l'idee chretienne a des causes plus multiples +peut-etre et plus confuses. La principale est tres probablement ce qu'on +appelle "l'esprit scientifique", qui existait a peine au XVIIe siecle, +et qui date, decidement, en France, de 1700. La "philosophie" du XVIIIe +siecle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent +"esprit philosophique", c'est toujours esprit scientifique qu'il +faut entendre. Le XVIIe siecle avait ete peu favorable a l'esprit +scientifique, et meme l'avait dedaigne. Il etait mathematicien et +"geometre", non scientifique a proprement parler. Il etait mathematicien +et geometre, c'est-a-dire aimait la science purement _intellectuelle_ +encore, et que l'esprit seul suffit a faire; il n'aimait point la +science realiste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se +fait, avant tout, de l'observation des choses reelles. "_Les hommes ne +sont pas faits pour considerer des moucherons_, disait Malebranche, _et +l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnee +de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la +transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser a cela quand +on n'a rien a faire et pour se divertir_."--Pour les esprits les plus +philosophiques et les plus austeres, de telles occupations n'etaient +pas meme un "divertissement permis". C'etaient une forme de la +concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un veritable peche, et +une subtile et funeste tentation; c'etait, pour parler comme Jansenius, +une "_curiosite toujours inquiete, que l'on a palliee du nom de science. +De la est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous +regardent point, qu'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne +veulent savoir que pour les savoir seulement_."--Litterature, art, +philosophie, metaphysique, theologie, science mathematique et tout +intellectuelle, voila les differentes directions de l'esprit francais au +XVIIe siecle. + +Mais, vers la fin de cet age, par les recits des voyageurs, par la +medecine qui grandit et que le developpement de la vie urbaine invite +a grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurite, par +l'Academie des sciences fondee en 1666, par Bernier, Tournefort, +Plumier, Feuillee, Fagon, Delance, Duvernay, les sciences physiques et +naturelles deviennent la preoccupation des esprits. Elles profitent, +pour devenir populaires, de la decadence des lettres et de la +philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop +apparent de 1700 a 1720 environ; elles deviennent meme a la mode, et les +femmes savantes ont partout remplace les precieuses, et les presidents +a mortier en leurs academies de province ne dedaignent point de +"considerer des moucherons" et de dissequer des grenouilles. Elles ont +cause gagnee en 1725 et ont deja donne son pli a l'esprit du siecle. +Comme il arrive toujours a l'intelligence humaine, trop faible pour voir +a la fois plus d'un cote des choses, la science nouvelle parait toute la +science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relegue +dans l'ombre les explications theologiques, ou metaphysiques ou +psychologiques qui en avaient ete donnees. Tout sera explique desormais +par les "lois de la nature", le surnaturel n'existera plus, _l'humain_ +meme disparaitra; plus de metaphysique, plus de religion; et jusqu'a la +morale, qui n'est pas dans la nature, n'etant que dans l'homme, finira +elle-meme par etre consideree comme le dernier des "prejuges". + +Ajoutez a cela des causes historiques dont la principale est la funeste +et a jamais detestable revocation de l'Edit de Nantes. Encore que le +protestantisme n'ait nullement ete, en ses commencements et en son +principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle, +insensiblement et indefiniment ployable jusqu'a se transformer par +degres en pur rationalisme, encore est-il qu'il etait dans sa destinee +de devenir tel. Il a ete, chez les peuples qui l'ont adopte, un passage, +une transition lente d'une religion a un etat religieux, et d'un etat +religieux a une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif +et lent eut pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription +des protestants sous Louis XIV. La Revocation a eu, comme toute mesure +intransigeante, des consequences radicales; elle a supprime les +transitions, et jete brusquement dans le "libertinage" tous ceux qui +auraient simplement incline vers une forme de l'esprit religieux plus a +leur gre. Ce n'est pas en vain qu'on declare qu'on prefere un athee a un +schismatique. A parler ainsi, on reussit trop, et ce sont des athees que +l'on fait. + +Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le +trouble moral qu'ont jete dans les esprits la Regence et les scandales +financiers de 1718, le XVIIIe siecle a, des son point de depart, +absolument perdu tout esprit chretien. + +Ni chretien, ni francais, il avait un caractere bien singulier pour un +age qui venait apres cinq ou six siecles de civilisation et de culture +nationales; il etait tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La +tradition est l'experience d'un peuple; il manquait de tradition, et +n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand +interet, c'est un siecle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a +de cet age la fougue, l'ardeur indiscrete, la curiosite, la malice, +l'intemperance, le verbiage, la presomption, l'etourderie, le manque +de gravite et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine +generosite, bonte de coeur, facilite aux larmes, besoin de s'attendrir, +et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur +tout proche, se croit toujours tout pres de le saisir, et en a +perpetuellement le besoin, la certitude et l'impatience. + +Il vecut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches, +les essais, les theories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les +incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupe +et tout brule derriere lui: il avait tout a retrouver et a refaire. Il +touchait, du moins, a tous les materiaux avec une fievre de decouverte +et une naivete d'inexperience a la fois touchante et divertissante, +reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idees +que l'humanite avait cent fois tournees et retournees en tous sens, +et ne les renouvelant guere, parce qu'avant de les trancher il ne +commencait pas par les bien connaitre. Il est peu d'epoque ou l'on ait +plus improvise; il en est peu ou l'on ait invente plus de vieilleries +avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragout du scandale. + +Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siecle est +arrive a ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombe, a la fin, a +peu pres d'accord sur un certain nombre d'idees. Ces idees n'etaient pas +precisement les points d'aboutissement d'un systeme bien lie et bien +conduit; c'etaient des protestations; elles avaient un caractere +presque strictement negatif; ce n'etait que le XVIIIe siecle prenant +definitivement conscience nette de tout ce a quoi il ne croyait pas +et ne voulait pas croire. Revelation, tradition, autorite, c'etait le +christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme a trouver la +verite, liberte de croyance et de pensee, mepris du passe sous le nom de +loi du progres et de perfectibilite indefinie, ce fut le XVIIIe siecle, +et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de revelation, +la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorite.--Par suite, +grand respect (du moins en theorie) de l'individu, de la personne +humaine prise isolement: puisque ce n'est pas la suite de l'humanite qui +conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-la, qui peut +le decouvrir, l'individu devient sacre, et on lui reporte l'hommage +qu'on a retire a la tradition.--Par suite encore, tendance generale a +l'idee, un peu vague, d'egalite, sans qu'on sut exactement laquelle, +entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer: +l'egalite _reelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation +meme, jadis hierarchisee si minutieusement; l'egalite financiere +relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois a +la fortune commence a etablir; plus que tout l'horreur de _l'autorite_, +toute autorite, ou spirituelle ou materielle, ne se constituant, ne se +conservant surtout, que par une hierarchie, ne pouvant descendre du +sommet a toutes les extremites de la base que par une serie de pouvoirs +intermediaires qui du cote du sommet obeissent, du cote de la base +commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien +d'une inegalite systematique entre les hommes. + +Et ces differentes idees, aussi antichretiennes qu'antifrancaises, je +veux dire egales protestations contre le christianisme tel qu'il avait +pris et garde forme en France, et contre l'ancienne France elle-meme +telle qu'elle s'etait constituee et amenagee, devinrent, peu a peu, +comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme +n'est pas humain, je dis le scepticisme meme dans le sens le plus eleve +du mot, a savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut +toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idee a +laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espere par +quelque chose. Le XVIIIe siecle devait trouver au moins une religion +provisoire a son usage; et la verite est qu'il en a trouve deux. + +Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du +sentiment. + +C'etaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui etait si cher. +Autorite, tradition, conscience collective et continue de l'humanite +sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolement, se +consulte lui-meme; "_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la +lumiere_"; que chacun interroge l'oracle personnel, l'etre spirituel +qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare, +combine, coordonne, conclut, obeit a une sorte de necessite a +laquelle il se rend et qu'il appelle l'evidence, et celui-ci c'est la +raison;--l'autre, plus prompt en ses demarches, qui fremit, s'echauffe, +a des transports, crie et pleure, obeit a une sorte de necessite qu'il +appelle l'emotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le +XVIIIe siecle a repondu: a tous les deux. Il s'est partage: les tendres +ont ete pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes +ont ete plutot de la religion de la raison, les femmes de la religion du +sentiment. Rationalisme et sensibilite ont regne parallelement vers +la lin de cet age, se reconnaissant bien pour freres, en ce qu'ils +derivaient de la meme source qui n'est autre qu'orgueil personnel et +grande estime de soi, mais freres ennemis, qui se defiaient fort l'un de +l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux regles de +conduite, aux morales les plus differentes; et aussi, dans les esprits +communs et peu capables de discernement, dans la foule, freres ennemis +vivant cote a cote, prenant tour a tour la parole, melant leurs voix +en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoques en meme +temps d'une meme foi indiscrete et d'un meme enthousiasme confus. + +N'importe, c'etaient des enthousiasmes, des cultes, des elevations, des +manieres de religions en un mot; car tout sentiment desinteresse a deja +un caractere religieux. De l'instrument meme dont il s'etait servi pour +detruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siecle avait fini par +faire une religion nouvelle, et la pensee humaine avait parcouru le +cercle qu'elle parcourt toujours.--De meme le sentiment, la passion, +severement refoules, et tenus en suspicion comme dangereux par la +religion traditionnelle, apres avoir proteste contre elle et reclame +leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis +d'insurges, etaient devenus dogmes eux-memes et religions, et le cercle, +de ce cote-la aussi, etait parcouru. + +Entre ces deux divinites nouvelles et les deux groupes de leurs +croyants, restaient en grand nombre, et resterent toujours, ceux que +l'evolution de pensee que je viens d'indiquer n'avait pas entraines +jusqu'a son terme, les hommes du "pur" XVIIIe siecle, les hommes a la +d'Holbach, qui s'en tenaient a la pure negation, et qui se refuserent a +n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la +pure et simple negation, comme trop seche et trop attristante; et le +sentiment et la raison, comme choses trop evidemment individuelles, et +qui sont trop autres d'un homme a un autre, pour etre de vrais liens des +ames, _relligiones_, et soupconnees de n'etre devenues des divinites +que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient +cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya a revenir a +l'ancienne foi, ou a se mettre en marche vers d'autres solutions encore +ou expedients. + +Mais il etait important de marquer la derniere borne du stade parcouru +par le XVIIIe siecle, et celle surtout ou il a comme "tourne". On a fait +remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siecle, a le prendre +en general, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irreligion +plutot deiste, tandis que l'irreligion du XVIIe siecle etait athee. +Cette vue est tres ingenieuse, et elle est presque vraie. La minorite +irreligieuse du XVIIe siecle nie Dieu; la majorite irreligieuse du +XVIIIe siecle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime a y +croire. + +[Note 2: Vinet, _Histoire de la litterature francaise au XVIIIe +siecle.--Appendice: Les moralistes francais au XVIIIe siecle_.] + +La raison c'est precisement qu'elle est majorite. Tout parti qui reussit +devient conservateur, et toute doctrine qui a du succes se moralise et +s'epure et s'eleve autant que sa nature et son essence le comportent. Le +succes est une responsabilite, et se fait sentir comme tel. Une doctrine +qui a des partisans, a mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a +charge d'ames, cherche a aboutir a une morale, et a prendre au moins un +air et une dignite theocratique. C'est pour cela que la philosophie du +XVIIIe siecle, et d'assez bonne heure, menagea au moins le mot Dieu, +sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et +toujours et de plus en plus transforma en veritables objets de culte, +sanctifia et divinisa les instruments memes de sa critique, et les armes +memes de sa rebellion. + +Voila comme le fond commun et l'esprit general du siecle que nous +etudions. Quelle litterature en est sortie, c'est ce qui nous reste a +examiner. + +Ce pouvait etre une admirable litterature philosophique; et c'est bien +ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois +qu'on le reconnait unanimement a cette heure. Il n'y a point a cela de +raison generale que j'apercoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les +philosophes du XVIIIe siecle ont ete tous et trop orgueilleux et trop +affaires pour etre tres serieux. Ils sont restes tres superficiels, +brillants du reste, assez informes meme, quoique d'une instruction trop +hative et qui procede comme par boutades, penetrants quelquefois, +et ayant, comme Diderot, quelques echappees de genie, mais en somme +beaucoup plutot des polemistes que des philosophes. Leur instinct +batailleur leur a nui extremement; car un grand systeme, ou simplement +une hypothese satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les +philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne +se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'a la condition qu'il +envisage avec le meme interet, et presque avec la meme complaisance, sa +pensee et le contraire de sa pensee, jusqu'a ce qu'il trouve quelque +chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les +concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un +peu legers, les philosophes du XVIIIe siecle ne voient jamais a la fois +que leur idee actuelle a prouver et leur adversaire a confondre, ce +qui est une seule et meme chose; et quand ils se contredisent, ce qui +pourrait etre un commencement de voir les choses sous leurs divers +aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume a l'autre, ce qui est etre +limite dans l'affirmative et dans la negative tour a tour, mais non pas +les voir ensemble. + +Aussi sont-ils interessants et decevants, de peu de largeur, de peu +d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siecles +passes, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de +la philosophie. + +Il etait difficile, a moins d'un grand et beau hasard, c'est-a-dire de +l'apparition d'un grand genie, chose dont on n'a jamais su ce qui la +produit, que ce siecle fut un grand siecle poetique. Il ne fut pour cela +ni assez novateur, ni assez traditionnel. + +Il pouvait, avec du genie, continuer l'oeuvre du XVIIe siecle, en +remontant a la source ou le XVIIe siecle avait puise et qui etait loin +d'etre tarie; il pouvait continuer de se penetrer de l'esprit antique +_et meme s'en penetrer mieux que le XVIIe siecle_, qui, apres tout, +s'est beaucoup plus inspire des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et +prolonger l'esprit classique francais qui n'avait pas dit son dernier +mot, et le revivifier d'une nouvelle seve. + +Et il pouvait, decidement novateur, avec du genie, creer, a ses risques +et perils, ce qui est toujours le mieux, une litterature toute nationale +et toute autonome. + +Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commence par etre novateur sterile; +puis il a ete traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par +_petite imitation_, traditionnel par contrefacon. + +Il a commence par etre novateur. Il etait naturel qu'il le fut en +litterature comme en tout le reste et qu'il repoussat la tradition +litteraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle, +Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en litterature les representants +d'une reaction presque violente contre l'esprit classique francais en +general, et le XVIIIe siecle en particulier. Ils sont "modernes", et +irrespectueux autant de l'antiquite classique que de l'ecole litteraire +de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'etait point, c'etait d'etre +novateur par simple negation, et sans avoir rien a mettre a la place de +ce qu'on pretendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guere que +des insurges. Ils meprisent la poesie classique, mais ils meprisent +toute la poesie; ils meprisent la haute litterature classique, mais +ils meprisent a peu pres toute la haute litterature. Si, comme font +d'ordinaire les nouvelles ecoles litteraires, ils songeaient a se +chercher des ancetres par dela leurs predecesseurs immediats qu'ils +attaquent, ils remonteraient a Benserade et a Furetiere. Esprit precieux +et realisme superficiel, voila leurs deux caracteres. "Roman bourgeois" +avec le _Gil Blas_, comedie romanesque et spirituellement entortillee +avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de +la ville, sans la profondeur meme de La Bruyere, avec les _Lettres +Persanes_, eglogues fades et pretentieuses, fables elegantes et +malicieuses sans un grain de poesie, voila ce que font les plus grands +d'entre eux. Cette premiere ecole, malgre un bon roman de mauvaises +moeurs, deux ou trois jolies comedies et un brillant pamphlet, sent +singulierement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand +siecle. + +Le siecle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous +le verrons, mais en majorite, sous l'impulsion vigoureuse et multipliee +de Voltaire. Celui-ci n'etait pas novateur le moins du monde. +Conservateur en toutes choses, et seulement force, pour les interets +de sa gloire, a feindre et a imiter une foule d'audaces qui n'etaient +nullement conformes a son gout intime, dans le domaine purement +litteraire il etait libre d'etre conservateur decide et obstine, et +il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement a la tradition ses +contemporains qui s'en detachaient. Il precha Boileau et crut continuer +Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent a sa +suite. Mais c'etait la la tradition prise par son petit cote. Ce +que, surtout au theatre, l'ecole de Voltaire nous donna, ce fut une +"imitation" des "modeles" du XVIIe siecle. Pour etre dans la grande +tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les +imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre +l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter a la +premiere source, imiter ceux qui deja empruntent, c'est risquer de faire +des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le +XVIIIe siecle est une sorte de conservation des procedes, et c'est pour +cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un metier de faire une tragedie +ou une comedie. Une tragedie coulee dans le moule de Racine, ou une +comedie _developpee_ sur un portrait de La Bruyere comme un devoir +d'ecolier sur une matiere, voila bien souvent le grand art du XVIIIe +siecle. Elles viennent de la la sensation de vide et l'impression de +profonde lassitude que laisserent dans les esprits, vers 1810, les +derniers survivants de cette sorte d'atelier litteraire. Le grand art +du XVIIIe siecle est une maniere de mandarinat tres lettre, tres +circonspect, tres digne, et tres impuissant. + +Le petit vaux mieux. L'ecole de 1715, nonobstant Voltaire, avait laisse +quelque chose derriere elle. Les precieux s'etaient evanouis, ou +attenues, ou transformes en faiseurs de madrigaux et en poetes du +_Mercure_; mais les realistes etaient restes. Partis d'assez bas, ils ne +s'eleverent jamais, et meme au contraire; mais ils furent interessants; +ils conterent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils +creerent toute une ecole de romanciers et de nouvellistes intelligents, +vifs de style, piquants, parfois meme, quoique trop peu, observateurs, +parfois meme et, comme par hasard, donnant un petit livre ou il y a du +genie. De Le Sage a Laclos c'est toute une serie, dont il faut bien +savoir que le roman francais moderne a fini par sortir. Seulement ce +n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse. + +Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent a ces +romanciers, le gout du reel et l'emotion. Ces romanciers realistes sont +des romanciers qui ne sont pas touchants et des realistes qui ne sont +pas realistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une +certaine secheresse, ou, plus desobligeante encore, une sensibilite +fausse, et d'effort et de commande, est repandue dans toutes leurs +oeuvres, jusqu'a ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les +sources de la vraie et profonde sensibilite.--Et ils ne sont pas assez +realistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses +moeurs, ce n'est point un reproche a leur faire, mais qu'ils observent +vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure. +Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette litterature, +celle-la meme, et non plus la haute et pretentieuse, n'est pas +nationale. Ni chretien ni francais, c'est le caractere general; ceux-ci +ne sont pas plus francais que les autres, et, precisement, si l'ecole +de 1715, dont ils derivent, si cette ecole novatrice n'a pas ete plus +feconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme +insuffisamment autochtone, c'etait une litterature nationale, curieuse +de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour +d'esprit special, de notre facon d'etre nous, qu'au moins il fallait +essayer de creer; et c'est a quoi l'on n'a pas songe. + +Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincere; un +"grand art" sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefacon +ingenieuse; une "litterature secondaire" habile, agreable et de peu de +fond, aucune poesie, voila soixante annees, environ, de ce siecle. + +Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie. + +Un homme doue d'imagination et de sensibilite se rencontra, c'est-a-dire +un poete. Rousseau emut son siecle. Par dela la Revolution la secousse +qu'il avait donnee aux ames devait se prolonger.--Un autre, de +sensibilite beaucoup moindre, et peut-etre peu eloignee d'etre nulle, +mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique, +deroula le grand spectacle des beautes naturelles, et ecrivit l'histoire +du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est +restee profonde. + +Un troisieme, beaucoup moins grand, traverse du reste trop tot par la +mort, s'avisa d'etre un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui +l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beaute antique, +et donna au XVIIIe siecle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poete +ecrivant en vers. + +Enfin, tres penetre des grandes lecons de ces trois artistes, tres +digne d'eux, en meme temps profondement original, comprenant la nature, +comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi +croyant que la litterature et l'art devaient redevenir francais et +chretiens, apportant une poetique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une +imagination a renouveler presque toutes les formes de l'art litteraire, +un grand poete apparait vers 1800, ferme le XVIIIe siecle, quoique en +retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le +dix-neuvieme[3]. + +[Note 3: Voir dans nos _Etudes litteraires sur le XIXe siecle_ +l'article sur _Chateaubriand_. (Societe francaise d'Imprimerie et de +Librairie.)] + +Le XVIIIe siecle, au regard de la posterite, s'obscurcira donc, +s'offusquera, et semblera peu a peu s'amincir entre les deux grands +siecles dont il est precede et suivi.--Cependant n'oublions point, et +qu'il a sa vivacite, sa grace et son joli tour dans les menus objets +litteraires, et qu'il a aussi ses nouveautes, ses inventions qui lui +sont propres. Il a cree des genres de litterature, ou, si l'on veut, et +c'est mieux dire, il a ressuscite des genres de litterature que l'on +avait, a tres peu pres, laisse deperir. Il a presque cree la litterature +politique; il a presque cree la litterature scientifique; il a presque +cree la litterature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme +de l'ecole de 1715, et meme il n'en a pas ete longtemps; et il a fonde +une ecole lui-meme. Voltaire a fait trop de tragedies; mais il a +_essaye_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialite pour +y reussir, il a du moins, a qui aura plus de sang-froid, montre le vrai +chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle litterature dans la +science, qu'il a fait entrer la science dans la litterature, et que, +desormais, il est comme interdit d'etre un grand naturaliste sans savoir +exposer avec clarte, gravite et belle ordonnance. Ces agrandissements du +domaine litteraire sont les vraies conquetes du XVIIIe siecle. Par elles +il est grand encore, et attirera les regards de l'humanite. + +On remarquera peut-etre avec malice que les conquetes du XVIIIe siecle +se sont renversees contre lui, que les sciences qu'il a creees se sont +retournees contre les idees qui lui etaient cheres. + +Le XVIIIe siecle a cree, ou plutot restitue la science politique; et +la science politique est peu a peu arrivee a cette conclusion que la +politique est une science d'observation, ne se construit nullement par +abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre +chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de +pathologie historique; conception modeste et realiste, qui, pour avoir +ete celle de Montesquieu, n'a nullement ete celle du XVIIIe siecle en +general, et tant s'en faut. + +Le XVIIIe siecle a cree, ou dirige dans ses veritables voies l'histoire +civile; et l'histoire civile, constituee, fortifiee, enrichie, +et semble-t-il, presque achevee par notre age, condamne presque +completement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siecle, enseigne qu'au +contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle a la vie +d'un peuple que la racine a l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se +developper, se deracine, d'abord ne peut pas y reussir, ensuite, pour +peu qu'il y tache, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; +qu'enfin les developpements d'une nation ne peuvent s'accomplir que +par mouvements continus et insensibles, et que le progres n'est qu'une +accumulation et comme une stratification de petits progres. + +Le XVIIIe siecle a cree, ou admirablement lance en avant les sciences +naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions tres differentes +de celles du XVIIIe siecle. Elles ne croient ni au contrat social, ni +a l'egalite parmi les hommes. Par les theories de l'heredite et de la +selection elles retablissent comme verites scientifiques les prejuges de +la "race" et de "l'aristocratie". Elles sont assez patriciennes, et un +peu contre-revolutionnaires. + +Mais il n'importe. C'est la destinee des hommes de commencer des oeuvres +dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les +retours; et ce que nous creons, par cela seul qu'il garde notre nom, +sinon notre esprit, dut-il tourner un peu a notre confusion, reste +encore a notre gloire. Celle du XVIIIe siecle, encore que faible par +certains cotes, demeure grande et nous est chere. Que ce n'ait ete ni un +siecle poetique, ni un siecle philosophique, il nous le faut confesser; +mais c'est un siecle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et +la promesse, deja tres brillante, de l'age scientifique le plus grand et +le plus fecond qu'ait encore vu l'humanite. + +Force de l'etudier surtout au point de vue litteraire, j'etais en +mauvaise situation pour bien servir ses interets. Je l'ai considere avec +application, et retrace avec sincerite, sans plus de rigueur, je crois, +que de complaisance. + +J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les +auteurs plutot que les critiques, et ne voir dans les critiques que des +guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des differents points de +vue ou l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe +siecle ayant presque tous beaucoup ecrit, j'ai indique, suffisamment, je +crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent a la +rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction +moyenne ait lues de ses yeux. + +On consultera aussi, avec fruit, et a coup sur avec plus d'interet que +le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner +ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore tres bon, tres nourri +et tres judicieux, et plein d'apercus sur les litteratures etrangeres, +tres utiles a l'intelligence de la notre. C'est ensuite le cours sur la +_Litterature francaise au XVIIIe siecle_, du sagace, profond et si +pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regrette Edmond Scherer; le +_Marivaux_ si complet et si agreable en meme temps de M. Larroumet; +l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans prejudice du bon +livre, plus scolaire, de M. Edgard Zevort sur le meme sujet; les +differents articles de M. Ferdinand Brunetiere, et particulierement +ses _Le Sage, Marivaux, Prevost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume +intitule _Etudes critiques sur l'histoire de la litterature francaise_ +(troisieme serie).--J'ai profite de ces maitres, dont je suis fier que +quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'etre pas trop +indigne d'eux. + +Janvier 1890. + +E. F. + + + +DIX-HUITIEME SIECLE + + + +PIERRE BAYLE + + +I + +BAYLE NOVATEUR + +Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe +siecle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes, +et cela, encore que generalement admis, n'est pas trop faux; cela est +meme vrai; seulement il faut savoir que jamais eclaireur n'a moins +ressemble a ceux de son armee, et que, s'il les eut connus, il n'est +personne au monde, non pas meme les jesuites et les dragons de Villars, +qu'il eut, j'en suis sur, plus cordialement deteste que ses successeurs. + +Au premier regard il parait bien l'un d'eux, tres exactement. On +feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siecle, +tant litteraire que philosophique et "religieux", qui apparaissent. +Bayle est "moderne", admire froidement Homere, le trouve souvent un peu +"bas", et, du reste, est aussi ferme a la grande poesie, et meme a toute +poesie, qu'il soit possible. Voltaire aura le gout plus large et plus +eleve que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, etroit et negateur; +il ne croit qu'au petit fait et aux grandes consequences du petit +fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme +historique, et la ou nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, +l'explosion d'un grand sentiment et le deploiement soudain de grandes +forces d'ame, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien +conduite. Savez-vous ou est, a peu pres, le sommaire de la _Pucelle_ de +Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et +encadre par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie +bouffonne et irreverencieuse, et cette methode du burlesque applique a +la metaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siecle tout +entier, depuis Fontenelle jusqu'a Beranger. Les plaisanteries sur le +systeme de Spinoza (Dieu modifie en Gros-Jean est un imbecile, et Dieu, +modifie en Leibniz est un grand genie; Dieu modifie en trente mille +Autrichiens a assomme Dieu modifie en dix mille Prussiens), ces +plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle, +ou plutot elles ont commence par etre de Bayle. + +--"Les idees de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape +parlant _ex cathedra_ peuvent etre comparees a celles du paganisme +touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien +repondant a une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de +respect; mais enfin son jugement, quand meme il aurait ete rendu _ex +cathedra_, ou plutot _ex tripode_, ne passait pas pour irreformable. +Voila le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes etait le juge +de dernier ressort: voila le concile."--Cela est-il assez voltairien? +C'est du Bayle. + +Il a, non seulement l'esprit irreligieux, rebelle au sentiment du +surnaturel, mais le gout de l'agression, et de la polemique, et de la +taquinerie irreligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis +point de nier Dieu, la providence, et l'immortalite de l'ame; car il +se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener +subtilement et captieusement son lecteur a la negation de Dieu, a la +meconnaissance de la providence, et a la persuasion que tout finit a +la tombe; mais encore il prend plaisir a bien montrer aux hommes, +patiemment, obstinement, avec la persistance tranquille de la goutte +d'eau percant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire a ces +choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mene tout droit, +autant tout raisonnement, quel qu'il puisse etre, en eloigne, et +qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont +admirablement bien avises en croyant. Ce detour malicieux, tactique +absolument continuelle chez lui, sent le mepris et un peu d'intention +mechante; c'est un moyen d'interesser l'amour-propre dans la cause de la +negation, et, si l'on n'y reussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le +tient doucement pour un sot, ce qu'on le felicite d'etre d'ailleurs, et +de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait etre autre chose. +C'est du plus pur XVIIIe siecle. + +Et dix-huitieme siecle encore le gout tres marque et aussi desobligeant +que possible de l'obscenite. Les details scabreux recherches avec soin +et etales avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austere. +Le cynisme cher au XVIe siecle, contenu et reprime au XVIIe, recommence +a couler de source et a deborder, et en voila pour un siecle; en voila +jusqu'a ce que la reaction de la satiete et du degout y mette, pour un +temps, une nouvelle digue. + +La defense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation +tres grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, a +l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand +sang-froid, qu'un livre, pour etre utile, doit etre achete, et pour +etre achete doit contenir de ces choses qui plaisent a tout le monde, +interessent tout le monde, eveillent, entretiennent et satisfont toutes +les curiosites. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, +mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger a l'etre +un peu, et meme enormement, dans le seul but de ne point leur rester +etranger. Un savant meme est bien force d'etre a peu pres a la mode. + +Et voila bien toute la physionomie du XVIIIe siecle qui se dessine a nos +yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'a ce que j'appellerai, si +on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux +origines de l'humanite, et je ne sais quel sentiment que l'humanite en +s'organisant s'est eloignee du bonheur, en se civilisant s'est denaturee +et pervertie, idee familiere au XVIIIe siecle meme avant Rousseau, et +devenue populaire apres lui, que l'on ne trouvat encore dans Bayle, a la +verite en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il, +que l'effort, humain ou divin, pour eloigner progressivement le monde de +l'etat primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonte +de l'homme, ou d'une bonte celeste. C'est une idee singuliere des +Platoniciens que, par exemple, Dieu ait cree le monde par bonte. La +creation est plutot une premiere decheance. Le chaos c'etait le bonheur. +"Tout etait insensible dans cet etat: le chagrin, la douleur, le crime, +tout le mal physique, tout le mal moral y etait inconnu... La matiere +contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les +miseres que nous voyons; mais ces germes n'ont ete feconds, pernicieux +et funestes qu'apres la formation du monde. La matiere etait une +Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer."--Bayle s'amuse, car il s'amuse +toujours; mais cette theorie de polemique n'est pas autre chose que +la doctrine de Rousseau poussee a l'extreme, en telle sorte qu'elle +pourrait etre ou page d'un disciple de Rousseau logique et naif, ou +parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires. + +[Note 4: Ville de Sicile, ruinee par les Syracusains, qui la +surprirent en traversant un marais desseche par les habitants, malgre la +defense de l'oracle.] + +Ce gout de critique negative, ce gout de faire douter, cette +impertinence savante et froide a l'adresse de toutes les croyances +communes de l'humanite, cet art de ne pas etre convaincu, et de ne pas +laisser quelque conviction que ce soit s'etablir dans l'esprit des +autres; cet art, delicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude, +pressant, imperieux et haletant, en tant que visant a un but plus eleve +que lui-meme, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement +tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit a une sorte de +desorganisation des forces humaines et a une maniere de lassitude +sociale. Bayle le sait, et le dit fort agreablement: "On peut comparer +la philosophie a ces poudres si corrosives qu'apres avoir consume +les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et +carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie +refute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrete point la, elle refute +les verites, et quand on la laisse a sa fantaisie, elle va si loin +qu'elle ne sait plus ou elle est, ni ne trouve plus ou s'asseoir." + +Voila une belle porte d'entree au XVIIIe siecle, et ou l'inscription ne +laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte. +Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la verite, que +l'_Encyclopedie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des +editions revues, corrigees et peu augmentees du _Dictionnaire_ de Bayle, +que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le +magasin d'idees de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'a Volney. +Le XVIIIe siecle commence. + + + +II + +BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIECLE SANS EN ETRE + +Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle a +un philosophe de 1750. Presque tout son caractere et presque toute sa +tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme +tres modeste, tres sage, tres honnete homme dans la grandeur de ce mot. +Laborieux, assidu, retire et silencieux, personne n'a moins aime le +fracas et le tapage, non pas meme celui de la gloire, non pas meme celui +qu'entraine une influence sur les autres hommes. De petite sante et +d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, meme de tout +divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, a proprement +parler, relations. La _vita umbratilis_ a ete la sienne, exactement, et +il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en +main, pour mieux lire, et pour relire en resume--et voila toute son +existence. Il ne s'est soucie d'aucune espece de rapport immediat avec +ses semblables. L'idee n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il +s'ensuit que ce n'est jamais l'action a faire qui lui dicte l'idee dont +elle a besoin; et c'est la une premiere difference entre lui et ses +successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des +pensees. + +Ajoutez, et voila que les differences se multiplient, qu'il n'a pour +ainsi dire pas de passions. Son trait tout a fait distinctif est meme +celui-la. Il n'est pas seulement un honnete homme et un sage--on l'est +avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut +pas comprendre ou qui comprend avec une peine extreme et un etonnement +profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les +hommes le confond. "Ce qu'il y a de plus etrange, dans le combat des +passions contre la conscience, est que la victoire se declare le plus +souvent pour le parti qui choque tout a la fois et la conscience et +l'interet." Il y a la quelque chose de si monstrueux que le bon sens en +est comme etourdi, et il ne faut pas s'etonner que "les paiens aient +range tous ces gens-la au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des +energumenes et de tous ceux en general qu'on croyait agites d'une divine +fureur." Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait meme aucun +compliment d'etre un honnete homme: il croit simplement qu'il n'est pas +un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eut ete +comme effare, et se serait demande quelle divine fureur agitait tous ces +nevropathes. + +Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres. +Les hommes du XVIIIe siecle ne l'etaient guere. Ils etaient gens qui +avaient des lettres, mais qui songeaient a bien autre chose, gens +persuades qu'ils etaient faits pour l'action et pour une action +immediate sur leurs semblables, gens qui avaient la pretention de mener +leur siecle quelque part, et ils ne savaient pas trop a quel endroit; +mais ils l'y menaient avec vehemence; gens qui etaient capables d'etre +sceptiques tour a tour sur toutes choses, excepte sur leur propre +importance; gens qui faisaient leur metier d'hommes de lettres, a la +condition, avec le privilege, et dans la perpetuelle impatience d'en +sortir. + +--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans reserve, sans +lassitude, sans degout, sans arriere-pensee, et sans autre ambition +que de continuer de l'etre. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de +labeurs, de recherches desinteressees et de tranquille mepris du monde +qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du veritable homme de +lettres qu'il songe a la posterite, c'est-a-dire aux deux ou trois +douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siecle apres sa mort. + +"Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que +les siecles a venir ne se fachent en apprenant que vos veilles ne vous +ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire a votre memoire? Dormez en +repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous etes +peu soucie de la fortune, content de vos livres et de vos etudes, et de +consacrer votre temps a l'instruction du public, ne sera-ce pas un tres +bel eloge?... Les gens du monde aimeraient autant etre condamnes aux +galeres qu'a passer leur vie a l'entour des pupitres, sans gouter aucun +plaisir ni de jeu, ni de bonne chere... Mais ils se trompent s'ils +croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, Francois +Junius) etait sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, a +moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner +pour des vetilles..." + +Voila Bayle au naturel. Considere a ces moments-la, il apparait aussi +peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos +cathedrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent +accomplissement de la tache qu'ils avaient choisie, au recoin le plus +obscur du grand edifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son +monument. Des exigences de publication l'y obligerent. "A quoi bon? +disait-il. Une compilation! Un repertoire!" Et, en verite, il semble +bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire. + +Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses +concordent, aussi bien que toutes les vanites des hommes du XVIIIe +siecle, tout de meme les orgueilleuses et ambitieuses idees generales +des philosophes de 1750 sont absolument etrangeres a Pierre Bayle. Il ne +croit ni a la bonte de la nature humaine, ni au progres indefini, ni a +la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste, +ni rationaliste, ni regenerateur. Le monde pour lui "est trop +indisciplinable pour profiter des maladies des siecles passes, et +_chaque siecle se comporte comme s'il etait le premier venu_". +L'humanite ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle +est en mouvement. La verite est qu'elle oscille, "Si l'homme n'etait pas +un animal indisciplinable, il se serait corrige." Mais il n'en est +rien. "D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les reiterations +continuelles de la bascule n'auront rien gagne sur le coeur humain." +Ce serait un bon livre a ecrire "qu'on pourrait intituler _de centro +oscillationis moralis_, ou l'on raisonnerait sur des principes a peu +pres aussi necessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des +vibrations des pendules". + +On eut etonne beaucoup cet aieul des Encyclopedistes en lui parlant du +regne de la raison et de la toute-puissance a venir de la raison sur les +hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une +est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mene +jamais. Elle est pour lui le seul souverain legitime de l'homme, et le +seul qui ne gouverne pas. Il est tres enclin, sur ce point, a "_soutenir +le droit et nier le fait_"; a soutenir "qu'il faut se conduire par la +voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie". La raison en +est (dont Pascal s'etait fort bien avise) dans l'horreur des hommes pour +la verite. Un instinct nous dit que la verite est l'ennemie redoutable +de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre +l'empire, d'un seul coup nous serions des etres si absolument +raisonnables et sages que nous peririons d'ennui. Plus de desir, plus de +crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la verite, le simple +bon sens, s'il l'ecoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces +biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide +affreux et desert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne a +celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute +agitation et tourment? + +Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et +interessee de la verite, n'en a pas une moindre de la clarte. Il peut +approuver ce qui est clair, il n'aime passionnement que ce qui est +obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains +reformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont detruit ou efface +de mysteres. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laisse qui leur +assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de +mepris dont, en creant une secte, ils ont enrichi l'humanite. "C'est +l'incomprehensible qui est un agrement." Quelqu'un qui inventerait une +doctrine ou il n'y eut plus d'obscurite, "il faudrait qu'il renoncat a +la vanite de se faire suivre par la multitude". + +Cela est eternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanite. +L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce +qu'il aime a ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du reve, +c'est le gout de l'inintelligible. L'humanite revera toujours, et +d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop +comprendre pour permettre qu'on la reve. La raison est donc comme une +sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin +incessant de reprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. "Je +sais que tu dis vrai; mais tais-toi."--Il est donc d'un esprit tres +etroit de travailler a fonder le rationalisme dans le genre humain; +c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle +aime a dire, tout a fait surprenante. + +Certes Bayle ne songe point a un tel dessein, et personne n'a cru plus +fort et n'a dit plus souvent que l'humanite vit de prejuges, qui, +seulement, se succedent les uns aux autres et se transforment, comme de +sa substance intellectuelle. + +Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe +siecle en ce qu'il adore la verite. J'ai dit qu'il n'a point de passion; +il a celle-la. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui +qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments tres vifs +contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira a +faire l'eloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolerance qui +animait les religions antiques. Il laisse ce panegyrique a faire a +Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile a une doctrine d'etre +tolerante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir +un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il +penche tres sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a +dissimule l'intolerance du protestantisme. Il insiste meme avec +complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais tres +bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitie personnelle; +mais d'une facon generale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin, +ou meme d'Erasme, la rectitude de sa loyaute intellectuelle et de son +bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolerance partout ou il est. Il +l'eut peut-etre trouve jusque dans l'_Encyclopedie_, et l'eut denonce. +Je dirai meme que j'en suis sur. + +Il faut indiquer un trait tout special par ou Bayle se distingue +des heritiers qui l'ont tant aime. L'intrepidite d'affirmation des +philosophes du XVIIIe siecle leur vient, pour la plupart, de leurs +connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont +mise. Bayle ne s'est pas occupe de sciences, presque aucunement, et +sa _Dissertation sur les cometes_ est un pretexte a philosopher, non +proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux +categories d'articles sont d'une regrettable et tres significative +secheresse: c'est a savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et +ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si +sa critique est superficielle, hesitante, ou, pour mieux dire, assez +indifferente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants, +il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est reste a Gassendi. Inutile +de dire que c'est la une lacune facheuse. A un certain point de vue ce +lui a ete un avantage. La certitude scientifique a comme enivre les +philosophes du XVIIIe siecle, la plupart du moins, et leur a donne le +dogmatisme intemperant le plus desagreable, le plus dangereux aussi. +Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que +Bayle s'est tenu a l'ecart des sciences, ou si c'est son incompetence +scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse reserve; mais +toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre +que le XVIIIe siecle a apporte au monde, que le pontificat scientifique +lui est inconnu, et que, rebelle a l'ancienne revelation, ou il n'a +pas assez vecu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt a croire pour +accepter la nouvelle. + +Aussi toutes ses conclusions, ou plutot tous les points de repos de son +esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment +moderes. En general sa methode, ou sa tendance, consiste a montrer +aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extremement +sceptiques, et beaucoup moins attaches qu'ils ne l'estiment aux +croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle a extraire, avec une lente +dexterite, de la pensee de chacun le principe d'incroyance qu'elle +renferme et cache, et non point a arracher, comme Pascal, mais a derober +doucement a chacun une confession d'infirmite dont il fait un aveu de +scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, +le catholicisme au jansenisme, le jansenisme au protestantisme, le +protestantisme au socinianisme et le socinianisme a la libre pensee. Il +aimera, par exemple, a nous montrer combien la pensee de saint Augustin +est voisine de celle de Luther, combien il etait necessaire que le +calvinisme finit par se dissoudre dans le socinianisme, et comment, +apres le socinianisme, il n'y a plus de mysteres, c'est-a-dire plus de +religion.--Il n'y a pas jusqu'a Nicole qu'il n'engage nonchalamment, +qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin +de pyrrhonisme. + +Non point "qu'en fait", je l'ai indique, il ne voie d'infinies distances +entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non +point du tout entre les doctrines. Ce sont abimes que creuse entre les +hommes leur passion maitresse, qui est de n'etre point d'accord; mais, +en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions +desarmant, leurs vanites disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent +a peu pres la meme chose. Il est vrai que jamais les passions ne +desarmeront, ni ne s'evanouiront les vanites. + +Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement, +et merveilleusement apte, merveilleusement dispose aussi, et a les +distinguer nettement pour les bien faire entendre, et a les concilier, +ou plutot a les diluer les unes dans les autres, pour montrer a quel +point c'est vanite de croire qu'on appartient exclusivement a l'une +d'elles. On l'a appele "l'assembleur de nuages", et voila une singuliere +definition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait ete. +Personne ne sait mieux isoler une theorie pour la faire voir, et jeter +sur elle un rayon vif de blanche lumiere; mais il aime ensuite, cessant +de l'isoler et de la circonscrire, a la montrer toute proche des autres +pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et a meler et +confondre l'etoile de tout a l'heure dans une nebuleuse. + +Au fond il ne croit a rien, je ne songe pas a en disconvenir, mais +il n'y a jamais eu de negation plus douce, moins insolente et moins +agressive. Son atheisme, qui est incontestable, est en quelque maniere +respectueux. Il consiste a affirmer qu'il ne faut pas s'adresser a la +raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas +son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, +en conscience, nous promettre de nous conduire a la croyance, niais que +d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaitre, il +ne se permet pas de mepriser.--Il se tient la tres ferme, dans cette +position sure, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse +pas d'etre modeste. Ce genre d'atheisme n'est point pour plaire a un +croyant; mais il ne le revolte pas. Bien plus choquant est l'atheisme +dogmatique, imperieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus +aussi le deisme administratif et policier de Voltaire, qui tient a Dieu +sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme a un directeur de la +surete generale. + +Quand Bayle laisse echapper une preference entre les systemes, et semble +incliner, c'est du cote du manicheisme. Il n'y croit non plus qu'a rien, +mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec +sa surete ordinaire de critique, surete qu'il tient de sa rectitude +d'esprit, mais aussi qui est facile a un homme qui n'a ni prejuge, ni +parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du +deisme, du spiritualisme, c'etait la question de l'origine du mal dans +le monde, que la etait le noeud de tout debat, et le point ou toute +discussion philosophique ramene. C'est parce qu'il y a du mal sur la +terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre +qu'on en doute; c'est pour nous delivrer du mal qu'on l'invoque, +et c'est comme bien createur du mal qu'on se prend a ne le point +comprendre. Et il en est qui ont suppose qu'il y avait deux Dieux, dont +l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils etaient en lutte +eternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.-- +C'est une consideration raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte, +a peu pres, de l'enigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la +nature est immorale, et l'homme capable de moralite; pourquoi l'homme +lui-meme, engage dans la nature et essayant de s'en degager, secoue le +mal derriere lui, s'en detache, y retombe, se debat encore, et appelle a +l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable +du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des +faits, et de la nature de l'homme et de ses desirs, et de ses espoirs, +et, precisement, meme de ses incertitudes et de son impuissance a se +rendre compte. + +--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les +faits eux-memes decores d'appellations theologiques. Ce n'est pas une +explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une theorie. +Il existe une immense contrariete qu'il s'agit de resoudre, disent les +philosophes ou les theologiens. Le manicheen repond: "Je la resous en +disant: il existe une contrariete. Des deux termes de cette antinomie +j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constate la difficulte, +j'ai donne deux noms aux deux elements du conflit. Tout est explique." + +Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce +qu'elle n'est qu'une constatation, un peu resumee. Ce qu'il aime, ce +sont des faits, clairs, verifies et bien classes. Le dualisme manicheen +lui plait, comme une bonne table des matieres, sur deux colonnes. Du +reste, sa demarche habituelle est de faire le tour des idees, de les +bien faire connaitre, d'en faire un releve exact, et d'insinuer qu'elles +ne resolvent pas grand'chose. + +En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautes +ambitieuses et de theories systematiques. Il semble meme persuade qu'il +ne faut ecrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes +rendront vite defectueuses et funestes dans la pratique les plus +subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il +est a l'oppose meme des ecoles qui croient qu'un grand peuple peut +sortir d'une grande idee, et, la comme ailleurs, rien ne lui parait plus +faux que la pretendue souverainete de la raison. Il est tres franchement +monarchiste, conservateur et antidemocrate. Sans etudier a fond la +question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'interessent +point, quand il rencontre la theorie de la souverainete du peuple, il +lui fait la supreme injure: il ne la tient pas pour une theorie. Il la +prend pour un appareil oratoire a l'usage de ceux qui veulent assassiner +les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans +les ouvrages des tyrannicides appartenant aux ecoles les plus +diverses.--Seulement son impartialite ordinaire est ici un peu en +defaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de +la souverainete du peuple aux ecoles protestantes, et c'est surtout aux +jesuites que Bayle l'impute de preference. Il n'ignore pas, et connait +trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_ +par Jean Petit en 1407, que la theorie est anterieure aux jesuites aussi +bien qu'aux lutheriens, et il declare meme que "l'opinion que l'autorite +des rois est inferieure a celle du peuple et qu'ils peuvent etre punis +en certains cas, a ete enseignee et mise en pratique dans tous 1es pays +du monde, dans tous les siecles et dans toutes les communions [6]"; mais +il assure que si ce ne sont pas les jesuites qui ont invente ces deux +sentiments, ce sont eux qui en ont tire les consequences les plus +extremes; et il s'etend longuement sur l'apologie du crime de +Jacques Clement et sur le _De Rege et regis institutione_ de +Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici, +s'interesse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille +et timide qui a besoin d'une autorite indiscutee et inebranlable +pour proteger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires +philosophiques se contente de mepriser la foule illettree, brutale et +incapable de raisonner juste, meme sur ses interets; mais qui en choses +politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des theories a +exciter ses passions, a decorer d'un beau nom ses violences et a excuser +d'un beau pretexte ses fureurs; et qui, sur ces matieres, est tout +franchement de l'avis de Hobbes. + +[Note 5: Article sur _Hobbes_.] + +[Note 6: Article _Loyola_.] + +[Note 7: Article _Mariana_.] + +Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modere; il est la +moderation meme. L'exces quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il +ne considere pas comme un exces, le choque, le desole et le desespere. +Son ideal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'ideal; +mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son +exemple, quelle bonne regle morale ce serait deja que l'interet bien +entendu, avec un peu de bonte, qui serait encore de l'interet bien +compris. Labeur, patience, egalite d'ame, contentement de peu, +tranquillite, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition +et envie sont plus que des fleaux, etant des ridicules du dernier +burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie, +pour ne pas glisser a l'absolue indifference, c'est son caractere, et +c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Laeli_ revient a l'esprit en le +lisant, en y ajoutant _cum grano salis_. + +Tout cela en fait bien un homme qui a fraye la voie au XVIIIe siecle +et qui n'a rien de son esprit. Il eut bien hai les philosophes, et les +aurait railles un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup +de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est +ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi +parce que Voltaire, s'il est intolerant, est partisan de la tolerance, +et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits +communs. Quand on lit Voltaire, on se prend a dire souvent: "Un Bayle +bilieux." Mais voila precisement la difference. Aussi emporte et apre +que Bayle etait tranquille et debonnaire, Voltaire, avec tout le fond +d'idees de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donne, a moitie, dans +une foule d'idees qui etaient fort eloignees de ses penchants propres, +si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement +contradictoires; et Voltaire, dans ses coleres, ses haines et ses +represailles, a donne aux opinions memes qu'il avait communes avec +Bayle, un ton de violence et un emportement qui les denature. + +Bayle represente un moment, tres court, tres curieux et interessant +aussi, qui n'est plus le XVIIe siecle et qui n'est pas encore le XVIIIe, +un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude +intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant +protestant que catholique, du XVIIe siecle s'epuise deja; l'effort +rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas precisement commence +encore. Bayle en est a un rationalisme tout negateur, tout infecond, +et tout convaincu de sa sterilite. Il est du temps de Fontenelle, et +Fontenelle a continue sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle +dira: "Je suis effraye de la conviction qui regne autour de moi." C'est +tout a fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin meme +que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si +convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eut bien quelque chose +de cela. + + + +III + +LE "DICTIONNAIRE" LU DE NOS JOURS + +A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement +a marquer sa place et a determiner son influence, il est agreable +et profitable. Il est tres savant, d'une science sure, et qui va +scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni +herissee, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il +corrige. Tres modeste en son dessein, il n'avait, en commencant, que +l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des +fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet, +tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce role, il es tres indulgent +et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre +rectificatif: "'ai peu de fautes a relever dans Moreri..." sur quoi il +en releve une vingtaine; mais voila au moins qui est poli. + +Son livre est mal compose; il est eminemment disproportionne. La +longueur des chapitres ne depend pas de l'importance de l'homme ou de +la question qui en fait le sujet; elle depend de la quantite de notes +qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle +ecrit sur eux ne sert qu'a demontrer qu'ils etaient dignes de l'etre +et de rester tels, s'etalent comme insolemment sur de nombreuses pages +enormes. Des gloires sont etouffees dans un paragraphe insignifiant. +D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est +sceptique si a fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail. +Il est si indifferent qu'il s'interesse egalement a toutes choses; et +Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose +qu'une curiosite a satisfaire et une rechercher a poursuivre--et l'autre +aussi. Personne n'a ete comme Bayle amoureux de la verite pour la +verite, sans songer a voir ou a mettre entre les verites des degres +d'importance. Il en resulte, sauf une petite reserve que nous ferons +plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait +le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni +beaucoup de finalite dans cet ouvrage. + +Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il +savait, c'etait la mythologie, l'histoire et la geographie ancienne, +l'histoire des religions (tres bien, admirablement pour le temps), la +theologie proprement dite, la philosophie, l'histoire europeenne du +XVIe et du XVIIe siecle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu, +c'etait la litterature, la poesie, l'histoire du moyen age.--Ce qu'il +ne savait pas du tout, c'etaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce +dictionnaire, c'est donc une histoire a peu pres complete, et souvent +d'un detail infini et tres amusant, de l'Europe et surtout de la +France de 1500 a 1700, une mythologie interessante, des particularites +d'histoire ancienne, et presque une histoire complete du developpement +du christianisme, et presque une histoire complete des philosophies; et +ni Voltaire, quand il travaille a son _Dictionnaire philosophique_, +ni Diderot quand il travaille a la partie philosophique de +l'_Encyclopedie_, n'ignorent ces deux derniers points. + +Le tresor est donc beau, si les lacunes sont considerables. Quelque +chose est plus desobligeant que les lacunes: ce sont les commerages et +les obscenites. Le mepris bienveillant de Bayle pour les hommes et la +conviction ou il est qu'ils ne liraient point un livre ou il n'y aurait +ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas a +excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur +ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plait personnellement +et bien pour son compte a ces recits ridicules, ou scabreux. Il goute +ces plaisirs secrets de petite curiosite malsaine qui sont le peche +ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et +confines. Il lui manque d'etre homme du monde. Il ne l'est ni par le bon +gout, ni par la discretion ou brievete dedaigneuse sur certains sujets, +ni par l'indifference a l'egard des choses qui sont la preoccupation +des collegiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa +gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux +de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et +voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre a +la pareille: la principale question qui a inquiete Sainte-Beuve en son +article sur Bayle a ete de savoir si M. Bayle a ete l'amant de Madame +Jurieu. + +Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et +ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique +ruse de guerre employee, ce me semble, deja avant Montaigne, et, depuis +Montaigne jusqu'a nos jours, tellement pratiquee, qu'elle ne trompe +personne, et meme que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme +vous savez bien, a presenter l'impuissance de la raison a demontrer Dieu +comme une preuve de la necessite de la foi, et par consequent tout livre +rationnellement atheistique comme une introduction a la vie devote. A +ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abuse de ce detour. Ce lui +devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sur a +l'avance que tout article sur le platonisme, le manicheisme, le +socinianisme, la creation, le peche originel ou l'immortalite de l'ame, +finira par la. + +Il a d'autres stratagemes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers. +C'est la ou l'on cherche sa pensee sur les questions graves et +perilleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un +article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme a +couvert, et protege par l'obscurite du sujet et l'inattention probable +du lecteur, ose davantage, et traite a fond un probleme capital, au coin +d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi +faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est +mal fait, moitie incurie (au point de vue artistique), moitie dessein, +et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre a consulter +plutot qu'a lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il +n'y a presque rien; a le lire on fait a chaque pas des decouvertes la +precisement ou l'on se preparait a tourner deux feuillets a la fois. +C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre a quatre. + +Et a lire jusqu'au bout on decouvre une chose qui est bien a l'honneur +de Bayle: c'est que tous ces defauts que je viens d'indiquer diminuent +et s'effacent presque a mesure que Bayle avance. Les histoires grasses +ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et +morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commere +cede toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un +dictionnaire des problemes philosophiques. On le voit finir avec regret. + +Tout compte fait, c'est une substantielle et agreable lecture. C'est le +livre d'un honnete homme tres intelligent avec un peu de vulgarite. +Son impartialite, relative, comme toute impartialite, mais reelle, +sa modestie, sa loyaute de savant, nonobstant ses petites ruses et +malignites de bon apotre, surtout son solide, profond et plein esprit de +tolerance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolerance etait +son fond meme, et l'etoffe de son ame. Quand il s'anime, quand il +s'eleve, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de +l'ardeur, de la conviction, une maniere d'onction meme, c'est qu'il +s'agit de tolerance, c'est qu'il a a exprimer son horreur des +persecutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du +fanatisme, de la stupidite de la foule tuant pour le service d'une idee +qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas +dit: "Aimez-vous les uns les autres": mais il a repete toute sa vie, +avec une veritable angoisse et une vraie pitie: "Supportez-vous les uns +les autres." C'est la qu'est la difference, et pourquoi il ne faut pas +dire comme Voltaire: "C'etait une ame divine." Mais c'etait une ame +honnete, droite et bonne. + +Malgre sa prolixite, il est extremement agreable a lire; car si ses +articles sont longs, son style est vif, aise, franc, et va quelquefois +jusqu'a etre court. Il a deux manieres, celle du haut des pages et celle +des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tasse et lourd; en +petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot presse +de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse +et prudente, et tres souvent, presque toujours, il est charmant. +On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmes, +contraints et retenus, mais qui vous accompagnent apres le cours tout +le long des quais, et alors sont extremement instructifs, amusants, +profonds et puissants, a la rencontre, et se sentent tellement +interessants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du +cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensee et toute +la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des +chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidite un peu cauteleuse de +Bayle, qui ne se decide a se livrer que dans un semblant de huis-clos, +dans un enseignement au moins apparemment confidentiel. + +Il a beaucoup d'esprit, et un esprit tres particulier, une maniere +d'_humour_ naive, de malice qui semble ingenue, avec toutes sortes +d'epigrammes qui ressemblent a des traits de candeur. C'est le +scepticisme joint a la bonte qui produit de ces effets-la: "Desmarets +avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir +amuse. Les raisons de Desmarets avaient beau etre solides; la saison ne +leur etait pas favorable. C'est a quoi un auteur ne doit pas moindre +garde qu'un jardinier." Voila sa maniere. Elle est bien aimable. +Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une +demi-moue?--De meme: "Nous regardons la stupidite comme un grand +malheur. Les peres qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la +betise de leurs fils s'affligent extremement: ils leur voudraient voir +un grand genie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eut cent fois mieux +valu a Arminins d'etre un hebete que d'avoir tant d'esprit; car +la gloire de donner son nom a une secte est un bien chimerique en +comparaison des maux reels qui abregerent ses jours, et qu'il n'aurait +point sentis s'il eut ete un theologien a la douzaine, un de ces hommes +dont on fait cette prediction qu'ils ne feront point d'heresie." Ce +ton de plaisanterie attenuee, adoucie et fourree d'hermine, est +admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravite, et le beau +serieux avec lequel elle est faite: "La discipline du celibat parait +incommode a une infinite de gens: le mariage est pour eux celui de tous +les sacrements dont la participation parait la plus chere et precieuse; +et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable a celui de la +_Frequente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint +quand il publia, sur une autre matiere, un ouvrage qui a fait beaucoup +de bruit."--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde; +quelquefois, tres rarement, elle devient plus mechante. + +[Note 8: J'abrege le texte.] + +Le scepticisme est desenchantement, et le desenchantement, de quelque +bonte qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume. +M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, +peut-etre en a-t-il deux; mais je dois exagerer: "Les disputes, les +confusions excitees par des esprits ambitieux, hardis, temeraires, ne +sont jamais un mal tout pur... Il en resulte des utilites par rapport +aux sciences et a la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres +civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnete +homme l'a fait a l'egard de celles qui desolerent la France au XVIe +siecle. Il pretend qu'elles raffinerent le genie a quelques personnes, +qu'elles epurerent le jugement a quelques autres, et qu'elles servirent +de bain aux uns, aux autres d'etrille... A la verite, le public se +passerait bien de telles etrilles ou de telles limes." Voila, a peu +pres, jusqu'ou va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait +pas ecrit _Candide_. Mais on voit tres bien qu'il aurait ete tres +capable de le concevoir. + +Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement +instructive et suggestive, mais combien agreable, attachante, +enveloppante et amicale. C'est un delicieux causeur, savant, +intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit +souvent qu'il ecrit pour ceux qui n'ont pas de bibliotheque et pour leur +en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il +etait lui-meme une bibliotheque, une grande et savante bibliotheque, +incomplete a la verite, et un peu en desordre, avec de mauvais livres +dans les petits coins. + + + +IV + +C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siecle ont fait comme leur +moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop +dit que Bayle s'en fut irrite, il s'en fut amuse un peu lui-meme) que +le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un +animal qui a besoin d'etre convaincu. Voila un auteur qui, d'un solide +bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, detruit tous les +prejuges, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que +la raison ne mene a rien, et n'est qu'un dernier prejuge plus flatteur +et seduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une +nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme +de leur maitre trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi imperieux, +aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public +que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait a rien ils tirent +des raisons a demontrer qu'il faut croire a eux; et de ce contempteur de +l'humanite ils tirent des raisons a prouver que l'humanite doit s'adorer +elle-meme, puisqu'elle n'a plus autre chose a adorer, ce qui est une +consequence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par +le plus singulier detour, mais a prevoir, se trouve etre le promoteur +d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien +involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota, +cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de +Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi; +personne n'est le potier de soi-meme. + +Ce qui eut console Bayle, si tant est qu'il en eut eu besoin, car +il etait peu inconsolable, c'est qu'il avait refute a l'avance ses +disciples devots jusqu'a le travestir; c'est qu'il n'y a guere aucune de +leurs theories dont il n'ait, comme par provision, denonce la temerite +et raille la vanite presomptueuse; et c'est qu'il est un precurseur de +XVIIIe siecle qui en degoute.--Il eut pu tres legitimement se laver les +mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, +l'etait un peu. Une derniere chose l'eut fait sourire sur la terre, a +savoir son influence, et la direction, tres inattendue de lui, de son +propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considere cette derniere +aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanite dont il se +divertissait doucement, comme une des bonnes "scenes de la grande +comedie du monde", comme un effet des "maladies populaires de l'esprit +humain"; et il n'est pas a croire que son scepticisme desenchante et +malicieux en eut ete diminue. + + + +FONTENELLE + + + +Le XVIIIe siecle commence par un homme qui a ete tres intelligent et qui +n'a ete artiste a aucun degre. C'est la marque meme de cet homme, et ce +sera longtemps la marque de cette epoque. Ce qui manque tout d'abord a +Fontenelle d'une maniere eclatante, c'est la vocation, et la vocation +c'est l'originalite, et l'originalite, si elle n'est point le fond de +l'artiste, du moins en est le signe. Il vient a Paris, de bonne heure, +non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'etre ceci ou +cela, mais avec la volonte d'etre quelque chose. Et ce que pourra etre +ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. "Prose, +vers, que voulez-vous?" Il n'est pas poete dramatique, ou moraliste, ou +romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot +n'existe meme pas encore. Il fait des tragedies puisqu'il est le neveu +des Corneille, des operas puisque l'opera est a la mode, des bergeries +en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture. +Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Celadon et du +Trissotin.--Plusieurs disent: "C'est un sot; mais il est pretentieux. +Il reussira." Il etait pretentieux; mais il n'etait point sot. Ce +qui devait le sauver, et deja lui faisait un fond solide, c'etait sa +curiosite intelligente. Ce poete de ruelles, ce "pedant le plus joli +du monde", faisait avant la trentaine (1686) des "retraites" savantes, +comme d'autres des retraites de piete. Il disparaissait pendant quelques +jours. Ou etait-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques, +avec l'abbe de Saint-Pierre, Varignon le mathematicien, d'autres encore +qui tous "se sont disperses de la dans toutes les Academies"[9]. Tous +jeunes, "fort unis, pleins de la premiere ardeur de savoir", etudiaient +tout, discutaient de tout, parlaient, a eux quatre ou cinq, "une bonne +partie des differentes langues de l'Empire des lettres", travaillaient +enormement, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau +du XVIIIe siecle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un +savant, un publiciste ideologue, un historien, un mondain curieux de +toutes choses, deja journaliste, d'un talent souple, et tout pret a +devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idees; ces gens sont +comme les precurseurs de la grande epoque qui remuera tout, d'une main +vive, laborieuse et legere, avec ardeur, intemperance et temerite.--De +tous Fontenelle est le mieux arme en guerre et par ce qu'il a, et par +ce qui lui manque. Il est de tres bonne sante, de temperament calme, de +travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espece de sensibilite. +Ses sentiments sont des idees justes: loyaute, droiture, fidelite a ses +amis, correction d'honnete homme. On se donne ces sentiments-la en se +disant qu'il est raisonnable, d'interet bien compris et de bon gout de +les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que +ses poesies amoureuses. Il a, avec tranquillite, des mots durs sur le +mariage: "Marie, M. de Montmort continua sa vie simple et retiree, +d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la +maison plus agreable." Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais +non passionne. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son +amour-propre meme n'est pas une passion. C'est dire que la passion +lui est inconnue. Il est ne tranquille, curieux et avise. Il est ne +celibataire, et il etait centenaire de naissance. Plusieurs dans le +XVIIIe siecle seront ainsi, meme maries, par accident, et mourant plus +tot, par aventure. + +[Note 9: Eloge de Varignon.] + + + +I + +SES IDEES LITTERAIRES ET SES OEUVRES LITTERAIRES + +Ainsi constitue, il etait fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a +pas besoin de sensibilite. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car +l'intelligence, meme des idees, a besoin de l'amour des idees pour se +soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en +comprenant admirablement toutes les idees, il n'aura jamais pour elles +la passion qui fait qu'on en cree, qu'on les multiplie, qu'on les +poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des +systemes puissants, faux parfois, mais animes d'une certaine vie, parce +qu'on a jete en elles une ame humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour +le moment considerons-le dans les choses d'art. Veritablement, il +n'y entre pas du tout. On a remarque que, si en avance et vraiment +precurseur au point de vue philosophique, il est arriere en choses de +lettres. Cela est tres vrai. Sa poesie et sa fantaisie sont du gout de +Louis XIII. Ses tragedies sont d'un homme qui est neveu de Corneille, +mais qui a l'air d'etre son oncle. Elles ont des graces surannees et +de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais +appris depuis tres longtemps.--Ses operas, qui sont tres soignes, sont +d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit a pousser le doux, le +tendre et le passionne. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne +sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveaute bien +singuliere. On sent que cela est ecrit par un homme avise qui sait tres +bien ou est l'ecueil, et qu'on a toujours fait parler les patres comme +des poetes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes, +et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est la qu'un merite negatif, +et n'etre pas faux ne signifie point du tout etre reel. Les bergers de +Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune +espece de caractere. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni +spirituels, ni delicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne +fussent rien. C'est ce qui est arrive. Il semble que Fontenelle voudrait +peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore +une certaine sensibilite, d'assez basse origine, mais reelle, pour +composer des scenes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible +pour etre un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'interesse pas le moins +du monde au succes des tentatives galantes de ses heros et ne tiendrait +nullement a etre a leur place. On voit aisement des lors combien ces +scenes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une +tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de +jeunesse.--Cette singuliere destinee d'un ecrivain qui, apres Moliere et +Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Theophile, a du bien +surprendre, et, en effet, elle a etonne les hommes de l'ecole de 1660, +les Boileau et La Bruyere. Ce "Cydias", ce "petit Fontenelle" leur est +souverainement desagreable, et leur parait etrange. Le phenomene, de +soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par +excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force creatrice, +mais qui est doue d'une grande facilite d'assimilation et d'execution. +Ces gens-la ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et +non pas toujours la derniere maniere, celle de leurs predecesseurs +immediats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait +une avec les objets de leurs premieres admirations et de leurs premieres +etudes, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle, +en litterature pure, est un homme qui adore l'_Astree_, comme fait La +Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en +lui. Il la reedite, et, n'etait une autre direction que son esprit +devait prendre, il aurait toujours ecrit l'opera de _Psyche_, moins les +deux ou trois passages partis du coeur, c'est-a-dire une _Astree_ un peu +moins longue.--Sa critique est comme ses poesies, et les explique +bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est tres +intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne +faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut +un commencement de faculte creatrice, un grain de genie artistique, +juste la vertu d'imagination et de sensibilite qui, plus forte d'un +degre, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait +une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songe a +accomplir, et ce qu'on est a la fois impuissant a realiser et capable +d'ebaucher. Le critique est un artiste qui voit realise par un autre +ce qu'il n'etait capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il +fallait qu'il put au moins le rever.--Fontenelle n'a pas meme eu le reve +du grand art. Il n'aime point l'antiquite. Il lui fait une petite guerre +indiscrete, ingenieuse et taquine, qui n'a point de treve. A chaque +instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: "... Et voila +les raisonnements de cette antiquite si vantee"[10].--"Nous ne sommes +arrives a aucune absurdite aussi considerable que les anciennes fables +des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un +point si absurde"[11].--Il faut se debarrasser "du prejuge grossier de +l'antiquite"[12]. Il y a la pour lui comme une obsession. On dirait un +chretien du IIIe siecle attaquant les paiens, ou un homme de parti +de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus +indifferent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en +effet, sa critique, toute de detail, a bien ce caractere. Dans son +_Discours sur la nature de l'Eglogue_, il fait son proces a Theocrite, +puis a Virgile, reprochant a l'un surtout d'etre trop bas, et a l'autre +surtout d'etre trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il +arrive a Theocrite d'etre trop haut et a Virgile d'etre trop bas. C'est +une serie de chicanes pueriles.--Quand lui-meme s'eleve un peu, et +laisse cette petite guerre pour des considerations plus serieuses, il +montre une inquietante infirmite. Il n'atteint pas la grande poesie, +c'est-a-dire la poesie. Le _Silene_ de Virgile lui parait une etrange +absurdite, a lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la +majeste de la nature. C'est que _Silene_ est lyrique, et c'est le +lyrisme qui est la chose la plus etrangere a ces beaux esprits du XVIIIe +siecle commencant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien, +quoique "anciens", aux Dacier. C'est ce sens de la grande poesie qui +manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siecle, et, s'ajoutant a +d'autres causes, les maintiendra dans le mepris de l'antiquite dont +precisement le caractere est d'avoir converti en poesie tout ce qu'elle +touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siecle soit la +suite du XVIIe. L'ecole de 1660 a ete peu lyrique, il est vrai, et il +est bien arrive a Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste +a peindre elegamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la +poesie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens, +et trop meme pour etre bien entendu de son temps; et Fenelon avait le +sens de la grande mythologie, et d'Homere, autant que de Virgile; et +Boileau, "moderne" en cela au vrai sens du mot, defend contre Perrault, +non seulement Homere et Pindare, mais le lyrisme des poetes hebreux, et +donne a ce propos la definition de la poesie lyrique en homme qui sait +ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de +poesie prosaique, prennent le dessus, parce que quelque chose disparait +alors, qui, tout compte fait, et sauf tres rare exception, ne reparaitra +qu'un siecle apres, l'enthousiasme litteraire, le gout ardent du beau +pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands +orateurs, et meme les grands critiques.--Soit, et de grande poesie, et +de lyrisme, et de Lucrece non plus que d'Homere, qu'il ne soit plus +question. Mais quand les enthousiastes s'eloignent, les realistes +arrivent. C'est une loi d'histoire litteraire en effet, et nous verrons +qu'au XVIIIe siecle elle s'est verifiee. Mais rien ne montre a +quel point Fontenelle, en choses d'art, etait un arriere et non +un precurseur, comme ceci qu'il a ete encore moins realiste +qu'enthousiaste. Il a tout une theorie sur l'Eglogue[14]. C'est la qu'il +trouve Virgile tour a tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que +faut-il donc etre dans les Bergeries? Il faut sans doute etre vrai, nous +montrer cette poesie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est +dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses +joies simples et naives. L'inquietude du patre pour ses chevres, du +laboureur pour ses boeufs ou ses bles qui poussent; et aussi +les vignerons attables, les moissonneurs buvant a la derniere +gerbe...--Nullement. "La poesie pastorale n'a pas grand charme si elle +ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et +de chevres, cela n'a rien par soi-meme qui puisse plaire."--Qu'est-ce +donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poesie des hommes des champs? +--Pour Fontenelle c'est leur oisivete. Les hommes aiment a ne rien +faire; ils "veulent etre heureux, et voudraient l'etre a peu de frais". +La tranquillite des campagnards, voila le fond du charme des eglogues, +et c'est pour cela que les poetes ont choisi pour heros de ces ouvrages, +non les laboureurs qui travaillent peniblement, ou les pecheurs qui +peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela. +L'_Astree_, et non les _Georgiques_. A defaut de la poesie qui est +l'expression des plus beaux reves de l'homme, Fontenelle ne comprend +pas meme celle qui est l'expression de sa vie reelle dans la simplicite +touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silene +de Virgile, il ne gouterait les paysans de La Fontaine.--Que lui +reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent +point l'antiquite, qui, precisement, a, tour a tour, ouvert ces deux +sources eternelles de poesie. A la verite, s'il a persiste dans cette +erreur de jugement, il ne s'est point entete dans l'erreur plus forte +qui consistait, n'entendant rien a la poesie, a en faire. Il etait tres +souple, et quoique vain, tres avise. Il vit assez vite, non point qu'il +n'etait pas poete, mais qu'on ne goutait pas sa poesie. Il y renonca, +et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la litterature +francaise, + + Et son carquois oisif a son cote pendait. + +Sur quoi il se contenta quelque temps d'etre homme d'esprit. Il l'etait +veritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les +facons dont on peut l'etre. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du +Voltaire. La encore il est arriere et bel esprit de province, mais +de son temps aussi, frequemment, et meme du temps qui va venir. Ses +_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus +souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du +piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance. +Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient a notre +epoque. Un mariage, un proces, une dame qui change de soupirant, le tout +vrai ou suppose, et la-dessus des turlupinades. Il y en a d'execrables. +A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un +catholique, changeait de religion: "... Nous regardons avec beaucoup de +pitie nos pauvres freres errants; mais j'en avais une toute particuliere +pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'etais tout a fait +fache de croire que votre ame, au sortir de votre corps, ne dut pas +trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait..."--Il y en +a de plaisantes, sinon comme idees, du moins comme grace de geste, pour +ainsi dire, et de mot jete: "Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris +la liberte de vous aimer, si vous aviez le loisir d'etre aimee de moi... +Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt +ans, s'il le faut. Je me passerai a un peu moins d'eclat que vous n'en +avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre +beaute. Je ne veux que le necessaire, que vous aurez toujours... Je +ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donne aux +reflexions. Au lieu de rever creux, ou de ne rever a rien, vous pourrez +rever a moi. Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--Sans doute, il y a +encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la +phrase preste, et combien aisee, en sa precision rapide, la pirouette +sur le talon: "Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--On peut mesurer la +distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le +meme. Grace au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de +La Bruyere, la grande phrase patiemment tressee du commencement du XVIIe +siecle s'est denouee et assouplie, et desormais on peut etre entortille +en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est cree, la phrase +rapide et cinglante, qui va etre si redoutable aux mains d'un Voltaire. + +[Note 10: Histoire des oracles.] + +[Note 11: Origine des Fables.] + +[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.] + +[Note 13: Lettre a Maucroix, 29 avril 1695.] + +[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue] + +Ailleurs c'est l'epigramme emoussee, la malice sournoise, le "coup de +patte" lance de cote et retire du meme mouvement, si familier a Le Sage, +et qui est une des graces de l'esprit que nous goutons le plus: "Mes +souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai +desire avec un egal empressement la tendresse, et l'indifference de +Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une apres l'autre, +et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut +tirer."--C'est ici meme le genre d'esprit particulierement propre a +Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous +la retrouverons souvent dans les _Eloges_: "M. Dodart etait laborieux. +Ses amusements etaient des travaux moins penibles. Il lisait beaucoup +sur les matieres de religion; car sa piete etait eclairee, et il +accompagnait de toutes les lumieres de la raison la respectable +obscurite de la foi." Le bon apotre! Nous voila bien au temps des +_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse a manier la langue, +a lancer l'epigramme et surtout a la retenir, n'est plus ce je ne sais +quoi "immediatement au-dessous de rien" qu'il etait au temps de La +Bruyere. + + + +II + +SES IDEES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES + +Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour +occuper une grande place dans le monde des lettres, a la condition de +trouver sa voie. Il etait de ceux qui ne la trouvent point tout de suite +parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculte dominante. Il etait de ceux +qui peuvent ne jamais la trouver, precisement parce qu'ils ont l'esprit +souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre a eux. Ils ont +besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement +Fontenelle. Le moment ou il parut dans le monde, celui surtout ou il +commencait a etre connu sans etre encore illustre, etait le temps ou les +decouvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme +etait le sien. La science moderne date du XVIIe siecle. Descartes, +Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en meme temps, font aux yeux de +l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matiere des meditations +de l'esprit humain. Les litterateurs du XVIIe siecle sont trop de purs +artistes pour avoir tendu l'oreille de ce cote, et pourtant, comme ils +sont moralistes, tres prompts a observer les changements des gouts, ils +n'ont pas ete sans s'apercevoir de cet etat nouveau des esprits et de +son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiete La Fontaine, +l'astrolabe de madame de la Sabliere preoccupe Boileau, et Moliere fait +une place, d'avance, a madame du Chatelet ou a la "marquise" de +la _Pluralite des mondes_ dans son salon, agrandi desormais, des +Precieuses.--Au commencement du XVIIIe siecle, ce mouvement s'accuse de +plus en plus. Fontenelle y prit garde de tres bonne heure. Il n'etait +pas plus lettre, de vocation, que savant. Il etait intelligent et +curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les +sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles etaient chose de +mode, et il etait homme a suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont +pas une forte originalite. Surtout elles etaient chose que l'antiquite +n'avait point connue, et c'etait le point sensible de Fontenelle. Les +sciences ont ete d'abord pour lui un element essentiel de la querelle +des anciens et des modernes. S'il est une idee a laquelle tient un peu +cet homme qui ne tenait a rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose +de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, meme +en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps ou il a eu +l'honneur de naitre. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect +de la tradition, et "le prejuge grossier de l'antiquite" n'est point son +fait. Il est "homme de progres." Dans l'idee du progres il y a de tres +bons sentiments, et toujours aussi une tres notable partie de fatuite. +Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage tres +respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore +un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues +des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en +paradoxes, et en adresses legeres a taquiner les opinions recues. Elle +consiste a prouver combien Phryne est incomparablement superieure a +Alexandre, autant que les conquetes pacifiques l'emportent sur les +conquetes meurtrieres; a montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse +de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime +point les idees traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'etre +plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos peres etaient aussi +habiles que nous. Tres doucement, en homme du monde, il a continue +pendant quelque temps cette petite guerre, qui etait le prelude de la +guerre de Cent Ans du XVIIIe siecle. Le christianisme, par exemple, sans +le gener, car qu'est-ce qui pouvait gener cet homme si souple et qui +glissait dans toute etreinte? l'importunait quelque peu. C'est que +le christianisme aussi est une antiquite, sans compter qu'il est +un sentiment. Il l'a attaque obliquement, et, du premier coup, en +strategiste consomme. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquite +paienne, il fait deux petits traites, l'un sur "_l'Origine des fables_", +l'autre sur "_les Oracles_", qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice +tranquille et grave, et de scepticisme a la fois discret et contagieux. +Il y laisse tomber comme par megarde quelques gouttes d'une essence +subtile qui, destinees a detruire les prejuges antiques, doivent +d'elles-memes se repandre dans les esprits a la perte de toute croyance. +Le procede est habile, l'adresse legere, l'art tres delicat. Les fables +ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossiere. Il ne +serait pas bon qu'on le crut: on aurait confiance quand a l'origine des +croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits +naturels de l'ignorance aidee de l'imagination. Tous les peuples, +en leur age grossier, en ont eu, qui, peu a peu, se sont parees des +prestiges de l'art, et, parfois, recommandees de quelques considerations +morales. Il ne faut pas les detester, il faut s'en debarrasser doucement +par l'efficace de la raison. Car nous avons les notres, moins ridicules +que celles des anciens, mais que le temps nous fait cherir comme eux les +leurs. "Nous savons aussi bien qu'eux etendre et conserver nos erreurs, +mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes +eclaires des lumieres de la vraie religion et, a ce que je crois, des +rayons de la vraie philosophie_."--Il n'a pas dit quelles etaient ces +erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la +philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni +de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les +peuples, grecs, romains, pheniciens, gaulois, americains et chinois +commence par des fables... Voila qui peut mener loin par voie de +consequences. Attendez! "... _excepte le peuple elu, chez qui un soin +particulier de la providence a conserve la verite_." Restriction pieuse +et precaution honnete, a laquelle ce n'est pourtant point la faute de +l'auteur si l'on trouve un air d'epigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le +plus doux du monde, que Fontenelle nous amene a cette modeste conclusion +qui ne vise personne et n'est assurement qu'un conseil de haute +prudence: "Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de +peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler." + +Fontenelle excelle a ces insinuations qui ont besoin de la complicite du +lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est +l'homme dont parle La Bruyere, qui ne medit point, qui n'articule aucun +grief, qui se tait presque avant d'avoir parle. "Et il a raison: il en +a assez dit."--Meme art, avec un peu plus d'insistance et une malice un +peu plus appuyee dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspire +par le zele chretien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme +que certains chretiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin +que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux +choses: de ce que certains oracles paiens avaient annonce l'avenement du +christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cesse. +De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continue de +sevir, quoique avec moins de vehemence, pendant quatre cents ans apres +Jesus; et la premiere blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les +verites de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolatrie. +Les chretiens, flattes d'etre annonces par la bouche meme de leurs +ennemis, ont suppose que les oracles etaient inspires par les _demons_, +c'est-a-dire par les anges dechus, a qui Dieu a permis de dire +quelquefois la verite. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que +les oracles n'etaient qu'une jonglerie assez grossiere, et Fontenelle +enumere religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de +montrer, non pas tant, soyez-en surs, qu'une des preuves au moins dont +se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les propheties, +celles qui sont d'origine paienne sont vaines et ridicules, que de +prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'edifiant au +monde comme ce petit livre. + +Ainsi allait, desormais prudent, modere et delicieusement perfide, +l'ancien auteur de l'_ile de Borneo_, satire par allegorie du +catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais +qui avait eu un succes un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles +de Fontenelle.--Aussi bien la science commencait a l'attirer pour +elle-meme, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le +christianisme et l'antiquite, instrument a les detruire et pretexte +a les mepriser, il s'y donnait deja d'une ardeur vraie, certainement +sincere et presque desinteressee. Fontenelle a commence par des operas +comiques et continue par des pamphlets. La _Pluralite des Mondes_ est un +ouvrage de savant, ou il n'y a plus que des traces de pamphlet et des +souvenirs d'opera comique. On y sent encore une legere demangeaison +d'embarrasser les theologiens, et une certaine vanite a se montrer +recherche des belles. Il insiste complaisamment sur les "hommes dans la +lune", ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de +tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censee l'ecouter. +Pour les habitants de la lune, il n'y a rien a dire: il se defend trop +bien d'en faire une armee a attaquer la foi. "Il serait embarrassant en +theologie qu'il y eut des hommes qui ne descendissent point d'Adam...; +mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des +hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui +parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me +rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me +vienne de bien des endroits[16]."--Pour sa marquise, il faut confesser +qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: "... Vous +voyez, Madame, que la Geometrie est fille de l'interet, la Poesie de +l'amour, et l'Astronomie de l'oisivete.--En ce cas, je vois bien qu'il +faut que je m'en tienne a l'astronomie." Mais le role que lui a menage +Fontenelle est bien desobligeant. Sous pretexte de donner une suite +naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'a les interrompre a tout +moment, et a les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop +visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a +parle, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous +rappeler sa presence. J'aimerais mieux les naifs [Grec: panu ge ] ou +[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont +que des signes de ponctuation.--Et puis ce procede du dialogue, quand +l'ecrivain y est si scrupuleusement fidele, est impatientant. Je +souhaiterais que l'auteur s'adressat enfin a moi-meme; je suis fatigue +de l'ecouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une +conversation, et je crains d'etre genant. Le plus simple, le plus +naturel et le plus poli dans un livre destine au public, est encore de +lui parler. + +[Note 15: Nouvelles de la Republique des Lettres.] + +[Note 16: _Pluralite_, Preface.] + +Sauf ces reserves, qui sont legeres, ce livre est de grand merite. Pour +la premiere fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a +comme malgre lui, il est vrai; car a chaque moment il fait effort pour +abaisser le sujet ou en faire oublier la majeste par les finesses et les +petites graces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et +quelquefois l'entraine. La description de la Lune, de Venus, surtout de +Saturne, ne sont pas sans une certaine poesie contenue, et que l'auteur +s'obstine a contenir, mais qui eclate. C'est un passage presque eloquent +que celui ou la rotation de la terre inspire a l'auteur ce tableau +mouvant, glissant devant nos yeux, des differents peuples humains. En +ce meme point de l'espace ou Fontenelle cause avec une grande dame, au +milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau, +puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des +Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voila cent aspects divers: ici ce +sont des chapeaux, la des turbans, et puis des tetes chevelues, et puis +des tetes rases; et tantot des villes a clocher, tantot des villes a +longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes a tours de +porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle +est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait +que l'auteur se contient, s'observe, se premunit contre l'eloquence par +le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'etre pittoresque! Et il l'a +ete, malgre lui: c'est sa punition. + +Et prenez garde. Elle va tres loin, sans affectation, ou avec +l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite lecon de +cosmographie. Il est bon apotre encore avec sa precaution de dire qu'il +met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont +pas des hommes. C'est precisement cela qui forme une difficulte nouvelle +dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants +dans toutes les planetes?--Tres probablement.--Semblables a +nous?--Assurement non! qui ont une autre nature, une autre complexion, +d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est +pour eux tout different, et l'ame tout autre?--Sans doute.--Et notre +verite a nous, verite philosophique, verite scientifique, verite morale, +qu'est-elle donc?--Une verite relative, une verite de ver de terre, qui +ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous? + +C'est le "_verite en deca des Pyrenees_" de Montaigne et de Pascal, mais +renouvele et agrandi, plus frappant de cette enorme difference qu'on +sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe +siecle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec vehemence cet +argument du sixieme sens ou du quinzieme, que Fontenelle introduit le +premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours. + +La science l'avait saisi; elle ne le lacha plus. Il s'y sentait +admirablement a l'aise. Il la comprenait tres bien; il en etait +l'interprete clair et elegant aupres des gens du monde: elle lui servait +de pretexte perpetuel a faire entendre sans tumulte et sans scandale +qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait a +son scepticisme l'apparence, la dignite, et peut-etre pour lui-meme +l'illusion d'une croyance. C'etait pour lui une surete, un agrement, une +arme, et presque une doctrine. Il s'y delassait, s'en amusait et s'en +faisait honneur. Il en enveloppait ses epigrammes, et en habillait +decemment sa frivolite. Du reste, il en avait le gout; mais il n'en +avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'ame, selon sa tournure +d'esprit, ou se cantonne dans une etroite province de la science +et l'agrandit, ou cherche a entendre les rapports qui unissent les +differentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une +decouverte bien precise ou un systeme bien general. Fontenelle lit +tout, comprend tout, ne decouvre rien, ne generalise rien, et fait des +rapports qui sont excellents. Il est le secretaire general du monde +scientifique.--Non pas tout-a-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne +perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que desormais +la verite devra etre scientifique, et que la science est la source, +desormais trouvee, de toute opinion generale. Le mot lui echappe, qui +porte loin. Il appelle la science _Philosophie experimentale_. + +L'auteur des _Eloges_ est bien le meme homme que l'auteur de l'_'Origine +des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouve un terrain solide +ou il etablit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent desormais +derriere lui un corps de reserve.--Il y a infiniment gagne, meme au +point de vue litteraire. Il a tant ete dit que ces _Eloges_ sont des +chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout a fait, +pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son +parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une +academie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de +bonhomie, sans la moindre espece de recherche soit d'eloquence, soit +d'esprit. Pour la premiere fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans +paraitre y songer. Le trait, qui est frequent, est naturel a ce point +qu'il n'est pas meme dissimule. Il vient de lui-meme et dans la mesure +juste, disant precisement ce que l'on croit, apres l'avoir entendu, +qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ eloges, dans celui +d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un +ton qui imposat davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans +etre fastueuse, plus declaree. Mais toutes ces courtes biographies de +laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles +de verite, de tact et de gout. Le _portrait litteraire_ n'y est jamais +fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracee +d'une maniere ineffacable en quelques traits. Ce sont des eloges, et +rien n'y est dissimule. Ces savants sont bien la avec leurs petits +defauts caracteristiques, leur simplicite, leur naivete, parfois leur +ignorance des manieres et des usages, leurs manies meme, et les aliments +peses de celui-ci, et le sommeil regle au chronometre de celui-la. Et +ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et +ce qui domine, sans etalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont +bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probite, leur loyaute, +leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piete, leur +devotion meme naive et comme enfantine, et delicieuse en sa bonhomie, +comme celle de ce mathematicien[17] qui disait "qu'il appartient a la +Sorbonne de disputer, au Pape de decider, et au mathematicien d'aller +au ciel en ligne perpendiculaire." Ils sont exquis ces savants de 1715, +vivant de leurs lecons de geometrie ou d'une petite pension de grand +seigneur, sans eclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant +en Europe comme une petite republique dont les citoyens ne sont connus +que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur +regularite de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du +Regent: "Je le connais. J'ai frequente dans son laboratoire. _Oh! +c'est un rude travailleur_."--Fontenelle en vient a les aimer, +personnellement. C'etait la passion dont il etait capable. Et quelque +chose se communique a lui, a sa maniere, a son style, de leur candeur, +de leur simplicite, de leur solidite, de leur verite. + +[Note 17: Ozanam.] + + + +III + +Il avait trouve la place juste qui lui convenait, entre le monde, les +lettres et les sciences. Ce genie moyen etait bien fait pour une sorte +de situation intermediaire. Elle convenait a ses gouts aussi, a son +besoin d'etre en vue sans etre jamais trop a decouvert. Il allait des +salons a l'Academie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et +l'un lui etait un divertissement, agreable et necessaire de l'autre. De +cela il se composait un bonheur delicat, elegant et discret, qui etait +bien celui qu'il avait defini naguere[18], quand il indiquait que le +bonheur humain ne pouvait etre qu'une absence de peine, faite d'esprit +avise, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla +longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez menage sa monture pour +la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitee, c'est-a-dire +extremement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance, +puisqu'il le repetait[19]: "d'une mort douce et paisible, et par la +seule necessite de mourir." Il avait fait beaucoup de bruit avec des +querelles litteraires qui n'aboutirent a rien, et sans bruit ni +eclat, il avait souleve les plus graves questions que Voltaire et +l'_Encyclopedie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout, +posees, sans paraitre y prendre garde, sur le terrain le plus favorable, +les presentant comme la Science opposee a la Foi, le Progres oppose a +la Tradition et l'Experience au Prejuge. C'etait le XVIIIe siecle qui +devait naitre de la. Il en est le pere discret et prudent. Ce qui chez +lui ne va que de la taquinerie a une demi-conviction, deviendra chez +d'autres une doctrine, et chez d'autres un entetement, et chez d'autres +encore une fureur. Il a seme, d'une main nonchalante et d'un geste +elegant, les dents du dragon. + +[Note 18: _Du bonheur_.] + +[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.] + + + +LE SAGE + + + +I + +TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIECLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT +LITTERAIRE + +Il ne faut point se piquer de nouveaute quand on n'a rien trouve de +nouveau. Il a ete dit un peu partout que Le Sage est le createur du +roman realiste en France, et il a ete dit, peut-etre encore plus, qu'il +formait une transition entre le XVIIe siecle et le XVIIIe siecle; et +je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalites, +ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de +donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre +fois.--Homme de transition entre les deux siecles, Le Sage l'est +excellemment. Tout un cote du XVIIIe siecle, Le Sage l'a ignore, +meconnu, repousse, tant il appartient a l'autre age, et tout un cote +du XVIIIe siecle Le Sage l'a prepare, amene, presse d'etre, tant il +appartient au temps ou il ecrit. Il ne manque guere d'exprimer son +admiration et son culte pour l'age precedent. Lope de Vega et Calderon, +c'est-a-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas a s'y tromper, malgre +ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voila les dieux +qu'il ne cesse d'opposer au heros du jour. Il est "classique" et il est +"ancien". Il est pour ceux qui parlaient "comme le commun des hommes", +et il approuve Socrate, c'est-a-dire Malherbe, d'avoir dit "que le +peuple est un excellent maitre de langue"[20]. Il y a de son temps cinq +ou six "Fabrice" qu'il ne designe pas autrement, mais ou l'on peut +reconnaitre, sans etre tres mechant, Lamotte, Fontenelle, un peu +Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses epigrammes, +dont il trouve insupportables "les expressions trop recherchees", +les "phrases entortillees, pour ainsi dire", le langage "mignon" et +"precieux", "les attraits plus brillants que solides", les pensees +"souvent tres obscures", les vers "mal rimes", etc.[21].--C'est +presque une affectation chez lui que de ne point vouloir etre de cette +litterature-la, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les +compliments que les epigrammes que recoit son cher Gil Blas comme +ecrivain vont a montrer a quel point Gil Blas a un style naturel et +simple, peu en usage autour de lui: "Tu n'ecris pas seulement avec la +nettete et la precision que je desirais, je trouve encore ton style +leger et enjoue", lui dit le duc de Lerne. "Ton style est concis et meme +elegant, lui dit le comte d'Olivares; mais je le trouve un peu trop +naturel..." Sur quoi Gil Blas fait un second memoire plein d'emphase, +qu'Olivares, homme a la mode, trouve "marque au bon coin".--Evidemment, +pour Le Sage la litterature et surtout la langue, au commencement du +XVIIIe siecle, sont sur la pente d'une rapide decadence. Il est homme de +1660. Il n'est pas sur qu'il eut ecrit les _Precieuses ridicules_ et les +_Femmes savantes_; mais il les refait, discretement, a sa maniere, a +plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui echappe, et +le mauvais l'exaspere; et de la _Henriade,_ en son _Temple de memoire_, +malgre l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout a +fait un retardataire. + +[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.] + +[Note 21: _Ibid._, et X, 5.] + +Notez que du siecle precedent il en est aussi par la tournure +d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct +generalisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse +point de protester contre l'exces ou l'on a pousse cette consideration, +que les hommes du XVIIe siecle aiment fort les idees generales, les +conceptions qui s'etendent loin et embrassent un tres grand nombre +d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, a sa maniere, il +aime aussi generaliser, et sinon avoir des idees universelles, du moins +tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie +humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits +des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et +ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que souleve +le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe, +de fripon, d'ecolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de +lettres, d'homme d'Etat, de medecin, d'homme a bonne fortune, de mari +tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que +traverse successivement _Gil Blas_. Le gout du XVIIe siecle est la. +Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands +aspects, les perspectives vastes; il ne leur deplait pas de faire le +tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensee +humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la societe, avec +tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers. + +Et voyez encore de qui Le Sage procede directement, ou sont ses origines +et comme ses racines litteraires. Il est tout autre que La Bruyere; +mais il est ne de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine +originalite, il ecrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrange +en petit roman fantaisiste. Apres l'immense succes des _Caracteres_, +cent imitations ou contrefacons du livre a la mode se succederent. La +centieme, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un +cadre, mais meme procede. Quel est celui-ci?... Et celui-la?... C'est un +homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits, +des anecdotes, des actualites, des _nouvelles a la main_. Comparez aux +_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, +mais, plus souvent, des idees, des discussions, des vues, des paradoxes, +des espiegleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau +de moeurs; et dans Duclos il en sera de meme, et aussi dans les romans +de Voltaire, et c'est bien la qu'est la difference entre les +deux siecles, celui des moralistes et celui des "penseurs". Tres +naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutot a ce qui precede qu'on +songe, qu'a ce qui suit. + +Et s'il n'en etait que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre +les deux ages, mais appartiendrait tout simplement au precedent. Il +est vrai; mais a cote de ces inclinations d'esprit qui en font un +contemporain de La Bruyere, et comme derriere elles et plus au fond, Le +Sage en a d'autres, par ou il tend vers une toute autre date, un peu +trop meme peut-etre, et c'est ce qu'on verra par la suite. + + + +II + +LE "REALISME DANS" LE SAGE + +Ce n'est pas encore indiquer par ou Le Sage est de son temps que le +considerer comme realiste. Presque au contraire. Le realisme en effet a +son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette ecole a ete un retour au +naturel, a l'observation exacte, au gout du reel, et une reaction tres +violente contre le genre romanesque. Le realisme remplit les satires de +Boileau, les comedies de Moliere, le _Roman bourgeois_ de Furetiere, +aime de Boileau, et les _Caracteres_ de La Bruyere. En 1715, le realisme +n'est point une nouveaute, c'est une tradition, et bien plus novateurs +seront ceux qui de la sphere des faits se jetteront dans celles +des idees et des systemes, ce qui souvent sera encore un retour au +romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme tres peu pretentieux du +reste, et modeste dans ses ambitions litteraires, ne fait donc, ou ne +croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il +collectionne, et il ecrit des "caracteres" avec l'assaisonnement d'un +"roman comique". Seulement, si, a proprement parler, il n'invente rien, +il apporte dans l'art realiste sa nature propre, et il se trouve que +cette nature est comme merveilleusement appropriee a cet art, ne le +depasse pas, ne reste point en deca, s'y accommode et le remplit +exactement. Le Sage est ne realiste par gout de l'etre, par capacite +de le devenir, et par impuissance d'etre autre chose. Il l'est plus +qu'eminemment; il l'est exclusivement. + +Le realisme est d'abord curiosite et bonne vue. Personne n'a ete plus +curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde ou il lui etait +permis de regarder.--Mais ce monde n'etait pas le tres grand monde, +et ce n'etait pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Tres honnete +homme, et meme presque heroique dans sa probite, encore est-il qu'il n'a +guere frequente que dans les theatres, dans les cafes et chez les petits +bourgeois.--Precisement! Je ne dirai pas tout a fait: "C'est ce qu'il +faut," mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un +mauvais point de vue pour le realiste. Le plus haut monde et le plus bas +sont tout aussi reels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est +pas mauvais de le repeter; et, pourtant l'art realiste a deux ecueils +dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et +l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand realiste +moderne, Balzac, a echoue piteusement a vouloir faire des portraits de +duchesses, et tel autre moins grand, tres bien doue encore, Zola, a +denature le realisme a s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les +bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par consequent une +exclusion. C'est sa raison d'etre. S'il etait la reproduction exacte de +la nature tout entiere, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue, +avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant +tout, a la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en +voir qu'une portion. Or l'art realiste, comme tout autre, est un point +de vue, et comme tout autre, decoupe dans l'ensemble des choses la +circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se +pique, de par son nom meme, est de nous donner la verite meme des moeurs +humaines? + +La verite des moeurs humaines, pour l'art realiste, ne pourra etre que +la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra etre pris +a mi-cote. Pour le sens commun, qui se marque a l'usage courant de +la langue, la realite c'est ce qui frappe le plus souvent et comme +assidument nos regards. Un grand homme, comme Napoleon, est parfaitement +reel; seulement il ne semble pas l'etre. Du seul fait de sa grandeur il +est legendaire, relegue, meme en un entretien populaire, dans le domaine +du poeme epique.--Et il en est tout de meme d'un scelerat hors de la +commune mesure: il est vrai, et parait etre imaginaire. Remarquez que +vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi +bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de necessite +rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit +realite--chose singuliere mais incontestable--ne dit donc pas toute la +realite, mais ce qui, dans le reel, parait plus reel, parce qu'il est +plus ordinaire. L'art realiste, comme un autre art, et precisement parce +qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra +s'interdire la peinture des caracteres trop particuliers soit par +leur elevation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par +leur singularite. Or Le Sage etait, par sa situation dans la vie, +admirablement place pour observer, sans effort et naturellement, les +limites de cet art. Il ne le creait point; et souvent il en semble le +createur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait +invente pour lui. Il ne devait guere songer a peindre les creatures +d'exception, ou seulement les hommes d'un monde eleve et raffine; car, +petit bourgeois modeste, timide meme, a ce qu'il me semble, et un peu +farouche, il ne faisait guere que passer dans les salons, parfois meme +un peu plus vite qu'on n'eut desire. Il ne devait pas se plaire dans la +peinture des trop vils coquins; car il etait tres honnete homme, et, +notez ce point, tres rassis d'imagination et tres simple d'attitudes, +n'ayant point, par consequent, ou ce gout du vice qui est un travers de +fantaisie depravee chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou +cette affectation de tenir les scelerats pour personnages poetiques, qui +est demangeaison puerile de scandaliser le lecteur naif chez certains +artistes d'ailleurs tres reguliers et tres bourgeois.--Restait qu'il fut +un bon realiste en toute sincerite et franchise, sans ecart ni invasion +d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-la. + +Voila pourquoi il semble avoir invente le genre. Ses predecesseurs, +en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins +_essentiellement_ qu'ils ne le sont par reaction contre les romanesques +qui les precedaient eux-memes. Et puis ils le sont avec quelque melange. +Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est +cela, sans doute, mais ce n'est pas tout a fait cela. Le realisme est +une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut +pas trop que l'auteur fasse une satire lui-meme, auquel cas nous serions +deja dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est +precisement un des contraires du realisme. L'intention satirique n'est +pas moins marquee dans La Bruyere, dans Furetiere. Ai-je besoin de dire +que quand nous donnons Racine pour un realiste, nous ne cedons point +a un gout de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais +qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est realiste, par son gout +du vrai, du precis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond, +qui du reste est un de ses merites, il a mis et sa poesie, qui est d'une +espece si delicate et precieuse, et son gout d'une certaine noblesse de +sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui +se repand sur son oeuvre entiere. Racine est un realiste qui est poete +et qui est homme de cour.--Le Sage est realiste sans aucun de ces +melanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le gout de la +realite, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matiere +meme du realisme. + +Pour etre un bon realiste, il ne faut pas seulement l'habitude et le +gout des moeurs moyennes, il faut presque une moralite moyenne +aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par la un +commencement d'immoralite. Il faut n'avoir ni ce leger gout du vice, +vrai ou affecte, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni +un trop grand mepris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des +vulgarites humaines. Philinte eut ete bon realiste, lui qui voit ces +defauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis a l'humaine nature, +et qui estime les honnetes gens sans surprise, et desapprouve les autres +sans etonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine elevation morale +donne de l'imagination, etant probablement elle-meme une forme de +l'imagination. Un Alceste qui ecrit fait les hommes plus mauvais qu'ils +ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou meme +La Bruyere, et encore Honore de Balzac. Ils prennent un plaisir amer a +montrer les sceleratesses des hommes pour se prouver a eux-memes, avec +insistance et obstination chagrine, a quel point ils ont raison de les +mepriser. Et nous voila dans un genre d'ouvrage qui s'eloigne de la +realite, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se +produire, et tel esprit delicat, par gout d'elevation morale, fermera +les yeux aux petitesses humaines, s'habituera a ne les point voir, +et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de +l'imagination de Corneille est dans sa haute moralite, ou sa moralite +tient a son tour d'imagination; car que la morale rentre dans +l'esthetique ou que l'esthetique tienne a la morale, je ne sais, et ici +il n'importe. + +Eh bien, le bon Le Sage n'est ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il +est tranquille dans une conception de la nature humaine ou il entre du +bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne +s'opposent point l'un a l'autre violemment, et n'ont point entre eux +un abime. Vous le voyez tres bien ecrivant une bonne partie des +_Caracteres_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez +point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de +se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse, +mettant tres haut et prenant tres serieusement sa fonction et sa mission +de moraliste. Non, sans etre un simple baladin, comme Scarron, il +n'a pas une vive preoccupation morale qui circule au travers de ses +imaginations et qui les dirige, comme La Bruyere ou comme Rabelais. +C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le +trait et noircit les peintures. Il n'en a guere que contre certaines +classes de gens qui apparemment l'ont maltraite, les financiers, les +comediens et comediennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les +coquins sans complicite, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les +peint tres juste. Il ne se refuse point du tout a voir des honnetes gens +dans le monde, des hommes bons et charitables, meme de bonnes femmes, +devouees et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni +d'ardeur, ni d'etonnement, tres juste ici encore, et du meme ton +placide. Mais ou il excelle, c'est a voir et a bien montrer des hommes +qui sont du bon et du mauvais en un constant melange, et qu'il ne +faudrait que tres peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou +sans defaillance prevue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus +capable de verite que personne. La realite ne se deforme point en +passant a travers sa conception generale de la vie; parce que de +conception generale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il +pessimiste ou optimiste? Soyez sur que je n'en sais rien, ni lui non +plus. Croit-il l'homme ne bon, ou ne mauvais? Il n'en sait rien, et +comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il +voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit tres bien. +Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait +concentrer les images, aviver les contours, et rafraichir les couleurs. +--Mais cela revient presque a dire, ou mene a croire que le "bon +realiste" ne doit pas avoir de personnalite.--Ce ne serait point une +idee si fausse. L'art realiste est la forme la plus impersonnelle de +l'art, celle ou l'artiste met le moins de lui-meme, et se soumet le plus +a l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalite +de l'un peut etre dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera +lyrique, ou elegiaque, ou orateur; et la personnalite de l'autre peut +etre dans ses appetits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est +le cas du plus grand nombre;--et la personnalite de celui-ci peut etre +dans sa curiosite, dans son intelligence, et dans son gout de voir +juste, et alors, comme artiste, il sera realiste. Et c'est le cas de Le +Sage, qui n'a pas une personnalite tres marquee, qui semble n'avoir eu +ni passion forte, ni gout decide, ni systeme, ni idee fixe, ni manie, +ni vif amour-propre, ni grande vanite, et qui pour toutes ces raisons +"n'etait quelqu'un" que par les yeux, que par l'habitude d'observer et +par le gout (aide du besoin de vivre) de consigner ses observations. + + + +III + +L'ART LITTERAIRE DE LE SAGE + +Tout cela est tout negatif. C'est de quoi eviter les ecueils de l'art +realiste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour +lui qu'une absence de defauts. Il avait d'abord, ce qui me parait le +merite fondamental en ce genre d'ouvrages, un tres grand bon sens. + +Quand les hommes--car des qu'il s'agit d'art realiste il ne faut guere +songer a avoir des lectrices--quand les hommes s'eprennent d'art +realiste, c'est par un desir assez rare, mais qui leur vient +quelquefois, par reaction, degout d'autre chose, ou seulement caprice, +de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se presente. +Nous aimons successivement toutes choses, en art, et meme la verite. +Mais voyez comme pour l'auteur il est malaise de contenter ce gout +particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et meme plus +qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses reelles. +Et ceci n'est pas jeu d'antithese de ma part. Il est bien exact que nous +demandons au romancier realiste des inventions et non absolument des +choses vues, des creations de son esprit, et non des faits divers; mais +inventions et creations qui donnent, plus que choses vues et faits +divers, la sensation du reel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il +faut a notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon +sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination legere et facile, +qui est surtout une faculte d'arrangement,--et beaucoup de bon sens, +c'est-a-dire de cette faculte qui voit comme instinctivement les limites +du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du +chimerique, + +Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prevoir et +qui se trompe rarement dans ses previsions, et nous disons que cet homme +a "le sens du reel". Qu'est-ce a dire sinon qu'il a une idee nette de +la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont +reels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble +qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups +habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens +est celui qui ne met pas a la loterie. De meme en art l'homme de bon +sens est celui qui aura le sens du reel, c'est-a-dire de cette moyenne +des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matiere du realisme. Ce +bon sens en art est fait de tranquillite d'ame, d'absence de parti pris, +de moderation, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me +semble, et d'une certaine repugnance a trancher net, a declarer un homme +tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce +qui est toujours exagerer. Cet art n'est point fait d'observations et +d'enquete; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en depend +point. Car on peut etre observateur tres injuste, et voir avec iniquite. +Personne n'a plus observe que notre Balzac, et ses observations etaient +soumises a une imagination, et a une passion qui les deformaient a +mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est +le fond meme du vrai realiste. + +Le Sage avait cette qualite pleinement. Balzac est comme effraye devant +ses personnages; "Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur +dire: "Je vous connais tres bien; car je sais la vie. Vous ne depasserez +guere telle et telle limite; car vous etes des hommes, et les hommes ne +vont pas bien loin dans aucun exces. Vous serez des friponneaux; car il +n'y a guere de bandits; et vertueux avec sobriete; car il n'y a guere +de saints dans le monde. Et vous ne serez pas tres betes; car la betise +absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de genie; car il est +tres rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore la une +exception, et les etres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous +le deveniez, je serais tres etonne, et je ne m'occuperais plus de vous." + +Et c'est ainsi qu'il procede, des le principe. Son _Turcaret_ est bien +remarquable a cet egard. Le sujet est d'une audace inouie pour le temps, +et la moderation est extreme dans la maniere dont il est traite. Pour la +premiere fois dans une grande comedie, le public verra en scene un gros +financier voleur, et pour la premiere fois une fille entretenue, et +pour la premiere fois un favori de fille. Les trois temerites de notre +theatre contemporain sont hasardees, toutes trois ensemble, du premier +coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y +ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la litterature realiste et +"moderne".--Mais ces trois temerites, il n'y avait guere que Le Sage qui +les put faire passer. Ce n'est point qu'il attenue, qu'il tourne les +difficultes; non, mais il les sauve a force de naturel, a force de n'en +etre ni effraye lui-meme, ni echauffe. On ne s'apercoit pas qu'il est +hardi, parce qu'il est hardi sans declamation. Tout y est bien qui doit +y etre, dans ce drame: braves gens ruines par le financier, financier +"pille" par une "coquette", coquette "plumee" par qui de droit; c'est +un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siecle, qui, cent +cinquante ans apres Le Sage du reste, decouvre ce monde-la, et ose +l'exposer au jour. Il sera comme etourdi de son audace et, dans son +emotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce; +l'oeuvre sera d'un bout a l'autre "brutale" et "cruelle" et "navrante"; +il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: "quels etres puissamment +abjects, et quelle puissante audace il y a a les peindre!"--et de tout +cela il resultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est +guinde et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidite, car +s'il eut ete timide, c'est devant le sujet qu'il eut recule, Le Sage +borne sa peinture a la realite, a l'aspect ordinaire des choses. Ces +monstres sont des monstres tres bourgeois, parce que c'est bien ainsi +qu'ils sont dans la vie reelle.--Cette "coquette" est d'une inconscience +naive qui n'a rien de noir, rien surtout de calcule pour l'effet et +pour le "frisson"; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout +scrupule et n'a point perdu toute honnetete; car, notez ce point, elle +est capable encore d'etre blessee de la perversite des autres: "Ah! +chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procede." C'est la +verite meme.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas +dissimule sa sceleratesse, de l'avoir montre voleur et cruel, mais de +n'avoir pas insiste sur ce point, et de l'avoir montre beaucoup plus +ridicule que meprisable. C'est connaitre les limites de la comedie, +dit-on. Oui, et c'est surtout connaitre le train du monde. Scelerat, +un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en presente; +burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et +de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est +ce que nous voyons de lui a tout moment; c'est en quoi il est "reel", +c'est-a-dire dans le continuel developpement et non dans l'accident de +non etre.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils +n'ont pas une vie "intense", ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils +vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont +pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui +n'est point theatral. S'il plait mieux (de nos jours surtout) a la +lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela. + +_Gil Blas_ est tout de meme. C'est le chef-d'oeuvre du roman realiste, +parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naif des choses +comme elles sont. Petits filous, petits debauches, petites coquines, +petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien +aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de +mediocrite dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marque +ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est +celle d'un tour que l'on fait dans la rue. + +--Et par consequent cela ne vaut guere la peine d'etre +rapporte.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans +le passe, retracez-vous a vous-meme votre propre vie. C'est precisement +cette impression de mediocrite tres variee que vous allez avoir. Cent +personnages tres ordinaires, dont aucun n'est un heros, ni aucun un +gredin, tous avec de petits vices, de petites qualites et beaucoup de +ridicules; cent aventures peu extraordinaires ou vous avez ete un peu +trompe, un peu froisse, un peu ennuye, ou parfois vous avez fait assez +bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout a fait a votre +honneur, et sans la bourreler, inquietent un peu votre conscience: voila +ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer, +vous donner dans un livre cette meme sensation, avec le plaisir de la +trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous +aimez assez a laisser tranquilles, voila le talent de Le Sage. Son heros +c'est vous-meme; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou +plutot pour ne pas me desobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens +bien que j'aurais pu devenir, lance a dix-sept ans a travers le monde, +sur la mule de mon oncle. + +Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et +il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans +leser personne. Nous avons tous passe par la. Et le monde qu'il traverse +se charge de son education pratique, tres negligee. C'est l'education +d'un coquin qui commence. On va lui apprendre a se delier, et a se +battre, par la force s'il peut, par la ruse plutot. Une dizaine de +mesaventures l'avertiront suffisamment de ces necessites sociales. Mais +remarquez que ces lecons, Le Sage ne leur donne nullement un caractere +amer et desolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur +chagrine consisteraient a montrer Gil Blas tombant dans le malheur du +fait de ses bonnes qualites Il y tombe du fait de ses petits defauts. Il +est vole, dupe et mystifie parce qu'il est vaniteux, imprudent, etourdi; +parce qu'il parle trop, ce qui est etourderie et vanite encore; et ainsi +de suite, jusqu'au jour ou il est gueri de ces sottises, et un peu trop +gueri, je le sais bien, mais non pas jusqu'a etre jamais profondement +deprave.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait +depassee. Il faut que l'education du coquin soit complete, mais ne +donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses a +l'ordinaire. Ce serait ou declamation ou conception lugubre de la vie +que de faire commettre a Gil Blas, desormais instruit, de veritables +forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: "Voila l'homme tel que la +vie et la societe le font." Eh! non! sur un caractere de moyen ordre +elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles +peuvent pervertir, elles ne depravent point. C'est merveille de verite +que d'avoir laisse a Gil Blas, une fois passe du cote des loups, un +reste de naivete et de candeur. Disgracie, mais sa disgrace ignoree +encore, il rencontre une de ses creatures, qui se repand en actions de +graces et en protestations de devouement. Et le bon Gil Blas confie +son chagrin a cet ami si cher, lequel aussitot prend un air "froid et +reveur" et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise, +comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de +la Comtesse: "Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel +procede." Il recoit encore des lecons d'immoralite; il peut en recevoir +encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier +jour, et Dieu merci! + +Et si l'experience durcit peu a peu son coeur et detruit ses scrupules, +elle affine son intelligence, et par la, tout compte fait, le ramene aux +voies de la raison. Tant d'aventures lui font desirer le repos, et tant +de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore +ce dernier trait. N'est-ce point une idee tres heureuse que d'avoir +ramene Gil Blas de sa retraite sur le theatre des affaires? Il est +tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: "cultivons +notre jardin"; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette +sagesse la necessite entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutat. Le +prince qu'il a servi monte sur le trone. Notre homme revient a Madrid, +sans precipitation a la verite, sans ardeur, et comme retenu par ce +qu'il quitte. Mais une fois a la cour, une fois poste sur le passage du +Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut +repartir: "_Afin que Scipion n'eut rien a me reprocher_, j'eus la +_complaisance_ de continuer le meme manege _pendant trois semaines_." On +sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard a +son jardin, sans doute; mais il etait naturel qu'il eut au moins une +rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il +n'ait ete relaps au moins une fois? + +Tout cela est bien juste et bien penetrant, sans la moindre affectation +de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se +mele a ce bon sens, a cette vue juste de la condition humaine. C'est +l'imagination du poete comique. Elle est tres difficile a definir, +n'etant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculte d'invention. Elle +consiste, ce me semble, a _vivifier l'observation--et a lier entre elles +les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la +voie. Le poete comique observe les hommes, qui se presentent toujours a +nous en leur complexite, c'est-a-dire dans une certaine confusion. Pour +les mieux voir, il debrouille, il distingue, il analyse; il essaye de +saisir la qualite ou le defaut principal de chacun d'eux, de l'isoler +de tout le reste, et de le considerer a part. Cela fait, s'il a de +bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculte abstraite_, +de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de "l'avare", de +"l'ambitieux ", du "jaloux", ce qui est absolument la meme chose.--S'il +s'arrete la, il n'est qu'un moraliste, une maniere de critique des +caracteres, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit +de son analyse, sec et decharne, s'entoure comme de lui-meme, en son +esprit, d'une foule de particularites, de details, qui s'y accommodent, +le completent, l'elargissent, qu'est-il arrive? C'est que l'imagination +est intervenue; c'est que cette complexite de l'etre humain, notre +poete, apres l'avoir detruite par l'analyse, l'a retablie par une sorte +de faculte creatrice qui est le don de la vie; l'a retablie moins riche +a coup sur qu'elle n'est dans la realite; l'a retablie dans les limites +de l'art, qui etant toujours choix est toujours exclusion; l'a retablie +juste assez incomplete encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a +reconstituee.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est +ce que le poete comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait +excellemment. + +Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit +circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur ame? +Il faut reconnaitre, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est +point bien profonde. Mais, sans vouloir pretendre que c'est un merite, +je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopte c'est un air de +verite de plus. Il ne voit pas le fond de ces ames, parce que les +ames de ces heros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas a "faire la +psychologie" d'un intrigant, d'une rouee et de son associe, d'un garcon +de lettres moitie valet, moitie truand, d'un archeveque beau diseur, +d'un ministre qui n'est qu'un "politicien" et un faiseur d'affaires. Les +ames moyennes, voila, encore un coup, ce qu'etudie Le Sage; et les ames +moyennes sont, de toutes les ames, celles qui sont le moins des ames. +Celles des grands passionnes, celles des hommes superieurs, celles des +solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas +peuple, ou l'on peut etudier les profondeurs secretes, et les singuliers +aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art +psychologique bien plus penetrant. + +--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du reel ne donne +que la sensation de la mediocrite.--Sans aucun doute; seulement la +mediocrite vraie, bien vivante, parlante, et ou chacun de nous reconnait +son voisin est infiniment difficile a attraper, et Le Sage, autant, +si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualites, etait +merveilleusement habile a la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un +art superieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de +faire, il l'a fait a merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est +pas peu. + +Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les +observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord +la meme chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce +don de la vie qui, de mille observations de detail, cree un personnage +vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais +eux-memes, et qui, de plus, servent a montrer le personnage dans la +suite et la succession des differents aspects de sa nature vraie. On +peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de +Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable +a lui-meme, et sous un aspect nouveau. Il y a la et un don de +renouvellement et une surete dans l'art de maintenir l'unite du type qui +sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne +depasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il +en est le lien naturel, et aussi il est comme porte par elles, comme +presente par elles a nos yeux tantot dans une attitude, tantot dans une +autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais +l'attention se detache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle +y soit sans cesse ramenee d'un interet nouveau.--Et avec quel sentiment +juste de la realite, encore, pour ce qui est du train naturel des +choses! Elles ne se succedent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop +vite. Par un art qui tient a l'arrangement du detail et qui est repandu +partout sans etre particulierement saisissable nulle part, elles +semblent aller du mouvement dont va le monde lui-meme. On ne trouve +la ni la precipitation amusante, mais comme essoufflee, et qu'on sent +factice, du roman de Petrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce +divertissement perpetuel des digressions, qui est un charme dans Sterne, +mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous eloigne decidement +du reel, et nous donne bien un peu cette idee, qui ne va pas sans +inquietude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens +du reel que jusqu'a la succession des faits et le mouvement dont ils +vont a l'air, chez lui, de la demarche meme de la vie. + +Les episodes meme, les aventures intercalees, qui sont une mode du temps +dont il n'est aucun roman de cette epoque qui ne temoigne, ont un air de +verite dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste +au moment ou il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le +heros picaresque s'arrete un instant, avec complaisance, a ecouter un +roman d'amour et d'estocades, et s'y delasse un peu. On sent qu'il en +avait besoin. On sent que ce sont la comme les reves de Gil Blas entre +deux affaires ou deux mesaventures. Il a pris plaisir a se raconter a +lui-meme une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et +de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croutes dans une +fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait treve ainsi au +reel. Nous lui en savons gre. + +Et notez que Le Sage, avec un gout tres sur, et pour bien marquer +l'intention, ne met ces histoires-la que dans les episodes. Ce sont +choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se +racontent pour s'emerveiller et se detendre. L'auteur n'en est pas +responsable. Lui se reserve la realite.--Notez encore qu'a mesure que +le roman avance, ces episodes sont moins nombreux. L'action, sans se +precipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'a +mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi a la maturite, Gil +Blas reve moins, ou rencontre moins de reveurs sur sa route; et c'est la +meme chose; et sa pensee est moins souvent traversee de Dons Alphonse et +d'Isabelle. Adieu les belles equipees d'amour, meme en conversation ou +en songes; et c'est encore le train veritable de la vie: car il faut +toujours en revenir a cette remarque; et le roman se termine par la plus +bourgeoise et la plus tranquille des conclusions. + +C'est en quoi il est bien compose, a tout prendre, ce roman, quoi qu'on +en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer +(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison necessaire +pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux +bien; mais il est bien lie, et il est en progression, et il s'arrete sur +un denouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une +ordonnance non rigoureuse, mais sure, facile et ou l'on se retrouve +aisement. Dans quelle partie du livre se trouve telle scene +caracteristique? D'apres l'age de Gil Blas, et la tournure d'esprit +particuliere chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le +livre. Voila la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition +superieure encore, l'impression generale est d'une grande unite. +Ignorez-vous que les _Pensees_ de Pascal et les _Maximes_ de La +Rochefoucauld sont livres mieux composes, tels qu'ils sont par la +volonte ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre +bien dispose, bien _arrange_, bien symetrique et ou l'unite et la +concentration de pensee font defaut; parce que toutes les idees des +_Maximes_ et des _Pensees_ se rapportent et se ramenent a une grande +pensee centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent, +la montrant toujours?--A un degre inferieur il en est de meme de _Gil +Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page +suggere, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et +que la derniere complete. Cette conception n'est point sublime; elle +consiste a penser que l'homme est moyen et que la vie est mediocre, et +qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillite +de ton et d'un style tres naturel et tres uni, ce qui revient a dire que +dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande egalite +d'humeur et une grande simplicite d'attitude. La vie (c'est Le Sage +qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie mediocre, et, aux +plaisanteries de ce genre, il y a ridicule a le prendre trop bien ou +trop mal; il ne faut etre ni assez sot pour en trop rire, ni assez +sot pour s'en facher.--Voila une belle philosophie!--Je n'ai pas dit +qu'elle fut belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime +fort bien, d'ou je conclus qu'il est bien fait. + + + +IV + +LE SAGE PLUS VULGAIRE + +Et, a y regarder de tres pres, Le Sage a-t-il bien songe a tout cela, et +est-il bien le philosophe meme de moyen ordre que nous disons? Il l'est +dans _Gil Blas_, et c'est un eloge encore a lui faire, que donnant +_Gil Blas_ partie par partie, a des intervalles tres eloignes, il +ait toujours retrouve cette meme direction de pensee et ce meme etat +d'humeur, et ce meme ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas meme +cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure a mesurer au +plus juste. On dirait qu'il est dans la destinee du realisme de tendre +au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends +tres bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas +ces peintures de l'humanite moyenne, et ne trouvent jamais assez de +delicatesse et de distinction dans la litterature. Si on les pressait, +ils nous diraient: "Oh! c'est que je vous connais! Des que vous n'etes +plus au-dessus de la commune mesure, vous etes infiniment au-dessous. +L'etude de la realite n'est jamais qu'un acheminement ou un pretexte +a explorer les bas-fonds, et la region moyenne entre l'exception +distinguee et l'exception honteuse, c'est ou vous ne vous tenez +jamais."--Il y a du vrai en verite, je ne sais pourquoi. Voila un homme +qui a ecrit le _Gil Blas_, qui a montre un sens etonnant du reel, qui +s'est tenu, comme la vie, egalement eloigne des extremes, qui n'est pas +distingue, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas +tres moral, mais qui n'a pas le gout de l'immoralite, et qui, du reste, +est honnete homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples +qu'il nous entretient, avec complaisance peut-etre, en tout cas avec +une remarquable impuissance a nous entretenir d'autre chose, _Guzman +d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de +la litterature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voila des gens +qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des lecons d'immoralite. Ils +naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en +bandits, apres avoir fait souche de canaille. + +Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement +ennuyeux.--Quel interet voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle +variete, et quel eveil de curiosite, et ou se prendre, dans une serie +de fourberies se continuant par des vols auxquels succedent des +espiegleries de Cartouche? Je remarque qu'a la page 50 c'est Guzman +qui est le voleur, et qu'a la page 55 c'est Guzman qui est le vole; le +divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et +je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnete homme, que +l'indifference entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre +realiste, il ne la garde plus tout a fait. Il penche vers les coquins, +il faut l'avouer. Ou est mon bon archeveque de Grenade qui n'etait +qu'un honnete sot? Je vois dans _Guzman_ tel eveque qui est absolument +enchante de l'habilete de son laquais a lui voler ses confitures. Quel +adroit coquin! Quel genie inventif! Mais voyez comme il me vole bien! +Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des +compliments a ajouter a ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que +ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour meriter +l'applaudissement du maitre et entrer en faveur! Voila le gout pour les +coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave. +Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siecle l'ideal +moral est toujours present aux esprits, du moins dans le domaine des +lettres. Les comiques memes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyere qui +marque son mepris des malhonnetes gens a chaque page, et ne veut pas +qu'un livre de portraits satiriques signe de lui s'en aille a la +posterite sans un chapitre ou se montre le grand honnete homme et le +chretien; et c'est Moliere qui ecrit _Scapin_, mais qui ecrit _Alceste_ +aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la preoccupation des choses +morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient +presque au meme. + +Le Sage est leur eleve, moins cette preoccupation, moins ce souci, du +moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des +choses de la conscience, et voila qu'un peu plus tard, il descend d'un +degre, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de +l'echelle. Nous aurons deux phenomenes litteraires tres curieux: le +gout du bas, et le gout du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les +amateurs de mechancete. Et ce sera la _Pucelle_, et Crebillon fils et +Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'etude du XVIIIe +siecle, plus on s'apercoit de cette brusque rupture qui s'est faite, des +son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumiere s'est +eteinte. L'affaiblissement des idees religieuses a eu pour effet une +diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps, +dans cet etat, et puis, s'en fatiguant, chercheront a reconstruire la +conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en +passent. Et voila comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du +XVIIe siecle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui +qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre +modeste une transition d'un age a l'autre. + + + +V + +Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur +qui a laisse un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de +narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut +se defier, tant il a l'art de deguiser l'art, tant on est expose a +ne pas s'aviser assez des qualites incomparables qu'il cache sous sa +bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait +le desespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matiere d'un +bon article n'offrant guere prise a l'attaque, ni aux grands eloges +oratoires, ni aux grandes theories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui +ont excelle dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils +n'ont pas de belles oraisons funebres, ni, ce qui est plus flatteur +encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur +compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus +_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'etre par +"fragments bien choisis", dans les livres des autres. + + + +MARIVAUX + + + +Ce sera un divertissement de la critique erudite dans quatre on cinq +siecles: on se demandera si Marivaux n'etait point une femme d'esprit du +XVIIIe siecle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux des +a present, font alors totalement defaut, il est a croire qu'on mettra +son nom, avec honneur, dans la liste des femmes celebres.--Si on se +bornait a le lire, on n'aurait aucun doute a cet egard. Il n'y eut +jamais d'esprit plus feminin, et par ses defauts et par ses dons. Il est +femme, de coeur, d'intelligence, de maniere et de style. Il l'etait, +dit-on, de caractere, par sa sensibilite, sa susceptibilite tres vive, +une certaine timidite, l'absence d'energie et de perseverance, une +grande bonte et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et +apres des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos. +Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui +souffrent, son gout pour les salons et les relations mondaines, +completent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure +d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir a ce sexe, qu'il a, souvent, +peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilite, et coquetterie, et +grace un peu manieree. Je n'ai pas dit frivolite, je dis fragilite, +pensee fine, brillante et legere, incapable des grands objets, et se +brisant a les saisir. Je n'ai pas dit mauvais gout, je dis coquetterie, +demangeaison de toujours plaire, avec detours, manoeuvres et ressources +un peu empruntees pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain +manque de suite dans les demarches de son esprit? Il quitte, reprend, +et quitte encore les plus chers objets de son etude; il a comme de +l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degre +d'originalite lui manque, ou plutot, car ici il y a lieu a de grandes +reserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie +originalite, et une fois qu'il l'a trouvee, s'y bien tenir?--Il y a +toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un tres piquant mystere. +Il inquiete. Il echappe. Il entre tres difficilement dans les +definitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour +lui. Il impatiente par une inegalite de talent qui semble une inegalite +d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux, +quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui. +Decidement c'est l'erudit du vingt-cinquieme siecle qui a raison. + + + +I + +MARIVAUX PHILOSOPHE + +Il etait absolument incapable d'une idee abstraite. Comme le gout de +son temps etait a la philosophie, il a philosophe de tout son coeur, en +plusieurs volumes; car il avait cela aussi de feminin qu'il obeissait +a la mode. Il semble meme avoir eu une grande inclination pour cette +mode-la. A plusieurs reprises il a voulu courir la carriere de +publiciste. Apres le _Spectateur francais_, l'_Indigent philosophe_; +apres l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les +_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'etaient feuilles volantes, +sorte de journal intermittent ou il pretendait exprimer, au hasard des +circonstances, ses idees sur toutes choses. La lecture en est cruelle. +On prefererait l'abbe de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la +discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas meme une idee +fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires +sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs +entortilles dans des phrases difficiles, ou des banalites de sentiment +delayees dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide. +On saisit la le fond de la pensee de Marivaux, qui etait qu'il ne +pensait point. On s'est efforce de trouver dans ces volumes au moins des +_tendances_ philosophiques, interessantes a relever, comme indication +du tour d'esprit general de l'aimable ecrivain. On le montre ennemi du +prejuge nobiliaire, tres touche de l'inegalite des conditions sociales, +etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et meme avec la +complaisance qu'il merite, on reconnaitra qu'il ne nous donne sur ces +sujets, faiblement exprimees, que les idees courantes, et qui couraient +depuis bien longtemps. Ses dissertations sont democratiques comme la +satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de +Massillon. C'etaient la propos de salon, a remplir les heures, et rien +de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire a +quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous +tient les discours d'un homme qui n'a rien a dire.--"Du moment qu'il se +fait journaliste...", me repondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste +est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on +s'attendrait a trouver, ca et la, quelque passage revelant un homme qui +reflechit, ou qui a, d'avance, certaines idees arretees sur les choses. +C'est ce qui manque. L'absence d'idees generales, et probablement +l'incapacite d'en avoir, est un trait important du personnage que nous +considerons. A lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupconne cette +lacune; a lire le _Spectateur_, on s'en assure. + +La chose est peut-etre plus sensible, quand on s'enquiert des idees +litteraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un "moderne", ce que +je ne songe nullement a lui reprocher; car non seulement il est permis +d'etre "moderne", mais il n'est pas mauvais de l'etre, quand on est +artiste, pour avoir le courage d'etre original. Marivaux est donc contre +les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance a exprimer une +idee, c'est-a-dire a en avoir une, que la maniere dont il plaide sa +cause. Tout a l'heure, il etait diffus et vide, maintenant il est +inintelligible et inextricable: + +"Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui +pourront se mettre au vrai point de vue de notre siecle. Eh bien, un +jeune homme doit-il etre le copiste de la facon de faire de ces auteurs? +Non! cette facon a je ne sais quel caractere ingenieux et fin dont +l'imitation litterale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de +courir vraiment apres l'esprit, l'empechera d'etre naturel. Ainsi, que +ce jeune homme n'imite ni l'ingenieux, ni le fin, ni le noble d'aucun +auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent +a une autre sorte de fin, d'ingenieux et de noble, ou qu'enfin cet +ingenieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs +qu'en supposant le caractere des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se +nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait +indiquer a quoi ce bon se reconnait) et qu'il abandonne apres cet esprit +a son geste naturel." + +Toutes les fois qu'il touche a cette question, c'est ainsi qu'il parle. +Ce qui precede est a la fin de la septieme feuille du _Spectateur_; le +galimatias est plus terrible au commencement de la huitieme. + +--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_: + +"... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus +grand maitre: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y +a point d'autre secret pour cela que d'avoir une ame capable de se +penetrer jusqu'a un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est +cette profonde capacite de sentiment qui met un homme sur la voie de ces +idees si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique +ces tours si familiers, si relatifs a nos coeurs; qui lui enseigne ces +mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entrainer +avec eux l'image de tout ce qui s'est deja passe, et pour preter aux +situations qu'on traite ce caractere seduisant qui sauve tout, qui +justifie tout, et qui meme, exposant les choses qu'on ne croirait pas +regulieres, les met dans un biais qui nous assujettit toujours a bon +compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessat +d'y etre si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la +nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster." + +Marivaux etait de ceux, ou de celles, a qui l'idee pure, meme tres peu +abstraite, echappe completement, qui n'ont ni prise pour la saisir, +ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'etait un +"penseur" a aucun degre, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes +du XVIIIe siecle tient en partie a cette raison. + +--Il etait mieux qu'un penseur; il etait un moraliste.--Ce n'est pas +encore tout a fait le vrai mot, et c'est chose curieuse meme, comme +ce romancier si agreable, et cet auteur dramatique si rare, est peu +moraliste a proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et +qu'on ne trouverait guere dans Marivaux de veritables etudes de moeurs +ni de copieux renseignements sur la societe de son temps. Dans ses +journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que tres peu de +details de moeurs. Il trouve le moyen de faire des "chroniques" non +politiques, rarement litteraires, et ou la societe qu'il a sous les yeux +n'apparait point. Il n'a pas meme cette vue superficielle des choses +environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du +fond, et dans une forme abandonnee et languissante qui, malheureusement, +n'est qu'a lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent +les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des memoires pour ne +pas servir a l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques +exceptions. On a releve avec raison ce passage ou nous apparait un +pauvre jeune homme, distingue, aimable, causeur spirituel, et qui +devient absolument muet, stupide et paralyse de terreur devant son pere. +Voila qui est vu, et voila un renseignement. Mais dirais-je qu'il me +semble que cela a bien l'air d'un cas tres particulier et exceptionnel, +et forme un renseignement plutot sur l'epoque anterieure que sur celle +dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration +des Francais pour les etrangers, parce que c'est la un travers qui +parait bien s'introduire en France precisement dans le temps que +Marivaux l'observe et le denonce. Le passage, du reste, est charmant: + +"C'est une plaisante nation que la notre: sa vanite n'est pas faite +comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement, +ils n'y cherchent point de subtilite; ils estiment tout ce qui se fait +chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voila ce qu'on +appelle une vanite franche. Mais nous autres, Francais, il faut que nous +touchions a tout et nous avons change tout cela. Nous y entendons bien +plus de finesse, et nous sommes autrement delies sur l'amour-propre. +Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! ou en serait-on s'il fallait louer +ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Francais sent +a denigrer nos meilleurs ouvrages, et a leur preferer les fariboles +venues de loin. Ces gens-la _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le +fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout +le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout +habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment +assez flatteur. Il les humilie, autre irreverence qui lui tourne en +profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne +l'etonneront point, ils ne deferreront pas Monsieur; ce sera puissance +contre puissance. Enfin, quand il met les etrangers au-dessus de son +pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute +nation, de tout caractere d'esprit; et, somme totale, il en sait plus +que les etrangers eux-memes." + +A la bonne heure! voila surprendre en ses commencements une manie qui +n'existait point a l'age precedent, qui est un caractere assez important +de tout le XVIIIe siecle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises, +parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe +psychologique est tres finement demele. + +Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait +des observations deja faites, par exemple sur les financiers et les +directeurs, sans les renouveler par le detail ou par la forme. Dans ses +romans meme, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses +humaines. Ce que je dis ici sera redresse par ce qui va suivre; mais je +fais une remarque generale qui m'inquiete un peu: voici deux romans de +moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent +dans le temps ou l'auteur ecrit, dans le pays et dans la societe ou il +vit, des romans ou le petit detail des actions humaines a sa place, des +"romans ou l'on mange", comme on a dit spirituellement, enfin des +romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un ou il n'y a guere que des gens +parfaits, et un autre ou il n'y a guere que de plats gueux et des femmes +perdues. Je ne sais pas lequel (a les considerer en leur ensemble) est +le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles +et vertueux. Marianne est exquise de delicatesse; voici une dame qui a +la passion du desinteressement, en voici une autre qui est l'ideal meme. +Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si edifiante et dans +tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on +en vient a se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme +bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutot une tentation +de quinquagenaire, tres pardonnable quand on connait Marianne. +Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eut vecu, en presence de +la resistance de la jeune fille? Je suis sur qu'il l'eut epousee. + +Voila l'aspect general de _Marianne_; on y voit comme un parti pris +d'optimisme et une indiscretion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_ +ou je ne trouve ni un honnete homme ni une femme sage, ou tout roule, +je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des +instincts, sur l'appetit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mele, de +ce qui, d'ordinaire, le releve, le deguise, ou au moins l'habille. +Lui, rien que lui. Par lui les interieurs sont troubles, les familles +desunies, robe, finances et ministeres en emoi; par lui on meurt, on +epouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient a tout. + +Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que +l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je +crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, ou l'imagination +domine. La realite n'est point si tranchee que cela, ni dans le bien +ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties +d'observation tres distingues, qu'il faut connaitre; mais, en leur fond, +ils ne procedent pas de l'observation; ils n'ont point ete concus dans +le reel; un peu de reel s'y est seulement ajoute. Ils procedent chacun +d'une idee, et un peu d'une idee en l'air, d'une fantaisie seduisante, +qui a amuse l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a +ecrit cela. + +C'est qu'en effet il l'etait peu, et seulement comme par boutades. La +preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur +fantasque d'imagination, dans cette excentricite laborieuse qui le guide +plus souvent qu'on ne l'a remarque dans le choix de ses sujets. Il s'en +ira ecrire des comedies mythologiques ou figurent Minerve, Cupidon et +Plutus, echangeant des "discours sophistiques et des raisonnements +quintessencies". C'est ce que disait La Bruyere de Cydias; et ce que ces +singulieres productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en +effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalite attifee +de paradoxes. Voyez plutot: Cupidon fait l'eloge de la Pudeur, ce qui +est le fin du fin, le plus piquant ragout, et il dit: "Moi! je l'adore, +et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent +partout ou ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon metier n'est +point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui +sont commis a sa garde; voila ses officiers..."--Que tout cela est joli, +et que voila un rien bien travaille! + +Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extreme en cela? +Rien autre que la Moralite a allegories du moyen age. Ne doutez point +qu'il n'en ait ecrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux +gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient +de petits mausolees, avec des epitaphes: "Ci git _la fidelite d'un +ami!_"--"Ci git _la parole d'un Normand!_"--"Ci git _l'innocence d'une +jeune fille!_"--"Ci git _le soin que sa mere avait de la garder_", ce +qui est bien plus finement imagine encore, car il faut rencherir.--Et +les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_ +sort d'un petit bois et les arrete; une dame qui se nomme _Cupidite_ les +soutient et les encourage, et le drame continue ainsi... + +N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siecle par-dessus toute la +litterature classique, et qu'est-ce a dire, sinon, d'abord que Marivaux +a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit +s'abandonne a ces singulieres demarches parce qu'il n'est pas nourri +et soutenu de connaissances solides et de verite?--Il y a autre chose, +certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement +de mauvais gout, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les +idees et les observations morales, et les grands siecles litteraires +sont riches, avant tout, de cette double matiere. Quand elle fait un +peu defaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur +certains points, recule tout a coup, par dela les grandes generations +litteraires dont il sort, jusqu'au temps ou les hommes de lettres +pensaient peu, observaient moins encore, et ou la litterature etait une +frivolite penible, et une charade tres soignee. + + + +II + +MARIVAUX ROMANCIER + +Faible penseur et mediocre moraliste, qu'etait-il donc?--Il avait de +tres grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas +confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont tres differents. +Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue +l'esprit de geometrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don +de voir juste. Il se penetre de realite de toutes parts. Il voit une +multitude de details, du menus faits, "principes" tenus et innombrables +de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples +impressions du reel que se fait l'etoffe du son esprit. Il peut n'etre +pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, +et qu'il garde surement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir +les sources ou les racines, les causes prochaines ou eloignees, +l'enchainement, l'evolution, la secrete economie. Personne n'est plus +sur moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le +psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez +sensibles, assez gros meme, "principes" peu nombreux et facilement +saisissables de son art. Il peut n'etre pas plus informe que chacun de +nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; +ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils +supposent, ce qu'ils comportent, et d'ou ils doivent venir, et ou ils +menent, et penetrer comme leur constitution, comme leur physiologie. + +Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier +admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui +n'est que psychologue, pourra etre un romancier de grand merite, mais +incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de +l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout +psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voila pourquoi ses +romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont +des parties eclatantes de verite: certaines choses qu'il a vues, il les +a tres profondement penetrees. + +Quant a etre attire vers le roman, et ne pour cela, il l'etait +absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'etre +romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Reunir +beaucoup de documents sur l'espece humaine, c'est la son plaisir, et +le plus souvent il se borne a ecrire les _Caracteres_. Coordonner ses +documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous +les yeux du lecteur par la machine simple et legere d'un recit un peu +lent, l'idee peut lui en plaire, et il ecrira le _Gil Blas_; mais il +faut deja qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations +que ceux du simple moraliste. + +Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et +sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'ou, +peut-etre, vient que Marivaux a toujours commence les siens et ne les a +jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa maniere d'etudier est +deja une facon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui +jette de tous cotes avec promptitude des regards exerces et puissants; +il est l'homme qui, frappe d'un certain fait, le creuse et le scrute +avec patience pour remonter a ses origines, quitte a redescendre ensuite +a ses consequences. Il suit l'evolution d'un sentiment, d'une passion, +soutenant tel point de la chaine d'une observation ou d'un souvenir, +et comblant discretement les lacunes avec quelques hypotheses. Il va, +vient, induit, deduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit +recit de la naissance, du developpement, de la grandeur et de la +decadence d'un fait moral, qu'il s'expose a lui-meme.--Que le roman +sorte naturellement de la, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, +avec tous ses organes, et doue d'une vie, c'est une autre affaire. Quant +a la tentation de l'ecrire, elle est sure. + +Et c'est bien ce qui arrive a Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop, +qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien +dont le moraliste ou l'historien des idees puisse faire son profit. Mais +il y a a chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des +romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au recit. Et quel +est le caractere de ce recit? Ce sont toujours, non precisement des +observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune +fille lui ecrit: "J'ai ete seduite, et je suis bien malheureuse, et +voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable..."--Un +mari lui ecrit: "Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite a mon +egard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un cote... de l'autre... +etc."--L'_Indigent philosophe_ devrait etre, comme le _Spectateur_, un +recueil de reflexions diverses: tres vite il se tourne de lui-meme en +recit picaresque. + +Ainsi partout. Quoi qu'ecrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on +voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-etre, que c'est +roman tres mince d'etoffe et qui ne comportera guere que l'histoire +d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations legerement +differentes, et entoure, pour qu'il y ait cadre, a peu pres de n'importe +quoi. + +_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont concus ainsi, avec plus de +pretentions, plus de suite, plus de succes aussi; mais au fond tout de +meme. + +Marivaux a ete frappe d'un trait du caractere feminin, l'amour-propre +dans le desir de plaire. Il a vu une jeune fille francaise, assez froide +de coeur et de sens, intelligente, avisee et fine, sans aucune passion, +et meme sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal, +incapable d'exaltation, a peu pres fermee aux ardeurs religieuses et +parfaitement a l'abri des emportements de l'amour, ne desirant +que plaire et inspirer aux autres le culte tres delicat qu'elle a +d'elle-meme, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une +foule de vertus moyennes qui la rendent tres aimable et tres recherchee. +Elle est nee avec des instincts de delicatesse, de precaution a ne point +se salir, de proprete morale, et la coquetterie est chez elle comme une +forme de son amour-propre: quel que soit le miroir ou elle se regarde, +que ce soit sa petite glace d'ouvriere, sa conscience ou le coeur des +autres, elle veut s'y voir a son avantage. + +En butte a la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le +mouvement de degout violent d'un coeur orgueilleux, la nausee d'une +patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le desir qui la poursuit, +elle se persuadera a elle-meme qu'elle ne s'en apercoit pas. Tant +qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut, +l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on +lui achete, tant qu'on n'a rien demande en echange, cela peut passer +pour charites paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil +refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un +sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture meritait un +soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut +qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: "Ah! Monsieur! vous ai-je +fait mal?" Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois +l'amour-propre s'est tire d'affaire. + +Mais quand M. de Climal en est venu aux declarations franches, et aux +propositions sans periphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui +tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la +robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se +gonfle. Marianne se sent si bien nee pour porter cette robe-la, offerte +autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-meme sur ses +epaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut +se regarder dans son miroir. + +Voila la conscience de Marianne. Elle est reelle, puisqu'elle ne +capitule point; mais elle negocie. Elle ne fait point de sortie; elle +s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de +la guerre. Elle est faite d'un fond de dignite ou s'ajoute beaucoup +d'adresse et de prudence: il n'est pas defendu d'etre habile. Marianne +la definit elle-meme bien finement: "On croit souvent avoir la +conscience delicate, non pas a cause des sacrifices qu'on lui fait, mais +a cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en +faire." + +Ses coquetteries auront le meme caractere que ses defenses; et comme ses +resistances etaient mesurees juste a ce que l'amour-propre exige, ses +demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignite qui est +ferme, sans se croire obligee d'etre barbare. On est a l'eglise. On se +place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y +etale point. La modestie, c'est la dignite, et l'on est modeste; mais +l'humilite ce n'est plus de la conscience; cela depasse les bornes; +c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce +mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces +vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce +n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de +son bras; mais il n'est pas defendu de redresser sa cornette, et si, +dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point +qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute +de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont +involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'etre. + +Et en presence d'un amour serieux qu'elle a fait naitre, comment se +comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle +inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes +passions ne vont point a des femmes comme Marianne; elles vont plus +haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a +vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grace; un homme mur +et serieux qui a vu l'equilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le +libertin est repousse; l'homme serieux a le sort ordinaire des hommes +serieux: il a un grand succes d'estime; le Dorante, M. de Valville, est +accueilli, severement puni d'un instant d'infidelite, et, en definitive, +serait epouse, si Marianne avait termine son oeuvre[23]. + +[Note 23: Il epouse dans le denouement que le continuateur de +Marivaux a ajoute.] + +Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la +defensive. Elle ne s'abandonne ni a l'amour, ni meme au plaisir d'etre +aimee, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre defend d'etre +dupe. Tant que Valville se montre empresse, elle se montre attentive, et +rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voila que Valville est +infidele, et ou en serions-nous maintenant, si nous avions laisse voir +que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous +confondons le perfide par une petite scene de generosite dedaigneuse +tres bien conduite: "Allez! Monsieur, il vous est tout loisible..."--Et +alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous, +ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre +vanite satisfaite, dans notre amour-propre chatouille, dans notre +dignite qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation +que d'autres trouveraient amere, mais que nous trouvons tres suffisante! + +"Pour moi, je revenais tout emue de ma petite expedition; mais je dis +agreablement emue: cette dignite de sentiments que je venais de montrer +a mon infidele; cette honte et cette humiliation que je laissais dans +son coeur; cet etonnement ou il devait etre de la noblesse de mon +procede; enfin cette superiorite que mon ame venait de prendre sur la +sienne, superiorite plus attendrissante que facheuse... tout cela me +chatouillait interieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voila +qui etait fait: il ne lui etait plus possible, a mon avis, d'aimer Mlle +Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le defiais d'avoir +la paix avec lui-meme... et c'etaient la les petites pensees qui +m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient +pour moi, ni combien elles temperaient ma douleur." + +Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voila qui est clair; mais, +d'abord, vous prenez le vrai chemin pour etre aimee, et du reste, vous +etes une petite personne clairvoyante, tres ferme, tres sure de soi, +tres forte, et qui le sait, et qui s'en felicite tres complaisamment, +et qui trouve dans ce sentiment tous les reconforts du monde; et c'est +plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-meme vous vous +regardez dans votre miroir. + +Voila Marianne. Ce n'est guere qu'un portrait; ce n'est guere que +l'etude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui +ont ensemble etroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les +autres. Mais c'est une etude psychologique tres poussee, et souvent tres +finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu delaye. +Marivaux connait bien les femmes. Je crois qu'il ne connait qu'elles; +mais il s'y entend. Il demele tres heureusement les ressorts delies +et freles d'un caractere feminin. A ne considerer dans _Marianne_ que +Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un tres grand charme. Sur +le reste je reviendrai, et j'aurai bien a dire; mais ce que je +crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de penetration +psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre +la structure secrete, compter les contractions, isoler les fibres. + +Le _Paysan parvenu_, a ne regarder encore que le personnage principal, +est beaucoup moins distingue. Ne crions pas trop vite a la pure +convention. Il y a de la verite dans M. Jacob. L'homme qui arrive par +les femmes est un caractere saisi sur le vif, qui est particulierement +contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux +en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque +beate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent tres +vite une force naturelle, une puissance sereine et inevitable du +monde physique, une seve. Il a la placidite d'un element. Il en a +l'inconscience. Les succes lui sont dus, comme au fleuve les vallees +profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sur. + +A cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un +patelinage de paysan madre, qui est un bon detail, et met un peu de +variete dans la monotonie forcee, et comme essentielle, d'un tel +personnage. + +La progression meme, dans le developpement du caractere, est bien +observee. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques +timidites. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de +l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle +s'ignore, d'etre contenue par les prejuges de l'education en usage chez +les honnetes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques ecus +de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce +qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'epouser +la suivante, a certaines conditions que le maitre de la maison veut +imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop delicat, mais +qui ne s'accommode pas encore de tout. + +Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne +a son etoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait +qui est a lui. Distinction tres fine: il est a l'aise, et tres vite, +beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps. +A l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gene, voudrait se +cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voila retabli dans +ses avantages.--Il y a des details excellents. On lui offre une place; +il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptee. La pauvre femme de +celui a qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil +Blas a la place de Jacob? Je crois l'entendre: "Je m'en allai tres +confus et faisant reflexion que le bonheur des uns est toujours forme +du malheur des autres. Mais elle etait arrivee un instant trop tard; +j'avais accepte, el il eut ete desobligeant de rendre." M. Jacob, lui, +rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat +de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil +Blas; mais point les memes choses. Leurs empires sont differents. Cette +place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera, +ou mieux. Sa carriere est ailleurs que dans les antichambres +ministerielles, et plus sure. Chacun n'a d'assurance, d'energie, et meme +d'effronterie que dans son metier. + +Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble, +jusqu'au terme logique et naturel de son developpement (ce qui tient +peut-etre a ce que Marivaux n'a pas termine lui-meme le _Paysan +parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupcon que l'assurance de +l'homme doue de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob, +doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalite. Se sentir +sur de l'amour de toutes les femmes developpe etrangement le fond +de ferocite qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant +d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de +dignite; surtout certitude que ces gens-la ne se bornent pas a etre des +miserables et deviennent tres vite des coquins. Moliere n'a pas manque +de faire son Don Juan mechant. Il faut un peu l'etre pour etre Don +Juan, et surtout a faire comme Don Juan, on est sur de le devenir. Le +_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu pousse au noir, est tres +bien vu a cet egard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est +peut-etre trompe. + +[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant, +qui pourrait etre intitule le _Sous-officier parvenu_, et ou ce trait +est tres bien marque, peut-etre meme avec exces.] + +Ainsi M. Jacob s'est marie. Il etait dans son caractere de rendre sa +femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle apres +l'avoir saisie comme un premier echelon. Marivaux est doux; il lui a +epargne cette cruaute, en tuant sa femme a propos. C'est peut-etre +reculer devant le point delicat, difficile et interessant.--Passons, et +apres tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le +plus petit trait de cette durete si naturelle a ses semblables, et dont +il fallait au moins qu'il eut comme un germe. Il est benin, et tout +passif. Il est choye, dorlote, engraisse et doucement papelard. Souvent +on le prendrait plutot pour un "directeur" que pour ce qu'il est, et il +n'y a rien de plus different. C'est que Marivaux est un genie feminin, +et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur +ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu feminise, sans +songer que les Jacob reussissent aupres des femmes precisement parce +qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le +trait principal est bien saisi; mais qui s'arrete comme a mi-chemin de +son evolution naturelle, qui benite a s'accomplir, qui reste indecis +parce qu'il resta inacheve, et qui devrait, ce me semble, ne pas +reussir, du moins entierement. + +Jolie esquisse du reste, etude psychologique dessinee d'un trait delie +et fin, a laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plenitude, +les dons, pour tout dire, du grand moraliste. + +Et, enfin, sont-ce la des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que +c'est a cette conclusion que je suis force de venir. Marivaux est +un psychologue; il fait un bon "portrait" ou un bon "caractere"; il +l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour +montrer son modele dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau +de lumiere et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit +avoir ecrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matiere, une assez +grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure +centrale ait autant de realite qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses +romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel. + +J'exagere un peu. Dans _Marianne_, apres Marianne, il y a M. de Climal. +Dans le _Paysan_, apres Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux +bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante realite? Deux ou +trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, melanges infiniment +heureux de fausse devotion qui ronronne et de libertinage honteux qui +balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait general, +et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hesite a +son egard entre le degout, la pitie et presque l'estime, selon les +circonstances. La complexite, dans la composition d'un personnage, est, +suivant les cas, trait de genie ou signe d'impuissance. Le mal est que, +pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit. + +Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la verite; mais elle est +pale, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la memoire. +Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupieres +discretes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voila ce que je +me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout. + +Je suis sur que cette impuissance relative a fournir de matiere ses +personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour +cela qu'il les tue a mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_, +Mlle Habert a la moitie du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les +soutenir, et il s'en est debarrasse, et le vice de composition n'est +peut-etre qu'une indigence d'invention. + +Quant a ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est +que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui +ecrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre +assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante, +et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et +surtout une, qui ont de la verite; et il remplit les espaces vides avec +ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air, +le gout general, les lieux communs et les manies intellectuelles de +son epoque. Or dans l'epoque dont il est, il y a surtout deux gouts +dominants en litterature d'imagination: c'est a savoir la vertu et le +devergondage. + +Je dis le devergondage, et c'est chose bien connue deja du lecteur: il +sait que Crebillon fils commence de tres bonne heure au XVIIIe siecle, +avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie +quelquefois, c'est que la "vertu", la vertu a la mode de Jean-Jacques, +"l'ame vertueuse et sensible" n'est point nee sous les auspices de +Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au +commencement du siecle. On la trouve dans ces memes _Lettres Persanes_ +a l'episode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le theatre +sentimental de La Chaussee, et ne perdons pas de vue que le theatre de +La Chaussee est exactement contemporain des deux romans de Marivaux. + +Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a invente ni le libertinage, +ni la sensibilite, et que l'un et l'autre sont venus a peu pres +ensemble, des que l'influence du XVIIe siecle s'est affaiblie, comme +frere et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de meme famille, et +se soutiennent l'un et l'autre, et meme se supposent. Des que la gravite +chretienne a cesse de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de reprimer +les esprits, le libertinage s'y est insinue; et des que le libertinage +s'y est introduit, le respect humain, pour en temperer la crudite, y +a mele le gout de la vertu et le don de l'attendrissement. On est +licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le +spectacle du malheur vous arrache de genereuses larmes, et, sous ce +couvert, on continue d'etre libertin en toute decence. Et le lecteur +peut lire sans rougir l'oeuvre ou tant de vertu enveloppe un peu de +cynisme; et l'auteur se sauve de ses ecarts par la beaute morale de +ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et +devergondage s'en vont de concert tout le long du siecle, jusqu'a +Diderot et Rousseau, si enclins a l'un comme a l'autre, et qui ont a +l'un et a l'autre, unis et enlaces jusqu'a se confondre, fait de si +grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventes. + +Le fait est constant; quant a la theorie, elle n'est pas de moi; elle +est de Marivaux. C'est lui qui etablit cette regle de l'union necessaire +de la licence et de l'honnetete. Il gronde Crebillon fils: Vous etes +trop cru, lui dit-il. Il faut des debauches dans un bon ouvrage, mais +temperees par des tendances vertueuses; "nous sommes naturellement +libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous +traiter d'emblee sur ce pied-la. Voulez-vous mettre la corruption dans +vos interets? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point +a bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences +extremes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en +repos, qui a du gout, qui est delicat, qui s'attend qu'on fera rire son +esprit; qui veut pourtant bien qu'on le debauche, mais honnetement, avec +des facons, avec de la decence."--Que disais-je? + +Ces deux gouts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au +XVIIIe siecle, ils n'etaient guere, a la verite, dans Marivaux. La ou +Marivaux est superieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a +comble les vides et fait l'etoffe courante et commune de ses romans; +c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas +directement, et qu'il la laisse aller d'elle-meme. + +Sensibilite conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second +tiers) ou la jeune fille est menee dans le monde, conduite chez le +ministre, etc. Il y a la une scene dans le cabinet ministeriel, avec +larmes, genuflexions, genoux embrasses, et ministre la main sur son +coeur, qui meriterait d'etre peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un +huissier au second plan ouvrant les bras a demi etendus dans un geste +qui veut dire: "Spectacle divin pour une ame sensible!" + +Libertinage concerte et appuye, toutes les dames qui veulent du bien +a M. Jacob; details scabreux, peintures lascives qui se repetent +a satiete; une certaine gorge de madame de Fecourt qui reparait +regulierement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi tres +conventionnel, sans relief, sans individualite des personnes: +mademoiselle Habert a part, je confesse que je confonds toutes les +autres, et que j'attribue peut-etre a madame de Fecourt la gorge de +madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a meme un peu de +libertinage dans _Marianne_, et le, pied, dechausse par accident, de +Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de +madame de Ferval. + +En verite tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui +est autour du lui; cela n'a pas d'originalite parce que ce n'est pas +conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matiere commune +dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un +bien joli mot quelque part: "... moins a la honte de mon coeur qu'a la +honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu +celui de tout le monde..."--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et +puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour etendre un peu +son domaine; mais a ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et +les traces d'une possession veritable. + +Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espece, +d'interminables reflexions. "Je suis naturellement babillard", dit-il en +une preface. Il l'est doublement, etant de complexion un peu feminine, +et faisant etat de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu, +et, quand il a tout explique, qu'il recommence. Il peint deux devotes +engloutissant des plats enormes avec des mines degoutees qui doivent +donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-memes, qu'elles +n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le +dit, deja longuement, et ensuite: + +"... Je vis a la fin de quoi j'avais ete dupe. C'etait de ces airs de +degout que marquaient mes maitresses, et qui m'avaient cache la +sourde activite de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles +s'imaginaient elles-memes etre de tres petites, de tres sobres +mangeuses. Et comme il n'etait pas decent que des devotes fussent +gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre +et non pas vivre pour manger; que, malgre cette maxime raisonnable et +chretienne, leur appetit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient +trouve le secret de la gloutonnerie..." + +Ah! c'est fini!--Non! + +"... et c'etait par le moyen de ces apparences de dedain pour les +viandes; c'etait par l'indolence avec laquelle elles y touchaient +qu'elles se persuadaient etre sobres, en se conservant le plaisir de ne +pas l'etre; c'etait (_allez! allez!_) a la faveur de cette singerie que +leur devotion laissait innocemment le champ libre a l'intemperance." + +Voila trop souvent sa maniere. Il semble croire que son lecteur est tres +inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au +jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse +de donner son adresse; elle retournera a pied, quoique blessee. Elle +evite de prononcer le nom de la lingere. Puis, a un moment donne, +perdant la tete: "Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour." Quel malheur! +elle s'est trahie! "--Ah! cette marchande de linge...., repond Valville; +c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire ou vous etes." +Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli, +il est tres clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais +Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffe: + +"... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de +nommer Mme Dutour; je crois par la avoir tout dit, et que Valville est +a peu pres au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer; +que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu +de comprendre (_le voila parti!_) que je n'envoie chez elle que parce +que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger +d'aller dire a mes parents ou je suis; _c'est-a-dire qu'il_ la prend +pour ma commissionnaire: c'est la toute la relation qu'il imagine entre +elle et moi." + +Cela est continuel. Il le sait lui-meme, s'en accuse, s'en excuse, +s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique. +Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas +l'ombre. On voit les pentes differentes. Le roman, de Le Sage a +Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec +les defauts et les qualites aussi que comporte ce genre. Il est fait +de l'elude tres minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de +reflexions et de considerations; et cela fait un fond un peu denue, et, +pour l'etoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui, +mais de ses voisins: un peu de ce realisme des vulgarites qui avait +commence a poindre avec Le Sage, et qui devait etre vite a la mode en +France, ou le realisme n'a le plus souvent ete qu'un certain gout de +s'encanailler; un peu de sensibilite et de vertu larmoyante; un peu de +polissonnerie. + +Et voila, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates +extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants. +C'est qu'ils ont ete ecrits comme par deux hommes, l'un psychologue, +contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est +exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siecle +qui connaissait le gout du jour et qui expediait, comme a la tache, des +pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y +a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'ou suit dans +l'ouvrage commun quelque incoherence. + +Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux a peu pres tout seul, et sans +collaborateur trop apparent? Oui, et c'est la que nous allons le +considerer pour achever de le bien connaitre. + + + +III + +MARIVAUX DRAMATISTE + +Il etait ne pour le theatre, et plutot le theatre etait l'endroit ou +ses qualites devaient se trouver dans tout leur jour,--ou ce qui lui +manquait n'est point necessaire,--ou, enfin, il se pouvait qu'il fut +contraint de renoncer a ses defauts, justement parce qu'ils y sont plus +graves qu'ailleurs. + +Cet art psychologique ou il etait fin ouvrier, le theatre en vit; +c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui +reussissent a la scene, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont +point des tableaux tres riches et abondants des moeurs humaines que le +theatre peut nous presenter, c'est l'analyse tres nette, tres diligente +et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque piece, et c'en est +assez; c'est l'evolution, bien suivie en ces phases successives, d'un +ou de deux sentiments, qu'on saura presenter et opposer d'une maniere +dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de +personnages, tous bien saisis, c'est-a-dire d'une multitude de +renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas meme de +personnages trop complexes, sous peine de n'etre plus clair. Au theatre +l'homme est comme depouille de tous les accessoires de son caractere, il +est reduit a ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces +passions sont etudiees dans tout leur detail et etalees dans tout leur +developpement. + +Essayez de mettre _Gil Blas_ au theatre. Vous vous apercevrez d'abord +que tant de personnages si varies, tous si precieux pourtant, deviennent +inutiles et genants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et +ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance +enorme; et que des lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est +trop en surface pour les proportions que vous etes contraint de lui +donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il +faut laisser tomber, et un caractere qu'il faut creuser davantage. + +Eh bien, Marivaux etait a son aise au theatre precisement parce qu'il +savait creuser un caractere, et parce que le grand tableau de moeurs, +qu'il n'eut pas su remplir, ne lui etait pas demande la. + +Il n'etait qu'a demi realiste, et comme par caprice. Ceci encore, au +theatre, n'etait point mauvais. Le theatre n'admet le realisme qu'a +legeres doses, parce que le realisme est tout fait de menus details, et +que le theatre procede par grandes lignes. Une scene episodique realiste +a de la saveur au theatre; mais les grandes passions eternelles (sous +de nouvelles couleurs et regardees d'un nouveau point de vue, tous +les cinquante ans), voila toujours le fond ou il ne faut pas tarder a +revenir, et ou le spectateur vous ramene. + +Ses complaisances pour le gout du temps, sensiblerie fade ou manie de +libertinage, n'avaient guere leur place sur la scene, ou la gauloiserie +est bien recue, mais ou l'art de provoquer des mouvements honteux est +absolument proscrit; ou les sentiments delicats sont bien accueillis, +mais ou la comedie larmoyante n'avait pas encore pu s'etablir en +faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce gout de pleurnicherie +sentimentale, il l'aurait apporte la, comme fit La Chaussee; mais j'ai +cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses +volumes, et aussi n'y a-t-il pas songe en un genre d'ouvrages ou la mode +ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent etre courts.--Enfin +ses defauts, bien personnels ceux-la, d'abstracteur de quintessence +et d'explicateur a perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses +confuses a force d'etre multipliees, et galimatias dans la finesse, +pouvaient le perdre absolument au theatre,--a moins que le theatre ne +l'en detournat. C'etait partie de va-tout. Subsistant, ces defauts +eussent ete la odieux; mais precisement parce qu'ils devenaient odieux, +ils pouvaient, la, lui sembler tels, et le degouter, et, a force +d'apparaitre extremes, etre amenes a disparaitre. Dans une circonstance +ou une sottise serait enorme, ou bien on la fait, ou bien son enormite +vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrive, ou a +peu pres; car les defauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive +qu'ils se contiennent. + +Rien ne montre mieux que cet exemple combien le theatre est une bonne +discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le +theatre a ramene les defauts de Marivaux a la mesure de demi-qualites, +de dons aimables et un peu suspects, de graces legerement inquietantes. +Comme il faut etre court au theatre, ses longueurs se sont restreintes a +de simples nonchalances;--comme il faut etre vif, ses analyses se sont +ramassees en traits rapides et penetrants, et les coups de sonde ont +remplace les longues galeries souterraines;--comme il faut etre clair, +son galimatias est reste dans les honnetes limites du precieux; et de +tout cela s'est forme le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est +le plus joli des defauts, ou la plus perilleuse des qualites, ou une +bonne grace qui s'emancipe, ou un mauvais gout qui se modere. + +Le theatre lui etait donc un lieu favorable en somme, ou ses dons +avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur +correctif; et ou il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a +d'original s'accommodant bien a la scene, et ce qu'il a de commun ne +pouvant guere y trouver place. + +Aussi ce theatre de Marivaux est-il d'une qualite rare et precieuse. La +premiere impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce +qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de +metier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un metier a +lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable. +Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle exterieur +au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les +separe, corrigee par une circonstance accidentelle qui les reunit;--et +point de tuteur barbare, de pere terrible, d'oncle sauvage et +stupide;--et pas davantage de _peinture de la societe_ (oh! non!); +point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers +d'industrie, de "chevaliers a la mode", de valets flibustiers, de +parvenus, de femmes galantes, de devotes, de directeurs;--et point +non plus de _comedies de caractere_: point de piece qui s'intitule le +distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le decisionnaire, le +grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariatre, +le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement +de dix lignes de La Bruyere en cinq actes!--Quel singulier theatre! +Voila qui ne ressemble a rien! Mais deja c'est quelque chose que cela, +et l'on en est comme tout repose et rafraichi. + +On lit de plus pres, et l'on s'apercoit qu'il y a la un genre nouveau, +une sorte de _comedie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des +"nouvelles", ou bien plutot, de petits romans traites dans la maniere +dramatique, du reste avec le moins de procedes dramatiques qu'il se +puisse. Cette comedie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire +rien du tout--a la vie courante; elle n'a la pretention ni de corriger +les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une these ni un miroir; elle +est faite d'une douce et legere aventure de coeurs entre gens qu'on n'a +jamais rencontres dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce +theatre la comedie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur +les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et +de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, a cette +conclusion, tres fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays +qui n'est nullement geographique. Les suivantes sont des dames tres +bien elevees, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont +ingenieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont +des naivetes, de petites impatiences, de legers et adorables manques de +reflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas +une grande distance, non seulement d'allures, mais meme de race, entre +maitres et valets. Au theatre les acteurs jouent ces roles chacun selon +son "emploi" et retablissent la difference; mais examinez, et vous +verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les meres (le plus +souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les peres dressent +des pieges joyeux ou se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie +et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est leger, capricieux, +aerien, fait de rien, ou d'un reve bleu, qui nous emmene bien loin, loin +des pays qui ont un nom, dans une contree ou l'on n'a jamais pose le +pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a +les moeurs les plus douces, les caracteres les plus aimables, des +imperfections qui sont des graces, et que c'est un delice d'y habiter. + +--Autrement dit, cette comedie est ultra-romanesque, et differe de +toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune +d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-la ne sont que des +ames, cela est clair; mais des ames peuvent avoir une certaine realite, +qui consiste a ressembler aux notres tout en etant beaucoup plus belles; +elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste a aimer, a desirer, a +sentir, a se chercher, a se fuir, a se contracter douloureusement dans +la tristesse, a s'epanouir delicieusement dans la joie, a hesiter dans +l'incertitude, a se mouvoir enfin librement dans l'atmosphere legere et +pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux +parler l'historien de moeurs, n'a guere que faire ici, il me semble +que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris +autrement la comedie. Il a considere des ames humaines parfaitement en +dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fut, mais qui etaient +bien des ames humaines, et qu'il regardait de tres pres. Il n'est +fantaisiste que de premiere apparence, et parce qu'il supprime a peu +pres le support materiel et l'habitacle ordinaire des esprits humains; +mais avec les ressorts memes de ces esprits, il ne badine point; il +n'invente pas, il est tres informe et tres diligent, et il arrive ainsi +que ce theatre, qui contient si peu de _realite_, contient plus de +_verite_ que beaucoup d'autres.--Il est tres libre, tres degage, tres +affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il +parait tres imaginaire, et tout a coup on s'apercoit qu'il est tres +profond. Figurez-vous qu'on dit a Racine: "Vos Grecs ne sont pas des +Grecs. Ils sont du temps d'Homere et ils n'ont rien d'homerique." Il eut +repondu sans doute: "Ce ne sont guere des Francais davantage. Ce +sont des hommes. J'ai un gout pour l'etude des sentiments humains en +eux-memes, et ce gout ne s'accommode guere du souci de la couleur des +temps et des lieux. S'il me conduit a tracer des developpements de +passion qui ne soient ni d'un siecle ni d'un autre, mais qui soient +vrais, il suffit peut-etre." A un degre inferieur, et dans un autre +ordre, Marivaux procede de meme. La couleur locale de la comedie, +c'est le realisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-etre, etant +connaisseur en choses de l'ame, il nous donne l'impression de la verite +pure. Veut-on voir comment une idee de comedie lui vient en l'esprit, et +d'ou il part pour en faire une? Allons chercher une comedie qu'il n'a +point faite, et dont il n'a jete sur le papier que la matiere: + +"J'ai eu autrefois une maitresse qui etait savante. Sa folie etait de +philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela +m'impatienta... J'avais remarque quelle etait glorieuse de savoir si +bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris +de sa penetration. Elle m'en croyait enchante. Savez-vous ce qui arriva? +C'est que pendant qu'elle definissait les passions, je lui en donnai en +tapinois une pour moi, que sa vanite lui fit prendre par reconnaissance, +et qui m'ennuya a la fin, parce que j'en meprisais l'origine. Elle fut +fachee de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car, +comme elle aimait a philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela +en me retirant. Elle ne parlait des passions que par theorie. Il n'y +avait que son esprit qui les connut, et je les lui avais mises dans le +coeur... des lors je crois qu'elle s'occupa plus a les sentir qu'a les +examiner." + +Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et c'aurait pu devenir +une comedie de Marivaux. C'est une analyse d'une facon d'aimer. La +Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu +l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que +parler d'amour c'est deja le foire. Voila justement le sujet de cette +comedie que Marivaux n'a pas ecrite. + +La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour +avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'etre sure de +ne point le ressentir, quand on cause en theoricien, avec une froide +raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet, +il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien! +quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de +s'entretenir avec une femme superieure." + +LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanite de l'amour pour trouver +un homme aimable; mais je sais connaitre le merite. Le marquis est fort +bien. Voila un homme qui m'apprecie. + +LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est facheux. +Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne +sait avec qui causer. Il me manque... + +Ah! vous voila, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre +femme est sans doute languissant... + +LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme superieure est intimidant. Les +femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent. + +LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empeche de sentir? + +LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction. + +LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-etre. + +LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'a moitie. Mais +il n'est point de secret pour vous; et connaitre le fond de la passion, +c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage! + +LA COMTESSE.--Pour qui? + +LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui +ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les +philosophes; on les admire. + +LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme deguisee de +l'amour? + +LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une facon de le ressentir. +A ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien! + +LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime! + +LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez a badiner. Mais ce +serait pour faire une etude sur la fatuite des hommes en ma pauvre +personne. + +LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'etais +sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-etre de le croire! Il +est tres borne, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce +pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si +on l'aimait, ne fut-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le +decourager en l'eblouissant..." + +Voila la methode de Marivaux. Decomposer un sentiment, en saisir les +elements, demeler les parties dont il se compose, et de ces legers +mouvements du coeur, de leur suite, de leurs demarches, de leurs chocs +et de leurs conflits faire le drame lui-meme avec ses peripeties +couvertes, secretes, intimes, cachees meme aux yeux des personnages, et +surtout aux leurs. + +Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de +faire ce travail menu et delicat d'analyse. A vrai dire, il n'y en a +qu'un. Les femmes, a l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour. +Il ressemble aux femmes extremement. Sa petite decouverte est tout +simplement d'avoir introduit l'amour dans la comedie francaise; et cette +petite decouverte etait une tres grande nouveaute, + +Je ne crois pas exagerer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des +amoureux sur notre theatre comique; seulement il n'y avait pas eu de +peintures de l'amour. L'amour etait un des ressorts de toutes les +comedies; il n'en etait jamais le fond et la matiere. L'auteur comique +nous presentait une Angelique qui etait amoureuse de Valere, et un +Valere qui etait le soupirant declare d'Angelique. Leur amour etait +chose acquise, fait authentique, anterieur a l'ouverture des debats; +et ce qui s'opposait a cette passion, et comment elle finissait par +triompher des obstacles, la etait la matiere de la comedie. Il semblait +que l'amour fut un fait tout simple, qu'on ne decompose point, +irreductible a l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On +nous disait: "Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas a y +revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comedie part de la, et +elle porte sur autre chose."--C'est pour cela que vous voyez tant de +titres de comedies qui annoncent des analyses de caractere: _Avare, +Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comedie qui +s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme a bonnes fortunes_, je n'ai pas +besoin de dire que c'est autre chose. A voir de pres, on s'apercoit bien +que chez nos comiques l'amour est meme a peine un _ressort_; il est une +maniere de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux +des personnages auxquels il doit s'interesser. Comme il est entendu, +au theatre, que c'est les amoureux qui ont raison, a condition qu'ils +soient aimes, l'auteur nous dit en commencant: "Amoureux: Angelique et +Valere. Vous etes prevenus que c'est des autres que je vais me moquer. +Quant a eux, je ne m'en occuperai qu'au denouement; et c'est bien +naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques." Mesurez +l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comedies classiques, et +jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine +pourrez-vous citer comme sortant de cette regle le _Depit amoureux_, qui +n'est qu'une comedie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie +une etude sur une maniere comique d'aimer, et en grande partie autre +chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-meme et ses demarches eut paru +moins du domaine de la comedie que du roman. + +Marivaux a cru que l'amour n'etait pas un fait simple, qui ne put servir +que d'un point de depart. Il a vu qu'il etait compose de beaucoup +d'elements divers, qu'il avait ses raisons d'etre, et ses +developpements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_ +par consequent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comedie en +lui-meme_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comedie, d'avoir des +obstacles exterieurs a lui. + +Il a vu cela parce qu'il etait bon psychologue, et surtout parce qu'il +avait une admirable psychologie feminine, j'entends une psychologie de +la femme comme il semblerait qu'une femme seule put l'avoir. On est +quelquefois etonne de sa penetration sur ce point. Par exemple, c'etait, +c'est peut-etre encore une banalite que d'estimer que les femmes sont +fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai +que pour ceux qui ne font que les ecouter, et qui s'en tiennent a +leurs paroles. A ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois +d'artifice. Mais c'est une injustice veritable. Comment un etre qui est +tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que +mentir. Precisement parce qu'il a conscience que la vivacite de ses +sentiments et son incapacite de reflexion livre a tout venant ses +secrets, il essaye peut-etre d'abuser par ses discours. Mais ce +n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper +autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'a ne pas l'ecouter: la verite +sort et eclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses +regards, de toutes ses attitudes, et se precipite de tout son etre. Ce +qu'il pense, il vous l'apprend toujours "par une impatience, par une +froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, +en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la +jalousie, du calme, de l'inquietude, de la joie, du babil, et du silence +de toutes les couleurs... Une femme ne veut etre ni tendre, ni delicate, +ni fachee, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est +charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. +Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour +qui perce a travers son silence[25]?" + +[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.] + +Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles +eprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un theatre tout +nouveau dans la tete. La comedie de l'amour, voila ce qu'il a ecrit, et +que personne n'avait ecrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et +precisement Marivaux est un Racine a mi-chemin, un Racine qui ne pousse +pas le conflit des passions de l'amour jusqu'a leurs consequences +funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'ecrit +que le second acte d'_Andromaque_. + +On a dit qu'il n'avait jamais peint que "l'aube de l'amour", que l'amour +en ses commencements incertains et indecis, et qui s'ignore encore. +C'est que c'est la, et non ailleurs, qu'est la comedie de l'amour. +L'amour declare, connu de celui qui l'eprouve et de celui a qui il +s'adresse, n'est point matiere de comedie a lui tout seul. Car de deux +choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou +il est heureux, et il n'y a rien a en tirer du tout. L'amour commencant, +au contraire, peut etre comique, parce qu'il s'ignore pendant que le +spectateur s'en apercoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il +hesite, recule, louvoie, se prend aux pieges des precautions dont il se +defend; par tout ce qui s'y mele de depit, de honte, de fausse honte, +de fierte qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par etre +confondu, de mille autres choses, et la est le drame gai et divertissant +de l'amour.--Dans une comedie ou l'amour n'est pas un ressort, mais le +fond meme, c'est le moment ou les amoureux s'apercoivent clairement +qu'ils aiment, _qui est celui du denouement_, et, au contraire des +autres, c'est par la declaration d'amour que ce genre de drame doit +finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comedies de +Marivaux.--On concoit combien cette maniere d'entendre la comedie rend +le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec surete le travail +insaisissable d'un sentiment a peine forme au fond d'un coeur, et le +rendre tres visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il +doit etudier des passions si indecises encore que ceux qui ont le +plus d'interet a s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le +spectateur qui n'a que l'interet de son plaisir doit les voir pleinement +et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence, +sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait, +facile a faire connaitre une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives +d'une passion secrete, des velleites de l'amour. Il y a de la gageure +dans cette conception de l'art et le desir malicieux, la pretention +piquante de vouloir etre compris sans presque rien dire. Marivaux a de +la femme jusqu'a la coquetterie. + +Il reussit du reste pleinement a ce jeu aimable. C'est que, d'abord, +cette science si sure qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la +complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a +pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matiere d'amour +seulement, n'a su demeler si finement ce qui entre dans la composition +d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle +circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui +l'amene a prendre peu a peu conscience de lui-meme, c'est ce qu'il voit +et montre ensuite.--Ici, il est fait de depit amoureux (_Surprises_): +que deux personnes qui ont jure de ne plus aimer se rencontrent et +se confient leurs resolutions, il y a de grandes chances qu'elles en +arrivent a la sympathie, et de la a l'amour: "Comme celui-ci sait me +comprendre!"--La il est fait d'impatience de ce qu'on possede et du +desir de ce qu'on vous defend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est +fait de la honte meme d'aimer: "Quoi! l'on me soupconne d'aimer! J'ai +bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! ecartons cette idee..." Il +ne faut pas l'ecarter avec violence, parce que la combattre c'est +s'en preoccuper, et deja voila qu'on aime (_Jeu de l'amour et du +hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naif d'etre aime, de bonte, +de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous +repete que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'a force de se +dire: "C'est vrai, je serais folle!" on finit par penser: "Serait-ce si +fou?" (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances, +une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme +Moliere, lequel connait les grands, mais qui nous surprend et nous +inquiete un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu +languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marque chaque +inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait +veritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses +premieres amours. On sent que le present n'efface qu'a moitie le passe, +que le desir ne fait qu'un peu tort a la gratitude. Au fond il les aime +toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme +il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de +fait, qui est dans l'homme, est indique, avec mesure du reste, d'une +maniere tres heureuse.--Silvia, au contraire, des qu'elle aime ailleurs, +n'aime plus ou elle aimait. L'ancien sentiment est ruine absolument par +le nouveau. Elle n'est plus retenue meme par un regret; elle ne se sent +plus attachee que par le devoir, ce dont il est facile de venir a bout. + +Et tout cela, dira-t-on, est bien frele, bien tenu, et, qui sait? bien +superficiel peut-etre. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne +serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et a force de nous +montrer de quels elements l'amour se compose, amour-propre, depit, et +autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait precisement +de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection; +mais il y a aussi beaucoup a dire. Et d'abord nous sommes ici dans la +comedie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette +et de Phedre, est affaire de tragedie ou de drame. L'amour-gout, pour +parler comme Stendhal, qui, fortifie par l'accoutumance, l'estime, les +bons rapports, peut aller tres loin et peut-etre plus loin que l'autre, +est essentiellement du domaine de la comedie, parce qu'il est dans les +conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir a la comedie +de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est +redoutable comme les armees qui marchent en bataille, ainsi qu'il est +dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des +sentiments dont il se mele, ou dont il nait, ou qu'il fait naitre, car +tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison meme, forme +un petit drame a lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame +divertissant et tendre parce qu'il a pour denouement, "apres beaucoup de +mystere", comme dit La Rochefoucauld, l'eclosion de l'amour meme. + +Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce +qu'il est, et qu'a le decomposer, on risque tout simplement de passer a +cote; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce +sublime et cet absolu. "Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a +connue Chamfort a celui qui lui plaisait.--Arretez, repondit le galant; +si vous le savez, je suis perdu." Le galant avait de l'esprit et meme de +la profondeur; mais il y avait a repondre: "Sans doute, le grand amour +romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux, +meme pour voir vos merites. Mais si ce n'est pas etre aime pour soi-meme +qu'etre aime pour ses qualites, au moins est-ce etre aime pour quelque +chose qui nous touche d'assez pres. L'amour mele d'estime, par exemple, +s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agreable. L'amour, +ne peut-etre du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est +tout au moins une preference. Ainsi de suite; et de tels sentiments +on peut encore s'accommoder."--Eh! oui! et c'est de ce train que +vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manege de l'amour +susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degre +et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comedie. + +Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que "s'il existe +un amour pur et exempt du melange des autres passions, c'est celui qui +est cache au fond du coeur et que nous ignorons nous-memes." Eh bien, +c'est cet amour qui s'ignore, precisement, que peint Marivaux, ou, du +moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mele de ces +autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-meme, dont il +a besoin pour se connaitre et en quelque sorte pour revetir un corps; +mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a ete longtemps +cache au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comedie de l'amour +est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est +un malin plaisir, un des plus vifs au theatre, de voir plus clair dans +les sentiments des personnages qu'eux-memes, et de savoir mieux qu'eux +ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui +s'ignore longtemps c'est bien l'amour meme, et qu'on s'interesse a +l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance +a se connaitre ou a se faire entendre, que quand il se heurte a un +obstacle exterieur: on voudrait l'aider a naitre. Et quand ces autres +passions, depit, amour-propre, capables de le faire eclater, commencent +a poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait +aux personnages pour les exciter un peu: "Sois donc jaloux! Tu vas +t'apercevoir que tu aimes!" + +Elle est touchante encore, cette comedie de l'amour, parce que l'auteur +y a repandu une exquise bonte. C'est notre Terence, un Terence un peu +attife. Ses personnages sont d'une bonte charmante. Il n'y a rien de +plus difficile que de mettre la bonte au theatre, parce qu'elle y prend +tres vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger +parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut oter Silvia a +Arlequin. "Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il +ne l'epouse pas.--A la verite, il sera d'abord un peu triste; mais il +aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il +l'epouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui +qui rira, et il n'y a point plaisir a rire tout seul."--Voila leur +maniere; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur. + +Ou l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et +cette bonte qu'il mele a toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le +_Legs_ est une etude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un +peu plus, va devenir insupportable. Il est tres aime. Rien de mieux vu; +les hommes de ce genre ont tres souvent beaucoup de succes, des succes +serieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un +de ces elements de l'amour que Marivaux a si bien demeles; on met son +amour-propre, et Dieu sait a quel degre d'entetement va +l'amour-propre chez une femme, a apprivoiser un ours; c'est une belle +victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rebarbatif par timidite, +et que la femme qui l'aime s'en est apercu; mais il fallait plus que la +finesse feminine, il fallait de la bonte pour s'en apercevoir. + +Tel est le fond de la comedie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout +nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de tres profond sous +les apparences d'un jeu de societe. Marivaux, en mettant l'analyse de +l'amour dans la comedie, a conquis a la comedie des terres nouvelles. +Il a trace des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, "il +connait tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route"; +Voltaire a raison; mais on pouvait repondre: "La ou personne n'est alle, +il n'y a pas meme de sentiers." + +La maniere dont il dispose ses legeres fictions dramatiques est +bien interessante a suivre de pres. Il n'y a chez lui aucun art de +"composition", j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de +"metier". Cela tient d'abord a ce qu'il n'en a point, et ensuite a ce +qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas compose de faits +materiels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire +une suite enchainee et logique aboutissant a une conclusion contenue +dans les premisses: il est compose de faits moraux se succedant +d'eux-memes, sans la moindre circonstance exterieure qui les suscite ou +les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art +meme de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le +progres meme des sentiments. L'intrigue n'est point necessaire la ou le +mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'evolution +meme des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention +proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit +parfaitement la succession des sentiments dans les ames, inventer n'est +point necessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement +son invention a trouver une _situation_, et, la situation trouvee, +laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera meme une tendance +commune a tous les grands psychologues au theatre de reduire l'intrigue +a rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, a _Berenice_; et quand il +a trouve ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on +lui reproche de n'avoir pas d'invention, il repond: "Precisement! J'ai +l'invention par excellence. L'invention _consiste a creer quelque chose +de rien_." + +A la verite, dans un grand drame, une situation et l'evolution naturelle +des sentiments qu'elle a mis en presence ne suffit pas. Les sentiments, +d'eux-memes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps +pareils a ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas necessaire +que quelques circonstances habilement menagees les renouvellent, les +pressent, et les fassent comme tourner pour presenter leurs divers +aspects. Pour que nous ne voyions point Phedre toujours pleurer et +mourir, il faut que Thesee soit cru mort, puis que Thesee revienne, puis +que les amours d'Aricie soient connus de Phedre, et c'est la l'intrigue, +que, nonobstant ses dedains, Racine est passe maitre a disposer. D'un +psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il +n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit, +il sera a l'aise dans les ouvrages de courte etendue ou l'intrigue lui +est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine ou le +secours de l'intrigue lui serait indispensable. + +C'est ce qui est arrive a Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites +pieces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence, +qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisee du +mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variete, parce qu'ils n'ont +pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples +machines, mais machines qui servent, l'evolution d'un sentiment etant +accomplie, a en faire paraitre un autre, lequel, a son tour, fait son +chemin, marque son trait, et complete la peinture du caractere. + +De la le seul defaut serieux des petits drames de Marivaux: ils ont une +certaine uniformite, et ils sont un peu prevus. Ils ne nous trompent +point; nous savons un peu trop ou ils vont. Rien n'est sot, dans le +theatre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un +caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on +se dit apres coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet +inattendu-la, c'est connaitre le fond des choses; et savoir ne pas +le montrer tout d'abord, c'est avoir des reserves de renseignements +psychologiques et etre habile a les dissimuler, c'est la science menagee +par l'art. + +Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (tres relative, et qu'on ne +peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maitres du theatre), +qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement meme de +ces sentiments si delies? Ces gens qui ont des commencements de passion +si impalpables, des lueurs d'emotion si fugitives, des aubes d'amour si +delicieusement indistinctes, ils sont soupconnes d'etre ainsi pour +etre agreables a l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonte a se +comprendre si tard; c'est peut-etre avec complaisance qu'ils passent si +lentement du crepuscule de l'inconscient a la lumiere de la conscience. +On est tente de leur dire, quand ils s'apercoivent qu'ils aiment ou +qu'ils n'aiment plus: "Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque +temps?" + +Et ils repondraient: "Peut-etre; et peut-etre aussi n'est-ce point pour +le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre +amusement, mais pour le notre, que nous ne nous pressions point +d'aboutir, et n'avions point hate d'eclore. C'est un grand delice que de +ne point savoir ou l'on en est en pareille chose, et le chatouillement +que des raffines plus vulgaires que nous eprouvent a ne pas dire tout de +suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, a ne pas meme le penser, et +a ne pas trop le sentir." + +Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et legeres, et il n'y +eut jamais hommes aussi habiles qu'eux a manier leur coeur comme un +instrument de musique tres delicat, tres susceptible et infiniment +complique. + + + +IV + +Marivaux, qui meritait d'etre commensal de M. de La Rochefoucauld et ami +de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eut cause finement avec Joubert +ou avec Henri Heine, est un peu deplace au XVIIIe siecle.--Il en tient, +certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crebillon +fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un +temps ou la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et +delie en un temps ou ce n'est pas exagerer que de dire que tout le monde +a vu un peu gros en toute chose. Malgre son Jacob, il a la connaissance, +le sentiment et le gout de l'amour tres delicat, tres pur, tres +timide et un peu inquiet de lui-meme, en un temps ou l'amour est, a +l'ordinaire, une grossierete exprimee en tours spirituels.--Il est un de +ces hommes du XVIIe siecle que le XIXe siecle comprend et prend plaisir +a comprendre. Place entre les deux par la destinee, il n'a pas reussi +pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son +merite fut estime, mais pour qu'il remplit tout son merite. En l'un ou +en l'autre, il eut ete plus goute, et meme il fut devenu plus digne de +l'etre. Il eut fait des romans moins gros, et ou certaines banalites de +sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouve place. Il eut, au +theatre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comedie, ce qui avait +a peine ete essaye jusqu'a lui, et le public, un peu guide par Racine +ou par Musset, s'en fut apercu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas +grand, mais il est considerable, parce qu'il a invente quelque chose +dont on ne s'etait point avise, et qu'il est assez difficile meme +d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Moliere +jusqu'a Beaumarchais et peut-etre au dela. Il fait beaucoup songer a +Racine, a un Racine qui aurait passe par l'ecole de Fontenelle. Il a +beaucoup bavarde, un peu coquete, et dit deux ou trois choses exquises, +qui, quand on y regarde d'un peu pres, se trouvent etre des choses +profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour +cela que la posterite s'est engouee, sans avoir lieu d'en rougir, de +cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux, +qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air. + + + +MONTESQUIEU + + + +La plupart des etudes qui ont ete publiees sur Montesquieu ont un +caractere commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un cote du +grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun +rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; +et si je fais de meme, comme je ferai certainement, peut-etre ne sera-ce +qu'a moitie de la mienne. C'est que Montesquieu lui-meme, sans etre +precisement ni mobile, ni fuyant, a la facon d'un Montaigne, a comme un +caractere d'ubiquite. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne +font pas societe tres etroite, et dans son esprit plusieurs systemes, +qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donne la peine, +ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans etre +enchaine. Il est partout; et la continuite, l'embrassement, la vaste +etreinte lui manquent pour etre, ou pour paraitre, universel. + +Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un +homme des temps a venir, un conservateur, un aristocrate, un democrate, +un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose +encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres, +admirablement clair et lumineux au contraire, mais a l'etat d'etoiles +brillantes, point coordonne par quelque chose qui ramasse, ou, seulement +qui nous guide. C'est un monde immense et brillant ou manque une loi de +gravitation. + +Il faudrait, pour l'exposer sous forme de systeme, avoir plus de genie +qu'il n'en a eu, ce qui est peut-etre difficile; ou plutot faire entrer +ces diverses conceptions dans un systeme plus etroit que chacune +d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-etre ce qu'il y a de mieux a +faire est de le decrire par parties, patiemment et fidelement, quitte +ensuite a indiquer, a nos risques, non point la pensee qui nous semblera +envelopper toutes ses pensees--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il +y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusees parmi +ses tendances; les idees qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont +au moins pour elles qu'elles lui sont plus cheres; la doctrine, qui, +sans etre plus, a le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du +moins celle ou il prefererait vivre si elle devenait une realite. + + + +I + +MONTESQUIEU JEUNE + +Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps tres +spirituel, tres curieux; tres intelligent, tres frivole, et qui semble, +dans tous les sens de ce mot, ne tenir a rien. Ce monde n'a plus +d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. +Il ne s'appuie a quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui etaient +religion, morale, et patriotisme sous forme de devouement a une +royaute patriote; qui etaient encore, a un moindre degre, enthousiasme +litteraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une +certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas meme +celle qui consiste a croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura +une un jour, certitude sous forme d'esperance qui sera celle du XVIIIe +siecle, et au dela.--En attendant, ou plutot sans rien attendre, il +s'amuse de lui-meme, se decrit dans de jolis romans satiriques, dans +des comedies sans profondeur et sans portee, et s'occupe, sans s'en +inquieter, de sciences, ou plutot de curiosites scientifiques. Avec +cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et tres irrespectueux des +autres, comme de lui-meme; se moquant de l'antiquite autant au moins que +du christianisme, et un peu pour les memes raisons, l'antiquite etant +une des religions du siecle qui le precede; mettant en question l'art +lui-meme, et tres dedaigneux de la poesie, comme de tout ce dont il +a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu mediocre et un peu +impertinent. + +Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-la, el il lui en +restera toujours quelque chose (comme aussi des sa jeunesse, il ne tient +pas tout entier dans ce caractere). Au premier regard on dirait un +Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et precieux. Il n'a ni conviction +forte, ni sensibilite profonde. Il est homme du monde aimable, et meme +charmant, "la galanterie meme aupres des femmes", dit un contemporain; +mais sans attachement durable ni profonde emotion; "Je me suis attache +dans ma jeunesse a des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Des que j'ai +cesse de le croire, je m'en suis detache soudain[26]". Il a l'ame la +moins religieuse qui soit. Les athees sont plus religieux que lui; car +l'atheisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de +la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une preoccupation a +l'endroit de l'objet hai. Montesquieu ne songe pas a Dieu. Il n'en +parlera guere qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme +d'un etre, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent +aucunement. + +[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). "Dans +le nombreux serail ou j'ai vecu, j'ai prevenu l'amour et l'ai detruit +par l'amour meme." (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idee que c'est +dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-meme, et +l'on s'accorde a l'y reconnaitre.)] + +Il n'est pas chretien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre +le christianisme, non plus a la Fontenelle, indirect et voile, mais +acere et rude, a la Voltaire: "Il y a un autre magicien plus fort... +c'est le Pape: tantot il fait croire que trois ne sont qu'un; que le +pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas +du vin; et mille autres choses de cette espece." Voila le ton general +des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont +nombreuses. Plus tard le ton sera tout different, mais non la pensee. +En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des +_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a change de caractere, il n'a pas +change d'esprit, et il n'y a de difference que du ton plaisant au ton +grave. Il pourra ne plus traiter legerement le christianisme, il pourra +le considerer comme une force sociale, et non plus comme un objet de +railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins +encore le sentiment. + +Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il meprise +les poetes, epiques, lyriques, elegiaques, pele-mele, surtout les +lyriques[27], ne faisant grace qu'aux poetes dramatiques, ces "maitres +des passions" parce que nos poetes dramatiques sont surtout des +moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poetes sont pour +lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion ou il y a du +vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les +plus grands poetes, a ses yeux, sont les philosophes, les createurs +et evocateurs d'idees. Mais il n'a que des mepris pour "l'harmonieuse +extravagance" des lyriques, pour "ces especes de poetes" qu'on appelle +les romanciers "qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur", +pour tous ces hommes dont "le metier est de mettre des entraves au bon +sens, et d'accabler la raison sous les agrements". On sent la l'homme de +raison froide qui n'aura de passion que pour les idees. Quoi qu'il en +soit de Montaigne et de Shaftesbury, et meme de Racine, ce maitre des +idees n'a pas aime les "maitres des passions"; cet homme qui a vu si peu +de sentiments dans le monde n'a pas aime ceux qui en vivent et qui les +peignent. + +[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.] + +Il y a une preuve indirecte, et comme a rebours, de ce peu de gout de +Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les +effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait +d'avance, et, d'avance aussi, refute; et c'est sa refutation meme qui +montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un +economiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces decouvertes, demande +_Rhedi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et +au dela, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur +l'humanite?--_Usbeck_ va-t-il repondre par les arguments de Goethe: +Qu'importe? plus de verite, plus de lumiere, plus d'horizon, plus +d'espace; epuisons toute la faculte humaine, pour remplir toute l'idee +de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par "_l'homme a +quatre pattes_" de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente +le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, +et voila l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne +vaut-il pas mieux que d'etre un de ces peuples barbares "ou un singe +pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait +meme distingue par sa gentillesse?"--Il est possible; mais de l'art +pour l'art, c'est-a-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les +raisonnements d'Usbeck. + +[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.] + +De son temps, il en est encore par un certain souci de choses +scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie +experimentale_. "Le philosophe epuise sa vie a etudier les hommes...", +disait La Bruyere. Le philosophe de 1715 epuise ses yeux a dissequer un +insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blame, ni le tienne pour +inferieur a l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du meme coup, +le nouveau tour des idees. Montesquieu disseque donc, et observe, et use +du microscope, et fait des rapports a l'Academie de Bordeaux sur ses +etudes d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Academie +des sciences? Non. Il est seulement de sa generation, et c'est un point +a ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe +siecle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque +encyclopedique, la curiosite des choses de sciences, l'idee plus ou +moins arretee que la est la clef d'un monde nouveau. + +Mais l'esprit de sa generation, il le montre surtout dans la maniere +dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_ +sont significatives. Voltaire a raison, cela est "facile a faire", +j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous +reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit. +Elles sont d'une frivolite charmante. En voulez-vous une preuve qui +saute aux yeux? Elles font paraitre La Bruyere profond. Oui, veut-on, +de parti pris, trouver La Bruyere, non seulement tres serieux, tres +convaincu et tres penetrant, ce qu'il est, mais grand philosophe, +donnant le dernier mot de la misere humaine et encore d'une sensibilite +dechirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyere un +Pascal? Il n'y a qu'a commencer par les _Lettres Persanes_. + +Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavaliere, un +sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace +toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et +cassant, infiniment difficile a attraper, du moins a un pareil degre +d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que +voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur +de pierre philosophale, une coquette, un pedant, un petit-maitre, un +directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas meme cela, le front +plisse d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une +coquette, le geste fat d'un petit-maitre, le dos arrondi d'un directeur. +Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualites bien saisies au +vol. Dans La Bruyere il y a, comme dit Voltaire, "des choses qui sont de +tous les temps et de tous les lieux"; c'est-a-dire que, ne peignant que +ce qu'il voyait, La Bruyere a penetre assez avant pour trouver le fond +commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une +vive lumiere. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caracteristique +ne lui echappe point; l'homme lui echappe. + +Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas ete pedant; mais enfin +sur l'homme, revele par une epoque aussi singuliere que la Regence, il +me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime a surprendre +et a nous dire. Le siecle sera ainsi, bon peintre satirique, faible +moraliste, ayant de bons yeux, et tres aigus, mais ne voyant bien +que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir +l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme +eternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme +tiendra a cela. + +Et voyez encore comme Montesquieu, en ces annees de jeunesse, est homme +de sa date par d'autres penchants, que je ne releve que parce qu'il +lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans +l'imagination et de la preciosite dans le style. Nous sommes au temps +des salons litteraires et scientifiques." Faites bien attention +a l'epoque de Catulle, disait mechamment Merimee a une de ses +correspondantes. C'est l'epoque ou les femmes ont commence a faire faire +des betises aux hommes." Le commencement du XVIIIe siecle est l'epoque +ou les salons commencent a faire dire des sottises aux ecrivains. Tout +homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au +moins un Cydias qui germe. Etre lu des femmes du monde qui se piquent +de lettres est chez les auteurs une forme du desir d'etre aime, parce +qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration litteraire est une forme +vague de l'amour. Selon les temps cette demangeaison les mene a etre +libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps +de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait a un libertinage +precieux, a un melange de mignardise et de grossierete, a une +gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane, +et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries. + +Meme avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce +travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralite des Mondes_ +il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il parait que ce +n'est pas trop de tout un serail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant +s'excusant de tracer des figures de geometrie sur le sable d'un parc ou +il ne devrait y avoir que chiffres entrelaces sur l'ecorce des arbres. +Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les memoires +d'un eunuque. Cela est plus desobligeant qu'on ne saurait dire. Toute +une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses graces +manierees, semble etre ecrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est +que c'est un jeune homme, et de genie, qui en est l'auteur. + +Je ne sais quel air de corruption elegante commence a se repandre des +les premieres annees de ce siecle. Nous verrons pire, mais non point +different. La marque du siecle apparait, une certaine impudeur froide et +raffinee, qui ne se fait point excuser par sa naivete, qui n'a point +le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le +scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on +le regrette. + +Tel etait Montesquieu... Nullement, tel etait un des hommes que +Montesquieu, deja tres complexe, portait en lui, et promenait dans +le monde. A la verite, en 1721, il faisait surtout les honneurs de +celui-la. + + + +II + +MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITE + +Il en avait d'autres comme en reserve. Et d'abord un homme +extraordinaire pour cette date, un homme qui n'etait point du tout +de son temps, et qui semblait appartenir a l'epoque precedente, un +adorateur de l'antiquite. "Ils adoraient les anciens", dit La Fontaine +de la petite ecole litteraire de 1660. "J'adore les anciens... cette +antiquite m'enchante...", dit Montesquieu. D'un coup nous voila bien +loin de Fontenelle. Montesquieu depasse la Regence. Sous le sceptique +aimable et leger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, +de peintures scabreuses et de malices irreligieuses, il y a un homme qui +est attire vers quelque chose de solide et de grave. Du mepris que +les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique, +christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui +que la moitie. Il n'est pas tout entier un homme a la mode. + +Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquite, +ce n'est pas precisement ce que l'antiquite a de plus grand; ce n'est +pas l'art antique. A-t-il lu Homere? Je n'en sais rien. Le sentirait-il? +Je le crois; mais je ne reponds de rien. Ce qui "l'enchante", ce n'est +pas ce que l'antiquite a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant. +Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de +Massillon, marque singuliere d'une forte originalite, qui le sauvera. Il +aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live +et Tacite. Le developpement d'un grand peuple, fort par ses vertus, +sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les +censeurs rigides, et ce Senat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul +homme, une seule pensee traversant les ages, toute pleine d'une force +inebranlable et d'un dessein eternel, voila ce qui le ravit. Il a le +sens et le gout de l'eternite. Un grand monument fonde sur une grande +force, l'empire romain etabli sur la vertu romaine, le Capitole eclatant +rive a son rocher inderacinable, cela plait a ce meridional, a ce +gallo-romain, a ce juriste, ne en terre latine, au pays des Ausone et +des Girondins. + +Il y a une antiquite d'une certaine espece, non point fausse, melee +seulement d'un peu de convention, et vraie d'une verite dramatique et +oratoire, une antiquite faite de la naivete de Plutarque, de la noblesse +de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des coleres de Juvenal, et +des grands airs des Stoiciens, qui met dans l'esprit des lettres un +ideal excellent et precieux de vertu austere, de simplicite hautaine, de +frugalite un peu fastueuse, d'energie et de constance infatigable; qui, +par l'image repetee qu'elle place sous nos yeux du desinteressement en +vue d'une fin superieure, tend a devenir une maniere de religion. Les +Francais ont ete tres sensibles a cet ascendant. Bossuet, si bien +defendu par une autre religion, a senti celle-la, assez pour la +comprendre. Montesquieu en est tres penetre, en un temps ou on l'a +completement mise en oubli. Est-il arriere, est-il precurseur? Il est, +en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine +classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siecle l'a mis en +honneur, notre XVIIe siecle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en +perdait le sens; mais vers la fin de ce meme siecle il revivait avec une +force singuliere, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi, +sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme +une superstition domestique, ce qui avait ete un culte national et +devait devenir un fanatisme. + + + +III + +SON GOUT POUR LES RECITS DE VOYAGES + +Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble a Montaigne, +qui est curieux de moeurs singulieres, de coutumes locales, de relations +de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de tres bonne heure, avec +passion, avec une grande application de reflexion aussi; car si les +_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa +source. Il est original par ce cote encore. De son temps on est curieux +de sciences, comme aussi bien il l'est lui-meme; on ne l'est point +d'exotisme. Au XVIe siecle les savants voyageaient beaucoup, mais +surtout pour courir a la recherche de manuscrits precieux et de savants. +Au XVIIe siecle, les Francais voyagent moins: la France est si grande, +son influence est si loin repandue! C'est a elle qu'on vient. Au XVIIIe +siecle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de +ce temps a ete de croire que Paris pensait pour le monde. L'idee de +legiferer a Paris pour l'humanite toute entiere en devait sortir. + +Montesquieu s'est infiniment inquiete des differentes manieres qu'on +avait de penser et de sentir au dela des Pyrenees et des Alpes. Il +a voyage d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres +edifiantes et curieuses des missions etrangeres; Description des Indes +occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi a +l'etablissement de la Compagnie des Indes_, etc., voila ses excursions +de bibliotheque.--Il a pousse plus loin. Il a voulu se donner le sens de +l'etranger, non plus la science par oui-dire de ce qui se passe loin +de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne a vivre en dehors de +la sphere natale, cette souplesse particuliere d'intelligence que la +transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle rape +et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la +Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, +attentif, lisant, regardant, ecoutant, conversant avec les hommes les +plus celebres de toute l'Europe. + +Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste, +d'economiste et d'homme d'Etat, ou le meditatif n'est nullement diverti +par l'artiste, ou la reflexion n'est nullement interrompue par le +spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas +artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le +style. Son genie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas +fortifie. Sans ce gout de l'exotisme, Montesquieu fut reste enferme dans +sa vision, haute et puissante, de l'antiquite heroique; et son esprit, +reste plus etroit, eut probablement semble plus fort. C'est de la +_Grandeur et decadence_ que fut sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau +reve antique, il l'eut ordonne en un systeme. Le Montesquieu voyageur +a contribue a nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de +portee, de fonds plus riche; moins imposant et moins maitrisant. + + + +IV + +IDEES GENERALES DE MONTESQUIEU + +En effet, a mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu +par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force +systematique s'affaiblissait d'autant, et de meme qu'il y a en +Montesquieu plusieurs hommes, de meme il y a aussi plusieurs pensees +dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni +idealiste, ni religieux, ni porte au mysterieux, ni tres sensible a la +beaute. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut +prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe experimental, comme dit +Fontenelle, positiviste, il peut l'etre. Il l'est deja, de tres bonne +heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle theorie sur les +peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive, +tout appuyee sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des +realites palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici, +tant de celibataires la, terres labourees, terres en friches, rendement +des impots. Le sociologue positif apparait.--Le voici encore, plus +accuse (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble +s'emparer de son esprit. L'action inevitable du climat sur les hommes +une premiere fois se presente a sa pensee: "Il semble que la liberte +soit faite pour le genie des peuples d'Europe, et la servitude pour +celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberte +a la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire"--Soit; nous +allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les +developpements des nations, les grands mouvements des peuples, les +accroissements et les decadences, les conquetes, les soumissions, par +d'enormes et eternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les +poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande +maree; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera +aussi beau, si le genie s'en mele, que ce "_Discours_" immortel ou nous +voyions naguere empires et peuples menes d'en haut, par une invisible +main, a travers des revolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin +mysterieuse. + +[Note 29: Lettre CXVII.] + +--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous +l'adorateur de l'antiquite, l'homme qui admire chez le Romain deux +forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberte +humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-memes, +ressorts sans appui, causes en soi, qui faconnent et dressent un peuple, +soumettent et organisent un monde. Voila un autre homme, qui s'appelle +encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la +raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une +cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une +loi bien faite peut faire une epoque.--N'en doutez point, il le croit. +C'est peut-etre meme ce qu'il croit le plus. Les societes, qui lui +apparaissaient tout a l'heure comme les combinaisons de forces +naturelles et aveugles, se presentent a ses yeux maintenant comme des +systemes d'idees. Des principes deviennent feconds: "L'amour de +la liberte, la haine des rois conserva longtemps la Grece dans +l'independance et etendit au loin le gouvernement republicain[30]." Une +loi n'est pas un fait qui se repete, c'est une idee juste. L'idee est +au-dessus des faits. Elle est, malgre eux et par elle-meme. "La justice +est eternelle et ne depend point des conventions humaines." Elle oblige +les hommes de par soi, et ils doivent se defendre de croire qu'elle +resulte de leurs contrats. Si elle en dependait, ce serait une verite +terrible qu'il faudrait se derober a soi-meme." Elle oblige Dieu. "S'il +y a un Dieu, il faut _necessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas +possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Des qu'on suppose qu'il +voit la justice il tant _necessairement_ qu'il la suive..." + +[Note 30: _Persanes_, CXXXI.] + +Voila comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose a +la pensee de Montesquieu et qu'il impose a la notre. "Libres que nous +serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'etre de celui de +l'equite." Supposons que Dieu n'existe pas, l'idee de justice existe, +et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler a un +etre hypothetique superieur a nous, "qui, s'il existait, serait +necessairement juste"[31]. Qu'est-ce a dire, sinon que voila Montesquieu +rationaliste pur, mettant la plus haute pensee humaine (car il y en a +une plus elevee, qui est la charite; mais c'est un sentiment) au centre +et au sommet du monde, comme une force independante des fois naturelles, +creant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de +l'univers? + +[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.] + +Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais +un peu de mal tout a l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guere +au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'eleve, les +questions graves sont touchees, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine +des societes (lettre XCIV), monarchie, et comment elle degenere soit en +republique, soit en despotisme (lettre CII); perils des gouvernements +sans pouvoirs intermediaires entre le roi et le peuple (lettre CIII); +ces grandes affaires sont indiquees d'un trait rapide, mais qui frappe +et fait reflechir. L'observateur mondain s'efface peu a peu devant le +sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit +qu'il en est un qui ecrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait meme pas +impossible que tous y missent la main. + + + +V + +L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE "CRITIQUE POLITIQUE" + +Et, en effet, il en a ete ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera, +agrandies, toutes les faces differentes de l'esprit de Montesquieu. Ce +grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut +le prendre pour le bien juger. Il y a la, non seulement vingt ans de +travail, mais veritablement une vie intellectuelle tout entiere, avec +ses grandes conceptions, ses petites curiosites, ses lectures, son +savoir, ses imaginations, ses gaites, ses malices, sa diversite, +ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, tres souple +d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui reunit +des notes et ecrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les +_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui +s'occupe de politique speculative, de science religieuse, de science +juridique, de curiosites ethnographiques, d'histoire et d'institutions +du moyen age. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets +tres differents, qui n'ont pour lien commun qu'un meme esprit general. +Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a forme un +livre unique auquel il a donne un seul titre. + +Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout +simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais +seulement une direction generale; il est comme un esprit, il n'a pas de +systeme, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et +direction generale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait +et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, a la +prendre a partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton +ferme et decide, les vues d'ensemble un peu imperieuses, les mots +hautains qui sentent la force[32], les generalisations ambitieuses; plus +tard, les etudes de detail, les investigations minutieuses: plus tard +encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarte +dans beaucoup de science, de dessein general perdu, oublie, ou moins +passionnement poursuivi? + +[Note 32: "Tout cede a mes principes."--"J'ai pose les principes et +j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-memes."] + +Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous +connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel +esprit de la Regence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des +grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marque, mais reparaissant +de temps a autre. S'il y a deja de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres +Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit +des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle +consideration sur les moeurs d'Orient par un compliment epigrammatique +aux dames d'Occident qui, "reserves aux plaisirs d'un seul, servent +encore a l'amusement de tous".--L'homme du bel air n'a pas disparu. + +Nous retrouvons encore, et plus accuse, se surveillant moins, le +voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes. +Il est fureteur. Souvent on desirerait qu'il ne quittat point une grande +verite encore mal eclaircie a nos faibles yeux, pour rapporter une +particularite sur le roi Aribas, ou tel cas etrange de polygamie a la +cote de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre +compose de notes patiemment accumulees. Montesquieu, si bien fait pour +les grands sujets, nous apparait souvent comme un savant de La Bruyere. +Il devait savoir si c'etait la main droite d'Artaxerce qui etait la plus +longue. + +Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquite latine. Tout ce +qui se rapporte au gouvernement republicain, dans son livre, est tire de +l'etude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardee de la vieille Rome. +Grandes vertus civiques, legislation forte, amour de la patrie, respect +de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre +faiblissent, decadence et decomposition, substitution de la Monarchie a +la Republique: pour Montesquieu voila toute l'histoire romaine, et voila +l'essence de toute republique. La Republique est: _soyez vertueux_. Il +s'ingenie, pour ne desobliger personne, a restreindre le sens de ce +mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu +"_politique_", c'est-a-dire d'amour de la patrie, de l'egalite, de +la frugalite. Le lecteur s'est toujours obstine a prendre, en lisant +Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en verite, il a +raison. L'auteur l'emploie a chaque instant dans sa signification la +plus etendue; et quand meme il ne le ferait point, l'amour de la patrie +pousse jusqu'a lui sacrifier tout et soi-meme n'est pas autre chose que +la vertu tout entiere, parce qu'elle la suppose toute. + +Montesquieu apporte donc comme un element, au moins, de sociologie +moderne, l'ideal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicite +voulue, de purete et d'innocence dans les moeurs, qui lui est reste de +son commerce avec Plutarque, avec Valere Maxime, et, remarquez-le, aussi +avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au serieux, et +dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les +forces morales de l'homme, que lui a si durement reproche Joseph de +Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de la. Il a eu sur sa +pensee, et sur la pensee de beaucoup d'autres en son siecle, une grande +influence. + +Et si l'erudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur +moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idee de l'essence de la +Republique dans ses livres latins, il prend l'idee de l'essence de la +Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour +lui le principe des monarchies. Il faut entendre par la, non point le +sentiment exalte de la dignite personnelle, ce serait etat d'esprit que +les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non +point l'orgueil feodal, le respect d'un nom longtemps porte haut par +une race fiere, ce qui est l'essence plutot des aristocraties; mais +l'aptitude a se contenter pour sa recompense d'un titre "d'honneur" +accorde par un souverain genereux et noble en ses graces, le desir +d'etre distingue dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant +dans un rang, un grade, un titre, une dignite. C'est dans ce sens que +Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en +use en parlant monarchie. C'est l'impression laissee en son esprit par +le siecle de Louis XIV qui lui a donne cette idee. Dans les _Persanes_ +il voyait surtout en France des sentiments legers et delicats de valeur +brillante et un peu etourdie, des airs, du _paraitre,_ de la vanite. +La vanite francaise elevee presque au degre d'une vertu, voila cet +_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie +temperee. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne reve que +cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'a devenir noblesse; et il faut +confesser qu'un Francais ne sous Louis XIV a quelques raisons de se +faire de la monarchie cette idee-la. + +Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en presence +d'un autre homme, d'un savant qui a medite sur la physiologie et qui se +dit que la sociologie pourrait bien n'etre que l'histoire naturelle +des peuples. Il avait deja, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les +_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, a en faire toute une theorie. +Les peuples sont des fourmilieres a qui le sol qu'elles habitent donne +leur temperament, leur complexion, leur allure, leurs demarches, leurs +lois; car "les lois sont les rapports necessaires qui resultent de la +nature des choses". Les climats font ici les fibres plus molles, et la +les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonte, et la l'esprit de +soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle +region. Ce n'est pas tel homme qui est republicain, c'est telle zone. La +famille n'est pas la meme dans les pays chauds et les pays froids[33]. +La ou le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un +etat de dependance plus grande qu'ailleurs. L'egalite des sexes n'est +pas une conception de la raison, c'est un effet des climats temperes. +Et, l'etat politique se modelant sur l'etat domestique, voila, avec la +famille, la constitution, le gouvernement, la legislation, la cite, +forces de changer d'une latitude a l'autre, ou seulement de la vallee a +la montagne[34]. + +[Note 33: Livre XVI, ch. 2.] + +[Note 34: XVI, 9.] + +Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mere commune, les hommes +varient comme les vegetaux d'un point a un autre de cet univers. Forets, +un peu plus agitees, les peuples, des tropiques aux zones tiedes, +offrent aux yeux des aspects differents dont la raison est dans le sol +qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui +les soutient ou qui les accable. + +--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la theorie physiologique +appliquee aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils +comportent naturellement. Considerez, ainsi qu'il fait, un peuple +comme un organisme: voyez en ce peuple sa seve se former, s'accroitre, +fleurir, produire, s'epuiser; les sentiments, idees, prejuges, +religions, arts, propres a l'essence de cette race, se former lentement, +eclore en une civilisation particuliere, decliner, s'effacer, +disparaitre... + +--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient +d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne +s'accommoderait pas de ce systeme. Si l'histoire des peuples est +fatale comme une vegetation, il n'y a qu'a la laisser aller. Il sera +interessant de la decrire, il serait inutile d'essayer de peser sur +elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer +les lois selon lesquelles les peuples se developpent. Le mot meme de +legislateur, si cette theorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu +est ne legislateur. Il aime a croire aux causes intelligentes; il aime a +croire a la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes +de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui +sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et +s'il a dit que "les lois sont des rapports necessaires qui resultent de +la nature des choses" et s'il le croit, il ne croit pas moins que +les lois sont des rapports justes entre les idees.--Et par suite il +arrivera, consequence assez piquante, que l'inventeur meme, en France, +de la sociologie fataliste, sera le plus determine et le plus minutieux +des legislateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: "les +legislateurs doivent faire ceci"; comme s'il n'etait pas contradictoire +qu'ils eussent quelque chose a faire. + +--N'apercoit-il point la contrariete?--Si vraiment Montesquieu n'a point +remarque, je crois, a quel point il etait complexe, divers, fleuve ou +se jettent et se melent les eaux les plus differentes; mais quand la +variete des idees va jusqu'au conflit, il n'est pas homme a ne s'en +point aviser. La maniere dont il s'est degage ici montre, de ses +differents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette theorie +des climats il ne la pousse pas jusqu'a l'exclusion de la raison +legislative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit; +mais il croit que le legislateur peut et doit les combattre (Livre +XVI).--Loin que la loi soit la derniere consequence fatale du climat, +elle est faite pour lutter contre lui, bonne a proportion qu'elle lui +est contraire. "Les bons legislateurs sont ceux qui se sont opposes aux +vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorise." Il faut +opposer les "_causes morales_" aux "_causes physiques_" (XIV, 5), +combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie +fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'energie +(XIV, 5); etc. + +Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le +legislateur doit temperer, les constitutions, de plus loin, le sont +aussi. Ce sera aux lois particulieres de temperer les constitutions, +comme c'etait aux constitutions de redresser les mauvaises influences +des climats. La ou la forme du gouvernement comportera une certaine +rapidite d'execution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V, +10). "Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque +constitution, mais encore remedier aux abus qui pourraient resulter de +cette meme nature." + +Et nous voila aussi loin que possible du point ou nous etions tout +a l'heure; nous voila, non plus avec un philosophe experimental, un +naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un +demiurge, une sorte de mecanicien qui monte et demonte les rouages des +institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais +croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, la +plus de liant, ralentit ou precipite par l'addition d'une roue ou d'un +balancier, a le secret de l'equilibre, et croit avoir la puissance de +l'etablir. + +C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont tres divers, comme +chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais +l'intelligence, a s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent, +il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du +plaisir ou de l'illusion de creer! Montesquieu y cede avec ravissement. +En presence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un +peintre, un interprete, un historien; puis enfin, un savant qui, a +force de connaitre et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger, +ameliorer, guerir, qui croit que les lumieres peuvent etre creatrices, +que les idees, quand elles sont si belles, doivent etre fecondes;--et +qui peut-etre ne se trompe pas. + +Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais +seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne +Montesquieu, de par son intelligence meme, qui est infiniment souple et +admirablement penetrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et +de par son temperament qui est tranquille, aurait bien de la peine a +etre systematique.--Car un systeme est, selon les cas, une idee, une +passion ou une table des matieres.--C'est une idee chez ceux qui ne sont +pas tres capables d'en avoir deux, et qui, en ayant concu ou emprunte +une, y accommodent toutes les observations de detail qu'ils font sur les +routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre +chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur temperament font une +idee, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme +inconsciemment rentrer tout ce que l'experience ou la reflexion leur +presente.--C'est un simple _memento_, une methode de classement, pour +les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre a compartiments, +d'un casier commode a ranger leurs pensees et decouvertes dans un bon +ordre et a les retrouver aisement. + +Montesquieu n'a de casier ni dans le temperament ni dans l'intelligence. +Il est si peu homme a systeme qu'il est capable d'en avoir plusieurs. +Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idees +generales des choses. Sa facilite est incroyable pour se placer +successivement a plusieurs points de vue tres divers. Ce serait +faiblesse chez un homme mediocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit +des lois_ suggerant tout un systeme historique ou politique qui ferait +la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien force de croire +que c'est superiorite. + +De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre +chose qu'un livre de critique. Le critique est precisement celui qui a +une aptitude naturelle a entrer successivement dans les idees et les +etats d'esprit les plus differents, et meme contraires: c'est sa marque +propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et +traduire les idees des autres, il est dans la hierarchie intellectuelle, +mais au plus bas degre; et quand elle va jusqu'a lui permettre de +comprendre des idees et des systemes differents et contraires qui +n'ont pas meme ete encore inventes, il est precisement au sommet de +l'intelligence humaine. Un genie si puissant qu'il est inventeur, et +si varie et penetrant dans divers sens qu'il est critique, voila +Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voila l'_Esprit des +lois_. + +C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portee. Cet +homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage +toutes les facons dont les hommes ont organise leur association, et de +chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe +mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir, +ou durer sans accroissement, ou s'elancer pour tomber vite, ou se +transformer en son contraire meme. Il est tour a tour: monarchiste, pour +savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_ +dans une classe privilegiee qui entoure le prince et qu'elle tombe par +l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une +aristocratie subsiste par la _moderation_, c'est-a-dire par la prudence +et la sagesse d'un ordre de l'Etat, et se transforme en ploutocratie +et de la en despotisme, des que l'esprit de moderation +l'abandonne;--democrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce +cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent senat, il faut +un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ meme, pour gagner une +pareille gageure;--despotiste meme (et pourquoi non?) pour nous peindre +le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un +despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un +pareil etat est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard +qui ne se renouvelle point. + +[Note 35: _Arsace et Ismenie histoire orientale_.] + +Et encore il se fera chretien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour +nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'a +ses transformations et son evolution historique. Qu'un lecteur +superficiel ouvre ce livre a telle page, il y verra que le christianisme +est antisocial (XXIII, 22): "Le christianisme a favorise le celibat, +diminue la puissance paternelle, detache les citoyens de la patrie +terrestre au profit d'une autre." Que le meme lecteur regarde le livre +suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs +citoyens, les plus eclaires sur leurs devoirs, les plus capables +de comprendre la patrie, etant les plus habitues au renoncement a +eux-memes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue a un temps, et +sait qu'une religion ne peut naitre qu'en s'isolant de la cite; ne peut +subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte, +ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par consequent dans +sa maturite des demarches contraires a l'esprit de son origine, jusqu'au +jour ou, perdant son influence sur la cite, elle revient a son point de +depart. + +C'est ainsi que certains etonnements qu'il provoque tournent a la gloire +de son sens critique. On trouve une petite etude sur le Paraguay dans +son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que +signifie cet eloge de l'_Etat-couvent_ etabli par les Jesuites au +nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien +Montesquieu a l'intelligence de l'Etat antique: comme il a bien vu que +Sparte etait une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans +idee de la liberte et de la propriete individuelle, rapportant tout a +la maison commune, a la grandeur et a la richesse de l'Ordre; qu'il y +a quelque chose de cet esprit dans toutes les republiques antiques, et +dans la Rome primitive comme dans la Grece ancienne; que ces republiques +de l'ancien monde etaient des associations de religieux ayant pour +eglise la patrie, et faisant voeu pour elle d'egalite, de frugalite, de +pauvrete et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idee de la +_vertu_ tenue pour principe des Etats republicains et cette autre idee +que l'Etat republicain convient aux pays limites et concentres; et toute +cette admirable critique de la constitution republicaine, ecrite par +un philosophe solitaire, et qui n'etait pas republicain, au milieu de +l'Europe monarchique. + +[Note 36: Livre IV, ch. 6.] + +[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.] + +Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si +surement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui +dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir +prophetique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'a la predire. Il a vu +que la Revolution francaise serait conquerante; cela sans songer a la +Revolution francaise; mais la prophetie sort, sans qu'il y pense, de la +theorie generale: "Il n'y a point d'Etat qui menace si fort les autres +d'une conquete que celui qui est dans les horreurs de la guerre +civile..." On croirait a un paradoxe. Il faut se defier des paradoxes +de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune +parce qu'il la depasse. Continuons: "_Tout le monde, noble, bourgeois, +artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages +sur les autres, qui n'ont guere que des citoyens. D'ailleurs, dans les +guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans +la confusion, ceux qui ont du merite se font jour, chacun se place et se +met a son rang; au lieu que dans les autres temps on est place presque +toujours tout de travers[38]." + +[Note 38: _Grandeur et Decadence_, XI.--_La Grandeur et Decadence_ +est un chapitre detache de l'_Esprit des Lois_ et publie a l'avance] + +Il a predit Napoleon, rien qu'en indiquant les suites necessaires +du passage d'une monarchie temperee a une monarchie militaire: +"L'inconvenient n'est pas lorsque l'Etat passe d'un gouvernement modere +a un gouvernement modere, mais quand il tombe et se precipite du +gouvernement modere au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont +encore gouvernes par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir, +si, par une grande conquete_, le despotisme s'etablissait a un certain +point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans +cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins +pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres."-- +Avec la prediction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_ +par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de genie politique plus +habile a penetrer l'avenir; et Mirabeau prevoit de moins loin. + +[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale] + +A le prendre comme un livre de critique, voila cet ouvrage etonnant, ne +d'un esprit incroyablement propre a se transformer pour comprendre, a se +faire tour a tour ancien, moderne, etranger, non seulement a entrer +dans une ame eloignee de lui, mais a s'y repandre, a la penetrer tout +entiere, a s'y meler et a vivre d'elle; non moins apte encore a la +quitter, et a recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une +liberte plus souveraine, d'une intelligence, d'une comprehension plus +prompte, plus facile, plus sure et plus complete. J'ai dit que ce livre +etait une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vecu de +la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas +autre chose. C'est le don de vivre d'une infinite de vies etrangeres, +quelquefois d'une maniere plus pleine et plus intense que ceux qui les +ont vecues, et avec cette clarte de conscience, que ne peut avoir que +celui qui est assez fort pour se detacher et s'abstraire, et regarder en +etranger sa propre ame; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer +dans une ame etrangere et la contempler de pres, comme chose a la fois +familiere et dont on sait ne pas dependre. + +Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il +le lire comme il a ete ecrit, le quitter, y revenir, y sejourner, +le laisser pour le reprendre, le repandre par fragments dans sa vie +intellectuelle. Chaque page laisse un germe la ou elle tombe. Il s'est +peu soucie de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en +donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a seme +prodigalement et vivement des milliers d'idees, toutes fecondes en idees +nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensees qu'il a fait naitre +chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beaute est dans la moisson +qui ondoie et luit au soleil; la force, l'ame, le Dieu cache etait dans +le grain. + + + +VI + +SYSTEME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER "DE L'ESPRIT DES LOIS." + +Mais encore n'a-t-il ete que critique, que le contemporain, l'hote +et l'interprete de tous les peuples, indifferent du reste, a force +d'independance, et impartial jusqu'a etre sans opinion? Quoi! rien de +didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais +enseigne? Il a donne des explications de tout et n'a point donne de +lecons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science +politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique +explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend a en expliquer +quelques-unes, sa secrete inclination se revele. On peut comprendre +toutes choses et en preferer une. De tout grand critique on peut tirer +un corps de doctrine, en surprenant les moments ou, sans qu'il y songe, +sa facon de rendre compte est une maniere de recommander. Lorsque +Montesquieu nous dit: "Dans tel cas... tout est perdu!" on peut croire +que ce qu'il designe comme etant tout, est ce qu'il aime. + +Supposons donc un eleve de Montesquieu, tres penetre de toute sa pensee, +et soucieux d'en faire un systeme, qui serait pour Montesquieu ce que +Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait ecrire le livre de la +_Sagesse_ politique, exprimer la lecon que l'_Esprit des Lois_ contient, +et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce +qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'eclaircira aussi en +montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce +me semble, a peu pres, ce qu'il dira. + +Montesquieu etait un modere. Il l'etait de naissance, d'heredite et +comme de climat, etant ne de famille au-dessus de la moyenne, sans etre +grande, et dans un pays tempere et doux. Il detestait tout ce qui est +violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la premiere grande +violence et frappante brutalite qu'il ait vue a ete le despotisme de +Louis XIV, la monarchie francaise se rapprochant du despotisme oriental. +L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il +ait eprouve. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du +despotisme est restee le fond meme de Montesquieu. + +Homme modere, il deteste le despotisme, parce qu'il est un etat violent +qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il +le deteste parce qu'il est bete: "Pour former un gouvernement modere, +il faut combiner les puissances, les regler, les temperer, les faire +agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour +ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des +passions pour l'etablir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez +cette pensee si profonde: "L'extreme obeissance suppose de l'ignorance +dans celui qui obeit; _elle en suppose meme chez celui qui commande_. Il +n'a point a raisonner, il n'a qu'a vouloir."--Voyez ce qu'il reprochait +dans sa jeunesse, et injustement, je crois, a Louis XIV; c'est surtout +d'avoir ete un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prevoyance, +menagements delicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le +revolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prevoir. +Le gouvernement c'est le laboureur qui seme et recolte; le despotisme +c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42]. + +[Note 40: _Esprit_ (v. 14).] + +[Note 41: _Persanes_, XXXVII. "J'ai etudie son caractere...."] + +[Note 42: _Esprit_, v. 13] + +Cette haine du despotisme, il l'applique a tout ce qui en porte la +marque. Il l'appliquait a son roi; remarquez qu'il l'applique a Dieu. +L'idee de Dieu-providence lui repugne. Un Dieu qui intervient dans les +affaires particulieres des hommes lui parait un gouvernement arbitraire; +c'est un tyran bon. Il resiste a cette conception. Il soumet Dieu a la +justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. "S'il y a un Dieu, +il faut necessairement qu'il soit juste.... [43]." Il ne veut pas de +la fatalite, qui est un despotisme bete; il ne voudrait pas d'un Dieu +arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: "Ceux qui +ont dit qu'une fatalite aveugle gouverne le monde ont dit une grande +absurdite"[44]; mais ceux-la aussi lui sont insupportables "qui +representent Dieu comme un etre qui fait un exercice tyrannique de +sa puissance"[45]. Reste qu'il croit a un Dieu tres abstrait, qui ne +differe pas sensiblement de la loi supreme nee de lui[46]. Il s'amuse, +dans une des _Persanes_, a dire que si les triangles avaient un Dieu, il +aurait trois cotes. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur +du despotisme, il voudrait mettre a la place de la Divinite une +constitution. Il ne la voit guere que comme l'essence des regles +eternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois. + +[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ] + +[Note 44: _Esprit_, L 1.] + +[Note 45: _Esprit_, ibid.] + +[Note 46: _Esprit_, ibid.] + +Haine du despotisme encore, sa mefiance a l'endroit de la democratie +pure. Personne n'a parle plus magnifiquement que lui des democraties +anciennes. C'est qu'elles etaient mixtes; des qu'elles ont ete le +gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penche vers la +ruine. "Le peuple mene par lui-meme porte toujours les choses aussi +loin qu'elles peuvent aller; et tous les desordres qu'il commet sont +extremes[47]. Aussi toute democratie est sur la pente ou du despotisme +ou de l'anarchie. L'esprit "d'egalite extreme" la porte a considerer +comme des maitres les chefs qu'elle se donne, et a tout niveler au plus +bas. Dans ce desert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran, +a moins que l'idee de despotisme ne soit tout a fait insupportable, +auquel cas "l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, degenere en +aneantissement"[48]. + +[Note 47: _Esprit_, v, ii.] + +[Note 48: _Esprit_, viii.] + +Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la +recherche des moyens pour l'eviter sera toute sa methode. Dans tout son +ouvrage on le voit qui guette en chaque etat politique le vice secret +par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour +Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'ou toutes les +nations se degagent peniblement par un grand effort d'intelligence, de +raison et de vertu, pour se hausser vers la lumiere, d'un mouvement +tres energique et dans un equilibre infiniment laborieux et infiniment +instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons +d'y rester, ou d'y revenir, etant multiples, le point ou il faut +atteindre pour y echapper etant unique, subtil, presque imperceptible, +et la liberte etant comme une sorte de reussite. + +Comme l'homme, engage dans le monde fatal, dans le tissu materiel et +grossier des necessites, sent qu'il est une chose parmi les choses et +dependant de la monstrueuse poussee des phenomenes qui l'entourent, le +penetrent, le submergent et le noient; et s'eleve pourtant, ou croit +s'elever, au moins parfois, a un etat fugitif et precaire d'autonomie et +de gouvernement de soi-meme ou il lui semble qu'il respire un moment; +--de meme les peuples sont embourbes naturellement dans le despotisme, +et quelques-uns seulement, les plus raffines a la fois et les plus +forts, par une combinaison excellente et precieuse de raffinement et de +force, peuvent en sortir, et peut-etre pour un siecle, une minute dans +la duree de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le +recompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli +l'humanite. + +Montesquieu la cherche donc, cette combinaison delicate. Il en a trouve +tout a l'heure des elements dans la democratie et il ne les oubliera +pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la democratie ne suffit pas a realiser +son reve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, +et seule, sans melange, etant le caprice, elle est le despotisme +lui-meme.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour +Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la Republique? +Montesquieu est profondement aristocrate. Il a donne comme etant le +principe du gouvernement aristocratique la qualite qui etait le fond de +son propre caractere, la moderation. C'etait trahir son secret penchant. +Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de democratie +restreinte, condensee et epuree. Un certain nombre--et il le veut assez +considerable--de citoyens distingues par la naissance, prepares par +l'heredite, affines par l'education (notez ce point, il y tient), et se +sentant, et se voulant egaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit +de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idees +singulieres, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps +et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupconner +l'idee, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilite de tous +aux fonctions publiques. Il est pour la venalite des charges de +magistrature, ce qui arrache a Voltaire, si peu democrate pourtant, un +cri d'indignation[49]. Ses idees sur ce point sont tres arretees. Il +sait bien que la venalite c'est le hasard; mais il estime qu'en +cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du +gouvernement[50]. Comme il veut une separation absolue entre le pouvoir +executif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit +absolument independant, a la nomination des juges par le gouvernement +il prefere le hasard comme origine, et la fortune comme garantie +d'independance. Il n'y a pas d'idee plus aristocratique que celle-la. +Sous pretexte que les citoyens peuvent avoir des differends avec le +gouvernement, elle etablit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort +que celui-ci. Tandis que le principe democratique veut que les interets +particuliers du citoyen soient sacrifies a l'interet du gouvernement, +Montesquieu, pour les sauver, cree un pouvoir aussi independant, aussi +solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison. + +[Note 49: "Cette venalite est bonne dans les Etats monarchiques, +parce qu'elle fait faire comme un metier de famille ce qu'on ne voudrait +pas entreprendre pour la vertu...." (vi.1). Voltaire s'ecrie: "La +fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la +vie des hommes, un metier de famille!"] + +[Note 50: vi. 1.] + +[Note 51: xi, 6.] + +Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il desire +l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles hereditaire[52], +l'aristocratie etant "hereditaire par sa nature", puisqu'elle n'est +pas autre chose que selection, traditions, education. Il y voit trois +garanties, moderation, stabilite et competence. + +[Note: 52: XI, 6.] + +Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a +autant de raisons de glisser au despotisme que la democratie. Sans aller +plus loin, sa raison d'etre est raison de sa ruine. "Elle doit etre +hereditaire" (XI,6) et "l'extreme corruption est quand elle le devient" +(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une +contrariete des choses memes. L'heredite fonde l'aristocratie parce +qu'elle fait une classe competente; elle ruine l'aristocratie parce +qu'elle fait une classe d'ou les competences isolees sont exclues. Elle +fait du corps aristocratique un gouvernement tres intelligent qui arrive +vite a n'appliquer son intelligence qu'a son interet. Dans la democratie +manque l'intelligence des interets generaux: dans l'aristocratie manque +le souci des interets generaux. Et obeissant a sa nature, qui est +concentration du pouvoir, l'aristocratie tend a se faire de plus en plus +restreinte, jusqu'a n'etre plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le +plus fort l'emporte: nous voila encore au despotisme. + +Nous retournerons-nous du cote de la monarchie?--Mais c'est le +despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient a cette distinction. Pour +lui la monarchie meme non parlementaire, meme sans Chambres deliberantes +a cote d'elle, n'est point le despotisme. + +Les critiques qui depuis 1789 ont etudie Montesquieu ont ete surpris +de cette assertion, et l'ont consideree comme une singularite de son +imagination. L'idee peut etre une erreur; mais elle n'est pas une +nouveaute. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de +Bossuet[53]; c'est une idee commune aux publicistes de l'ancien regime +qu'une monarchie sans depot des lois n'est pas pour cela une monarchie +sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est +contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcee d'obeir +a rien, mais elle _doit_ obeir a quelque chose. Elle a devant elle +vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle +ne doit pas enfreindre. Elle est une volonte qui doit tenir compte des +coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays ou il n'y a ni lois, ni +religion, ni honneur, ni conscience. + +[Note 53: "C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre +chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de +Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui +se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture a revenir contre, +ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2, +1)] + +Mais la ou la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente +au despotisme et trop grande facilite a l'etablir, mais non point +despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple, +n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend. + +La monarchie ne doit donc pas etre repoussee _a priori_. Elle est tres +acceptable. Elle a meme pour elle un singulier avantage: elle fait faire +par _honneur_, par besoin d'etre distingue du prince, ce qu'on fait +ailleurs par vertu. Elle supplee au civisme. Elle arrive a creer des +sentiments, et des sentiments qui sont tres bons: fidelite personnelle, +amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui +profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle +fait une sorte de deviation du patriotisme, de deviation et de +concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-etre languissamment, on +l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous +voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous +plait par sa faiblesse, qui, homme, sera la certainement, dans vingt +ans, avec une memoire que la grande patrie n'a guere.--Mais le +despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie +y tend tres directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi +soit fort et ne soit pas tres intelligent[54], qu'il soit si capricieux +"qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses +qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de +ses volontes". Cela se rencontre bien vite et est bien vite imite. + +[Note 52: vii, 7.] + +Que faire donc? Montesquieu n'a pas invente ce qui suit. Aristote +savait le secret, et Ciceron avait tres bien lu Aristote. Il faut un +gouvernement mixte, qui, par une combinaison tres delicate des avantages +des differents gouvernements, s'arrete dans un juste equilibre, et soit +aux Etats ce que la vie est au corps, l'ensemble organise des forces qui +luttent contre la mort toujours menacante: la mort des Etats, c'est le +despotisme. + +Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les +meilleurs qui aient ete. Ils ont su meler et unir, a certains moments, +aristocratie et democratie, dans des proportions tres heureusement +rencontrees. Nous avons une force de plus, une institution particuliere +apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la +entrer dans notre systeme. Montesquieu s'arrete a la _monarchie +aristocratique entouree de quelques institutions democratiques_. + +La monarchie, en effet, est excellente a la condition d'etre a la fois +soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule. +Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'egaux et un chef. +C'est pour cela que despotisme oriental ou democratie pure sont +despotisme au meme degre. Une nation n'est pas poussiere humaine, avec +un trone au milieu. Elle est un organisme, ou tout doit etre poids et +contrepoids, resistances concertees et equilibre. Egalite absolue avec +chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalite absolue avec +chef immuable, c'est, selon le caractere du chef, despotisme capricieux +encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement meme de la liberte, +c'est l'inegalite. + +Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui controle, +et quelqu'un qui obeisse; et entre ces personnes diverses de l'unite +nationale des rapports, fixes par des lois, dont quelqu'un encore ait +le depot. Entre le roi et la foule des _Corps intermediaires_, qui +limitent, redressent et epurent la volonte de celui-la et preparent +l'obeissance de celle-ci. Une noblesse hereditaire est un bon corps +intermediaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et +hereditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel +a la volonte du trone quand celle-ci est capricieuse. Elle est un +excellent corps de _veto_; c'est la "faculte d'empecher" qui est son +office propre[56].--Le clerge est un corps intermediaire assez utile. +Bon surtout ou il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une +monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment +fort encore par son ubiquite, sa tenacite, "algue" qui amortit, enerve +le flot. + +[Note 55: II, 4.] + +[Note 56: **, 6.] + +[Note 57: *, 1] + +Il faut encore un ordre intermediaire qui ait "le depot des lois". Sauf +en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances ideales, +limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples +precedents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout ou +il y a organisme social. Elles ne sont que les definitions du jeu de cet +organisme. Mais il est des pays ou on les sent plutot qu'on ne les voit. +Elles en sont plus redoutables, etant plus mysterieuses. Mais elles sont +plus faciles a etudier. Elles sont plus redoutees que contraignantes. Il +est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura +la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, +aura des privileges (independance, inviolabilite, autonomie) parce qu'il +aura un office social[58]. + +[Note 58: "L'independance du pouvoir judiciaire est la plus forte +garantie de la liberte. Si la monarchie francaise n'est pas encore un +pur despotisme, c'est que la magistrature francaise existe". "Dans la +plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modere parce que le +prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse a ses sujets l'exercice +du troisieme." (_Esprit_, XI, 6, alinea 7.)] + +Enfin, au bas degre, il y a tout le monde. Le peuple doit obeir, mais +non pas etre tout passif. Incapable de "conduire une affaire, de +connaitre les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter", en un +mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache +ce qu'il desire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses +souffrances il y a la revolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la +desesperance qui distendent et brisent les muscles memes de l'Etat. Le +peuple aura donc ses representants, qu'il choisira tres bien, car "il +est admirable pour cela", qui interviendront dans la direction generale +des affaires publiques. Il aura meme sa part dans le pouvoir judiciaire, +non pas en ce qui regarde le depot des lois, mais en ce qui concerne +la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement +temporaires, seront tires du corps du peuple, charges d'appliquer la +loi, sans avoir droit ni de l'interpreter ni de s'y soustraire, jugeant +non en equite, mais sur le texte[60]. + +[Note 59: II, 2.] + +[Note 60: XI, 6.] + +--Voila la royaute, les institutions aristocratiques, et les +institutions democratiques mises en presence. + +Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: executive, +legislative, judiciaire. + +Le legislateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant, +le magistrat en a le depot, et juge d'apres elle. Ces pouvoirs sont +scrupuleusement separes. Le legislateur ne jugera pas; car, alors, il +ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi +serait dirigee a l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus +de liberte. + +Le legislateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue +des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la preparation d'un +caprice. Plus de liberte. + +Le pouvoir executif ne legiferera point; car il aurait les memes +tentations que tout a l'heure le legislateur. Il ne jugera point; car +il jugerait pour gouverner. Ses arrets seraient des services, qu'il se +rendrait. Plus de liberte.--Il ne nommera meme pas les juges, car +il ferait des juges des instruments, et de la justice un systeme de +recompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberte. + +Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun interet a faire, si ce +n'est honneur, et souci du bien general. La liberte c'est chaque pouvoir +public s'exercant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'execution +doit etre prompte: le pouvoir executif sera aux mains d'un homme.--La +deliberation doit etre lente: le pouvoir legislatif sera aux mains +de deux assemblees, de nature differente, dont l'une aura toutes les +chances de ne pas obeir aux prejuges ou ceder aux entrainements de +l'autre.--Le depot des lois et la justice sont choses de nature +permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui, +par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractere +d'eternite. "Voila la constitution fondamentale du gouvernement dont +nous parlons. Le Corps legislatif y etant compose de deux parties, l'une +enchainera l'autre par sa faculte mutuelle d'empecher. Toutes les deux +seront liees par la puissance executrice, qui le sera elle-meme par la +legislatrice." + +Et rien ne marchera!--Pardon! ces differents ressorts, forment en effet +un equilibre, et il semble qu'ils "devraient former une inaction". Mais +les choses agissent autour d'eux; les affaires pesent sur eux; il faut +"qu'ils aillent"; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et +"qu'aller de concert", et c'est precisement ce qu'il nous faut[61]. + +[Note 61: XI, 6. alineas 55, 56.] + +Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers +lineaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie +francaise? Royaute et vieilles lois n'est-ce point la "monarchie"? +Clerge, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les "pouvoirs +intermediaires"? Communes et Etats generaux, n'est-ce point la part +necessaire et desirable d'institutions democratiques?--Sans aucun doute; +et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un +conservateur; c'est un retrograde eclaire. Ce serait, s'il faisait une +constitution, un restaurateur ingenieux des plus anciens regimes. Il +n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a ete. C'etait un +"tres bon gouvernement" que le "gouvernement gothique", ou du moins qui +avait en soi la capacite de devenir meilleur: "La liberte civile du +peuple (_communes_), les prerogatives de la noblesse et du clerge, la +puissance des rois, se trouverent dans un tel concert que je ne crois +pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempere". +Tirer du gouvernement "gothique" toute l'excellente constitution qu'il +contenait en germe, voila quel aurait du etre le travail du temps et des +hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont +amene le resultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts +de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais genies de la +France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogee de la +monarchie francaise, qui en est la decadence, une monarchie melee de +despotisme, qui y tend et qui le prepare, d'ou peut sortir le despotisme +sous forme de tyrannie ou sous forme de democratie. Il est temps de +revenir aux principes et en meme temps aux precedents, aux principes +rationnels et aux precedents historiques, qui justement ici se +rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberte. + +[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensees_.] + +Un retour en arriere eclaire par la connaissance de l'esprit des +constitutions, voila la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre +facon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur +le Duc, est reve confus et entetement feodal, est chez Montesquieu a la +fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que +les nations se developpent selon le mouvement naturel des puissances +qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles +etaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que +certain jeu et certains temperaments d'elements dissemblables sont +necessaires a tout gouvernement humain, et cette mecanique, il +l'applique a la constitution francaise. Mais l'historien et le +mecanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se +rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement ideal, c'est a +la France telle qu'elle a ete, telle qu'il ne serait pas si difficile +qu'elle fut encore, que le sociologue les rapporte; les forces reelles +et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du +mecanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu. + + + +VII + +MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE + +Qu'on le considere comme critique ou comme theoricien, Montesquieu +parait tres grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout +ce qu'il a vu. Il etait capable de se detacher de son temps et d'y +revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques, +et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute +historique, tiree du fond meme de l'organisation sociale qu'il avait +sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble etait assez forte pour +predire ce que deviendrait ce pays meme quand les anciennes forces dont +etait compose son organisme auraient disparu.--Son livre est un etonnant +amas d'idees, toutes interessantes, et dont la plupart sont profondes. +Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus reflechir. C'est son merveilleux +defaut qu'a chaque instant il donne au lecteur l'idee de faire une +constitution puis une autre, puis une troisieme, sans compter qu'il +persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais +qu'on le prenne, il parait extraordinaire. Tantot on comprend son oeuvre +comme une promenade a la fois tres assuree et tres inquietante a travers +toutes les conceptions humaines dont sont penetres comme d'un seul +regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice +secret. Tantot on la voit comme un monument tres ordonne et tres +regulier, construit d'apres les lois d'une logique dogmatique +imperieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laisse autour +d'elle d'enormes materiaux a construire des edifices tout differents. + +C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme systeme, se suffit a +lui-meme, et aussi qu'il se refute, ce qui est une facon de dire qu'il +se complete. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un theoricien uniquement +epris d'idees pures, agencant la machine sociale comme par donnees +mathematiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est +autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne +sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives, +vertus ici, honneur la, bon sens et moderation ailleurs, energie morale +partout. Il est etrange qu'on ait cru[63] qu'a ce livre il manque une +morale. L'erreur vient de ce qu'il est tres vite dit que le fonds des +societes est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer +le cadre savamment ajuste ou ces vertus s'accommoderont le mieux pour +produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut +disparaitre, materiellement, a travers la multitude des minutieuses +considerations politiques. Mais la morale sociale est le fond meme de ce +livre et si l'on y peut decouvrir comment les meilleures volontes sont +au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal +concue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on +comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes +forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides. + +[Note 63: Nisard.] + +Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-etre un peu trop +optimiste. Il l'est de deux manieres: par trop croire aux hommes, et par +trop croire a lui-meme, Il a trop confiance dans la bonte humaine. En +plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Defense de l'Esprit des +Lois_, on le voit tres preoccupe de combattre Hobbes et la theorie du +"_Bellum omnium contra omnes_". L'homme naturel, "sorti des mains de la +nature", comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre +contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un etre timide +et doux, et c'est l'etat de societe qui a cree la guerre. Il y a dans +Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du +reste, a ce que toutes les grandes idees modernes ont leur commencement +dans Montesquieu. + +Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part +de ferocite dans l'homme que je reprocherai a Montesquieu, etant tres +enclin a penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutot +de n'avoir pas fait assez grande la part de demence. L'homme n'est point +un fauve; mais c'est un etre tres incoherent, en qui rien n'est plus +rare que l'equilibre des forces mentales, et en un mot la raison. +Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner +raisonnablement, et que, parce qu'un systeme politique raisonnable, par +exemple, peut etre connu par un homme, il peut et doit etre pratique par +les hommes. Il y a beaucoup a parier que c'est une noble erreur. Avec un +esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous +pouvez etre sur qu'il connait votre objection mieux que vous. Je sais +tres bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il +enseigne, il le tient lui-meme pour une "reussite" extraordinaire, pour +un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du +despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme a des realites +et non pas seulement comme a des theories, a la vertu des democraties, +a la moderation des aristocraties, surtout a la capacite politique des +foules. Il _a affirme_ tres energiquement que le peuple ne se trompe +point dans le choix de ses representants, et il en donne comme exemple +Athenes et Rome, ce qui est bien un peu etrange. Pour Athenes, cela +ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Senat. J'ai +parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui +ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois reclamer le jury avec +insistance (xi, 6, alineas 13, 14, 15, 18) et vouloir en meme temps +(alinea 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme +aveugle d'un texte precis, sans etre jamais une "opinion particuliere +du juge". Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger +sur texte sans passions et sans prejuge? Ne voit-il pas que c'est +precisement avec le jury que les jugements seront toujours des opinions +particulieres, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours +juge "en equite"? Qu'on prefere cette maniere de juger, je le veux bien; +mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges +incapables d'en avoir une autre, cela m'etonne. + +Il y a certainement un peu de chimerique dans Montesquieu, un peu de +l'homme qui n'est pas moraliste tres informe ni tres sur. Je serais +tente de dire que ses admirables qualites d'esprit et de caractere +lui sont source d'erreur, en ce qu'a les voir en lui, il se persuade +qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et +merveilleusement a l'abri des passions: il est un peu porte a en +conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnes. Cher +grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous separe de +nous. L'erreur est bien naturelle a l'homme; puisque posseder la verite +intellectuelle et la verite morale, cela mene encore a une illusion, qui +est de croire que la verite est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits +un peu d'orgueil et de mepris, c'est-a-dire un defaut, pour etre tout a +fait dans le vrai? Peut-etre bien. + +J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux +hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il +croit peut-etre trop a l'efficace de son systeme, quand il en est a +faire un systeme. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses +precautions, et retirer a moitie sa critique au moment qu'on l'aventure. +Je sais qu'il a un fond ou plutot un coin de scepticisme, et qu'il dit +tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le +mieux a tel peuple. Et cependant il est si bon theoricien qu'il lui est +difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa theorie, de +ne pas croire, au moins a demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et +qu'un Etat bien organise par lui serait, par cela seul, un tres bon +Etat. Il lui echappera de dire que dans "une nation libre il est tres +souvent indifferent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit +qu'ils raisonnent: _de la sort la liberte qui garantit des effets de ces +memes raisonnements_"--De la sort la liberte, ou plutot c'est la +liberte meme, d'accord; mais "qui garantit des effets des mauvais +raisonnements", je n'en suis pas bien sur. Voila bien le _point +dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voila bien le point +dogmatique de Montesquieu. Il deteste tant le despotisme qu'il finit par +croire presque que la liberte est un bien en soi, par consequent un but, +et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagne. Je ne sais trop. Il me +semble que la liberte n'est point precisement un but, mais un etat, un +"milieu", comme on dit maintenant, ou la raison peut s'exercer mieux +qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet etat favorable une +fois obtenu, il n'est point indifferent qu'on y raisonne mal ou bien. + +Sa conception meme de la liberte a quelque chose de "formel"; et, comme +tout a l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui +peut y conduire, de meme il prend pour la liberte ce qui n'est que la +formule de son exercice. Elle est selon lui "le droit de faire ce que +la loi ne defend pas". Il est vrai, et c'est la le _signe_ a quoi l'on +connait un despotisme d'un Etat libre; mais si toute la liberte etait +la, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien +qu'il peut en etre.--C'est que la liberte n'est pas seulement le droit +de n'obeir qu'a la loi, elle est la capacite de faire des lois qui ne +ressemblent pas a un despote. Elle est un sentiment d'equite et de +justice partant de la majorite des citoyens, se deversant et se fixant +dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous +lesquelles ils se sentent libres et organises selon l'equite.--Elle +n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un +peuple despotique dans l'ame peut renverser le despotisme; apres quoi, +il fera immediatement des lois despotiques. Aussitot qu'il ne subira +plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-meme; car la majorite est +solidaire de la minorite, les oppresseurs sont solidaires des opprimes; +la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-la meme que +vous liez, dans un etat violent dont est gene le peuple entier ou une +violence existe, dans une sorte d'etat de guerre ou l'on souffre autant +de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite. + +Cette idee, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine +reserve des droits individuels devant lequel doit s'arreter meme la loi, +il ne me parait pas qu'il le connaisse. Cette idee que la liberte est +avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-a-dire un respect et un +amour reciproques de la dignite de la personne humaine, c'est-a-dire +une solidarite, c'est-a-dire une charite, il l'a eue peut-etre; car il +deteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusement +sentie; mais il ne l'a pas exprimee. + +Et, apres tout, c'est encore un grand liberal; car cette forme et ce +mecanisme social ou la liberte vraie s'exerce, ces conditions les +meilleures pour que l'idee liberale puisse se degager et venir remplir +et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien menagees, si +delicatement et prudemment et fortement etablies, qu'il suffirait d'un +minimum de liberalisme dans l'ame de la nation, pour qu'en un pareil +systeme il eut tout son effet, et parut presque plus grand dans ses +effets qu'il n'etait en soi. C'est la forme de la liberte, qu'il nomme +liberte; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le +contraindre a etre. + +Voila ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systemes +politiques qu'il preconise, de meme que je le trouvais un peu trop +optimiste aussi dans l'idee qu'il a de la capacite politique des +peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant +l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberte, c'est +qu'il le voit dans l'organisation sociale, revee par lui, qui est la +plus propre a maintenir un peuple dans l'etat libre; quand il trace le +cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque +de l'offrir a un peuple pour que demain il en soit digne. "Donnez +aux hommes, semble-t-il dire, les procedes pratiques pour n'etre ni +tyrannises ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont +en eux les moyens." C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme, +peut-etre aventureux. + +Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la necessite +de son office. On ne peut pas etre sociologue sans un peu d'optimisme. +C'est pour cela que Voltaire n'a pas ete sociologue. On ne saurait +ecrire une _politique_, c'est-a-dire un code sans sanction, une +legislation superieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'eclat +de la verite qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont +seduits a la verite rien qu'a la voir. Si l'on croit a la fatalite des +instincts humains, on sera peut-etre historien, non sociologue. On ne +dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire; +et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements, +les chemins ordinaires par ou ils passent. Cela est si vrai que c'est +souvent ce que fait Montesquieu, n'etant sociologue qu'une partie du +temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur. +L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est +evident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au +plus haut point. Il croit que tout, meme le mal, est regle et voulu par +une parfaite intelligence en vue d'une fin superieure; et par consequent +que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas +a la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il +reste qu'il le mette sur la terre. + + + +VIII + +"Encore une fois, je le trouve grand", comme disait Fenelon d'un autre, +et c'est bien la derniere impression. L'idee de grandeur est surtout +inspiree par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu +a ete, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est +impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il +comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensee et +le contraire de sa pensee, son systeme, et ce qui est le plus oppose a +son systeme et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile, +_l'entre-deux_, il penetre en tous ces mysteres, et s'y meut avec une +pleine liberte, comme entoure d'un air lumineux, qui emane de lui. + +On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus +intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus +delicieusement que lui, a l'abri des passions, joui des idees. Voir les +idees sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer, +former des groupes et des systemes, et comme des mondes; voir "tout +ceder a ses principes", "poser les principes et voir tout le reste +suivre sans effort"; et aussi n'etre point esclave de ses principes, et +savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idees +qui n'est point celui qu'il prefere, ouvrir des voies que ce sera une +gloire a ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sur de +l'intelligence est pour lui comme une sorte de delice, une ivresse calme +et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspire +par cette maniere de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-meme +comme d'un sens aiguise et affine. Il s'arrete au milieu de son long +travail pour s'ecrier: "Vierges du mont Pierie, entendez-vous le nom +dont je vous nomme? Je cours une longue carriere, je suis accable de +tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur +que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'etes jamais +si divines que quand vous menez a la sagesse et a la verite par le +plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que +je parle a la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le +plus exquis de tous les sens_." + +Il a parle a la raison; pendant vingt annees il a eu avec elle un +entretien continu, plein de sincerite, d'abondance de coeur, d'infinis +et renaissants plaisirs. Il s'eveillait "avec une joie secrete de voir +la lumiere", et son ame aussi voyait avec une joie pleine et une sorte +d'elargissement se lever en elle a chaque jour la lumiere pure d'une +idee nouvelle. Il s'est penetre d'idees et en a fait comme sa substance. +Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-etre +vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il etait +tout entier gouverne par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du +monde beaucoup de raison, et meme beaucoup de raisonnement, parce que, +si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du +moins, le signe qu'on la cherche. + +Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait meme +pas de la science ou il reste le maitre. Il inspire le temps qui le +suit, tout en le depassant, a ce point que Rousseau ne fait que pousser +a l'extreme et mettre en systeme _une_ des idees de Montesquieu, presque +dedaignee par lui parmi tant d'autres. Apres avoir cherche loin de lui +sa lumiere, la France revint a lui, et longtemps chercha a s'organiser +selon sa pensee; et maintenant qu'elle l'a definitivement abandonne, +quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire meme a +raison contre lui. Et a mesure que sa pensee devient moins applicable, +que ce soit par sa faute ou par la notre, elle n'en parait que plus +belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un +ideal. + +On ne peut lui reprocher d'avoir embrasse trop de choses pour avoir pu +tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets +qu'il rencontre. "Il annonce plus qu'il ne developpe", dit admirablement +Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a la insuffisance de nos yeux +et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a penetre; il a seulement +trop compte que nous le penetrerions aussi vite et aussi a fond que +lui. "Je suis, dit-il lui-meme, avec son esprit charmant, comme cet +antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil +sur les Pyramides, et s'en retourna."--Je n'aime pas a le contredire, et +je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a ete dans +tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurees +toutes, et surtout les plus hautes. + + + +VOLTAIRE + + + +I + +L'HOMME + +Je suppose en 1817 un vieil emigre sortant d'une representation du +_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: "C'est une tres jolie +satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay."--Le propos +est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois +gentilhomme francais du temps de la Regence, devenu tres riche, un peu +audacieux, tres impertinent, et gardant tous ses defauts d'origine et +d'education.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme tres spirituel, +ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et tres intelligent, +ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses prejuges et a +tenu par la une tres grande place dans le monde intellectuel. + +"Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des +bourgeois", dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce +qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. +Voltaire n'a pas ete artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le +bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes speculations le +rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni elevation philosophique, +et la synthese lui est interdite. Il est evident qu'il ressemble peu a +Platon, et nullement a Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute, +le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur +naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni meme d'aucun +chevalier. + +Ce qui acheve de peindre le bourgeois, c'est qu'il est eminemment +pratique. Voltaire est un homme d'affaires de genie, et le sens du reel +est son sens le plus developpe et le plus sur, en quoi est une partie de +sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en +1715, qui est tres ambitieux, tres actif, fait sa fortune en quelques +annees, n'a plus besoin que de consideration, la cherche dans la +litterature parce qu'il sait qu'il ecrit bien, n'a point d'idees a +lui, ni de conception artistique personnelle, ni meme de temperament +artistique distinct et tranche a exprimer dans ses ecrits; mais qui se +sait assez habile pour mettre en belle lumiere pendant soixante ans, +s'il le faut, les idees courantes, et produire des oeuvres d'art +distinguees selon les formules connues. Ce n'est pas un monument a +elever; c'est une fortune litteraire a faire. Il la fera, comme il a +fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de decision. + +Et il aura toute sa vie les defauts du bourgeois francais. Sans etre +precisement cruel, et meme tout en ne detestant point donner quand on +le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien meprisant pour +la "canaille"; persecuteur, quand il pourra persecuter avec une "suite +enragee", comme disait de Saint-Simon le duc d'Orleans. On le verra +poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une +sottise, avec un acharnement incroyable, le denoncer comme ennemi de la +religion, et, a ce titre, au moment ou le malheureux est deja proscrit +et traque partout, crier qu'il faut "punir capitalement un vil +seditieux"[64], ce qui est un peu fort peut-etre dans la bouche d'un +adversaire de la peine de mort. + +[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).] + +On le verra, incapable de pardon, denoncer de Brosses comme un voleur a +toute l'Academie francaise, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il +a eu un proces de marchand de bois avec de Brosses; tempeter contre +Maupertuis par dela le tombeau, vingt ans apres la mort du pauvre +savant, dans toutes les lettres qu'il ecrit a Frederic; ne jamais +manquer de reclamer les galeres, la Bastille et le Fort-l'Eveque contre +tous les Freron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le genent. La +prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit +strict. Jamais l'idee de la liberte de penser contre lui n'a pu entrer +dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: "Laissez cela; +dedaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine...." Il ne veut rien +entendre. Il n'a ni le detachement du philosophe, ni l'elevation du vrai +artiste. Il ne songe qu'a ecraser ce qui, etant au-dessous de lui, ne +l'adule pas. + +En revanche, il ne songe qu'a aduler ce qui, a quelque titre que +ce soit, est au-dessus. Empereurs, imperatrices, rois, princes, +grands-ducs, ducs, maitresses des rois, et que ce soit Catherine II, +Pompadour, Frederic ou Du Barry, pour ceux-la les apotheoses sont +toujours pretes, et de ceux-la les familiarites, meme meurtrissantes, +toujours bien recues. Frederic l'a traite comme un valet; mais a +celui-ci on pardonne, "et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant +nous rengage de plus belle."--"Il fut donne a celui-ci de tromper les +peuples"; mais non point de prevaloir contre les rois.--Richelieu ne +lui paye point les interets de son argent, et lui joue d'assez mauvais +tours. Mais que voulez-vous qu'on dise a "un homme qui parle de vous +dans la chambre du roi", si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Freron +avec delices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et +qui recoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en +sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a recu de meilleure grace +les petits coups de pied familiers des puissances. C'est meme alors +qu'il est tout a fait charmant, et spirituel. Car "l'esprit est une +dignite",--qui supplee a l'autre. + +C'est meme alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la +souscription de Rousseau a sa statue. Dix fois Dalembert lui ecrit: +"Mais si! cela fait honneur a Rousseau de souscrire. Cela vous fera +honneur de pardonner, et d'accepter." La raison de sentiment le touchant +peu; il redouble de colere. Mais Dalembert s'avise de lui ecrire: +"Rousseau, quoique exile, se promene dans Paris la tete haute. Jugez +s'il est protege!" Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonne Mais +il s'adoucit. Il est des cas ou il sait se vaincre. Il a le mepris pour +le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agree que le partage +de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et +il en felicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silesie +est une chose aussi qui a son charme; il premunit Frederic contre les +remords qu'il en pourrait avoir: "Qu'avez-vous donc a vous reprocher?... +Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle preface de vos +_Memoires_... N'aviez-vous pas des droits tres reels?.... Je trouve +Votre Majeste trop bonne..."--Sire, dit le renardt vous etes trop bon +roi. + +Avec cela, la prudence etant une vertu bourgeoise, il est tres prudent. +Il l'est jusqu'a l'anonymat perpetuel et le pseudonymat obstine. Tous +ses ouvrages sont des lettres anonymes, a moins qu'ils ne soient signes +de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_ +et sauf, j'en suis sur, _le poeme de Fontenoy_, il les a tous dementis. +Cela ne lui coute pas, parce que le contraire pourrait lui couter. Se +dementir et mentir, c'est a quoi une bien grande partie de sa vie est +occupee. Combler Maffei de compliments sur sa _Merope_, et cribler la +_Merope_ de Maffei d'epigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire a Mme +de Luxembourg qu'il n'a jamais denonce Rousseau; a l'Academie francaise +qu'il a passe sa vie a chanter la religion chretienne, et a l'univers +entier qu'il n'a jamais ecrit le _Dictionnaire philosophique_; +conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et +ecrire a Duclos: "Diderot n'a qu'a repondre qu'il n'a pas ecrit les +_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile +d'etre catholique!"; ce sont la des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont +pas meme des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. +Il est menteur a ce point que la notion du mensonge lui est etrangere. +Il est tout a fait stupefait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses +tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain benit et de communier +solennellement dans son eglise. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait +danger a ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours +peur) lui, pauvre vieillard ruine et sans asile dans toute l'Europe! Ce +n'est qu'un acte de haute philosophie pratique. + +Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite, +troublee quelquefois par le noble souci de plaire au "Trajan" de +Versailles ou au "Salomon" de Potsdam, et le desagrement de n'y pas +reussir; mais habile en somme et avisee et qui finit bien, et qui finit +tard. + +Il a ete doux envers la mort des autres; il a ecrit le 27 janvier 1733: +"J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-a-dire que j'ai perdu une +bonne maison dont j'etais le maitre et quarante mille livres de rente +qu'on depensait a me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui +annoncai a la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'etais oblige +d'honneur a la faire mourir dans les regles.... Je lui amenai un +pretre.... Quand il lui demanda si elle etait bien persuadee que Dieu +etait dans l'Eucharistie, elle repondit: "Ah! oui!" d'un ton qui m'eut +fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres".--Il voit +arriver sa propre mort avec une gaite moindre; mais il lui fait encore +bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il +a cree autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville +florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en +s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances. +Il ecrit pour deux ou trois innocents condamnes, ce qui restitue sa +popularite, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera +compte par la posterite comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa +vie, et ce qui, du reste, est tres bien. C'est une conscience qu'il +se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se menage au dernier +moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquat encore. Il est +complet desormais; le bourgeois s'est epanoui en gentilhomme terrien, en +grand seigneur attache au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut +mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et +le cordon a Versailles. + +Il joue ce role, comme tous les roles, "en excellent acteur", mais un +peu en acteur, avec une insuffisante simplicite. Quand il communie a son +eglise, c'est par interet, c'est par malice et pour faire une niche a +l'eveque d'Annecy; c'est aussi pour s'etablir dans le personnage de +seigneur, et pour haranguer avec dignite, comme c'est son "privilege", +ses "vassaux", a l'issue de l'office. + +C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manque qu'une solide +estime publique: "Je n'ai jamais eu de _popularite_, s'il vous plait, +disait Royer-Collard, dites un peu de _consideration_". Pour Voltaire, +c'a ete l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupe et charme +le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette "royaute +intellectuelle", de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses +contemporains l'admirent beaucoup et le meprisent un peu. Diderot le +meprise meme beaucoup, et evite de lui ecrire. Duclos se tient sur +la reserve et le tient a distance. Dalembert le rudoie durement, a +l'occasion, et les occasions sont frequentes, et d'un ton qui va jusqu'a +surprendre. Quant a Frederic, il ne semble tenir a ecrire a Voltaire et +lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de +temps a autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se +puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a ete bien +vertement siffle dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi +sur le theatre?--Des rois, des princes lui ecrivent amicalement, sans +doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint a l'Aretin, et +si l'on examine d'un peu pres, on verra que c'est pour les memes motifs, +et qu'entre l'Aretin a Venise et Voltaire a Ferney il y a des analogies. + +C'etait un homme tres primitif en son genre: il ignorait la distinction +du bien et du mal profondement. C'etait le coeur le plus sec qu'on +ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-etre qu'on ait +constatee. Il se releve par d'autres cotes, et nous finirons par +le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que +l'intelligence sert a quelque chose. Mais le fond du caractere est bien +la. Il est peu sympathique et singulierement inquietant. + + + +II + +SON TOUR D'ESPRIT + +Un parfait egoisme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se +trouvent reunis dans un homme. Que va-t-il sortir de la? Un grand +ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a ete l'un +et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut etre ministre, diplomate, et meme +homme de guerre, du moins par ses inventions de ses "chars assyriens", +nous ne parlerons pas. Pour curieux, eternel et universel curieux, c'est +la definition meme de Voltaire. D'autres ont un genie de persuasion, +un genie d'emotion, un genie de peinture, un genie d'exaltation ou +de melancolie, ou de verite ou de logique. Voltaire a un genie de +curiosite. Ce qu'il veut, apres tout avoir, peut-etre avant, c'est tout +savoir. Je ne fais pas l'enumeration; il faudrait aller de l'agronomie a +la metaphysique en passant par la musique et l'algebre, et remplir des +pages. Il a touche absolument a toutes choses. Faire le tour de son +temps, savoir ou en est le monde, tout entier, a l'heure ou l'on y +passe, c'a ete le reve de quelques hommes d'audaces, tres rares, et c'a +ete son effort, et presque son succes.--Seulement, d'abord il etait +presse; ensuite il vivait en un temps ou, deja, ces tentatives etaient +condamnees a etre vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas; +il etait egoiste, et voila pourquoi ce genie universel a ete etroit; +universel par dispersion, etroit, borne et sans profondeur sur chaque +objet. Pour comprendre a fond quelque chose,--que vais-je dire la, et +qui peut rien comprendre a fond?--pour penetrer seulement assez +loin dans une etude, la premiere condition est le detachement, le +renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est +incapable de devouement. Il y a un devouement intellectuel, un amour +passionne pour les idees, une joie profonde a sentir qu'on n'est plus +soi-meme, mais l'idee qu'on a eue, et qui a son tour vous possede, une +abolition de l'egoisme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit +etre le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que +Montesquieu eprouve a cherir les theories qui enchantent son esprit, a +jouir pleinement et infiniment de sa "raison, le plus noble, le plus +parfait, le plus exquis de tous les sens". Certes, en de pareils +moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le detachement, pour +un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la +personnalite delicieusement oubliee et detruite;--et ce sont ces moments +que Voltaire n'a jamais connus. + +La curiosite n'y suffit point, quoique, deja, ce soit une tres haute +distinction. Il y faut davantage; et c'est a ce degre que Voltaire +ne s'est pas eleve. Il s'eprend des idees avec avidite, non avec +enthousiasme; il a du plaisir a penser, non du bonheur; et toutes les +idees l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour +a tour, tres vivement et courtement seduit par l'une, et, sans s'en +apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un +instant connu, non le fond et l'intimite, mais les brillants dehors, les +abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours legers qui +la dessinent.--Superficiel parce qu'il est etroit, etroit parce qu'il +est egoiste, c'est bien l'homme; avec quelle legerete gracieuse, quel +elan preste et precis, quel investissement rapide et vif, a la francaise +et en conquerant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son +nom eclatant et sonore, je le sais; mais enfin a la course, et avec des +oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et +peu de resultats. + +Car enfin il a tout regarde, tout examine, et rien approfondi, ce +semble; et qu'est-il? + +Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain +ou a la fatalite? Croit-il a l'immortalite de l'ame, ou a l'ame purement +materielle et mortelle?--Croit-il a Dieu? Nie-t-il toute metaphysique +et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'a un certain +point, c'est-a-dire est-il encore metaphysicien?--En histoire est-il +fataliste, ou croit-il a l'action de la volonte individuelle sur le +cours des destinees?--En politique est-il liberal ou despotiste?--En +religion, oui, meme en religion, est-il abolitioniste radical, ou +abolitioniste modere, c'est-a-dire encore, non pas certes religieux, +mais conservateur du culte?--Je defie qu'on reponde par un oui ou par un +non bien tranche sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on +sera plus rapproche du non que du oui, ou du oui que du non, et sur +certaines a egale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est +sincere, on ne pourra adopter la negative certaine ou l'affirmative +absolue, et, si on le relit, s'y tenir. + +Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit "dilettante". Il aime a +croire, et il prend les idees au serieux; il est convaincu, et il est +pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronte +dans la vie sociale est un sincere dans la vie intellectuelle. Et ce +qu'il croit, il le croit jusqu'aux resultats, inclusivement; il desire +qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans +leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du +dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout a l'oppose du sceptique il a +conviction facile; et tout a l'oppose du dilettante il a la conviction +imperieuse et visant a l'acte. Seulement ses convictions sont multiples, +fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sures +d'elles-memes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent +d'idee fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le detail. + +Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me repondre +oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_, +qui l'aura le plus frappe. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_), +et la societe bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_), +et la societe mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, "_Mechants_"). +Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se +meprise (_Marseillais et Lion_). Tres souvent vous le prenez pour un +pur Condorcet, optimiste beat qui touche de la main le progres et la +realisation prochaine de toutes les promesses du progres. Il vous dira: +"J'ose prendre le parti de l'humanite contre ce misanthrope sublime +(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si mechants ni si +malheureux qu'il le dit..." Et ceci est la tradition de Vauvenargues et +le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un a l'autre.--Il +vous dira: "C'est une etrange rage que celle de quelques messieurs +qui veulent absolument que nous soyons miserables. Je n'aime point un +charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me +vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami..." Et ceci est contre +Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne +conduise a la religion, comme a ce qui le justifie a la fois, et le +repare.--Il vous dira: "L'homme n'est point ne mechant; il le devient, +comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous +ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme +n'est pas ne mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectes de cette +maladie, c'est que ceux qui sont a leur tete etant pris de cette +maladie, la communiquent au reste des hommes..." Et voila du pur +Rousseau, l'homme ne bon et perverti par l'etat de societe, et corrompu +par ses gouvernements, et Voltaire va ecrire l'_Inegalite parmi les +hommes_. + +--Et c'est _Candide_ qu'il a ecrit, et il vous dira, ailleurs meme que +dans _Candide_: L'homme est fou; "historien, je m'amuse a parcourir les +petites maisons de l'univers." Le monde est un gouffre: "_Ubicumque +calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand +naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_" Et dans ses +moments de pessimisme il est le plus desespere et le plus desesperant +des pessimistes; et si dans le poeme sur le _Tremblement de terre de +Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et precaire, a l'espoir +(_Tout est bien aujourd'hui, voila l'illusion; tout sera bien un +jour, voila notre esperance_), dans _Candide_ eclate et largement +et longuement se deploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni +exception, ni espoir, ni plainte meme et blaspheme, forme encore, sans +le vouloir, de la priere, et partant de l'esperance; ni recours a +l'avenir humain, ni recours a l'avenir celeste, ni recours a rien, sinon +a la resignation muette, qui n'est que le desespoir, bien plus, qui est +comme la lassitude du desespoir. + +Est-il deterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis +aux questions ou chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus +parfait equilibre. Il est impossible de savoir ici de quel cote je +ne dis pas il penche, mais il serait dispose a pencher. Tout au plus +pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avancant dans la +vie il semble avoir plus incline du cote du determinisme. En attendant, +pendant cinquante ans, il vous dira, tres pratique, et tres preoccupe du +danger qu'il y aurait pour l'homme a se croire esclave de la force des +choses: "Nier la liberte c'est detruire tous les liens de la societe +humaine."--"Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une +maniere si contradictoire, et _ce qu'il y a a gagner_ a se regarder +comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un etre libre."--"Le bien +de la societe exige que l'homme se croie libre; je commence a faire plus +de cas du bonheur de la vie que d'une verite."--Et il vous dira, +bon logicien: une seule action libre "derangerait tout l'ordre de +l'univers.... Si un homme pouvait diriger a son gre sa volonte, il +pourrait deranger les lois immuables du monde. Par quel privilege +l'homme ne serait-il pas soumis a la morne necessite que tout le reste +de la nature?" La liberte n'est precisement que l'illusion que nous en +avons, illusion qui nous est necessaire, comme d'autres, et qui nous +maintient dans l'etat ou nous devons etre pour ne pas mourir: "La +liberte dans l'homme est la sante de l'ame." + +Mais l'ame, elle-meme, qu'est-elle donc? Une _entite_, un etre en nous +qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette +negation il n'a pas varie. L'ame pour lui est matiere pensante, faculte +donnee a la matiere humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres +pour se developper et se soutenir.--Mais survit-elle a la matiere +qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une +faculte d'une matiere essentiellement perissable. Et il insiste cent +fois sur cette consideration. + +--Mais si l'ame n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni recompense +par dela le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: "On chantait +publiquement sur le theatre de Rome: _Post mortem nihil est_...." et +ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se +gouvernait, tout allait a l'ordinaire...."--Il importe infiniment, +replique Voltaire, et dans le meme ouvrage (_Dictionnaire +philosophique_); je tiens essentiellement a l'ame immortelle parce qu'il +n'est rien a quoi je tiens plus qu'a l'_Enfer_: "Nous avons affaire a +force fripons qui ont peu reflechi; a une foule de petites gens, brutaux +et ivrognes, voleurs. Prechez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas +d'enfer, et que l'ame est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les +oreilles qu'ils sont damnes s'ils me volent."--Et, donc, en style eleve: +"Oui, Platon, tu dis vrai, notre ame est immortelle!" + +Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux +yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est a elle qu'il +a toujours aime a revenir. Mais son idee de Dieu est telle que, sans +interpretation abusive et sans chicane, elle ne suggere que l'atheisme. +Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, a le nier, et il est +etonnant qu'a croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-meme conclu qu'il +n'y en avait point.--Son idee de Dieu est d'une part un expedient, et +d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en +l'air et ne tenant a rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un +architecte qui a fait le monde, comme un "horloger" dont l'horloge ou +nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette +un regard rapide sur le monde, y trouve de "l'art", dit que "tout est +art dans l'univers" (_Histoire de Jenni_), et declare qu'il y a un grand +artiste.--Mais son raisonnement repose sur des premisses qu'il a mis +tous ses soins a ruiner d'avance. Passer sa vie, ou a bien peu pres, a +montrer que l'horloge est derangee et n'a jamais ete reglee; et d'autre +part, quand l'idee de l'horloger lui vient a l'esprit, vite s'appliquer +a admirer l'horloge, c'est a la fois demontrer Dieu, et demontrer qu'on +n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant a l'inverse les +arguments memes dont on s'est servi pour lui faire proces. Ce serait +perfide si ce n'etait leger, et cela va contre le but, puisque cela va +par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en ecarter. C'est dire: Je +crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et +vous la trouvez atheistique. + +Cela revient a dire que Voltaire n'a pas l'idee de Dieu presente a +son esprit d'une maniere constante. Il n'y croit que quand il veut +le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idee de Dieu du +pessimisme meme. Le pessimiste qui, quand il songe a enseigner Dieu, +reconstruit rapidement un systeme optimiste, c'est un homme qui ne croit +en Dieu que tant qu'il l'enseigne. + +L'idee de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il +tient a un Dieu "remunerateur et vengeur". Dieu est pour lui un service +auxiliaire et superieur de la police: "Il ne faut point ebranler +une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le +reste_...."--"Mon opinion est utile au genre humain, la votre lui est +funeste...."--"Ah! laissons aux humains la crainte et l'esperance!"--"Si +Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer." Dalembert et Condorcet +tiennent des propos irreligieux a sa table. Il renvoie les domestiques: +"Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement +d'etre egorge cette nuit...."[65].--Mille autres traits; car c'est a +cette idee qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de +plus atheistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait +que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expedient +social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrite, bref +un mensonge utile. Mille athees ont pris immediatement l'argument de +Voltaire pour prouver _l'absence reelle_ de Dieu; et il est bien vrai +que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on +l'invente. + +[Note 65: Mallet-Dupan temoin oculaire (_Mercure Britannique_).] + +C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on ecrit cent +volumes ou rien ne mene a lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et ou +au contraire tout, sauf strictement les pages ou il est question de +lui, l'elimine; ou ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour +ecarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'ame.--C'est ce qui +me faisait dire que chez Voltaire l'idee de Dieu est "en l'air" et ne +tient a rien. Elle est une exception a son positivisme habituel. Elle +est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidite, ou +une etourderie.--Et precisement l'idee de Dieu est la seule qui ne soit +rien si elle n'est pas tout, et celui-la prouve mieux qu'il la possede +qui n'en parle jamais, mais dont les idees generales, toutes et chacune, +s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par ou +on revient bien a dire que, comme presque toutes les idees de Voltaire, +l'idee de Dieu est une idee qu'il croit avoir, et non une idee dont il +a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il +prend pour une conception de son esprit. Il est theiste comme nous +verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les memes causes. Sa +religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidite. + +Et tout cela se tiendrait encore, satisferait a peu pres l'esprit, +aurait l'air du moins d'etre raisonne, si Voltaire se donnait pour +un homme qui connait son impuissance metaphysique, s'il s'avouait +"agnostique" et declarait modestement ne point pouvoir penetrer le +secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour +l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant, +intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un +inconnaissable qui nous depasse et que nous tachons en vain a atteindre. +Plus souvent il s'y elance avec une audace etourdie, et bacle une +metaphysique comme une tragedie contre Crebillon. Son esprit, vulgaire +en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux notres, n'avait pas +besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait +besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes +successives, qui au bout d'un demi-siecle formaient un monceau de +contradictions. Nous en sommes tous la, je le sais bien; et c'est ce que +je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est la. + +Il en va parfaitement de meme pour lui en histoire, en politique, +en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur +positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble +que oui: il repousse de toutes ses forces les idees innees. L'homme, +animal plus complique que les autres, mais seulement plus complique, est +guide par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il +n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumiere speciale, surnaturelle, +qui nous distingue des autres etres animes. Donc point de loi morale, ce +semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un +but en dehors du but commun, qui n'est que perseverer dans l'etre. Point +de loi morale; car ce but autre que celui de perseverer dans l'etre, ce +n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui +pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est +enseigne par une idee innee, par une _revelation_, a nous particuliere, +choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale. + +--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour +elle, il supposera une idee innee, une maniere de revelation. Dieu a +parle. "Il a donne sa loi"; il "jeta dans tous les coeurs une meme +semence"; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on +ne dise point_ que la conscience est un effet de l'heredite, de +l'education, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_ +de Dieu a notre ame, non une invention humaine. Et voila la loi morale +etablie, et une idee theologique, un minimum, si l'on veut, d'idee +theologique admis par Voltaire[66]. + +[Note 66: _Poeme sur la loi naturelle_] + +--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La meme a Rome qu'a Athenes, +comme dit Ciceron, universelle et constante dans l'humanite. Montrez-moi +un peuple ou le meurtre, le vol et l'injustice soient honores!--Fort +bien, et Voltaire repete cela mille fois; mais jamais il ne va plus +loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or +definir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre +ainsi, voila que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idee +qu'il ne faut pas vivre a l'etat barbare, il n'est pas besoin d'une +loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de +conservation chez un etre fait pour vivre en societe; l'instinct de +perseverance dans l'etre, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en +societe, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils +dussent se detruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre +chose que: les hommes ont toujours vecu en societe; ce qui ne signifie +pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que resistant +a la mort sociale que la morale est une morale, c'est a partir du moment +ou, le trepas social conjure, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle +dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique +seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne, +devoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose +qu'un instinct, n'est pas enseignee par la necessite d'etre, ne derive +point de nos besoins memes, et semble etre une veritable revelation. +L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale +commence a la charite.--Or c'est ou elle commence que Voltaire n'atteint +pas; et voila qu'apres l'avoir niee par ses principes generaux, puis +avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin +qu'il ne l'a pas connue. + +En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou +spiritualiste; je veux dire croit-il a une simple serie de chocs et +de repercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune +intelligence se mele a leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou +croit-il qu'il s'y mele, ou plutot que les embrasse une intelligence +universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou +croit-il qu'a cette melee des evenements se surajoutent et s'appliquent, +les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins, +_l'esprit humain_, l'intelligence independante, la volonte eclairee? + +Pour ce qui est du providentialisme, la reponse est aisee: Voltaire le +repousse absolument. C'est contre "l'homme s'agite, Dieu le mene"; c'est +contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute +l'idee chretienne sur l'histoire qu'a ete ecrit l'_Essai sur les +moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres ou Voltaire a +indefiniment et cruellement reedite l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le +surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire +qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver +l'idee maitresse de sa vie intellectuelle, qui en realite n'en a pas eu. +S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), a coup sur l'idee de la +Providence lui est etrangere absolument, et radicalement odieuse. Il +l'a combattue en tous ses livres, et particulierement, en ses livres +d'histoire, avec la derniere energie. + +Et remarquez ce detail. Tout le monde a observe le gout qu'il a pour +montrer les grands evenements comme des effets de petites causes. Ce +gout n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus general a +ecarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez a voir dans la serie +des faits historiques l'effet et le developpement de grandes causes tres +generales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde +peut-etre, des desseins, des plans, ce qui revient a dire des idees, +quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanite? Vous +y voyez des _lois_. Mais une loi est une idee, et une idee suppose un +esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui +donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous etes, sans y songer, au +meme point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet ecrivant son +_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans +l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le votre; que +c'est vous qui la faites apres coup? Alors elle n'est qu'un expedient, +elle n'a pas de realite objective, elle n'est pas en effet _dans_ +l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'enoncer, +puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez a des lois +reelles, c'est-a-dire a intention, plan, direction, but que vous +n'inventez pas, que vous retrouvez et demelez a travers les faits; et +alors vous etes encore, bon gre mal gre, dans un reste de conception +theologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une melee confuse +de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans +signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard. + +Le meilleur moyen, en matiere d'histoire, de combattre et d'extirper le +surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte +la marque d'aucune intelligence, que les revolutions des empires y +dependent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain +de sable,--et c'est ce que Voltaire a aime a faire. Il se rencontre ici +avec Pascal, parce que l'atheisme se rencontre toujours avec Pascal, la +ou Pascal n'en est qu'a la premiere partie de son argumentation. + +Voltaire est donc radicalement hostile a toute idee de providence dans +l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait +l'etre. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire +que le hasard, agglomerations fortuites, dissolutions sans causes, ou +ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous. +Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son etude, et si +d'intelligence generale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plait a +y contempler des intelligences particulieres. Il est, du moins il veut +etre, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux +hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous +avons vu de lui cette idee curieuse, par ou il rejoignait Rousseau, que +l'homme est ne bon et que de mechants gouvernements l'ont perverti. +Les gouvernements ont cette force. Ils petrissent les hommes. Ils les +corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est +le domaine et la matiere de la volonte de quelques-uns. Idee importante +dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses gouts politiques. Voila +pourquoi il a tant aime les grands princes et a aime a les voir plus +grands qu'ils n'etaient. Cesar, Louis XIV, Pierre le Grand, Frederic, +Catherine, ce sont les heros de sa pensee. C'est que ce sont eux qui +ont fait l'histoire, ou qui la font, les demiurges de l'humanite. Il le +croit ainsi, et aussi que lui-meme en est un. C'est meme un peu pour +ceci qu'il croit cela. + +Seulement voici l'intelligence qui reparait dans l'univers. Elle +reparait au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire; +elle eclate ici et la dans une tete elue; mais elle existe; et desormais +elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond +d'aristocratisme et de monarchisme va gener son fond de positivisme et +de fatalisme. Il s'arrete donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire +est donc suspendu par une grande intelligence unie a une grande volonte, +par un grand esprit qui s'eleve, fixe le chaos flottant, a un plan, +commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traverse de temps +en temps par le genie? Voila la providence generale remplacee par des +providences particulieres, le monotheisme historique remplace par +un polytheisme historique.--Voltaire a ete, j'avais tort de dire +embarrasse, il ne l'est jamais. Il a ete partage sur cette affaire, +comme il l'est toujours. Il a beaucoup donne au hasard, il a donne +beaucoup au genie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans +le sens que j'ai donne a ce mot. Il parcourt les petites maisons de +l'humanite; puis tout a coup salue un grand alieniste, qui quelquefois +n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant a un +"petit fait" un grand evenement dont il pourrait faire remonter la cause +a un grand homme. Il passe d'un systeme a l'autre. Son histoire en +devient comme bariolee. Tantot elle n'est, comme il y tient, qu'un etat +de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un +peuple en un temps; tantot elle est, comme il y tient aussi, ramassee +autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit, +souple et fuyant, insaisissable, clair a chaque page, et, les cent +volumes lus, laissant l'impression la plus confuse! + +En politique que nous enseigne-t-il? Liberalisme ou despotisme? Plus +celui-ci que celui-la, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas +laisse de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par consequent +dans le liberalisme de son temps. Il n'a pas laisse de croire l'homme +bon, capable de progres par l'intelligence et le "lumieres". Il le dit, +quelquefois: "Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple +en etat de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire +quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le +peuple ait lu et raisonne dans les guerres civiles de la Rose rouge et +de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, +dans celles de la Ligue?..." On pourrait trouver quelques passages de ce +genre dans ses ouvrages. Il aimait meme a prononcer le mot de liberte. +On ne combat point une autorite, sans se persuader a soi-meme qu'on est +liberal. Or il combattait energiquement l'autorite religieuse.--Mais il +est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberte. Toutes +les formes du liberalisme, c'est-a-dire, sans doute, de quelque chose +s'opposant a l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a deteste +les Parlements, les Etats generaux et la liberte de la presse. On +peut citer, de la _Henriade_, une jolie definition, et elogieuse, du +gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_ +pour autorite en matiere politique, on y trouve aussi cette jolie +epigramme contre le gouvernement par les assemblees: + + De mille deputes l'eloquence sterile + Y fit de nos abus un detail inutile: + Car de tant de conseils l'effet le plus commun, + Est de voir tous nos maux sans en soulager un. + +Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est +pas applique a la politique. Il y entrait peu, et ne la goutait pas. +Il n'en a pas les premieres notions. Il n'a exactement rien compris a +l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat +social_ etait quelque chose. Quand il pretend refuter, en passant, +Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc +n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempere +par les janissaires. Il le dit serieusement; c'est a ces hauteurs qu'il +s'eleve. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitie ignorance, +moitie mepris. Voltaire en science politique n'a absolument rien a nous +apprendre. + +En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il +faut reconnaitre que la guerre au surnaturel a ete sa grande tache, et +preferee. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanite est +celle-ci: + +Antiquite: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination invente par +les poetes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolerance +absolue; liberte de conscience indiscutee; sauf les guerres de conquete, +paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au +surnaturel dans le monde. Des lors "les deux puissances", la spirituelle +et la temporelle; monde dechire, guerres pour des idees, et pour des +idees qu'on ne comprend pas, persecutions, oppressions, assassinats, +buchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du +surnaturel, "ecrasement" d'une des puissances, omnipotence de l'autre, +retour a l'antiquite, paix, bonheur. + +Voila, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une +conception d'ensemble qui est claire, c'est une idee generale qui est +precise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; +Victor Hugo en fera de beaux poemes toute sa vie; cela enfin peut +se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est: +"ecrasons l'infame!" et il a dit mille fois "Ecrasons l'infame!"; mais +il a dit assez souvent de ne pas l'ecraser. Il veut le maintien, non pas +seulement de l'idee de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion +pour la foule. "Il faut une religion pour le peuple", le mot fameux est +de lui. Il faut une religion pour la canaille, "qui sera toujours la +canaille, et qui ne sera jamais eclairee", etc.--Ici la contradiction +est enorme en raison meme de la hardiesse de l'affirmation de tout +a l'heure, maintenant dementie. S'il est vrai, non d'une verite de +theorie, de speculation et de souper, mais vrai historiquement et dans +le reel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et +souffrent, ont recu un accroissement de souffrance du christianisme +et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux a manier qu'il +apportait--ce que j'admets qu'on peut pretendre--si cela est vrai, ou si +l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de reserver cette verite a une +aristocratie de beaux esprits, et d'en ecrire des _Ingenus_; il faut +sauver ces hommes qui patissent et les arracher a leur torture.--Dire: +il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais +j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu remunerateur et punisseur +lointain, que vous n'y croyiez guere et que vous vouliez que les simples +y croient, c'est un dedain, peut-etre une pitie: ce n'est pas une +cruaute.--Mais dire: l'histoire, la realite terrestre, est atroce a +partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est +utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux. + +Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop +leger pour etre cruel. Il dit des choses enormes en pirouettant sur son +talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond +jusqu'au bout d'une idee et d'un autre elan jusqu'au bout de l'idee +contraire; pour etre inconsequent avec une souveraine intrepidite de +certitude; pour etre athee, deiste, optimiste, pessimiste, audacieux +novateur, reactionnaire enrage, toujours avec la meme nettete de pensee +et de decision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais +autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de +limpidite, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, +c'est un chaos d'idees claires. + + + +III + +SES IDEES GENERALES + +Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'egoisme, comme je l'ai dit, +l'egoisme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se +placer a ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins +ou les gouts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idees, les +creent, les determinent, et font qu'elles concordent. C'est un grand +bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les +conversations libres entre "honnetes gens", le theatre, et la paix sous +ses fenetres. Tout ce qui contribuera a ces gouts ou concordera avec +eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas +d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc +_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosite, qu'il aime le +theatre, et qu'il n'est pas tres rigoureux sur la regle des moeurs, il +n'aime guere une religion hostile a la curiosite, au spectacle et au +libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que +le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent +contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il deteste +les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excite et qui peut en +dechainer encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le +principe est constant, ce n'est pas sa faute si les consequences sont +contradictoires. + +Comme il est grant bourgeois, a demi gentilhomme et ne dans un siecle +ou cette classe peut parvenir a tout, il n'est nullement adversaire de +l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas +de s'etre faite a demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu, +pour les memes raisons qui empechaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce +qu'il aime, c'est "ce long regne de vile bourgeoisie" (Saint-Simon), +ou Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Moliere, Boileau et +Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la +noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les +aime moins. Remarquez qu'il se preparait a ecrire une refutation de +Saint-Simon, alors recemment connu, quand il est mort. + +Quant a la democratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prevoit niveleuse, +et il est riche; peu litteraire, ou ayant tendresse pour la litterature +mediocre, et il est un fin lettre; bruyante, et il cherit la paix; +aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et "n'a pas +fait une phrase de sa vie".--Et certes, mieux vaut entrer dans une +aristocratie de gouvernement despotique, c'est-a-dire ouverte au talent, +a la richesse et aussi a la flatterie, qu'etre englouti dans une +democratie peu clairvoyante sur ces divers genres de merite.--Donc Louis +XIV, Catherine, Frederic s'il avait bon caractere, Louis XV s'il voulait +ressembler a Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote, +une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui +plait.--Mais point de corps privilegies, point de parlements, point +de clerge autonome, ni "deux puissances", ni "trois pouvoirs". A quoi +serviraient-ils qu'a etre des obstacles au gouvernement personnel, sans +profit appreciable pour un homme comme M. de Voltaire; et des lors que +signifient-ils? Point d'aristocratie independante, sous aucune forme. +Montesquieu est a peu pres inintelligible. + +Cette inaptitude radicale a sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait +son caractere, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais, +vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient, +en considerations historiques, en philosophie, bref en idees generales, +une maniere d'anthropomorphisme un peu naif, un peu etroit et a courtes +vues, qui est bien curieux a considerer. L'homme est anthropomorphiste +naturellement, fatalement, par definition, et presque par tautologie, +parce qu'il est homme. Il ne peut s'empecher, ni de se regarder comme le +centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour +le modele de l'univers, ne reussissant jamais a rien voir dans le +monde qu'il ne suppose constitue comme lui.--Voltaire lui-meme a bien +spirituellement indique cette tendance primitive et inevitable de +l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le +coin d'un kiosque: "Voila une belle fabrique, disait la taupe. Il faut +que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous +vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de genie qui +est l'architecte de ce batiment." Nous sommes tous hannetons et taupes +en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je +le repete, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de +detachement. Le lien entre le caractere et l'intelligence est la plus, +intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extremement personnel, est +anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez reflechi sur les +propos de son hanneton. + +L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement a +croire que les hommes ont toujours ete tout pareils a ce que nous +les voyons, et a ce que nous sommes nous-memes. Voltaire a dans +son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans +l'histoire quelque chose s'ecarte de la facon de penser et de sentir +d'un Francais de 1740, et particulierement de la facon de penser et de +sentir de M. de Voltaire, il crie; "c'est faux!" tout de suite.--"A qui +fera-t-on croire?...", "Comment admettre?...", "Il n'y a pas lieu de +croire?..." sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_. +A qui fera-t-on croire que le fetichisme ait existe sur la terre? A +qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralites melees aux +cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polytheisme ait ete +persecuteur? A qui fera-t-on croire que Diocletien ait fait couler +le sang des chretiens? "Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez +philosophe pour renoncer a l'Empire l'ait ete assez peu pour etre un +persecuteur fanatique."--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont +pas des chretiens persecutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui +est pour Voltaire un scandale de la raison, et par consequent une +impossibilite, et par consequent un mensonge. Ce qu'il voit dans +l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chretiens; +donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chretiens; la +persecution est de l'essence du christianisme, a ete inventee par +lui, et avant lui n'existait pas, et apres lui n'existera plus. Le +polytheisme a ete tolerant, le christianisme oppresseur, la philosophie +sera bienfaisante, et voila l'histoire universelle. Le polytheisme a ete +tolerant et doux. Qu'on ne parle a Voltaire ni des sacrifices humains +de Salamine, ni de la loi d'_asebeia_ comportant peine de mort, ni +d'Anaxagoras, ni de Diogene d'Apollonie, ni de Diagoras de Melos, ni de +Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il attenue. +Dans sa chaleur indiscrete a attenuer les choses, il en arrive meme a +manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la cigue. Mais Jean Huss, +Monsieur! Jean Huss a ete brule. "Quelle difference entre la coupe d'un +poison doux, qui, loin de tout appareil infame et horrible, _laisse_ +expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice +epouvantable du feu...!" Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne +parle pas a Voltaire des persecutions subies par les chretiens pendant +quatre siecles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci precisement +devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui +ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les +persecutions n'ont pas existe. Il les nie, ou les reduit a bien peu de +chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent, +les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni +jansenistes ni jesuites aient fait couler le sang de leurs adversaires, +n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! +Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe. + +A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire +se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'a cette idee que les hommes ont +toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent +autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours +ete et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idee generale +qui traverse le monde donne seulement matiere a ce besoin imperieux +de l'espece. Aucune ne le cree, chacune le renouvelle. Avant le +christianisme, le polytheisme a proscrit cruellement, meurtrierement +le monotheisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chretienne +ensuite; et le christianisme vainqueur a persecute le paganisme; et les +sectes chretiennes se sont proscrites les unes les autres; et voila que +le christianisme detruit par vous, vous croyez l'intolerance exterminee +du monde, ne sachant pas prevoir, comme vous ne savez pas voir +juste dans le passe, et ne vous doutant point qu'apres vous l'on va +s'assassiner pour des idees comme auparavant; que, seulement, les +theologiens seront remplaces par des theoriciens politiques, et le crime +d'etre heretique par celui d'etre aristocrate. + +Cette etroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique a l'histoire +naturelle comme a l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des +idees de son temps pour comprendre le passe historique, tout de meme il +est incapable de depasser l'horizon de son siecle pour comprendre ou +imaginer le passe prehistorique. Les theories de Buffon paraissent +extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entiere, les Alpes +sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle +plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir. +Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetees la par des +pelerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa generation +spontanee et ses anguilles nees sans procreateurs! Ce n'est pas meme a +examiner.--Et cet autre qui croit a la variabilite des especes, et que +les nageoires des marsouins pourraient bien etre devenues avec le +temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels +fous!--Investigations curieuses pourtant, hypotheses fecondes dont un +renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra +sortir, et que, la-bas, un Diderot accueille avec attention, examine +avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle a +la curiosite publique, et, ce que vous n'etes en rien, precurseur. + +C'est encore a ce penchant anthropomorphiste, infirmite essentielle de +tout homme, je l'ai accorde, mais chez Voltaire plus grave que chez +d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand +il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si different de +lui-meme. Il reste au fond identique a soi. Optimiste il l'est a la +facon d'un homme du XVIIe siecle, et avec, les arguments de Fenelon. +Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposees pour la +repartition des eaux en vue de la plus grande commodite l'homme[67]... +(Voir dans Fenelon la premiere partie du _Traite sur l'existence de +Dieu_.) Un monde cree pour l'homme, un Dieu pour creer et organiser le +monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu, +donc sa cause finale, donc sa raison d'etre, voila l'univers. Pour un +contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup depasser la Bible. + +[Note 67: _Dissertation sur les changements arrives dans notre +globe_.] + +Et quand il est pessimiste, c'est le meme systeme a l'inverse, mais le +meme systeme. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste +a accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. "Vous avez cree l'homme, +comme c'etait votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour +l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'etre +content de vous. Au moins il faudra reparer. Vous lui devez quelque +chose."--Double aspect de la meme idee, optimisme ou pessimisme +anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme +sur le createur; croyance a Dieu, si vous voulez; creance sur Dieu +serait, je crois, mieux dit. + +Tout son "cause-finalisme", auquel il tient tant, se ramene a cela. +Il est le sentiment energique qu'un immense effort des choses a ete +accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint +quelquefois ce but si considerable; que le monde est a peu pres digne de +nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le +monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel +effort n'a pas laisse d'etre maladroit; nous mesurons ses maladresses a +nos souffrances et les lacunes du monde a nos deceptions; nous trouvons +l'univers habitable, mais defectueux, donc intelligent mais capricieux +ou etourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque +chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et +toujours pret a reparaitre de la theologie humaine, et comme c'est bien +la religion vraie des hommes, meme tres intelligents, quand on creuse un +peu, qu'un commerce familier avec la divinite, dans lequel on la craint, +on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille! + +Voila donc, a ce qu'il parait, un esprit assez etroit, disperse et +curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et +qu'on le ramene, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idees +fondamentales qui forment son centre; tres peu nouveau, assez arriere +meme, repetant en bon style de tres anciennes choses, sensiblement +inferieur aux philosophes, chretiens ou non, qui l'ont precede, et ne +depassant nullement la sphere intellectuelle de Bayle, par exemple; +surtout incapable de progres personnel, d'elargissement successif de +l'esprit, et redisant a soixante-dix ans son _credo_ philosophique, +politique et moral de la trentieme annee. + +Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il +advienne, a un moment donne, qu'on sorte un peu de soi-meme, de son +systeme, de sa conception familiere, du cercle ou notre caractere et +notre premiere education nous ont etablis et installes. Cette sorte +d'evolution que ne connaissent pas les mediocres, les habiles, meme tres +entetes, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore +de leurs profits. Je vois deux evolutions de ce genre dans Voltaire. +Voltaire est un epicurien brillant du temps de la Regence, et l'on peut +n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant +philosophiques a la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet +ce qu'il donne longtemps. Mais son siecle marche autour de lui, et d'une +part, curieux, il le suit: d'autre part, tres attentif a la popularite, +il ne demandera pas mieux que de se penetrer, autant qu'il pourra, de +son esprit, pour l'exprimer a son tour et le repandre. Et de la viendra +un premier developpement de la pensee de Voltaire. Ce siecle est +antireligieux, curieux de sciences, et curieux de reformes politiques et +administratives. De tout cela c'est l'impiete qui s'ajuste le mieux au +tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, a partir de 1750 environ, il +exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'a en devenir cruellement +monotone. Quant a la politique proprement dite, il n'y entend rien, +ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette +matiere. Restent les sciences ef les reformes administratives. Il s'y +est applique, et avec succes. Il a fait connaitre Newton, tres conteste +alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait +Newton, et n'aimait point Descartes. Le genie de Newton est un +genie d'analyse et de penetration; celui de Descartes est un genie +d'imagination. Descartes cree _son_ monde, Newton demele _le_ monde, le +pese, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de penetration que +d'imagination, est tres attire par Newton. Il a pris a ce commerce un +gout de precision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique +qu'il a contribue a donner a ses contemporains et qui est precieux. +Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie a l'egard de Buffon, sa +reserve a l'egard de Diderot viennent de la. Et s'il n'est pas inventeur +en sciences geometriques, ce qui n'est donne qu'a ceux qui y consacrent +leur vie, son influence y fut tres bonne, son exemple honorable, son +encouragement precieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait +le lien utile et necessaire qui doit unir l'Academie des sciences a +l'Academie francaise. + +En matiere de reformes administratives il a fait mieux. Il a montre +l'impot mal reparti, iniquement percu, le commerce gene par des douanes +interieures absurdes et oppressives, la justice trop chere, trop +ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'epouvantables erreurs. +Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me +semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a +deux eleves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit +compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu, +quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment +faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque +d'avoir ete un theoricien politique tres mediocre, en considerant que +negliger la haute sociologie et s'appliquer aux reformes de detail a +faire dans l'administration, la police et la justice, etait donner un +excellent exemple, presque une admirable methode dont il eut ete +a souhaiter que le XVIIIe siecle se penetrat. Ici Voltaire est +inattaquable et venerable. C'est le bon sens meme, aide d'une tres +bonne, tres etendue, tres vigilante information. Ici il n'a dit que des +choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits +livres, prose, vers, conte ou memoire, en cet ordre d'idees, est un +chef-d'oeuvre. + +Je vois une autre evolution de Voltaire, celle-la interieure (ou a peu +pres), intime, et qu'il doit a lui-meme, au developpement naturel de ses +instincts. C'est un epicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes +les manieres delicates, mesurees, judicieuses, ordonnees et commodes, +qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu, +assez avare ("l'avarice vous poignarde", lui ecrivait une niece), et la +charite n'est guere son fait. Cependant le developpement complet d'un +instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir +a son contraire, comme une idee longtemps suivie contient dans ses +conclusions le contraire de ses premisses. L'epicurien aime a jouir, et +il sacrifie volontiers les autres a ses jouissances; mais il arrive a +reconnaitre ou a sentir que le bonheur des autres est necessaire +au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un tres +desagreable concert a entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire +cela se reduit a ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune. +Pour un homme qui a pris l'habitude d'etendre sa pensee au moins +jusqu'aux frontieres, cela devient une vive impatience, une +insupportable douleur a savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et +qu'il serait facile qu'il n'y en eut pas. Voltaire, l'age aidant, du +reste, en est certainement arrive a cet etat d'esprit, et je dirai +de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foules +d'impots, tracasses de proces, "travailles en finances" horriblement, +lui sont presents par la pensee, et le genent, et lui donnent "la fievre +de la Saint-Barthelemy", cette fievre dont il parle un peu trop, mais +qui n'est pas, j'en suis sur, une simple phrase.--Et l'on se doute que +je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en defends +nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait +parfois que Voltaire a consacre ses soixante-dix ans d'activite +intellectuelle a la defense des accuses et a la rehabilitation des +condamnes innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa +vie, sa fortune ou sa popularite. On sent trop, a la place que prennent +ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le +biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arreter; et l'effet est +contraire a l'intention, et l'on ne peut s'empecher de repeter le mot de +Gilbert: + + Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_? + Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance. + +Oui sans doute, encore, cette pitie se concilie chez Voltaire, et au +meme moment, et dans la meme phrase, avec une durete assez deplaisante +pour des infortunes identiques: "J'ai fait pleurer Genevois et +Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs +predicants a Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de +rouer un de leurs freres[68]..." Oui, sans doute, encore, il y a, dans +ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de +cet esprit processif qui etait chez Voltaire et tradition de famille et +forme de sa "combativite". Il a ete en proces toute sa vie et contre tel +juif d'Allemagne, ce qui exaspere Frederic, et contre de Brosses, et +contre le cure de Moens; et s'il y a dix memoires pour Calas, il y en a +bien une vingtaine pour M. de Morangies, lequel n'etait nullement une +victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment +de pitie qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits +ou des etourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un +singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutot sa passion +qu'il ne lui cede. Ses rancunes auraient interet a croire plutot a un +crime du fanatisme qu'a une erreur judiciaire, sa haine etant plus +grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hesite, +aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se decide pour le +bon sens, la justice et la pitie. Ce petit drame est interessant. + +[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.] + +On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part +moitie influence de son temps, qui fut clement et pitoyable, moitie +propre impulsion et developpement, dans une heureuse direction, de ses +instincts intimes, Voltaire, par certaines echappees, s'est depasse, ce +qui veut dire s'est complete. Une partie de son oeuvre de penseur est +serieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop +restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des demarches +d'humanite et de bon secours. "_J'ai fait un peu de bien, c'est mon +meilleur ouvrage_", est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade. + +Mais quand on en revient a l'ensemble, il n'inspire pas une grande +veneration, ni une admiration bien profonde. Un esprit leger et peu +puissant qui ne penetre en leur fond ni les grandes questions ni les +grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien a l'antiquite, +au moyen age, au christianisme ni a aucune religion, a la politique +moderne, a la science moderne naissante, ni a Pascal, ni a Montesquieu, +ni a Buffon, ni a Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut +bien etre une vive et amusante pluie d'etincelles, ce n'est pas un grand +flambeau sur le chemin de l'humanite. + +Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensees et s'assurant +sur une derniere lecture, recente, attentive et complete de ses +ouvrages, on essaye de se le representer a un de ces moments ou l'homme +le plus sautillant et repandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_, +s'arrete, se ramene en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensee +generale et s'en rend un compte precis, voici, ce me semble, comme il +apparait.--Positiviste borne et sec, impenetrable, non seulement a la +pensee et au sentiment du mystere, mais meme a l'idee qu'il peut y avoir +quelque chose de mysterieux, il voit le monde comme une machine tres +simple, bien faite et imparfaite, combine par un ouvrier adroit et +indifferent, qui n'inspire ni amour ni inquietude et qui est digne d'une +admiration reservee et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet, +il a horreur de toute grande revolution dans l'artifice social et meme +de toute theorie politique generale et profonde ayant pour merite et +pour danger de penetrer et partant d'ebranler, en pareille matiere, le +fond des choses.--Monarchiste ou plutot despotiste, il ne trouve jamais +le pouvoir central assez arme, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni +limite, ni controle, ni couvert ni appuye d'aucun corps, +aristocratie, magistrature ou clerge, qui ait a lui une existence +propre.--Antidemocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut +rien pour la foule, pas meme (il le repete cent fois), pas meme +l'instruction; et, par ce chemin, il en revient a etre conservateur +acharne, _meme en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend, +et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants +peut-etre encore, d'intimidation.--Et ce qu'il reve, c'est une societe +monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'a l'extreme, +ou le roi paye les juges, les soldats et les pretres, au meme titre; +ait tout dans sa main; ne soit pas gene ni par Etats generaux ni par +Parlement; fasse regner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion +pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les +tragedies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se +fache contre les philosophes de 1770 quand ils "mettent ensemble" les +rois et les pretres. Pour les rois, non, s'il vous plait! "Il ne s'agit +pas de faire une revolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais +d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner." +Son ideal, c'est Frederic II; non pas encore: Frederic accueille et +recueille les Jesuites; son vrai ideal, c'est Catherine II. La societe +qu'il a revee c'est celle de Napoleon Ier. + +Et ce systeme est un systeme. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire +est trop leger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du systeme qu'il +concoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur +rien les constructions legeres de sa pensee. Positiviste, il n'a pas +l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'etre du +monarchiste; antidemocrate, sans etre serieusement aristocrate, il n'a +pas les qualites patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus +conservatrices. + +Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une +qualite, tres religieuse, quoi qu'elle en ait et tres grave, qui est +l'humilite; que le positiviste sincere est surtout frappe des bornes +etroites et des voutes affreusement basses et lourdes qui limitent +et repriment notre miserable connaissance; qu'il dit: "Bornons-nous, +puisque nous sommes bornes; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si +probable que nous ne saurons jamais; a l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_ +ajoutons _aude nescire_";--et que c'est la une disposition d'esprit +plus respectueuse du grand mystere que toute temeraire affirmation, +puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit +savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est +positiviste assure et audacieux, avec un petit deisme tres positif +aussi, sans aucun mystere, dont on fait le tour en trois pas, dont il +est facheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui +au defaut d'etre un peu naivement positif, joint celui d'etre trop +pratique. Il n'a pas le positivisme serieux et reflechi qui s'arrete au +seuil du mystere, mais precisement parce qu'il y est arrive. + +Monarchiste, il n'a pas la raison d'etre du monarchiste, qui n'est autre +chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un +sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat +pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un +lieu, mais un etre, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur; +et que ce coeur, s'il n'est pas un Senat eternel, doit etre une famille +eternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le +point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays, +mais respect encore et fidelite au trone: ce ne sera qu'une generation +sacrifiee a la perpetuite du pays); puissant parfois et vigoureux et +alors gloire dans la nation et elan nouveau vers l'avenir; mais toujours +conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpetuite, et parce qu'un +pays n'est autre chose qu'un etre perpetuel et fidele a sa propre +eternite.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est +monarchiste sans etre dynastique, il est monarchiste sans etre patriote, +d'ou il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de +conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot +qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son +indifference pour le pays dont il est, est telle qu'elle a etonne meme +ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent meme +au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la +Prusse, debordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes +a Constantinople, voila sa politique exterieure, cent fois exposee. +C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rever.--Ce n'est +pas qu'il lui en veuille precisement. Il n'en tient pas compte. Que +d'enormes monarchies, qui ne risquent pas d'etre catholiques et qu'il +espere naivement qui seront "philosophiques", se forment dans le +monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colere +blasphematrice contre la patrie, ce qui serait plus decent, mais +d'indifference a l'endroit du pays, qui se soit vu. + +Antidemocrate, il l'est, sans etre patricien. Ce n'est pas le mepris du +peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple +est incapable de gouverner ses affaires, et que, par consequent, il faut +se devouer a lui. Voltaire a le mepris sans avoir le devouement. Il n'a +que la plus mauvaise moitie de l'aristocrate. Il veut tenir la foule +dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un systeme qui peut se +defendre; mais il ne tient a aucune aristocratie eclairee, organisee et +pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi etant adversaire, il devrait +etre democrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui +n'est pas monarchie pure, et que ce soit democratie, ou aristocratie, ou +gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est +si personnel, et puisque c'est notre ridicule a tous de tenir pour le +meilleur l'etat ou nous serions les personnages les plus considerables, +qu'il revat une aristocratie philosophique et un gouvernement des +"hautes capacites" et des "lumieres". Nullement. Diderot y songe plus +que lui. C'est meme une chose monstrueuse pour lui que "l'Eglise" ait pu +etre jadis un "ordre" de l'Etat. Cela derange sa conception de l'Etat. +Cependant, si l'Eglise a ete un ordre. C'est qu'elle etait en +ces temps-la la corporation des capacites.--Mais la vraie idee +aristocratique est totalement etrangere a ce contempteur du peuple. Il +n'est aristocrate que par negation. + +Et il n'est conservateur que par timidite. Le conservatisme serieux et +fecond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passe. C'est +une sorte de piete filiale. C'est le sentiment que le passe a une vertu +propre, que les institutions du passe sont bonnes, meme quand elles +sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idee de la +continuite des efforts, de la longueur de la tache, et de la patience +commune. La tradition, c'est la solidarite des hommes d'aujourd'hui avec +les ancetres, et par la c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout +ce qu'elle retient et venere du passe.--Et cela est vrai que le passe a +une vertu, sans avoir ete si vertueux quand il etait le present! Comme +d'un pere mort un fils ne garde en memoire, tres naturellement et sans +effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en +lui un viatique et un principe d'energie morale; de meme un peuple dans +les institutions qu'il garde de ses ancetres ne trouve, naturellement, +qu'une image epuree de ce qu'ils etaient, qui lui devient un reconfort +et un ideal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules +dont son pere avait accoutume de s'appuyer en marchant, et certes, +je voudrais qu'il les eut gardees meme si son pere s'en fut servi +quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piete. Il +est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espece de respect. +Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve a peu pres a l'aise +dans la societe telle qu'elle est. Il est conservateur par apprehension +beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des +souvenirs que des defiances, et beaucoup plus des remparts que du +Palladium.--Il n'y a pas a s'y tromper: l'humanite qu'il a revee serait +l'humanite ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire degradee, un +peu _declassee_; et la societe qu'il a revee serait la societe ancienne +un peu nivelee, aussi comprimee. Ce serait quelque chose comme l'Empire +sans gloire. Ce serait un etat social parfaitement ordonne et odieux. + +On ne le voit pas si deplaisant que cela, a le lire de temps en temps. +Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur +aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a +beaucoup de bon sens, et que ses idees de detail sont tres justes, tres +vraies, tres pratiques, et excellentes a suivre. Le Voltaire negatif, le +Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: "Ne faites donc pas cela", est +admirable. S'il s'etait borne a repeter: "Ne brulez pas les sorciers; ne +pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les eglises; +ne rouez pas les blasphemateurs; ne _questionnez_ pas par la torture; +n'ayez pas de douanes interieures; n'ayez pas vingt legislations dans +un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature a la _seule_ +fortune sans merite; n'ayez pas une instruction criminelle secrete, a +chausse-trapes et a parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui +ruine les enfants pour les crimes des peres; ne prodiguez pas la peine +de mort (il a meme plaide une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez +pas un deserteur en temps de paix, une fille seduite qui a laisse mourir +son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez tres +propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite verole; +inoculez-vous";--s'il s'etait borne a repeter cela toute sa vie avec +sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpetuel, et a faire une +centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idees +est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il parait +concevoir comme ideal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il +avait ete cree par Voltaire, serait glace et triste. Il lui manquerait +une ame. C'est bien un peu ce qui manquait a notre homme. + +[Note 69: Une fois meme, il a demande le jury (ce qui est etrange de +la part d'un homme qui n'a jamais manque, dans les affaires d'Abbeville +et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des +decisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de +ses "humeurs" et boutades.] + + + +IV + +SES IDEES LITTERAIRES + +Il en est des idees de Voltaire sur l'art comme de ses autres idees. +Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard: +elles le sont en effet; et elles se ramenent a une certaine unite en ce +qu'elles sont uniformement assez justes, tres etroites et peu profondes. +--Au premier abord il parait tout classique. Il arrive a la vie +litteraire au moment d'une grande croisade des "modernes", et il prend +parti contre les modernes avec decision. Il defend, contre Lamotte, +Homere, la tragedie en vers et les trois unites; il defend, contre +Montesquieu, la poesie elle-meme qu'il sent meprisee par le +raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idees +pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en reaction, +autour de lui, contre tout le XVIIe siecle; il veut, lui, que l'on +continue le XVIIe siecle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus +que jamais, on fasse des tragedies, des odes et des poemes epiques. Il +en fait, pour donner l'exemple, et ramene vivement son siecle, qui sans +lui, certainement, s'en ecartait, a la litterature d'imagination. + +Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, a la facon d'un Racine, +d'un Boileau, d'un Fenelon et d'un La Bruyere, ou, ce qui est mieux +encore, un ancien avec de vives clartes et tres heureux reflets des +litteratures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guere +perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homere, +de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homere +sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui +n'existe pas, a quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arriere +depuis Boileau. La tragedie francaise est incomparablement superieure +a la tragedie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne +d'interesser un moment les honnetes gens; Virgile, tres superieur +a Homere du reste, a surtout des qualites de belle composition et +d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend a peu +pres rien a l'antiquite. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, +de reconnaitre a chaque page que, du revolutionnaire et du classique +conservateur, c'est le revolutionnaire qui a le plus vivement, le plus +puissamment, le plus completement, le sens de l'antiquite. + +C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est +comme son originalite. Il est classique en litterature comme il est +conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un +classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme +en autre affaire, c'est aux formes et a l'exterieur des choses qu'il +s'attache. Le gout classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance +de l'homme, passion du vrai et ardeur a le rendre, imagination energique +et male associant l'univers a la pensee de l'homme et peuplant le monde +de grandes idees humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilite +vraie et forte nee de la conscience profonde des miseres et des +grandeurs de notre ame--et, _parce que_ tout cela est bien compris et +possede pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres, +clarte, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, +ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que +clarte, ordre, nettete, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce +qui est saisir la forme, la bien voir meme, avec justesse et surete, +mais ne pas soupconner le fond; et c'est tout Voltaire critique. + +Un certain modele de bon ton, de justesse d'idees et de justesse de +proportions dans les oeuvres, d'elegance, de distinction et de noblesse, +voila ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le +siecle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et +de sensibilite, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait +une poetique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplete et qui +est tout ce qu'il y a au monde de plus sterile. C'est, si l'on veut, un +assez bon acheminement. "Il faut avoir passe par la", ou plutot on peut +avoir passe par la. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des +choses. + +Il y est presque reste. Aussi, appliquant ce cadre etroit aux grandes +oeuvres de la grande litterature classique pour les mesurer, on peut +juger ce qu'il en laisse de cote ou en proscrit. De la Bible il ne reste +rien (Boileau la comprenait); de l'antiquite grecque les deux tiers, au +moins, tombent; et Homere lui est, a l'ordinaire, un pretexte a parler +de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesure, il est +harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand +createur d'ames, il est grand poete lyrique, et Voltaire s'en est peu +apercu. De l'antiquite latine ne restent guere que Virgile et Horace, +Horace surtout. + +Applique meme au XVIIe siecle, le cadre est etroit. Pascal n'est pas +compris, du moins celui des _Pensees_. C'est que Pascal, sans qu'on +s'occupe ici ni du philosophe ni du theologien, est le plus grand poete, +peut-etre, du XVIIe siecle. + +Ou le criterium adopte par Voltaire a des effets bien curieux, c'est +dans les questions de "bon gout" proprement dit et de bienseance. Le +grand defaut des auteurs du XVIIe siecle, pour Voltaire, est d'avoir +trop souvent _manque de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier +dans ses Oraisons funebres, et la "sublimite" de ces beaux ouvrages en +est "deparee"[70]. Comparez le portrait si correct et bien compasse de +la reine d'Egypte dans le _Sethos_ de l'abbe Terrasson et le portrait de +Marie-Therese dans Bossuet: "vous serez etonne de voir combien le grand +maitre de l'eloquence est alors au-dessous de l'abbe Terrasson[71]." La +Fontaine est charmant; il a un "instinct heureux et singulier" et +fait ses fables "comme l'abeille la cire"; mais que de trivialites +quelquefois, que de "bassesses", que de "negligences" et que +d'"improprietes"! Surtout il est regrettable qu'il n'ait "ni rime ni +_mesure_".--Il n'y a pas jusqu'a ce bon Rollin qui n'ait donne dans +le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer +la "balle", le "ballon" et le "sabot"; et ce sabot ne saurait se +souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-meme n'est pas constamment +elegant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des "traits de +comique" qui sont absolument insupportables dans une tragedie. Ah! quel +dommage! + +[Note 70: _Temple du gout_.] + +[Note 71: _Connaissance des beautes et des defauts de la poesie et +de l'eloquence dans la Langue francaise.--Caracteres et portraits_.] + +Voltaire n'a pas cesse d'avoir de ces singulieres delicatesses et de ces +etranges degouts. En litterature aussi c'est un gentilhomme, certes, +mais trop recemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur +la noblesse. + +Avec sa vive sensibilite, je voudrais pouvoir dire "nervosite" d'homme +de theatre, il a recu comme le coup et la secousse de Shakspeare, +pendant son sejour en Angleterre, et il a crie en France la gloire du +grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout a la fin de +sa carriere, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de +_Zaire_, sans doute; c'est aussi que le gout intime reprend le dessus; +et que le gout intime consiste dans les qualites de forme infiniment +preferees au fond. Le gout de Voltaire c'est le gout de Boileau devenu +beaucoup plus etroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe. +Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poetique du XVIIe siecle: +trois unites, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton, +merveilleux, eloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de +la conception artistique du grand siecle, et non cette conception meme; +et cette sorte d'enveloppe et d'ecorce, desormais sans substance et sans +seve, prenez-la pour l'art lui-meme; ayez cette illusion; vous aurez +celle de Voltaire, et l'explication, du meme coup, de ce qu'il y a, +manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans +l'art de Voltaire et de son groupe. + +Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe +siecle, l'imitation de l'antiquite, destituez-le de sa force de sa vertu +premiere, reduisez-le a n'etre plus un art de penser comme les anciens, +et un commerce perpetuel avec eux, et une puissance de renouvellement +par leur exemple; reduisez-le a n'etre plus qu'un instinct et une +habitude d'imitation, et un procede d'ouvrier avise et habile; et un +procede s'appliquant aux modeles les plus differents, a Virgile comme a +Camoens, a Arioste ainsi qu'a Shakspeare: et s'appliquant, encore, a des +modeles qui sont deja en partie des imitations, c'est-a-dire aux oeuvres +du XVIIe siecle: vous avez un autre aspect de l'art poetique et un autre +secret de la facon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout +chemin, a vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art. + +Est-ce la tout ce qui constitue le gout litteraire de Voltaire? Non pas! +N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualite maitresse, petite +ou grande, qui fait son originalite. L'originalite de Voltaire, c'est +son instinct de _curiosite_. C'est par la que, de tous cotes, il echappe +a ses faiblesses. Une partie du role litteraire de Voltaire, c'est +d'avoir resiste a la reaction contre le XVIIe siecle, et d'avoir soutenu +que le XVIIe siecle etait grand; mais une autre partie de son role, +c'est d'avoir furete partout. Si etroit d'esprit qu'on puisse etre +accuse d'etre, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose. +Il sait beaucoup d'histoire, de litterature, d'histoire de moeurs. Cela +fait que son gout, etroit pour nous, est quelquefois plus large que +celui de ses contemporains. Il les redresse, a la rencontre, fort +heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homere, tel des hommes +de son temps y trouvait des grossieretes qu'il ne tient pas pour telles. +"Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois +gigots de mouton dans une marmite?..."--"Eh! mon Dieu, repond Voltaire, +c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine a +Demir-Tocca, sans perdre rien de son heroisme."--"Pourquoi tant louer la +force physique de ses heros? Cela n'est pas du ton de la cour."--"Non, +mais avant l'invention de la poudre, la force du corps decidait de tout +dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les +hommes; par cette superiorite seule les nations du Nord ont conquis +notre hemisphere depuis la Chine jusqu'a l'Atlas." + +Voila a quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions a travers +toutes les litteratures a peu pres, et toutes les histoires, Voltaire +a rapporte de quoi temperer quelquefois ce que son esprit avait +naturellement d'imperieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un +demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier +ses procedes d'imitation. De ses Italiens il tient un certain gout de +fantaisie folle qui l'ecartera par moments (mais beaucoup trop) de son +ferme propos de noblesse academique dans l'art. De ses Espagnols, qui +n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, +tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus etroite que +celle de Boileau, a quelques echappees, pour ne pas dire hardiesses, et +quelques saillies, assez heureuses. Il a loue eternellement Quinault, il +est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite +a l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a +invente _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il etait homme de +theatre, grand premier role de naissance, et que la grandeur du +spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, dementi cet +enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais +exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlerical; mais ces vingt +passages, on ne veut pas les lire, et on a raison. + +En somme, il aimait passionnement la litterature, ce qui est tres bien, +sans la bien comprendre, ce qui est etrange. Cela tient a ce qu'il +n'etait pas poete et a ce qu'il se sentait tres bon ecrivain. Cette +complexion mene a etre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui, +sans bien sentir l'art, se donne, et meme aux autres, l'illusion qu'il +est un artiste. + + + +V + +SON ART LITTERAIRE + +J'ai commence l'etude de Voltaire artiste par l'etude de Voltaire +critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans +Voltaire n'est guere que de la critique qui se developpe, et qui se +donne a elle-meme des raisons par des exemples. Il y a des hommes de +genie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors +ils donnent comme regle de l'art la confidence de leurs procedes. +Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de gout, de finesse, +d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: "ce n'est +pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci"; et qui +ajoutent, le moment d'apres, ou l'annee suivante: "et je vais le +montrer, en en faisant un". On reconnait generalement les premiers a ce +qu'ils ne s'adonnent qu'a un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent +des regles d'art qui ne s'appliquent bien qu'a ce genre-la. Tels Buffon +et Corneille. On reconnait generalement les autres a ce qu'ils ont des +idees de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent a +composer des oeuvres a peu pres de tous les genres. Tels Marmontel, +Laharpe, a cent degres plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire, +outre ce talent ou plutot cette souplesse a transformer sa critique en +exemples agreables, qu'il prend et donne pour des modeles, a un talent +original, et peut-etre deux. Il a un genie de curiosite, et c'est ce qui +en fera un bon historien; il a un genie de coquetterie, de bonne grace, +d'habilete a bien faire les honneurs de lui-meme, et c'est ce qui en +fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un epistolier +des plus aimables. + +Commencons par ceux de ses ouvrages ou l'inspiration n'est que de la +critique qui s'echauffe. + +Ce sont ses poesies, ses tragedies, ses comedies. Ils ont deux defauts, +dont le premier est precisement d'etre nes d'une idee et non d'un +transport de l'ame tout entiere, de l'intelligence et non de tout +l'etre, et par consequent de rester froids; dont le second, consequence +du premier, est d'etre presque toujours des oeuvres d'imitation; car +la critique qui invente ne peut guere etre que de l'imitation qui se +surveille, et qui surveille son modele, de l'imitation avisee qui +corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore. + +C'est la les caracteres essentiels de tous les _grands_ ouvrages +artistiques de Voltaire. De quoi est nee la _Henriade?_ Du traite sur +le poeme epique qui l'accompagne, soyez-en surs. Le traite a ete fait +apres; mais il a ete pense avant. Voltaire s'est dit: "Homere brillant, +mais diffus et enfantin; Virgile elegant, mais souvent froid, avec un +heros qu'on n'aime point; Lucain declamateur, mais vigoureux, "penseur", +eloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poeme epique, c'est +un heros sympathique une histoire vraie et grande, des pensees +philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car +vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilise, moderne et +philosophique, et des vers d'une prose solide et serree, comme: +"_Nil actum reputans si quid superesset agendum_", et je songe a une +_Henriade_."--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poeme tres +intelligent. + +Non pas, sans doute, d'une intelligence tres profonde et tres penetrante +des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne +se comprennent. Ici la creation est la mesure juste du sens critique, et +l'invention juge la theorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond +des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour, +l'allegorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'epopee. Mais dans +les limites d'une intelligence qui fut toujours fermee aux trois ou +quatre conceptions superieures de l'ame humaine, la _Henriade_ est +un poeme tres intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne +comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique tres +amusante. Le sens critique que l'a concue; mais le genie de curiosite +l'a executee. Il y a la des portraits bien faits, des scenes bien +racontees, et des "Etats de l'Europe en 1600" rediges en prose +admirable, precis, ramasses et clairs, qui feraient tres grand honneur +a des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la +_Henriade_? Posement, sans anxiete et sans transport (elle le permet), +en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion a une foule +d'evenements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui eclairent +les allusions et completent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif +plaisir de l'esprit dans une grande tranquillite du coeur et un grand +calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France, +surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumiere d'un jour clair +et un peu frais: Saint Louis, Francois Ier, les Valois, Henri IV et ce +cher siecle de Louis XIV prolonge quelque peu jusqu'a Voltaire lui-meme. +La curiosite a dicte ces pages, a dicte ces notes, et elle se satisfait +a les lire. C'est le poeme le plus distingue, le plus judicieux et le +plus utile qu'on ait ecrit en France depuis Mezeray. + +La _Pucelle_ est moins amusante. On peut meme dire qu'elle est +illisible. C'est un poeme plaisant, a qui il manque d'etre comique. Ces +personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il +ecrire un tres grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai +que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point +les aventures ou des hommes sont engages qui sont bouffonnes par +elles-memes; ce sont les travers par ou les hommes se jettent dans des +aventures desagreables, ou par ou ils les subissent de mauvaise grace, +ou par ou ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent; +ce sont ces travers qui piquent notre malignite et la chatouillent. Ne +comparez pas a Don Quichotte, mais seulement a Ragotin, pour sentir tout +de suite ou est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poeme burlesque. +Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions +de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collegien +vicieux. Pour comprendre que cet enorme amas d'ordures ait plu aux +contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques +du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les +entasser, par poignees, pendant a peu pres toute sa vie, il faut y +renoncer absolument. Cela confond. + +Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces +avant-propos ou billets au lecteur qui sont places en tete de chaque +chant. Il y en a de tres jolis. Le Voltaire des petits vers et des +petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procede a +l'Arioste. + +Son gout pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour +laquais. Il a trouve le moyen d'y derouler toute l'histoire de France +depuis Charles VII jusqu'au systeme de Law inclusivement. Ce n'est pas +le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Menippee_. Mais c'est +sans doute assez parle de la _Pucelle_. + +C'est dans ses tragedies qu'on voit le mieux a quel point l'art de +Voltaire est une critique qui cherche a se transformer en invention. +La tragedie de Voltaire est sortie de la theorie de Voltaire sur +la tragedie. C'est une date importante pour l'etude de la critique +dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur prefere Corneille, +lui prefere Racine, et croit qu'apres Racine, il n'y a qu'a imiter +Racine en le corrigeant. Que manque-t-il a Racine? C'est de cette +question et de la reponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la +tragedie de Voltaire est nee, a bien peu pres. Il manque a Racine de +l'_action_. Il manque a Racine du _spectacle_. Deux pieces hantent +sans cesse la pensee de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action +de _Rodogune_ ajoutee au theatre de Racine, voila la perfection; et +Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains, +on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont +persuades. + +Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le theatre de +Racine. Malgre son adoration pour Racine et ses superbes mepris pour +Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproche +de Corneille que de Racine. Le theatre francais pour lui est un recueil +"d'elegies amoureuse"; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_. +Qu'est-ce a dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'a +1850 environ, il trouve Racine "tendre", ce qui est la plus incroyable +meprise litteraire qui se soit vue depuis Hesiode. Ces propos amoureux +des heros de Racine, ou, sous les politesses et les graces du langage, +il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de +folie, et au bout desquels, invariablement, et comme consequences +fatales, arrivent en effet, en realite, assassinats, suicides et +"grandes tueries" et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend +pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les +supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie +tragique de Racine, qui "fait longueur", par des incidents, "parce que +toutes les tragedies francaises sont trop longues": voila le dessein et +l'effort de Voltaire. + +Or remplacer le detail psychologique, qui est tout Racine, par un detail +materiel, on a dit que c'etait creer le melodrame; mais on a oublie que +Corneille l'avait cree. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et +vrai precurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais +puissant; c'est celui que les ecoliers connaissent; c'est celui qui +a cree les ames d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de +Chimene et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a +ecrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bati trente +melodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles, +dont quelques-uns, comme _Nicomede, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_, +sont tres amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de +meprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce theatre-la que +Voltaire a invente. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa decadence +lamentable, il n'a pas invente autre chose. + +Et ce n'etait pas maladroit, Racine etant tres present aux memoires, +Corneille, le Corneille melodramatiste du moins, beaucoup moins familier +aux esprits, Racine n'etant pas tres imitable, et Corneille, quand il +n'est qu'habile, pouvant etre vaincu en habilete.--Tant y a que c'est la +ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable +dexterite. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, +quelquefois de Shakspeare, et le traiter en melodrame, sans psychologie, +sans peinture des variations et des demarches compliquees des +sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est ou +il s'est montre ouvrier habile et souvent heureux. C'etait "depasser" +Racine en marchant a reculons; ce n'etait peut-etre pas donner un +theatre nouveau a la France: il est vrai que c'etait lui en rendre un. + +Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noye +la tragedie dans un melodrame. _Semiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et +sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est reduit a +rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractere le plus profond +et le plus interessant du theatre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans +Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il ecrit. +Ajoutez que sa reine Semiramis est une Athalie singulierement obscure, a +peu pres indefinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que +de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et +quelle "meprise"! + +_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage +principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans +ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de +Zopire. C'est un scelerat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux +qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un "seducteur" d'ames qui +cree autour de lui des devouements aveugles et forcenes.--Il n'y a +qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Seide. +Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur +Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une +maladresse ou deux, est bien menee, et l'interet de curiosite bien +menage. + +_Merope_ c'est _Andromaque_; mais le procede est le meme que ci-dessus. +Dans Racine, des le premier acte, _Andromaque_ est placee entre Pyrrhus +et Astyanax a sauver. Qu'elle se decide! Et la decision doit ne se +produire qu'au denouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque +pendant cinq actes en cet etat d'incertitude, parce qu'il sait que +cette incertitude est toute la piece, parce qu'il sait aussi que, des +mouvements divers d'une ame pressee entre deux devoirs, il saura faire +toute une piece, et que c'est son art meme.--Que Voltaire est plus +prudent! Ce n'est qu'apres trois actes qu'il mettra Merope dans +cette situation. Le reste sera incidents, meprises invraisemblables, +complication etrange, bizarre (et interessante du reste) de menus faits, +de peripeties et de coups de theatre qui supposent une combinaison bien +extraordinaire de circonstances et une bonne volonte un peu forte du +parterre.--La _convention_ propre au melodrame, c'est la naivete du +spectateur. + +_Zaire_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de +la jalousie seule cinq actes de tragedie, pour Voltaire ce n'est pas du +theatre. Que Zaire ait perdu son frere, ait perdu son pere, et retrouve +son pere et retrouve son frere et qu'il y ait "reconnaissance" et qu'il +y ait "meprise"; voila du theatre! Pendant le temps que prennent ces +choses, on n'est pas force d'avoir du genie. + +_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait +epouse une fille recherchee autrefois par Severe, et que Severe revienne +tout-puissant, voila une "situation piquante", comme dit Voltaire. Mais +elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez +que Polyeucte ait un pere qui a ete sauve jadis par Severe. Supposez que +Severe ait ete persecute par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore +que son pere a ete sauve jadis par Severe. Supposez que Severe ignore +que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauve. Vous avez le point +de depart d'_Alzire_ et vous voyez combien de meprises et de brusques +revelations et de beaux coups de theatre vous pouvez attendre.--Quant a +Pauline entre Polyeucte et Severe, c'est chose moins importante et qui +pourra etre considerablement abregee, et qui le sera; n'en faites aucun +doute. Par exemple, Alzire demandera a Guzman la grace de Zamore, +c'est-a-dire a l'homme qui l'aime la grace de l'homme qu'elle aime. Main +elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une reticence, et +c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira: +"J'assassinais Zamore en demandant sa vie!" Mais voila precisement la +scene qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait +tout un long combat ou Alzire, s'avancant, reculant, revenant par +detours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de reveler +celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le defendant trop, et +vite, quand elle s'en apercoit, se faisant douce a Guzman pour regagner +le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous +les evolutions tantot habiles, tantot moins adroites de sa strategie +pieuse, nous donnat tout un tableau riche et varie des agitations de +son coeur.--Seulement, cela, c'eut ete du Racine. Voltaire ne peut +qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout +a l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de +Racine. + +_Irene_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Merope_, Voltaire n'aborde la +veritable tragedie qu'au troisieme acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au +lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants +separes par un crime ne sont separes par ce crime qu'a la fin du +troisieme acte. Et ces deux amants, Corneille, naivement, les fait se +parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se +dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empeche le plus possible +de se parler. Le spectateur ne demande qu'a les voir l'un en face de +l'autre, et il ne les voit jamais que separement. + +L'impuissance psychologique eclate, en ce theatre, dans la composition +et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme +_Tancrede,_ sont fondes, non sur l'analyse des sentiments de l'ame +humaine, mais sur une meprise initiale que tous les personnages font des +efforts inouis pour prolonger. Les heros de Voltaire sont des hommes +charges par lui de ne se point connaitre contre toute apparence, et de +retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment +de la reconnaissance. Ils y mettent un zele admirable.--Ces tragedies +sont tellement des melodrames qu'elles commencent deja a etre des +vaudevilles. On sait qu'entre le melodrame moderne et le vaudeville, il +n'y a aucune difference de fond. L'un ont fonde sur une ou plusieurs +meprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la meprise n'est +qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une meprise gaie, et les +personnages du melodrame doivent se preter complaisamment a la meprise, +et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. +Les tragedies de Voltaire ont deja tres nettement ce caractere. Combien +le chemin est etroit en meme temps que sinueux, que doit suivre +docilement Merope, sans faire un pas a droite ou a gauche, pour en +arriver a lever le poignard sur la tete de son fils avec un reste de +vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les +yeux. C'est ce que les auteurs de petits theatres appellent "filer le +quiproquo." Il y avait deja quelque chose de cela dans _don Sanche +d'Aragon_. Voltaire est un eleve de ce Corneille inferieur a lui-meme +qui a mis beaucoup de comedie d'intrigue dans un grand nombre de ses +tragedies. + +L'esprit qui regne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en +partie le merite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au +moins important a considerer en ce qu'il marque fortement la distance +entre le XVIIIe siecle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de +menagement pour les nerfs et la "sensibilite" des spectateurs. C'est un +esprit, et je ne dis que la meme chose en d'autres termes, d'optimisme +relatif, qui porte Voltaire a ne pas presenter les heros tragiques ni +comme trop epouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit tres +"philosophiquement", et comme il convient en un siecle de "lumieres", +l'apre et rude tragedie antique, acceptee le plus souvent par Corneille, +et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait +peut-etre le contraire) amollie et enervee.--La tragedie etait un +spectacle de terreur et de pitie fait pour interesser, avant tout; mais +aussi, un peu, pour faire reflechir l'homme sur l'affreuse misere de sa +condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard +ou il est jete, soit les redoutables forces aveugles, desordonnees et +folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou +subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, +Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une, +tragedie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime a adoucir les choses. +L'epicurien reparait ici. Voltaire n'a rien de feroce. Il n'est pas +"Crebillon le barbare". Il veut que les grands crimes soient commis, +puisqu'il en faut dans les tragedies; mais il aime qu'ils soient commis +par megarde. Il a pleure bien des fois (on le voit par une dizaine +de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre +Athalie si mechamment mise a mort par Joad. Il s'etonne que Joad ne +laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif; +ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se represente pas les +grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et +qui, partant, ne se fait pas une idee vraie de la tragedie. + +Aussi, quand il en fait une, il tempere et il biaise. Semiramis sera +tuee par son fils, mais par meprise, et a cause de l'obscurite qui regne +dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se +consoler.--Clytemnestre sera tuee par Oreste, mais dans la confusion +d'une melee; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il +pourra s'excuser aupres des Furies. Notez qu'il n'a tue Egisthe lui-meme +que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il etait dans son droit; +il faut qu'il soit dans son droit. Voila la tragedie philosophique. + +Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue a expliquer la +derniere maniere de Voltaire tragique, ou plutot une maniere que, sans +abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carriere. +--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus. +Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels +il donne le nom de tragedie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les +_Scythes_, et les _Guebres_, et les _Lois de Minos_. Ce sont des +histoires attendrissantes, destinees a faire aimer la justice, +l'humanite et la tolerance, racontees tres lentement, sous forme de +dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Belisaires_. Le melodrame s'est +degage peu a peu de la tragedie et maintenant se presente a l'etat pur. +Il s'insinuait precedemment, dans une carapace de tragedie classique; +en gardait les formes exterieures; sous cette enveloppe multipliait +les complications et les rouages, et faisait du tout une tragedie a +quiproquos. Maintenant il se montre a nu, simple histoire edifiante et +un peu fade, propre a inspirer a ceux qui la liront un peu de vertu +bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul +reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison. + +Cette transformation de la maniere dramatique de Voltaire est due a +deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une evolution +naturelle: le melodrame a pris conscience de lui-meme, a grandi, et a +brise sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui +le melodrame, tout franc, et sans melange de vieille tragedie, s'est +produit et developpe, avec La Chaussee, plus tard avec Diderot et avec +Sedaine. Voltaire a d'abord raille ce genre de tout son coeur; puis, +apres deux ou trois variations successives, n'aimant pas a etre en +minorite, il s'est habitue a ce genre et a fait des comedies sur ce +modele; et enfin il en arrive a y plier sa tragedie elle-meme. Remarquez +que dans sa correspondance, a deux ou trois reprises, il finit par +donner a ses _Scythes_ leur veritable nom; gueri de ses vieilles +repugnances, il les appelle "_un drame_"; et il a raison. Au fond sa +tragedie n'avait jamais ete autre chose; seulement il a mis cinquante +ans a s'en apercevoir. + +Ces pieces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont ecrites dans une +langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifferente. C'est une +langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy; +elle est de ceux qui font des tragedies en 1750.--Il est etonnant, +meme, a quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire. +Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serree, elle +n'est pas variee de ton. Elle est extremement uniforme. Une noblesse +banale continue, et une elegance facile, implacable, voila ce qu'elle +nous presente. L'ennui qu'inspirent les tragedies de Voltaire vient +surtout de la. On souhaite passionnement, en les lisant, de rencontrer +une de ces negligences involontaires de Corneille, ou un de ces +prosaismes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un +ecart au moins, ou une faute de gout. On ne trouve, pour se divertir un +peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la +fausse noblesse ordinaire tournant decidement a l'emphase, ce qui amuse +un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades +veritablement eloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaire_ est celebre. +Elle est justement celebre. Voltaire est incapable de poesie; il n'est +pas incapable d'eloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il +y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont decidement +ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de +s'eprendre d'une idee generale jusqu'a l'exprimer avec vigueur, avec +ardeur, ce qui donne le mouvement a son style, et avec eclat. Les +tragedies de Voltaire sont des melodrames entrecoupes de "Discours sur +l'homme"; on en peut detacher d'assez belles dissertations, comme celle +d'_Alzire_ sur la tolerance. C'est butin tout pret pour les "_morceaux +choisis_"; et c'est bien le peche de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres +d'art, travaille pour les morceaux choisis, et peut-etre avec intention. + +On a felicite Voltaire d'avoir "agrandi la geographie theatrale", +c'est-a-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquite, et, +indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen age, temps +modernes, Europe, Asie, Afrique, Amerique, Extreme Orient, etc.--Puis on +le lui a reproche, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes, +Guebres, Chinois et chevaliers du moyen age ressemblent a des Francais +du XVIIIe siecle, et que, par consequent, ce grand progres est bien +illusoire. C'est la "couleur locale" qu'il fallait donner au theatre +si l'on faisait tant que d'y introduire tantot des turcs et tantot des +mandarins.--Le reproche fait a Voltaire d'avoir manque de couleur locale +me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au theatre de couleur +locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation +de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive a +le comprendre qu'apres mille patients efforts. Par definition cela est +impossible a mettre au theatre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne +pouvant pas etre compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera +du drame la plus ennuyeuse des conferences. En d'autres termes, a +quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai +qu'un Japonais insulte s'ouvre le ventre pour venger son injure, a voir +cela en scene je ne serai point touche, n'y comprenant rien; ou si on me +renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si +Joad m'interesse, au contraire, c'est que (sauf quelques details tres +rapidement jetes, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosite, et +me depaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un pretre juif, +formellement, exclusivement; c'est un pretre chef de parti, comme moi, +homme du XVIIe siecle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voila la +mesure. + +Il n'y a donc pas a en vouloir a Voltaire de n'avoir point fait des +Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois. + +Mais, a ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacre de +l'antiquite?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose +de theatre; mais depayser un peu le spectateur, sans pretendre a plus, +je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le reveille, le dispose +bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition necessaire pour bien ecouter, +_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait +bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au debut de _Phedre_, +du serail au debut de _Bajazet_, de l'Euripe au debut d'_Iphigenie_, +et du Temple au debut d'_Athalie_. Passe le premier acte, sa tragedie +pourrait, a bien peu pres, se passer a Paris: c'est l'histoire d'une +femme amoureuse ou d'un pretre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir +l'histoire ou la geographie pour la suivre; mais l'impression premiere +etait utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de meme, et il a +eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je +dirai presque la petite illusion necessaire, ou agreable, de couleur +locale, il l'a donnee. + +Il l'a rendue plutot, et c'est la son merite. Rappelez-vous que, de son +temps, on etait, sur ce point, en arriere de _Bajazet_, et de Corneille. +On n'osait plus s'ecarter de l'antiquite grecque et latine: "C'est au +theatre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur +la scene les noms de nos rois et des anciennes familles du +royaume."--"L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvee_, +d'Otway. Remarquez le prejuge qui a force l'auteur francais a deguiser +sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitee +naturellement sous des noms veritables... Cela seul en France eut fait +tomber sa piece."--Voltaire n'a point elargi le domaine tragique, il a +tout simplement varie les sujets; il n'a point, et pour bonne cause, +invente la couleur locale, mais il a affranchi le theatre de la +routine greco-romaine. C'etait un progres, en ce sens que c'etait une +excitation. Ce n'etait point ouvrir une source; mais c'etait stimuler +l'attention du public, l'imagination des auteurs. De la, bien plus que +de Shakspeare, est venu plus tard le theatre romantique. Les drames +romantiques de 1830 sont des tragedies de Voltaire enluminees de +metaphores. Et si ce n'est pas un tres grand service rendu a la +litterature francaise d'avoir, en revenant a _Don Sanche_, conduit a +_Hernani_, c'en est un de n'en etre pas reste a _Manlius_. + +Les comedies de Voltaire ressemblent a ses tragedies de la derniere +maniere, et peuvent etre un des chemins qui l'y ont amene. Ce sont de +petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman +conte lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est, +le plus souvent, une tragedie de Voltaire; un conte deduit lentement, en +dialogue, en vers de dix syllabes, une comedie du Voltaire n'est jamais +autre chose. Pour faire lire et un peu gouter les tragedies de Voltaire, +je dis quelquefois: "Sachez les lire en prose. Abstraction faite du +vers, elles interessent." Je dirai des comedies: "Lisez-les comme +des contes, prises ainsi, elles sont interessantes." Il n'y a nulle +psychologie, nulle peinture des caracteres, et presque (et cela etonne) +nulle observation meme des petits travers et ridicules courants. Mais ce +sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La +suite et l'enchainement des scenes, les entrees et les sorties, la forme +dialoguee elle-meme, ce semble, sont un peu des genes pour Voltaire, et +il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte +est fait cependant, et il est agreable. La verve, l'invention facile de +petites aventures amusantes est la, comme par-dessous, un peu offusquee +et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fut raconte, +tout simplement. + +L'_Enfant prodigue_ est de meme, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais +dramatique, et ce n'est jamais _en scene_. On ne voit jamais les +forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre, +s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ ecrit +par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son cote, et Orgon credule +du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ ecrit par +Voltaire, Harpagon serait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en +monologue. Ils ne se heurteraient guere. + +Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scene, meme a la +lire, s'arrange d'elle-meme pour le theatre et s'y ajuste, y est vue s'y +posant et s'y mouvant, a la vie scenique, en un mot, chose plus facile +a sentir qu'a definir; cela fait defaut a Voltaire bien plus dans ses +comedies que dans ses tragedies. Des contes, rien de plus; un conte +moitie sentimental, moitie satirique comme l'_Ecossaise_; un conte +sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus +romanesque; un conte vertueux et "attendrissant", dans le gout de La +Chaussee, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, ou le +_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'interet. +Mais en matiere de comedie ce sont justement ces deux choses-la qui sont +d'un interet mediocre.--C'est dans son theatre comique que l'impuissance +psychologique de Voltaire et son impuissance a creer des etres vivants +eclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le theatre comique que +les qualites ou de createur ou d'observateur penetrant sont le fond de +l'art. + +Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essaye, +toujours avec un demi-succes, pour les memes causes pour lesquelles il a +touche a toutes les grandes idees sans les approfondir. Il n'etait pas +capable de _detachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la +meme vertu leur soit essentielle et necessaire qu'aux grands penseurs, +et c'est l'honneur des grands penseurs que la meme vertu leur soit +essentielle et necessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux +autres, avec une personnalite puissante et exceptionnelle, il faut la +faculte de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de +s'eprendre des idees et de les aimer pour elles-memes sans consideration +de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible a notre parti ou +notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme, +qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialite, +detachement tres difficile; ou en s'observant soi-meme sans +complaisance, detachement plus rare encore;--et il leur faut +la sensibilite vraie qui est pitie de frere et non d'epicurien +aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli +de soi-meme et ravissement a la poursuite du beau. C'est cette puissance +de s'arracher a soi qui a toujours manque a Voltaire, soit comme +penseur, soit comme poete, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les +sommets d'aucun art, comme il n'a touche le fond de rien.--Et comme nous +avons vu qu'il a ete conservateur sans les vertus conservatrices, deiste +sans comprendre l'idee de Dieu, monarchiste sans entendre le principe +monarchique, et ainsi de suite; il a ete poete, aussi, sans le fond et +la source vive de la poesie. Du reste, prive de ces hautes facultes +qui font l'homme superieur, n'y ayant d'homme superieur que celui qui +d'abord est superieur a lui-meme, on peut encore etre un homme curieux, +intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et +c'est ce que Voltaire a ete, et c'est dans ces genres qu'il a excelle. + + + +VI + +SON ART DANS LES "GENRES SECONDAIRES" + +Voltaire est agilite d'esprit, par soif et veritable besoin de +connaitre. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa +distinction. Sans avoir le plein devouement au vrai, il en a le gout. +Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas +celle-la, il est tres beau d'ardeur et d'impetuosite, et de patience +meme, a la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce +qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir ete refaits chacun +dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relache cherches, sans +humeur accueillis, sans impatience enregistres, trouvent indefiniment +leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquete sur le monde, +qu'il s'est proposee de tres bonne heure, comme sur d'une longue +existence et d'une inepuisable puissance du travail. Il la poursuit +toujours, a travers ses erreurs, ses coleres et ses desespoirs. C'est la +partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime a croire qu'il s'y reposait +et s'y epurait. A coup sur il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_ +sent trop le pamphlet, et souvent inquiete et parfois irrite, le _Siecle +de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de +conscience, d'exactitude et de grand talent. + +Et sans doute, reprenant mes considerations generales, je pourrais bien +dire qu'ici encore la penetration de Voltaire a ses limites ordinaires; +que, si bien informe des choses de l'Europe moderne, le mouvement +general de l'histoire de l'Europe moderne lui echappe; que sa politique +est bornee comme elle est peu genereuse; que l'ecrasement des petits par +les colosses ayant pour resultat dans l'avenir la pesee, redoutable et +ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas +vu venir, ou s'y est resigne bien complaisamment, ou l'a souhaite; que, +comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passe parfois lui +fait defaut; que l'ame du XVIIe siecle francais, si pres de lui, a +savoir la grandeur morale, le haut ideal et l'ardent patriotisme, est +chose dont il ne s'apercoit guere.--Mais j'aime mieux voir de quel soin +minutieux il poursuit le menu detail instructif, le trait de moeurs +caracteristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une +sympathie vraie ce siecle de ses predecesseurs qu'il admire au moins +pour sa gloire litteraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en +tout Voltaire, que dans le _Siecle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il +y en a.--Et, peut-etre on me dira que Voltaire est bien adroit, et +que le _Siecle de Louis XIV_ ecrit a Berlin etait une jolie parade a +l'adresse de ceux qui l'appelaient "le Prussien", une rentree eventuelle +bien menagee, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me +figurer l'homme qui a ete Francais au moins en ceci que personne ne fut +jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui +venir au coeur au moment ou le sol natal lui manque; et, par le soin +qu'il prend de dresser un monument a l'honneur de sa patrie, se +consolant, ou se chatiant, de l'avoir quittee. + +On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualite +maitresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et +que--sauf cette intelligence generale, etendue, penetrante, qui saisit +les lois d'existence et de developpement de l'humanite, qui est celle +d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a +toutes les lumieres, toutes les agilites, toutes les adresses, et toutes +les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira +toujours, parce que le merite essentiel de l'histoire est la clarte, et +que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours +que le tableau de l'Europe depuis le XVe siecle dans l'_Essai sur les +moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _recits_ du _Siecle de Louis +XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacite, de verve et de +lumiere. + +On reprochera toujours a ces livres d'etre insuffisamment composes. Sauf +_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur recit, ces ouvrages ne +sont jamais construits, amenages et ramasses autour d'une idee centrale +qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et +recommencent. On l'a dit du _Siecle_; on ne l'a pas dit assez +de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent +indefinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce +de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire +intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadee. C'est une etude +sur "l'esprit et les moeurs" qui s'oublie elle-meme a chaque instant, et +laisse la place a l'histoire proprement dite, incomplete du reste, ou +au desordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes +satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre ferme, +cherchez a en retrouver ou retablir la ligne generale et le dessin. + +C'est le defaut supreme de Voltaire, comme aussi de tout son siecle. +Jusqu'a Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a ete perdu dans les +choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont +plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de +Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siecle sont invertebres. +Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi +secrete, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensees +sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance +dans leurs ecrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont +toujours un peu desequilibres. + +La curiosite est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait +les grouper toutes deux autour du medaillon de Voltaire. Voltaire est un +eternel desir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; +et au souci de plaire il a donne tout ce qu'il ne donnait pas a la +curiosite, et la coquetterie a fait la moitie de son talent, a fait meme +son talent le plus original, le plus pur et le plus sincere. Ici les +choses sont a l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son egoisme, +la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle +le sert. Car si le detachement est une condition du grand art, la forte +attache a soi-meme est une condition du petit; ou plutot les hommes +ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui +qui suppose et qui exige le detachement, et art inferieur, ou genres +secondaires, ceux qui permettent a l'auteur de ne pas cesser de songer +a soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son +succes. Il a ete excellent et charmant en tout ouvrage ou il faisait +les honneurs de sa propre personne, divinement accommodee. Le conte en +prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en +prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens precis +du mot, sa maison paree et brillante, ou il vous recoit avec mille +graces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie ou le +principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maitre +de maison accoude a sa cheminee, et ou ce qui interesse ce n'est ni +le heros ni l'aventure, mais les reflexions, les digressions, les +intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans +anglais, ni en general les romans. Cela est bien naturel. Un vrai +romancier est un etre assez singulier qui rencontre un homme dans la +rue, s'interesse a sa facon de marcher et le suit toute sa vie, pour +raconter aux autres ce qu'etait cet homme et quelle etait sa maniere de +penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel gout d'observateur. Ce +qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agreable a +une pensee satirique ou malicieuse de M. de Voltaire. + +Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses +petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux +de ses tragedies ou comedies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de +vrais romans, ni cree de caracteres, non pas meme mitoyens, comme +celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idee de Voltaire se +promenant a travers des aventures divertissantes destinees a lui servir +et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire +philosophique_ conte, au lieu d'etre deduit, par Voltaire.--Et c'est +pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-meme, mais moins apre et +moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et +se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses epigrammes, +au lieu d'assener ses violences, avec un joli geste, adroitement, +nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on +n'a vecu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une +demi-intimite tres piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de +gracieux et d'inquietant. + +Ses billets et ses lettres sont de meme. Voyez comme c'est bien la +coquetterie qui est la region moyenne ou Voltaire se trouve le plus a +l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses epigrammes sont bien +loin de valoir ses madrigaux. Rien ne degoute plus que ses factums +de poissarde contre les Desfontaines, les Freron, les Nonotte, les +Pompignan meme et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine +l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie +des papiers de Voltaire l'idee qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre +part l'amour, l'amitie l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref, +ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange decidee, +dechainee et a corps perdu lui sied tres peu. Frederic et Catherine ne +peuvent s'empecher de lui dire: "Laissez-nous donc tranquilles avec vos +eternels Salomon et Semiramis."--Mais ses simples "amabilites" sont +ravissantes. Quand il a a faire sa cour a une grande dame, a un grand +seigneur, ou a Dalembert; quand il a a obtenir quelque chose, ou a +rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou a se faire pardonner, ou a se +faire aimer un peu et un peu craindre, ou a menager et circonvenir une +jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de seduction, de +finesse, de delicatesse meme, de bonne humeur, de malice qui se montre +juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est la qu'il a mis tout +son esprit, qui fut le plus prompt, le plus eclatant, le plus souple +aussi et le plus sur de lui qui fut jamais. C'est un delice que la +premiere lettre a Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des +_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grace, +loue avec plus de malignite badine, et salue avec plus de correction +a la fois digne, sympathique et impertinente. On sent la, qui se +dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un +eclair, une epee souple, etincelante et effilee, a poignee de nacre.-- +Sa lettre a l'abbe Trublet entrant a l'Academie est une petite merveille +de gentillesse narquoise, d'espieglerie elegante et fine, qui n'oublie +rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, a pardonner et oublier. +On croit voir des mains de fee legeres, adroites et fortes, roulant un +enfant dans un reseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant. + +Ce sont la ses prestiges et ses merveilles. Il a enchante bien des +hommes qui ne l'estimaient guere. Il a ete miraculeux dans l'usage des +dons secondaires de l'esprit. Une supreme adresse lui a manque, qui eut +ete de se restreindre a ces genres qui ne demandent que le talent +adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire +philosophique_ moins pretentieux, et ne touchant point aux grandes +questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq +ou six bons livres d'histoire sans pretendue philosophie de l'histoire; +un peu de science intelligemment vulgarisee; des conseils de bon sens a +des contemporains sur l'equite, l'humanite et la tolerance: il aurait +pu se borner a cela, et il eut ete ce qu'il est, le plus grand des +Fontenelle, sans preter a la critique, parfois au ridicule, parfois a un +peu de mepris.--Il s'est un peu trompe sur lui-meme. Il faut bien, sans +doute, que l'intelligence elle-meme nous soit un instrument d'erreur +parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce +qu'elle comprend tout, elle se croit creatrice en toutes choses. Il n'y +a guere de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, ou il se +croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les +qualites et les defauts. Il n'y a guere d'explicateur de la pensee des +autres, qui ne s'estime lui-meme, l'espace d'un instant, un tres grand +penseur. C'est l'erreur, precisement, de Voltaire, je dis la plus noble, +la plus genereuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses +passions n'ont point eu de part. + + + +VII + +Voltaire a eu la plus grande fortune litteraire, avant et apres sa mort, +qu'on ait jamais vue. De son temps il a ete pris pour le plus grand +poete de toute l'Europe, ce qui, chose etonnante, tres heureuse pour +lui, etait vrai. Sans etre tenu, ce me semble, pour le plus grand +philosophe, il a ete trouve tres profond et tres hardi par la plupart. +Il a ete assez habile pour etre meme populaire, un peu grace a ses +mefaits, un peu grace a ses bienfaits. Il est mort charge de gloire, ce +qui laisse dans l'indecision, puisqu'il l'a assez meritee pour qu'on +sache gre au dieux de la lui avoir donnee, et assez surprise pour qu'on +les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le reve qu'il a +concu pour l'humanite a ete realise pour lui. Il a reve pour les hommes +une felicite toute materielle, longue vie, bonne sante, aisance, +lectures amusantes, bon theatre et gouvernements tyranniques et +fastueux. Il a joui a peu pres de tout cela; et s'en est alle a propos +pour lui, comme il etait venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait a ses +semblables: il a ete heureux apres sa mort. Une revolution faite en +opposition absolue avec celles de ses idees qui lui etaient les plus +cheres n'a pas nui a sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a +augmentee. Il s'est trouve que de toute cette revolution, democratique, +antilitteraire, antiartistique et antifinanciere, qu'ils ont plus subie +que faite, ce que les Francais, en definitive, ont le plus aime, c'est +qu'elle etait irreligieuse, et Voltaire etait irreligieux, et il est +sorti triomphant d'une revolution qu'il eut detestee.--Une revolution +litteraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui, +l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsideree et un peu +ignorante, ont attaque la litterature classique francaise, et Voltaire, +qui en etait l'heritier un peu indigne, s'en est trouve le representant +le plus soutenu, le plus rappele, le plus acclame, parce qu'il en etait +le plus recent; et les exces du Romantisme se sont, pendant longtemps, +tournes au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire +a traverse toute la periode de la Restauration et du gouvernement de +Juillet, et meme du second Empire, comme au milieu d'une conspiration +en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande +importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'a moitie raison quand +il disait spirituellement, songeant a tout son "fatras": + + ..... on ne va pas sur Pegase monte + Avec si gros bagage a la posterite. + +Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un +pays ou l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont ecries, +quelques volumes lus: "Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours +encore cinquante! Que d'idees remuees! Que de savoir! Que de recherches! +Que de questions soulevees, et resolues!"--Il en faut rabattre. Quand +on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu +d'idees et peu de questions dans cette encyclopedie. Il y en a plus dans +Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est +le plus repete. Il n'est guere de livre de philosophie, de critique +religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique litteraire meme, +qu'il n'ait fait dix fois, sous differents titres,--et on les retrouve +ensuite dans sa Correspondance. Il a meme certaines plaisanteries qui +lui sont cheres, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans +ses oeuvres en faisant un bon index. C'etait simplement un homme tres +instruit, se tenant au courant, bien renseigne, qui reflechissait tres +vite, qui a vecu longtemps, et qui ecrivait deux pages par jour, ce qui +est tres considerable, non pas stupefiant. Mais toute cette bibliotheque +en impose. + +Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gre +d'avoir ete un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres +devienne riche, grand proprietaire, grand chatelain et un peu prince. +Qu'un sans plus, ou a bien peu pres, soit devenu tout cela, cela ne +laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de "royaute +intellectuelle de Voltaire" il n'est pas impossible que le souvenir de +ses trois ou quatre chateaux et de ses quatre ou cinq millions soit +entre pour quelque chose. + +Voila de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus +grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes +de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et representent +brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni +Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me +donnent l'idee, meme agrandie, embellie, epuree, du Francais, tel que je +le vois et le connais. Ce qu'ils representent, c'est chacun un cote de +l'esprit francais, une des qualites intellectuelles de cette race, +comme choisie, et portee par eux a son point d'excellence, ce qui +fait precisement que, tant a cause du choix exclusif qu'a cause de +la superiorite, ils ne nous ressemblent guere. Voltaire, lui, nous +ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus +spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est +un Francais. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude +de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit +abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un +Francais. Un homme impatient des jougs legers et s'accommodant des +plus lourds, c'est un Francais. Un homme qui se croit poete, qui est +conservateur de toute son ame, et qui en litterature et en art, est +etroitement attache a la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'etre +irrespectueux, c'est un Francais.--Voltaire est leger, decisif et +batailleur: c'est un Francais. Il est sincere, d'esprit du moins, +et parmi tous ses defauts n'a ni celui de la pedanterie ni celui du +charlatanisme: c'est un Francais. Il est a peu pres incapable de +metaphysique et de poesie: c'est un Francais. Il est gracieux et +charmant en vers et en prose, et eloquent quelquefois: c'est un +Francais. Il est radicalement incapable de comprendre l'idee de liberte, +et ne sait qu'etre opprime avec malice, ou oppresseur avec delices: +c'est un Francais. Il est despotiste dans l'ame et attend tout progres +de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Francais. Il n'est pas +tres brave; et ceci n'est plus Francais, mais les Francais se sont +tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonne ce +defaut, en faveur des autres. + +Ils lui ont tout pardonne, et s'en detachent, maintenant encore, avec +peine. "Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore." Ce qui avait +fini par lui faire tort, c'etaient ses disciples. A force de ne pas lire +Voltaire et de l'adorer, certains en etaient tellement devenus a ne +retenir de lui que les plus aveugles de ses coleres, et les plus +etroites de ses rancunes, et les plus grossieres de ses faceties, que le +prince des hommes d'esprit etait devenu le Dieu des imbeciles. Mais ces +eleves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps, +meme apres sa mort, ressemble a une popularite. Il sort, a present, de +la popularite pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nomme que +par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est tres grand par +sa curiosite ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue +excellente de clarte, de vivacite et de joli tour qu'il a parlee, par sa +grace inimitable a conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il +n'a pas cree un grand mouvement d'idees, qu'il n'a pas non plus une bien +grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guere inspire que +la tragedie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique +de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu etroite. Mais ils savent +qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de +bonne humeur francaise, de fine satire francaise et d'esprit francais; +et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux memes qui ne l'aiment +pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualites, +meme superieures, de leur caractere, pour les qualites meme secondaires, +de son esprit. + + + +DIDEROT + + + +I + +L'HOMME + +Il arrive quelquefois que la litterature est l'expression de la societe. +Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de +la petite societe du XVIIIe siecle. Ce qu'on a dit de cette "tete +allemande" de Diderot m'etonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage! +Diderot est eminemment Francais, et Francais du centre, Francais de +Champagne ou de Bourgogne, Francais de la Seine ou de la Marne. Et +il est Francais de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le +parlementaire, Rousseau le plebeien, Voltaire le grand bourgeois, riche, +somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils +d'artisan aise, qui a fait ses etudes en province, qui s'est marie +pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie +a un cinquieme etage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une +grande dame, imperatrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant +bien, et sa femme, petite ouvriere, qui l'ennuie, et qu'il soigne tres, +affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les +caracteres communs de cette classe intermediaire. Il est vigoureux, +sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, "se creve +de mangeaille", comme lui dit une contemporaine, vide goulument des +bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait a +noter, raconte ces choses avec complaisance. + +Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant +trente ans un travail a rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne +trouve jamais que sa tache soit assez lourde, ecrit pour lui, pour ses +amis, pour ses adversaires, pour les indifferents, pour n'importe qui, +bucheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois +coups de cognee de trop. Et il a une vulgarite ineffacable, qu'il +ne songe jamais meme a dissimuler. Il est bavard jusqu'a l'extreme +ridicule, indiscret jusqu'a la manie, parlant de lui sans cesse, se +mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les +affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur, +conseiller implacable et meme sottement imperieux. Il ne faut pas que +Rousseau vive a la campagne: "Il n'y a que le mechant qui vive seul". +Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mere dans une maison +humide: "Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!" Il ne faut pas +que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il +leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay a Geneve, +sinon il est un ingrat, et peut-etre pis. Qu'il l'accompagne a pied s'il +ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de +Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Riviere; +sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitie bien +encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple. +Leurs bons sentiments manquent de delicatesse. Indelicat, Diderot l'est +a souhait. Le tact lui fait absolument defaut. Certaine espieglerie +de jeunesse avec un moine a qui il extorque de l'argent sous promesse +d'entrer dans son ordre pourrait etre qualifiee severement. Il se +plait a la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, a des farces et +droleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise societe qu'il +s'epanouit de tout son coeur; il lache devant des enfants des enormites +de propos "qui font pietiner la mere de famille", et il les repete dans +sa correspondance; il donne a sa fille des lecons de morale, a bonne +fin, mais d'une crudite extraordinaire, et, un peu inquiet, demande +ensuite a tous ses amis s'il n'a pas ete un peu loin. + +Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, genereux, probe et +large en affaires, homme de famille malgre ses maitresses, aimant son +pere, sa mere, sa soeur, sa fille, sa femme meme, je ne puis pas dire +de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en +particulier, de son pere, en des termes qui font qu'on adore, un bon +moment, son pere et lui.--Moralite faible, delicatesse nulle, penchants +grossiers, vulgarite, bon premier mouvement du coeur, bons instincts, +plutot que vraies qualites domestiques, acharnement dans le travail, +honnetete, rectitude et sincerite, mais lourdeur de main dans les +relations sociales, voila bien notre petit bourgeois francais, quand, du +reste, il est d'un temperament robuste et energique; le voila avec ses +qualites et ses defauts; et voila Denis Diderot. + +Nos indulgences pour lui viennent de la. Il est un de nous, tres +nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui +ressemble. Nous ne songeons guere a le respecter; mais cela nous aide a +l'aimer, a le gouter familierement. Il nous semble toujours que, comme +il faisait a Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou. +C'est un bon compere. + +Et comme il a bien, je ne dis pas arrange, et pour cause, mais fait sa +vie, en partie double, avec ses defauts et ses qualites! D'une part +il fait l'_Encyclopedie_. C'est son bureau. C'est la qu'il est "bon +employe". Ponctuel, attentif, devoue absolument au devoir professionnel, +travailleur admirable, ecrivain lucide, sachant, du reste, faire +travailler les autres, et excellent "chef de division"; il est l'honneur +et le modele de la corporation. Decent, aussi, et tres correct en ce +lieu-la. Point d'imagination, et point de libertes, du moins point +d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie +qu'il y a ecrite, article par article, est fort convenable, nullement +alarmante, tres orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effare et +s'essouffle a nous prevenir que ce n'est point sa vraie pensee que +Diderot ecrit la. Il s'y montre meme plein de respect pour la religion +du gouvernement. Un bon employe sait entendre avec dignite la messe +officielle. + +D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y detend. Ce sont +ses debauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous ecrits +en sortant d'une tres bonne table. Ce sont propos de bourgeois francais +qui ont bien dine. C'est pour cela qu'il y a tant de metaphysique. Ils +sont une dizaine, tous de classe moyenne et de "forte race". L'un est +philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre +amateur de theatre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille, +l'autre aspire aux fraicheurs des brises dans les bois, l'autre est +ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment, +n'a de methode ni de clarte; tous ont une verve magnifique et une +abondance puissante; et on a redige leurs conversations, et ce sont les +oeuvres de Diderot. + + + +II + +SA PHILOSOPHIE + +Les idees generales de Diderot, infiniment incertaines et +contradictoires, car Diderot n'est pas assez reflechi pour etre +systematique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considerable +et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez +souvent, les intuitions d'un homme superieur. Vous savez, du reste, +qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est tres savant, plus +que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus +peut-etre, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute +l'histoire de la philosophie, d'apres Brucker, sans doute, mais par +lui-meme aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considerer +comme l'initiateur de cette science chez les Francais, qui avant lui, +j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopedie +sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manicheisme_, +sont tout a fait remarquables, et a lire encore de pres. Il est tout +plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siecle, et connait les sources de +Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, +la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire +naturelle, tres bien. Il a compris que les idees generales des hommes se +font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthese +de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes, +Voltaire suit la meme voie, mais est en retard. Il en est aux +mathematiques, presque exclusivement, ne s'inquiete pas assez, +encore qu'il s'inquiete de tout, des sciences d'observation, et nie, +legerement, les apercus nouveaux, trop inattendus, ou elles commencent +a mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus +ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur +des reconnaissances hardies et impetueuses. + +Ses premiers ouvrages, _Essai sur le merite et la vertu, Pensees +philosophiques_, sont d'un ecolier qui a, de temps en temps seulement, +d'heureuses trouvailles. Mais deja la _Lettre sur les aveugles_ et la +_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera +celle ou Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur +le merite et la vertu_ etait religieux et "deiste"; les _Pensees +philosophiques_ etaient irreligieuses et "theistes", et peuvent etre +considerees comme une esquisse de "morale independante"; les _Lettres_ +sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie +atheistique et materialiste. Pour la premiere fois Diderot y hasarde +a nouveau, avec beaucoup de verve et meme d'ampleur, cette ancienne +hypothese que la matiere, douee d'une force eternelle, a pu se +debrouiller d'elle-meme, en une serie de tentatives et d'essais +successifs, les etres informes perissant, quelques autres, parce qu'ils +se trouvaient bien organises, devenant plus feconds, les "especes" +s'etablissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se +faisant peu a peu a travers les ages. Epicure, Lucrece, Gassendi et +toute la petite ecole materialiste du XVIIe siecle, obscure et timide en +son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des +recherches scientifiques plus etendues lui fournissaient. + +En effet, les etudes de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet +paraissaient coup sur coup, de 1748 a 1768[72], et toutes sous +l'influence de la grande _loi de continuite_ de Leibniz, voyant entre +tous les etres une chaine ininterrompue, tendaient obscurement a la +doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que +les especes, puisque les limites qui les separent sont flottantes et +comme indistinctes, pourraient bien, elles-memes, n'avoir rien de fixe, +s'etre transformees les unes dans les autres et etre douees d'une force +de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas +encore a present donne ses derniers resultats. Ces hypotheses, qui +du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypotheses, mais +considerables, fecondes, et de nature a aider autant qu'exciter le +savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient +reflechir Diderot, ebranlaient fortement son imagination; et dans +l'_Interpretation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles +Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit +energique et audacieux une forme si arretee et precise qu'il tracait +deja tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine evolutionniste: +"De meme que dans les regnes animal et vegetal un individu commence pour +ainsi dire, s'accroit, dure, deperit et passe, _n'en serait-il pas de +meme des especes entieres?..._ Ne pourrait-on soupconner que l'animalite +avait de toute eternite ses elements particuliers epars et confondus +dans la matiere; qu'il est arrive a ces elements de se reunir, parce +qu'il etait possible que cela fut; que l'embryon forme de ces elements a +passe par une infinite d'organisations et de developpements; qu'il s'est +ecoule des millions d'annees entre chacun de ces developpements, qu'il a +peut-etre d'autres developpements a prendre et d'autres accroissements a +subir qui nous sont inconnus...?" + +[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).-- +Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De +la nature_ (1766); _Considerations philosophiques sur la gradation +naturelle des formes de l'etre_ (1768).] + +Et plus tard, dans le _Reve de d'Alembert_, il mettait en vive lumiere, +par une image ingenieuse et frappante, cette supposition de Charles +Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'etre vivant n'est qu'une +collection, une tribu, une cite d'etres vivants. Voyez cet arbre, avait +dit Bonnet. C'est une foret. "Il est compose d'autant d'arbres et +d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles..." Voyez cet essaim +d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue a cette +branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est +compose d'une multitude de petits animaux accroches les uns aux autres +et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux +entraines pour un temps dans une existence commune qui se separeront +plus tard, se disperseront, iront s'agreger l'un a un autre tourbillon, +l'autre a un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi +indefiniment d'une cite que nous appelons animal ou plante en une autre +cite que nous appelons plante ou animal; et cette circulation eternelle, +c'est l'univers. + +Enfin, dans le _Reve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le +transformisme constitue, la formule definitive du transformisme: +"_Les organes produisent les besoins, et, reciproquement, les besoins +produisent les organes._" Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante +ans avant Charles Darwin, est presque aussi etourdissant que le mot +de Pascal sur l'heredite[73]. Il arrive souvent que les hommes +d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou meme encore +a naitre. Leur synthese rapide passe par-dessus les observations qui +commencent et les preuves encore a venir, et leur genie d'expression +trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de detail +ramenera. + +[Note 73: "L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature +est premiere habitude."] + +Chez Diderot c'etait la plus qu'une imagination d'un moment. La matiere +vivante, eternelle et eternellement douee de force, et, sans plan +preconcu, sans but, sans "cause finale", sans intelligence ordonnatrice, +evoluant indefiniment, souleve d'une sorte de perpetuel bouillonnement, +creant des etres, puis d'autres etres, des especes, puis d'autres +especes; versant l'element nutritif dans l'animal, et en faisant de la +sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, +de la passion et de la pensee; rejetant l'animal et l'homme dans +l'eternel creuset, et, de ces fibres qui penserent, faisant des +vegetaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des +choses sentantes et pensantes a leur tour: c'est le systeme qui seduit +son esprit et la vision ou son imagination se complait.--Il est +materialiste comme un Lucrece, en poete, et autant par exaltation +que par raisonnement. La "nature" l'enivre et le transporte hors de +lui-meme. Il en recoit "l'enthousiasme" comme d'autres croient le +recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui +est egaree, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un +endroit ou elle n'a que faire[74]: + +[Note 74: Debut du _Second entretien sur le fils naturel_.] + +Il m'entendit et me repondit d'une voix alteree: + +"Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le sejour sacre de +l'enthousiasme. Un homme a-t-il recu du genie? Il quitte la ville et ses +habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, a meler ses pleurs au +cristal d'une fontaine; a porter des fleurs sur un tombeau; a fouler +d'un pied leger l'herbe tendre de la prairie; a traverser a pas lents +des campagnes fertiles; a contempler les travaux des hommes, a fuir au +fond des forets. Il aime leur horreur sacree... Qui est-ce qui s'ecoute +dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est la qu'il est saisi de +cet esprit, tantot tranquille et tantot violent, qui souleve son ame et +qui l'apaise a son gre. + +"Oh! nature! tout ce qui est bien est renferme dans ton sein. Tu es la +source feconde de toutes les verites!... L'enthousiasme nait d'un objet +de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, +il en est occupe, agite, tourmente. L'imagination s'echauffe, la passion +s'emeut... l'enthousiasme s'annonce au poete par un fremissement qui +part de sa poitrine et qui passe d'une maniere delicieuse et rapide +jusqu'aux extremites de son corps. Bientot c'est une chaleur forte et +permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le +tue, mais qui donne l'ame, la vie a tout ce qu'il touche. Si cette +chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant +lui. Sa passion s'eleverait presque au degre de la fureur." + +Voila l'extase, voila le grain de folie, voila le mysticisme, car +l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. +L'adoration de la nature a ete son genre de piete. Il trouve la nature +auguste, douce, bonne, et bonne conseillere. "Tout est bon dans la +nature." Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se +pervertit malgre elle; "ce sont les miserables conventions et non la +nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de +bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: "O vous qui, d'apres +l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur a chaque instant +de votre duree, ne resistez pas a ma loi souveraine. Travaillez a +votre felicite; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, o +superstitieux, cherches-tu ton bien-etre au dela des bornes de l'univers +ou ma main t'a place.... Ose t'affranchir du joug de cette religion, +ma superbe rivale, qui meconnait nos droits; renonce a ces dieux +usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, +enfant transfuge, reviens a la nature! Elle te consolera, elle chassera +de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquietudes qui te +dechirent, ces haines qui te separent de l'homme que tu dois aimer. +Rendu a la nature, a l'humanite, a toi-meme, repands des fleurs sur la +route de ta vie...." + +[Note 75: _De la poesie dramatique_.--Du drame moral.] + +--C'est le retour a l'etat sauvage que preche la ce singulier +philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point +est le _Supplement au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile +d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en +l'appelant une priapee sentimentale. Plus de religion, cela va sans +dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est +parfaitement vrai) ne connait ni l'une, ni l'autre, ni la troisieme. +Toutes ces choses sont des "inventions" humaines, imaginees par des +tyrans pour nous gener et nous rendre miserables. "Il existait un homme +naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et +il s'est eleve dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. +Tantot l'homme naturel est le plus fort; tantot il est terrasse par +_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances +extremes qui ramenent l'homme a sa premiere simplicite: dans la +misere l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans +pudeur[76]."--Et a la bonne heure! + +[Note 76: _Supplement au voyage de Bougainville_.] + +Que faire donc: "Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner a son +instinct?" Presse de "repondre net", Diderot ne se fera pas prier: "Si +vous vous proposez d'en etre le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de +votre mieux d'une morale contraire a la nature, eternisez la guerre dans +la caverne", c'est ce qu'ont fait tous les tyrans pares du beau titre +de civilisateurs: "J'en appelle a toutes les institutions politiques, +civiles et religieuses: examinez-les profondement; et je me trompe fort, +ou vous verrez l'espece humaine pliee de siecle en siecle au joug qu'une +poignee de fripons se promettait de lui imposer."--Voulez-vous, +au contraire, "l'homme heureux et libre? Ne vous melez pas de ses +affaires.... Mefiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre"[77]. + +[Note 77: _Supplement au voyage de Bougainville_.] + +On voit assez que Diderot a ete l'ami et le premier inspirateur de +Rousseau. Le retour a l'etat de nature leur a ete longtemps une chimere +et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'etat +social, etat religieux, etat moral etaient des inventions humaines, des +supercheries ingenieuses et malignes imaginees un jour, et non par tous +les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer +les autres, ce qui, comme on sait, est si agreable! Tous deux ont eu +cette idee; seulement, genes tous les deux par l'etat social, chacun en +a repousse plus specialement et avec plus de force ce qui l'y genait +davantage: Rousseau insociable, la sociabilite; Diderot intemperant, la +morale.--Et, du reste, Rousseau, reflechi et concentre, a recule +devant le scandale d'une attaque directe a la morale commune; Diderot, +debraille, scandaleux avec delices, et fanfaron de cynisme, a pousse +droit de ce cote-la, avec insolence et bravade. + +Et quoi qu'il en soit, c'etait bien la le dernier terme de "l'evolution" +des idees ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siecle. Entendez bien +que toute doctrine philosophique est le resultat, d'une part, de l'etat +d'esprit d'une generation, d'autre part, de son etat de passions; resume +plus ou moins bien d'un cote ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle +desire. Le XVIIIe siecle francais a ete une lassitude et une impatience +de toutes les regles, de tout le joug social, juge trop lourd, trop +etroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, +Villars et la morale janseniste, tout cela se tient parfaitement dans +l'esprit des hommes de 1750, et c'est a leurs yeux autant de formes +diverses d'une tyrannie lentement elaboree et machinee par les ennemis +de l'humanite. C'est "l'invention sociale" avec ses elements divers, +legislation dure, repression implacable, religion austere, morale, +luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il +faut, les moderes disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On +commence par lui contester ses titres. On la represente proprement comme +une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas etre, qui a +commence, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire legitime, parce +qu'elle n'est pas necessaire. Et de cette invention on ruine, les unes +apres les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache +a montrer, pour ce qui est de la legislation, qu'elle n'est pas +raisonnable, pour ce qui est de l'autorite, qu'elle est despotique, pour +ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste +la morale, a laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant +Vauvenargues reclame deja en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on +reprime trop, et des "passions", dont il lui parait que certaines sont +belles et "nobles". Et Rousseau hesite, cherchant d'abord a mettre le +"sentiment" a la place de la morale "artificielle", revenant plus tard a +une sorte de morale rattachee a la croyance en Dieu et en l'immortalite +de l'ame, c'est-a-dire a une morale religieuse, qui n'exclut que le +culte. + +Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de +l'invention sociale, va jusqu'a la ruine de la morale, mais surtout, et +presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. +Ce qu'il y a de plus "artificiel" pour lui dans toutes ces inventions +mechantes et funestes, c'est la moralite. C'est elle (et en ceci il a +raison) qui eloigne le plus l'homme de l'etat de nature ou vivent les +animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent +que l'homme doit mettre toute son energie a s'en distinguer. Il en +conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature +est immorale, ce qui peut seduire, elle est feroce aussi, et par suite, +ce qui peut faire reflechir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte +dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, +respecte encore, ou indirectement et mollement attaque, c'est ou il se +porte avec colere et vehemence. Avec lui le cercle entier, maintenant, +est parcouru, et la derniere extremite ou la reaction violente contre +l'etat social, trop genant et penible, pouvait atteindre, c'est lui qui +y est alle. + +N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il +n'attache pas lui-meme grande importance a ces ouvrages epouvantables ou +il y a de l'ingenieux, de l'eloquent et du criminel. Il en parle comme +d'impertinences, "d'extravagances" et de "bonnes folies". Ce sont +gaietes et propos de table. C'est a cela qu'il se delasse de +l'_Encyclopedie._ Considerez toujours Diderot comme un homme qui +s'enivre facilement. C'est son temperament propre. Il se grisait de sa +parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de +ses pensees et de son ecriture; il se grisait d'attendrissement, de +sensibilite, de contemplation et d'eloquence, devant une pensee de +Seneque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de +son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage +intarissable, l'epanchement indiscret et indefini, allant au hasard, +plein de repetitions, encombre de digressions, coupe ca et la de pensees +profondes, de mots eloquents, de grossieretes et de niaiseries.--Et +ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme tres +intelligent, tres etourdi et tres inconscient qui s'est grise d'histoire +naturelle. + +Notez, de plus, que, comme le coeur n'etait pas mauvais, et tant s'en +faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale etant, sans doute, +une _regle_ des moeurs, mais sa source, a lui, de bonnes intentions et +d'actions louables. Ses declamations, exclamations et proclamations +sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le +mouvement "naturel" et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_, +la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est tres vive; +et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose. + +A la verite, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois +dire quelque part: "C'est a la volonte generale que l'individu doit +s'adresser pour savoir jusqu'ou il doit etre homme, citoyen, sujet, +pere, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est a +elle a fixer les limites de tous les devoirs", et cela, s'il s'y tenait, +ce serait une _regle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et +dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus frequemment, +il a cette idee, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est +souvent comme tente, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, +isole, sans s'inquieter de la pensee et de la volonte generale, et meme +s'y derobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et +vertueuse. L'homme de bien _cree le devoir_, fait la loi morale. Il ne +la recoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un +pere avec ses enfants_" et dans _Est-il bon? Est-il mechant?_ il +a, sinon conclu, du moins fortement penche en ce sens. Un homme en +possession d'un testament qui depossede des malheureux et qui gonfle +inutilement l'avoir de gens riches, desinteresse du reste absolument +dans l'affaire, peut-il bruler le testament? Diderot ne cache point +qu'il a le plus vif desir de repondre par l'affirmative.--Un homme, +pour repandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en +ont le plus grand besoin, et en sont tres dignes, peut-il mettre de cote +tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer +des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble +tout pres de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et +qui hesite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et +au-dessous des morales particulieres, qu'elle est une moyenne; que, +partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui +fait cette conscience, agir d'apres sa loi personnelle. + +C'est a peu pres cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale +de Diderot. Je n'ai meme pas besoin de dire que, quoique plus aimable, +et nous reconciliant un peu avec lui, elle procede du meme fond que son +immoralite. C'est toujours l'homme naturel oppose a "l'homme artificiel +et moral"; c'est toujours la societe, la communaute, le _consensus_ qui +est depossede du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous +faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontes. Plus de +loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancetre, +peut-etre, probablement, fourbe et fripon, a trace pour moi. En these +generale, point de morale aucunement. La morale est une invention +d'anciens tyrans subtils; c'est une des pieces de l'homme artificiel +qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une regle, ou +quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous a vous-meme scrupuleusement +interroge; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, +meme contre le gre de la loi civile. + +Voila bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et +intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le +XVIIIe siecle nie le plus energiquement, c'est le progres. Le progres, +s'il y a progres, c'est sans doute le resultat de l'effort commun de +l'humanite a travers les ages, c'est ce que les hommes, peu a peu, et +les fils profitant des travaux et heritant de la pensee des peres, ont +fini par etablir et par accepter comme verites au moins provisoires, +lumieres pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet "homme +artificiel", en admettant meme qu'il soit artificiel, cet homme social, +religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imagine un jour, +ce sont les hommes, les generations successives qui l'ont fait peu a +peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus legitime que le +modifier a notre tour, c'est-a-dire continuer de le faire; le repousser +tout entier, le declarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir +le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme +sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant +mille siecles, n'aboutissent qu'a une cruelle et meprisable absurdite, +ce qui est possible, mais, s'il etait vrai, devrait, non vous donner +tant d'audace a penser a votre tour et tant de confiance en vos +decisions individuelles, mais vous decourager a tout jamais de toute +pensee et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la +reprenant a son point de depart, une experience qui a si malheureusement +reussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction +et destruction faite de tout ce que la pensee de vos predecesseurs +amendes les uns par les autres vous a appris, etes capable d'une pensee +saine et d'un regard juste; et c'est bien la l'immense et pueril orgueil +des radicaux du XVIIIe siecle. + +Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'ecarte de Diderot et que je +pense beaucoup plus a Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux +tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que +Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la legerete, de l'etourderie, +d'un temperament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes +disait que le mechant est un enfant robuste. L'enfant robuste est +plutot inconsidere, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons +mouvements et d'etranges ecarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on +a pu dire et qui a dit de lui-meme: "Est-il bon? Est-il mechant?" + + + +III + +SES OEUVRES LITTERAIRES + +On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepte qu'il n'en avait +pas; et, je m'en excuse, c'est a peu pres ce que je vais dire. J'en ai +le droit, parce que je ne resiste jamais a repeter un lieu commun quand +je le crois juste. + +Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination litteraire. Il a, nous +l'avons vu, une certaine imagination dans les idees, une certaine +imagination philosophique. Le _Reve de d'Alembert_ est une sorte +de poeme materialiste, non sans beaute, non sans beautes surtout. +L'imagination litteraire est autre chose. Elle consiste a creer des +ames, ou a inventer des evenements. Elle est faite d'une puissance +singuliere a sortir de soi, pour devenir une ame qui n'est pas notre +ame, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la notre. C'est une +aptitude particuliere et innee que rien ne remplace. L'observation y +aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le detachement facile +y aide, mais ne la donne pas necessairement. Or Diderot n'avait +pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation +penetrante et patiente. Il avait le detachement et la sympathie; mais +cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni trace un caractere, tout un +caractere, fait vivre un homme qui ne fut pas lui; ni il n'a jamais +raconte une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggere a +l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a trace des silhouettes, et +raconte des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de +genre. + +Qu'est-ce a dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme +personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement +et fortement que Merimee, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait +voir, qu'il voyait avec une etonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous +le connaissez, rond, a fleur de tete, interrogateur, tout en dehors, +tout jete en avant, curieux, avide et qui semble se precipiter sur +les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aime a +regarder, et a voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le +fiacre ou il roulait la moitie de sa journee, il revoyait la figure, +l'attitude, le geste, la scene; puis, devant son papier, il revoyait +encore, avec plus de nettete et dans un plus haut relief, en ecrivant. + +Aussi tout ce qu'il nous a raconte, ce sont des anecdotes vraies, des +historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les +fait entrer dans un recit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce +sont les petits memoires de son siecle. Il n'a jamais cree, il a bien +vu, bien retenu, bien reconstitue et bien raconte. Et dans chacune de +ses histoires, apres des preparations quelquefois longues, qui sont des +hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans +nos memoires? La scene, le tableau, la vignette; cette femme suppliante +aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui +part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tete tournee vers cette +femme imperieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues. +Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de +physionomie, les details curieux, tout cela s'est profondement grave +dans sa memoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de +son talent, qui est tres grand et tres Original. + +[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.] + +[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.] + +Mais quand il s'essaye a l'oeuvre d'imagination pure, il ecrit la +_Religieuse_, ou l'ennui le dispute au degout; il ecrit les parties +d'invention de _Jacques le Fataliste_, a savoir l'histoire proprement +dite de Jacques et de son maitre, qui est de mediocre interet. Il n'a +plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a a un haut degre) +que ces qualites de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du +style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond +est singulierement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de +caracteres, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la +verite, et c'est toujours a _Jacques le Fataliste_ que je songe, il +produit une illusion agreable, ce qui est encore du talent: il mele, +suspend, ramene, entrecroise et entrelace cinq ou six recits differents, +chacun peu interessant en lui-meme, de maniere a toujours faire croire +que celui qu'il a laisse en train et qu'il doit reprendre est plus +interessant que celui qu'il fait; et il y a la comme un chatouillement +de curiosite, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de +foisonnement copieux. On croit voir les recits sourdre, s'echapper, +jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours, +en se melant, se quittant et courant les uns apres les autres. Il y a la +un peu de diversite d'accent; car Diderot etait l'homme des digressions, +des echappees, et des parentheses plus longues que les phrases; mais il +y a un peu de procede aussi et d'attitude; et surtout il y a plus +de verve de conteur que d'imagination de createur, ou, pour parler +simplement, de romancier. + +Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout a +l'heure qu'il reussit a peu pres a faire une grace, n'en revele pas +moins une singuliere pauvrete de fond. Ou la composition est absente, +mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention meme +qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouve +ou une forte idee a vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et +puissant, qui vous obsede. _Gil Blas_ est compose, quoi qu'on puisse +dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son +unite. _Candide_ est compose. Il gravite autour d'une _idee_ dont on +sent toujours la presence, et qui de temps a autre, frequemment, ramene +a elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_ +ni les _Bijoux_ ne sont composes, parce que Diderot, demi-artiste, +demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est +ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre, +souvent si brillante, ni autour d'un caractere vigoureux, complet et +vraiment vivant, ni autour d'une idee importante et considerable. + +Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serree, qui descende +profondement dans la memoire, parmi toutes les improvisations +prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. La encore c'est +l'oeil qui a guide la main. Le neveu de Rameau est un personnage reel +que Diderot a vu et contemple avec un immense plaisir de curiosite. Il +l'a aime du regard avec passion. Mais cette fois le personnage etait +si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en +particulier qu'il etait comme l'exageration fabuleuse, l'exces inoui +et la caricature enorme de Diderot lui-meme) Diderot a tant aime a le +regarder, qu'il en a oublie d'etre distrait, qu'il en a oublie +les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions a +l'interlocuteur imaginaire, et les reponses de celui-ci et les repliques +a ces reponses; qu'il a concentre toute son attention sur son heros; +qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce +qu'il n'a jamais, la soumission absolue a l'objet, et que l'objet s'est +enleve sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un +personnage de La Bruyere trace avec la largeur de touche et la plenitude +de Saint-Simon.--Et la encore il n'y a pas d'imagination proprement +dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de genie.--Sauf +cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et +diffus, ou un _novelliste_ a qui manque ce qui est le charme meme de la +nouvelle, le concentre et le ramasse vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu +de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, +mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son +existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne reflechit, le livre +ferme, sur une pensee generale de quelque grandeur ou portee. Reste +qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scene presque +inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lachaient +point leur proie; et c'est ce que je me plais a repeter. + +Diderot s'est essaye a l'art dramatique, et c'est ou il a le moins +reussi. Tout lui manquait, a bien peu pres, pour y entrer, pour s'y +reconnaitre, pour y avoir l'emploi de ses qualites. Et d'abord remarquez +qu'il a beaucoup reflechi sur l'art dramatique et que c'est un grand +raisonneur en questions theatrales. Mauvais signe. Il peut exister, et +la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doue pour +etre d'une part un theoricien d'art dramatique, d'autre part pour etre +capable d'oublier toute theorie quand il prend sa plume de theatre, +condition necessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare. +D'ordinaire, des theories familieres et cheres au critique, les unes +s'evanouissent et lui echappent, dont il faut le feliciter, quand +il concoit une piece de theatre; mais quelques-unes restent, celles +auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de +createur en est refroidie et paralysee, quand ce n'est pas chose plus +grave, que la theorie reste parce que l'imagination n'est pas venue. +Ceci est le cas de Diderot. + +Il avait une foule d'idees vagues sur le theatre; d'idees vagues, +obscurcies encore par ce verbiage incoherent et fumeux, qui lui est +naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce +chaos, ou je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que +je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables. + +Il voulait plus de naturel au theatre, comme tout le monde; car, d'age +en age, le naturel de l'epoque precedente parait le pire conventionnel +a celle qui vient; et cela est necessaire, parce que, seulement pour +se maintenir au meme degre de conventionnel, il faut reagir contre le +conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le +pur procede en deux generations.--Il voulait donc plus de naturel, ce +qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins +de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage +entre a la Comedie francaise; il ne comprend rien a des gens qui parlent +un langage rythme, qui a une question de vingt lignes repliquent par une +reponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent +ceremonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue +ne comprendrait rien, non plus, a une femme toute blanche d'un blanc de +ceruse, qui garde une immobilite absolue et qui ne cligne pas des +yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien a des +personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir +que d'un cote et meme a une certaine place precise; que l'art est +precisement l'art, et reste l'art, en se separant franchement de la +nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement +_une certaine ressemblance_, a l'exclusion des autres, et qu'on fremit +a imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la reverence et +qui, par un mecanisme ingenieux, vous reciterait le sonnet d'Anvers; +que, precisement parce que le theatre, le plus complexe des arts, donne, +non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de +la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le +trompe-l'oeil, l'illusion puerile et le contraire meme de l'art, +qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-verites ou de +contre-realites salutaires, preservatrices, artistiques pour tout dire; +et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude +noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux +parlant et marchant devant les Francais de 1750, sont justement de +ces contre-realites qui ne constituent point l'art, mais en sont les +_conditions_ necessaires. + +Et qu'il faille, a chaque generation, s'inquieter, cependant, +d'introduire un peu de realite nouvelle, c'est-a-dire, pour beaucoup +mieux parler, de modifier par un souci de la realite le conventionnel de +l'age precedent pour ne pas tomber dans un pire, a savoir dans le meme +se continuant, s'imitant et se repetant; j'en suis d'avis, et j'ai pris +soin de le dire, et je felicite Diderot, sinon de sa theorie, du moins +de sa preoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a +garde. + +[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation necessaire des +valets et des servantes qui menent l'action, ou des scenes entre valets +et servantes repetant les scenes entre maitres et maitresses, et c'est +bien la ce conventionnel suranne et epuise qu'il faut savoir rajeunir.] + +Il voulait, de plus, que le theatre fut moralisateur. En cela il +etait dans la tradition du theatre francais et surtout de la critique +dramatique francaise. Sur ce point, l'independant Diderot est d'accord +avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbe d'Aubignac, avec Marmontel et +avec Voltaire. Il n'est guere, du XVIe siecle au XIXe, de theoricien +dramatique qui n'ait vivement insiste sur la necessite de moraliser le +theatre, et de moraliser du haut du theatre. Seulement au XVIIIe siecle +ce penchant fut plus fort que jamais. Et il etait mele de bon et +de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un cote, l'idee de +remplacer les predicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes; +d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la +direction morale, qui autrefois venait de la religion, commencant a +languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guere +que la litterature qui put recueillir ou essayer de prendre cette +succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis +de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant +accoutume d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que +le drame fut non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte +de soutenance de these. "J'ai toujours pense qu'on discuterait un jour +au theatre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire +a la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen +(le theatre) si le gouvernement en savait user et qu'il fut question de +preparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!" + +Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le theatre en substituant +la peinture des _conditions_ a la peinture des _caracteres._ Entendez +par "condition" l'etat ou est un homme dans la famille: on est "un +pere," "un fils", "un gendre"; ou dans la societe: on est magistrat, on +est soldat, etc. + +La critique s'est trop exercee sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas +meprisable. Ce qu'il y avait de suranne dans l'ancienne conception des +"caracteres" au theatre, c'est que les "caracteres" etaient devenus +des abstractions. On etudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_ +contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui +strictement ne fut que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme +en soi, et encore reduit a sa passion maitresse, et sans le moindre +compte tenu des impressions que ses entours ont du faire sur lui et de +l'empreinte qu'elles y ont du laisser, voila ce que les dramatistes +pretendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit a croire qu'ils +n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue francaise dont +ils faisaient methodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme +peut etre ne contradicteur, et, partant, etre cela; mais qu'il est bien +plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions +exercees, des prejuges de classe recus et conserves, a fait de lui. Pere +depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un pere; magistrat depuis dix +ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres +termes, le caractere acquis remplace le caractere inne.--J'ai la +pretention, dont je m'excuse, d'exposer la theorie de Diderot beaucoup +plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir. + +Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre a la "comedie de +caracteres" un chemin nouveau que ce sera a elle d'eprouver. Mais +Diderot a peut-etre tort de croire qu'il faille _substituer_ purement +et simplement les conditions aux caracteres, comme si les conditions +etaient tout, et les caracteres si peu que rien. Notez d'abord que les +conditions sont: ou des effets du caractere,--ou des forces en lutte +contre le caractere,--et autant que dans les deux cas il faut +s'inquieter du caractere autant que de la condition. Je suis epoux et +pere parce que j'etais _ne_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous +croyez et pretendez etudier ma condition, c'est mon caractere que +vous etudiez, et la "substitution" est nulle, et il n'y a aucun +renouvellement de l'art.--Ou bien je suis epoux et pere, par suite de +circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas ne pour cela; et alors +le drame sera tres probablement la lutte entre mon caractere et ma +condition, entre mon caractere inne et mon caractere acquis, dont +les forces commencent a se montrer; auquel cas il faut bien que vous +connaissiez mon caractere autant que ma condition; et la pire erreur +serait de ne vouloir connaitre et peindre que cette derniere, puisque +par cette omission ou negligence, c'est le drame meme qui disparaitrait. + +De plus, a considerer les conditions comme de veritables caracteres, +tant on suppose qu'elles ont petri, modele et sculpte l'homme qu'elles +ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caracteres +d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plenitude de caracteres +innes. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne +humaine plutot que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des +modifications de caractere, et non des caracteres.--Des lors, autant +elles sont interessantes, montrees avec le caractere qu'elles ont +modifie, autant elles sont comme vides et comme sans support, presentees +sans ce caractere et abstraites de lui.--Et de la cette consequence +curieuse: loin que Diderot corrige ce defaut de nos peres qui consistait +a donner des abstractions pour des caracteres, voila qu'il y tombe plus +qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procede exactement de meme. +Eux nous donnaient pour tout un homme un defaut. Lui nous donne pour +tout un homme, une habitude prise, ou un prejuge, ou une mine. Peindre +l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge +d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est +abstraire; mais ecrire le _Pere de famille_ c'est abstraire encore. Ce +qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculte +maitresse, modifiee, ou aidee et exageree, ou combattue par sa +condition, c'est-a-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que +font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par +exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _pere de famille_ qu'il faut +ecrire, mais l'avare pere de famille, et c'est precisement ce qu'a fait +Moliere quand il a cree Harpagon.--D'ou il suit qu'au lieu de faire un +pas en avant, Diderot en faisait un en arriere sur ceux qui, tout en +procedant par "caractere", d'instinct n'en montraient pas moins l'homme +concret et complet, en presentant ce caractere dans le cadre que la +"condition" lui faisait, avec l'appoint que la "condition" y ajoutait, +dans le jeu, enfin, et le branle ou la "condition" ne pouvait manquer de +le mettre. + +Voila ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir +une partie de la verite, et celle justement que les contemporains +n'apercoivent pas, c'est contribuer a la verite, et qu'abstraction pour +abstraction, il valait mieux pencher vers celles ou l'on ne songeait +pas, que rester dans celles ou l'on s'obstinait. La theorie de Diderot +avait donc et de la justesse et surtout de la portee. + +Elle n'etait point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la +pensee de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait a l'ensemble de sa +doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Mediocre et meme mauvais +moraliste, mediocre et meme a peu pres nul comme psychologue, il +ne devait guere voir dans l'homme que des instincts innes qui se +developpent, grandissent, et se font leur voie; "naturaliste" et grand +adorateur des forces materielles, il devait voir l'homme plutot comme +engage dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument +asservi par elles; il devait le voir bien plutot comme un effet que +comme une cause, et comme une resultante que comme une force, et des +lors c'etait l'homme determine et "conditionne", c'etait l'homme +tellement modifie par sa fonction qu'il fut comme cree par elle, et en +derniere analyse exactement defini par elle, qu'il devait s'imaginer, et +par consequent croire qu'il fallait peindre. + +De toutes ces theories, Diderot, lorsqu'il a passe de la theorie a +la pratique, n'en a guere retenu qu'une, c'est a savoir l'idee qu'il +fallait moraliser sur la scene. Il a peu rencontre et meme peu cherche +ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guere peint des caracteres, +il n'a pas davantage peint veritablement des "conditions". Le _naturel_ +de Diderot s'est reduit a eviter le discours suivi et a mettre souvent +_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il +pas plus que La Chaussee. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu +que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulees comme, dans +Balzac, etaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces +declamations qui depassent les limites legitimes et traditionnelles du +ridicule, et je n'y insisterai pas davantage. + +Quant a la manie moralisante, elle s'etale dans ce theatre de Diderot de +la facon la plus indiscrete et aussi la plus desobligeante. On voit bien +pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur +cette doctrine de la moralisation par le theatre. Elle n'etait pas +nouvelle; mais par la maniere dont Diderot pretendait l'appliquer elle +avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot "moralise" et +dogmatise de deux facons, par la _maxime_, comme au XVIe siecle, et par +les conclusions, par les tendances que comportent et que suggerent les +denouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de +belles lecons sur la tolerance, que la morale procede dans le theatre +de Voltaire par tirade. C'est sa methode perpetuelle dans le theatre de +Diderot. Son drame n'est absolument qu'un pretexte a sermons laiques, et +tout son theatre n'est que sermons relies en drames. Sa comedie nouvelle +n'est qu'une "comedie ancienne" ou il n'y aurait que des parabases. + +Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but +poursuivi. Le propos delibere de mettre une doctrine morale en lumiere +est, d'experience faite, le moyen (un des moyens, car, helas! il y en a +d'autres) de ne point reussir en une oeuvre litteraire. On n'a jamais +vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les epreuves sont +concluantes.--Peut-etre cela tient-il tout simplement a ce qu'il en est +tout de meme dans la vie reelle. L'acte moral est toujours chose louable +et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa +vertu penetrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant, +pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerte, qu'il +n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-meme, qu'il ait un +certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que +d'une lecon qui se deguise en acte. Il reste venerable bien plutot +qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en +litterature. Nous aimons tirer la lecon morale des faits qu'on nous met +sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse. + +Voila une des raisons pour lesquelles le _Pere de Famille_ et le _Fils +naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres +raisons. Deux choses manquent essentiellement a Diderot, qui ne laissent +pas d'etre importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des +hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculte de psychologue. +Jamais un homme n'a ete pour lui un sujet d'etudes, parce que chaque +homme lui etait une cible d'eloquence. Toute personne qui entrait +chez lui etait immediatement roulee dans le flot bouillonnant de son +discours. Un torrent est mediocre observateur et mauvais miroir.--Et il +ignorait l'art du dialogue pour la meme cause. Sur quoi l'on m'arrete. +Les dialogues semes dans les romans et les salons de Diderot sont pleins +de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont +des monologues animes. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec +lui-meme. Il se multiplie avec beaucoup d'agilite et de fougue; mais +il ne se quitte point. Il est de ceux qui font a eux seuls toute une +discussion. "Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me repond.... +Tout beau! dira quelqu'un"; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces +gens-la, a force de se faire l'objection a eux-memes, n'ont jamais eu +ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses +dialogues. Il dit quelque part: "Entendre les hommes, et s'entretenir +souvent avec soi: voila les moyens de se former au dialogue." Le second +ne vaut rien, et Diderot l'a pratique toute sa vie; le premier est le +vrai, et Diderot ne l'a jamais employe, pour avoir consacre tout son +temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot +qu'on entend. A peine deguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupe par +des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait +a mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru +que le dialogue consistait a mettre beaucoup de _tirets_ dans une +dissertation. + +Une seule de ses comedies offre un certain interet. C'est celle ou il +ne s'est souvenu d'aucune de ses theories, et ou il a peint le seul +caractere qu'il connut un peu, a savoir le sien. C'est _Est-il bon? +Est-il mechant?_--Dans _Est-il bon?_ point de pretention moralisante; +point de "condition", et au contraire, un caractere qui n'est modifie +par aucune condition particuliere; et enfin le defaut ordinaire de +Diderot devient ici presque une qualite, puisque ce defaut consistait a +ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-meme qu'il +s'etablit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a a dire, sur +la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilites, sur les +longueurs; et que cette comedie ne peut etre mise a la scene, et je le +crois; mais le personnage central est singulierement vivant et d'un bien +puissant relief. Ce Scapin honnete homme, ce "neveu de Rameau" genereux +et bienfaisant, ce Sbrigani a manteau bleu, cet homme de moralite +douteuse et de generosite toujours en eveil, qui poursuit et atteint des +buts excellents par des moyens a meriter d'etre pendu, et dont la bonte +s'amuse du but ou elle tend, et dont la perversite, naturelle a tout +homme, se divertit sous cape du moyen employe; cela est original, +piquant, inquietant et hardi, et ambigu et equivoque comme le titre, qui +resume tres bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y +a bien en chacun de nous tous un etre qui voudrait avoir la joie de +conscience des bienfaits repandus, avec le ragout de la mystification +bien combinee et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel, +cet homme-la; mais il est si bon! Trop bon; mais par des strategies si +suspectes qu'il ne risque pas d'etre fade. + +L'etrangete meme de la composition de cette comedie n'est pas pour me +deplaire, au moins a la lire. C'est une comedie faite comme _Jacques le +Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent. +Cela est d'un fretillement delicieux, et qui serait vite deconcertant +et desesperant, si le principal personnage ne formait centre, et ne +ramenait assez clairement tout a lui. Il est la; il a, pour sauver cinq +ou six personnes, amorce cinq ou six intrigues diverses. Elles lui +reviennent et lui retombent sur les bras tour a tour: "Ah! voici +l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la +pousser ou il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci, +cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me +mele-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui +jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup +vaille! Et a l'affaire Bertrand!..."--Autant de dexterite qu'il y a, du +reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais, +discretement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il mechant?_ +serait une chose tres distinguee. Tel qu'il est, c'est une chose tres +originale. + + + +IV + +DIDEROT CRITIQUE D'ART. + +Le chef-d'oeuvre de Diderot c'etait tres probablement sa conversation, +et voila pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le +_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familiere_. +Il n'avait pas la vraie imagination litteraire; mais il avait cette +demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste a etre transporte de ce +qu'on voit, a decrire avec ravissement ce qu'on a vu et a y ajouter +quelque chose. Diderot est incapable de creer, mais il est tres capable +de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, apres avoir saisi ses yeux, +saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une +ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ebranle par un +spectacle, il s'anime, raconte, decrit, deplace et replace, imagine +des details, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire, +inferieure, mais precieuse encore, et que tant s'en faut que tout +le monde ait, qui retient, acheve, et recompose. Les _Lettres a +mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement +contees, de scenes joliment decrites, de croquis, de silhouettes et +d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guere +au XVIIe siecle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit +dans une sorte de lumiere chaude et dans une atmosphere qui vibre et +parait vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; +le tableau entier baigne dans l'air reel et fremissant; la sensation +de plenitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de +Crebillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux +que je ne pourrais l'exprimer. + +Avec cet oeil, cette memoire rechauffante, et cette imagination _a la +suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitie de son office, +mais vive encore et alerte, il eut ete un critique dramatique, ou plutot +un chroniqueur theatral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il +a regardes; c'etait encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont tres +souvent admirables. Il decrit d'abord, puis il refait; c'est son procede +ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination speciale +que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des +couleurs, s'est comme vide, l'imagination excitee se donne carriere. +Elle reprend la matiere que le peintre lui a fournie et la dispose d'une +autre facon. Elle se joue dans ces limites bornees avec infiniment de +souplesse, de vivacite et de bonne grace: puis elle s'emancipe encore, +depasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait +par elle-meme, et se livre a une reverie, un peu contenue encore, qui +est charmante. Ces echappees de fantaisie sont plus agreables ici, et +moins inquietantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront +pas trop loin, seront un peu surveillees par le critique qui ne peut +s'endormir tout a fait, seront dominees, du reste, toujours un peu, +et, partant, un peu maitrisees par le souvenir de l'oeuvre qui les a +inspirees. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans +ses perils. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa +verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton. + +Et je sais tout ce qu'on a reproche a cette critique artistique de +Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute +litteraire. Variations d'un lettre a propos de tableaux.--Il est un peu +vrai. Et c'est ici qu'il est a propos de faire remarquer quel est le +fond meme de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce +n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le theatre +des idees de peintre, et sur la peinture des idees de litterateur. Il +a voulu au theatre des _tableaux_ et sur les toiles des scenes de +cinquieme acte. Il a ete pour un theatre qui parlat aux yeux et pour une +peinture qui parlat aux coeurs; et quand on est mechant, on dit qu'il a +ete bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Theatre. +Cela certes est un defaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne +faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les separer jusqu'a +mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont freres. A les +confondre, il est vrai qu'on leur fait parler a tous une langue de +Babel; mais aussi quand on cultive l'un, etre, de nature ou par effort, +entierement etranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne +connaitre que le metier et de s'y confiner. Le poete dramatique ne doit +pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, meme pour +son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas +faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine +dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le +critique ne doit pas se tromper d'emotion, et transporter devant les +toiles l'etat d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers ou +Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'emotion, +peut-etre risquerait-il de n'en connaitre aucun, peut-etre en +arriverait-il vite, a moins que meme il ne partit de la, a ne savoir +d'une piece que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que +tel ton est juste et tel douteux. + +Un critique artiste plutot que "technique" c'est ce qu'a ete Diderot, et +c'est le "metier" aussi bien au theatre qu'au salon qu'il a peu connu; +mais ses impressions generales sont justes, et il ne s'est trompe ni sur +Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si +litteraire, c'est que la peinture de son temps est bien litteraire +aussi. Il a affaire a des tableaux qui s'appellent quelquefois, et meme +souvent: _Le Clerge, ou la Religion qui converse avec la Verite_; +--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amenent +l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cedant pour +un temps a la Necessite_;--_L'Etude qui veut arreter le Temps_;--_La +Justice que l'Innocence desarme et a qui la Prudence applaudit_. "Je +defie un peintre avec son pinceau...." disait Moliere....; les peintres +du temps de Diderot avaient l'intrepidite de traiter ces sujets-la +avec leur pinceau. Ils etaient extremement litterateurs. Ils etaient +pathetiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y +songe bien, ce qui doit etonner ce n'est point du tout que Diderot +ait ete litteraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a ete +moderement. Et c'est bien plutot un retour au vrai sens artistique que +je serais tente de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence +predominante et funeste du "point de vue litteraire". + +Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sur, +d'abord de la couleur, et ensuite de la lumiere, et voila deux points +qui ne sont pas si peu de chose. Partout ou nous pouvons controler la +critique de Diderot par l'examen des toiles memes qu'il a critiquees, +nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations +est entierement juste, et affine; et que pour savoir d'ou vient la +lumiere, ou elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en +doivent etre avives, ou baignes mollement, ou effleures, il est peu +d'oeil plus savant et plus exerce que le sien. + +Et pour ces qualites qui sont moitie du peintre, moitie du litterateur +(et qui sont necessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passe +maitre? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste +choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un ecrit, compose, ou +recompose, admirablement un tableau. La ou il dit: bien compose, on peut +l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui +saute aux yeux d'abord. Et quand il defait un tableau pour le refaire, +on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du +moins que celui qu'il critique a bien les defauts de composition qu'il +releve. + +Et de meme, le moment precis de l'action qui est celui que le peintre +doit saisir comme comportant le plus de clarte, le plus de beaute des +figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'interet, il est +souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout +le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sure du "moment" du +peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout a fait ce don, celui de voir +une action se grouper pour l'effet esthetique, et celui de l'arreter +juste a la minute ou elle sera le mieux groupee pour indiquer le +commencement d'ou elle vient et suggerer la fin ou elle va, et pour etre +belle en soi, et pour etre pleine de sens dans la plus grande clarte. +"Chardin, La Grenee, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent +point les litterateurs) m'ont assure que j'etais presque le seul de +ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme +elles etaient ordonnees dans ma tete."--Je le crois fort, et cela va +beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque meme du litterateur +ne pour sentir l'art. Un critique d'art doit etre un peintre a qui ne +manque que le metier. C'est a bien peu pres ce qu'a ete Diderot. + +--Mais le metier lui-meme, la technique, pour parler plus noblement, est +partie essentielle de l'art a ce point que n'en pas rendre compte c'est +causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il +faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beaute +propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et +minutieusement gouter, par consequent, que l'homme qui connait a fond la +technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers +pour savoir quel est le secret de la beaute d'un vers de Lamartine +ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beaute +d'_expression_ qui leur est commune, c'est-a-dire sont faits pour +eveiller dans les ames certaines sensations generales, un peu confuses, +il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont, +aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M. +Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont +un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le meme fait chacun +en sa langue devant un homme qui ne sait que le francais. Le Francais ne +les comprend pas; mais a leur mimique il entend tres bien que la chose +racontee est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il +ne perd nullement son temps a les entendre et regarder. Tres sensible +meme, femme, enfant, ou meridional, il pourra meme rire, pleurer ou +sourire a leur recit. Voila ce que la foule entend aux choses des arts. +Chaque art a sa _langue_ particuliere, tous ont un _langage_ commun. + +[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.] + +Eh bien, supposez maintenant un interprete. Quel service pourra-t-il +rendre au Francais qui ecoute? Pretendre le faire entrer dans le talent +de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est la, il n'y doit point +songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait +qu'il commencat par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler +l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel +mot plus necessaire qu'un autre a un commencement d'intelligence du +recit, donner une idee generale, confuse encore, sans doute, mais deja +plus saisissable du fait raconte, voila ce qu'il peut faire. Et voila ce +que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans +la technique, sans cesser de se tenir, a l'ordinaire, dans le domaine de +l'expression, et il donne, par quelques vues discretes sur la technique, +un peu plus de precision a la sensation d'ensemble, a l'impression +generale qui affectait la foule. + +Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui ecrit au XIXe siecle +pour un public plus familier deja aux choses de peinture, un peu plus +d'interpretation technique, quelques lecons de langue poussees un peu +plus loin sont deja permises. A Diderot une traduction brillante du +sentiment general du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et +nos critiques modernes les plus savants sont bien forces, a l'ordinaire, +de se tenir eux-memes a peu pres dans ces limites.--Un critique d'art +sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en decrivant +un tableau, pour donner au public le desir de l'aller voir; et si la +critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement +qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maitre inconteste de +la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, seduisant et +eloquent initiateur. + + + +V + +L'ECRIVAIN. + +Diderot est grand ecrivain par rencontre et comme par boutade, et il +trouve une belle page comme il trouve une grande idee, avec je ne sais +quelle complicite du hasard. C'est un homme d'humeur, et par consequent +un ecrivain inegal. "Un homme inegal n'est pas un homme, dit La Bruyere; +ce sont plusieurs." Et il y a plusieurs ecrivains dans Diderot.--Il y +a l'ecrivain lucide, froid et lourd qui ecrit les articles de +l'Encyclopedie.--Il y a l'ecrivain dur et obscur qui expose une theorie +philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rheteur fieffe qui a +donne a Rousseau le gout des points d'exclamation, qu'il a, a son +tour, recu de lui, et qui, brusquement, sans prevenir, au cours d'une +exposition tres calme ou d'une lettre tres tranquille, s'echappe en +apostrophes et prosopopees qu'on sent parfaitement factices. Le voila +qui ecrit a Falconet: "Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie.... +Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en +etre emu, ma liberte menacee, ma vie compromise, pourvu que mon amie me +restat. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je +m'en epuiserais pour l'en rassasier."--Ceci pour s'excuser aupres de +Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, a cette amie meme, +a Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage +en Russie, a la meme date, avec la plus parfaite tranquillite. Et il y +a aussi en Diderot l'ecrivain ardent, impetueux, d'une prompte et vive +saillie, qui jette une scene sous nos yeux ou qui enleve un recit d'un +tel mouvement, d'un tel elan, et, notez le, avec une telle perfection +de forme, qu'on ne songe plus a la forme, qu'on ne s'en apercoit plus, +qu'on croit voir, sentir et penser soi-meme, que l'intermediaire entre +vous et la chose, que l'interprete, que l'ecrivain, en un mot, a +disparu; et c'est la le triomphe meme de l'ecrivain. C'est en cela que +Terence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Merimee +souvent, sont des ecrivains superieurs. Diderot a une centaine de pages +ou l'on est tout etonne de le trouver de cette famille. + +Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est meme poete. +Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il +descend comme d'une seule coulee dans l'ame, et la remplit et l'habite +immediatement tout entiere: "Tout s'aneantit, tout perit: il n'y a que +le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure."--Il trouve le +symbole exact et en meme temps riche, ample, s'imposant a l'imagination, +et il sait l'enfermer dans une periode harmonieuse dont le +retentissement prolonge longtemps dans notre memoire ses ondes sonores: +"Mefiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui +le sement a tout propos. Ils n'ont pas le demon; ils ne sont jamais ni +gauches ni betes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et +babillent tant que le jour dure. Le soleil couche, ils fourrent leur +tete sous l'aile, et les voila endormis. C'est alors que le genie +prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, +inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence +son chant, fait retentir le bocage et rompt melodieusement le silence et +les tenebres de la nuit."--Et voila, certes, qui est etrange, de trouver +dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensee, un sentiment et une +"strophe" de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi +qu'en_ ait dit Buffon: le style est la melodie interieure de notre +pensee, et la pensee de Diderot a ce caractere entre tous qu'elle est +inattendue, meme de lui-meme. Inegal, inconstant, multiple, versatile, +girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le +quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, +quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non +surveille, non chatie, non corrige, son style d'improvisateur, comme +sa pensee, est capable de bassesses, d'obscurites, d'incorrections, +de gaucheries, de graces, de vivacites aisees et brillantes, parfois +d'echappees subites vers les hauteurs, et meme de serenites imposantes. + + + +VI + +Quelques intuitions de genie, quelques recits plein de verve, quelques +silhouettes bien enlevees, quelques theories neuves trop melees +d'obscurites, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, +enormement de verbiage et de fatras fumeux, voila ce qu'a laisse +Diderot. Rien de complet, rien d'acheve, ni comme systeme philosophique, +ni comme oeuvre d'art. Son role a ete plus grand que son oeuvre. Par +son infatigable activite, par ses qualites estimables, et presque +inestimables, de caractere et de bon coeur, il a tenu une tres grande +place en son temps; il a ete le lien entre les esprits et les caracteres +les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre, +et personne plus que lui n'etait ne directeur de journal. Il ne lui a +manque qu'un vrai et grand genie, ou peut-etre seulement de la suite +dans les idees, pour mener son siecle, que personne n'a mene, comme il +est arrive d'ailleurs a presque tous les siecles.--Il l'a rempli d'un +grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remue. Il a vecu dans +cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son element naturel. +Il a fort agrandi le calme atelier de son pere, et fabrique beaucoup +plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'etait un rude ouvrier +que le travail grisait, et aussi la recreation, et aussi les histoires +racontees, les discussions et la rhetorique. De pensee calme, de +reflexions, de meditation, de contemplation, au milieu de tout cela, +aussi peu que rien. Vrai Francais des classes moyennes, sans esprit, +sans distinction, plein d'intelligence, de facultes d'assimilation, de +facilite au travail et a la parole, avec un ideal peu eleve, peu de +scrupules de moralite, et un tres bon coeur. Il s'est laisse aller a +cette nature, si melee de mal et de bien, de tout son mouvement et +de tout son elan, incapable de reaction contre lui-meme, comme de +reflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment +seulement, de notre infirmite, de notre misere, et de notre puissance a +nous ameliorer, lui etait inconnu. Quand cela manque, on ne peut etre +qu'une force de la nature tres interessante. Il l'a ete. Ce n'est pas +peu. + +Sa fortune litteraire a ete curieuse. Tres connu dans son temps et tres +en lumiere comme remueur d'idees et "philosophe", beaucoup moins comme +artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses ecrits +les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis +les uns apres les autres, a de longs intervalles, quelques-uns tout +recemment, des bibliotheques particulieres ou des armoires a manuscrits +les plus eloignees et les mieux closes. A chaque revelation c'a ete un +etonnement et une joie litteraire. On le croyait toujours la veille +beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration a son egard +ont ete renouvelees et rajeunies periodiquement comme par son bon ami le +hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte +de devotion litteraire en a ete comme confirmee et rafraichie avec soin +autour de son monument. + +Une autre sorte de devotion, qui n'avait rien absolument de litteraire, +s'est fort echauffee aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siecle, +beaucoup lui ont ete infiniment reconnaissants d'etre irreligieux plus +scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossierete la plus determinee +au service de la "saine philosophie". Cela n'a pas laisse de grossir sa +cour. + +Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes +trop loin des querelles religieuses, releguees dans les basses classes +de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillite +d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent, +et penetrant parfois, mais trouble et empetre souvent, comme philosophe; +romancier plein de verve, sans imagination veritable, critique d'art +d'un grand gout et d'une sensibilite artistique tout a fait rare +et superieure; ecrivain inegal, dont quelques pages sont des +chefs-d'oeuvre, et dont la maniere la plus ordinaire est un bavardage +intarissable mele de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est +decidement de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il represente +quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siecle s'appliquant enfin +franchement et insolemment a tout, pour tout detruire, peut etre sans le +vouloir; a la societe, a la religion, a la morale; ne laissant debout +que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la +communaute humaine, sous forme de pensee commune dans l'espace, sous +forme de pensee traditionnelle dans le temps. Il represente plus qu'un +autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire, +plus que Rousseau, la revanche de la "nature" contre ce que les hommes +ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. +L'obeissance et l'adhesion complaisante a l'instinct naturel, c'est son +fond meme. Cela veut dire peut-etre que cet instinct naturel, il ne le +comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en +est peut-etre la verite et le caractere propre, de sacrifier l'instinct +individuel a une regle et a une loi commune, pour que nous puissions +vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus +imperieux de notre nature. + + + +JEAN-JACQUES ROUSSEAU + + + +I + +SON CARACTERE + +Jean-Jacques Rousseau, romancier francais, naquit a Geneve le 28 juin +1712. Sa vie jusqu'a la quarantieme annee, et meme toute sa vie, fut un +roman. Declasse des l'enfance, vagabond, homme de tous metiers, depuis +les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et +industriel forain, presque secretaire d'ambassade et, plusieurs fois, +favori soudoye de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu +voleur, a travers tout cela reveur, artiste, infiniment sensible aux +beautes naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition, +n'ecrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur, +toujours regardant avec delices le ciel, les verdures et les eaux, +ou caressant avec extase un reve interieur; c'est ainsi qu'il arriva +jusqu'a l'age mur.--C'est la vie de jeunesse et l'education d'un _Gil +Blas_ sensible, imaginatif et passionne. Il pouvait en sortir un "neveu +de Rameau" de la pire espece. Il en sortit un desequilibre, mais non +point un homme vil. Le fond etait bon, non le fond moral, qui n'existait +pas, mais le fond sensible. Rousseau avait tres bon coeur. Faible, +et sans aucune espece d'energie morale, il etait bon, compatissant, +charitable, et, tres reellement et non pas seulement en phrases, +"fraternel".--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier +trait. Rousseau est un candide. Son cynisme meme, quand il n'est pas +une forme de son orgueil, est une forme de son ingenuite. Le premier +mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontane d'elan vers +autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commence par +adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naivete lamentable, +honorable et touchante. Les grandes amities qu'il a fait naitre, +et qu'il n'a pas toujours reussi a lasser, lui vinrent de la; les +affections posthumes qu'il a excitees tout de meme. Mille lecteurs se +sont dit comme Mme de Stael: "J'aurais reussi a l'apprivoiser, a le +ramener, a le garder." Il a donne, il donnera toujours cette illusion, +parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien +douceur et naive tendresse. + +Seulement, s'il etait bon, il se sentait bon, ce qui est tres dangereux, +lorsque manque le correctif de l'humilite. Sans vraie religion, sans +instinct moral primitif, et apres une vie de jeunesse si demoralisante, +d'ou aurait pu lui venir l'humilite? La modestie vient du bon sens tres +puissamment aide par l'education religieuse ou au moins morale. Rousseau +n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le +meilleur des hommes, et s'il etait bonte de tout son coeur, il etait +orgueil des pieds a la tete. Il l'etait avec candeur, avec passion, et +avec exaltation, comme il etait tout ce qu'il etait. Dans ses reveries +de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, a presser l'humanite +entiere sur son coeur, et, aussi, il songeait a lui, avec des transports +de complaisance, a sa bonte, a sa douceur, a ses facultes d'epanchement +et de tendresse, et, insensiblement, se batissait un piedestal, que +plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il +prendra des attitudes. + +Ajoutez enfin l'absence complete de sens du reel et une imagination +romanesque que tout a contribue a entretenir et que rien n'a contenu. Le +roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vecu jusqu'a +quarante ans, et au dela, a passe dans son esprit et dans tout son etre, +l'a marque profondement, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune +chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, +jusqu'a quarante ans, plus laide qu'elle n'est a partir de l'age mur, et +de plus en plus jusqu'a la vieillesse. Et, comme dans l'age mur il y a +toujours en nous des retours de l'etre anterieur, souvent, meme en sa +maturite, il commencait par voir une chose nouvelle en jeune homme, +et en etait ravi; puis, tres vite et brusquement, il la voyait en +vieillard, et en fremissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu +tendre, le reve s'est interpose entre lui et le reel, et a deforme le +contour et change la couleur des choses. + +Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il etait quand il rencontra +la societe humaine. Jusqu'a quarante ans, il ne l'avait pas habitee. Le +vagabondage produit les memes effets que la solitude. Le voyageur voit +plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connait l'homme; +car a changer sans cesse on ne penetre rien. A quarante ans Rousseau +avait eu des aventures diverses, et des epreuves, sans pour cela avoir +acquis l'experience. Le monde avait glisse devant ses yeux, et l'avait +infiniment amuse; mais il ne le connaissait point. Du contact du +Rousseau que nous connaissons avec la societe, et du froissement +terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'apres quarante ans, celui +qui a pense et qui a ecrit. + +Rousseau arrivait a Paris avec l'education des champs, des bois, des +marches a pied, des reveries, des amours faciles, et d'une imagination +puissante et charmante. C'etait La Fontaine, plus sombre deja, parce +qu'il etait malade, et parce qu'il s'etait charge d'une compagne +stupide, tyrannique et traitresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais +avec certitude, c'est que c'est a elle que toutes les fautes graves de +Rousseau doivent etre imputees;--c'etait La Fontaine moins leger et deja +hante de soucis; mais c'etait La Fontaine. Meme age, meme education +provinciale et champetre, meme candeur, meme tendresse caressante, +meme imagination romanesque, memes lectures libres et vagabondes, et, +remarquez-le, meme absence de manuscrits jusqu'a quarante ans.--Il fut +accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et +il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'etait pas averti. Ces +grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naivete, et sa +bonte, et son orgueil aussi, lui montrerent en eux des amis, de purs +et simples amis. Il accepta leur hospitalite sans se douter qu'elle ne +pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins +les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de +plus simple? Mais courir au chateau de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay +s'ennuie, c'est-a-dire toujours, il n'avait pas songe a cette +contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, a peu pres, l'ordre de +suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et +onereux, toute affaire cessante et toute etude laissee, il n'avait pas +prevu que cela fut dans le contrat. Stupefait et desoriente, maladroit +par consequent, tergiversant, non sans une certaine duplicite, comme il +arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient a se +faire detester et chasser; et voila un de ses premiers contacts avec le +monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas, +mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une heroine de +l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand +une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront +compromis tous deux; s'en tirer tres mal, par des demarches et des +lettres assez humiliantes: voila une de ses premieres ecoles.--Serrer +sur son coeur toute la troupe encyclopedique, et croire que ces gens +de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son +affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans +l'ecole et la discipline dans le rang, et qu'ils sont tres durs pour +qui vit et pense d'une facon independante: voila une de ses premieres +experiences. + +L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint tres vite +a detester cette societe humaine pour laquelle, je ne dirai point il +n'etait pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il etait +fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et a laquelle +quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point prepare. Un misanthrope +de naissance n'eut pas souffert des petites miseres sociales; un homme +candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel +qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de +l'un et l'autre reunis, jusqu'au desespoir.--Ajoutez sa maladie, qui +etait de celles qui developpent l'irritabilite et la melancolie; ajoutez +son interieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en +convenir, ni sa bonte de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en +delivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'etait un mystere +pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les medecins rien +autre chose que la manie des persecutions et la folie des grandeurs, +affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une +l'autre; et voila le dernier etat moral de Rousseau. + +N'oubliez point d'ailleurs que la complexion premiere, a travers toutes +les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le gout de +Rousseau pour les amities mondaines, et les protecteurs et les +bienfaiteurs, persistait encore et malgre tout, jusqu'au terme; que, +jusqu'a la fin de sa vie, il rechercha ces dependances affreuses et +adorees dont il fut toujours degoute et toujours epris; que le passage +continuel d'un transport de confiance a un acces de desenchantement et +de colere secouait jusqu'a la briser sa frele machine, et l'inclinait +de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce +qu'il y a d'amertume melee d'illusions douces dans les ouvrages de ce +singulier philosophe n'aura plus rien qui vous etonne. + +Ses ouvrages en effet sont lui-meme, et, ce qui est plus rare, ne +sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses +ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanite, et c'est +l'_Inegalite_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le +roman de l'education, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et +c'est la _Nouvelle Heloise_; le roman de sa propre vie, et c'est les +_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier, +tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa +tendresse lui tracant un ideal de bonheur simple, de vertu facile et +d'epanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en +guerre violente et implacable contre la societe reelle qui l'a mal +accueilli, a son gre, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, +d'en prendre toujours le contre-pied, et de la demolir pour la +refaire;--d'ou resulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique, +un Francois de Sales qui est un Juvenal, et un revolutionnaire plein +d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de genie. + + + +II + +LE "DISCOURS SUR L'INEGALITE". + +Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inegalite parmi les hommes_. +Ceci est un lieu commun. Je m'y resigne, parce que je le crois vrai. On +en a conteste la verite. J'y reviens parce que, controle fait, je le +crois vrai. Rousseau trouve la societe mauvaise. J'ai dit pourquoi. +C'est un plebeien qui a voulu etre du monde, qui en a ete, qui a cru +n'en pouvoir pas etre, qui s'en est cru meprise, et qui s'en venge par +en medire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans +la _Nouvelle Heloise_, c'est un plebeien epris d'une patricienne, aime +d'elle, trahi par elle, regrette par elle et toujours reste dans son +coeur, que Rousseau mettra en scene. La _Nouvelle Heloise_ est le reve +d'une nuit d'ete d'un maitre d'etudes.) Pour le moment il n'en est qu'a +regarder la societe en son ensemble, et a la trouver horrible. _Et +pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, a se sentir, sans se bien +connaitre. L'homme bon, la societe inique; l'homme bon, les hommes +mechants; l'homme ne bon, devenu infame: cette double idee, sous quelque +forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensee eternelle +de Rousseau. Et il est aise de le croire, puisque c'est son ame meme. +"L'homme bon", c'est sa tendresse qui parle; "les hommes mauvais", c'est +son orgueil. Il a repete cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son +orgueil et sa tendresse n'ont cesse de parler. + +Mais encore comment cela est-il arrive? Comment l'homme bon est-il +devenu mechant? Qui resoudra cette contrariete?--Ici intervient la +reflexion, et se forme peu a peu, assez vite d'ailleurs, le systeme. +Raisonnant sur lui-meme, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne +ainsi: "Et moi aussi j'ai ete bon. J'ai eu quarante ans de bonte facile +et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les +trouve-je en moi? Depuis que je suis entre dans la societe des hommes. +Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gate. L'humanite tout +entiere a du subir la meme transformation. L'homme est ne bon (car j'en +suis sur); il s'est rendu mechant en se faisant social. Le mal moral est +le resultat d'une erreur. L'humanite s'est trompee sur ses destinees; +elle s'est abusee sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en +etat social. C'est en etat de nature qu'elle devait rester. Cet etat +de nature a du exister.--Il a existe.--Il faut le retrouver, et y +retourner. Des siecles nous en separent. Qu'importe? Et, du reste, ce +n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille +ans peut-etre? Tres probablement un court instant. C'est d'hier, par une +erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-memes aux bras la chaine +qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons a +l'etat de nature. Effacons l'histoire, cette courte meprise, ce mauvais +reve d'une nuit de l'humanite." + +C'etait une idee toute nouvelle,--tres vieille aussi; nouvelle forme +d'une pensee tres ancienne parmi les hommes. C'etait l'idee du paradis +primitif, et de la _chute_. L'homme est ne bon et heureux. La nature ne +pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir +de son etat. Il s'est perdu, il est _tombe_. Son effort, desormais, +est eternellement a se relever et a revenir.--Cette idee, presque +instinctive chez l'homme, est fondee en raison et en sentiment. Le +sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de +l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse reflexion +que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la societe, +le resultat cherement acquis de centaines de siecles qui ont cree un peu +de securite pour la faiblesse).--L'idee rationnelle qui est au fond de +cette conception, c'est celle de l'inquietude eternelle de l'homme. +Chacun de nous sent les malheurs que le desir de changement lui a +attires, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une +eternelle immobilite. Nous concluons que le meilleur eut ete, pour +chacun de nous, de rester tranquille, et, generalisant, nous voyons +l'humanite souffrant et peinant parce qu'elle a bouge, un jour, a tendu +au mieux, s'est deplacee, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle +coi? + +Cette idee, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il +rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque reminiscence obscure, ce que +je serais tres porte a croire--l'idee theologique de la chute. Il voyait +l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par +une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas ete tout bon... +s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise ou il +reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera +Rousseau lui-meme. + +Remarquez qu'il est beaucoup plus pres de l'idee theologique qu'il ne le +croit sans doute. Car, dans son systeme, la chute de l'homme, c'est sa +transformation en animal social; mais c'est aussi la conquete qu'il a +faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur +les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le +_Discours sur l'Inegalite_, et presque enfantin, n'en est pas moins +un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a ete de vouloir vivre en +societe; il n'a pas ete moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser. +"L'homme qui reflechit est un animal deprave." Simplicite, ignorance, +innocence, et insociabilite: voila les conditions veritables du bonheur +humain. + +L'homme a ete dans cet etat tres longtemps; il en est sorti, par erreur +comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une +sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que +l'etat social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie +naturelle est dure: chacun y doit pourvoir a sa subsistance et a celle +de ses enfants. L'etat social c'est la division du travail, qui permet +a chacun, son office rempli, de se reposer sur la communaute et de +reprendre haleine.--Il est tres vrai; mais l'etat social developpe, ou +plutot cree dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prevues et qui +lui otent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidite, la jalousie, la +simple emulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout a l'heure +et qui existent a present, demandent a l'homme plus d'efforts que la +securite sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en epargnent.--De +meme, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse +humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a invente les +premieres sciences pour prevoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux +sur la terre et avoir ainsi des moments de repit; les premiers arts, +locomotion, navigation, metallurgie, agriculture, pour avoir quelque +chose au grenier et a la grange, et ne pas chasser tous les jours; les +lettres et les arts d'agrement pour charmer les heures de treve ainsi +conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement +deviendraient puissances oppressives et absorbantes, veritables +tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient +_la civilisation_, sorte de course furieuse a la poursuite d'un ideal +reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des +efforts enormes et une contention qui est un etat morbide continu, et +toujours aspirant a etre plus complete et achevee, et trainant l'homme +eperdument a sa suite dans un labeur toujours plus rude et un elan +toujours plus disproportionne a ses forces.--Il y a la une immense +meprise de l'humanite. Il faut que l'humanite revienne en arriere. + +Mais pourra-t-elle recouvrer l'etat primitif? En un certain sens, +non; en un autre oui, et mieux que cet etat. Elle etait vertueuse par +ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne +faudrait point qu'elle perdit le souvenir, lui aura servi a revenir a +l'etat primitif par choix, par preference et par juste estime faite de +lui. Elle ne le subira plus, elle y adherera, et elle ne le vivra point +seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un etat +seulement, mais a la fois un etat, une idee et une volonte. Et tous les +precieux biens du premier age seront retrouves, aussi precieux, mais +plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicite sera mepris +de l'orgueil, l'ignorance mepris du savoir, l'insociabilite mepris +des vanites et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est a ce +troisieme etat qu'il faut parvenir, qui est un progres, et sur le +second, et meme sur le premier. + +C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos a son +siecle, est de son siecle plus que personne; car sa regression est un +progres, et le plus grand que l'humanite puisse faire, et il l'en croit +capable; car sa reaction est un violent effort pour rebrousser, mais +dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouve, +et il croit le voyage possible; car son horreur pour la pretendue +perfectibilite n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, +comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il +croit l'homme bon, deprave, et corrigible; bon, dechu et capable +de relevement, ce qui est croire a la perfectibilite comme avec +redoublement de foi et un raffinement de certitude. + +Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de +denigrement a l'egard de son siecle trouvent leur compte dans ce detour, +et meme qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce systeme, il est +bien possible. Mais c'est l'idee fondamentale, originale et profonde +de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'etonne qu'on en doute. Passe +encore si vraiment elle n'etait que dans le _Discours sur les lettres +et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inegalite_. Mais elle est +reprise et resumee magistralement (apres l'_Emile_) dans la _Lettre +a Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie +formellement le lecteur au discours sur l'_Inegalite_, dont il affirme +que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les +ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme +comme le fondement et le centre. + +Elle est une pure hypothese et un roman. Elle suppose tout ce qui est a +prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on +connait. Rousseau le dit en propres termes: "J'ecarte tous les faits". +Des lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure +invention de l'imagination. Rousseau dit: "L'homme est ne bon, et +partout il est mechant. Resolvons cette contrariete"; comme il dira plus +tard: "L'homme est ne libre, et partout il est dans les fers". Dire: "le +mouton est ne carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce +prodigieux changement", serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est +que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'etat de +nature, et que des lors, sans nier cet etat, nous n'avons qu'a ne pas +nous en occuper. Il n'existe pas comme element de raisonnement. Y +pousser comme a un ideal dans l'avenir serait permis; y pousser comme +a un retour et a une restauration est mettre au principe de +l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons +des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilieres; des abeilles, +c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent +qu'en societe. Comme a dit Rossi, "l'homme vit en societe comme le +poisson dans l'eau". Le supposer vivant autrement est une idee, du +reste tres interessante, de romancier. Le _Discours sur l'Inegalite_, +l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau ou il y a le plus d'imagination, de +verve, d'originalite neuve encore et fraiche et naturelle, n'est qu'une +histoire de Swift a laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astree de la +sociologie. + +Aussi j'engage a le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de +l'humanite qui y est tracee est d'un grand poete qui ne serait pas tres +bon psychologue. Des idees tres justes, ca et la, sur la nature humaine +y traversent la reverie continue, puis disparaissent sans aboutir. +L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme +primitif est egoisme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout +un systeme pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme +completement et attribue uniquement l'invention sociale a l'egoisme mal +entendu des foules et a la tromperie de quelques habiles. Tout cela est +peu lie, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance generale. Elle est +celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_ +social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'etat social a son +minimum, revenir, sinon a la famille isolee, du moins a la tribu, au +clan, a la petite cite; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la +tache et l'intensite de l'effort, et l'enormite des inegalites entre les +hommes; qu'ainsi seraient attenues les besoins factices, gloire, luxe, +vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramene a une +demi-animalite intelligente encore, mais surtout saine, paisible, +reposee et affectueuse, qui est son etat de nature, en tout cas son +etat de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le +_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit +autre chose que ce qu'il vient de dire. + + + +III + +LA "LETTRE SUR LES SPECTACLES." + +Il l'a professe et proclame dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une +eloquence specieuse et entrainante qui est d'un grand maitre. D'un coup +d'oeil sur de polemiste, qui ne lui a jamais manque, il a bien vu la +place particulierement sensible ou il fallait frapper. Si la litterature +est l'expression supreme de la civilisation, le theatre est l'expression +extreme et comme aigue de la litterature et de l'etat litteraire. La le +dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas +d'y etre artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-meme. Il fait une +oeuvre d'art, et il la joue. Il concoit une statue, il la cree; et cette +statue c'est lui-meme, sur un piedestal qui s'appelle la scene. Il +concoit un poeme, il l'ecrit, et ce poeme il le vit, artificiellement, +il fait semblant de le vivre, entre deux decors.--Arrive la, l'homme est +aussi loin de l'etat de nature, si l'etat de nature existe, qu'il est +possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extreme +amusement et raffinement du civilise; pour Rousseau ce doit etre +l'extreme degradation. + +De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le +theatre est une ecole de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs +en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un etat +violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline +les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, a etre tels +dans la vie reelle. Il deforme ainsi la nature humaine, il la petrit a +nouveau pour la faire plus singuliere et plus bizarre qu'elle n'etait. +Deprave une premiere fois par la societe, l'homme l'est une seconde fois +par le theatre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la societe +de demain, et la societe ainsi faite qui inspirera le theatre de la +generation prochaine, et ainsi de suite a l'infini. Voila l'idee +maitresse de la _Lettre sur les spectacles_. + +Meme en acceptant l'ensemble de la theorie de Rousseau, son idee ici est +bien contestable.--Ce ne serait point "ecole de mauvaises moeurs" qu'il +devrait dire, mais "ecole de moeurs factices". Ainsi redressee, sa +pensee prend une grande vraisemblance. Le theatre doit habituer les +hommes, grace a l'instinct d'imitation, a exprimer des sentiments +qu'ils n'eprouvent point. Le theatre imite la vie, mais la vie imite +le theatre. Le theatre cree une maniere d'affectation et une sorte +d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste a savoir precisement si +les moeurs factices que le theatre donne ainsi sont mauvaises, et, +a passer, comme il arrive, de l'affectation a l'habitude, et par +l'habitude au fond meme de l'etre, corrompent en effet ce fond.--C'est +ce qu'il est tres difficile de prouver. Le theatre presente au public +des moeurs figurees de telle sorte qu'elles puissent etre comprises +aisement d'un certain nombre d'hommes assembles, et approuvees par eux. +Sans aller jusqu'a dire, comme on l'a fait, que les hommes assembles +n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion +pleine d'une douce naivete, on peut croire que les hommes assembles ne +peuvent aisement comprendre que des moeurs moyennes. L'enormite des +crimes et l'exces des ridicules representes sur les theatres ne nous +doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour etre vite saisis par +nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent, +cela va de soi, mais n'aient de l'humanite que les traits generaux, +communs a un tres grand nombre, a un nombre immense d'individus. Cela +est une necessite, une condition meme de l'art dramatique, une maniere +d'etre sans laquelle il n'irait pas a son premier but, qui est, sans +doute, d'etre compris sur-le-champ.--Des lors c'est une _moyenne_ des +moeurs que nous donne le theatre, tout compte fait. Or s'il est vrai +que les moeurs qu'il represente, il nous les communique peu a peu, il +s'ensuivrait qu'il ne deprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais +qu'il les egalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant +des moeurs factices imitees de moeurs moyennes, il nous inclinerait a +avoir les moeurs de tout le monde. + +Il est tres probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le +theatre fait comme la societe; seulement ni le theatre ni la societe ne +depravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot, +le fait ressembler davantage a son semblable en l'en rapprochant. C'est +l'originalite, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la societe +detruit dans l'humanite a user, pour ainsi dire, les hommes les uns +contre les autres. C'est l'originalite, c'est l'exception que le +theatre, en ne les representant point, fait oublier, peut-etre, a la +longue, fait perir.--Et il resterait a examiner si ce nivellement de +l'humanite n'est point, justement, une decadence, si mieux vaudrait, ou +moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et +si les chances seraient que celles-la l'emportassent, ou celles-ci. Mais +ce n'est point dans cet ordre d'idees que s'est place Rousseau, et je +n'ai point a y entrer. Je n'avais qu'a montrer pourquoi Rousseau juge le +theatre funeste, et a indiquer pourquoi il est plutot a croire que le +theatre est neutre. + +A un autre point de vue, Rousseau institue une theorie qui n'aboutit +point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour refuter les defenseurs +du theatre, il leur fait remarquer que le dramatiste, "au lien de faire +la loi au public, la recoit de lui"; que "l'auteur suit les sentiments +du parterre, suit les moeurs de son temps"; que "jamais une piece bien +faite ne choque les moeurs de son siecle"; et il conclut que le +theatre ne saurait corriger un gout auquel sa premiere regle est de se +conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans +nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par +notre sentiment interieur, et que vraiment la comedie ne pourrait +produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est +tres juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le theatre +ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner +de mauvaises lecons, et d'ou pourrait-il tenir le venin qu'il leur +communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction +de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la premiere que l'homme +est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'ou vient l'art, si +ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement explique comment +l'homme, si parfait, a invente tant de choses qui l'ont rendu execrable; +de meme qu'il n'a jamais explique comment l'homme, ne dans l'etat de +nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le meme probleme. + +Je ne deteste, certes, point le scepticisme de Rousseau a l'endroit de +la vertu moralisatrice du theatre, quand je songe a l'idee vraiment +candide, et peut-etre pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou +qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux +effets du theatre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'a tenir +le theatre pour une ecole de morale, je ne suis pas sans lui accorder +une tres legere, tres flottante, presque insensible, mais salutaire, +influence. L'argument est trop facile qui consiste a dire: le theatre +n'a jamais corrige personne. Il n'a jamais corrige precisement tel +vicieux, tel ridicule ou tel imbecile, parce qu'il est trop evident +qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il cree une atmosphere generale, +un etat d'opinion, un "milieu", comme on dit en langage scientifique, +qui ne laisse peut-etre pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux +ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont a mi-chemin de +l'etre, c'est-a-dire sur tout le monde. Rousseau reconnait que c'est le +gout general qui est la regle du theatre. Eh bien, ce "gout general" +le theatre le renvoie au public, mais "developpe", comme dit Rousseau +encore, renforce, plus vif, exprime en traits brillants, ou en types et +caracteres saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms +propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de +genie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis tres dispose a +croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sur que ce n'est pas +rien. Ainsi, de ce gout general revenu au public fortifie, vivifie et +comme illumine par le theatre, se forme une opinion publique qui pese, +un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent +desormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-etre +agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes +un peu plus conformes a leurs pensees et un peu moins a leurs passions, +ce n'est pas un tres grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est +un. Voila ce que le theatre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse +un peu le bon sens public qui, a son tour, pese sur moi. "Vous dites +qu'il n'a corrige personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de +corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_." Ce mot d'Emile +Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du +theatre quand on ne veut tomber dans aucun exces ni de confiance ni de +mepris. + +[Note 82: Preface des _Lionnes Pauvres_.] + +Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux +de l'esprit ne soient pas d'un caractere beaucoup plus eleve ni d'un +effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on +reconnaitra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art +et litterature sont presque un peu plus que des divertissements, ils +commencent a etre des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont +un caractere comme a demi desinteresse. Si l'on m'accorde cela (je +sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne +me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idee, quitte a +revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes +de l'art, le theatre est celle qui a le plus de chances de ne pas etre +demoralisante. Le theatre s'adresse aux hommes assembles. Il ne faut pas +dire que les hommes assembles sont genereux, c'est aller trop loin; mais +il est certain que les hommes assembles ont plus de pudeur que chacun +pris a part: il est certain que les hommes assembles veulent qu'on les +respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne +permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De la vient +que tous les arts ont je ne sais quel arriere-magasin suspect, je ne +sais quel musee secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture, +poesie, roman, tous, sauf l'architecture et le theatre, parce que tous +deux sont arts de grand jour et de pleine lumiere. + +Si donc on repousse toute espece d'amusement litteraire et artistique +(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien a dire a cela, si ce n'est +que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde a l'homme ce +genre de divertissements, c'est le theatre qui est le meilleur, ou, si +l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait +donc que l'austere moraliste qui se defie de tous les arts et qui les +condamne, fit presque une exception pour le theatre. C'est le contraire +que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commencant, le +theatre, s'il est, peut-etre, le moins nuisible des arts, est aussi de +tout ce qui est art, litterature, vie de civilisation et vie mondaine, +l'expression la plus eclatante, la plus seduisante et la plus vive; +et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que +Rousseau, avec une sorte de colere et d'inquietude, poursuit en lui. + + + +IV + +L'EMILE. + +Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant +de plus pres, dans l'_Emile_. L'_Emile_ est un roman d'education destine +a montrer et a prouver qu'il ne faut pas instruire; et etant donne le +systeme general de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La societe +corrompt; l'education doit depraver: car l'education n'est pas autre +chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la societe ou il nait +et en commerce avec elle. C'est a ce niveau qu'il ne faut pas _le faire +descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui epargner jusqu'au +moment, au moins, ou il pourra le subir sans en etre gate. L'essentiel +est donc d'isoler l'enfant, de le separer de la societe des hommes, +de la societe des enfants, et _meme de la famille_. Les reproches +ordinaires qu'on fait soit a Rabelais, soit a Montaigne, soit a +Fenelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison +que l'education non publique, que l'education par le gouverneur, par +Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature +meme qu'elle ne peut servir ni de modele, ni d'exemple, ni meme +d'indication utile; qu'elle n'est qu'une education de gentilhomme ou +de prince, et qu'ils ont, de la question, laisse de cote toute la +question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il +dise, a Rousseau aussi; mais il peut y repondre. Il est au moins tres +logique, et d'accord avec lui-meme, en repoussant l'education publique. +Son gouverneur est surtout un gardien des frontieres, et un chef de +cordon sanitaire qui empeche la contagion sociale de parvenir a son +eleve. Son precepteur a pour essentielle mission d'empecher l'enfant +d'etre instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non +seulement la societe, le le monde, l'ecole, les enfants du meme age +que le jeune Emile, sont ecartes avec un soin jaloux; mais la famille +elle-meme d'Emile n'intervient pas dans son education. A la mere il +semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, +l'enfant ne parait plus lui appartenir, et elle disparait du livre. Le +pere n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que, +quand Emile a quinze ans, le pere est mort.--Rien de plus juste d'apres +l'ensemble des idees de Rousseau. La famille c'est la societe encore, +dont il faut a tout prix eloigner l'enfant; c'est aussi, meme chose sous +un autre nom, la _tradition_, c'est-a-dire l'amas seculaire de prejuges +et de _meprises sur sa destinee_ que l'humanite a legue et legue, +toujours plus enorme et plus lourd, aux generations successives. L'homme +naturel, voila ce qui etait bon; l'homme naturel, voila ce qu'il +faudrait tacher de retrouver. + +--Mais alors retranchez aussi le precepteur!--Mais non, puisque la +societe existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc +quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, +un procede artificiel pour permettre a l'homme naturel de renaitre. Le +gouverneur est l'homme qui connait et met en pratique ce procede. Il +protegera l'enfant contre l'instruction, et c'est la son role. +Il donnera a son disciple ce que Rousseau appelle tres justement +"l'education negative". + +Elle consiste a laisser l'enfant se developper lui-meme et trouver toute +chose tout seul. Le maitre n'est qu'un temoin et un observateur. Il +n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se developpe, il le surveille, +et repond seulement a ses curiosites, sans meme les satisfaire toutes. +Il le laisse essayer, tatonner, chercher, trouver; car l'education c'est +l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit +jeter sur un esprit evidemment trop faible pour le porter. + +--Mais encore, a laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque +qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car +ce que sait l'humanite, elle a mis bien des siecles pour l'apprendre, et +cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanite qui recommence.--A +ceci Rousseau repond par la seconde partie de son systeme. "L'education +negative, c'est son premier point; son second point c'est ce que +j'appellerai l'_education positive indirecte_. Le maitre doit d'abord +empecher la societe d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas +enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions +ou il sera capable de s'instruire, bien dispose a s'instruire et excite +a s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les reflexions +que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et +l'intelligence que peu a peu nous en acquerons. Le maitre peut, pour +abreger l'education personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et +creer autour de lui un monde abrege, arrange, mais vrai. De la cette +sorte de machination perpetuelle qu'on a tant remarquee dans _l'Emile_, +et ces "coups de theatre pedagogiques"[83] qui y sont si multiplies. +L'esprit romanesque de Rousseau s'y complait, il est vrai; mais sa +methode aussi, sous peine d'etre absolument vaine et sans aucun effet, +les exige. + +[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.] + +--Ne parlez jamais de propriete a l'enfant.--Mais alors, il +l'ignorera?--Non; ayez la complicite du jardinier qui jouera devant +l'enfant le personnage du proprietaire lese et fera sentir a l'enfant ce +que c'est qu'un droit.--Ne dites pas a l'enfant: "Vous etes faible; il +ne faut pas sortir seul"; mais ayez la complicite de tout le quartier, +qui, le jour ou vous aurez laisse l'enfant sortir seul, par quelques +mesaventures concertees l'en degoutera.--Ainsi de suite. + +Ceci n'est que l'application particuliere de tout un systeme d'education +morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idee +confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets exterieurs +sur nos humeurs, nos sentiments et nos idees, il avait eu je ne sais +trop quel dessein d'instruire l'homme a se gouverner par l'exterieur. +Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre a les diriger +elles-memes (comment? je le vois mal) de maniere qu'en definitive elles +nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je +ne suis pas sur de bien comprendre,--que l'hygiene bien entendue, une +habitation bien exposee, des frequentations honnetes, des exercices +physiques, etc., etaient ces choses exterieures dont nous dependons, +mais qui aussi dependent de nous, que nous pouvons disposer, arranger, +concerter de maniere a nous assurer de leur bonne influence sur notre +ame. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermediaire des choses qui nous +gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier a nous mouvoir, et +nous etions maitres de nous indirectement.--Telle etait cette "_morale +sensitive_" ou ce "_materialisme du sage_", idee ingenieuse et non sans +justesse, dont Rousseau avait reve, et qui est restee en projet[84]. + +[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.] + +Il gouverne et dirige Emile de la meme facon. Il cree autour de lui +l'habitat qui le modele, l'atmosphere qui l'anime, la temperature qui +le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce systeme +d'education indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a +de n'etre pas doue de volonte, et d'autre part son esprit d'independance +et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une +grande et forte idee qu'on lui aura donnee, se gouvernera lui-meme, +ni il ne veut que le precepteur pese directement et immediatement sur +l'enfant. Reste que le precepteur l'aide a etre instruit par les choses. + +Ce systeme, qui est fort loin d'etre meprisable, et nous reviendrons sur +ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvenients qui sautent au +regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une +part soit banale, et d'autre part tende a montrer combien Rousseau est +d'accord avec lui-meme, d'abord tout plan d'education qui n'est pas un +plan d'education publique n'est qu'un pur roman pedagogique. Il ne va +qu'a creer une ame d'exception dont il sera interessant de voir ce +qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il +ne nous sert quasi a rien. Si dans une pedagogie toute familiale, +supprimant l'ecole publique, et gardant l'enfant a la maison, est +d'une application extremement difficile, et, deja, a un caractere +exceptionnel; que dire d'une pedagogie qui se defie de la famille +elle-meme, l'ecarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans +chaque famille, un gouverneur celibataire qui lui consacre vingt-cinq +ans de son existence? + +Rousseau, qui a un mepris superbe de l'objection, nous repondrait: +"C'est tout mon systeme. Sur que l'education publique deprave, +precisement parce qu'elle est l'image ou plutot une forme de la societe, +je veux justement creer un etre d'exception, au moins un, sauver un +enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il +donnera l'exemple et le modele." + +--Soit; mais puisqu'il est certain qu'a peine un millier d'enfants dans +une nation pourront etre eleves ainsi, l'inutilite de l'effort est egale +a l'immensite du labeur.--N'importe; Rousseau tient a son systeme parce +que c'est le seul vrai, a son avis, et peu l'inquiete qu'il soit presque +impraticable; et il y tient peut-etre justement parce qu'il sent que +Rousseau seul, ou a peu pres, le peut appliquer. C'est cela meme, au +fond, qui le seduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit +theologique dans l'intelligence, de meme il a quelque chose du +temperament sacerdotal. Rousseau est un pretre; c'est un tres mauvais +pretre, si l'on veut, mais c'est un pretre. Il en a l'orgueil, l'esprit +de domination et la tendresse. Vous pouvez songer a Joad. Il veut +l'enfant separe du monde, des autres enfants et de la famille, et livre +a l'influence enveloppante et continue d'un sage celibataire, chaste, +pieux, instruit, meditatif surtout, moraliste plutot qu'humaniste, et +contempteur du monde et du siecle. Emile recoit l'education d'un jeune +levite. Ce millier d'enfants, dans une nation, eleves par un millier de +religieux, que je supposais tout a l'heure, je ne serais pas etonne que +ce fut l'idee de derriere la tete de Rousseau, beaucoup plus +aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort +le developpement spontane de l'_intelligence_ dans son disciple, il +n'entend pas raillerie, ni tolerance, pour ce qui est de la _volonte_ +dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se declare; il ne +veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut +qu'elle rencontre, non pas meme une defense, ce qui ressemble encore +a une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une +contre-volonte massive, muette et inebranlable comme un obstacle +materiel. "Ce dont il doit s'abstenir ne le lui defendez pas; +empechez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le +_non_ une fois prononce soit un mur d'airain[85]." + +[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.] + +Je suis donc porte a croire que le reproche qui consiste a dire que +l'education de l'_Emile_ est une education ultra-aristocratique +toucherait peu Rousseau, et que c'est a celle-la meme qu'il a songe. +Seulement j'aurais voulu qu'il indiquat par quoi, au moins, il eut admis +qu'elle fut completee. Au-dessous de la classe elevee _a la Rousseau_, +que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, +et qui, bon gre mal gre, sera toujours instruite _en societe_? Je +n'admets guere un pretendu traite d'education ou une question pareille +n'est pas meme soulevee. + +Pour en revenir au jeune Emile lui-meme, on remarque encore, d'abord, +qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette education naturelle +de l'homme naturel destine a rester l'homme de la nature est aussi +artificielle que possible. + +La premiere de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir a +Rousseau, et elle ne m'emeut guere. Il est tres vrai, quand on fait un +petit tableau synoptique des "matieres vues" par Emile, pour parler +pedagogiquement, que cela se reduit a tres peu de chose. Emile n'a +pas ete "surmene". Un peu d'histoire, un peu de geographie, un peu +d'astronomie, un peu de botanique, un metier manuel (excellent, surtout +pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier +lieu (ce qui n'a rien que de tres juste dans une education privee et +solitaire), voila tout, ou a bien peu pres, ce qu'Emile a appris. + +Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on +ne peut lui reprocher d'avoir a peu pres exclu les arts et les lettres, +puisqu'il les considere comme des agents de corruption; mais, meme en +sortant de son systeme, et en raisonnant dans le sens commun, on +doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'education est +l'acquisition hative et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est +forcement et fatalement pour l'immense majorite d'entre nous, il est +vrai qu'elle doit etre plus pratique, et plus materielle pour ainsi +dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle +soit bonne. Elle est meme tres mauvaise. Elle n'est pas une education; +elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme. +Dans les conditions particulieres, exceptionnelles, et favorables, ou +Rousseau s'est place, quand on a affaire a un enfant qui n'aura pas +besoin de gagner sa vie, une precaution seulement, le metier manuel, +pour qu'il la puisse gagner si sa destinee change, et, sauf cela, +une education generale toute de culture de l'esprit, d'exercice du +raisonnement, de developpement du bon sens et d'elevation du coeur, une +longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage, +aide de quelques bons livres en tres petit nombre: c'est l'education +veritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait reve une +autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'etre intelligent. Le +savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une +intelligence ainsi dressee, bien aisement, et bien vite. Il est vrai que +ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle education prepare; mais +ce n'est pas a ceux qui auront a le livrer, je le dis une fois de plus, +que songe Rousseau. + +L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procedes +de Rousseau. Celle-ci est juste. L'education par les choses et par ce +qu'elles eveillent dans une intelligence juste, un peu aidee, rien n'est +meilleur; mais les lecons de choses concertees et machinees manquent +absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct +deguise, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner +une vertu par un evenement qui en montre la necessite ou l'utilite, +d'accord; mais inventer et susciter cet evenement, ce n'est qu'enseigner +cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a la une +supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais ruse comme +un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lachete, +qui ne nous vaudra que son mepris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas, +l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est +qu'il me semble que Rousseau n'est pas tres courageux; et la legere et +pardonnable, mais reelle duplicite que nous avons remarquee dans son +caractere se retrouve peut-etre ici. + +Enfin, et cela n'a pas ete assez dit, il manque a cette education, ce +qui est peut-etre le fond de l'education, la notion du devoir. Il s'agit +de faire un homme. La vraie definition de l'homme est qu'il est un +animal qui se sent oblige. Il se sent oblige, et il sent le besoin de se +creer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient a +maintenir l'etat social, il cree les religions, les philosophies, les +mysteres, et les societes particulieres d'edification, d'expiation et +d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce la le fond de l'homme +ou est-ce sa derniere expression, il n'importe ici; c'est ce qui le +distingue le plus et le mieux des autres etres. C'est donc le fond de +l'education, de "l'_humanitas_", comme disaient les anciens. On ne le +trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procedait de Rousseau. Il +est possible, et il est probable. Le culte du sentiment interieur, la +confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la +vie solitaire, cachee et meditative, sont les memes chez les deux +philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni meme, peut-etre, aussi +loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. +Sa morale est faite de sentimentalite un peu vague, et sa religion +naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il +devait terminer par la religion, comme Kant, mener a Dieu par tout +le reste, que ne commencait-il, comme Kant, par l'analyse et la +demonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours +de philosophie que celui qui, apres les deblaiements necessaires, +commence par l'obligation morale et finit a la Divinite, c'eut ete un +beau cours d'education, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un +dessin imposant et magnifique, que celui qui eut commence par le devoir +et abouti a Dieu. + +Mais c'est une education attrayante que celle que donne Rousseau, plutot +qu'une education forte; et l'education attrayante est exclusive de +l'education de la volonte, et l'education de la volonte tient tout +entiere dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par +l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'etait de +naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout +"sensible", et legerement declamateur, et homme a effusions. Je ne +vois pas qu'il doive etre energique; et meme dans une education +aristocratique, que dis-je? surtout dans l'education d'un homme qui ne +sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au +moins un independant soustrait aux communes servitudes, c'est l'energie +personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guere, +qu'il faut suggerer, susciter, reveiller, avertir, rappeler a son role +comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire +mention. + +C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme +toujours, Rousseau ecrivait son livre avec ses sentiments et son humeur, +autant et peut-etre plus qu'avec sa raison. Il a ecrit comme le reste, +avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je, +oublie bien des choses; il ne s'y est pas oublie lui-meme. Cette +education sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine +d'incidents et d'episodes, nullement didactique, et toute personnelle, +et comme spontanee, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il +est fier. Il est fier de n'avoir pas ete instruit, de s'etre instruit +lui-meme, dans le plus grand desordre du reste, sans contrainte, en +plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout +invente. Ce n'est pas lui que la societe a parque, que la famille a lie, +que l'education traditionnelle a deforme; et quel grand homme est sorti +de cette education sans enseignement, vous le savez! Cette vie de +jeunesse si feconde (et, sans raillerie, elle l'a ete, mais parce que +l'homme avait du genie), il en fait celle de son cher Emile; il se +borne, en sa faveur, a l'abreger et a la ramasser. Il la fait tenir en +vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il +s'admire.--Et il lui donne un precepteur qui est Rousseau encore. Il +se dedouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des +contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui regne dans +l'_Emile_ vient de la. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau +a tenu a donner un tres beau role, et il voudrait le montrer decouvrant +toutes choses de lui-meme; au Rousseau de quarante ans qui est le +gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a +pas laisse d'etre gene a bien faire les parts. + +Puis, peu a peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez +severement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans +l'ame de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, +qu'on me pardonne, un roman peu delicat. Quand le jeune homme en est a +chercher la compagne de sa vie, peut-etre ne lui doit-on de conseils que +s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre +pas a pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'a la veille, +et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque +plus d'indiscretion curieuse que de sage devouement. Mais il y a un +"directeur" dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne resiste pas +a se meler des mysteres du coeur et des sens, et a qui rien n'a tant plu +dans sa vie que de cotoyer, le regard eveille et le maintien grave, de +belles amours; et le livre s'acheve comme une _Nouvelle Heloise_ dont +le denouement serait heureux.--Il avait bien ete un peu cela des son +principe, un roman traverse de dissertations morales, qui elles-memes +sont un peu des oeuvres de l'imagination. + +Et n'y a-t-il rien a tirer de l'_Emile_?--Une seule lecon, mais +importante, si importante et si naturellement oubliee toujours qu'il est +bon qu'a chaque siecle un grand homme la donne a nouveau. Au fond de +l'education, comme au fond de toutes les choses humaines peut-etre, il +y a une contradiction essentielle, inherente, dont on ne sait comment +faire pour se degager. Nous enseignons a ecrire, et tout style qui n'est +pas original n'est pas un style;--nous enseignons a penser, et toute +pensee que nous tenons d'un autre n'est pas une pensee, c'est une +formule; et toute methode pour penser que nous tenons d'un autre n'est +pas une methode, c'est un mecanisme;--nous enseignons a sentir, et +un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une +declamation;--nous enseignons a vouloir, et vouloir par obeissance est +l'abdication de la volonte.--L'enseignement va donc, par definition, +contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent a +les vouloir guerir, et plus il reussit, plus il echoue. La perfection de +l'enseignement aurait comme plein succes la nullite du disciple. Et cela +n'est ni un paradoxe, ni une verite de theorie. La chose s'est vue. Le +duc de Bourgogne est tres probablement le parfait disciple, le disciple +absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner; +car, si la perfection de l'enseignement mene au neant; ni plus, ni +moins, mais tout de meme, l'absence d'enseignement y laisse. Nous +avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par +suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la necessite +d'enseigner.--On se debat dans cette contradiction naturelle et +necessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen +terme dont on peut etre sur qu'il est defectueux, qu'il a quelque chose +des inconvenients des deux exces, et que, s'il n'est pas doublement +mauvais, du moins il l'est de deux facons; mais encore faut-il s'y +resigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse +entre les deux extremes selon les temps, les lieux, les maximes +generales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui +est constitue et traditionnel, de tendre vers le developpement et +l'exageration de son principe. L'education, dans les peuples civilises, +est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend a ce +qu'elle croit etre sa perfection, c'est-a-dire a son extension illimitee +et a l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de +developpement extreme, et au dela duquel elle ne laisserait rien, serait +le point juste ou ses effets seraient si acheves qu'ils seraient nuls, +et ou par consequent elle s'ecroulerait sur elle-meme. + +Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une reaction tres forte, +et meme brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui +dise: "Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si +fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez." C'est ce qu'a +dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crie qu'il fallait qu'il +s'instruisit seul. C'est une chose a ne pas croire vraie, et a ne jamais +oublier. Il a invente "l'education intuitive", comme il n'a pas dit, +mais comme nous disons d'apres lui. C'est une chose ou il ne faut +nullement se fier, mais qu'il y a un peril immense a perdre de vue. +Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velleites que l'enfant +montre de s'instruire lui-meme, venerer sa curiosite, ses efforts +personnels, ses excursions hors du cercle trace par nous, se plaire a +ses objections quand elles sont naives, et lui montrer meme jusqu'ou +elles pourraient s'etendre, pour l'en recompenser en quelque sorte, au +lieu de les proscrire, quitte a dire ensuite: "Moi, je juge plutot de +telle facon"; ne pas detester, comme a dit spirituellement M. Renan, +le disciple qui pense le contraire de notre pensee, sauf quand c'est +taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai +disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-etre +un paresseux qui n'a fait que nous ecouter;--en un mot, croire que +l'enfant est un etre qui reflechit un peu, et rien qu'a le croire, +l'incliner doucement et sensiblement a etre tel. + +Voila la grande idee de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne +l'avait merveilleusement exprimee deja, mais a laquelle il a donne une +tres grande force et un tres grand eclat. Elle est de celles qui sont +des scrupules necessaires et de salutaires sauvegardes. + +Elle est de celles aussi qui vont tres loin dans leurs suites. Car, +remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui, +ne pas croire a son originalite, mais seulement a la tradition et a +l'institution pedagogique, amene peu a peu a une sorte de dogmatisme +d'enseignement, et a un type unique, uniforme et rigide d'education, +grave defaut qui etait celui de l'enseignement francais au XVIIIe siecle +et ou nous aurons toujours des penchants presque invincibles a retomber. +Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu +au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer a le +suivre plus qu'a le trainer, le tenir pour une personne, faire pour +lui (sans la lui communiquer) une sorte de "declaration des droits de +l'enfant"; c'est une maniere d'individualisme pedagogique, qui mene a +croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un +unique moule a faconner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut +des systemes d'education et d'enseignement tres divers, capables, par +leur multiplicite, leur elasticite, soit l'un, soit l'autre, et ou +celui-ci ne reussit point un autre intervenant, de se preter, de +s'ajuster et de repondre a la diversite des temperaments et a +l'inegalite des esprits. + +Et Rousseau nous dirige vers cette idee. Il nous y amene meme, car il +y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Heloise_ +(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, +tellement imprevue, si feconde aussi, et pose si bien, au moins, les +vraies donnees du probleme, qu'elle est une conquete. + + + +V + +LA "NOUVELLE HELOISE" + +La _Nouvelle Heloise_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses +_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression "ecrire avec amour" +n'a ete plus juste que de Rousseau ecrivant _Julie_. Julie est la femme +qu'il a vraiment aimee. Saint-Preux est l'homme qu'il eut voulu etre; +Claire est l'amie qu'il eut voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il +a cherche et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le +Saint-Lambert qu'il eut desire que Saint-Lambert eut bien voulu etre. + +Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position +fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne +laissent pas de prendre plaisir a s'y sentir.--Ils sont dans le faux +comme dans l'atmosphere naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils +font des gageures contre le sens commun et goutent je ne sais quelle +jouissance a les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste, +retire chez lui l'ancien amant, encore aime, de sa femme, pour les +guerir tous deux; la femme, devenue honnete et vertueuse, consent a +cette combinaison; l'amant honnete et loyal l'accepte; tous font de +concert, avec reflexion, gravement et solennellement, la plus grande +folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer a la vertu? Non pas +precisement, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres +passions en les mettant dans les conditions ou elles auront tout leur +jeu et toutes leurs prises et faire des experiences sur leur propre +coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent +surtout jouer a l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil, +partie raffinement d'imagination, a n'etre pas comme tout le monde, +a etre des creatures comme on n'en voit point, dans des situations +extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchees de ceux qui +en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas +engages dans un roman, comme nous pouvons tous l'etre; ils s'y engagent +eux-memes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le +roman dont ils patissent. + +Est-ce assez Rousseau? Qu'il etait bien capable d'agir ainsi lui-meme! +Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir "hors de +l'ordre commun", non point, comme les heros de Corneille, par une +exaltation et une tension violente de la volonte, mais par gout du +singulier, mepris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage +intellectuel, appetit des courses errantes et amour des gites peu surs, +dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Heloise_ +sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Heloise_ est le roman +picaresque du coeur. + +Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une facon +logique, non point par un denouement qui soit la consequence +necessaire ou vraisemblable des premisses. Ces gens qui se sont places +volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse +pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que +deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point +impunement avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient a la +longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user +peu a peu leurs puissances d'aimer, s'emousser, s'engourdir, s'endormir +dans la langueur des fatigues de l'ame, et, a la fin, ne plus se voir +des memes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce +que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue +le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne +comportait guere de denouement logique; on en a invente un accidentel. +Les personnages avaient fait comme une association de singularites. +Ils seraient restes singuliers et etranges, examinant et discutant +l'etrangete de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans +qu'il y eut aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une +catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalite qui pese sur eux +n'est autre chose que leur volonte meme, et qu'ils la creent et la +renouvellent en meme temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit etait +donc la seule chose qui put mettre fin a leur entreprise contre le sens +commun. + +Les voila ces personnages ou Rousseau a mis tout son gout du faux, ces +personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naifs, qui sont +declamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les +personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idees. + +Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mele au romanesque +le plus romanesque qui soit au monde, il y a la un gout profond de +simplicite et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter +entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi +dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnee, +tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le genie de la vie +morale absurde et de la vie domestique sensee, et ils gouvernent aussi +sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur pere, +Rousseau, simple en ses gouts, sobre, econome, "qui n'usait point", +comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais +passionne, neanmoins, pour mille chimeres, et jetant a chaque instant un +roman etrange et meme insense dans sa vie de petit bourgeois tranquille, +timide et studieux. La simplicite dans le romanesque, c'est Rousseau +lui-meme. Il aime les deux d'un egal amour, et c'est ce qui donne a +sa simplicite toujours quelque chose de fastueux dans la forme, a ses +fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincerite +et de candeur. + +Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et epris +du simple et du naif, ils ne manquent pas tous de verite. Wolmar est +decidement fantastique et n'a aucune realite; mais Saint-Preux, Julie et +Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel +et lyrique, etre tout d'imagination et de sensibilite, ne pour aimer et +pour parler d'amour avec eloquence, tendresse et subtilite, sophiste +de l'amour et rheteur de la vertu, aime des femmes comme un printemps +capiteux, tiede et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors, +il etait nouveau. L'amour avait ete jusque-la, de la part de l'homme, +une puissance de domination. L'homme faible, aime un peu, peut-etre +beaucoup, pour sa faiblesse, sa grace un peu molle, ses plaintes +caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inferieur a la femme, +au mari, a lord Edouard, a tout le monde; c'etait vrai, puisque, aussi +bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'etait +a peu pres inconnu avant la _Nouvelle Heloise_; et cela interessa comme +une nouveaute ou l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de +le sentir, tout un renouvellement du roman. + +Claire, un peu manquee dans la premiere partie, parce que Rousseau veut +la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait etre rieur et +gai, a un role tres juste et bien dessine dans la seconde partie. Il +ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des +autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent +amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette +contagion lente de l'amour cotoye de trop pres et trop longtemps +regarde, de l'amour contemple surtout dans ses douleurs, plus +seductrices que ses joies, est d'une fine observation. + +Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas +moins un des caracteres les plus complets, les plus solides et les plus +vivants que la litterature romanesque nous ait mis sous les yeux. + +Mal elevee, et Rousseau n'a pas oublie ce trait, et il y a insiste, par +une servante qui ressemble a la nourrice de Juliette; mise, a dix-huit +ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimite intellectuelle +d'un jeune homme lettre, ce qui est dangereux; passionne, ce qui est +grave; et melancolique, ce qui est desastreux; elle se laisse aller aux +premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard, +trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour +resister a la destinee qu'on lui fait, elle se laisse marier a un autre +homme; et, des lors (si je comprends bien), epouse, mere, maitresse de +maison, un etre nouveau nait en elle. Elle est, ce qui est le propre des +femmes, transformee par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'epouse +(bien mariee) est digne, forte, capable de vertus, a la hauteur des +grandes taches. Elle peut revoir celui qu'elle a aime, sinon sans +trouble, du moins sans defaillance. Elle songe, sincerement, a l'unir a +une autre femme.--Mais voila qu'un coup funeste la frappe. Voisine de +la mort, le passe la ressaisit. Tout son amour ancien se reveille et +l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi +fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des +premieres sensations sur l'etre humain revient sur elle affaiblie et +desarmee; et elle benit la mort qui l'affranchit d'un amour qu'elle +croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu. + +Le double caractere de la femme, persistance des premiers sentiments, +facilite a se plier a une destinee nouvelle, se trouve donc ici; sans +compter faiblesse, audace etourdie, duplicite naive et maladroite; et +aussi gout de predication morale; et aussi relevement par la maternite; +et aussi transformation, a demi vraie et a demi sincere, de l'amour en +bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour +la premiere fois depuis bien longtemps une complete biographie feminine +etait faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les +contemporaines, ne s'y sont pas trompees une heure. Les femmes etaient +lasses, ou du moins il est a croire qu'elles devaient l'etre, de romans +ou la femme n'etait jamais qu'un jouet des passions legeres ou des +vanites cruelles, ou elle n'etait jamais peinte qu'a un seul moment de +sa vie, celui ou elle plait et est seduite. On leur montrait enfin une +vie feminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On +leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualites, ayant +un caractere. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices, +quelques-uns de leurs bons penchants, et tres directement et precisement +leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait +vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non +point par l'accumulation des malheurs epouvantables, comme Prevost en +ses longs romans, mais par la "douleur des amants, tendre et precieuse", +comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond, +abominablement fausse aussi, mais ou les principaux personnages avaient +le gout naturel et comme l'appetit de la douleur. + +Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait etre faux, il etait sincere. +On y sentait un auteur qui etait aussi attendri du sort de ses +personnages que le pouvait etre aucun de ses lecteurs; qui adorait +Julie, Claire, Saint-Preux et meme Wolmar. C'etait un roman ecrit par un +heros de roman triste, un roman romanesque ecrit par le plus romanesque +des hommes. Le secret est la. C'est pour cela que pareil succes est +chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que +la sincerite. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modele +de la _Nouvelle Heloise_. C'etait se faire des sentiments declamatoires, +mais qui ressemblaient a la vie, car, au moins a la source d'ou ils +venaient, ils avaient ete vivants et profonds.--Le siecle n'en fut +pas change, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La +philanthropie existait, elle, devint fraternite, epanchement, expansion, +besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilite existait, elle +etait dans Marivaux, dans La Chaussee, dans Prevost; elle devint a +la fois plus intime et plus pretentieuse: plus intime, j'entends +s'inquietant moins des incidents, des situations extraordinaires, des +grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour eclater, naissant +d'elle-meme, coulant comme de source, palpitant du seul battement +du coeur, melee a toute la vie et au train de tous les jours; plus +pretentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction +morale de la vie, s'erigeant en dominatrice legitime de l'existence +humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la +conscience, et par consequent remplacant la morale, dont la place, +aussi bien, etait depuis longtemps vide, par un egoisme sentimental et +attendri. + +Tant de choses dans un roman!--Elles y etaient parce que Rousseau s'est +mis tout entier dans la _Nouvelle Heloise_, avec un peu de ses vices, +beaucoup de ses vanites, beaucoup de ses bontes et tendresses, beaucoup +de cette croyance, eternelle chez lui, que tout est affaire de bon +coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit etre reconnu comme +bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maitre romancier +s'est le plus ouvertement peint et le plus completement declare. + + + +VI + +LES "CONFESSIONS" + +Ses _Confessions_ n'en sont que le complement. Elles sont plus +piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage +parce qu'il y dit _je_; plus agreables aussi a lire pour nous, parce que +le style n'en est presque plus declamatoire, ni tendu; elles ne nous +apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa +philosophie generale. C'est la qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une +confirmation de ce qu'on savait deja, combien a ete forte sur Rousseau +l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalite meme de +Rousseau est faite de ses annees de vagabondage, d'insouciance, de +paresse gaie, d'_insociabilite_, et, disons-le, d'immoralite. + +Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes +surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adore en lui-meme, +et ce qu'il a toujours ete, de la vie puissante que cree en nous le +souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau +de vingt a trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa +misanthropie dans le ressentiment amer de ses annees d'humiliation et +d'epreuves. Mais ces annees n'ont jamais ete pour lui des epreuves et +ne l'ont jamais humilie. Il en a joui avec delices, et il en est encore +fier. Il n'en a pas l'amer deboire, il en a encore aux levres la caresse +et le parfum. Il n'en ecarte pas le souvenir, il s'y refugie et y habite +avec une veritable ivresse. Le Leman, la Savoie, les Charmettes, le gue, +le cerisier, les bords de la Saone, le coche de Montpellier, ce sont les +asiles de Rousseau, c'est ou il s'apaise, sourit, se detend, se repose, +et delicieusement s'attarde, parce que c'est la qu'il se retrouve.--Ne +vous figurez point un plebeien qui a peine et souffert et qui dit avec +orgueil au monde: voila ce qu'un homme comme moi a subi avant de se +faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, a bien peu pres, un +sauvage, civilise presque malgre lui, ne detestant pas absolument le +monde nouveau ou il est entre, et flatte d'y etre trouve intelligent, +mais le meprisant un peu, s'y trouvant gene beaucoup, et d'un long +regard lointain caressant le beau desert vaste et libre, la hutte +fraiche, le sentier qui mene aux sources, les fleurs dans le buisson, +le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au +reve. + +Et, des lors, non point: sont-ils coupables, les civilises! mais plutot, +plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces +arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la +vie, ces immenses labeurs a s'eloigner du but? Pourquoi ne suis-je +pas reste toujours jeune? Je l'ai ete si longtemps sans peine et avec +bonheur! Pourquoi l'humanite n'est-elle pas restee toujours enfant? Elle +l'a ete si longtemps sans doute, avec tranquillite, paresse, songerie, +candeur, douceur! Et le reve recommence de l'Arcadie perdue, dedaignee, +oubliee, si facile peut-etre a reconquerir. + +Voila pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste +aimable, du moins, reussit moins qu'elle ne voudrait meme, a etre +incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus pres qu'au +fond, tres proche, sous un voile leger de melancolie, ou sous les plis +appretes mais peu epais des phrases declamatoires, le reve ingenu d'un +enfant, un peu gate, un peu vicieux, tres vain, mais genereux, tendre +et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs +d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus seduisants des +artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercee, sans que nous +consentions a la subir. + +Et voila aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau +qu'on aime encore le plus a lire, sauf les quelques pages ou la +grossierete de l'auteur--aidee de celle du temps--a laisse des +souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le +sentiment est devenu idee, et l'idee est toujours si contestable +qu'elle deconcerte et irrite, meme quand elle est profonde. Dans les +_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a epanche +naivement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un +peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se +detacher de la societe, de la civilisation, du monde organise, en +est venu, ici, a se detacher meme des theories qu'il instituait +laborieusement pour combattre tout cela, meme des violences et des +coleres que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que +lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il +ne nous dit plus guere: que le monde est mal fait! il nous dit surtout: +"Voila ce que je fus. Comme j'etais bon!" Et, comme il y a un peu de +vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus +ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule. + +Et voila encore pourquoi ces memoires ont leur originalite si frappante +parmi tous les memoires. Les memoires ont toujours quelque chose de +desobligeant et ceux-ci meme n'echappent point a la destinee commune. Il +y a toujours une impertinence extreme a occuper le monde de soi, et a se +donner ainsi pour une creature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on +est un etre d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de +genie, mais parce qu'on a eu une loi de developpement differente de +celle des autres, alors, si l'on peche encore contre l'humilite, du +moins l'on ne peche plus contre le bon sens, en se racontant. Les +memoires sont alors une explication des opinions et des theories, +explication dont on pourrait se passer a la rigueur, mais qui a son +sens, son utilite et son prix. Les memoires de Voltaire n'etaient pas a +ecrire, nul homme n'ayant ete plus que lui faconne par le monde ou s'est +passee sa jeunesse, et ce monde etant connu. Mais les memoires d'un +vagabond devenu parisien a quarante ans, et qui a eu du genie, devaient +etre ecrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me +soient pas necessaires; mais ils me seraient agreables,--d'autant qu'ils +seraient naivement modestes, au lieu d'etre naivement orgueilleux. + +Enfin remarquez cette derniere difference entre les memoires de Rousseau +et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce defaut, +assez grave peut-etre, qu'ils sont faux. Nous ecrivons, a soixante ans, +l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons +plus. Nous ne pouvons plus le connaitre. Notre vie s'est placee entre +lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec +les suggestions de notre vanite; et c'est ce que, avec nos idees de +sexagenaire, nous aimerions avoir ete a vingt ans, que nous affirmons +que nous avons ete en effet. De la tous ces jeunes sages dont les +memoires sont pleins. La vanite, aussi, mais d'une autre sorte, produit +chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guere le +Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gate, vicie, corrompu +par la societe ou il s'est laisse seduire, a peine rehabilite par la +demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cesse d'aimer, c'est le +Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitte pour ainsi parler, tant +il a continue de le cherir. Par l'amour dont il l'a caresse toujours, +il l'a garde vivant et tout pres de lui. Il est la, point change, ou +presque point, parce qu'il est conserve par le culte dont on l'honore. +Rousseau le retrouve des qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il +est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fane par le +temps, ni farde par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse! +L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un +merveilleux effet: il a fait une resurrection. + +Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par +l'arrangement delicat, l'art de faire attendre, de preparer et d'amener +les incidents, de mettre en pleine et vive lumiere les points saillants, +les evenements decisifs de la vie d'une ame; mais c'est un roman plein +de verite, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise; +plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des +informations les plus certaines, les plus completes que nous ayons sur +l'ame humaine, ses tristes joies, ses desirs violents et indecis, ses +treves, ses miseres, ses impuissances, son acheminement, de si bonne +heure commence sans qu'elle s'en doute, vers les regions noires de la +desesperance et de la folie. + + + +VII + +SES IDEES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES + +L'originalite du temperament, l'originalite du sentiment, une certaine +originalite meme dans la conception de la vie suffisent a faire un grand +romancier et une maniere de brillant poete; elles ne suffisent point +a faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point ete un grand +philosophe. Ses idees philosophiques et ses idees politiques sont dignes +d'attention plutot que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire +de leur auteur, et meme de la leur propre. Sa philosophie est tres +elementaire, et les "cahiers scolastiques", comme disait Diderot en +parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus +brillants de forme, plus entrainants par leur mouvement oratoire et +plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour +l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il etait naturel, +d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne +volonte instinctive, et apres avoir songe, comme nous l'avons vu, a +transformer ses confuses sensations du bien en un systeme, il en est +revenu a une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et +en l'immortalite de l'ame, auquel il s'attache fortement sans renouveler +les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, a +peu pres intact, des antiques croyances theologiques, il le relient, +il s'y complait, il aime, de plus en plus a mesure qu'il avance, a y +adherer, et il le fait aimer par l'elevation naturelle de l'eloquence +avec laquelle il l'exprime. + +Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a +vraiment d'originalite, et n'a eu de charmes pour ses contemporains, +qu'en ce qu'elle n'etait point prechee par un pretre, qu'en ce qu'elle +etait professee par un homme un peu indigne d'en etre l'apotre.--Elle +n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache a un nouveau +principe et a quoi elle emprunte une autorite nouvelle. Elle n'est +ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-etre que celle de +Voltaire est decidement trop quelque chose dont il n'a besoin que pour +ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il +a besoin pour lui-meme. Cela fait, certes, une difference, surtout dans +le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et penetre; mais la +profondeur est la meme ici et la, et la puissance, sinon de persuasion, +du moins de conquete est egale. Le sceptique vigoureux n'a rien a +craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et +partisan du "respect", sera convaincu par Voltaire, avant meme de +l'avoir lu; et la femme sensible sera aisement de l'avis de Rousseau, en +le lisant; et je ne vois guere de difference plus essentielle. Tous deux +aboutissent au meme point par des chemins tres divers. L'un a besoin +d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque +consolation et quelque esperance; et ce minimum est le meme ou Voltaire +trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une +douceur sans effroi, un apaisement sans inquietude et une assurance sans +devoir.--Cette philosophie religieuse est a tres bon marche, vraiment, +et a tres bon compte. A en etre, on ne perd rien, on ne risque rien et +l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De +ses deux aspects elle seduisit le monde d'alors, par Voltaire les +gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de temperament +oratoire. Et peut-etre les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus +que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour +ne pas traiter legerement deux grands hommes de pensee du reste, il me +serait difficile d'en parler mieux, ou meme d'en dire plus, que je ne +fais. + +Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au meme, la +"religion" de Voltaire et "la religion" de Rousseau partent de +sentiments tres differents, il s'ensuit que les idees de Rousseau sur +la _question religieuse_ s'ecartent de celles de Voltaire. Il y a une +certaine generosite de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons note, +certaines tendances, certain gout et certain air de directeur de +conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le +pretre qui est le cote tantot odieux, tantot ridicule, de l'auteur du +_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu "ecraser +l'infame"; il ne pretendait qu'a l'ameliorer. Il le voulait plus +philosophe, plus "eclaire" et moins croyant, devenant un simple +"officier de morale"; mais gardant son influence, salutaire, douce, non +plus rude, imperieuse et terrible, mais son influence encore, sur la +societe. C'est la un des reves de Rousseau les plus caresses, et si j'y +insiste un peu, c'est qu'il n'a pas ete caresse seulement par lui. + +Meme religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux +ecoles tres differentes, au point de vue de la question religieuse, +sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant +du reste plus loin que lui, n'ont songe qu'a renverser et a "ecraser"; a +Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essaye d'associer la +religion ancienne aux idees nouvelles, de creer un clerge patriote et +un clerge citoyen, et qu'a perpetuellement comme poursuivis la vision +aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux ecoles ont traverse toute +la periode revolutionnaire et toute la periode contemporaine, et on les +retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idees +au XIXe siecle, representant du reste deux penchants divers, tres +persistants l'un et l'autre, de l'esprit francais. + +Rousseau s'est peu occupe de philosophie generale. Il n'a pas un systeme +lie et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnait +de bonne grace. Il n'a guere qu'une idee a laquelle il tienne fort, et +que nous connaissons deja, car ses opinions de moraliste s'y rattachent +et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondement.--L'optimisme +misanthropique c'est la definition meme de Rousseau.--Le monde est bon +parce que Dieu est bon, c'est le fort ou Rousseau se retranche et d'ou +il ne serait pas aise de le faire sortir. Le monde est bon; seulement, +vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le +mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique, +dans sa fameuse lettre a Voltaire sur le desastre de Lisbonne, +a laquelle _Candide_ est une reponse, avec une assurance et une +intrepidite de conviction tres significatives. Le mal moral, l'homme +serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le peche est +de lui. Il est une monstruosite que l'homme a introduite sur la terre. +Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait a expliquer +comment et pourquoi Dieu a cree un homme sinon mechant, Rousseau +nierait, du moins si aisement capable de le devenir; et c'est, bien +entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais eclairci. +Il s'en tire, comme nous tous, par la consideration du parfait et de +l'imparfait, par cette idee que l'homme, s'il etait parfait, serait +Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit etre +borne, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et +si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme createur du mal, +cela etonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu, +cette objection. + +Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a invente, a bien peu +pres, si presque entierement, que, retranche le mal physique cree par +l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal +physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a cree les maladies par +ses imprudences et ses intemperances. Il a cree les accidents par son +humeur aventureuse et sa fureur de braver les elements dans un dessein +de lucre ou d'ambition. Il a cree les miseres sociales par la sottise +qu'il a faite de se mettre en societe. Sans aller plus loin, le desastre +de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a +bati Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolee, ont bien +peu de chose a craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais +la mort sans maladie, sans accident et sans crime, apres une longue vie +saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un +dernier sommeil, l'engourdissement supreme, la simple impossibilite +d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voila le +systeme tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-etre au contraire. + +Je fais effort pour ne pas le traiter de pueril. Cette vue du monde +est-elle assez etroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais +le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs +accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle +qui veut que les etres animes vivent uniquement de la mort, prematuree +et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant +aujourd'hui, la vie disparaitrait demain; si bien que le mal n'est pas +une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans +quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal +organise, si bien que vie et mal sont tout simplement la meme chose: +voila a quoi vous ne songez pas! C'est bien etrange.--Il semble que la +pensee, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de +leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte +d'hemiplegie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une +certaine direction, d'autant elle laisse toute une region de ce qu'elle +explore etrangere a sa prise, a sa recherche, a son soupcon meme. + +L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrige par la misanthropie, +confirme au contraire et comme renforce par la misanthropie, cheri +d'autant plus que la malice des hommes le gene; le monde cru bon, non +seulement malgre le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention +des hommes, l'a pour un temps offusque et apparemment enlaidi, voila +ou Rousseau se tient obstinement, et d'ou il ne veut pas sortir.--Ses +miseres meme l'y ramenent; et ici il a une idee qui ne laisse pas d'etre +juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est +singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres +de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau, +miserable et persecute, qui la benisse.--Il n'a point tort, et le +pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas +a une energique volonte de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il +accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel a l'homme, +besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la consideration de +malheurs personnels, se prend a tout.--Mais si le pessimisme ordinaire +est le besoin de se desoler, l'optimisme commun est le besoin de se +consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fonde sur la notion +du devoir, sur cette idee qu'il n'y a que le bien moral qui compte et +que celui-ci il depend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme +systeme que le systeme adverse;--et s'il se complique d'un mepris infini +pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, +et cette opinion, peut-etre suspecte, qu'il n'y a que deux etres +estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le +redresser. + +Mais, a vrai dire, ce n'est pas dans ses traites philosophiques, +rares et courts du reste (_Lettre a Voltaire sur le desastre de +Lisbonne_.--_Lettres a M. l'abbe de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce +qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres +demi-familieres a ses amis, a Mylord Marechal, a M. de Mirabeau, et +surtout a ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de +Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens litteral du mot, des _lettres de +direction_, c'est-a-dire des lettres de moraliste delie, clairvoyant, +bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont tres souvent +exquises. Les "sermons" de "Julie" et les "lettres de direction" de +Rousseau, avec quelques pages, au hasard echappees de Diderot, sont ce +qu'il y a de plus sage, de plus eleve, de plus "spirituel" dans tout le +XVIIIe siecle. La religion du XVIIIe siecle est la. Elle est courte. +Elle est melee, et d'une essence toujours un peu basse. Il est tres rare +qu'il ne s'y egare point ou quelque sensibilite si prompte, si facile et +si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualite qui +ne laisse pas d'etre un peu grossiere. Les sages du XVIIIe siecle n'ont +pas eu des mains a manier les ames, ou les ames qu'ils maniaient, je dis +les plus fines et pures, ne detestaient point une certaine lourdeur de +tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, meme a leur +gloire, avec les Francois de Sales, les Bossuet, les Fenelon, que le +"_Seneque a Lucilius_" du XVIIIe siecle est dans Rousseau, partie dans +l'_Emile_, partie dans _Heloise_, partie, et c'est encore ici qu'il +est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins +misanthrope et moins persecute, eut ete, d'abord ce qu'il a ete, un +grand romancier, et un grand poete, et un peintre amoureux et touchant +des beautes naturelles,--ensuite un mediocre philosophe,--enfin un +moraliste delie, presque profond, grand, bon et salutaire ami des +coeurs, savant a les connaitre, habile a les seduire, non sans quelque +douce et insinuante puissance a les guerir. + + + +VIII + +LE "CONTRAT SOCIAL" + +Les idees politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement, +ne pas tenir a l'ensemble de ses idees. + +Est-il douteux que l'insociabilite soit le fond des sentiments et des +idees de Rousseau; que s'affranchir lui-meme, et affranchir l'homme, +s'il est possible, du joug dur, degradant et corrupteur que l'invention +sociale a forge soit sa pensee maitresse, cent fois exprimee?--Eh bien, +ses theories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait +a peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exageration de +polemiste que de dire qu'elles tendent plutot a renforcer le joug social +et a le rendre plus solide, plus etroit et plus lourd. + +Cette discordance est si visible qu'elle sert a quelques-uns a prouver +justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut +pas croire que Rousseau ait a ce point l'horreur de l'etat social et des +pretendues servitudes qu'il impose et des pretendues degradations qu'il +entraine. Le discours sur l'_Inegalite_ est dans ce sens; mais c'est +le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne +considerer l'_Inegalite_ que comme une boutade de Rousseau jeune, +souffle tres fort par Diderot. + +[Note 86: En particulier M. Champion dans son tres beau livre sur +l'_Esprit de la Revolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_, +fevrier 1889.] + +S'il n'y avait que l'_Inegalite_ d'un cote et le _Contrat_ de l'autre, +je dirais que Rousseau a eu deux idees generales, si differentes +qu'elles sont contraires, et je m'arreterais la. Mais l'idee de +l'_Inegalite_, l'idee antisociale, l'idee que les hommes ont serre trop +fortement le lien qui les unit, et ont cree ainsi une force artificielle +dont ils souffrent, une ame commune artificielle dont ils se gatent, +et une vie artificielle dont ils meurent, cette idee elle n'est pas +seulement dans l'_Inegalite_. Elle est, seulement, et sans la mettre ou +elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inegalite_, +dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle +Heloise_ et dans la _Lettre a Mgr. de Beaumont_; et j'ai montre que dans +cette derniere (apres l'_Emile_), Rousseau renvoie a l'_Inegalite_, +en resume les principes, en repete et en confirme les conclusions, en +accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc +cette idee est partout dans Rousseau, et est presque le tout de +Rousseau, et fort, maintenant, precisement du raisonnement de mes +adversaires, pris a l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de +Rousseau est en contradiction avec ses idees generales;--a moins qu'on +ne prefere dire que tous les ecrits de Rousseau sont en contradiction +avec le _Contrat social_, ce a quoi je ne m'oppose point. + +Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isole dans l'oeuvre de Rousseau. +Il s'y rattache par une phrase, par la premiere, qui pourrait tromper +ceux qui jugent tout un livre par la premiere ligne.--"L'homme est ne +libre, et partout il est dans les fers": oui, voila bien qui est du +Rousseau que nous connaissons; l'homme est ne bon, et partout il est +mauvais; le monde a ete cree bon, et il est inhabitable; l'homme est ne +libre, et partout esclave: voila, bien sa maniere de raisonner. Et +nous pourrions nous attendre a ce qu'il continuat d'apres sa methode +ordinaire, ou plutot sa pente d'esprit naturelle, et a ce qu'il dit: +"Donc rebroussons; donc revenons a un etat social aussi proche que +possible de la liberte primitive, a un etat ou l'individu ait le plus +possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, ou la societe +soit contenue et reduite autant que possible. "L'anti socialisme, c'est +l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme +absolu c'est le Liberalisme radical. Ce a quoi un lecteur assidu, de +Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant +la premiere ligne, c'est a voir Rousseau devenir, je veux dire rester, +liberal intransigeant, anarchiste.--Il a ete le contraire; je n'y peux +rien. + +Et je ne veux ni surprise, ni exageration, et je previens que, comme il +y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas tres +lie, on y trouvera du liberalisme; comme on y trouvera un peu de bien +des choses que Rousseau pretend combattre; mais le fond du _Contrat_ est +nettement et formellement anti liberal. Rousseau avait soutenu toute +sa vie que la societe etait illegitime, et illegitime sa pretention de +demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-memes; il va soutenir +que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par +consequent qu'il n'y a de droit que le sien, + +Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voila +l'idee maitresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu +chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur +chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas +vrai, Rousseau?--peut legitimement disposer de moi a son plein gre et +resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il +pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empeche de peser de plus +en plus sur moi de toute sa detestable influence. Il fera la loi civile, +la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa +chose comme homme, comme citoyen et comme etre pensant, comme corps, +comme ame, comme esprit. Il m'elevera selon ses idees, me fera agir +selon sa loi, "expression de la volonte generale", me fera penser selon +sa religion, qui sera chose d'etat comme tout le reste, que je devrai +accepter, sous peine d'etre exile si je la repousse, d'etre "puni de +mort" si, l'ayant acceptee, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin +general du _Contrat_. + +Le detail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. +Le jeu facile des rouages, ce qui est une maniere de liberte encore, +Rousseau s'en defie. Une democratie representative, par cela seul +qu'elle est representative, est plus libre et plus liberale qu'une +autre. Le peuple, ou plutot la majorite, a une volonte, imperieuse et +brutale, dont il va faire une loi s'imposant a chaque individu. Mais +s'il fait faire cette loi par des legislateurs qu'il nomme, ces +legislateurs discuteront, reflechiront, tiendront compte, sinon des +droits, du moins des convenances, des interets respectables de la +minorite; ou meme des individus. Rousseau voit tres bien que cet etat +n'est deja plus la pure democratie; elle est une maniere d'aristocratie, +et il la nomme de son vrai nom "l'aristocratie elective". Voila qui +n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, "le meilleur des +gouvernements"; mais il s'arrange de maniere que ce meilleur des +gouvernements ne fonctionne pas. Ces legislateurs, dont les discussions +mettraient un peu de raison, d'attenuation au moins et de temperament, +dans la rude organisation sociale, dans ce systeme de pression de tous +sur chacun, ces legislateurs n'auront pas a discuter; leur mandat sera +imperatif, et leur decision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas +ratifiee par le peuple lui-meme. Cette "souverainete" ne peut etre +representee, parce qu'elle ne peut pas etre alienee. "Les deputes +du peuple _ne sont pas_ ses representants; ils ne sont que ses +commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiee est nulle... Le +peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant +l'election des membres du parlement; sitot qu'ils sont elus, il n'est +rien."--Et nous voila revenus au pur gouvernement direct, c'est-a-dire a +la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est a savoir +despote capricieux et irresponsable. + +Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, +remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est +jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est +une responsabilite. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se +permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. +Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur +qui les blames tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme +se permet tout, parce que son irresponsabilite est absolue. Elle ne +risque pas meme d'etre meprisee.--C'est pourtant a ce despote sans frein +que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son independance, s'abandonne. Il +n'y a pas un atome ni de liberte ni de securite dans son systeme. + +Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple +souverain qui m'eleve, me fait penser, me fait agir, et me petrit de +toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en surs. +Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats a +la deputation[87]. "La fonction de juge doit etre un etat passager +d'epreuves sur lequel la nation puisse apprecier le merite et la probite +d'un citoyen pour l'elever ensuite aux postes plus eminents dont il +est trouve capable. Cette maniere de s'envisager eux-memes ne peut que +rendre les juges tres attentifs...."--a quoi, si ce n'est a plaire a +ceux qui les nomment, et a etre les instruments dociles d'un parti? +Tout au gre du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une +constitution, ou par des privileges et droits acquis, ou par une +reconnaissance du droit de l'individu, a sa prise inquiete, avide et +capricieuse; et avec cela le mandat imperatif, le plebiscite necessaire +a chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature elective, +c'est-a-dire servante d'un parti: tel est le systeme complet de +Rousseau. C'est la democratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son +danger. + +[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.] + +J'ai montre que Montesquieu, deja, sans etre democrate, avait eu +quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement +a controler la maniere dont on le gouverne, mais a choisir ses +gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plebiscite, et ne +reconnait a la foule aucune valeur legislative; mais il la croit tres +judicieuse dans le choix des personnes. "Le peuple est admirable pour +choisir ses magistrats", dit Montesquieu; et s'il n'avait ete un +parlementaire, sans doute eut-il pris le mot magistrat aussi bien dans +le sens de juge que dans celui de representant politique. Cette maniere +de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, +vient d'abord d'un certain optimisme genereux, de quelques souvenirs de +l'antiquite ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire a +d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'experience, et de +l'impossibilite d'observer. Les hommes du XVIIIe siecle ont eu l'idee +de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idee d'une nation. Ils ont +tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unite dans +les vues, et qu'au moins, ce qui en effet parait probable au regard +superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son interet. Un penseur +est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que +les autres, du moins qui en est moins continuellement obsede que les +autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par la toujours +assez porte a voir dans le monde plus de raison et moins de passion +qu'il n'y en a. Rousseau tout a fait, Montesquieu un peu, voient une +nation comme une famille qui a un proces et qui ne songe qu'a choisir +le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un +certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menes +par l'instinct de combattivite. L'essentiel pour chacun est de vaincre +les autres, ou a deux d'en vaincre un troisieme, cela meme sans haine +violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une election qui ne +fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou +a bien peu pres. Des lors, non seulement le resultat de l'election +n'est pas l'expression de la volonte nationale, mais il n'est pas meme +l'expression de la volonte du parti le plus fort; il n'indique que ses +repugnances. Toute decision de la majorite a le caractere d'un _veto_. +Indication precieuse, qu'il faut bien se garder de negliger, et que +meme il faut provoquer, mais qui ne peut etre le fondement ni d'une +legislation ni d'une politique. Or toute legislation et toute politique, +selon Rousseau, est fondee sur cette base unique. La est l'erreur, qui +part, a ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou +incomplete. + +Peut-etre aussi--je n'en sais rien du reste--peut-etre aussi les +quelques ecrivains politiques qui ont penche, au XVIIIe siecle, vers +"l'Etat populaire" n'ont-ils jamais songe au suffrage universel. Il +etait trop loin d'eux, trop inoui, trop absent de la terre, trop +inconnu meme dans l'antiquite (ou les esclaves sont le peuple, et ou le +"citoyen" est deja un aristocrate), pour que l'idee, nette du moins, de +la foule gouvernant se soit vraiment presentee a eux.--Sans doute quand +ils parlaient democratie, ils songeaient aux "bourgeoisies" des villes +libres, c'est-a-dire a des aristocraties assez larges, mais tres +eloignees encore des democraties modernes. + +Quoi qu'il en soit, le systeme de Rousseau, en sa simplicite extreme +dont il est si fier (car il meprise les gouvernements "mixtes" et +"composes" et fait de haut, sur ce point, la lecon a Montesquieu), est +certainement l'organisation la plus precise et la plus exacte de la +tyrannie qui puisse etre. + +Mais encore d'ou vient-il, puisque les idees generales de Rousseau n'y +menent point?--Il vient, ce me semble, de l'education protestante de +Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait recu une education; mais on +sait assez que l'education de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passe +sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vecu +dans une cite protestante durant tout le premier developpement de son +esprit, et c'est chose constante qu'il a perpetuellement eu les yeux +tournes vers Geneve pendant toute sa vie. Or, l'ancienne theorie +politique des ecoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme +de la souverainete du peuple. Quand on lit les ecrits politiques de +Fenelon, on peut etre etonne de le voir refuter point par point, et +comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient a ce que ce +n'est pas Rousseau qui a ecrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui +en est l'auteur, et non pas meme le premier auteur; c'est Jurieu que +Fenelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache a refuter et a confondre. + +[Note 88: Voir notre _Dix-Septieme siecle_, article _Fenelon_. +(Lecene, Oudin et Cie.)] + +Jurieu avait dit en propres termes: "Le peuple est la seule autorite +qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes." Avant lui +Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en +avait pas moins pose en principe et comme base de tous ses raisonnements +le "contrat social" de Rousseau, une convention par laquelle les hommes +ont fait delegation de leurs droits pour les assurer, ce qui mene +(quoique Grotius tergiverse la-dessus) a penser qu'ils peuvent toujours +legitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Meme +doctrine dans Pufendorf, eleve de Grotius, et dans Barbeyrac, eleve de +Pufendorf. C'est l'ecole protestante qui s'organise, se maintien et se +repete. Meme doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il +faut faire attention; car il est protestant, il est de Geneve, et les +_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est +de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement: +La societe humaine est par elle-meme et dans son origine une societe +d'egalite et d'independance.--L'etablissement de la souverainete +aneantit cette independance.--Cet etablissement ne detruit pas et ne +doit pas detruire la societe naturelle.---Il doit servir a lui +donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est +Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne +faisant que le souligner, cette idee que "la souveraine autorite sur +l'economie de la religion doit appartenir au souverain", que "la nature +de la souverainete ne saurait permettre que l'on soustraie a son +autorite quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction +humaine"; que, quand on prend une autre voie, il y a soit "anarchie", +soit "deux puissances", auquel cas tout est perdu; car "on ne peut +servir deux maitres, et tout royaume divise perira".--De Burlamaqui +encore cette idee[89] que la democratie exige un Etat d'un territoire +peu etendu, etc. + +[Note 89: Non pas tres formelle, mais en germe (Ne confondez pas le +texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Felice.)] + +Rousseau etait donc comme le dernier venu de l'ecole protestante, il ne +faisait, ce me semble bien, qu'en resumer tres brillamment toutes les +lecons; il en subissait tres directement l'influence, et ses idees +generales elles-memes ne reussissaient pas a l'en detacher, comme il me +parait qu'elles auraient du faire. Cette ecole etait trop autorisee, +trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre +religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part +Grotius parmi les livres de chevet de son pere.)--Cette ecole, tout +entiere, avait pris la souverainete populaire pour la liberte. L'idee +liberale a ete tres lente a naitre en Europe. Elle est essentiellement +moderne; elle est d'hier. Elle consiste a croire _qu'il n'y a pas +de souverainete_; qu'il y a un amenagement social qui etablit une +_autorite_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et +qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit etre limitee, controlee, +et divisee, toutes choses aussi difficiles, du reste, a realiser, +qu'elles sont necessaires, et qu'on arrive a realiser, quelquefois, avec +beaucoup de tatonnements dans beaucoup de bonne volonte. Cette idee +etait presque inconnue au XVIIIe Siecle, et l'on sait a quel point pour +les hommes de la Revolution elle est restee confuse. + +--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une tres grande +influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir, +Rousseau a commence par railler durement Montesquieu. Il fait +remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre +l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutot un critique +sociologue qu'un theoricien systematique: "... il n'eut garde de traiter +des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit +positif des gouvernements etablis". Il plaisante un peu lourdement sur +la theorie de la division des pouvoirs: "Nos politiques, ne pouvant +diviser la souverainete dans son principe, la divisent dans son objet: +ils la divisent en force et en volonte, en puissance legislative et en +puissance executive.... Tantot ils confondent toutes ces parties, et +tantot ils les separent. Ils font du souverain un etre fantastique et +forme de pieces rapportees.... Les charlatans du Japon depecent, dit-on, +un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses +membres l'un apres l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout +rassemble[91]."--Voila qui est dedaigneux. Il n'en est pas moins +qu'apres avoir ainsi detourne le soupcon d'imitation ou d'emprunt, +Rousseau profite de Montesquieu et ramene a son profit quelques-unes de +ses idees;--et nous voila ainsi conduits nous-memes a relever ce qu'il +y a de liberalisme dans le _Contrat social_; car il y en a. + +[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.] + +[Note 91: _Contrat social_, II, 2.] + +Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dedaigneusement, il +la retablit par un detour. La souverainete doit rester indivisible, mais +les _delegations_ de la souverainete doivent etre separees, les pouvoirs +delegues doivent etre distincts, et cette precaution prise, revenant +tout simplement a l'idee et meme au langage de Montesquieu qu'il +jugeait tout a l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: "Dans le corps +politique on distingue la force et la volonte, celle-ci sous le nom de +puissance executive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois +les execute [93]." + +[Note 92: _Contrat social_, III, 1.] + +[Note 93: _Contrat social_, III, 4.] + +Et cela pour une raison a la fois un peu subtile et tres juste, que +Rousseau tire ingenieusement de l'idee meme qu'il se fait de la +souverainete. La loi est la parole de la souverainete; elle est +l'expression de la volonte generale. C'est pour cela que la souverainete +ne peut parler que par la loi, non par une decision particuliere. La +volonte generale n'a son expression que dans la loi; elle ne +peut l'avoir dans une resolution de detail, d'interpretation ou +d'application. Elle cesserait alors d'etre volonte generale. "La volonte +generale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas +a elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94]." Donc le peuple +ne doit etre ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature +propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il +faudrait ajouter son aptitude) a _penser generalement_, a decider sur +les ensembles, et a concevoir l'ordre et la regle. Donc ni le peuple, du +moment meme qu'il est legislateur, ne peut etre ni _gouvernement_, ni +_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractere particulier, +viser une personne, ou etre faite pour une circonstance. Une loi contre +une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les +chances du monde d'etre injuste, mais elle est une monstruosite: elle +n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi +pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique. + +[Note 94: _Contrat social_, II, 4.] + +Quel dommage que ces idees, d'une part restent un peu obscures dans le +texte de Rousseau, d'autre part soient disseminees et diffuses dans ce +texte, soient quittees, reprises et quittees encore, ne forment point +corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris tres +nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener a leur dernier +point de nettete, sentant qu'a ce moment il eut ete la main dans la main +de Montesquieu, ce que peut-etre sa vanite redoutait. + +Toujours est-il que ces idees si liberales et si justes, qui ne vont a +rien moins qu'a reduire infiniment la souverainete du peuple, et qu'a +ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus +heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas +assez medite sur les questions politiques, n'est point arrive, quoi +qu'il en croie, a un systeme arrete, definitif et rigoureux; et que +Rousseau, se retrouvant lui-meme, avec sa passion intime de liberte +individuelle, au milieu meme de son reve de souverainete populaire, y a +glisse ou laisse s'introduire toute une theorie, qui, suivie jusqu'ou +elle tend, menerait a la doctrine liberale des publicistes modernes. +--Et voila que le dernier representant de l'ecole politique protestante +apparait, non plus comme celui qui en a le plus etroitement ramasse +les principes tyranniquement democratiques, mais comme celui qui s'en +relachait deja, et, au moins, en attenuait singulierement la rigueur. + +Seulement ce n'est pas sur ces premieres vues liberales, encore que +si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la +souverainete populaire, consideree comme ayant existe toujours, et +s'etant seulement organisee fortement, sans abdiquer jamais, dans les +societes civilisees, qu'il posait avec nettete, soutenait avec vigueur, +proclamait avec eloquence et avec passion.--Et c'etait aussi, partie +grace a lui, partie par la nature meme du sujet, ce qu'il y avait dans +son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite +et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en +finissant, que c'est ce qui en est reste; et que de cette doctrine, +encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme a +ses idees generales, encore que meme dans le _Contrat_ il s'en ecarte, +Rousseau est demeure le propagateur le plus eclatant, le seul eclatant, +glorieux et influent, a ce point qu'elle ne porte guere plus, parmi les +hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacre (ce qui est plutot +mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser, +pour une grande part au moins, responsable. + + + +IX + +ROUSSEAU ECRIVAIN + +Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur, +puissant par la pensee et l'imagination, et assez puissant par elles +pour faire de ses faiblesses memes des forces redoutables a charmer et +plier les coeurs. + +Rousseau est un de ces hommes seduisants et dangereux, chez qui +l'imagination et la sensibilite dominent et etouffent la raison, le sens +commun, les facultes de reflexion, d'analyse et d'observation. Autant +dire que c'est un poete, et il est tres vrai que c'est un des plus +grands poetes de notre race. Seulement, c'est un poete ne dans un siecle +de theories, de systemes et de raisonnement, et sa poesie, il l'a +mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systemes et des +theories; et c'est la son originalite en meme temps que le danger +perpetuel, et pour lui-meme et pour les autres, de tout ce qu'il ecrit +et de tout ce qu'il pense. + +Entraine, comme tous les poetes, a un reve de perfection de vie ideale, +froisse, comme tous les poetes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie +telle qu'elle est, et dans la societe telle qu'elle existe autour de +nous, il s'est refugie, non pas, comme les poetes a l'ordinaire, dans +des reveries, des contemplations, des visions, mais dans des theories +politiques et des doctrines sociales, ou il a apporte non l'observation +et l'etude des faits, mais des constructions _a priori_ et des +abstractions de "promeneur solitaire". + +Et ces systemes etaient specieux, d'abord parce que tout ce qui porte la +marque du genie est specieux, et ensuite parce que Rousseau etait doue +d'une singuliere puissance de raisonnement et de logique. Un logicien +n'est pas necessairement un homme de raison froide et tranquille. Il +arrive fort souvent que la deduction a outrance est une des formes +de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_, +c'est-a-dire d'etude, d'attention, d'examen et de reflexion; mais on +s'enivre de _raisonnement_, c'est-a-dire de la poursuite indefinie, en +ses transformations successives, d'une idee generale devenant systeme +politique, systeme pedagogique, systeme religieux, systeme social. + +Un poete que le degout des choses qui l'entourent jette dans un reve de +perfection irrealisable, prolonge par un logicien qui de ce reve +fait une theorie sociale tres logique, tres suivie, tres liee, tres +systematique et tres seduisante, voila Rousseau. + +Et, comme il arrive toujours quand on a affaire a ces reveurs qui ont du +genie, telle _intuition_, peu ramenee a la verite pratique par l'auteur +lui-meme, mais contenant, comme en un germe, une partie de verite, met +d'autres hommes moins grands, et plus reflechis et attentifs, sur la +voie d'une excellente doctrine de detail, tres realisable, tres utile et +feconde en resultats. Et voila pourquoi de pareils hommes, non seulement +doivent etre etudies au point de vue de l'art, comme des poetes glorieux +et des renovateurs de l'imagination humaine, ce qui deja vaut qu'on +s'en penetre; mais encore, au point de vue des applications, comme +des initiateurs, des promoteurs, des prophetes un peu obscurs, mais +inspirateurs et "suggestifs", des guetteurs de la lumiere qui commence a +poindre, un peu etourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; +en un mot, presque comme les alchimistes, precurseurs de la chimie, +qu'ils revent, qu'ils aident a naitre et qu'ils doivent ne pas +connaitre. + +Rousseau est un des plus grands prosateurs francais. Il est un +renovateur du style et de la langue. Il a ramene en France le style +oratoire qu'elle avait completement desappris depuis Fenelon, et presque +depuis Bossuet. + +A la prose large, etoffee, nombreuse et harmonieuse, au beau +developpement et aux souples evolutions des grands maitres eu style du +XVIIe siecle, avait, peu a peu, et meme assez brusquement, sans qu'on en +puisse voir tres nettement les causes, succede une prose fort distinguee +aussi, mais d'un genre essentiellement different, un style coupe, court, +nerveux plutot que fort, procedant par phrases braves, vives et comme +tranchantes, par traits, par maximes et par epigrammes. + +Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de tres grandes differences +entre eux, du reste, presentent tous ce caractere commun; et leurs +contemporains portent a l'exces cette maniere, comme toujours font les +eleves. Rousseau, qui, sinon pour les idees, du moins pour ce qui est +l'homme meme, a savoir le style, n'est l'eleve de personne, apporte +avec lui un style nouveau; et comme il est passionne, c'est le style +oratoire. + +Il est eloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mele a tout +ce qu'il ecrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, +jusque dans les souvenirs, et sa maniere emue, attendrie et brulante de +les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la +conduite du discours, et, plutot que _l'ordre_ veritable, ce _mouvement_ +qui vient de l'echauffement d'un coeur toujours en emoi, ce _mouvement_ +que Buffon a donne avec raison pour la seconde des deux qualites +fondamentales du style, mais que, apres l'avoir une fois nomme, il +oublie completement et laisse a l'ecart, parce que lui-meme n'en a pas +le don. + +C'est le don propre de Rousseau. Pour la premiere fois depuis plus de +cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours +qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraine, le porte avec soi, et, +sans le laisser reposer, le mene au but toujours poursuivi. + +Ajoutez l'eclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement +un signe de la pensee, mais qui est une trace de la sensation, qui vit, +qui respire et qui brille. + +C'est grace a ces dons que Rousseau est non seulement un ecrivain, +orateur entrainant et seduisant, mais un peintre des choses reelles, ce +que personne n'etait plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu +faire vivre la nature pittoresque dans ses ecrits et reveiller chez les +Francais le gout des beautes naturelles, susciter dans la generation +litteraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les +Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Senancour, et surtout +son eleve passionne, George Sand. + +A ces titres, j'entends comme peintre emu de la nature et comme ecrivain +eloquent, Rousseau est un grand precurseur. Ce qu'il y a de plus +sincere, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la +revolution litteraire du commencement de ce siecle, en grande partie +derive de lui. Il a aime les grandes harmonies de la nature, et il a +retrouve les grandes harmonies de la phrase. C'etaient deux decouvertes, +et deux chemins ouverts au genie, et aussi a la mediocrite. Mais +qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passe? + + + +X + +Rousseau a ete en son temps le maitre et le guide le plus fascinateur, +le "subtil conducteur" dont parle Bossuet. Il l'a ete, et parce qu'il +etait bien de son siecle, et parce qu'il s'en separait juste assez pour +l'inquieter, le piquer et achever de le seduire. + +Il etait de son siecle en ce que, plus que personne, il repoussait +l'autorite, toutes les autorites, et la tradition, toutes les +traditions. Ce n'etait plus seulement avec la tradition religieuse et +avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derriere ces +autorites seculaires, au dela des siecles, et presque au dela du temps, +il allait attaquer l'autorite de l'humanite tout entiere, la tradition +du genre humain. Ce n'etait pas seulement une nation ou une religion, +c'etait l'humanite qui s'etait trompee. C'etait l'humanite dont il +fallait recuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et +c'etait toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de +plus inattendu--et rien de plus prepare. L'habitude une fois prise de +considerer l'antiquite et la longue possession d'une doctrine comme +une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre a ce qu'un esprit +audacieux revoquat en doute la croyance la plus ancienne du genre +humain, et voulut convaincre d'illusion l'instinct meme par lequel le +genre humain croit qu'il subsiste.--C'etait, sous la forme d'un reve +doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensee +revolutionnaire. Burcke disait aux revolutionnaires francais: "Vous +avez prefere agir comme si vous n'aviez jamais ete civilises." Rousseau +disait aux Francais de 1760: "Il faut agir comme si nous n'avions jamais +ete civilises." Rousseau est le revolutionnaire par excellence, et c'est +bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le deteste si fort. +Il tend directement a cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoi, +qui a tant d'idees communes, en politique, en morale, en education, avec +Rousseau, est en ce moment le representant prestigieux. Et les causes, +la-bas et ici, sont les memes. C'est la civilisation, qui flechit, +en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui +s'epuise a se poursuivre, et finit par douter d'elle-meme. + +En cela Rousseau, d'abord repondait a un secret desir de ses +contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la negation; ensuite se +montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent +a rien, encore meme qu'il reculat devant elles. Il comprenait l'intime, +l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au +fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine +a se consommer, qu'elle manque son but, en le depassant, a force de +le poursuivre; qu'inventee pour soulager l'homme, elle finit par le +surcharger; qu'inventee pour diminuer l'effort individuel, elle en +demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a la encore une grande +et douloureuse vanite, un grand et decevant prejuge. Restait a savoir +si ce prejuge n'est point necessaire, et une condition meme de notre +nature; mais l'avoir vu, et avoir porte sur lui la lumiere est d'une +vigoureuse et penetrante intelligence; et c'est un effort et un tour de +pensee qui se trouvaient bien a leur place en ce siecle de demolisseurs +des idees toutes faites, qui a secoue l'esprit humain comme un crible. + +S'il etait de son temps par tout ce cote negateur, il en etait moins, et +il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, +de mollesse, de _non-secheresse_, et de reverie sentimentale.--C'etait +un romancier et un poete, en un temps ou l'on devait etre affame de +vraie poesie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siecle est un +age tout epris de sciences, de geometrie, de physique et d'histoire +naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en +ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les +attaquer, en communaute de dessein avec son siecle, s'en distinguant par +les moyens. Il n'aimait pas les encyclopedistes, ni n'en etait aime. De +quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui +le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et +rien ne pouvait plus interesser que cette continuation de la lutte avec +une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus a la raison et aux +raisonnements, dont peut-etre on etait las, mais au sentiment, a +l'instinct du coeur, a l'emotion simple et "naturelle", faisant de +toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est, +a les faire considerer comme, des elegances.--C'etait un poete, +mais comme je l'ai dit, ce qui etait pour achever de ravir ceux qui +l'ecoutaient, un poete logicien. La conception poetique, reve d'humanite +heureuse, ou d'education ideale, ou de societe ramenee a la nature, au +lieu de se poursuivre dans son esprit et de se derouler en songeries ou +en tableaux, se developpait en systemes, en constructions logiques, en +chaines d'arguments. Il part d'un reve tendre, et il s'engage dans la +dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gre, +du point de depart ou du chemin. + +Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et +comme reaction, et comme chose deja suffisamment preparee. La Chaussee, +Prevost, Marivaux lui-meme, avaient deja fait verser de douces larmes. +La "sensibilite" du XVIIIe siecle remonte a eux: et il est juste de leur +en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient +pas eu l'autorite necessaire sur les esprits pour qu'on se sut gre et +qu'on se fit honneur des larmes versees. Il fallait un homme de genie +qui fit des faiblesses du coeur un merite de la conscience, qui les +autorisat et les consacrat par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement +mit la sensibilite en liberte, mais la placat comme sur le trone. +Rousseau a fait la ce qu'il dit quelque part que fait le poete +dramatique[95]. Le poete, selon lui, "suit le gout public en le +developpant", et ne fait que penser ce que le public va penser lui-meme, +"sitot qu'on osera lui en donner l'exemple". Rousseau a donne +l'exemple de la sensibilite qui se croit sanctifiante et d'une sorte +d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des +larmes une maniere de vocation religieuse. Le pretre manquait, le +directeur d'ames, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont +passes. L'homme de science avait essaye de l'etre, n'avait reussi qu'a +demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les +effets durent encore, a ete de remplacer, pour une partie considerable +de la nation, les pretres par les romanciers. + +[Note 95: Lettre a Dalembert sur les spectacles.] + +C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a ete si grand +revolutionnaire. S'il l'a ete par ses idees et son tour d'esprit, comme +nous l'avons vu, il l'a ete plus encore par le changement dans les +moeurs qu'il a fait, ou aide, ou consacre. Montesquieu avait dit: "Il ne +faut jamais changer les moeurs et les manieres dans l'Etat despotique. +Rien ne serait plus promptement suivi d'une revolution." C'est Rousseau +que Montesquieu prevoyait, ou, pour parler plus exactement, _la societe +a la Rousseau_, la societe deja desorganisee, confondant ses rangs, +brouillant comme par jeu ses idees, doutant d'elle-meme et s'en moquant, +et se faisant des moeurs factices, societe chancelante et egaree, a +laquelle Rousseau a donne une derniere impulsion et comme une derniere +facon de faussete d'esprit. + +En faussete d'esprit, il y etait maitre, en effet, ne fut-ce que parce +qu'il a toujours ete par le monde dans une situation fausse. Plebeien +declasse, depayse par son genie meme, place au centre de la societe +polie, et, a certains egards, a sa tete, il restera comme le symbole +meme de la democratie brusquement precipitee au sommet de la nation, et +chargee, ou se chargeant, de la conduire. La, en contact avec ce qui +reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle +n'est point habituee; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle +y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentee de desirs, puis +defiante et irascible.--Et aussi, non accoutumee par l'heredite a porter +sans faiblesse, ou tout au moins sans etonnement, le poids seculaire +d'une civilisation compliquee, elle n'en sent que l'embarras et la gene, +et songe vite a en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus memes, la +simplicite de ses gouts et la simplicite de ses besoins, l'inclinent aux +idees simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit +faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand Etat comme de +l'etablissement et de l'ordonnance d'un petit menage.--Rousseau a donne +en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a represente +et figure a l'avance l'evolution vers le pouvoir de toute une classe +sociale, et sa maniere de s'y accommoder. + +Cela veut dire qu'il est tres grand, que c'est une nature originale et +riche, une de ces individualites qui resument en elles, ou au moins +figurent par la trace qu'elles laissent, toute une periode historique. +Ses intentions sont d'un esprit superieur, ses reveries d'une grande +ame douce et blessee. Aupres de lui Voltaire ne laisse pas de paraitre +parfois un etudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur +de rhetorique. Montesquieu seul, inferieur comme homme d'imagination, +l'egale par la puissance du regard, et le depasse par la clarte de la +vue.--Il y a de plus grands genies; il y en a surtout de meilleurs; il +n'y en a guere qui ait donne, en un siecle ou pourtant la hardiesse est +une banalite, une plus imprevue et plus rude secousse a l'esprit et au +coeur humains. + + + +BUFFON + + + +I + +SON CARACTERE + +De l'homme qui vit de la vie de son siecle au risque de se disperser, +mais de maniere a laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins +que ses contemporains auront parcourus ou tentes; ou de celui qui se +detache de son siecle jusqu'a s'en isoler completement, et a tel point +qu'il n'y tient pas meme en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque +de n'avoir ni partisan, ni allie, ni meme d'ennemi; mais cela pour une +si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y +coule et s'y depense, et que le monument eleve, encore qu'inacheve, soit +le plus imposant que ce siecle ait produit; lequel est le plus grand, je +ne sais; mais le second au moins parait plus fort, plus vigoureusement +doue, d'une personnalite plus energique, et, tout an moins, plus +original. + +Ce Buffon est tres singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de +Rousseau, homme du XVIIIe siecle, et du XVIIIe siecle _central_, il ne +s'est occupe ni de politique, ni d'economie politique, ni de theatre, ni +de roman, ni de theologie. Il n'a pas ete de l'Encyclopedie, il n'a pas +ete de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a +pas meme ete d'un salon, il n'a pas meme ete homme du monde, il n'a +pas meme ete homme d'esprit, ni voulu l'etre. Les plus grands de ses +contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietes, Montesquieu +lui-meme, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais +assez libres et relachees encore. Buffon n'a jamais eu l'idee d'ecrire +une Lettre haitienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire +une page de ceux qu'on ecrivait autour de lui. En plein XVIIIe siecle il +a vecu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il +est difficile d'etre moins de son temps qu'il n'a ete du sien. Il n'a +pas de date. Il a pris quelque chose du caractere de la nature qu'il +etudiait; il vit dans le temps indefini; sa vie intellectuelle va du +moment ou la terre s'est detachee du soleil a celui ou l'homme a paru +sur la terre, peut-etre jusqu'a celui ou l'homme s'est organise en +societe; mais point au dela, et de ce qui s'est passe depuis il semble +ne rien savoir, ou plutot il sait tres bien qu'il ne s'est rien passe du +tout.--Il compte par milliers de siecles et seulement de l'apparition +d'une espece a la formation d'une autre. Pour un tel homme un evenement +comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'ocean +des ages, et le XVIIIe siecle se confond si exactement avec le XIIIe ou +XIVe siecle qu'il ne l'a jamais distingue, et ne s'est pas apercu de son +existence. + +Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce gout meme pour +l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants +dominants du XVIIIe siecle, le plus fort peut-etre. Ce n'est pas meme +cela precisement. Buffon n'a nullement ete entraine vers l'histoire +naturelle par une impatience de curiosite "philosophique" et une +demangeaison d'independance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord a +l'histoire naturelle. Il songeait a savoir, en general. Jeune, il etait +plutot mathematicien et geometre. Nomme directeur du Jardin du Roi et +se preoccupant de Linne, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire +naturelle, c'est-a-dire dans le monde entier, moins les vetilles, s'y +sentit a l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut +jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en detournat. + +Car s'il etait hors de son siecle, il etait egalement hors de l'histoire +et n'etait pas plus lie par la tradition que seduit par les nouveautes; +et, a vrai dire, choses consacrees ou choses nouvelles etaient mots qui +n'avaient pour lui aucune espece de signification. Quelques paroles de +complaisance courtoise, comme precautions a l'endroit de la Sorbonne et +de l'Eglise, c'etait tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du +passe; et quant aux puissances nouvelles, aussi imperieuses, et plus +bruyamment imperieuses, il s'est contente de les ignorer. Il voulait +etre, et il etait presque, une pure intelligence en face des choses +eternelles, les regardant et tachant de les comprendre. Il a travaille +ainsi cinquante ans, en se levant de tres grand matin, sans faire +attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni meme aux louanges; car, une +fois pour toutes, il s'etait accorde tres franchement celles dont il se +jugeait digne, et l'on eut ete mal venu tout autant de les surfaire que +d'en retrancher. + +Le fond de ce temperament c'est l'energie tranquille, la patience, la +lucidite, et la fierte sans inquietude, c'est-a-dire sans vanite. "Assez +de genie, beaucoup d'etude, un peu de liberte de pensee", il a dit cela +un jour en parlant des qualites necessaires au naturaliste: c'est la +definition de Buffon par Buffon. Forcons seulement un peu les termes, et +disons: un grand genie, et une liberte de pensee comme je ne vois pas +qu'il y en ait eu jamais une plus complete, plus inalterable et plus +constante. + +La qualite essentielle de Buffon, c'est la bonne sante. Personne n'a eu, +appuyee sur une robuste constitution physique, une plus magnifique sante +morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on +peut, a la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, delassements, +ou plutot distractions d'un temperament vigoureux. Il n'a jamais ni +brigue, ni tracasse, ni demande, ni exige. A peine peut-etre a-t-il +souhaite. Jamais il n'a ete irrite, jamais il n'a ete jaloux. Son dedain +vrai des critiques, le silence pur et simple, qui a peine meme est +dedaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une +chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquietude. Par la, il +semble presque echapper a l'humanite; et pour ce qui est de son siecle, +par la il s'en detache d'une maniere qui tient du prodige. + +Il est bien curieux a observer quand il considere les hommes a ce point +de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'etonnent jusqu'a la +profonde stupefaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils +recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. "Le bonheur est au dedans +de nous-memes; _il nous a ete donne_; le malheur est au dehors, et nous +l'allons chercher." Le bonheur c'est la possession de nous-memes, et +nous ne songeons qu'a sortir de nous. "Nous voudrions changer la nature +meme de notre ame; _elle ne nous a ete donnee que pour connaitre, et +nous ne voudrions l'employer qu'a sentir_. Et il en resulte que les +hommes sont dans un etat a peu pres continuel de demence. Ils ne sont +"raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient +les supprimer". Ainsi se passe leur vie, qui, etant comme dereglee et +denaturee par eux-memes, ne peut etre, que malheureuse et abregee. "_La +plupart des hommes meurent de chagrin_." + +Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas +ete inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouve la vie +admirablement bonne, du moment qu'il avait "une ame pour connaitre", et +puisqu'il y a plus de choses a connaitre qu'on n'en peut apprendre en +une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne +l'a pas quitte une minute pendant toute son existence. Le secret de +la vie naturelle de l'homme lui avait ete revele, et le bonheur de sa +destinee lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et +les plus nobles. + +On definit incompletement, mais avec nettete par les contraires. Songez +a Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, +le passionne, l'eternel inquiet et l'eternel effraye. La le parfait +equilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile +et regulier, la parfaite serenite d'esprit et d'ame. Buffon a ecoute "le +silence eternel de ces espaces infinis"; et il n'en a pas ete effraye. +Il a vecu "toute sa vie dans une chambre", et il n'en a pas ete +incommode, et il n'a ete surpris que d'une chose, c'est que les hommes +pussent souffrir d'une telle existence, et la considerer comme un +"supplice insupportable". + +C'est de 1730 a 1788 qu'il a montre au monde, sans le dementir, ce +singulier personnage. Il est venu parmi les agites et il les a fort +etonnes, et il en a ete tres etonne lui-meme, sans s'en inquieter +autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant +ni une boutade, a ete lui-meme, a travers tout son siecle, un long, +severe et imperturbable paradoxe. + + + +II + +LE SAVANT + +C'est un tres grand savant. Aucune des qualites du savant ne lui a +manque: ni le gout de l'observation et la patience a observer; ni le +labeur enorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarte; +ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique, +c'est-a-dire la faculte de generalisation et d'hypothese; ni le +sang-froid a ne prendre les generalisations que comme des hypotheses, et +les hypotheses que comme des commodites de travail, ayant toujours un +caractere provisoire et toujours destinees a etre un jour abandonnee; +ni la puissance de former des systemes; ni le mepris des systemes des +qu'ils veulent etre tenus pour des dogmes inebranlables et lier l'esprit +humain qui les a produits. + +Il etait patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit. +Comme l'attention s'est surtout portee sur son Histoire des animaux, et +sur ses deux grandes generalisations, _Theorie de la terre_ et _Epoques +de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent decrit sans avoir +observe par lui-meme, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des +animaux, et qu'il est surtout un homme a magnifiques idees generales, +ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable +mineralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse +embryologie, pour voir a quel point il est l'homme du laboratoire, de +l'observation cent fois reprise et de l'experience cent fois repetee. Il +y a telles pages qu'on pourrait intituler "sur la maniere de se servir +du microscope", et telles autres sur les fourneaux a grand feu, les +fourneaux a feu restreint mais active, et les miroirs ardents, qui font +aimer le grand homme applique et pratique, qui le montrent sachant son +metier et le faisant de pres avec toute la patience minutieuse qu'il +exige. Buffon penche, et la loupe a son oeil de myope, voila le portrait +qu'on n'a pas assez fait, voila l'attitude ou l'on n'a pas suffisamment +pris coutume de le voir; et ce portrait est plus interessant et au moins +aussi vrai que celui de Buffon en manchettes ecrivant dans un cabinet +vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset; +il en avait d'autres pour la redaction paisible dans sa tour nue, a +la voute elevee et pleine d'air pur. La verite est qu'il a observe +et experimente infiniment, et que la moitie de son oeuvre, geologie, +mineralogie, generation, est strictement originale et deux fois de sa +main, de sa main de manipulateur et de sa main d'ecrivain. + +Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de +son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans +sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministere +bien tenu. Il est l'homme d'Etat de la science. Il donnait a Hume l'idee +d'un marechal de France. Ceci est l'aspect exterieur. A Montbard, +lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions, +classant, ordonnant, verifiant, centralisant et vivifiant le tout par +l'idee maitresse et dirigeante, il donne l'idee plutot d'un Richelieu, +d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle. + +A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualite du savant, la +liberte d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la verite. Il a +varie, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idees, sans cesse +nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierte, sans melange +d'orgueil, ne lui a jamais persuade qu'il fut tenu d'honneur a repeter +les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait +commence par la _Theorie de la terre_, ou il rapportait a peu pres +exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la +planete. Trente ans plus tard, il ecrivait les _Epoques de la nature_, +ou la planete est presque tout entiere expliquee par l'action du feu +primitif. C'est qu'entre la _Theorie de la terre_ et les _Epoques de +la nature_, a la science des calcaires et des "coquilles", s'etaient +ajoutees ses profondes etudes mineralogiques et la science des roches +vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire +la _Theorie de la terre_, il n'importe, si, en realite, elles la +completent, et ce n'est pas l'etroite cohesion des idees, signe +d'etroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai +au regard de la posterite, mais l'abondance des idees, chacune ouvrant +une avenue a l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la +science a venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants +de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause, +croit a l'organisation spontanee de la matiere. Il croit que _de_ la +pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines +especes d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arrieree ne +vous inspire point un sentiment de pitie. Il est rare que Buffon n'ait +pas deux idees pour une, et que, se placant dans une hypothese, et y +restant provisoirement, il n'apercoive pas longtemps avant les autres +l'hypothese contraire. "Ces especes de zoophytes se decomposent, +changent de figure et deviennent plus petits, et, a mesure qu'ils +diminuent de grosseur, la rapidite de leurs mouvements augmente. +Lorsque le mouvement de ces petits corps est tres rapide et qu'ils sont +eux-memes en tres grand nombre dans la liqueur, elle s'echauffe a un +point meme tres sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et +l'action de ces parties organiques des vegetaux et des animaux _pourrait +bien etre la cause de ce qu'on appelle fermentation_. + +J'ai cru qu'on pourrait presumer aussi que le venin de la vipere et les +autres poisons actifs, meme celui de la morsure d'un animal enrage, +pourrait bien etre cette matiere active trop exaltee."--Et voici que +Buffon, sans avoir le loisir de s'y arreter, a tres nettement l'idee que +la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au +lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien etre un +fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien etre +des invasions d'animaux, et la theorie microbienne, juste inverse de la +doctrine de la generation spontanee, est entrevue dans un eclair. + +Pareille affaire est frequente chez Buffon. Les idees foisonnent chez +lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitaliere +qui se puisse. C'est essentiellement un genie inventeur, de ces genies +qui donnent une impulsion puissante, eveilleurs d'idees et createurs de +disciples. Il a ete inventeur et promoteur au moins sur trois points. En +geologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux +est surtout un geologue, et que la est son vrai titre de gloire--en +geologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a ete le premier a +comprendre et a faire entendre que l'etat actuel du globe est le +resultat d'une longue succession de changements dont il est possible +de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier ecrit +l'histoire de la planete.--En zoologie, il est le createur d'une +veritable science nouvelle qu'on peut appeler la geographie des especes, +et ses idees sur les limites que les climats, les montagnes et les +mers assignent a chaque espece, sont absolument une nouveaute, et une +nouveaute vraie autant que feconde, qu'il a introduite.--Enfin en +physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-etre trop +cartesienne encore, mais tres rajeunie, tres renouvelee, beaucoup plus +ingenieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut definir a peu +pres un systeme mecanique de mouvements reflexes, me parait une vue +un peu indecise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle, +beaucoup plus rapprochee de nous que des Cartesiens, et dont les +theories les plus modernes ne sont guere qu'une application, ou, si l'on +veut, qu'un agrandissement. + +[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tiree des lecons +de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.] + +Tout au moins faut-il dire qu'il n'est region de la science des +choses visibles ou sa curiosite eveillee, patiente et infatigablement +ingenieuse, ne se soit portee, et que partout sa curiosite a ete +suggestive, evocatrice, puissante a susciter des idees et a creer des +questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la +curiosite la plus inventive qu'on ait connue. + +Tout plein d'idees, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus +utile par la methode de son esprit que par son esprit meme. Il a mis le +doigt avec une surete admirable sur les sources d'erreur, non moins que +sur les sources de verite, et demele et indique merveilleusement ce dont +il convenait de se defier. Ses defiances sont pleines de genie, ses +antipathies sont d'excellents conseils et de precieuses indications. Il +a eu de l'aversion pour trois choses, a savoir les _abstractions_, les +_classification_, et les _causes finales_. A l'etat ou elles etaient +alors dans les esprits, c'etaient trois grands ennemis de la science et +trois obstacles a vaincre, ou du moins a reduire. + +L'abstraction, c'est-a-dire l'idee generale tenue, non pour une simple +vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculte raisonnante, mais +pour une verite, et non seulement pour une verite, mais pour quelque +chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui +gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi veneree et divinisee +etait a la fois dans la science une idole et un fleau. Dire: "_nulla +fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute +generation suppose des sexes_"; c'est simplement constater la majorite +des cas observes; c'est une simple generalisation qui a juste la valeur +des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des +observations a venir. Le penchant de l'ancienne science etait a faire de +ces "axiomes", de ces "proverbes de physique", comme dit spirituellement +Buffon, des principes superieurs a l'observation et a la recherche, et +devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme +des etres divins, par suite de ce penchant de notre esprit a donner +toujours a ce que nous imaginons une realite personnelle, et ils +tyrannisaient ceux qui les avaient inventes. De meme la _Raison +suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, etaient comme des +divinites metaphysiques gouvernant les choses creees, et au service et +a la glorification desquelles le savant n'a qu'a se consacrer. C'est +la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et etablit +perpetuellement le monde; le monde est et continue d'etre pour qu'elles +soient, et le savant n'a qu'a expliquer le monde relativement a elles, +et pour les prouver. + +Voila ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou +Perfection ne sont que des "etres moraux crees par des vues purement +humaines" et des "rapports arbitraires que nous avons generalises"? Qui +ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui etait un soutien devient une +entrave dans la recherche, quand une idee, qui n'est qu'une idee, si +grande qu'elle soit, prend le caractere de je ne sais quelle personne +sacree dont les interets imposent au chercheur des devoirs, des +obligations et des limites? La science, a ce compte, devient vite une +apologetique, c'est-a-dire une rhetorique, un exercice intellectuel ou +la chose a prouver est posee d'abord en principe et tire a elle, et +necessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source +du raisonnement au lieu de n'en etre que l'aboutissement, alterant +par consequent presque a coup sur la sincerite de la recherche et la +rectitude de la pensee. + +Il en va de meme des classifications trop superstitieusement respectees. +Il faut classer par seul amour de la clarte, et non jamais par croyance +en la realite de la classification. Il faut classer sans rien croire de +la classification la plus seduisante, sinon qu'elle est une bonne table +des matieres. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire +avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sur qu'elle l'ait +ecrit quelque part. Encore ici comme tout a l'heure, les classifications +ce sont nos idees. Ce sont nos idees groupant les faits naturels d'apres +des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre +esprit. Ces groupements sont donc forcement artificiels. Ils le seront +toujours; ils ne le sont pas meme plus ou moins; par definition ils le +sont autant les uns que les autres, ils peuvent etre seulement plus +clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que +dire plus rationnels, c'est a savoir encore plus _humains_, non plus +_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais +quelle veneration scrupuleuse. Cette veneration n'est en son fond qu'un +egoisme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification +c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire +pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en +elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe meme de toute +observation et de toute recherche, a savoir la soumission a l'objet. + +Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpreter +l'univers; ou plutot pour l'interpreter, sans pretendre le donner en sa +realite; car lui ne classe pas. "La nature n'a ni classe ni genre; elle +ne comprend que des individus." La nature n'est pas specifiante, elle +est synthetique. Elle nous parait specifiante, il est vrai, et ce serait +renoncer a nos manieres de connaitre, c'est-a-dire a notre esprit, que +de ne pas la prendre comme elle nous parait. Faisons-le donc; mais a la +condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des +apparences, et que derriere, en son unite, en sa continuite, c'est la +nature vraie qui existe. A travers le travail, necessaire et meritoire, +du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idee de l'unite et de +la continuite de la nature, voila le devoir du savant. + +Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences +naturelles est la preoccupation des causes finales. Les causes finales +tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science +achevee et consommee. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y +aura un fait inconnu, l'ignorance ou nous en sommes empeche de conclure, +et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire +que tel phenomene existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention +generale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut +avoir saisie, ce que seul celui la pourra se flatter d'avoir fait qui +connaitra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur +les causes efficientes pour les verifier et les justifier. Elles disent: +telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci etait le but de +celle-la. Mais ce retour ne peut se faire qu'apres qu'on a ete au bout +de tout, manque de quoi il est purement hypothetique, arbitraire et +recreatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens; +elle est un cercle dont le centre et la circonference sont partout; ce +serait donc non pas de l'extremite d'une premiere serie de causes et +d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes +finales, pour verifier et justifier cette premiere serie d'effets et de +causes; mais ce ne serait qu'a l'extremite de toutes les series dans +tous les sens, a l'extremite de tous les rayons de cette circonference +qui est partout, c'est-a-dire, plus simplement, quand on connaitrait +exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre +legitimement la verification par les causes finales. Il est de leur +essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'etre pas un moyen +de connaitre. Elles n'ont aucun caractere scientifique d'ici a la +consommation de la science, c'est-a-dire d'ici a la consommation des +ages. + +Ne nous en servons donc _jamais_. "La reproduction se fait _pour que_ +le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours egalement +couverte de vegetaux et peuplee d'animaux, _pour que_ l'homme trouve +abondamment sa subsistance..." sont des formules absolument vides, et +dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout a +l'heure, nous avions affaire a des abstractions metaphysiques; ce sont +maintenant des "abstractions morales", c'est-a-dire des abstractions +fondees sur des "convenances morales". Nous ne disons ces choses +uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les +fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous "convient" +que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces +proverbes qui se donnent pour des verites. Cela est non avenu aux yeux +du savant. + +Voila dans quel esprit Buffon etudiait, et voila les fantomes qu'il a +chasses devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, defiance +des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes +c'est la guerre a l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la +science l'anthropomorphisme. L'homme concoit tout sur l'idee qu'il a de +lui-meme, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses +vetements, soit se substitue a elle, et en elle ne contemple que soi. +L'abstraction c'est une idee humaine qu'il arrive vite a tenir pour +une loi qui oblige l'univers, et, a peu pres, comme un etre qui lui +commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il +croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou +c'est lui-meme considere comme centre et but de l'univers, ou c'est +l'univers considere comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans +un dessein, vers un but, par un desir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi, +de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procedes de notre +esprit une necessite de notre nature a laquelle il n'est pas probable +que nous puissions entierement nous soustraire. Mais il est certain +qu'ils sont dangereux, qu'ils retrecissent et sterilisent l'esprit +du chercheur, et que l'on peut, a les surveiller, en eviter au moins +l'exces. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre +ombre, et en est gene pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en +debarrasser; mais a bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est +la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il +redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue. +C'est a cela que Buffon le convie d'un avertissement severe, sagace, +ingenieux et opiniatre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il +profite. + +Dans cet esprit de liberte et dans cette liberte d'esprit, Buffon a +promene sur la nature un regard calme, assure et soumis. Il n'a pretendu +lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a pretendu qu'a +la peindre. Il y tient beaucoup, et a ne faire que cela. Mieux vaut +decrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses +proverbes a lui, ou il revient sans cesse. S'il a tant decrit, et, a mon +avis, avec certaines longueurs, et exces de quasi-repetitions, on dirait +que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette +idee que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et +qu'a l'historien de la nature aussi bien qu'a l'historien des hommes +s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en meme temps il est +homme a idees, et infiniment ingenieux et fecond en inventions de +theories, il sera, grace a ces principes, tres a l'aise dans son office +de theoricien; car chacune de ses theories ne sera qu'une _vue_, qu'un +_apercu_, qu'une maniere de presenter des files ou des ensembles de +faits sous un certain jour, qu'une facon plutot de les eclairer que de +les expliquer. Il n'a jamais ni pretendu ni vise a davantage. + +Et si, pour mesurer la force systematique de cet esprit, on veut se +representer sommairement la plus vaste et la plus generale de ses vues +de l'univers, en voici a peu pres le resume. + +La matiere existe, d'eternite nous n'en savons rien, et comme de ceci il +ne pourrait y avoir que des preuves metaphysiques, nous n'avons pas +a nous le demander; mais elle existe, ici les preuves materielles +s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'annees.--Deux forces +universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force +d'expansion, cette derniere tres probablement effet elle-meme, effet +indirect, effet par reaction, de la premiere.--Il y a deux sortes de +matiere, l'une qu'on peut appeler matiere morte, et qui n'est soumise +qu'a la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matiere vivante, +ou organique, qui est soumise et a la force attractive et a la force +d'expansion. Ce qui est matiere morte est nomme mineral, ce qui est +matiere vivante est nomme vegetal ou animal.--La planete que nous +habitons est un globe de matiere vitrescible, encroute de sediments +calcaires provenant en partie d'etres vivants, recouverts eux-memes +presque partout de detritus vegetaux, dont se nourrissent les vegetaux +actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les +animaux, certains animaux mangeant les vegetaux eux-memes, certains +autres mangeant les animaux vegetariens. + +Cette planete, comme toutes les autres du systeme solaire, s'est +probablement detachee du soleil, dans l'etat d'incandescence et de +fusion, comme une goutte de verre fondu lance dans l'espace. Elle +tourne, depuis sa separation, autour du soleil d'une part, et d'autre +part autour de son propre axe. Elle a ete tout entiere en fusion et +brulante; car elle l'est encore; et dans les idees de Buffon, la plus +grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient +d'elle-meme et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est +refroidie progressivement, gardant sa forme spherique, mais, comme toute +matiere molle en rotation, s'aplatissant aux extremites de son axe et +se rendant a la circonference du plan perpendiculaire a son axe.--Elle +s'est durcie peu a peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant ca +et la comme toute matiere en fusion qui se refroidit. Certaines parties +plus legeres des elements qui la constituaient sont restees flottantes a +sa surface comme une ecume; c'est ce qu'on appelle les liquides et +les gaz, les airs et les eaux. Tres chaude encore, la terre faisait +bouillonner ces eaux a sa surface, et elles n'etaient que tourbillons +de vapeur brulante s'elevant dans l'espace, se refroidissant, +retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs, +indefiniment. + +Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues +plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les +cavernes, comble les grands vides avec les fragments de matieres usees +par elles, qu'elles charriaient, aplani et egalise la surface terrestre, +au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abimes, en +proportion du volume de la planete, sont des accidents imperceptibles; +enfin elles se sont localisees et resserrees en quelques flaques qui +sont ce que nous appelons les oceans. + +Mais auparavant elles avaient comme prepare la surface de la terre. En +elles, dans la periode tiede, la vie avait paru. Une infiniment petite +partie de la matiere, quelques grains de matiere repandus a la surface +de la planete ont une constitution particuliere. Ils ont une _force +d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers, +autonomes, et se gonfler, s'accroitre, attirer a eux de la matiere +qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit +solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable a lui. +C'est ce que nous appelons les vegetaux et les animaux. Ils ne sont +qu'un accident dans l'enormite de la planete, et comme une legere +moisissure a sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la +reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect +superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, repandues +sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes +primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laisse +leurs squelettes recouvrant presque toute la sphere. Ainsi se sont +constitues les depots de sediments que nous appelons la matiere +calcaire. + +Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont deposes peu +a peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les detritus des +grands vegetaux qui ont forme une mince pellicule molle et meuble, +laquelle, non seulement a ete vivante, comme le calcaire, mais l'est +encore, toute pleine de grains de matiere organique, toute prete aux +differents modes d'_expansion_, toute prete a recreer la vie dont elle +vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, +et d'elle, que nous tous, vegetaux et animaux, nous vivons, l'epuisant, +puis la reformant de nos cadavres. + +Les vegetaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force +d'expansion, ils s'accroissent en attirant a eux la matiere qui leur +convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. +Ils ne sentent pas: c'est-a-dire qu'il ne parait point qu'ils ramassent +et centralisent en un point intime de leur etre les impressions faites +sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne parait point que tout leur +individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie +de leur etre; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne +vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie; +autrement dit, ils n'ont pas d unite; ils ne sont pas a proprement +parler des individus; ils sont des collectivites; un arbuste est une +collection de petits arbustes; un arbre est une foret.--Ils ne veulent +pas: c'est-a-dire qu'il ne parait point qu'ils aient un mouvement propre +dont ils s'elancent vers le but d'un desir; ils se laissent vivre sans +vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre precis, ils +n'ont qu'une sorte de perseverance obscure et nonchalante dans l'etre. +De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend +conscience d'elle-meme, on peut se faire une image par ce que nous +appelons le sommeil. "Le vegetal est un animal qui dort." + +Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont +d'un point a un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons +animaux ont ce caractere. Le vegetal est, dans son ensemble, un tube +vertical, l'animal est un tube horizontal qui se deplace vers sa proie, +et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils +sentent: l'animal le plus elementaire, blesse en un point, se contracte +tout entier, signe d'unite sensationnelle, c'est-a-dire preuve qu'il y a +sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-a-dire qu'ils accumulent, +puis elaborent des sensations qui sont capables de se reveiller: qu'ils +combinent, aussi, des idees elementaires pour parvenir a un but +ou eviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-a-dire que leur +vouloir-vivre est precis, energique et _circonstancie_, qu'il n'est +pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais +ingenieux, sachant se menager, se retourner, se ployer selon le cas, et +meme se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, deja, +il sait peser et choisir. + +L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble; +il a une unite; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensee, +volonte, ont, comparees aux notres, un caractere particulier; ce sont +sensation, pensee, volonte, pour ainsi parler, demi materielles. +L'animal sent, pense et veut, sans reflexion, du moins sans suite de +reflexions, sans generalisation, et par consequent sans pouvoir ni faire +de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensees +une idee, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est +amene ainsi a croire qu'il a un cerveau plus materiel, si s'on peut +parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens interieur est +simplement un _sens_, un sens plus raffine et plus delicat qur les +autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et +d'en conserver tres longtemps les ebranlements. On sait que la retine +conserve, longtemps apres que cette lumiere a disparu, l'impression tres +nette d'une lumiere vive. Le sens interieur de l'animal semble etre +quelque chose d'analogue. Il conserve des ebranlements dont la cause a +disparu, et sous l'influence de ces ebranlements, reveilles par telle +circonstance, il agit sans "volonte" proprement dite, d'un mouvement +presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien +dresse a ne prendre le mets convoite que sur un signe, et qui resiste a +l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans +doute un etre qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusement. +C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ebranlements produits en +lui par la sensation d'agreable gout durent encore; les ebranlements +produits par la sensation du fouet durent encore; les uns +contrebalancent les autres, jusqu'a ce que le signe eveillant une +troisieme serie d'ebranlements, conforme a la premiere, la balance +penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il desire, veut +donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre +douloureusement affecte, et le cache, sans se reveiller. Le dormeur veut +d'une facon generale ne pas etre blesse, mais il ne le veut pas d'une +facon precise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles +volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient etre coordonnees, +former systeme, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deca +de cette coordination des sensations, des pensees et des vouloirs qu'est +la limite des animaux. + +[Note 97: Ce que nous appelons mouvements reflexes inconscients.] + +Enfin, dernier venu sur la planete, selon toute apparence, l'homme est +un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, +pensees et vouloirs, et qui les fixe et les resume dans des abreges qui +s'appellent _idees_, et qui fixe et resume ses idees dans des signes qui +s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres +hommes ses idees, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, +s'agrandir et se combiner indefiniment. L'animal capable de +generalisation, et d'experience, meme isole: capable de science, de +tradition et de progres, a la condition de vivre en societe, existe sur +la planete; et par l'immense difference qui est entre lui et les autres, +est de force, d'abord a la conquerir, et plus tard a la comprendre. + +Et ce sont la des differences vraies et qui sont considerables entre +les vegetaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en +repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup +trop tranche dans ces classifications et ces delimitations. Il n'y a de +difference profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matiere morte et +la matiere vivante, qu'entre la matiere uniquement soumise a la force +d'attraction, et la matiere soumise, en meme temps qu'a la force +attractive, a la force d'expansion, qu'entre le mineral d'une part et +les vegetaux et animaux de l'autre, qu'entre la matiere que la nature +travaille, pour ainsi parler, du dehors, exterieurement a elle, et la +matiere que la nature semble travailler du dedans, interieurement, et en +quelque sorte, par un "moule interieur".--La nature faconne le mineral +comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse, +elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en deposant +quelque chose a sa surface; tout son travail ici est exterieur, +exactement semblable a celui de l'homme, et voila meme pourquoi, a +l'egard des mineraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec +certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la +nature. Elle ne travaille le mineral que par la surface. Elle travaille +le vegetal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en +profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de +lui, mais au centre de chacun des elements qui le constituent, de chacun +des grains de matiere organique qui fremissent dans ce tourbillon qui +est lui. Elle le faconne, et l'on comprend a present ce mot singulier, +mais necessaire, d'apres "un moule interieur", un moule qui s'elargit, +s'allonge et se creuse sans perdre sa forme generale, et qui s'etend, +dans l'acception litterale du mot, dans tous les sens, un moule, en un +mot, a trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matiere +brute et morte qui se faconne mecaniquement, comme le fer sous le +marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matiere qui se faconne +organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens +et qui accroit et developpe l'etre, du plus profond de lui-meme, dans +toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans +toutes les dimensions. + +Or je dis qu'il n'y a de vraie difference qu'entre le monde inorganique +et le monde organique. Entre les differentes, si nombreuses, provinces +du monde organique il n'y a que des degres, et il y a des transitions +insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme a dessein +confuses. Le vegetal est une collection, non un individu. Il est vrai en +general: mais tel vegetal commence a etre un individu, commence a avoir +comme une conscience et une volonte. J'ai dit que les vegetaux ne +sentent point: il y en a qui semblent sentir. "Si par sentir nous +entendons faire une action de mouvement a l'occasion d'un choc ou d'une +resistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espece +de sentiment, comme les animaux. "Voila une plante qui a je ne sais quel +degre est deja un individu.--Il est entendu que les vegetaux n'ont pas +un veritable vouloir-vivre, precis et actif, et ne s'elancent pas vers +le but d'un desir. Il est vrai, en general; mais la _Vallisnerie_ male, +attachee au fond de l'eau, rompt ses liens et s'elance vers la surface +du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le vegetal +est une collection de vegetaux, se multiplie par parties detachees, par +bouture, qu'une branche de saule que vous detachez est un saule que vous +detachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour +lesquels il en va exactement de la meme facon. Tels l'hydre d'eau douce, +et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hesite +et ne sait, en presence du polype, s'il a affaire a un animal ou a un +vegetal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une +transition obscure et mysterieuse entre l'un et l'autre regne. + +Et a l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doues de +sensibilite, se contractant tout entiers a une blessure, individus _uns_ +par consequent, qui cependant par certains caracteres sont au-dessous +d'un grand nombre de vegetaux, comme par certains autres ils sont +au-dessus. L'huitre est plus immobile, plus passive que la vallisnerie, +plus inapte a saisir la proie que tel vegetal carnivore qui attrape les +mouches, sensible au choc et a la piqure autant, mais ni plus ni moins, +peut-etre moins, que la sensitive.--Et d'une facon generale il est vrai +que l'animal veut, poursuit un hut, evite un obstacle; mais le vegetal +aussi, quoique moins ingenieusement: de ses racines il cherche la +nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de +ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air +(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les +sources de vie. + +Voila nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que +ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en +connait pas. Ce sont des idees generales que nous nous faisons pour nous +aider. "Elles ont le defaut de ne pouvoir jamais tout comprendre. +_Elles sont opposees_, meme, _a la marche de la nature_ qui se fait +uniformement, insensiblement _et toujours particulierement_." Comptez +que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir a +deconcerter a l'idee que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a +cette premiere singularite de permettre aux pucerons de se reproduire +sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle +double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par +accouplement. C'est un artiste qui varie extremement et comme a l'infini +ses imaginations, ses combinaisons, ses reveries realisees, et l'on +serait tente de dire ses divertissements et ses caprices. + +Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite +absolument precise qui separe l'homme des animaux. Il s'en distingue, +il n'en est pas separe. Nous refusons la faculte "de comparer les +perceptions" a la plupart des animaux, et il faut bien avouer que "le +chien et l'elephant ont quelque chose de semblable et que leurs +actions paraissent avoir les memes causes que les notres." Tout en +reconnaissant, et en connaissant bien les caracteres generaux qui +distinguent les vegetaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas +qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutot de notre impuissance +que de notre perspicacite, dans les classifications etablies par nous, +et que du dernier vegetal a l'homme il y a une ligne ininterrompue, et +encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des +accidents ingenieux de marche, et une serie imperceptible, souvent, et +deconcertante, de transitions. Il n'y a de "passage brusque" qu'entre ce +qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue. + +--D'ou l'on pourrait etre amene a supposer qu'elle est une, que tant de +varietes vegetales et animales ne sont que des transformations d'une +premiere _chose vivante_ unique qui s'est modifiee de mille facons au +cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaitre de +nouveaux individus et par eux de nouvelles especes. + +--Il y a deux problemes dans cette question. Le premier est celui +de l'origine des especes, le second est celui de la variabilite des +especes[98]. + +[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idees de Buffon +considere comme precurseur du transformisme, consulter Lanessan: +_Edition complete de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond +Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetiere: article +de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.] + +Sur le premier nous serons tres reserve, parce que c'est une affaire de +philosophie et presque de metaphysique beaucoup plus que de science de +la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison +d'imaginer que "d'un seul etre la nature a su tirer, avec le temps, tous +les autres etres organises"; et qu'en creant les animaux "l'Etre supreme +n'a voulu employer qu'une seule idee et la varier en meme temps de +toutes les manieres possibles." Non, encore que ce ne puisse etre la +qu'une hypothese, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits; +car, "quoique tous les etres variant par des differences graduees a +l'infini, il existe en meme temps un dessein primitif et general qu'on +peut suivre de tres loin.... Que l'on considere, par exemple, que le +pied d'un cheval, en apparence si different de la main de l'homme, a +ete pourtant a l'origine compose des memes os, et l'on jugera si cette +ressemblance cachee n'est pas plus merveilleuse que les differences +apparentes; et s'il ne faut pas se preoccuper surtout de cette +conformite constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupedes, +des quadrupedes aux cetaces, des cetaces aux oiseaux, des oiseaux aux +reptiles, des reptiles aux poissons, etc."--_Une seule idee organique_ +se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variete, +revetant des milliers de formes extremement diverses mais rappelant +toutes un ordre general, un "dessein primitif", oui, cela est possible, +cela est conforme a l'idee qu'on doit se faire de la majeste de la +nature; cela est conforme surtout a l'instinct et au gout d'unite que +l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-meme est plus +intelligent; et peut-etre pourrait-on dire que cette conception est une +forme du monotheisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons +memes, ce n'est qu'une grande hypothese, et une hypothese au moins +a demi metaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que +brievement et avec reserve, et toujours comme d'une vue tres generale et +probablement peu susceptible de verification, sur laquelle nous ne nous +prononcons pas. + +Pour ce qui est de la variabilite des especes, nous serons beaucoup plus +affirmatif. Les especes sont variables, nous en sommes persuade, et une +des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses +est precisement notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite, +a l'endroit de la variabilite des especes. Un grand fait nous incline, +avant toute autre consideration, a croire que l'espere animale change +avec le temps. Ce grand fait c'est la difference des "faunes" selon les +differents pays. La geographie des especes, constituee par nous, conduit +a l'idee de la variabilite des especes. Rien de plus different que la +faune de l'Amerique meridionale et celle de l'ancien continent; mais, +cependant, la plupart des animaux europeens n'en ont pas moins leurs +analogues au nouveau monde, avec cette particularite que les animaux de +l'Amerique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent +dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas la une degenerescence +du type primitif, une alteration, une degradation,--ecartons ces +idees de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guere +scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que +l'espece a apporte a sa constitution pour se plier a de nouvelles +conditions et s'ajuster a d'autres entours? Les animaux, a beaucoup +d'egards, sont comme "des productions de la terre; ceux d'un continent +ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont alteres, +rapetisses, changes au point d'etre meconnaissables. _En faut-il +plus pour etre convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas +inalterable?_ que leur nature peut varier et meme changer absolument +avec le temps?" + +Oui, l'espece est variable, l'espece est plastique. Elle se modifie au +moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de +la guerre eternelle que se font les etres vivants pour exister. Les +variations de la terre, elle-meme, de ce grand habitat de tous les etres +que nous connaissons, se sont repercutees naturellement sur les especes. +Des especes ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les debris +gigantesques, avec etonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles +geologiques, + + _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._ + +L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. "Cette espece +etait certainement la premiere (?), la plus grande et la plus forte de +tous les quadrupedes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus +petites, plus faibles et moins remarquables, ont du perir sans nous +avoir laisse ni temoignages ni renseignements sur leur existence passee! +Combien d'autres especes s'etant denaturees, c'est-a-dire perfectionnees +ou degradees par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par +l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un +climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les memes qu'elles +etaient autrefois!" + +Ajoutez que les especes se font la guerre, et, avec le, temps, ne +laissent, par consequent, subsister que celles qui sont les mieux +armees, d'une facon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement, +le plus precisement, le plus fortement le genre de defense, le genre +de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce +qu'elles sont_; qu'ainsi les intermediaires disparaissent, les especes +se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant +entre elles de grands vides autrefois sans doute occupes; et les fortes +differences que nous remarquons entre les especes ne sont qu'une preuve +de la variabilite, de la plasticite de l'espece. "Les especes faibles +ont ete detruites par les plus fortes"; et celles-ci restent seules, et +voila pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique +est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une +evolution, lente a nos yeux, mais continuelle. "Toutes les especes +animales etaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?" Non, +sans aucun doute. "Leur nombre n'a-t-il pas augmente, ou _plutot +diminue_? "Oui, tres apparemment.--Et cette evolution se poursuit; les +especes ne seront pas les memes un jour qu'elles sont aujourd'hui: "_Qui +sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie, +il ne paraitra pas de nouvelles especes dont le temperament differera +de celui du renne autant que la nature du renne differe de celle de +l'elephant_?"--Les "moules interieurs" sont stables, ils ne sont pas +eternels et indefiniment immuables; ils sont des arrets momentanes de +l'invention de la nature, des succes de son invention creatrice ou +un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des +combinaisons reussies ou la matiere organique trouve une installation +convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions generales +devenues autres, ils ploient eux-memes, ne deforment, se transforment +quelquefois, souvent disparaissent, et cedent la place a d'autres, ce +qui veut dire que la vivace matiere trouve, en tatonnant, se fait, se +cree un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle "reussite", grace a +quoi elle entre dans un nouveau stade. + +Ainsi iront les choses, non pas indefiniment, sur la terre du moins, +mais jusqu'a ce que la planete, progressivement refroidie, ne soit plus +que mers glacees, humus congele et petrifie; bloc de roche primitive, +recouvert d'une croute de sediments, revetus eux-memes d'une pellicule +de glacons. + +Tel est le trace general de la pensee de Buffon sur l'univers, tel est +le sommaire de son histoire du monde. + +Au point de vue scientifique, sans rien exagerer, sans tirer +indiscretement a nos systemes ce libre esprit qui fut le plus +independant des systemes rigoureux et fermes qui jamais ait ete, on doit +dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire +de la science generale depuis Descartes jusqu'a Charles Darwin. Il est +le maitre et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-memes, de notre +grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait +comme "lever" toutes les idees dont la science moderne a fait des +systemes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou +tout pressenti. Les plus vastes et profondes theories modernes ne le +raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause +qu'elles commenceraient par ne point l'etonner. Il a porte en son +esprit, au moins en germes, tous les systemes, et s'il en a accueilli +qui semblent s'exclure, ou que c'est a un avenir eloigne de concilier +peut-etre, c'est que, possedant au plus haut degre l'esprit de +generalisation sans en etre possede, il s'est tour a tour propose une +foule d'idees sans se croire attache a aucune, faisant comme la science +elle-meme, qui s'aide, un temps, d'une hypothese, et ne se lient pas +pour obligee de la garder; homme a systemes, au pluriel, et a beaux et +grands systemes, et l'homme le moins systematique qui fut au monde. + +Au point de vue litteraire, ce qu'il a ecrit c'est le plus beau poeme +qui ait ete compose en France. Il est, au moins, le plus grand poete du +XVIIIe siecle, et il faut que le XVIIIe siecle ait eu le gout que l'on +sait en choses de poesie pour ne point s'en etre apercu. Son oeuvre est +de celles que dans l'antiquite on ecrivait en vers, comme poemes sacres. +En France elle a ete ecrite en prose--ce dont a certains egards il faut, +d'ailleurs, se feliciter--parce que le faux gout classique avait comme +retourne les choses, et, reservant la versification au recit d'un festin +ridicule ou a la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement a +la prose la description du monde et le recit de la genese. Mais il +n'importe, et Buffon n'en a pas moins ecrit notre _De natura rerum_. Il +l'a ecrit avec la meme passion pour la science que Lucrece, sans rien +de la "passion" proprement dite et de la sensibilite douloureuse et +tragique que le grand poete latin a laissee dans son livre. C'est que +Buffon, sans etre plus savant, eu egard aux temps, que Lucrece, est +beaucoup plus "un savant". Il a l'impartialite, le calme, la liberte +d'esprit, et la tranquillite de l'homme qui n'aime qu'a savoir, a +comprendre et a faire comprendre, et qui regarde les choses pour les +entendre, non pour se revolter contre elles, non pas davantage pour +faire de la maniere dont il les entendra un argument contre qui que ce +puisse etre. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales +dans la nature, digne lui-meme de son modele et s'y conformant, on peut +dire qu'il n'a pas de causes finales lui-meme, qu'il se contente de la +science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but +que son objet. Il participe du calme inalterable de son modele; +l'inscription fameuse: "_Majestati naturae par ingenium_", est plus +juste encore qu'elle n'a cru l'etre, et les _Templa serena_ de Lucrece, +c'est Buffon qui les a habites. + + + +III + +LE MORALISTE + +Aussi, sans avoir recherche la gloire du moraliste, ni y avoir songe, il +a une science morale tres elevee, et singulierement plus pure que celle +des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, +et l'on a remarque avec raison (malgre certaines formules qui sont de +convenance, et dont la rarete et le ton froid montrent qu'elles ne sont +en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son +oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste tres ferme et meme assez +obstine, et assez ardent. Ce n'est point du tout a sa digression sur +l'immortalite de l'ame humaine que je songe en ce moment. On peut la +tenir elle aussi pour mesure de precaution, et, comme Dalembert disait, +pour "style de notaire". Mais l'esprit general de ce livre sur les +evolutions de la matiere et de la force est spiritualiste, en ce sens +qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang, +n'est nullement ravale, rabaisse, noye et englouti dans l'ocean bourbeux +et lourd de la matiere, nullement confondu avec elle, nullement tenu +pour n'en etre qu'une modification tres ordinaire et un aspect comme un +autre. + +Tout au contraire, Buffon estime et venere l'homme. Il le tient pour +incomparable a tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est +loin d'avoir les idees, volontiers il dirait: "il ne faut pas permettre +a l'homme de se mepriser tout entier". Il est trop bon naturaliste, +evidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais +il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des +animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent +fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'apres lui: "le regne +mineral, le regne vegetal, le regne animal, _le regne humain_". Or c'est +ou l'on connait et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en +est la marque. Il y a deux tendances generales, dont l'une est d'aimer a +confondre l'homme avec la nature, a lui montrer qu'il ne s'en distingue +point, qu'il est gouverne par les memes forces, et n'a point de loi +propre, et a lui conseiller plus ou moins, et de facons diverses, de +s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'etre ce qu'elle est, de vivre +comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont +l'autre consiste au contraire a remarquer plus ce qui distingue l'homme +du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, a tenir +un compte vigilant et complaisant des facultes qu'il semble bien que +l'homme ait seul parmi tous les etres, a y rappeler son attention, et +a lui persuader de se detacher, de s'affranchir, de se liberer le plus +qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met a part +d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui +fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances, +ses facultes, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses +privileges. + +De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans +hesitation et sans melange, celle de Buffon. Voila en quoi il est en +verite tres decidement spiritualiste. Il est a remarquer, encore qu'ici +il faille etre tres reserve, et se garder d'attribuer legerement des +"causes finales" a la pensee de Buffon, que sa mefiance et son chagrin a +l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il +a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il +eprouve a voir qu'on le "classe" trop decidement avec eux. C'est une +observation peut-etre plus ingenieuse et spirituelle qu'absolument +juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque +vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec +chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop pres du singe: "Si l'on +admet une fois que l'ane soit de la famille du cheval et qu'il n'en +differe que parce qu'il a degenere, on pourra dire egalement que le +singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme degenere..."; et +cela, evidemment, n'est pas du tout pour plaire a M. de Buffon. + +[Note 99: Ouvrage cite plus haut.] + +Il est a remarquer encore que ses idees, ou plutot ses pressentiments +sur la variabilite des especes ne sont pas en contradiction avec ce haut +rang et cette place a part qu'il tient a conserver a l'homme, mais, _au +contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves a l'appui de +sa pensee sur l'incomparable dignite de l'homme. Si les especes se sont +definies elles-memes en se combattant les unes les autres; si elles se +sont ramenees elles-memes chacune a son type le plus parfait, la mieux +douee des congeneres detruisant ses congeneres moins bien douees; si, +de la sorte, elles se sont resserrees et contractees chacune en sa +perfection propre, et ont laisse entre elles de grands vides, jadis +pleins de transitions d'une espece a l'espece voisine, maintenant a +jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des especes, la mieux +douee, et la mieux douee precisement en usant du temps comme auxiliaire +et instrument, l'espece capable d'accumulation de ressources, capable +d'experience hereditaire, capable de progres, n'a pas, dans le cours +prolonge du temps qui l'aidait, du laisser un vide enorme entre elle et +l'espece la plus rapprochee, n'a pas du se faire une place tellement a +part, et une constitution tellement singuliere qu'aucun etre vivant ne +peut lui etre compare meme de loin! + +Au fond c'est l'idee de Buffon. L'homme est un animal tellement +superieur a la nature qu'il est comme une force particuliere de la +planete, il la change. Apres les grandes revolutions geologiques, il y +en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de +l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement +intelligent, son egoisme imperieux et acharne, son vouloir-vivre plus +violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il +multiplie les especes animales et vegetales qui lui servent, refoule et +detruit les especes vegetales et animales qui lui nuisent, et aussi, +detruit, effrite du moins et volatilise les mineraux qui lui sont +utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc. + +Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout ou la vie animale +est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. "Il est le +seul des etres vivants dont la nature soit assez forte, assez etendue, +assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se +preter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux +n'a obtenu ce grand privilege. Loin de pouvoir se multiplier partout, la +plupart sont bornes et confines dans de certains climats et meme dans +des contrees particulieres; les animaux sont a beaucoup d'egards des +productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel."--C'est +de ce ton que Buffon parle toujours du "maitre de la terre", et je +ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: "Tout marque dans +l'homme, meme a l'exterieur, sa superiorite sur tous les etres +vivants; il se soutient droit et eleve; son attitude est celle du +commandement..." [100]. + +[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premieres pages.] + +Cette immense superiorite de l'homme sur les animaux peut etre contestee +par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux +caracteres particulierement significatifs contre lesquels ne vaut aucun +raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progres, et il +est capable de genie individuel. + +Il est capable de progres, c'est-a-dire (et a l'abri de cet autre terme, +nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait, +il ne le fait pas toujours de la meme facon; il est inventeur, il +imagine. Ce trait est unique dans tout le regne animal. Aucune abeille +qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor +qui batisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela +signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut +avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal +chercheur, ce qui est sa vraie definition. Il cherche toujours quelque +chose; il n'admet pas l'arret et la satisfaction dans le repos; il est +l'animal evolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-etre que +l'evolution organique exceptionnellement energique qui l'a si fort +separe et eloigne des autres animaux a comme sa suite, et a laisse son +souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer, +de se modifier, de s'amenager autrement, avec, au moins, la conviction +inebranlable et obstinee qu'il s'ameliore.--Et soyons sinceres, et +reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progres +a son terme, et qu'au moment ou nous sommes la progression n'existe +plus, on est bien force de convenir qu'elle a existe; que l'homme, ne +pour etre mange par le lion et par le pou, tres exactement destine par +la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique +et la debilite extraordinaire de son enfance, a ce sort miserable et +humiliant, a bien trouve, uniquement parce qu'il avait de l'esprit, +uniquement parce qu'il etait inventeur, les moyens d'echapper a ces +fatalites, et est quelque chose de plus qu'il n'etait a l'etat naturel +el primitif. Le progres, a considerer l'ensemble de l'histoire humaine, +existe; il ne devient jamais douteux qu'a en considerer une courte +periode, et voisine de celle ou nous sommes. + +Voila un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste +en tant qu'il est persuade que l'homme, loin de devoir retourner a la +nature, peut et doit presque la mepriser, peut et doit s'en eloigner, +s'en degager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant +que persuade que l'homme invente sa destinee sur la terre, la laisse +tres basse ou la fait tres grande selon son energie, dans une sphere de +libre activite et de developpement, si incomparablement plus etendue +que celle des autres etres, que c'est en somme ce qui nous donne la +meilleure idee de l'indefini. + +Par la, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas superieur a tout son +siecle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siecle, j'en +suis sur. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part +avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, a +travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a +eu l'idee que l'homme avait eu tort de s'eloigner de l'etat de nature +et tort de se compliquer sous pretexte d'etre mieux, tort de vouloir +savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en +opposition avec Diderot, qui, a un tout autre point de vue que Rousseau, +veut aussi revenir a la nature, non sous pretexte qu'elle est meilleure +et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison +contraire.--Meme l'esprit general du XVIIIe siecle, Buffon y repugne +encore, quoique progressiste, par la facon particuliere dont il l'est. +Le XVIIIe siecle croit au progres; Buffon aussi; mais le XVIIIe siecle y +croit en revolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est +pas du tout la meme chose. Le XVIIIe siecle croit aux grands +perfectionnements rapides et instantanes, aux Eldorados brusquement +apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont +pas des transformations, au progres par explosion. Buffon, qui a vu se +former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il +a vecu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et +avec une lenteur desesperante, et l'homme aussi, quoique plus alerte; +que l'homme a mis, tres probablement, un millier d'annees a realiser ce +progres de n'etre plus mange par le lion; qu'il y a tout lieu de penser, +par consequent, que tout progres dont on s'apercoit n'en est pas un; que +tout progres general sensible a un homme dans la breve carriere de la +duree de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est +par definition le contraire d'un progres, et exige que le vrai progres +se remette en marche pour reparer lentement le faux; que tout progres +par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne. + +Il n'y a pas deux facons plus differentes de comprendre la meme chose, +ou plutot ce sont deux idees absolument contraires qui ont le meme nom, +et dont l'une est une idee scientifique, et l'autre une niaiserie. +Elles conduisent aux procedes de pensees les plus contraires. A qui le +pousserait sur ce point Buffon dirait: "Si je m'apercois du progres que +je realise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le resultat d'un +progres dont l'origine remonte a des temps tres anciens; je contribue a +un progres qui se realisera chez nos arriere-neveux. Je mesure celui qui +est consomme, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier +incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progresse en +observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais, +j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose. +Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit +un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre +(s'il n'est pas un simple ambitieux egoiste, et dans ce cas son travail +est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, a +elle toute seule, veut faire une montagne." + +L'homme est capable de progres, voila un des deux caracteres +particulierement significatifs qui le separe nettement du regne animal, +l'homme est capable de genie individuel, voila le second, auquel +Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, a proprement parler, +d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une +meme espece, les uns que les autres; il y a chez eux comme une ame de +l'espece, non point des ames individuelles. Ce n'est point une abeille +qui a invente la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que +_l'abeille_ existe. "On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns +prendre l'empire sur les autres et les obliger a leur chercher la +nourriture, a les veiller, a les garder, a les soulager lorsqu'ils sont +malades ou blesses. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque +de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre +eux connaisse de suite la superiorite de sa nature sur celle des +autres."--L'extraordinaire superiorite de l'homme est qu'il est +constitue aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il +ne l'est que par quelques individus de l'espece; imitateur et educable, +il l'est par tous les individus de l'espece. Il s'ensuit, et qu'il se +trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffit que celui-la ait +trouve pour que toute l'espece fasse un progres. + +C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et etudier +mille hommes sans etre convaincu d'une si immense difference entre les +hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: "Ces animaux-ci, +comme les autres, ne sont soumis qu'a des appetits et des passions, et +ont une intelligence rudimentaire a peu pres suffisante pour pourvoir +a leurs besoins et egalement repartie dans toute l'espece, comme les +fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles." Le Swift ou +le Micromegas qui dirait cela n'aurait pas observe le mille et unieme +individu humain, ou le cent mille et unieme; ou bien n'aurait pas lu +l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit. + +Chose curieuse, il en dirait a la fois trop et trop peu; il serait +au dessus et au-dessous de la verite; car l'homme, a considerer les +ressources dont dispose la majorite de l'espece, n'est pas l'egal des +animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans +la sphere ou s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des +siens, cela est evident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins +sur, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le gout de ce qui +lui doit etre nuisible, par l'ouie du danger qui le menace, par les +impressions de l'air de l'instant precis ou il doit faire une migration, +etc. Il ne sait rien qu'apres l'avoir decouvert a force d'intelligence; +et, en majorite, il n'est pas tres intelligent. Mais quelques individus +le sont dans l'espece, et toute l'espece est educable. Il suffit. Un +homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un +homme observe que parmi tant de vegetaux pele-mele absorbes, c'est +celui-ci qui empoisonne; le lendemain, a peu pres, personne dans la +tribu n'en mange, et la tribu a fait un progres. L'espece humaine n'a +pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement +(sauf quelques caprices, et dont elle revient apres avoir egorge les +inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est tres docile aux +inventions, tres imitatrice des nouveaux procedes, essentiellement et +indefiniment modifiable par l'education. + +C'est donc la pensee qui gouverne le monde, encore que les hommes ne +pensent guere; et ce qui met l'humanite au-dessus de l'animalite, +c'est le savant. On s'attendait a cette conclusion de Buffon; et on y +souscrit. + +Ainsi constituee, par le genie de quelques-uns, par la docilite prompte +ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la +tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'etre pas +indefinie. Elle a eu ses eclipses, cependant, et songeons-y bien. Les +antiques astronomes qui avaient trouve sur les hauts plateaux de l'Asie +la periode lunisolaire de six cents ans "savaient autant d'astronomie +que Dominique Cassini", et avaient donc une science generale "qui ne +peut s'acquerir qu'apres avoir tout acquis", et qui "suppose deux ou +trois mille ans de culture de l'esprit humain". Et elles ont ete perdues +pendant un long temps ces hautes et belles sciences; "elles ne nous sont +parvenues que par debris trop informes pour nous servir autrement qu'a +reconnaitre leur existence passee." Il en est ainsi. Une civilisation, +lentement, se forme et se developpe; puis _la terre se refroidit_, les +hommes du nord chasses de leurs demeures "refluent vers les contrees +riches, abondantes et cultivees par les arts... et trente siecles +d'ignorance suivent les trente siecles de lumiere". C'est la diffusion +de la science humaine sur toute la surface de la planete, de telle sorte +que, detruite ici, elle reste la, et de la se propage, sans avoir besoin +de se recommencer, qui peut empecher le retour de tels malheurs. + +Persuadons-nous donc que l'homme est ne pour savoir, pour exercer son +intelligence et agrandir son entendement, et que c'est la sans doute +tout l'homme, puisque c'est a la fois le signe distinctif de l'espece et +ce grace a quoi elle n'a point peri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque +c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: "Considerons l'homme sage, +_le seul qui soit digne d'etre considere_: maitre de lui-meme, il l'est +des evenements; content de son etat, il ne veut etre que comme il a +toujours ete, ne vivre que comme il a toujours vecu; se suffisant a +lui-meme, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur etre +a charge; occupe continuellement a exercer les facultes de son ame, il +perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de +nouvelles connaissances, et se satisfait a tout instant sans remords et +sans degout; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-meme." + +Autrement dit: "Toute la dignite de l'homme consiste dans la pensee. +Travaillons donc a bien penser, voila le principe de la morale"; et si +peu mystique, si eloigne, du reste, a tant d'egards, de l'esprit de +Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idealiste. + +On voudrait peut-etre que ce dernier mot meme de la pensee de Pascal, +que je viens de citer, Buffon l'eut dit, qu'il eut fortement rattache la +morale a la dignite de la pensee humaine, qu'il eut parle davantage des +devoirs que la singularite meme et l'excellence de sa nature imposent +a l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent +l'homme des animaux, Buffon eut mieux demele, et compte plus nettement, +celle qui l'en distingue le plus, la presence en son esprit de cette +idee qu'il est _oblige_. La morale de Buffon est que l'homme est tres +noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale +suffisante, a la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient. +Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: "Pensez, sachez, et +considerez ceux qui pensent et savent comme vos guides". Il pouvait +ajouter brievement: "Et soyez justes et bons; car c'est une maniere +aussi de vous distinguer infiniment de l'animalite." Encore que tres +elevee, la morale de Buffon, comme toute sa pensee, comme toute sa vie, +comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe, +elle est elevee. Elle existe d'abord, ce qui en son siecle est quelque +chose; ensuite elle est fondee tout entiere sur ce principe que tout +avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modele, +de ne pas l'adorer, de ne pas, meme, lui etre complaisant et docile; que +tout avertit l'homme qu'il lui est tres sensiblement superieur, et +cree avec des aptitudes a le rendre, progressivement, de plus en plus +superieur a elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le +temps peut abolir en lui l'animalite, et s'il le peut il le doit, voila +toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et +peut-etre beaucoup plus qu'il n'a cru lui-meme, et d'un spiritualisme +qui, n'ayant rien de metaphysique, n'admettant point d'abstraction et +n'ayant aucun recours aux causes finales, n'etant que le langage d'un +naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme +de celle des betes, n'est point suspect, et de sa discretion, de +son extreme modestie meme recoit une extreme autorite. Buffon le +naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit +apercu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquietant et le plus +competent du _naturalisme_ du XVIIIe siecle. + + + +IV + +L'ECRIVAIN--SES THEORIES LITTERAIRES + +C'est un grand ecrivain. Quand il disait, dans son discours de reception +a l'Academie francaise, que les ouvrages bien ecrits sont les seuls qui +passeront a la posterite, il songeait a lui, et il avait raison d'y +songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses +idees. Buffon se rattachait au XVIIe siecle. Il en avait l'instinct de +dignite, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste, +un certain penchant a la noblesse d'attitude et a la pompe. Cela se +retrouve dans son style, et, comme ecrivain, Buffon semble appartenir +plutot au XVIIe siecle qu'a celui dont il etait. Il est avant tout +"eloquent", sa parole est "belle", plutot qu'elle n'est vive, piquante, +rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le genie "oratoire". Sa +grande histoire se deroule majestueusement, dans une grande unite, avec +une suite assuree, dans un ordre severement medite et prepare, comme un +seul "discours" continu, qui marche de ses premisses a ses conclusions. +Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur +l'histoire universelle. Tout cela revient a dire que le genie de Buffon, +comme tous les genies oratoires, vise a l'impression d'ensemble et +au grand effet final. Les genies de ce genre ont quelque chose +d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres +imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance +et pour les admirer dans leur grandeur. + +Ce n'est pas a dire que le detail en soit neglige; on a pu meme dire +que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions +d'animaux si divers, montre des ressources singulierement variees de +pittoresque. Il a la force, tour a tour, et la grace, et l'eclat. Il a +comme une sympathie toujours prete pour ses modestes heros, qui sait +relever leurs merites, faire eclater leurs beautes, bien saisir et +a chacun bien conserver son caractere propre, et donner ainsi a la +physionomie son unite, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans +doute il est trop orne; il s'applique trop; il est trop l'homme +qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop +complaisamment son metier d'ecrivain; et, s'il ecrit bien, ce n'est pas +assez sans s'en apercevoir.--Defaut commun, du reste, a presque tous les +hommes de science quand ils redigent: ils ne croient jamais avoir assez +bien redige; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se +convaincre eux-memes qu'eux aussi savent ecrire. Il y a des alarmes dans +cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du +defaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, a ce qu'il me semble; +car les parties de ses ouvrages ou il y a exces d'ornement, ou de pompe, +sont d'abord ce qu'il a ecrit pour l'Academie francaise (_Discours +de reception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a ecrit en +collaboration avec des savants ses eleves (_Quadrupedes, Oiseaux_). +Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours tres +heureusement, mais il recoit cependant et subit la contagion de la +coquetterie litteraire des hommes de science, et du trop beau style. +Mais dans les livres qu'il a ecrits tout entiers lui-meme, geologie, +mineralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit +plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, theorie de la terre, +epoques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave, +plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et meme sans chaleur, +comme il convient a un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et +que ses idees les plus grandes n'etonnent pas; je ne sais pas enfin +meilleur modele du style propre a l'exposition scientifique. + +Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et +sans precisement se repeter, donne a la meme idee, pour la faire mieux +entendre, plusieurs formes equivalentes, plusieurs tours ramenant +au meme point, en plus grand nombre peut-etre qu'il ne serait +indispensable. Peut-etre est-ce la, pour qui expose des choses toutes +nouvelles et qui songe au grand public, une necessite, dont, cent ans +plus tard, l'ignorant lui-meme ne se rend plus compte. + +Et a travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce +que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux +points de vue qu'il ne faut pas separer, parce que, aussi bien, Buffon +ne les a jamais separes lui-meme: "On a loue la variete de ses tours. En +peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en decrivant +la fureur du tigre, la majeste du cheval, la fierte et la rapidite +de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la legerete de +l'oiseau-mouche, son style prend le caractere des objets; mais il +conserve toujours sa dignite imposante; c'est toujours la nature qu'il +peint, et il sait que, meme dans les petits objets, elle manifeste sa +toute-puissance." + +On pourrait supposer a l'avance les idees litteraires de Buffon rien +qu'a connaitre les principaux caracteres de son style. Ce style est le +style oratoire, ou, pour etre plus precis, le style de l'exposition +oratoire, c'est-a-dire non pas celui de l'orateur a la tribune, a la +barre, ou a la chaire, mais celui de la _lecon_ faite par un homme +naturellement eloquent. Il est methodique, grave, mesure, imposant, +majestueux et _nombreux_. Il n'est ni anime par une passion vive, ni +alerte et arme en guerre comme le style des polemistes. C'est le style +d'un professeur qui a du genie. Voila precisement ce que Buffon a +ete amene a recommander comme le style parfait, ou approchant de la +perfection; car toutes les fois qu'un ecrivain superieur songe a tracer +pour les autres les regles de l'art d'ecrire, il ne fait que l'analyse +et l'exposition raisonnee de ses propres qualites d'ecrivain. C'est +ainsi qu'il en a ete de Buffon ecrivant le _Discours sur le style_. +Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que "la +confidence un peu appretee" de Buffon sur son propre genie litteraire, +et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes +lecons de detail et des apercus profonds qu'il renferme. + +Il n'y faut pas voir un traite complet de l'art d'ecrire; et, du reste, +sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y +mettre une _rhetorique_ complete, meme sommaire. L'admiration qu'on a +eprouvee pour cet ouvrage lui a fait donner apres coup le titre _faux_ +de "Discours sur le style"; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a +donne, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait +tort, parce que, ainsi nomme et compris, ce discours trompe l'attente +qu'il fait concevoir et qu'il ne pretendait pas provoquer, et prete a +des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas +expose. Ce morceau est tout simplement le "Discours de reception de +M. de Buffon a l'Academie francaise", ou, comme l'auteur le definit +lui-meme dans les premieres lignes, "_ce sont quelques idees sur le +style_". Voila le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue. + +Ainsi defini, l'ouvrage se defend contre les objections. On ne peut plus +reprocher a ce discours ou sont si vivement recommandees les qualites de +composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand +on ne veut qu'indiquer quelques idees sur le style, de les exposer dans +un ordre un peu libre et abandonne. On ne peut lui reprocher d'etre tres +incomplet. Il devait l'etre. Il devait ne contenir que _quelques idees +sur le style_ les plus cheres a l'auteur et les plus importantes a ses +yeux. Il devait n'etre, pour parler le langage des savants, qu'une +contribution a l'etude de l'art d'ecrire. C'est ce qu'il est, avec un +merite superieur. + +Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des verites +indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les +ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensee que +l'auteur qui met de l'unite dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature +et l'ordre eternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idee de +Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme, +meme_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que +le style est une peinture du _caractere, des moeurs_ et de la _facon +de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus eloigne que cela de la pensee de +Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style +c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par +consequent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce +soit. + +Voila les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas +croire qu'il revele les veritables sources du grand style; il n'en +montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan, +l'ordre, l'unite, sont absolument necessaires. Mais Buffon croit que de +la naissent _toutes_ les qualites du style, et cela n'est pas vrai. De +la naissent la clarte, la precision, l'aisance, la vivacite meme et +un certain mouvement, et un caractere grave, imposant, qui recommande +l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il +y a d'autres qualites du style qui tiennent au _sentiment_ et a +l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant +de l'art d'ecrire, que ces deux sources du genie: imagination et +sensibilite; et ce qui fait le style des poetes, des grands romanciers, +des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque +toujours, il semble que Buffon l'ait oublie. + +Il ne l'a point oublie; la verite est qu'il s'en defie. La preuve +c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parle, seulement en +essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui +est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les +idees, du plan;--ensuite en recommandant a plusieurs reprises de les +tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage +ou il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme a leur +cause: "Lorsque l'ecrivain se sera fait un plan... il sera presse de +faire eclore sa pensee; il aura du plaisir a ecrire... _la chaleur +naitra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ a chaque expression... les +objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant a la +lumiere..." Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du +plaisir qu'on a a ecrire quand on s'est fait un bon plan. Cette theorie +n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de +composition qui nait en effet du plaisir de bien embrasser sa matiere et +d'en bien voir comme etalees devant nos yeux toutes les parties dans un +bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espece de chaleur +et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer a +Demosthene le serment sur les morts de Marathon et a Racine le "_qui te +l'a dit_?" d'Hermione. + +Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas a s'en occuper. Il +n'aime pas les poetes et les orateurs passionnes; son orateur prefere +est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_ +le montre. C'est la que l'on trouve qu'il faut "_se defier du premier +mouvement_"; eviter "_l'enthousiasme trop fort_", et mettre partout +"_plus de raison que de chaleur_". Voila le fond de la pensee de Buffon. +Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui resulte du plan bien +fait, c'est-a-dire qui vient encore de la raison, voila sa theorie. Elle +est etroite. Elle ne tient pas compte de la litterature de sentiment, ni +de la litterature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau +pousse a l'exces; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion +et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle +les remplace. + +On peut meme ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction. +Buffon ne cesse de recommander le "naturel", et il n'a pas tort. Mais en +quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut +qu'on se defie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur, +l'eveil de la sensibilite, l'elan de la nature, et en un mot le naturel. +C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment ou il nait, +le controler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple ecart +de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commencant point par "s'en +defier".--De meme Buffon recommande le naturel et prescrit de designer +toujours les choses "par les termes les plus generaux" (ce qu'il +se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle +geologie), par les termes les plus generaux, c'est-a-dire par les termes +abstraits et les periphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus +apprete. Precisement! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il +deteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'appret, l'arrangement, +l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de +leur cote, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la +naivete.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse +d'une theorie litteraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La +Fontaine. La Fontaine juge au point de vue du _Discours sur le style_, +est mauvais. La question est tranchee: c'est le _Discours sur le style_ +qui a tort. + +Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des +lacunes et des erreurs de ce petit traite si fecond, tout au moins, en +reflexions. Mais en finissant comme nous avons commence, prenons-le en +lui-meme et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'ecrire, +rapidement presentee par un savant, grand ecrivain, a l'usage des +savants qui voudront ecrire. Il est un petit traite d'_exposition +scientifique_. A ce titre il n'est pas eloigne d'etre excellent. Comment +faut-il s'y prendre pour ecrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, +ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour ecrire des +ouvrages du meme genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose. + +Il y a eu une epoque ou le _Discours sur le style_ etait considere +comme la loi supreme de l'art d'ecrire. C'est le temps ou d'illustres +professeurs avaient apporte dans les chaires superieures de l'Universite +ces qualites d'exposition large et eloquente dont le _Discours sur le +style_ donne la lecon et l'exemple. Il est, en effet, et la regle et le +modele de cette eloquence particuliere, intermediaire, qui n'est ni la +simple et profonde eloquence du coeur et de la passion, ni l'eloquence +de la tribune ou de la chaire ou l'imagination a tant de part, mais +l'eloquence au service de l'enseignement, tendant a instruire d'une +facon elevee et avec une maniere imposante, plutot qu'a toucher et a +emouvoir. Dans cette eloquence, l'unite, la composition, l'ordre clair, +lumineux et beau sont, en effet, les qualites essentielles et le fond de +l'art. De la la grande fortune du _Discours sur le style_. Les lecons +qu'il donne ne sont pas a mepriser, et non seulement ceux a qui il +s'adresse specialement, mais tout le monde peut et doit y trouver +profit. Il suffit d'indiquer le domaine ou elles sont bien a leur place, +et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portee. + + + +V + +Ce grand savant, ce philosophe distingue, ce grand poete et ce grand +sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Revolution francaise. Ce lui fut +une chance heureuse; car il en aurait ete un peu incommode, et n'y +aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs coleres, leurs +passions, leurs efforts genereux meme en vue d'un but prochain, sont +choses qu'habitue a la marche insensible et sure de la nature, il ne +comprenait point et trouvait singulierement meprisables. Son dedain +pour "l'histoire civile" est extreme, excessif meme pour un homme qui, +surtout naturaliste, n'a pas laisse d'etre un moraliste d'un grand +merite. Tout dans l'histoire civile lui parait obscurites, et, du reste, +simples miseres: "La tradition ne nous a transmis que les gestes de +quelques nations, c'est-a-dire les actes d'une tres petite partie du +genre humain; tout le reste des hommes est demeure nul pour nous, nul +pour la posterite; ils ne sont sortis de leur neant que pour passer +comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plut au ciel_ que +le nom de tous ces pretendus heros dont on a celebre les crimes ou +la gloire sanguinaire fut egalement enseveli dans l'ombre de +l'oubli!"--Cette petite portion de "l'histoire civile" qui s'etend de +1789 a 1799 lui eut paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche +de la nature, et meme dans celle de l'humanite, et, seulement, plus +desagreable a traverser. La providence qui veillait sur lui a donc +comble une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort +opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a du regretter que +cela. + +Il avait fait un tres beau livre, et accompli une tres grande oeuvre. +Il avait presque cree l'histoire naturelle, et du meme coup il l'avait +affranchie. Elle existait, confondue avec la "physique", chez ces +timides et modestes savants de la fin du XVIIe siecle et du commencement +du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle etait +alors tres serieuse, volontairement tres reservee en ses conclusions +et tres discrete. Avec Fontenelle lui-meme, et avec ses successeurs +"philosophes", Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle +etait devenue tres pretentieuse, tres audacieuse, et s'etait mise au +service d'idees emancipatrices, irreligieuses, et quelquefois, avec +Diderot, immorales. Elle etait devenue une forme, ou un auxiliaire, ou +instrument de l'atheisme liberateur. C'est de cette compromission, tres +dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empecher qu'elle devint +une veritable science, que Buffon l'a delivree. + +Sans etre religieux lui-meme, il a eu de la science cette idee juste et +digne d'elle, qu'elle n'a pas a se mettre au service d'une doctrine de +combat et qu'elle dechoit a devenir un moyen de polemique. Il a cru +qu'elle se suffit a elle-meme, et qu'elle a un domaine dont sortir est +une desertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est +redevenue ce qu'elle etait chez nos bons savants tranquilles de 1700, +mais agrandie, approfondie, ordonnee et imposante. Les hommes de +l'Encyclopedie n'ont guere pardonne a Buffon cette secession, qui etait +une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifferent, et peut-etre un +dedaigneux, c'est-a-dire le pire, a leur jugement, de leurs adversaires. + +Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son +impassibilite d'observateur, et precisement un peu parce qu'il n'en +sortait pas, il dirigeait vers des conclusions tres contraires a leurs +tendances generales, relevant l'homme, le montrant obeissant aux lois +de la nature d'abord, et ensuite a d'autres, et lui persuadant que son +devoir, ou tout au moins sa dignite, n'etaient point a se confondre avec +elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du +nouvel esprit scientifique et du gout des sciences naturelles, s'arretat +precisement au plus grand naturaliste du siecle, ne l'entrainat point, +ni ne l'emut, et le laissat parfaitement libre d'esprit et independant +des ecoles, c'est ce qui les desobligea sans doute extremement. + +La science y gagna en dignite, en independance, en aisance dans sa +marche, et en autorite. + +L'influence de Buffon comme savant a ete considerable. Son grand merite +d'abord et comme sa victoire, a ete de conquerir le public a la science +de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis a la science +politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les preoccupations +et dans le commerce du monde lettre. Il a ete comme un Fontenelle grave, +imposant, qui a attire le public mondain a la science, sans faire a ce +public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie +suspecte a le seduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire +naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de +genie il a cree des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le +plus inoffensif et le plus aimable. + +Il a suscite des disciples dont les uns, comme Condorcet, le defigurent, +et poussent a l'exces, d'une intrepidite de dogmatisme qui l'eut fait +sourire avec toute l'amertume dont il etait capable, quelques-unes de +ses idees generales ou plutot de ses hypotheses; dont les autres, comme +Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de genie et des +createurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la verite, et dire +qu'un certain idealisme appuye sur la science est une nouveaute qui +vient de lui; et que son idee du lent et eternel progres de la nature +creant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant +et s'ingeniant dans des constructions plus delicates et subtiles, puis +creant avec l'homme l'etre capable d'un perfectionnement dont nous +ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues +philosophiques_ de M. Renan son expression eloquente, poetique et +audacieuse, et comme son echo magnifiquement agrandi. + +Son influence comme poete n'a pas ete moins grande que sa contribution +de savant a la conscience de l'humanite. La plus grande idee poetique +qu'ait eue le XVIIIe siecle, c'est lui qui l'a eue, et exprimee. La +majeste vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est etrange, +quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si +tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite +Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu +que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse etre +fait. La verite, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que +le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation, +exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans +Rousseau. La grande vision de l'eternelle puissance qui a petri nos +univers, et le sentiment toujours present de sa mysterieuse histoire +ecrite aux flancs des montagnes et aux rochers des cotes, c'est dans +Buffon qu'on les trouve a chaque page, et soyez surs que la phrase de +Chateaubriand sur "les rivages _antiques_ des mers" est d'un homme qui a +lu Buffon. + +A vrai dire, cette fin du XVIIIe siecle a donne trois poetes, qui sont +Buffon, Rousseau et Chenier, et tous les trois, inegalement, ont eu dans +les imaginations du XIXe siecle un sensible prolongement de leur pensee. +Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilite; +Buffon a appris aux hommes l'histoire et la geographie de la nature, et +les a invites a se penetrer de toutes ses grandeurs; Chenier a retrouve +le sentiment de la beaute antique; et l'on rencontrera ces trois +grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans +Chateaubriand, vous savez assez que tout le siecle dont noua sommes en +a recu la contagion, et a continue, jusqu'a l'epoque ou le realisme a +reparu, a les entretenir. + + + +MIRABEAU + + + +I + +CARACTERE--TOUR D'ESPRIT--ETUDES + +Rien ne peut eclairer plus vivement la pensee philosophique et politique +du XVIIIe siecle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idees de +Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siecle lui-meme, et presque tout +entier, et c'est le XVIIIe siecle mis a l'oeuvre, jete dans l'action, +place en face de la realite, et a qui l'histoire semble dire: "ne +disserte plus, mais execute." + +Tous les traits essentiels du XVIIIe siecle francais se retrouvent +dans Mirabeau. Independant et audacieux par la pensee, esclave de ses +passions, avide de savoir, d'idees et de jouissances, impatient de tous +les jougs, et se forgeant par ses vices les chaines les plus lourdes, +subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme +Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopedique comme Diderot, +orateur comme Rousseau, pamphletaire, polemiste et improvisateur comme +Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe +siecle que nous avons devant les yeux dans un temperament d'exception, +d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalite terrible.--Avec cela, +ce double trait ou presque tout homme du XVIIIe siecle se reconnait +d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur +de coeur et generosite naturelle, qui, sans suppleer a la moralite, fait +que le manque en est moins penible et repugnant. + +Fougueux et romanesque, il l'est a faire douter de ses aventures. +Soldat, grand seigneur, maniere de diplomate obscur et equivoque, +joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme +de galanteries effrenees et peut-etre monstrueuses, embastille, evade en +enlevant une femme mariee, vivant de sa plume en Hollande, emprisonne de +nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'etudes incroyable, +et des epanchements de passion souvent exquis; puis, tout a coup, se +dressant, eclatant en pleine lumiere de popularite et de gloire, tribun +redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la +revolution, roi de l'opinion, traitant de puissance a puissance d'un +cote avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte +existence qu'on s'etonne qui ait pu etre si longue, tant elle est +surchargee, agitee, brisee, secouee de tempetes, et retentissante d'un +continuel redoublement d'orages. + +Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-meme, qu'en partie il +acceptait des circonstances, etait excellemment de son gout. Il etait +romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses +lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle, +pleines de sensualite, de vraie passion, aussi d'eloquence, et de cette +melancolie male des ames robustes pour qui le malheur est une forte et +non point tres desagreable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en +hurlant parfois de colere, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extreme +de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la +neige un chasseur aventureux et allegre. + +Elles sont elles-memes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit +en passant, un roman qui se trouve par hasard etre bien compose. Ce sont +d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et declamateur, qui +est meridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle +Heloise_;--ce sont ensuite des lettres de jeune pere, ravi de l'etre, +plein de sollicitude emue et d'anxiete charmante, opposant de tout son +coeur les recettes philosophiques aux "recettes de bonne femme" pour le +plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue +et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de pere emprisonne, et +ces caresses hasardeuses confiees au papier, et ces baisers paternels +jetes a travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de +fou, et d'attendrissant, et de naif, et de delicieusement suranne comme +une vieille romance; et tout cela est penetrant, parce qu'encore c'est +cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus +captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant +mort, le tumulte des sens apaise par le temps, des lettres tendrement +amicales, confiantes et apaisees, avec des longueries et des traineries +de bavardage, et des anecdotes gaies, et des epanchements familiers, +sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongees de +vieux amis, eprouves, et resserres, et meles l'un a l'autre par les +epreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque, +hasardeux, fievreux, amoureux de situation hors du commun et du normal, +et qui n'a ete si fidele, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce +qu'il etait en prison, ensuite parce qu'il etait excite, et renfonce +dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonte +par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et +exalte et enivre par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents +contraires. + +Et ses idees generales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du +XVIIIe siecle. Irreligieux, il l'est absolument, de tres bonne heure, et +toujours. Ses lettres a Sophie contiennent un manuel d'atheisme formel, +et indiscutable precisement parce que l'atheisme y est tranquille, sans +colere, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette +affaire, un fanfaron, un fanatique a rebours, un phraseur, un revolte, +ou un imbecile. C'est un homme presque ne dans l'atheisme, qui n'a pas +traverse de crise ni de periode d'angoisses, qui, au contraire, est +incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de tres longue +habitude. Tout a fait moderne en cela, et arrive a cette etape, a cette +region de l'esprit ou l'intolerance a rebours est aussi depassee, aussi +lointaine que l'intolerance traditionnelle, et ou l'on est separe des +croyants par de trop grands espaces pour pouvoir meme les detester.--Le +mysterieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands +problemes metaphysiques, eternelles preoccupations et tourments de l'ame +des hommes, ne repondent a rien dans son esprit. Amene a en parler, il +n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est +incapable de les soupconner, d'en comprendre l'importance, et d'en +sentir l'attrait, et d'en eprouver l'inquietude. + +Ce qui n'empeche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez +fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son ame et de +toute son esperance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y +croient davantage. Tres jeune, a propos de la reforme politique des +Juifs, il ecrivait, tout a fait dans la maniere des grands optimistes de +la fin du XVIIIe siecle, et avec un certain degre de candeur qui aurait +fait sourire Voltaire: "Croyons que si l'on excepte les accidents, +suites inevitables de l'ordre general, il n'y a de mal sur la terre que +parce qu'il y a des erreurs; que le jour ou les lumieres, et la morale +avec elles, penetreront dans les diverses classes de la societe... +l'instruction diminuera tot ou tard, mais infailliblement, les maux de +l'espece humaine, jusqu'a rendre sa condition la plus douce dont soient +susceptibles des etres perissables." + +Tout a fait a la fin de sa carriere, dans son discours posthume sur la +liberte de la presse, il ecrivait encore: "Un bon livre est doue d'une +vie active, comme l'ame qui le produit; il conserve cette prerogative +des facultes vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre +utile s'etend sur la nation entiere, sur les generations a venir; il +grandit, il feconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge, +il propage, il eternise l'influence des lumieres et des vertus, de la +raison et du genie; c'est leur essence pure et precieuse que l'avenir ne +verra pas s'evaporer; c'est une sorte d'apotheose que l'homme superieur +donne a son esprit afin qu'il survive a son enveloppe perissable...." + +L'humanite cherchant peniblement sa voie que personne ne lui a enseignee +dans le principe, ayant en elle-meme, mais tres enveloppee et confuse, +une lumiere, qu'elle cherche a degager; les hommes superieurs +depositaires particuliers de cette lumiere, la faisant paraitre plus +vive et plus penetrante par intervalles et formant ainsi comme une +providence collective et successive; et a leur suite l'humanite marchant +lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grace a l'accumulation +des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un +avenir assure de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarte: +voila la grande theorie du progres par la raison, qui a toujours +ete, plus ou moins, un des beaux reves de l'espece humaine, et qui +certainement est une de ses raisons d'etre et un de ses principes de +vie, mais qui n'a jamais ete embrassee d'une foi plus vive et d'une plus +entiere assurance que par les hommes du XVIIIe siecle.--C'est bien la +croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception generale et +son idee maitresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes, +encourage dans ses resistances et anime dans les assauts qu'il a donnes. +C'est le plus noble, s'il etait sincere, des divers mobiles qui ont agi +en lui. + +Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son +romanesque et a travers toutes ses fougues, et parmi les fumees, souvent +epaisses, de son temperament de satyre, de son imagination de rheteur +et de son esprit de sophiste, il avait une singuliere nettete +d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci, +quoique romanesque, et encore que generalisateur, aimait les faits et +prenait plaisir en leur commerce. Il ecrivait (non point tout seul, mais +du moins en grande partie, et digerant et classant le tout) sept +gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la +monarchie prussienne; il s'inquietait de la constitution et de la +legislation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux +connues que lui. Dans sa premiere jeunesse, a cote d'un _Essai sur le +despotisme_, et d'une etude, essentiellement autobiographique, sur +les _Lettres de cachet_, il ecrit un _Memoire sur les salines de +la Franche-Comte_, des traites sur la _Liberte de l'Escaut_, sur +_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_, +sur la _Question des eaux_, sur l'administration financiere de Necker; +et dans tous ces petits livres, ecrits vite, penses longuement, on +trouve une solidite d'informations et une surete de raisonnement topique +peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti, +longtemps avant Maury et Cazales, la rude etreinte de ce vigoureux +dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il etudie avec acharnement, +entasse les notes, brule ses yeux dans les papiers, et ses "prisons", si +elles sont, d'un cote, les Lettres a Sophie, sont, de l'autre, un cours +complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a ete +d'un Casanova qui aurait trouve le temps d'etre un Machiavel. + +Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que +Mirabeau a ete improvise par la Revolution. C'est lui qui etait capable +de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tete, +et depuis vingt ans la "preparait" par les plus solides etudes et les +plus diverses; et s'il s'est trouve en 1789 le plus grand des orateurs +de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en etait, sans +conteste, le plus savant. + +Aussi remarquez bien que, de tres bonne heure, il se separe des chefs du +choeur du XVIIIe siecle, quand ceux-ci, decidement, donnent dans le +pur chimerique et le reve absolument romanesque. Son appreciation de +Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, a propos +de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est tres curieuse et +doit etre lue de tres pres. Un eloge, vif sans doute, du grand homme. +Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siecle, +Rousseau est une espece de mage, d'ascete et de saint. C'est l'opinion +commune, et ce n'est guere qu'au bout de deux generations que cette +hallucination singuliere et cette sorte de possession s'est dissipee. +Mais en meme temps Mirabeau sait tres bien, dire que Rousseau lui fait +l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de +Frederic. Il sent tres bien a quel point manque a Rousseau le sens du +reel, la notion du millesime et l'art de verifier les dates; et il lui +dirait, comme de Maistre aux emigres: "Le premier livre a consulter, +c'est l'almanach." + +Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772, +c'est-a-dire a 20 ans, Mirabeau s'etait tres nettement separe de +Rousseau sur la question de l'_etat de nature_. Il sent deja, en homme +d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en +inquieter, et surtout s'en ferir, mene a ecrire bien plutot des livres +satiriques que des etudes politiques veritables: "On pretend que les +institutions sociales ont degenere l'etat de nature et rendent les +hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tachons de +decouvrir des remedes ou du moins des palliatifs a nos maux; cette +recherche est plus utile a faire que des satires des hommes et de leurs +societes."--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que +pouvait etre l'homme avant d'etre un animal sociable, puisque ce n'est +que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' "il n'est vraiment +homme, c'est-a-dire un etre reflechissant et sensible, que lorsque +la societe commence a s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses +semblables qu'une association momentanee, _il est encore feroce, +devastateur_, et n'a guere que _des idees de carnage, de bravoure, +d'independance et de spoliation_".--Des que Mirabeau s'occupe de +questions politiques, il ecarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en +dehors du temps, la reverie en deca de l'histoire; il se place dans le +temps, dans le reel, dans l'humanite telle qu'elle est, songeant aux +"remedes et aux palliatifs", non a la transformation radicale, a la +metamorphose, et au vieillard jete par morceaux dans la chaudiere +d'Eson. + +On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec +l'histoire a comprendre, mais avec l'histoire a faire, il saura se +placer non seulement dans le temps, mais dans le moment. + + + +II + +LE SYSTEME POLITIQUE DE MIRABEAU + +Ainsi il arriva au seuil de la Revolution, et, des le premier moment, +longtemps avant meme, il vit tres nettement ce qui etait a faire et ce +qui etait possible. + +Il s'agissait d'etablir en France la liberte individuelle, qui n'avait +jamais existe que par tolerance et a l'etat precaire, et qui, sans +compter qu'elle est une necessite de civilisation chez les peuples +modernes, a, ceci en France de particulier qu'a la fois elle est dans le +temperament du Francais et n'est pas dans son esprit.--Le Francais +ne comprend pas la liberte, et il en a besoin. Il l'embrasse tres +difficilement comme principe et comme regle; mais, audacieux de pensee, +libre d'humeur, aimant les theories et n'aimant pas a penser tout seul, +passionne pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore, +aimant a pouvoir avoir demain une pensee qu'il n'a pas aujourd'hui; la +liberte de sa personne, la liberte de parole et la liberte d'ecriture +lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, imperieux, et ne +pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours desespere +que ses adversaires aient les memes libertes que lui et par consequent +est aussi peu liberal qu'il est avide de liberte, et aussi peu dispose a +accorder la liberte qu'il est passionne a la prendre. + +C'est precisement a une telle race qu'il faut une liberte tres large, +parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de +l'individualisme des autres, etant passionne pour le sien, elle est, de +caractere general, profondement individualiste; et c'est a ses besoins +plus qu'a sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les +choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-la qu'il a comprise le +mieux. La "Declaration des droits de l'homme et du citoyen" est le +traite de liberalisme le plus complet, le plus solide, comme aussi +le plus eleve, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait ete +ecrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en +entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathouderat_. Tous les +principes des gouvernements libres y sont consignes et exprimes avec +la plus grande clarte et precision. Responsabilite des fonctionnaires, +liberte electorale, liberte et inviolabilite parlementaire, liberte +individuelle, liberte des cultes, liberte de la presse, division +et separation des pouvoirs, autant d'articles de cette premiere +"constitution francaise" moderne, qui devrait s'appeler la constitution +de Mirabeau. + +Mirabeau voulait la liberte individuelle la plus large possible, +allant jusqu'au droit d'emigration, et quand il a plaide a l'Assemblee +nationale le droit des emigres a propos du depart des tantes du roi, il +put lire un fragment de sa _Lettre a Frederic-Guillaume II_, ecrite dix +ans auparavant, pour montrer combien ses idees sur ce point etaient peu +une opinion de circonstance. + +Il voulait la liberte de la pensee, et cela avec une rare largeur +d'idees et meme de sentiment, avec une sorte de generosite et de +serenite, qui est tres pres d'etre de la charite: "Trois chemins doivent +nous conduire a la plus inalterable indulgence: la conscience de nos +propres faiblesses; la prudence qui craint d'etre injuste, et l'envie de +bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit +chercher a tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois +oblige de porter desormais cette extreme tolerance sur toutes les +opinions philosophiques et religieuses. _Il faut reprimer les mauvaises +actions, mais souffrir les mauvaises pensees_, et surtout les mauvais +raisonnements. Le devot et l'athee, l'economiste et le reglementaire +aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent +servir aux tetes douees de la bonne ambition d'aider au bien-etre du +genre humain... En verite, dans un certain sens tout m'est bon: les +evenements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse, +une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force a des +guerres; je veux la mettre a aider ceux qui aident: quant a ceux qui n'y +songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant +qu'ils sont tres utiles[101]." + +[Note 101: _Lettres a Mauvillon._] + +Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la +decentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les +_assemblees provinciales_[102]. Il avait un systeme d'ensemble tout +pret, tres medite et tres muri, dont l'esprit general etait liberte, +force et aisance d'initiative rendue a l'individu, a la commune et a la +province. + +[Note 102: _Denonciation de l'agiotage_.] + +C'est avec ces idees qu'il arriva dans une assemblee honnete, bien +intentionnee et devouee au pays, genereuse meme et heroique, mais peu +instruite, mediocrement intelligente, comprenant peu la liberte, comme +toute assemblee francaise, et dont, sinon l'idee unique, du moins +l'idee fixe, fut non pas d'assurer la liberte, mais de deplacer le +gouvernement. + +Partir de ce principe que la souverainete appartient a la nation, et en +conclure qu'il fallait oter le gouvernement au roi et le concentrer dans +l'Assemblee nationale, voila le fond de la Constituante comme de toute +la Revolution. La Constituante, en theorie du moins, a ete la premiere +Convention. Elle a cru que la liberte consiste a etre gouverne par des +maitres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est elue, une assemblee +ne peut pas etre tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme +exerce par une Chambre; que le despotisme transporte du roi a un Senat, +c'est une nation affranchie. + +Voila l'absurdite que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a +combattue constamment pendant toute son existence parlementaire. +A travers la Constituante, il a vu la Convention, et a travers la +Convention le retablissement du pouvoir absolu. Je n'exagere aucunement +son admirable prevoyance. Voici sa prophetie qui n'est point obscure, +qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires propheties, +entre dans le detail; voici son histoire de la Revolution ecrite a +l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789: + +"Si une nation se montrait plus desireuse du bien public qu'experimentee +dans l'art de l'effectuer; si une carriere toute nouvelle d'egalite, de +liberte et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y +precipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit legislatif +etait encore chez elle un esprit a naitre, une disposition a former; +si quelques traces de precipitation et d'immaturite marquaient deja +l'avenue legislative ou elle est entree, conviendrait-il de n'environner +les legislateurs d'aucune barriere et de leur livrer ainsi sans defense +le sort du trone et de la nation?--Les sages democraties se sont +limitees elles-memes.... A plus forte raison, dans une monarchie ou +les fonctions du pouvoir legislatif sont confiees a une assemblee +representative, la nation doit-elle etre jalouse de la moderer, de +l'assujettir a des formes severes _et de premunir sa propre liberte +contre les atteintes et la degeneration d'un tel pouvoir_.--Quand le +pouvoir executif, sans frein et sans regle, en est a son dernier terme, +il se dissout de lui-meme, et tous reparent alors les fautes d'un seul; +nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la revolution +etait inversee; si le Corps legislatif, avec de grands moyens de devenir +ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forcait un jour la +nation a se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince a se +reunir a la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles +naitraient de ce grand corps decompose, les chefs les plus puissants +seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale, +apres des annees de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait +en mettant tout de niveau, c'est-a-dire en ecrasant tout. _La liberte +publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maitre +absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le +mepris, sous un despotisme presque necessaire_.--Serait-ce la le fond +de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la +Constitution qui s'organise? Si cela etait, l'etat d'ou nous sortons +nous aurait prepare de meilleures choses que celui dans lequel nous +allons entrer." + +Limiter l'Assemblee nationale, alors que tout le parti revolutionnaire +ne songeait qu'a annihiler le roi, voila quelle a ete l'idee maitresse +de Mirabeau, parce que, seul du parti revolutionnaire, il savait +prevoir. C est cette idee qui lui a inspire le discours sur le _veto_, +et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est +cette idee qui lui a dicte ces paroles si justes et si pleines +de realite: "Si le prince n'a pas le _veto_, qui empechera les +representants du peuple de prolonger, et bientot d'eterniser leur +deputation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empechera les +representants de s'approprier la partie du pouvoir executif qui dispose +des emplois et des graces? Manqueront-ils de pretextes pour justifier +cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les +graces si indignement prostituees!..." + +C'est cette idee qui lui faisait dire avec un sens profond de la +situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: "Nous +ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orenoque pour +former une societe. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop +vieille pour notre epoque. Nous avons un gouvernement preexistant, un +roi preexistant, des prejuges preexistants: il faut autant que possible +assortir toutes ces choses a la revolution, et sauver la soudainete du +passage.... Mais si nous substituons l'irascibilite de l'amour-propre +a l'energie du patriotisme, les mefiances a la discussion, de petites +passions haineuses et des reminiscences rancunieres a des debats +reguliers, nous ne sommes que d'egoistes prevaricateurs, _et c'est +vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la +Monarchie_, dont les interets nous ont ete confies, pour son malheur." + +Quand on se reporte au temps ou ces paroles ont ete prononcees, on est +confondu d'une telle lucidite prophetique, et de tant d'avenir contenu +dans un esprit. Montesquieu disait: "Les faits se plient a mes idees"; +mais c'etaient les faits passes, qui, assez facilement, prennent, en +effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne +devait pas voir qui semblent obeir a sa pensee, et venir a sa voix pour +realiser ses menaces, tant, a force de les prevoir, il semble les avoir +evoques. + +C'est cette idee encore, cette crainte obsedante et trop justifiee de +l'unique assemblee souveraine qui lui faisait dire a propos du droit de +paix et de guerre: "Ne craignez-vous pas que le Corps legislatif, malgre +sa sagesse, ne soit porte a franchir les limites de ses pouvoirs par les +suites presque inevitables qu'entraine l'exercice du droit de guerre et +de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succes d'une guerre +qu'il aura votee, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix +des generaux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne +porte sur toutes les demarches du monarque cette surveillance inquiete +_qui serait par le fait un second pouvoir executif_?... Ne pourrait-on +pas, me dit-on, faire concourir le Corps legislatif a tous les +preparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par +cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec +la volonte, la direction avec la loi; bientot le pouvoir executif ne +serait que l'agent d'un comite; nous ne ferions pas seulement les lois, +nous gouvernerions." + +La liberte c'est la separation des pouvoirs, ainsi l'on peut resumer +toute la theorie politique de Montesquieu. A l'appetit de souverainete +que la Constituante prenait pour du liberalisme, opposer sans cesse, +avec une indomptable fermete, la loi de la separation des pouvoirs: +voila presque tout le role et tout l'effort de Mirabeau. Il avait deja +dit en 1784 aux Bataves: "Pour que les lois gouvernent et non les +hommes, il faut que les departements legislatif, executif et judiciaire +soient totalement separes." Il n'a cesse de le repeter a une assemblee +dont la majorite n'etait convaincue que d'une chose, a savoir que son +droit et son devoir etaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs +possibles. Il a ete persuade que la liberte politique n'est jamais que +l'effet d'un equilibre entre les forces sociales; et entre une royaute +qui voulait rester tout et une assemblee qui voulait tout devenir, +voyant le danger egal, puisqu'il etait precisement le meme, dans +l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforce d'etablir un +equilibre et une repartition reguliere de puissances. + +Et il a semble meme se defier beaucoup plus de la souverainete menacante +de l'assemblee que de la souverainete cherchant encore a se maintenir du +pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assure, il avait du premier coup +mesure la profondeur de la decheance de celui-ci et la force d'ascension +et d'invasion de celle-la. + +Il n'a ete bien compris ni de la cour ni de l'Assemblee. Admire plus que +suivi par l'Assemblee constituante; a la fois craint, desire et +meprise de la cour, force par le desordre de sa fortune d'accepter les +subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorite et donnait a +ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut +fort a propos, au moment ou toute sa gloire comme aussi tous ses projets +allaient s'ecrouler d'un seul coup, et ou, sans doute, au lieu d'une +mort encore triomphale, il eut subi une fin tragique et, ce qui est pis, +ignominieuse. + +A supposer qu'il eut vecu, et eut reussi a sauver une partie de son +influence, aurait-il, en restant fidele a sa pensee generale, agrandi, +elargi et complete son plan? Car il faut reconnaitre que, si juste qu'il +fut, ce plan ne laissait pas d'etre etroit. Mirabeau est un grand eleve +de Montesquieu, un peu gate, quoi qu'il en eut, par Rousseau et par le +Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberte politique etait dans un +equilibre social, et cet equilibre dans la separation des pouvoirs; il a +vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une etait le pouvoir +personnel unique, l'autre l'unique pouvoir legislatif; et voila certes +de grandes vues. Mais vouloir equilibrer la royaute et l'Assemblee +nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblee, +et l'Assemblee par le roi: voila peut-etre, encore que meilleur que l'un +ou l'autre absolutisme, qui etait vain et illusoire. De ces deux forces, +seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait +devorer l'autre, jusqu'a ce que la survivante se dechirant elle-meme, la +premiere finit par reparaitre, ce que, du reste, il a prevu. Deux forces +sociales, seulement, ce n'est pas l'equilibre, c'est le conflit. Ce +qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se +contrebalancant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une +ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'etait +que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblee, sur quelque +chose. + +Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance +secrete avec la cour ressort presque uniquement cette idee: "creer dans +la nation une opinion puissante et tres precise, a la fois royaliste et +liberale, qui ne permette ni a l'Assemblee de devorer le roi, ni au roi +d'annihiler l'Assemblee." Voila la troisieme force sociale que Mirabeau +avait revee pour completer l'equilibre. Mais une force d'opinion est +trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour etre ou un +rempart ou un soutien, et au prix d'enormes efforts, on n'eut pas change +sensiblement la situation. C'etaient des corps constitues qu'il fallait +avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour +qu'il y eut dans la France politique de veritables points de resistance +ou d'action.--Par exemple, la vraie separation des pouvoirs eut existe, +et, comme consequence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu etre ni +emprisonne ni mis a mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eut +ete etablie, et si c'eut ete une loi constitutionnelle que jamais le roi +ne put etre juge que par des juges.--Par exemple encore, etant donne +qu'il existait un clerge et une noblesse constitues a l'etat de corps +sociaux encore tres puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on +demunisse l'autre de privileges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est +legitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre +dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point tres politique. +Au simple point de vue de l'equilibre, et sans aller plus loin, et +simplement _pour qu'il n'y eut pas quelqu'un de trop fort_, il etait +habile de constituer, ou plutot de maintenir, noblesse et clerge en +corps de l'Etat dans une chambre haute, qui put limiter ou enrayer la +chambre populaire. + +Ces idees sont naturelles, et a un eleve de Montesquieu, tres +familieres. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit? +Pourquoi oublie-t-il ces "corps intermediaires", comme dit Montesquieu, +qui sont la sauvegarde de la securite et de la liberte d'un peuple, +parce qu'ils empechent qui que ce soit d'etre trop grand? Il craint que +l'Assemblee unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? +Il craint "l'immaturite et la precipitation": pourquoi ne songe-t-il +pas aux freins? Il songe a des limites: pourquoi est-ce aux forces +elles-memes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer? +Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: "restreignez vous", et a l'Assemblee +qu'il dit: "limitez-vous"; et quel succes espere-t-il? + +Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point +faible, du moins le point tres susceptible et tres sensible de Mirabeau. +Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de +l'aristocratie, et tout ce qui ressemble a l'aristocratie lui fait peur. +Il a lu Rousseau, et surtout il a ete a Vincennes sur lettre de cachet +obtenue par son pere, et, encore, il a ete exclu de l'assemblee de la +noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi +irreconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il +aime a dire. Tres fier personnellement de ses quatre cents ans de +noblesse prouvee, et ne detestant pas dire: "L'amiral de Coligny, qui +par parenthese etait mon cousin...", il a une defiance excessive a +l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne +peut aimer ni les Parlements, ni le clerge independant, ni les Chambres +hautes; tout cela a une odeur tres suspecte d'aristocratie.--Remarquez +bien que s'il craint tant l'Assemblee unique souveraine, c'est comme +liberal, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus +encore comme antiaristocrate que comme liberal. Revenons sur ses +paroles: "... La nation doit etre jalouse de moderer, d'assujettir a des +formes severes le Corps legislatif, et de premunir sa propre liberte +contre les atteintes et la degeneration d'un tel pouvoir: _car, il ne +faut pas l'oublier, l'Assemblee nationale n'est pas la nation, et +toute assemblee particuliere porte avec elle des germes +d'aristocratie_"[103].--L'Assemblee gouvernant c'est pour lui, et non +sans raison, un Senat de Venise ou de Rome, et voila pourquoi il veut +qu'a cote d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutot qu'elle +legifere, et qu'il gouverne. + +[Note 103: Trois mois auparavant il disait deja: "Rien de plus +terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui +demain pourraient se rendre inamovibles, apres-demain hereditaires, et +finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir."] + +"Au fond, dit Proudhon quelque part, et precisement a propos de +Mirabeau, "_le roi regne et ne gouverne pas_" est une formule +aristocratique." Voila la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut +pas precisement un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi +conservateur, un roi qui soit un frein et un moderateur, un roi _Veto_. +Il voit en lui comme un representant permanent et continu des interets +generaux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire +respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est +toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme +un tribun du peuple, hereditaire et perpetuel. Le fond de la pensee +politique de Mirabeau c'est une "_Democratie royale_", comme il n'a pas +dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple +libre, une assemblee qui le represente pour faire la loi, un roi qui le +represente pour empecher qu'il soit asservi par cette assemblee, et ce +roi tres solidement muni d'armes, du moins defensives, contre cette +assemblee, et cette assemblee assez fortement tenue en defiance, comme +toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement +aristocratique, et tres severement contenue dans son role de corps +legislatif: voila son systeme. + +Et voila pourquoi, d'un cote il a un vif penchant pour le monarque, de +l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulieres pour +le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et a +propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et a propos du pillage +de l'hotel de Castries. Soin de sa popularite et application a +rester toujours, aux yeux de la multitude, le "Marius" des elections +provencales, je ne l'ignore pas; mais veritable aussi et sincere +sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une +theorie d'ensemble qui est bien la sienne, et ou le peuple a une tres +grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par liberalisme qu'il est +defiant a l'egard du corps legislatif, c'est par antiaristocratisme, +mais son antiaristocratisme l'empeche de donner au corps legislatif les +freins et d'apporter au pouvoir legislatif les temperaments qui seraient +necessaires et seuls efficaces. Il est reste dans cette antinomie, qu'il +n'a pas essaye de resoudre, que peut-etre il n'a pas vue tout entiere. +Je suis certain qu'il l'a soupconnee, et qu'un moment au moins il a du +se dire que le liberalisme est essentiellement aristocratique, sous +peine de n'etre qu'un bon sentiment, mais qu'il a recule devant les +consequences d'une pareille idee, essentiellement desagreable a son +temperament, a ses penchants et a ses rancunes.--Et il a essaye de ce +systeme, seduisant du reste, et qui meme peut quelque temps reussir, +mais extremement instable et trebuchant, d'un roi en face d'une +Convention, avec la popularite de l'un, ou de l'autre, pour servir de +contrepoids. + +Tel qu'il etait, remarquez que ce systeme etait beaucoup plus reflechi +et beaucoup plus savant que ceux du cote gauche et du cote droit de +l'Assemblee, cote droit ne revant que le maintien du pur pouvoir +personnel, cote gauche ne voulant que la souverainete pure et simple +de l'Assemblee, tous les deux foncierement et egalement despotistes. +Mirabeau ne trouvait peut-etre pas le frein a imposer a l'Assemblee, +mais du moins lui disait-il de se refrener; du moins lui a-t-il sans +cesse recommande une constitution ou le pouvoir legislatif et le pouvoir +executif fussent tres fermement, tres nettement, tres judicieusement +separes.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec equite, que +ce qu'il faisait la etait tout ce qu'il pouvait faire. Deja suspect a +l'Assemblee et souvent considere par elle comme trop royaliste, il ne +pouvait, sans perdre toute influence, se montrer "parlementaire" et +"aristocrate". Le dogme de l'epoque etait deja l'egalite. Le respect, et +meme l'amour du roi restait encore; en profiter de maniere a maintenir +au roi une autorite suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas +ramasses dans les memes mains etait, peut-etre, tout ce que l'on pouvait +tenter. + +Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait +admirablement prevoir, et c'est un grand liberal, un homme qui a bien +entendu les conditions essentielles de la liberte, et qui a fait a +peu pres ce qu'il a pu pour l'etablir. Il a la vue longue, assuree et +distincte; il a vu a l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est +beau, et n'a pas cesse de les voir et de diriger sa pensee politique +selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui +est beaucoup plus beau encore. C'est eminemment un esprit historique, un +de ces esprits en qui l'histoire passee, l'histoire actuelle, et un +peu, par suite, l'histoire a venir vivent fortement, se dessinent +vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au +travail intellectuel. + +Cela revient a dire que c'est un esprit politique comme il y en a tres +rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une +haute raison et une spacieuse et facile intelligence. + +Une certaine impression, que je suis un peu embarrasse a definir, ne +laisse pas d'etre facheuse. Il y a une certaine secheresse d'ame dans +tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau developpement de +la forme, on sent de purs raisonnements, tres froids, une sorte de +mecanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacee. Jamais, +presque, on ne sent le coeur de l'ecrivain ou de l'orateur echauffe par +un grand sentiment dont l'emotion contagieuse se communique a nous. Ni +son royalisme n'est du devouement, ni son democratisme n'est amour, +sympathie ou pitie. L'emotion patriotique elle-meme est rare et faible. +Certes ce grand tribun n'a rien d'un apotre. Otez l'eclat oratoire, et +cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a tres bien +definie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant +de la pensee, vous etes en face d'un Sieyes, plus souple, il est vrai, +plus ingenieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux, +est un pur esprit. Si peu aristocrate par son systeme, il l'est bien, +quoi qu'il en ait et dans le sens defavorable du mot, par une certaine +froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialite. Il +n'est eleve de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du +XVIIIe siecle d'en deca de Rousseau, du siecle purement intellectuel et +presque exclusivement cerebral. Au fond ce n'etait ni un grand patriote, +ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de +la religion dans leurs idees; c'etait un grand ambitieux tres +intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir +et forte logique, ce qui suffit a faire un des plus grands hommes +politiques que l'histoire ait montres. + + + +III + +L'ORATEUR + +Il est inutile de repeter que Mirabeau est un tres grand orateur. Il +l'etait de nature et comme de temperament. Sa phrase, meme familiere +et confidentielle, est ample, equilibree et nombreuse. Il a le style +periodique en ecrivant au lieutenant de police ou a Sophie; il l'a en +traitant la question des eaux, comme en ecrivant a Frederic-Guillaume ou +aux Bataves. Il y a meme un ton et une allure plus declamatoires dans +ce qu'il a ecrit que dans ce qu'il a dit a la tribune. Nisard remarque +qu'il "est ecrivain comme on est orateur", et que l'ecrivain chez lui +"est l'orateur empeche, comprime, qui se soulage" par les ecritures. +Cela est juste a la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus +encore, orateur plus abondant, plus periodique, plus largement epandu +quand il ecrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_, +par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est +plutot l'ecrivain orateur plus contenu, plus serre et plus presse qu'il +apporte a la tribune, que ce n'est l'orateur empeche et comprime qui +s'essaie dans ses ecrits.--Il a appris a ecrire dans Diderot et dans +Rousseau, ou plutot, familier et assidu lecteur des ecrivains a +temperament oratoire, il n'a pas appris a ecrire, mais il a _parle_, +avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, +une multitude de pamphlets, de factums, de traites et de lettres; puis +abordant la tribune, il a _parle_, mais avec plus de retenue et de +circonspection, des discours, amples encore, mais severement ordonnes, +surveilles, et marchant plus ferme et plus vite au but. + +Son defaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le +manque de variete. Le ton est presque toujours le meme, la phrase, +presque toujours, se deroule du meme mouvement majestueux et imposant. +Il a un peu de cette "eloquence continue" dont parle Pascal. Ici encore +ses discours valent mieux que ses ecrits, parce que quand il parlait, il +etait interrompu, et chez lui la replique, presque toujours heureuse, +et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui releve le +discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses +debuts sont lents, embarrasses et declamatoires, et, chose a remarquer, +il en est de meme sur ce point dans ses lettres et dans ses discours. +Ses lettres commencent presque toutes par une serie d'exclamations assez +froides dans le gout de la _Nouvelle Heloise_, et, a la premiere page, +sonnent le creux. La veritable chaleur arrive ensuite. Ses discours, +souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble +trop prepare et trop ecrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique +serree et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de +contact sensible avec l'homme a convaincre ou a reduire, paraissent plus +tard; et alors plus de declamation, plus de pompe, plus d'appareil, +et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des +raisonnements, qui sans hate, mais sans arret, ni langueur, enlacent, +serrent, pesent, redoublent, et font tout ployer.--Il est a peine besoin +de noter les incorrections, les neologismes un peu bizarres quelquefois, +et qui etaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est +plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en +est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus +solide. Et, encore que periodique, remarquez qu'elle a une certaine +nudite saine qui rappelle l'eloquence grecque. C'est qu'elle, n'est +presque jamais metaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible +chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi +des citations anciennes et des allusions a l'antiquite est un genre de +declamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours +de Mirabeau, et meme a quelques-uns de ses ecrits, malgre l'abondance +des mots, la multiplicite des synonymes, et, en general, une certaine +surcharge, le caractere de choses classiques, et une beaute durable +sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son +effet. + + + +IV + +Mirabeau a ete malgre ses moeurs, malgre ses fautes, malgre le scandale +et la sottise de ses negociations financieres, qu'il ne faut pas +chercher a attenuer, un grand homme d'Etat, un grand philosophe +politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empecher de +songer, quoiqu'il ait ete bien servi par l'opportunite pour lui de la +revolution, et par l'opportunite de sa mort, qu'il aurait pu jouer un +plus grand role encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien +qu'au sien, il a eu un eclat incomparable, mais n'a servi a rien. Il a +regne plus que gouverne dans l'Assemblee nationale; et apres lui, il +n'est pas une parcelle de son systeme politique qui ait ete sauvee. +Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus +grande, son sillon est plus profond et plus fecond.--En 1750 il eut ete +un philosophe politique aussi instruit, aussi penetrant et plus assure +et decisif que Montesquieu, et il eut balance sans doute l'influence de +Rousseau, etant plus competent en choses politiques que Rousseau, et +aussi grand orateur. Il eut ete le grand theoricien politique du XVIIIe +siecle.--En 1816 ou en 1830, il aurait ete ce qu'il a particulierement +reve de devenir, un grand ministre, le ministre d'Etat d'une monarchie +constitutionnelle et parlementaire, puissant a la cour par son ascendant +personnel, puissant a l'Assemblee par sa parole, et populaire, ou tout +au moins, souleve, de temps a autre, par de grandes et subites marees +de popularite, parce qu'il est du temperament des Mirabeau d'etre +alternativement adores et execres de la foule.--Cette destinee, qu'il +a cru saisir, lui a manque, et je ne dis point parce qu'il est mort +prematurement, car il allait sombrer comme homme politique au moment ou +il a succombe a la maladie, mais parce que la revolution ne pouvait ni +etre contenue par qui que ce fut, ni supporter un grand esprit pondere +et un politique de grandes vues.--Personne, malgre les apparences, n'a +plus manque son moment que Mirabeau. Il meritait de gouverner la France, +et la France presque jusqu'a sa fin n'a pas su precisement si elle +devait le prendre tout a fait au serieux; il meritait de parler a +l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate +secret de quatrieme ordre et d'air interlope a Berlin, et comme ecrivain +a la journee ou a la lache chez les libraires de Hollande. Un roi absolu +l'aurait tres probablement decouvert, choisi et garde, comme un Colbert +ou un Louvois, ou accepte, subi et garde, comme un Richelieu; sous un +roi constitutionnel, il serait certainement parvenu tres vite au premier +rang par les elections et les assemblees. Il est arrive juste au moment +ou il ne pouvait jouer qu'un role horriblement difficile, et mal compris +et suspect, quoique eclatant, et ou il ne lui aurait servi a rien de +vivre davantage.--La gloire litteraire n'est pas une compensation +suffisante pour de tels hommes; elle peut leur etre une consolation. +Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en gouter la saveur +flatteuse, decevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu +amere. + + + +ANDRE CHENIER + + + +I + +L'HELLENE + +Aux premiers abords, et a un premier point de vue (qui peut-etre est le +vrai, et ou nous finirons peut-etre par nous arreter), Andre Chenier +apparait dans le XVIIIe siecle comme un isole. Il constitue comme un +_cas_ extraordinaire, et qui etonne. C'est un poete dans un siecle de +prose, un "ancien" dans un siecle ou les anciens ont cesse d'inspirer +la litterature, un "grec" dans un temps ou l'on est aussi eloigne que +possible de ces sources antiques de l'art europeen. + +Est-ce un precurseur? Est-ce un retardataire? A coup sur c'est un +fourvoye dans son siecle. On dirait un homme de la Pleiade ne en retard. +Autour de lui on goute les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment +du progres et cette certitude de superiorite qui fait de l'approbation +une maniere d'acquiescement et de la complaisance une forme de mepris +intelligent. On les goute en les corrigeant, et en montrant par +l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils etaient les premieres +ebauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les +derniers de leurs disciples. + +Chenier les goute naivement et cordialement, par un retour a eux, nom +par un retour sur lui-meme. Il est possede de leur charme avec cette +passion dont etaient pleins les hommes du XVIe siecle a la premiere +decouverte du monde ancien. Son gout, tres vif, trop peu remarque, pour +les ecrivains du XVIe siecle francais, complete cette analogie. On voit +bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. +A la verite il n'aime pas Ronsard, parce que son gout est plus pur que +celui de Ronsard. Comme il goute l'antiquite sans effort, la trace de +l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession +et dans le rapt de l'antiquite, qui est le propre de Ronsard, lui +deplait, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eut connu Joachim du +Bellay, a coup sur il l'eut, aime, et certes il lui ressemble par +beaucoup de traits. Revenir a l'inspiration antique sans avoir rien du +mauvais gout de la Pleiade, c'etait recommencer Malherbe avec moins de +secheresse, de rigueur, de pedantisme, et d'instincts belliqueux et +proscripteurs; et en effet il etudie Malherbe, l'annote et le commente. +presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement. +Un homme de la Pleiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable, +et homme du monde plus qu'homme du college, voila Andre Chenier. + +Ajoutez un homme de la Pleiade qui serait plus grec que latin. Une des +erreurs de notre seizieme siecle, qui savait du reste aussi bien la +Grece que Rome, a ete d'imiter les Romains plus que les Grecs, et, +nonobstant la _Defense et illustration_, de piller plutot le Capitole +que le Temple de Delphes. Chenier est grec plus profondement, plus +intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elegies_, il +n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments epiques, qui sont +ses vrais titres de gloire. Homere, Theocrite, Callimaque Bion, et +l'Anthologie, voila ses vrais maitres, sans cesse relus, sans cesse +medites, transformes en substance de son esprit. "Il est du pays", comme +disait Voltaire de Dacier, et il a vecu au bord de la mer ou a roule +Myrto. + +Quelque chose lui en echappe, et precisement comme aux hommes de la +Pleiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du +mystere, qu'a leur maniere ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui +ont ete capables de meditation, et que les Grecs ont connu beaucoup +plus, meme, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chenier un echo de +Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim +du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans +Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chenier s'inspire peu +des tragiques atheniens, depositaires et interpretes, si souvent, du +sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, medite sur le secret +obscur et effrayant de la destinee humaine. C'est la Grece pittoresque, +la Grece des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux +autour d'une source, des theories harmonieuses le long de la mer +retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le +ciel bleu, qui ravit son esprit, leger comme l'air leger des Cyclades. + +Son horreur pour les poetes du Nord vient de la. Il deteste ces artistes +"tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants +comme leur air nebuleux", et "enfles comme la mer de leurs rivages". +Fuyons de toutes nos forces "la pesante ivresse + + De ce faux et bruyant Permesse + Que du Nord nebuleux boivent les durs chanteurs;" + +et ne respirons que les senteurs fines et delicates, l'odeur de bruyere +et de thym qui vient, dans un murmure de flute, des pentes de l'Hymette +ou des ravins de Sicile. + +Et, en effet, il a l'air, le gout et le parfum de la Grece. Plus que +tout autre poete francais, il atteint, quelquefois, la largeur et la +simplicite homerique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le +_Mendiant_; et aussi la grace plus molle et plus paree, bien seduisante +encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce +qui plus que toute chose a ete le propre des Grecs, et des Latins qui +ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure, +deliee et elegante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en +songeant a ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints, +delicats, bien composes et fins. C'est plutot de frises qu'il devrait +parler, de groupes legers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans +musculatures fortement accusees, sans expression de passions vives +et puissantes, mais d'un dessin net, d'une precision elegante, d'un +mouvement aise et noble, s'enlevant legerement et glissant avec grace +sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur. + +C'est proprement la son domaine, son originalite, son don secret, sa +facon de voir les choses qui n'est a aucun degre celle des autres, le +sentiment de beaute qu'il apporte avec lui, que ses predecesseurs du +XVIe siecle n'ont eu qu'a moitie et par accident, et qu'il transmettra a +d'autres. + +C'est bien par la qu'au XVIIIe siecle, et il en eut ete presque de +meme au XVIIe, il est isole. Le sens du sobre, du discret, et de +l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que +voila bien ce que n'avaient pas ces polemistes, ces pamphletaires, ces +ideologues, et ces poetes de salon, et ces romanciers d'alcove, et ces +experts en sensibilite bourgeoise du XVIIIe siecle! Ce qu'il faut se +figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crebillon +pere ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-meme, et +je parle de celui qui fut poete, non point, par consequent, de celui qui +a fait des vers, face a face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_, +ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprit; +remonter jusqu'a Racine et La Fontaine, et, par dela, jusqu'a +Ronsard, qui eut reconnu et salue, tout en la trouvant trop nue, et +insuffisamment fastueuse, "la douce muse theienne". + +Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulut +rester longtemps inedit, il publiait, de temps en temps, quelques vers. +Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les elegies voluptueuses, non pas +tout a fait; mais deja un peu. Il les montrait a ses amis, aux bons du +Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-etre, +helas! le trouvant bon, a coup sur le sentant dans le gout des +contemporains, c'etait le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de +Chateauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en ecrivant ces +poemes, les pires defauts du temps en toute leur lamentable perfection, +nous le verrons assez, s'y etalaient avec confiance. Seul dans sa +chambre, entoure de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'a +satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque "se +frayer murmurante un oblique sentier" et chanter delicieusement a ses +oreilles. + +Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire. +Chenier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment +delicat et sur des choses grecques et de la beaute antique; mais isole, +c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siecle, une +veritable petite renaissance des etudes antiques, qui, certes, n'a pas +cree Chenier mais dont Chenier a profite. On venait de retrouver Pompei, +et les esprits, non pas tous, recommencaient a se tourner de ce cote-la. +Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraitre, dont Chenier, qui connut +Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que +Chenier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux etudes sur +l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu +indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'etait les voyageurs en +Grece, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chenier, avec qui Chenier +s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacree des +impressions et des souvenirs. Et, a l'ecart, au milieu de ses medailles, +de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthelemy mettait +la Grece en mosaique par petits morceaux numerotes.--C'etait tout un +petit monde grec, tres passionne, tres epris, un peu inapercu en son +temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son +oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chenier a parfaitement connu +cette societe de grands travailleurs et de demi-artistes, et a +parfaitement entendu ce petit bruit-la. Son originalite, a lui poete, a +ete d'aller de ce cote, ou semblait etre seulement un atelier d'erudits +et un cabinet de "medaillistes", et d'y voir et d'y sentir une vraie +renaissance, un retour au vrai classique francais, et la tradition +renouee. + +Il l'a renouee lui-meme tres fortement, moins par les "imitations" et +traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une +sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grece dans +Andre Chenier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est +pas la moins grande, ou il n'est nullement entre, mais il a eu en toute +perfection le sens de l'epique, et de l'idyllique des Hellenes, le sens +d'Homere, de Callimaque et de Theocrite. Il a compris la Grece comme +un Romain tres intelligent des choses grecques la comprenait, comme +l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, a +dessein, tout en le nommant, j'evite un peu d'ajouter Virgile. Il a +touche a Chio, a Alexandrie et a la Sicile, et s'est comme promene +autour d'Athenes, a quelque distance, sans y entrer. Encore +pratique-t-il Aristophane, et le goute, et l'imite souvent. Precisement, +c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de genie poetique, +Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique +charmant a la rencontre, ne connait pas ou ne saurait atteindre la +grande poesie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets +de l'imagination humaine; et Chenier pouvait entrer en commerce avec +Aristophane. Ce n'etait pas le sol attique qui lui etait interdit; mais +c'etait du moins le cap Sunium. + +Tel il a ete, extremement original en son temps, sinon par sa faculte +creatrice, du moins par son gout, par son tour d'esprit, par la +direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur, +soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les +savants, ne se souciait. + +Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment +original, un autre Chenier nous attire, qui, lui, fut tout a fait de son +temps, et peut-etre trop. + + + +II + +CHENIER FRANCAIS DU XVIIIe SIECLE + +Chenier est ne a Constantinople, mais il a ete eleve en France et a +passe sa jeunesse a Paris de 1780 a 1791; sa mere est nee grecque, mais +c'est une Parisienne qui preside un salon litteraire ou trone Lebrun. +C'est beaucoup que Chenier, mort si jeune, ait entrevu et meme embrasse +un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eut +echappe a l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poesie francaise, +ce serait chose prodigieuse, et a la verite il n'y a pas echappe.--Un +homme ecrit trois pages dans sa matinee, l'une pour lui, impression, +sensation, reflexion ou souvenir; l'autre, billet a une belle dame chez +laquelle il a dine la veille et qui se connait en beau style; l'autre, +lettre a un ministre ou conseiller d'Etat. Ces trois pages ne se +ressemblent aucunement: l'une a ete ecrite par l'homme, l'autre par +l'homme du monde, et la troisieme par l'homme officiel. Il y a dans +Chenier de la poesie, de la poesie mondaine, et de la poesie officielle. + +De ces deux dernieres la premiere est bien melee, souvent bien mauvaise, +et la seconde, frequemment, ne laisse pas d'etre a faire fremir. +C'est le gout du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le +satisfaire. La poesie mondaine, la poesie elegante de ce temps est +spirituelle, un peu fade et extremement tourmentee. C'est une rhetorique +laborieuse et perilleuse ou l'on procede par trouvailles rares et +rencontres extraordinaires d'expressions imprevues ou de syntaxes +surprenantes. "Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abime, de +paraitre le conquerir": voila du Lebrun. "Conquerir un abime": voila une +expression trouvee, et que ne trouverait pas le premier venu. Chenier a +ce style. Il dira, meme dans un fragment antique: + + ......et j'etais miserable + Si vous (car c'etait vous) avant qu'ils m'eussent pris + N'eussiez arme pour moi les pierres et les cris. + +Armer les pierres et les cris, c'est-a-dire s'armer de pierres et crier +pour se faire craindre, voila tout a fait l'elegance, un peu bien +penible et torturee, de 1780. + +Ajoutez-y la fadeur, c'est-a-dire je ne sais quelle grimace du sentiment +qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger +qui dit a une bergere: + + Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler? + +est bien un berger de 1780. + +Enfin l'abus, je dirai meme l'usage de l'esprit dans les choses de +sentiment, est ce qui jette sur toute poesie amoureuse la plus sensible +impression de froideur. Chenier est un amoureux trop spirituel. Faire +parler la lampe de sa maitresse infidele, c'est deja un tour trop +ingenieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et des lors que +nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: "On +m'eteignit; + + Je cessai de bruler; suis mon exemple: cesse. + On aime un autre amant, aime une autre maitresse. + Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, + Ainsi que pour m'eteindre elle a souffle sur moi. + +La chute en est jolie, et peut-etre admirable; mais a coup sur elle +n'est pas amoureuse. + +Toutes les elegies ne sont pas, certes, ecrites continument de cette +sorte. Mais l'impression generale en est au moins tiede. C'est un ambigu +assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez etrange, de +l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraine avec de +tres grands efforts, et des graces un peu mignardes du XVIIIe siecle, +melange bizarre, quoique assez habilement dissimule, de Lesbie et +de Pompadour.--Voila pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans +l'histoire tres obscure des amours d'Andre Chenier, il est si difficile +de savoir a qui s'adressent ces adorations composites et pour qui +fut bati ce temple de Cythere d'architecture hybride. Est-ce a des +courtisanes ou a de grandes dames que parle, ou que songe Chenier? On ne +sait trop, et dans la meme piece le ton de l'homme de cour, et le ton +du Catulle ou du Properce s'entremelent ou s'entre-croisent. Une dame +pourrait dire: "Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde +qui parle, ou si c'est le poete latin?" Et jamais, sauf peut-etre une +strophe a Fanny, ce n'est "le coeur vraiment epris" et passionne. + +Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a la d'agreablement +factice, mais de factice, il faut, apres une lecture de ces Elegies +franco-romaines, lire notre grand elegiaque Musset, ou Henri Heine; +et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chenier +elegiaque qu'a ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui ecrit +l'elegie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un +grand reve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poesie, +anxieuse, douloureuse, tragiquement fremissante, qu'il peut contenir, et +qu'il contient en effet chez ceux qui l'eprouvent. + +Et je ne cherche pas a eviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle +est charmante. Un procede tres heureux, que Chenier a employe plusieurs +fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le heros principal +du poeme avant de l'avoir presente ou annonce au lecteur. Ailleurs ce +n'est qu'un procede, ici il y a un grand air de verite, et la scene se +fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison; +d'un coin sombre une voix s'eleve, murmurante, qui peu a peu se fait +plus distincte; un prisonnier ecoute, se rapproche, entend, finit par +voir la prisonniere, et pleure avec elle. + +[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.] + +Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les +memoires, la sotte pudeur de ne pas repeter: _"Je ne veux point mourir +encore!--Je plie et releve ma tete.--L'Illusion feconde habite dans mon +sein.--J'ai les ailes de l'esperance.--Ma bienvenue au jour me rit +dans tous les yeux"_; et merveilleusement opposes l'un a l'autre en +demi-chute et en chute de strophe: "_Je veux achever mon annee... Je +veux achever ma journee._" + +Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas denuee de toute rhetorique, +cette serie d'images trop voisines les unes des autres (l'epi, le +pampre, le printemps, la moisson, la rose a peine ouverte) est un +developpement, et un developpement qui allait devenir un peu languissant +au moment qu'il s'arrete. Il s'arrete; mais on a eu le temps d'etre +inquiet. Chenier avait deja compose ainsi dans sa piece _A mademoiselle +de Coigny_: "Blanche et douce colombe..."--"Blanche et douce brebis..." +Rien de plus dangereux que cette methode, parce que rien n'est plus +facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux +desir, de voir s'il ne viendra pas un: "Blanche et douce gazelle..." Le +trait final lui-meme de _la Jeune_ _Captive_ sinon la depare, du moins +ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme +se dessiner vaguement une reverence trop correcte et un sourire trop +accompli. + + Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours + Ceux qui les passeront pres d'elle, + +n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu +le tour et le geste. On n'est pas impunement du siecle de Boufflers. +Lamartine lui-meme, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront +d'y etre nes, ou d'avoir connu des gens qui en etaient. + +Quant a ses poesies _officielles_ et destinees a la publication, on +voudrait qu'elles ne fussent pas d'Andre Chenier. L'_Hymne a la France_ +est bien d'un ecolier de Lebrun. C'est un modele du style classique en +honneur au XVIIIe siecle. Il est presque tout en descriptions mesquines, +menues et coquettes, et en periphrases elegantes. C'est la qu'on voit +les canaux qui "joignent l'une et l'autre Thety"; et "les vastes chemins +departis en tous lieux"; et le poete cherchant un asile obscur ou "sa +main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice". C'est la +qu'on peut admirer: + + "...Ces reseaux legers, diaphanes habits, + Ou la fraiche grenade enferme ses rubis." + +Aux collectionneurs de periphrases classiques je ne puis me tenir de +signaler, au moins en note, une piece rare. C'est le concierge de +Camille: + + Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi. + Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire, + M'a vu passer le seuil, et s'est mis a sourire. + +Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'energie et +tout le relief qu'on lui connait: + + J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misere, + La mendicite bleme, et douleur amere. + +Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surcharge, +une certaine grandeur de composition, est bien difficile a gouter de nos +jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne +pour admettre ces apostrophes multipliees: "_O France!... o Raison!... +o soleil!... o jour!... o peuple!... hommes!... Salut, peuple +francais..._"; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation: + + Aux bords de notre Seine + Pourquoi ces belliqueux apprets? + Pourquoi vers notre cite reine, + Ces camps, ces etrangers, ces bataillons francais...? + De quoi rit ce troupeau?....... + +Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodes +a la description de scenes revolutionnaires. Rien de plus etrange, +je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce +_Tiers-Etat_ compare a Latone "_deja presque mere_" courant la terre +pour "_mettre au jour les dieux de la lumiere_", et dont la salle du Jeu +de Paume "_fut la Delos_". + +L'_Hymne sur les Suisses de Chateauvieux_ a un debut eloquent et +d'une redoutable ironie; mais voila bientot que la mythologie et +les reminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gater, +jusque-la qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent +dans le ciel la chevelure de Berenice, parce que les poetes chantaient +autrefois la chevelure de Berenice et qu'ils chantent maintenant les +Suisses de Chateauvieux. C'etait le bel air des choses en ce temps-la. +Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait +apparaitre, au sommet glace de Rhodope. Rien de plus glace. Mais c'etait +la poesie elevee, noble, et non "familiere", telle qu'on la comprenait +autour de Chenier. Il prenait Lebrun pour son maitre, et Marie-Joseph +Chenier pour son frere. Mais en verite, quand il se donnait tant de mal +pour ecrire dans le grand gout, il reussissait a se tourner le dos a +lui-meme. + + + +III + +CHENIER POETE PHILOSOPHE + +Il revait de tres grandes destinees poetiques, et de devenir tout +different de ce qu'il etait, et un tel maitre poete que tout ce que nous +avons de lui n'eut plus passe que pour etudes preliminaires; et ce qu'il +a reve, je ne doute pas qu'il ne l'eut accompli. Cet "antique" etait, +par ses idees, par les penchants les plus imperieux de son esprit, par +une partie au moins, tres considerable, de ses etudes, le plus eveille +et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la +philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arretee encore, mais +qui se rapprochait du materialisme, ou plutot du _naturalisme_, adorait +Lucrece, savait Buffon par coeur; et certes nous voila maintenant bien +loin du pur hellene, et en plein courant du XVIIIe siecle. + +Il voulait profiter des decouvertes de la science moderne, et ecrire en +vers ce poeme du monde que Buffon venait d'ecrire en prose. C'est bien +ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercee sur cette +fin de siecle, et autant sur l'esprit litteraire que sur l'esprit +scientifique de cette epoque. Traduire Buffon en vers a ete l'ambition +de trois poetes distingues de la fin du XVIIIe siecle, de Fontanes, +de Delille et d'Andre Chenier. Chenier le proclame avec une pleine +sincerite et naivete d'admiration: + + Souvent mon vol arme des ailes de Buffon + Franchit avec Lucrece, au flambeau de Newton, + La ceinture d'azur sur le globe etendue..... + +Dans les plans et projets relatifs a _Hermes_ que nous possedons, nous +trouvons des pages entieres qui ne sont que des resumes de la "genese", +de la geologie, de l'embryologie, et meme de l'anthropologie de +Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'a cette idee que j'ai signalee dans +Buffon, de la constitution forcement aristocratique de l'humanite, +toujours guidee par les grands hommes de pensee et de savoir, ne pouvant +se passer d'eux, et valant, vivant meme par eux seuls, qui ne dut se +retrouver, magnifiquement illustree, dans l'_Hermes_[106]. A cela il eut +ajoute un peu de Lucrece, pour la partie irreligieuse[107]; car Chenier +etait irreligieux, et _Hermes_ l'eut ete, et ce semble un peu de +Rousseau pour ce qui aurait eu trait a la premiere constitution des +societes[108]. + +[Note 105: Voir dans l'edition Becq de Fouquieres, au chant I de +l'_Hermes_, les sec. II, III, IV, VI.] + +[Note 106: Voir dans l'edition Becq de Fouquieres, chant III de +l'_Hermes_ sec. I.] + +[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.] + +[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.] + +Le poeme eut ete beau sans doute, et d'une singuliere grandeur. En tout +cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poetique, +l'instinct et le flair sur d'Andre Chenier au milieu meme du faux gout +dont il n'a pas laisse de recevoir la contagion, ce poeme aurait eu cela +de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eut resume la pensee du +siecle ou il aurait paru, qu'il nous eut donne dans un grand tableau la +conception du monde et de l'humanite telle qu'elle etait, plus ou moins +precise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poeme est grand pour +beaucoup de raisons diverses, mais d'abord a cette condition-la, et a +cette definition repondent aussi bien l'_Enneide_ que l'_Iliade_ et le +_Paradis Perdu_ que la _Divine Comedie_. Je ne sais donc si l'_Hermes_ +eut ete un des grands poemes de l'humanite, mais je vois qu'il en +courait le risque et qu'il en prenait le chemin. + +Peut-etre eut-il ete, a notre gout, decidement trop scientifique et +"materialiste" au sens purement litteraire du mot. N'oublions pas, car +je crois que nous nous en sommes apercus, que Chenier, a tout prendre, +n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilite. Son +imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est +une belle et tres pure repercussion. Sa sensibilite est de courte +verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques +fragments qu'il a ecrits semblent l'indiquer, decrit, admirablement +decrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu anime, +peu echauffe et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouve +ces imaginations, "ces visions" qui transforment, au risque de la +denaturer un peu, mais qu'importe quand on ecrit un poeme? la verite +scientifique en idee poetique. Un exemple, car ces procedes de +poetes, ou bien plutot ces trouvailles, se sentent tres bien et ne se +definissent guere. Chenier dit dans un fragment de l'_Hermes_: + + Je vois l'etre et la vie et leur source inconnue, + Dans les fleuves d'ether tous les mondes roulants. + Je poursuis la comete aux crins etincelants, + Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses... + En moi leurs doubles lois agissent et respirent; + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent; + Sur moi qui les attire ils pesent a leur tour. + +Sans doute voila de tres beaux vers, a la fois exacts et d'un tres +vigoureux relief. Mais Musset ecrit quelque part, et certes dans un +poeme indigne de contenir cette page: + + J'aime!--voila le mot que la nature entiere + Crie au vent qui l'emporte, a l'oiseau qui le suit, + Sombre et dernier soupir que poussera la terre + Quand elle tombera dans l'eternelle nuit! + Oh! vous le murmurez dans vos spheres nacrees, + Etoiles du matin, ce mot triste et charmant! + La plus faible de vous, quand Dieu vous a creees, + A voulu traverser les plaines etherees + Pour chercher le soleil, son immortel amant; + Elle s'est elancee au sein des nuits profondes; + Mais un autre l'aimait elle-meme; et les mondes + Se sont mis en voyage autour du firmament. + +Ce don de jeter une ame a travers les choses, et de faire d'une loi +physique une pensee, un sentiment ou une passion, voila peut-etre ce qui +aurait manque a Chenier. Le symbolisme peut etre, ou devenir, une manie; +mais encore est-il que Chenier n'en a pas meme ete menace. + +Cependant c'etait la un beau projet, et dont le seul essai eut comme +renouvele Andre Chenier. Il l'eut renouvele, je le crois assez; car il +le forcait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de +ce qu'il avait ete jusque-la. Ce qu'il y a de tres interessant dans +l'_Invention_, qu'il faut considerer comme la preface de l'_Hermes_, +c'est que Chenier, dans ce manifeste litteraire, ou dans cette poetique, +comme on voudra, conseille, promet et se promet d'etre en art ce qu'il +n'avait nullement ete jusque-la, et ce qu'on ne pouvait guere prevoir +qu'il dut, ou seulement qu'il voulut devenir. + +Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, creer et entretenir en soi +une ame et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanement +par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou +d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations a la +maniere antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur +contour, comme les voyait un ancien du siecle de Pericles ou de l'age +d'Auguste, et entendre, et peut-etre gouter de la meme facon, et trouver +la meme forme aux montagnes, le meme bruit au flot, le meme parfum +aux fleurs et la meme saveur au baiser; instinct personnel, atavisme, +education, ou tour de force de genie artificiel, c'avait ete le propre +caractere tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de "Camille" ou +de "Fanny". + +--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'etre _inventeur_, avant +toute chose, "aux seuls inventeurs la vie etant promise"; c'est de ne +plus "avoir les seuls anciens pour Nord et pour etoile"; c'est de ne +plus "les cotoyer sans cesse"; c'est de ne plus "dire et dire cent +fois ce que nous avons lu"; c'est de ne pas croire "qu'un objet ne sur +l'Helicon a seul de nous charmer pu recevoir le don"; et "qu'on a tout +dit et que tout est pense"; c'est de savoir regarder et comprendre "la +Cybele nouvelle" qui s'est revelee aux hommes; c'est de puiser une +inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine, +pourra etre indefinie, dans le tableau deroule devant nous des choses +telles qu'elles sont maintenant, c'est-a-dire telles que les yeux +modernes ont appris a les voir. + +Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maitres, +mais les maitres de notre forme, non plus de notre pensee, et non plus +ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet +usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous +apprennent a ecrire avec nettete, avec force et avec eclat, et qu'on +croie bien qu'eux seuls, d'ici a longtemps, peuvent nous donner cet +enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les +contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voila +la nouvelle pensee d'Andre Chenier, comme son nouveau dessein, et elle +ressemble a l'ancienne en ce que la preoccupation de l'antique y +est encore, mais si bien tournee a un autre but, que c'est toute la +conception d'Andre Chenier qui s'est comme renversee. L'aimable poete +qui jusque-la sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un +peu jeunes, a pour but desormais et pour maxime: + + Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques. + +De telle sorte que, comme je l'ai fait prevoir, il y a bien au moins +trois Cheniers, l'un antique dans sa pensee et dans sa forme; l'autre +contemporain de ses contemporains par sa maniere de penser et de sentir, +et celui-la d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore +soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisieme enfin, qui +voulait naitre, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, +sauf la forme, que du reste il eut certainement ete force de modifier +tout en la gardant forte et pure, pretendait bien depasser le premier et +oublier completement le second. + +Seulement, de ces trois Cheniers, le troisieme n'est interessant que +comme indication de tendances, et promesses, et deja demi-puissance +de renouvellement; et dans toute etude sur Andre Chenier c'est bien +toujours aux deux autres qu'il en faut revenir. + + + +IV + +OEUVRES EN PROSE + +Les oeuvres en prose d'Andre Chenier ne depassent pas la mesure d'un +beau talent ordinaire de polemiste; et tout en faisant honneur au genie +d'Andre Chenicr en font encore plus a son caractere. Il a brillamment +soutenu de 1789 a 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la +justice; il a parfaitement merite l'echafaud, et voila, sans lui faire +beaucoup de tort, a quoi l'on pourrait borner l'appreciation de ses +articles et pamphlets. + +Si l'on voulait plus de details, je dirais que ce qui frappe en lisant +ces pages, c'est le caractere sain et pur de la langue. Andre Chenier a +quelque chose, on l'a vu, de la declamation de l'epoque revolutionnaire +dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune +trace, ce qui surprend, mais agreablement, dans ses articles. Ils sont +ecrits, a tres peu pres, dans la langue severe et sobre du XVIIe siecle. +Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme +qui deviendrait tres facilement orateur, et qui, dit-on, a ses heures, +l'etait en effet. Eleve de Buffon et de Rousseau, a tant de titres, il +l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase periodique (un peu trop +longue peut-etre) s'etale et se deroule dans ses brochures, comme dans +les plus courts ecrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante. +Rappelez-vous une page de Mirabeau, a peu pres au hasard, car il n'a +pas, et c'est son defaut, en plus d'un style, et lisez cette page de +Chenier, qui du reste vaut qu'on la lise: + +"Si les representants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage +d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un +bon gouvernement, tous ces faibles inconvenients s'evanouissent bientot +d'eux-memes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en +alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu apres quelque temps, l'on +voit les germes de haines publiques s'enraciner profondement; si l'on +voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au +hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter +sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de +citoyens; si l'on voit enfin aux memes instants, dans tous les coins de +l'Empire, des insurrections illegitimes, amenees de la meme maniere, +fondees sur les memes meprises, soutenues par les memes sophismes; +si l'on voit paraitre souvent, et en armes, et dans des occasions +semblables, cette derniere classe du peuple, qui, ne connaissant rien, +n'ayant rien, ne prenant interet a rien, ne sait que se vendre a qui +veut la payer; alors ces symptomes doivent paraitre effrayants." + +Ce ton oratoire, tres soutenu, qui etait du reste le ton ordinaire +dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui +seulement chez les hommes de merite et d'education litteraire devenait +un style, est, chez Andre Chenier, imposant, eleve et de grande allure. +Quelquefois (encore que tres rarement) il touche a la vraie et grande +eloquence, et rappelle la dialectique enflammee des _Provinciales_. Ce +qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru +dans l'expression, serait une page de Pascal: + +"Ils declarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que, +disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est +vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y +etre, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie +ne serait plus dangereuse et ne meriterait pas son nom, si elle n'avait +l'art de ne repeter que les paroles qu'elle a entendues sortir des +levres de la vertu... C'est ainsi que certains demagogues se revetent +d'une autorite censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la +meme maniere que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et +diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel meme +et etre ennemi de Dieu et de la vertu." + +Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse +d'ironie se ramasse en un trait vif et acere et qui part en sifflant. Je +dis que cela est tout a fait rare. En general, Chenier n'a pas le trait, +et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doue +que Chenier, et tout fulminant d'honnete colere, et contemporain de +Chamfort, sans trouver quelquefois une epigramme souple, brillante et +aigue. En voici: "Il est incontestable que, tout pouvoir emanant du +peuple, celui de pendre en emane aussi; mais il est bien affreux que +ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par representant"--"Je +reconnais la cet _honneur de corps_, l'eternel apanage de ceux qui +trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit a eux."--Mais +Chenier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est +convaincu, vigoureux, eleve, eloquent, ecrivain pur, le tout avec un +peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a +laisse de beaux vers. + + + +V + +L'ECRIVAIN + +A s'en tenir simplement aux questions de style, Chenier, si peu +inventeur en tout autre chose, est un veritable createur. Nous ne dirons +plus un mot, bien entendu, ni des "poesies officielles" ni meme des +_Elegies_, ou il est tres rare, quoique cela arrive, de trouver une +expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut etudier, +et de tres pres, le style des _Idylles_ et des fragments epiques. Il +est d'une nouveaute et d'une fraicheur souvent merveilleuses. Il est la +creation naturelle d'un homme qui a garde dans l'oreille et comme melee +a ses sens la modulation de ces langues anciennes qui etaient des +musiques. Le principal merite de cette langue de Chenier, auquel on +pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualite du son_. +La langue francaise s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les +abstractions et les formules, elle etait surtout eteinte par les mots +lourds, sourds et secs. "L'heureux choix de mots harmonieux", et, plutot +encore, la disposition harmonieuse des mots melodieux etait chose +oubliee et desapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup +plus _nombreuse_, et _rythmee_, que melodieuse a proprement parler. Elle +ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et +de trop solide. Les sonorites legeres et cristallines de La Fontaine, +l'air circulant au travers des alexandrins, la note detachee, la phrase +musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin tres net et tres +sensible a l'oreille, voila ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siecle, je +cherche avant Chenier sans le pouvoir trouver. + +Les vers sont faits pour etre retenus, et pour nous accompagner en +chantant dans notre tete, quand nous allons nous promener. Les vers +latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers francais +ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe, +Racine, La Fontaine, puis Chenier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset +qui aient eu le don d'en ecrire beaucoup de tels. Les vers "amis de +la memoire", comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, a +proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la memoire, +c'est qu'ils sont amis de l'oreille. + +Chenier avait cette faculte poetique, qui n'est pas toute la poesie, et +tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, a un degre tout +a fait superieur et extraordinaire. Grace a elle, il reussissait surtout +au morceau descriptif et au fragment epique. Ce sont ses deux talents +indiscutables. Je ne rappelle pas le debut de l'_Aveugle_, ni la _Jeune +Tarentine_, a tous les egards le chef-d'oeuvre d'Andre Chenier. Mais +dites-vous a haute vois ces quatre vers: + + Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler; + Sur l'immobile arene il l'admire couler, + Se courbe, et s'appuyant a la rive penchante, + Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. + +Et pour ce qui est du talent epique, rappelez-vous cette mort d'Hercule, +que Victor Hugo, deja guide par son instinct epique, saluait avec +admiration en 1819: + + .......Il monte. Sous nos pieds + Etend du vieux lion la depouille heroique. + Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique, + Attend sa recompense et l'heure d'etre un Dieu. + Le vent souffle et mugit, le bucher tout en feu + Brille autour du heros, et la flamme rapide + Porte au palais divin l'ame du grand Alcide. + +Et voila pourquoi j'ai tant insiste sur l'_Hermes_, qui n'a pas ete +ecrit. C'est qu'un grand poeme scientifique et philosophique sur +l'histoire du monde comporte et reclame surtout le talent descriptif +et le genie epique, et qu'a ces deux titres personne plus que Chenier +n'etait capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis + + L'Ocean eternel ou bouillonne la vie. + +jusqu'a cette conquete du monde par les races civilisees, par le genie +scientifique, que n'emeut pas et n'arrete point + + Des derniers Africains le cap noir de tempetes. + + + +VI + +LE VERSIFICATEUR + +On a beaucoup exagere l'invention rythmique d'Andre Chenier, la reforme, +la revolution rythmique apportee par Andre Chenier dans la versification +francaise. Il etait en cela tres loin du but, je dis de celui-la meme +qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la +versification de son temps; il ne s'en etait pas encore fait un qui lui +fut personnel. Il n'etait encore qu'un insurge, il n'etait pas encore un +conquerant. + +En cela, comme en autre chose, et ce n'etait pas un mauvais chemin, +il remontait a la Pleiade, et retrouvait cette liberte de coupes que +Ronsard et ses amis, un peu indiscretement, avaient pratiquee. Mais +la liberte de coupes n'est nullement par elle seule une invention de +rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers "n'ose +pas enjamber", cela est tres deplorable; mais qu'il ose enjamber, +cela ne suffit pas a le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant +pourquoi. + +Un rythme est l'expression d'une pensee,--ou l'image d'un +sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout +rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit etre risquee que pour donner +la sensation de quelque chose, pensee, sentiment, mouvement ou forme, +qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte. +D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison +appreciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant +un deplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles +inutiles finit par faire perdre de vue toute espece de rythme et par +donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de +Gautier, et la plupart des vers de Baif;--et enfin risquer une coupe +exceptionnelle, a dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas +atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouve le rhythme juste qui le +devait produire, c'est un contre-sens rythmique. + +Ces trois defauts ne laissent pas d'etre frequents dans Chenier. Il +a deux procedes coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet +monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arret, puis trois). +Ce sont des coupes tres exceptionnelles, tres risquees; il en abuse. +Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas +_dans sa sensation actuelle_, au moment meme ou il veut peindre quelque +chose, et s'imposant a lui pour le peindre; et partant elles sont plutot +un procede qu'une inspiration. + +Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicite des coupes +exceptionnelles ramene le vers a la prose pure: + + La liberte du genie et de l'art + T'ouvre tous ses tresors. Ta grace auguste et fiere + De nature et d'eternite + Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumiere + Touche les cieux. Ta flamme agite, eclaire, + Dompte les coeurs La liberte...... + +C'est presque un jeu d'ecolier qui s'emancipe d'amener ainsi qu'il suit +un rejet ambitieux: + + _Strophe XI_. + + L'Enfer de la Bastille a tous les vents jete + Vole, debris infame et cendre inanimee; + Et de ces grands tombeaux, la belle Liberte + Altiere, etincelante, armee. + + _Srophe XII_. + + Sort!--..... + +Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut +dire. Dans l'exemple precedent, ni _vole_, ni _sort_, a les prendre en +eux-memes seulement, ne sont tres heureux. Ce n'est pas un monosyllabe +sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumee +et de la cendre d'un chateau fort incendie. Il exprimerait mieux une +fleche dardee ou une fusee qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec +qui exprime l'apotheose de la Liberte se dressant et planant sur les +ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De meme dans cette +peinture des elections de 1789: + + Tous a leurs envoyes confieront leur pouvoir. + Versailles les attend. On s'empresse d'elire; + _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir + Les representants de l'Empire. + +Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrete point, +de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chenier n'eut, ni dans ses +alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la periode +poetique. Son style en prose est periodique, son style en vers ne l'est +nullement, a l'ordinaire. Comme il etait doue, comme il adorait les +anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette +periode en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent +longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et +penible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et +deux decasyllabes, combines de telle sorte que tantot deux alexandrins +tombent sur un octosyllabe, tantot un alexandrin sur deux octosyllabes, +tantot trois alexandrins sur un octosyllabe, tantot un alexandrin sur un +decasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille francaise; c'est une +methode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme a mesure +qu'il commence a se dessiner, pour derouter l'oreille des qu'elle +s'apprete a suivre une courbe melodique. Elle y renonce, et on lit tout +le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de +l'auteur, qu'il est ecrit en vers libres. + +Vers la fin de sa carriere il trouva la periode poetique, en vers +lyriques du moins, c'est-a-dire qu'il trouva la strophe pleine, +nettement coupee et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune +Captive_. + +Il trouva aussi, car il peut passer pour en etre presque l'inventeur, un +rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans +l'invective et qu'il a manie tout a fait en maitre. C'est ce qu'il +appelle l'Iambe. Ceci est veritablement une petite conquete. "L'Iambe" +consiste dans l'entrelacement _regulier_ et continu de l'alexandrin a +rime feminine et de l'octosyllabe a rime masculine. Cela existait dans +la versification francaise, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux +octosyllabes, rimes croisees, formaient une strophe; puis, apres un fort +repos, une autre strophe semblable commencait. De ce systeme rythmique +Chenier avait meme sous les yeux un exemple tout recent, la derniere ode +de Gilbert. Ce qu'il a imagine, c'est de supprimer le repos. Des lors on +a un rythme continu, tres rapide, tres impetueux, d'une marche ardente +en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les +distiques elegiaques latins, plus courts, partant plus rapides par +eux-memes, et, en outre, avec une plus grande difference entre le vers +long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de +l'elan.--Et comme le rythme est continu, le poete peut y _faire +sa strophe_ a son gre, tantot partir de l'octosyllabe, tantot de +l'alexandrin, tantot s'arreter en chute de periode sur l'alexandrin et +tantot sur l'octosyllabe, varier ses effets a l'infini dans un dessin +rythmique arrete pourtant et tres net qui est une certitude pour +l'oreille. + +Chenier avait comme tourne autour de ce rythme dont il avait l'instinct +secret et la confuse impatience. Dans "_A Byzance_" on surprendra les +tatonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins +tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mele alexandrins +et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arretant sur +un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et +s'arretant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns +et les autres, mais ayant un alexandrin au debut et a la chute (et +remarquez que dans tout cela le decasyllabe, dont l'union soit a +l'octosyllabe soit a l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est +enfin l'iambe pur: "Sa langue est un fer chaud..."; et il le nomme: +"Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe..."; et il le manie deja +avec beaucoup d'aisance, de surete et de vigueur.--Dans les _Suisses de +Chateauvieux_, et surtout dans les _Vers ecrits a Saint-Lazare_, il en +fera un admirable instrument de passion et d'eloquence. + + + +VII + +On voit quel homme superieur etait Chenier et quel grand homme il allait +devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poete imitateur qui +allait se degager et devenir original lorsqu'il a ete frappe; et qui +avait pleinement acquis, juste a ce moment, une perfection de forme +capable de soutenir tous les sujets et d'etre a la hauteur d'une forte +inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose +comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un +Juvenal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes +etudes, et la memoire indiscrete d'un Properce. + +Il etait peu connu comme poete a l'epoque ou il a vecu. Il etait +discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de +Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de +poesie de son vivant. Il ne faut pas tout a fait croire cependant que +Chenier ait eclate tout a coup en 1819, lors de l'edition de Latouche, +et fut absolument ignore auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six +mois apres sa mort dans la _Decade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le +_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles +dans une note du _Genie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs +fragments du poeme _L'Aveugle_ dans les notes de ses elegies. + +Chenier etait donc connu des lettres de 1794 a 1819. Mais il etait +inconnu du public. Latouche en publia une edition incomplete (les +notres le sont encore) et tres fautive, qui tomba en pleine revolution +romantique et fit grand bruit dans une societe toute preoccupee de +poesie. Il y eut un phenomene litteraire assez curieux. Les revolutions +litteraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent +si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chenier pour un des +leurs, pour un precurseur et un allie. C'etait le moment ou, par horreur +de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, +sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le +pere de tout le "classicisme" francais. L'erreur fut la meme a l'egard +de Chenier, etoile nouvelle de la vieille Pleiade. De plus, Chenier +avait certaines hardiesses de metrique qui seduisaient les novateurs. +Il n'en fallut pas plus pour declarer Chenier romantique et meme pour +soupconner Latouche d'avoir imagine les poesies qu'il publiait a +l'effet de soutenir la nouvelle ecole. Cette singuliere confusion s'est +prolongee, et l'on represente encore quelquefois Chenier comme un +precurseur de la litterature moderne. + +C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poetes classiques, qui +s'est distingue des poetes classiques de son temps en ce qu'il l'etait +veritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des +imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir meme le +soupcon des sentiments, passions et etats d'esprit qui seront familiers +a Chateaubriand, a Vigny, a Lamartine, et par consequent a Hugo. Le mot +a retenir, c'est celui ou Sainte-Beuve avait fini par en venir, apres +avoir longtemps dit sur Chenier des choses moins justes: "C'est notre +plus grand classique en vers depuis Racine". + +Il n'a pas ete cependant sans influence sur une certaine partie de la +litterature du XIXe siecle. Chateaubriand avait montre qu'on pouvait, +tout en etant tres original, et de son pays, et de sa religion, et de +son temps, avoir le profond sentiment de la beaute antique et en tirer +d'admirables choses. Par ce cote de son genie, il venait en aide a +Chenier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et meme le +recommandait a son siecle. Et en effet, apres lui et un peu d'apres lui, +il y a eu, chez nous, nombre de poetes distingues qui ont cherche leur +inspiration dans les legendes antiques et dans les sentiment antiques, +quelquefois meme plus profondement compris qu'ils ne l'avaient ete par +Chenier, grace a une information un peu plus complete.--C'est la toute +une ecole beaucoup moins eclatante que la grande, mais qui marque sa +trace a part, et que la posterite en distinguera tres nettement. C'est +une petite ecole classique, ecrivant quelquefois en vers modernes, mais +toute classique en son essence et en son esprit, et qui procede d'Andre +Chenier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus +Chenier en ce siecle sont dans ce groupe. + +Malgre cette ecole neo-hellenique et les talents distingues qu'on y +compte; malgre, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite ecole un peu +indistincte, ou se sont rencontres des romantiques moins la sensibilite, +et des neo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquite, et qui +procede un peu d'Andre Chenier par le soin curieux de la forme rare; +malgre Hugo lui-meme, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'execution, +s'amuse quelquefois a se donner la sensation de l'antique a la maniere +de Ronsard, et, parce qu'il a plus de gout que Ronsard, rencontre juste +Andre Chenier; malgre un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son +esprit a travers la pensee de notre siecle, Chenier, en notre temps +comme au sien, reste un peu un isole. Il est un phenomene curieux de +deplacement. Classique dans un siecle qui croit l'etre et qui n'est que +prosaique; classique et connu seulement a l'epoque romantique; admire +par elle et recommande a notre generation par ceux a qui il ressemblait +le moins, et un peu defigure et denature, au premier regard du moins, +par ce patronage; il arrive a nous souvent mal compris, et plus souvent +mal classe.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant a lui, l'idee de +ce qu'il voulait devenir, qui etait a peu pres le contraire de ce qu'il +avait ete, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a ecrite, il reste. + +Le vrai moyen de le gouter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix +ans plus tard, il eut peut-etre desavoue, c'est de le lire dans une +bonne edition, comme celle du diligent Becq de Fouquieres, donnant en +notes la clef de ses imitations et reminiscences. C'est alors comme +notre bibliotheque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une +voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des +mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des cotes de Baies viennent a +nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fete de lumiere gaie et +d'harmonies legeres: + + Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines. + +Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous +donnerait un traducteur de genie. Et il voulait faire autre chose; et il +l'aurait fait. Et ce ne sont la que ses etudes et exercices. Il faut les +admirer et les cherir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop +imiter les annees d'apprentissage meme d'un grand poete, sinon comme +exercice aussi, et annees d'apprentissage. + + + +FIN + + + +TABLE DES MATIERES + + AVANT-PROPOS + + PIERRE BAYLE + + I.--Bayle novateur + II.--Bayle annonce le XVIIIe siecle sans en etre + III.--Le "Dictionnaire" lu de nos jours + IV.--Conclusion + + FONTENELLE + + I.--Ses idees litteraires et ses oeuvres litteraires + II.--Ses idees et ses ouvrages philosophiques + III.--Conclusion + + LE SAGE + + I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siecle au point de vue +purement litteraire. + II.--Le "realisme" dans Le Sage + III.--L'art litteraire de Le Sage + IV.--Le Sage plus vulgaire + V.--Conclusion + + MARIVAUX + + I.--Marivaux philosophe + II.--Marivaux romancier + III.--Marivaux dramatiste + IV.--Conclusion + + MONTESQUIEU + + I.--Montesquieu jeune + II.--Montesquieu amateur de l'antiquite + III.--Son gout pour les recits de voyages + IV.--Idees generales de Montesquieu + V.--"L'Esprit des lois", livre de critique politique + VI.--Systeme politique qu'on peut tirer de "l'Esprit des lois" + VII.--Montesquieu moraliste politique + VIII.--Conclusion + + VOLTAIRE + + I.--L'homme + II.--"Son tour d'esprit + III.--Ses idees generales + IV.--Ses idees litteraires + V.--Son art litteraire + VI.--Son art dans les "genres secondaires" + VII.--Conclusion + + DIDEROT. + + I.-L'homme + II.--Sa philosophie + III.--Ses oeuvres litteraires + IV.--Diderot critique d'art + V.--L'ecrivain + VI.--Conclusion + + JEAN-JACQUES ROUSSEAU + + I.--Son caractere + II.--Le "Discours sur l'inegalite" + III.--La "Lettre sur les spectacles" + IV.--"L'Emile" + V.--La "Nouvelle Heloise" + VI.--Les "Confessions" + VII.--Idees philosophiques et religieuses de Rousseau + VIII.--Le "Contrat social" + IX.--Rousseau ecrivain + X.--Conclusion + + BUFFON + + I.--Son caractere + II.--Le savant + III.--Le moraliste + IV.--L'ecrivain--Ses theories litteraires + V.--Conclusion + + MIRABEAU + + I.--Caractere--Tour d'esprit--Etudes + II.--Le systeme politique de Mirabeau + III.--L'orateur + IV.--Conclusion + + ANDRE CHENIER + + I.--L'Hellene + II.--Le Francais du XVIIIe siecle + III.--Le poete philosophe + IV.--Oeuvres en prose + V.--L'ecrivain + VI.--Le versificateur + VII.--Conclusion. + +FIN DE LA TABLE DES MATIERES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Etudes Litteraires - XVIIIe siecle. +by Emile Faguet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES *** + +***** This file should be named 12749.txt or 12749.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/7/4/12749/ + +Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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