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+Project Gutenberg's Études Littéraires - XVIIIe siècle., by Émile Faguet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Études Littéraires - XVIIIe siècle.
+
+Author: Émile Faguet
+
+Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***
+
+
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+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+EMILE FAGUET
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+ÉTUDES LITTÉRAIRES
+
+DIX-HUITIÈME SIÈCLE
+
+ PIERRE BAYLE--FONTENELLE
+ LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU
+ VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU
+ BUFFON--MIRABEAU--ANDRÉ CHÉNIER.
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, s'adresse
+particulièrement aux étudiants en littérature. Ils y trouveront les
+principaux écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en leurs idées
+qu'en leurs procédés d'art. C'était un peu une nécessité de ce sujet,
+puisque les principaux écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des hommes
+qui ont prétendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute
+différente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des
+deux grands siècles littéraires de la France, qui sont le XVIIe et le
+XIXe, ou des temps où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions
+et à poursuivre des controverses.
+
+Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien des égards, le XVIIIe
+siècle paraîtra, par ma faute peut-être, peut-être par la nature des
+choses, singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et celui qui le
+suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne
+pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire
+et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inférieur,
+au point de vue philosophique, au siècle de Descartes, de Pascal et de
+Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, d'une part
+au siècle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siècle de
+Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très relative
+d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relevé, a
+des causes multiples dont j'essaie de démêler quelques-unes.
+
+Un homme né chrétien et français, dit La Bruyère, se sent mal à l'aise
+dans les grands sujets. Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si
+à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement, n'a
+été ni chrétien ni français. Dès le commencement du XVIIIe siècle
+l'extinction brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement du
+XVIIIe siècle la diminution progressive de l'idée de patrie, tels ont
+été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790.
+L'une de ces disparitions a été brusque, dis-je, et comme soudaine;
+l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidité encore, et, en
+1750 environ, était consommée, heureusement non pas pour toujours.
+
+J'attribue la diminution de l'idée de patrie, comme tout le monde, je
+crois, à l'absence presque absolue de vie politique en France depuis
+Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états sociaux ruinent l'idée ou
+plutôt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la
+vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excités créant
+une instabilité extrême dans la vie nationale et comme un étourdissement
+dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appelé
+une «émigration à l'intérieur», c'est-à-dire le ferme dessein chez
+beaucoup d'hommes de réflexion et d'étude de ne plus s'occuper du pays
+où ils sont nés, et en réalité de n'en plus être;--autant, et pour les
+mêmes causes, dans un état social où le citoyen ne participe en aucune
+façon à la chose publique, et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai
+dire, qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte à ne se
+réveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce
+qui est arrivé en France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très
+bien, au seuil même du siècle, quand il voulait faire revivre l'antique
+constitution française, et, par les conseils de district, les conseils
+de province, les Etats généraux, ramener peuple, noblesse et clergé,
+moins encore à participer à la chose nationale qu'à s'y intéresser[1].
+Et on se rappellera qu'à l'autre extrémité de la période que nous
+considérons, la Révolution française a été tout d'abord cosmopolite, et
+non française, a songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est devenue
+«patriote» que quand le territoire a été Envahi.
+
+[Note 1: Voir notre _Dix-septième Siècle_, article Fénelon. (Société
+française d'Imprimerie et de Librairie.)]
+
+Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensée du
+XVIIIe siècle n'a été aucunement tournée vers l'idée de patrie, que
+l'indifférence des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur
+du pays est prodigieuse en ce temps-là, et que la langue seule qu'ils
+écrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, même au point de
+vue purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites
+conséquences.
+
+La disparition de l'idée chrétienne a des causes plus multiples
+peut-être et plus confuses. La principale est très probablement ce qu'on
+appelle «l'esprit scientifique», qui existait à peine au XVIIe siècle,
+et qui date, décidément, en France, de 1700. La «philosophie» du XVIIIe
+siècle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent
+«esprit philosophique», c'est toujours esprit scientifique qu'il
+faut entendre. Le XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit
+scientifique, et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien et
+«géomètre», non scientifique à proprement parler. Il était mathématicien
+et géomètre, c'est-à-dire aimait la science purement _intellectuelle_
+encore, et que l'esprit seul suffit à faire; il n'aimait point la
+science réaliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se
+fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. «_Les hommes ne
+sont pas faits pour considérer des moucherons_, disait Malebranche, _et
+l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée
+de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la
+transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand
+on n'a rien à faire et pour se divertir_.»--Pour les esprits les plus
+philosophiques et les plus austères, de telles occupations n'étaient
+pas même un «divertissement permis». C'étaient une forme de la
+concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un véritable péché, et
+une subtile et funeste tentation; c'était, pour parler comme Jansénius,
+une «_curiosité toujours inquiète, que l'on a palliée du nom de science.
+De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous
+regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne
+veulent savoir que pour les savoir seulement_.»--Littérature, art,
+philosophie, métaphysique, théologie, science mathématique et tout
+intellectuelle, voilà les différentes directions de l'esprit français au
+XVIIe siècle.
+
+Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des voyageurs, par la
+médecine qui grandit et que le développement de la vie urbaine invite
+à grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurité, par
+l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, Tournefort,
+Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, Duvernay, les sciences physiques et
+naturelles deviennent la préoccupation des esprits. Elles profitent,
+pour devenir populaires, de la décadence des lettres et de la
+philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop
+apparent de 1700 à 1720 environ; elles deviennent même à la mode, et les
+femmes savantes ont partout remplacé les précieuses, et les présidents
+à mortier en leurs académies de province ne dédaignent point de
+«considérer des moucherons» et de disséquer des grenouilles. Elles ont
+cause gagnée en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit du siècle.
+Comme il arrive toujours à l'intelligence humaine, trop faible pour voir
+à la fois plus d'un côté des choses, la science nouvelle paraît toute la
+science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relègue
+dans l'ombre les explications théologiques, ou métaphysiques ou
+psychologiques qui en avaient été données. Tout sera expliqué désormais
+par les «lois de la nature», le surnaturel n'existera plus, _l'humain_
+même disparaîtra; plus de métaphysique, plus de religion; et jusqu'à la
+morale, qui n'est pas dans la nature, n'étant que dans l'homme, finira
+elle-même par être considérée comme le dernier des «préjugés».
+
+Ajoutez à cela des causes historiques dont la principale est la funeste
+et à jamais détestable révocation de l'Edit de Nantes. Encore que le
+protestantisme n'ait nullement été, en ses commencements et en son
+principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle,
+insensiblement et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer par
+degrés en pur rationalisme, encore est-il qu'il était dans sa destinée
+de devenir tel. Il a été, chez les peuples qui l'ont adopté, un passage,
+une transition lente d'une religion à un état religieux, et d'un état
+religieux à une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif
+et lent eût pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription
+des protestants sous Louis XIV. La Révocation a eu, comme toute mesure
+intransigeante, des conséquences radicales; elle a supprimé les
+transitions, et jeté brusquement dans le «libertinage» tous ceux qui
+auraient simplement incliné vers une forme de l'esprit religieux plus à
+leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare qu'on préfère un athée à un
+schismatique. A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des athées que
+l'on fait.
+
+Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le
+trouble moral qu'ont jeté dans les esprits la Régence et les scandales
+financiers de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de départ,
+absolument perdu tout esprit chrétien.
+
+Ni chrétien, ni français, il avait un caractère bien singulier pour un
+âge qui venait après cinq ou six siècles de civilisation et de culture
+nationales; il était tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La
+tradition est l'expérience d'un peuple; il manquait de tradition, et
+n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
+intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a
+de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, la curiosité, la malice,
+l'intempérance, le verbiage, la présomption, l'étourderie, le manque
+de gravité et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine
+générosité, bonté de coeur, facilité aux larmes, besoin de s'attendrir,
+et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
+tout proche, se croit toujours tout près de le saisir, et en a
+perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience.
+
+Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches,
+les essais, les théories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les
+incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupé
+et tout brûlé derrière lui: il avait tout à retrouver et à refaire. Il
+touchait, du moins, à tous les matériaux avec une fièvre de découverte
+et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante et divertissante,
+reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idées
+que l'humanité avait cent fois tournées et retournées en tous sens,
+et ne les renouvelant guère, parce qu'avant de les trancher il ne
+commençait pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où l'on ait
+plus improvisé; il en est peu où l'on ait inventé plus de vieilleries
+avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale.
+
+Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siècle est
+arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à
+peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas
+précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien
+conduit; c'étaient des protestations; elles avaient un caractère
+presque strictement négatif; ce n'était que le XVIIIe siècle prenant
+définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas
+et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le
+christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme à trouver la
+vérité, liberté de croyance et de pensée, mépris du passé sous le nom de
+loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, ce fut le XVIIIe siècle,
+et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation,
+la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.--Par suite,
+grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de la personne
+humaine prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de l'humanité qui
+conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut
+le découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte l'hommage
+qu'on a retiré à la tradition.--Par suite encore, tendance générale à
+l'idée, un peu vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle,
+entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer:
+l'égalité _réelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation
+même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité financière
+relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à
+la fortune commence à établir; plus que tout l'horreur de _l'autorité_,
+toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se
+conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du
+sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs
+intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base
+commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien
+d'une inégalité systématique entre les hommes.
+
+Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes qu'antifrançaises, je
+veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait
+pris et gardé forme en France, et contre l'ancienne France elle-même
+telle qu'elle s'était constituée et aménagée, devinrent, peu à peu,
+comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
+n'est pas humain, je dis le scepticisme même dans le sens le plus élevé
+du mot, à savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut
+toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idée à
+laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espère par
+quelque chose. Le XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion
+provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a trouvé deux.
+
+Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du
+sentiment.
+
+C'étaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui était si cher.
+Autorité, tradition, conscience collective et continue de l'humanité
+sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, se
+consulte lui-même; «_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la
+lumière_»; que chacun interroge l'oracle personnel, l'être spirituel
+qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
+combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de nécessité à
+laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, et celui-ci c'est la
+raison;--l'autre, plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe,
+a des transports, crie et pleure, obéit à une sorte de nécessité qu'il
+appelle l'émotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
+XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est partagé: les tendres
+ont été pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes
+ont été plutôt de la religion de la raison, les femmes de la religion du
+sentiment. Rationalisme et sensibilité ont régné parallèlement vers
+la lin de cet âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils
+dérivaient de la même source qui n'est autre qu'orgueil personnel et
+grande estime de soi, mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de
+l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux règles de
+conduite, aux morales les plus différentes; et aussi, dans les esprits
+communs et peu capables de discernement, dans la foule, frères ennemis
+vivant côte à côte, prenant tour à tour la parole, mêlant leurs voix
+en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoqués en même
+temps d'une même foi indiscrète et d'un même enthousiasme confus.
+
+N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des cultes, des élévations, des
+manières de religions en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà
+un caractère religieux. De l'instrument même dont il s'était servi pour
+détruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siècle avait fini par
+faire une religion nouvelle, et la pensée humaine avait parcouru le
+cercle qu'elle parcourt toujours.--De même le sentiment, la passion,
+sévèrement refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux par la
+religion traditionnelle, après avoir protesté contre elle et réclamé
+leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis
+d'insurgés, étaient devenus dogmes eux-mêmes et religions, et le cercle,
+de ce côté-là aussi, était parcouru.
+
+Entre ces deux divinités nouvelles et les deux groupes de leurs
+croyants, restaient en grand nombre, et restèrent toujours, ceux que
+l'évolution de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas entraînés
+jusqu'à son terme, les hommes du «pur» XVIIIe siècle, les hommes à la
+d'Holbach, qui s'en tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à
+n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la
+pure et simple négation, comme trop sèche et trop attristante; et le
+sentiment et la raison, comme choses trop évidemment individuelles, et
+qui sont trop autres d'un homme à un autre, pour être de vrais liens des
+âmes, _relligiones_, et soupçonnées de n'être devenues des divinités
+que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient
+cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir à
+l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers d'autres solutions encore
+ou expédients.
+
+Mais il était important de marquer la dernière borne du stade parcouru
+par le XVIIIe siècle, et celle surtout où il a comme «tourné». On a fait
+remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siècle, à le prendre
+en général, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irréligion
+plutôt déiste, tandis que l'irréligion du XVIIe siècle était athée.
+Cette vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. La minorité
+irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; la majorité irréligieuse du
+XVIIIe siècle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime à y
+croire.
+
+[Note 2: Vinet, _Histoire de la littérature française au XVIIIe
+siècle.--Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle_.]
+
+La raison c'est précisément qu'elle est majorité. Tout parti qui réussit
+devient conservateur, et toute doctrine qui a du succès se moralise et
+s'épure et s'élève autant que sa nature et son essence le comportent. Le
+succès est une responsabilité, et se fait sentir comme tel. Une doctrine
+qui a des partisans, à mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a
+charge d'âmes, cherche à aboutir à une morale, et à prendre au moins un
+air et une dignité théocratique. C'est pour cela que la philosophie du
+XVIIIe siècle, et d'assez bonne heure, ménagea au moins le mot Dieu,
+sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et
+toujours et de plus en plus transforma en véritables objets de culte,
+sanctifia et divinisa les instruments mêmes de sa critique, et les armes
+mêmes de sa rébellion.
+
+Voilà comme le fond commun et l'esprit général du siècle que nous
+étudions. Quelle littérature en est sortie, c'est ce qui nous reste à
+examiner.
+
+Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; et c'est bien
+ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
+qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il n'y a point à cela de
+raison générale que j'aperçoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les
+philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop orgueilleux et trop
+affairés pour être très sérieux. Ils sont restés très superficiels,
+brillants du reste, assez informés même, quoique d'une instruction trop
+hâtive et qui procède comme par boutades, pénétrants quelquefois,
+et ayant, comme Diderot, quelques échappées de génie, mais en somme
+beaucoup plutôt des polémistes que des philosophes. Leur instinct
+batailleur leur a nui extrêmement; car un grand système, ou simplement
+une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les
+philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne
+se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il
+envisage avec le même intérêt, et presque avec la même complaisance, sa
+pensée et le contraire de sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque
+chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les
+concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un
+peu légers, les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à la fois
+que leur idée actuelle à prouver et leur adversaire à confondre, ce
+qui est une seule et même chose; et quand ils se contredisent, ce qui
+pourrait être un commencement de voir les choses sous leurs divers
+aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être
+limité dans l'affirmative et dans la négative tour à tour, mais non pas
+les voir ensemble.
+
+Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu de largeur, de peu
+d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siècles
+passés, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de
+la philosophie.
+
+Il était difficile, à moins d'un grand et beau hasard, c'est-à-dire de
+l'apparition d'un grand génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la
+produit, que ce siècle fût un grand siècle poétique. Il ne fut pour cela
+ni assez novateur, ni assez traditionnel.
+
+Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre du XVIIe siècle, en
+remontant à la source où le XVIIe siècle avait puisé et qui était loin
+d'être tarie; il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique
+_et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle_, qui, après tout,
+s'est beaucoup plus inspiré des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et
+prolonger l'esprit classique français qui n'avait pas dit son dernier
+mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.
+
+Et il pouvait, décidément novateur, avec du génie, créer, à ses risques
+et périls, ce qui est toujours le mieux, une littérature toute nationale
+et toute autonome.
+
+Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par être novateur stérile;
+puis il a été traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par
+_petite imitation_, traditionnel par contrefaçon.
+
+Il a commencé par être novateur. Il était naturel qu'il le fût en
+littérature comme en tout le reste et qu'il repoussât la tradition
+littéraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
+Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature les représentants
+d'une réaction presque violente contre l'esprit classique français en
+général, et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont «modernes», et
+irrespectueux autant de l'antiquité classique que de l'école littéraire
+de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était d'être
+novateur par simple négation, et sans avoir rien à mettre à la place de
+ce qu'on prétendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère que
+des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, mais ils méprisent
+toute la poésie; ils méprisent la haute littérature classique, mais
+ils méprisent à peu près toute la haute littérature. Si, comme font
+d'ordinaire les nouvelles écoles littéraires, ils songeaient à se
+chercher des ancêtres par delà leurs prédécesseurs immédiats qu'ils
+attaquent, ils remonteraient à Benserade et à Furetière. Esprit précieux
+et réalisme superficiel, voilà leurs deux caractères. «Roman bourgeois»
+avec le _Gil Blas_, comédie romanesque et spirituellement entortillée
+avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de
+la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, avec les _Lettres
+Persanes_, églogues fades et prétentieuses, fables élégantes et
+malicieuses sans un grain de poésie, voilà ce que font les plus grands
+d'entre eux. Cette première école, malgré un bon roman de mauvaises
+moeurs, deux ou trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent
+singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand
+siècle.
+
+Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous
+le verrons, mais en majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée
+de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le moins du monde.
+Conservateur en toutes choses, et seulement forcé, pour les intérêts
+de sa gloire, à feindre et à imiter une foule d'audaces qui n'étaient
+nullement conformes à son goût intime, dans le domaine purement
+littéraire il était libre d'être conservateur décidé et obstiné, et
+il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition ses
+contemporains qui s'en détachaient. Il prêcha Boileau et crut continuer
+Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent à sa
+suite. Mais c'était là la tradition prise par son petit côté. Ce
+que, surtout au théâtre, l'école de Voltaire nous donna, ce fut une
+«imitation» des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans la grande
+tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les
+imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
+l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter à la
+première source, imiter ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire
+des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le
+XVIIIe siècle est une sorte de conservation des procédés, et c'est pour
+cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une tragédie
+ou une comédie. Une tragédie coulée dans le moule de Racine, ou une
+comédie _développée_ sur un portrait de La Bruyère comme un devoir
+d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le grand art du XVIIIe
+siècle. Elles viennent de là la sensation de vide et l'impression de
+profonde lassitude que laissèrent dans les esprits, vers 1810, les
+derniers survivants de cette sorte d'atelier littéraire. Le grand art
+du XVIIIe siècle est une manière de mandarinat très lettré, très
+circonspect, très digne, et très impuissant.
+
+Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant Voltaire, avait laissé
+quelque chose derrière elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou
+atténués, ou transformés en faiseurs de madrigaux et en poètes du
+_Mercure_; mais les réalistes étaient restés. Partis d'assez bas, ils ne
+s'élevèrent jamais, et même au contraire; mais ils furent intéressants;
+ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils
+créèrent toute une école de romanciers et de nouvellistes intelligents,
+vifs de style, piquants, parfois même, quoique trop peu, observateurs,
+parfois même et, comme par hasard, donnant un petit livre où il y a du
+génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, dont il faut bien
+savoir que le roman français moderne a fini par sortir. Seulement ce
+n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.
+
+Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent à ces
+romanciers, le goût du réel et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont
+des romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes qui ne sont
+pas réalistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une
+certaine sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une sensibilité
+fausse, et d'effort et de commande, est répandue dans toutes leurs
+oeuvres, jusqu'à ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les
+sources de la vraie et profonde sensibilité.--Et ils ne sont pas assez
+réalistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses
+moeurs, ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils observent
+vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure.
+Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette littérature,
+celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, n'est pas
+nationale. Ni chrétien ni français, c'est le caractère général; ceux-ci
+ne sont pas plus français que les autres, et, précisément, si l'école
+de 1715, dont ils dérivent, si cette école novatrice n'a pas été plus
+féconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme
+insuffisamment autochtone, c'était une littérature nationale, curieuse
+de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour
+d'esprit spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins il fallait
+essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a pas songé.
+
+Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincère; un
+«grand art» sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefaçon
+ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, agréable et de peu de
+fond, aucune poésie, voila soixante années, environ, de ce siècle.
+
+Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie.
+
+Un homme doué d'imagination et de sensibilité se rencontra, c'est-à-dire
+un poète. Rousseau émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse
+qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.--Un autre, de
+sensibilité beaucoup moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle,
+mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique,
+déroula le grand spectacle des beautés naturelles, et écrivit l'histoire
+du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est
+restée profonde.
+
+Un troisième, beaucoup moins grand, traversé du reste trop tôt par la
+mort, s'avisa d'être un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui
+l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beauté antique,
+et donna au XVIIIe siècle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poète
+écrivant en vers.
+
+Enfin, très pénétré des grandes leçons de ces trois artistes, très
+digne d'eux, en même temps profondément original, comprenant la nature,
+comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi
+croyant que la littérature et l'art devaient redevenir français et
+chrétiens, apportant une poétique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une
+imagination à renouveler presque toutes les formes de l'art littéraire,
+un grand poète apparaît vers 1800, ferme le XVIIIe siècle, quoique en
+retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le
+dix-neuvième[3].
+
+[Note 3: Voir dans nos _Etudes littéraires sur le XIXe siècle_
+l'article sur _Chateaubriand_. (Société française d'Imprimerie et de
+Librairie.)]
+
+Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira donc,
+s'offusquera, et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands
+siècles dont il est précédé et suivi.--Cependant n'oublions point, et
+qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli tour dans les menus objets
+littéraires, et qu'il a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui
+sont propres. Il a créé des genres de littérature, ou, si l'on veut, et
+c'est mieux dire, il a ressuscité des genres de littérature que l'on
+avait, à très peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature
+politique; il a presque créé la littérature scientifique; il a presque
+créé la littérature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme
+de l'école de 1715, et même il n'en a pas été longtemps; et il a fondé
+une école lui-même. Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a
+_essayé_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité pour
+y réussir, il a du moins, à qui aura plus de sang-froid, montré le vrai
+chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature dans la
+science, qu'il a fait entrer la science dans la littérature, et que,
+désormais, il est comme interdit d'être un grand naturaliste sans savoir
+exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. Ces agrandissements du
+domaine littéraire sont les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles
+il est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.
+
+On remarquera peut-être avec malice que les conquêtes du XVIIIe siècle
+se sont renversées contre lui, que les sciences qu'il a créées se sont
+retournées contre les idées qui lui étaient chères.
+
+Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la science politique; et
+la science politique est peu à peu arrivée à cette conclusion que la
+politique est une science d'observation, ne se construit nullement par
+abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre
+chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de
+pathologie historique; conception modeste et réaliste, qui, pour avoir
+été celle de Montesquieu, n'a nullement été celle du XVIIIe siècle en
+général, et tant s'en faut.
+
+Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies l'histoire
+civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie,
+et semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque
+complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, enseigne qu'au
+contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie
+d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se
+développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite, pour
+peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;
+qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que
+par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une
+accumulation et comme une stratification de petits progrès.
+
+Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences
+naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes
+de celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni
+à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la
+sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de
+la «race» et de «l'aristocratie». Elles sont assez patriciennes, et un
+peu contre-révolutionnaires.
+
+Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des oeuvres
+dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les
+retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom,
+sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste
+encore à notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que faible par
+certains côtés, demeure grande et nous est chère. Que ce n'ait été ni un
+siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser;
+mais c'est un siècle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et
+la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et
+le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.
+
+Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, j'étais en
+mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec
+application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois,
+que de complaisance.
+
+J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les
+auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des
+guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de
+vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe
+siècle ayant presque tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je
+crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent à la
+rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction
+moyenne ait lues de ses yeux.
+
+On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr avec plus d'intérêt que
+le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner
+ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore très bon, très nourri
+et très judicieux, et plein d'aperçus sur les littératures étrangères,
+très utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite le cours sur la
+_Littérature française au XVIIIe siècle_, du sagace, profond et si
+pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regretté Edmond Scherer; le
+_Marivaux_ si complet et si agréable en même temps de M. Larroumet;
+l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans préjudice du bon
+livre, plus scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; les
+différents articles de M. Ferdinand Brunetière, et particulièrement
+ses _Le Sage, Marivaux, Prévost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume
+intitulé _Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française_
+(troisième série).--J'ai profité de ces maîtres, dont je suis fier que
+quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop
+indigne d'eux.
+
+Janvier 1890.
+
+E. F.
+
+
+
+DIX-HUITIÈME SIÈCLE
+
+
+
+PIERRE BAYLE
+
+
+I
+
+BAYLE NOVATEUR
+
+Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe
+siècle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes,
+et cela, encore que généralement admis, n'est pas trop faux; cela est
+même vrai; seulement il faut savoir que jamais éclaireur n'a moins
+ressemblé à ceux de son armée, et que, s'il les eût connus, il n'est
+personne au monde, non pas même les jésuites et les dragons de Villars,
+qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que ses successeurs.
+
+Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très exactement. On
+feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siècle,
+tant littéraire que philosophique et «religieux», qui apparaissent.
+Bayle est «moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent un peu
+«bas», et, du reste, est aussi fermé à la grande poésie, et même à toute
+poésie, qu'il soit possible. Voltaire aura le goût plus large et plus
+élevé que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et négateur;
+il ne croit qu'au petit fait et aux grandes conséquences du petit
+fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme
+historique, et là où nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble,
+l'explosion d'un grand sentiment et le déploiement soudain de grandes
+forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien
+conduite. Savez-vous où est, à peu près, le sommaire de la _Pucelle_ de
+Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et
+encadré par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie
+bouffonne et irrévérencieuse, et cette méthode du burlesque appliqué à
+la métaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout
+entier, depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries sur le
+système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean est un imbécile, et Dieu,
+modifié en Leibniz est un grand génie; Dieu modifié en trente mille
+Autrichiens a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens), ces
+plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle,
+ou plutôt elles ont commencé par être de Bayle.
+
+--«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape
+parlant _ex cathedra_ peuvent être comparées à celles du paganisme
+touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien
+répondant à une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de
+respect; mais enfin son jugement, quand même il aurait été rendu _ex
+cathedra_, ou plutôt _ex tripode_, ne passait pas pour irréformable.
+Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes était le juge
+de dernier ressort: voilà le concile.»--Cela est-il assez voltairien?
+C'est du Bayle.
+
+Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au sentiment du
+surnaturel, mais le goût de l'agression, et de la polémique, et de la
+taquinerie irréligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis
+point de nier Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il
+se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener
+subtilement et captieusement son lecteur à la négation de Dieu, à la
+méconnaissance de la providence, et à la persuasion que tout finit à
+la tombe; mais encore il prend plaisir à bien montrer aux hommes,
+patiemment, obstinément, avec la persistance tranquille de la goutte
+d'eau perçant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire à ces
+choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mène tout droit,
+autant tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne, et
+qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont
+admirablement bien avisés en croyant. Ce détour malicieux, tactique
+absolument continuelle chez lui, sent le mépris et un peu d'intention
+méchante; c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre dans la cause de la
+négation, et, si l'on n'y réussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le
+tient doucement pour un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et
+de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait être autre chose.
+C'est du plus pur XVIIIe siècle.
+
+Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué et aussi désobligeant
+que possible de l'obscénité. Les détails scabreux recherchés avec soin
+et étalés avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austère.
+Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et réprimé au XVIIe, recommence
+à couler de source et à déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà
+jusqu'à ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette, pour un
+temps, une nouvelle digue.
+
+La défense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation
+très grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, à
+l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand
+sang-froid, qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et pour
+être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent à tout le monde,
+intéressent tout le monde, éveillent, entretiennent et satisfont toutes
+les curiosités. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique,
+mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger à l'être
+un peu, et même énormément, dans le seul but de ne point leur rester
+étranger. Un savant même est bien forcé d'être à peu près à la mode.
+
+Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle qui se dessine à nos
+yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si
+on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux
+origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que l'humanité en
+s'organisant s'est éloignée du bonheur, en se civilisant s'est dénaturée
+et pervertie, idée familière au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et
+devenue populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans Bayle, à la
+vérité en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il,
+que l'effort, humain ou divin, pour éloigner progressivement le monde de
+l'état primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonté
+de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une idée singulière des
+Platoniciens que, par exemple, Dieu ait créé le monde par bonté. La
+création est plutôt une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur.
+«Tout était insensible dans cet état: le chagrin, la douleur, le crime,
+tout le mal physique, tout le mal moral y était inconnu... La matière
+contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les
+misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été féconds, pernicieux
+et funestes qu'après la formation du monde. La matière était une
+Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer.»--Bayle s'amuse, car il s'amuse
+toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas autre chose que
+la doctrine de Rousseau poussée à l'extrême, en telle sorte qu'elle
+pourrait être ou page d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou
+parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.
+
+[Note 4: Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la
+surprirent en traversant un marais desséché par les habitants, malgré la
+défense de l'oracle.]
+
+Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, cette
+impertinence savante et froide à l'adresse de toutes les croyances
+communes de l'humanité, cet art de ne pas être convaincu, et de ne pas
+laisser quelque conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des
+autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude,
+pressant, impérieux et haletant, en tant que visant à un but plus élevé
+que lui-même, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement
+tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit à une sorte de
+désorganisation des forces humaines et à une manière de lassitude
+sociale. Bayle le sait, et le dit fort agréablement: «On peut comparer
+la philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir consumé
+les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et
+carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie
+réfute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, elle réfute
+les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, elle va si loin
+qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s'asseoir.»
+
+Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et où l'inscription ne
+laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte.
+Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que
+l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des
+éditions revues, corrigées et peu augmentées du _Dictionnaire_ de Bayle,
+que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le
+magasin d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à Volney.
+Le XVIIIe siècle commence.
+
+
+
+II
+
+BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE
+
+Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle à
+un philosophe de 1750. Presque tout son caractère et presque toute sa
+tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme
+très modeste, très sage, très honnête homme dans la grandeur de ce mot.
+Laborieux, assidu, retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le
+fracas et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas même celui
+qu'entraîne une influence sur les autres hommes. De petite santé et
+d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, même de tout
+divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à proprement
+parler, relations. La _vita umbratilis_ a été la sienne, exactement, et
+il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en
+main, pour mieux lire, et pour relire en résumé--et voilà toute son
+existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport immédiat avec
+ses semblables. L'idée n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il
+s'ensuit que ce n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont
+elle a besoin; et c'est là une première différence entre lui et ses
+successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des
+pensées.
+
+Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, qu'il n'a pour
+ainsi dire pas de passions. Son trait tout à fait distinctif est même
+celui-là. Il n'est pas seulement un honnête homme et un sage--on l'est
+avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut
+pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrême et un étonnement
+profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les
+hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus étrange, dans le combat des
+passions contre la conscience, est que la victoire se déclare le plus
+souvent pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience et
+l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux que le bon sens en
+est comme étourdi, et il ne faut pas s'étonner que «les païens aient
+rangé tous ces gens-là au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
+énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait agités d'une divine
+fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait même aucun
+compliment d'être un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas
+un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eût été
+comme effaré, et se serait demandé quelle divine fureur agitait tous ces
+névropathes.
+
+Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres.
+Les hommes du XVIIIe siècle ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui
+avaient des lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens
+persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une action
+immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prétention de mener
+leur siècle quelque part, et ils ne savaient pas trop à quel endroit;
+mais ils l'y menaient avec véhémence; gens qui étaient capables d'être
+sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté sur leur propre
+importance; gens qui faisaient leur métier d'hommes de lettres, à la
+condition, avec le privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en
+sortir.
+
+--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans réserve, sans
+lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, et sans autre ambition
+que de continuer de l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de
+labeurs, de recherches désintéressées et de tranquille mépris du monde
+qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du véritable homme de
+lettres qu'il songe à la postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois
+douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.
+
+«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que
+les siècles à venir ne se fâchent en apprenant que vos veilles ne vous
+ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? Dormez en
+repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous êtes
+peu soucié de la fortune, content de vos livres et de vos études, et de
+consacrer votre temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très
+bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant être condamnés aux
+galères qu'à passer leur vie à l'entour des pupitres, sans goûter aucun
+plaisir ni de jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils
+croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, François
+Junius) était sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, à
+moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
+pour des vétilles...»
+
+Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, il apparaît aussi
+peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos
+cathédrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
+accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus
+obscur du grand édifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son
+monument. Des exigences de publication l'y obligèrent. «A quoi bon?
+disait-il. Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il semble
+bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.
+
+Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses
+concordent, aussi bien que toutes les vanités des hommes du XVIIIe
+siècle, tout de même les orgueilleuses et ambitieuses idées générales
+des philosophes de 1750 sont absolument étrangères à Pierre Bayle. Il ne
+croit ni à la bonté de la nature humaine, ni au progrès indéfini, ni à
+la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
+ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui «est trop
+indisciplinable pour profiter des maladies des siècles passés, et
+_chaque siècle se comporte comme s'il était le premier venu_».
+L'humanité ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle
+est en mouvement. La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était pas
+un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» Mais il n'en est
+rien. «D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les réitérations
+continuelles de la bascule n'auront rien gagné sur le coeur humain.»
+Ce serait un bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler _de centro
+oscillationis moralis_, où l'on raisonnerait sur des principes à peu
+près aussi nécessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des
+vibrations des pendules».
+
+On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes en lui parlant du
+règne de la raison et de la toute-puissance à venir de la raison sur les
+hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une
+est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mène
+jamais. Elle est pour lui le seul souverain légitime de l'homme, et le
+seul qui ne gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «_soutenir
+le droit et nier le fait_»; à soutenir «qu'il faut se conduire par la
+voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie». La raison en
+est (dont Pascal s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour
+la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie redoutable
+de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre
+l'empire, d'un seul coup nous serions des êtres si absolument
+raisonnables et sages que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de
+crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la vérité, le simple
+bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces
+biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
+affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne à
+celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute
+agitation et tourment?
+
+Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et
+intéressée de la vérité, n'en a pas une moindre de la clarté. Il peut
+approuver ce qui est clair, il n'aime passionnément que ce qui est
+obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
+réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont détruit ou effacé
+de mystères. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laissé qui leur
+assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de
+mépris dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. «C'est
+l'incompréhensible qui est un agrément.» Quelqu'un qui inventerait une
+doctrine où il n'y eût plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à
+la vanité de se faire suivre par la multitude».
+
+Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanité.
+L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce
+qu'il aime à ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve,
+c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, et
+d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop
+comprendre pour permettre qu'on la rêve. La raison est donc comme une
+sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
+incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. «Je
+sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»--Il est donc d'un esprit très
+étroit de travailler à fonder le rationalisme dans le genre humain;
+c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle
+aime à dire, tout à fait surprenante.
+
+Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne n'a cru plus
+fort et n'a dit plus souvent que l'humanité vit de préjugés, qui,
+seulement, se succèdent les uns aux autres et se transforment, comme de
+sa substance intellectuelle.
+
+Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe
+siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai dit qu'il n'a point de passion;
+il a celle-là. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui
+qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs
+contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira à
+faire l'éloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolérance qui
+animait les religions antiques. Il laisse ce panégyrique à faire à
+Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile à une doctrine d'être
+tolérante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir
+un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il
+penche très sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a
+dissimulé l'intolérance du protestantisme. Il insiste même avec
+complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très
+bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié personnelle;
+mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin,
+ou même d'Erasme, la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son
+bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où il est. Il
+l'eût peut-être trouvé jusque dans l'_Encyclopédie_, et l'eût dénoncé.
+Je dirai même que j'en suis sûr.
+
+Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se distingue
+des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité d'affirmation des
+philosophes du XVIIIe siècle leur vient, pour la plupart, de leurs
+connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont
+mise. Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, et
+sa _Dissertation sur les comètes_ est un prétexte à philosopher, non
+proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux
+catégories d'articles sont d'une regrettable et très significative
+sécheresse: c'est à savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et
+ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si
+sa critique est superficielle, hésitante, ou, pour mieux dire, assez
+indifférente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants,
+il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté à Gassendi. Inutile
+de dire que c'est là une lacune fâcheuse. A un certain point de vue ce
+lui a été un avantage. La certitude scientifique a comme enivré les
+philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, et leur a donné le
+dogmatisme intempérant le plus désagréable, le plus dangereux aussi.
+Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que
+Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si c'est son incompétence
+scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse réserve; mais
+toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre
+que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le pontificat scientifique
+lui est inconnu, et que, rebelle à l'ancienne révélation, ou il n'a
+pas assez vécu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour
+accepter la nouvelle.
+
+Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points de repos de son
+esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment
+modérés. En général sa méthode, ou sa tendance, consiste à montrer
+aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement
+sceptiques, et beaucoup moins attachés qu'ils ne l'estiment aux
+croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle à extraire, avec une lente
+dextérité, de la pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle
+renferme et cache, et non point à arracher, comme Pascal, mais à dérober
+doucement à chacun une confession d'infirmité dont il fait un aveu de
+scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement,
+le catholicisme au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, le
+protestantisme au socinianisme et le socinianisme à la libre pensée. Il
+aimera, par exemple, à nous montrer combien la pensée de saint Augustin
+est voisine de celle de Luther, combien il était nécessaire que le
+calvinisme finît par se dissoudre dans le socinianisme, et comment,
+après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, c'est-à-dire plus de
+religion.--Il n'y a pas jusqu'à Nicole qu'il n'engage nonchalamment,
+qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
+de pyrrhonisme.
+
+Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie d'infinies distances
+entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non
+point du tout entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre les
+hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être point d'accord; mais,
+en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions
+désarmant, leurs vanités disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent
+à peu près la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne
+désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.
+
+Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement,
+et merveilleusement apte, merveilleusement disposé aussi, et à les
+distinguer nettement pour les bien faire entendre, et à les concilier,
+ou plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer à quel
+point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement à l'une
+d'elles. On l'a appelé «l'assembleur de nuages», et voilà une singulière
+définition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été.
+Personne ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, et jeter
+sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais il aime ensuite, cessant
+de l'isoler et de la circonscrire, à la montrer toute proche des autres
+pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et
+confondre l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.
+
+Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en disconvenir, mais
+il n'y a jamais eu de négation plus douce, moins insolente et moins
+agressive. Son athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière
+respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas s'adresser à la
+raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas
+son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut,
+en conscience, nous promettre de nous conduire à la croyance, niais que
+d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaître, il
+ne se permet pas de mépriser.--Il se tient là très ferme, dans cette
+position sûre, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse
+pas d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour plaire à un
+croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus choquant est l'athéisme
+dogmatique, impérieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus
+aussi le déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à Dieu
+sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme à un directeur de la
+sûreté générale.
+
+Quand Bayle laisse échapper une préférence entre les systèmes, et semble
+incliner, c'est du côté du manichéisme. Il n'y croit non plus qu'à rien,
+mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec
+sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il tient de sa rectitude
+d'esprit, mais aussi qui est facile à un homme qui n'a ni préjugé, ni
+parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du
+déisme, du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal dans
+le monde, que là était le noeud de tout débat, et le point où toute
+discussion philosophique ramène. C'est parce qu'il y a du mal sur la
+terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre
+qu'on en doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque,
+et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend à ne le point
+comprendre. Et il en est qui ont supposé qu'il y avait deux Dieux, dont
+l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte
+éternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.--
+C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte,
+à peu près, de l'énigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la
+nature est immorale, et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme
+lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en dégager, secoue le
+mal derrière lui, s'en détache, y retombe, se débat encore, et appelle à
+l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
+du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des
+faits, et de la nature de l'homme et de ses désirs, et de ses espoirs,
+et, précisément, même de ses incertitudes et de son impuissance à se
+rendre compte.
+
+--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les
+faits eux-mêmes décorés d'appellations théologiques. Ce n'est pas une
+explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une théorie.
+Il existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, disent les
+philosophes ou les théologiens. Le manichéen répond: «Je la résous en
+disant: il existe une contrariété. Des deux termes de cette antinomie
+j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté,
+j'ai donné deux noms aux deux éléments du conflit. Tout est expliqué.»
+
+Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce
+qu'elle n'est qu'une constatation, un peu résumée. Ce qu'il aime, ce
+sont des faits, clairs, vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen
+lui plaît, comme une bonne table des matières, sur deux colonnes. Du
+reste, sa démarche habituelle est de faire le tour des idées, de les
+bien faire connaître, d'en faire un relevé exact, et d'insinuer qu'elles
+ne résolvent pas grand'chose.
+
+En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautés
+ambitieuses et de théories systématiques. Il semble même persuadé qu'il
+ne faut écrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes
+rendront vite défectueuses et funestes dans la pratique les plus
+subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il
+est à l'opposé même des écoles qui croient qu'un grand peuple peut
+sortir d'une grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît plus
+faux que la prétendue souveraineté de la raison. Il est très franchement
+monarchiste, conservateur et antidémocrate. Sans étudier à fond la
+question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent
+point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté du peuple, il
+lui fait la suprême injure: il ne la tient pas pour une théorie. Il la
+prend pour un appareil oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner
+les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans
+les ouvrages des tyrannicides appartenant aux écoles les plus
+diverses.--Seulement son impartialité ordinaire est ici un peu en
+défaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de
+la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, et c'est surtout aux
+jésuites que Bayle l'impute de préférence. Il n'ignore pas, et connaît
+trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_
+par Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux jésuites aussi
+bien qu'aux luthériens, et il déclare même que «l'opinion que l'autorité
+des rois est inférieure à celle du peuple et qu'ils peuvent être punis
+en certains cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es pays
+du monde, dans tous les siècles et dans toutes les communions [6]»; mais
+il assure que si ce ne sont pas les jésuites qui ont inventé ces deux
+sentiments, ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus
+extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du crime de
+Jacques Clément et sur le _De Rege et regis institutione_ de
+Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici,
+s'intéresse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille
+et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et inébranlable
+pour protéger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires
+philosophiques se contente de mépriser la foule illettrée, brutale et
+incapable de raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en choses
+politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des théories à
+exciter ses passions, à décorer d'un beau nom ses violences et à excuser
+d'un beau prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout
+franchement de l'avis de Hobbes.
+
+[Note 5: Article sur _Hobbes_.]
+
+[Note 6: Article _Loyola_.]
+
+[Note 7: Article _Mariana_.]
+
+Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; il est la
+modération même. L'excès quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il
+ne considère pas comme un excès, le choque, le désole et le désespère.
+Son idéal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal;
+mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son
+exemple, quelle bonne règle morale ce serait déjà que l'intérêt bien
+entendu, avec un peu de bonté, qui serait encore de l'intérêt bien
+compris. Labeur, patience, égalité d'âme, contentement de peu,
+tranquillité, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition
+et envie sont plus que des fléaux, étant des ridicules du dernier
+burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie,
+pour ne pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, et
+c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Læli_ revient à l'esprit en le
+lisant, en y ajoutant _cum grano salis_.
+
+Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie au XVIIIe siècle
+et qui n'a rien de son esprit. Il eût bien haï les philosophes, et les
+aurait raillés un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup
+de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est
+ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi
+parce que Voltaire, s'il est intolérant, est partisan de la tolérance,
+et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits
+communs. Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: «Un Bayle
+bilieux.» Mais voilà précisément la différence. Aussi emporté et âpre
+que Bayle était tranquille et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond
+d'idées de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à moitié, dans
+une foule d'idées qui étaient fort éloignées de ses penchants propres,
+si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement
+contradictoires; et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses
+représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait communes avec
+Bayle, un ton de violence et un emportement qui les dénature.
+
+Bayle représente un moment, très court, très curieux et intéressant
+aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle et qui n'est pas encore le XVIIIe,
+un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude
+intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant
+protestant que catholique, du XVIIe siècle s'épuise déjà; l'effort
+rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas précisément commencé
+encore. Bayle en est à un rationalisme tout négateur, tout infécond,
+et tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, et
+Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle
+dira: «Je suis effrayé de la conviction qui règne autour de moi.» C'est
+tout à fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même
+que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si
+convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eût bien quelque chose
+de cela.
+
+
+
+III
+
+LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS
+
+A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement
+à marquer sa place et à déterminer son influence, il est agréable
+et profitable. Il est très savant, d'une science sûre, et qui va
+scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
+hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il
+corrige. Très modeste en son dessein, il n'avait, en commençant, que
+l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des
+fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
+tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il es très indulgent
+et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre
+rectificatif: «'ai peu de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il
+en relève une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.
+
+Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. La
+longueur des chapitres ne dépend pas de l'importance de l'homme ou de
+la question qui en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes
+qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle
+écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils étaient dignes de l'être
+et de rester tels, s'étalent comme insolemment sur de nombreuses pages
+énormes. Des gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant.
+D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est
+sceptique si à fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail.
+Il est si indifférent qu'il s'intéresse également à toutes choses; et
+Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose
+qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à poursuivre--et l'autre
+aussi. Personne n'a été comme Bayle amoureux de la vérité pour la
+vérité, sans songer à voir ou à mettre entre les vérités des degrés
+d'importance. Il en résulte, sauf une petite réserve que nous ferons
+plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait
+le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni
+beaucoup de finalité dans cet ouvrage.
+
+Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il
+savait, c'était la mythologie, l'histoire et la géographie ancienne,
+l'histoire des religions (très bien, admirablement pour le temps), la
+théologie proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne du
+XVIe et du XVIIe siècle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu,
+c'était la littérature, la poésie, l'histoire du moyen âge.--Ce qu'il
+ne savait pas du tout, c'étaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce
+dictionnaire, c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent
+d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout de la
+France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante, des particularités
+d'histoire ancienne, et presque une histoire complète du développement
+du christianisme, et presque une histoire complète des philosophies; et
+ni Voltaire, quand il travaille à son _Dictionnaire philosophique_,
+ni Diderot quand il travaille à la partie philosophique de
+l'_Encyclopédie_, n'ignorent ces deux derniers points.
+
+Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables. Quelque
+chose est plus désobligeant que les lacunes: ce sont les commérages et
+les obscénités. Le mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
+conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où il n'y aurait
+ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas à
+excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur
+ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plaît personnellement
+et bien pour son compte à ces récits ridicules, ou scabreux. Il goûte
+ces plaisirs secrets de petite curiosité malsaine qui sont le péché
+ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et
+confinés. Il lui manque d'être homme du monde. Il ne l'est ni par le bon
+goût, ni par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains sujets,
+ni par l'indifférence a l'égard des choses qui sont la préoccupation
+des collégiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa
+gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux
+de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et
+voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre à
+la pareille: la principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son
+article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été l'amant de Madame
+Jurieu.
+
+Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et
+ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique
+ruse de guerre employée, ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis
+Montaigne jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle ne trompe
+personne, et même que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme
+vous savez bien, à présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu
+comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent tout livre
+rationnellement athéistique comme une introduction à la vie dévote. A
+ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui
+devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sûr à
+l'avance que tout article sur le platonisme, le manichéisme, le
+socinianisme, la création, le péché originel ou l'immortalité de l'âme,
+finira par là.
+
+Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers.
+C'est là où l'on cherche sa pensée sur les questions graves et
+périlleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un
+article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à
+couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention probable
+du lecteur, ose davantage, et traite à fond un problème capital, au coin
+d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
+faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est
+mal fait, moitié incurie (au point de vue artistique), moitié dessein,
+et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter
+plutôt qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il
+n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas des découvertes là
+précisément où l'on se préparait à tourner deux feuillets à la fois.
+C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre à quatre.
+
+Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui est bien à l'honneur
+de Bayle: c'est que tous ces défauts que je viens d'indiquer diminuent
+et s'effacent presque à mesure que Bayle avance. Les histoires grasses
+ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et
+morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commère
+cède toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
+dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit finir avec regret.
+
+Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable lecture. C'est le
+livre d'un honnête homme très intelligent avec un peu de vulgarité.
+Son impartialité, relative, comme toute impartialité, mais réelle,
+sa modestie, sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et
+malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond et plein esprit de
+tolérance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolérance était
+son fond même, et l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il
+s'élève, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de
+l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction même, c'est qu'il
+s'agit de tolérance, c'est qu'il a à exprimer son horreur des
+persécutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du
+fanatisme, de la stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée
+qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas
+dit: «Aimez-vous les uns les autres»: mais il a répété toute sa vie,
+avec une véritable angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns
+les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi il ne faut pas
+dire comme Voltaire: «C'était une âme divine.» Mais c'était une âme
+honnête, droite et bonne.
+
+Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à lire; car si ses
+articles sont longs, son style est vif, aisé, franc, et va quelquefois
+jusqu'à être court. Il a deux manières, celle du haut des pages et celle
+des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et lourd; en
+petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot pressé
+de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse
+et prudente, et très souvent, presque toujours, il est charmant.
+On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmés,
+contraints et retenus, mais qui vous accompagnent après le cours tout
+le long des quais, et alors sont extrêmement instructifs, amusants,
+profonds et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement
+intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du
+cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensée et toute
+la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des
+chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse de
+Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un semblant de huis-clos,
+dans un enseignement au moins apparemment confidentiel.
+
+Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier, une manière
+d'_humour_ naïve, de malice qui semble ingénue, avec toutes sortes
+d'épigrammes qui ressemblent à des traits de candeur. C'est le
+scepticisme joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets
+avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir
+amusé. Les raisons de Desmarets avaient beau être solides; la saison ne
+leur était pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas moindre
+garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière. Elle est bien aimable.
+Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une
+demi-moue?--De même: «Nous regardons la stupidité comme un grand
+malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la
+bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement: ils leur voudraient voir
+un grand génie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux
+valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant d'esprit; car
+la gloire de donner son nom à une secte est un bien chimérique en
+comparaison des maux réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait
+point sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces hommes
+dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront point d'hérésie.» Ce
+ton de plaisanterie atténuée, adoucie et fourrée d'hermine, est
+admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravité, et le beau
+sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du célibat paraît
+incommode à une infinité de gens: le mariage est pour eux celui de tous
+les sacrements dont la participation paraît la plus chère et précieuse;
+et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à celui de la
+_Fréquente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint
+quand il publia, sur une autre matière, un ouvrage qui a fait beaucoup
+de bruit.»--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde;
+quelquefois, très rarement, elle devient plus méchante.
+
+[Note 8: J'abrège le texte.]
+
+Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement, de quelque
+bonté qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume.
+M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne,
+peut-être en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes, les
+confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis, téméraires, ne
+sont jamais un mal tout pur... Il en résulte des utilités par rapport
+aux sciences et à la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres
+civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnête
+homme l'a fait à l'égard de celles qui désolèrent la France au XVIe
+siècle. Il prétend qu'elles raffinèrent le génie à quelques personnes,
+qu'elles épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles servirent
+de bain aux uns, aux autres d'étrille... A la vérité, le public se
+passerait bien de telles étrilles ou de telles limes.» Voilà, à peu
+près, jusqu'où va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
+pas écrit _Candide_. Mais on voit très bien qu'il aurait été très
+capable de le concevoir.
+
+Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement
+instructive et suggestive, mais combien agréable, attachante,
+enveloppante et amicale. C'est un délicieux causeur, savant,
+intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit
+souvent qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque et pour leur
+en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il
+était lui-même une bibliothèque, une grande et savante bibliothèque,
+incomplète à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais livres
+dans les petits coins.
+
+
+
+IV
+
+C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont fait comme leur
+moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop
+dit que Bayle s'en fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que
+le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un
+animal qui a besoin d'être convaincu. Voilà un auteur qui, d'un solide
+bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les
+préjugés, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que
+la raison ne mène à rien, et n'est qu'un dernier préjugé plus flatteur
+et séduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une
+nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme
+de leur maître trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi impérieux,
+aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public
+que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait à rien ils tirent
+des raisons à démontrer qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de
+l'humanité ils tirent des raisons à prouver que l'humanité doit s'adorer
+elle-même, puisqu'elle n'a plus autre chose à adorer, ce qui est une
+conséquence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par
+le plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être le promoteur
+d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien
+involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota,
+cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de
+Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi;
+personne n'est le potier de soi-même.
+
+Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu besoin, car
+il était peu inconsolable, c'est qu'il avait réfuté à l'avance ses
+disciples dévots jusqu'à le travestir; c'est qu'il n'y a guère aucune de
+leurs théories dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité
+et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un précurseur de
+XVIIIe siècle qui en dégoûte.--Il eût pu très légitimement se laver les
+mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait,
+l'était un peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre, à
+savoir son influence, et la direction, très inattendue de lui, de son
+propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considéré cette dernière
+aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se
+divertissait doucement, comme une des bonnes «scènes de la grande
+comédie du monde», comme un effet des «maladies populaires de l'esprit
+humain»; et il n'est pas à croire que son scepticisme désenchanté et
+malicieux en eût été diminué.
+
+
+
+FONTENELLE
+
+
+
+Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été très intelligent et qui
+n'a été artiste à aucun degré. C'est la marque même de cet homme, et ce
+sera longtemps la marque de cette époque. Ce qui manque tout d'abord à
+Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la vocation, et la vocation
+c'est l'originalité, et l'originalité, si elle n'est point le fond de
+l'artiste, du moins en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure,
+non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'être ceci ou
+cela, mais avec la volonté d'être quelque chose. Et ce que pourra être
+ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose,
+vers, que voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste, ou
+romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot
+n'existe même pas encore. Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu
+des Corneille, des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries
+en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture.
+Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Céladon et du
+Trissotin.--Plusieurs disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux.
+Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point sot. Ce
+qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond solide, c'était sa
+curiosité intelligente. Ce poète de ruelles, ce «pédant le plus joli
+du monde», faisait avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes,
+comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait pendant quelques
+jours. Où était-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques,
+avec l'abbé de Saint-Pierre, Varignon le mathématicien, d'autres encore
+qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»[9]. Tous
+jeunes, «fort unis, pleins de la première ardeur de savoir», étudiaient
+tout, discutaient de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne
+partie des différentes langues de l'Empire des lettres», travaillaient
+énormément, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau
+du XVIIIe siècle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un
+savant, un publiciste idéologue, un historien, un mondain curieux de
+toutes choses, déjà journaliste, d'un talent souple, et tout prêt à
+devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idées; ces gens sont
+comme les précurseurs de la grande époque qui remuera tout, d'une main
+vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance et témérité.--De
+tous Fontenelle est le mieux armé en guerre et par ce qu'il a, et par
+ce qui lui manque. Il est de très bonne santé, de tempérament calme, de
+travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espèce de sensibilité.
+Ses sentiments sont des idées justes: loyauté, droiture, fidélité à ses
+amis, correction d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là en se
+disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris et de bon goût de
+les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que
+ses poésies amoureuses. Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le
+mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie simple et retirée,
+d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la
+maison plus agréable.» Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais
+non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son
+amour-propre même n'est pas une passion. C'est dire que la passion
+lui est inconnue. Il est né tranquille, curieux et avisé. Il est né
+célibataire, et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le
+XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident, et mourant plus
+tôt, par aventure.
+
+[Note 9: Éloge de Varignon.]
+
+
+
+I
+
+SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES
+
+Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a
+pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car
+l'intelligence, même des idées, a besoin de l'amour des idées pour se
+soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en
+comprenant admirablement toutes les idées, il n'aura jamais pour elles
+la passion qui fait qu'on en crée, qu'on les multiplie, qu'on les
+poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des
+systèmes puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine vie, parce
+qu'on a jeté en elles une âme humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour
+le moment considérons-le dans les choses d'art. Véritablement, il
+n'y entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et vraiment
+précurseur au point de vue philosophique, il est arriéré en choses de
+lettres. Cela est très vrai. Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de
+Louis XIII. Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de Corneille,
+mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont des grâces surannées et
+de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais
+appris depuis très longtemps.--Ses opéras, qui sont très soignés, sont
+d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit à pousser le doux, le
+tendre et le passionné. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne
+sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté bien
+singulière. On sent que cela est écrit par un homme avisé qui sait très
+bien où est l'écueil, et qu'on a toujours fait parler les pâtres comme
+des poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes,
+et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là qu'un mérite négatif,
+et n'être pas faux ne signifie point du tout être réel. Les bergers de
+Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune
+espèce de caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni
+spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne
+fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il semble que Fontenelle voudrait
+peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore
+une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais réelle, pour
+composer des scènes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible
+pour être un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins
+du monde au succès des tentatives galantes de ses héros et ne tiendrait
+nullement à être à leur place. On voit aisément dès lors combien ces
+scènes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une
+tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de
+jeunesse.--Cette singulière destinée d'un écrivain qui, après Molière et
+Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Théophile, a dû bien
+surprendre, et, en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660,
+les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit Fontenelle» leur est
+souverainement désagréable, et leur paraît étrange. Le phénomène, de
+soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par
+excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force créatrice,
+mais qui est doué d'une grande facilité d'assimilation et d'exécution.
+Ces gens-là ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et
+non pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs
+immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait
+une avec les objets de leurs premières admirations et de leurs premières
+études, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle,
+en littérature pure, est un homme qui adore l'_Astrée_, comme fait La
+Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en
+lui. Il la réédite, et, n'était une autre direction que son esprit
+devait prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de _Psyché_, moins les
+deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire une _Astrée_ un peu
+moins longue.--Sa critique est comme ses poésies, et les explique
+bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est très
+intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne
+faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut
+un commencement de faculté créatrice, un grain de génie artistique,
+juste la vertu d'imagination et de sensibilité qui, plus forte d'un
+degré, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait
+une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à
+accomplir, et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et capable
+d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit réalisé par un autre
+ce qu'il n'était capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il
+fallait qu'il pût au moins le rêver.--Fontenelle n'a pas même eu le rêve
+du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait une petite guerre
+indiscrète, ingénieuse et taquine, qui n'a point de trêve. À chaque
+instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà
+les raisonnements de cette antiquité si vantée»[10].--«Nous ne sommes
+arrivés à aucune absurdité aussi considérable que les anciennes fables
+des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un
+point si absurde»[11].--Il faut se débarrasser «du préjugé grossier de
+l'antiquité»[12]. Il y a là pour lui comme une obsession. On dirait un
+chrétien du IIIe siècle attaquant les païens, ou un homme de parti
+de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus
+indifférent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en
+effet, sa critique, toute de détail, a bien ce caractère. Dans son
+_Discours sur la nature de l'Églogue_, il fait son procès à Théocrite,
+puis à Virgile, reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et à l'autre
+surtout d'être trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il
+arrive à Théocrite d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est
+une série de chicanes puériles.--Quand lui-même s'élève un peu, et
+laisse cette petite guerre pour des considérations plus sérieuses, il
+montre une inquiétante infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie,
+c'est-à-dire la poésie. Le _Silène_ de Virgile lui paraît une étrange
+absurdité, à lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la
+majesté de la nature. C'est que _Silène_ est lyrique, et c'est le
+lyrisme qui est la chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe
+siècle commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien,
+quoique «anciens», aux Dacier. C'est ce sens de la grande poésie qui
+manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à
+d'autres causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité dont
+précisément le caractère est d'avoir converti en poésie tout ce qu'elle
+touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siècle soit la
+suite du XVIIe. L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il
+est bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste
+à peindre élégamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la
+poésie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens,
+et trop même pour être bien entendu de son temps; et Fénelon avait le
+sens de la grande mythologie, et d'Homère, autant que de Virgile; et
+Boileau, «moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre Perrault,
+non seulement Homère et Pindare, mais le lyrisme des poètes hébreux, et
+donne à ce propos la définition de la poésie lyrique en homme qui sait
+ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de
+poésie prosaïque, prennent le dessus, parce que quelque chose disparaît
+alors, qui, tout compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra
+qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût ardent du beau
+pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands
+orateurs, et même les grands critiques.--Soit, et de grande poésie, et
+de lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il ne soit plus
+question. Mais quand les enthousiastes s'éloignent, les réalistes
+arrivent. C'est une loi d'histoire littéraire en effet, et nous verrons
+qu'au XVIIIe siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à
+quel point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et non
+un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins réaliste
+qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue[14]. C'est là qu'il
+trouve Virgile tour à tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que
+faut-il donc être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai, nous
+montrer cette poésie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est
+dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses
+joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour ses chèvres, du
+laboureur pour ses boeufs ou ses blés qui poussent; et aussi
+les vignerons attablés, les moissonneurs buvant à la dernière
+gerbe...--Nullement. «La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle
+ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et
+de chèvres, cela n'a rien par soi-même qui puisse plaire.»--Qu'est-ce
+donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs?
+--Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes aiment à ne rien
+faire; ils «veulent être heureux, et voudraient l'être à peu de frais».
+La tranquillité des campagnards, voilà le fond du charme des églogues,
+et c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de ces ouvrages,
+non les laboureurs qui travaillent péniblement, ou les pêcheurs qui
+peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela.
+L'_Astrée_, et non les _Géorgiques_. A défaut de la poésie qui est
+l'expression des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle ne comprend
+pas même celle qui est l'expression de sa vie réelle dans la simplicité
+touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silène
+de Virgile, il ne goûterait les paysans de La Fontaine.--Que lui
+reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent
+point l'antiquité, qui, précisément, a, tour à tour, ouvert ces deux
+sources éternelles de poésie. A la vérité, s'il a persisté dans cette
+erreur de jugement, il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte
+qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire. Il était très
+souple, et quoique vain, très avisé. Il vit assez vite, non point qu'il
+n'était pas poète, mais qu'on ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça,
+et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la littérature
+française,
+
+ Et son carquois oisif à son côté pendait.
+
+Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme d'esprit. Il l'était
+véritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les
+façons dont on peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du
+Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province, mais
+de son temps aussi, fréquemment, et même du temps qui va venir. Ses
+_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus
+souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du
+piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance.
+Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient à notre
+époque. Un mariage, un procès, une dame qui change de soupirant, le tout
+vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades. Il y en a d'exécrables.
+A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un
+catholique, changeait de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de
+pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une toute particulière
+pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'étais tout à fait
+fâché de croire que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas
+trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...»--Il y en
+a de plaisantes, sinon comme idées, du moins comme grâce de geste, pour
+ainsi dire, et de mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris
+la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir d'être aimée de moi...
+Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt
+ans, s'il le faut. Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en
+avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre
+beauté. Je ne veux que le nécessaire, que vous aurez toujours... Je
+ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux
+réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à rien, vous pourrez
+rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--Sans doute, il y a
+encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la
+phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide, la pirouette
+sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--On peut mesurer la
+distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le
+même. Grâce au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de
+La Bruyère, la grande phrase patiemment tressée du commencement du XVIIe
+siècle s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être entortillé
+en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est créé, la phrase
+rapide et cinglante, qui va être si redoutable aux mains d'un Voltaire.
+
+[Note 10: Histoire des oracles.]
+
+[Note 11: Origine des Fables.]
+
+[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.]
+
+[Note 13: Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.]
+
+[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue]
+
+Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise, le «coup de
+patte» lancé de côté et retiré du même mouvement, si familier à Le Sage,
+et qui est une des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes
+souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai
+désiré avec un égal empressement la tendresse, et l'indifférence de
+Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre,
+et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut
+tirer.»--C'est ici même le genre d'esprit particulièrement propre à
+Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous
+la retrouverons souvent dans les _Éloges_: «M. Dodart était laborieux.
+Ses amusements étaient des travaux moins pénibles. Il lisait beaucoup
+sur les matières de religion; car sa piété était éclairée, et il
+accompagnait de toutes les lumières de la raison la respectable
+obscurité de la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps des
+_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse à manier la langue,
+à lancer l'épigramme et surtout à la retenir, n'est plus ce je ne sais
+quoi «immédiatement au-dessous de rien» qu'il était au temps de La
+Bruyère.
+
+
+
+II
+
+SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES
+
+Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour
+occuper une grande place dans le monde des lettres, à la condition de
+trouver sa voie. Il était de ceux qui ne la trouvent point tout de suite
+parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était de ceux
+qui peuvent ne jamais la trouver, précisément parce qu'ils ont l'esprit
+souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont
+besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement
+Fontenelle. Le moment où il parut dans le monde, celui surtout où il
+commençait à être connu sans être encore illustre, était le temps où les
+découvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme
+était le sien. La science moderne date du XVIIe siècle. Descartes,
+Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en même temps, font aux yeux de
+l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matière des méditations
+de l'esprit humain. Les littérateurs du XVIIe siècle sont trop de purs
+artistes pour avoir tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils
+sont moralistes, très prompts à observer les changements des goûts, ils
+n'ont pas été sans s'apercevoir de cet état nouveau des esprits et de
+son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine,
+l'astrolabe de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et Molière fait
+une place, d'avance, à madame du Châtelet ou à la «marquise» de
+la _Pluralité des mondes_ dans son salon, agrandi désormais, des
+Précieuses.--Au commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse de
+plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne heure. Il n'était
+pas plus lettré, de vocation, que savant. Il était intelligent et
+curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les
+sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose de
+mode, et il était homme à suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont
+pas une forte originalité. Surtout elles étaient chose que l'antiquité
+n'avait point connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les
+sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel de la querelle
+des anciens et des modernes. S'il est une idée à laquelle tient un peu
+cet homme qui ne tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose
+de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, même
+en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps où il a eu
+l'honneur de naître. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect
+de la tradition, et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est point son
+fait. Il est «homme de progrès.» Dans l'idée du progrès il y a de très
+bons sentiments, et toujours aussi une très notable partie de fatuité.
+Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage très
+respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore
+un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues
+des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en
+paradoxes, et en adresses légères à taquiner les opinions reçues. Elle
+consiste à prouver combien Phryné est incomparablement supérieure à
+Alexandre, autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur les
+conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse
+de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime
+point les idées traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être
+plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères étaient aussi
+habiles que nous. Très doucement, en homme du monde, il a continué
+pendant quelque temps cette petite guerre, qui était le prélude de la
+guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme, par exemple, sans
+le gêner, car qu'est-ce qui pouvait gêner cet homme si souple et qui
+glissait dans toute étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que
+le christianisme aussi est une antiquité, sans compter qu'il est
+un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du premier coup, en
+stratégiste consommé. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquité
+païenne, il fait deux petits traités, l'un sur «_l'Origine des fables_»,
+l'autre sur «_les Oracles_», qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice
+tranquille et grave, et de scepticisme à la fois discret et contagieux.
+Il y laisse tomber comme par mégarde quelques gouttes d'une essence
+subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques, doivent
+d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la perte de toute croyance.
+Le procédé est habile, l'adresse légère, l'art très délicat. Les fables
+ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne
+serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance quand à l'origine des
+croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits
+naturels de l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples,
+en leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont parées des
+prestiges de l'art, et, parfois, recommandées de quelques considérations
+morales. Il ne faut pas les détester, il faut s'en débarrasser doucement
+par l'efficace de la raison. Car nous avons les nôtres, moins ridicules
+que celles des anciens, mais que le temps nous fait chérir comme eux les
+leurs. «Nous savons aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs,
+mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes
+éclairés des lumières de la vraie religion et, à ce que je crois, des
+rayons de la vraie philosophie_.»--Il n'a pas dit quelles étaient ces
+erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la
+philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni
+de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les
+peuples, grecs, romains, phéniciens, gaulois, américains et chinois
+commence par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de
+conséquences. Attendez! «... _excepté le peuple élu, chez qui un soin
+particulier de la providence a conservé la vérité_.» Restriction pieuse
+et précaution honnête, à laquelle ce n'est pourtant point la faute de
+l'auteur si l'on trouve un air d'épigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le
+plus doux du monde, que Fontenelle nous amène à cette modeste conclusion
+qui ne vise personne et n'est assurément qu'un conseil de haute
+prudence: «Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de
+peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler.»
+
+Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin de la complicité du
+lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est
+l'homme dont parle La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun
+grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a raison: il en
+a assez dit.»--Même art, avec un peu plus d'insistance et une malice un
+peu plus appuyée dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspiré
+par le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme
+que certains chrétiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin
+que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux
+choses: de ce que certains oracles païens avaient annoncé l'avènement du
+christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cessé.
+De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué de
+sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant quatre cents ans après
+Jésus; et la première blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les
+vérités de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie.
+Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche même de leurs
+ennemis, ont supposé que les oracles étaient inspirés par les _démons_,
+c'est-à-dire par les anges déchus, à qui Dieu a permis de dire
+quelquefois la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que
+les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et Fontenelle
+énumère religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de
+montrer, non pas tant, soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont
+se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les prophéties,
+celles qui sont d'origine païenne sont vaines et ridicules, que de
+prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au
+monde comme ce petit livre.
+
+Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement perfide,
+l'ancien auteur de l'_île de Bornéo_, satire par allégorie du
+catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais
+qui avait eu un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles
+de Fontenelle.--Aussi bien la science commençait à l'attirer pour
+elle-même, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le
+christianisme et l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte
+à les mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement
+sincère et presque désintéressée. Fontenelle a commencé par des opéras
+comiques et continué par des pamphlets. La _Pluralité des Mondes_ est un
+ouvrage de savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et des
+souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une légère démangeaison
+d'embarrasser les théologiens, et une certaine vanité à se montrer
+recherché des belles. Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la
+lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de
+tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censée l'écouter.
+Pour les habitants de la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop
+bien d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait embarrassant en
+théologie qu'il y eût des hommes qui ne descendissent point d'Adam...;
+mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des
+hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui
+parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me
+rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me
+vienne de bien des endroits[16].»--Pour sa marquise, il faut confesser
+qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: «... Vous
+voyez, Madame, que la Géométrie est fille de l'intérêt, la Poésie de
+l'amour, et l'Astronomie de l'oisiveté.--En ce cas, je vois bien qu'il
+faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle que lui a ménagé
+Fontenelle est bien désobligeant. Sous prétexte de donner une suite
+naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'à les interrompre à tout
+moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop
+visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a
+parlé, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous
+rappeler sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ] ou
+[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont
+que des signes de ponctuation.--Et puis ce procédé du dialogue, quand
+l'écrivain y est si scrupuleusement fidèle, est impatientant. Je
+souhaiterais que l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué
+de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une
+conversation, et je crains d'être gênant. Le plus simple, le plus
+naturel et le plus poli dans un livre destiné au public, est encore de
+lui parler.
+
+[Note 15: Nouvelles de la République des Lettres.]
+
+[Note 16: _Pluralité_, Préface.]
+
+Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de grand mérite. Pour
+la première fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a
+comme malgré lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort pour
+abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté par les finesses et les
+petites grâces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et
+quelquefois l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout de
+Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie contenue, et que l'auteur
+s'obstine à contenir, mais qui éclate. C'est un passage presque éloquent
+que celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce tableau
+mouvant, glissant devant nos yeux, des différents peuples humains. En
+ce même point de l'espace où Fontenelle cause avec une grande dame, au
+milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau,
+puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des
+Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce
+sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes chevelues, et puis
+des têtes rases; et tantôt des villes à clocher, tantôt des villes à
+longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes à tours de
+porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle
+est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait
+que l'auteur se contient, s'observe, se prémunit contre l'éloquence par
+le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a
+été, malgré lui: c'est sa punition.
+
+Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation, ou avec
+l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite leçon de
+cosmographie. Il est bon apôtre encore avec sa précaution de dire qu'il
+met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont
+pas des hommes. C'est précisément cela qui forme une difficulté nouvelle
+dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants
+dans toutes les planètes?--Très probablement.--Semblables à
+nous?--Assurément non! qui ont une autre nature, une autre complexion,
+d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est
+pour eux tout différent, et l'âme tout autre?--Sans doute.--Et notre
+vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique, vérité morale,
+qu'est-elle donc?--Une vérité relative, une vérité de ver de terre, qui
+ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous?
+
+C'est le «_vérité en deçà des Pyrénées_» de Montaigne et de Pascal, mais
+renouvelé et agrandi, plus frappant de cette énorme différence qu'on
+sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe
+siècle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec véhémence cet
+argument du sixième sens ou du quinzième, que Fontenelle introduit le
+premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours.
+
+La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y sentait
+admirablement à l'aise. Il la comprenait très bien; il en était
+l'interprète clair et élégant auprès des gens du monde: elle lui servait
+de prétexte perpétuel à faire entendre sans tumulte et sans scandale
+qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait à
+son scepticisme l'apparence, la dignité, et peut-être pour lui-même
+l'illusion d'une croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément, une
+arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait, s'en amusait et s'en
+faisait honneur. Il en enveloppait ses épigrammes, et en habillait
+décemment sa frivolité. Du reste, il en avait le goût; mais il n'en
+avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa tournure
+d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province de la science
+et l'agrandit, ou cherche à entendre les rapports qui unissent les
+différentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une
+découverte bien précise ou un système bien général. Fontenelle lit
+tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise rien, et fait des
+rapports qui sont excellents. Il est le secrétaire général du monde
+scientifique.--Non pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne
+perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que désormais
+la vérité devra être scientifique, et que la science est la source,
+désormais trouvée, de toute opinion générale. Le mot lui échappe, qui
+porte loin. Il appelle la science _Philosophie expérimentale_.
+
+L'auteur des _Éloges_ est bien le même homme que l'auteur de l'_'Origine
+des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouvé un terrain solide
+où il établit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais
+derrière lui un corps de réserve.--Il y a infiniment gagné, même au
+point de vue littéraire. Il a tant été dit que ces _Eloges_ sont des
+chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout à fait,
+pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son
+parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une
+académie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de
+bonhomie, sans la moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit
+d'esprit. Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans
+paraître y songer. Le trait, qui est fréquent, est naturel à ce point
+qu'il n'est pas même dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure
+juste, disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir entendu,
+qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ éloges, dans celui
+d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un
+ton qui imposât davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans
+être fastueuse, plus déclarée. Mais toutes ces courtes biographies de
+laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles
+de vérité, de tact et de goût. Le _portrait littéraire_ n'y est jamais
+fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracée
+d'une manière ineffaçable en quelques traits. Ce sont des éloges, et
+rien n'y est dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits
+défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté, parfois leur
+ignorance des manières et des usages, leurs manies même, et les aliments
+pesés de celui-ci, et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et
+ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et
+ce qui domine, sans étalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont
+bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probité, leur loyauté,
+leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piété, leur
+dévotion même naïve et comme enfantine, et délicieuse en sa bonhomie,
+comme celle de ce mathématicien[17] qui disait «qu'il appartient à la
+Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien d'aller
+au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils sont exquis ces savants de 1715,
+vivant de leurs leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand
+seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant
+en Europe comme une petite république dont les citoyens ne sont connus
+que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur
+régularité de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du
+Régent: «Je le connais. J'ai fréquenté dans son laboratoire. _Oh!
+c'est un rude travailleur_.»--Fontenelle en vient a les aimer,
+personnellement. C'était la passion dont il était capable. Et quelque
+chose se communique à lui, à sa manière, à son style, de leur candeur,
+de leur simplicité, de leur solidité, de leur vérité.
+
+[Note 17: Ozanam.]
+
+
+
+III
+
+Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre le monde, les
+lettres et les sciences. Ce génie moyen était bien fait pour une sorte
+de situation intermédiaire. Elle convenait à ses goûts aussi, à son
+besoin d'être en vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des
+salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et
+l'un lui était un divertissement, agréable et nécessaire de l'autre. De
+cela il se composait un bonheur délicat, élégant et discret, qui était
+bien celui qu'il avait défini naguère[18], quand il indiquait que le
+bonheur humain ne pouvait être qu'une absence de peine, faite d'esprit
+avisé, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla
+longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez ménagé sa monture pour
+la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitée, c'est-à-dire
+extrêmement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance,
+puisqu'il le répétait[19]: «d'une mort douce et paisible, et par la
+seule nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit avec des
+querelles littéraires qui n'aboutirent à rien, et sans bruit ni
+éclat, il avait soulevé les plus graves questions que Voltaire et
+l'_Encyclopédie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout,
+posées, sans paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable,
+les présentant comme la Science opposée à la Foi, le Progrès opposé à
+la Tradition et l'Expérience au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui
+devait naître de là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez
+lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction, deviendra chez
+d'autres une doctrine, et chez d'autres un entêtement, et chez d'autres
+encore une fureur. Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste
+élégant, les dents du dragon.
+
+[Note 18: _Du bonheur_.]
+
+[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.]
+
+
+
+LE SAGE
+
+
+
+I
+
+TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT
+LITTÉRAIRE
+
+Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a rien trouvé de
+nouveau. Il a été dit un peu partout que Le Sage est le créateur du
+roman réaliste en France, et il a été dit, peut-être encore plus, qu'il
+formait une transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et
+je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalités,
+ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de
+donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre
+fois.--Homme de transition entre les deux siècles, Le Sage l'est
+excellemment. Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré,
+méconnu, repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout un côté
+du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé d'être, tant il
+appartient au temps où il écrit. Il ne manque guère d'exprimer son
+admiration et son culte pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon,
+c'est-à-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper, malgré
+ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voilà les dieux
+qu'il ne cesse d'opposer au héros du jour. Il est «classique» et il est
+«ancien». Il est pour ceux qui parlaient «comme le commun des hommes»,
+et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe, d'avoir dit «que le
+peuple est un excellent maître de langue»[20]. Il y a de son temps cinq
+ou six «Fabrice» qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut
+reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle, un peu
+Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses épigrammes,
+dont il trouve insupportables «les expressions trop recherchées»,
+les «phrases entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et
+«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les pensées
+«souvent très obscures», les vers «mal rimés», etc.[21].--C'est
+presque une affectation chez lui que de ne point vouloir être de cette
+littérature-là, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les
+compliments que les épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme
+écrivain vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel et
+simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas seulement avec la
+netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style
+léger et enjoué», lui dit le duc de Lerne. «Ton style est concis et même
+élégant, lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop
+naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire plein d'emphase,
+qu'Olivarès, homme à la mode, trouve «marqué au bon coin».--Evidemment,
+pour Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement du
+XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide décadence. Il est homme de
+1660. Il n'est pas sûr qu'il eût écrit les _Précieuses ridicules_ et les
+_Femmes savantes_; mais il les refait, discrètement, à sa manière, à
+plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui échappe, et
+le mauvais l'exaspère; et de la _Henriade,_ en son _Temple de mémoire_,
+malgré l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout à
+fait un retardataire.
+
+[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.]
+
+[Note 21: _Ibid._, et X, 5.]
+
+Notez que du siècle précédent il en est aussi par la tournure
+d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct
+généralisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse
+point de protester contre l'excès où l'on a poussé cette considération,
+que les hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales, les
+conceptions qui s'étendent loin et embrassent un très grand nombre
+d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, à sa manière, il
+aime aussi généraliser, et sinon avoir des idées universelles, du moins
+tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie
+humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits
+des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et
+ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que soulève
+le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe,
+de fripon, d'écolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de
+lettres, d'homme d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari
+tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que
+traverse successivement _Gil Blas_. Le goût du XVIIe siècle est là.
+Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands
+aspects, les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire le
+tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensée
+humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la société, avec
+tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers.
+
+Et voyez encore de qui Le Sage procède directement, où sont ses origines
+et comme ses racines littéraires. Il est tout autre que La Bruyère;
+mais il est né de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine
+originalité, il écrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrangé
+en petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des _Caractères_,
+cent imitations ou contrefaçons du livre à la mode se succédèrent. La
+centième, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un
+cadre, mais même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est un
+homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits,
+des anecdotes, des actualités, des _nouvelles à la main_. Comparez aux
+_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute,
+mais, plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des paradoxes,
+des espiègleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau
+de moeurs; et dans Duclos il en sera de même, et aussi dans les romans
+de Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les
+deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs». Très
+naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutôt à ce qui précède qu'on
+songe, qu'à ce qui suit.
+
+Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre
+les deux âges, mais appartiendrait tout simplement au précédent. Il
+est vrai; mais à côté de ces inclinations d'esprit qui en font un
+contemporain de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond, Le
+Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute autre date, un peu
+trop même peut-être, et c'est ce qu'on verra par la suite.
+
+
+
+II
+
+LE «RÉALISME DANS» LE SAGE
+
+Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de son temps que le
+considérer comme réaliste. Presque au contraire. Le réalisme en effet a
+son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour au
+naturel, à l'observation exacte, au goût du réel, et une réaction très
+violente contre le genre romanesque. Le réalisme remplit les satires de
+Boileau, les comédies de Molière, le _Roman bourgeois_ de Furetière,
+aimé de Boileau, et les _Caractères_ de La Bruyère. En 1715, le réalisme
+n'est point une nouveauté, c'est une tradition, et bien plus novateurs
+seront ceux qui de la sphère des faits se jetteront dans celles
+des idées et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour au
+romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme très peu prétentieux du
+reste, et modeste dans ses ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne
+croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il
+collectionne, et il écrit des «caractères» avec l'assaisonnement d'un
+«roman comique». Seulement, si, à proprement parler, il n'invente rien,
+il apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se trouve que
+cette nature est comme merveilleusement appropriée à cet art, ne le
+dépasse pas, ne reste point en deçà, s'y accommode et le remplit
+exactement. Le Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité
+de le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il l'est plus
+qu'éminemment; il l'est exclusivement.
+
+Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne n'a été plus
+curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde où il lui était
+permis de regarder.--Mais ce monde n'était pas le très grand monde,
+et ce n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Très honnête
+homme, et même presque héroïque dans sa probité, encore est-il qu'il n'a
+guère fréquenté que dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits
+bourgeois.--Précisément! Je ne dirai pas tout à fait: «C'est ce qu'il
+faut,» mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un
+mauvais point de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le plus bas
+sont tout aussi réels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est
+pas mauvais de le répéter; et, pourtant l'art réaliste a deux écueils
+dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et
+l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand réaliste
+moderne, Balzac, a échoué piteusement à vouloir faire des portraits de
+duchesses, et tel autre moins grand, très bien doué encore, Zola, a
+dénaturé le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les
+bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par conséquent une
+exclusion. C'est sa raison d'être. S'il était la reproduction exacte de
+la nature tout entière, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue,
+avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant
+tout, à la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en
+voir qu'une portion. Or l'art réaliste, comme tout autre, est un point
+de vue, et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des choses la
+circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se
+pique, de par son nom même, est de nous donner la vérité même des moeurs
+humaines?
+
+La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste, ne pourra être que
+la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra être pris
+à mi-côte. Pour le sens commun, qui se marque à l'usage courant de
+la langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent et comme
+assidûment nos regards. Un grand homme, comme Napoléon, est parfaitement
+réel; seulement il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur il
+est légendaire, relégué, même en un entretien populaire, dans le domaine
+du poème épique.--Et il en est tout de même d'un scélérat hors de la
+commune mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez que
+vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi
+bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de nécessité
+rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit
+réalité--chose singulière mais incontestable--ne dit donc pas toute la
+réalité, mais ce qui, dans le réel, paraît plus réel, parce qu'il est
+plus ordinaire. L'art réaliste, comme un autre art, et précisément parce
+qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra
+s'interdire la peinture des caractères trop particuliers soit par
+leur élévation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par
+leur singularité. Or Le Sage était, par sa situation dans la vie,
+admirablement placé pour observer, sans effort et naturellement, les
+limites de cet art. Il ne le créait point; et souvent il en semble le
+créateur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait
+inventé pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les créatures
+d'exception, ou seulement les hommes d'un monde élevé et raffiné; car,
+petit bourgeois modeste, timide même, à ce qu'il me semble, et un peu
+farouche, il ne faisait guère que passer dans les salons, parfois même
+un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il ne devait pas se plaire dans la
+peinture des trop vils coquins; car il était très honnête homme, et,
+notez ce point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes,
+n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du vice qui est un travers de
+fantaisie dépravée chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou
+cette affectation de tenir les scélérats pour personnages poétiques, qui
+est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur naïf chez certains
+artistes d'ailleurs très réguliers et très bourgeois.--Restait qu'il fût
+un bon réaliste en toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion
+d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-là.
+
+Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses prédécesseurs,
+en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins
+_essentiellement_ qu'ils ne le sont par réaction contre les romanesques
+qui les précédaient eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange.
+Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est
+cela, sans doute, mais ce n'est pas tout à fait cela. Le réalisme est
+une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut
+pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel cas nous serions
+déjà dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est
+précisément un des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est
+pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière. Ai-je besoin de dire
+que quand nous donnons Racine pour un réaliste, nous ne cédons point
+à un goût de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais
+qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est réaliste, par son goût
+du vrai, du précis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond,
+qui du reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui est d'une
+espèce si délicate et précieuse, et son goût d'une certaine noblesse de
+sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui
+se répand sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste qui est poète
+et qui est homme de cour.--Le Sage est réaliste sans aucun de ces
+mélanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le goût de la
+réalité, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matière
+même du réalisme.
+
+Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement l'habitude et le
+goût des moeurs moyennes, il faut presque une moralité moyenne
+aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par là un
+commencement d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice,
+vrai ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni
+un trop grand mépris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des
+vulgarités humaines. Philinte eût été bon réaliste, lui qui voit ces
+défauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis à l'humaine nature,
+et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve les autres
+sans étonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine élévation morale
+donne de l'imagination, étant probablement elle-même une forme de
+l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus mauvais qu'ils
+ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou même
+La Bruyère, et encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer à
+montrer les scélératesses des hommes pour se prouver à eux-mêmes, avec
+insistance et obstination chagrine, à quel point ils ont raison de les
+mépriser. Et nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la
+réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se
+produire, et tel esprit délicat, par goût d'élévation morale, fermera
+les yeux aux petitesses humaines, s'habituera à ne les point voir,
+et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de
+l'imagination de Corneille est dans sa haute moralité, ou sa moralité
+tient à son tour d'imagination; car que la morale rentre dans
+l'esthétique ou que l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici
+il n'importe.
+
+Eh bien, le bon Le Sage n’est ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il
+est tranquille dans une conception de la nature humaine où il entre du
+bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne
+s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont point entre eux
+un abîme. Vous le voyez très bien écrivant une bonne partie des
+_Caractères_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez
+point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de
+se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse,
+mettant très haut et prenant très sérieusement sa fonction et sa mission
+de moraliste. Non, sans être un simple baladin, comme Scarron, il
+n'a pas une vive préoccupation morale qui circule au travers de ses
+imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère ou comme Rabelais.
+C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le
+trait et noircit les peintures. Il n'en a guère que contre certaines
+classes de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers, les
+comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les
+coquins sans complicité, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les
+peint très juste. Il ne se refuse point du tout à voir des honnêtes gens
+dans le monde, des hommes bons et charitables, même de bonnes femmes,
+dévouées et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni
+d'ardeur, ni d'étonnement, très juste ici encore, et du même ton
+placide. Mais où il excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes
+qui sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et qu'il ne
+faudrait que très peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou
+sans défaillance prévue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus
+capable de vérité que personne. La réalité ne se déforme point en
+passant à travers sa conception générale de la vie; parce que de
+conception générale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il
+pessimiste ou optimiste? Soyez sûr que je n'en sais rien, ni lui non
+plus. Croit-il l'homme né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et
+comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il
+voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit très bien.
+Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait
+concentrer les images, aviver les contours, et rafraîchir les couleurs.
+--Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire que le «bon
+réaliste» ne doit pas avoir de personnalité.--Ce ne serait point une
+idée si fausse. L'art réaliste est la forme la plus impersonnelle de
+l'art, celle où l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus
+à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalité
+de l'un peut être dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera
+lyrique, ou élégiaque, ou orateur; et la personnalité de l'autre peut
+être dans ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est
+le cas du plus grand nombre;--et la personnalité de celui-ci peut être
+dans sa curiosité, dans son intelligence, et dans son goût de voir
+juste, et alors, comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le
+Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui semble n'avoir eu
+ni passion forte, ni goût décidé, ni système, ni idée fixe, ni manie,
+ni vif amour-propre, ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons
+«n'était quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer et
+par le goût (aidé du besoin de vivre) de consigner ses observations.
+
+
+
+III
+
+L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE
+
+Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les écueils de l'art
+réaliste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour
+lui qu'une absence de défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le
+mérite fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand bon sens.
+
+Quand les hommes--car dès qu'il s'agit d'art réaliste il ne faut guère
+songer à avoir des lectrices--quand les hommes s'éprennent d'art
+réaliste, c'est par un désir assez rare, mais qui leur vient
+quelquefois, par réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice,
+de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se présente.
+Nous aimons successivement toutes choses, en art, et même la vérité.
+Mais voyez comme pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût
+particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et même plus
+qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses réelles.
+Et ceci n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact que nous
+demandons au romancier réaliste des inventions et non absolument des
+choses vues, des créations de son esprit, et non des faits divers; mais
+inventions et créations qui donnent, plus que choses vues et faits
+divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il
+faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon
+sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination légère et facile,
+qui est surtout une faculté d'arrangement,--et beaucoup de bon sens,
+c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme instinctivement les limites
+du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du
+chimérique,
+
+Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prévoir et
+qui se trompe rarement dans ses prévisions, et nous disons que cet homme
+a «le sens du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette de
+la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont
+réels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble
+qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups
+habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens
+est celui qui ne met pas à la loterie. De même en art l'homme de bon
+sens est celui qui aura le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne
+des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière du réalisme. Ce
+bon sens en art est fait de tranquillité d'âme, d'absence de parti pris,
+de modération, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me
+semble, et d'une certaine répugnance à trancher net, à déclarer un homme
+tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce
+qui est toujours exagérer. Cet art n'est point fait d'observations et
+d'enquête; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en dépend
+point. Car on peut être observateur très injuste, et voir avec iniquité.
+Personne n'a plus observé que notre Balzac, et ses observations étaient
+soumises à une imagination, et à une passion qui les déformaient à
+mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est
+le fond même du vrai réaliste.
+
+Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est comme effrayé devant
+ses personnages; «Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur
+dire: «Je vous connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez
+guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes, et les hommes ne
+vont pas bien loin dans aucun excès. Vous serez des friponneaux; car il
+n'y a guère de bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère
+de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très bêtes; car la bêtise
+absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de génie; car il est
+très rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore là une
+exception, et les êtres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous
+le deveniez, je serais très étonné, et je ne m'occuperais plus de vous.»
+
+Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son _Turcaret_ est bien
+remarquable à cet égard. Le sujet est d'une audace inouïe pour le temps,
+et la modération est extrême dans la manière dont il est traité. Pour la
+première fois dans une grande comédie, le public verra en scène un gros
+financier voleur, et pour la première fois une fille entretenue, et
+pour la première fois un favori de fille. Les trois témérités de notre
+théâtre contemporain sont hasardées, toutes trois ensemble, du premier
+coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y
+ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et
+«moderne».--Mais ces trois témérités, il n'y avait guère que Le Sage qui
+les pût faire passer. Ce n'est point qu'il atténue, qu'il tourne les
+difficultés; non, mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en
+être ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas qu'il est
+hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation. Tout y est bien qui doit
+y être, dans ce drame: braves gens ruinés par le financier, financier
+«pillé» par une «coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est
+un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle, qui, cent
+cinquante ans après Le Sage du reste, découvre ce monde-là, et ose
+l'exposer au jour. Il sera comme étourdi de son audace et, dans son
+émotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;
+l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle» et «navrante»;
+il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: «quels êtres puissamment
+abjects, et quelle puissante audace il y a à les peindre!»--et de tout
+cela il résultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est
+guindé et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidité, car
+s'il eût été timide, c'est devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage
+borne sa peinture à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces
+monstres sont des monstres très bourgeois, parce que c'est bien ainsi
+qu'ils sont dans la vie réelle.--Cette «coquette» est d'une inconscience
+naïve qui n'a rien de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et
+pour le «frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout
+scrupule et n'a point perdu toute honnêteté; car, notez ce point, elle
+est capable encore d'être blessée de la perversité des autres: «Ah!
+chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la
+vérité même.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas
+dissimulé sa scélératesse, de l'avoir montré voleur et cruel, mais de
+n'avoir pas insisté sur ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus
+ridicule que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie,
+dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du monde. Scélérat,
+un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en présente;
+burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et
+de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est
+ce que nous voyons de lui à tout moment; c'est en quoi il est «réel»,
+c'est-à-dire dans le continuel développement et non dans l'accident de
+non être.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils
+n'ont pas une vie «intense», ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils
+vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont
+pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui
+n'est point théâtral. S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la
+lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.
+
+_Gil Blas_ est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du roman réaliste,
+parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naïf des choses
+comme elles sont. Petits filous, petits débauchés, petites coquines,
+petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien
+aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de
+médiocrité dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marqué
+ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est
+celle d'un tour que l'on fait dans la rue.
+
+--Et par conséquent cela ne vaut guère la peine d'être
+rapporté.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans
+le passé, retracez-vous à vous-même votre propre vie. C'est précisément
+cette impression de médiocrité très variée que vous allez avoir. Cent
+personnages très ordinaires, dont aucun n'est un héros, ni aucun un
+gredin, tous avec de petits vices, de petites qualités et beaucoup de
+ridicules; cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un peu
+trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois vous avez fait assez
+bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout à fait à votre
+honneur, et sans la bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà
+ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer,
+vous donner dans un livre cette même sensation, avec le plaisir de la
+trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous
+aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de Le Sage. Son héros
+c'est vous-même; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou
+plutôt pour ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens
+bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept ans à travers le monde,
+sur la mule de mon oncle.
+
+Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et
+il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans
+léser personne. Nous avons tous passé par là. Et le monde qu'il traverse
+se charge de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation
+d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à se délier, et à se
+battre, par la force s'il peut, par la ruse plutôt. Une dizaine de
+mésaventures l'avertiront suffisamment de ces nécessités sociales. Mais
+remarquez que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un caractère
+amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur
+chagrine consisteraient à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du
+fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses petits défauts. Il
+est volé, dupé et mystifié parce qu'il est vaniteux, imprudent, étourdi;
+parce qu'il parle trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi
+de suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et un peu trop
+guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à être jamais profondément
+dépravé.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait
+dépassée. Il faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne
+donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses à
+l'ordinaire. Ce serait ou déclamation ou conception lugubre de la vie
+que de faire commettre à Gil Blas, désormais instruit, de véritables
+forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel que la
+vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère de moyen ordre
+elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles
+peuvent pervertir, elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité
+que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des loups, un
+reste de naïveté et de candeur. Disgracié, mais sa disgrâce ignorée
+encore, il rencontre une de ses créatures, qui se répand en actions de
+grâces et en protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie
+son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend un air «froid et
+rêveur» et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise,
+comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de
+la Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel
+procédé.» Il reçoit encore des leçons d'immoralité; il peut en recevoir
+encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier
+jour, et Dieu merci!
+
+Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et détruit ses scrupules,
+elle affine son intelligence, et par là, tout compte fait, le ramène aux
+voies de la raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et tant
+de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore
+ce dernier trait. N'est-ce point une idée très heureuse que d'avoir
+ramené Gil Blas de sa retraite sur le théâtre des affaires? Il est
+tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons
+notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette
+sagesse la nécessité entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutât. Le
+prince qu'il a servi monte sur le trône. Notre homme revient à Madrid,
+sans précipitation à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par ce
+qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté sur le passage du
+Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut
+repartir: «_Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher_, j'eus la
+_complaisance_ de continuer le même manège _pendant trois semaines_.» On
+sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard à
+son jardin, sans doute; mais il était naturel qu'il eût au moins une
+rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il
+n'ait été relaps au moins une fois?
+
+Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la moindre affectation
+de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se
+mêle à ce bon sens, à cette vue juste de la condition humaine. C'est
+l'imagination du poète comique. Elle est très difficile à définir,
+n'étant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculté d'invention. Elle
+consiste, ce me semble, à _vivifier l'observation--et à lier entre elles
+les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la
+voie. Le poète comique observe les hommes, qui se présentent toujours à
+nous en leur complexité, c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour
+les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il essaye de
+saisir la qualité ou le défaut principal de chacun d'eux, de l'isoler
+de tout le reste, et de le considérer à part. Cela fait, s'il a de
+bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculté abstraite_,
+de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de
+«l'ambitieux », du «jaloux», ce qui est absolument la même chose.--S'il
+s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une manière de critique des
+caractères, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit
+de son analyse, sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son
+esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y accommodent,
+le complètent, l'élargissent, qu'est-il arrivé? C'est que l'imagination
+est intervenue; c'est que cette complexité de l'être humain, notre
+poète, après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une sorte
+de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a rétablie moins riche
+à coup sûr qu'elle n'est dans la réalité; l'a rétablie dans les limites
+de l'art, qui étant toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie
+juste assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a
+reconstituée.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est
+ce que le poète comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait
+excellemment.
+
+Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit
+circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur âme?
+Il faut reconnaître, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est
+point bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est un mérite,
+je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopté c'est un air de
+vérité de plus. Il ne voit pas le fond de ces âmes, parce que les
+âmes de ces héros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la
+psychologie» d'un intrigant, d'une rouée et de son associé, d'un garçon
+de lettres moitié valet, moitié truand, d'un archevêque beau diseur,
+d'un ministre qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires. Les
+âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie Le Sage; et les âmes
+moyennes sont, de toutes les âmes, celles qui sont le moins des âmes.
+Celles des grands passionnés, celles des hommes supérieurs, celles des
+solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas
+peuple, où l'on peut étudier les profondeurs secrètes, et les singuliers
+aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art
+psychologique bien plus pénétrant.
+
+--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du réel ne donne
+que la sensation de la médiocrité.--Sans aucun doute; seulement la
+médiocrité vraie, bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît
+son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage, autant,
+si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualités, était
+merveilleusement habile à la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un
+art supérieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de
+faire, il l'a fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est
+pas peu.
+
+Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les
+observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord
+la même chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce
+don de la vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage
+vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais
+eux-mêmes, et qui, de plus, servent à montrer le personnage dans la
+suite et la succession des différents aspects de sa nature vraie. On
+peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de
+Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable
+à lui-même, et sous un aspect nouveau. Il y a là et un don de
+renouvellement et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type qui
+sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne
+dépasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il
+en est le lien naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme
+présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude, tantôt dans une
+autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais
+l'attention se détache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle
+y soit sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.--Et avec quel sentiment
+juste de la réalité, encore, pour ce qui est du train naturel des
+choses! Elles ne se succèdent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop
+vite. Par un art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu
+partout sans être particulièrement saisissable nulle part, elles
+semblent aller du mouvement dont va le monde lui-même. On ne trouve
+là ni la précipitation amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent
+factice, du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce
+divertissement perpétuel des digressions, qui est un charme dans Sterne,
+mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément
+du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne va pas sans
+inquiétude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens
+du réel que jusqu'à la succession des faits et le mouvement dont ils
+vont a l'air, chez lui, de la démarche même de la vie.
+
+Les épisodes même, les aventures intercalées, qui sont une mode du temps
+dont il n'est aucun roman de cette époque qui ne témoigne, ont un air de
+vérité dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste
+au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le
+héros picaresque s'arrête un instant, avec complaisance, à écouter un
+roman d'amour et d'estocades, et s'y délasse un peu. On sent qu'il en
+avait besoin. On sent que ce sont là comme les rêves de Gil Blas entre
+deux affaires ou deux mésaventures. Il a pris plaisir à se raconter à
+lui-même une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et
+de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes dans une
+fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait trêve ainsi au
+réel. Nous lui en savons gré.
+
+Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour bien marquer
+l'intention, ne met ces histoires-là que dans les épisodes. Ce sont
+choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se
+racontent pour s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas
+responsable. Lui se réserve la réalité.--Notez encore qu'à mesure que
+le roman avance, ces épisodes sont moins nombreux. L'action, sans se
+précipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à
+mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité, Gil
+Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur sa route; et c'est la
+même chose; et sa pensée est moins souvent traversée de Dons Alphonse et
+d'Isabelle. Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation ou
+en songes; et c'est encore le train véritable de la vie: car il faut
+toujours en revenir à cette remarque; et le roman se termine par la plus
+bourgeoise et la plus tranquille des conclusions.
+
+C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre, ce roman, quoi qu'on
+en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer
+(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire
+pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux
+bien; mais il est bien lié, et il est en progression, et il s'arrête sur
+un dénouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une
+ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où l'on se retrouve
+aisément. Dans quelle partie du livre se trouve telle scène
+caractéristique? D'après l'âge de Gil Blas, et la tournure d'esprit
+particulière chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le
+livre. Voilà la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition
+supérieure encore, l'impression générale est d'une grande unité.
+Ignorez-vous que les _Pensées_ de Pascal et les _Maximes_ de La
+Rochefoucauld sont livres mieux composés, tels qu'ils sont par la
+volonté ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre
+bien disposé, bien _arrangé_, bien symétrique et où l'unité et la
+concentration de pensée font défaut; parce que toutes les idées des
+_Maximes_ et des _Pensées_ se rapportent et se ramènent à une grande
+pensée centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent,
+la montrant toujours?--À un degré inférieur il en est de même de _Gil
+Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page
+suggère, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et
+que la dernière complète. Cette conception n'est point sublime; elle
+consiste à penser que l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et
+qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillité
+de ton et d'un style très naturel et très uni, ce qui revient à dire que
+dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité
+d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie (c'est Le Sage
+qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie médiocre, et, aux
+plaisanteries de ce genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou
+trop mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire, ni assez
+sot pour s'en fâcher.--Voilà une belle philosophie!--Je n'ai pas dit
+qu'elle fût belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime
+fort bien, d'où je conclus qu'il est bien fait.
+
+
+
+IV
+
+LE SAGE PLUS VULGAIRE
+
+Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien songé à tout cela, et
+est-il bien le philosophe même de moyen ordre que nous disons? Il l'est
+dans _Gil Blas_, et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant
+_Gil Blas_ partie par partie, à des intervalles très éloignés, il
+ait toujours retrouvé cette même direction de pensée et ce même état
+d'humeur, et ce même ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas même
+cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer au
+plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du réalisme de tendre
+au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends
+très bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas
+ces peintures de l'humanité moyenne, et ne trouvent jamais assez de
+délicatesse et de distinction dans la littérature. Si on les pressait,
+ils nous diraient: «Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes
+plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment au-dessous.
+L'étude de la réalité n'est jamais qu'un acheminement ou un prétexte
+a explorer les bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception
+distinguée et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous tenez
+jamais.»--Il y a du vrai en vérité, je ne sais pourquoi. Voilà un homme
+qui a écrit le _Gil Blas_, qui a montré un sens étonnant du réel, qui
+s'est tenu, comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui n'est pas
+distingué, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas
+très moral, mais qui n'a pas le goût de l'immoralité, et qui, du reste,
+est honnête homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples
+qu'il nous entretient, avec complaisance peut-être, en tout cas avec
+une remarquable impuissance à nous entretenir d'autre chose, _Guzman
+d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de
+la littérature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voilà des gens
+qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des leçons d'immoralité. Ils
+naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en
+bandits, après avoir fait souche de canaille.
+
+Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement
+ennuyeux.--Quel intérêt voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle
+variété, et quel éveil de curiosité, et où se prendre, dans une série
+de fourberies se continuant par des vols auxquels succèdent des
+espiègleries de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est Guzman
+qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est Guzman qui est le volé; le
+divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et
+je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme, que
+l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre
+réaliste, il ne la garde plus tout à fait. Il penche vers les coquins,
+il faut l'avouer. Où est mon bon archevêque de Grenade qui n'était
+qu'un honnête sot? Je vois dans _Guzman_ tel évêque qui est absolument
+enchanté de l'habileté de son laquais à lui voler ses confitures. Quel
+adroit coquin! Quel génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien!
+Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des
+compliments à ajouter à ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que
+ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour mériter
+l'applaudissement du maître et entrer en faveur! Voilà le goût pour les
+coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave.
+Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal
+moral est toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine des
+lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyère qui
+marque son mépris des malhonnêtes gens à chaque page, et ne veut pas
+qu'un livre de portraits satiriques signé de lui s'en aille à la
+postérité sans un chapitre où se montre le grand honnête homme et le
+chrétien; et c'est Molière qui écrit _Scapin_, mais qui écrit _Alceste_
+aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la préoccupation des choses
+morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient
+presque au même.
+
+Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation, moins ce souci, du
+moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des
+choses de la conscience, et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un
+degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de
+l'échelle. Nous aurons deux phénomènes littéraires très curieux: le
+goût du bas, et le goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les
+amateurs de méchanceté. Et ce sera la _Pucelle_, et Crébillon fils et
+Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'étude du XVIIIe
+siècle, plus on s'aperçoit de cette brusque rupture qui s'est faite, dès
+son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumière s'est
+éteinte. L'affaiblissement des idées religieuses a eu pour effet une
+diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps,
+dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire la
+conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en
+passent. Et voilà comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du
+XVIIe siècle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui
+qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre
+modeste une transition d'un âge à l'autre.
+
+
+
+V
+
+Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur
+qui a laissé un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de
+narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut
+se défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé à
+ne pas s'aviser assez des qualités incomparables qu'il cache sous sa
+bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait
+le désespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un
+bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux grands éloges
+oratoires, ni aux grandes théories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui
+ont excellé dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils
+n'ont pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur
+encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur
+compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus
+_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'être par
+«fragments bien choisis», dans les livres des autres.
+
+
+
+MARIVAUX
+
+
+
+Ce sera un divertissement de la critique érudite dans quatre on cinq
+siècles: on se demandera si Marivaux n'était point une femme d'esprit du
+XVIIIe siècle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux dès
+à présent, font alors totalement défaut, il est à croire qu'on mettra
+son nom, avec honneur, dans la liste des femmes célèbres.--Si on se
+bornait à le lire, on n'aurait aucun doute à cet égard. Il n'y eut
+jamais d'esprit plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est
+femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style. Il l'était,
+dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa susceptibilité très vive,
+une certaine timidité, l'absence d'énergie et de persévérance, une
+grande bonté et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et
+après des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos.
+Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui
+souffrent, son goût pour les salons et les relations mondaines,
+complètent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure
+d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à ce sexe, qu'il a, souvent,
+peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilité, et coquetterie, et
+grâce un peu maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité,
+pensée fine, brillante et légère, incapable des grands objets, et se
+brisant à les saisir. Je n'ai pas dit mauvais goût, je dis coquetterie,
+démangeaison de toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources
+un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain
+manque de suite dans les démarches de son esprit? Il quitte, reprend,
+et quitte encore les plus chers objets de son étude; il a comme de
+l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degré
+d'originalité lui manque, ou plutôt, car ici il y a lieu à de grandes
+réserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie
+originalité, et une fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?--Il y a
+toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant mystère.
+Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement dans les
+définitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour
+lui. Il impatiente par une inégalité de talent qui semble une inégalité
+d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux,
+quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui.
+Décidément c'est l'érudit du vingt-cinquième siècle qui a raison.
+
+
+
+I
+
+MARIVAUX PHILOSOPHE
+
+Il était absolument incapable d'une idée abstraite. Comme le goût de
+son temps était à la philosophie, il a philosophé de tout son coeur, en
+plusieurs volumes; car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait
+à la mode. Il semble même avoir eu une grande inclination pour cette
+mode-là. A plusieurs reprises il a voulu courir la carrière de
+publiciste. Après le _Spectateur français_, l'_Indigent philosophe_;
+après l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les
+_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'étaient feuilles volantes,
+sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer, au hasard des
+circonstances, ses idées sur toutes choses. La lecture en est cruelle.
+On préférerait l'abbé de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la
+discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une idée
+fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires
+sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs
+entortillés dans des phrases difficiles, ou des banalités de sentiment
+délayées dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide.
+On saisit là le fond de la pensée de Marivaux, qui était qu'il ne
+pensait point. On s'est efforcé de trouver dans ces volumes au moins des
+_tendances_ philosophiques, intéressantes à relever, comme indication
+du tour d'esprit général de l'aimable écrivain. On le montre ennemi du
+préjugé nobiliaire, très touché de l'inégalité des conditions sociales,
+etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la
+complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne nous donne sur ces
+sujets, faiblement exprimées, que les idées courantes, et qui couraient
+depuis bien longtemps. Ses dissertations sont démocratiques comme la
+satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de
+Massillon. C'étaient là propos de salon, à remplir les heures, et rien
+de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire à
+quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous
+tient les discours d'un homme qui n'a rien à dire.--«Du moment qu'il se
+fait journaliste...», me répondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste
+est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on
+s'attendrait à trouver, çà et là, quelque passage révélant un homme qui
+réfléchit, ou qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses.
+C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et probablement
+l'incapacité d'en avoir, est un trait important du personnage que nous
+considérons. À lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette
+lacune; à lire le _Spectateur_, on s'en assure.
+
+La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert des idées
+littéraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un «moderne», ce que
+je ne songe nullement à lui reprocher; car non seulement il est permis
+d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais de l'être, quand on est
+artiste, pour avoir le courage d'être original. Marivaux est donc contre
+les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer une
+idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la manière dont il plaide sa
+cause. Tout à l'heure, il était diffus et vide, maintenant il est
+inintelligible et inextricable:
+
+«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui
+pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle. Eh bien, un
+jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs?
+Non! cette façon a je ne sais quel caractère ingénieux et fin dont
+l'imitation littérale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de
+courir vraiment après l'esprit, l'empêchera d'être naturel. Ainsi, que
+ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, ni le fin, ni le noble d'aucun
+auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent
+à une autre sorte de fin, d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet
+ingénieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs
+qu'en supposant le caractère des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se
+nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait
+indiquer à quoi ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit
+à son geste naturel.»
+
+Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est ainsi qu'il parle.
+Ce qui précède est à là fin de la septième feuille du _Spectateur_; le
+galimatias est plus terrible au commencement de la huitième.
+
+--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_:
+
+«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus
+grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y
+a point d'autre secret pour cela que d'avoir une âme capable de se
+pénétrer jusqu'à un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est
+cette profonde capacité de sentiment qui met un homme sur la voie de ces
+idées si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique
+ces tours si familiers, si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces
+mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraîner
+avec eux l'image de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux
+situations qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui
+justifie tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas
+régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à bon
+compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessât
+d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la
+nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster.»
+
+Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée pure, même très peu
+abstraite, échappe complètement, qui n'ont ni prise pour la saisir,
+ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un
+«penseur» à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes
+du XVIIIe siècle tient en partie à cette raison.
+
+--Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste.--Ce n'est pas
+encore tout à fait le vrai mot, et c'est chose curieuse même, comme
+ce romancier si agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
+moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et
+qu'on ne trouverait guère dans Marivaux de véritables études de moeurs
+ni de copieux renseignements sur la société de son temps. Dans ses
+journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que très peu de
+détails de moeurs. Il trouve le moyen de faire des «chroniques» non
+politiques, rarement littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux
+n'apparaît point. Il n'a pas même cette vue superficielle des choses
+environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du
+fond, et dans une forme abandonnée et languissante qui, malheureusement,
+n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent
+les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des mémoires pour ne
+pas servir à l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques
+exceptions. On a relevé avec raison ce passage où nous apparaît un
+pauvre jeune homme, distingué, aimable, causeur spirituel, et qui
+devient absolument muet, stupide et paralysé de terreur devant son père.
+Voilà qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je qu'il me
+semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier et exceptionnel,
+et forme un renseignement plutôt sur l'époque antérieure que sur celle
+dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
+des Français pour les étrangers, parce que c'est là un travers qui
+paraît bien s'introduire en France précisément dans le temps que
+Marivaux l'observe et le dénonce. Le passage, du reste, est charmant:
+
+«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est pas faite
+comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement,
+ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment tout ce qui se fait
+chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voilà ce qu'on
+appelle une vanité franche. Mais nous autres, Français, il faut que nous
+touchions à tout et nous avons changé tout cela. Nous y entendons bien
+plus de finesse, et nous sommes autrement déliés sur l'amour-propre.
+Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer
+ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent
+à dénigrer nos meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles
+venues de loin. Ces gens-là _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le
+fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout
+le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout
+habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment
+assez flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en
+profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne
+l'étonneront point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance
+contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de son
+pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute
+nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en sait plus
+que les étrangers eux-mêmes.»
+
+À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements une manie qui
+n'existait point à l'âge précédent, qui est un caractère assez important
+de tout le XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
+parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe
+psychologique est très finement démêlé.
+
+Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait
+des observations déjà faites, par exemple sur les financiers et les
+directeurs, sans les renouveler par le détail ou par la forme. Dans ses
+romans même, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
+humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va suivre; mais je
+fais une remarque générale qui m'inquiète un peu: voici deux romans de
+moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent
+dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et dans la société où il
+vit, des romans où le petit détail des actions humaines a sa place, des
+«romans où l'on mange», comme on a dit spirituellement, enfin des
+romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère que des gens
+parfaits, et un autre où il n'y a guère que de plats gueux et des femmes
+perdues. Je ne sais pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est
+le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles
+et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse; voici une dame qui a
+la passion du désintéressement, en voici une autre qui est l'idéal même.
+Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante et dans
+tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on
+en vient à se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme
+bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une tentation
+de quinquagénaire, très pardonnable quand on connaît Marianne.
+Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eût vécu, en présence de
+la résistance de la jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée.
+
+Voilà l'aspect général de _Marianne_; on y voit comme un parti pris
+d'optimisme et une indiscrétion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_
+où je ne trouve ni un honnête homme ni une femme sage, où tout roule,
+je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des
+instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mêle, de
+ce qui, d'ordinaire, le relève, le déguise, ou au moins l'habille.
+Lui, rien que lui. Par lui les intérieurs sont troublés, les familles
+désunies, robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt, on
+épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient à tout.
+
+Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que
+l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je
+crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination
+domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni dans le bien
+ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties
+d'observation très distingués, qu'il faut connaître; mais, en leur fond,
+ils ne procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été conçus dans
+le réel; un peu de réel s'y est seulement ajouté. Ils procèdent chacun
+d'une idée, et un peu d'une idée en l'air, d'une fantaisie séduisante,
+qui a amusé l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a
+écrit cela.
+
+C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme par boutades. La
+preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur
+fantasque d'imagination, dans cette excentricité laborieuse qui le guide
+plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de ses sujets. Il s'en
+ira écrire des comédies mythologiques où figurent Minerve, Cupidon et
+Plutus, échangeant des «discours sophistiqués et des raisonnements
+quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de Cydias; et ce que ces
+singulières productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en
+effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalité attifée
+de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la Pudeur, ce qui
+est le fin du fin, le plus piquant ragoût, et il dit: «Moi! je l'adore,
+et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent
+partout où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier n'est
+point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui
+sont commis à sa garde; voilà ses officiers...»--Que tout cela est joli,
+et que voilà un rien bien travaillé!
+
+Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême en cela?
+Rien autre que la Moralité à allégories du moyen âge. Ne doutez point
+qu'il n'en ait écrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux
+gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient
+de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît _la fidélité d'un
+ami!_»--«Ci gît _la parole d'un Normand!_»--«Ci gît _l'innocence d'une
+jeune fille!_»--«Ci gît _le soin que sa mère avait de la garder_», ce
+qui est bien plus finement imaginé encore, car il faut renchérir.--Et
+les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_
+sort d'un petit bois et les arrête; une dame qui se nomme _Cupidité_ les
+soutient et les encourage, et le drame continue ainsi...
+
+N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus toute la
+littérature classique, et qu'est-ce à dire, sinon, d'abord que Marivaux
+a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit
+s'abandonne à ces singulières démarches parce qu'il n'est pas nourri
+et soutenu de connaissances solides et de vérité?--Il y a autre chose,
+certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
+de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les
+idées et les observations morales, et les grands siècles littéraires
+sont riches, avant tout, de cette double matière. Quand elle fait un
+peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur
+certains points, recule tout à coup, par delà les grandes générations
+littéraires dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres
+pensaient peu, observaient moins encore, et où la littérature était une
+frivolité pénible, et une charade très soignée.
+
+
+
+II
+
+MARIVAUX ROMANCIER
+
+Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il donc?--Il avait de
+très grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas
+confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont très différents.
+Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue
+l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don
+de voir juste. Il se pénètre de réalité de toutes parts. Il voit une
+multitude de détails, du menus faits, «principes» ténus et innombrables
+de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples
+impressions du réel que se fait l'étoffe du son esprit. Il peut n'être
+pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre,
+et qu'il garde sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir
+les sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées,
+l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. Personne n'est plus
+sûr moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le
+psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez
+sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux et facilement
+saisissables de son art. Il peut n'être pas plus informé que chacun de
+nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent;
+ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils
+supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent venir, et où ils
+mènent, et pénétrer comme leur constitution, comme leur physiologie.
+
+Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier
+admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui
+n'est que psychologue, pourra être un romancier de grand mérite, mais
+incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de
+l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout
+psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voilà pourquoi ses
+romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont
+des parties éclatantes de vérité: certaines choses qu'il a vues, il les
+a très profondément pénétrées.
+
+Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il l'était
+absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'être
+romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Réunir
+beaucoup de documents sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et
+le plus souvent il se borne à écrire les _Caractères_. Coordonner ses
+documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous
+les yeux du lecteur par la machine simple et légère d'un récit un peu
+lent, l'idée peut lui en plaire, et il écrira le _Gil Blas_; mais il
+faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations
+que ceux du simple moraliste.
+
+Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et
+sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où,
+peut-être, vient que Marivaux a toujours commencé les siens et ne les a
+jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa manière d'étudier est
+déjà une façon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui
+jette de tous côtés avec promptitude des regards exercés et puissants;
+il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le creuse et le scrute
+avec patience pour remonter à ses origines, quitte à redescendre ensuite
+à ses conséquences. Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion,
+soutenant tel point de la chaîne d'une observation ou d'un souvenir,
+et comblant discrètement les lacunes avec quelques hypothèses. Il va,
+vient, induit, déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit
+récit de la naissance, du développement, de la grandeur et de la
+décadence d'un fait moral, qu'il s'expose à lui-même.--Que le roman
+sorte naturellement de là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet,
+avec tous ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. Quant
+à la tentation de l'écrire, elle est sûre.
+
+Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop,
+qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien
+dont le moraliste ou l'historien des idées puisse faire son profit. Mais
+il y a à chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des
+romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au récit. Et quel
+est le caractère de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des
+observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune
+fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je suis bien malheureuse, et
+voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable...»--Un
+mari lui écrit: «Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon
+égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... de l'autre...
+etc.»--L'_Indigent philosophe_ devrait être, comme le _Spectateur_, un
+recueil de réflexions diverses: très vite il se tourne de lui-même en
+récit picaresque.
+
+Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on
+voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-être, que c'est
+roman très mince d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire
+d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations légèrement
+différentes, et entouré, pour qu'il y ait cadre, à peu près de n'importe
+quoi.
+
+_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont conçus ainsi, avec plus de
+prétentions, plus de suite, plus de succès aussi; mais au fond tout de
+même.
+
+Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, l'amour-propre
+dans le désir de plaire. Il a vu une jeune fille française, assez froide
+de coeur et de sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion,
+et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal,
+incapable d'exaltation, à peu près fermée aux ardeurs religieuses et
+parfaitement à l'abri des emportements de l'amour, ne désirant
+que plaire et inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a
+d'elle-même, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une
+foule de vertus moyennes qui la rendent très aimable et très recherchée.
+Elle est née avec des instincts de délicatesse, de précaution à ne point
+se salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez elle comme une
+forme de son amour-propre: quel que soit le miroir où elle se regarde,
+que ce soit sa petite glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des
+autres, elle veut s'y voir à son avantage.
+
+En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le
+mouvement de dégoût violent d'un coeur orgueilleux, la nausée d'une
+patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le désir qui la poursuit,
+elle se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. Tant
+qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut,
+l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on
+lui achète, tant qu'on n'a rien demandé en échange, cela peut passer
+pour charités paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil
+refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un
+sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture méritait un
+soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut
+qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je
+fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois
+l'amour-propre s'est tiré d'affaire.
+
+Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations franches, et aux
+propositions sans périphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui
+tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la
+robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se
+gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter cette robe-là, offerte
+autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-même sur ses
+épaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut
+se regarder dans son miroir.
+
+Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, puisqu'elle ne
+capitule point; mais elle négocie. Elle ne fait point de sortie; elle
+s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de
+la guerre. Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup
+d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être habile. Marianne
+la définit elle-même bien finement: «On croit souvent avoir la
+conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais
+à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en
+faire.»
+
+Ses coquetteries auront le même caractère que ses défenses; et comme ses
+résistances étaient mesurées juste à ce que l'amour-propre exige, ses
+demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignité qui est
+ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est à l'église. On se
+place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y
+étale point. La modestie, c'est la dignité, et l'on est modeste; mais
+l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse les bornes;
+c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce
+mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces
+vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce
+n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de
+son bras; mais il n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si,
+dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point
+qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute
+de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont
+involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'être.
+
+Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait naître, comment se
+comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle
+inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes
+passions ne vont point à des femmes comme Marianne; elles vont plus
+haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a
+vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un homme mûr
+et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le
+libertin est repoussé; l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes
+sérieux: il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de Valville, est
+accueilli, sévèrement puni d'un instant d'infidélité, et, en définitive,
+serait épousé, si Marianne avait terminé son oeuvre[23].
+
+[Note 23: Il épouse dans le dénouement que le continuateur de
+Marivaux a ajouté.]
+
+Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la
+défensive. Elle ne s'abandonne ni à l'amour, ni même au plaisir d'être
+aimée, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend d'être
+dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle se montre attentive, et
+rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voilà que Valville est
+infidèle, et où en serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir
+que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous
+confondons le perfide par une petite scène de générosité dédaigneuse
+très bien conduite: «Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»--Et
+alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous,
+ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre
+vanité satisfaite, dans notre amour-propre chatouillé, dans notre
+dignité qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation
+que d'autres trouveraient amère, mais que nous trouvons très suffisante!
+
+«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; mais je dis
+agréablement émue: cette dignité de sentiments que je venais de montrer
+à mon infidèle; cette honte et cette humiliation que je laissais dans
+son coeur; cet étonnement où il devait être de la noblesse de mon
+procédé; enfin cette supériorité que mon âme venait de prendre sur la
+sienne, supériorité plus attendrissante que fâcheuse... tout cela me
+chatouillait intérieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voilà
+qui était fait: il ne lui était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle
+Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir
+la paix avec lui-même... et c'étaient là les petites pensées qui
+m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient
+pour moi, ni combien elles tempéraient ma douleur.»
+
+Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui est clair; mais,
+d'abord, vous prenez le vrai chemin pour être aimée, et du reste, vous
+êtes une petite personne clairvoyante, très ferme, très sûre de soi,
+très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment,
+et qui trouve dans ce sentiment tous les réconforts du monde; et c'est
+plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-même vous vous
+regardez dans votre miroir.
+
+Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce n'est guère que
+l'étude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui
+ont ensemble étroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les
+autres. Mais c'est une étude psychologique très poussée, et souvent très
+finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu délayé.
+Marivaux connaît bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles;
+mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les ressorts déliés
+et frêles d'un caractère féminin. À ne considérer dans _Marianne_ que
+Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un très grand charme. Sur
+le reste je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je
+crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de pénétration
+psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre
+la structure secrète, compter les contractions, isoler les fibres.
+
+Le _Paysan parvenu_, à ne regarder encore que le personnage principal,
+est beaucoup moins distingué. Ne crions pas trop vite à la pure
+convention. Il y a de la vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par
+les femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement
+contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux
+en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque
+béate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent très
+vite une force naturelle, une puissance sereine et inévitable du
+monde physique, une sève. Il a la placidité d'un élément. Il en a
+l'inconscience. Les succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées
+profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.
+
+À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un
+patelinage de paysan madré, qui est un bon détail, et met un peu de
+variété dans la monotonie forcée, et comme essentielle, d'un tel
+personnage.
+
+La progression même, dans le développement du caractère, est bien
+observée. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques
+timidités. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de
+l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle
+s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation en usage chez
+les honnêtes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques écus
+de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce
+qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'épouser
+la suivante, à certaines conditions que le maître de la maison veut
+imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop délicat, mais
+qui ne s'accommode pas encore de tout.
+
+Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne
+à son étoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait
+qui est à lui. Distinction très fine: il est à l'aise, et très vite,
+beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.
+À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gêné, voudrait se
+cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voilà rétabli dans
+ses avantages.--Il y a des détails excellents. On lui offre une place;
+il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre femme de
+celui à qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil
+Blas à la place de Jacob? Je crois l'entendre: «Je m'en allai très
+confus et faisant réflexion que le bonheur des uns est toujours formé
+du malheur des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard;
+j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» M. Jacob, lui,
+rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat
+de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil
+Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont différents. Cette
+place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera,
+ou mieux. Sa carrière est ailleurs que dans les antichambres
+ministérielles, et plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même
+d'effronterie que dans son métier.
+
+Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble,
+jusqu'au terme logique et naturel de son développement (ce qui tient
+peut-être à ce que Marivaux n'a pas terminé lui-même le _Paysan
+parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupçon que l'assurance de
+l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob,
+doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalité. Se sentir
+sûr de l'amour de toutes les femmes développe étrangement le fond
+de férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant
+d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de
+dignité; surtout certitude que ces gens-là ne se bornent pas à être des
+misérables et deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué
+de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu l'être pour être Don
+Juan, et surtout à faire comme Don Juan, on est sûr de le devenir. Le
+_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très
+bien vu à cet égard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est
+peut-être trompé.
+
+[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant,
+qui pourrait être intitulé le _Sous-officier parvenu_, et où ce trait
+est très bien marqué, peut-être même avec excès.]
+
+Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère de rendre sa
+femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle après
+l'avoir saisie comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui a
+épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. C'est peut-être
+reculer devant le point délicat, difficile et intéressant.--Passons, et
+après tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le
+plus petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, et dont
+il fallait au moins qu'il eût comme un germe. Il est bénin, et tout
+passif. Il est choyé, dorloté, engraissé et doucement papelard. Souvent
+on le prendrait plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il
+n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un génie féminin,
+et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur
+ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans
+songer que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément parce
+qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le
+trait principal est bien saisi; mais qui s'arrête comme à mi-chemin de
+son évolution naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis
+parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, ne pas
+réussir, du moins entièrement.
+
+Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée d'un trait délié
+et fin, à laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plénitude,
+les dons, pour tout dire, du grand moraliste.
+
+Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que
+c'est à cette conclusion que je suis forcé de venir. Marivaux est
+un psychologue; il fait un bon «portrait» ou un bon «caractère»; il
+l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour
+montrer son modèle dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau
+de lumière et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit
+avoir écrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une assez
+grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure
+centrale ait autant de réalité qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses
+romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel.
+
+J'exagère un peu. Dans _Marianne_, après Marianne, il y a M. de Climal.
+Dans le _Paysan_, après Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux
+bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou
+trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges infiniment
+heureux de fausse dévotion qui ronronne et de libertinage honteux qui
+balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait général,
+et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à
+son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime, selon les
+circonstances. La complexité, dans la composition d'un personnage, est,
+suivant les cas, trait de génie ou signe d'impuissance. Le mal est que,
+pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.
+
+Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la vérité; mais elle est
+pâle, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la mémoire.
+Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières
+discrètes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voilà ce que je
+me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout.
+
+Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir de matière ses
+personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour
+cela qu'il les tue à mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_,
+Mlle Habert à la moitié du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les
+soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition n'est
+peut-être qu'une indigence d'invention.
+
+Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est
+que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui
+écrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre
+assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante,
+et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et
+surtout une, qui ont de la vérité; et il remplit les espaces vides avec
+ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air,
+le goût général, les lieux communs et les manies intellectuelles de
+son époque. Or dans l'époque dont il est, il y a surtout deux goûts
+dominants en littérature d'imagination: c'est à savoir la vertu et le
+dévergondage.
+
+Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue déjà du lecteur: il
+sait que Crébillon fils commence de très bonne heure au XVIIIe siècle,
+avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie
+quelquefois, c'est que la «vertu», la vertu à la mode de Jean-Jacques,
+«l'âme vertueuse et sensible» n'est point née sous les auspices de
+Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au
+commencement du siècle. On la trouve dans ces mêmes _Lettres Persanes_
+à l'épisode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le théâtre
+sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas de vue que le théâtre de
+La Chaussée est exactement contemporain des deux romans de Marivaux.
+
+Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé ni le libertinage,
+ni la sensibilité, et que l'un et l'autre sont venus à peu près
+ensemble, dès que l'influence du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme
+frère et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et
+se soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent. Dès que la gravité
+chrétienne a cessé de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de réprimer
+les esprits, le libertinage s'y est insinué; et dès que le libertinage
+s'y est introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité, y
+a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement. On est
+licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le
+spectacle du malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous ce
+couvert, on continue d'être libertin en toute décence. Et le lecteur
+peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de vertu enveloppe un peu de
+cynisme; et l'auteur se sauve de ses écarts par la beauté morale de
+ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et
+dévergondage s'en vont de concert tout le long du siècle, jusqu'à
+Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme à l'autre, et qui ont à
+l'un et à l'autre, unis et enlacés jusqu'à se confondre, fait de si
+grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventés.
+
+Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas de moi; elle
+est de Marivaux. C'est lui qui établit cette règle de l'union nécessaire
+de la licence et de l'honnêteté. Il gronde Crébillon fils: Vous êtes
+trop cru, lui dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais
+tempérées par des tendances vertueuses; «nous sommes naturellement
+libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous
+traiter d'emblée sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans
+vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point
+à bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences
+extrêmes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en
+repos, qui a du goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son
+esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais honnêtement, avec
+des façons, avec de la décence.»--Que disais-je?
+
+Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au
+XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la vérité, dans Marivaux. Là où
+Marivaux est supérieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a
+comblé les vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans;
+c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas
+directement, et qu'il la laisse aller d'elle-même.
+
+Sensibilité conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second
+tiers) où la jeune fille est menée dans le monde, conduite chez le
+ministre, etc. Il y a là une scène dans le cabinet ministériel, avec
+larmes, génuflexions, genoux embrassés, et ministre la main sur son
+coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un
+huissier au second plan ouvrant les bras à demi étendus dans un geste
+qui veut dire: «Spectacle divin pour une âme sensible!»
+
+Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames qui veulent du bien
+à M. Jacob; détails scabreux, peintures lascives qui se répètent
+à satiété; une certaine gorge de madame de Fécourt qui reparaît
+régulièrement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi très
+conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes:
+mademoiselle Habert à part, je confesse que je confonds toutes les
+autres, et que j'attribue peut-être à madame de Fécourt la gorge de
+madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a même un peu de
+libertinage dans _Marianne_, et le, pied, déchaussé par accident, de
+Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de
+madame de Ferval.
+
+En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui
+est autour du lui; cela n'a pas d'originalité parce que ce n'est pas
+conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matière commune
+dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un
+bien joli mot quelque part: «... moins à la honte de mon coeur qu'à la
+honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu
+celui de tout le monde...»--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et
+puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour étendre un peu
+son domaine; mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et
+les traces d'une possession véritable.
+
+Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espèce,
+d'interminables réflexions. «Je suis naturellement babillard», dit-il en
+une préface. Il l'est doublement, étant de complexion un peu féminine,
+et faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu,
+et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence. Il peint deux dévotes
+engloutissant des plats énormes avec des mines dégoûtées qui doivent
+donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes, qu'elles
+n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le
+dit, déjà longuement, et ensuite:
+
+«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs de
+dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché la
+sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles
+s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres
+mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent
+gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre
+et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable et
+chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient
+trouvé le secret de la gloutonnerie...»
+
+Ah! c'est fini!--Non!
+
+«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les
+viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient
+qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de ne
+pas l'être; c'était (_allez! allez!_) à la faveur de cette singerie que
+leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.»
+
+Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que son lecteur est très
+inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au
+jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse
+de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique blessée. Elle
+évite de prononcer le nom de la lingère. Puis, à un moment donné,
+perdant la tête: «Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur!
+elle s'est trahie! «--Ah! cette marchande de linge...., répond Valville;
+c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire où vous êtes.»
+Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli,
+il est très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais
+Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé:
+
+«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de
+nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que Valville est
+à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer;
+que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu
+de comprendre (_le voilà parti!_) que je n'envoie chez elle que parce
+que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger
+d'aller dire à mes parents où je suis; _c'est-à-dire qu'il_ la prend
+pour ma commissionnaire: c'est là toute la relation qu'il imagine entre
+elle et moi.»
+
+Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse, s'en excuse,
+s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique.
+Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas
+l'ombre. On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à
+Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec
+les défauts et les qualités aussi que comporte ce genre. Il est fait
+de l'élude très minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de
+réflexions et de considérations; et cela fait un fond un peu dénué, et,
+pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui,
+mais de ses voisins: un peu de ce réalisme des vulgarités qui avait
+commencé à poindre avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en
+France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un certain goût de
+s'encanailler; un peu de sensibilité et de vertu larmoyante; un peu de
+polissonnerie.
+
+Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates
+extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants.
+C'est qu'ils ont été écrits comme par deux hommes, l'un psychologue,
+contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est
+exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siècle
+qui connaissait le goût du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des
+pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y
+a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'où suit dans
+l'ouvrage commun quelque incohérence.
+
+Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu près tout seul, et sans
+collaborateur trop apparent? Oui, et c'est là que nous allons le
+considérer pour achever de le bien connaître.
+
+
+
+III
+
+MARIVAUX DRAMATISTE
+
+Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était l'endroit où
+ses qualités devaient se trouver dans tout leur jour,--où ce qui lui
+manquait n'est point nécessaire,--où, enfin, il se pouvait qu'il fût
+contraint de renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont plus
+graves qu'ailleurs.
+
+Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le théâtre en vit;
+c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui
+réussissent à la scène, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont
+point des tableaux très riches et abondants des moeurs humaines que le
+théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très nette, très diligente
+et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque pièce, et c'en est
+assez; c'est l'évolution, bien suivie en ces phases successives, d'un
+ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et opposer d'une manière
+dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de
+personnages, tous bien saisis, c'est-à-dire d'une multitude de
+renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de
+personnages trop complexes, sous peine de n'être plus clair. Au théâtre
+l'homme est comme dépouillé de tous les accessoires de son caractère, il
+est réduit à ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces
+passions sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout leur
+développement.
+
+Essayez de mettre _Gil Blas_ au théâtre. Vous vous apercevrez d'abord
+que tant de personnages si variés, tous si précieux pourtant, deviennent
+inutiles et gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et
+ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance
+énorme; et que dès lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est
+trop en surface pour les proportions que vous êtes contraint de lui
+donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il
+faut laisser tomber, et un caractère qu'il faut creuser davantage.
+
+Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre précisément parce qu'il
+savait creuser un caractère, et parce que le grand tableau de moeurs,
+qu'il n'eût pas su remplir, ne lui était pas demandé là.
+
+Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. Ceci encore, au
+théâtre, n'était point mauvais. Le théâtre n'admet le réalisme qu'à
+légères doses, parce que le réalisme est tout fait de menus détails, et
+que le théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique réaliste
+a de la saveur au théâtre; mais les grandes passions éternelles (sous
+de nouvelles couleurs et regardées d'un nouveau point de vue, tous
+les cinquante ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas tarder à
+revenir, et où le spectateur vous ramène.
+
+Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie fade ou manie de
+libertinage, n'avaient guère leur place sur la scène, où la gauloiserie
+est bien reçue, mais où l'art de provoquer des mouvements honteux est
+absolument proscrit; où les sentiments délicats sont bien accueillis,
+mais où la comédie larmoyante n'avait pas encore pu s'établir en
+faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie
+sentimentale, il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; mais j'ai
+cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses
+volumes, et aussi n'y a-t-il pas songé en un genre d'ouvrages où la mode
+ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.--Enfin
+ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur de quintessence
+et d'explicateur à perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses
+confuses à force d'être multipliées, et galimatias dans la finesse,
+pouvaient le perdre absolument au théâtre,--à moins que le théâtre ne
+l'en détournât. C'était partie de va-tout. Subsistant, ces défauts
+eussent été là odieux; mais précisément parce qu'ils devenaient odieux,
+ils pouvaient, là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force
+d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans une circonstance
+où une sottise serait énorme, ou bien on la fait, ou bien son énormité
+vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à
+peu près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive
+qu'ils se contiennent.
+
+Rien ne montre mieux que cet exemple combien le théâtre est une bonne
+discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le
+théâtre a ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités,
+de dons aimables et un peu suspects, de grâces légèrement inquiétantes.
+Comme il faut être court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à
+de simples nonchalances;--comme il faut être vif, ses analyses se sont
+ramassées en traits rapides et pénétrants, et les coups de sonde ont
+remplacé les longues galeries souterraines;--comme il faut être clair,
+son galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; et de
+tout cela s'est formé le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est
+le plus joli des défauts, ou la plus périlleuse des qualités, ou une
+bonne grâce qui s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.
+
+Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, où ses dons
+avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur
+correctif; et où il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a
+d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a de commun ne
+pouvant guère y trouver place.
+
+Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare et précieuse. La
+première impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce
+qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de
+métier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un métier à
+lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable.
+Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle extérieur
+au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les
+sépare, corrigée par une circonstance accidentelle qui les réunit;--et
+point de tuteur barbare, de père terrible, d'oncle sauvage et
+stupide;--et pas davantage de _peinture de la société_ (oh! non!);
+point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers
+d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets flibustiers, de
+parvenus, de femmes galantes, de dévotes, de directeurs;--et point
+non plus de _comédies de caractère_: point de pièce qui s'intitule le
+distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, le
+grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariâtre,
+le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement
+de dix lignes de La Bruyère en cinq actes!--Quel singulier théâtre!
+Voilà qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose que cela,
+et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi.
+
+On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un genre nouveau,
+une sorte de _comédie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des
+«nouvelles», ou bien plutôt, de petits romans traités dans la manière
+dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques qu'il se
+puisse. Cette comédie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire
+rien du tout--à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger
+les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse ni un miroir; elle
+est faite d'une douce et légère aventure de coeurs entre gens qu'on n'a
+jamais rencontrés dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce
+théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur
+les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et
+de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, à cette
+conclusion, très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays
+qui n'est nullement géographique. Les suivantes sont des dames très
+bien élevées, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont
+ingénieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont
+des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables manques de
+réflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas
+une grande distance, non seulement d'allures, mais même de race, entre
+maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent ces rôles chacun selon
+son «emploi» et rétablissent la différence; mais examinez, et vous
+verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les mères (le plus
+souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères dressent
+des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie
+et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est léger, capricieux,
+aérien, fait de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, loin
+des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on n'a jamais posé le
+pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a
+les moeurs les plus douces, les caractères les plus aimables, des
+imperfections qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y habiter.
+
+--Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, et diffère de
+toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune
+d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des
+âmes, cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine réalité,
+qui consiste à ressembler aux nôtres tout en étant beaucoup plus belles;
+elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à
+sentir, à se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement dans
+la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la joie, à hésiter dans
+l'incertitude, à se mouvoir enfin librement dans l'atmosphère légère et
+pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux
+parler l'historien de moeurs, n'a guère que faire ici, il me semble
+que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris
+autrement la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement en
+dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fût, mais qui étaient
+bien des âmes humaines, et qu'il regardait de très près. Il n'est
+fantaisiste que de première apparence, et parce qu'il supprime à peu
+près le support matériel et l'habitacle ordinaire des esprits humains;
+mais avec les ressorts mêmes de ces esprits, il ne badine point; il
+n'invente pas, il est très informé et très diligent, et il arrive ainsi
+que ce théâtre, qui contient si peu de _réalité_, contient plus de
+_vérité_ que beaucoup d'autres.--Il est très libre, très dégagé, très
+affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il
+paraît très imaginaire, et tout à coup on s'aperçoit qu'il est très
+profond. Figurez-vous qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas des
+Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien d'homérique.» Il eût
+répondu sans doute: «Ce ne sont guère des Français davantage. Ce
+sont des hommes. J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains en
+eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du souci de la couleur des
+temps et des lieux. S'il me conduit à tracer des développements de
+passion qui ne soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient
+vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans un autre
+ordre, Marivaux procède de même. La couleur locale de la comédie,
+c'est le réalisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-être, étant
+connaisseur en choses de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité
+pure. Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient en l'esprit, et
+d'où il part pour en faire une? Allons chercher une comédie qu'il n'a
+point faite, et dont il n'a jeté sur le papier que la matière:
+
+«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie était de
+philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela
+m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse de savoir si
+bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris
+de sa pénétration. Elle m'en croyait enchanté. Savez-vous ce qui arriva?
+C'est que pendant qu'elle définissait les passions, je lui en donnai en
+tapinois une pour moi, que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance,
+et qui m'ennuya à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut
+fâchée de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,
+comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela
+en me retirant. Elle ne parlait des passions que par théorie. Il n'y
+avait que son esprit qui les connût, et je les lui avais mises dans le
+coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus à les sentir qu'à les
+examiner.»
+
+Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et ç'aurait pu devenir
+une comédie de Marivaux. C'est une analyse d'une façon d'aimer. La
+Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu
+l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que
+parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le sujet de cette
+comédie que Marivaux n'a pas écrite.
+
+La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour
+avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'être sûre de
+ne point le ressentir, quand on cause en théoricien, avec une froide
+raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet,
+il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien!
+quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de
+s'entretenir avec une femme supérieure.»
+
+LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanité de l'amour pour trouver
+un homme aimable; mais je sais connaître le mérite. Le marquis est fort
+bien. Voilà un homme qui m'apprécie.
+
+LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est fâcheux.
+Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne
+sait avec qui causer. Il me manque...
+
+Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre
+femme est sans doute languissant...
+
+LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme supérieure est intimidant. Les
+femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent.
+
+LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empêche de sentir?
+
+LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction.
+
+LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-être.
+
+LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'à moitié. Mais
+il n'est point de secret pour vous; et connaître le fond de la passion,
+c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage!
+
+LA COMTESSE.--Pour qui?
+
+LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui
+ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les
+philosophes; on les admire.
+
+LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme déguisée de
+l'amour?
+
+LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une façon de le ressentir.
+À ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien!
+
+LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime!
+
+LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez à badiner. Mais ce
+serait pour faire une étude sur la fatuité des hommes en ma pauvre
+personne.
+
+LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'étais
+sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-être de le croire! Il
+est très borné, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce
+pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si
+on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le
+décourager en l'éblouissant...»
+
+Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, en saisir les
+éléments, démêler les parties dont il se compose, et de ces légers
+mouvements du coeur, de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs
+et de leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties
+couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux yeux des personnages, et
+surtout aux leurs.
+
+Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de
+faire ce travail menu et délicat d'analyse. À vrai dire, il n'y en a
+qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour.
+Il ressemble aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est tout
+simplement d'avoir introduit l'amour dans la comédie française; et cette
+petite découverte était une très grande nouveauté,
+
+Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des
+amoureux sur notre théâtre comique; seulement il n'y avait pas eu de
+peintures de l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les
+comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. L'auteur comique
+nous présentait une Angélique qui était amoureuse de Valère, et un
+Valère qui était le soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était
+chose acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des débats;
+et ce qui s'opposait à cette passion, et comment elle finissait par
+triompher des obstacles, là était la matière de la comédie. Il semblait
+que l'amour fût un fait tout simple, qu'on ne décompose point,
+irréductible à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On
+nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas à y
+revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comédie part de là, et
+elle porte sur autre chose.»--C'est pour cela que vous voyez tant de
+titres de comédies qui annoncent des analyses de caractère: _Avare,
+Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comédie qui
+s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme à bonnes fortunes_, je n'ai pas
+besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, on s'aperçoit bien
+que chez nos comiques l'amour est même à peine un _ressort_; il est une
+manière de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux
+des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme il est entendu,
+au théâtre, que c'est les amoureux qui ont raison, à condition qu'ils
+soient aimés, l'auteur nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et
+Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je vais me moquer.
+Quant à eux, je ne m'en occuperai qu'au dénouement; et c'est bien
+naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez
+l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, et
+jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine
+pourrez-vous citer comme sortant de cette règle le _Dépit amoureux_, qui
+n'est qu'une comédie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie
+une étude sur une manière comique d'aimer, et en grande partie autre
+chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru
+moins du domaine de la comédie que du roman.
+
+Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, qui ne pût servir
+que d'un point de départ. Il a vu qu'il était composé de beaucoup
+d'éléments divers, qu'il avait ses raisons d'être, et ses
+développements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_
+par conséquent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comédie en
+lui-même_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comédie, d'avoir des
+obstacles extérieurs à lui.
+
+Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout parce qu'il
+avait une admirable psychologie féminine, j'entends une psychologie de
+la femme comme il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est
+quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. Par exemple, c'était,
+c'est peut-être encore une banalité que d'estimer que les femmes sont
+fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai
+que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en tiennent à
+leurs paroles. À ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois
+d'artifice. Mais c'est une injustice véritable. Comment un être qui est
+tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que
+mentir. Précisément parce qu'il a conscience que la vivacité de ses
+sentiments et son incapacité de réflexion livre à tout venant ses
+secrets, il essaye peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce
+n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper
+autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: la vérité
+sort et éclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses
+regards, de toutes ses attitudes, et se précipite de tout son être. Ce
+qu'il pense, il vous l'apprend toujours «par une impatience, par une
+froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux,
+en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la
+jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence
+de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate,
+ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est
+charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire.
+Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour
+qui perce à travers son silence[25]?»
+
+[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.]
+
+Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles
+éprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un théâtre tout
+nouveau dans la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, et
+que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et
+précisément Marivaux est un Racine à mi-chemin, un Racine qui ne pousse
+pas le conflit des passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences
+funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'écrit
+que le second acte d'_Andromaque_.
+
+On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», que l'amour
+en ses commencements incertains et indécis, et qui s'ignore encore.
+C'est que c'est là, et non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour.
+L'amour déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui il
+s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout seul. Car de deux
+choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou
+il est heureux, et il n'y a rien à en tirer du tout. L'amour commençant,
+au contraire, peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant que le
+spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il
+hésite, recule, louvoie, se prend aux pièges des précautions dont il se
+défend; par tout ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte,
+de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par être
+confondu, de mille autres choses, et là est le drame gai et divertissant
+de l'amour.--Dans une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le
+fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent clairement
+qu'ils aiment, _qui est celui du dénouement_, et, au contraire des
+autres, c'est par la déclaration d'amour que ce genre de drame doit
+finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies de
+Marivaux.--On conçoit combien cette manière d'entendre la comédie rend
+le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec sûreté le travail
+insaisissable d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et le
+rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il
+doit étudier des passions si indécises encore que ceux qui ont le
+plus d'intérêt à s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le
+spectateur qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement
+et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence,
+sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait,
+facile à faire connaître une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives
+d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a de la gageure
+dans cette conception de l'art et le désir malicieux, la prétention
+piquante de vouloir être compris sans presque rien dire. Marivaux a de
+la femme jusqu'à la coquetterie.
+
+Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est que, d'abord,
+cette science si sûre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la
+complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a
+pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour
+seulement, n'a su démêler si finement ce qui entre dans la composition
+d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle
+circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui
+l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, c'est ce qu'il voit
+et montre ensuite.--Ici, il est fait de dépit amoureux (_Surprises_):
+que deux personnes qui ont juré de ne plus aimer se rencontrent et
+se confient leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles en
+arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: «Comme celui-ci sait me
+comprendre!»--Là il est fait d'impatience de ce qu'on possède et du
+désir de ce qu'on vous défend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est
+fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me soupçonne d'aimer! J'ai
+bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! écartons cette idée...» Il
+ne faut pas l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est
+s'en préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (_Jeu de l'amour et du
+hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être aimé, de bonté,
+de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous
+répète que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'à force de se
+dire: «C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: «Serait-ce si
+fou?» (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances,
+une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme
+Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend et nous
+inquiète un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu
+languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqué chaque
+inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait
+véritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses
+premières amours. On sent que le présent n'efface qu'à moitié le passé,
+que le désir ne fait qu'un peu tort à la gratitude. Au fond il les aime
+toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme
+il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de
+fait, qui est dans l'homme, est indiqué, avec mesure du reste, d'une
+manière très heureuse.--Silvia, au contraire, dès qu'elle aime ailleurs,
+n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est ruiné absolument par
+le nouveau. Elle n'est plus retenue même par un regret; elle ne se sent
+plus attachée que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.
+
+Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait? bien
+superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne
+serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous
+montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et
+autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait précisément
+de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection;
+mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la
+comédie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette
+et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour
+parler comme Stendhal, qui, fortifié par l'accoutumance, l'estime, les
+bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre,
+est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les
+conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir à la comédie
+de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est
+redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est
+dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des
+sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car
+tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison même, forme
+un petit drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame
+divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, «après beaucoup de
+mystère», comme dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.
+
+Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce
+qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à
+côté; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce
+sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a
+connue Chamfort à celui qui lui plaisait.--Arrêtez, répondit le galant;
+si vous le savez, je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de
+la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans doute, le grand amour
+romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux,
+même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même
+qu'être aimé pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque
+chose qui nous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple,
+s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour,
+né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est
+tout au moins une préférence. Ainsi de suite; et de tels sentiments
+on peut encore s'accommoder.»--Eh! oui! et c'est de ce train que
+vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de l'amour
+susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré
+et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.
+
+Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que «s'il existe
+un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui
+est caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» Eh bien,
+c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou, du
+moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces
+autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, dont il
+a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps;
+mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps
+caché au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comédie de l'amour
+est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est
+un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans
+les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux
+ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui
+s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à
+l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance
+à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un
+obstacle extérieur: on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres
+passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencent
+à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait
+aux personnages pour les exciter un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas
+t'apercevoir que tu aimes!»
+
+Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, parce que l'auteur
+y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu
+attifé. Ses personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de
+plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend
+très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger
+parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à
+Arlequin. «Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il
+ne l'épouse pas.--A la vérité, il sera d'abord un peu triste; mais il
+aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il
+l'épouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui
+qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»--Voilà leur
+manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.
+
+Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et
+cette bonté qu'il mêle à toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le
+_Legs_ est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un
+peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu;
+les hommes de ce genre ont très souvent beaucoup de succès, des succès
+sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un
+de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son
+amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va
+l'amour-propre chez une femme, à apprivoiser un ours; c'est une belle
+victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité,
+et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais il fallait plus que la
+finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir.
+
+Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout
+nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de très profond sous
+les apparences d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse de
+l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie des terres nouvelles.
+Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, «il
+connaît tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»;
+Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là où personne n'est allé,
+il n'y a pas même de sentiers.»
+
+La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est
+bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chez lui aucun art de
+«composition», j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de
+«métier». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce
+qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits
+matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire
+une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue
+dans les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant
+d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou
+les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art
+même de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le
+progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le
+mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution
+même des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention
+proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit
+parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est
+point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement
+son invention à trouver une _situation_, et, la situation trouvée,
+laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance
+commune à tous les grands psychologues au théâtre de réduire l'intrigue
+à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à _Bérénice_; et quand il
+a trouvé ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on
+lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: «Précisément! J'ai
+l'invention par excellence. L'invention _consiste à créer quelque chose
+de rien_.»
+
+A la vérité, dans un grand drame, une situation et l'évolution naturelle
+des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments,
+d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps
+pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire
+que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les
+pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers
+aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et
+mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis
+que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue,
+que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un
+psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il
+n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit,
+il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où l'intrigue lui
+est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine où le
+secours de l'intrigue lui serait indispensable.
+
+C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites
+pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence,
+qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée du
+mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont
+pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples
+machines, mais machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant
+accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son tour, fait son
+chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère.
+
+De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux: ils ont une
+certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent
+point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le
+théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un
+caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on
+se dit après coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet
+inattendu-là, c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas
+le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements
+psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée
+par l'art.
+
+Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne
+peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre),
+qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement même de
+ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements de passion
+si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si
+délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour
+être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se
+comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si
+lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience.
+On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou
+qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque
+temps?»
+
+Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi n'est-ce point pour
+le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre
+amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point
+d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de
+ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et le chatouillement
+que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de
+suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et
+à ne pas trop le sentir.»
+
+Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y
+eut jamais hommes aussi habiles qu'eux à manier leur coeur comme un
+instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment
+compliqué.
+
+
+
+IV
+
+Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La Rochefoucauld et ami
+de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eût causé finement avec Joubert
+ou avec Henri Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.--Il en tient,
+certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crébillon
+fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un
+temps où la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et
+délié en un temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le monde
+a vu un peu gros en toute chose. Malgré son Jacob, il a la connaissance,
+le sentiment et le goût de l'amour très délicat, très pur, très
+timide et un peu inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à
+l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.--Il est un de
+ces hommes du XVIIe siècle que le XIXe siècle comprend et prend plaisir
+à comprendre. Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi
+pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son
+mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit tout son mérite. En l'un ou
+en l'autre, il eût été plus goûté, et même il fût devenu plus digne de
+l'être. Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités de
+sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouvé place. Il eût, au
+théâtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comédie, ce qui avait
+à peine été essayé jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine
+ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas
+grand, mais il est considérable, parce qu'il a inventé quelque chose
+dont on ne s'était point avisé, et qu'il est assez difficile même
+d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molière
+jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il fait beaucoup songer à
+Racine, à un Racine qui aurait passé par l'école de Fontenelle. Il a
+beaucoup bavardé, un peu coqueté, et dit deux ou trois choses exquises,
+qui, quand on y regarde d'un peu près, se trouvent être des choses
+profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour
+cela que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, de
+cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux,
+qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.
+
+
+
+MONTESQUIEU
+
+
+
+La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un
+caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du
+grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun
+rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;
+et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce
+qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être
+précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un
+caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne
+font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes,
+qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine,
+ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être
+enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste
+étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel.
+
+Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un
+homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate,
+un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose
+encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres,
+admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles
+brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement
+qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de
+gravitation.
+
+Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie
+qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer
+ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune
+d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-être ce qu'il y a de mieux à
+faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte
+ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera
+envelopper toutes ses pensées--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il
+y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusées parmi
+ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont
+au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui,
+sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du
+moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité.
+
+
+
+I
+
+MONTESQUIEU JEUNE
+
+Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très
+spirituel, très curieux; très intelligent, très frivole, et qui semble,
+dans tous les sens de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus
+d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser.
+Il ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui étaient
+religion, morale, et patriotisme sous forme de dévouement à une
+royauté patriote; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme
+littéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une
+certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même
+celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura
+une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du XVIIIe
+siècle, et au delà.--En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il
+s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans
+des comédies sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans s'en
+inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec
+cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des
+autres, comme de lui-même; se moquant de l'antiquité autant au moins que
+du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant
+une des religions du siècle qui le précède; mettant en question l'art
+lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il
+a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et un peu
+impertinent.
+
+Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, el il lui en
+restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient
+pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un
+Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction
+forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même
+charmant, «la galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain;
+mais sans attachement durable ni profonde émotion; «Je me suis attaché
+dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai
+cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain[26]». Il a l'âme la
+moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui; car
+l'athéisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de
+la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à
+l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en
+parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme
+d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
+aucunement.
+
+[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). «Dans
+le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit
+par l'amour même.» (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idée que c'est
+dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-même, et
+l'on s'accorde à l'y reconnaître.)]
+
+Il n'est pas chrétien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre
+le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais
+acéré et rude, à la Voltaire: «Il y a un autre magicien plus fort...
+c'est le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le
+pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas
+du vin; et mille autres choses de cette espèce.» Voilà le ton général
+des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont
+nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée.
+En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des
+_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas
+changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton
+grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra
+le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de
+railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins
+encore le sentiment.
+
+Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il méprise
+les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, pêle-mêle, surtout les
+lyriques[27], ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres
+des passions» parce que nos poètes dramatiques sont surtout des
+moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poètes sont pour
+lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du
+vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les
+plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs
+et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour «l'harmonieuse
+extravagance» des lyriques, pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle
+les romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur»,
+pour tous ces hommes dont «le métier est de mettre des entraves au bon
+sens, et d'accabler la raison sous les agréments». On sent là l'homme de
+raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en
+soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des
+idées n'a pas aimé les «maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu
+de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent et qui les
+peignent.
+
+[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.]
+
+Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de
+Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les
+effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait
+d'avance, et, d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui
+montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un
+économiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces découvertes, demande
+_Rhédi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et
+au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur
+l'humanité?--_Usbeck_ va-t-il répondre par les arguments de Goethe:
+Qu'importe? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus
+d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée
+de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par «_l'homme à
+quatre pattes_» de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente
+le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers,
+et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne
+vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares «où un singe
+pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait
+même distingué par sa gentillesse?»--Il est possible; mais de l'art
+pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les
+raisonnements d'Usbeck.
+
+[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.]
+
+De son temps, il en est encore par un certain souci de choses
+scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie
+expérimentale_. «Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes...»,
+disait La Bruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un
+insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour
+inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup,
+le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use
+du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses
+études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie
+des sciences? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point
+à ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe
+siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque
+encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, l'idée plus ou
+moins arrêtée que là est la clef d'un monde nouveau.
+
+Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout dans la manière
+dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_
+sont significatives. Voltaire a raison, cela est «facile à faire»,
+j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous
+reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit.
+Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui
+saute aux yeux? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on,
+de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très sérieux, très
+convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe,
+donnant le dernier mot de la misère humaine et encore d'une sensibilité
+déchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyère un
+Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les _Lettres Persanes_.
+
+Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalière, un
+sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace
+toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et
+cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré
+d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que
+voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur
+de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit-maître, un
+directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas même cela, le front
+plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une
+coquette, le geste fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur.
+Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien saisies au
+vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, «des choses qui sont de
+tous les temps et de tous les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que
+ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond
+commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une
+vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique
+ne lui échappe point; l'homme lui échappe.
+
+Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin
+sur l'homme, révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il
+me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre
+et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible
+moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien
+que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir
+l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme
+éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
+tiendra à cela.
+
+Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme
+de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il
+lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans
+l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps
+des salons littéraires et scientifiques.» Faites bien attention
+à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses
+correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire
+des bêtises aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est l'époque
+où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout
+homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au
+moins un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui se piquent
+de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce
+qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme
+vague de l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène à être
+libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps
+de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage
+précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une
+gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane,
+et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.
+
+Même avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce
+travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralité des Mondes_
+il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il paraît que ce
+n'est pas trop de tout un sérail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant
+s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le sable d'un parc où
+il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres.
+Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les mémoires
+d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait dire. Toute
+une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grâces
+maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est
+que c'est un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.
+
+Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès
+les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point
+différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et
+raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point
+le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le
+scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on
+le regrette.
+
+Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des hommes que
+Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans
+le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de
+celui-là.
+
+
+
+II
+
+MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ
+
+Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un homme
+extraordinaire pour cette date, un homme qui n'était point du tout
+de son temps, et qui semblait appartenir à l'époque précédente, un
+adorateur de l'antiquité. «Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine
+de la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... cette
+antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un coup nous voilà bien
+loin de Fontenelle. Montesquieu dépasse la Régence. Sous le sceptique
+aimable et léger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle,
+de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y a un homme qui
+est attiré vers quelque chose de solide et de grave. Du mépris que
+les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique,
+christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui
+que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la mode.
+
+Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquité,
+ce n'est pas précisément ce que l'antiquité a de plus grand; ce n'est
+pas l'art antique. A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il?
+Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», ce n'est
+pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant.
+Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de
+Massillon, marque singulière d'une forte originalité, qui le sauvera. Il
+aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live
+et Tacite. Le développement d'un grand peuple, fort par ses vertus,
+sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les
+censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul
+homme, une seule pensée traversant les âges, toute pleine d'une force
+inébranlable et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le
+sens et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur une grande
+force, l'empire romain établi sur la vertu romaine, le Capitole éclatant
+rivé à son rocher indéracinable, cela plaît à ce méridional, à ce
+gallo-romain, à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et
+des Girondins.
+
+Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point fausse, mêlée
+seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vérité dramatique et
+oratoire, une antiquité faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse
+de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et
+des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des lettrés un
+idéal excellent et précieux de vertu austère, de simplicité hautaine, de
+frugalité un peu fastueuse, d'énergie et de constance infatigable; qui,
+par l'image répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement en
+vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière de religion. Les
+Français ont été très sensibles à cet ascendant. Bossuet, si bien
+défendu par une autre religion, a senti celle-là, assez pour la
+comprendre. Montesquieu en est très pénétré, en un temps où on l'a
+complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? Il est,
+en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine
+classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siècle l'a mis en
+honneur, notre XVIIe siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en
+perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il revivait avec une
+force singulière, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi,
+sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme
+une superstition domestique, ce qui avait été un culte national et
+devait devenir un fanatisme.
+
+
+
+III
+
+SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES
+
+Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne,
+qui est curieux de moeurs singulières, de coutumes locales, de relations
+de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec
+passion, avec une grande application de réflexion aussi; car si les
+_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa
+source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux
+de sciences, comme aussi bien il l'est lui-même; on ne l'est point
+d'exotisme. Au XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais
+surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants.
+Au XVIIe siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande,
+son influence est si loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe
+siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de
+ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de
+légiférer à Paris pour l'humanité toute entière en devait sortir.
+
+Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes manières qu'on
+avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il
+a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres
+édifiantes et curieuses des missions étrangères; Description des Indes
+occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi à
+l'établissement de la Compagnie des Indes_, etc., voilà ses excursions
+de bibliothèque.--Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de
+l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui se passe loin
+de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de
+la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la
+transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe
+et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la
+Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
+attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les
+plus célèbres de toute l'Europe.
+
+Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste,
+d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti
+par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le
+spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas
+artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le
+style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas
+fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans
+sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit,
+resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de la
+_Grandeur et décadence_ que fût sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau
+rêve antique, il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur
+a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de
+portée, de fonds plus riche; moins imposant et moins maîtrisant.
+
+
+
+IV
+
+IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU
+
+En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu
+par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force
+systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en
+Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées
+dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni
+idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la
+beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut
+prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit
+Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de très bonne
+heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle théorie sur les
+peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive,
+tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des
+réalités palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici,
+tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement
+des impôts. Le sociologue positif apparaît.--Le voici encore, plus
+accusé (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble
+s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes
+une première fois se présente à sa pensée: «Il semble que la liberté
+soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour
+celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberté
+à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»--Soit; nous
+allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les
+développements des nations, les grands mouvements des peuples, les
+accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par
+d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les
+poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
+marée; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera
+aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce «_Discours_» immortel où nous
+voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible
+main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin
+mystérieuse.
+
+[Note 29: Lettre CXVII.]
+
+--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous
+l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux
+forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté
+humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mêmes,
+ressorts sans appui, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple,
+soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle
+encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la
+raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
+cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une
+loi bien faite peut faire une époque.--N'en doutez point, il le croit.
+C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui
+apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces
+naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des
+systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds: «L'amour de
+la liberté, la haine des rois conserva longtemps la Grèce dans
+l'indépendance et étendit au loin le gouvernement républicain[30].» Une
+loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est
+au-dessus des faits. Elle est, malgré eux et par elle-même. «La justice
+est éternelle et ne dépend point des conventions humaines.» Elle oblige
+les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle
+résulte de leurs contrats. Si elle en dépendait, ce serait une vérité
+terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. «S'il
+y a un Dieu, il faut _nécessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas
+possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il
+voit la justice il tant _nécessairement_ qu'il la suive...»
+
+[Note 30: _Persanes_, CXXXI.]
+
+Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à
+la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous
+serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de
+l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe,
+et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un
+être hypothétique supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait
+nécessairement juste»[31]. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu
+rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a
+une plus élevée, qui est la charité; mais c'est un sentiment) au centre
+et au sommet du monde, comme une force indépendante des fois naturelles,
+créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de
+l'univers?
+
+[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.]
+
+Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais
+un peu de mal tout à l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guère
+au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les
+questions graves sont touchées, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine
+des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dégénère soit en
+république, soit en despotisme (lettre CII); périls des gouvernements
+sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII);
+ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe
+et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le
+sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
+qu'il en est un qui écrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait même pas
+impossible que tous y missent la main.
+
+
+
+V
+
+L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»
+
+Et, en effet, il en a été ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera,
+agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce
+grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut
+le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de
+travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec
+ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son
+savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité,
+ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, très souple
+d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit
+des notes et écrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les
+_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui
+s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science
+juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions
+du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets
+très différents, qui n'ont pour lien commun qu'un même esprit général.
+Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un
+livre unique auquel il a donné un seul titre.
+
+Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout
+simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais
+seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de
+système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et
+direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait
+et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la
+prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton
+ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots
+hautains qui sentent la force[32], les généralisations ambitieuses; plus
+tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard
+encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté
+dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins
+passionnément poursuivi?
+
+[Note 32: «Tout cède à mes principes.»--«J'ai posé les principes et
+j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»]
+
+Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous
+connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel
+esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des
+grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant
+de temps à autre. S'il y a déjà de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres
+Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit
+des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle
+considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique
+aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent
+encore à l'amusement de tous».--L'homme du bel air n'a pas disparu.
+
+Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le
+voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes.
+Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande
+vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une
+particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la
+côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre
+composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour
+les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère.
+Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus
+longue.
+
+Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce
+qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de
+l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome.
+Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect
+de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre
+faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à
+la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà
+l'essence de toute république. La République est: _soyez vertueux_. Il
+s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce
+mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu
+«_politique_», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de
+la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant
+Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a
+raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la
+plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie
+poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que
+la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute.
+
+Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie
+moderne, l'idéal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicité
+voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de
+son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi
+avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au sérieux, et
+dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les
+forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de
+Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa
+pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande
+influence.
+
+Et si l'érudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur
+moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la
+République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la
+Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour
+lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le
+sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que
+les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non
+point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par
+une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais
+l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur»
+accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir
+d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant
+dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que
+Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en
+use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par
+le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les _Persanes_
+il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur
+brillante et un peu étourdie, des airs, du _paraître,_ de la vanité.
+La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet
+_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie
+tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que
+cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut
+confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se
+faire de la monarchie cette idée-là.
+
+Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence
+d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se
+dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle
+des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les
+_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, à en faire toute une théorie.
+Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne
+leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs
+lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la
+nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là
+les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de
+soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle
+région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La
+famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids[33].
+Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un
+état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est
+pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés.
+Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la
+famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité,
+forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à
+la montagne[34].
+
+[Note 33: Livre XVI, ch. 2.]
+
+[Note 34: XVI, 9.]
+
+Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes
+varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts,
+un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes,
+offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol
+qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui
+les soutient ou qui les accable.
+
+--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie physiologique
+appliquée aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils
+comportent naturellement. Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple
+comme un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, s'accroître,
+fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, idées, préjugés,
+religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement,
+éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer,
+disparaître...
+
+--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient
+d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne
+s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est
+fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera
+intéressant de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur
+elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer
+les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de
+législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu
+est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; il aime à
+croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes
+de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui
+sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et
+s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de
+la nature des choses» et s'il le croit, il ne croit pas moins que
+les lois sont des rapports justes entre les idées.--Et par suite il
+arrivera, conséquence assez piquante, que l'inventeur même, en France,
+de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux
+des législateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: «les
+législateurs doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire
+qu'ils eussent quelque chose à faire.
+
+--N'aperçoit-il point la contrariété?--Si vraiment Montesquieu n'a point
+remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où
+se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes; mais quand la
+variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en
+point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses
+différents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie
+des climats il ne la pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison
+législative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;
+mais il croit que le législateur peut et doit les combattre (Livre
+XVI).--Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat,
+elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion qu'elle lui
+est contraire. «Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux
+vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» Il faut
+opposer les «_causes morales_» aux «_causes physiques_» (XIV, 5),
+combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie
+fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie
+(XIV, 5); etc.
+
+Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le
+législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont
+aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions,
+comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences
+des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine
+rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V,
+10). «Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque
+constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de
+cette même nature.»
+
+Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout
+à l'heure; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un
+naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un
+démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des
+institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais
+croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là
+plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un
+balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de
+l'établir.
+
+C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme
+chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais
+l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent,
+il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du
+plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu y cède avec ravissement.
+En présence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un
+peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à
+force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger,
+améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices,
+que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes;--et
+qui peut-être ne se trompe pas.
+
+Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais
+seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne
+Montesquieu, de par son intelligence même, qui est infiniment souple et
+admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et
+de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à
+être systématique.--Car un système est, selon les cas, une idée, une
+passion ou une table des matières.--C'est une idée chez ceux qui ne sont
+pas très capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conçu ou emprunté
+une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les
+routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre
+chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une
+idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme
+inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur
+présente.--C'est un simple _memento_, une méthode de classement, pour
+les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments,
+d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon
+ordre et à les retrouver aisément.
+
+Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni dans l'intelligence.
+Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoir plusieurs.
+Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées
+générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer
+successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait
+faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit
+des lois_ suggérant tout un système historique ou politique qui ferait
+la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de croire
+que c'est supériorité.
+
+De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre
+chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui qui a
+une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les
+états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque
+propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et
+traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle,
+mais au plus bas degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de
+comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui
+n'ont pas même été encore inventés, il est précisément au sommet de
+l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et
+si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà
+Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voilà l'_Esprit des
+lois_.
+
+C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet
+homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage
+toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de
+chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe
+mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir,
+ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se
+transformer en son contraire même. Il est tour à tour: monarchiste, pour
+savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_
+dans une classe privilégiée qui entoure le prince et qu'elle tombe par
+l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une
+aristocratie subsiste par la _modération_, c'est-à-dire par la prudence
+et la sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie
+et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération
+l'abandonne;--démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce
+cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut
+un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ même, pour gagner une
+pareille gageure;--despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre
+le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un
+despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un
+pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard
+qui ne se renouvelle point.
+
+[Note 35: _Arsace et Isménie histoire orientale_.]
+
+Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour
+nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à
+ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur
+superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme
+est antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le célibat,
+diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie
+terrestre au profit d'une autre.» Que le même lecteur regarde le livre
+suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs
+citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables
+de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à
+eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et
+sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne peut
+subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte,
+ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par conséquent dans
+sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au
+jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de
+départ.
+
+C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire
+de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans
+son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que
+signifie cet éloge de l'_État-couvent_ établi par les Jésuites au
+nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien
+Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: comme il a bien vu que
+Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans
+idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à
+la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre; qu'il y
+a quelque chose de cet esprit dans toutes les républiques antiques, et
+dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques
+de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour
+église la patrie, et faisant voeu pour elle d'égalité, de frugalité, de
+pauvreté et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la
+_vertu_ tenue pour principe des États républicains et cette autre idée
+que l'État républicain convient aux pays limités et concentrés; et toute
+cette admirable critique de la constitution républicaine, écrite par
+un philosophe solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu de
+l'Europe monarchique.
+
+[Note 36: Livre IV, ch. 6.]
+
+[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.]
+
+Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si
+sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui
+dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir
+prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu
+que la Révolution française serait conquérante; cela sans songer à la
+Révolution française; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la
+théorie générale: «Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres
+d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre
+civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes
+de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune
+parce qu'il la dépasse. Continuons: «_Tout le monde, noble, bourgeois,
+artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages
+sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les
+guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans
+la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se
+met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé presque
+toujours tout de travers[38].»
+
+[Note 38: _Grandeur et Décadence_, XI.--_La Grandeur et Décadence_
+est un chapitre détaché de l'_Esprit des Lois_ et publié à l'avance]
+
+Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les suites nécessaires
+du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire:
+«L'inconvénient n'est pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré
+à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du
+gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont
+encore gouvernés par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir,
+si, par une grande conquête_, le despotisme s'établissait à un certain
+point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans
+cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins
+pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»--
+Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_
+par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de génie politique plus
+habile à pénétrer l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.
+
+[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale]
+
+A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né
+d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se
+faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer
+dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout
+entière, à s'y mêler et à vivre d'elle; non moins apte encore à la
+quitter, et à recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une
+liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus
+prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre
+était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de
+la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas
+autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères,
+quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les
+ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que
+celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en
+étranger sa propre âme; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer
+dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois
+familière et dont on sait ne pas dépendre.
+
+Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il
+le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner,
+le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie
+intellectuelle. Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est
+peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en
+donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé
+prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées
+nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il a fait naître
+chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson
+qui ondoie et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était dans
+le grain.
+
+
+
+VI
+
+SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT DES LOIS.»
+
+Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte
+et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force
+d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de
+didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais
+enseigné? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de
+leçons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science
+politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique
+explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer
+quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre
+toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer
+un corps de doctrine, en surprenant les moments où, sans qu'il y songe,
+sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque
+Montesquieu nous dit: «Dans tel cas... tout est perdu!» on peut croire
+que ce qu'il désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.
+
+Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée,
+et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que
+Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la
+_Sagesse_ politique, exprimer la leçon que l'_Esprit des Lois_ contient,
+et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce
+qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en
+montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce
+me semble, à peu près, ce qu'il dira.
+
+Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, d'hérédité et
+comme de climat, étant né de famille au-dessus de la moyenne, sans être
+grande, et dans un pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est
+violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première grande
+violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de
+Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental.
+L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il
+ait éprouvé. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du
+despotisme est restée le fond même de Montesquieu.
+
+Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il est un état violent
+qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il
+le déteste parce qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré,
+il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire
+agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour
+ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des
+passions pour l'établir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez
+cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance suppose de l'ignorance
+dans celui qui obéit; _elle en suppose même chez celui qui commande_. Il
+n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»--Voyez ce qu'il reprochait
+dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV; c'est surtout
+d'avoir été un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance,
+ménagements délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le
+révolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir.
+Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte; le despotisme
+c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42].
+
+[Note 40: _Esprit_ (v. 14).]
+
+[Note 41: _Persanes_, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»]
+
+[Note 42: _Esprit_, v. 13]
+
+Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui en porte la
+marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez qu'il l'applique à Dieu.
+L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les
+affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire;
+c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. Il soumet Dieu à la
+justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu,
+il faut nécessairement qu'il soit juste.... [43].» Il ne veut pas de
+la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu
+arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: «Ceux qui
+ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande
+absurdité»[44]; mais ceux-là aussi lui sont insupportables «qui
+représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de
+sa puissance»[45]. Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne
+diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui[46]. Il s'amuse,
+dans une des _Persanes_, à dire que si les triangles avaient un Dieu, il
+aurait trois côtés. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur
+du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une
+constitution. Il ne la voit guère que comme l'essence des règles
+éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.
+
+[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ]
+
+[Note 44: _Esprit_, L 1.]
+
+[Note 45: _Esprit_, ibid.]
+
+[Note 46: _Esprit_, ibid.]
+
+Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit de la démocratie
+pure. Personne n'a parlé plus magnifiquement que lui des démocraties
+anciennes. C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le
+gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penché vers la
+ruine. «Le peuple mené par lui-même porte toujours les choses aussi
+loin qu'elles peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet sont
+extrêmes[47]. Aussi toute démocratie est sur la pente ou du despotisme
+ou de l'anarchie. L'esprit «d'égalité extrême» la porte à considérer
+comme des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler au plus
+bas. Dans ce désert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran,
+à moins que l'idée de despotisme ne soit tout à fait insupportable,
+auquel cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dégénère en
+anéantissement»[48].
+
+[Note 47: _Esprit_, v, ii.]
+
+[Note 48: _Esprit_, viii.]
+
+Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la
+recherche des moyens pour l'éviter sera toute sa méthode. Dans tout son
+ouvrage on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret
+par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour
+Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les
+nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de
+raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement
+très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment
+instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons
+d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut
+atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible,
+et la liberté étant comme une sorte de réussite.
+
+Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et
+grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et
+dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le
+pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève pourtant, ou croit
+s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et
+de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment;
+--de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme,
+et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus
+forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de
+force, peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans
+la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le
+récompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli
+l'humanité.
+
+Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé
+tout à l'heure des éléments dans la démocratie et il ne les oubliera
+pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser
+son rêve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
+et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme
+lui-même.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour
+Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la République?
+Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le
+principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de
+son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant.
+Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie
+restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre--et il le veut assez
+considérable--de citoyens distingués par la naissance, préparés par
+l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se
+sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit
+de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idées
+singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps
+et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner
+l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous
+aux fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges de
+magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un
+cri d'indignation[49]. Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il
+sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en
+cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du
+gouvernement[50]. Comme il veut une séparation absolue entre le pouvoir
+exécutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit
+absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement
+il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
+d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là.
+Sous prétexte que les citoyens peuvent avoir des différends avec le
+gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
+que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts
+particuliers du citoyen soient sacrifiés à l'intérêt du gouvernement,
+Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi
+solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.
+
+[Note 49: «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques,
+parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait
+pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: «La
+fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la
+vie des hommes, un métier de famille!»]
+
+[Note 50: vi. 1.]
+
+[Note 51: xi, 6.]
+
+Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire
+l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles héréditaire[52],
+l'aristocratie étant «héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est
+pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois
+garanties, modération, stabilité et compétence.
+
+[Note: 52: XI, 6.]
+
+Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a
+autant de raisons de glisser au despotisme que la démocratie. Sans aller
+plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être
+héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand elle le devient»
+(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une
+contrariété des choses mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce
+qu'elle fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie parce
+qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle
+fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui arrive
+vite à n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans la démocratie
+manque l'intelligence des intérêts généraux: dans l'aristocratie manque
+le souci des intérêts généraux. Et obéissant à sa nature, qui est
+concentration du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire de plus en plus
+restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le
+plus fort l'emporte: nous voilà encore au despotisme.
+
+Nous retournerons-nous du côté de la monarchie?--Mais c'est le
+despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient à cette distinction. Pour
+lui la monarchie même non parlementaire, même sans Chambres délibérantes
+à côté d'elle, n'est point le despotisme.
+
+Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu ont été surpris
+de cette assertion, et l'ont considérée comme une singularité de son
+imagination. L'idée peut être une erreur; mais elle n'est pas une
+nouveauté. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de
+Bossuet[53]; c'est une idée commune aux publicistes de l'ancien régime
+qu'une monarchie sans dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie
+sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est
+contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcée d'obéir
+à rien, mais elle _doit_ obéir à quelque chose. Elle a devant elle
+vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
+ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit tenir compte des
+coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays où il n'y a ni lois, ni
+religion, ni honneur, ni conscience.
+
+[Note 53: «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
+chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de
+Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui
+se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir contre,
+ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2,
+1)]
+
+Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente
+au despotisme et trop grande facilité à l'établir, mais non point
+despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple,
+n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend.
+
+La monarchie ne doit donc pas être repoussée _a priori_. Elle est très
+acceptable. Elle a même pour elle un singulier avantage: elle fait faire
+par _honneur_, par besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait
+ailleurs par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer des
+sentiments, et des sentiments qui sont très bons: fidélité personnelle,
+amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui
+profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle
+fait une sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de
+concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être languissamment, on
+l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous
+voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous
+plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, dans vingt
+ans, avec une mémoire que la grande patrie n'a guère.--Mais le
+despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie
+y tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi
+soit fort et ne soit pas très intelligent[54], qu'il soit si capricieux
+«qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses
+qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de
+ses volontés». Cela se rencontre bien vite et est bien vite imité.
+
+[Note 52: vii, 7.]
+
+Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui suit. Aristote
+savait le secret, et Cicéron avait très bien lu Aristote. Il faut un
+gouvernement mixte, qui, par une combinaison très délicate des avantages
+des différents gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, et soit
+aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble organisé des forces qui
+luttent contre la mort toujours menaçante: la mort des États, c'est le
+despotisme.
+
+Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les
+meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et unir, à certains moments,
+aristocratie et démocratie, dans des proportions très heureusement
+rencontrées. Nous avons une force de plus, une institution particulière
+apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la
+entrer dans notre système. Montesquieu s'arrête à la _monarchie
+aristocratique entourée de quelques institutions démocratiques_.
+
+La monarchie, en effet, est excellente à la condition d'être à la fois
+soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule.
+Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'égaux et un chef.
+C'est pour cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont
+despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière humaine, avec
+un trône au milieu. Elle est un organisme, où tout doit être poids et
+contrepoids, résistances concertées et équilibre. Egalité absolue avec
+chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité absolue avec
+chef immuable, c'est, selon le caractère du chef, despotisme capricieux
+encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement même de la liberté,
+c'est l'inégalité.
+
+Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui contrôle,
+et quelqu'un qui obéisse; et entre ces personnes diverses de l'unité
+nationale des rapports, fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait
+le dépôt. Entre le roi et la foule des _Corps intermédiaires_, qui
+limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là et préparent
+l'obéissance de celle-ci. Une noblesse héréditaire est un bon corps
+intermédiaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et
+héréditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
+à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. Elle est un
+excellent corps de _veto_; c'est la «faculté d'empêcher» qui est son
+office propre[56].--Le clergé est un corps intermédiaire assez utile.
+Bon surtout où il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une
+monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment
+fort encore par son ubiquité, sa ténacité, «algue» qui amortit, énerve
+le flot.
+
+[Note 55: II, 4.]
+
+[Note 56: **, 6.]
+
+[Note 57: *, 1]
+
+Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le dépôt des lois». Sauf
+en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances idéales,
+limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples
+précédents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout où
+il y a organisme social. Elles ne sont que les définitions du jeu de cet
+organisme. Mais il est des pays où on les sent plutôt qu'on ne les voit.
+Elles en sont plus redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont
+plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. Il
+est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura
+la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef,
+aura des privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) parce qu'il
+aura un office social[58].
+
+[Note 58: «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte
+garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore un
+pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». «Dans la
+plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modéré parce que le
+prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l'exercice
+du troisième.» (_Esprit_, XI, 6, alinéa 7.)]
+
+Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple doit obéir, mais
+non pas être tout passif. Incapable de «conduire une affaire, de
+connaître les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter», en un
+mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache
+ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses
+souffrances il y a la révolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la
+désespérance qui distendent et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le
+peuple aura donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car «il
+est admirable pour cela», qui interviendront dans la direction générale
+des affaires publiques. Il aura même sa part dans le pouvoir judiciaire,
+non pas en ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne
+la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement
+temporaires, seront tirés du corps du peuple, chargés d'appliquer la
+loi, sans avoir droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant
+non en équité, mais sur le texte[60].
+
+[Note 59: II, 2.]
+
+[Note 60: XI, 6.]
+
+--Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, et les
+institutions démocratiques mises en présence.
+
+Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: exécutive,
+législative, judiciaire.
+
+Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant,
+le magistrat en a le dépôt, et juge d'après elle. Ces pouvoirs sont
+scrupuleusement séparés. Le législateur ne jugera pas; car, alors, il
+ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
+serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus
+de liberté.
+
+Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue
+des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la préparation d'un
+caprice. Plus de liberté.
+
+Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait les mêmes
+tentations que tout à l'heure le législateur. Il ne jugera point; car
+il jugerait pour gouverner. Ses arrêts seraient des services, qu'il se
+rendrait. Plus de liberté.--Il ne nommera même pas les juges, car
+il ferait des juges des instruments, et de la justice un système de
+récompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberté.
+
+Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à faire, si ce
+n'est honneur, et souci du bien général. La liberté c'est chaque pouvoir
+public s'exerçant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'exécution
+doit être prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un homme.--La
+délibération doit être lente: le pouvoir législatif sera aux mains
+de deux assemblées, de nature différente, dont l'une aura toutes les
+chances de ne pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de
+l'autre.--Le dépôt des lois et la justice sont choses de nature
+permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui,
+par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractère
+d'éternité. «Voilà la constitution fondamentale du gouvernement dont
+nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de deux parties, l'une
+enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux
+seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la
+législatrice.»
+
+Et rien ne marchera!--Pardon! ces différents ressorts, forment en effet
+un équilibre, et il semble qu'ils «devraient former une inaction». Mais
+les choses agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; il faut
+«qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et
+«qu'aller de concert», et c'est précisément ce qu'il nous faut[61].
+
+[Note 61: XI, 6. alinéas 55, 56.]
+
+Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers
+linéaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie
+française? Royauté et vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»?
+Clergé, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs
+intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce point la part
+nécessaire et désirable d'institutions démocratiques?--Sans aucun doute;
+et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un
+conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, s'il faisait une
+constitution, un restaurateur ingénieux des plus anciens régimes. Il
+n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a été. C'était un
+«très bon gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou du moins qui
+avait en soi la capacité de devenir meilleur: «La liberté civile du
+peuple (_communes_), les prérogatives de la noblesse et du clergé, la
+puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois
+pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré».
+Tirer du gouvernement «gothique» toute l'excellente constitution qu'il
+contenait en germe, voilà quel aurait dû être le travail du temps et des
+hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont
+amené le résultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts
+de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de la
+France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogée de la
+monarchie française, qui en est la décadence, une monarchie mêlée de
+despotisme, qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme
+sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. Il est temps de
+revenir aux principes et en même temps aux précédents, aux principes
+rationnels et aux précédents historiques, qui justement ici se
+rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberté.
+
+[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensées_.]
+
+Un retour en arrière éclairé par la connaissance de l'esprit des
+constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre
+façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur
+le Duc, est rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu à la
+fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que
+les nations se développent selon le mouvement naturel des puissances
+qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles
+étaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
+certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables sont
+nécessaires à tout gouvernement humain, et cette mécanique, il
+l'applique à la constitution française. Mais l'historien et le
+mécanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se
+rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idéal, c'est à
+la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait pas si difficile
+qu'elle fût encore, que le sociologue les rapporte; les forces réelles
+et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du
+mécanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu.
+
+
+
+VII
+
+MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE
+
+Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien, Montesquieu
+paraît très grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout
+ce qu'il a vu. Il était capable de se détacher de son temps et d'y
+revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques,
+et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute
+historique, tirée du fond même de l'organisation sociale qu'il avait
+sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble était assez forte pour
+prédire ce que deviendrait ce pays même quand les anciennes forces dont
+était composé son organisme auraient disparu.--Son livre est un étonnant
+amas d'idées, toutes intéressantes, et dont la plupart sont profondes.
+Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux
+défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée de faire une
+constitution puis une autre, puis une troisième, sans compter qu'il
+persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais
+qu'on le prenne, il paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre
+comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante à travers
+toutes les conceptions humaines dont sont pénétrés comme d'un seul
+regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice
+secret. Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et très
+régulier, construit d'après les lois d'une logique dogmatique
+impérieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laissé autour
+d'elle d'énormes matériaux à construire des édifices tout différents.
+
+C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système, se suffit à
+lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est une façon de dire qu'il
+se complète. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement
+épris d'idées pures, agençant la machine sociale comme par données
+mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est
+autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne
+sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives,
+vertus ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie morale
+partout. Il est étrange qu'on ait cru[63] qu'à ce livre il manque une
+morale. L'erreur vient de ce qu'il est très vite dit que le fonds des
+sociétés est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer
+le cadre savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le mieux pour
+produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut
+disparaître, matériellement, à travers la multitude des minutieuses
+considérations politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce
+livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures volontés sont
+au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal
+conçue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on
+comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes
+forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides.
+
+[Note 63: Nisard.]
+
+Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être un peu trop
+optimiste. Il l'est de deux manières: par trop croire aux hommes, et par
+trop croire à lui-même, Il a trop confiance dans la bonté humaine. En
+plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Défense de l'Esprit des
+Lois_, on le voit très préoccupé de combattre Hobbes et la théorie du
+«_Bellum omnium contra omnes_». L'homme naturel, «sorti des mains de la
+nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre
+contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un être timide
+et doux, et c'est l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans
+Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du
+reste, à ce que toutes les grandes idées modernes ont leur commencement
+dans Montesquieu.
+
+Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part
+de férocité dans l'homme que je reprocherai à Montesquieu, étant très
+enclin à penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt
+de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. L'homme n'est point
+un fauve; mais c'est un être très incohérent, en qui rien n'est plus
+rare que l'équilibre des forces mentales, et en un mot la raison.
+Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner
+raisonnablement, et que, parce qu'un système politique raisonnable, par
+exemple, peut être connu par un homme, il peut et doit être pratiqué par
+les hommes. Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. Avec un
+esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous
+pouvez être sûr qu'il connaît votre objection mieux que vous. Je sais
+très bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il
+enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire, pour
+un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du
+despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités
+et non pas seulement comme à des théories, à la vertu des démocraties,
+à la modération des aristocraties, surtout à la capacité politique des
+foules. Il _a affirmé_ très énergiquement que le peuple ne se trompe
+point dans le choix de ses représentants, et il en donne comme exemple
+Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange. Pour Athènes, cela
+ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Sénat. J'ai
+parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui
+ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury avec
+insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir en même temps
+(alinéa 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme
+aveugle d'un texte précis, sans être jamais une «opinion particulière
+du juge». Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger
+sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il pas que c'est
+précisément avec le jury que les jugements seront toujours des opinions
+particulières, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours
+jugé «en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger, je le veux bien;
+mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges
+incapables d'en avoir une autre, cela m'étonne.
+
+Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, un peu de
+l'homme qui n'est pas moraliste très informé ni très sûr. Je serais
+tenté de dire que ses admirables qualités d'esprit et de caractère
+lui sont source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade
+qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et
+merveilleusement à l'abri des passions: il est un peu porté à en
+conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnés. Cher
+grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous sépare de
+nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme; puisque posséder la vérité
+intellectuelle et la vérité morale, cela mène encore à une illusion, qui
+est de croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits
+un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire un défaut, pour être tout à
+fait dans le vrai? Peut-être bien.
+
+J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux
+hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il
+croit peut-être trop à l'efficace de son système, quand il en est à
+faire un système. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses
+précautions, et retirer à moitié sa critique au moment qu'on l'aventure.
+Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de scepticisme, et qu'il dit
+tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le
+mieux à tel peuple. Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est
+difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa théorie, de
+ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et
+qu'un Etat bien organisé par lui serait, par cela seul, un très bon
+Etat. Il lui échappera de dire que dans «une nation libre il est très
+souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit
+qu'ils raisonnent: _de là sort la liberté qui garantit des effets de ces
+mêmes raisonnements_»--De là sort la liberté, ou plutôt c'est la
+liberté même, d'accord; mais «qui garantit des effets des mauvais
+raisonnements», je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le _point
+dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le point
+dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le despotisme qu'il finit par
+croire presque que la liberté est un bien en soi, par conséquent un but,
+et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop. Il me
+semble que la liberté n'est point précisément un but, mais un état, un
+«milieu», comme on dit maintenant, où la raison peut s'exercer mieux
+qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une
+fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne mal ou bien.
+
+Sa conception même de la liberté a quelque chose de «formel»; et, comme
+tout à l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui
+peut y conduire, de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la
+formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de faire ce que
+la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est là le _signe_ à quoi l'on
+connaît un despotisme d'un État libre; mais si toute la liberté était
+là, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien
+qu'il peut en être.--C'est que la liberté n'est pas seulement le droit
+de n'obéir qu'à la loi, elle est la capacité de faire des lois qui ne
+ressemblent pas à un despote. Elle est un sentiment d'équité et de
+justice partant de la majorité des citoyens, se déversant et se fixant
+dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous
+lesquelles ils se sentent libres et organisés selon l'équité.--Elle
+n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un
+peuple despotique dans l'âme peut renverser le despotisme; après quoi,
+il fera immédiatement des lois despotiques. Aussitôt qu'il ne subira
+plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-même; car la majorité est
+solidaire de la minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés;
+la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-là même que
+vous liez, dans un état violent dont est gêné le peuple entier où une
+violence existe, dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant
+de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite.
+
+Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine
+réservé des droits individuels devant lequel doit s'arrêter même la loi,
+il ne me paraît pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est
+avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-à-dire un respect et un
+amour réciproques de la dignité de la personne humaine, c'est-à-dire
+une solidarité, c'est-à-dire une charité, il l'a eue peut-être; car il
+déteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément
+sentie; mais il ne l'a pas exprimée.
+
+Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car cette forme et ce
+mécanisme social où la liberté vraie s'exerce, ces conditions les
+meilleures pour que l'idée libérale puisse se dégager et venir remplir
+et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si
+délicatement et prudemment et fortement établies, qu'il suffirait d'un
+minimum de libéralisme dans l'âme de la nation, pour qu'en un pareil
+système il eût tout son effet, et parût presque plus grand dans ses
+effets qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il nomme
+liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le
+contraindre à être.
+
+Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systèmes
+politiques qu'il préconise, de même que je le trouvais un peu trop
+optimiste aussi dans l'idée qu'il a de la capacité politique des
+peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant
+l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberté, c'est
+qu'il le voit dans l'organisation sociale, rêvée par lui, qui est la
+plus propre à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace le
+cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque
+de l'offrir à un peuple pour que demain il en soit digne. «Donnez
+aux hommes, semble-t-il dire, les procédés pratiques pour n'être ni
+tyrannisés ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont
+en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme,
+peut-être aventureux.
+
+Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la nécessité
+de son office. On ne peut pas être sociologue sans un peu d'optimisme.
+C'est pour cela que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait
+écrire une _politique_, c'est-à-dire un code sans sanction, une
+législation supérieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'éclat
+de la vérité qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont
+séduits à la vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des
+instincts humains, on sera peut-être historien, non sociologue. On ne
+dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire;
+et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements,
+les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si vrai que c'est
+souvent ce que fait Montesquieu, n'étant sociologue qu'une partie du
+temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur.
+L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est
+évident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au
+plus haut point. Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par
+une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure; et par conséquent
+que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas
+à la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il
+reste qu'il le mette sur la terre.
+
+
+
+VIII
+
+«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait Fénelon d'un autre,
+et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout
+inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu
+a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est
+impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il
+comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et
+le contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à
+son système et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
+_l'entre-deux_, il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une
+pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui.
+
+On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus
+intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus
+délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les
+idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
+former des groupes et des systèmes, et comme des mondes; voir «tout
+céder à ses principes», «poser les principes et voir tout le reste
+suivre sans effort»; et aussi n'être point esclave de ses principes, et
+savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées
+qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une
+gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de
+l'intelligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme
+et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré
+par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même
+comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long
+travail pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom
+dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de
+tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
+que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'êtes jamais
+si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le
+plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que
+je parle à la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le
+plus exquis de tous les sens_.»
+
+Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un
+entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de coeur, d'infinis
+et renaissants plaisirs. Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir
+la lumière», et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte
+d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une
+idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance.
+Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être
+vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était
+tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du
+monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que,
+si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du
+moins, le signe qu'on la cherche.
+
+Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même
+pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le
+suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser
+à l'extrême et mettre en système _une_ des idées de Montesquieu, presque
+dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui
+sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser
+selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné,
+quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a
+raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable,
+que ce soit par sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus
+belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un
+idéal.
+
+On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu
+tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets
+qu'il rencontre. «Il annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement
+Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux
+et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement
+trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que
+lui. «Je suis, dit-il lui-même, avec son esprit charmant, comme cet
+antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil
+sur les Pyramides, et s'en retourna.»--Je n'aime pas à le contredire, et
+je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans
+tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées
+toutes, et surtout les plus hautes.
+
+
+
+VOLTAIRE
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une représentation du
+_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: «C'est une très jolie
+satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay.»--Le propos
+est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois
+gentilhomme français du temps de la Régence, devenu très riche, un peu
+audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et
+d'éducation.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme très spirituel,
+ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et très intelligent,
+ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a
+tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel.
+
+«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des
+bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce
+qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste.
+Voltaire n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le
+bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spéculations le
+rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni élévation philosophique,
+et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble peu à
+Platon, et nullement à Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute,
+le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur
+naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même d'aucun
+chevalier.
+
+Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il est éminemment
+pratique. Voltaire est un homme d'affaires de génie, et le sens du réel
+est son sens le plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie de
+sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en
+1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques
+années, n'a plus besoin que de considération, la cherche dans la
+littérature parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées à
+lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament
+artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits; mais qui se
+sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans,
+s'il le faut, les idées courantes, et produire des oeuvres d'art
+distinguées selon les formules connues. Ce n'est pas un monument à
+élever; c'est une fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a
+fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.
+
+Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être
+précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner quand on
+le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour
+la «canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter avec une «suite
+enragée», comme disait de Saint-Simon le duc d'Orléans. On le verra
+poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une
+sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi de la
+religion, et, à ce titre, au moment où le malheureux est déjà proscrit
+et traqué partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil
+séditieux»[64], ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d'un
+adversaire de la peine de mort.
+
+[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).]
+
+On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à
+toute l'Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il
+a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre
+Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre
+savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à Frédéric; ne jamais
+manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-l'Évêque contre
+tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. La
+prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit
+strict. Jamais l'idée de la liberté de penser contre lui n'a pu entrer
+dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela;
+dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....» Il ne veut rien
+entendre. Il n'a ni le détachement du philosophe, ni l'élévation du vrai
+artiste. Il ne songe qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne
+l'adule pas.
+
+En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque titre que
+ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes,
+grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II,
+Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont
+toujours prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes,
+toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme un valet; mais à
+celui-ci on pardonne, «et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
+nous rengage de plus belle.»--«Il fut donné à celui-ci de tromper les
+peuples»; mais non point de prévaloir contre les rois.--Richelieu ne
+lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d'assez mauvais
+tours. Mais que voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous
+dans la chambre du roi», si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Fréron
+avec délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et
+qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en
+sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reçu de meilleure grâce
+les petits coups de pied familiers des puissances. C'est même alors
+qu'il est tout à fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une
+dignité»,--qui supplée à l'autre.
+
+C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la
+souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois Dalembert lui écrit:
+«Mais si! cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera
+honneur de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment le touchant
+peu; il redouble de colère. Mais Dalembert s'avise de lui écrire:
+«Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugez
+s'il est protégé!» Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné Mais
+il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre. Il a le mépris pour
+le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage
+de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et
+il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silésie
+est une chose aussi qui a son charme; il prémunit Frédéric contre les
+remords qu'il en pourrait avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?...
+Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos
+_Mémoires_... N'aviez-vous pas des droits très réels?.... Je trouve
+Votre Majesté trop bonne...»--Sire, dit le renardt vous êtes trop bon
+roi.
+
+Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent.
+Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous
+ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés
+de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_
+et sauf, j'en suis sûr, _le poème de Fontenoy_, il les a tous démentis.
+Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se
+démentir et mentir, c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est
+occupée. Combler Maffei de compliments sur sa _Mérope_, et cribler la
+_Mérope_ de Maffei d'épigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire à Mme
+de Luxembourg qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française
+qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l'univers
+entier qu'il n'a jamais écrit le _Dictionnaire philosophique_;
+conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et
+écrire à Duclos: «Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les
+_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile
+d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont
+pas même des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule.
+Il est menteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère.
+Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses
+tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bénit et de communier
+solennellement dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait
+danger à ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours
+peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce
+n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.
+
+Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite,
+troublée quelquefois par le noble souci de plaire au «Trajan» de
+Versailles ou au «Salomon» de Potsdam, et le désagrément de n'y pas
+réussir; mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit
+tard.
+
+Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le 27 janvier 1733:
+«J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-à-dire que j'ai perdu une
+bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente
+qu'on dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui
+annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'étais obligé
+d'honneur à la faire mourir dans les règles.... Je lui amenai un
+prêtre.... Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu
+était dans l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui m'eût
+fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres».--Il voit
+arriver sa propre mort avec une gaîté moindre; mais il lui fait encore
+bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il
+a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville
+florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en
+s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances.
+Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa
+popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera
+compté par la postérité comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa
+vie, et ce qui, du reste, est très bien. C'est une conscience qu'il
+se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se ménage au dernier
+moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquât encore. Il est
+complet désormais; le bourgeois s'est épanoui en gentilhomme terrien, en
+grand seigneur attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
+mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et
+le cordon à Versailles.
+
+Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent acteur», mais un
+peu en acteur, avec une insuffisante simplicité. Quand il communie à son
+église, c'est par intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à
+l'évêque d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage de
+seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c'est son «privilège»,
+ses «vassaux», à l'issue de l'office.
+
+C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu'une solide
+estime publique: «Je n'ai jamais eu de _popularité_, s'il vous plaît,
+disait Royer-Collard, dites un peu de _considération_». Pour Voltaire,
+ç'a été l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé
+le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette «royauté
+intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses
+contemporains l'admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le
+méprise même beaucoup, et évite de lui écrire. Duclos se tient sur
+la réserve et le tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à
+l'occasion, et les occasions sont fréquentes, et d'un ton qui va jusqu'à
+surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et
+lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de
+temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se
+puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a été bien
+vertement sifflé dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
+sur le théâtre?--Des rois, des princes lui écrivent amicalement, sans
+doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint à l'Arétin, et
+si l'on examine d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes motifs,
+et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à Ferney il y a des analogies.
+
+C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait la distinction
+du bien et du mal profondément. C'était le coeur le plus sec qu'on
+ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu'on ait
+constatée. Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons par
+le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que
+l'intelligence sert à quelque chose. Mais le fond du caractère est bien
+là. Il est peu sympathique et singulièrement inquiétant.
+
+
+
+II
+
+SON TOUR D'ESPRIT
+
+Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se
+trouvent réunis dans un homme. Que va-t-il sortir de là? Un grand
+ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un
+et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, et même
+homme de guerre, du moins par ses inventions de ses «chars assyriens»,
+nous ne parlerons pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est
+la définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de persuasion,
+un génie d'émotion, un génie de peinture, un génie d'exaltation ou
+de mélancolie, ou de vérité ou de logique. Voltaire a un génie de
+curiosité. Ce qu'il veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout
+savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de l'agronomie à
+la métaphysique en passant par la musique et l'algèbre, et remplir des
+pages. Il a touché absolument à toutes choses. Faire le tour de son
+temps, savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où l'on y
+passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces, très rares, et ç'a
+été son effort, et presque son succès.--Seulement, d'abord il était
+pressé; ensuite il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient
+condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas;
+il était égoïste, et voilà pourquoi ce génie universel a été étroit;
+universel par dispersion, étroit, borné et sans profondeur sur chaque
+objet. Pour comprendre à fond quelque chose,--que vais-je dire là, et
+qui peut rien comprendre à fond?--pour pénétrer seulement assez
+loin dans une étude, la première condition est le détachement, le
+renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est
+incapable de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un amour
+passionné pour les idées, une joie profonde à sentir qu'on n'est plus
+soi-même, mais l'idée qu'on a eue, et qui à son tour vous possède, une
+abolition de l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit
+être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que
+Montesquieu éprouve à chérir les théories qui enchantent son esprit, à
+jouir pleinement et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus
+parfait, le plus exquis de tous les sens». Certes, en de pareils
+moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le détachement, pour
+un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la
+personnalité délicieusement oubliée et détruite;--et ce sont ces moments
+que Voltaire n'a jamais connus.
+
+La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit une très haute
+distinction. Il y faut davantage; et c'est à ce degré que Voltaire
+ne s'est pas élevé. Il s'éprend des idées avec avidité, non avec
+enthousiasme; il a du plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les
+idées l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour
+à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et, sans s'en
+apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un
+instant connu, non le fond et l'intimité, mais les brillants dehors, les
+abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours légers qui
+la dessinent.--Superficiel parce qu'il est étroit, étroit parce qu'il
+est égoïste, c'est bien l'homme; avec quelle légèreté gracieuse, quel
+élan preste et précis, quel investissement rapide et vif, à la française
+et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son
+nom éclatant et sonore, je le sais; mais enfin à la course, et avec des
+oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et
+peu de résultats.
+
+Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien approfondi, ce
+semble; et qu'est-il?
+
+Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain
+ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité de l'âme, ou à l'âme purement
+matérielle et mortelle?--Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique
+et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain
+point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?--En histoire est-il
+fataliste, ou croit-il à l'action de la volonté individuelle sur le
+cours des destinées?--En politique est-il libéral ou despotiste?--En
+religion, oui, même en religion, est-il abolitioniste radical, ou
+abolitioniste modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes religieux,
+mais conservateur du culte?--Je défie qu'on réponde par un oui ou par un
+non bien tranché sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on
+sera plus rapproché du non que du oui, ou du oui que du non, et sur
+certaines à égale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est
+sincère, on ne pourra adopter la négative certaine ou l'affirmative
+absolue, et, si on le relit, s'y tenir.
+
+Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante». Il aime à
+croire, et il prend les idées au sérieux; il est convaincu, et il est
+pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronté
+dans la vie sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce
+qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; il désire
+qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans
+leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du
+dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a
+conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il a la conviction
+impérieuse et visant à l'acte. Seulement ses convictions sont multiples,
+fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres
+d'elles-mêmes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent
+d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le détail.
+
+Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me répondre
+oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_,
+qui l'aura le plus frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_),
+et la société bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_),
+et la société mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, «_Méchants_»).
+Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se
+méprise (_Marseillais et Lion_). Très souvent vous le prenez pour un
+pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main le progrès et la
+réalisation prochaine de toutes les promesses du progrès. Il vous dira:
+«J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime
+(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si
+malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la tradition de Vauvenargues et
+le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un à l'autre.--Il
+vous dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs
+qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point un
+charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me
+vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est contre
+Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne
+conduise à la religion, comme à ce qui le justifie à la fois, et le
+répare.--Il vous dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient,
+comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous
+ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme
+n'est pas né mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette
+maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris de cette
+maladie, la communiquent au reste des hommes...» Et voilà du pur
+Rousseau, l'homme né bon et perverti par l'état de société, et corrompu
+par ses gouvernements, et Voltaire va écrire l'_Inégalité parmi les
+hommes_.
+
+--Et c'est _Candide_ qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs même que
+dans _Candide_: L'homme est fou; «historien, je m'amuse à parcourir les
+petites maisons de l'univers.» Le monde est un gouffre: «_Ubicumque
+calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand
+naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_» Et dans ses
+moments de pessimisme il est le plus désespéré et le plus désespérant
+des pessimistes; et si dans le poème sur le _Tremblement de terre de
+Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et précaire, à l'espoir
+(_Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion; tout sera bien un
+jour, voilà notre espérance_), dans _Candide_ éclate et largement
+et longuement se déploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni
+exception, ni espoir, ni plainte même et blasphème, forme encore, sans
+le vouloir, de la prière, et partant de l'espérance; ni recours à
+l'avenir humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à rien, sinon
+à la résignation muette, qui n'est que le désespoir, bien plus, qui est
+comme la lassitude du désespoir.
+
+Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis
+aux questions où chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus
+parfait équilibre. Il est impossible de savoir ici de quel côté je
+ne dis pas il penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus
+pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avançant dans la
+vie il semble avoir plus incliné du côté du déterminisme. En attendant,
+pendant cinquante ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé du
+danger qu'il y aurait pour l'homme à se croire esclave de la force des
+choses: «Nier la liberté c'est détruire tous les liens de la société
+humaine.»--«Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une
+manière si contradictoire, et _ce qu'il y a à gagner_ à se regarder
+comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un être libre.»--«Le bien
+de la société exige que l'homme se croie libre; je commence à faire plus
+de cas du bonheur de la vie que d'une vérité.»--Et il vous dira,
+bon logicien: une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de
+l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré sa volonté, il
+pourrait déranger les lois immuables du monde. Par quel privilège
+l'homme ne serait-il pas soumis à la morne nécessité que tout le reste
+de la nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion que nous en
+avons, illusion qui nous est nécessaire, comme d'autres, et qui nous
+maintient dans l'état où nous devons être pour ne pas mourir: «La
+liberté dans l'homme est la santé de l'âme.»
+
+Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une _entité_, un être en nous
+qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette
+négation il n'a pas varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté
+donnée à la matière humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres
+pour se développer et se soutenir.--Mais survit-elle à la matière
+qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une
+faculté d'une matière essentiellement périssable. Et il insiste cent
+fois sur cette considération.
+
+--Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni récompense
+par delà le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: «On chantait
+publiquement sur le théâtre de Rome: _Post mortem nihil est_....» et
+ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se
+gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»--Il importe infiniment,
+réplique Voltaire, et dans le même ouvrage (_Dictionnaire
+philosophique_); je tiens essentiellement à l'âme immortelle parce qu'il
+n'est rien à quoi je tiens plus qu'à l'_Enfer_: «Nous avons affaire à
+force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de petites gens, brutaux
+et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas
+d'enfer, et que l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les
+oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»--Et, donc, en style élevé:
+«Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle!»
+
+Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux
+yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est à elle qu'il
+a toujours aimé à revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans
+interprétation abusive et sans chicane, elle ne suggère que l'athéisme.
+Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, à le nier, et il est
+étonnant qu'à croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il
+n'y en avait point.--Son idée de Dieu est d'une part un expédient, et
+d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en
+l'air et ne tenant à rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un
+architecte qui a fait le monde, comme un «horloger» dont l'horloge où
+nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette
+un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit que «tout est
+art dans l'univers» (_Histoire de Jenni_), et déclare qu'il y a un grand
+artiste.--Mais son raisonnement repose sur des prémisses qu'il a mis
+tous ses soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu près, à
+montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais été réglée; et d'autre
+part, quand l'idée de l'horloger lui vient à l'esprit, vite s'appliquer
+à admirer l'horloge, c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on
+n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse les
+arguments mêmes dont on s'est servi pour lui faire procès. Ce serait
+perfide si ce n'était léger, et cela va contre le but, puisque cela va
+par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire: Je
+crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et
+vous la trouvez athéistique.
+
+Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu présente à
+son esprit d'une manière constante. Il n'y croit que quand il veut
+le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idée de Dieu du
+pessimisme même. Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu,
+reconstruit rapidement un système optimiste, c'est un homme qui ne croit
+en Dieu que tant qu'il l'enseigne.
+
+L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il
+tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur». Dieu est pour lui un service
+auxiliaire et supérieur de la police: «Il ne faut point ébranler
+une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le
+reste_....»--«Mon opinion est utile au genre humain, la vôtre lui est
+funeste....»--«Ah! laissons aux humains la crainte et l'espérance!»--«Si
+Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet
+tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie les domestiques:
+«Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement
+d'être égorgé cette nuit....»[65].--Mille autres traits; car c'est à
+cette idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de
+plus athéistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait
+que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expédient
+social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrité, bref
+un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement l'argument de
+Voltaire pour prouver _l'absence réelle_ de Dieu; et il est bien vrai
+que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on
+l'invente.
+
+[Note 65: Mallet-Dupan témoin oculaire (_Mercure Britannique_).]
+
+C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on écrit cent
+volumes où rien ne mène à lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où
+au contraire tout, sauf strictement les pages où il est question de
+lui, l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour
+écarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'âme.--C'est ce qui
+me faisait dire que chez Voltaire l'idée de Dieu est «en l'air» et ne
+tient à rien. Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle
+est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidité, ou
+une étourderie.--Et précisément l'idée de Dieu est la seule qui ne soit
+rien si elle n'est pas tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède
+qui n'en parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et chacune,
+s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par où
+on revient bien à dire que, comme presque toutes les idées de Voltaire,
+l'idée de Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont il
+a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il
+prend pour une conception de son esprit. Il est théiste comme nous
+verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa
+religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidité.
+
+Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près l'esprit,
+aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire se donnait pour
+un homme qui connaît son impuissance métaphysique, s'il s'avouait
+«agnostique» et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer le
+secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour
+l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant,
+intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un
+inconnaissable qui nous dépasse et que nous tâchons en vain à atteindre.
+Plus souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et bâcle une
+métaphysique comme une tragédie contre Crébillon. Son esprit, vulgaire
+en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas
+besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait
+besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes
+successives, qui au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de
+contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; et c'est ce que
+je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est là.
+
+Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, en politique,
+en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur
+positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble
+que oui: il repousse de toutes ses forces les idées innées. L'homme,
+animal plus compliqué que les autres, mais seulement plus compliqué, est
+guidé par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il
+n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, surnaturelle,
+qui nous distingue des autres êtres animés. Donc point de loi morale, ce
+semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un
+but en dehors du but commun, qui n'est que persévérer dans l'être. Point
+de loi morale; car ce but autre que celui de persévérer dans l'être, ce
+n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui
+pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est
+enseigné par une idée innée, par une _révélation_, à nous particulière,
+choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale.
+
+--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour
+elle, il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a
+parlé. «Il a donné sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même
+semence»; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on
+ne dise point_ que la conscience est un effet de l'hérédité, de
+l'éducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_
+de Dieu à notre âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale
+établie, et une idée théologique, un minimum, si l'on veut, d'idée
+théologique admis par Voltaire[66].
+
+[Note 66: _Poème sur la loi naturelle_]
+
+--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à Rome qu'à Athènes,
+comme dit Cicéron, universelle et constante dans l'humanité. Montrez-moi
+un peuple où le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!--Fort
+bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il ne va plus
+loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or
+définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre
+ainsi, voilà que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée
+qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin d'une
+loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de
+conservation chez un être fait pour vivre en société; l'instinct de
+persévérance dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en
+société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils
+dussent se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre
+chose que: les hommes ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie
+pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que résistant
+à la mort sociale que la morale est une morale, c'est à partir du moment
+où, le trépas social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle
+dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique
+seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne,
+dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose
+qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité d'être, ne dérive
+point de nos besoins mêmes, et semble être une véritable révélation.
+L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale
+commence à la charité.--Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint
+pas; et voilà qu'après l'avoir niée par ses principes généraux, puis
+avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin
+qu'il ne l'a pas connue.
+
+En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou
+spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et
+de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune
+intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou
+croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence
+universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou
+croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutent et s'appliquent,
+les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins,
+_l'esprit humain_, l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?
+
+Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est aisée: Voltaire le
+repousse absolument. C'est contre «l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est
+contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute
+l'idée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'_Essai sur les
+moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a
+indéfiniment et cruellement réédité l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le
+surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire
+qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver
+l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu.
+S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr l'idée de la
+Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il
+l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement, en ses livres
+d'histoire, avec la dernière énergie.
+
+Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le goût qu'il a pour
+montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce
+goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à
+écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série
+des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très
+générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde
+peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées,
+quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité? Vous
+y voyez des _lois_. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un
+esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui
+donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au
+même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet écrivant son
+_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans
+l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que
+c'est vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un expédient,
+elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet _dans_
+l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer,
+puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois
+réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous
+n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et
+alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception
+théologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse
+de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans
+signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.
+
+Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre et d'extirper le
+surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte
+la marque d'aucune intelligence, que les révolutions des empires y
+dépendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain
+de sable,--et c'est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici
+avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal, là
+où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation.
+
+Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée de providence dans
+l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait
+l'être. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire
+que le hasard, agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, ou
+ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous.
+Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son étude, et si
+d'intelligence générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à
+y contempler des intelligences particulières. Il est, du moins il veut
+être, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux
+hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous
+avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait Rousseau, que
+l'homme est né bon et que de méchants gouvernements l'ont perverti.
+Les gouvernements ont cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les
+corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est
+le domaine et la matière de la volonté de quelques-uns. Idée importante
+dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà
+pourquoi il a tant aimé les grands princes et a aimé à les voir plus
+grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, Pierre le Grand, Frédéric,
+Catherine, ce sont les héros de sa pensée. C'est que ce sont eux qui
+ont fait l'histoire, ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il le
+croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est même un peu pour
+ceci qu'il croit cela.
+
+Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. Elle
+reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire;
+elle éclate ici et là dans une tête élue; mais elle existe; et désormais
+elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond
+d'aristocratisme et de monarchisme va gêner son fond de positivisme et
+de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire
+est donc suspendu par une grande intelligence unie à une grande volonté,
+par un grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan,
+commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traversé de temps
+en temps par le génie? Voilà la providence générale remplacée par des
+providences particulières, le monothéisme historique remplacé par
+un polythéisme historique.--Voltaire a été, j'avais tort de dire
+embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été partagé sur cette affaire,
+comme il l'est toujours. Il a beaucoup donné au hasard, il a donné
+beaucoup au génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans
+le sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites maisons de
+l'humanité; puis tout à coup salue un grand aliéniste, qui quelquefois
+n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à un
+«petit fait» un grand événement dont il pourrait faire remonter la cause
+à un grand homme. Il passe d'un système à l'autre. Son histoire en
+devient comme bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un état
+de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un
+peuple en un temps; tantôt elle est, comme il y tient aussi, ramassée
+autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit,
+souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque page, et, les cent
+volumes lus, laissant l'impression la plus confuse!
+
+En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme ou despotisme? Plus
+celui-ci que celui-là, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas
+laissé de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent
+dans le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire l'homme
+bon, capable de progrès par l'intelligence et le «lumières». Il le dit,
+quelquefois: «Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple
+en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire
+quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le
+peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et
+de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,
+dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques passages de ce
+genre dans ses ouvrages. Il aimait même à prononcer le mot de liberté.
+On ne combat point une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est
+libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.--Mais il
+est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberté. Toutes
+les formes du libéralisme, c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose
+s'opposant à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a détesté
+les Parlements, les Etats généraux et la liberté de la presse. On
+peut citer, de la _Henriade_, une jolie définition, et élogieuse, du
+gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_
+pour autorité en matière politique, on y trouve aussi cette jolie
+épigramme contre le gouvernement par les assemblées:
+
+ De mille députés l'éloquence stérile
+ Y fit de nos abus un détail inutile:
+ Car de tant de conseils l'effet le plus commun,
+ Est de voir tous nos maux sans en soulager un.
+
+Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est
+pas appliqué à la politique. Il y entrait peu, et ne la goûtait pas.
+Il n'en a pas les premières notions. Il n'a exactement rien compris à
+l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat
+social_ était quelque chose. Quand il prétend réfuter, en passant,
+Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc
+n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré
+par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à ces hauteurs qu'il
+s'élève. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitié ignorance,
+moitié mépris. Voltaire en science politique n'a absolument rien à nous
+apprendre.
+
+En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il
+faut reconnaître que la guerre au surnaturel a été sa grande tâche, et
+préférée. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanité est
+celle-ci:
+
+Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination inventé par
+les poètes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolérance
+absolue; liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de conquête,
+paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au
+surnaturel dans le monde. Dès lors «les deux puissances», la spirituelle
+et la temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, et pour des
+idées qu'on ne comprend pas, persécutions, oppressions, assassinats,
+bûchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du
+surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, omnipotence de l'autre,
+retour à l'antiquité, paix, bonheur.
+
+Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une
+conception d'ensemble qui est claire, c'est une idée générale qui est
+précise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps;
+Victor Hugo en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut
+se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est:
+«écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois «Ecrasons l'infâme!»; mais
+il a dit assez souvent de ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas
+seulement de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion
+pour la foule. «Il faut une religion pour le peuple», le mot fameux est
+de lui. Il faut une religion pour la canaille, «qui sera toujours la
+canaille, et qui ne sera jamais éclairée», etc.--Ici la contradiction
+est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout
+à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de
+théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans
+le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et
+souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme
+et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il
+apportait--ce que j'admets qu'on peut prétendre--si cela est vrai, ou si
+l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une
+aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des _Ingénus_; il faut
+sauver ces hommes qui pâtissent et les arracher à leur torture.--Dire:
+il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais
+j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur
+lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples
+y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une
+cruauté.--Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à
+partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est
+utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.
+
+Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop
+léger pour être cruel. Il dit des choses énormes en pirouettant sur son
+talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond
+jusqu'au bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au bout de l'idée
+contraire; pour être inconséquent avec une souveraine intrépidité de
+certitude; pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux
+novateur, réactionnaire enragé, toujours avec la même netteté de pensée
+et de décision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais
+autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de
+limpidité, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,
+c'est un chaos d'idées claires.
+
+
+
+III
+
+SES IDÉES GÉNÉRALES
+
+Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, comme je l'ai dit,
+l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se
+placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins
+ou les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idées, les
+créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand
+bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les
+conversations libres entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous
+ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec
+eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas
+d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc
+_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosité, qu'il aime le
+théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il
+n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au
+libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que
+le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent
+contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il déteste
+les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en
+déchaîner encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le
+principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont
+contradictoires.
+
+Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle
+où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de
+l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas
+de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu,
+pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce
+qu'il aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon),
+où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et
+Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la
+noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les
+aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de
+Saint-Simon, alors récemment connu, quand il est mort.
+
+Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prévoit niveleuse,
+et il est riche; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature
+médiocre, et il est un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix;
+aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a pas
+fait une phrase de sa vie».--Et certes, mieux vaut entrer dans une
+aristocratie de gouvernement despotique, c'est-à-dire ouverte au talent,
+à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une
+démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite.--Donc Louis
+XIV, Catherine, Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait
+ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote,
+une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui
+plaît.--Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point
+de clergé autonome, ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi
+serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement personnel, sans
+profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que
+signifient-ils? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme.
+Montesquieu est à peu près inintelligible.
+
+Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait
+son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais,
+vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient,
+en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales,
+une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes
+vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste
+naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie,
+parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le
+centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour
+le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le
+monde qu'il ne suppose constitué comme lui.--Voltaire lui-même a bien
+spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de
+l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
+coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut
+que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous
+vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui
+est l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons et taupes
+en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je
+le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de
+détachement. Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus,
+intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel, est
+anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez réfléchi sur les
+propos de son hanneton.
+
+L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement à
+croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous
+les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans
+son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans
+l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir
+d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de
+sentir de M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.--«A qui
+fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», «Il n'y a pas lieu de
+croire?...» sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_.
+A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre? A
+qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux
+cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été
+persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler
+le sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez
+philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait été assez peu pour être un
+persécuteur fanatique.»--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont
+pas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui
+est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une
+impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans
+l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrétiens;
+donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; la
+persécution est de l'essence du christianisme, a été inventée par
+lui, et avant lui n'existait pas, et après lui n'existera plus. Le
+polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie
+sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été
+tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains
+de Salamine, ni de la loi d'_asébeia_ comportant peine de mort, ni
+d'Anaxagoras, ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de
+Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue.
+Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à
+manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss,
+Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle différence entre la coupe d'un
+poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, _laisse_
+expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
+épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne
+parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant
+quatre siècles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci précisément
+devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui
+ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les
+persécutions n'ont pas existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de
+chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
+les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni
+jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires,
+n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible!
+Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.
+
+A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire
+se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'à cette idée que les hommes ont
+toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent
+autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours
+été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale
+qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux
+de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le
+christianisme, le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement
+le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne
+ensuite; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les
+sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres; et voilà que
+le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée
+du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir
+juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va
+s'assassiner pour des idées comme auparavant; que, seulement, les
+théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime
+d'être hérétique par celui d'être aristocrate.
+
+Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique à l'histoire
+naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des
+idées de son temps pour comprendre le passé historique, tout de même il
+est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour comprendre ou
+imaginer le passé préhistorique. Les théories de Buffon paraissent
+extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes
+sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle
+plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir.
+Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetées là par des
+pèlerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa génération
+spontanée et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est pas même à
+examiner.--Et cet autre qui croit à la variabilité des espèces, et que
+les nageoires des marsouins pourraient bien être devenues avec le
+temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels
+fous!--Investigations curieuses pourtant, hypothèses fécondes dont un
+renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra
+sortir, et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, examine
+avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle à
+la curiosité publique, et, ce que vous n'êtes en rien, précurseur.
+
+C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité essentielle de
+tout homme, je l'ai accordé, mais chez Voltaire plus grave que chez
+d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand
+il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si différent de
+lui-même. Il reste au fond identique à soi. Optimiste il l'est à la
+façon d'un homme du XVIIe siècle, et avec, les arguments de Fénelon.
+Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposées pour la
+répartition des eaux en vue de la plus grande commodité l'homme[67]...
+(Voir dans Fénelon la première partie du _Traité sur l'existence de
+Dieu_.) Un monde créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le
+monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu,
+donc sa cause finale, donc sa raison d'être, voilà l'univers. Pour un
+contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.
+
+[Note 67: _Dissertation sur les changements arrivés dans notre
+globe_.]
+
+Et quand il est pessimiste, c'est le même système à l'inverse, mais le
+même système. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste
+à accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme,
+comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour
+l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'être
+content de vous. Au moins il faudra réparer. Vous lui devez quelque
+chose.»--Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme
+anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme
+sur le créateur; croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu
+serait, je crois, mieux dit.
+
+Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se ramène à cela.
+Il est le sentiment énergique qu'un immense effort des choses a été
+accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint
+quelquefois ce but si considérable; que le monde est à peu près digne de
+nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le
+monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel
+effort n'a pas laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses à
+nos souffrances et les lacunes du monde à nos déceptions; nous trouvons
+l'univers habitable, mais défectueux, donc intelligent mais capricieux
+ou étourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
+chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et
+toujours prêt à reparaître de la théologie humaine, et comme c'est bien
+la religion vraie des hommes, même très intelligents, quand on creuse un
+peu, qu'un commerce familier avec la divinité, dans lequel on la craint,
+on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!
+
+Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, dispersé et
+curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et
+qu'on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idées
+fondamentales qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré
+même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement
+inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l'ont précédé, et ne
+dépassant nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple;
+surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement successif de
+l'esprit, et redisant à soixante-dix ans son _credo_ philosophique,
+politique et moral de la trentième année.
+
+Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il
+advienne, à un moment donné, qu'on sorte un peu de soi-même, de son
+système, de sa conception familière, du cercle où notre caractère et
+notre première éducation nous ont établis et installés. Cette sorte
+d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même très
+entêtés, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore
+de leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire.
+Voltaire est un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on peut
+n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant
+philosophiques à la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet
+ce qu'il donne longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et d'une
+part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif à la popularité,
+il ne demandera pas mieux que de se pénétrer, autant qu'il pourra, de
+son esprit, pour l'exprimer à son tour et le répandre. Et de là viendra
+un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est
+antireligieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et
+administratives. De tout cela c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au
+tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il
+exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en devenir cruellement
+monotone. Quant à la politique proprement dite, il n'y entend rien,
+ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
+matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. Il s'y
+est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître Newton, très contesté
+alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait
+Newton, et n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un
+génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie
+d'imagination. Descartes crée _son_ monde, Newton démêle _le_ monde, le
+pèse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que
+d'imagination, est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un
+goût de précision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique
+qu'il a contribué à donner à ses contemporains et qui est précieux.
+Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa
+réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est pas inventeur
+en sciences géométriques, ce qui n'est donné qu'à ceux qui y consacrent
+leur vie, son influence y fut très bonne, son exemple honorable, son
+encouragement précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait
+le lien utile et nécessaire qui doit unir l'Académie des sciences à
+l'Académie française.
+
+En matière de réformes administratives il a fait mieux. Il a montré
+l'impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes
+intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop
+ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables erreurs.
+Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me
+semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
+deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit
+compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu,
+quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
+faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque
+d'avoir été un théoricien politique très médiocre, en considérant que
+négliger la haute sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à
+faire dans l'administration, la police et la justice, était donner un
+excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été
+à souhaiter que le XVIIIe siècle se pénétrât. Ici Voltaire est
+inattaquable et vénérable. C'est le bon sens même, aidé d'une très
+bonne, très étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que des
+choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits
+livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre d'idées, est un
+chef-d'oeuvre.
+
+Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu
+près), intime, et qu'il doit à lui-même, au développement naturel de ses
+instincts. C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes
+les manières délicates, mesurées, judicieuses, ordonnées et commodes,
+qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu,
+assez avare («l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), et la
+charité n'est guère son fait. Cependant le développement complet d'un
+instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir
+à son contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses
+conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien aime à jouir, et
+il sacrifie volontiers les autres à ses jouissances; mais il arrive à
+reconnaître ou à sentir que le bonheur des autres est nécessaire
+au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un très
+désagréable concert à entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire
+cela se réduit à ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune.
+Pour un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée au moins
+jusqu'aux frontières, cela devient une vive impatience, une
+insupportable douleur à savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et
+qu'il serait facile qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du
+reste, en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai
+de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foulés
+d'impôts, tracassés de procès, «travaillés en finances» horriblement,
+lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la fièvre
+de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il parle un peu trop, mais
+qui n'est pas, j'en suis sûr, une simple phrase.--Et l'on se doute que
+je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en défends
+nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait
+parfois que Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d'activité
+intellectuelle a la défense des accusés et à la réhabilitation des
+condamnés innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa
+vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à la place que prennent
+ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le
+biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet est
+contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher de répéter le mot de
+Gilbert:
+
+ Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_?
+ Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.
+
+Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez Voltaire, et au
+même moment, et dans la même phrase, avec une dureté assez déplaisante
+pour des infortunes identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et
+Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
+prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de
+rouer un de leurs frères[68]...» Oui, sans doute, encore, il y a, dans
+ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
+cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et
+forme de sa «combativité». Il a été en procès toute sa vie et contre tel
+juif d'Allemagne, ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et
+contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour Calas, il y en a
+bien une vingtaine pour M. de Morangiès, lequel n'était nullement une
+victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment
+de pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits
+ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un
+singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion
+qu'il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt à un
+crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, sa haine étant plus
+grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite,
+aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se décide pour le
+bon sens, la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.
+
+[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.]
+
+On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part
+moitié influence de son temps, qui fut clément et pitoyable, moitié
+propre impulsion et développement, dans une heureuse direction, de ses
+instincts intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est dépassé, ce
+qui veut dire s'est complété. Une partie de son oeuvre de penseur est
+sérieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop
+restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des démarches
+d'humanité et de bon secours. «_J'ai fait un peu de bien, c'est mon
+meilleur ouvrage_», est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade.
+
+Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire pas une grande
+vénération, ni une admiration bien profonde. Un esprit léger et peu
+puissant qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les
+grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité,
+au moyen âge, au christianisme ni à aucune religion, à la politique
+moderne, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu,
+ni à Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut
+bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand
+flambeau sur le chemin de l'humanité.
+
+Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensées et s'assurant
+sur une dernière lecture, récente, attentive et complète de ses
+ouvrages, on essaye de se le représenter à un de ces moments où l'homme
+le plus sautillant et répandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_,
+s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensée
+générale et s'en rend un compte précis, voici, ce me semble, comme il
+apparaît.--Positiviste borné et sec, impénétrable, non seulement à la
+pensée et au sentiment du mystère, mais même à l'idée qu'il peut y avoir
+quelque chose de mystérieux, il voit le monde comme une machine très
+simple, bien faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et
+indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui est digne d'une
+admiration réservée et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet,
+il a horreur de toute grande révolution dans l'artifice social et même
+de toute théorie politique générale et profonde ayant pour mérite et
+pour danger de pénétrer et partant d'ébranler, en pareille matière, le
+fond des choses.--Monarchiste ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais
+le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni
+limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé d'aucun corps,
+aristocratie, magistrature ou clergé, qui ait à lui une existence
+propre.--Antidémocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut
+rien pour la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même
+l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur
+acharné, _même en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend,
+et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants
+peut-être encore, d'intimidation.--Et ce qu'il rêve, c'est une société
+monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'à l'extrême,
+où le roi paye les juges, les soldats et les prêtres, au même titre;
+ait tout dans sa main; ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par
+Parlement; fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion
+pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les
+tragédies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se
+fâche contre les philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les
+rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! «Il ne s'agit
+pas de faire une révolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais
+d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.»
+Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric accueille et
+recueille les Jésuites; son vrai idéal, c'est Catherine II. La société
+qu'il a rêvée c'est celle de Napoléon Ier.
+
+Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire
+est trop léger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du système qu'il
+conçoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur
+rien les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il n'a pas
+l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'être du
+monarchiste; antidémocrate, sans être sérieusement aristocrate, il n'a
+pas les qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus
+conservatrices.
+
+Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une
+qualité, très religieuse, quoi qu'elle en ait et très grave, qui est
+l'humilité; que le positiviste sincère est surtout frappé des bornes
+étroites et des voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent
+et répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: «Bornons-nous,
+puisque nous sommes bornés; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si
+probable que nous ne saurons jamais; à l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_
+ajoutons _aude nescire_»;--et que c'est là une disposition d'esprit
+plus respectueuse du grand mystère que toute téméraire affirmation,
+puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit
+savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est
+positiviste assuré et audacieux, avec un petit déisme très positif
+aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour en trois pas, dont il
+est fâcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui
+au défaut d'être un peu naïvement positif, joint celui d'être trop
+pratique. Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui s'arrête au
+seuil du mystère, mais précisément parce qu'il y est arrivé.
+
+Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, qui n'est autre
+chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un
+sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
+pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un
+lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur;
+et que ce coeur, s'il n'est pas un Sénat éternel, doit être une famille
+éternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le
+point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays,
+mais respect encore et fidélité au trône: ce ne sera qu'une génération
+sacrifiée à la perpétuité du pays); puissant parfois et vigoureux et
+alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; mais toujours
+conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpétuité, et parce qu'un
+pays n'est autre chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre
+éternité.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est
+monarchiste sans être dynastique, il est monarchiste sans être patriote,
+d'où il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de
+conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
+qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son
+indifférence pour le pays dont il est, est telle qu'elle a étonné même
+ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent même
+au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la
+Prusse, débordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes
+à Constantinople, voilà sa politique extérieure, cent fois exposée.
+C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rêver.--Ce n'est
+pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas compte. Que
+d'énormes monarchies, qui ne risquent pas d'être catholiques et qu'il
+espère naïvement qui seront «philosophiques», se forment dans le
+monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère
+blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, mais
+d'indifférence à l'endroit du pays, qui se soit vu.
+
+Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est pas le mépris du
+peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple
+est incapable de gouverner ses affaires, et que, par conséquent, il faut
+se dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. Il n'a
+que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. Il veut tenir la foule
+dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un système qui peut se
+défendre; mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée et
+pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant adversaire, il devrait
+être démocrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui
+n'est pas monarchie pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, ou
+gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est
+si personnel, et puisque c'est notre ridicule à tous de tenir pour le
+meilleur l'état où nous serions les personnages les plus considérables,
+qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement des
+«hautes capacités» et des «lumières». Nullement. Diderot y songe plus
+que lui. C'est même une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu
+être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception de l'Etat.
+Cependant, si l'Eglise a été un ordre. C'est qu'elle était en
+ces temps-là la corporation des capacités.--Mais la vraie idée
+aristocratique est totalement étrangère à ce contempteur du peuple. Il
+n'est aristocrate que par négation.
+
+Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et
+fécond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passé. C'est
+une sorte de piété filiale. C'est le sentiment que le passé a une vertu
+propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles
+sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la
+continuité des efforts, de la longueur de la tâche, et de la patience
+commune. La tradition, c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec
+les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout
+ce qu'elle retient et vénère du passé.--Et cela est vrai que le passé a
+une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent! Comme
+d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans
+effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en
+lui un viatique et un principe d'énergie morale; de même un peuple dans
+les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement,
+qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort
+et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules
+dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes,
+je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi
+quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piété. Il
+est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espèce de respect.
+Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise
+dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension
+beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des
+souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du
+Palladium.--Il n'y a pas â s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait
+l'humanité ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un
+peu _déclassée_; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne
+un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire
+sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et odieux.
+
+On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps.
+Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur
+aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a
+beaucoup de bon sens, et que ses idées de détail sont très justes, très
+vraies, très pratiques, et excellentes à suivre. Le Voltaire négatif, le
+Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est
+admirable. S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez pas les sorciers; ne
+pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les églises;
+ne rouez pas les blasphémateurs; ne _questionnez_ pas par la torture;
+n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations dans
+un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la _seule_
+fortune sans mérite; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à
+chausse-trapes et à parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui
+ruine les enfants pour les crimes des pères; ne prodiguez pas la peine
+de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez
+pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir
+son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez très
+propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole;
+inoculez-vous»;--s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie avec
+sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une
+centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées
+est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît
+concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il
+avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait
+une âme. C'est bien un peu ce qui manquait à notre homme.
+
+[Note 69: Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de
+la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville
+et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des
+décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de
+ses «humeurs» et boutades.]
+
+
+
+IV
+
+SES IDÉES LITTÉRAIRES
+
+Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses autres idées.
+Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard:
+elles le sont en effet; et elles se ramènent à une certaine unité en ce
+qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes.
+--Au premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie
+littéraire au moment d'une grande croisade des «modernes», et il prend
+parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte,
+Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, contre
+Montesquieu, la poésie elle-même qu'il sent méprisée par le
+raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idées
+pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction,
+autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que l'on
+continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus
+que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il
+en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans
+lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.
+
+Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, à la façon d'un Racine,
+d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux
+encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des
+littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère
+perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homère,
+de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère
+sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui
+n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière
+depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement supérieure
+à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne
+d'intéresser un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur
+à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et
+d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu
+près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand,
+de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique
+conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus
+puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité.
+
+C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est
+comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est
+conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un
+classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme
+en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il
+s'attache. Le goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance
+de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique
+et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde
+de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité
+vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des
+grandeurs de notre âme--et, _parce que_ tout cela est bien compris et
+possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres,
+clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but,
+ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que
+clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce
+qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté,
+mais ne pas soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.
+
+Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de
+proportions dans les oeuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse,
+voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le
+siècle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et
+de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait
+une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui
+est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un
+assez bon acheminement. «Il faut avoir passé par là», ou plutôt on peut
+avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des
+choses.
+
+Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes
+oeuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut
+juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste
+rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque les deux tiers, au
+moins, tombent; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler
+de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesuré, il est
+harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand
+créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu
+aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace,
+Horace surtout.
+
+Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. Pascal n'est pas
+compris, du moins celui des _Pensées_. C'est que Pascal, sans qu'on
+s'occupe ici ni du philosophe ni du théologien, est le plus grand poète,
+peut-être, du XVIIe siècle.
+
+Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien curieux, c'est
+dans les questions de «bon goût» proprement dit et de bienséance. Le
+grand défaut des auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir
+trop souvent _manqué de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier
+dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» de ces beaux ouvrages en
+est «déparée»[70]. Comparez le portrait si correct et bien compassé de
+la reine d'Egypte dans le _Séthos_ de l'abbé Terrasson et le portrait de
+Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous serez étonné de voir combien le grand
+maître de l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson[71].» La
+Fontaine est charmant; il a un «instinct heureux et singulier» et
+fait ses fables «comme l'abeille la cire»; mais que de trivialités
+quelquefois, que de «bassesses», que de «négligences» et que
+d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il n'ait «ni rime ni
+_mesure_».--Il n'y a pas jusqu'à ce bon Rollin qui n'ait donné dans
+le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer
+la «balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne saurait se
+souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-même n'est pas constamment
+élégant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des «traits de
+comique» qui sont absolument insupportables dans une tragédie. Ah! quel
+dommage!
+
+[Note 70: _Temple du goût_.]
+
+[Note 71: _Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et
+de l'éloquence dans la Langue française.--Caractères et portraits_.]
+
+Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières délicatesses et de ces
+étranges dégoûts. En littérature aussi c'est un gentilhomme, certes,
+mais trop récemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur
+la noblesse.
+
+Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire «nervosité» d'homme
+de théâtre, il a reçu comme le coup et la secousse de Shakspeare,
+pendant son séjour en Angleterre, et il a crié en France la gloire du
+grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout à la fin de
+sa carrière, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de
+_Zaïre_, sans doute; c'est aussi que le goût intime reprend le dessus;
+et que le goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment
+préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le goût de Boileau devenu
+beaucoup plus étroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe.
+Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle:
+trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton,
+merveilleux, éloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de
+la conception artistique du grand siècle, et non cette conception même;
+et cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans substance et sans
+sève, prenez-la pour l'art lui-même; ayez cette illusion; vous aurez
+celle de Voltaire, et l'explication, du même coup, de ce qu'il y a,
+manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans
+l'art de Voltaire et de son groupe.
+
+Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe
+siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le de sa force de sa vertu
+première, réduisez-le à n'être plus un art de penser comme les anciens,
+et un commerce perpétuel avec eux, et une puissance de renouvellement
+par leur exemple; réduisez-le à n'être plus qu'un instinct et une
+habitude d'imitation, et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un
+procédé s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile comme à
+Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare: et s'appliquant, encore, à des
+modèles qui sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux oeuvres
+du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de l'art poétique et un autre
+secret de la façon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout
+chemin, à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art.
+
+Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de Voltaire? Non pas!
+N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualité maîtresse, petite
+ou grande, qui fait son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est
+son instinct de _curiosité_. C'est par là que, de tous côtés, il échappe
+à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire de Voltaire, c'est
+d'avoir résisté à la réaction contre le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu
+que le XVIIe siècle était grand; mais une autre partie de son rôle,
+c'est d'avoir fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être
+accusé d'être, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose.
+Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, d'histoire de moeurs. Cela
+fait que son goût, étroit pour nous, est quelquefois plus large que
+celui de ses contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort
+heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, tel des hommes
+de son temps y trouvait des grossièretés qu'il ne tient pas pour telles.
+«Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois
+gigots de mouton dans une marmite?...»--«Eh! mon Dieu, répond Voltaire,
+c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine à
+Demir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme.»--«Pourquoi tant louer la
+force physique de ses héros? Cela n'est pas du ton de la cour.»--«Non,
+mais avant l'invention de la poudre, la force du corps décidait de tout
+dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les
+hommes; par cette supériorité seule les nations du Nord ont conquis
+notre hémisphère depuis la Chine jusqu'à l'Atlas.»
+
+Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions à travers
+toutes les littératures à peu près, et toutes les histoires, Voltaire
+a rapporté de quoi tempérer quelquefois ce que son esprit avait
+naturellement d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un
+demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier
+ses procédés d'imitation. De ses Italiens il tient un certain goût de
+fantaisie folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) de son
+ferme propos de noblesse académique dans l'art. De ses Espagnols, qui
+n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais,
+tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que
+celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas dire hardiesses, et
+quelques saillies, assez heureuses. Il a loué éternellement Quinault, il
+est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite
+à l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a
+inventé _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il était homme de
+théâtre, grand premier rôle de naissance, et que la grandeur du
+spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, démenti cet
+enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais
+exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces vingt
+passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.
+
+En somme, il aimait passionnément la littérature, ce qui est très bien,
+sans la bien comprendre, ce qui est étrange. Cela tient à ce qu'il
+n'était pas poète et à ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette
+complexion mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui,
+sans bien sentir l'art, se donne, et même aux autres, l'illusion qu'il
+est un artiste.
+
+
+
+V
+
+SON ART LITTÉRAIRE
+
+J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire
+critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans
+Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se
+donne à elle-même des raisons par des exemples. Il y a des hommes de
+génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors
+ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés.
+Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse,
+d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est
+pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; et qui
+ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: «et je vais le
+montrer, en en faisant un». On reconnaît généralement les premiers à ce
+qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent
+des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon
+et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des
+idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à
+composer des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels Marmontel,
+Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire,
+outre ce talent ou plutôt cette souplesse à transformer sa critique en
+exemples agréables, qu'il prend et donne pour des modèles, a un talent
+original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosité, et c'est ce qui
+en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce,
+d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en
+fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier
+des plus aimables.
+
+Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la
+critique qui s'échauffe.
+
+Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts,
+dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un
+transport de l'âme tout entière, de l'intelligence et non de tout
+l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence
+du premier, est d'être presque toujours des oeuvres d'imitation; car
+la critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se
+surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui
+corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.
+
+C'est là les caractères essentiels de tous les _grands_ ouvrages
+artistiques de Voltaire. De quoi est née la _Henriade?_ Du traité sur
+le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Le traité a été fait
+après; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant,
+mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un
+héros qu'on n'aime point; Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur»,
+éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est
+un héros sympathique une histoire vraie et grande, des pensées
+philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car
+vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et
+philosophique, et des vers d'une prose solide et serrée, comme:
+«_Nil actum reputans si quid superesset agendum_», et je songe à une
+_Henriade_.»--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poème très
+intelligent.
+
+Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très pénétrante
+des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne
+se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et
+l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond
+des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour,
+l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans
+les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou
+quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la _Henriade_ est
+un poème très intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne
+comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très
+amusante. Le sens critique que l'a conçue; mais le génie de curiosité
+l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien
+racontées, et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés en prose
+admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur
+à des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la
+_Henriade_? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet),
+en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule
+d'événements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent
+les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif
+plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du coeur et un grand
+calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France,
+surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair
+et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, Henri IV et ce
+cher siècle de Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire lui-même.
+La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait
+à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le
+plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.
+
+La _Pucelle_ est moins amusante. On peut même dire qu'elle est
+illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces
+personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il
+écrire un très grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai
+que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point
+les aventures où des hommes sont engagés qui sont bouffonnes par
+elles-mêmes; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des
+aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce,
+ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent;
+ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne
+comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin, pour sentir tout
+de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque.
+Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions
+de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collégien
+vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux
+contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques
+du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les
+entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y
+renoncer absolument. Cela confond.
+
+Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces
+avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque
+chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des
+petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a
+l'Arioste.
+
+Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour
+laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France
+depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas
+le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Ménippée_. Mais c'est
+sans doute assez parlé de la _Pucelle_.
+
+C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel point l'art de
+Voltaire est une critique qui cherche à se transformer en invention.
+La tragédie de Voltaire est sortie de la théorie de Voltaire sur
+la tragédie. C'est une date importante pour l'étude de la critique
+dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur préfère Corneille,
+lui préfère Racine, et croit qu'après Racine, il n'y a qu'à imiter
+Racine en le corrigeant. Que manque-t-il à Racine? C'est de cette
+question et de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la
+tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque à Racine de
+l'_action_. Il manque à Racine du _spectacle_. Deux pièces hantent
+sans cesse la pensée de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action
+de _Rodogune_ ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et
+Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains,
+on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont
+persuadés.
+
+Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le théâtre de
+Racine. Malgré son adoration pour Racine et ses superbes mépris pour
+Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché
+de Corneille que de Racine. Le théâtre français pour lui est un recueil
+«d'élégies amoureuse»; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_.
+Qu'est-ce à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'à
+1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce qui est la plus incroyable
+méprise littéraire qui se soit vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux
+des héros de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage,
+il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de
+folie, et au bout desquels, invariablement, et comme conséquences
+fatales, arrivent en effet, en réalité, assassinats, suicides et
+«grandes tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend
+pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les
+supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie
+tragique de Racine, qui «fait longueur», par des incidents, «parce que
+toutes les tragédies françaises sont trop longues»: voilà le dessein et
+l'effort de Voltaire.
+
+Or remplacer le détail psychologique, qui est tout Racine, par un détail
+matériel, on a dit que c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que
+Corneille l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et
+vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais
+puissant; c'est celui que les écoliers connaissent; c'est celui qui
+a créé les âmes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de
+Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a
+écrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bâti trente
+mélodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles,
+dont quelques-uns, comme _Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_,
+sont très amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de
+méprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce théâtre-là que
+Voltaire a inventé. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence
+lamentable, il n'a pas inventé autre chose.
+
+Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent aux mémoires,
+Corneille, le Corneille mélodramatiste du moins, beaucoup moins familier
+aux esprits, Racine n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il
+n'est qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.--Tant y a que c'est là
+ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable
+dextérité. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi,
+quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, sans psychologie,
+sans peinture des variations et des démarches compliquées des
+sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est où
+il s'est montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était «dépasser»
+Racine en marchant à reculons; ce n'était peut-être pas donner un
+théâtre nouveau à la France: il est vrai que c'était lui en rendre un.
+
+Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noyé
+la tragédie dans un mélodrame. _Sémiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et
+sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est réduit à
+rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractère le plus profond
+et le plus intéressant du théâtre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans
+Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il écrit.
+Ajoutez que sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement obscure, à
+peu près indéfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que
+de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et
+quelle «méprise»!
+
+_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage
+principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans
+ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de
+Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux
+qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui
+crée autour de lui des dévouements aveugles et forcenés.--Il n'y a
+qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Séide.
+Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur
+Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une
+maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt de curiosité bien
+ménagé.
+
+_Mérope_ c'est _Andromaque_; mais le procédé est le même que ci-dessus.
+Dans Racine, dès le premier acte, _Andromaque_ est placée entre Pyrrhus
+et Astyanax à sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se
+produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque
+pendant cinq actes en cet état d'incertitude, parce qu'il sait que
+cette incertitude est toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des
+mouvements divers d'une âme pressée entre deux devoirs, il saura faire
+toute une pièce, et que c'est son art même.--Que Voltaire est plus
+prudent! Ce n'est qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans
+cette situation. Le reste sera incidents, méprises invraisemblables,
+complication étrange, bizarre (et intéressante du reste) de menus faits,
+de péripéties et de coups de théâtre qui supposent une combinaison bien
+extraordinaire de circonstances et une bonne volonté un peu forte du
+parterre.--La _convention_ propre au mélodrame, c'est la naïveté du
+spectateur.
+
+_Zaïre_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de
+la jalousie seule cinq actes de tragédie, pour Voltaire ce n'est pas du
+théâtre. Que Zaïre ait perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve
+son père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» et qu'il
+y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant le temps que prennent ces
+choses, on n'est pas forcé d'avoir du génie.
+
+_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait
+épousé une fille recherchée autrefois par Sévère, et que Sévère revienne
+tout-puissant, voilà une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais
+elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez
+que Polyeucte ait un père qui a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que
+Sévère ait été persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore
+que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ignore
+que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point
+de départ d'_Alzire_ et vous voyez combien de méprises et de brusques
+révélations et de beaux coups de théâtre vous pouvez attendre.--Quant à
+Pauline entre Polyeucte et Sévère, c'est chose moins importante et qui
+pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; n'en faites aucun
+doute. Par exemple, Alzire demandera à Guzman la grâce de Zamore,
+c'est-à-dire à l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. Main
+elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une réticence, et
+c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira:
+«J'assassinais Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément la
+scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait
+tout un long combat où Alzire, s'avançant, reculant, revenant par
+détours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler
+celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant trop, et
+vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant douce à Guzman pour regagner
+le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous
+les évolutions tantôt habiles, tantôt moins adroites de sa stratégie
+pieuse, nous donnât tout un tableau riche et varié des agitations de
+son coeur.--Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut
+qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout
+à l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de
+Racine.
+
+_Irène_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Mérope_, Voltaire n'aborde la
+véritable tragédie qu'au troisième acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au
+lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants
+séparés par un crime ne sont séparés par ce crime qu'à la fin du
+troisième acte. Et ces deux amants, Corneille, naïvement, les fait se
+parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se
+dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche le plus possible
+de se parler. Le spectateur ne demande qu'à les voir l'un en face de
+l'autre, et il ne les voit jamais que séparément.
+
+L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, dans la composition
+et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme
+_Tancrède,_ sont fondés, non sur l'analyse des sentiments de l'âme
+humaine, mais sur une méprise initiale que tous les personnages font des
+efforts inouïs pour prolonger. Les héros de Voltaire sont des hommes
+chargés par lui de ne se point connaître contre toute apparence, et de
+retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment
+de la reconnaissance. Ils y mettent un zèle admirable.--Ces tragédies
+sont tellement des mélodrames qu'elles commencent déjà à être des
+vaudevilles. On sait qu'entre le mélodrame moderne et le vaudeville, il
+n'y a aucune différence de fond. L'un ont fondé sur une ou plusieurs
+méprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est
+qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, et les
+personnages du mélodrame doivent se prêter complaisamment à la méprise,
+et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo.
+Les tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. Combien
+le chemin est étroit en même temps que sinueux, que doit suivre
+docilement Mérope, sans faire un pas à droite ou à gauche, pour en
+arriver à lever le poignard sur la tête de son fils avec un reste de
+vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les
+yeux. C'est ce que les auteurs de petits théâtres appellent «filer le
+quiproquo.» Il y avait déjà quelque chose de cela dans _don Sanche
+d'Aragon_. Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même
+qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans un grand nombre de ses
+tragédies.
+
+L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en
+partie le mérite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au
+moins important à considérer en ce qu'il marque fortement la distance
+entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de
+ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» des spectateurs. C'est un
+esprit, et je ne dis que la même chose en d'autres termes, d'optimisme
+relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros tragiques ni
+comme trop épouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit très
+«philosophiquement», et comme il convient en un siècle de «lumières»,
+l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus souvent par Corneille,
+et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait
+peut-être le contraire) amollie et énervée.--La tragédie était un
+spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, avant tout; mais
+aussi, un peu, pour faire réfléchir l'homme sur l'affreuse misère de sa
+condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard
+où il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées et
+folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou
+subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare,
+Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une,
+tragédie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime à adoucir les choses.
+L'épicurien reparaît ici. Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas
+«Crébillon le barbare». Il veut que les grands crimes soient commis,
+puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il aime qu'ils soient commis
+par mégarde. Il a pleuré bien des fois (on le voit par une dizaine
+de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre
+Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne que Joad ne
+laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif;
+ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas les
+grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et
+qui, partant, ne se fait pas une idée vraie de la tragédie.
+
+Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. Sémiramis sera
+tuée par son fils, mais par méprise, et à cause de l'obscurité qui règne
+dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se
+consoler.--Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans la confusion
+d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il
+pourra s'excuser auprès des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même
+que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans son droit;
+il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la tragédie philosophique.
+
+Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue à expliquer la
+dernière manière de Voltaire tragique, ou plutôt une manière que, sans
+abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière.
+--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus.
+Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels
+il donne le nom de tragédie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les
+_Scythes_, et les _Guèbres_, et les _Lois de Mînos_. Ce sont des
+histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la justice,
+l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, sous forme de
+dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Bélisaîres_. Le mélodrame s'est
+dégagé peu à peu de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur.
+Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de tragédie classique;
+en gardait les formes extérieures; sous cette enveloppe multipliait
+les complications et les rouages, et faisait du tout une tragédie à
+quiproquos. Maintenant il se montre à nu, simple histoire édifiante et
+un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la liront un peu de vertu
+bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul
+reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.
+
+Cette transformation de la manière dramatique de Voltaire est due à
+deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une évolution
+naturelle: le mélodrame a pris conscience de lui-même, a grandi, et a
+brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui
+le mélodrame, tout franc, et sans mélange de vieille tragédie, s'est
+produit et développé, avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec
+Sedaine. Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son coeur; puis,
+après deux ou trois variations successives, n'aimant pas à être en
+minorité, il s'est habitué à ce genre et a fait des comédies sur ce
+modèle; et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. Remarquez
+que dans sa correspondance, à deux ou trois reprises, il finit par
+donner à ses _Scythes_ leur véritable nom; guéri de ses vieilles
+répugnances, il les appelle «_un drame_»; et il a raison. Au fond sa
+tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il a mis cinquante
+ans à s'en apercevoir.
+
+Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont écrites dans une
+langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifférente. C'est une
+langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;
+elle est de ceux qui font des tragédies en 1750.--Il est étonnant,
+même, à quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire.
+Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle
+n'est pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. Une noblesse
+banale continue, et une élégance facile, implacable, voilà ce qu'elle
+nous présente. L'ennui qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient
+surtout de là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer
+une de ces négligences involontaires de Corneille, ou un de ces
+prosaïsmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un
+écart au moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se divertir un
+peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la
+fausse noblesse ordinaire tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse
+un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades
+véritablement éloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaïre_ est célèbre.
+Elle est justement célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est
+pas incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il
+y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont décidément
+ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de
+s'éprendre d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, avec
+ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, et avec éclat. Les
+tragédies de Voltaire sont des mélodrames entrecoupés de «Discours sur
+l'homme»; on en peut détacher d'assez belles dissertations, comme celle
+d'_Alzire_ sur la tolérance. C'est butin tout prêt pour les «_morceaux
+choisis_»; et c'est bien le péché de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres
+d'art, travaillé pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.
+
+On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie théâtrale»,
+c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquité, et,
+indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen âge, temps
+modernes, Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême Orient, etc.--Puis on
+le lui a reproché, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes,
+Guèbres, Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des Français
+du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce grand progrès est bien
+illusoire. C'est la «couleur locale» qu'il fallait donner au théâtre
+si l'on faisait tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des
+mandarins.--Le reproche fait à Voltaire d'avoir manqué de couleur locale
+me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur
+locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation
+de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive à
+le comprendre qu'après mille patients efforts. Par définition cela est
+impossible à mettre au théâtre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne
+pouvant pas être compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera
+du drame la plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, à
+quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai
+qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre pour venger son injure, à voir
+cela en scène je ne serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me
+renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si
+Joad m'intéresse, au contraire, c'est que (sauf quelques détails très
+rapidement jetés, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et
+me dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un prêtre juif,
+formellement, exclusivement; c'est un prêtre chef de parti, comme moi,
+homme du XVIIe siècle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la
+mesure.
+
+Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir point fait des
+Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.
+
+Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacré de
+l'antiquité?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose
+de théâtre; mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à plus,
+je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le réveille, le dispose
+bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition nécessaire pour bien écouter,
+_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait
+bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au début de _Phèdre_,
+du sérail au début de _Bajazet_, de l'Euripe au début d'_Iphigénie_,
+et du Temple au début d'_Athalie_. Passé le premier acte, sa tragédie
+pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est l'histoire d'une
+femme amoureuse ou d'un prêtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir
+l'histoire ou la géographie pour la suivre; mais l'impression première
+était utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de même, et il a
+eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je
+dirai presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, de couleur
+locale, il l'a donnée.
+
+Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous que, de son
+temps, on était, sur ce point, en arrière de _Bajazet_, et de Corneille.
+On n'osait plus s'écarter de l'antiquité grecque et latine: «C'est au
+théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur
+la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du
+royaume.»--«L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvée_,
+d'Otway. Remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser
+sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée
+naturellement sous des noms véritables... Cela seul en France eût fait
+tomber sa pièce.»--Voltaire n'a point élargi le domaine tragique, il a
+tout simplement varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,
+inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre de la
+routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce sens que c'était une
+excitation. Ce n'était point ouvrir une source; mais c'était stimuler
+l'attention du public, l'imagination des auteurs. De là, bien plus que
+de Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. Les drames
+romantiques de 1830 sont des tragédies de Voltaire enluminées de
+métaphores. Et si ce n'est pas un très grand service rendu à la
+littérature française d'avoir, en revenant à _Don Sanche_, conduit à
+_Hernani_, c'en est un de n'en être pas resté a _Manlius_.
+
+Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies de la dernière
+manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de
+petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman
+conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est,
+le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte déduit lentement, en
+dialogue, en vers de dix syllabes, une comédie du Voltaire n'est jamais
+autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire,
+je dis quelquefois: «Sachez les lire en prose. Abstraction faite du
+vers, elles intéressent.» Je dirai des comédies: «Lisez-les comme
+des contes, prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle
+psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne)
+nulle observation même des petits travers et ridicules courants. Mais ce
+sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La
+suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme
+dialoguée elle-même, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et
+il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte
+est fait cependant, et il est agréable. La verve, l'invention facile de
+petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée
+et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté,
+tout simplement.
+
+L'_Enfant prodigue_ est de même, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais
+dramatique, et ce n'est jamais _en scène_. On ne voit jamais les
+forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre,
+s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ écrit
+par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon crédule
+du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ écrit par
+Voltaire, Harpagon sérait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en
+monologue. Ils ne se heurteraient guère.
+
+Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scène, même à la
+lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y
+posant et s'y mouvant, a la vie scénique, en un mot, chose plus facile
+à sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus dans ses
+comédies que dans ses tragédies. Des contes, rien de plus; un conte
+moitié sentimental, moitié satirique comme l'_Ecossaise_; un conte
+sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus
+romanesque; un conte vertueux et «attendrissant», dans le goût de La
+Chaussée, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, où le
+_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'intérêt.
+Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont
+d'un intérêt médiocre.--C'est dans son théâtre comique que l'impuissance
+psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants
+éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que
+les qualités ou de créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de
+l'art.
+
+Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé,
+toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a
+touché a toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas
+capable de _détachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la
+même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs,
+et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit
+essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux
+autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la
+faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de
+s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération
+de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou
+notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme,
+qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité,
+détachement très difficile; ou en s'observant soi-même sans
+complaisance, détachement plus rare encore;--et il leur faut
+la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien
+aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli
+de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance
+de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme
+penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les
+sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien.--Et comme nous
+avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus conservatrices, déiste
+sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe
+monarchique, et ainsi de suite; il a été poète, aussi, sans le fond et
+la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés
+qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui
+d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux,
+intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et
+c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé.
+
+
+
+VI
+
+SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»
+
+Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin de
+connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa
+distinction. Sans avoir le plein dévouement au vrai, il en a le goût.
+Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas
+celle-là, il est très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience
+même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce
+qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été refaits chacun
+dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans
+humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indéfiniment
+leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquête sur le monde,
+qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d'une longue
+existence et d'une inépuisable puissance du travail. Il la poursuit
+toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désespoirs. C'est la
+partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait
+et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_
+sent trop le pamphlet, et souvent inquiète et parfois irrite, le _Siècle
+de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de
+conscience, d'exactitude et de grand talent.
+
+Et sans doute, reprenant mes considérations générales, je pourrais bien
+dire qu'ici encore la pénétration de Voltaire a ses limites ordinaires;
+que, si bien informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement
+général de l'histoire de l'Europe moderne lui échappe; que sa politique
+est bornée comme elle est peu généreuse; que l'écrasement des petits par
+les colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, redoutable et
+ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas
+vu venir, ou s'y est résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; que,
+comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passé parfois lui
+fait défaut; que l'âme du XVIIe siècle français, si près de lui, à
+savoir la grandeur morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, est
+chose dont il ne s'aperçoit guère.--Mais j'aime mieux voir de quel soin
+minutieux il poursuit le menu détail instructif, le trait de moeurs
+caractéristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une
+sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs qu'il admire au moins
+pour sa gloire littéraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en
+tout Voltaire, que dans le _Siècle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il
+y en a.--Et, peut-être on me dira que Voltaire est bien adroit, et
+que le _Siècle de Louis XIV_ écrit à Berlin était une jolie parade à
+l'adresse de ceux qui l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle
+bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me
+figurer l'homme qui a été Français au moins en ceci que personne ne fut
+jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui
+venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; et, par le soin
+qu'il prend de dresser un monument à l'honneur de sa patrie, se
+consolant, ou se châtiant, de l'avoir quittée.
+
+On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualité
+maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et
+que--sauf cette intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit
+les lois d'existence et de développement de l'humanité, qui est celle
+d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a
+toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes
+les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira
+toujours, parce que le mérite essentiel de l'histoire est la clarté, et
+que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours
+que le tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'_Essai sur les
+moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _récits_ du _Siècle de Louis
+XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacité, de verve et de
+lumière.
+
+On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment composés. Sauf
+_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur récit, ces ouvrages ne
+sont jamais construits, aménagés et ramassés autour d'une idée centrale
+qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et
+recommencent. On l'a dit du _Siècle_; on ne l'a pas dit assez
+de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent
+indéfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce
+de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire
+intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadée. C'est une étude
+sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie elle-même à chaque instant, et
+laisse la place à l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou
+au désordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes
+satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre fermé,
+cherchez à en retrouver ou rétablir la ligne générale et le dessin.
+
+C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de tout son siècle.
+Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a été perdu dans les
+choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont
+plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de
+Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle sont invertébrés.
+Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi
+secrète, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées
+sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance
+dans leurs écrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont
+toujours un peu déséquilibrés.
+
+La curiosité est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait
+les grouper toutes deux autour du médaillon de Voltaire. Voltaire est un
+éternel désir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir;
+et au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait pas à la
+curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de son talent, a fait même
+son talent le plus original, le plus pur et le plus sincère. Ici les
+choses sont à l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme,
+la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle
+le sert. Car si le détachement est une condition du grand art, la forte
+attache à soi-même est une condition du petit; ou plutôt les hommes
+ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui
+qui suppose et qui exige le détachement, et art inférieur, ou genres
+secondaires, ceux qui permettent à l'auteur de ne pas cesser de songer
+à soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son
+succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage où il faisait
+les honneurs de sa propre personne, divinement accommodée. Le conte en
+prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en
+prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens précis
+du mot, sa maison parée et brillante, où il vous reçoit avec mille
+grâces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le
+principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maître
+de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui intéresse ce n'est ni
+le héros ni l'aventure, mais les réflexions, les digressions, les
+intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans
+anglais, ni en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai
+romancier est un être assez singulier qui rencontre un homme dans la
+rue, s'intéresse à sa façon de marcher et le suit toute sa vie, pour
+raconter aux autres ce qu'était cet homme et quelle était sa manière de
+penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. Ce
+qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agréable à
+une pensée satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.
+
+Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses
+petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux
+de ses tragédies ou comédies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de
+vrais romans, ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme
+celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée de Voltaire se
+promenant à travers des aventures divertissantes destinées à lui servir
+et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire
+philosophique_ conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.--Et c'est
+pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et
+moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et
+se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes,
+au lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement,
+nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on
+n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une
+demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de
+gracieux et d'inquiétant.
+
+Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme c'est bien la
+coquetterie qui est la région moyenne où Voltaire se trouve le plus à
+l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses épigrammes sont bien
+loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums
+de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les Nonotte, les
+Pompignan même et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine
+l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie
+des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre
+part l'amour, l'amitié l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref,
+ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange décidée,
+déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne
+peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc tranquilles avec vos
+éternels Salomon et Sémiramis.»--Mais ses simples «amabilités» sont
+ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand
+seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir quelque chose, ou à
+rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se
+faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une
+jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de
+finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre
+juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout
+son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple
+aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. C'est un délice que la
+première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des
+_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce,
+loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction
+à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se
+dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un
+éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.--
+Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille
+de gentillesse narquoise, d'espièglerie élégante et fine, qui n'oublie
+rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier.
+On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un
+enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.
+
+Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté bien des
+hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été miraculeux dans l'usage des
+dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui eût
+été de se restreindre à ces genres qui ne demandent que le talent
+adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire
+philosophique_ moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes
+questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq
+ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de l'histoire;
+un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à
+des contemporains sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait
+pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand des
+Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un
+peu de mépris.--Il s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans
+doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur
+parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce
+qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice en toutes choses. Il n'y
+a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se
+croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les
+qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur de la pensée des
+autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand
+penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble,
+la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses
+passions n'ont point eu de part.
+
+
+
+VII
+
+Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort,
+qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand
+poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour
+lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand
+philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart.
+Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses
+méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce
+qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on
+sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on
+les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a
+conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes
+une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance,
+lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et
+fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos
+pour lui, comme il était venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses
+semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en
+opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus
+chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a
+augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique,
+antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie
+que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est
+qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est
+sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.--Une révolution
+littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui,
+l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu
+ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire,
+qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant
+le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était
+le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps,
+tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire
+a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de
+Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration
+en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
+importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand
+il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»:
+
+ ..... on ne va pas sur Pégase monté
+ Avec si gros bagage à la postérité.
+
+Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un
+pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés,
+quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
+encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches!
+Que de questions soulevées, et résolues!»--Il en faut rabattre. Quand
+on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu
+d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans
+Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est
+le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique
+religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même,
+qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,--et on les retrouve
+ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui
+lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
+ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très
+instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très
+vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui
+est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque
+en impose.
+
+Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré
+d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres
+devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince.
+Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne
+laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté
+intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de
+ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit
+entré pour quelque chose.
+
+Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus
+grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes
+de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent
+brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni
+Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me
+donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je
+le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de
+l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race,
+comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui
+fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de
+la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous
+ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus
+spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est
+un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
+de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit
+abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un
+Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des
+plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est
+conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est
+étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être
+irrespectueux, c'est un Français.--Voltaire est léger, décisif et
+batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins,
+et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du
+charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de
+métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et
+charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un
+Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté,
+et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices:
+c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès
+de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas
+très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont
+tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce
+défaut, en faveur des autres.
+
+Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec
+peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait
+fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire
+Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne
+retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus
+étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le
+prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces
+élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps,
+même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de
+la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que
+par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par
+sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue
+excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa
+grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il
+n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien
+grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que
+la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique
+de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent
+qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de
+bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français;
+et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment
+pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités,
+même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires,
+de son esprit.
+
+
+
+DIDEROT
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression de la société.
+Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de
+la petite société du XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête
+allemande» de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage!
+Diderot est éminemment Français, et Français du centre, Français de
+Champagne ou de Bourgogne, Français de la Seine ou de la Marne. Et
+il est Français de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le
+parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire le grand bourgeois, riche,
+somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils
+d'artisan aisé, qui a fait ses études en province, qui s'est marié
+pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie
+à un cinquième étage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une
+grande dame, impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant
+bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, et qu'il soigne très,
+affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les
+caractères communs de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux,
+sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, «se crève
+de mangeaille», comme lui dit une contemporaine, vide goulûment des
+bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait à
+noter, raconte ces choses avec complaisance.
+
+Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant
+trente ans un travail à rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne
+trouve jamais que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses
+amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour n'importe qui,
+bûcheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois
+coups de cognée de trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il
+ne songe jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême
+ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de lui sans cesse, se
+mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les
+affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur,
+conseiller implacable et même sottement impérieux. Il ne faut pas que
+Rousseau vive à la campagne: «Il n'y a que le méchant qui vive seul».
+Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison
+humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!» Il ne faut pas
+que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il
+leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève,
+sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il l'accompagne à pied s'il
+ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de
+Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière;
+sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié bien
+encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple.
+Leurs bons sentiments manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot l'est
+à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine espièglerie
+de jeunesse avec un moine à qui il extorque de l'argent sous promesse
+d'entrer dans son ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se
+plaît à la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des farces et
+drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise société qu'il
+s'épanouit de tout son coeur; il lâche devant des enfants des énormités
+de propos «qui font piétiner la mère de famille», et il les répète dans
+sa correspondance; il donne à sa fille des leçons de morale, à bonne
+fin, mais d'une crudité extraordinaire, et, un peu inquiet, demande
+ensuite à tous ses amis s'il n'a pas été un peu loin.
+
+Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, généreux, probe et
+large en affaires, homme de famille malgré ses maîtresses, aimant son
+père, sa mère, sa soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire
+de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en
+particulier, de son père, en des termes qui font qu'on adore, un bon
+moment, son père et lui.--Moralité faible, délicatesse nulle, penchants
+grossiers, vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts,
+plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement dans le travail,
+honnêteté, rectitude et sincérité, mais lourdeur de main dans les
+relations sociales, voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du
+reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le voilà avec ses
+qualités et ses défauts; et voilà Denis Diderot.
+
+Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un de nous, très
+nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui
+ressemble. Nous ne songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à
+l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours que, comme
+il faisait à Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou.
+C'est un bon compère.
+
+Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour cause, mais fait sa
+vie, en partie double, avec ses défauts et ses qualités! D'une part
+il fait l'_Encyclopédie_. C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon
+employé». Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel,
+travailleur admirable, écrivain lucide, sachant, du reste, faire
+travailler les autres, et excellent «chef de division»; il est l'honneur
+et le modèle de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce
+lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du moins point
+d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie
+qu'il y a écrite, article par article, est fort convenable, nullement
+alarmante, très orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et
+s'essouffle à nous prévenir que ce n'est point sa vraie pensée que
+Diderot écrit là. Il s'y montre même plein de respect pour la religion
+du gouvernement. Un bon employé sait entendre avec dignité la messe
+officielle.
+
+D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y détend. Ce sont
+ses débauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous écrits
+en sortant d'une très bonne table. Ce sont propos de bourgeois français
+qui ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. Ils
+sont une dizaine, tous de classe moyenne et de «forte race». L'un est
+philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre
+amateur de théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille,
+l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, l'autre est
+ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment,
+n'a de méthode ni de clarté; tous ont une verve magnifique et une
+abondance puissante; et on a rédigé leurs conversations, et ce sont les
+oeuvres de Diderot.
+
+
+
+II
+
+SA PHILOSOPHIE
+
+Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et
+contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être
+systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable
+et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez
+souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste,
+qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus
+que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus
+peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute
+l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par
+lui-même aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considérer
+comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui,
+j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie
+sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manichéisme_,
+sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout
+plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de
+Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
+la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire
+naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se
+font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse
+de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes,
+Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux
+mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez,
+encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie,
+légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent
+à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus
+ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur
+des reconnaissances hardies et impétueuses.
+
+Ses premiers ouvrages, _Essai sur le mérite et la vertu, Pensées
+philosophiques_, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement,
+d'heureuses trouvailles. Mais déjà la _Lettre sur les aveugles_ et la
+_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera
+celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur
+le mérite et la vertu_ était religieux et «déiste»; les _Pensées
+philosophiques_ étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être
+considérées comme une esquisse de «morale indépendante»; les _Lettres_
+sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie
+athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde
+à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne
+hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se
+débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais
+successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils
+se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces»
+s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se
+faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et
+toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en
+son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des
+recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient.
+
+En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet
+paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768[72], et toutes sous
+l'influence de la grande _loi de continuité_ de Leibniz, voyant entre
+tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la
+doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que
+les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et
+comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe,
+s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force
+de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas
+encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui
+du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais
+considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le
+savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient
+réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination; et dans
+l'_Interprétation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles
+Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit
+énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait
+déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste:
+«De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour
+ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, _n'en serait-il pas de
+même des espèces entières?..._ Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité
+avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus
+dans la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce
+qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a
+passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il s'est
+écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a
+peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à
+subir qui nous sont inconnus...?»
+
+[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).--
+Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De
+la nature_ (1766); _Considérations philosophiques sur la gradation
+naturelle des formes de l'être_ (1768).]
+
+Et plus tard, dans le _Rêve de d'Alembert_, il mettait en vive lumière,
+par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles
+Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une
+collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait
+dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et
+d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...» Voyez cet essaim
+d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette
+branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est
+composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres
+et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
+entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront
+plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon,
+l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
+indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre
+cité que nous appelons plante ou animal; et cette circulation éternelle,
+c'est l'univers.
+
+Enfin, dans le _Rêve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le
+transformisme constitué, la formule définitive du transformisme:
+«_Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins
+produisent les organes._» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante
+ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot
+de Pascal sur l'hérédité[73]. Il arrive souvent que les hommes
+d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore
+à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui
+commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression
+trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail
+ramènera.
+
+[Note 73: «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature
+est première habitude.»]
+
+Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière
+vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan
+préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice,
+évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement,
+créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres
+espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la
+sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
+de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans
+l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des
+végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des
+choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit
+son esprit et la vision où son imagination se complaît.--Il est
+matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation
+que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de
+lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le
+recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui
+est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un
+endroit où elle n'a que faire[74]:
+
+[Note 74: Début du _Second entretien sur le fils naturel_.]
+
+Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:
+
+«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de
+l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses
+habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au
+cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler
+d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents
+des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au
+fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute
+dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de
+cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et
+qui l'apaise à son gré.
+
+«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la
+source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet
+de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers,
+il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion
+s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui
+part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide
+jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et
+permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le
+tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette
+chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant
+lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.»
+
+Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car
+l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot.
+L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature
+auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la
+nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se
+pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la
+nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
+bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après
+l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant
+de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à
+votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô
+superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers
+où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion,
+ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux
+usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc,
+enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera
+de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te
+déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer.
+Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la
+route de ta vie....»
+
+[Note 75: _De la poésie dramatique_.--Du drame moral.]
+
+--C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier
+philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point
+est le _Supplément au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile
+d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en
+l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans
+dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est
+parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième.
+Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des
+tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme
+naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et
+il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie.
+Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par
+_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances
+extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la
+misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans
+pudeur[76].»--Et à la bonne heure!
+
+[Note 76: _Supplément au voyage de Bougainville_.]
+
+Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son
+instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si
+vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de
+votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans
+la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre
+de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques,
+civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort,
+ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une
+poignée de fripons se promettait de lui imposer.»--Voulez-vous,
+au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses
+affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»[77].
+
+[Note 77: _Supplément au voyage de Bougainville_.]
+
+On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de
+Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère
+et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état
+social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des
+supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous
+les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
+les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu
+cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en
+a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait
+davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la
+morale.--Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé
+devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot,
+débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé
+droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.
+
+Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution»
+des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien
+que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état
+d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume
+plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle
+désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience
+de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop
+étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet,
+Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans
+l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes
+diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis
+de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers,
+législation dure, répression implacable, religion austère, morale,
+luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il
+faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On
+commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme
+une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a
+commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce
+qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes
+après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache
+à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas
+raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour
+ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste
+la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant
+Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on
+réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont
+belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le
+«sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à
+une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité
+de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le
+culte.
+
+Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de
+l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et
+presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort.
+Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions
+méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a
+raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les
+animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
+que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en
+conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature
+est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite,
+ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte
+dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale,
+respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se
+porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant,
+est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre
+l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui
+y est allé.
+
+N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il
+n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où
+il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme
+d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont
+gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de
+l'_Encyclopédie._ Considérez toujours Diderot comme un homme qui
+s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa
+parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de
+ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de
+sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de
+Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de
+son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage
+intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard,
+plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées
+profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.--Et
+ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très
+intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire
+naturelle.
+
+Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en
+faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute,
+une _règle_ des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et
+d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations
+sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le
+mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_,
+la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive;
+et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.
+
+A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois
+dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit
+s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet,
+père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à
+elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait,
+ce serait une _règle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et
+dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus fréquemment,
+il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est
+souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu,
+isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même
+s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et
+vertueuse. L'homme de bien _crée le devoir_, fait la loi morale. Il ne
+la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un
+père avec ses enfants_» et dans _Est-il bon? Est-il méchant?_ il
+a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en
+possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle
+inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument
+dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point
+qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.--Un homme,
+pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en
+ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté
+tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer
+des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble
+tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et
+qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et
+au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que,
+partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui
+fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.
+
+C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale
+de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable,
+et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son
+immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel
+et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le _consensus_ qui
+est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
+faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de
+loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre,
+peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse
+générale, point de morale aucunement. La morale est une invention
+d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel
+qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou
+quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement
+interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien,
+même contre le gré de la loi civile.
+
+Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et
+intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le
+XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès,
+s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de
+l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et
+les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont
+fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires,
+lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme
+artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social,
+religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour,
+ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à
+peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le
+modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser
+tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir
+le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme
+sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
+mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité,
+ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner
+tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos
+décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute
+pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la
+reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement
+réussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction
+et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs
+amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée
+saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil
+des radicaux du XVIIIe siècle.
+
+Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je
+pense beaucoup plus à Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux
+tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que
+Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la légèreté, de l'étourderie,
+d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes
+disait que le méchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est
+plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons
+mouvements et d'étranges écarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on
+a pu dire et qui a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»
+
+
+
+III
+
+SES OEUVRES LITTÉRAIRES
+
+On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté qu'il n'en avait
+pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près ce que je vais dire. J'en ai
+le droit, parce que je ne résiste jamais à répéter un lieu commun quand
+je le crois juste.
+
+Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. Il a, nous
+l'avons vu, une certaine imagination dans les idées, une certaine
+imagination philosophique. Le _Rêve de d'Alembert_ est une sorte
+de poème matérialiste, non sans beauté, non sans beautés surtout.
+L'imagination littéraire est autre chose. Elle consiste à créer des
+âmes, ou à inventer des événements. Elle est faite d'une puissance
+singulière à sortir de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre
+âme, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. C'est une
+aptitude particulière et innée que rien ne remplace. L'observation y
+aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le détachement facile
+y aide, mais ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait
+pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation
+pénétrante et patiente. Il avait le détachement et la sympathie; mais
+cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un
+caractère, fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais
+raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggéré à
+l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a tracé des silhouettes, et
+raconté des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de
+genre.
+
+Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme
+personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement
+et fortement que Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait
+voir, qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous
+le connaissez, rond, à fleur de tête, interrogateur, tout en dehors,
+tout jeté en avant, curieux, avide et qui semble se précipiter sur
+les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aimé à
+regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le
+fiacre où il roulait la moitié de sa journée, il revoyait la figure,
+l'attitude, le geste, la scène; puis, devant son papier, il revoyait
+encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant.
+
+Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des
+historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les
+fait entrer dans un récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce
+sont les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il a bien
+vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. Et dans chacune de
+ses histoires, après des préparations quelquefois longues, qui sont des
+hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans
+nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; cette femme suppliante
+aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui
+part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers cette
+femme impérieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues.
+Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de
+physionomie, les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé
+dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de
+son talent, qui est très grand et très Original.
+
+[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.]
+
+[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.]
+
+Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, il écrit la
+_Religieuse_, où l'ennui le dispute au dégoût; il écrit les parties
+d'invention de _Jacques le Fataliste_, à savoir l'histoire proprement
+dite de Jacques et de son maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a
+plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a à un haut degré)
+que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du
+style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond
+est singulièrement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de
+caractères, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la
+vérité, et c'est toujours à _Jacques le Fataliste_ que je songe, il
+produit une illusion agréable, ce qui est encore du talent: il mêle,
+suspend, ramène, entrecroise et entrelace cinq ou six récits différents,
+chacun peu intéressant en lui-même, de manière à toujours faire croire
+que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre est plus
+intéressant que celui qu'il fait; et il y a là comme un chatouillement
+de curiosité, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de
+foisonnement copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper,
+jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours,
+en se mêlant, se quittant et courant les uns après les autres. Il y a là
+un peu de diversité d'accent; car Diderot était l'homme des digressions,
+des échappées, et des parenthèses plus longues que les phrases; mais il
+y a un peu de procédé aussi et d'attitude; et surtout il y a plus
+de verve de conteur que d'imagination de créateur, ou, pour parler
+simplement, de romancier.
+
+Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout à
+l'heure qu'il réussit à peu près à faire une grâce, n'en révèle pas
+moins une singulière pauvreté de fond. Où la composition est absente,
+mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention même
+qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouvé
+ou une forte idée à vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et
+puissant, qui vous obsède. _Gil Blas_ est composé, quoi qu'on puisse
+dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son
+unité. _Candide_ est composé. Il gravite autour d'une _idée_ dont on
+sent toujours la présence, et qui de temps à autre, fréquemment, ramène
+à elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_
+ni les _Bijoux_ ne sont composés, parce que Diderot, demi-artiste,
+demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est
+ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,
+souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, complet et
+vraiment vivant, ni autour d'une idée importante et considérable.
+
+Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui descende
+profondément dans la mémoire, parmi toutes les improvisations
+prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. Là encore c'est
+l'oeil qui a guidé la main. Le neveu de Rameau est un personnage réel
+que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir de curiosité. Il
+l'a aimé du regard avec passion. Mais cette fois le personnage était
+si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en
+particulier qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès inouï
+et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot a tant aimé à le
+regarder, qu'il en a oublié d'être distrait, qu'il en a oublié
+les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions à
+l'interlocuteur imaginaire, et les réponses de celui-ci et les répliques
+à ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur son héros;
+qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce
+qu'il n'a jamais, la soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est
+enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un
+personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude
+de Saint-Simon.--Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement
+dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de génie.--Sauf
+cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et
+diffus, ou un _novelliste_ à qui manque ce qui est le charme même de la
+nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu
+de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement,
+mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son
+existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne réfléchit, le livre
+fermé, sur une pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste
+qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scène presque
+inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lâchaient
+point leur proie; et c'est ce que je me plais à répéter.
+
+Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où il a le moins
+réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, pour y entrer, pour s'y
+reconnaître, pour y avoir l'emploi de ses qualités. Et d'abord remarquez
+qu'il a beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un grand
+raisonneur en questions théâtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et
+la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doué pour
+être d'une part un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être
+capable d'oublier toute théorie quand il prend sa plume de théâtre,
+condition nécessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare.
+D'ordinaire, des théories familières et chères au critique, les unes
+s'évanouissent et lui échappent, dont il faut le féliciter, quand
+il conçoit une pièce de théâtre; mais quelques-unes restent, celles
+auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de
+créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est pas chose plus
+grave, que la théorie reste parce que l'imagination n'est pas venue.
+Ceci est le cas de Diderot.
+
+Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; d'idées vagues,
+obscurcies encore par ce verbiage incohérent et fumeux, qui lui est
+naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce
+chaos, où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que
+je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.
+
+Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le monde; car, d'âge
+en âge, le naturel de l'époque précédente paraît le pire conventionnel
+à celle qui vient; et cela est nécessaire, parce que, seulement pour
+se maintenir au même degré de conventionnel, il faut réagir contre le
+conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le
+pur procédé en deux générations.--Il voulait donc plus de naturel, ce
+qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins
+de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage
+entre à la Comédie française; il ne comprend rien à des gens qui parlent
+un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes répliquent par une
+réponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent
+cérémonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue
+ne comprendrait rien, non plus, à une femme toute blanche d'un blanc de
+céruse, qui garde une immobilité absolue et qui ne cligne pas des
+yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à des
+personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir
+que d'un côté et même à une certaine place précise; que l'art est
+précisément l'art, et reste l'art, en se séparant franchement de la
+nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement
+_une certaine ressemblance_, à l'exclusion des autres, et qu'on frémit
+à imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la révérence et
+qui, par un mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers;
+que, précisément parce que le théâtre, le plus complexe des arts, donne,
+non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de
+la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le
+trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même de l'art,
+qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vérités ou de
+contre-réalités salutaires, préservatrices, artistiques pour tout dire;
+et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude
+noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux
+parlant et marchant devant les Français de 1750, sont justement de
+ces contre-réalités qui ne constituent point l'art, mais en sont les
+_conditions_ nécessaires.
+
+Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant,
+d'introduire un peu de réalité nouvelle, c'est-à-dire, pour beaucoup
+mieux parler, de modifier par un souci de la réalité le conventionnel de
+l'âge précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir dans le même
+se continuant, s'imitant et se répétant; j'en suis d'avis, et j'ai pris
+soin de le dire, et je félicite Diderot, sinon de sa théorie, du moins
+de sa préoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a
+gardé.
+
+[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des
+valets et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets
+et servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est
+bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.]
+
+Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. En cela il
+était dans la tradition du théâtre français et surtout de la critique
+dramatique française. Sur ce point, l'indépendant Diderot est d'accord
+avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel et
+avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle au XIXe, de théoricien
+dramatique qui n'ait vivement insisté sur la nécessité de moraliser le
+théâtre, et de moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe siècle
+ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était mêlé de bon et
+de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un côté, l'idée de
+remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes;
+d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la
+direction morale, qui autrefois venait de la religion, commençant à
+languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guère
+que la littérature qui pût recueillir ou essayer de prendre cette
+succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis
+de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant
+accoutumé d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que
+le drame fût non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte
+de soutenance de thèse. «J'ai toujours pensé qu'on discuterait un jour
+au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire
+à la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen
+(le théâtre) si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de
+préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!»
+
+Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le théâtre en substituant
+la peinture des _conditions_ à la peinture des _caractères._ Entendez
+par «condition» l'état où est un homme dans la famille: on est «un
+père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: on est magistrat, on
+est soldat, etc.
+
+La critique s'est trop exercée sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas
+méprisable. Ce qu'il y avait de suranné dans l'ancienne conception des
+«caractères» au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus
+des abstractions. On étudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_
+contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui
+strictement ne fût que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme
+en soi, et encore réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre
+compte tenu des impressions que ses entours ont dû faire sur lui et de
+l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, voilà ce que les dramatistes
+prétendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils
+n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue française dont
+ils faisaient méthodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme
+peut être né contradicteur, et, partant, être cela; mais qu'il est bien
+plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions
+exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père
+depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix
+ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres
+termes, le caractère acquis remplace le caractère inné.--J'ai la
+prétention, dont je m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup
+plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.
+
+Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à la «comédie de
+caractères» un chemin nouveau que ce sera à elle d'éprouver. Mais
+Diderot a peut-être tort de croire qu'il faille _substituer_ purement
+et simplement les conditions aux caractères, comme si les conditions
+étaient tout, et les caractères si peu que rien. Notez d'abord que les
+conditions sont: ou des effets du caractère,--ou des forces en lutte
+contre le caractère,--et autant que dans les deux cas il faut
+s'inquiéter du caractère autant que de la condition. Je suis époux et
+père parce que j'étais _né_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous
+croyez et prétendez étudier ma condition, c'est mon caractère que
+vous étudiez, et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun
+renouvellement de l'art.--Ou bien je suis époux et père, par suite de
+circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas né pour cela; et alors
+le drame sera très probablement la lutte entre mon caractère et ma
+condition, entre mon caractère inné et mon caractère acquis, dont
+les forces commencent à se montrer; auquel cas il faut bien que vous
+connaissiez mon caractère autant que ma condition; et la pire erreur
+serait de ne vouloir connaître et peindre que cette dernière, puisque
+par cette omission ou négligence, c'est le drame même qui disparaîtrait.
+
+De plus, à considérer les conditions comme de véritables caractères,
+tant on suppose qu'elles ont pétri, modelé et sculpté l'homme qu'elles
+ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractères
+d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères
+innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne
+humaine plutôt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des
+modifications de caractère, et non des caractères.--Dès lors, autant
+elles sont intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont
+modifié, autant elles sont comme vides et comme sans support, présentées
+sans ce caractère et abstraites de lui.--Et de là cette conséquence
+curieuse: loin que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait
+à donner des abstractions pour des caractères, voilà qu'il y tombe plus
+qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procède exactement de même.
+Eux nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui nous donne pour
+tout un homme, une habitude prise, ou un préjugé, ou une mine. Peindre
+l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge
+d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est
+abstraire; mais écrire le _Père de famille_ c'est abstraire encore. Ce
+qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculté
+maîtresse, modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa
+condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que
+font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par
+exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _père de famille_ qu'il faut
+écrire, mais l'avare père de famille, et c'est précisément ce qu'a fait
+Molière quand il a créé Harpagon.--D'où il suit qu'au lieu de faire un
+pas en avant, Diderot en faisait un en arrière sur ceux qui, tout en
+procédant par «caractère», d'instinct n'en montraient pas moins l'homme
+concret et complet, en présentant ce caractère dans le cadre que la
+«condition» lui faisait, avec l'appoint que la «condition» y ajoutait,
+dans le jeu, enfin, et le branle où la «condition» ne pouvait manquer de
+le mettre.
+
+Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir
+une partie de la vérité, et celle justement que les contemporains
+n'aperçoivent pas, c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour
+abstraction, il valait mieux pencher vers celles où l'on ne songeait
+pas, que rester dans celles où l'on s'obstinait. La théorie de Diderot
+avait donc et de la justesse et surtout de la portée.
+
+Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la
+pensée de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa
+doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais
+moraliste, médiocre et même à peu près nul comme psychologue, il
+ne devait guère voir dans l'homme que des instincts innés qui se
+développent, grandissent, et se font leur voie; «naturaliste» et grand
+adorateur des forces matérielles, il devait voir l'homme plutôt comme
+engagé dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument
+asservi par elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que
+comme une cause, et comme une résultante que comme une force, et dès
+lors c'était l'homme déterminé et «conditionné», c'était l'homme
+tellement modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, et en
+dernière analyse exactement défini par elle, qu'il devait s'imaginer, et
+par conséquent croire qu'il fallait peindre.
+
+De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de la théorie à
+la pratique, n'en a guère retenu qu'une, c'est à savoir l'idée qu'il
+fallait moraliser sur la scène. Il a peu rencontré et même peu cherché
+ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des caractères,
+il n'a pas davantage peint véritablement des «conditions». Le _naturel_
+de Diderot s'est réduit à éviter le discours suivi et à mettre souvent
+_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il
+pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu
+que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulées comme, dans
+Balzac, étaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces
+déclamations qui dépassent les limites légitimes et traditionnelles du
+ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.
+
+Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce théâtre de Diderot de
+la façon la plus indiscrète et aussi la plus désobligeante. On voit bien
+pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur
+cette doctrine de la moralisation par le théâtre. Elle n'était pas
+nouvelle; mais par la manière dont Diderot prétendait l'appliquer elle
+avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et
+dogmatise de deux façons, par la _maxime_, comme au XVIe siècle, et par
+les conclusions, par les tendances que comportent et que suggèrent les
+dénouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de
+belles leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le théâtre
+de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle dans le théâtre de
+Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et
+tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. Sa comédie nouvelle
+n'est qu'une «comédie ancienne» où il n'y aurait que des parabases.
+
+Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but
+poursuivi. Le propos délibéré de mettre une doctrine morale en lumière
+est, d'expérience faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il y en a
+d'autres) de ne point réussir en une oeuvre littéraire. On n'a jamais
+vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont
+concluantes.--Peut-être cela tient-il tout simplement à ce qu'il en est
+tout de même dans la vie réelle. L'acte moral est toujours chose louable
+et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa
+vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant,
+pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerté, qu'il
+n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-même, qu'il ait un
+certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que
+d'une leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien plutôt
+qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en
+littérature. Nous aimons tirer la leçon morale des faits qu'on nous met
+sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.
+
+Voilà une des raisons pour lesquelles le _Père de Famille_ et le _Fils
+naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres
+raisons. Deux choses manquent essentiellement à Diderot, qui ne laissent
+pas d'être importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des
+hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue.
+Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, parce que chaque
+homme lui était une cible d'éloquence. Toute personne qui entrait
+chez lui était immédiatement roulée dans le flot bouillonnant de son
+discours. Un torrent est médiocre observateur et mauvais miroir.--Et il
+ignorait l'art du dialogue pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête.
+Les dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot sont pleins
+de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont
+des monologues animés. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec
+lui-même. Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; mais
+il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux seuls toute une
+discussion. «Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me répond....
+Tout beau! dira quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces
+gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, n'ont jamais eu
+ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses
+dialogues. Il dit quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir
+souvent avec soi: voilà les moyens de se former au dialogue.» Le second
+ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqué toute sa vie; le premier est le
+vrai, et Diderot ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout son
+temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot
+qu'on entend. A peine déguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupé par
+des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait
+à mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru
+que le dialogue consistait à mettre beaucoup de _tirets_ dans une
+dissertation.
+
+Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. C'est celle où il
+ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, et où il a peint le seul
+caractère qu'il connût un peu, à savoir le sien. C'est _Est-il bon?
+Est-il méchant?_--Dans _Est-il bon?_ point de prétention moralisante;
+point de «condition», et au contraire, un caractère qui n'est modifié
+par aucune condition particulière; et enfin le défaut ordinaire de
+Diderot devient ici presque une qualité, puisque ce défaut consistait à
+ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-même qu'il
+s'établit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a à dire, sur
+la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les
+longueurs; et que cette comédie ne peut être mise à la scène, et je le
+crois; mais le personnage central est singulièrement vivant et d'un bien
+puissant relief. Ce Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux
+et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet homme de moralité
+douteuse et de générosité toujours en éveil, qui poursuit et atteint des
+buts excellents par des moyens à mériter d'être pendu, et dont la bonté
+s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, naturelle à tout
+homme, se divertit sous cape du moyen employé; cela est original,
+piquant, inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme le titre, qui
+résume très bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y
+a bien en chacun de nous tous un être qui voudrait avoir la joie de
+conscience des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification
+bien combinée et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel,
+cet homme-là; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratégies si
+suspectes qu'il ne risque pas d'être fade.
+
+L'étrangeté même de la composition de cette comédie n'est pas pour me
+déplaire, au moins à la lire. C'est une comédie faite comme _Jacques le
+Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.
+Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite déconcertant
+et désespérant, si le principal personnage ne formait centre, et ne
+ramenait assez clairement tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq
+ou six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. Elles lui
+reviennent et lui retombent sur les bras tour à tour: «Ah! voici
+l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la
+pousser où il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,
+cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me
+mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui
+jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup
+vaille! Et à l'affaire Bertrand!...»--Autant de dextérité qu'il y a, du
+reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais,
+discrètement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il méchant?_
+serait une chose très distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très
+originale.
+
+
+
+IV
+
+DIDEROT CRITIQUE D'ART.
+
+Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement sa conversation,
+et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le
+_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familière_.
+Il n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il avait cette
+demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste à être transporté de ce
+qu'on voit, à décrire avec ravissement ce qu'on a vu et à y ajouter
+quelque chose. Diderot est incapable de créer, mais il est très capable
+de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir saisi ses yeux,
+saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une
+ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un
+spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et replace, imagine
+des détails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire,
+inférieure, mais précieuse encore, et que tant s'en faut que tout
+le monde ait, qui retient, achève, et recompose. Les _Lettres à
+mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement
+contées, de scènes joliment décrites, de croquis, de silhouettes et
+d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère
+au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit
+dans une sorte de lumière chaude et dans une atmosphère qui vibre et
+paraît vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures;
+le tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la sensation
+de plénitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de
+Crébillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux
+que je ne pourrais l'exprimer.
+
+Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette imagination _à la
+suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitié de son office,
+mais vive encore et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt
+un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il
+a regardés; c'était encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont très
+souvent admirables. Il décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé
+ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spéciale
+que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des
+couleurs, s'est comme vidé, l'imagination excitée se donne carrière.
+Elle reprend la matière que le peintre lui a fournie et la dispose d'une
+autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées avec infiniment de
+souplesse, de vivacité et de bonne grâce: puis elle s'émancipe encore,
+dépasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait
+par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu contenue encore, qui
+est charmante. Ces échappées de fantaisie sont plus agréables ici, et
+moins inquiétantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront
+pas trop loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne peut
+s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, toujours un peu,
+et, partant, un peu maîtrisées par le souvenir de l'oeuvre qui les a
+inspirées. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans
+ses périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa
+verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.
+
+Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique artistique de
+Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute
+littéraire. Variations d'un lettré à propos de tableaux.--Il est un peu
+vrai. Et c'est ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le
+fond même de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce
+n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le théâtre
+des idées de peintre, et sur la peinture des idées de littérateur. Il
+a voulu au théâtre des _tableaux_ et sur les toiles des scènes de
+cinquième acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux yeux et pour une
+peinture qui parlât aux coeurs; et quand on est méchant, on dit qu'il a
+été bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre.
+Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne
+faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les séparer jusqu'à
+mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frères. A les
+confondre, il est vrai qu'on leur fait parler à tous une langue de
+Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, de nature ou par effort,
+entièrement étranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne
+connaître que le métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit
+pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, même pour
+son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas
+faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine
+dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le
+critique ne doit pas se tromper d'émotion, et transporter devant les
+toiles l'état d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers où
+Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion,
+peut-être risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en
+arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, à ne savoir
+d'une pièce que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que
+tel ton est juste et tel douteux.
+
+Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce qu'a été Diderot, et
+c'est le «métier» aussi bien au théâtre qu'au salon qu'il a peu connu;
+mais ses impressions générales sont justes, et il ne s'est trompé ni sur
+Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si
+littéraire, c'est que la peinture de son temps est bien littéraire
+aussi. Il a affaire à des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même
+souvent: _Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité_;
+--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amènent
+l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cédant pour
+un temps à la Nécessité_;--_L'Etude qui veut arrêter le Temps_;--_La
+Justice que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit_. «Je
+défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; les peintres
+du temps de Diderot avaient l'intrépidité de traiter ces sujets-là
+avec leur pinceau. Ils étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient
+pathétiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y
+songe bien, ce qui doit étonner ce n'est point du tout que Diderot
+ait été littéraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a été
+modérément. Et c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que
+je serais tenté de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence
+prédominante et funeste du «point de vue littéraire».
+
+Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sûr,
+d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, et voilà deux points
+qui ne sont pas si peu de chose. Partout où nous pouvons contrôler la
+critique de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées,
+nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations
+est entièrement juste, et affiné; et que pour savoir d'où vient la
+lumière, où elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
+doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, il est peu
+d'oeil plus savant et plus exercé que le sien.
+
+Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, moitié du littérateur
+(et qui sont nécessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passé
+maître? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste
+choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un écrit, compose, ou
+recompose, admirablement un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut
+l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui
+saute aux yeux d'abord. Et quand il défait un tableau pour le refaire,
+on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
+moins que celui qu'il critique a bien les défauts de composition qu'il
+relève.
+
+Et de même, le moment précis de l'action qui est celui que le peintre
+doit saisir comme comportant le plus de clarté, le plus de beauté des
+figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est
+souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout
+le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sûre du «moment» du
+peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir
+une action se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter
+juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour indiquer le
+commencement d'où elle vient et suggérer la fin où elle va, et pour être
+belle en soi, et pour être pleine de sens dans la plus grande clarté.
+«Chardin, La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent
+point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais presque le seul de
+ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme
+elles étaient ordonnées dans ma tête.»--Je le crois fort, et cela va
+beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même du littérateur
+né pour sentir l'art. Un critique d'art doit être un peintre à qui ne
+manque que le métier. C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.
+
+--Mais le métier lui-même, la technique, pour parler plus noblement, est
+partie essentielle de l'art à ce point que n'en pas rendre compte c'est
+causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il
+faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beauté
+propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et
+minutieusement goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à fond la
+technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers
+pour savoir quel est le secret de la beauté d'un vers de Lamartine
+ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté
+d'_expression_ qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits pour
+éveiller dans les âmes certaines sensations générales, un peu confuses,
+il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont,
+aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M.
+Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont
+un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le même fait chacun
+en sa langue devant un homme qui ne sait que le français. Le Français ne
+les comprend pas; mais à leur mimique il entend très bien que la chose
+racontée est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il
+ne perd nullement son temps à les entendre et regarder. Très sensible
+même, femme, enfant, ou méridional, il pourra même rire, pleurer ou
+sourire à leur récit. Voilà ce que la foule entend aux choses des arts.
+Chaque art a sa _langue_ particulière, tous ont un _langage_ commun.
+
+[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.]
+
+Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel service pourra-t-il
+rendre au Français qui écoute? Prétendre le faire entrer dans le talent
+de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point
+songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait
+qu'il commençât par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler
+l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel
+mot plus nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence du
+récit, donner une idée générale, confuse encore, sans doute, mais déjà
+plus saisissable du fait raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce
+que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans
+la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, dans le domaine de
+l'expression, et il donne, par quelques vues discrètes sur la technique,
+un peu plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression
+générale qui affectait la foule.
+
+Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui écrit au XIXe siècle
+pour un public plus familier déjà aux choses de peinture, un peu plus
+d'interprétation technique, quelques leçons de langue poussées un peu
+plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction brillante du
+sentiment général du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et
+nos critiques modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire,
+de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces limites.--Un critique d'art
+sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en décrivant
+un tableau, pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la
+critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement
+qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maître incontesté de
+la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et
+éloquent initiateur.
+
+
+
+V
+
+L'ÉCRIVAIN.
+
+Diderot est grand écrivain par rencontre et comme par boutade, et il
+trouve une belle page comme il trouve une grande idée, avec je ne sais
+quelle complicité du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent
+un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est pas un homme, dit La Bruyère;
+ce sont plusieurs.» Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.--Il y
+a l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles de
+l'Encyclopédie.--Il y a l'écrivain dur et obscur qui expose une théorie
+philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rhéteur fieffé qui a
+donné à Rousseau le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son
+tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, au cours d'une
+exposition très calme ou d'une lettre très tranquille, s'échappe en
+apostrophes et prosopopées qu'on sent parfaitement factices. Le voilà
+qui écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie....
+Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en
+être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que mon amie me
+restât. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je
+m'en épuiserais pour l'en rassasier.»--Ceci pour s'excuser auprès de
+Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette amie même,
+à Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage
+en Russie, à la même date, avec la plus parfaite tranquillité. Et il y
+a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, d'une prompte et vive
+saillie, qui jette une scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un
+tel mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle perfection
+de forme, qu'on ne songe plus à la forme, qu'on ne s'en aperçoit plus,
+qu'on croit voir, sentir et penser soi-même, que l'intermédiaire entre
+vous et la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, a
+disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. C'est en cela que
+Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Mérimée
+souvent, sont des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de pages
+où l'on est tout étonné de le trouver de cette famille.
+
+Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète.
+Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il
+descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite
+immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout périt: il n'y a que
+le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.»--Il trouve le
+symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination,
+et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse dont le
+retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire ses ondes sonores:
+«Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui
+le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais ni
+gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et
+babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur
+tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie
+prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage,
+inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence
+son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et
+les ténèbres de la nuit.»--Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver
+dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensée, un sentiment et une
+«strophe» de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi
+qu'en_ ait dit Buffon: le style est la mélodie intérieure de notre
+pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est
+inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, multiple, versatile,
+girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le
+quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant,
+quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non
+surveillé, non châtié, non corrigé, son style d'improvisateur, comme
+sa pensée, est capable de bassesses, d'obscurités, d'incorrections,
+de gaucheries, de grâces, de vivacités aisées et brillantes, parfois
+d'échappées subites vers les hauteurs, et même de sérénités imposantes.
+
+
+
+VI
+
+Quelques intuitions de génie, quelques récits plein de verve, quelques
+silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlées
+d'obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
+énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé
+Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, ni comme système philosophique,
+ni comme oeuvre d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par
+son infatigable activité, par ses qualités estimables, et presque
+inestimables, de caractère et de bon coeur, il a tenu une très grande
+place en son temps; il a été le lien entre les esprits et les caractères
+les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
+et personne plus que lui n'était né directeur de journal. Il ne lui a
+manqué qu'un vrai et grand génie, ou peut-être seulement de la suite
+dans les idées, pour mener son siècle, que personne n'a mené, comme il
+est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.--Il l'a rempli d'un
+grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remué. Il a vécu dans
+cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément naturel.
+Il a fort agrandi le calme atelier de son père, et fabriqué beaucoup
+plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier
+que le travail grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires
+racontées, les discussions et la rhétorique. De pensée calme, de
+réflexions, de méditation, de contemplation, au milieu de tout cela,
+aussi peu que rien. Vrai Français des classes moyennes, sans esprit,
+sans distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, de
+facilité au travail et à la parole, avec un idéal peu élevé, peu de
+scrupules de moralité, et un très bon coeur. Il s'est laissé aller à
+cette nature, si mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et
+de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, comme de
+réflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment
+seulement, de notre infirmité, de notre misère, et de notre puissance à
+nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, on ne peut être
+qu'une force de la nature très intéressante. Il l'a été. Ce n'est pas
+peu.
+
+Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu dans son temps et très
+en lumière comme remueur d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme
+artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses écrits
+les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis
+les uns après les autres, à de longs intervalles, quelques-uns tout
+récemment, des bibliothèques particulières ou des armoires à manuscrits
+les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation ç'a été un
+étonnement et une joie littéraire. On le croyait toujours la veille
+beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration à son égard
+ont été renouvelées et rajeunies périodiquement comme par son bon ami le
+hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte
+de dévotion littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec soin
+autour de son monument.
+
+Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire,
+s'est fort échauffée aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siècle,
+beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus
+scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée
+au service de la «saine philosophie». Cela n'a pas laissé de grossir sa
+cour.
+
+Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes
+trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes
+de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité
+d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent,
+et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe;
+romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art
+d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare
+et supérieure; écrivain inégal, dont quelques pages sont des
+chefs-d'oeuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage
+intarissable mêlé de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est
+décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente
+quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siècle s'appliquant enfin
+franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut être sans le
+vouloir; à la société, à la religion, à la morale; ne laissant debout
+que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la
+communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous
+forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un
+autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire,
+plus que Rousseau, la revanche de la «nature» contre ce que les hommes
+ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
+L'obéissance et l'adhésion complaisante à l'instinct naturel, c'est son
+fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le
+comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en
+est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier l'instinct
+individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions
+vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus
+impérieux de notre nature.
+
+
+
+JEAN-JACQUES ROUSSEAU
+
+
+
+I
+
+SON CARACTÈRE
+
+Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin
+1712. Sa vie jusqu'à la quarantième année, et même toute sa vie, fut un
+roman. Déclassé dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, depuis
+les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et
+industriel forain, presque secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois,
+favori soudoyé de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu
+voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, infiniment sensible aux
+beautés naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition,
+n'écrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur,
+toujours regardant avec délices le ciel, les verdures et les eaux,
+ou caressant avec extase un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva
+jusqu'à l'âge mûr.--C'est la vie de jeunesse et l'éducation d'un _Gil
+Blas_ sensible, imaginatif et passionné. Il pouvait en sortir un «neveu
+de Rameau» de la pire espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non
+point un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, qui n'existait
+pas, mais le fond sensible. Rousseau avait très bon coeur. Faible,
+et sans aucune espèce d'énergie morale, il était bon, compatissant,
+charitable, et, très réellement et non pas seulement en phrases,
+«fraternel».--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier
+trait. Rousseau est un candide. Son cynisme même, quand il n'est pas
+une forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. Le premier
+mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontané d'élan vers
+autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commencé par
+adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté lamentable,
+honorable et touchante. Les grandes amitiés qu'il a fait naître,
+et qu'il n'a pas toujours réussi à lasser, lui vinrent de là; les
+affections posthumes qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs se
+sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à l'apprivoiser, à le
+ramener, à le garder.» Il a donné, il donnera toujours cette illusion,
+parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien
+douceur et naïve tendresse.
+
+Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui est très dangereux,
+lorsque manque le correctif de l'humilité. Sans vraie religion, sans
+instinct moral primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante,
+d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie vient du bon sens très
+puissamment aidé par l'éducation religieuse ou au moins morale. Rousseau
+n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le
+meilleur des hommes, et s'il était bonté de tout son coeur, il était
+orgueil des pieds à la tête. Il l'était avec candeur, avec passion, et
+avec exaltation, comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries
+de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à presser l'humanité
+entière sur son coeur, et, aussi, il songeait à lui, avec des transports
+de complaisance, à sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement
+et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait un piédestal, que
+plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il
+prendra des attitudes.
+
+Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et une imagination
+romanesque que tout a contribué à entretenir et que rien n'a contenu. Le
+roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à
+quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et dans tout son être,
+l'a marqué profondément, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune
+chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est,
+jusqu'à quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de l'âge mûr, et
+de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, comme dans l'âge mûr il y a
+toujours en nous des retours de l'être antérieur, souvent, même en sa
+maturité, il commençait par voir une chose nouvelle en jeune homme,
+et en était ravi; puis, très vite et brusquement, il la voyait en
+vieillard, et en frémissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu
+tendre, le rêve s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le
+contour et changé la couleur des choses.
+
+Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était quand il rencontra
+la société humaine. Jusqu'à quarante ans, il ne l'avait pas habitée. Le
+vagabondage produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur voit
+plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connaît l'homme;
+car à changer sans cesse on ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau
+avait eu des aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela avoir
+acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant ses yeux, et l'avait
+infiniment amusé; mais il ne le connaissait point. Du contact du
+Rousseau que nous connaissons avec la société, et du froissement
+terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante ans, celui
+qui a pensé et qui a écrit.
+
+Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des champs, des bois, des
+marches à pied, des rêveries, des amours faciles, et d'une imagination
+puissante et charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce
+qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une compagne
+stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais
+avec certitude, c'est que c'est à elle que toutes les fautes graves de
+Rousseau doivent être imputées;--c'était La Fontaine moins léger et déjà
+hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même âge, même éducation
+provinciale et champêtre, même candeur, même tendresse caressante,
+même imagination romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, et,
+remarquez-le, même absence de manuscrits jusqu'à quarante ans.--Il fut
+accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et
+il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas averti. Ces
+grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naïveté, et sa
+bonté, et son orgueil aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs
+et simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter qu'elle ne
+pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins
+les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de
+plus simple? Mais courir au château de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay
+s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait pas songé à cette
+contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, à peu près, l'ordre de
+suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et
+onéreux, toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait pas
+prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, maladroit
+par conséquent, tergiversant, non sans une certaine duplicité, comme il
+arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient à se
+faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers contacts avec le
+monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas,
+mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une héroïne de
+l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand
+une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront
+compromis tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et des
+lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières écoles.--Serrer
+sur son coeur toute la troupe encyclopédique, et croire que ces gens
+de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son
+affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans
+l'école et la discipline dans le rang, et qu'ils sont très durs pour
+qui vit et pense d'une façon indépendante: voilà une de ses premières
+expériences.
+
+L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint très vite
+à détester cette société humaine pour laquelle, je ne dirai point il
+n'était pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il était
+fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et à laquelle
+quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un misanthrope
+de naissance n'eût pas souffert des petites misères sociales; un homme
+candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel
+qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de
+l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.--Ajoutez sa maladie, qui
+était de celles qui développent l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez
+son intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en
+convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en
+délivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'était un mystère
+pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien
+autre chose que la manie des persécutions et la folie des grandeurs,
+affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une
+l'autre; et voilà le dernier état moral de Rousseau.
+
+N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, à travers toutes
+les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le goût de
+Rousseau pour les amitiés mondaines, et les protecteurs et les
+bienfaiteurs, persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; que,
+jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances affreuses et
+adorées dont il fut toujours dégoûté et toujours épris; que le passage
+continuel d'un transport de confiance à un accès de désenchantement et
+de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle machine, et l'inclinait
+de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce
+qu'il y a d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages de ce
+singulier philosophe n'aura plus rien qui vous étonne.
+
+Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est plus rare, ne
+sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses
+ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est
+l'_Inégalité_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le
+roman de l'éducation, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et
+c'est la _Nouvelle Héloïse_; le roman de sa propre vie, et c'est les
+_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier,
+tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa
+tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, de vertu facile et
+d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en
+guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal
+accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente,
+d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la
+refaire;--d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique,
+un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein
+d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie.
+
+
+
+II
+
+LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».
+
+Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inégalité parmi les hommes_.
+Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On
+en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le
+crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi.
+C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru
+n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par
+en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
+la _Nouvelle Héloïse_, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé
+d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son
+coeur, que Rousseau mettra en scène. La _Nouvelle Héloïse_ est le rêve
+d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à
+regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. _Et
+pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien
+connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes
+méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque
+forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle
+de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même.
+«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est
+son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son
+orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler.
+
+Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il
+devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?--Ici intervient la
+réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système.
+Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne
+ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile
+et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les
+trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes.
+Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout
+entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en
+suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est
+le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées;
+elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en
+état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état
+de nature a dû exister.--Il a existé.--Il faut le retrouver, et y
+retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce
+n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille
+ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une
+erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne
+qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à
+l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais
+rêve d'une nuit de l'humanité.»
+
+C'était une idée toute nouvelle,--très vieille aussi; nouvelle forme
+d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis
+primitif, et de la _chute_. L'homme est né bon et heureux. La nature ne
+pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir
+de son état. Il s'est perdu, il est _tombé_. Son effort, désormais,
+est éternellement à se relever et à revenir.--Cette idée, presque
+instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le
+sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de
+l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion
+que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société,
+le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu
+de sécurité pour la faiblesse).--L'idée rationnelle qui est au fond de
+cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme.
+Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a
+attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une
+éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour
+chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons
+l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu
+au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle
+coi?
+
+Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il
+rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que
+je serais très porté à croire--l'idée théologique de la chute. Il voyait
+l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par
+une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon...
+s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il
+reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera
+Rousseau lui-même.
+
+Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le
+croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa
+transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a
+faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur
+les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le
+_Discours sur l'Inégalité_, et presque enfantin, n'en est pas moins
+un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en
+société; il n'a pas été moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser.
+«L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance,
+innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur
+humain.
+
+L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur
+comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une
+sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que
+l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie
+naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle
+de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet
+à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de
+reprendre haleine.--Il est très vrai; mais l'état social développe, ou
+plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui
+lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la
+simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure
+et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la
+sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.--De
+même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse
+humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les
+premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux
+sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts,
+locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque
+chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
+lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi
+conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement
+deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables
+tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient
+_la civilisation_, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal
+reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des
+efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et
+toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme
+éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan
+toujours plus disproportionné à ses forces.--Il y a là une immense
+méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière.
+
+Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens,
+non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par
+ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne
+faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à
+l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de
+lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point
+seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état
+seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les
+précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais
+plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris
+de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris
+des vanités et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est à ce
+troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le
+second, et même sur le premier.
+
+C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son
+siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un
+progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit
+capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais
+dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé,
+et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue
+perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
+comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il
+croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable
+de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec
+redoublement de foi et un raffinement de certitude.
+
+Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de
+dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour,
+et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est
+bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde
+de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe
+encore si vraiment elle n'était que dans le _Discours sur les lettres
+et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inégalité_. Mais elle est
+reprise et résumée magistralement (après l'_Emile_) dans la _Lettre
+à Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie
+formellement le lecteur au discours sur l'_Inégalité_, dont il affirme
+que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
+ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme
+comme le fondement et le centre.
+
+Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à
+prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on
+connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits».
+Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure
+invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et
+partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus
+tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le
+mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce
+prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est
+que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de
+nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas
+nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y
+pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme
+à un retour et à une restauration est mettre au principe de
+l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons
+des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles,
+c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent
+qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le
+poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du
+reste très intéressante, de romancier. Le _Discours sur l'Inégalité_,
+l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de
+verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une
+histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la
+sociologie.
+
+Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de
+l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très
+bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine
+y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
+L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme
+primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout
+un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme
+complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal
+entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est
+peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est
+celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_
+social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son
+minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au
+clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la
+tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les
+hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe,
+vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une
+demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
+reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son
+état de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le
+_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit
+autre chose que ce qu'il vient de dire.
+
+
+
+III
+
+LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»
+
+Il l'a professé et proclamé dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une
+éloquence spécieuse et entraînante qui est d'un grand maître. D'un coup
+d'oeil sûr de polémiste, qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la
+place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si la littérature
+est l'expression suprême de la civilisation, le théâtre est l'expression
+extrême et comme aiguë de la littérature et de l'état littéraire. Là le
+dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas
+d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-même. Il fait une
+oeuvre d'art, et il la joue. Il conçoit une statue, il la crée; et cette
+statue c'est lui-même, sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il
+conçoit un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement,
+il fait semblant de le vivre, entre deux décors.--Arrivé là, l'homme est
+aussi loin de l'état de nature, si l'état de nature existe, qu'il est
+possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême
+amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau ce doit être
+l'extrême dégradation.
+
+De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le
+théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs
+en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état
+violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline
+les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels
+dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à
+nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était.
+Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois
+par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société
+de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la
+génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée
+maîtresse de la _Lettre sur les spectacles_.
+
+Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, son idée ici est
+bien contestable.--Ce ne serait point «école de mauvaises moeurs» qu'il
+devrait dire, mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa
+pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre doit habituer les
+hommes, grâce à l'instinct d'imitation, à exprimer des sentiments
+qu'ils n'éprouvent point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite
+le théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et une sorte
+d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste à savoir précisément si
+les moeurs factices que le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et,
+à passer, comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par
+l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet ce fond.--C'est
+ce qu'il est très difficile de prouver. Le théâtre présente au public
+des moeurs figurées de telle sorte qu'elles puissent être comprises
+aisément d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées par eux.
+Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, que les hommes assemblés
+n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion
+pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les hommes assemblés ne
+peuvent aisément comprendre que des moeurs moyennes. L'énormité des
+crimes et l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne nous
+doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour être vite saisis par
+nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent,
+cela va de soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux,
+communs à un très grand nombre, à un nombre immense d'individus. Cela
+est une nécessité, une condition même de l'art dramatique, une manière
+d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier but, qui est, sans
+doute, d'être compris sur-le-champ.--Dès lors c'est une _moyenne_ des
+moeurs que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il est vrai
+que les moeurs qu'il représente, il nous les communique peu à peu, il
+s'ensuivrait qu'il ne déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais
+qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant
+des moeurs factices imitées de moeurs moyennes, il nous inclinerait à
+avoir les moeurs de tout le monde.
+
+Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le
+théâtre fait comme la société; seulement ni le théâtre ni la société ne
+dépravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot,
+le fait ressembler davantage à son semblable en l'en rapprochant. C'est
+l'originalité, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la société
+détruit dans l'humanité à user, pour ainsi dire, les hommes les uns
+contre les autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le
+théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, à la
+longue, fait périr.--Et il resterait à examiner si ce nivellement de
+l'humanité n'est point, justement, une décadence, si mieux vaudrait, ou
+moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et
+si les chances seraient que celles-là l'emportassent, ou celles-ci. Mais
+ce n'est point dans cet ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je
+n'ai point à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau juge le
+théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est plutôt à croire que le
+théâtre est neutre.
+
+A un autre point de vue, Rousseau institue une théorie qui n'aboutit
+point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour réfuter les défenseurs
+du théâtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire
+la loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit les sentiments
+du parterre, suit les moeurs de son temps»; que «jamais une pièce bien
+faite ne choque les moeurs de son siècle»; et il conclut que le
+théâtre ne saurait corriger un goût auquel sa première règle est de se
+conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans
+nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par
+notre sentiment intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait
+produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est
+très juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre
+ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner
+de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur
+communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction
+de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la première que l'homme
+est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'où vient l'art, si
+ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqué comment
+l'homme, si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu exécrable;
+de même qu'il n'a jamais expliqué comment l'homme, né dans l'état de
+nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le même problème.
+
+Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau à l'endroit de
+la vertu moralisatrice du théâtre, quand je songe à l'idée vraiment
+candide, et peut-être pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou
+qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux
+effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'à tenir
+le théâtre pour une école de morale, je ne suis pas sans lui accorder
+une très légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire,
+influence. L'argument est trop facile qui consiste à dire: le théâtre
+n'a jamais corrigé personne. Il n'a jamais corrigé précisément tel
+vicieux, tel ridicule ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident
+qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère générale,
+un état d'opinion, un «milieu», comme on dit en langage scientifique,
+qui ne laisse peut-être pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux
+ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à mi-chemin de
+l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. Rousseau reconnaît que c'est le
+goût général qui est la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général»
+le théâtre le renvoie au public, mais «développé», comme dit Rousseau
+encore, renforcé, plus vif, exprimé en traits brillants, ou en types et
+caractères saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms
+propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de
+génie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis très disposé à
+croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas
+rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, vivifié et
+comme illuminé par le théâtre, se forme une opinion publique qui pèse,
+un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent
+désormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être
+agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes
+un peu plus conformes à leurs pensées et un peu moins à leurs passions,
+ce n'est pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est
+un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse
+un peu le bon sens public qui, à son tour, pèse sur moi. «Vous dites
+qu'il n'a corrigé personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de
+corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_.» Ce mot d'Emile
+Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du
+théâtre quand on ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni de
+mépris.
+
+[Note 82: Préface des _Lionnes Pauvres_.]
+
+Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux
+de l'esprit ne soient pas d'un caractère beaucoup plus élevé ni d'un
+effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on
+reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art
+et littérature sont presque un peu plus que des divertissements, ils
+commencent à être des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont
+un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on m'accorde cela (je
+sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne
+me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à
+revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes
+de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de chances de ne pas être
+démoralisante. Le théâtre s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas
+dire que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller trop loin; mais
+il est certain que les hommes assemblés ont plus de pudeur que chacun
+pris à part: il est certain que les hommes assemblés veulent qu'on les
+respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne
+permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De là vient
+que tous les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, je ne
+sais quel musée secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture,
+poésie, roman, tous, sauf l'architecture et le théâtre, parce que tous
+deux sont arts de grand jour et de pleine lumière.
+
+Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire et artistique
+(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est
+que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce
+genre de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, ou, si
+l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait
+donc que l'austère moraliste qui se défie de tous les arts et qui les
+condamne, fit presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire
+que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commençant, le
+théâtre, s'il est, peut-être, le moins nuisible des arts, est aussi de
+tout ce qui est art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine,
+l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la plus vive;
+et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que
+Rousseau, avec une sorte de colère et d'inquiétude, poursuit en lui.
+
+
+
+IV
+
+L'ÉMILE.
+
+Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant
+de plus près, dans l'_Émile_. L'_Émile_ est un roman d'éducation destiné
+à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le
+système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La société
+corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre
+chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît
+et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas _le faire
+descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au
+moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel
+est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes,
+de la société des enfants, et _même de la famille_. Les reproches
+ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à
+Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison
+que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par
+Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature
+même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même
+d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou
+de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la
+question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il
+dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très
+logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique.
+Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de
+cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son
+élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant
+d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non
+seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge
+que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille
+elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il
+semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait,
+l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le
+père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que,
+quand Emile a quinze ans, le père est mort.--Rien de plus juste d'après
+l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore,
+dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous
+un autre nom, la _tradition_, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés
+et de _méprises sur sa destinée_ que l'humanité a légué et lègue,
+toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme
+naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il
+faudrait tâcher de retrouver.
+
+--Mais alors retranchez aussi le précepteur!--Mais non, puisque la
+société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc
+quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,
+un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le
+gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il
+protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle.
+Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement
+«l'éducation négative».
+
+Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute
+chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il
+n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille,
+et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes.
+Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est
+l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit
+jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter.
+
+--Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque
+qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car
+ce que sait l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, et
+cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité qui recommence.--A
+ceci Rousseau répond par la seconde partie de son système. «L'éducation
+négative, c'est son premier point; son second point c'est ce que
+j'appellerai l'_éducation positive indirecte_. Le maître doit d'abord
+empêcher la société d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas
+enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions
+où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire et excité
+à s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les réflexions
+que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et
+l'intelligence que peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour
+abréger l'éducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et
+créer autour de lui un monde abrégé, arrangé, mais vrai. De là cette
+sorte de machination perpétuelle qu'on a tant remarquée dans _l'Emile_,
+et ces «coups de théâtre pédagogiques»[83] qui y sont si multipliés.
+L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, il est vrai; mais sa
+méthode aussi, sous peine d'être absolument vaine et sans aucun effet,
+les exige.
+
+[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.]
+
+--Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.--Mais alors, il
+l'ignorera?--Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant
+l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce
+que c'est qu'un droit.--Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il
+ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier,
+qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques
+mésaventures concertées l'en dégoûtera.--Ainsi de suite.
+
+Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation
+morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idée
+confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extérieurs
+sur nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu je ne sais
+trop quel dessein d'instruire l'homme à se gouverner par l'extérieur.
+Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre à les diriger
+elles-mêmes (comment? je le vois mal) de manière qu'en définitive elles
+nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je
+ne suis pas sûr de bien comprendre,--que l'hygiène bien entendue, une
+habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, des exercices
+physiques, etc., étaient ces choses extérieures dont nous dépendons,
+mais qui aussi dépendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger,
+concerter de manière a nous assurer de leur bonne influence sur notre
+âme. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermédiaire des choses qui nous
+gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier à nous mouvoir, et
+nous étions maîtres de nous indirectement.--Telle était cette «_morale
+sensitive_» ou ce «_matérialisme du sage_», idée ingénieuse et non sans
+justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée en projet[84].
+
+[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.]
+
+Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui
+l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui
+le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce système
+d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a
+de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance
+et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une
+grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même,
+ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur
+l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.
+
+Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur
+ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au
+regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une
+part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est
+d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un
+plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va
+qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce
+qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il
+ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale,
+supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est
+d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère
+exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille
+elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans
+chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq
+ans de son existence?
+
+Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait:
+«C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave,
+précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société,
+je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un
+enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il
+donnera l'exemple et le modèle.»
+
+--Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans
+une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale
+à l'immensité du labeur.--N'importe; Rousseau tient à son système parce
+que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque
+impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que
+Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au
+fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit
+théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du
+tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais
+prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit
+de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut
+l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré
+à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste,
+pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et
+contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune
+lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de
+religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que
+ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus
+aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort
+le développement spontané de l'_intelligence_ dans son disciple, il
+n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la _volonté_
+dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne
+veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut
+qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore
+à une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une
+contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle
+matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas;
+empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le
+_non_ une fois prononcé soit un mur d'airain[85].»
+
+[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.]
+
+Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que
+l'éducation de l'_Emile_ est une éducation ultra-aristocratique
+toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé.
+Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis
+qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée _à la Rousseau_,
+que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur,
+et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite _en société_? Je
+n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille
+n'est pas même soulevée.
+
+Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord,
+qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle
+de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi
+artificielle que possible.
+
+La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à
+Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un
+petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler
+pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a
+pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu
+d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout
+pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier
+lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et
+solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.
+
+Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on
+ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres,
+puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en
+sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on
+doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est
+l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est
+forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est
+vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi
+dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle
+soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation;
+elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme.
+Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où
+Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas
+besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel,
+pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela,
+une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du
+raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une
+longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage,
+aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation
+véritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une
+autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le
+savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une
+intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que
+ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais
+ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus,
+que songe Rousseau.
+
+L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés
+de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce
+qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est
+meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent
+absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct
+déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner
+une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité,
+d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner
+cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une
+supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme
+un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté,
+qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas,
+l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est
+qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et
+pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son
+caractère se retrouve peut-être ici.
+
+Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce
+qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit
+de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un
+animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se
+créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à
+maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les
+mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et
+d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme
+ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le
+distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de
+l'éducation, de «l'_humanitas_», comme disaient les anciens. On ne le
+trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il
+est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la
+confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la
+vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux
+philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi
+loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.
+Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion
+naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il
+devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout
+le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la
+démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours
+de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires,
+commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un
+beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un
+dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir
+et abouti à Dieu.
+
+Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt
+qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de
+l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout
+entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par
+l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de
+naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout
+«sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne
+vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation
+aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne
+sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au
+moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie
+personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère,
+qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle
+comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire
+mention.
+
+C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme
+toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur,
+autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste,
+avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je,
+oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette
+éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine
+d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle,
+et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il
+est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit
+lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en
+plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout
+inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié,
+que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti
+de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de
+jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que
+l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se
+borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en
+vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il
+s'admire.--Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il
+se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des
+contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans
+l'_Emile_ vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau
+a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant
+toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le
+gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a
+pas laissé d'être gêné à bien faire les parts.
+
+Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez
+sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans
+l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,
+qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à
+chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que
+s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre
+pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille,
+et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque
+plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un
+«directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas
+à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu
+dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de
+belles amours; et le livre s'achève comme une _Nouvelle Héloïse_ dont
+le dénouement serait heureux.--Il avait bien été un peu cela dès son
+principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes
+sont un peu des oeuvres de l'imagination.
+
+Et n'y a-t-il rien à tirer de l'_Emile_?--Une seule leçon, mais
+importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est
+bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de
+l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il
+y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment
+faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est
+pas original n'est pas un style;--nous enseignons à penser, et toute
+pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une
+formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est
+pas une méthode, c'est un mécanisme;--nous enseignons à sentir, et
+un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une
+déclamation;--nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est
+l'abdication de la volonté.--L'enseignement va donc, par définition,
+contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à
+les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de
+l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela
+n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le
+duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple
+absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner;
+car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni
+moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous
+avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par
+suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité
+d'enseigner.--On se débat dans cette contradiction naturelle et
+nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen
+terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose
+des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement
+mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y
+résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse
+entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes
+générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui
+est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et
+l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés,
+est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce
+qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée
+et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de
+développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait
+le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls,
+et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même.
+
+Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte,
+et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui
+dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si
+fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a
+dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il
+s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais
+oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit,
+mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut
+nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue.
+Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant
+montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts
+personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à
+ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où
+elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au
+lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de
+telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan,
+le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est
+taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai
+disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être
+un paresseux qui n'a fait que nous écouter;--en un mot, croire que
+l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire,
+l'incliner doucement et sensiblement à être tel.
+
+Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne
+l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une
+très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont
+des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.
+
+Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car,
+remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui,
+ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à
+l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme
+d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation,
+grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle
+et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber.
+Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu
+au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le
+suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour
+lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de
+l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à
+croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un
+unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut
+des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par
+leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où
+celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de
+s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à
+l'inégalité des esprits.
+
+Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il
+y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Héloïse_
+(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois,
+tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les
+vraies données du problème, qu'elle est une conquête.
+
+
+
+V
+
+LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»
+
+La _Nouvelle Héloïse_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses
+_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour»
+n'a été plus juste que de Rousseau écrivant _Julie_. Julie est la femme
+qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être;
+Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il
+a cherché et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le
+Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être.
+
+Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position
+fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne
+laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.--Ils sont dans le faux
+comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils
+font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle
+jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste,
+retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les
+guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à
+cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de
+concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande
+folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas
+précisément, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres
+passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur
+jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre
+coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent
+surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil,
+partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde,
+à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations
+extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui
+en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas
+engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent
+eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le
+roman dont ils pâtissent.
+
+Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même!
+Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de
+l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une
+exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du
+singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage
+intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs,
+dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Héloïse_
+sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Héloïse_ est le roman
+picaresque du coeur.
+
+Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon
+logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence
+nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés
+volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse
+pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que
+deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point
+impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la
+longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user
+peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir
+dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir
+des mêmes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce
+que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue
+le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne
+comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel.
+Les personnages avaient fait comme une association de singularités.
+Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant
+l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans
+qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une
+catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux
+n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la
+renouvellent en même temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit était
+donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens
+commun.
+
+Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces
+personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont
+déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les
+personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées.
+
+Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque
+le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de
+simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter
+entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi
+dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée,
+tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie
+morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi
+sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père,
+Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point»,
+comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais
+passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un
+roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille,
+timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau
+lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à
+sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses
+fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité
+et de candeur.
+
+Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris
+du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est
+décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et
+Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel
+et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et
+pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste
+de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps
+capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors,
+il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme,
+une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être
+beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes
+caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme,
+au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi
+bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était
+à peu près inconnu avant la _Nouvelle Héloïse_; et cela intéressa comme
+une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de
+le sentir, tout un renouvellement du roman.
+
+Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut
+la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et
+gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il
+ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des
+autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent
+amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette
+contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps
+regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus
+séductrices que ses joies, est d'une fine observation.
+
+Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas
+moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus
+vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux.
+
+Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par
+une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit
+ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle
+d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est
+grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux
+premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard,
+trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour
+résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre
+homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de
+maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des
+femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse
+(bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des
+grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans
+trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à
+une autre femme.--Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de
+la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et
+l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi
+fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des
+premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et
+désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle
+croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.
+
+Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments,
+facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans
+compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et
+aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité;
+et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en
+bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour
+la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine
+était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les
+contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient
+lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans
+où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des
+vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de
+sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une
+vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On
+leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant
+un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices,
+quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément
+leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait
+vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non
+point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en
+ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse»,
+comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond,
+abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient
+le goût naturel et comme l'appétit de la douleur.
+
+Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère.
+On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses
+personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait
+Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un
+héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque
+des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est
+chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que
+la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle
+de la _Nouvelle Héloïse_. C'était se faire des sentiments déclamatoires,
+mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils
+venaient, ils avaient été vivants et profonds.--Le siècle n'en fut
+pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La
+philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion,
+besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle
+était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à
+la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends
+s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des
+grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant
+d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement
+du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus
+prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction
+morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence
+humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la
+conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place,
+aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et
+attendri.
+
+Tant de choses dans un roman!--Elles y étaient parce que Rousseau s'est
+mis tout entier dans la _Nouvelle Héloïse_, avec un peu de ses vices,
+beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup
+de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon
+coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme
+bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier
+s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré.
+
+
+
+VI
+
+LES «CONFESSIONS»
+
+Ses _Confessions_ n'en sont que le complément. Elles sont plus
+piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage
+parce qu'il y dit _je_; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que
+le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous
+apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa
+philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une
+confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau
+l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de
+Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de
+paresse gaie, d'_insociabilité_, et, disons-le, d'immoralité.
+
+Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes
+surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même,
+et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le
+souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau
+de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa
+misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et
+d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et
+ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore
+fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse
+et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite
+avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué,
+le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les
+asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose,
+et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.--Ne
+vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec
+orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se
+faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un
+sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le
+monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent,
+mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long
+regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte
+fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson,
+le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au
+rêve.
+
+Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt,
+plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces
+arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la
+vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je
+pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec
+bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle
+l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie,
+candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée,
+oubliée, si facile peut-être à reconquérir.
+
+Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste
+aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être
+incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au
+fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis
+apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un
+enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre
+et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs
+d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des
+artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous
+consentions à la subir.
+
+Et voilà aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau
+qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la
+grossièreté de l'auteur--aidée de celle du temps--a laissé des
+souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le
+sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable
+qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les
+_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché
+naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un
+peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se
+détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en
+est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait
+laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des
+colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que
+lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il
+ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout:
+«Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de
+vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus
+ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.
+
+Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante
+parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de
+désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il
+y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se
+donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on
+est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de
+génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de
+celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du
+moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les
+mémoires sont alors une explication des opinions et des théories,
+explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son
+sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à
+écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est
+passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un
+vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient
+être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me
+soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,--d'autant qu'ils
+seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux.
+
+Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau
+et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut,
+assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans,
+l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons
+plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre
+lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec
+les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de
+sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons
+que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les
+mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit
+chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le
+Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu
+par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la
+demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le
+Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant
+il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours,
+il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou
+presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore.
+Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il
+est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le
+temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse!
+L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un
+merveilleux effet: il a fait une résurrection.
+
+Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par
+l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener
+les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants,
+les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein
+de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise;
+plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des
+informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur
+l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses
+trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne
+heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la
+désespérance et de la folie.
+
+
+
+VII
+
+SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES
+
+L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, une certaine
+originalité même dans la conception de la vie suffisent à faire un grand
+romancier et une manière de brillant poète; elles ne suffisent point
+à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point été un grand
+philosophe. Ses idées philosophiques et ses idées politiques sont dignes
+d'attention plutôt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire
+de leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie est très
+élémentaire, et les «cahiers scolastiques», comme disait Diderot en
+parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus
+brillants de forme, plus entraînants par leur mouvement oratoire et
+plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour
+l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il était naturel,
+d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne
+volonté instinctive, et après avoir songé, comme nous l'avons vu, à
+transformer ses confuses sensations du bien en un système, il en est
+revenu à une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et
+en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache fortement sans renouveler
+les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, à
+peu près intact, des antiques croyances théologiques, il le relient,
+il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure qu'il avance, à y
+adhérer, et il le fait aimer par l'élévation naturelle de l'éloquence
+avec laquelle il l'exprime.
+
+Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a
+vraiment d'originalité, et n'a eu de charmes pour ses contemporains,
+qu'en ce qu'elle n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle
+était professée par un homme un peu indigne d'en être l'apôtre.--Elle
+n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache à un nouveau
+principe et à quoi elle emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est
+ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de
+Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a besoin que pour
+ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il
+a besoin pour lui-même. Cela fait, certes, une différence, surtout dans
+le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; mais la
+profondeur est la même ici et là, et la puissance, sinon de persuasion,
+du moins de conquête est égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à
+craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et
+partisan du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant même de
+l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément de l'avis de Rousseau, en
+le lisant; et je ne vois guère de différence plus essentielle. Tous deux
+aboutissent au même point par des chemins très divers. L'un a besoin
+d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque
+consolation et quelque espérance; et ce minimum est le même où Voltaire
+trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une
+douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et une assurance sans
+devoir.--Cette philosophie religieuse est à très bon marché, vraiment,
+et à très bon compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et
+l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De
+ses deux aspects elle séduisit le monde d'alors, par Voltaire les
+gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de tempérament
+oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus
+que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour
+ne pas traiter légèrement deux grands hommes de pensée du reste, il me
+serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en dire plus, que je ne
+fais.
+
+Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au même, la
+«religion» de Voltaire et «la religion» de Rousseau partent de
+sentiments très différents, il s'ensuit que les idées de Rousseau sur
+la _question religieuse_ s'écartent de celles de Voltaire. Il y a une
+certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons noté,
+certaines tendances, certain goût et certain air de directeur de
+conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le
+prêtre qui est le côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du
+_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu «écraser
+l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. Il le voulait plus
+philosophe, plus «éclairé» et moins croyant, devenant un simple
+«officier de morale»; mais gardant son influence, salutaire, douce, non
+plus rude, impérieuse et terrible, mais son influence encore, sur la
+société. C'est là un des rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y
+insiste un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par lui.
+
+Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux
+écoles très différentes, au point de vue de la question religieuse,
+sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant
+du reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et à «écraser»; à
+Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essayé d'associer la
+religion ancienne aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et
+un clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis la vision
+aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux écoles ont traversé toute
+la période révolutionnaire et toute la période contemporaine, et on les
+retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idées
+au XIXe siècle, représentant du reste deux penchants divers, très
+persistants l'un et l'autre, de l'esprit français.
+
+Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. Il n'a pas un système
+lié et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnaît
+de bonne grâce. Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et
+que nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste s'y rattachent
+et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondément.--L'optimisme
+misanthropique c'est la définition même de Rousseau.--Le monde est bon
+parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se retranche et d'où
+il ne serait pas aisé de le faire sortir. Le monde est bon; seulement,
+vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le
+mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique,
+dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne,
+à laquelle _Candide_ est une réponse, avec une assurance et une
+intrépidité de conviction très significatives. Le mal moral, l'homme
+serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le péché est
+de lui. Il est une monstruosité que l'homme a introduite sur la terre.
+Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait à expliquer
+comment et pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau
+nierait, du moins si aisément capable de le devenir; et c'est, bien
+entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais éclairci.
+Il s'en tire, comme nous tous, par la considération du parfait et de
+l'imparfait, par cette idée que l'homme, s'il était parfait, serait
+Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit être
+borné, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et
+si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme créateur du mal,
+cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu,
+cette objection.
+
+Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a inventé, à bien peu
+près, si presque entièrement, que, retranché le mal physique créé par
+l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal
+physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les maladies par
+ses imprudences et ses intempérances. Il a créé les accidents par son
+humeur aventureuse et sa fureur de braver les éléments dans un dessein
+de lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par la sottise
+qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller plus loin, le désastre
+de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a
+bâti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, ont bien
+peu de chose à craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais
+la mort sans maladie, sans accident et sans crime, après une longue vie
+saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un
+dernier sommeil, l'engourdissement suprême, la simple impossibilité
+d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voilà le
+système tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au contraire.
+
+Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette vue du monde
+est-elle assez étroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais
+le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs
+accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle
+qui veut que les êtres animés vivent uniquement de la mort, prématurée
+et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant
+aujourd'hui, la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal n'est pas
+une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans
+quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal
+organisé, si bien que vie et mal sont tout simplement la même chose:
+voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien étrange.--Il semble que la
+pensée, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de
+leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte
+d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une
+certaine direction, d'autant elle laisse toute une région de ce qu'elle
+explore étrangère à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.
+
+L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la misanthropie,
+confirmé au contraire et comme renforcé par la misanthropie, chéri
+d'autant plus que la malice des hommes le gêne; le monde cru bon, non
+seulement malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention
+des hommes, l'a pour un temps offusqué et apparemment enlaidi, voila
+où Rousseau se tient obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.--Ses
+misères même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne laisse pas d'être
+juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est
+singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres
+de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau,
+misérable et persécuté, qui la bénisse.--Il n'a point tort, et le
+pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas
+à une énergique volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il
+accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel à l'homme,
+besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considération de
+malheurs personnels, se prend à tout.--Mais si le pessimisme ordinaire
+est le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le besoin de se
+consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fondé sur la notion
+du devoir, sur cette idée qu'il n'y a que le bien moral qui compte et
+que celui-ci il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme
+système que le système adverse;--et s'il se complique d'un mépris infini
+pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil,
+et cette opinion, peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres
+estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le
+redresser.
+
+Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques,
+rares et courts du reste (_Lettre à Voltaire sur le désastre de
+Lisbonne_.--_Lettres à M. l'abbé de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce
+qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres
+demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à M. de Mirabeau, et
+surtout à ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de
+Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littéral du mot, des _lettres de
+direction_, c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant,
+bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très souvent
+exquises. Les «sermons» de «Julie» et les «lettres de direction» de
+Rousseau, avec quelques pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce
+qu'il y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» dans tout le
+XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle est là. Elle est courte.
+Elle est mêlée, et d'une essence toujours un peu basse. Il est très rare
+qu'il ne s'y égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile et
+si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualité qui
+ne laisse pas d'être un peu grossière. Les sages du XVIIIe siècle n'ont
+pas eu des mains à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je dis
+les plus fines et pures, ne détestaient point une certaine lourdeur de
+tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, même à leur
+gloire, avec les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le
+«_Sénèque à Lucilius_» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, partie dans
+l'_Emile_, partie dans _Héloïse_, partie, et c'est encore ici qu'il
+est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins
+misanthrope et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un
+grand romancier, et un grand poète, et un peintre amoureux et touchant
+des beautés naturelles,--ensuite un médiocre philosophe,--enfin un
+moraliste délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami des
+coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, non sans quelque
+douce et insinuante puissance à les guérir.
+
+
+
+VIII
+
+LE «CONTRAT SOCIAL»
+
+Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement,
+ne pas tenir à l'ensemble de ses idées.
+
+Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des
+idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme,
+s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention
+sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?--Eh bien,
+ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait
+à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de
+polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social
+et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd.
+
+Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver
+justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut
+pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des
+prétendues servitudes qu'il impose et des prétendues dégradations qu'il
+entraîne. Le discours sur l'_Inégalité_ est dans ce sens; mais c'est
+le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne
+considérer l'_Inégalité_ que comme une boutade de Rousseau jeune,
+soufflé très fort par Diderot.
+
+[Note 86: En particulier M. Champion dans son très beau livre sur
+l'_Esprit de la Révolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_,
+février 1889.]
+
+S'il n'y avait que l'_Inégalité_ d'un côté et le _Contrat_ de l'autre,
+je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes
+qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de
+l'_Inégalité_, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop
+fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle
+dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent,
+et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas
+seulement dans l'_Inégalité_. Elle est, seulement, et sans la mettre où
+elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inégalité_,
+dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle
+Héloïse_ et dans la _Lettre à Mgr. de Beaumont_; et j'ai montré que dans
+cette dernière (après l'_Emile_), Rousseau renvoie à l'_Inégalité_,
+en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en
+accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc
+cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de
+Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes
+adversaires, pris à l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de
+Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;--à moins qu'on
+ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction
+avec le _Contrat social_, ce à quoi je ne m'oppose point.
+
+Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau.
+Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper
+ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.--«L'homme est né
+libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du
+Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est
+mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né
+libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et
+nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode
+ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit:
+«Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que
+possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus
+possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société
+soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est
+l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme
+absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de
+Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant
+la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester,
+libéral intransigeant, anarchiste.--Il a été le contraire; je n'y peux
+rien.
+
+Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il
+y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas très
+lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien
+des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du _Contrat_ est
+nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute
+sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de
+demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir
+que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par
+conséquent qu'il n'y a de droit que le sien,
+
+Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà
+l'idée maîtresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu
+chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur
+chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas
+vrai, Rousseau?--peut légitimement disposer de moi à son plein gré et
+resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il
+pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus
+en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile,
+la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa
+chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps,
+comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir
+selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon
+sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai
+accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de
+mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin
+général du _Contrat_.
+
+Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux.
+Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore,
+Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul
+qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une
+autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et
+brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais
+s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces
+législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des
+droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la
+minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état
+n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie,
+et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui
+n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des
+gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des
+gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions
+mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament,
+dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous
+sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera
+impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas
+ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être
+représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés
+du peuple _ne sont pas_ ses représentants; ils ne sont que ses
+commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le
+peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant
+l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est
+rien.»--Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à
+la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir
+despote capricieux et irresponsable.
+
+Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu,
+remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est
+jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est
+une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se
+permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu.
+Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur
+qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme
+se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne
+risque pas même d'être méprisée.--C'est pourtant à ce despote sans frein
+que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il
+n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.
+
+Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple
+souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de
+toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs.
+Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à
+la députation[87]. «La fonction de juge doit être un état passager
+d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité
+d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il
+est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que
+rendre les juges très attentifs....»--à quoi, si ce n'est à plaire à
+ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti?
+Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une
+constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une
+reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et
+capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire
+à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective,
+c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de
+Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son
+danger.
+
+[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.]
+
+J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu
+quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement
+à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses
+gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne
+reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très
+judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour
+choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un
+parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans
+le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière
+de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau,
+vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de
+l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à
+d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de
+l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée
+de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont
+tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans
+les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard
+superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur
+est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que
+les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les
+autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours
+assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion
+qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une
+nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir
+le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un
+certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés
+par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre
+les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine
+violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne
+fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou
+à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection
+n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même
+l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses
+répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un _veto_.
+Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que
+même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une
+législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique,
+selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui
+part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou
+incomplète.
+
+Peut-être aussi--je n'en sais rien du reste--peut-être aussi les
+quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers
+«l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il
+était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop
+inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le
+«citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de
+la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.--Sans doute quand
+ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes
+libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très
+éloignées encore des démocraties modernes.
+
+Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême
+dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et
+«composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est
+certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la
+tyrannie qui puisse être.
+
+Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y
+mènent point?--Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de
+Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on
+sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé
+sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu
+dans une cité protestante durant tout le premier développement de son
+esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux
+tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie
+politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme
+de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de
+Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et
+comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient à ce que ce
+n'est pas Rousseau qui a écrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui
+en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que
+Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre.
+
+[Note 88: Voir notre _Dix-Septième siècle_, article _Fénelon_.
+(Lecène, Oudin et Cie.)]
+
+Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité
+qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui
+Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en
+avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements
+le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes
+ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène
+(quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours
+légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Même
+doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de
+Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se
+répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il
+faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les
+_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est
+de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement:
+La société humaine est par elle-même et dans son origine une société
+d'égalité et d'indépendance.--L'établissement de la souveraineté
+anéantit cette indépendance.--Cet établissement ne détruit pas et ne
+doit pas détruire la société naturelle.---Il doit servir à lui
+donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est
+Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne
+faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur
+l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature
+de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son
+autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction
+humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie»,
+soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut
+servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».--De Burlamaqui
+encore cette idée[89] que la démocratie exige un Etat d'un territoire
+peu étendu, etc.
+
+[Note 89: Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le
+texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)]
+
+Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne
+faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les
+leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées
+générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me
+parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée,
+trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre
+religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part
+Grotius parmi les livres de chevet de son père.)--Cette école, tout
+entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée
+libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement
+moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire _qu'il n'y a pas
+de souveraineté_; qu'il y a un aménagement social qui établit une
+_autorité_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et
+qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée,
+et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser,
+qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec
+beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée
+était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour
+les hommes de la Révolution elle est restée confuse.
+
+--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande
+influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir,
+Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait
+remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre
+l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutôt un critique
+sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter
+des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit
+positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur
+la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant
+diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet:
+ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en
+puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et
+tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et
+formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on,
+un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses
+membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout
+rassemblé[91].»--Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins
+qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt,
+Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de
+ses idées;--et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il
+y a de libéralisme dans le _Contrat social_; car il y en a.
+
+[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.]
+
+[Note 91: _Contrat social_, II, 2.]
+
+Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il
+la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais
+les _délégations_ de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs
+délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant
+tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il
+jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps
+politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de
+puissance exécutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois
+les exécute [93].»
+
+[Note 92: _Contrat social_, III, 1.]
+
+[Note 93: _Contrat social_, III, 4.]
+
+Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que
+Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la
+souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est
+l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté
+ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La
+volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne
+peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou
+d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté
+générale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas
+à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94].» Donc le peuple
+ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature
+propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il
+faudrait ajouter son aptitude) à _penser généralement_, à décider sur
+les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du
+moment même qu'il est législateur, ne peut être ni _gouvernement_, ni
+_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier,
+viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre
+une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les
+chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle
+n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi
+pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.
+
+[Note 94: _Contrat social_, II, 4.]
+
+Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le
+texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce
+texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point
+corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très
+nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier
+point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main
+de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.
+
+Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à
+rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à
+ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus
+heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas
+assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi
+qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que
+Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté
+individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a
+glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où
+elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes.
+--Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante
+apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé
+les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en
+relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.
+
+Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que
+si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la
+souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et
+s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les
+sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur,
+proclamait avec éloquence et avec passion.--Et c'était aussi, partie
+grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans
+son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite
+et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en
+finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine,
+encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à
+ses idées générales, encore que même dans le _Contrat_ il s'en écarte,
+Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant,
+glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les
+hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt
+mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser,
+pour une grande part au moins, responsable.
+
+
+
+IX
+
+ROUSSEAU ÉCRIVAIN
+
+Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur,
+puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles
+pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et
+plier les coeurs.
+
+Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui
+l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens
+commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant
+dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus
+grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle
+de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a
+mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des
+théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger
+perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit
+et de tout ce qu'il pense.
+
+Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale,
+froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie
+telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de
+nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans
+des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories
+politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation
+et l'étude des faits, mais des constructions _à priori_ et des
+abstractions de «promeneur solitaire».
+
+Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la
+marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué
+d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien
+n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il
+arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes
+de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_,
+c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on
+s'enivre de _raisonnement_, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en
+ses transformations successives, d'une idée générale devenant système
+politique, système pédagogique, système religieux, système social.
+
+Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de
+perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve
+fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très
+systématique et très séduisante, voilà Rousseau.
+
+Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du
+génie, telle _intuition_, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur
+lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met
+d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la
+voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et
+féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement
+doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux
+et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on
+s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme
+des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais
+inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à
+poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent;
+en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie,
+qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas
+connaître.
+
+Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un
+rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style
+oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque
+depuis Bossuet.
+
+A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau
+développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du
+XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en
+puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée
+aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court,
+nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme
+tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes.
+
+Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences
+entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs
+contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les
+élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est
+l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte
+avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style
+oratoire.
+
+Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout
+ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme,
+jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de
+les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la
+conduite du discours, et, plutôt que _l'ordre_ véritable, ce _mouvement_
+qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce _mouvement_
+que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités
+fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il
+oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas
+le don.
+
+C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de
+cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours
+qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et,
+sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.
+
+Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement
+un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit,
+qui respire et qui brille.
+
+C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain,
+orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce
+que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu
+faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les
+Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération
+littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les
+Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout
+son élève passionné, George Sand.
+
+A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain
+éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus
+sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la
+révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie
+dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a
+retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes,
+et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais
+qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé?
+
+
+
+X
+
+Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur,
+le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il
+était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour
+l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire.
+
+Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait
+l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les
+traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et
+avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces
+autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps,
+il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition
+du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion,
+c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il
+fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et
+c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de
+plus inattendu--et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de
+considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme
+une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit
+audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre
+humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le
+genre humain croit qu'il subsiste.--C'était, sous la forme d'un rêve
+doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée
+révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous
+avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau
+disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais
+été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est
+bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort.
+Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï,
+qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec
+Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes,
+là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit,
+en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui
+s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même.
+
+En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses
+contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se
+montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent
+à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime,
+l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au
+fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine
+à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de
+le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le
+surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en
+demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande
+et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir
+si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre
+nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une
+vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de
+pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs
+des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible.
+
+S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et
+il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse,
+de mollesse, de _non-sécheresse_, et de rêverie sentimentale.--C'était
+un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de
+vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un
+âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire
+naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en
+ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les
+attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par
+les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De
+quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui
+le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et
+rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec
+une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux
+raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à
+l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de
+toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est,
+à les faire considérer comme, des élégances.--C'était un poète,
+mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui
+l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité
+heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au
+lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou
+en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en
+chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la
+dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré,
+du point de départ ou du chemin.
+
+Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et
+comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée,
+Prevost, Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces larmes.
+La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à eux: et il est juste de leur
+en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient
+pas eu l'autorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et
+qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie
+qui fît des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les
+autorisât et les consacrât par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement
+mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur le trône.
+Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque part que fait le poète
+dramatique[95]. Le poète, selon lui, «suit le goût public en le
+développant», et ne fait que penser ce que le public va penser lui-même,
+«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau a donné
+l'exemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte
+d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des
+larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le
+directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont
+passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à
+demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les
+effets durent encore, a été de remplacer, pour une partie considérable
+de la nation, les prêtres par les romanciers.
+
+[Note 95: Lettre à Dalembert sur les spectacles.]
+
+C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand
+révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme
+nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les
+moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne
+faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique.
+Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau
+que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, _la société
+à la Rousseau_, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs,
+brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant,
+et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à
+laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière
+façon de fausseté d'esprit.
+
+En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce
+qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien
+déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société
+polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole
+même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et
+chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui
+reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle
+n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle
+y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis
+défiante et irascible.--Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter
+sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire
+d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne,
+et songe vite à en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus mêmes, la
+simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux
+idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit
+faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de
+l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.--Rousseau a donné
+en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté
+et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe
+sociale, et sa manière de s'y accommoder.
+
+Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et
+riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins
+figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique.
+Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande
+âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître
+parfois un étudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur
+de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination,
+l'égale par la puissance du regard, et le dépasse par la clarté de la
+vue.--Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; il
+n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est
+une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à l'esprit et au
+coeur humains.
+
+
+
+BUFFON
+
+
+
+I
+
+SON CARACTÈRE
+
+De l'homme qui vit de la vie de son siècle au risque de se disperser,
+mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins
+que ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de celui qui se
+détache de son siècle jusqu'à s'en isoler complètement, et à tel point
+qu'il n'y tient pas même en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque
+de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais cela pour une
+si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y
+coule et s'y dépense, et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit
+le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est le plus grand, je
+ne sais; mais le second au moins paraît plus fort, plus vigoureusement
+doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus
+original.
+
+Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de
+Rousseau, homme du XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle _central_, il ne
+s'est occupé ni de politique, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni
+de roman, ni de théologie. Il n'a pas été de l'Encyclopédie, il n'a pas
+été de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a
+pas même été d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a
+pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les plus grands de ses
+contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietés, Montesquieu
+lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais
+assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire
+une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire
+une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein XVIIIe siècle il
+a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il
+est difficile d'être moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a
+pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il
+étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle va du
+moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru
+sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en
+société; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble
+ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du
+tout.--Il compte par milliers de siècles et seulement de l'apparition
+d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement
+comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan
+des âges, et le XVIIIe siècle se confond si exactement avec le XIIIe ou
+XIVe siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son
+existence.
+
+Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût même pour
+l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants
+dominants du XVIIIe siècle, le plus fort peut-être. Ce n'est pas même
+cela précisément. Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire
+naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» et une
+démangeaison d'indépendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord à
+l'histoire naturelle. Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était
+plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur du Jardin du Roi et
+se préoccupant de Linné, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire
+naturelle, c'est-à-dire dans le monde entier, moins les vétilles, s'y
+sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut
+jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en détournât.
+
+Car s'il était hors de son siècle, il était également hors de l'histoire
+et n'était pas plus lié par la tradition que séduit par les nouveautés;
+et, à vrai dire, choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots qui
+n'avaient pour lui aucune espèce de signification. Quelques paroles de
+complaisance courtoise, comme précautions à l'endroit de la Sorbonne et
+de l'Église, c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du
+passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi impérieuses, et plus
+bruyamment impérieuses, il s'est contenté de les ignorer. Il voulait
+être, et il était presque, une pure intelligence en face des choses
+éternelles, les regardant et tâchant de les comprendre. Il a travaillé
+ainsi cinquante ans, en se levant de très grand matin, sans faire
+attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni même aux louanges; car, une
+fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se
+jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout autant de les surfaire que
+d'en retrancher.
+
+Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, la patience, la
+lucidité, et la fierté sans inquiétude, c'est-à-dire sans vanité. «Assez
+de génie, beaucoup d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela
+un jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: c'est la
+définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement un peu les termes, et
+disons: un grand génie, et une liberté de pensée comme je ne vois pas
+qu'il y en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable et plus
+constante.
+
+La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu,
+appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé
+morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on
+peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements,
+ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni
+brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il
+souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain
+vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est
+dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une
+chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là, il
+semble presque échapper à l'humanité; et pour ce qui est de son siècle,
+par là il s'en détache d'une manière qui tient du prodige.
+
+Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point
+de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la
+profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils
+recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur est au dedans
+de nous-mêmes; _il nous a été donné_; le malheur est au dehors, et nous
+l'allons chercher.» Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et
+nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions changer la nature
+même de notre âme; _elle ne nous a été donnée que pour connaître, et
+nous ne voudrions l'employer qu'à sentir_. Et il en résulte que les
+hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont
+«raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient
+les supprimer». Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée et
+dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que malheureuse et abrégée. «_La
+plupart des hommes meurent de chagrin_.»
+
+Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas
+été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie
+admirablement bonne, du moment qu'il avait «une âme pour connaître», et
+puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre en
+une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne
+l'a pas quitté une minute pendant toute son existence. Le secret de
+la vie naturelle de l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa
+destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et
+les plus nobles.
+
+On définit incomplètement, mais avec netteté par les contraires. Songez
+à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade,
+le passionné, l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait
+équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile
+et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme. Buffon a écouté «le
+silence éternel de ces espaces infinis»; et il n'en a pas été effrayé.
+Il a vécu «toute sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été
+incommodé, et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que les hommes
+pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer comme un
+«supplice insupportable».
+
+C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans le démentir, ce
+singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort
+étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter
+autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant
+ni une boutade, a été lui-même, à travers tout son siècle, un long,
+sévère et imperturbable paradoxe.
+
+
+
+II
+
+LE SAVANT
+
+C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a
+manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le
+labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté;
+ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique,
+c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le
+sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et
+les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un
+caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée;
+ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès
+qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit
+humain qui les a produits.
+
+Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit.
+Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et
+sur ses deux grandes généralisations, _Théorie de la terre_ et _Epoques
+de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir
+observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des
+animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales,
+ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable
+minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse
+embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de
+l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il
+y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir
+du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les
+fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font
+aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son
+métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il
+exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait
+qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment
+pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins
+aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet
+vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset;
+il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à
+la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé
+et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie,
+minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa
+main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain.
+
+Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de
+son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans
+sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère
+bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée
+d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard,
+lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions,
+classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par
+l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu,
+d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.
+
+A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la
+liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a
+varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse
+nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange
+d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter
+les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait
+commencé par la _Théorie de la terre_, où il rapportait à peu près
+exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la
+planète. Trente ans plus tard, il écrivait les _Epoques de la nature_,
+où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu
+primitif. C'est qu'entre la _Théorie de la terre_ et les _Epoques de
+la nature_, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient
+ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches
+vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire
+la _Théorie de la terre_, il n'importe, si, en réalité, elles la
+complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe
+d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai
+au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant
+une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la
+science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants
+de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause,
+croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que _de_ la
+pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines
+espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne
+vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait
+pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y
+restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres
+l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent,
+changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils
+diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente.
+Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont
+eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un
+point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et
+l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux _pourrait
+bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation_.
+
+J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les
+autres poisons actifs, même celui de la morsure d'un animal enragé,
+pourrait bien être cette matière active trop exaltée.»--Et voici que
+Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement l'idée que
+la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au
+lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être un
+fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien être
+des invasions d'animaux, et la théorie microbienne, juste inverse de la
+doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair.
+
+Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées foisonnent chez
+lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalière
+qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies
+qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs d'idées et créateurs de
+disciples. Il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En
+géologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux
+est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire--en
+géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à
+comprendre et à faire entendre que l'état actuel du globe est le
+résultat d'une longue succession de changements dont il est possible
+de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier écrit
+l'histoire de la planète.--En zoologie, il est le créateur d'une
+véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces,
+et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les
+mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une
+nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.--Enfin en
+physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop
+cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus
+ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu
+près un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue
+un peu indécise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle,
+beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les
+théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on
+veut, qu'un agrandissement.
+
+[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tirée des leçons
+de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.]
+
+Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des
+choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement
+ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été
+suggestive, évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer des
+questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la
+curiosité la plus inventive qu'on ait connue.
+
+Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus
+utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le
+doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que
+sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont
+il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses
+antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il
+a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir les _abstractions_, les
+_classification_, et les _causes finales_. A l'état où elles étaient
+alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et
+trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.
+
+L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, non pour une simple
+vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais
+pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque
+chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui
+gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée
+était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire: «_nulla
+fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute
+génération suppose des sexes_»; c'est simplement constater la majorité
+des cas observés; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur
+des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des
+observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était à faire de
+ces «axiomes», de ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement
+Buffon, des principes supérieurs à l'observation et à la recherche, et
+devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme
+des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner
+toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils
+tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la _Raison
+suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, étaient comme des
+divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et
+à la glorification desquelles le savant n'a qu'à se consacrer. C'est
+la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit
+perpétuellement le monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles
+soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles,
+et pour les prouver.
+
+Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou
+Perfection ne sont que des «êtres moraux créés par des vues purement
+humaines» et des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? Qui
+ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une
+entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu'une idée, si
+grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne
+sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des
+obligations et des limites? La science, à ce compte, devient vite une
+apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où
+la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et
+nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source
+du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboutissement, altérant
+par conséquent presque à coup sur la sincérité de la recherche et la
+rectitude de la pensée.
+
+Il en va de même des classifications trop superstitieusement respectées.
+Il faut classer par seul amour de la clarté, et non jamais par croyance
+en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire de
+la classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table
+des matières. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire
+avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait
+écrit quelque part. Encore ici comme tout à l'heure, les classifications
+ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après
+des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre
+esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront
+toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le
+sont autant les uns que les autres, ils peuvent être seulement plus
+clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que
+dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus _humains_, non plus
+_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais
+quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un
+égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification
+c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire
+pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en
+elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe même de toute
+observation et de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.
+
+Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter
+l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa
+réalité; car lui ne classe pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle
+ne comprend que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, elle
+est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, il est vrai, et ce serait
+renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que
+de ne pas la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; mais à la
+condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des
+apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la
+nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire,
+du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de l'unité et de
+la continuité de la nature, voilà le devoir du savant.
+
+Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences
+naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causes finales
+tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science
+achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y
+aura un fait inconnu, l'ignorance où nous en sommes empêche de conclure,
+et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire
+que tel phénomène existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention
+générale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut
+avoir saisie, ce que seul celui là pourra se flatter d'avoir fait qui
+connaîtra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur
+les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent:
+telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci était le but de
+celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout
+de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et
+récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens;
+elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout; ce
+serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et
+d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes
+finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de
+causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité de toutes les séries dans
+tous les sens, à l'extrémité de tous les rayons de cette circonférence
+qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait
+exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre
+légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur
+essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen
+de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la
+consommation de la science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des
+âges.
+
+Ne nous en servons donc _jamais_. «La reproduction se fait _pour que_
+le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours également
+couverte de végétaux et peuplée d'animaux, _pour que_ l'homme trouve
+abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et
+dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à
+l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont
+maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions
+fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses
+uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les
+fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient»
+que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces
+proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux
+du savant.
+
+Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a
+chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance
+des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes
+c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la
+science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de
+lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses
+vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi.
+L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour
+une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui
+commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il
+croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou
+c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est
+l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans
+un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi,
+de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procédés de notre
+esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable
+que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain
+qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit
+du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins
+l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre
+ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en
+débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est
+la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il
+redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue.
+C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace,
+ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il
+profite.
+
+Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a
+promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu
+lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à
+la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut
+décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses
+proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon
+avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait
+que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette
+idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et
+qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes
+s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en même temps il est
+homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de
+théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office
+de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une _vue_, qu'un
+_aperçu_, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de
+faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de
+les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage.
+
+Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se
+représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues
+de l'univers, en voici à peu près le résumé.
+
+La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il
+ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas
+à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles
+s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.--Deux forces
+universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force
+d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet
+indirect, effet par réaction, de la première.--Il y a deux sortes de
+matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise
+qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante,
+ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force
+d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est
+matière vivante est nommé végétal ou animal.--La planète que nous
+habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments
+calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes
+presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux
+actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les
+animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains
+autres mangeant les animaux végétariens.
+
+Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est
+probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de
+fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle
+tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre
+part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et
+brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus
+grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient
+d'elle-même et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est
+refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute
+matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et
+se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.--Elle
+s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà
+et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties
+plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à
+sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et
+les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait
+bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons
+de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant,
+retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs,
+indéfiniment.
+
+Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues
+plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les
+cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées
+par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre,
+au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en
+proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles;
+enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui
+sont ce que nous appelons les océans.
+
+Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En
+elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite
+partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface
+de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une _force
+d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers,
+autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière
+qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit
+solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui.
+C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont
+qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère
+moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la
+reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect
+superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues
+sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes
+primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé
+leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont
+constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière
+calcaire.
+
+Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu
+à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des
+grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble,
+laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est
+encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux
+différents modes d'_expansion_, toute prête à recréer la vie dont elle
+vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule,
+et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant,
+puis la reformant de nos cadavres.
+
+Les végétaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force
+d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur
+convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas.
+Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent
+et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites
+sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur
+individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie
+de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne
+vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie;
+autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement
+parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une
+collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.--Ils ne veulent
+pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre
+dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans
+vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils
+n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être.
+De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend
+conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous
+appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.»
+
+Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont
+d'un point à un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons
+animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube
+vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie,
+et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils
+sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte
+tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a
+sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent,
+puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils
+combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but
+ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur
+vouloir-vivre est précis, énergique et _circonstancié_, qu'il n'est
+pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais
+ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et
+même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà,
+il sait peser et choisir.
+
+L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble;
+il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée,
+volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont
+sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles.
+L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de
+réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire
+de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées
+une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est
+amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut
+parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est
+simplement un _sens_, un sens plus raffiné et plus délicat qur les
+autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et
+d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine
+conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très
+nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être
+quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a
+disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle
+circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement
+presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien
+dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à
+l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans
+doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément.
+C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en
+lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements
+produits par la sensation du fouet durent encore; les uns
+contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une
+troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance
+penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut
+donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre
+douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut
+d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une
+façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles
+volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées,
+former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà
+de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est
+la limite des animaux.
+
+[Note 97: Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.]
+
+Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est
+un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations,
+pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui
+s'appellent _idées_, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui
+s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres
+hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger,
+s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de
+généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de
+tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur
+la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres,
+est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre.
+
+Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre
+les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en
+repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup
+trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de
+différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et
+la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force
+d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force
+attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et
+les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature
+travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la
+matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en
+quelque sorte, par un «moule intérieur».--La nature façonne le minéral
+comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse,
+elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en déposant
+quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur,
+exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à
+l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec
+certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la
+nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille
+le végétal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en
+profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de
+lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun
+des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui
+est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier,
+mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit,
+s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend,
+dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un
+mot, à trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matière
+brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le
+marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne
+organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens
+et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans
+toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans
+toutes les dimensions.
+
+Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique
+et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces
+du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions
+insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein
+confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en
+général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir
+comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne
+sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous
+entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une
+résistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espèce
+de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel
+degré est déjà un individu.--Il est entendu que les végétaux n'ont pas
+un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers
+le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la _Vallisnérie_ mâle,
+attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface
+du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le végétal
+est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par
+bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous
+détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour
+lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce,
+et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite
+et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un
+végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une
+transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne.
+
+Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de
+sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus _uns_
+par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous
+d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont
+au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie,
+plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les
+mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins,
+peut-être moins, que la sensitive.--Et d'une façon générale il est vrai
+que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal
+aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la
+nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de
+ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air
+(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les
+sources de vie.
+
+Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que
+ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en
+connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous
+aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre.
+_Elles sont opposées_, même, _à la marche de la nature_ qui se fait
+uniformément, insensiblement _et toujours particulièrement_.» Comptez
+que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à
+déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a
+cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire
+sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle
+double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par
+accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini
+ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on
+serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices.
+
+Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite
+absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue,
+il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les
+perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le
+chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs
+actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en
+reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui
+distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas
+qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance
+que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous,
+et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et
+encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des
+accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et
+déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce
+qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue.
+
+--D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de
+variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une
+première _chose vivante_ unique qui s'est modifiée de mille façons au
+cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de
+nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces.
+
+--Il y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui
+de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des
+espèces[98].
+
+[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon
+considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan:
+_Edition complète de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond
+Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetière: article
+de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.]
+
+Sur le premier nous serons très réservé, parce que c'est une affaire de
+philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus que de science de
+la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison
+d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous
+les autres êtres organisés»; et qu'en créant les animaux «l'Être suprême
+n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de
+toutes les manières possibles.» Non, encore que ce ne puisse être là
+qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits;
+car, «quoique tous les êtres variant par des différences graduées à
+l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on
+peut suivre de très loin.... Que l'on considère, par exemple, que le
+pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a
+été pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette
+ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences
+apparentes; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de cette
+conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes,
+des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux
+reptiles, des reptiles aux poissons, etc.»--_Une seule idée organique_
+se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété,
+revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant
+toutes un ordre général, un «dessein primitif», oui, cela est possible,
+cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la
+nature; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que
+l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus
+intelligent; et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une
+forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons
+mêmes, ce n'est qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins
+à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que
+brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et
+probablement peu susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous
+prononçons pas.
+
+Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus
+affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une
+des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses
+est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite,
+à l'endroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline,
+avant toute autre considération, à croire que l'espère animale change
+avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des «faunes» selon les
+différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit
+à l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la
+faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais,
+cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs
+analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de
+l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent
+dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence
+du type primitif, une altération, une dégradation,--écartons ces
+idées de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guère
+scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que
+l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles
+conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, à beaucoup
+d'égards, sont comme «des productions de la terre; ceux d'un continent
+ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés,
+rapetissés, changés au point d'être méconnaissables. _En faut-il
+plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas
+inaltérable?_ que leur nature peut varier et même changer absolument
+avec le temps?»
+
+Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle se modifie au
+moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de
+la guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les
+variations de la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres
+que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces.
+Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris
+gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles
+géologiques,
+
+ _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._
+
+L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. «Cette espèce
+était certainement la première (?), la plus grande et la plus forte de
+tous les quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus
+petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr sans nous
+avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée!
+Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées
+ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par
+l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un
+climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles
+étaient autrefois!»
+
+Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, temps, ne
+laissent, par conséquent, subsister que celles qui sont les mieux
+armées, d'une façon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement,
+le plus précisément, le plus fortement le genre de défense, le genre
+de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce
+qu'elles sont_; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, les espèces
+se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant
+entre elles de grands vides autrefois sans doute occupés; et les fortes
+différences que nous remarquons entre les espèces ne sont qu'une preuve
+de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. «Les espèces faibles
+ont été détruites par les plus fortes»; et celles-ci restent seules, et
+voilà pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique
+est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une
+évolution, lente à nos yeux, mais continuelle. «Toutes les espèces
+animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non,
+sans aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou _plutôt
+diminué_? «Oui, très apparemment.--Et cette évolution se poursuit; les
+espèces ne seront pas les mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «_Qui
+sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie,
+il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont le tempérament différera
+de celui du renne autant que la nature du renne diffère de celle de
+l'éléphant_?»--Les «moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas
+éternels et indéfiniment immuables; ils sont des arrêts momentanés de
+l'invention de la nature, des succès de son invention créatrice où
+un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des
+combinaisons réussies où la matière organique trouve une installation
+convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions générales
+devenues autres, ils ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment
+quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place à d'autres, ce
+qui veut dire que la vivace matière trouve, en tâtonnant, se fait, se
+crée un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle «réussite», grâce à
+quoi elle entre dans un nouveau stade.
+
+Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la terre du moins,
+mais jusqu'à ce que la planète, progressivement refroidie, ne soit plus
+que mers glacées, humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive,
+recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes d'une pellicule
+de glaçons.
+
+Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur l'univers, tel est
+le sommaire de son histoire du monde.
+
+Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, sans tirer
+indiscrètement à nos systèmes ce libre esprit qui fut le plus
+indépendant des systèmes rigoureux et fermés qui jamais ait été, on doit
+dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire
+de la science générale depuis Descartes jusqu'à Charles Darwin. Il est
+le maître et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-mêmes, de notre
+grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait
+comme «lever» toutes les idées dont la science moderne a fait des
+systèmes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou
+tout pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes ne le
+raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause
+qu'elles commenceraient par ne point l'étonner. Il a porté en son
+esprit, au moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli
+qui semblent s'exclure, ou que c'est à un avenir éloigné de concilier
+peut-être, c'est que, possédant au plus haut degré l'esprit de
+généralisation sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une
+foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant comme la science
+elle-même, qui s'aide, un temps, d'une hypothèse, et ne se lient pas
+pour obligée de la garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et
+grands systèmes, et l'homme le moins systématique qui fût au monde.
+
+Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le plus beau poème
+qui ait été composé en France. Il est, au moins, le plus grand poète du
+XVIIIe siècle, et il faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on
+sait en choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son oeuvre est
+de celles que dans l'antiquité on écrivait en vers, comme poèmes sacrés.
+En France elle a été écrite en prose--ce dont à certains égards il faut,
+d'ailleurs, se féliciter--parce que le faux goût classique avait comme
+retourné les choses, et, réservant la versification au récit d'un festin
+ridicule ou à la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement à
+la prose la description du monde et le récit de la genèse. Mais il
+n'importe, et Buffon n'en a pas moins écrit notre _De natura rerum_. Il
+l'a écrit avec la même passion pour la science que Lucrèce, sans rien
+de la «passion» proprement dite et de la sensibilité douloureuse et
+tragique que le grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que
+Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que Lucrèce, est
+beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, le calme, la liberté
+d'esprit, et la tranquillité de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à
+comprendre et à faire comprendre, et qui regarde les choses pour les
+entendre, non pour se révolter contre elles, non pas davantage pour
+faire de la manière dont il les entendra un argument contre qui que ce
+puisse être. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales
+dans la nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, on peut
+dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, qu'il se contente de la
+science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but
+que son objet. Il participe du calme inaltérable de son modèle;
+l'inscription fameuse: «_Majestati naturae par ingenium_», est plus
+juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les _Templa serena_ de Lucrèce,
+c'est Buffon qui les a habités.
+
+
+
+III
+
+LE MORALISTE
+
+Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, ni y avoir songé, il
+a une science morale très élevée, et singulièrement plus pure que celle
+des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses,
+et l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules qui sont de
+convenance, et dont la rareté et le ton froid montrent qu'elles ne sont
+en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son
+oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et même assez
+obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du tout à sa digression sur
+l'immortalité de l'âme humaine que je songe en ce moment. On peut la
+tenir elle aussi pour mesure de précaution, et, comme Dalembert disait,
+pour «style de notaire». Mais l'esprit général de ce livre sur les
+évolutions de la matière et de la force est spiritualiste, en ce sens
+qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang,
+n'est nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans l'océan bourbeux
+et lourd de la matière, nullement confondu avec elle, nullement tenu
+pour n'en être qu'une modification très ordinaire et un aspect comme un
+autre.
+
+Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. Il le tient pour
+incomparable à tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est
+loin d'avoir les idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre
+à l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon naturaliste,
+évidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais
+il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des
+animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent
+fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui: «le règne
+minéral, le règne végétal, le règne animal, _le règne humain_». Or c'est
+où l'on connaît et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en
+est la marque. Il y a deux tendances générales, dont l'une est d'aimer à
+confondre l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne s'en distingue
+point, qu'il est gouverné par les mêmes forces, et n'a point de loi
+propre, et à lui conseiller plus ou moins, et de façons diverses, de
+s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de vivre
+comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont
+l'autre consiste au contraire à remarquer plus ce qui distingue l'homme
+du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à tenir
+un compte vigilant et complaisant des facultés qu'il semble bien que
+l'homme ait seul parmi tous les êtres, à y rappeler son attention, et
+à lui persuader de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus
+qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met à part
+d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui
+fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances,
+ses facultés, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses
+privilèges.
+
+De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans
+hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en
+vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici
+il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des
+«causes finales» à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à
+l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il
+a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il
+éprouve à voir qu'on le «classe» trop décidément avec eux. C'est une
+observation peut-être plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument
+juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque
+vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec
+chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on
+admet une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il n'en
+diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le
+singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et
+cela, évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de Buffon.
+
+[Note 99: Ouvrage cité plus haut.]
+
+Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments
+sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut
+rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, _au
+contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de
+sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Si les espèces se sont
+définies elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si elles se
+sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux
+douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées; si,
+de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa
+perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis
+pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à
+jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des espèces, la mieux
+douée, et la mieux douée précisément en usant du temps comme auxiliaire
+et instrument, l'espèce capable d'accumulation de ressources, capable
+d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours
+prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un vide énorme entre elle et
+l'espèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à
+part, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne
+peut lui être comparé même de loin!
+
+Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal tellement
+supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la
+planète, il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y
+en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de
+l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement
+intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus
+violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il
+multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et
+détruit les espèces végétales et animales qui lui nuisent, et aussi,
+détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont
+utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.
+
+Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale
+est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le
+seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue,
+assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se
+prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux
+n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la
+plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans
+des contrées particulières; les animaux sont à beaucoup d'égards des
+productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»--C'est
+de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je
+ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: «Tout marque dans
+l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres
+vivants; il se soutient droit et élevé; son attitude est celle du
+commandement...» [100].
+
+[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premières pages.]
+
+Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée
+par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux
+caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun
+raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progrès, et il
+est capable de génie individuel.
+
+Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de cet autre terme,
+nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait,
+il ne le fait pas toujours de la même façon; il est inventeur, il
+imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille
+qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor
+qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela
+signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut
+avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal
+chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque
+chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le repos; il est
+l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-être que
+l'évolution organique exceptionnellement énergique qui l'a si fort
+séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son
+souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer,
+de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction
+inébranlable et obstinée qu'il s'améliore.--Et soyons sincères, et
+reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès
+a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe
+plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que l'homme, né
+pour être mangé par le lion et par le pou, très exactement destiné par
+la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique
+et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et
+humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit,
+uniquement parce qu'il était inventeur, les moyens d'échapper à ces
+fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel
+el primitif. Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine,
+existe; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte
+période, et voisine de celle où nous sommes.
+
+Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste
+en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la
+nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner,
+s'en dégager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant
+que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse
+très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de
+libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue
+que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la
+meilleure idée de l'indéfini.
+
+Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son
+siècle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siècle, j'en
+suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part
+avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à
+travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a
+eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature
+et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir
+savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en
+opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau,
+veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure
+et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison
+contraire.--Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne
+encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est.
+Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon aussi; mais le XVIIIe siècle y
+croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est
+pas du tout la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands
+perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement
+apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont
+pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se
+former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il
+a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et
+avec une lenteur désespérante, et l'homme aussi, quoique plus alerte;
+que l'homme a mis, très probablement, un millier d'années à réaliser ce
+progrès de n'être plus mangé par le lion; qu'il y a tout lieu de penser,
+par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que
+tout progrès général sensible à un homme dans la brève carrière de la
+durée de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est
+par définition le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès
+se remette en marche pour réparer lentement le faux; que tout progrès
+par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.
+
+Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose,
+ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom,
+et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie.
+Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le
+pousserait sur ce point Buffon dirait: «Si je m'aperçois du progrès que
+je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un
+progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue à
+un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui
+est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier
+incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en
+observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais,
+j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose.
+Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit
+un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre
+(s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail
+est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, à
+elle toute seule, veut faire une montagne.»
+
+L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères
+particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal,
+l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel
+Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler,
+d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une
+même espèce, les uns que les autres; il y a chez eux comme une âme de
+l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille
+qui a inventé la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que
+_l'abeille_ existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns
+prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la
+nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont
+malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque
+de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre
+eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des
+autres.»--L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est
+constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il
+ne l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur et éducable,
+il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se
+trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait
+trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès.
+
+C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et étudier
+mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les
+hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci,
+comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits et des passions, et
+ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourvoir
+à leurs besoins et également répartie dans toute l'espèce, comme les
+fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» Le Swift ou
+le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième
+individu humain, ou le cent mille et unième; ou bien n'aurait pas lu
+l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.
+
+Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; il serait
+au dessus et au-dessous de la vérité; car l'homme, à considérer les
+ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des
+animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans
+la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des
+siens, cela est évident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins
+sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui
+lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les
+impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration,
+etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence;
+et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus
+le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un
+homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un
+homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est
+celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu près, personne dans la
+tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès. L'espèce humaine n'a
+pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement
+(sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les
+inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux
+inventions, très imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et
+indéfiniment modifiable par l'éducation.
+
+C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne
+pensent guère; et ce qui met l'humanité au-dessus de l'animalité,
+c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y
+souscrit.
+
+Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte
+ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la
+tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'être pas
+indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les
+antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie
+la période lunisolaire de six cents ans «savaient autant d'astronomie
+que Dominique Cassini», et avaient donc une science générale «qui ne
+peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui «suppose deux ou
+trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues
+pendant un long temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous sont
+parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à
+reconnaître leur existence passée.» Il en est ainsi. Une civilisation,
+lentement, se forme et se développe; puis _la terre se refroidit_, les
+hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent vers les contrées
+riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles
+d'ignorance suivent les trente siècles de lumière». C'est la diffusion
+de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte
+que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin
+de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs.
+
+Persuadons-nous donc que l'homme est né pour savoir, pour exercer son
+intelligence et agrandir son entendement, et que c'est là sans doute
+tout l'homme, puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et
+ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque
+c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: «Considérons l'homme sage,
+_le seul qui soit digne d'être considéré_: maître de lui-même, il l'est
+des événements; content de son état, il ne veut être que comme il a
+toujours été, ne vivre que comme il a toujours vécu; se suffisant à
+lui-même, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur être
+à charge; occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, il
+perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de
+nouvelles connaissances, et se satisfait à tout instant sans remords et
+sans dégoût; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»
+
+Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée.
+Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale»; et si
+peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit de
+Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.
+
+On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal,
+que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la
+morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des
+devoirs que la singularité même et l'excellence de sa nature imposent
+à l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent
+l'homme des animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus nettement,
+celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette
+idée qu'il est _obligé_. La morale de Buffon est que l'homme est très
+noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale
+suffisante, à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient.
+Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: «Pensez, sachez, et
+considérez ceux qui pensent et savent comme vos guides». Il pouvait
+ajouter brièvement: «Et soyez justes et bons; car c'est une manière
+aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» Encore que très
+élevée, la morale de Buffon, comme toute sa pensée, comme toute sa vie,
+comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe,
+elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui en son siècle est quelque
+chose; ensuite elle est fondée tout entière sur ce principe que tout
+avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modèle,
+de ne pas l'adorer, de ne pas, même, lui être complaisant et docile; que
+tout avertit l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et
+créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, de plus en plus
+supérieur à elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le
+temps peut abolir en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila
+toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et
+peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru lui-même, et d'un spiritualisme
+qui, n'ayant rien de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et
+n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que le langage d'un
+naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme
+de celle des bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de
+son extrême modestie même reçoit une extrême autorité. Buffon le
+naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit
+aperçu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquiétant et le plus
+compétent du _naturalisme_ du XVIIIe siècle.
+
+
+
+IV
+
+L'ÉCRIVAIN--SES THÉORIES LITTÉRAIRES
+
+C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son discours de réception
+à l'Académie française, que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui
+passeront à la postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y
+songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses
+idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait l'instinct de
+dignité, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste,
+un certain penchant à la noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se
+retrouve dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble appartenir
+plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était. Il est avant tout
+«éloquent», sa parole est «belle», plutôt qu'elle n'est vive, piquante,
+rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa
+grande histoire se déroule majestueusement, dans une grande unité, avec
+une suite assurée, dans un ordre sévèrement médité et préparé, comme un
+seul «discours» continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions.
+Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur
+l'histoire universelle. Tout cela revient à dire que le génie de Buffon,
+comme tous les génies oratoires, vise à l'impression d'ensemble et
+au grand effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose
+d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres
+imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance
+et pour les admirer dans leur grandeur.
+
+Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on a pu même dire
+que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions
+d'animaux si divers, montre des ressources singulièrement variées de
+pittoresque. Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a
+comme une sympathie toujours prête pour ses modestes héros, qui sait
+relever leurs mérites, faire éclater leurs beautés, bien saisir et
+à chacun bien conserver son caractère propre, et donner ainsi à la
+physionomie son unité, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans
+doute il est trop orné; il s'applique trop; il est trop l'homme
+qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop
+complaisamment son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce n'est pas
+assez sans s'en apercevoir.--Défaut commun, du reste, à presque tous les
+hommes de science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir assez
+bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se
+convaincre eux-mêmes qu'eux aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans
+cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du
+défaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, à ce qu'il me semble;
+car les parties de ses ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe,
+sont d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française (_Discours
+de réception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a écrit en
+collaboration avec des savants ses élèves (_Quadrupèdes, Oiseaux_).
+Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours très
+heureusement, mais il reçoit cependant et subit la contagion de la
+coquetterie littéraire des hommes de science, et du trop beau style.
+Mais dans les livres qu'il a écrits tout entiers lui-même, géologie,
+minéralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit
+plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie de la terre,
+époques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave,
+plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et même sans chaleur,
+comme il convient à un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et
+que ses idées les plus grandes n'étonnent pas; je ne sais pas enfin
+meilleur modèle du style propre à l'exposition scientifique.
+
+Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et
+sans précisément se répéter, donne à la même idée, pour la faire mieux
+entendre, plusieurs formes équivalentes, plusieurs tours ramenant
+au même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne serait
+indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui expose des choses toutes
+nouvelles et qui songe au grand public, une nécessité, dont, cent ans
+plus tard, l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.
+
+Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce
+que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux
+points de vue qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon
+ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la variété de ses tours. En
+peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant
+la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité
+de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de
+l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des objets; mais il
+conserve toujours sa dignité imposante; c'est toujours la nature qu'il
+peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle manifeste sa
+toute-puissance.»
+
+On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires de Buffon rien
+qu'à connaître les principaux caractères de son style. Ce style est le
+style oratoire, ou, pour être plus précis, le style de l'exposition
+oratoire, c'est-à-dire non pas celui de l'orateur à la tribune, à la
+barre, ou à la chaire, mais celui de la _leçon_ faite par un homme
+naturellement éloquent. Il est méthodique, grave, mesuré, imposant,
+majestueux et _nombreux_. Il n'est ni animé par une passion vive, ni
+alerte et armé en guerre comme le style des polémistes. C'est le style
+d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce que Buffon a
+été amené à recommander comme le style parfait, ou approchant de la
+perfection; car toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer
+pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que l'analyse
+et l'exposition raisonnée de ses propres qualités d'écrivain. C'est
+ainsi qu'il en a été de Buffon écrivant le _Discours sur le style_.
+Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que «la
+confidence un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie littéraire,
+et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes
+leçons de détail et des aperçus profonds qu'il renferme.
+
+Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; et, du reste,
+sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y
+mettre une _rhétorique_ complète, même sommaire. L'admiration qu'on a
+éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après coup le titre _faux_
+de «Discours sur le style»; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a
+donné, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait
+tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours trompe l'attente
+qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait pas provoquer, et prête à
+des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas
+exposé. Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception de
+M. de Buffon à l'Académie française», ou, comme l'auteur le définit
+lui-même dans les premières lignes, «_ce sont quelques idées sur le
+style_». Voilà le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.
+
+Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. On ne peut plus
+reprocher à ce discours où sont si vivement recommandées les qualités de
+composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand
+on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le style, de les exposer dans
+un ordre un peu libre et abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très
+incomplet. Il devait l'être. Il devait ne contenir que _quelques idées
+sur le style_ les plus chères à l'auteur et les plus importantes à ses
+yeux. Il devait n'être, pour parler le langage des savants, qu'une
+contribution à l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un
+mérite supérieur.
+
+Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vérités
+indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les
+ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensée que
+l'auteur qui met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature
+et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idée de
+Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme,
+même_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que
+le style est une peinture du _caractère, des moeurs_ et de la _façon
+de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus éloigné que cela de la pensée de
+Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style
+c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par
+conséquent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce
+soit.
+
+Voilà les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas
+croire qu'il révèle les véritables sources du grand style; il n'en
+montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan,
+l'ordre, l'unité, sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de
+là naissent _toutes_ les qualités du style, et cela n'est pas vrai. De
+là naissent la clarté, la précision, l'aisance, la vivacité même et
+un certain mouvement, et un caractère grave, imposant, qui recommande
+l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il
+y a d'autres qualités du style qui tiennent au _sentiment_ et à
+l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant
+de l'art d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination et
+sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, des grands romanciers,
+des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque
+toujours, il semble que Buffon l'ait oublié.
+
+Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. La preuve
+c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parlé, seulement en
+essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui
+est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les
+idées, du plan;--ensuite en recommandant à plusieurs reprises de les
+tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage
+où il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme à leur
+cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait un plan... il sera pressé de
+faire éclore sa pensée; il aura du plaisir à écrire... _la chaleur
+naîtra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ à chaque expression... les
+objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant à la
+lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du
+plaisir qu'on a à écrire quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie
+n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de
+composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser sa matière et
+d'en bien voir comme étalées devant nos yeux toutes les parties dans un
+bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de chaleur
+et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer à
+Démosthène le serment sur les morts de Marathon et à Racine le «_qui te
+l'a dit_?» d'Hermione.
+
+Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à s'en occuper. Il
+n'aime pas les poètes et les orateurs passionnés; son orateur préféré
+est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_
+le montre. C'est là que l'on trouve qu'il faut «_se défier du premier
+mouvement_»; éviter «_l'enthousiasme trop fort_», et mettre partout
+«_plus de raison que de chaleur_». Voilà le fond de la pensée de Buffon.
+Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien
+fait, c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa théorie. Elle
+est étroite. Elle ne tient pas compte de la littérature de sentiment, ni
+de la littérature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau
+poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion
+et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle
+les remplace.
+
+On peut même ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction.
+Buffon ne cesse de recommander le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en
+quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut
+qu'on se défie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur,
+l'éveil de la sensibilité, l'élan de la nature, et en un mot le naturel.
+C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment où il naît,
+le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple écart
+de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commençant point par «s'en
+défier».--De même Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner
+toujours les choses «par les termes les plus généraux» (ce qu'il
+se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle
+géologie), par les termes les plus généraux, c'est-à-dire par les termes
+abstraits et les périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus
+apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il
+déteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'apprêt, l'arrangement,
+l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de
+leur côté, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la
+naïveté.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse
+d'une théorie littéraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La
+Fontaine. La Fontaine jugé au point de vue du _Discours sur le style_,
+est mauvais. La question est tranchée: c'est le _Discours sur le style_
+qui a tort.
+
+Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des
+lacunes et des erreurs de ce petit traité si fécond, tout au moins, en
+réflexions. Mais en finissant comme nous avons commencé, prenons-le en
+lui-même et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'écrire,
+rapidement présentée par un savant, grand écrivain, à l'usage des
+savants qui voudront écrire. Il est un petit traité d'_exposition
+scientifique_. A ce titre il n'est pas éloigné d'être excellent. Comment
+faut-il s'y prendre pour écrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon,
+ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour écrire des
+ouvrages du même genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose.
+
+Il y a eu une époque où le _Discours sur le style_ était considéré
+comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est le temps où d'illustres
+professeurs avaient apporté dans les chaires supérieures de l'Université
+ces qualités d'exposition large et éloquente dont le _Discours sur le
+style_ donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, et la règle et le
+modèle de cette éloquence particulière, intermédiaire, qui n'est ni la
+simple et profonde éloquence du coeur et de la passion, ni l'éloquence
+de la tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, mais
+l'éloquence au service de l'enseignement, tendant à instruire d'une
+façon élevée et avec une manière imposante, plutôt qu'à toucher et à
+émouvoir. Dans cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair,
+lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles et le fond de
+l'art. De là la grande fortune du _Discours sur le style_. Les leçons
+qu'il donne ne sont pas à mépriser, et non seulement ceux à qui il
+s'adresse spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver
+profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont bien à leur place,
+et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portée.
+
+
+
+V
+
+Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand poète et ce grand
+sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Révolution française. Ce lui fut
+une chance heureuse; car il en aurait été un peu incommodé, et n'y
+aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, leurs
+passions, leurs efforts généreux même en vue d'un but prochain, sont
+choses qu'habitué à la marche insensible et sûre de la nature, il ne
+comprenait point et trouvait singulièrement méprisables. Son dédain
+pour «l'histoire civile» est extrême, excessif même pour un homme qui,
+surtout naturaliste, n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand
+mérite. Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du reste,
+simples misères: «La tradition ne nous a transmis que les gestes de
+quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du
+genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul
+pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer
+comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plût au ciel_ que
+le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou
+la gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre de
+l'oubli!»--Cette petite portion de «l'histoire civile» qui s'étend de
+1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche
+de la nature, et même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus
+désagréable à traverser. La providence qui veillait sur lui a donc
+comblé une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort
+opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que
+cela.
+
+Il avait fait un très beau livre, et accompli une très grande oeuvre.
+Il avait presque créé l'histoire naturelle, et du même coup il l'avait
+affranchie. Elle existait, confondue avec la «physique», chez ces
+timides et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement
+du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle était
+alors très sérieuse, volontairement très réservée en ses conclusions
+et très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses successeurs
+«philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle
+était devenue très prétentieuse, très audacieuse, et s'était mise au
+service d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, avec
+Diderot, immorales. Elle était devenue une forme, ou un auxiliaire, ou
+instrument de l'athéisme libérateur. C'est de cette compromission, très
+dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher qu'elle devint
+une véritable science, que Buffon l'a délivrée.
+
+Sans être religieux lui-même, il a eu de la science cette idée juste et
+digne d'elle, qu'elle n'a pas à se mettre au service d'une doctrine de
+combat et qu'elle déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru
+qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine dont sortir est
+une désertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est
+redevenue ce qu'elle était chez nos bons savants tranquilles de 1700,
+mais agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les hommes de
+l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à Buffon cette sécession, qui était
+une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifférent, et peut-être un
+dédaigneux, c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs adversaires.
+
+Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son
+impassibilité d'observateur, et précisément un peu parce qu'il n'en
+sortait pas, il dirigeait vers des conclusions très contraires à leurs
+tendances générales, relevant l'homme, le montrant obéissant aux lois
+de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et lui persuadant que son
+devoir, ou tout au moins sa dignité, n'étaient point à se confondre avec
+elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du
+nouvel esprit scientifique et du goût des sciences naturelles, s'arrêtât
+précisément au plus grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point,
+ni ne l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant
+des écoles, c'est ce qui les désobligea sans doute extrêmement.
+
+La science y gagna en dignité, en indépendance, en aisance dans sa
+marche, et en autorité.
+
+L'influence de Buffon comme savant a été considérable. Son grand mérite
+d'abord et comme sa victoire, a été de conquérir le public à la science
+de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la science
+politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les préoccupations
+et dans le commerce du monde lettré. Il a été comme un Fontenelle grave,
+imposant, qui a attiré le public mondain à la science, sans faire à ce
+public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie
+suspecte à le séduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire
+naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de
+génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le
+plus inoffensif et le plus aimable.
+
+Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, le défigurent,
+et poussent à l'excès, d'une intrépidité de dogmatisme qui l'eût fait
+sourire avec toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes de
+ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; dont les autres, comme
+Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de génie et des
+créateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et dire
+qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est une nouveauté qui
+vient de lui; et que son idée du lent et éternel progrès de la nature
+créant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant
+et s'ingéniant dans des constructions plus délicates et subtiles, puis
+créant avec l'homme l'être capable d'un perfectionnement dont nous
+ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues
+philosophiques_ de M. Renan son expression éloquente, poétique et
+audacieuse, et comme son écho magnifiquement agrandi.
+
+Son influence comme poète n'a pas été moins grande que sa contribution
+de savant à la conscience de l'humanité. La plus grande idée poétique
+qu'ait eue le XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La
+majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est étrange,
+quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si
+tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite
+Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu
+que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse être
+fait. La vérité, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que
+le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation,
+exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans
+Rousseau. La grande vision de l'éternelle puissance qui a pétri nos
+univers, et le sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire
+écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des côtes, c'est dans
+Buffon qu'on les trouve à chaque page, et soyez sûrs que la phrase de
+Chateaubriand sur «les rivages _antiques_ des mers» est d'un homme qui a
+lu Buffon.
+
+A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois poètes, qui sont
+Buffon, Rousseau et Chénier, et tous les trois, inégalement, ont eu dans
+les imaginations du XIXe siècle un sensible prolongement de leur pensée.
+Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilité;
+Buffon a appris aux hommes l'histoire et la géographie de la nature, et
+les a invités à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a retrouvé
+le sentiment de la beauté antique; et l'on rencontrera ces trois
+grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans
+Chateaubriand, vous savez assez que tout le siècle dont noua sommes en
+a reçu la contagion, et a continué, jusqu'à l'époque où le réalisme a
+reparu, à les entretenir.
+
+
+
+MIRABEAU
+
+
+
+I
+
+CARACTÈRE--TOUR D'ESPRIT--ÉTUDES
+
+Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique
+du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de
+Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout
+entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action,
+placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne
+disserte plus, mais exécute.»
+
+Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent
+dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses
+passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous
+les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes,
+subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme
+Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot,
+orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme
+Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe
+siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception,
+d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.--Avec cela,
+ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît
+d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur
+de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait
+que le manque en est moins pénible et répugnant.
+
+Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures.
+Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque,
+joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme
+de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en
+enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de
+nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable,
+et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se
+dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun
+redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la
+révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un
+côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte
+existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est
+surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un
+continuel redoublement d'orages.
+
+Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il
+acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était
+romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses
+lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle,
+pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette
+mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et
+non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en
+hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême
+de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la
+neige un chasseur aventureux et allègre.
+
+Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit
+en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont
+d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui
+est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle
+Héloïse_;--ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être,
+plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son
+coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le
+plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue
+et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et
+ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels
+jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de
+fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme
+une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est
+cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus
+captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant
+mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement
+amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries
+de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers,
+sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de
+vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les
+épreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque,
+hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal,
+et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce
+qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé
+dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté
+par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et
+exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents
+contraires.
+
+Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du
+XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et
+toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel,
+et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans
+colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette
+affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté,
+ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas
+traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est
+incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue
+habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette
+région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi
+lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des
+croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.--Le
+mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands
+problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme
+des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il
+n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est
+incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en
+sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude.
+
+Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez
+fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de
+toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y
+croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des
+Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de
+la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait
+fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents,
+suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que
+parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale
+avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société...
+l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de
+l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient
+susceptibles des êtres périssables.»
+
+Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la
+liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une
+vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative
+des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre
+utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il
+grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge,
+il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la
+raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne
+verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur
+donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....»
+
+L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée
+dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse,
+une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs
+dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus
+vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une
+providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant
+lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation
+des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un
+avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté:
+voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours
+été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui
+certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de
+vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus
+entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.--C'est bien la
+croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et
+son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes,
+encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés.
+C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi
+en lui.
+
+Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son
+romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent
+épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur
+et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté
+d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci,
+quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et
+prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais
+du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept
+gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la
+monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la
+législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux
+connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un _Essai sur le
+despotisme_, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur
+les _Lettres de cachet_, il écrit un _Mémoire sur les salines de
+la Franche-Comté_, des traités sur la _Liberté de l'Escaut_, sur
+_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_,
+sur la _Question des eaux_, sur l'administration financière de Necker;
+et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on
+trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique
+peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti,
+longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux
+dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement,
+entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si
+elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours
+complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a été
+d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.
+
+Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que
+Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable
+de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête,
+et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les
+plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs
+de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans
+conteste, le plus savant.
+
+Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du
+choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le
+pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de
+Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos
+de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est très curieuse et
+doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme.
+Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle,
+Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion
+commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette
+hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée.
+Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait
+l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de
+Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du
+réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui
+dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter,
+c'est l'almanach.»
+
+Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772,
+c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de
+Rousseau sur la question de l'_état de nature_. Il sent déjà, en homme
+d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en
+inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres
+satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les
+institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les
+hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de
+découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette
+recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs
+sociétés.»--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que
+pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est
+que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment
+homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque
+la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses
+semblables qu'une association momentanée, _il est encore féroce,
+dévastateur_, et n'a guère que _des idées de carnage, de bravoure,
+d'indépendance et de spoliation_».--Dès que Mirabeau s'occupe de
+questions politiques, il écarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en
+dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le
+temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux
+«remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la
+métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière
+d'Eson.
+
+On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec
+l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se
+placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.
+
+
+
+II
+
+LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU
+
+Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment,
+longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce
+qui était possible.
+
+Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait
+jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans
+compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples
+modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le
+tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.--Le Français
+ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très
+difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée,
+libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul,
+passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore,
+aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la
+liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture
+lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne
+pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré
+que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent
+est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à
+accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre.
+
+C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large,
+parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de
+l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de
+caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins
+plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les
+choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le
+mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le
+traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi
+le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été
+écrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en
+entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat_. Tous les
+principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec
+la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires,
+liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté
+individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division
+et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première
+«constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution
+de Mirabeau.
+
+Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible,
+allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée
+nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il
+put lire un fragment de sa _Lettre à Frédéric-Guillaume II_, écrite dix
+ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu
+une opinion de circonstance.
+
+Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur
+d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de
+sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent
+nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos
+propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de
+bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit
+chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois
+obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les
+opinions philosophiques et religieuses. _Il faut réprimer les mauvaises
+actions, mais souffrir les mauvaises pensées_, et surtout les mauvais
+raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire
+aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent
+servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du
+genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les
+événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse,
+une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des
+guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y
+songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant
+qu'ils sont très utiles[101].»
+
+[Note 101: _Lettres à Mauvillon._]
+
+Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la
+décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les
+_assemblées provinciales_[102]. Il avait un système d'ensemble tout
+prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté,
+force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la
+province.
+
+[Note 102: _Dénonciation de l'agiotage_.]
+
+C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien
+intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu
+instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme
+toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins
+l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le
+gouvernement.
+
+Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en
+conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans
+l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute
+la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première
+Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des
+maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée
+ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme
+exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat,
+c'est une nation affranchie.
+
+Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a
+combattue constamment pendant toute son existence parlementaire.
+A travers la Constituante, il a vu la Convention, et à travers la
+Convention le rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement
+son admirable prévoyance. Voici sa prophétie qui n'est point obscure,
+qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties,
+entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite a
+l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789:
+
+«Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée
+dans l'art de l'effectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de
+liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y
+précipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit législatif
+était encore chez elle un esprit à naître, une disposition à former;
+si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà
+l'avenue législative où elle est entrée, conviendrait-il de n'environner
+les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense
+le sort du trône et de la nation?--Les sages démocraties se sont
+limitées elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie où
+les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée
+représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de
+l'assujettir à des formes sévères _et de prémunir sa propre liberté
+contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir_.--Quand le
+pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme,
+il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul;
+nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la révolution
+était inversée; si le Corps législatif, avec de grands moyens de devenir
+ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forçait un jour la
+nation à se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à se
+réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles
+naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants
+seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale,
+après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait
+en mettant tout de niveau, c'est-à-dire en écrasant tout. _La liberté
+publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître
+absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le
+mépris, sous un despotisme presque nécessaire_.--Serait-ce là le fond
+de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la
+Constitution qui s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons
+nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous
+allons entrer.»
+
+Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire
+ne songeait qu'à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse
+de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait
+prévoir. C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le _veto_,
+et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est
+cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines
+de réalité: «Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les
+représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur
+députation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les
+représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose
+des emplois et des grâces? Manqueront-ils de prétextes pour justifier
+cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les
+grâces si indignement prostituées!...»
+
+C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la
+situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: «Nous
+ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour
+former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop
+vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un
+roi préexistant, des préjugés préexistants: il faut autant que possible
+assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du
+passage.... Mais si nous substituons l'irascibilité de l'amour-propre
+à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites
+passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats
+réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, _et c'est
+vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la
+Monarchie_, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur.»
+
+Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est
+confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu
+dans un esprit. Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»;
+mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en
+effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne
+devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour
+réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir
+évoqués.
+
+C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et trop justifiée de
+l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de
+paix et de guerre: «Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré
+sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les
+suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et
+de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre
+qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
+des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
+porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète
+_qui serait par le fait un second pouvoir exécutif_?... Ne pourrait-on
+pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les
+préparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par
+cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec
+la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir exécutif ne
+serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois,
+nous gouvernerions.»
+
+La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer
+toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté
+que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse,
+avec une indomptable fermeté, la loi de la séparation des pouvoirs:
+voilà presque tout le rôle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait déjà
+dit en 1784 aux Bataves: «Pour que les lois gouvernent et non les
+hommes, il faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire
+soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le répéter à une assemblée
+dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son
+droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs
+possibles. Il a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que
+l'effet d'un équilibre entre les forces sociales; et entre une royauté
+qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir,
+voyant le danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans
+l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un
+équilibre et une répartition régulière de puissances.
+
+Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante
+de l'assemblée que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du
+pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du premier coup
+mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension
+et d'invasion de celle-là.
+
+Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que
+suivi par l'Assemblée constituante; à la fois craint, désiré et
+méprisé de la cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les
+subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à
+ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut
+fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets
+allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une
+mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et, ce qui est pis,
+ignominieuse.
+
+A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son
+influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi,
+élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il
+fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève
+de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le
+Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un
+équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a
+vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir
+personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif; et voilà certes
+de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée
+nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée,
+et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore que meilleur que l'un
+ou l'autre absolutisme, qui était vain et illusoire. De ces deux forces,
+seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait
+dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant elle-même, la
+première finît par reparaître, ce que, du reste, il a prévu. Deux forces
+sociales, seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce
+qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se
+contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une
+ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était
+que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque
+chose.
+
+Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance
+secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans
+la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et
+libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi
+d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau
+avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est
+trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un
+rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé
+sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait
+avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour
+qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance
+ou d'action.--Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé,
+et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni
+emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût
+été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi
+ne pût être jugé que par des juges.--Par exemple encore, étant donné
+qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps
+sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on
+démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est
+légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre
+dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique.
+Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et
+simplement _pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort_, il était
+habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en
+corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la
+chambre populaire.
+
+Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très
+familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit?
+Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu,
+qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple,
+parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que
+l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique?
+Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il
+pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces
+elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer?
+Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée
+qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il?
+
+Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point
+faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau.
+Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de
+l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur.
+Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet
+obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la
+noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi
+irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il
+aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de
+noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui
+par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à
+l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne
+peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres
+hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.--Remarquez
+bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme
+libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus
+encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses
+paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des
+formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté
+contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: _car, il ne
+faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et
+toute assemblée particulière porte avec elle des germes
+d'aristocratie_»[103].--L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non
+sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut
+qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle
+légifère, et qu'il gouverne.
+
+[Note 103: Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus
+terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui
+demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et
+finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»]
+
+«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de
+Mirabeau, «_le roi règne et ne gouverne pas_» est une formule
+aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut
+pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi
+conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi _Veto_.
+Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts
+généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire
+respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est
+toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme
+un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée
+politique de Mirabeau c'est une «_Démocratie royale_», comme il n'a pas
+dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple
+libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le
+représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce
+roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette
+assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme
+toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement
+aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps
+législatif: voilà son système.
+
+Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de
+l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour
+le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à
+propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage
+de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à
+rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections
+provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère
+sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une
+théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très
+grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est
+défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme,
+mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les
+freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient
+nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il
+n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière.
+Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû
+se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous
+peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les
+conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son
+tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.--Et il a essayé de ce
+système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir,
+mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une
+Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de
+contrepoids.
+
+Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi
+et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de
+l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir
+personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple
+de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes.
+Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée,
+mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans
+cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir
+exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement
+séparés.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que
+ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à
+l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne
+pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et
+«aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et
+même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir
+au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas
+ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait
+tenter.
+
+Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait
+admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien
+entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à
+peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et
+distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est
+beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique
+selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui
+est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un
+de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un
+peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent
+vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au
+travail intellectuel.
+
+Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très
+rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une
+haute raison et une spacieuse et facile intelligence.
+
+Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne
+laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans
+tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de
+la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de
+mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais,
+presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par
+un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni
+son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour,
+sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible.
+Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et
+cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien
+définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant
+de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai,
+plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux,
+est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien,
+quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine
+froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il
+n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du
+XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et
+presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote,
+ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de
+la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très
+intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir
+et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes
+politiques que l'histoire ait montrés.
+
+
+
+III
+
+L'ORATEUR
+
+Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il
+l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière
+et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style
+périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en
+traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou
+aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans
+ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque
+qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui
+«est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures.
+Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus
+encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu
+quand il écrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_,
+par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est
+plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il
+apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui
+s'essaie dans ses écrits.--Il a appris à écrire dans Diderot et dans
+Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à
+tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a _parlé_,
+avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,
+une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis
+abordant la tribune, il a _parlé_, mais avec plus de retenue et de
+circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés,
+surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but.
+
+Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le
+manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase,
+presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant.
+Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore
+ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il
+était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse,
+et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le
+discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses
+débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer,
+il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours.
+Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez
+froides dans le goût de la _Nouvelle Héloïse_, et, à la première page,
+sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours,
+souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble
+trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique
+serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de
+contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus
+tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil,
+et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des
+raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent,
+serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.--Il est à peine besoin
+de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois,
+et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est
+plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en
+est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus
+solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine
+nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est
+presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible
+chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi
+des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de
+déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours
+de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance
+des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine
+surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable
+sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son
+effet.
+
+
+
+IV
+
+Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale
+et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas
+chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe
+politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de
+songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la
+révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un
+plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
+qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a
+régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il
+n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée.
+Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus
+grande, son sillon est plus profond et plus fécond.--En 1750 il eut été
+un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré
+et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de
+Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et
+aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe
+siècle.--En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement
+rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie
+constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant
+personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout
+au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées
+de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être
+alternativement adorés et exécrés de la foule.--Cette destinée, qu'il
+a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort
+prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où
+il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni
+être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré
+et un politique de grandes vues.--Personne, malgré les apparences, n'a
+plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France,
+et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle
+devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à
+l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate
+secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain
+à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu
+l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert
+ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un
+roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier
+rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment
+où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris
+et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de
+vivre davantage.--La gloire littéraire n'est pas une compensation
+suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation.
+Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur
+flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu
+amère.
+
+
+
+ANDRÉ CHÉNIER
+
+
+
+I
+
+L'HELLÈNE
+
+Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le
+vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier
+apparaît dans le XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un
+_cas_ extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de
+prose, un «ancien» dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer
+la littérature, un «grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que
+possible de ces sources antiques de l'art européen.
+
+Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr c'est un
+fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard.
+Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment
+du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation
+une manière d'acquiescement et de la complaisance une forme de mépris
+intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par
+l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils étaient les premières
+ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les
+derniers de leurs disciples.
+
+Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, nom
+par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette
+passion dont étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première
+découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué, pour
+les écrivains du XVIe siècle français, complète cette analogie. On voit
+bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.
+A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son goût est plus pur que
+celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de
+l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession
+et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui
+déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du
+Bellay, à coup sûr il l'eût, aimé, et certes il lui ressemble par
+beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du
+mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de
+sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et d'instincts belliqueux et
+proscripteurs; et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente.
+presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement.
+Un homme de la Pléiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable,
+et homme du monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.
+
+Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des
+erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la
+Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,
+nonobstant la _Défense et illustration_, de piller plutôt le Capitole
+que le Temple de Delphes. Chénier est grec plus profondément, plus
+intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elégies_, il
+n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments épiques, qui sont
+ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et
+l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse
+médités, transformés en substance de son esprit. «Il est du pays», comme
+disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a roulé
+Myrto.
+
+Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la
+Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du
+mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui
+ont été capables de méditation, et que les Grecs ont connu beaucoup
+plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de
+Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim
+du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans
+Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu
+des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, si souvent, du
+sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, médité sur le secret
+obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque,
+la Grèce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux
+autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer
+retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le
+ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades.
+
+Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. Il déteste ces artistes
+«tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants
+comme leur air nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages».
+Fuyons de toutes nos forces «la pesante ivresse
+
+ De ce faux et bruyant Permesse
+ Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»
+
+et ne respirons que les senteurs fines et délicates, l'odeur de bruyère
+et de thym qui vient, dans un murmure de flûte, des pentes de l'Hymette
+ou des ravins de Sicile.
+
+Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que
+tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la
+simplicité homérique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le
+_Mendiant_; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante
+encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce
+qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui
+ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure,
+déliée et élégante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en
+songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints,
+délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait
+parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans
+musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives
+et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un
+mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce
+sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.
+
+C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa
+façon de voir les choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le
+sentiment de beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du
+XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il transmettra à
+d'autres.
+
+C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été presque de
+même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, du discret, et de
+l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que
+voilà bien ce que n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces
+idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers d'alcôve, et ces
+experts en sensibilité bourgeoise du XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se
+figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon
+père ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-même, et
+je parle de celui qui fut poète, non point, par conséquent, de celui qui
+a fait des vers, face à face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_,
+ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît;
+remonter jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à
+Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la trouvant trop nue, et
+insuffisamment fastueuse, «la douce muse théienne».
+
+Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulût
+rester longtemps inédit, il publiait, de temps en temps, quelques vers.
+Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non pas
+tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses amis, aux bons du
+Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-être,
+hélas! le trouvant bon, à coup sûr le sentant dans le goût des
+contemporains, c'était le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de
+Châteauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en écrivant ces
+poèmes, les pires défauts du temps en toute leur lamentable perfection,
+nous le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul dans sa
+chambre, entouré de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'à
+satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque «se
+frayer murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement à ses
+oreilles.
+
+Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire.
+Chénier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment
+délicat et sûr des choses grecques et de la beauté antique; mais isolé,
+c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une
+véritable petite renaissance des études antiques, qui, certes, n'a pas
+créé Chénier mais dont Chénier a profité. On venait de retrouver Pompéi,
+et les esprits, non pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là.
+Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraître, dont Chénier, qui connut
+Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que
+Chénier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux études sur
+l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu
+indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'était les voyageurs en
+Grèce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier
+s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacrée des
+impressions et des souvenirs. Et, à l'écart, au milieu de ses médailles,
+de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait
+la Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.--C'était tout un
+petit monde grec, très passionné, très épris, un peu inaperçu en son
+temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son
+oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement connu
+cette société de grands travailleurs et de demi-artistes, et a
+parfaitement entendu ce petit bruit-là. Son originalité, à lui poète, a
+été d'aller de ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits
+et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y sentir une vraie
+renaissance, un retour au vrai classique français, et la tradition
+renouée.
+
+Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par les «imitations» et
+traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une
+sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans
+André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est
+pas la moins grande, où il n'est nullement entré, mais il a eu en toute
+perfection le sens de l'épique, et de l'idyllique des Hellènes, le sens
+d'Homère, de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce comme
+un Romain très intelligent des choses grecques la comprenait, comme
+l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, à
+dessein, tout en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a
+touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est comme promené
+autour d'Athènes, à quelque distance, sans y entrer. Encore
+pratique-t-il Aristophane, et le goûte, et l'imite souvent. Précisément,
+c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de génie poétique,
+Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique
+charmant à la rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la
+grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets
+de l'imagination humaine; et Chénier pouvait entrer en commerce avec
+Aristophane. Ce n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais
+c'était du moins le cap Sunium.
+
+Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon par sa faculté
+créatrice, du moins par son goût, par son tour d'esprit, par la
+direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur,
+soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les
+savants, ne se souciait.
+
+Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment
+original, un autre Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son
+temps, et peut-être trop.
+
+
+
+II
+
+CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE
+
+Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé en France et a
+passé sa jeunesse à Paris de 1780 à 1791; sa mère est née grecque, mais
+c'est une Parisienne qui préside un salon littéraire où trône Lebrun.
+C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait entrevu et même embrassé
+un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eût
+échappé à l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française,
+ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y a pas échappé.--Un
+homme écrit trois pages dans sa matinée, l'une pour lui, impression,
+sensation, réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame chez
+laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en beau style; l'autre,
+lettre à un ministre ou conseiller d'État. Ces trois pages ne se
+ressemblent aucunement: l'une a été écrite par l'homme, l'autre par
+l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel. Il y a dans
+Chénier de la poésie, de la poésie mondaine, et de la poésie officielle.
+
+De ces deux dernières la première est bien mêlée, souvent bien mauvaise,
+et la seconde, fréquemment, ne laisse pas d'être à faire frémir.
+C'est le goût du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le
+satisfaire. La poésie mondaine, la poésie élégante de ce temps est
+spirituelle, un peu fade et extrêmement tourmentée. C'est une rhétorique
+laborieuse et périlleuse où l'on procède par trouvailles rares et
+rencontres extraordinaires d'expressions imprévues ou de syntaxes
+surprenantes. «Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abîme, de
+paraître le conquérir»: voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une
+expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier venu. Chénier a
+ce style. Il dira, même dans un fragment antique:
+
+ ......et j'étais misérable
+ Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris
+ N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.
+
+Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de pierres et crier
+pour se faire craindre, voilà tout à fait l'élégance, un peu bien
+pénible et torturée, de 1780.
+
+Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle grimace du sentiment
+qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger
+qui dit à une bergère:
+
+ Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?
+
+est bien un berger de 1780.
+
+Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans les choses de
+sentiment, est ce qui jette sur toute poésie amoureuse la plus sensible
+impression de froideur. Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire
+parler la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour trop
+ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et dès lors que
+nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: «On
+m'éteignit;
+
+ Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse.
+ On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.
+ Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,
+ Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.
+
+La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais à coup sûr elle
+n'est pas amoureuse.
+
+Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment de cette
+sorte. Mais l'impression générale en est au moins tiède. C'est un ambigu
+assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de
+l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraîne avec de
+très grands efforts, et des grâces un peu mignardes du XVIIIe siècle,
+mélange bizarre, quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et
+de Pompadour.--Voilà pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans
+l'histoire très obscure des amours d'André Chénier, il est si difficile
+de savoir à qui s'adressent ces adorations composites et pour qui
+fut bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce à des
+courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou que songe Chénier? On ne
+sait trop, et dans la même pièce le ton de l'homme de cour, et le ton
+du Catulle ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. Une dame
+pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde
+qui parle, ou si c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une
+strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et passionné.
+
+Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement
+factice, mais de factice, il faut, après une lecture de ces Elégies
+franco-romaines, lire notre grand élégiaque Musset, ou Henri Heine;
+et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier
+élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui écrit
+l'élégie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un
+grand rêve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poésie,
+anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, qu'il peut contenir, et
+qu'il contient en effet chez ceux qui l'éprouvent.
+
+Et je ne cherche pas à éviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle
+est charmante. Un procédé très heureux, que Chénier a employé plusieurs
+fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal
+du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au lecteur. Ailleurs ce
+n'est qu'un procédé, ici il y a un grand air de vérité, et la scène se
+fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison;
+d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui peu à peu se fait
+plus distincte; un prisonnier écoute, se rapproche, entend, finit par
+voir la prisonnière, et pleure avec elle.
+
+[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.]
+
+Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les
+mémoires, la sotte pudeur de ne pas répéter: _«Je ne veux point mourir
+encore!--Je plie et relève ma tête.--L'Illusion féconde habite dans mon
+sein.--J'ai les ailes de l'espérance.--Ma bienvenue au jour me rit
+dans tous les yeux»_; et merveilleusement opposés l'un à l'autre en
+demi-chute et en chute de strophe: «_Je veux achever mon année... Je
+veux achever ma journée._»
+
+Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas dénuée de toute rhétorique,
+cette série d'images trop voisines les unes des autres (l'épi, le
+pampre, le printemps, la moisson, la rose à peine ouverte) est un
+développement, et un développement qui allait devenir un peu languissant
+au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais on a eu le temps d'être
+inquiet. Chénier avait déjà composé ainsi dans sa pièce _À mademoiselle
+de Coigny_: «Blanche et douce colombe...»--«Blanche et douce brebis...»
+Rien de plus dangereux que cette méthode, parce que rien n'est plus
+facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux
+désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche et douce gazelle...» Le
+trait final lui-même de _la Jeune_ _Captive_ sinon la dépare, du moins
+ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme
+se dessiner vaguement une révérence trop correcte et un sourire trop
+accompli.
+
+ Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
+ Ceux qui les passeront près d'elle,
+
+n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu
+le tour et le geste. On n'est pas impunément du siècle de Boufflers.
+Lamartine lui-même, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront
+d'y être nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.
+
+Quant à ses poésies _officielles_ et destinées à la publication, on
+voudrait qu'elles ne fussent pas d'André Chénier. L'_Hymne à la France_
+est bien d'un écolier de Lebrun. C'est un modèle du style classique en
+honneur au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions mesquines,
+menues et coquettes, et en périphrases élégantes. C'est là qu'on voit
+les canaux qui «joignent l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins
+départis en tous lieux»; et le poète cherchant un asile obscur où «sa
+main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice». C'est là
+qu'on peut admirer:
+
+ «...Ces réseaux légers, diaphanes habits,
+ Où la fraîche grenade enferme ses rubis.»
+
+Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me tenir de
+signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge de
+Camille:
+
+ Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.
+ Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,
+ M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.
+
+Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'énergie et
+tout le relief qu'on lui connaît:
+
+ J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,
+ La mendicité blême, et douleur amère.
+
+Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surchargé,
+une certaine grandeur de composition, est bien difficile à goûter de nos
+jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne
+pour admettre ces apostrophes multipliées: «_O France!... ô Raison!...
+ô soleil!... ô jour!... ô peuple!... hommes!... Salut, peuple
+français..._»; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation:
+
+ Aux bords de notre Seine
+ Pourquoi ces belliqueux apprêts?
+ Pourquoi vers notre cité reine,
+ Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...?
+ De quoi rit ce troupeau?.......
+
+Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodés
+à la description de scènes révolutionnaires. Rien de plus étrange,
+je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce
+_Tiers-Etat_ comparé à Latone «_déjà presque mère_» courant la terre
+pour «_mettre au jour les dieux de la lumière_», et dont la salle du Jeu
+de Paume «_fut la Délos_».
+
+L'_Hymne sur les Suisses de Châteauvieux_ a un début éloquent et
+d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt que la mythologie et
+les réminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gâter,
+jusque-là qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent
+dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les poètes chantaient
+autrefois la chevelure de Bérénice et qu'ils chantent maintenant les
+Suisses de Châteauvieux. C'était le bel air des choses en ce temps-là.
+Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait
+apparaître, au sommet glacé de Rhodope. Rien de plus glacé. Mais c'était
+la poésie élevée, noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait
+autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son maître, et Marie-Joseph
+Chénier pour son frère. Mais en vérité, quand il se donnait tant de mal
+pour écrire dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos à
+lui-même.
+
+
+
+III
+
+CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE
+
+Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de devenir tout
+différent de ce qu'il était, et un tel maître poète que tout ce que nous
+avons de lui n'eût plus passé que pour études préliminaires; et ce qu'il
+a rêvé, je ne doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était,
+par ses idées, par les penchants les plus impérieux de son esprit, par
+une partie au moins, très considérable, de ses études, le plus éveillé
+et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la
+philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arrêtée encore, mais
+qui se rapprochait du matérialisme, ou plutôt du _naturalisme_, adorait
+Lucrèce, savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant bien
+loin du pur hellène, et en plein courant du XVIIIe siècle.
+
+Il voulait profiter des découvertes de la science moderne, et écrire en
+vers ce poème du monde que Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien
+ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur cette
+fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que sur l'esprit
+scientifique de cette époque. Traduire Buffon en vers a été l'ambition
+de trois poètes distingués de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes,
+de Delille et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une pleine
+sincérité et naïveté d'admiration:
+
+ Souvent mon vol armé des ailes de Buffon
+ Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
+ La ceinture d'azur sur le globe étendue.....
+
+Dans les plans et projets relatifs à _Hermès_ que nous possédons, nous
+trouvons des pages entières qui ne sont que des résumés de la «genèse»,
+de la géologie, de l'embryologie, et même de l'anthropologie de
+Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée dans
+Buffon, de la constitution forcément aristocratique de l'humanité,
+toujours guidée par les grands hommes de pensée et de savoir, ne pouvant
+se passer d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne dût se
+retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'_Hermès_[106]. A cela il eût
+ajouté un peu de Lucrèce, pour la partie irréligieuse[107]; car Chénier
+était irréligieux, et _Hermès_ l'eût été, et ce semble un peu de
+Rousseau pour ce qui aurait eu trait à la première constitution des
+sociétés[108].
+
+[Note 105: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de
+l'_Hermès_, les sec. II, III, IV, VI.]
+
+[Note 106: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de
+l'_Hermès_ sec. I.]
+
+[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.]
+
+[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.]
+
+Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière grandeur. En tout
+cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poétique,
+l'instinct et le flair sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût
+dont il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème aurait eu cela
+de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eût résumé la pensée du
+siècle où il aurait paru, qu'il nous eût donné dans un grand tableau la
+conception du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou moins
+précise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poème est grand pour
+beaucoup de raisons diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à
+cette définition répondent aussi bien l'_Ennéide_ que l'_Iliade_ et le
+_Paradis Perdu_ que la _Divine Comédie_. Je ne sais donc si l'_Hermès_
+eût été un des grands poèmes de l'humanité, mais je vois qu'il en
+courait le risque et qu'il en prenait le chemin.
+
+Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop scientifique et
+«matérialiste» au sens purement littéraire du mot. N'oublions pas, car
+je crois que nous nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre,
+n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilité. Son
+imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est
+une belle et très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte
+verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques
+fragments qu'il a écrits semblent l'indiquer, décrit, admirablement
+décrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu animé,
+peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouvé
+ces imaginations, «ces visions» qui transforment, au risque de la
+dénaturer un peu, mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité
+scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces procédés de
+poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se sentent très bien et ne se
+définissent guère. Chénier dit dans un fragment de l'_Hermès_:
+
+ Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,
+ Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.
+ Je poursuis la comète aux crins étincelants,
+ Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
+ Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...
+ En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
+ Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
+ Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.
+
+Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts et d'un très
+vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque part, et certes dans un
+poème indigne de contenir cette page:
+
+ J'aime!--voilà le mot que la nature entière
+ Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,
+ Sombre et dernier soupir que poussera la terre
+ Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!
+ Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,
+ Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!
+ La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
+ A voulu traverser les plaines éthérées
+ Pour chercher le soleil, son immortel amant;
+ Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;
+ Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes
+ Se sont mis en voyage autour du firmament.
+
+Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi
+physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui
+aurait manqué à Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une manie;
+mais encore est-il que Chénier n'en a pas même été menacé.
+
+Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme
+renouvelé André Chénier. Il l'eût renouvelé, je le crois assez; car il
+le forçait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de
+ce qu'il avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant dans
+l'_Invention_, qu'il faut considérer comme la préface de l'_Hermès_,
+c'est que Chénier, dans ce manifeste littéraire, ou dans cette poétique,
+comme on voudra, conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il
+n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait guère prévoir
+qu'il dût, ou seulement qu'il voulût devenir.
+
+Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer et entretenir en soi
+une âme et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanément
+par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou
+d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations à la
+manière antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur
+contour, comme les voyait un ancien du siècle de Périclès ou de l'âge
+d'Auguste, et entendre, et peut-être goûter de la même façon, et trouver
+la même forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même parfum
+aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct personnel, atavisme,
+éducation, ou tour de force de génie artificiel, ç'avait été le propre
+caractère tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de «Camille» ou
+de «Fanny».
+
+--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être _inventeur_, avant
+toute chose, «aux seuls inventeurs la vie étant promise»; c'est de ne
+plus «avoir les seuls anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne
+plus «les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et dire cent
+fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas croire «qu'un objet né sur
+l'Hélicon a seul de nous charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout
+dit et que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre «la
+Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux hommes; c'est de puiser une
+inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine,
+pourra être indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des choses
+telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire telles que les yeux
+modernes ont appris à les voir.
+
+Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maîtres,
+mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus
+ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet
+usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous
+apprennent à écrire avec netteté, avec force et avec éclat, et qu'on
+croie bien qu'eux seuls, d'ici à longtemps, peuvent nous donner cet
+enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les
+contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voilà
+la nouvelle pensée d'André Chénier, comme son nouveau dessein, et elle
+ressemble à l'ancienne en ce que la préoccupation de l'antique y
+est encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est toute la
+conception d'André Chénier qui s'est comme renversée. L'aimable poète
+qui jusque-là sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un
+peu jeunes, a pour but désormais et pour maxime:
+
+ Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.
+
+De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a bien au moins
+trois Chéniers, l'un antique dans sa pensée et dans sa forme; l'autre
+contemporain de ses contemporains par sa manière de penser et de sentir,
+et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore
+soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisième enfin, qui
+voulait naître, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui,
+sauf la forme, que du reste il eût certainement été forcé de modifier
+tout en la gardant forte et pure, prétendait bien dépasser le premier et
+oublier complètement le second.
+
+Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est intéressant que
+comme indication de tendances, et promesses, et déjà demi-puissance
+de renouvellement; et dans toute étude sur André Chénier c'est bien
+toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.
+
+
+
+IV
+
+OEUVRES EN PROSE
+
+Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent pas la mesure d'un
+beau talent ordinaire de polémiste; et tout en faisant honneur au génie
+d'André Chénicr en font encore plus à son caractère. Il a brillamment
+soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la
+justice; il a parfaitement mérité l'échafaud, et voila, sans lui faire
+beaucoup de tort, à quoi l'on pourrait borner l'appréciation de ses
+articles et pamphlets.
+
+Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui frappe en lisant
+ces pages, c'est le caractère sain et pur de la langue. André Chénier a
+quelque chose, on l'a vu, de la déclamation de l'époque révolutionnaire
+dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune
+trace, ce qui surprend, mais agréablement, dans ses articles. Ils sont
+écrits, à très peu près, dans la langue sévère et sobre du XVIIe siècle.
+Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme
+qui deviendrait très facilement orateur, et qui, dit-on, à ses heures,
+l'était en effet. Elève de Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il
+l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop
+longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, comme dans
+les plus courts écrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante.
+Rappelez-vous une page de Mirabeau, à peu près au hasard, car il n'a
+pas, et c'est son défaut, en plus d'un style, et lisez cette page de
+Chénier, qui du reste vaut qu'on la lise:
+
+«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage
+d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un
+bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients s'évanouissent bientôt
+d'eux-mêmes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en
+alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on
+voit les germes de haines publiques s'enraciner profondément; si l'on
+voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au
+hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter
+sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de
+citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les coins de
+l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière,
+fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes;
+si l'on voit paraître souvent, et en armes, et dans des occasions
+semblables, cette dernière classe du peuple, qui, ne connaissant rien,
+n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui
+veut la payer; alors ces symptômes doivent paraître effrayants.»
+
+Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le ton ordinaire
+dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui
+seulement chez les hommes de mérite et d'éducation littéraire devenait
+un style, est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande allure.
+Quelquefois (encore que très rarement) il touche à la vraie et grande
+éloquence, et rappelle la dialectique enflammée des _Provinciales_. Ce
+qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru
+dans l'expression, serait une page de Pascal:
+
+«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que,
+disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est
+vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y
+être, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie
+ne serait plus dangereuse et ne mériterait pas son nom, si elle n'avait
+l'art de ne répéter que les paroles qu'elle a entendues sortir des
+lèvres de la vertu... C'est ainsi que certains démagogues se revêtent
+d'une autorité censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la
+même manière que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et
+diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même
+et être ennemi de Dieu et de la vertu.»
+
+Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse
+d'ironie se ramasse en un trait vif et acéré et qui part en sifflant. Je
+dis que cela est tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait,
+et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doué
+que Chénier, et tout fulminant d'honnête colère, et contemporain de
+Chamfort, sans trouver quelquefois une épigramme souple, brillante et
+aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du
+peuple, celui de pendre en émane aussi; mais il est bien affreux que
+ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentant»--«Je
+reconnais là cet _honneur de corps_, l'éternel apanage de ceux qui
+trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit à eux.»--Mais
+Chénier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est
+convaincu, vigoureux, élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un
+peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a
+laissé de beaux vers.
+
+
+
+V
+
+L'ÉCRIVAIN
+
+À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu
+inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons
+plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des
+_Elégies_, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une
+expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier,
+et de très près, le style des _Idylles_ et des fragments épiques. Il
+est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la
+création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée
+à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des
+musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on
+pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualité du son_.
+La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les
+abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots
+lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt
+encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose
+oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup
+plus _nombreuse_, et _rythmée_, que mélodieuse à proprement parler. Elle
+ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et
+de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine,
+l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase
+musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très
+sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je
+cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver.
+
+Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en
+chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers
+latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers français
+ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe,
+Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset
+qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de
+la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à
+proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire,
+c'est qu'ils sont amis de l'oreille.
+
+Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et
+tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout
+à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout
+au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents
+indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'_Aveugle_, ni la _Jeune
+Tarentine_, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais
+dites-vous à haute vois ces quatre vers:
+
+ Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;
+ Sur l'immobile arène il l'admire couler,
+ Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,
+ Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
+
+Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule,
+que Victor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec
+admiration en 1819:
+
+ .......Il monte. Sous nos pieds
+ Etend du vieux lion la dépouille héroïque.
+ Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,
+ Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.
+ Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
+ Brille autour du héros, et la flamme rapide
+ Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.
+
+Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'_Hermès_, qui n'a pas été
+écrit. C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur
+l'histoire du monde comporte et réclame surtout le talent descriptif
+et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier
+n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis
+
+ L'Océan éternel où bouillonne la vie.
+
+jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie
+scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point
+
+ Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.
+
+
+
+VI
+
+LE VERSIFICATEUR
+
+On a beaucoup exagéré l'invention rythmique d'André Chénier, la réforme,
+la révolution rythmique apportée par André Chénier dans la versification
+française. Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là même
+qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la
+versification de son temps; il ne s'en était pas encore fait un qui lui
+fût personnel. Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore un
+conquérant.
+
+En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un mauvais chemin,
+il remontait à la Pléiade, et retrouvait cette liberté de coupes que
+Ronsard et ses amis, un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais
+la liberté de coupes n'est nullement par elle seule une invention de
+rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers «n'ose
+pas enjamber», cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber,
+cela ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant
+pourquoi.
+
+Un rythme est l'expression d'une pensée,--ou l'image d'un
+sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout
+rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour donner
+la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, mouvement ou forme,
+qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte.
+D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison
+appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant
+un déplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles
+inutiles finit par faire perdre de vue toute espèce de rythme et par
+donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de
+Gautier, et la plupart des vers de Baïf;--et enfin risquer une coupe
+exceptionnelle, à dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas
+atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le rhythme juste qui le
+devait produire, c'est un contre-sens rythmique.
+
+Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents dans Chénier. Il
+a deux procédés coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet
+monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois).
+Ce sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; il en abuse.
+Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas
+_dans sa sensation actuelle_, au moment même où il veut peindre quelque
+chose, et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles sont plutôt
+un procédé qu'une inspiration.
+
+Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité des coupes
+exceptionnelles ramène le vers à la prose pure:
+
+ La liberté du génie et de l'art
+ T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière
+ De nature et d'éternité
+ Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière
+ Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,
+ Dompte les coeurs La liberté......
+
+C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe d'amener ainsi qu'il suit
+un rejet ambitieux:
+
+ _Strophe XI_.
+
+ L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté
+ Vole, débris infâme et cendre inanimée;
+ Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté
+ Altière, étincelante, armée.
+
+ _Srophe XII_.
+
+ Sort!--.....
+
+Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut
+dire. Dans l'exemple précèdent, ni _vole_, ni _sort_, à les prendre en
+eux-mêmes seulement, ne sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe
+sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumée
+et de la cendre d'un château fort incendié. Il exprimerait mieux une
+flèche dardée ou une fusée qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec
+qui exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant sur les
+ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De même dans cette
+peinture des élections de 1789:
+
+ Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.
+ Versailles les attend. On s'empresse d'élire;
+ _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir
+ Les représentants de l'Empire.
+
+Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrête point,
+de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses
+alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période
+poétique. Son style en prose est périodique, son style en vers ne l'est
+nullement, à l'ordinaire. Comme il était doué, comme il adorait les
+anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette
+période en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent
+longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et
+pénible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et
+deux décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux alexandrins
+tombent sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur deux octosyllabes,
+tantôt trois alexandrins sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur un
+décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille française; c'est une
+méthode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme à mesure
+qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille dès qu'elle
+s'apprête à suivre une courbe mélodique. Elle y renonce, et on lit tout
+le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de
+l'auteur, qu'il est écrit en vers libres.
+
+Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, en vers
+lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il trouva la strophe pleine,
+nettement coupée et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune
+Captive_.
+
+Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque l'inventeur, un
+rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans
+l'invective et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il
+appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. «L'Iambe»
+consiste dans l'entrelacement _régulier_ et continu de l'alexandrin à
+rime féminine et de l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans
+la versification française, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux
+octosyllabes, rimes croisées, formaient une strophe; puis, après un fort
+repos, une autre strophe semblable commençait. De ce système rythmique
+Chénier avait même sous les yeux un exemple tout récent, la dernière ode
+de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, c'est de supprimer le repos. Dès lors on
+a un rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une marche ardente
+en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les
+distiques élégiaques latins, plus courts, partant plus rapides par
+eux-mêmes, et, en outre, avec une plus grande différence entre le vers
+long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de
+l'élan.--Et comme le rythme est continu, le poète peut y _faire
+sa strophe_ à son gré, tantôt partir de l'octosyllabe, tantôt de
+l'alexandrin, tantôt s'arrêter en chute de période sur l'alexandrin et
+tantôt sur l'octosyllabe, varier ses effets à l'infini dans un dessin
+rythmique arrêté pourtant et très net qui est une certitude pour
+l'oreille.
+
+Chénier avait comme tourné autour de ce rythme dont il avait l'instinct
+secret et la confuse impatience. Dans «_À Byzance_» on surprendra les
+tâtonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
+tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mêle alexandrins
+et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrêtant sur
+un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et
+s'arrêtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
+et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à la chute (et
+remarquez que dans tout cela le décasyllabe, dont l'union soit à
+l'octosyllabe soit à l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est
+enfin l'ïambe pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme:
+«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; et il le manie déjà
+avec beaucoup d'aisance, de sûreté et de vigueur.--Dans les _Suisses de
+Châteauvieux_, et surtout dans les _Vers écrits à Saint-Lazare_, il en
+fera un admirable instrument de passion et d'éloquence.
+
+
+
+VII
+
+On voit quel homme supérieur était Chénier et quel grand homme il allait
+devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poète imitateur qui
+allait se dégager et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui
+avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection de forme
+capable de soutenir tous les sujets et d'être à la hauteur d'une forte
+inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose
+comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un
+Juvénal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes
+études, et la mémoire indiscrète d'un Properce.
+
+Il était peu connu comme poète à l'époque où il a vécu. Il était
+discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de
+Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de
+poésie de son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant que
+Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de l'édition de Latouche,
+et fût absolument ignoré auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six
+mois après sa mort dans la _Décade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le
+_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles
+dans une note du _Génie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs
+fragments du poème _L'Aveugle_ dans les notes de ses élégies.
+
+Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. Mais il était
+inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les
+nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution
+romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de
+poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions
+littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent
+si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des
+leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur
+de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard,
+sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le
+père de tout le «classicisme» français. L'erreur fut la même à l'égard
+de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier
+avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs.
+Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique et même pour
+soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à
+l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est
+prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un
+précurseur de la littérature moderne.
+
+C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui
+s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était
+véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des
+imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le
+soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui seront familiers
+à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot
+à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après
+avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins justes: «C'est notre
+plus grand classique en vers depuis Racine».
+
+Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine partie de la
+littérature du XIXe siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait,
+tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de
+son temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique et en tirer
+d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à
+Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le
+recommandait à son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui,
+il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui ont cherché leur
+inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiment antiques,
+quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par
+Chénier, grâce à une information un peu plus complète.--C'est là toute
+une école beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa
+trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est
+une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais
+toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André
+Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus
+Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.
+
+Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y
+compte; malgré, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite école un peu
+indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité,
+et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui
+procède un peu d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare;
+malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution,
+s'amuse quelquefois à se donner la sensation de l'antique à la manière
+de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste
+André Chénier; malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son
+esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps
+comme au sien, reste un peu un isolé. Il est un phénomène curieux de
+déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que
+prosaïque; classique et connu seulement à l'époque romantique; admiré
+par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait
+le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins,
+par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent
+mal classé.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant à lui, l'idée de
+ce qu'il voulait devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il
+avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il reste.
+
+Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix
+ans plus tard, il eût peut-être désavoué, c'est de le lire dans une
+bonne édition, comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant en
+notes la clef de ses imitations et réminiscences. C'est alors comme
+notre bibliothèque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une
+voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des
+mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent à
+nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fête de lumière gaie et
+d'harmonies légères:
+
+ Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.
+
+Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous
+donnerait un traducteur de génie. Et il voulait faire autre chose; et il
+l'aurait fait. Et ce ne sont là que ses études et exercices. Il faut les
+admirer et les chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop
+imiter les années d'apprentissage même d'un grand poète, sinon comme
+exercice aussi, et années d'apprentissage.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ AVANT-PROPOS
+
+ PIERRE BAYLE
+
+ I.--Bayle novateur
+ II.--Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être
+ III.--Le «Dictionnaire» lu de nos jours
+ IV.--Conclusion
+
+ FONTENELLE
+
+ I.--Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires
+ II.--Ses idées et ses ouvrages philosophiques
+ III.--Conclusion
+
+ LE SAGE
+
+ I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue
+purement littéraire.
+ II.--Le «réalisme» dans Le Sage
+ III.--L'art littéraire de Le Sage
+ IV.--Le Sage plus vulgaire
+ V.--Conclusion
+
+ MARIVAUX
+
+ I.--Marivaux philosophe
+ II.--Marivaux romancier
+ III.--Marivaux dramatiste
+ IV.--Conclusion
+
+ MONTESQUIEU
+
+ I.--Montesquieu jeune
+ II.--Montesquieu amateur de l'antiquité
+ III.--Son goût pour les récits de voyages
+ IV.--Idées générales de Montesquieu
+ V.--«L'Esprit des lois», livre de critique politique
+ VI.--Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois»
+ VII.--Montesquieu moraliste politique
+ VIII.--Conclusion
+
+ VOLTAIRE
+
+ I.--L'homme
+ II.--«Son tour d'esprit
+ III.--Ses idées générales
+ IV.--Ses idées littéraires
+ V.--Son art littéraire
+ VI.--Son art dans les «genres secondaires»
+ VII.--Conclusion
+
+ DIDEROT.
+
+ I.-L'homme
+ II.--Sa philosophie
+ III.--Ses oeuvres littéraires
+ IV.--Diderot critique d'art
+ V.--L'écrivain
+ VI.--Conclusion
+
+ JEAN-JACQUES ROUSSEAU
+
+ I.--Son caractère
+ II.--Le «Discours sur l'inégalité»
+ III.--La «Lettre sur les spectacles»
+ IV.--«L'Emile»
+ V.--La «Nouvelle Héloïse»
+ VI.--Les «Confessions»
+ VII.--Idées philosophiques et religieuses de Rousseau
+ VIII.--Le «Contrat social»
+ IX.--Rousseau écrivain
+ X.--Conclusion
+
+ BUFFON
+
+ I.--Son caractère
+ II.--Le savant
+ III.--Le moraliste
+ IV.--L'écrivain--Ses théories littéraires
+ V.--Conclusion
+
+ MIRABEAU
+
+ I.--Caractère--Tour d'esprit--Etudes
+ II.--Le système politique de Mirabeau
+ III.--L'orateur
+ IV.--Conclusion
+
+ ANDRÉ CHÉNIER
+
+ I.--L'Hellène
+ II.--Le Français du XVIIIe siècle
+ III.--Le poète philosophe
+ IV.--Oeuvres en prose
+ V.--L'écrivain
+ VI.--Le versificateur
+ VII.--Conclusion.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Études Littéraires - XVIIIe siècle.
+by Émile Faguet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/7/4/12749/
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's Études Littéraires - XVIIIe siècle., by Émile Faguet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Études Littéraires - XVIIIe siècle.
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+Author: Émile Faguet
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+Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
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+</pre>
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+<h2>EMILE FAGUET</h2>
+
+<h5><i>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</i></h5><br><br>
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+<h1>ÉTUDES LITTÉRAIRES</h1>
+
+<h3>DIX-HUITIÈME SIÈCLE</h3><br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>PIERRE BAYLE&mdash;FONTENELLE</p>
+<p>LE SAGE&mdash;MARIVAUX&mdash;MONTESQUIEU</p>
+<p>VOLTAIRE&mdash;DIDEROT&mdash;J.J. ROUSSEAU</p>
+<p>BUFFON&mdash;MIRABEAU&mdash;ANDRÉ CHÉNIER.</p>
+ </div> </div><br><br>
+
+<p>AVANT-PROPOS</p>
+
+<p>Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment,
+s'adresse particulièrement aux étudiants
+en littérature. Ils y trouveront les principaux
+écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en
+leurs idées qu'en leurs procédés d'art. C'était un
+peu une nécessité de ce sujet, puisque les principaux
+écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des
+hommes qui ont prétendu penser que de purs
+artistes. L'exposition devient toute différente, et
+a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe
+des deux grands siècles littéraires de la
+France, qui sont le XVIIe et le XIXe, ou des temps
+où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions
+et à poursuivre des controverses.</p>
+
+<p>Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien
+des égards, le XVIIIe siècle paraîtra, par ma faute
+peut-être, peut-être par la nature des choses,
+singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et
+celui qui le suit. Il a vu un abaissement notable
+du sens moral, qui, sans doute, ne pouvait guère
+aller sans un certain abaissement de l'esprit
+littéraire et de l'esprit philosophique; et, de fait,
+il semble aussi inférieur, au point de vue philosophique,
+au siècle de Descartes, de Pascal et
+de Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire,
+d'une part au siècle de Bossuet et de Corneille,
+d'autre part au siècle de Chateaubriand,
+de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très
+relative d'ailleurs, et dont on peut se consoler,
+puisqu'on s'en est relevé, a des causes multiples
+dont j'essaie de démêler quelques-unes.</p>
+
+<p>Un homme né chrétien et français, dit La
+Bruyère, se sent mal à l'aise dans les grands sujets.
+Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si
+à l'aise dans les grands sujets et les a traités si
+légèrement, n'a été ni chrétien ni français. Dès
+le commencement du XVIIIe siècle l'extinction
+brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement
+du XVIIIe siècle la diminution progressive
+de l'idée de patrie, tels ont été les deux
+signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à
+1790. L'une de ces disparitions a été brusque,
+dis-je, et comme soudaine; l'autre s'est faite
+insensiblement, mais avec rapidité encore, et,
+en 1750 environ, était consommée, heureusement
+non pas pour toujours.</p>
+
+<p>J'attribue la diminution de l'idée de patrie,
+comme tout le monde, je crois, à l'absence presque
+absolue de vie politique en France depuis
+Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états
+sociaux ruinent l'idée ou plutôt le sentiment de
+la patrie: la vie politique trop violente, et la
+vie politique nulle. Autant, dans la fureur des
+partis excités créant une instabilité extrême dans
+la vie nationale et comme un étourdissement
+dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a
+spirituellement appelé une «émigration à l'intérieur»,
+c'est-à-dire le ferme dessein chez beaucoup
+d'hommes de réflexion et d'étude de ne
+plus s'occuper du pays où ils sont nés, et en
+réalité de n'en plus être;&mdash;autant, et pour les
+mêmes causes, dans un état social où le citoyen
+ne participe en aucune façon à la chose publique,
+et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai dire,
+qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte
+à ne se réveiller, plus tard, que sous la rude
+secousse de l'invasion. C'est ce qui est arrivé en
+France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très
+bien, au seuil même du siècle, quand il voulait
+faire revivre l'antique constitution française, et,
+par les conseils de district, les conseils de province,
+les Etats généraux, ramener peuple, noblesse
+et clergé, moins encore à participer à la
+chose nationale qu'à s'y intéresser<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Et on se
+rappellera qu'à l'autre extrémité de la période
+que nous considérons, la Révolution française a
+été tout d'abord cosmopolite, et non française, a
+songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est
+devenue «patriote» que quand le territoire a été
+Envahi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voir notre <i>Dix-septième Siècle</i>, article Fénelon. (Société
+française d'Imprimerie et de Librairie.)</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que
+la pensée du XVIIIe siècle n'a été aucunement
+tournée vers l'idée de patrie, que l'indifférence
+des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur
+du pays est prodigieuse en ce temps-là, et
+que la langue seule qu'ils écrivent rappelle le
+pays dont ils sont. Cela, même au point de vue
+purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons,
+de petites conséquences.</p>
+
+<p>La disparition de l'idée chrétienne a des causes
+plus multiples peut-être et plus confuses. La
+principale est très probablement ce qu'on appelle
+«l'esprit scientifique», qui existait à peine au
+XVIIe siècle, et qui date, décidément, en France,
+de 1700. La «philosophie» du XVIIIe siècle
+n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce
+temps disent «esprit philosophique», c'est toujours
+esprit scientifique qu'il faut entendre. Le
+XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit scientifique,
+et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien
+et «géomètre», non scientifique à proprement
+parler. Il était mathématicien et géomètre,
+c'est-à-dire aimait la science purement
+<i>intellectuelle</i> encore, et que l'esprit seul suffit à
+faire; il n'aimait point la science réaliste, qui a
+besoin des choses pour se constituer, et qui se
+fait, avant tout, de l'observation des choses réelles.
+«<i>Les hommes ne sont pas faits pour considérer
+des moucherons</i>, disait Malebranche, <i>et l'on n'approuve
+point la peine que quelques personnes se
+sont donnée de nous apprendre comment sont
+faits certains insectes, et la transformation des
+vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand
+on n'a rien à faire et pour se divertir</i>.»&mdash;Pour
+les esprits les plus philosophiques et les plus
+austères, de telles occupations n'étaient pas
+même un «divertissement permis». C'étaient une
+forme de la concupiscence, <i>libido sciendi, libido
+oculorum</i>, un véritable péché, et une subtile et
+funeste tentation; c'était, pour parler comme
+Jansénius, une «<i>curiosité toujours inquiète, que
+l'on a palliée du nom de science. De là est venue
+la recherche des secrets de la nature qui ne nous
+regardent point, qu'il est inutile de connaître, et
+que les hommes ne veulent savoir que pour les
+savoir seulement</i>.»&mdash;Littérature, art, philosophie,
+métaphysique, théologie, science mathématique
+et tout intellectuelle, voilà les
+différentes directions de l'esprit français au
+XVIIe siècle.</p>
+
+<p>Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des
+voyageurs, par la médecine qui grandit et que le
+développement de la vie urbaine invite à grandir,
+par le <i>Jardin du roi</i> qui sort de son obscurité, par
+l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier,
+Tournefort, Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé,
+Duvernay, les sciences physiques et naturelles
+deviennent la préoccupation des esprits.
+Elles profitent, pour devenir populaires, de la décadence
+des lettres et de la philosophie, de cette
+sorte de vide intellectuel qui n'est que trop apparent
+de 1700 à 1720 environ; elles deviennent
+même à la mode, et les femmes savantes ont partout
+remplacé les précieuses, et les présidents à
+mortier en leurs académies de province ne dédaignent
+point de «considérer des moucherons» et
+de disséquer des grenouilles. Elles ont cause gagnée
+en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit
+du siècle. Comme il arrive toujours à l'intelligence
+humaine, trop faible pour voir à la fois plus d'un
+côté des choses, la science nouvelle paraît toute la
+science, semble apporter avec elle le secret de
+l'univers, et relègue dans l'ombre les explications
+théologiques, ou métaphysiques ou psychologiques
+qui en avaient été données. Tout sera
+expliqué désormais par les «lois de la nature»,
+le surnaturel n'existera plus, <i>l'humain</i> même disparaîtra;
+plus de métaphysique, plus de religion;
+et jusqu'à la morale, qui n'est pas dans la nature,
+n'étant que dans l'homme, finira elle-même par
+être considérée comme le dernier des «préjugés».</p>
+
+<p>Ajoutez à cela des causes historiques dont la
+principale est la funeste et à jamais détestable révocation
+de l'Edit de Nantes. Encore que le protestantisme
+n'ait nullement été, en ses commencements
+et en son principe, une doctrine de libre
+examen, une religion individuelle, insensiblement
+et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer
+par degrés en pur rationalisme, encore est-il
+qu'il était dans sa destinée de devenir tel. Il a été,
+chez les peuples qui l'ont adopté, un passage, une
+transition lente d'une religion à un état religieux,
+et d'un état religieux à une simple disposition
+spiritualiste. Ce passage progressif et lent eût pu
+avoir lieu en France comme ailleurs, sans la
+proscription des protestants sous Louis XIV. La
+Révocation a eu, comme toute mesure intransigeante,
+des conséquences radicales; elle a supprimé
+les transitions, et jeté brusquement dans
+le «libertinage» tous ceux qui auraient simplement
+incliné vers une forme de l'esprit religieux
+plus à leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare
+qu'on préfère un athée à un schismatique.
+A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des
+athées que l'on fait.</p>
+
+<p>Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins
+importantes, comme le trouble moral qu'ont jeté
+dans les esprits la Régence et les scandales financiers
+de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de
+départ, absolument perdu tout esprit chrétien.</p>
+
+<p>Ni chrétien, ni français, il avait un caractère
+bien singulier pour un âge qui venait après cinq
+ou six siècles de civilisation et de culture nationales;
+il était tout neuf, tout primitif et comme
+tout brut. La tradition est l'expérience d'un
+peuple; il manquait de tradition, et n'en voulait
+point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
+intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut,
+adolescent. Il a de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète,
+la curiosité, la malice, l'intempérance,
+le verbiage, la présomption, l'étourderie, le
+manque de gravité et de tenue, les polissonneries,
+et aussi une certaine générosité, bonté de coeur,
+facilité aux larmes, besoin de s'attendrir, et enfin
+cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
+tout proche, se croit toujours tout près de
+le saisir, et en a perpétuellement le besoin, la certitude
+et l'impatience.</p>
+
+<p>Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable,
+dans les recherches, les essais, les théories, les
+visions, et, l'on ne peut pas dire les incertitudes,
+mais les certitudes contradictoires. Il avait tout
+coupé et tout brûlé derrière lui: il avait tout
+à retrouver et à refaire. Il touchait, du moins, à
+tous les matériaux avec une fièvre de découverte
+et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante
+et divertissante, reprenant souvent comme
+choses nouvelles, et croyant inventer, des idées
+que l'humanité avait cent fois tournées et retournées
+en tous sens, et ne les renouvelant guère,
+parce qu'avant de les trancher il ne commençait
+pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où
+l'on ait plus improvisé; il en est peu où l'on ait
+inventé plus de vieilleries avec tout le plaisir de
+l'audace et tout le ragoût du scandale.</p>
+
+<p>Cherchant, discutant, imaginant et bavardant,
+le XVIIIe siècle est arrivé à ses conclusions, tout
+comme un autre. Il est tombé, à la fin, à peu près
+d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées
+n'étaient pas précisément les points d'aboutissement
+d'un système bien lié et bien conduit; c'étaient
+des protestations; elles avaient un caractère
+presque strictement négatif; ce n'était que
+le XVIIIe siècle prenant définitivement conscience
+nette de tout ce à quoi il ne croyait pas et ne voulait
+pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était
+le christianisme; raison personnelle, puissance
+de l'homme à trouver la vérité, liberté de
+croyance et de pensée, mépris du passé sous le
+nom de loi du progrès et de perfectibilité indéfinie,
+ce fut le XVIIIe siècle, et cela ne veut pas
+dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation,
+la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.&mdash;Par
+suite, grand respect (du moins en
+théorie) de l'individu, de la personne humaine
+prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de
+l'humanité qui conserve le secret, mais chacun
+de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut le découvrir,
+l'individu devient sacré, et on lui reporte
+l'hommage qu'on a retiré à la tradition.&mdash;Par
+suite encore, tendance générale à l'idée, un peu
+vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle,
+entre les hommes. A cette tendance bien
+des choses viennent contribuer: l'égalité <i>réelle</i> que
+le despotisme a fini par mettre dans la nation
+même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité
+financière relative que l'appauvrissement
+des grands et l'accession des bourgeois à la fortune
+commence à établir; plus que tout l'horreur
+de <i>l'autorité</i>, toute autorité, ou spirituelle ou matérielle,
+ne se constituant, ne se conservant surtout,
+que par une hiérarchie, ne pouvant descendre
+du sommet à toutes les extrémités de la
+base que par une série de pouvoirs intermédiaires
+qui du côté du sommet obéissent, du côté de la
+base commandent, ne subsistant enfin que par
+l'organisation et le maintien d'une inégalité systématique
+entre les hommes.</p>
+
+<p>Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes
+qu'antifrançaises, je veux dire égales protestations
+contre le christianisme tel qu'il avait pris et gardé
+forme en France, et contre l'ancienne France
+elle-même telle qu'elle s'était constituée et aménagée,
+devinrent, peu à peu, comme une nouvelle
+religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
+n'est pas humain, je dis le scepticisme même
+dans le sens le plus élevé du mot, à savoir l'examen,
+la discussion et la recherche, et il faut toujours
+qu'un peuple se serre et se ramasse autour
+d'une idée à laquelle il croie, autour d'une conviction;
+et jure et espère par quelque chose. Le
+XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion
+provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a
+trouvé deux.</p>
+
+<p>Il a fini par avoir la religion de la raison et la
+religion du sentiment.</p>
+
+<p>C'étaient deux formes de cet <i>individualisme</i> qui
+lui était si cher. Autorité, tradition, conscience
+collective et continue de l'humanité sont sources
+d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément,
+se consulte lui-même; «<i>que chacun, dans sa loi,
+cherche en paix la lumière</i>»; que chacun interroge
+l'oracle personnel, l'être spirituel qui parle en lui.
+&mdash;Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
+combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de
+nécessité à laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence,
+et celui-ci c'est la raison;&mdash;l'autre,
+plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe,
+a des transports, crie et pleure, obéit à
+une sorte de nécessité qu'il appelle l'émotion;
+et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
+XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est
+partagé: les tendres ont été pour le sentiment,
+les intellectuels pour la raison. Les hommes ont
+été plutôt de la religion de la raison, les femmes
+de la religion du sentiment. Rationalisme et sensibilité
+ont régné parallèlement vers la lin de cet
+âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils
+dérivaient de la même source qui n'est autre
+qu'orgueil personnel et grande estime de soi,
+mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de
+l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions,
+aux règles de conduite, aux morales les
+plus différentes; et aussi, dans les esprits communs
+et peu capables de discernement, dans la
+foule, frères ennemis vivant côte à côte, prenant
+tour à tour la parole, mêlant leurs voix en des
+phrases obscures autant que solennelles; dieux
+invoqués en même temps d'une même foi indiscrète
+et d'un même enthousiasme confus.</p>
+
+<p>N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des
+cultes, des élévations, des manières de religions
+en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà
+un caractère religieux. De l'instrument même
+dont il s'était servi pour détruire la religion traditionnelle,
+le XVIIIe siècle avait fini par faire une
+religion nouvelle, et la pensée humaine avait
+parcouru le cercle qu'elle parcourt toujours.&mdash;
+De même le sentiment, la passion, sévèrement
+refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux
+par la religion traditionnelle, après avoir protesté
+contre elle et réclamé leurs droits (avec Vauvenargues,
+par exemple) de protestataires, puis d'insurgés,
+étaient devenus dogmes eux-mêmes et
+religions, et le cercle, de ce côté-là aussi, était
+parcouru.</p>
+
+<p>Entre ces deux divinités nouvelles et les deux
+groupes de leurs croyants, restaient en grand
+nombre, et restèrent toujours, ceux que l'évolution
+de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas
+entraînés jusqu'à son terme, les hommes du «pur»
+XVIIIe siècle, les hommes à la d'Holbach, qui s'en
+tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à
+n'abandonner un culte que pour en embrasser un
+autre.&mdash;Plus tard et la pure et simple négation,
+comme trop sèche et trop attristante; et le sentiment
+et la raison, comme choses trop évidemment
+individuelles, et qui sont trop autres d'un homme
+à un autre, pour être de vrais liens des âmes, <i>relligiones</i>,
+et soupçonnées de n'être devenues des divinités
+que par un effort singulier et un coup de
+force d'abstraction, devaient cesser d'exercer un
+empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir
+à l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers
+d'autres solutions encore ou expédients.</p>
+
+<p>Mais il était important de marquer la dernière
+borne du stade parcouru par le XVIIIe siècle, et celle
+surtout où il a comme «tourné». On a fait remarquer,
+et avec grande raison<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, que le XVIIIe siècle,
+à le prendre en général, et avec beaucoup de complaisance,
+avait eu une irréligion plutôt déiste, tandis
+que l'irréligion du XVIIe siècle était athée. Cette
+vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie.
+La minorité irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu;
+la majorité irréligieuse du XVIIIe siècle, je n'oserais
+trop dire croit en Dieu, mais aime à y croire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Vinet, <i>Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle.&mdash;
+Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>La raison c'est précisément qu'elle est majorité.
+Tout parti qui réussit devient conservateur, et
+toute doctrine qui a du succès se moralise et
+s'épure et s'élève autant que sa nature et son
+essence le comportent. Le succès est une responsabilité,
+et se fait sentir comme tel. Une doctrine
+qui a des partisans, à mesure que le nombre en
+augmente, sent qu'elle a charge d'âmes, cherche
+à aboutir à une morale, et à prendre au moins un
+air et une dignité théocratique. C'est pour cela
+que la philosophie du XVIIIe siècle, et d'assez bonne
+heure, ménagea au moins le mot Dieu, sous
+lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de
+choses; et toujours et de plus en plus transforma
+en véritables objets de culte, sanctifia et divinisa
+les instruments mêmes de sa critique, et les armes
+mêmes de sa rébellion.</p>
+
+<p>Voilà comme le fond commun et l'esprit général
+du siècle que nous étudions. Quelle littérature
+en est sortie, c'est ce qui nous reste à examiner.</p>
+
+<p>Ce pouvait être une admirable littérature philosophique;
+et c'est bien ce que les hommes du
+temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
+qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il
+n'y a point à cela de raison générale que j'aperçoive.
+La faute n'en est qu'aux personnes. Les
+philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop
+orgueilleux et trop affairés pour être très sérieux.
+Ils sont restés très superficiels, brillants du reste,
+assez informés même, quoique d'une instruction
+trop hâtive et qui procède comme par boutades,
+pénétrants quelquefois, et ayant, comme Diderot,
+quelques échappées de génie, mais en somme beaucoup
+plutôt des polémistes que des philosophes.
+Leur instinct batailleur leur a nui extrêmement;
+car un grand système, ou simplement une hypothèse
+satisfaisante pour l'esprit (et non seulement
+les philosophes modernes, mais Pascal aussi le
+sait bien, et Malebranche) ne se construit jamais
+dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il
+envisage avec le même intérêt, et presque avec la
+même complaisance, sa pensée et le contraire de
+sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque chose
+qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et,
+sinon les concilie, du moins les embrasse tous
+deux. Infiniment personnels, et un peu légers,
+les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à
+la fois que leur idée actuelle à prouver et leur
+adversaire à confondre, ce qui est une seule et
+même chose; et quand ils se contredisent, ce qui
+pourrait être un commencement de voir les
+choses sous leurs divers aspects, c'est, comme
+Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être limité
+dans l'affirmative et dans la négative tour à
+tour, mais non pas les voir ensemble.</p>
+
+<p>Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu
+de largeur, de peu d'haleine, de peu de course,
+et surtout de peu d'essor. Deux siècles passés, ils
+ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire
+de la philosophie.</p>
+
+<p>Il était difficile, à moins d'un grand et beau
+hasard, c'est-à-dire de l'apparition d'un grand
+génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la produit,
+que ce siècle fût un grand siècle poétique.
+Il ne fut pour cela ni assez novateur, ni assez traditionnel.</p>
+
+<p>Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre
+du XVIIe siècle, en remontant à la source où le
+XVIIe siècle avait puisé et qui était loin d'être tarie;
+il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique
+<i>et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle</i>,
+qui, après tout, s'est beaucoup plus inspiré des
+Latins que des Grecs, maintenir ainsi et prolonger
+l'esprit classique français qui n'avait pas dit son
+dernier mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.</p>
+
+<p>Et il pouvait, décidément novateur, avec du
+génie, créer, à ses risques et périls, ce qui est
+toujours le mieux, une littérature toute nationale
+et toute autonome.</p>
+
+<p>Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par
+être novateur stérile; puis il a été traditionnel
+timide, cauteleux, servile, traditionnel par <i>petite
+imitation</i>, traditionnel par contrefaçon.</p>
+
+<p>Il a commencé par être novateur. Il était naturel
+qu'il le fût en littérature comme en tout le reste
+et qu'il repoussât la tradition littéraire comme
+toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
+Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature
+les représentants d'une réaction presque
+violente contre l'esprit classique français en général,
+et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont
+«modernes», et irrespectueux autant de l'antiquité
+classique que de l'école littéraire de 1660.
+Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était
+d'être novateur par simple négation, et sans avoir
+rien à mettre à la place de ce qu'on prétendait
+proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère
+que des insurgés. Ils méprisent la poésie classique,
+mais ils méprisent toute la poésie; ils
+méprisent la haute littérature classique, mais
+ils méprisent à peu près toute la haute littérature.
+Si, comme font d'ordinaire les nouvelles écoles
+littéraires, ils songeaient à se chercher des ancêtres
+par delà leurs prédécesseurs immédiats
+qu'ils attaquent, ils remonteraient à Benserade
+et à Furetière. Esprit précieux et réalisme superficiel,
+voilà leurs deux caractères. «Roman
+bourgeois» avec le <i>Gil Blas</i>, comédie romanesque
+et spirituellement entortillée avec les <i>Fausses
+Confidences</i>, croquis vifs et humoristiques de
+la ville, sans la profondeur même de La Bruyère,
+avec les <i>Lettres Persanes</i>, églogues fades et prétentieuses,
+fables élégantes et malicieuses sans
+un grain de poésie, voilà ce que font les plus
+grands d'entre eux. Cette première école, malgré
+un bon roman de mauvaises moeurs, deux ou
+trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent
+singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse
+d'un grand siècle.</p>
+
+<p>Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face,
+non pas tout entier, nous le verrons, mais en
+majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée
+de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le
+moins du monde. Conservateur en toutes choses,
+et seulement forcé, pour les intérêts de sa gloire,
+à feindre et à imiter une foule d'audaces qui
+n'étaient nullement conformes à son goût intime,
+dans le domaine purement littéraire il était libre
+d'être conservateur décidé et obstiné, et il le fut
+de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition
+ses contemporains qui s'en détachaient. Il
+prêcha Boileau et crut continuer Racine. Il fut
+franchement traditionnel, et beaucoup le furent
+à sa suite. Mais c'était là la tradition prise par
+son petit côté. Ce que, surtout au théâtre, l'école
+de Voltaire nous donna, ce fut une «imitation»
+des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans
+la grande tradition et dans le vrai esprit classique,
+il ne s'agissait pas de les imiter, il s'agissait
+de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
+l'antique et de s'en inspirer librement; et,
+au lieu de remonter à la première source, imiter
+ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire
+des imitations d'imitations. La tradition telle que
+l'a comprise le XVIIIe siècle est une sorte de conservation
+des procédés, et c'est pour cela que, plus
+qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une
+tragédie ou une comédie. Une tragédie coulée dans
+le moule de Racine, ou une comédie <i>développée</i>
+sur un portrait de La Bruyère comme un devoir
+d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le
+grand art du XVIIIe siècle. Elles viennent de là la
+sensation de vide et l'impression de profonde
+lassitude que laissèrent dans les esprits, vers
+1810, les derniers survivants de cette sorte d'atelier
+littéraire. Le grand art du XVIIIe siècle est
+une manière de mandarinat très lettré, très circonspect,
+très digne, et très impuissant.</p>
+
+<p>Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant
+Voltaire, avait laissé quelque chose derrière
+elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou atténués,
+ou transformés en faiseurs de madrigaux et en
+poètes du <i>Mercure</i>; mais les réalistes étaient restés.
+Partis d'assez bas, ils ne s'élevèrent jamais,
+et même au contraire; mais ils furent intéressants;
+ils contèrent bien leurs vulgaires histoires,
+quelquefois vilaines, ils créèrent toute une
+école de romanciers et de nouvellistes intelligents,
+vifs de style, piquants, parfois même, quoique
+trop peu, observateurs, parfois même et, comme
+par hasard, donnant un petit livre où il y a du
+génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série,
+dont il faut bien savoir que le roman français
+moderne a fini par sortir. Seulement ce n'est
+encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.</p>
+
+<p>Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent,
+manquent à ces romanciers, le goût du réel
+et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont des
+romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes
+qui ne sont pas réalistes. Ils n'ont pas le
+don d'attendrir et de s'attendrir. Une certaine
+sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une
+sensibilité fausse, et d'effort et de commande, est
+répandue dans toutes leurs oeuvres, jusqu'à ce
+que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui,
+les sources de la vraie et profonde sensibilité.&mdash;
+Et ils ne sont pas assez réalistes, j'entends, non
+point qu'ils ne peignent pas d'assez basses moeurs,
+ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils
+observent vraiment trop peu, et trop superficiellement,
+le monde qui les entoure. Ils ne sont pas
+assez de leur pays pour cela. Cette littérature,
+celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse,
+n'est pas nationale. Ni chrétien ni français,
+c'est le caractère général; ceux-ci ne sont pas
+plus français que les autres, et, précisément, si
+l'école de 1715, dont ils dérivent, si cette école
+novatrice n'a pas été plus féconde, c'est que si
+l'on repoussait la tradition classique comme insuffisamment
+autochtone, c'était une littérature
+nationale, curieuse de nos moeurs vraies, de nos
+sentiments particuliers, de notre tour d'esprit
+spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins
+il fallait essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a
+pas songé.</p>
+
+<p>Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment
+sincère; un «grand art» sans inspiration
+et qui n'est souvent qu'une contrefaçon
+ingénieuse; une «littérature secondaire» habile,
+agréable et de peu de fond, aucune poésie,
+voila soixante années, environ, de ce siècle.</p>
+
+<p>Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences
+d'une nouvelle vie.</p>
+
+<p>Un homme doué d'imagination et de sensibilité
+se rencontra, c'est-à-dire un poète. Rousseau
+émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse
+qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.&mdash;Un
+autre, de sensibilité beaucoup
+moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle,
+mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination
+magnifique, déroula le grand spectacle
+des beautés naturelles, et écrivit l'histoire du
+monde. Non seulement dans la science, mais
+dans l'art, sa trace est restée profonde.</p>
+
+<p>Un troisième, beaucoup moins grand, traversé
+du reste trop tôt par la mort, s'avisa d'être un vrai
+classique parmi les pseudo-classiques qui l'entouraient,
+retrouva les vrais anciens et la vraie
+beauté antique, et donna au XVIIIe siècle ce que,
+sans lui, il n'aurait pas, un poète écrivant en
+vers.</p>
+
+<p>Enfin, très pénétré des grandes leçons de
+ces trois artistes, très digne d'eux, en même
+temps profondément original, comprenant la nature,
+comprenant l'art antique, capable d'attendrir
+et de troubler, et aussi croyant que la littérature
+et l'art devaient redevenir français et chrétiens,
+apportant une poétique nouvelle, et, ce
+qui vaut mieux, une imagination à renouveler
+presque toutes les formes de l'art littéraire,
+un grand poète apparaît vers 1800, ferme le
+XVIIIe siècle, quoique en retenant quelque chose,
+et annonce et presque apporte avec lui tout le
+dix-neuvième<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Voir dans nos <i>Etudes littéraires sur le XIXe siècle</i> l'article
+sur <i>Chateaubriand</i>. (Société française d'Imprimerie et de Librairie.)</blockquote>
+
+<p>Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira
+donc, s'offusquera, et semblera peu à
+peu s'amincir entre les deux grands siècles dont
+il est précédé et suivi.&mdash;Cependant n'oublions
+point, et qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli
+tour dans les menus objets littéraires, et qu'il
+a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui
+sont propres. Il a créé des genres de littérature,
+ou, si l'on veut, et c'est mieux dire, il a ressuscité
+des genres de littérature que l'on avait, à très
+peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature
+politique; il a presque créé la littérature
+scientifique; il a presque créé la littérature
+historique. Montesquieu n'est pas seulement un
+homme de l'école de 1715, et même il n'en a pas
+été longtemps; et il a fondé une école lui-même.
+Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a <i>essayé</i>
+un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité
+pour y réussir, il a du moins, à qui
+aura plus de sang-froid, montré le vrai chemin.
+Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature
+dans la science, qu'il a fait entrer la science dans
+la littérature, et que, désormais, il est comme
+interdit d'être un grand naturaliste sans savoir
+exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance.
+Ces agrandissements du domaine littéraire sont
+les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles il
+est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.</p>
+
+<p>On remarquera peut-être avec malice que les
+conquêtes du XVIIIe siècle se sont renversées contre
+lui, que les sciences qu'il a créées se sont retournées
+contre les idées qui lui étaient chères.</p>
+
+<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la
+science politique; et la science politique est peu
+à peu arrivée à cette conclusion que la politique
+est une science d'observation, ne se construit
+nullement par abstractions et par syllogismes,
+et, tout compte fait, n'est pas autre chose que la
+philosophie de l'histoire, ou mieux encore une
+sorte de pathologie historique; conception modeste
+et réaliste, qui, pour avoir été celle de Montesquieu,
+n'a nullement été celle du XVIIIe siècle
+en général, et tant s'en faut.</p>
+
+<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables
+voies l'histoire civile; et l'histoire civile,
+constituée, fortifiée, enrichie, et semble-t-il,
+presque achevée par notre âge, condamne presque
+complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle,
+enseigne qu'au contraire de ce qu'il a cru, la
+tradition est aussi essentielle à la vie d'un peuple
+que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui,
+pour se développer, se déracine, d'abord ne peut
+pas y réussir, ensuite, pour peu qu'il y tâche, se
+fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;
+qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent
+s'accomplir que par mouvements continus
+et insensibles, et que le progrès n'est qu'une
+accumulation et comme une stratification de petits
+progrès.</p>
+
+<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé
+en avant les sciences naturelles; et les sciences
+naturelles ont des opinions très différentes de
+celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat
+social, ni à l'égalité parmi les hommes. Par
+les théories de l'hérédité et de la sélection elles
+rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés
+de la «race» et de «l'aristocratie». Elles
+sont assez patriciennes, et un peu contre-révolutionnaires.</p>
+
+<p>Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes
+de commencer des oeuvres dont ils ne peuvent
+mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les
+retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il
+garde notre nom, sinon notre esprit, dût-il tourner
+un peu à notre confusion, reste encore à
+notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que
+faible par certains côtés, demeure grande et nous
+est chère. Que ce n'ait été ni un siècle poétique,
+ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser;
+mais c'est un siècle initiateur en choses
+de sciences, et l'annonce et la promesse, déjà très
+brillante, de l'âge scientifique le plus grand et
+le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.</p>
+
+<p>Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire,
+j'étais en mauvaise situation pour bien servir
+ses intérêts. Je l'ai considéré avec application,
+et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je
+crois, que de complaisance.</p>
+
+<p>J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils
+doivent lire les auteurs plutôt que les critiques,
+et ne voir dans les critiques que des guides, des
+indicateurs, pour ainsi parler, des différents
+points de vue où l'on peut se placer en lisant les
+textes. Les auteurs du XVIIIe siècle ayant presque
+tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment,
+je crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles
+qui permettent à la rigueur de laisser les
+autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction
+moyenne ait lues de ses yeux.</p>
+
+<p>On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr
+avec plus d'intérêt que le mien, les ouvrages de
+critique qu'il est de mon devoir de mentionner
+ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore
+très bon, très nourri et très judicieux, et plein
+d'aperçus sur les littératures étrangères, très
+utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite
+le cours sur la <i>Littérature française au XVIIIe siècle</i>,
+du sagace, profond et si pur Vinet. C'est encore
+le <i>Diderot</i> du regretté Edmond Scherer; le <i>Marivaux</i>
+si complet et si agréable en même temps
+de M. Larroumet; l'admirable <i>Montesquieu</i> de
+M. Albert Sorel; sans préjudice du bon livre, plus
+scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet;
+les différents articles de M. Ferdinand Brunetière,
+et particulièrement ses <i>Le Sage, Marivaux, Prévost,
+Voltaire et Rousseau</i>, dans le volume intitulé
+<i>Etudes critiques sur l'histoire de la littérature
+française</i> (troisième série).&mdash;J'ai profité de ces
+maîtres, dont je suis fier que quelques-uns soient
+mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop
+indigne d'eux.</p>
+
+<p>Janvier 1890.</p>
+
+<p>E. F.</p><br><br>
+
+<h2>DIX-HUITIÈME SIÈCLE</h2><br><br>
+
+<h3>PIERRE BAYLE</h3>
+
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>BAYLE NOVATEUR</h4>
+
+<p>Il est convenu que le <i>Dictionnaire</i> de Bayle est la
+Bible du XVIIIe siècle, que Pierre Bayle est le capitaine
+d'avant-garde des philosophes, et cela, encore que
+généralement admis, n'est pas trop faux; cela est
+même vrai; seulement il faut savoir que jamais
+éclaireur n'a moins ressemblé à ceux de son armée,
+et que, s'il les eût connus, il n'est personne au monde,
+non pas même les jésuites et les dragons de Villars,
+qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que
+ses successeurs.</p>
+
+<p>Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très
+exactement. On feuillette, et voici les principaux traits
+distinctifs du XVIIIe siècle, tant littéraire que philosophique
+et «religieux», qui apparaissent. Bayle est
+«moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent
+un peu «bas», et, du reste, est aussi fermé à la
+grande poésie, et même à toute poésie, qu'il soit possible.
+Voltaire aura le goût plus large et plus élevé que
+lui.&mdash;Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et
+négateur; il ne croit qu'au petit fait et aux grandes
+conséquences du petit fait, comme Voltaire; il a comme
+Voltaire, une sorte de positivisme historique, et là où
+nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, l'explosion
+d'un grand sentiment et le déploiement soudain
+de grandes forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue
+habile et une supercherie bien conduite. Savez-vous où
+est, à peu près, le sommaire de la <i>Pucelle</i> de Voltaire?
+Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit
+et encadré par Bayle dans son dictionnaire.&mdash;Bayle
+a l'esprit de raillerie bouffonne et irrévérencieuse, et
+cette méthode du burlesque appliqué à la métaphysique
+et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout entier,
+depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries
+sur le système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean
+est un imbécile, et Dieu, modifié en Leibniz est
+un grand génie; Dieu modifié en trente mille Autrichiens
+a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens),
+ces plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire;
+elles sont de Bayle, ou plutôt elles ont commencé par
+être de Bayle.</p>
+
+<p>&mdash;«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile
+et sur le Pape parlant <i>ex cathedra</i> peuvent être
+comparées à celles du paganisme touchant les oracles
+de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien
+répondant à une question trouvait dans l'esprit des
+peuples beaucoup de respect; mais enfin son jugement,
+quand même il aurait été rendu <i>ex cathedra</i>, ou
+plutôt <i>ex tripode</i>, ne passait pas pour irréformable.
+Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes
+était le juge de dernier ressort: voilà le concile.»
+&mdash;Cela est-il assez voltairien? C'est du Bayle.</p>
+
+<p>Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au
+sentiment du surnaturel, mais le goût de l'agression,
+et de la polémique, et de la taquinerie irréligieuses.
+Non seulement il ne cesse pas... je ne dis point de nier
+Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il
+se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse
+pas d'amener subtilement et captieusement son lecteur
+à la négation de Dieu, à la méconnaissance de la
+providence, et à la persuasion que tout finit à la tombe;
+mais encore il prend plaisir à bien montrer aux
+hommes, patiemment, obstinément, avec la persistance
+tranquille de la goutte d'eau perçant la pierre, qu'ils
+n'ont aucune raison de croire à ces choses sinon qu'ils
+y croient, qu'autant la foi y mène tout droit, autant
+tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne,
+et qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux
+faire, sont admirablement bien avisés en croyant. Ce
+détour malicieux, tactique absolument continuelle
+chez lui, sent le mépris et un peu d'intention méchante;
+c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre
+dans la cause de la négation, et, si l'on n'y réussit point,
+d'indiquer au rebelle qu'on le tient doucement pour
+un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et de vouloir
+rester, puisque aussi bien il ne pourrait être
+autre chose. C'est du plus pur XVIIIe siècle.</p>
+
+<p>Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué
+et aussi désobligeant que possible de l'obscénité. Les
+détails scabreux recherchés avec soin et étalés avec
+complaisance, abondent dans ces volumes de forme
+austère. Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et
+réprimé au XVIIe, recommence à couler de source et à
+déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà jusqu'à
+ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette,
+pour un temps, une nouvelle digue.</p>
+
+<p>La défense de Bayle sur ce point est significative;
+c'est une accusation très grave, dans le plus grand air
+de bonhomie et d'innocence, à l'adresse des contemporains.
+Bayle fait remarquer, avec le plus grand sang-froid,
+qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et
+pour être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent
+à tout le monde, intéressent tout le monde, éveillent,
+entretiennent et satisfont toutes les curiosités. Autrement
+dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, mais ses
+contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger
+à l'être un peu, et même énormément, dans le seul
+but de ne point leur rester étranger. Un savant même
+est bien forcé d'être à peu près à la mode.</p>
+
+<p>Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle
+qui se dessine à nos yeux, au moins de profil. Il n'y
+a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si on me le permet,
+le <i>primitivisme</i>, je ne sais quel esprit de retour aux
+origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que
+l'humanité en s'organisant s'est éloignée du bonheur,
+en se civilisant s'est dénaturée et pervertie, idée familière
+au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et devenue
+populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans
+Bayle, à la vérité en y mettant un peu de complaisance.
+Ne croyez pas, nous dit-il, que l'effort, humain ou
+divin, pour éloigner progressivement le monde de l'état
+primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de
+la bonté de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une
+idée singulière des Platoniciens que, par exemple,
+Dieu ait créé le monde par bonté. La création est plutôt
+une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur.
+«Tout était insensible dans cet état: le chagrin,
+la douleur, le crime, tout le mal physique, tout le mal
+moral y était inconnu... La matière contenait en son
+sein les semences de tous les crimes et de toutes les
+misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été
+féconds, pernicieux et funestes qu'après la formation
+du monde. La matière était une Camarine<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> qu'il ne
+fallait pas remuer.»&mdash;Bayle s'amuse, car il s'amuse
+toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas
+autre chose que la doctrine de Rousseau poussée à
+l'extrême, en telle sorte qu'elle pourrait être ou page
+d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou parodie
+de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la surprirent en
+traversant un marais desséché par les habitants, malgré la défense
+de l'oracle.</blockquote>
+
+<p>Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter,
+cette impertinence savante et froide à l'adresse de
+toutes les croyances communes de l'humanité, cet art
+de ne pas être convaincu, et de ne pas laisser quelque
+conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des
+autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans
+Montaigne; rude, pressant, impérieux et haletant, en
+tant que visant à un but plus élevé que lui-même, dans
+Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement
+tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit
+à une sorte de désorganisation des forces humaines
+et à une manière de lassitude sociale. Bayle le sait,
+et le dit fort agréablement: «On peut comparer la
+philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir
+consumé les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient
+la chair vive et carieraient les os, et perceraient
+jusqu'aux moelles. La philosophie réfute
+d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là,
+elle réfute les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie,
+elle va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni
+ne trouve plus où s'asseoir.»</p>
+
+<p>Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et
+où l'inscription ne laisse rien ignorer de ce qu'on
+a chance de trouver dans l'enceinte. Nous savons
+d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que l'<i>Encyclopédie</i>
+et le <i>Dictionnaire philosophique</i> ne sont que
+des éditions revues, corrigées et peu augmentées du
+<i>Dictionnaire</i> de Bayle, que dans ce dictionnaire est
+l'arsenal de tout le philosophisme, et le magasin
+d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à
+Volney. Le XVIIIe siècle commence.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE</h4>
+
+<p>Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble
+si peu que Bayle à un philosophe de 1750. Presque
+tout son caractère et presque toute sa tournure d'esprit
+l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est
+un homme très modeste, très sage, très honnête
+homme dans la grandeur de ce mot. Laborieux, assidu,
+retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le fracas
+et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas
+même celui qu'entraîne une influence sur les autres
+hommes. De petite santé et d'humeur tranquille, il a
+horreur de toute dissipation, même de tout divertissement.
+Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à
+proprement parler, relations. La <i>vita umbratilis</i> a été
+la sienne, exactement, et il l'a tenue pour la <i>vita beata</i>.
+Il a lu, toute sa vie&mdash;une plume en main, pour mieux
+lire, et pour relire en résumé&mdash;et voilà toute son
+existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport
+immédiat avec ses semblables. L'idée n'est pas pour
+lui un commencement d'acte, et il s'ensuit que ce
+n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont
+elle a besoin; et c'est là une première différence
+entre lui et ses successeurs, qui est infinie. Il n'a pas
+de dessein; il n'a que des pensées.</p>
+
+<p>Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient,
+qu'il n'a pour ainsi dire pas de passions. Son trait
+tout à fait distinctif est même celui-là. Il n'est pas
+seulement un honnête homme et un sage&mdash;on l'est
+avec des passions, quand on les dompte&mdash;il est un
+homme qui ne peut pas comprendre ou qui comprend
+avec une peine extrême et un étonnement profond
+qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions
+sur les hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus
+étrange, dans le combat des passions contre la conscience,
+est que la victoire se déclare le plus souvent
+pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience
+et l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux
+que le bon sens en est comme étourdi, et il ne faut pas
+s'étonner que «les païens aient rangé tous ces gens-là
+au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
+énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait
+agités d'une divine fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune
+gloire, il ne se fait même aucun compliment d'être
+un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas
+un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire,
+il eût été comme effaré, et se serait demandé quelle
+divine fureur agitait tous ces névropathes.</p>
+
+<p>Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose
+qu'homme de lettres. Les hommes du XVIIIe siècle
+ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui avaient des
+lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens
+persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une
+action immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient
+la prétention de mener leur siècle quelque part, et
+ils ne savaient pas trop à quel endroit; mais ils l'y
+menaient avec véhémence; gens qui étaient capables
+d'être sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté
+sur leur propre importance; gens qui faisaient leur
+métier d'hommes de lettres, à la condition, avec le
+privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres
+sans réserve, sans lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée,
+et sans autre ambition que de continuer de
+l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de labeurs,
+de recherches désintéressées et de tranquille
+mépris du monde qu'il a choisie. Il a ce signe, cette
+marque du véritable homme de lettres qu'il songe à la
+postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois douzaines de
+curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.</p>
+
+<p>«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?..
+Avez-vous peur que les siècles à venir ne se
+fâchent en apprenant que vos veilles ne vous ont pas
+enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire?
+Dormez en repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si
+l'on dit que vous vous êtes peu soucié de la fortune, content
+de vos livres et de vos études, et de consacrer votre
+temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très
+bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant
+être condamnés aux galères qu'à passer leur vie à
+l'entour des pupitres, sans goûter aucun plaisir ni de
+jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils
+croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un
+savant, François Junius) était sans doute l'un des
+hommes du monde les plus heureux, à moins qu'il
+n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
+pour des vétilles...»</p>
+
+<p>Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là,
+il apparaît aussi peu moderne que possible, et tel
+que ces artistes anonymes de nos cathédrales qui
+passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
+accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au
+recoin le plus obscur du grand édifice. Aussi bien, il
+ne voulait pas signer son monument. Des exigences
+de publication l'y obligèrent. «A quoi bon? disait-il.
+Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il
+semble bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.</p>
+
+<p>Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins
+les choses concordent, aussi bien que toutes les
+vanités des hommes du XVIIIe siècle, tout de même
+les orgueilleuses et ambitieuses idées générales des
+philosophes de 1750 sont absolument étrangères à
+Pierre Bayle. Il ne croit ni à la bonté de la nature
+humaine, ni au progrès indéfini, ni à la toute-puissance
+de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
+ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui
+«est trop indisciplinable pour profiter des maladies
+des siècles passés, et <i>chaque siècle se comporte comme
+s'il était le premier venu</i>». L'humanité ne doute point
+qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle est en mouvement.
+La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était
+pas un animal indisciplinable, il se serait corrigé.»
+Mais il n'en est rien. «D'ici deux mille ans, si le monde
+dure autant, les réitérations continuelles de la bascule
+n'auront rien gagné sur le coeur humain.» Ce serait un
+bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler <i>de centro
+oscillationis moralis</i>, où l'on raisonnerait sur des principes
+à peu près aussi nécessaires que ceux <i>de centro
+oscillationis</i> et des vibrations des pendules».</p>
+
+<p>On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes
+en lui parlant du règne de la raison et de la
+toute-puissance à venir de la raison sur les hommes.
+Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses,
+dont l'une est que la raison seule doit nous mener, et
+l'autre qu'elle ne nous mène jamais. Elle est pour lui le
+seul souverain légitime de l'homme, et le seul qui ne
+gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «<i>soutenir
+le droit et nier le fait</i>»; à soutenir «qu'il faut
+se conduire par la voie de l'examen, et que personne
+ne va par cette voie». La raison en est (dont Pascal
+s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour
+la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie
+redoutable de nos passions, et que si nous lui laissions
+un instant prendre l'empire, d'un seul coup nous
+serions des êtres si absolument raisonnables et sages
+que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de
+crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la
+vérité, le simple bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui
+donnerait sur-le-champ tous ces biens, et c'est devant
+quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
+affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais
+il s'abandonne à celle qu'il devine qui est la source de
+tout repos et la fin de toute agitation et tourment?</p>
+
+<p>Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur
+naturelle et intéressée de la vérité, n'en a pas
+une moindre de la clarté. Il peut approuver ce qui est
+clair, il n'aime passionnément que ce qui est obscur, il
+ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
+réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont
+détruit ou effacé de mystères. C'est une sottise. C'est
+ce qu'ils en ont laissé qui leur assure des disciples,
+joint aux nouveaux sentiments de haine et de mépris
+dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité.
+«C'est l'incompréhensible qui est un agrément.»
+Quelqu'un qui inventerait une doctrine où il n'y eût
+plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à la
+vanité de se faire suivre par la multitude».</p>
+
+<p>Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel
+de l'humanité. L'homme est un animal mystique. Il
+aime ce qu'il ne comprend pas, parce qu'il aime à ne
+pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve,
+c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours,
+et d'instinct repoussera toujours toute doctrine
+qui se laissera trop comprendre pour permettre qu'on
+la rêve. La raison est donc comme une sorte d'ennemie
+intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
+incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et
+importune. «Je sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»&mdash;
+Il est donc d'un esprit très étroit de travailler à fonder
+le rationalisme dans le genre humain; c'est une faute
+de psychologie et une <i>ignorantia elenchi</i>, comme Bayle
+aime à dire, tout à fait surprenante.</p>
+
+<p>Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne
+n'a cru plus fort et n'a dit plus souvent que l'humanité
+vit de préjugés, qui, seulement, se succèdent
+les uns aux autres et se transforment, comme de sa
+substance intellectuelle.</p>
+
+<p>Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes
+du XVIIIe siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai
+dit qu'il n'a point de passion; il a celle-là. Aucune
+rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui qu'il
+croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs
+contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le
+conduira à faire l'éloge du paganisme et du merveilleux
+esprit de tolérance qui animait les religions antiques.
+Il laisse ce panégyrique à faire à Voltaire. Il sait, lui,
+qu'il est difficile à une doctrine d'être tolérante quand
+elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir un
+jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais
+vu.&mdash;Il penche très sensiblement pour le protestantisme,
+et jamais il n'a dissimulé l'intolérance du protestantisme.
+Il insiste même avec complaisance sur
+celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très
+bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié
+personnelle; mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse
+ou de Luther ou de Calvin, ou même d'Erasme,
+la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son bon
+sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où
+il est. Il l'eût peut-être trouvé jusque dans l'<i>Encyclopédie</i>,
+et l'eût dénoncé. Je dirai même que j'en suis
+sûr.</p>
+
+<p>Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se
+distingue des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité
+d'affirmation des philosophes du XVIIIe siècle leur
+vient, pour la plupart, de leurs connaissances scientifiques
+et de la confiance absolue qu'ils y ont mise.
+Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement,
+et sa <i>Dissertation sur les comètes</i> est un prétexte
+à philosopher, non proprement un ouvrage scientifique.
+Dans son <i>Dictionnaire</i>, deux catégories d'articles
+sont d'une regrettable et très significative sécheresse:
+c'est à savoir ceux qui concernent les hommes
+de lettres et ceux qui concernent les savants. Encore
+sur les hommes de lettres, si sa critique est superficielle,
+hésitante, ou, pour mieux dire, assez indifférente,
+du moins est-il au courant. Pour ce qui est des
+savants, il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté
+à Gassendi. Inutile de dire que c'est là une lacune
+fâcheuse. A un certain point de vue ce lui a été un
+avantage. La certitude scientifique a comme enivré les
+philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins,
+et leur a donné le dogmatisme intempérant le plus
+désagréable, le plus dangereux aussi. Nous y reviendrons
+assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme
+que Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si
+c'est son incompétence scientifique qui l'a maintenu
+dans une sage et scrupuleuse réserve; mais toujours
+est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau
+genre que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le
+pontificat scientifique lui est inconnu, et que, rebelle
+à l'ancienne révélation, ou il n'a pas assez vécu, ou il
+n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour accepter
+la nouvelle.</p>
+
+<p>Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points
+de repos de son esprit, sont-ils toujours dans des sentiments
+et opinions infiniment modérés. En général sa
+méthode, ou sa tendance, consiste à montrer aux
+hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement
+sceptiques, et beaucoup moins attachés
+qu'ils ne l'estiment aux croyances qu'ils aiment le plus.
+Il excelle à extraire, avec une lente dextérité, de la
+pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle renferme
+et cache, et non point à arracher, comme Pascal,
+mais à dérober doucement à chacun une confession
+d'infirmité dont il fait un aveu de scepticisme. Il
+tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, le catholicisme
+au jansénisme, le jansénisme au protestantisme,
+le protestantisme au socinianisme et le socinianisme à
+la libre pensée. Il aimera, par exemple, à nous montrer
+combien la pensée de saint Augustin est voisine de
+celle de Luther, combien il était nécessaire que le calvinisme
+finît par se dissoudre dans le socinianisme, et
+comment, après le socinianisme, il n'y a plus de mystères,
+c'est-à-dire plus de religion.&mdash;Il n'y a pas jusqu'à
+Nicole qu'il n'engage nonchalamment, qu'il ne montre,
+sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
+de pyrrhonisme.</p>
+
+<p>Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie
+d'infinies distances entre les hommes; mais c'est entre
+les hommes que sont ces espaces, non point du tout
+entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre
+les hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être
+point d'accord; mais, en raison, il n'y a point de telles
+divergences, et leurs passions désarmant, leurs vanités
+disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent à peu près
+la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne
+désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.</p>
+
+<p>Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant
+admirablement, et merveilleusement apte, merveilleusement
+disposé aussi, et à les distinguer nettement
+pour les bien faire entendre, et à les concilier, ou
+plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer
+à quel point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement
+à l'une d'elles. On l'a appelé «l'assembleur
+de nuages», et voilà une singulière définition de
+l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été. Personne
+ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir,
+et jeter sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais
+il aime ensuite, cessant de l'isoler et de la circonscrire,
+à la montrer toute proche des autres pour peu qu'on
+veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et confondre
+l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.</p>
+
+<p>Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en
+disconvenir, mais il n'y a jamais eu de négation
+plus douce, moins insolente et moins agressive. Son
+athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière
+respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas
+s'adresser à la raison pour croire en Dieu, et que c'est
+lui demander ce qui n'est pas son affaire; que pour
+lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, en conscience,
+nous promettre de nous conduire à la croyance,
+niais que d'autres chemins y conduisent, que, pour ne
+point les connaître, il ne se permet pas de mépriser.&mdash;
+Il se tient là très ferme, dans cette position sûre, et dans
+cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse pas
+d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour
+plaire à un croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus
+choquant est l'athéisme dogmatique, impérieux, insolent
+et scandaleux de Diderot; bien plus aussi le
+déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à
+Dieu sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme
+à un directeur de la sûreté générale.</p>
+
+<p>Quand Bayle laisse échapper une préférence entre
+les systèmes, et semble incliner, c'est du côté du manichéisme.
+Il n'y croit non plus qu'à rien, mais il y
+trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est
+qu'avec sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il
+tient de sa rectitude d'esprit, mais aussi qui est facile
+à un homme qui n'a ni préjugé, ni parti pris, ni parti,
+il a bien vu que tout le fond de la question du déisme,
+du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal
+dans le monde, que là était le noeud de tout débat, et
+le point où toute discussion philosophique ramène.
+C'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on croit en
+Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on en
+doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque,
+et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend
+à ne le point comprendre. Et il en est qui ont supposé
+qu'il y avait deux Dieux, dont l'un voulait le mal et
+l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte éternellement,
+et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.&mdash;
+C'est une considération raisonnable, remarque Bayle.
+Elle rend compte, à peu près, de l'énigme de l'univers.
+Elle nous explique pourquoi la nature est immorale,
+et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme
+lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en
+dégager, secoue le mal derrière lui, s'en détache, y
+retombe, se débat encore, et appelle à l'aide; elle justifie
+Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
+du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend
+compte des faits, et de la nature de l'homme et de ses
+désirs, et de ses espoirs, et, précisément, même de ses
+incertitudes et de son impuissance à se rendre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas
+autre chose que les faits eux-mêmes décorés d'appellations
+théologiques. Ce n'est pas une explication, c'est
+une constatation qui se donne l'air d'une théorie. Il
+existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre,
+disent les philosophes ou les théologiens. Le manichéen
+répond: «Je la résous en disant: il existe une
+contrariété. Des deux termes de cette antinomie j'appelle
+l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté,
+j'ai donné deux noms aux deux éléments du
+conflit. Tout est expliqué.»</p>
+
+<p>Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est
+justement parce qu'elle n'est qu'une constatation, un
+peu résumée. Ce qu'il aime, ce sont des faits, clairs,
+vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen lui
+plaît, comme une bonne table des matières, sur deux
+colonnes. Du reste, sa démarche habituelle est de faire
+le tour des idées, de les bien faire connaître, d'en faire
+un relevé exact, et d'insinuer qu'elles ne résolvent pas
+grand'chose.</p>
+
+<p>En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre
+affaire de nouveautés ambitieuses et de théories systématiques.
+Il semble même persuadé qu'il ne faut écrire
+nullement sur la politique, tant les passions des
+hommes rendront vite défectueuses et funestes dans la
+pratique les plus subtiles et les plus parfaites des combinaisons
+sociologiques <a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Il est à l'opposé même des
+écoles qui croient qu'un grand peuple peut sortir d'une
+grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît
+plus faux que la prétendue souveraineté de la raison.
+Il est très franchement monarchiste, conservateur et
+antidémocrate. Sans étudier à fond la question, car la
+politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent
+point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté
+du peuple, il lui fait la suprême injure: il ne la tient
+pas pour une théorie. Il la prend pour un appareil
+oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner les
+souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant
+dans les ouvrages des tyrannicides appartenant
+aux écoles les plus diverses.&mdash;Seulement son
+impartialité ordinaire est ici un peu en défaut. M. de
+Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme
+de la souveraineté du peuple aux écoles protestantes,
+et c'est surtout aux jésuites que Bayle l'impute de préférence.
+Il n'ignore pas, et connaît trop bien pour cela
+la <i>Justification du meurtre du duc de Bourgogne</i> par
+Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux
+jésuites aussi bien qu'aux luthériens, et il déclare même
+que «l'opinion que l'autorité des rois est inférieure à
+celle du peuple et qu'ils peuvent être punis en certains
+cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es
+pays du monde, dans tous les siècles et dans toutes
+les communions <a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>»; mais il assure que si ce ne sont
+pas les jésuites qui ont inventé ces deux sentiments,
+ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus
+extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du
+crime de Jacques Clément et sur le <i>De Rege et regis
+institutione</i> de Mariana<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.&mdash;Evidemment, chose bien
+rare dans Bayle, notre auteur, ici, s'intéresse personnellement
+dans l'affaire. C'est un homme tranquille
+et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et
+inébranlable pour protéger la paix de son cabinet de
+travail, qui en affaires philosophiques se contente
+de mépriser la foule illettrée, brutale et incapable de
+raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en
+choses politiques en a peur, n'aime point qu'on lui
+fournisse des théories à exciter ses passions, à décorer
+d'un beau nom ses violences et à excuser d'un beau
+prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout
+franchement de l'avis de Hobbes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Article sur <i>Hobbes</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Article <i>Loyola</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Article <i>Mariana</i>.</blockquote>
+
+<p>Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré;
+il est la modération même. L'excès quel qu'il
+soit, sauf celui du travail, qu'il ne considère pas comme
+un excès, le choque, le désole et le désespère. Son idéal
+n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal;
+mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles
+et par son exemple, quelle bonne règle morale ce serait
+déjà que l'intérêt bien entendu, avec un peu de bonté,
+qui serait encore de l'intérêt bien compris. Labeur,
+patience, égalité d'âme, contentement de peu, tranquillité,
+absence d'ambition et d'envie, et conviction
+qu'ambition et envie sont plus que des fléaux, étant
+des ridicules du dernier burlesque, respect des opinions
+des autres, sauf un peu de moquerie, pour ne
+pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère,
+et c'est sa doctrine. La <i>mitis sapientia Læli</i> revient à
+l'esprit en le lisant, en y ajoutant <i>cum grano salis</i>.</p>
+
+<p>Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie
+au XVIIIe siècle et qui n'a rien de son esprit. Il eût
+bien haï les philosophes, et les aurait raillés un peu.
+Un seul se rapproche de lui par beaucoup de points:
+c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est ultra-conservateur,
+ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate;
+aussi parce que Voltaire, s'il est intolérant,
+est partisan de la tolérance, et, s'il est assez dur, est
+partisan de la douceur. Ils ont des traits communs.
+Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent:
+«Un Bayle bilieux.» Mais voilà précisément la différence.
+Aussi emporté et âpre que Bayle était tranquille
+et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond d'idées
+de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à
+moitié, dans une foule d'idées qui étaient fort éloignées
+de ses penchants propres, si bien qu'il y a dans Voltaire
+une foule de courants parfaitement contradictoires;
+et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses
+représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait
+communes avec Bayle, un ton de violence et un emportement
+qui les dénature.</p>
+
+<p>Bayle représente un moment, très court, très curieux
+et intéressant aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle
+et qui n'est pas encore le XVIIIe, un moment de scepticisme
+entre deux croyances, et de demi-lassitude intelligente
+et diligente entre deux efforts. L'effort religieux,
+tant protestant que catholique, du XVIIe siècle
+s'épuise déjà; l'effort rationaliste et scientifique du
+XVIIIe n'a pas précisément commencé encore. Bayle en
+est à un rationalisme tout négateur, tout infécond, et
+tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle,
+et Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans
+plus tard, Fontenelle dira: «Je suis effrayé de la conviction
+qui règne autour de moi.» C'est tout à fait un
+mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même
+que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader
+que gens si convaincus fussent ses disciples, encore
+qu'il y eût bien quelque chose de cela.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS</h4>
+
+
+<p>A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher
+autrement à marquer sa place et à déterminer
+son influence, il est agréable et profitable. Il est très
+savant, d'une science sûre, et qui va scrupuleusement
+aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
+hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie
+pas ceux qu'il corrige. Très modeste en son dessein,
+il n'avait, en commençant, que l'intention de faire un
+dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des fautes des
+autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
+tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il
+es très indulgent et aimable. Il manque rarement de
+commencer ainsi son chapitre rectificatif: «'ai peu
+de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il en relève
+une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.</p>
+
+<p>Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné.
+La longueur des chapitres ne dépend
+pas de l'importance de l'homme ou de la question qui
+en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes
+qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout
+ce que Bayle écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils
+étaient dignes de l'être et de rester tels, s'étalent comme
+insolemment sur de nombreuses pages énormes. Des
+gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant.
+D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante.
+C'est que Bayle est sceptique si à fond qu'il l'est jusque
+dans ses habitudes de travail. Il est si indifférent
+qu'il s'intéresse également à toutes choses; et Aristote
+ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre
+chose qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à
+poursuivre&mdash;et l'autre aussi. Personne n'a été comme
+Bayle amoureux de la vérité pour la vérité, sans songer
+à voir ou à mettre entre les vérités des degrés d'importance.
+Il en résulte, sauf une petite réserve que nous
+ferons plus tard, que son livre va un peu au hasard,
+comme il croyait qu'allait le monde. Il ne semble pas
+qu'il y ait beaucoup de providence ni beaucoup de
+finalité dans cet ouvrage.</p>
+
+<p>Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait
+M. Bayle. Ce qu'il savait, c'était la mythologie, l'histoire
+et la géographie ancienne, l'histoire des religions
+(très bien, admirablement pour le temps), la théologie
+proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne
+du XVIe et du XVIIe siècle.&mdash;Ce qu'il savait moins et ce
+qu'il aimait peu, c'était la littérature, la poésie, l'histoire
+du moyen âge.&mdash;Ce qu'il ne savait pas du tout, c'étaient
+les sciences. Ce qu'on trouve dans ce dictionnaire,
+c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent
+d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout
+de la France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante,
+des particularités d'histoire ancienne, et
+presque une histoire complète du développement du
+christianisme, et presque une histoire complète des
+philosophies; et ni Voltaire, quand il travaille à son
+<i>Dictionnaire philosophique</i>, ni Diderot quand il travaille
+à la partie philosophique de l'<i>Encyclopédie</i>, n'ignorent
+ces deux derniers points.</p>
+
+<p>Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables.
+Quelque chose est plus désobligeant que les
+lacunes: ce sont les commérages et les obscénités. Le
+mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
+conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où
+il n'y aurait ni polissonneries ni propos de concierge,
+ne suffit vraiment pas à excuser l'auteur. Nous savons
+lire, et nous ne prenons pas le change sur
+ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se
+plaît personnellement et bien pour son compte à ces
+récits ridicules, ou scabreux. Il goûte ces plaisirs secrets
+de petite curiosité malsaine qui sont le péché
+ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux
+savants solitaires et confinés. Il lui manque d'être
+homme du monde. Il ne l'est ni par le bon goût, ni
+par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains
+sujets, ni par l'indifférence a l'égard des choses qui
+sont la préoccupation des collégiens et des marchandes
+de fruits. Il devait bavarder avec sa gouvernante en
+prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent
+ceux de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre
+et un peu l'office. Et voyez le trait de ressemblance,
+et voyez aussi qu'il faut s'attendre à la pareille: la
+principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son
+article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été
+l'amant de Madame Jurieu.</p>
+
+<p>Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore
+ses artifices et ses petites roueries de faux bonhomme.
+Il use d'abord de la classique ruse de guerre employée,
+ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis Montaigne
+jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle
+ne trompe personne, et même que personne n'y fait
+attention. Elle consiste, comme vous savez bien, à
+présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu
+comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent
+tout livre rationnellement athéistique comme
+une introduction à la vie dévote. A ce compte, on est
+bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui
+devient une <i>clausula</i> et comme un refrain. On est toujours
+sûr à l'avance que tout article sur le platonisme,
+le manichéisme, le socinianisme, la création, le péché
+originel ou l'immortalité de l'âme, finira par là.</p>
+
+<p>Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de
+dire d'autres terriers. C'est là où l'on cherche sa pensée
+sur les questions graves et périlleuses qu'on ne la
+trouve pas, le plus souvent. C'est dans un article portant
+au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à
+couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention
+probable du lecteur, ose davantage, et traite à
+fond un problème capital, au coin d'une note qui
+s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
+faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait;
+car son livre est mal fait, moitié incurie (au point de
+vue artistique), moitié dessein, et prudence, et malice.
+Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter plutôt
+qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit
+qu'il n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas
+des découvertes là précisément où l'on se préparait à
+tourner deux feuillets à la fois. C'est le livre qu'il faut
+le moins lire quatre à quatre.</p>
+
+<p>Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui
+est bien à l'honneur de Bayle: c'est que tous ces défauts
+que je viens d'indiquer diminuent et s'effacent
+presque à mesure que Bayle avance. Les histoires
+grasses ou saugrenues deviennent plus rares, les questions
+philosophiques et morales attirent de plus en
+plus l'attention de l'auteur, la commère cède toute la
+place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
+dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit
+finir avec regret.</p>
+
+<p>Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable
+lecture. C'est le livre d'un honnête homme très intelligent
+avec un peu de vulgarité. Son impartialité, relative,
+comme toute impartialité, mais réelle, sa modestie,
+sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et
+malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond
+et plein esprit de tolérance, le font aimer quoi qu'on
+en puisse avoir. La tolérance était son fond même, et
+l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il s'élève,
+quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain
+de l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction
+même, c'est qu'il s'agit de tolérance, c'est qu'il a
+à exprimer son horreur des persécutions, des guerres
+civiles, des guerres religieuses, du fanatisme, de la
+stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée
+qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens.
+Il n'a pas dit: «Aimez-vous les uns les autres»:
+mais il a répété toute sa vie, avec une véritable
+angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns
+les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi
+il ne faut pas dire comme Voltaire: «C'était une âme
+divine.» Mais c'était une âme honnête, droite et bonne.</p>
+
+<p>Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à
+lire; car si ses articles sont longs, son style est vif,
+aisé, franc, et va quelquefois jusqu'à être court. Il a
+deux manières, celle du haut des pages et celle des
+notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et
+lourd; en petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse
+abonder le flot pressé de ses souvenirs, il plaisante,
+avec sa bonhomie narquoise, malicieuse et prudente,
+et très souvent, presque toujours, il est charmant. On
+dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu
+gourmés, contraints et retenus, mais qui vous accompagnent
+après le cours tout le long des quais, et
+alors sont extrêmement instructifs, amusants, profonds
+et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement
+intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter.
+C'est au sortir du cours qu'il faut prendre Bayle; tout
+le suc de sa pensée et toute la fleur de son esprit sont
+dans ses notes, dont certaines sont des chefs-d'oeuvre.
+Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse
+de Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un
+semblant de huis-clos, dans un enseignement au moins
+apparemment confidentiel.</p>
+
+<p>Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier,
+une manière d'<i>humour</i> naïve, de malice qui semble
+ingénue, avec toutes sortes d'épigrammes qui ressemblent
+à des traits de candeur. C'est le scepticisme
+joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets
+avait raison contre Boileau<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, mais Boileau
+avait pour lui d'avoir amusé. Les raisons de Desmarets
+avaient beau être solides; la saison ne leur était
+pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas
+moindre garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière.
+Elle est bien aimable. Voyez-vous le geste arrondi et
+paternel et le demi-sourire dans une demi-moue?&mdash;De
+même: «Nous regardons la stupidité comme un grand
+malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour
+s'apercevoir de la bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement:
+ils leur voudraient voir un grand génie.
+C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux
+valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant
+d'esprit; car la gloire de donner son nom à une secte
+est un bien chimérique en comparaison des maux
+réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait point
+sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces
+hommes dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront
+point d'hérésie.» Ce ton de plaisanterie atténuée,
+adoucie et fourrée d'hermine, est admirable.&mdash;Voyez
+encore cette remarque pleine de gravité, et le beau
+sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du
+célibat paraît incommode à une infinité de gens: le
+mariage est pour eux celui de tous les sacrements dont
+la participation paraît la plus chère et précieuse; et
+qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à
+celui de la <i>Fréquente communion</i> se rendrait aussi odieux
+que M. Arnauld le devint quand il publia, sur une autre
+matière, un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit.»&mdash;Quelquefois
+la plaisanterie de Bayle est plus lourde; quelquefois, très
+rarement, elle devient plus méchante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> J'abrège le texte.</blockquote>
+
+<p>Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement,
+de quelque bonté qu'il s'accompagne, ne peut
+pas aller toujours sans amertume. M. Renan a une page,
+une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, peut-être
+en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes,
+les confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis,
+téméraires, ne sont jamais un mal tout pur... Il en
+résulte des utilités par rapport aux sciences et à la
+culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres civiles
+dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un
+fort honnête homme l'a fait à l'égard de celles qui
+désolèrent la France au XVIe siècle. Il prétend qu'elles
+raffinèrent le génie à quelques personnes, qu'elles
+épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles
+servirent de bain aux uns, aux autres d'étrille...
+A la vérité, le public se passerait bien de telles étrilles
+ou de telles limes.» Voilà, à peu près, jusqu'où va
+l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
+pas écrit <i>Candide</i>. Mais on voit très bien qu'il aurait
+été très capable de le concevoir.</p>
+
+<p>Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle
+est non seulement instructive et suggestive, mais combien
+agréable, attachante, enveloppante et amicale.
+C'est un délicieux causeur, savant, intelligent, spirituel,
+un peu cancanier et un peu bavard. Il dit souvent
+qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque
+et pour leur en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort
+bien atteint son but. Il était lui-même une bibliothèque,
+une grande et savante bibliothèque, incomplète
+à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais
+livres dans les petits coins.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont
+fait comme leur moelle et leur substance, et cela est
+amusant. Cela prouve (et j'ai trop dit que Bayle s'en
+fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que le
+scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme.
+L'homme est un animal qui a besoin d'être convaincu.
+Voilà un auteur qui, d'un solide bon sens et d'une
+rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les préjugés,
+ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le
+prouvant, que la raison ne mène à rien, et n'est qu'un
+dernier préjugé plus flatteur et séduisant que les
+autres. Ses disciples font de la raison une nouvelle
+foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et
+du scepticisme de leur maître trouvent moyen de
+tirer un dogmatisme aussi impérieux, aussi orgueilleux,
+aussi batailleur et aussi redoutable au repos
+public que tout autre dogmatisme. De cet homme qui
+ne croyait à rien ils tirent des raisons à démontrer
+qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de l'humanité
+ils tirent des raisons à prouver que l'humanité
+doit s'adorer elle-même, puisqu'elle n'a plus autre
+chose à adorer, ce qui est une conséquence un peu
+ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par le
+plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être
+le promoteur d'une croyance et le fondateur bien
+authentique, encore que bien involontaire, d'une religion.
+Imaginez Montaigne&mdash;<i>currente rota, cur urceus
+exit?</i> car il faut citer du latin quand on parle de Montaigne&mdash;devenant
+chef de secte. La roue aurait pu
+tourner ainsi; personne n'est le potier de soi-même.</p>
+
+<p>Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu
+besoin, car il était peu inconsolable, c'est qu'il avait
+réfuté à l'avance ses disciples dévots jusqu'à le travestir;
+c'est qu'il n'y a guère aucune de leurs théories
+dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité
+et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un
+précurseur de XVIIIe siècle qui en dégoûte.&mdash;Il eût pu
+très légitimement se laver les mains de ce qu'on tenait
+pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, l'était un
+peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre,
+à savoir son influence, et la direction, très inattendue
+de lui, de son propre prolongement parmi les hommes.
+Il aurait considéré cette dernière aventure comme
+une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se divertissait
+doucement, comme une des bonnes «scènes
+de la grande comédie du monde», comme un effet des
+«maladies populaires de l'esprit humain»; et il n'est
+pas à croire que son scepticisme désenchanté et malicieux
+en eût été diminué.</p>
+
+
+<br>
+<h3>FONTENELLE</h3>
+<br>
+
+<p>Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été
+très intelligent et qui n'a été artiste à aucun degré.
+C'est la marque même de cet homme, et ce sera longtemps
+la marque de cette époque. Ce qui manque tout
+d'abord à Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la
+vocation, et la vocation c'est l'originalité, et l'originalité,
+si elle n'est point le fond de l'artiste, du moins
+en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure, non
+point, comme les talents vigoureux, avec le dessein
+d'être ceci ou cela, mais avec la volonté d'être quelque
+chose. Et ce que pourra être ce quelque chose, Dieu,
+table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose, vers, que
+voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste,
+ou romancier. Il est homme de lettres. La
+chose est nouvelle, et le mot n'existe même pas encore.
+Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu des Corneille,
+des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries
+en souvenir de Segrais, et des lettres galantes
+en souvenir de Voiture. Il a en lui du Thomas Corneille,
+du Benserade, du Céladon et du Trissotin.&mdash;Plusieurs
+disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux.
+Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point
+sot. Ce qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond
+solide, c'était sa curiosité intelligente. Ce poète de
+ruelles, ce «pédant le plus joli du monde», faisait
+avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes,
+comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait
+pendant quelques jours. Où était-il? Dans une petite
+maison du faubourg Saint-Jacques, avec l'abbé de Saint-Pierre,
+Varignon le mathématicien, d'autres encore
+qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.
+Tous jeunes, «fort unis, pleins de la première
+ardeur de savoir», étudiaient tout, discutaient
+de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne
+partie des différentes langues de l'Empire des lettres»,
+travaillaient énormément, se tenaient au courant de
+toutes choses.&mdash;C'est le berceau du XVIIIe siècle, cette
+petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un savant,
+un publiciste idéologue, un historien, un mondain
+curieux de toutes choses, déjà journaliste, d'un talent
+souple, et tout prêt à devenir un vulgarisateur spirituel
+de toutes les idées; ces gens sont comme les précurseurs
+de la grande époque qui remuera tout, d'une
+main vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance
+et témérité.&mdash;De tous Fontenelle est le mieux
+armé en guerre et par ce qu'il a, et par ce qui lui
+manque. Il est de très bonne santé, de tempérament
+calme, de travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune
+espèce de sensibilité. Ses sentiments sont des idées
+justes: loyauté, droiture, fidélité à ses amis, correction
+d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là
+en se disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris
+et de bon goût de les avoir. Il n'est point amoureux,
+et rien ne le montre mieux que ses poésies amoureuses.
+Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le
+mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie
+simple et retirée, d'autant plus que, par un bonheur
+assez rare, le mariage lui rendit la maison plus agréable.»
+Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais
+non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de
+son parti. Son amour-propre même n'est pas une passion.
+C'est dire que la passion lui est inconnue. Il est
+né tranquille, curieux et avisé. Il est né célibataire,
+et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le
+XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident,
+et mourant plus tôt, par aventure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Éloge de Varignon.</blockquote>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence
+qui n'a pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas
+si loin qu'on pense. Car l'intelligence, même des idées,
+a besoin de l'amour des idées pour se soutenir. Fontenelle
+ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout
+en comprenant admirablement toutes les idées, il
+n'aura jamais pour elles la passion qui fait qu'on en
+crée, qu'on les multiplie, qu'on les poursuit, qu'on
+les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des systèmes
+puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine
+vie, parce qu'on a jeté en elles une âme humaine.
+Nous verrons cela plus tard. Pour le moment considérons-le
+dans les choses d'art. Véritablement, il n'y
+entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et
+vraiment précurseur au point de vue philosophique,
+il est arriéré en choses de lettres. Cela est très vrai.
+Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de Louis XIII.
+Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de
+Corneille, mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont
+des grâces surannées et de ces gestes de vieil acteur
+qui semblent non seulement appris, mais appris depuis
+très longtemps.&mdash;Ses opéras, qui sont très soignés,
+sont d'un homme naturellement froid, qui s'est
+instruit à pousser le doux, le tendre et le passionné.
+Ses <i>Bergeries</i> sont bien curieuses. Elles ne sont pas
+fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté
+bien singulière. On sent que cela est écrit par un
+homme avisé qui sait très bien où est l'écueil, et
+qu'on a toujours fait parler les pâtres comme des
+poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes,
+et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là
+qu'un mérite négatif, et n'être pas faux ne signifie point
+du tout être réel. Les bergers de Fontenelle ne sont
+point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune espèce de
+caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni
+spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait
+qu'ils ne fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il
+semble que Fontenelle voudrait peindre simplement
+des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore
+une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais
+réelle, pour composer des scènes voluptueuses, Fontenelle
+n'est pas assez sensible pour être un Gentil-Bernard.
+On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins du
+monde au succès des tentatives galantes de ses héros
+et ne tiendrait nullement à être à leur place. On voit
+aisément dès lors combien ces scènes sont laborieusement
+insignifiantes. C'est une chose d'une tristesse
+morne que les <i>juvenilia</i> d'un homme qui n'a jamais eu
+de jeunesse.&mdash;Cette singulière destinée d'un écrivain
+qui, après Molière et Racine, jouait le personnage d'un
+contemporain de Théophile, a dû bien surprendre, et,
+en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660,
+les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit
+Fontenelle» leur est souverainement désagréable, et
+leur paraît étrange. Le phénomène, de soi, n'est pas
+surprenant. Fontenelle est l'<i>homme de lettres</i> par
+excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune
+force créatrice, mais qui est doué d'une grande facilité
+d'assimilation et d'exécution. Ces gens-là ne
+devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et non
+pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs
+immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle,
+ils s'en sont fait une avec les objets de leurs
+premières admirations et de leurs premières études,
+et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle,
+en littérature pure, est un homme qui adore
+l'<i>Astrée</i>, comme fait La Fontaine, mais qui ne sait pas,
+comme La Fontaine, la transformer en lui. Il la réédite,
+et, n'était une autre direction que son esprit devait
+prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de <i>Psyché</i>,
+moins les deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire
+une <i>Astrée</i> un peu moins longue.&mdash;Sa critique
+est comme ses poésies, et les explique bien. Le sentiment
+du grand art y manque absolument.&mdash;Et il est
+très intelligent!&mdash;Sans aucun doute; mais c'est une
+erreur de croire qu'il ne faille pour comprendre les
+choses d'art que de l'intelligence. Il y faut un commencement
+de faculté créatrice, un grain de génie
+artistique, juste la vertu d'imagination et de sensibilité
+qui, plus forte d'un degré, ou de dix, au lieu de comprendre
+les oeuvres d'art, en ferait une. On n'entend
+bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à accomplir,
+et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et
+capable d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit
+réalisé par un autre ce qu'il n'était capable que de
+concevoir; mais pour qu'il le voie, il fallait qu'il pût
+au moins le rêver.&mdash;Fontenelle n'a pas même eu le
+rêve du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait
+une petite guerre indiscrète, ingénieuse et taquine,
+qui n'a point de trêve. À chaque instant, dans les
+ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà les
+raisonnements de cette antiquité si vantée»<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.&mdash;
+«Nous ne sommes arrivés à aucune absurdité aussi
+considérable que les anciennes fables des Grecs; mais
+c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un
+point si absurde»<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.&mdash;Il faut se débarrasser «du préjugé
+grossier de l'antiquité»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Il y a là pour lui comme
+une obsession. On dirait un chrétien du IIIe siècle
+attaquant les païens, ou un homme de parti de notre
+temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien
+le plus indifférent, sans exprimer son horreur pour le
+parti adverse.&mdash;Et, en effet, sa critique, toute de détail,
+a bien ce caractère. Dans son <i>Discours sur la nature de
+l'Églogue</i>, il fait son procès à Théocrite, puis à Virgile,
+reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et
+à l'autre surtout d'être trop haut, mais trouvant
+moyen aussi de montrer qu'il arrive à Théocrite
+d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est
+une série de chicanes puériles.&mdash;Quand lui-même
+s'élève un peu, et laisse cette petite guerre pour
+des considérations plus sérieuses, il montre une inquiétante
+infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie,
+c'est-à-dire la poésie. Le <i>Silène</i> de Virgile lui paraît
+une étrange absurdité, à lui, homme de science, et
+qui, ailleurs, comprend la majesté de la nature. C'est
+que <i>Silène</i> est lyrique, et c'est le lyrisme qui est la
+chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe siècle
+commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout
+aussi bien, quoique «anciens», aux Dacier. C'est
+ce sens de la grande poésie qui manquera aux plus
+grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à d'autres
+causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité
+dont précisément le caractère est d'avoir converti en
+poésie tout ce qu'elle touchait.&mdash;Il ne faut pas croire
+qu'en cela le XVIIIe siècle soit la suite du XVIIe.
+L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il est
+bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des
+anciens consiste à peindre élégamment les petites
+choses<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; mais Racine comprenait la poésie des
+grandes passions tragiques autant que faisaient les
+anciens, et trop même pour être bien entendu de son
+temps; et Fénelon avait le sens de la grande mythologie,
+et d'Homère, autant que de Virgile; et Boileau,
+«moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre
+Perrault, non seulement Homère et Pindare, mais
+le lyrisme des poètes hébreux, et donne à ce propos
+la définition de la poésie lyrique en homme qui sait
+ce que c'est.&mdash;C'est bien vers 1700 que les hommes
+de prose, ou de poésie prosaïque, prennent le dessus,
+parce que quelque chose disparaît alors, qui, tout
+compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra
+qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût
+ardent du beau pour le beau, ce qui fait les grands
+artistes en vers, les grands orateurs, et même les
+grands critiques.&mdash;Soit, et de grande poésie, et de
+lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il
+ne soit plus question. Mais quand les enthousiastes
+s'éloignent, les réalistes arrivent. C'est une loi d'histoire
+littéraire en effet, et nous verrons qu'au XVIIIe
+siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à quel
+point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et
+non un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins
+réaliste qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.
+C'est là qu'il trouve Virgile tour à tour trop
+vulgaire et trop noble. Admettons. Que faut-il donc
+être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai,
+nous montrer cette poésie, plus humble, moins
+ambitieuse que l'autre, qui est dans le travail de
+l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses
+joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour
+ses chèvres, du laboureur pour ses boeufs ou ses blés
+qui poussent; et aussi les vignerons attablés, les moissonneurs
+buvant à la dernière gerbe...&mdash;Nullement.
+«La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle
+ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre
+parler de brebis et de chèvres, cela n'a rien par soi-même
+qui puisse plaire.»&mdash;Qu'est-ce donc qui plaira,
+et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs?
+&mdash;Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes
+aiment à ne rien faire; ils «veulent être heureux, et
+voudraient l'être à peu de frais». La tranquillité des
+campagnards, voilà le fond du charme des églogues, et
+c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de
+ces ouvrages, non les laboureurs qui travaillent péniblement,
+ou les pêcheurs qui peinent si fort; mais les bergers,
+qui ne font rien.&mdash;C'est bien cela. L'<i>Astrée</i>, et
+non les <i>Géorgiques</i>. A défaut de la poésie qui est l'expression
+des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle
+ne comprend pas même celle qui est l'expression de sa
+vie réelle dans la simplicité touchante de ses douleurs
+et de ses joies, et plus que le Silène de Virgile, il ne
+goûterait les paysans de La Fontaine.&mdash;Que lui reste-t-il?
+Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il
+ne sent point l'antiquité, qui, précisément, a, tour
+à tour, ouvert ces deux sources éternelles de poésie.
+A la vérité, s'il a persisté dans cette erreur de jugement,
+il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte
+qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire.
+Il était très souple, et quoique vain, très avisé. Il vit
+assez vite, non point qu'il n'était pas poète, mais qu'on
+ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça, et, comme il a
+dit dans le plus mauvais vers de la littérature française,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et son carquois oisif à son côté pendait.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme
+d'esprit. Il l'était véritablement, et de la bonne sorte,
+et de la mauvaise, et de toutes les façons dont on
+peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du
+Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province,
+mais de son temps aussi, fréquemment, et
+même du temps qui va venir. Ses <i>Lettres Galantes</i>,
+que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus souvent,
+en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont
+bien du piquant et un joli tour. Le fond en est d'une
+cruelle insignifiance. Figurez-vous des <i>chroniques</i>
+comme nos journaux en publient à notre époque. Un
+mariage, un procès, une dame qui change de soupirant,
+le tout vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades.
+Il y en a d'exécrables. A une jeune personne protestante,
+qui, pour se marier avec un catholique, changeait
+de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de
+pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une
+toute particulière pour une aimable petite soeur errante
+comme vous. J'étais tout à fait fâché de croire
+que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas
+trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...»
+&mdash;Il y en a de plaisantes, sinon comme idées,
+du moins comme grâce de geste, pour ainsi dire, et de
+mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais
+pris la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir
+d'être aimée de moi... Gardez-moi, si vous voulez, pour
+l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt ans, s'il le faut.
+Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en
+avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de
+superflu dans votre beauté. Je ne veux que le nécessaire,
+que vous aurez toujours... Je ne vous demande
+que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux
+réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à
+rien, vous pourrez rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à
+nos amours.»&mdash;Sans doute, il y a encore du
+Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive,
+la phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide,
+la pirouette sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à
+nos amours.»&mdash;On peut mesurer la distance
+parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond
+est le même. Grâce au travail des auteurs comiques et de
+La Rochefoucauld et de La Bruyère, la grande phrase
+patiemment tressée du commencement du XVIIe siècle
+s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être
+entortillé en phrases courtes. C'est l'instrument au
+moins qui est créé, la phrase rapide et cinglante, qui
+va être si redoutable aux mains d'un Voltaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Histoire des oracles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Origine des Fables.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Digression sur les Anciens et les Modernes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Discours sur la nature de l'Eglogue.</blockquote>
+
+<p>Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise,
+le «coup de patte» lancé de côté et retiré du
+même mouvement, si familier à Le Sage, et qui est une
+des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes
+souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous
+assure que j'ai désiré avec un égal empressement la
+tendresse, et l'indifférence de Madame de L. Enfin je
+les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre, et c'est
+sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut
+tirer.»&mdash;C'est ici même le genre d'esprit particulièrement
+propre à Fontenelle, homme d'ironie couverte
+et qui sourit du coin des yeux. Nous la retrouverons
+souvent dans les <i>Éloges</i>: «M. Dodart était laborieux.
+Ses amusements étaient des travaux moins pénibles.
+Il lisait beaucoup sur les matières de religion; car sa
+piété était éclairée, et il accompagnait de toutes
+les lumières de la raison la respectable obscurité de
+la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps
+des <i>Lettres Persanes</i>, et Cydias, avec cette adresse à
+manier la langue, à lancer l'épigramme et surtout à
+la retenir, n'est plus ce je ne sais quoi «immédiatement
+au-dessous de rien» qu'il était au temps de La Bruyère.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES</h4>
+
+<p>Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de
+style pour occuper une grande place dans le monde
+des lettres, à la condition de trouver sa voie. Il était
+de ceux qui ne la trouvent point tout de suite parce
+qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était
+de ceux qui peuvent ne jamais la trouver, précisément
+parce qu'ils ont l'esprit souple, et s'accommodent du
+premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont besoin des
+circonstances. Les circonstances servirent admirablement
+Fontenelle. Le moment où il parut dans le
+monde, celui surtout où il commençait à être connu
+sans être encore illustre, était le temps où les découvertes
+scientifiques attiraient vivement les esprits
+curieux, comme était le sien. La science moderne date
+du XVIIe siècle. Descartes, Leibniz, Newton, coup sur
+coup, presque en même temps, font aux yeux de l'intelligence
+un monde nouveau, renouvellent la matière
+des méditations de l'esprit humain. Les littérateurs
+du XVIIe siècle sont trop de purs artistes pour avoir
+tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils sont
+moralistes, très prompts à observer les changements
+des goûts, ils n'ont pas été sans s'apercevoir de cet
+état nouveau des esprits et de son influence au moins
+sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine, l'astrolabe
+de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et
+Molière fait une place, d'avance, à madame du Châtelet
+ou à la «marquise» de la <i>Pluralité des mondes</i> dans
+son salon, agrandi désormais, des Précieuses.&mdash;Au
+commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse
+de plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne
+heure. Il n'était pas plus lettré, de vocation, que
+savant. Il était intelligent et curieux. Il s'occupa de
+sciences comme de pastorales. Seulement les sciences
+avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose
+de mode, et il était homme à suivre la mode, comme
+tous ceux qui n'ont pas une forte originalité. Surtout
+elles étaient chose que l'antiquité n'avait point
+connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les
+sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel
+de la querelle des anciens et des modernes. S'il est
+une idée à laquelle tient un peu cet homme qui ne
+tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose de
+bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon
+ton et, même en le pensant un peu, ne le dirait point),
+avant le temps où il a eu l'honneur de naître. Il n'a
+pas le sens de l'admiration, ni le respect de la tradition,
+et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est
+point son fait. Il est «homme de progrès.» Dans
+l'idée du progrès il y a de très bons sentiments, et
+toujours aussi une très notable partie de fatuité. Tout
+au fond du Fontenelle savant et ami des sciences,
+personnage très respectable, en cherchant bien, en
+cherchant trop, on trouverait encore un peu de Cydias.
+Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les <i>Dialogues des
+morts</i>, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est
+toute en paradoxes, et en adresses légères à taquiner
+les opinions reçues. Elle consiste à prouver combien
+Phryné est incomparablement supérieure à Alexandre,
+autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur
+les conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant
+devant la sagesse de Montaigne, etc. Ce n'est point
+seulement un jeu. Fontanelle n'aime point les idées
+traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être plus
+spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères
+étaient aussi habiles que nous. Très doucement, en
+homme du monde, il a continué pendant quelque
+temps cette petite guerre, qui était le prélude de la
+guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme,
+par exemple, sans le gêner, car qu'est-ce qui pouvait
+gêner cet homme si souple et qui glissait dans toute
+étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que le christianisme
+aussi est une antiquité, sans compter qu'il est
+un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du
+premier coup, en stratégiste consommé. Sous couleur
+d'attaquer les erreurs de l'antiquité païenne, il fait
+deux petits traités, l'un sur «<i>l'Origine des fables</i>»,
+l'autre sur «<i>les Oracles</i>», qui sont de petits chefs-d'oeuvre
+de malice tranquille et grave, et de scepticisme
+à la fois discret et contagieux. Il y laisse tomber
+comme par mégarde quelques gouttes d'une essence
+subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques,
+doivent d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la
+perte de toute croyance. Le procédé est habile, l'adresse
+légère, l'art très délicat. Les fables ne sont point
+l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne
+serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance
+quand à l'origine des croyances on ne verrait pas de
+thaumaturge. Elles sont des produits naturels de
+l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples, en
+leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont
+parées des prestiges de l'art, et, parfois, recommandées
+de quelques considérations morales. Il ne faut pas les
+détester, il faut s'en débarrasser doucement par l'efficace
+de la raison. Car nous avons les nôtres, moins
+ridicules que celles des anciens, mais que le temps
+nous fait chérir comme eux les leurs. «Nous savons
+aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs,
+mais heureusement elles ne sont pas si grandes, <i>parce
+que nous sommes éclairés des lumières de la vraie religion
+et, à ce que je crois, des rayons de la vraie philosophie</i>.»
+&mdash;Il n'a pas dit quelles étaient ces erreurs; il
+compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur
+la philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces
+remarques, ni de plus orthodoxe.&mdash;Faites bien attention
+que l'histoire de tous les peuples, grecs, romains,
+phéniciens, gaulois, américains et chinois commence
+par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de
+conséquences. Attendez! «... <i>excepté le peuple élu,
+chez qui un soin particulier de la providence a conservé
+la vérité</i>.» Restriction pieuse et précaution honnête, à
+laquelle ce n'est pourtant point la faute de l'auteur si
+l'on trouve un air d'épigramme.&mdash;Et c'est ainsi, de
+l'air le plus doux du monde, que Fontenelle nous amène
+à cette modeste conclusion qui ne vise personne et
+n'est assurément qu'un conseil de haute prudence:
+«Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a
+point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire
+Trembler.»</p>
+
+<p>Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin
+de la complicité du lecteur, qui comptent sur elle et
+s'en assurent sans l'exciter. Il est l'homme dont parle
+La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun
+grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a
+raison: il en a assez dit.»&mdash;Même art, avec un peu
+plus d'insistance et une malice un peu plus appuyée
+dans les <i>Oracles</i>. On saura que ce livre est inspiré par
+le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour
+le paganisme que certains chrétiens ont eu l'imprudence
+de ne pas pousser aussi loin que Fontenelle. Ils
+ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux
+choses: de ce que certains oracles païens avaient
+annoncé l'avènement du christianisme, et de ce que,
+le Christ venu, les oracles avaient cessé. De ces deux
+choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué
+de sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant
+quatre cents ans après Jésus; et la première blesse
+infiniment l'auteur qui n'aime pas que les vérités de la
+foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie.
+Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche
+même de leurs ennemis, ont supposé que les oracles
+étaient inspirés par les <i>démons</i>, c'est-à-dire par les
+anges déchus, à qui Dieu a permis de dire quelquefois
+la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que
+les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et
+Fontenelle énumère religieusement tous ces ridicules
+artifices, dans le dessein de montrer, non pas tant,
+soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont se
+soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les
+prophéties, celles qui sont d'origine païenne sont
+vaines et ridicules, que de prouver combien le paganisme
+est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au
+monde comme ce petit livre.</p>
+
+<p>Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement
+perfide, l'ancien auteur de l'<i>île de Bornéo</i>,
+satire par allégorie du catholicisme, dont Bayle avait
+fait un ornement de son journal<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>., mais qui avait eu
+un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles
+de Fontenelle.&mdash;Aussi bien la science commençait
+à l'attirer pour elle-même, et sans cesser d'y
+voir une arme excellente contre le christianisme et
+l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte à les
+mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement
+sincère et presque désintéressée. Fontenelle a
+commencé par des opéras comiques et continué par des
+pamphlets. La <i>Pluralité des Mondes</i> est un ouvrage de
+savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et
+des souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une
+légère démangeaison d'embarrasser les théologiens, et
+une certaine vanité à se montrer recherché des belles.
+Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la
+lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et
+il nous fait de tout son coeur les honneurs de la marquise
+qui est censée l'écouter. Pour les habitants de
+la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop bien
+d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait
+embarrassant en théologie qu'il y eût des hommes
+qui ne descendissent point d'Adam...; mais je ne mets
+dans la Lune que des habitants qui ne sont point
+des hommes... Je n'attends donc plus cette objection
+que des gens qui parleront de ces Entretiens sans les
+avoir lus. Est-ce un sujet de me rassurer? C'en est un
+au contraire de craindre que l'objection ne me vienne
+de bien des endroits<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>..»&mdash;Pour sa marquise, il faut
+confesser qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit
+sans doute: «... Vous voyez, Madame, que la Géométrie
+est fille de l'intérêt, la Poésie de l'amour, et l'Astronomie
+de l'oisiveté.&mdash;En ce cas, je vois bien qu'il
+faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle
+que lui a ménagé Fontenelle est bien désobligeant.
+Sous prétexte de donner une suite naturelle aux raisonnements,
+elle ne sert qu'à les interrompre à tout
+moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne
+comprend pas, trop visiblement, selon qu'il y a longtemps
+ou peu de temps qu'elle n'a parlé, et selon que
+Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous rappeler
+sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ]
+ou [Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins
+ne sont que des signes de ponctuation.&mdash;Et puis ce
+procédé du dialogue, quand l'écrivain y est si scrupuleusement
+fidèle, est impatientant. Je souhaiterais que
+l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué
+de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers
+dans une conversation, et je crains d'être gênant. Le
+plus simple, le plus naturel et le plus poli dans un
+livre destiné au public, est encore de lui parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Nouvelles de la République des Lettres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Pluralité</i>, Préface.</blockquote>
+
+<p>Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de
+grand mérite. Pour la première fois Fontenelle y
+montre un certain sens du grand. Il l'a comme malgré
+lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort
+pour abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté
+par les finesses et les petites grâces dont il l'accompagne.
+Mais le sujet prend sa revanche et quelquefois
+l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout
+de Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie
+contenue, et que l'auteur s'obstine à contenir, mais
+qui éclate. C'est un passage presque éloquent que
+celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce
+tableau mouvant, glissant devant nos yeux, des différents
+peuples humains. En ce même point de l'espace
+où Fontenelle cause avec une grande dame, au milieu
+d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande
+nappe d'eau, puis des Anglais qui causent politique,
+puis une mer immense, puis des Iroquois, puis la
+Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce
+sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes
+chevelues, et puis des têtes rases; et tantôt des villes
+à clocher, tantôt des villes à longues aiguilles qui ont
+des croissants, et des villes à tours de porcelaine, et de
+grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle
+est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si
+l'on ne sentait que l'auteur se contient, s'observe, se
+prémunit contre l'éloquence par le soin de badiner.
+Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a été,
+malgré lui: c'est sa punition.</p>
+
+<p>Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation,
+ou avec l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette
+petite leçon de cosmographie. Il est bon apôtre encore
+avec sa précaution de dire qu'il met dans les mondes
+qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont pas
+des hommes. C'est précisément cela qui forme une
+difficulté nouvelle dont la philosophie libre penseuse
+va s'emparer. Des habitants dans toutes les planètes?
+&mdash;Très probablement.&mdash;Semblables à nous?&mdash;Assurément
+non! qui ont une autre nature, une autre
+complexion, d'autres sens.&mdash;Plus que nous?&mdash;Il est
+possible.&mdash;Et alors le monde est pour eux tout différent,
+et l'âme tout autre?&mdash;Sans doute.&mdash;Et notre
+vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique,
+vérité morale, qu'est-elle donc?&mdash;Une vérité relative,
+une vérité de ver de terre, qui ne vaut pas qu'on en soit
+fier...&mdash;Ni qu'on y tienne?&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>C'est le «<i>vérité en deçà des Pyrénées</i>» de Montaigne
+et de Pascal, mais renouvelé et agrandi, plus frappant
+de cette énorme différence qu'on sent bien qui
+doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe siècle,
+et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec
+véhémence cet argument du sixième sens ou du quinzième,
+que Fontenelle introduit le premier, en jouant,
+du bout des doigts, comme il fait toujours.</p>
+
+<p>La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y
+sentait admirablement à l'aise. Il la comprenait très
+bien; il en était l'interprète clair et élégant auprès
+des gens du monde: elle lui servait de prétexte perpétuel
+à faire entendre sans tumulte et sans scandale
+qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun;
+elle donnait à son scepticisme l'apparence, la
+dignité, et peut-être pour lui-même l'illusion d'une
+croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément,
+une arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait,
+s'en amusait et s'en faisait honneur. Il en enveloppait
+ses épigrammes, et en habillait décemment sa frivolité.
+Du reste, il en avait le goût; mais il n'en avait
+pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa
+tournure d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province
+de la science et l'agrandit, ou cherche à entendre
+les rapports qui unissent les différentes sciences de
+son temps et en tire une doctrine: il fait une découverte
+bien précise ou un système bien général. Fontenelle
+lit tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise
+rien, et fait des rapports qui sont excellents. Il
+est le secrétaire général du monde scientifique.&mdash;Non
+pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne perd
+pas de vue: persuader au monde par mille exemples
+que désormais la vérité devra être scientifique, et que
+la science est la source, désormais trouvée, de toute
+opinion générale. Le mot lui échappe, qui porte
+loin. Il appelle la science <i>Philosophie expérimentale</i>.</p>
+
+<p>L'auteur des <i>Éloges</i> est bien le même homme que
+l'auteur de l'<i>'Origine des Fables</i> et des <i>Oracles</i>. Seulement
+il a trouvé un terrain solide où il établit sa place
+d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais derrière
+lui un corps de réserve.&mdash;Il y a infiniment gagné,
+même au point de vue littéraire. Il a tant été dit que
+ces <i>Eloges</i> sont des chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait
+qu'ils ne le fussent point tout à fait, pour pouvoir
+dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son
+parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton
+convenable en une académie des sciences, simple, net,
+tranquille, grave avec une sorte de bonhomie, sans la
+moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit d'esprit.
+Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est
+spirituel sans paraître y songer. Le trait, qui est fréquent,
+est naturel à ce point qu'il n'est pas même
+dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure juste,
+disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir
+entendu, qu'on allait dire. Tout au plus, dans les
+<i>grands</i> éloges, dans celui d'un Leibniz ou d'un Malebranche,
+voudrait-on un peu plus de largeur, un ton
+qui imposât davantage, et une admiration non plus
+vive, mais, sans être fastueuse, plus déclarée. Mais
+toutes ces courtes biographies de laborieux chercheurs
+maintenant inconnus, sont de petites merveilles de
+vérité, de tact et de goût. Le <i>portrait littéraire</i> n'y est
+jamais fait, et la figure du personnage y est vivante,
+individuelle, tracée d'une manière ineffaçable en
+quelques traits. Ce sont des éloges, et rien n'y est
+dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits
+défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté,
+parfois leur ignorance des manières et des usages,
+leurs manies même, et les aliments pesés de celui-ci,
+et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et ces
+traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les
+personnages; et ce qui domine, sans étalage du reste,
+et sans rien surcharger, ce sont bien les vertus charmantes
+de ces laborieux: leur probité, leur loyauté,
+leur labeur immense et tranquille, leur modestie,
+leur piété, leur dévotion même naïve et comme enfantine,
+et délicieuse en sa bonhomie, comme celle de ce mathématicien<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>
+qui disait «qu'il appartient à la
+Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien
+d'aller au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils
+sont exquis ces savants de 1715, vivant de leurs
+leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand
+seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus
+du public, formant en Europe comme une petite république
+dont les citoyens ne sont connus que les uns
+des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur
+régularité de quinze heures de labeur par jour, et
+disant quelquefois du Régent: «Je le connais. J'ai
+fréquenté dans son laboratoire. <i>Oh! c'est un rude travailleur</i>.»
+&mdash;Fontenelle en vient a les aimer, personnellement.
+C'était la passion dont il était capable. Et
+quelque chose se communique à lui, à sa manière, à
+son style, de leur candeur, de leur simplicité, de leur
+solidité, de leur vérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a>Ozanam.</blockquote>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre
+le monde, les lettres et les sciences. Ce génie moyen
+était bien fait pour une sorte de situation intermédiaire.
+Elle convenait à ses goûts aussi, à son besoin d'être en
+vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des
+salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux
+<i>templa serena</i>, et l'un lui était un divertissement, agréable
+et nécessaire de l'autre. De cela il se composait un
+bonheur délicat, élégant et discret, qui était bien celui
+qu'il avait défini naguère<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, quand il indiquait que
+le bonheur humain ne pouvait être qu'une absence
+de peine, faite d'esprit avisé, de froideur de coeur et
+de mesure dans l'ambition. Il alla longtemps ainsi,
+comme un homme qui avait assez ménagé sa monture
+pour la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait
+souhaitée, c'est-à-dire extrêmement tardive, et comme
+il l'avait dit, avec complaisance, puisqu'il le répétait<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>:
+«d'une mort douce et paisible, et par la seule
+nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit
+avec des querelles littéraires qui n'aboutirent à rien,
+et sans bruit ni éclat, il avait soulevé les plus graves
+questions que Voltaire et l'<i>Encyclopédie</i> devaient remuer
+plus tard. Il les avait, surtout, posées, sans
+paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable,
+les présentant comme la Science opposée à la
+Foi, le Progrès opposé à la Tradition et l'Expérience
+au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui devait naître de
+là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez
+lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction,
+deviendra chez d'autres une doctrine, et chez d'autres
+un entêtement, et chez d'autres encore une fureur.
+Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste
+élégant, les dents du dragon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Du bonheur</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a>A propos de <i>Du Hamel</i>, et aussi de <i>Cassini</i>.</blockquote>
+
+<br>
+<h3>LE SAGE</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT
+DE VUE PUREMENT LITTÉRAIRE</h4>
+
+<p>Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a
+rien trouvé de nouveau. Il a été dit un peu partout que
+Le Sage est le créateur du roman réaliste en France, et
+il a été dit, peut-être encore plus, qu'il formait une
+transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et je ne
+hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux
+banalités, ayant pour raison que je les crois vraies; et
+pour ce qui est de donner au lecteur de l'inattendu, il
+faudra que ce soit pour une autre fois.&mdash;Homme de transition
+entre les deux siècles, Le Sage l'est excellemment.
+Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré, méconnu,
+repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout
+un côté du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé
+d'être, tant il appartient au temps où il écrit. Il ne
+manque guère d'exprimer son admiration et son culte
+pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon, c'est-à-dire
+Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper,
+malgré ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant;
+voilà les dieux qu'il ne cesse d'opposer au
+héros du jour. Il est «classique» et il est «ancien». Il
+est pour ceux qui parlaient «comme le commun des
+hommes», et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe,
+d'avoir dit «que le peuple est un excellent maître de
+langue»<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Il y a de son temps cinq ou six «Fabrice»
+qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut
+reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle,
+un peu Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il
+poursuit de ses épigrammes, dont il trouve insupportables
+«les expressions trop recherchées», les «phrases
+entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et
+«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les
+pensées «souvent très obscures», les vers «mal rimés»,
+etc.<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.&mdash;C'est presque une affectation chez lui que de
+ne point vouloir être de cette littérature-là, ni, pour ainsi
+dire, de son temps. Aussi bien les compliments que les
+épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme écrivain
+vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel
+et simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas
+seulement avec la netteté et la précision que je désirais,
+je trouve encore ton style léger et enjoué», lui dit
+le duc de Lerne. «Ton style est concis et même élégant,
+lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop
+naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire
+plein d'emphase, qu'Olivarès, homme à la mode,
+trouve «marqué au bon coin».&mdash;Evidemment, pour
+Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement
+du XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide
+décadence. Il est homme de 1660. Il n'est pas sûr qu'il
+eût écrit les <i>Précieuses ridicules</i> et les <i>Femmes savantes</i>;
+mais il les refait, discrètement, à sa manière, à plusieurs
+reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon
+lui échappe, et le mauvais l'exaspère; et de la <i>Henriade,</i>
+en son <i>Temple de mémoire</i>, malgré l'engouement
+d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout
+à fait un retardataire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Gil Blas</i>, VII, 13.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, et X, 5.</blockquote>
+
+<p>Notez que du siècle précédent il en est aussi par la
+tournure d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit.
+Il a l'instinct généralisateur. Il n'est point contestable,
+bien que je ne me lasse point de protester contre
+l'excès où l'on a poussé cette considération, que les
+hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales,
+les conceptions qui s'étendent loin et embrassent un
+très grand nombre d'objets. Dieu sait si Le Sage est
+philosophe; mais, à sa manière, il aime aussi généraliser,
+et sinon avoir des idées universelles, du moins tracer
+des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que
+toute la vie humaine qu'il encadre dans chacun de ses
+romans. C'est tous les toits des maisons d'une ville, et
+ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et ceux des
+princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que
+soulève le <i>Diable boiteux</i>; c'est toutes les conditions
+humaines, de dupe, de fripon, d'écolier, de bandit, de
+valet, de gentilhomme, d'homme de lettres, d'homme
+d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari
+tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en
+passer, que traverse successivement <i>Gil Blas</i>. Le goût
+du XVIIe siècle est là. Les hommes de ce temps, ou
+simplement de cet esprit, aiment les grands aspects,
+les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire
+le tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas
+le monde de la pensée humaine, ou celui de l'histoire,
+que ce soit celui de la société, avec tous ses vices, tous
+ses ridicules et tous ses travers.</p>
+
+<p>Et voyez encore de qui Le Sage procède directement,
+où sont ses origines et comme ses racines littéraires. Il
+est tout autre que La Bruyère; mais il est né de lui.
+Avant d'avoir pris possession de sa pleine originalité, il
+écrit un livre qui est le <i>Chapitre de la Ville</i> arrangé en
+petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des
+<i>Caractères</i>, cent imitations ou contrefaçons du livre à
+la mode se succédèrent. La centième, et la meilleure,
+c'est le <i>Diable boiteux</i>. Autre style, et un cadre, mais
+même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est
+un homme qui... et des portraits; et, pour varier,
+entre les portraits, des anecdotes, des actualités, des
+<i>nouvelles à la main</i>. Comparez aux <i>Lettres Persanes</i>.
+Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, mais,
+plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des
+paradoxes, des espiègleries, et, tout compte fait, plus
+de pamphlet que de tableau de moeurs; et dans Duclos
+il en sera de même, et aussi dans les romans de
+Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les
+deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs».
+Très naturellement, quand on lit Le Sage,
+c'est plutôt à ce qui précède qu'on songe, qu'à ce qui
+suit.</p>
+
+<p>Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une
+transition entre les deux âges, mais appartiendrait
+tout simplement au précédent. Il est vrai; mais à côté
+de ces inclinations d'esprit qui en font un contemporain
+de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond,
+Le Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute
+autre date, un peu trop même peut-être, et c'est ce
+qu'on verra par la suite.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>LE «RÉALISME DANS» LE SAGE</h4>
+
+<p>Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de
+son temps que le considérer comme réaliste. Presque
+au contraire. Le réalisme en effet a son germe dans
+l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour
+au naturel, à l'observation exacte, au goût du réel,
+et une réaction très violente contre le genre romanesque.
+Le réalisme remplit les satires de Boileau, les
+comédies de Molière, le <i>Roman bourgeois</i> de Furetière,
+aimé de Boileau, et les <i>Caractères</i> de La Bruyère. En
+1715, le réalisme n'est point une nouveauté, c'est une
+tradition, et bien plus novateurs seront ceux qui de
+la sphère des faits se jetteront dans celles des idées
+et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour
+au romanesque par une autre voie.&mdash;Le Sage, homme
+très peu prétentieux du reste, et modeste dans ses
+ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne croit faire,
+que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe,
+il collectionne, et il écrit des «caractères» avec
+l'assaisonnement d'un «roman comique». Seulement,
+si, à proprement parler, il n'invente rien, il
+apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se
+trouve que cette nature est comme merveilleusement
+appropriée à cet art, ne le dépasse pas, ne reste point
+en deçà, s'y accommode et le remplit exactement. Le
+Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité de
+le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il
+l'est plus qu'éminemment; il l'est exclusivement.</p>
+
+<p>Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne
+n'a été plus curieux que Le Sage, et n'a vu plus
+juste dans le monde où il lui était permis de regarder.
+&mdash;Mais ce monde n'était pas le très grand monde, et ce
+n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage.
+Très honnête homme, et même presque héroïque dans
+sa probité, encore est-il qu'il n'a guère fréquenté que
+dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits
+bourgeois.&mdash;Précisément! Je ne dirai pas tout à
+fait: «C'est ce qu'il faut,» mais je dirai, presque: ce
+n'est pas une mauvaise condition ni un mauvais point
+de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le
+plus bas sont tout aussi réels que le moyen; je le sais
+sans doute, et il n'est pas mauvais de le répéter; et,
+pourtant l'art réaliste a deux écueils dont le premier
+est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et
+l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel
+grand réaliste moderne, Balzac, a échoué piteusement
+à vouloir faire des portraits de duchesses, et tel autre
+moins grand, très bien doué encore, Zola, a dénaturé
+le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous
+les bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et
+par conséquent une exclusion. C'est sa raison d'être.
+S'il était la reproduction exacte de la nature tout entière,
+il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue,
+avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il
+consiste, avant tout, à la voir d'un certain point de vue,
+bien choisi, ce qui est n'en voir qu'une portion. Or
+l'art réaliste, comme tout autre, est un point de vue,
+et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des
+choses la circonscription qui lui est propre. Mais laquelle,
+puisque ce dont il se pique, de par son nom
+même, est de nous donner la vérité même des moeurs
+humaines?</p>
+
+<p>La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste,
+ne pourra être que la <i>moyenne</i> des moeurs humaines,
+et son point de vue devra être pris à mi-côte. Pour le
+sens commun, qui se marque à l'usage courant de la
+langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent
+et comme assidûment nos regards. Un grand
+homme, comme Napoléon, est parfaitement réel; seulement
+il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur
+il est légendaire, relégué, même en un entretien
+populaire, dans le domaine du poème épique.&mdash;Et il
+en est tout de même d'un scélérat hors de la commune
+mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez
+que vous l'appelez un <i>monstre</i>: vous le mettez,
+quoiqu'il en soit aussi bien qu'un autre, en dehors
+de la nature. Par une sorte de nécessité rationnelle,
+qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit
+réalité&mdash;chose singulière mais incontestable&mdash;ne dit
+donc pas toute la réalité, mais ce qui, dans le réel,
+paraît plus réel, parce qu'il est plus ordinaire. L'art
+réaliste, comme un autre art, et précisément parce
+qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en
+bas, et devra s'interdire la peinture des caractères
+trop particuliers soit par leur élévation, soit par leur
+bassesse, soit, simplement, par leur singularité.
+Or Le Sage était, par sa situation dans la vie, admirablement
+placé pour observer, sans effort et naturellement,
+les limites de cet art. Il ne le créait point; et
+souvent il en semble le créateur; moins parce qu'il
+l'inventait, que parce que cet art semblait inventé
+pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les
+créatures d'exception, ou seulement les hommes d'un
+monde élevé et raffiné; car, petit bourgeois modeste,
+timide même, à ce qu'il me semble, et un peu farouche,
+il ne faisait guère que passer dans les salons,
+parfois même un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il
+ne devait pas se plaire dans la peinture des trop vils
+coquins; car il était très honnête homme, et, notez ce
+point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes,
+n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du
+vice qui est un travers de fantaisie dépravée chez certains
+artistes d'ailleurs bonnes gens, ou cette affectation
+de tenir les scélérats pour personnages poétiques,
+qui est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur
+naïf chez certains artistes d'ailleurs très réguliers et
+très bourgeois.&mdash;Restait qu'il fût un bon réaliste en
+toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion d'un
+autre domaine, et bien chez lui dans celui-là.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses
+prédécesseurs, en effet, ne le sont pas si purement.
+D'abord ils le sont moins <i>essentiellement</i> qu'ils ne le
+sont par réaction contre les romanesques qui les précédaient
+eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange.
+Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention
+satirique, et c'est cela, sans doute, mais ce n'est
+pas tout à fait cela. Le réalisme est une peinture dont
+le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut
+pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel
+cas nous serions déjà dans un autre genre, tenant
+un peu du genre oratoire, lequel est précisément un
+des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est
+pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière.
+Ai-je besoin de dire que quand nous donnons Racine
+pour un réaliste, nous ne cédons point à un goût
+de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison;
+mais qu'encore ce n'est qu'en son fond que
+Racine est réaliste, par son goût du vrai, du précis, et
+du naturel, et de la nature; et que sur ce fond, qui du
+reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui
+est d'une espèce si délicate et précieuse, et son goût
+d'une certaine noblesse de sentiments, de moeurs et
+de langage, une sorte d'air aristocratique qui se répand
+sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste
+qui est poète et qui est homme de cour.&mdash;Le Sage
+est réaliste sans aucun de ces mélanges. Il l'est comme
+un homme qui non seulement a le goût de la réalité,
+mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la
+matière même du réalisme.</p>
+
+<p>Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement
+l'habitude et le goût des moeurs moyennes, il faut presque
+une moralité moyenne aussi, dans le sens exact de
+ce mot, et sans qu'on entende par là un commencement
+d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice, vrai
+ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus
+haut, ni un trop grand mépris, ou du moins trop ardent,
+des bassesses et des vulgarités humaines. Philinte
+eût été bon réaliste, lui qui voit ces défauts, dont d'autres
+murmurent, comme vices unis à l'humaine nature,
+et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve
+les autres sans étonnement.&mdash;Il faut remarquer
+qu'une certaine élévation morale donne de l'imagination,
+étant probablement elle-même une forme de
+l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus
+mauvais qu'ils ne sont, par horreur de les voir mauvais.
+Tels La Rochefoucauld, ou même La Bruyère, et
+encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer
+à montrer les scélératesses des hommes pour se prouver
+à eux-mêmes, avec insistance et obstination chagrine,
+à quel point ils ont raison de les mépriser. Et
+nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la
+réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.&mdash;
+L'inverse peut se produire, et tel esprit délicat, par
+goût d'élévation morale, fermera les yeux aux petitesses
+humaines, s'habituera à ne les point voir, et
+peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une
+partie de l'imagination de Corneille est dans sa haute
+moralité, ou sa moralité tient à son tour d'imagination;
+car que la morale rentre dans l'esthétique ou que
+l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici il n'importe.</p>
+
+<p>Eh bien, le bon Le Sage n'est ni un Corneille ni un
+La Rochefoucauld. Il est tranquille dans une conception
+de la nature humaine où il entre du bien et du
+mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne
+s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont
+point entre eux un abîme. Vous le voyez très bien
+écrivant une bonne partie des <i>Caractères</i>, avec moins de
+finesse et de force; mais vous ne le voyez point du tout
+y ajoutant le chapitre des <i>Esprits forts</i>, essayant de se
+faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance
+religieuse, mettant très haut et prenant très sérieusement
+sa fonction et sa mission de moraliste. Non, sans
+être un simple baladin, comme Scarron, il n'a pas une
+vive préoccupation morale qui circule au travers de
+ses imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère
+ou comme Rabelais. C'est pour cela qu'il est si vrai.
+Point de cette amertume qui force le trait et noircit les
+peintures. Il n'en a guère que contre certaines classes
+de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers,
+les comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille.
+Il peint les coquins sans complicité, certes, mais sans
+horreur, et, pour cela, les peint très juste. Il ne se refuse
+point du tout à voir des honnêtes gens dans le
+monde, des hommes bons et charitables, même de
+bonnes femmes, dévouées et simples, et il les peint sans
+plus de complaisance, ni d'ardeur, ni d'étonnement,
+très juste ici encore, et du même ton placide. Mais où il
+excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes qui
+sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et
+qu'il ne faudrait que très peu de chose pour jeter sans
+retour dans le mal, ou sans défaillance prévue, dans
+le bien. C'est en cela qu'il est plus capable de vérité
+que personne. La réalité ne se déforme point en passant
+à travers sa conception générale de la vie; parce
+que de conception générale de la vie, je crois fort qu'il
+n'en a cure. Est-il pessimiste ou optimiste? Soyez sûr
+que je n'en sais rien, ni lui non plus. Croit-il l'homme
+né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et comme,
+au point de vue de son art, il a raison de n'en rien
+savoir! Il voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela
+lui suffit très bien. Il nous le renvoie, comme ferait un
+miroir qui, seulement, saurait concentrer les images,
+aviver les contours, et rafraîchir les couleurs.
+&mdash;Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire
+que le «bon réaliste» ne doit pas avoir de personnalité.
+&mdash;Ce ne serait point une idée si fausse. L'art réaliste
+est la forme la plus impersonnelle de l'art, celle où
+l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus
+à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais
+la personnalité de l'un peut être dans ses passions, et
+alors, comme artiste, il sera lyrique, ou élégiaque, ou
+orateur; et la personnalité de l'autre peut être dans
+ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;&mdash;
+c'est le cas du plus grand nombre;&mdash;et la personnalité
+de celui-ci peut être dans sa curiosité, dans son
+intelligence, et dans son goût de voir juste, et alors,
+comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le
+Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui
+semble n'avoir eu ni passion forte, ni goût décidé, ni
+système, ni idée fixe, ni manie, ni vif amour-propre,
+ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons «n'était
+quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer
+et par le goût (aidé du besoin de vivre) de
+consigner ses observations.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE</h4>
+
+<p>Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les
+écueils de l'art réaliste: ce n'est pas de quoi y bien
+faire. Le Sage avait mieux pour lui qu'une absence de
+défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le mérite
+fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand
+bon sens.</p>
+
+<p>Quand les hommes&mdash;car dès qu'il s'agit d'art réaliste
+il ne faut guère songer à avoir des lectrices&mdash;
+quand les hommes s'éprennent d'art réaliste, c'est par
+un désir assez rare, mais qui leur vient quelquefois, par
+réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice,
+de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le
+cas se présente. Nous aimons successivement toutes
+choses, en art, et même la vérité. Mais voyez comme
+pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût
+particulier. Les termes de son programme sont apparemment,
+et même plus qu'en apparence, contradictoires.
+Il doit imaginer des choses réelles. Et ceci
+n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact
+que nous demandons au romancier réaliste des inventions
+et non absolument des choses vues, des créations
+de son esprit, et non des faits divers; mais inventions
+et créations qui donnent, plus que choses vues et faits
+divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir,
+ce qu'il faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination
+dans beaucoup de bon sens; un peu d'imagination,
+une sorte d'imagination légère et facile, qui est
+surtout une faculté d'arrangement,&mdash;et beaucoup de
+bon sens, c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme
+instinctivement les limites du possible, du vraisemblable,
+et celles de l'extraordinaire et du chimérique,</p>
+
+<p>Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui
+qui sait prévoir et qui se trompe rarement dans ses
+prévisions, et nous disons que cet homme a «le sens
+du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette
+de la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire
+aussi sont réels, et le trompent quand ils
+surviennent; seulement il nous semble qu'ils ont tort
+contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups habituels,
+et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme
+de bon sens est celui qui ne met pas à la loterie. De
+même en art l'homme de bon sens est celui qui aura
+le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne des
+moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière
+du réalisme. Ce bon sens en art est fait de tranquillité
+d'âme, d'absence de parti pris, de modération,
+d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me semble,
+et d'une certaine répugnance à trancher net, à
+déclarer un homme tout coquin, ce qui est toujours lui
+faire tort, ou impeccable, ce qui est toujours exagérer.
+Cet art n'est point fait d'observations et d'enquête;
+ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il
+n'en dépend point. Car on peut être observateur très
+injuste, et voir avec iniquité. Personne n'a plus observé
+que notre Balzac, et ses observations étaient soumises
+à une imagination, et à une passion qui les déformaient
+à mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me
+fait dire que le bon sens est le fond même du vrai
+réaliste.</p>
+
+<p>Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est
+comme effrayé devant ses personnages; «Le Sage est
+familier avec les siens. Il semble leur dire: «Je vous
+connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez
+guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes,
+et les hommes ne vont pas bien loin dans aucun
+excès. Vous serez des friponneaux; car il n'y a guère de
+bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère
+de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très
+bêtes; car la bêtise absolue n'est point si commune; et
+vous n'aurez pas de génie; car il est très rare. Et vous
+ne serez point maniaques; car c'est encore là une exception,
+et les êtres exceptionnels ne me semblent pas
+vrais. Si vous le deveniez, je serais très étonné, et je
+ne m'occuperais plus de vous.»</p>
+
+<p>Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son
+<i>Turcaret</i> est bien remarquable à cet égard. Le sujet
+est d'une audace inouïe pour le temps, et la modération
+est extrême dans la manière dont il est traité.
+Pour la première fois dans une grande comédie, le
+public verra en scène un gros financier voleur, et
+pour la première fois une fille entretenue, et pour la
+première fois un favori de fille. Les trois témérités de
+notre théâtre contemporain sont hasardées, toutes
+trois ensemble, du premier coup, en 1709, tant il
+est vrai que c'est bien de Le Sage (en y ajoutant, si
+l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et
+«moderne».&mdash;Mais ces trois témérités, il n'y avait
+guère que Le Sage qui les pût faire passer. Ce n'est
+point qu'il atténue, qu'il tourne les difficultés; non,
+mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en être
+ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas
+qu'il est hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation.
+Tout y est bien qui doit y être, dans ce drame: braves
+gens ruinés par le financier, financier «pillé» par une
+«coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est
+un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle,
+qui, cent cinquante ans après Le Sage du reste, découvre
+ce monde-là, et ose l'exposer au jour. Il sera
+comme étourdi de son audace et, dans son émotion, il
+la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;
+l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle»
+et «navrante»; il n'y aura pas une ligne qui ne nous
+crie: «quels êtres puissamment abjects, et quelle puissante
+audace il y a à les peindre!»&mdash;et de tout cela
+il résultera une grande fatigue pour nous, comme de
+tout ce qui est guindé et tendu.&mdash;Tout naturellement,
+et non point par timidité, car s'il eût été timide, c'est
+devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage borne sa peinture
+à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces
+monstres sont des monstres très bourgeois, parce que
+c'est bien ainsi qu'ils sont dans la vie réelle.&mdash;Cette
+«coquette» est d'une inconscience naïve qui n'a rien
+de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et pour le
+«frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a
+perdu tout scrupule et n'a point perdu toute honnêteté;
+car, notez ce point, elle est capable encore d'être blessée
+de la perversité des autres: «Ah! chevalier, je ne
+vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la
+vérité même.&mdash;Et ce Turcaret! Comme cela est de bon
+sens de n'avoir pas dissimulé sa scélératesse, de l'avoir
+montré voleur et cruel, mais de n'avoir pas insisté sur
+ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus ridicule
+que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie,
+dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du
+monde. Scélérat, un tel homme l'est de temps on
+temps, quand l'occasion s'en présente; burlesque, il
+l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste,
+et de toute sa personne et de toute la suite naturelle
+de sa vie. C'est ce que nous voyons de lui à
+tout moment; c'est en quoi il est «réel», c'est-à-dire
+dans le continuel développement et non dans l'accident
+de non être.&mdash;Tous ces personnages ont comme
+une vie facile et simple. Ils n'ont pas une vie «intense»,
+ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils vivent
+comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible;
+ils n'ont pas d'attitudes. C'est au point que
+<i>Turcaret</i> est comme un drame qui n'est point théâtral.
+S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la lecture
+qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.</p>
+
+<p><i>Gil Blas</i> est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du
+roman réaliste, parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du
+sens juste et naïf des choses comme elles sont. Petits
+filous, petits débauchés, petites coquines, petits
+hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes
+de bien aussi, et capables de petites bonnes actions, il
+n'y a pas un genre de médiocrité dans un sens ou dans
+un autre, qui ne soit vivement marqué ici, et pas un
+genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression
+est celle d'un tour que l'on fait dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Et par conséquent cela ne vaut guère la peine
+d'être rapporté.&mdash;Pardon, mais fermez les yeux, et,
+un instant, regardant dans le passé, retracez-vous à
+vous-même votre propre vie. C'est précisément cette
+impression de médiocrité très variée que vous allez
+avoir. Cent personnages très ordinaires, dont aucun
+n'est un héros, ni aucun un gredin, tous avec de petits
+vices, de petites qualités et beaucoup de ridicules;
+cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un
+peu trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois
+vous avez fait assez bonne figure, dont quelques-unes
+ne sont pas tout à fait à votre honneur, et sans la
+bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà
+ce que vous apercevez.&mdash;Rendre cela, en tout naturel,
+sans rien forcer, vous donner dans un livre cette
+même sensation, avec le plaisir de la trouver dans un
+livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous
+aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de
+Le Sage. Son héros c'est vous-même; mettons que
+c'est moi, pour ne blesser personne, ou plutôt pour
+ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que
+je sens bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept
+ans à travers le monde, sur la mule de mon
+oncle.</p>
+
+<p>Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il
+s'aime fort et il aime les hommes. Il compte faire son
+chemin par ses talents, sans léser personne. Nous avons
+tous passé par là. Et le monde qu'il traverse se charge
+de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation
+d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à
+se délier, et à se battre, par la force s'il peut, par la
+ruse plutôt. Une dizaine de mésaventures l'avertiront
+suffisamment de ces nécessités sociales. Mais remarquez
+que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un
+caractère amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie,
+ou simplement l'humeur chagrine consisteraient
+à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du
+fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses
+petits défauts. Il est volé, dupé et mystifié parce qu'il
+est vaniteux, imprudent, étourdi; parce qu'il parle
+trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi de
+suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et
+un peu trop guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à
+être jamais profondément dépravé.&mdash;Car ici encore
+la mesure que le bon sens impose serait dépassée. Il
+faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne
+donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que
+vont les choses à l'ordinaire. Ce serait ou déclamation
+ou conception lugubre de la vie que de faire commettre
+à Gil Blas, désormais instruit, de véritables forfaits.
+Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel
+que la vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère
+de moyen ordre elles ne produisent pas de si
+grands effets, nous le savons bien. Elles peuvent pervertir,
+elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité
+que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des
+loups, un reste de naïveté et de candeur. Disgracié,
+mais sa disgrâce ignorée encore, il rencontre une de
+ses créatures, qui se répand en actions de grâces et en
+protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie
+son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend
+un air «froid et rêveur» et le quitte brusquement. Et
+Gil Blas a un moment de surprise, comme s'il ne connaissait
+point encore les choses. Toujours le mot de la
+Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru
+capable d'un tel procédé.» Il reçoit encore des leçons
+d'immoralité; il peut en recevoir encore. Les plus
+mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier
+jour, et Dieu merci!</p>
+
+<p>Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et
+détruit ses scrupules, elle affine son intelligence, et
+par là, tout compte fait, le ramène aux voies de la
+raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et
+tant de batailles et de ruses, une vie simple et calme.&mdash;
+Mais voyez encore ce dernier trait. N'est-ce point une
+idée très heureuse que d'avoir ramené Gil Blas de sa
+retraite sur le théâtre des affaires? Il est tranquille,
+il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons
+notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais
+dans cette sagesse la nécessité entrait pour beaucoup,
+sans qu'il s'en doutât. Le prince qu'il a servi monte sur
+le trône. Notre homme revient à Madrid, sans précipitation
+à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par
+ce qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté
+sur le passage du Roi dont il attend un regard, il confesse
+honteusement qu'il ne peut repartir: «<i>Afin que
+Scipion n'eût rien à me reprocher</i>, j'eus la <i>complaisance</i>
+de continuer le même manège <i>pendant trois semaines</i>.»
+On sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra
+plus tard à son jardin, sans doute; mais il était
+naturel qu'il eût au moins une rechute. La conversion
+d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il n'ait
+été relaps au moins une fois?</p>
+
+<p>Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la
+moindre affectation de profondeur. Il y a, je l'ai dit,
+une certaine imagination qui se mêle à ce bon sens,
+à cette vue juste de la condition humaine. C'est
+l'imagination du poète comique. Elle est très difficile
+à définir, n'étant, pour ainsi dire, qu'une
+demi-faculté d'invention. Elle consiste, ce me semble,
+à <i>vivifier l'observation&mdash;et à lier entre elles
+les observations</i>, ce qui n'est encore rien dire, mais
+nous met sur la voie. Le poète comique observe les
+hommes, qui se présentent toujours à nous en leur complexité,
+c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour
+les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il
+essaye de saisir la qualité ou le défaut principal de
+chacun d'eux, de l'isoler de tout le reste, et de le considérer
+à part. Cela fait, s'il a de bons yeux, il peut tracer
+<i>le portrait d'une faculté abstraite</i>, de l'avarice, de
+l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de «l'ambitieux
+», du «jaloux», ce qui est absolument la même
+chose.&mdash;S'il s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une
+manière de critique des caractères, nullement un
+artiste. S'il va plus loin, si ce produit de son analyse,
+sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son
+esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y
+accommodent, le complètent, l'élargissent, qu'est-il
+arrivé? C'est que l'imagination est intervenue; c'est
+que cette complexité de l'être humain, notre poète,
+après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une
+sorte de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a
+rétablie moins riche à coup sûr qu'elle n'est dans la
+réalité; l'a rétablie dans les limites de l'art, qui étant
+toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie juste
+assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais
+enfin l'a reconstituée.&mdash;C'est ce que j'appelle vivifier
+l'observation.&mdash;C'est ce que le poète comique doit
+savoir faire. C'est ce que Le Sage fait excellemment.</p>
+
+<p>Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses
+yeux; il les voit circuler et se promener par le monde.
+Voit-il bien le fond de leur âme? Il faut reconnaître, et
+on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est point
+bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est
+un mérite, je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il
+a adopté c'est un air de vérité de plus. Il ne voit pas
+le fond de ces âmes, parce que les âmes de ces héros
+n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la psychologie»
+d'un intrigant, d'une rouée et de son
+associé, d'un garçon de lettres moitié valet, moitié
+truand, d'un archevêque beau diseur, d'un ministre
+qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires.
+Les âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie
+Le Sage; et les âmes moyennes sont, de toutes les
+âmes, celles qui sont le moins des âmes. Celles des
+grands passionnés, celles des hommes supérieurs,
+celles des solitaires, qui au moins sont originales,
+celles des hommes du bas peuple, où l'on peut étudier
+les profondeurs secrètes, et les singuliers aspects et
+les forces inattendues de l'instinct, demandent un art
+psychologique bien plus pénétrant.</p>
+
+<p>&mdash;Autant dire que l'art qui veut donner la sensation
+du réel ne donne que la sensation de la médiocrité.
+&mdash;Sans aucun doute; seulement la médiocrité vraie,
+bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît
+son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage,
+autant, si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par
+ses qualités, était merveilleusement habile à la saisir:
+et je ne dis pas qu'il n'y ait un art supérieur au sien,
+je dis seulement que ce qu'il a entrepris de faire, il l'a
+fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est
+pas peu.</p>
+
+<p>Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de
+vivifier les observations, mais de lier entre elles les
+observations. C'est d'abord la même chose, et ensuite
+quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce don de la
+vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage
+vivant, c'est ensuite inventer des circonstances,
+des incidents, vrais eux-mêmes, et qui, de
+plus, servent à montrer le personnage dans la suite et
+la succession des différents aspects de sa nature vraie.
+On peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable.
+Les aventures de Gil Blas sont innombrables; toutes
+nous le montrent, et semblable à lui-même, et sous un
+aspect nouveau. Il y a là et un don de renouvellement
+et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type
+qui sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses,
+si diverses, aucune ne dépasse le personnage, ne
+l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il en est le lien
+naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme
+présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude,
+tantôt dans une autre; elles le font comme tourner
+sous nos regards, sans que jamais l'attention se détache
+de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle y soit
+sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.&mdash;Et avec
+quel sentiment juste de la réalité, encore, pour ce qui
+est du train naturel des choses! Elles ne se succèdent,
+ces aventures, ni trop lentement, ni trop vite. Par un
+art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu
+partout sans être particulièrement saisissable nulle
+part, elles semblent aller du mouvement dont va le
+monde lui-même. On ne trouve là ni la précipitation
+amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent factice,
+du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante
+aussi, et ce divertissement perpétuel des digressions,
+qui est un charme dans Sterne, mais qui nous fait
+perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément
+du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne
+va pas sans inquiétude, que l'auteur se moque de nous.
+Le Sage a tellement le sens du réel que jusqu'à la succession
+des faits et le mouvement dont ils vont a l'air,
+chez lui, de la démarche même de la vie.</p>
+
+<p>Les épisodes même, les aventures intercalées, qui
+sont une mode du temps dont il n'est aucun roman de
+cette époque qui ne témoigne, ont un air de vérité dans
+le <i>Gil Blas</i>. Ils suspendent l'action et la reposent, juste
+au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations,
+le héros picaresque s'arrête un instant, avec
+complaisance, à écouter un roman d'amour et d'estocades,
+et s'y délasse un peu. On sent qu'il en avait besoin.
+On sent que ce sont là comme les rêves de Gil
+Blas entre deux affaires ou deux mésaventures. Il a
+pris plaisir à se raconter à lui-même une histoire fantastique
+et consolante de beaux cavaliers et de belles
+dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes
+dans une fontaine, pour ne pas manger son pain sec.
+Il a fait trêve ainsi au réel. Nous lui en savons gré.</p>
+
+<p>Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour
+bien marquer l'intention, ne met ces histoires-là que
+dans les épisodes. Ce sont choses qui se disent dans les
+conversations, que ses personnages se racontent pour
+s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas
+responsable. Lui se réserve la réalité.&mdash;Notez encore
+qu'à mesure que le roman avance, ces épisodes sont
+moins nombreux. L'action, sans se précipiter, domine,
+prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à mesure
+qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité,
+Gil Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur
+sa route; et c'est la même chose; et sa pensée est moins
+souvent traversée de Dons Alphonse et d'Isabelle.
+Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation
+ou en songes; et c'est encore le train véritable de
+la vie: car il faut toujours en revenir à cette remarque;
+et le roman se termine par la plus bourgeoise et
+la plus tranquille des conclusions.</p>
+
+<p>C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre,
+ce roman, quoi qu'on en ait pu dire. Qu'on observe
+qu'il semble quelquefois recommencer (comme la vie
+aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire
+pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une
+partie, je le veux bien; mais il est bien lié, et il est
+en progression, et il s'arrête sur un dénouement
+naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une
+ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où
+l'on se retrouve aisément. Dans quelle partie du livre
+se trouve telle scène caractéristique? D'après l'âge de
+Gil Blas, et la tournure d'esprit particulière chez lui
+qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le livre.
+Voilà la marque.&mdash;Et surtout, ce qui est art de composition
+supérieure encore, l'impression générale est
+d'une grande unité. Ignorez-vous que les <i>Pensées</i> de
+Pascal et les <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld sont livres
+mieux composés, tels qu'ils sont par la volonté ou
+contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel
+livre bien disposé, bien <i>arrangé</i>, bien symétrique et
+où l'unité et la concentration de pensée font défaut;
+parce que toutes les idées des <i>Maximes</i> et des <i>Pensées</i>
+se rapportent et se ramènent à une grande pensée
+centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y
+tendent, la montrant toujours?&mdash;À un degré inférieur
+il en est de même de <i>Gil Blas</i>. Il y a dans ce
+livre une conception de la vie, que chaque page suggère,
+rappelle, dessine de plus en plus vivement en
+notre esprit, et que la dernière complète. Cette conception
+n'est point sublime; elle consiste à penser que
+l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et
+qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une
+grande tranquillité de ton et d'un style très naturel et
+très uni, ce qui revient à dire que dans la pratique il
+faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité
+d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie
+(c'est Le Sage qui me semble parler ainsi) est une
+plaisanterie médiocre, et, aux plaisanteries de ce
+genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou trop
+mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire,
+ni assez sot pour s'en fâcher.&mdash;Voilà une belle philosophie!&mdash;
+Je n'ai pas dit qu'elle fût belle, je dis que
+c'en est une, et que ce livre l'exprime fort bien, d'où
+je conclus qu'il est bien fait.</p>
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>LE SAGE PLUS VULGAIRE</h4>
+
+<p>Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien
+songé à tout cela, et est-il bien le philosophe même
+de moyen ordre que nous disons? Il l'est dans <i>Gil Blas</i>,
+et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant <i>Gil
+Blas</i> partie par partie, à des intervalles très éloignés,
+il ait toujours retrouvé cette même direction de pensée
+et ce même état d'humeur, et ce même ton.&mdash;Mais il y
+a tout un Le Sage qui n'a pas même cette demi-valeur
+morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer
+au plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du
+réalisme de tendre au bas, qui n'est pas moins son
+contraire que le sublime. Je comprends très bien les
+critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent
+pas ces peintures de l'humanité moyenne, et ne
+trouvent jamais assez de délicatesse et de distinction
+dans la littérature. Si on les pressait, ils nous diraient:
+«Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes
+plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment
+au-dessous. L'étude de la réalité n'est jamais
+qu'un acheminement ou un prétexte a explorer les
+bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception distinguée
+et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous
+tenez jamais.»&mdash;Il y a du vrai en vérité, je ne sais
+pourquoi. Voilà un homme qui a écrit le <i>Gil Blas</i>, qui
+a montré un sens étonnant du réel, qui s'est tenu,
+comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui
+n'est pas distingué, mais qui est de bonne compagnie
+bourgeoise, qui n'est pas très moral, mais qui n'a pas
+le goût de l'immoralité, et qui, du reste, est honnête
+homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs
+et simples qu'il nous entretient, avec complaisance
+peut-être, en tout cas avec une remarquable impuissance
+à nous entretenir d'autre chose, <i>Guzman d'Alfarache,
+le Bachelier de Salamanque</i>, traductions ou adaptations
+de la littérature picaresque, sont du picaresque
+tout cru. Voilà des gens qui n'ont pas besoin de recevoir
+de la vie des leçons d'immoralité. Ils naissent
+gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent
+en bandits, après avoir fait souche de canaille.</p>
+
+<p>Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement
+ennuyeux.&mdash;Quel intérêt voulez-vous en effet
+qu'il y ait, et quelle variété, et quel éveil de curiosité,
+et où se prendre, dans une série de fourberies se
+continuant par des vols auxquels succèdent des espiègleries
+de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est
+Guzman qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est
+Guzman qui est le volé; le divertissement est mince;
+et cela dure, et les volumes sont gros.&mdash;Et je remarque
+aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme,
+que l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais
+chez un peintre réaliste, il ne la garde plus tout
+à fait. Il penche vers les coquins, il faut l'avouer. Où
+est mon bon archevêque de Grenade qui n'était qu'un
+honnête sot? Je vois dans <i>Guzman</i> tel évêque qui est
+absolument enchanté de l'habileté de son laquais à
+lui voler ses confitures. Quel adroit coquin! Quel
+génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien! Est-il
+assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On
+cherche des compliments à ajouter à ceux de Monseigneur.
+On envie le voleur. Que ne sait-on aussi
+spirituellement piller la maison pour mériter l'applaudissement
+du maître et entrer en faveur! Voilà le goût
+pour les coquins qui commence.&mdash;Oh! chez Le Sage, ce
+n'est pas encore bien grave. Mais c'est un commencement,
+c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal moral est
+toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine
+des lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et
+c'est La Bruyère qui marque son mépris des malhonnêtes
+gens à chaque page, et ne veut pas qu'un livre de
+portraits satiriques signé de lui s'en aille à la postérité
+sans un chapitre où se montre le grand honnête
+homme et le chrétien; et c'est Molière qui écrit <i>Scapin</i>,
+mais qui écrit <i>Alceste</i> aussi et <i>Tartuffe</i>. Ils ont au
+moins la préoccupation des choses morales; ils l'ont,
+ou leur public la leur impose, et cela revient presque
+au même.</p>
+
+<p>Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation,
+moins ce souci, du moins la plume en main. Et dans
+<i>Gil Blas</i> il n'est qu'insoucieux des choses de la conscience,
+et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un
+degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres
+iront jusqu'au bas de l'échelle. Nous aurons deux phénomènes
+littéraires très curieux: le goût du bas, et le
+goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les
+amateurs de méchanceté. Et ce sera la <i>Pucelle</i>, et Crébillon
+fils et Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on
+avance dans l'étude du XVIIIe siècle, plus on s'aperçoit
+de cette brusque rupture qui s'est faite, dès son
+commencement, dans les traditions intellectuelles.
+Une lumière s'est éteinte. L'affaiblissement des idées
+religieuses a eu pour effet une diminution morale. Les
+hommes se plairont un peu, pendant quelque temps,
+dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire
+la conscience. Pour le moment il ne faut
+pas se dissimuler qu'ils s'en passent. Et voilà comment
+le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du XVIIe siècle,
+est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui
+qui va suivre, et comment on a bien eu raison de
+voir dans son oeuvre modeste une transition d'un âge
+à l'autre.</p>
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis
+malice, et bon auteur qui a laissé un chef-d'oeuvre de
+bon sens, d'observation juste, de narration facile et
+vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut se
+défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé
+à ne pas s'aviser assez des qualités incomparables
+qu'il cache sous sa bonhomie et l'aisance modeste de
+son petit train: auteur aussi qui fait le désespoir des
+critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un
+bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux
+grands éloges oratoires, ni aux grandes théories.&mdash;Il
+en est ainsi pour tous ceux qui ont excellé dans un
+genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils n'ont
+pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur
+encore pour une ombre, de batailles sur leurs
+tombeaux. Leur compensation c'est qu'ils sont toujours
+lus. Et ils sont lus <i>personnellement</i>, ce qui vaut
+beaucoup mieux que de l'être par «fragments bien
+choisis», dans les livres des autres.</p>
+
+<br>
+<h3>MARIVAUX</h3>
+<br>
+
+<p>Ce sera un divertissement de la critique érudite dans
+quatre on cinq siècles: on se demandera si Marivaux
+n'était point une femme d'esprit du XVIIIe siècle, et si
+les renseignements biographiques, peu nombreux dès
+à présent, font alors totalement défaut, il est à croire
+qu'on mettra son nom, avec honneur, dans la liste des
+femmes célèbres.&mdash;Si on se bornait à le lire, on n'aurait
+aucun doute à cet égard. Il n'y eut jamais d'esprit
+plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est
+femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style.
+Il l'était, dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa
+susceptibilité très vive, une certaine timidité, l'absence
+d'énergie et de persévérance, une grande bonté et
+une grande douceur dans une sorte de nonchalance,
+et après des caprices d'ambition, des retours vers
+l'ombre et le repos. Ses sentiments religieux, des
+mouvements de tendresse pour ceux qui souffrent,
+son goût pour les salons et les relations mondaines,
+complètent, si l'on veut, l'analogie.&mdash;Mais c'est par sa
+tournure d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à
+ce sexe, qu'il a, souvent, peint avec tant de bonheur.
+Son nom est fragilité, et coquetterie, et grâce un peu
+maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité,
+pensée fine, brillante et légère, incapable des grands
+objets, et se brisant à les saisir. Je n'ai pas dit
+mauvais goût, je dis coquetterie, démangeaison de
+toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources
+un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter
+encore un certain manque de suite dans les démarches
+de son esprit? Il quitte, reprend, et quitte encore
+les plus chers objets de son étude; il a comme de l'inconstance
+dans le talent.&mdash;Faut-il dire encore qu'un
+certain degré d'originalité lui manque, ou plutôt, car
+ici il y a lieu à de grandes réserves, qu'il ne sait pas
+bien se rendre compte de sa vraie originalité, et une
+fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?&mdash;Il y a toujours
+du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant
+mystère. Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement
+dans les définitions toutes faites, et non
+moins dans celles qu'on fait pour lui. Il impatiente
+par une inégalité de talent qui semble une inégalité
+d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois
+ennuyeux, quelquefois exquis; et tout compte
+fait, on est amoureux de lui. Décidément c'est l'érudit
+du vingt-cinquième siècle qui a raison.</p>
+
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>MARIVAUX PHILOSOPHE</h4>
+
+<p>Il était absolument incapable d'une idée abstraite.
+Comme le goût de son temps était à la philosophie, il
+a philosophé de tout son coeur, en plusieurs volumes;
+car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait à la
+mode. Il semble même avoir eu une grande inclination
+pour cette mode-là. A plusieurs reprises il a voulu
+courir la carrière de publiciste. Après le <i>Spectateur
+français</i>, l'<i>Indigent philosophe</i>; après l'<i>Indigent philosophe</i>,
+le <i>Cabinet du philosophe</i>, et les <i>Lettre de Madame
+de M***</i>, et le <i>Miroir</i>. C'étaient feuilles volantes,
+sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer,
+au hasard des circonstances, ses idées sur toutes
+choses. La lecture en est cruelle. On préférerait l'abbé
+de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la discussion.
+Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une
+idée fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et
+petites histoires sentimentales, sur quoi nous reviendrons,
+ce sont des lieux communs entortillés dans des
+phrases difficiles, ou des banalités de sentiment délayées
+dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui
+soit plus vide. On saisit là le fond de la pensée de Marivaux,
+qui était qu'il ne pensait point. On s'est efforcé
+de trouver dans ces volumes au moins des <i>tendances</i>
+philosophiques, intéressantes à relever, comme indication
+du tour d'esprit général de l'aimable écrivain.
+On le montre ennemi du préjugé nobiliaire, très touché
+de l'inégalité des conditions sociales, etc. A le lire
+sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la
+complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne
+nous donne sur ces sujets, faiblement exprimées, que
+les idées courantes, et qui couraient depuis bien longtemps.
+Ses dissertations sont démocratiques comme la
+satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme
+un sermon de Massillon. C'étaient là propos de salon,
+à remplir les heures, et rien de plus. Quand il ne raconte
+pas quelque chose, on ne saurait dire à quel
+point Marivaux, dans le <i>Spectateur</i> et ouvrages analogues,
+nous tient les discours d'un homme qui n'a rien
+à dire.&mdash;«Du moment qu'il se fait journaliste...»,
+me répondra-t-on.&mdash;Sans doute; mais ce journaliste
+est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des
+feuilles volantes, on s'attendrait à trouver, çà et là,
+quelque passage révélant un homme qui réfléchit, ou
+qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses.
+C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et
+probablement l'incapacité d'en avoir, est un trait important
+du personnage que nous considérons. À lire
+les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette lacune;
+à lire le <i>Spectateur</i>, on s'en assure.</p>
+
+<p>La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert
+des idées littéraires de Marivaux. On sait que
+Marivaux est un «moderne», ce que je ne songe
+nullement à lui reprocher; car non seulement il est
+permis d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais
+de l'être, quand on est artiste, pour avoir le courage
+d'être original. Marivaux est donc contre les anciens;
+mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer
+une idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la
+manière dont il plaide sa cause. Tout à l'heure, il
+était diffus et vide, maintenant il est inintelligible et
+inextricable:</p>
+
+<p>«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous
+ceux qui pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle.
+Eh bien, un jeune homme doit-il être le copiste de la façon de
+faire de ces auteurs? Non! cette façon a je ne sais quel caractère
+ingénieux et fin dont l'imitation littérale ne fera de lui qu'un
+singe, et l'obligera de courir vraiment après l'esprit, l'empêchera
+d'être naturel. Ainsi, que ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux,
+ni le fin, ni le noble d'aucun auteur ancien ou moderne,
+parce que ou ses organes s'assujettissent à une autre sorte de fin,
+d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet ingénieux et ce fin qu'il
+voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs qu'en supposant le caractère
+des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se nourrisse seulement
+l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait indiquer à quoi
+ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit à son
+geste naturel.»</p>
+
+<p>Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est
+ainsi qu'il parle. Ce qui précède est à là fin de la septième
+feuille du <i>Spectateur</i>; le galimatias est plus terrible
+au commencement de la huitième.</p>
+
+<p>&mdash;Voici de son style quand il se fait critique. Sur
+<i>Ines de Castro</i>:</p>
+
+<p>«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le
+trait du plus grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en
+faire autant, il n'y a point d'autre secret pour cela que d'avoir
+une âme capable de se pénétrer jusqu'à un certain point des
+sujets qu'elle envisage. C'est cette profonde capacité de sentiment
+qui met un homme sur la voie de ces idées si convenables,
+si significatives; c'est elle qui lui indique ces tours si familiers,
+si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces mouvements faits
+pour aller les uns avec les autres, pour entraîner avec eux l'image
+de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux situations
+qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui justifie
+tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas
+régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à
+bon compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il
+cessât d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait
+de mouvement la nature a le pour et le contre; et il ne s'agit
+que de bien ajuster.»</p>
+
+<p>Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée
+pure, même très peu abstraite, échappe complètement,
+qui n'ont ni prise pour la saisir, ni force pour la
+suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un «penseur»
+à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les
+philosophes du XVIIIe siècle tient en partie à cette
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste.
+&mdash;Ce n'est pas encore tout à fait le vrai mot, et
+c'est chose curieuse même, comme ce romancier si
+agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
+moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il
+observe assez peu, et qu'on ne trouverait guère dans
+Marivaux de véritables études de moeurs ni de copieux
+renseignements sur la société de son temps. Dans ses
+journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre
+que très peu de détails de moeurs. Il trouve le moyen
+de faire des «chroniques» non politiques, rarement
+littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux n'apparaît
+point. Il n'a pas même cette vue superficielle
+des choses environnantes qui rend lisible Duclos. Ses
+causeries, pour ce qui est du fond, et dans une forme
+abandonnée et languissante qui, malheureusement,
+n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos
+qu'elles ne rappellent les <i>Lettres galantes</i> de Fontenelle.
+Ce sont des mémoires pour ne pas servir à l'histoire
+de son temps. Il est juste de faire quelques exceptions.
+On a relevé avec raison ce passage où nous
+apparaît un pauvre jeune homme, distingué, aimable,
+causeur spirituel, et qui devient absolument muet,
+stupide et paralysé de terreur devant son père. Voilà
+qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je
+qu'il me semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier
+et exceptionnel, et forme un renseignement
+plutôt sur l'époque antérieure que sur celle dont est
+Marivaux?&mdash;J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
+des Français pour les étrangers, parce que c'est
+là un travers qui paraît bien s'introduire en France
+précisément dans le temps que Marivaux l'observe et
+le dénonce. Le passage, du reste, est charmant:</p>
+
+<p>«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est
+pas faite comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout
+naturellement, ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment
+tout ce qui se fait chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs...
+voilà ce qu'on appelle une vanité franche. Mais nous autres,
+Français, il faut que nous touchions à tout et nous avons changé
+tout cela. Nous y entendons bien plus de finesse, et nous sommes
+autrement déliés sur l'amour-propre. Estimer ce qui se fait chez
+nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer ses compatriotes?... On
+ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent à dénigrer nos
+meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles venues de loin.
+Ces gens-là <i>pensent plus que nous</i>, dit-il; et, dans le fond, il ne le
+croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout le monde
+vive. <i>Primo</i> il parle des habiles gens de son pays, et, tout habiles
+qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment assez
+flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en profondeur
+de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne l'étonneront
+point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance
+contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de
+son pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme
+de toute nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en
+sait plus que les étrangers eux-mêmes.»</p>
+
+<p>À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements
+une manie qui n'existait point à l'âge précédent,
+qui est un caractère assez important de tout le
+XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
+parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir,
+et dont le principe psychologique est très finement
+démêlé.</p>
+
+<p>Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe
+point, ou fait des observations déjà faites, par exemple
+sur les financiers et les directeurs, sans les renouveler
+par le détail ou par la forme. Dans ses romans même,
+je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
+humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va
+suivre; mais je fais une remarque générale qui m'inquiète
+un peu: voici deux romans de moeurs, formellement
+et de profession romans de moeurs, qui se passent
+dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et
+dans la société où il vit, des romans où le petit détail
+des actions humaines a sa place, des «romans où l'on
+mange», comme on a dit spirituellement, enfin des romans
+de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère
+que des gens parfaits, et un autre où il n'y a guère
+que de plats gueux et des femmes perdues. Je ne sais
+pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est le
+plus faux. Dans <i>Marianne</i>, jusqu'aux loups sont tendres,
+sensibles et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse;
+voici une dame qui a la passion du désintéressement,
+en voici une autre qui est l'idéal même. Le
+Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante
+et dans tout le cours de son histoire une attitude si
+piteuse dans le mal, qu'on en vient à se dire que ce
+n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme bon et
+vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une
+tentation de quinquagénaire, très pardonnable quand
+on connaît Marianne. Savez-vous ce qu'aurait fait M. de
+Climal, s'il eût vécu, en présence de la résistance de la
+jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée.</p>
+
+<p>Voilà l'aspect général de <i>Marianne</i>; on y voit comme
+un parti pris d'optimisme et une indiscrétion de vertu.
+Et voici le <i>Paysan parvenu</i> où je ne trouve ni un honnête
+homme ni une femme sage, où tout roule, je ne
+dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas
+des instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument,
+s'y mêle, de ce qui, d'ordinaire, le relève, le
+déguise, ou au moins l'habille. Lui, rien que lui. Par
+lui les intérieurs sont troublés, les familles désunies,
+robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt,
+on épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient
+à tout.</p>
+
+<p>Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le
+moment, je ne montre que l'ensemble et le contraste
+entre ces deux oeuvres d'imagination, et je crois voir
+que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination
+domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni
+dans le bien ni dans le mal. Ces romans renferment,
+nous le verrons, des parties d'observation très distingués,
+qu'il faut connaître; mais, en leur fond, ils ne
+procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été
+conçus dans le réel; un peu de réel s'y est seulement
+ajouté. Ils procèdent chacun d'une idée, et un peu d'une
+idée en l'air, d'une fantaisie séduisante, qui a amusé
+l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste
+qui a écrit cela.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme
+par boutades. La preuve en est encore dans ce tour
+d'esprit singulier, dans cette humeur fantasque d'imagination,
+dans cette excentricité laborieuse qui le guide
+plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de
+ses sujets. Il s'en ira écrire des comédies mythologiques
+où figurent Minerve, Cupidon et Plutus, échangeant
+des «discours sophistiqués et des raisonnements
+quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de
+Cydias; et ce que ces singulières productions dramatiques
+rappellent le plus, c'est bien en effet les <i>Dialogues
+des morts</i> de Fontenelle, et leur banalité attifée
+de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la
+Pudeur, ce qui est le fin du fin, le plus piquant ragoût,
+et il dit: «Moi! je l'adore, et mes sujets aussi! Ils la
+trouvent si charmante qu'ils la poursuivent partout
+où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier
+n'est point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la
+Sagesse, l'Honneur qui sont commis à sa garde; voilà
+ses officiers...»&mdash;Que tout cela est joli, et que voilà
+un rien bien travaillé!</p>
+
+<p>Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême
+en cela? Rien autre que la Moralité à allégories
+du moyen âge. Ne doutez point qu'il n'en ait écrit. Nous
+voici sur le <i>Chemin de Fortune</i>. Deux gentilshommes
+se rencontrent non loin du palais de <i>Fortune</i>. Ils voient
+de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît <i>la fidélité
+d'un ami!</i>»&mdash;«Ci gît <i>la parole d'un Normand!</i>»
+&mdash;«Ci gît <i>l'innocence d'une jeune fille!</i>»&mdash;«Ci gît
+<i>le soin que sa mère avait de la garder</i>», ce qui est bien
+plus finement imaginé encore, car il faut renchérir.
+&mdash;Et les deux gentilshommes avancent. Un seigneur
+qui s'appelle <i>Scrupule</i> sort d'un petit bois et les
+arrête; une dame qui se nomme <i>Cupidité</i> les soutient
+et les encourage, et le drame continue ainsi...</p>
+
+<p>N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus
+toute la littérature classique, et qu'est-ce à
+dire, sinon, d'abord que Marivaux a une naturelle contorsion
+dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit s'abandonne
+à ces singulières démarches parce qu'il n'est
+pas nourri et soutenu de connaissances solides et
+de vérité?&mdash;Il y a autre chose, certes, dans Marivaux;
+qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
+de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond.
+Le fond, ce sont les idées et les observations morales,
+et les grands siècles littéraires sont riches,
+avant tout, de cette double matière. Quand elle fait
+un peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup
+d'esprit, et novateur sur certains points, recule tout
+à coup, par delà les grandes générations littéraires
+dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres
+pensaient peu, observaient moins encore, et où la
+littérature était une frivolité pénible, et une charade
+très soignée.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>MARIVAUX ROMANCIER</h4>
+
+<p>Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il
+donc?&mdash;Il avait de très grands dons de romancier et
+de psychologue. Car il ne faut pas confondre le psychologue
+et le moraliste. Ils sont très différents. Pascal dirait
+que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue
+l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion
+de regarder et le don de voir juste. Il se pénètre de réalité
+de toutes parts. Il voit une multitude de détails,
+du menus faits, «principes» ténus et innombrables de
+sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de
+ces multiples impressions du réel que se fait l'étoffe
+du son esprit. Il peut n'être pas psychologue: ces faits
+qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, et qu'il garde
+sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir les
+sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées,
+l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie.
+Personne n'est plus sûr moraliste que Le Sage,
+personne n'est moins psychologue.&mdash;Le psychologue
+ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez
+sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux
+et facilement saisissables de son art. Il peut
+n'être pas plus informé que chacun de nous. Mais, ces
+principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; ces
+faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce
+qu'ils supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent
+venir, et où ils mènent, et pénétrer comme leur
+constitution, comme leur physiologie.</p>
+
+<p>Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera
+un romancier admirable. Le moraliste qui n'est que
+moraliste, le psychologue qui n'est que psychologue,
+pourra être un romancier de grand mérite, mais incomplet.
+&mdash;Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient
+plus de l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle.
+Marivaux est surtout psychologue, et il l'est
+presque exclusivement. Voilà pourquoi ses romans
+semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez
+vu;&mdash;et ont des parties éclatantes de vérité: certaines
+choses qu'il a vues, il les a très profondément
+pénétrées.</p>
+
+<p>Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il
+l'était absolument. Le psychologue a toujours au moins
+la tentation d'être romancier. Le moraliste l'a souvent
+aussi, mais beaucoup moins. Réunir beaucoup de documents
+sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et le
+plus souvent il se borne à écrire les <i>Caractères</i>. Coordonner
+ses documents dans un tableau d'ensemble et
+faire mouvoir ce tableau sous les yeux du lecteur par
+la machine simple et légère d'un récit un peu lent,
+l'idée peut lui en plaire, et il écrira le <i>Gil Blas</i>; mais
+il faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres
+sollicitations que ceux du simple moraliste.</p>
+
+<p>Le psychologue, lui, va droit au roman, de son
+mouvement naturel, et sans se douter qu'il n'a pas
+tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où, peut-être,
+vient que Marivaux a toujours commencé les siens et
+ne les a jamais finis. Il va droit au roman, parce que
+sa manière d'étudier est déjà une façon de se raconter
+quelque chose. Il n'est pas l'homme qui jette de tous
+côtés avec promptitude des regards exercés et puissants;
+il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le
+creuse et le scrute avec patience pour remonter à ses
+origines, quitte à redescendre ensuite à ses conséquences.
+Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion,
+soutenant tel point de la chaîne d'une observation
+ou d'un souvenir, et comblant discrètement les
+lacunes avec quelques hypothèses. Il va, vient, induit,
+déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit
+récit de la naissance, du développement, de la grandeur
+et de la décadence d'un fait moral, qu'il s'expose
+à lui-même.&mdash;Que le roman sorte naturellement de
+là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, avec tous
+ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire.
+Quant à la tentation de l'écrire, elle est sûre.</p>
+
+<p>Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit,
+et un peu trop, qu'il n'y a rien dans le <i>Spectateur</i>, et
+suites. Il n'y a presque rien dont le moraliste ou l'historien
+des idées puisse faire son profit. Mais il y a à
+chaque instant des commencements de roman, des
+nouvelles, des romans rudimentaires. A chaque instant
+Marivaux glisse au récit. Et quel est le caractère
+de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des
+observations morales, mais des <i>situations psychologiques</i>.
+Une jeune fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je
+suis bien malheureuse, et voici ce que j'ai senti, et ce que
+je sens pour le coupable...»&mdash;Un mari lui écrit: «Je
+n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon
+égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté...
+de l'autre... etc.»&mdash;L'<i>Indigent philosophe</i> devrait
+être, comme le <i>Spectateur</i>, un recueil de réflexions
+diverses: très vite il se tourne de lui-même en récit
+picaresque.</p>
+
+<p>Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas
+loin sans qu'on voie poindre le roman, et sans qu'on
+voie aussi, peut-être, que c'est roman très mince
+d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire d'un
+seul sentiment traversant deux ou trois situations
+légèrement différentes, et entouré, pour qu'il y ait
+cadre, à peu près de n'importe quoi.</p>
+
+<p><i>Marianne</i> et le <i>Paysan parvenu</i> sont conçus ainsi,
+avec plus de prétentions, plus de suite, plus de succès
+aussi; mais au fond tout de même.</p>
+
+<p>Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin,
+l'amour-propre dans le désir de plaire. Il a vu
+une jeune fille française, assez froide de coeur et de
+sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion,
+et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni
+pour le mal, incapable d'exaltation, à peu près fermée
+aux ardeurs religieuses et parfaitement à l'abri des
+emportements de l'amour, ne désirant que plaire et
+inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a d'elle-même,
+et puisant dans cette complaisance qu'elle a
+pour soi une foule de vertus moyennes qui la rendent
+très aimable et très recherchée. Elle est née avec des
+instincts de délicatesse, de précaution à ne point se
+salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez
+elle comme une forme de son amour-propre: quel que
+soit le miroir où elle se regarde, que ce soit sa petite
+glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des autres,
+elle veut s'y voir à son avantage.</p>
+
+<p>En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle
+n'aura point le mouvement de dégoût violent d'un
+coeur orgueilleux, la nausée d'une patricienne. Elle feindra
+de ne pas comprendre le désir qui la poursuit, elle
+se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas.
+Tant qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce
+qu'on lui veut, l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on
+lui donne, ce trousseau qu'on lui achète, tant qu'on n'a
+rien demandé en échange, cela peut passer pour charités
+paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil refuserait,
+l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre
+est un sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant
+de voiture méritait un soufflet. Mais s'il peut
+passer pour un heurt involontaire? Il faut qu'il passe
+pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je
+fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore
+pour cette fois l'amour-propre s'est tiré d'affaire.</p>
+
+<p>Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations
+franches, et aux propositions sans périphrases?
+&mdash;Cette fois, il n'est sophisme qui tienne. Il faut renvoyer
+l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la robe.
+Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur
+se gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter
+cette robe-là, offerte autrement! Est-ce qu'elle ne devrait
+pas venir d'elle-même sur ses épaules? Enfin
+on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut se
+regarder dans son miroir.</p>
+
+<p>Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle,
+puisqu'elle ne capitule point; mais elle négocie. Elle
+ne fait point de sortie; elle s'assure, au plus juste, et
+sans sacrifices inutiles, les honneurs de la guerre.
+Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup
+d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être
+habile. Marianne la définit elle-même bien finement:
+«On croit souvent avoir la conscience délicate, non
+pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais à cause
+de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter
+de lui en faire.»</p>
+
+<p>Ses coquetteries auront le même caractère que ses
+défenses; et comme ses résistances étaient mesurées
+juste à ce que l'amour-propre exige, ses demi-provocations
+se tiendront dans les limites d'une dignité qui
+est ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est
+à l'église. On se place parmi le beau monde. Et pourquoi
+non? On s'y place, on ne s'y étale point. La modestie,
+c'est la dignité, et l'on est modeste; mais
+l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse
+les bornes; c'est du christianisme.&mdash;On regarde les
+vitraux, non point parce que ce mouvement fait valoir
+les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces vitraux
+sont de belles choses; et si les yeux et le cou
+en profitent, ce n'est pas de notre faute.&mdash;Il n'est pas
+bien de montrer la naissance de son bras; mais il
+n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si, dans
+ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce
+n'est point qu'il se montre, ce n'est point qu'il se
+laisse voir; c'est la faute de la cornette. Ce sont coquetteries
+innocentes, parce qu'elles sont involontaires,
+ou du moins qu'elles pourraient l'être.</p>
+
+<p>Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait
+naître, comment se comportera notre Marianne? Remarquez
+d'abord que les amours qu'elle inspire sont
+vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes
+passions ne vont point à des femmes comme
+Marianne; elles vont plus haut, ou plus bas. Trois
+hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a vu que
+ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un
+homme mûr et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette
+ferme de son esprit. Le libertin est repoussé;
+l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes sérieux:
+il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de
+Valville, est accueilli, sévèrement puni d'un instant
+d'infidélité, et, en définitive, serait épousé, si Marianne
+avait terminé son oeuvre<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a>Il épouse dans le dénouement que le continuateur de Marivaux
+a ajouté.</blockquote>
+
+<p>Marianne aime donc, mais comme elle fait toute
+chose: elle aime sur la défensive. Elle ne s'abandonne ni
+à l'amour, ni même au plaisir d'être aimée, parce
+qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend
+d'être dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle
+se montre attentive, et rien de plus. Et comme elle a
+bien raison! Car voilà que Valville est infidèle, et où en
+serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir
+que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette
+faute, et nous confondons le perfide par une petite
+scène de générosité dédaigneuse très bien conduite:
+«Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»&mdash;Et
+alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins
+contente de nous, ce qui est la petite monnaie du bonheur!
+Comme nous puisons dans notre vanité satisfaite,
+dans notre amour-propre chatouillé, dans notre dignité
+qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation
+que d'autres trouveraient amère, mais que
+nous trouvons très suffisante!</p>
+
+<p>«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition;
+mais je dis agréablement émue: cette dignité de sentiments que
+je venais de montrer à mon infidèle; cette honte et cette humiliation
+que je laissais dans son coeur; cet étonnement où il devait
+être de la noblesse de mon procédé; enfin cette supériorité que
+mon âme venait de prendre sur la sienne, supériorité plus attendrissante
+que fâcheuse... tout cela me chatouillait intérieurement
+d'un sentiment doux et flatteur... Voilà qui était fait: il ne lui
+était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle Walthon d'aussi bon
+coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir la paix avec lui-même...
+et c'étaient là les petites pensées qui m'occupaient... et
+je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient pour moi, ni
+combien elles tempéraient ma douleur.»</p>
+
+<p>Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui
+est clair; mais, d'abord, vous prenez le vrai chemin
+pour être aimée, et du reste, vous êtes une petite personne
+clairvoyante, très ferme, très sûre de soi,
+très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment,
+et qui trouve dans ce sentiment tous les
+réconforts du monde; et c'est plaisir de voir avec quelle
+gratitude envers vous-même vous vous regardez dans
+votre miroir.</p>
+
+<p>Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce
+n'est guère que l'étude minutieuse d'un seul sentiment,
+ou d'un groupe de sentiments qui ont ensemble étroit
+parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les autres.
+Mais c'est une étude psychologique très poussée,
+et souvent très finement juste. Quelquefois on dirait
+du La Rochefoucauld un peu délayé. Marivaux connaît
+bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles;
+mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les
+ressorts déliés et frêles d'un caractère féminin. À ne
+considérer dans <i>Marianne</i> que Marianne seule, la lecture
+de ce livre est d'un très grand charme. Sur le reste
+je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je
+crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a
+de pénétration psychologique pour aller jusqu'au fond
+intime d'un sentiment surprendre la structure secrète,
+compter les contractions, isoler les fibres.</p>
+
+<p>Le <i>Paysan parvenu</i>, à ne regarder encore que le personnage
+principal, est beaucoup moins distingué. Ne
+crions pas trop vite à la pure convention. Il y a de la
+vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par les
+femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement
+contemporain de Marivaux; mais qui est
+de tous les temps; et Marivaux en a bien saisi le trait
+principal, la confiance tranquille et presque béate, le
+laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent
+très vite une force naturelle, une puissance sereine
+et inévitable du monde physique, une sève. Il a la
+placidité d'un élément. Il en a l'inconscience. Les
+succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées profondes;
+il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.</p>
+
+<p>À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique,
+un patelinage de paysan madré, qui est un
+bon détail, et met un peu de variété dans la monotonie
+forcée, et comme essentielle, d'un tel personnage.</p>
+
+<p>La progression même, dans le développement du
+caractère, est bien observée. Au commencement quelques
+scrupules, et aussi quelques timidités. Le propre
+d'une force comme celle qui fait le fond de l'honorable
+M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle
+s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation
+en usage chez les honnêtes gens. M. Jacob commence
+par n'accepter que quelques écus de la dame et
+de la femme de chambre; il refuse une forte somme,
+parce qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il
+refuse d'épouser la suivante, à certaines conditions
+que le maître de la maison veut imposer. On a son
+honneur, un honneur de valet, point trop délicat,
+mais qui ne s'accommode pas encore de tout.</p>
+
+<p>Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est,
+et il s'abandonne à son étoile; et il est admirable d'assurance
+sur le domaine qu'il sait qui est à lui. Distinction
+très fine: il est à l'aise, et très vite, beau parleur
+avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.
+À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se
+sent gêné, voudrait se cacher; il rencontre le regard
+d'une marquise, et le voilà rétabli dans ses avantages.
+&mdash;Il y a des détails excellents. On lui offre une place;
+il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre
+femme de celui à qui on la retire arrive en larmes et
+supplie. Voyez-vous Gil Blas à la place de Jacob? Je crois
+l'entendre: «Je m'en allai très confus et faisant réflexion
+que le bonheur des uns est toujours formé du malheur
+des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard;
+j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.»
+M. Jacob, lui, rend la place. Ce n'est point un ambitieux
+ou batailleur dans le combat de la vie. Il ne se
+pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil
+Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont
+différents. Cette place, il a le sentiment qu'il n'en a
+pas besoin; il la retrouvera, ou mieux. Sa carrière est
+ailleurs que dans les antichambres ministérielles, et
+plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même
+d'effronterie que dans son métier.</p>
+
+<p>Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit,
+ce me semble, jusqu'au terme logique et naturel
+de son développement (ce qui tient peut-être à ce que
+Marivaux n'a pas terminé lui-même le <i>Paysan parvenu</i>,
+non plus que <i>Marianne</i>). J'ai soupçon que l'assurance
+de l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la
+fortune de M. Jacob, doit se tourner assez promptement,
+en une sorte de brutalité. Se sentir sûr de l'amour
+de toutes les femmes développe étrangement le fond de
+férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires
+ont tant d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie;
+un peu sentiment de dignité; surtout certitude que
+ces gens-là ne se bornent pas à être des misérables et
+deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué
+de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu
+l'être pour être Don Juan, et surtout à faire comme Don
+Juan, on est sûr de le devenir. Le <i>Leone-Leoni</i> de George
+Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très bien
+vu à cet égard<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi
+et s'est peut-être trompé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Je n'ai pas besoin de rappeler le <i>Bel Ami</i> de Maupassant,
+qui pourrait être intitulé le <i>Sous-officier parvenu</i>, et où ce trait
+est très bien marqué, peut-être même avec excès.</blockquote>
+
+<p>Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère
+de rendre sa femme horriblement malheureuse,
+la rencontrant comme un obstacle après l'avoir saisie
+comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui
+a épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos.
+C'est peut-être reculer devant le point délicat, difficile
+et intéressant.&mdash;Passons, et après tout, Mme Jacob a
+pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le plus
+petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables,
+et dont il fallait au moins qu'il eût comme un germe.
+Il est bénin, et tout passif. Il est choyé, dorloté, engraissé
+et doucement papelard. Souvent on le prendrait
+plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il
+n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un
+génie féminin, et s'entend a peindre surtout les femmes
+et les personnages qui leur ressemblent. Il a fait un
+Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans songer
+que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément
+parce qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob
+qui n'est point faux, car le trait principal est bien saisi;
+mais qui s'arrête comme à mi-chemin de son évolution
+naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis
+parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble,
+ne pas réussir, du moins entièrement.</p>
+
+<p>Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée
+d'un trait délié et fin, à laquelle il manque, comme
+toujours, la vigueur, la plénitude, les dons, pour tout
+dire, du grand moraliste.</p>
+
+<p>Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et
+l'on voit bien que c'est à cette conclusion que je suis
+forcé de venir. Marivaux est un psychologue; il fait un
+bon «portrait» ou un bon «caractère»; il l'expose
+bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois
+pour montrer son modèle dans deux ou trois attitudes
+et dans le jeu nouveau de lumière et d'ombres que de
+nouveaux entours font sur lui, et il croit avoir écrit
+un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une
+assez grande richesse d'observations pour que ce qui
+environne sa figure centrale ait autant de réalité
+qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses romans le personnage
+principal est vrai, et tout le reste conventionnel.</p>
+
+<p>J'exagère un peu. Dans <i>Marianne</i>, après Marianne,
+il y a M. de Climal. Dans le <i>Paysan</i>, après Jacob, il y a
+Mlle Habert cadette. Je le veux bien. Et encore M. de
+Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou trois
+discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges
+infiniment heureux de fausse dévotion qui ronronne
+et de libertinage honteux qui balbutie. Mais il y a bien
+quelque incertitude dans le trait général, et je ne sais
+pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à
+son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime,
+selon les circonstances. La complexité, dans la composition
+d'un personnage, est, suivant les cas, trait de
+génie ou signe d'impuissance. Le mal est que, pour
+M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.</p>
+
+<p>Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la
+vérité; mais elle est pâle, elle est sans relief. Elle ne
+laisse presque rien dans la mémoire. Une figure pleine
+et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières discrètes,
+les lignes arrondies d'une chatte gourmande,
+voilà ce que je me rappelle, et c'est quelque chose, mais
+c'est tout.</p>
+
+<p>Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir
+de matière ses personnages secondaires, Marivaux en
+a conscience, et que c'est pour cela qu'il les tue à mi-chemin,
+M. de Climal au tiers de <i>Marianne</i>, Mlle Habert
+à la moitié du <i>Paysan</i>. Sans doute il ne pouvait point
+les soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition
+n'est peut-être qu'une indigence d'invention.</p>
+
+<p>Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous
+ce qui arrive? C'est que ce n'est plus de Marivaux
+qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui écrit, c'est son
+temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre
+assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite,
+mais peu puissante, et son observation juste, mais peu
+riche, une, deux, trois figures, et surtout une, qui ont
+de la vérité; et il remplit les espaces vides avec ce que
+lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le
+bel air, le goût général, les lieux communs et les manies
+intellectuelles de son époque. Or dans l'époque dont il
+est, il y a surtout deux goûts dominants en littérature
+d'imagination: c'est à savoir la vertu et le dévergondage.</p>
+
+<p>Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue
+déjà du lecteur: il sait que Crébillon fils commence
+de très bonne heure au XVIIIe siècle, avec les <i>Lettres
+Persanes</i> et le <i>Temple de Gnide</i>. Ce qu'on oublie quelquefois,
+c'est que la «vertu», la vertu à la mode de
+Jean-Jacques, «l'âme vertueuse et sensible» n'est point
+née sous les auspices de Diderot et de Rousseau. Elle
+vient au jour, elle aussi, presque au commencement
+du siècle. On la trouve dans ces mêmes <i>Lettres Persanes</i>
+à l'épisode des <i>Troglodytes</i>; on la trouve dans tout le
+théâtre sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas
+de vue que le théâtre de La Chaussée est exactement
+contemporain des deux romans de Marivaux.</p>
+
+<p>Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé
+ni le libertinage, ni la sensibilité, et que l'un et l'autre
+sont venus à peu près ensemble, dès que l'influence
+du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme frère et soeur,
+qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et se
+soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent.
+Dès que la gravité chrétienne a cessé de remplir, ou de
+soutenir, ou, au moins, de réprimer les esprits, le libertinage
+s'y est insinué; et dès que le libertinage s'y est
+introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité,
+y a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement.
+On est licencieux, on est lubrique; mais
+on a bon coeur, on est pitoyable, le spectacle du
+malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous
+ce couvert, on continue d'être libertin en toute décence.
+Et le lecteur peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de
+vertu enveloppe un peu de cynisme; et l'auteur se sauve
+de ses écarts par la beauté morale de ses conclusions; et
+tout le monde trouve son compte; et vertu et dévergondage
+s'en vont de concert tout le long du siècle,
+jusqu'à Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme
+à l'autre, et qui ont à l'un et à l'autre, unis et enlacés
+jusqu'à se confondre, fait de si grandes fortunes, qu'ils
+passent pour les avoir inventés.</p>
+
+<p>Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas
+de moi; elle est de Marivaux. C'est lui qui établit cette
+règle de l'union nécessaire de la licence et de l'honnêteté.
+Il gronde Crébillon fils: Vous êtes trop cru, lui
+dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais
+tempérées par des tendances vertueuses; «nous
+sommes naturellement libertins, ou, pour mieux dire,
+corrompus; mais il ne faut pas nous traiter d'emblée
+sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans
+vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la
+poussez point à bout. Le lecteur aime les licences, mais
+non point les licences extrêmes, excessives... Le lecteur
+est homme; mais c'est un bomme en repos, qui a du
+goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son
+esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais
+honnêtement, avec des façons, avec de la décence.»&mdash;
+Que disais-je?</p>
+
+<p>Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs
+de l'esprit public au XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la
+vérité, dans Marivaux. Là où Marivaux est supérieur,
+ils sont absents; mais c'est avec quoi il a comblé les
+vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans;
+c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il
+n'y intervient pas directement, et qu'il la laisse aller
+d'elle-même.</p>
+
+<p>Sensibilité conventionnelle, toute la partie de <i>Marianne</i>
+(le second tiers) où la jeune fille est menée dans
+le monde, conduite chez le ministre, etc. Il y a là une
+scène dans le cabinet ministériel, avec larmes, génuflexions,
+genoux embrassés, et ministre la main sur
+son coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il
+n'y manque qu'un huissier au second plan ouvrant les
+bras à demi étendus dans un geste qui veut dire:
+«Spectacle divin pour une âme sensible!»</p>
+
+<p>Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames
+qui veulent du bien à M. Jacob; détails scabreux, peintures
+lascives qui se répètent à satiété; une certaine
+gorge de madame de Fécourt qui reparaît régulièrement,
+toutes les dix pages... Et tout cela aussi très
+conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes:
+mademoiselle Habert à part, je confesse que
+je confonds toutes les autres, et que j'attribue peut-être
+à madame de Fécourt la gorge de madame de Ferval
+ou de madame de Vambures.&mdash;Il y a même un peu
+de libertinage dans <i>Marianne</i>, et le, pied, déchaussé
+par accident, de Marianne est bien le pendant du
+pied, volontairement sans pantoufle, de madame de
+Ferval.</p>
+
+<p>En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de
+tout le monde qui est autour du lui; cela n'a pas d'originalité
+parce que ce n'est pas conception de l'auteur,
+substance de son esprit, mais matière commune dont
+il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume.
+Il a un bien joli mot quelque part: «... moins
+à la honte de mon coeur qu'à la honte du coeur
+humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un
+peu celui de tout le monde...»&mdash;Et chacun aussi a
+d'abord son esprit, et puis un peu celui des autres,
+qu'on ajoute au sien pour étendre un peu son domaine;
+mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas
+sa marque et les traces d'une possession véritable.</p>
+
+<p>Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une
+autre espèce, d'interminables réflexions. «Je suis naturellement
+babillard», dit-il en une préface. Il l'est
+doublement, étant de complexion un peu féminine, et
+faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout
+par le menu, et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence.
+Il peint deux dévotes engloutissant des plats
+énormes avec des mines dégoûtées qui doivent donner
+le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes,
+qu'elles n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait
+de dire cela. Il le dit, déjà longuement, et ensuite:</p>
+
+<p>«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs
+de dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché
+la sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles
+s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres mangeuses.
+Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent
+gourmandes (<i>sans doute, passons</i>); qu'il faut se nourrir pour vivre
+et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable
+et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre,
+elles avaient trouvé le secret de la gloutonnerie...»</p>
+
+<p>Ah! c'est fini!&mdash;Non!</p>
+
+<p>«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour
+les viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient
+qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de
+ne pas l'être; c'était (<i>allez! allez!</i>) à la faveur de cette singerie
+que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.»</p>
+
+<p>Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que
+son lecteur est très inintelligent et n'a jamais compris.
+Marianne ne veut pas avouer au jeune Valville qu'elle
+est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse
+de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique
+blessée. Elle évite de prononcer le nom de la lingère.
+Puis, à un moment donné, perdant la tête: «Il faudra
+donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur! elle
+s'est trahie! «&mdash;Ah! cette marchande de linge...., répond
+Valville; c'est donc elle qui aura soin d'aller chez
+vous dire où vous êtes.» Quelle bonne fortune! Valville
+n'a pas compris!&mdash;Le revirement est joli, il est
+très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire.
+Mais Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé:</p>
+
+<p>«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens
+de nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que
+Valville est à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il
+faut recommencer; que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai
+rien appris; et qu'au lieu de comprendre (<i>le voilà parti!</i>) que je
+n'envoie chez elle que parce que j'y demeure, il entend seulement
+que mon dessein est de la charger d'aller dire à mes parents où
+je suis; <i>c'est-à-dire qu'il</i> la prend pour ma commissionnaire:
+c'est là toute la relation qu'il imagine entre elle et moi.»</p>
+
+<p>Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse,
+s'en excuse, s'en amuse, et recommence. C'est la marque
+de la manie psychologique. Vauvenargues a de ce
+travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas l'ombre.
+On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à
+Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue,
+avec les défauts et les qualités aussi que comporte
+ce genre. Il est fait de l'élude très minutieuse de
+quelques sentiments, avec beaucoup de réflexions et
+de considérations; et cela fait un fond un peu dénué,
+et, pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne
+sont pas de lui, mais de ses voisins: un peu de ce
+réalisme des vulgarités qui avait commencé à poindre
+avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en
+France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un
+certain goût de s'encanailler; un peu de sensibilité et
+de vertu larmoyante; un peu de polissonnerie.</p>
+
+<p>Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils
+ont des disparates extraordinaires, et sont, selon les
+pages, excellents ou assommants. C'est qu'ils ont été
+écrits comme par deux hommes, l'un psychologue,
+contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La
+Fayette, qui est exquis, encore qu'un peu long, l'autre
+par un homme du XVIIIe siècle qui connaissait le goût
+du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des pages
+de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre.
+Et il n'y a personne qui ressemble moins au premier
+que le second, d'où suit dans l'ouvrage commun quelque
+incohérence.</p>
+
+<p>Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu
+près tout seul, et sans collaborateur trop apparent?
+Oui, et c'est là que nous allons le considérer pour
+achever de le bien connaître.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>MARIVAUX DRAMATISTE</h4>
+
+<p>Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était
+l'endroit où ses qualités devaient se trouver dans tout
+leur jour,&mdash;où ce qui lui manquait n'est point nécessaire,
+&mdash;où, enfin, il se pouvait qu'il fût contraint de
+renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont
+plus graves qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le
+théâtre en vit; c'est sa ressource propre. Ce ne sont
+point les grands moralistes qui réussissent à la scène,
+ce sont les grands psychologues. Ce ne sont point des
+tableaux très riches et abondants des moeurs humaines
+que le théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très
+nette, très diligente et bien conduite, d'une ou deux
+passions dans chaque pièce, et c'en est assez; c'est
+l'évolution, bien suivie en ces phases successives,
+d'un ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et
+opposer d'une manière dramatique. Et tant s'en faut
+qu'il soit besoin d'une foule de personnages, tous bien
+saisis, c'est-à-dire d'une multitude de renseignements
+sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de
+personnages trop complexes, sous peine de n'être plus
+clair. Au théâtre l'homme est comme dépouillé de tous
+les accessoires de son caractère, il est réduit à ses passions
+dominantes; et puis, en revanche, ces passions
+sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout
+leur développement.</p>
+
+<p>Essayez de mettre <i>Gil Blas</i> au théâtre. Vous vous
+apercevrez d'abord que tant de personnages si variés,
+tous si précieux pourtant, deviennent inutiles et
+gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement
+et ses amis intimes peuvent rester, et que Gil
+Blas prend une importance énorme; et que dès lors, en
+revanche, lui n'a plus assez de fond, est trop en surface
+pour les proportions que vous êtes contraint de
+lui donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau
+de moeurs qu'il faut laisser tomber, et un caractère
+qu'il faut creuser davantage.</p>
+
+<p>Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre
+précisément parce qu'il savait creuser un caractère,
+et parce que le grand tableau de moeurs, qu'il n'eût
+pas su remplir, ne lui était pas demandé là.</p>
+
+<p>Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice.
+Ceci encore, au théâtre, n'était point mauvais. Le
+théâtre n'admet le réalisme qu'à légères doses, parce
+que le réalisme est tout fait de menus détails, et que le
+théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique
+réaliste a de la saveur au théâtre; mais les grandes
+passions éternelles (sous de nouvelles couleurs et
+regardées d'un nouveau point de vue, tous les cinquante
+ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas
+tarder à revenir, et où le spectateur vous ramène.</p>
+
+<p>Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie
+fade ou manie de libertinage, n'avaient guère leur
+place sur la scène, où la gauloiserie est bien reçue,
+mais où l'art de provoquer des mouvements honteux
+est absolument proscrit; où les sentiments délicats
+sont bien accueillis, mais où la comédie larmoyante
+n'avait pas encore pu s'établir en faveur. Si Marivaux
+avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie sentimentale,
+il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée;
+mais j'ai cru voir qu'il n'est chez lui que ressource
+d'emprunt pour allonger ses volumes, et aussi n'y a-t-il
+pas songé en un genre d'ouvrages où la mode ne
+l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.&mdash;
+Enfin ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur
+de quintessence et d'explicateur à perte d'haleine,
+minutieux commentaires, analyses confuses à force
+d'être multipliées, et galimatias dans la finesse, pouvaient
+le perdre absolument au théâtre,&mdash;à moins que
+le théâtre ne l'en détournât. C'était partie de va-tout.
+Subsistant, ces défauts eussent été là odieux; mais
+précisément parce qu'ils devenaient odieux, ils pouvaient,
+là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force
+d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans
+une circonstance où une sottise serait énorme, ou bien
+on la fait, ou bien son énormité vous avertit de ne
+point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à peu
+près; car les défauts intimes ne s'abolissent point,
+mais il arrive qu'ils se contiennent.</p>
+
+<p>Rien ne montre mieux que cet exemple combien
+le théâtre est une bonne discipline, en ses rigueurs
+salutaires, pour les hommes de lettres. Le théâtre a
+ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités,
+de dons aimables et un peu suspects, de
+grâces légèrement inquiétantes. Comme il faut être
+court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à de
+simples nonchalances;&mdash;comme il faut être vif, ses
+analyses se sont ramassées en traits rapides et pénétrants,
+et les coups de sonde ont remplacé les longues
+galeries souterraines;&mdash;comme il faut être clair, son
+galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux;
+et de tout cela s'est formé le <i>marivaudage</i>, dont
+on n'a jamais su s'il est le plus joli des défauts, ou la
+plus périlleuse des qualités, ou une bonne grâce qui
+s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.</p>
+
+<p>Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme,
+où ses dons avaient leur emploi, ses lacunes leur
+excuse, ses mauvais penchants leur correctif; et où il
+pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a
+d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a
+de commun ne pouvant guère y trouver place.</p>
+
+<p>Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare
+et précieuse. La première impression en est ravissante.
+Il est joli d'abord de tout ce qui n'y est point. On sent,
+au premier regard, un homme qui n'a point de métier
+(plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un
+métier à lui). On ouvre le volume, on parcourt, et
+c'est une surprise aimable. Quoi! point d'intrigue;
+point de quiproquo; point d'obstacle extérieur au
+bonheur des amants, point de circonstance accidentelle
+qui les sépare, corrigée par une circonstance accidentelle
+qui les réunit;&mdash;et point de tuteur barbare, de
+père terrible, d'oncle sauvage et stupide;&mdash;et pas
+davantage de <i>peinture de la société</i> (oh! non!); point de
+traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers
+d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets
+flibustiers, de parvenus, de femmes galantes, de dévotes,
+de directeurs;&mdash;et point non plus de <i>comédies de
+caractère</i>: point de pièce qui s'intitule le distrait, l'inconstant,
+le maniaque, le disputeur, le décisionnaire,
+le grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le
+morne, l'acariâtre, le tranquille, l'amateur de prunes,
+et qui nous offre le divertissement de dix lignes de La
+Bruyère en cinq actes!&mdash;Quel singulier théâtre! Voilà
+qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose
+que cela, et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi.</p>
+
+<p>On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un
+genre nouveau, une sorte de <i>comédie romanesque</i>, des
+ouvrages dramatiques qui sont des «nouvelles», ou
+bien plutôt, de petits romans traités dans la manière
+dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques
+qu'il se puisse. Cette comédie n'emprunte
+presque rien&mdash;ayons le courage de dire rien du tout&mdash;
+à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger
+les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse
+ni un miroir; elle est faite d'une douce et légère aventure
+de coeurs entre gens qu'on n'a jamais rencontrés
+dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce
+théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des
+renseignements sur les hommes du temps, ont le double
+malheur de n'y trouver rien, et de nous amener,
+par leurs analyses les plus laborieuses, à cette conclusion,
+très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont
+d'un pays qui n'est nullement géographique. Les suivantes
+sont des dames très bien élevées, et qui ne sont
+pas seulement spirituelles, qui sont ingénieuses. Et
+faites bien attention, souvent les grandes dames ont
+des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables
+ manques de réflexion ou de tenue qui en font
+de charmantes grisettes. Il n'y a pas une grande distance,
+non seulement d'allures, mais même de race,
+entre maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent
+ces rôles chacun selon son «emploi» et rétablissent la
+différence; mais examinez, et vous verrez qu'elle est
+factice.&mdash;Et, pareillement, les mères (le plus souvent)
+sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères
+dressent des pièges joyeux où se prendront leurs enfants,
+d'une humeur aussi gaie et alerte que de jeunes
+valets.&mdash;Et tout cela est léger, capricieux, aérien, fait
+de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin,
+loin des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on
+n'a jamais posé le pied, et que pourtant nous connaissons
+tous pour savoir qu'on y a les moeurs les plus
+douces, les caractères les plus aimables, des imperfections
+qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y
+habiter.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque,
+et diffère de toutes les autres en ce qu'elle est
+plus conventionnelle qu'aucune d'elles.&mdash;Il faut voir.
+Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des âmes,
+cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine
+réalité, qui consiste à ressembler aux nôtres tout
+en étant beaucoup plus belles; elles peuvent avoir une
+certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à sentir, à
+se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement
+dans la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la
+joie, à hésiter dans l'incertitude, à se mouvoir enfin
+librement dans l'atmosphère légère et pure qu'elles
+habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour
+mieux parler l'historien de moeurs, n'a guère que
+faire ici, il me semble que le psychologue peut s'y
+trouver bien.&mdash;Marivaux n'a pas compris autrement
+la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement
+en dehors de quelque temps et de quelque lieu
+que ce fût, mais qui étaient bien des âmes humaines,
+et qu'il regardait de très près. Il n'est fantaisiste que
+de première apparence, et parce qu'il supprime à peu
+près le support matériel et l'habitacle ordinaire des
+esprits humains; mais avec les ressorts mêmes de ces
+esprits, il ne badine point; il n'invente pas, il est très
+informé et très diligent, et il arrive ainsi que ce théâtre,
+qui contient si peu de <i>réalité</i>, contient plus de
+<i>vérité</i> que beaucoup d'autres.&mdash;Il est très libre, très
+dégagé, très affranchi de toute imitation des choses de
+la rue ou de la maison; il paraît très imaginaire, et
+tout à coup on s'aperçoit qu'il est très profond. Figurez-vous
+qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas
+des Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien
+d'homérique.» Il eût répondu sans doute: «Ce ne sont
+guère des Français davantage. Ce sont des hommes.
+J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains
+en eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du
+souci de la couleur des temps et des lieux. S'il me conduit
+à tracer des développements de passion qui ne
+soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient
+vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans
+un autre ordre, Marivaux procède de même. La couleur
+locale de la comédie, c'est le réalisme. Il n'en a souci,
+et d'autant plus peut-être, étant connaisseur en choses
+de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité pure.
+Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient
+en l'esprit, et d'où il part pour en faire une? Allons
+chercher une comédie qu'il n'a point faite, et dont il
+n'a jeté sur le papier que la matière:</p>
+
+<p>«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie
+était de philosopher sur les passions quand je lui parlais de la
+mienne. Cela m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse
+de savoir si bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup
+et de faire le surpris de sa pénétration. Elle m'en croyait
+enchanté. Savez-vous ce qui arriva? C'est que pendant qu'elle
+définissait les passions, je lui en donnai en tapinois une pour moi,
+que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance, et qui m'ennuya
+à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut fâchée
+de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,
+comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne
+pour cela en me retirant. Elle ne parlait des passions que par
+théorie. Il n'y avait que son esprit qui les connût, et je les lui
+avais mises dans le coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus
+à les sentir qu'à les examiner.»</p>
+
+<p>Ceci est une page de l'<i>Indigent philosophe</i>, et ç'aurait
+pu devenir une comédie de Marivaux. C'est une analyse
+d'une façon d'aimer. La Rochefoucauld a dit qu'il y a
+bien des gens qui n'auraient jamais connu l'amour s'ils
+n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que
+parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le
+sujet de cette comédie que Marivaux n'a pas écrite.</p>
+
+<p>La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute
+sur l'amour avec une profondeur extraordinaire,
+en femme qui affecte d'être sûre de ne point le ressentir,
+quand on cause en théoricien, avec une froide raison,
+de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer...
+En effet, il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais
+comme vous en parlez bien! quelle intelligence, quelle
+finesse, que d'esprit! C'est plaisir de s'entretenir
+avec une femme supérieure.»</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Lisette, je sais trop la vanité de
+l'amour pour trouver un homme aimable; mais je sais
+connaître le mérite. Le marquis est fort bien. Voilà un
+homme qui m'apprécie.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Lisette, le marquis vient moins souvent.
+Cela est fâcheux. Il a dit la conversation. Il sait les
+choses. Dans cette campagne, on ne sait avec qui causer.
+Il me manque...</p>
+
+<p>Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus.
+L'entretien d'une pauvre femme est sans doute languissant...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Non, l'entretien d'une femme supérieure
+est intimidant. Les femmes qui sentent encouragent,
+et les femmes qui savent effrayent.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Qui vous dit que savoir empêche de
+sentir?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Il y est au moins un retardement,
+ou une distraction.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Ou un acheminement peut-être.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Ce n'est vrai que de celles qui ne
+savent qu'à moitié. Mais il n'est point de secret pour
+vous; et connaître le fond de la passion, c'est s'en
+garantir. Ah! c'est dommage!</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Pour qui?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Pour... mettons pour le chevalier qui
+vous aime, et qui ne vous le dira jamais. Il sait trop
+bien qu'on n'aime point les philosophes; on les admire.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;L'admiration n'est-elle point une
+forme déguisée de l'amour?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Pas plus que parler amour n'est une
+façon de le ressentir. À ce compte, vous m'aimeriez
+infiniment. Vous voyez bien!</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Je vois que vous voulez me faire dire
+que je vous aime!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Vous pourriez le dire; car vous
+aimez à badiner. Mais ce serait pour faire une étude
+sur la fatuité des hommes en ma pauvre personne.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Lisette, ce marquis est un sot. Quand
+je songe que j'étais sur le point de lui dire que je l'aimais,
+et peut-être de le croire! Il est très borné, avec
+toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce pauvre
+chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est
+timide. Si on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis,
+il ne faudrait pas le décourager en l'éblouissant...»</p>
+
+<p>Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment,
+en saisir les éléments, démêler les parties dont il
+se compose, et de ces légers mouvements du coeur,
+de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs et de
+leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties
+couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux
+yeux des personnages, et surtout aux leurs.</p>
+
+<p>Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il
+soit capable de faire ce travail menu et délicat d'analyse.
+À vrai dire, il n'y en a qu'un. Les femmes, à l'ordinaire,
+ne se connaissent bien qu'en amour. Il ressemble
+aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est
+tout simplement d'avoir introduit l'amour dans la
+comédie française; et cette petite découverte était une
+très grande nouveauté,</p>
+
+<p>Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux
+il y avait eu des amoureux sur notre théâtre comique;
+seulement il n'y avait pas eu de peintures de
+l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les
+comédies; il n'en était jamais le fond et la matière.
+L'auteur comique nous présentait une Angélique qui
+était amoureuse de Valère, et un Valère qui était le
+soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était chose
+acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des
+débats; et ce qui s'opposait à cette passion, et comment
+elle finissait par triompher des obstacles, là était la
+matière de la comédie. Il semblait que l'amour fût un
+fait tout simple, qu'on ne décompose point, irréductible
+à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est
+pas. On nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront
+toujours. Il n'y a pas à y revenir, et nous ne nous en
+occuperons plus. La comédie part de là, et elle porte
+sur autre chose.»&mdash;C'est pour cela que vous voyez
+tant de titres de comédies qui annoncent des analyses
+de caractère: <i>Avare, Imposteur, Glorieux, Grondeur</i>; et
+que vous ne voyez pas une comédie qui s'intitule
+l'<i>Amoureux</i>; car l'<i>Homme à bonnes fortunes</i>, je n'ai pas
+besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près,
+on s'aperçoit bien que chez nos comiques l'amour est
+même à peine un <i>ressort</i>; il est une manière de signalement:
+il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux
+des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme
+il est entendu, au théâtre, que c'est les amoureux qui
+ont raison, à condition qu'ils soient aimés, l'auteur
+nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et
+Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je
+vais me moquer. Quant à eux, je ne m'en occuperai
+qu'au dénouement; et c'est bien naturel, puisqu'il n'y
+a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez l'importance
+qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques,
+et jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement
+les choses. A peine pourrez-vous citer comme
+sortant de cette règle le <i>Dépit amoureux</i>, qui n'est
+qu'une comédie d'intrigue, et le <i>Misanthrope</i>, qui est
+en partie une étude sur une manière comique d'aimer,
+et en grande partie autre chose. Un ouvrage portant
+sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru
+moins du domaine de la comédie que du roman.</p>
+
+<p>Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple,
+qui ne pût servir que d'un point de départ. Il a vu
+qu'il était composé de beaucoup d'éléments divers,
+qu'il avait ses raisons d'être, et ses développements,
+et ses marches et contre-marches, son <i>mouvement</i> par
+conséquent; et, par suite, qu'il pouvait <i>contenir sa
+comédie en lui-même</i>, sans avoir besoin, pour entrer
+dans une comédie, d'avoir des obstacles extérieurs
+à lui.</p>
+
+<p>Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout
+parce qu'il avait une admirable psychologie féminine,
+j'entends une psychologie de la femme comme
+il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est
+quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point.
+Par exemple, c'était, c'est peut-être encore une banalité
+que d'estimer que les femmes sont fausses. Marivaux
+sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai
+que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en
+tiennent à leurs paroles. À ce compte, on peut, en
+effet, les accuser quelquefois d'artifice. Mais c'est une
+injustice véritable. Comment un être qui est tout de
+sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne
+peut que mentir. Précisément parce qu'il a conscience
+que la vivacité de ses sentiments et son incapacité de
+réflexion livre à tout venant ses secrets, il essaye
+peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce n'est que
+la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper
+autrement.&mdash;Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter:
+la vérité sort et éclate de tous ses gestes, de tous
+ses airs, de tous ses regards, de toutes ses attitudes,
+et se précipite de tout son être. Ce qu'il pense, il vous
+l'apprend toujours «par une impatience, par une froideur,
+par une imprudence, par une distraction, en
+baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa
+place, en y restant; enfin c'est de la jalousie, du calme,
+de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence
+de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni
+tendre, ni délicate, ni fâchée, ni bien aise; elle est tout
+cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la
+quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. Morbleu!
+nos tendresses les plus babillardes approchent-elles
+de l'amour qui perce à travers son silence<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> <i>Surprises de l'amour</i>, I, 2.</blockquote>
+
+<p>Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des
+sentiments qu'elles éprouvent et de ceux qu'elles
+inspirent, il avait tout un théâtre tout nouveau dans
+la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit,
+et que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait
+fait le drame, et précisément Marivaux est un Racine
+à mi-chemin, un Racine qui ne pousse pas le conflit des
+passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences funestes,
+et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine
+qui n'écrit que le second acte d'<i>Andromaque</i>.</p>
+
+<p>On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour»,
+que l'amour en ses commencements incertains
+et indécis, et qui s'ignore encore. C'est que c'est là, et
+non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour. L'amour
+déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui
+il s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout
+seul. Car de deux choses l'une: ou il est malheureux, et
+c'est un drame qui commence, ou il est heureux, et il n'y
+a rien à en tirer du tout. L'amour commençant, au contraire,
+peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant
+que le spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe
+d'objet; parce qu'il hésite, recule, louvoie, se prend
+aux pièges des précautions dont il se défend; par tout
+ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte,
+de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui
+finit par être confondu, de mille autres choses, et là
+est le drame gai et divertissant de l'amour.&mdash;Dans
+une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le
+fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent
+clairement qu'ils aiment, <i>qui est celui du
+dénouement</i>, et, au contraire des autres, c'est par la
+déclaration d'amour que ce genre de drame doit finir.
+&mdash;Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies
+de Marivaux.&mdash;On conçoit combien cette manière
+d'entendre la comédie rend le travail de l'auteur difficile.
+Il doit suivre avec sûreté le travail insaisissable
+d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et
+le rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux
+personnages. Il doit étudier des passions si indécises
+encore que ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en rendre
+compte ne s'en doutent point, et que le spectateur
+qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement
+et les suivre sans peine. Il doit mettre le public
+dans la confidence, sans y mettre aucun des acteurs;
+et dans la confidence, non d'un fait, facile à faire connaître
+une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives
+d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a
+de la gageure dans cette conception de l'art et le désir
+malicieux, la prétention piquante de vouloir être
+compris sans presque rien dire. Marivaux a de la
+femme jusqu'à la coquetterie.</p>
+
+<p>Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est
+que, d'abord, cette science si sûre qu'il faut avoir, en
+pareil dessein, de la complexion, pour ainsi dire, et de
+la nature intime de l'amour, il l'a pleinement. Personne,
+depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour
+seulement, n'a su démêler si finement ce qui
+entre dans la composition d'un sentiment ou d'une passion.
+De quoi l'amour est fait, dans telle circonstance
+ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui
+l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même,
+c'est ce qu'il voit et montre ensuite.&mdash;Ici, il est fait de
+dépit amoureux (<i>Surprises</i>): que deux personnes qui
+ont juré de ne plus aimer se rencontrent et se confient
+leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles
+en arrivent à la sympathie, et de là à l'amour:
+«Comme celui-ci sait me comprendre!»&mdash;Là il est fait
+d'impatience de ce qu'on possède et du désir de ce
+qu'on vous défend (<i>Double inconstance</i>).&mdash;Ailleurs
+il est fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me
+soupçonne d'aimer! J'ai bonne opinion de cet homme!
+Quelle insolence! écartons cette idée...» Il ne faut pas
+l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est s'en
+préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (<i>Jeu de l'amour et
+du hasard</i>).&mdash;Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être
+aimé, de bonté, de douceur, d'esprit de contradiction
+aussi, quand tout le monde vous répète que l'objet de
+votre amour en est indigne, et qu'à force de se dire:
+«C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser:
+«Serait-ce si fou?» (<i>Fausses confidences</i>.)&mdash;Tout cela
+avec une science des nuances, une connaissance de
+nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme
+Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend
+et nous inquiète un peu.&mdash;La <i>Double inconstance</i>
+est un ouvrage un peu languissant; mais c'est plaisir
+comme Marivaux a bien marqué chaque inconstance,
+celle de l'homme et celle de la femme, de son trait véritable
+et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans
+oublier ses premières amours. On sent que le présent
+n'efface qu'à moitié le passé, que le désir ne fait qu'un
+peu tort à la gratitude. Au fond il les aime toutes deux,
+la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne,
+comme il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif
+au moins, sinon de fait, qui est dans l'homme, est
+indiqué, avec mesure du reste, d'une manière très heureuse.&mdash;Silvia,
+au contraire, dès qu'elle aime ailleurs,
+n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est
+ruiné absolument par le nouveau. Elle n'est plus retenue
+même par un regret; elle ne se sent plus attachée
+que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.</p>
+
+<p>Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et,
+qui sait? bien superficiel peut-être. Dans ces analyses
+de l'amour qui s'ignore, ne serait-ce point l'amour vrai
+que l'auteur oublie, et à force de nous montrer de quels
+éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et
+autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point
+fait précisément de tout ce qui n'est pas lui?&mdash;Il y a du
+vrai dans cette objection; mais il y a aussi beaucoup à
+dire. Et d'abord nous sommes ici dans la comédie.
+L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette
+et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame.
+L'amour-goût, pour parler comme Stendhal, qui, fortifié
+par l'accoutumance, l'estime, les bons rapports, peut
+aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, est
+essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il
+est dans les conditions moyennes de l'existence. Et lui
+seul peut servir à la comédie de l'amour; lui seul est
+piquant, tandis que l'autre, force simple, est redoutable
+comme les armées qui marchent en bataille, ainsi
+qu'il est dit aux Livres saints.&mdash;Lui seul, par le conflit
+et le va-et-vient des sentiments dont il se mêle, ou dont
+il naît, ou qu'il fait naître, car tout cela s'entrelace, et
+est plaisant pour cette raison même, forme un petit
+drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit
+drame divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement,
+«après beaucoup de mystère», comme
+dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.</p>
+
+<p>Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment
+profond est parce qu'il est, et qu'à le décomposer, on
+risque tout simplement de passer à côté; il est vrai
+aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce
+sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait
+une dame, qu'a connue Chamfort à celui qui lui
+plaisait.&mdash;Arrêtez, répondit le galant; si vous le savez,
+je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de
+la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans
+doute, le grand amour romanesque est aveugle, et je
+n'aime point follement, si j'ai des yeux, même pour
+voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour
+soi-même qu'être aimé pour ses qualités, au moins
+est-ce être aimé pour quelque chose qui nous touche
+d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, s'il
+n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable.
+L'amour, né peut-être du ressentiment contre quelqu'un
+qui ne vous vaut pas, est tout au moins une préférence.
+Ainsi de suite; et de tels sentiments on peut
+encore s'accommoder.»&mdash;Eh! oui! et c'est de ce
+train que vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce
+petit manège de l'amour susceptible d'analyse parce
+qu'il n'est pas absolument pur, et de degré et de gradation
+parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.</p>
+
+<p>Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld
+a dit que «s'il existe un amour pur et exempt
+du mélange des autres passions, c'est celui qui est
+caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.»
+Eh bien, c'est cet amour qui s'ignore, précisément,
+que peint Marivaux, ou, du moins, c'est par lui
+qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces autres
+passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même,
+dont il a besoin pour se connaître et en quelque
+sorte pour revêtir un corps; mais c'est encore de
+l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps caché au
+fond du coeur.&mdash;C'est pour cela que cette comédie
+de l'amour est divertissante et touchante. Elle est divertissante
+parce que c'est un malin plaisir, un des
+plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans les sentiments
+des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir
+mieux qu'eux ce qu'ils vont faire; elle est touchante
+parce que cet amour qui s'ignore longtemps c'est
+bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à l'amour
+bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance
+à se connaître ou à se faire entendre, que
+quand il se heurte à un obstacle extérieur: on voudrait
+l'aider à naître. Et quand ces autres passions, dépit,
+amour-propre, capables de le faire éclater, commencent
+à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont
+faire; on les donnerait aux personnages pour les exciter
+un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas t'apercevoir
+que tu aimes!»</p>
+
+<p>Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour,
+parce que l'auteur y a répandu une exquise bonté.
+C'est notre Térence, un Térence un peu attifé. Ses
+personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien
+de plus difficile que de mettre la bonté au théâtre,
+parce qu'elle y prend très vite l'air fade de la sensiblerie.
+Marivaux se sauve du danger parce que ses
+bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à Arlequin.
+«Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera
+malheureux s'il ne l'épouse pas.&mdash;A la vérité, il sera
+d'abord un peu triste; mais il aura fait le devoir d'un
+brave homme, et cela console; au lieu que s'il l'épouse,
+il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui
+qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»&mdash;Voilà
+leur manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond
+du coeur.</p>
+
+<p>Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie
+de Marivaux, et cette bonté qu'il mêle à toute sa
+finesse, c'est dans le <i>Legs</i>. Le <i>Legs</i> est une étude
+d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un
+peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé.
+Rien de mieux vu; les hommes de ce genre ont très
+souvent beaucoup de succès, des succès sérieux et
+durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est
+un de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien
+démêlés; on met son amour-propre, et Dieu sait à quel
+degré d'entêtement va l'amour-propre chez une femme,
+à apprivoiser un ours; c'est une belle victoire,&mdash;Ensuite
+c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité,
+et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais
+il fallait plus que la finesse féminine, il fallait de la
+bonté pour s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est
+quelque chose de tout nouveau, d'inattendu, de parfaitement
+original, et de très profond sous les apparences
+d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse
+de l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie
+des terres nouvelles. Il a tracé des chemins. Ce
+sont petits chemins, je le sais bien, «il connaît tous
+les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»;
+Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là
+où personne n'est allé, il n'y a pas même de sentiers.»</p>
+
+<p>La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques
+est bien intéressante à suivre de près. Il n'y a
+chez lui aucun art de «composition», j'entends de
+composition factice, il n'y a pas l'ombre de «métier».
+Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite
+à ce qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas
+composé de faits matériels qu'il faudrait distribuer
+en un certain ordre pour en faire une suite enchaînée
+et logique aboutissant à une conclusion contenue dans
+les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant
+d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance
+extérieure qui les suscite ou les pousse.&mdash;En pareil
+cas l'art de la composition se confond avec l'art même
+de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre
+marche que le progrès même des sentiments. L'intrigue
+n'est point nécessaire là où le mouvement dramatique
+est intime en quelque sorte et vient de l'évolution
+même des mouvements du coeur. L'intrigue est
+la part d'invention proprement dite que l'auteur apporte
+dans le drame. A qui voit parfaitement la succession
+des sentiments dans les âmes, inventer n'est
+point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout
+naturellement son invention à trouver une <i>situation</i>,
+et, la situation trouvée, laissera ses personnages
+aller tout seuls. Ce sera même une tendance commune
+à tous les grands psychologues au théâtre de
+réduire l'intrigue à rien. Racine glisse, d'un penchant
+naturel, à <i>Bérénice</i>; et quand il a trouvé ce
+chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on
+lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond:
+«Précisément! J'ai l'invention par excellence. L'invention
+<i>consiste à créer quelque chose de rien</i>.»</p>
+
+<p>A la vérité, dans un grand drame, une situation et
+l'évolution naturelle des sentiments qu'elle a mis en
+présence ne suffit pas. Les sentiments, d'eux-mêmes,
+ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps
+pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il
+ne soit pas nécessaire que quelques circonstances
+habilement ménagées les renouvellent, les pressent, et
+les fassent comme tourner pour présenter leurs divers
+aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours
+pleurer et mourir, il faut que Thésée soit cru
+mort, puis que Thésée revienne, puis que les amours
+d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue,
+que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à
+disposer. D'un psychologue pur psychologue, comme
+Marivaux, on peut donc dire et qu'il n'a pas besoin
+d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement
+dit, il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue
+où l'intrigue lui est inutile, et il ne pourra aborder les
+oeuvres de longue haleine où le secours de l'intrigue
+lui serait indispensable.</p>
+
+<p>C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre
+sont de petites pièces qui sont des drames en raccourci.
+Du drame ils ont l'essence, qui est la vie
+morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée
+du mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété,
+parce qu'ils n'ont pas l'invention des incidents, des
+incidents chose vile en soi, simples machines, mais
+machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant
+accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son
+tour, fait son chemin, marque son trait, et complète
+la peinture du caractère.</p>
+
+<p>De là le seul défaut sérieux des petits drames de
+Marivaux: ils ont une certaine uniformité, et ils sont
+un peu prévus. Ils ne nous trompent point; nous savons
+un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le
+théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu
+qui n'est qu'un caprice de l'auteur; mais l'inattendu
+naturel, l'inattendu dont on se dit après coup
+qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet inattendu-là,
+c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas
+le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves
+de renseignements psychologiques et être habile à
+les dissimuler, c'est la science ménagée par l'art.</p>
+
+<p>Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative,
+et qu'on ne peut qualifier ainsi que quand on songe
+aux grands maîtres du théâtre), qu'une certaine indigence
+de fond se marque dans le raffinement même de
+ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements
+de passion si impalpables, des lueurs
+d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si délicieusement
+indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour
+être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne
+volonté à se comprendre si tard; c'est peut-être avec
+complaisance qu'ils passent si lentement du crépuscule
+de l'inconscient à la lumière de la conscience. On
+est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils
+aiment ou qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous
+pas un peu depuis quelque temps?»</p>
+
+<p>Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi
+n'est-ce point pour le profit de l'auteur, mais pour notre
+plaisir, et point pour votre amusement, mais pour le
+nôtre, que nous ne nous pressions point d'aboutir, et
+n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que
+de ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et
+le chatouillement que des raffinés plus vulgaires que
+nous éprouvent à ne pas dire tout de suite qu'ils aiment,
+nous le sentons, nous, à ne pas même le penser,
+et à ne pas trop le sentir.»</p>
+
+<p>Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et
+légères, et il n'y eut jamais hommes aussi habiles
+qu'eux à manier leur coeur comme un instrument de
+musique très délicat, très susceptible et infiniment
+compliqué.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La
+Rochefoucauld et ami de Mme de La Fayette, et qui, du
+reste, eût causé finement avec Joubert ou avec Henri
+Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.&mdash;Il en tient,
+certes, et il a des parties de La Motte, et des parties
+de Crébillon fils; mais son pays d'origine est ailleurs.
+Il est psychologue en un temps où la psychologie est
+infiniment courte et pauvre. Il est fin et délié en un
+temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le
+monde a vu un peu gros en toute chose. Malgré son
+Jacob, il a la connaissance, le sentiment et le goût de
+l'amour très délicat, très pur, très timide et un peu
+inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à
+l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.&mdash;Il
+est un de ces hommes du XVIIe siècle que le
+XIXe siècle comprend et prend plaisir à comprendre.
+Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi
+pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement
+pour que son mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit
+tout son mérite. En l'un ou en l'autre, il eût été
+plus goûté, et même il fût devenu plus digne de l'être.
+Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités
+de sensiblerie ou de libertinage n'eussent point
+trouvé place. Il eût, au théâtre, fait ce qu'il a fait, mis
+l'amour dans la comédie, ce qui avait à peine été essayé
+jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine
+ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.&mdash;Tel qu'il
+est, il n'est pas grand, mais il est considérable, parce
+qu'il a inventé quelque chose dont on ne s'était point
+avisé, et qu'il est assez difficile même d'imiter. Il est
+le plus original de nos auteurs comiques depuis
+Molière jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il
+fait beaucoup songer à Racine, à un Racine qui aurait
+passé par l'école de Fontenelle. Il a beaucoup bavardé,
+un peu coqueté, et dit deux ou trois choses
+exquises, qui, quand on y regarde d'un peu près, se
+trouvent être des choses profondes.&mdash;La conversation
+des femmes a de ces surprises; et c'est pour cela
+que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir,
+de cette coquette, de cette caillette, de cette petite
+baronne de Marivaux, qui en savait bien long sur certaines
+choses, sans en avoir l'air.</p>
+
+<br>
+<h3>MONTESQUIEU</h3>
+<br>
+
+
+<p>La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu
+ont un caractère commun: elles sont comme fragmentaires.
+On y voit un côté du grand publiciste, puis
+un autre, et il semble que cet autre n'a aucun rapport
+avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;
+et si je fais de même, comme je ferai certainement,
+peut-être ne sera-ce qu'à moitié de la mienne.
+C'est que Montesquieu lui-même, sans être précisément
+ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a
+comme un caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion
+plusieurs hommes, qui ne font pas société très
+étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, qui se
+rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné
+la peine, ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est
+complexe sans être enchaîné. Il est partout; et la continuité,
+l'embrassement, la vaste étreinte lui manquent
+pour être, ou pour paraître, universel.</p>
+
+<p>Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un
+homme du notre, un homme des temps à venir, un
+conservateur, un aristocrate, un démocrate, un philosophe
+naturaliste, un philosophe rationaliste, autre
+chose encore; et tout cela non point confus et fumeux,
+comme chez d'autres, admirablement clair et lumineux
+au contraire, mais à l'état d'étoiles brillantes,
+point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou,
+seulement qui nous guide. C'est un monde immense
+et brillant où manque une loi de gravitation.</p>
+
+<p>Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système,
+avoir plus de génie qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être
+difficile; ou plutôt faire entrer ces diverses conceptions
+dans un système plus étroit que chacune d'elles, ce qui
+serait le trahir.&mdash;Peut-être ce qu'il y a de mieux à faire
+est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement,
+quitte ensuite à indiquer, à nos risques, non
+point la pensée qui nous semblera envelopper toutes
+ses pensées&mdash;il n'y en a point d'assez vaste, et s'il y
+en avait une, il l'aurait eue,&mdash;mais les tendances plus
+accusées parmi ses tendances; les idées qui, chez un
+homme qui les a eues toutes, ont au moins pour elles
+qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, sans
+être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines,
+semble du moins celle où il préférerait vivre si elle
+devenait une réalité.</p>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>MONTESQUIEU JEUNE</h4>
+
+<p>Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son
+temps, d'un temps très spirituel, très curieux; très intelligent,
+très frivole, et qui semble, dans tous les sens
+de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus d'assiette.
+C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. Il
+ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui
+étaient religion, morale, et patriotisme sous forme de
+dévouement à une royauté patriote; qui étaient encore,
+à un moindre degré, enthousiasme littéraire, amour du
+beau, conscience d'artistes. Il a perdu une certitude,
+et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même
+celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il
+y eu aura une un jour, certitude sous forme d'espérance
+qui sera celle du XVIIIe siècle, et au delà.&mdash;En attendant,
+ou plutôt sans rien attendre, il s'amuse de lui-même,
+se décrit dans de jolis romans satiriques, dans des comédies
+sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans
+s'en inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités
+scientifiques. Avec cela, frondeur, parce qu'il est frivole,
+et très irrespectueux des autres, comme de lui-même;
+se moquant de l'antiquité autant au moins que
+du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons,
+l'antiquité étant une des religions du siècle qui le précède;
+mettant en question l'art lui-même, et très dédaigneux
+de la poésie, comme de tout ce dont il a perdu
+le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et
+un peu impertinent.</p>
+
+<p>Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce
+temps-là, el il lui en restera toujours quelque chose
+(comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient pas tout
+entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait
+un Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux.
+Il n'a ni conviction forte, ni sensibilité profonde. Il
+est homme du monde aimable, et même charmant, «la
+galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain;
+mais sans attachement durable ni profonde
+émotion; «Je me suis attaché dans ma jeunesse à
+des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai
+cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>».
+Il a l'âme la moins religieuse qui soit. Les athées
+sont plus religieux que lui; car l'athéisme est souvent
+haine de Dieu, et la haine est une forme de la crainte,
+un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation
+à l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas
+à Dieu. Il n'en parlera guère qu'une fois dans sa vie,
+et en pur rationaliste, non comme d'un être, mais
+comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
+aucunement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Cf. Usbeck dans les <i>Lettres Persanes</i> (Lettre vi). «Dans le
+nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit
+par l'amour même.» (L'ensemble des <i>Persanes</i> donne l'idée que
+c'est dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint
+lui-même, et l'on s'accorde à l'y reconnaître.)</blockquote>
+
+<p>Il n'est pas chrétien. Les <i>Persanes</i> sont avant tout
+un pamphlet contre le christianisme, non plus à la Fontenelle,
+indirect et voilé, mais acéré et rude, à la Voltaire:
+«Il y a un autre magicien plus fort... c'est
+le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un;
+que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le
+vin qu'on boit n'est pas du vin; et mille autres choses
+de cette espèce.» Voilà le ton général des <i>Lettres</i> qui
+touchent aux choses de religion, et elles sont nombreuses.
+Plus tard le ton sera tout différent, mais non
+la pensée. En cela, comme en toutes choses, remarquons-le
+bien tout d'abord, des <i>Persanes</i> aux <i>Lois</i>,
+Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas changé
+d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant
+au ton grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le
+christianisme, il pourra le considérer comme une force
+sociale, et non plus comme un objet de railleries;
+mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et
+moins encore le sentiment.</p>
+
+<p>Il est de son temps encore par l'inintelligence du
+grand art. Il méprise les poètes, épiques, lyriques, élégiaques,
+pêle-mêle, surtout les lyriques<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, ne faisant
+grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres des passions»
+parce que nos poètes dramatiques sont surtout
+des moralistes et des orateurs.&mdash;Les quatre plus grands
+poètes sont pour lui Platon, Malebranche, Montaigne et
+Shaftesbury, opinion où il y a du vrai, et beaucoup
+d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les plus
+grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les
+créateurs et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des
+mépris pour «l'harmonieuse extravagance» des lyriques,
+pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle les
+romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui
+du coeur», pour tous ces hommes dont «le métier est
+de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la
+raison sous les agréments». On sent là l'homme de
+raison froide qui n'aura de passion que pour les idées.
+Quoi qu'il en soit de Montaigne et de Shaftesbury, et
+même de Racine, ce maître des idées n'a pas aimé les
+«maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu de
+sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en
+vivent et qui les peignent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, lettre CXXXVII.</blockquote>
+
+<p>Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de
+ce peu de goût de Montesquieu pour les choses d'art.
+Le paradoxe de Rousseau sur les effets funestes des arts
+et des lettres parmi les hommes, il l'a fait d'avance, et,
+d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui
+montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.
+Elle est d'un économiste, et non pas d'un artiste. A
+quoi bon ces découvertes, demande <i>Rhédi</i>, dont les
+suites salutaires ont toujours leur compensation, et au
+delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles
+versent sur l'humanité?&mdash;<i>Usbeck</i> va-t-il répondre par
+les arguments de Goethe: Qu'importe? plus de vérité,
+plus de lumière, plus d'horizon, plus d'espace; épuisons
+toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée de
+l'homme?&mdash;Non, mais par les arguments du <i>Mondain</i>
+et par «<i>l'homme à quatre pattes</i>» de Voltaire: Les arts
+engendrent le luxe, qui alimente le travail des hommes.
+La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, et
+voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus.
+Cela ne vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples
+barbares «où un singe pourrait vivre avec honneur,
+passerait tout comme un autre, et serait même distingué
+par sa gentillesse?»&mdash;Il est possible; mais de
+l'art pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas
+un mot dans les raisonnements d'Usbeck.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, lettre CVI.</blockquote>
+
+<p>De son temps, il en est encore par un certain souci
+de choses scientifiques, et, comme disait Fontenelle,
+de <i>philosophie expérimentale</i>. «Le philosophe épuise
+sa vie à étudier les hommes...», disait La Bruyère. Le
+philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un insecte.
+Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le
+tienne pour inférieur à l'autre. J'indique le nouveau
+sens du mot, et, du même coup, le nouveau tour des
+idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use
+du microscope, et fait des rapports à l'Académie de
+Bordeaux sur ses études d'histoire naturelle. Est-il en
+route, lui aussi, pour l'Académie des sciences? Non.
+Il est seulement de sa génération, et c'est un point à
+ne pas oublier que le premier des grands <i>philosophes</i>
+du XVIIIe siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun,
+la marque encyclopédique, la curiosité des choses
+de sciences, l'idée plus ou moins arrêtée que là est la
+clef d'un monde nouveau.</p>
+
+<p>Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout
+dans la manière dont il observe les hommes, et dont il
+les peint. Ces <i>Lettres Persanes</i> sont significatives. Voltaire
+a raison, cela est «facile à faire», j'entends
+pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes,
+dont nous reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait
+que beaucoup d'esprit. Elles sont d'une frivolité charmante.
+En voulez-vous une preuve qui saute aux yeux?
+Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on,
+de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très
+sérieux, très convaincu et très pénétrant, ce qu'il est,
+mais grand philosophe, donnant le dernier mot de la
+misère humaine et encore d'une sensibilité déchirante,
+et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La
+Bruyère un Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les
+<i>Lettres Persanes</i>.</p>
+
+<p>Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure
+cavalière, un sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce,
+un geste rapide qui trace toute une silhouette. De petits
+chefs-d'oeuvre de style sec, net et cassant, infiniment
+difficile à attraper, du moins à un pareil degré
+d'aisance. Mais comme observations, des observations
+de journaliste. Que voyons-nous passer dans ces pages
+si vives? Un nouvelliste, un inventeur de pierre philosophale,
+une coquette, un pédant, un petit-maître, un
+directeur...&mdash;C'est quelque chose!&mdash;Eh! non! pas
+même cela, le front plissé d'un nouvelliste, l'effarement
+d'un inventeur, l'attifement d'une coquette, le geste
+fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur. Ce
+sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien
+saisies au vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire,
+«des choses qui sont de tous les temps et de tous
+les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que ce qu'il
+voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver
+le fond commun, la nature humaine permanente, et
+pour nous la montrer dans une vive lumière. Montesquieu
+se tient au dehors. Un geste caractéristique ne
+lui échappe point; l'homme lui échappe.</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été
+pédant; mais enfin sur l'homme, révélé par une époque
+aussi singulière que la Régence, il me semble bien qu'il
+y avait quelque chose de plus intime à surprendre et
+à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique,
+faible moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais
+ne voyant bien que les choses du moment, <i>actualiste</i>, et
+incapable de soutenir l'observation au jour le jour de
+la science pleine et solide de l'homme éternel. Une
+partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
+tiendra à cela.</p>
+
+<p>Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années
+de jeunesse, est homme de sa date par d'autres penchants,
+que je ne relève que parce qu'il lui en restera
+toujours quelque chose. Il a du libertinage dans l'imagination
+et de la préciosité dans le style. Nous sommes au
+temps des salons littéraires et scientifiques.» Faites
+bien attention à l'époque de Catulle, disait méchamment
+Mérimée à une de ses correspondantes. C'est l'époque
+où les femmes ont commencé à faire faire des bêtises
+aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est
+l'époque où les salons commencent à faire dire des
+sottises aux écrivains. Tout homme de lettres a dans
+son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au moins
+un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui
+se piquent de lettres est chez les auteurs une forme du
+désir d'être aimé, parce qu'ils sentent que chez les
+femmes l'admiration littéraire est une forme vague de
+l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène
+à être libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le
+tout ensemble. Au temps de Fontenelle et de Montesquieu,
+elle les poussait à un libertinage précieux, à un
+mélange de mignardise et de grossièreté, à une gauloiserie
+coquette, qui tient du courtisan et aussi de la
+courtisane, et qui est la pire des gauloiseries et des
+coquetteries.</p>
+
+<p>Même avant le <i>Temple de Gnide</i>, Montesquieu donne
+un peu dans ce travers. Il y donne plus que Fontenelle.
+Dans la <i>Pluralité des Mondes</i> il n'y avait qu'une marquise;
+dans les <i>Persanes</i>, il paraît que ce n'est pas trop
+de tout un sérail. Dans les <i>Mondes</i> on voyait un savant
+s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le
+sable d'un parc où il ne devrait y avoir que chiffres
+entrelacés sur l'écorce des arbres. Dans les <i>Persanes</i>,
+nous aurons des histoires de harem et les mémoires
+d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait
+dire. Toute une lettre (la CXLIe), voluptueuse de
+sang froid, avec ses grâces maniérées, semble être
+écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est que c'est
+un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.</p>
+
+<p>Je ne sais quel air de corruption élégante commence
+à se répandre dès les premières années de ce siècle.
+Nous verrons pire, mais non point différent. La marque
+du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et
+raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui
+n'a point le rire large et franc, mais le sourire oblique,
+qui ne brave pas le scandale, qui le sollicite, et qui fait
+qu'on estime Rabelais, et qu'on le regrette.</p>
+
+<p>Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des
+hommes que Montesquieu, déjà très complexe, portait
+en lui, et promenait dans le monde. A la vérité, en 1721,
+il faisait surtout les honneurs de celui-là.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<h4>MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ</h4>
+
+
+<p>Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un
+homme extraordinaire pour cette date, un homme qui
+n'était point du tout de son temps, et qui semblait
+appartenir à l'époque précédente, un adorateur de l'antiquité.
+«Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine de
+la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens...
+cette antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un
+coup nous voilà bien loin de Fontenelle. Montesquieu
+dépasse la Régence. Sous le sceptique aimable et léger,
+curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle,
+de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y
+a un homme qui est attiré vers quelque chose de solide
+et de grave. Du mépris que les hommes de son temps
+affectent pour tout ce qui est antique, christianisme et
+civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui
+que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la
+mode.</p>
+
+<p>Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu
+dans l'antiquité, ce n'est pas précisément ce que
+l'antiquité a de plus grand; ce n'est pas l'art antique.
+A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il?
+Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante»,
+ce n'est pas ce que l'antiquité a d'enchanteur,
+c'est ce qu'elle a d'imposant. Il aime le grand, lui,
+homme de 1720, contemporain de Le Sage et de Massillon,
+marque singulière d'une forte originalité, qui le
+sauvera. Il aime l'histoire grecque et surtout l'histoire
+romaine. Il aime Tite-Live et Tacite. Le développement
+d'un grand peuple, fort par ses vertus, sa
+patience et son courage, les grands consuls, les durs
+tribuns, les censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un
+peu loin, semble un seul homme, une seule pensée traversant
+les âges, toute pleine d'une force inébranlable
+et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le sens
+et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur
+une grande force, l'empire romain établi sur la vertu
+romaine, le Capitole éclatant rivé à son rocher indéracinable,
+cela plaît à ce méridional, à ce gallo-romain,
+à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et
+des Girondins.</p>
+
+<p>Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point
+fausse, mêlée seulement d'un peu de convention, et
+vraie d'une vérité dramatique et oratoire, une antiquité
+faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse de Tite-Live,
+et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et
+des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des
+lettrés un idéal excellent et précieux de vertu austère,
+de simplicité hautaine, de frugalité un peu fastueuse,
+d'énergie et de constance infatigable; qui, par l'image
+répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement
+en vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière
+de religion. Les Français ont été très sensibles à cet
+ascendant. Bossuet, si bien défendu par une autre
+religion, a senti celle-là, assez pour la comprendre. Montesquieu
+en est très pénétré, en un temps où on l'a
+complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur?
+Il est, en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait
+partie de notre patrimoine classique. Il est parmi nos
+<i>sacra</i>. Notre XVIe siècle l'a mis en honneur, notre XVIIe
+siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en
+perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il
+revivait avec une force singulière, avait son contrecoup,
+et ridicule, et terrible aussi, sur les moeurs et sur
+l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme une
+superstition domestique, ce qui avait été un culte national
+et devait devenir un fanatisme.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<h4>SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES</h4>
+
+
+<p>Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui
+ressemble à Montaigne, qui est curieux de moeurs singulières,
+de coutumes locales, de relations de voyage,
+et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec
+passion, avec une grande application de réflexion aussi;
+car si les <i>Persanes</i> en sont sorties, une partie de l'<i>Esprit
+des Lois</i> y a sa source. Il est original par ce côté encore.
+De son temps on est curieux de sciences, comme aussi
+bien il l'est lui-même; on ne l'est point d'exotisme. Au
+XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais surtout
+pour courir à la recherche de manuscrits précieux
+et de savants. Au XVIIe siècle, les Français voyagent
+moins: la France est si grande, son influence est si
+loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe siècle
+on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes
+de ce temps a été de croire que Paris pensait
+pour le monde. L'idée de légiférer à Paris pour l'humanité
+toute entière en devait sortir.</p>
+
+<p>Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes
+manières qu'on avait de penser et de sentir au delà
+des Pyrénées et des Alpes. Il a voyagé d'abord, et avec
+soin, dans les livres. Chardin; <i>Lettres édifiantes et curieuses
+des missions étrangères; Description des Indes occidentales</i>
+de Thomas Gage; <i>Recueil des voyages qui ont
+servi à l'établissement de la Compagnie des Indes</i>, etc.,
+voilà ses excursions de bibliothèque.&mdash;Il a poussé plus
+loin. Il a voulu se donner le sens de l'étranger, non plus
+la science par ouï-dire de ce qui se passe loin de nous,
+mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors
+de la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence
+que la transplantation donne aux esprits vigoureux,
+comme, du reste, elle râpe et use les esprits vulgaires.
+Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la Hongrie,
+l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
+attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant
+avec les hommes les plus célèbres de toute l'Europe.</p>
+
+<p>Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant,
+de moraliste, d'économiste et d'homme d'État, où
+le méditatif n'est nullement diverti par l'artiste, où la
+réflexion n'est nullement interrompue par le spectacle
+d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu
+n'est pas artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit
+ni, presque, dans le style. Son génie s'est agrandi ainsi,
+et enrichi, je ne dirai pas fortifié. Sans ce goût de l'exotisme,
+Montesquieu fût resté enfermé dans sa vision,
+haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son
+esprit, resté plus étroit, eût probablement semblé plus
+fort. C'est de la <i>Grandeur et décadence</i> que fût sorti
+<i>l'Esprit des Lois</i>; et, son beau rêve antique, il l'eût ordonné
+en un système. Le Montesquieu voyageur a contribué
+à nous faire un Montesquieu plus instructif, de
+plus de portée, de fonds plus riche; moins imposant
+et moins maîtrisant.</p>
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<h4>IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU</h4>
+
+
+<p>En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en
+Montesquieu par ce soin de chercher tant d'aspects
+divers des choses, la force systématique s'affaiblissait
+d'autant, et de même qu'il y a en Montesquieu plusieurs
+hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées dominantes.
+Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le
+savons: ni idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux,
+ni très sensible à la beauté. C'est un philosophe. Mais
+que de personnages encore il peut prendre, et que de
+chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit
+Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de
+très bonne heure. Je vois dans les <i>Lettres Persanes</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>
+telle théorie sur les peuples protestants et les peuples
+catholiques, qui est toute positive, tout appuyée sur de
+simples faits, qui ne veut tenir compte que des réalités
+palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants
+ici, tant de célibataires là, terres labourées, terres en
+friches, rendement des impôts. Le sociologue positif
+apparaît.&mdash;Le voici encore, plus accusé (lettre CXXXI).
+Une sorte de fatalisme scientifique semble s'emparer de
+son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes
+une première fois se présente à sa pensée: «Il semble
+que la liberté soit faite pour le génie des peuples d'Europe,
+et la servitude pour celui des peuples d'Asie.
+Rappelez vous les Romains offrant la liberté à la Cappadoce,
+et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»&mdash;
+Soit; nous allons avoir un politique naturaliste comprenant
+et expliquant les développements des nations,
+les grands mouvements des peuples, les accroissements
+et les décadences, les conquêtes, les soumissions,
+par d'énormes et éternelles causes naturelles
+pesant sur les hommes et les poussant sur la surface
+de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
+marée; et cela, dans un autre genre, et comme en
+contre-partie, sera aussi beau, si le génie s'en mêle,
+que ce «<i>Discours</i>» immortel où nous voyions naguère
+empires et peuples menés d'en haut, par une invisible
+main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent
+pas, vers une fin mystérieuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Lettre CXVII.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur
+fataliste. Rappelez-vous l'adorateur de l'antiquité,
+l'homme qui admire chez le Romain deux forces personnelles,
+individuelles, supposant et prouvant la liberté
+humaine, haute raison et pure vertu, puissances
+parlant d'elles-mêmes, ressorts sans appui, causes en
+soi, qui façonnent et dressent un peuple, soumettent
+et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui
+s'appelle encore Montesquieu, un rationaliste, un
+philosophe qui croit que la raison humaine est la
+reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
+cause, qu'une grande intelligence a des effets dans
+l'histoire, qu'une loi bien faite peut faire une époque.
+&mdash;N'en doutez point, il le croit. C'est peut-être même
+ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui apparaissaient
+tout à l'heure comme les combinaisons de forces
+naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant
+comme des systèmes d'idées. Des principes
+deviennent féconds: «L'amour de la liberté, la haine
+des rois conserva longtemps la Grèce dans l'indépendance
+et étendit au loin le gouvernement républicain<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.»
+Une loi n'est pas un fait qui se répète, c'est
+une idée juste. L'idée est au-dessus des faits. Elle est,
+malgré eux et par elle-même. «La justice est éternelle
+et ne dépend point des conventions humaines.»
+Elle oblige les hommes de par soi, et ils doivent se
+défendre de croire qu'elle résulte de leurs contrats. Si
+elle en dépendait, ce serait une vérité terrible qu'il
+faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu.
+«S'il y a un Dieu, il faut <i>nécessairement</i> qu'il soit
+juste... il <i>n'est pas possible</i> que Dieu fasse jamais rien
+d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il voit la justice il
+tant <i>nécessairement</i> qu'il la suive...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, CXXXI.</blockquote>
+
+<p>Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme
+rationnel qui s'impose à la pensée de Montesquieu et
+qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous serions du
+joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de
+celui de l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas,
+l'idée de justice existe, et nous devrons l'aimer, faire
+nos efforts pour ressembler à un être hypothétique
+supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait nécessairement
+juste»<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu
+rationaliste pur, mettant la plus haute pensée
+humaine (car il y en a une plus élevée, qui est la
+charité; mais c'est un sentiment) au centre et au sommet
+du monde, comme une force indépendante des
+fois naturelles, créant puisqu'elle oblige, dominant
+hommes et dieux, reine et guide de l'univers?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, LXXXIII.</blockquote>
+
+<p>Cela dans les <i>Lettres Persanes</i>, dans ce livre frivole
+dont je disais un peu de mal tout à l'heure. C'est que
+la fin n'en ressemble guère au commencement. A mesure
+que le livre avance, le ton s'élève, les questions
+graves sont touchées, l'<i>Esprit des lois</i> s'annonce. Origine
+des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment
+elle dégénère soit en république, soit en despotisme
+(lettre CII); périls des gouvernements sans
+pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre
+CIII); ces grandes affaires sont indiquées d'un trait
+rapide, mais qui frappe et fait réfléchir. L'observateur
+mondain s'efface peu à peu devant le sociologue. Des
+hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
+qu'il en est un qui écrira l'<i>Esprit des Lois.</i> Il ne serait
+même pas impossible que tous y missent la main.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<h4>L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»</h4>
+
+<p>Et, en effet, il en a été ainsi. L'<i>Esprit des Lois</i> nous
+montrera, agrandies, toutes les faces différentes de
+l'esprit de Montesquieu. Ce grand livre est moins un
+livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut le prendre
+pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de
+travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout
+entière, avec ses grandes conceptions, ses petites curiosités,
+ses lectures, son savoir, ses imaginations, ses
+gaîtés, ses malices, sa diversité, ses contradictions.&mdash;
+Imaginez un de nos contemporains, très souple d'esprit,
+juriste, mondain, politicien, voyageur et savant,
+qui réunit des notes et écrit des articles pour la <i>Revue
+des Deux-Mondes</i>, les <i>Annales de Jurisprudence</i>, le <i>Tour
+du Monde</i> et la <i>Romania</i>; qui s'occupe de politique
+spéculative, de science religieuse, de science juridique,
+de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions
+du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou
+six volumes, sur des sujets très différents, qui n'ont
+pour lien commun qu'un même esprit général. Montesquieu
+a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il
+a formé un livre unique auquel il a donné un seul titre.</p>
+
+<p>Ce livre s'appelle l'<i>Esprit des Lois</i>; il devrait s'appeler
+tout simplement <i>Montesquieu</i>. Il est comme une vie,
+il n'a pas de plan, mais seulement une direction générale;
+il est comme un esprit, il n'a pas de système, mais
+seulement une tendance constante; et tendance constante
+et direction générale suffisent comme ligne centrale
+d'un esprit bien fait et d'une vie bien faite. Dirai-je
+que, comme une vie humaine, à la prendre à partir
+de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton
+ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses,
+les mots hautains qui sentent la force<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, les
+généralisations ambitieuses; plus tard, les études de
+détail, les investigations minutieuses: plus tard encore
+certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté
+dans beaucoup de science, de dessein général perdu,
+oublié, ou moins passionnément poursuivi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> «Tout cède à mes principes.»&mdash;«J'ai posé les principes
+et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»</blockquote>
+
+<p>Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu
+que nous connaissons. D'abord, et disons-le
+vite pour n'y pas revenir, le bel esprit de la Régence,
+l'homme de la philosophie en madrigaux et des grands
+sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais
+reparaissant de temps à autre. S'il y a déjà de l'<i>Esprit
+des Lois</i> dans les <i>Lettres Persanes</i>, il y a encore des
+<i>Lettres Persanes</i> dans l'<i>Esprit des Lois</i>. Tel chapitre se
+termine par une pointe galante, telle considération
+sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique
+aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs
+d'un seul, servent encore à l'amusement de tous».&mdash;
+L'homme du bel air n'a pas disparu.</p>
+
+<p>Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant
+moins, le voyageur curieux, le grand collectionneur
+d'anecdotes des deux mondes. Il est fureteur. Souvent
+on désirerait qu'il ne quittât point une grande vérité
+encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter
+une particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de
+polygamie à la côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de
+rois Aribas dans ce livre composé de notes patiemment
+accumulées. Montesquieu, si bien fait pour les grands
+sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La
+Bruyère. Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce
+qui était la plus longue.</p>
+
+<p>Et voici venir le <i>Romain</i>, l'adorateur de l'antiquité
+latine. Tout ce qui se rapporte au gouvernement républicain,
+dans son livre, est tiré de l'étude qu'il a faite et
+de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. Grandes
+vertus civiques, législation forte, amour de la patrie,
+respect de la loi, un grand courage et un grand dessein;
+lorsque l'un et l'autre faiblissent, décadence et décomposition,
+substitution de la Monarchie à la République:
+pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine,
+et voilà l'essence de toute république. La République
+est: <i>soyez vertueux</i>. Il s'ingénie, pour ne désobliger personne,
+à restreindre le sens de ce mot de <i>vertu</i>. Qu'on
+ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu «<i>politique</i>»,
+c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de
+la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre,
+en lisant Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens;
+et, en vérité, il a raison. L'auteur l'emploie à chaque
+instant dans sa signification la plus étendue; et quand
+même il ne le ferait point, l'amour de la patrie poussé
+jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre
+chose que la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose
+toute.</p>
+
+<p>Montesquieu apporte donc comme un élément, au
+moins, de sociologie moderne, l'idéal un peu convenu,
+un peu <i>livresque</i>, de simplicité voulue, de pureté et d'innocence
+dans les moeurs, qui lui est resté de son commerce
+avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le,
+aussi avec les <i>Moeurs des Germains</i>, qu'il prend
+un peu trop au sérieux, et dont, vraiment, il abuse. Son
+fond d'optimisme, sa confiance dans les forces morales
+de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de
+Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là.
+Il a eu sur sa pensée, et sur la pensée de beaucoup
+d'autres en son siècle, une grande influence.</p>
+
+<p>Et si l'érudit ancien a sa part dans l'<i>Esprit des Lois</i>,
+l'observateur moderne a la sienne aussi. S'il prend
+l'idée de l'essence de la République dans ses livres
+latins, il prend l'idée de l'essence de la Monarchie dans
+le spectacle qu'il a sous les yeux. L'<i>honneur</i> est pour lui
+le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non
+point le sentiment exalté de la dignité personnelle, ce
+serait état d'esprit que les anciens ont connu et qui se
+confond avec l'instinct du devoir; non point l'orgueil
+féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par
+une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties;
+mais l'aptitude à se contenter pour sa récompense
+d'un titre «d'honneur» accordé par un souverain
+généreux et noble en ses grâces, le désir d'être distingué
+dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant
+dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est
+dans ce sens que Montesquieu emploie toujours ce mot
+d'honneur toutes les fois qu'il en use en parlant monarchie.
+C'est l'impression laissée en son esprit par le
+siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les
+<i>Persanes</i> il voyait surtout en France des sentiments
+légers et délicats de valeur brillante et un peu étourdie,
+des airs, du <i>paraître,</i> de la vanité. La vanité française
+élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet <i>honneur</i>
+dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie
+tempérée. Il suppose un prince magnanime, une
+noblesse qui ne rêve que cour, une bourgeoisie qui
+n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut confesser
+qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons
+de se faire de la monarchie cette idée-là.</p>
+
+<p>Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons
+en présence d'un autre homme, d'un savant qui
+a médité sur la physiologie et qui se dit que la sociologie
+pourrait bien n'être que l'histoire naturelle des
+peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment
+dans les <i>Persanes</i>; il arrive, dans les <i>Lois</i>, à en faire toute
+une théorie. Les peuples sont des fourmilières à qui le
+sol qu'elles habitent donne leur tempérament, leur
+complexion, leur allure, leurs démarches, leurs lois;
+car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent
+de la nature des choses». Les climats font ici les fibres
+plus molles, et là les nerfs plus solides. Ils donnent ici
+la volonté, et là l'esprit de soumission. Ce n'est pas tel
+homme qui est monarchiste, c'est telle région. Ce n'est
+pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La
+famille n'est pas la même dans les pays chauds et les
+pays froids<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Là où le climat fait la femme nubile de
+bonne heure, il la met dans un état de dépendance plus
+grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est pas une
+conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés.
+Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique,
+voilà, avec la famille, la constitution, le gouvernement,
+la législation, la cité, forcés de changer d'une
+latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à la montagne<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Livre XVI, ch. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> XVI, 9.</blockquote>
+
+<p>Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère
+commune, les hommes varient comme les végétaux
+d'un point à un autre de cet univers. Forêts, un peu
+plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes,
+offrent aux yeux des aspects différents dont la raison
+est dans le sol qui les alimente, l'air qui les secoue ou
+qui les berce, le soleil qui les soutient ou qui les accable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie
+physiologique appliquée aux races humaines est
+dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils comportent naturellement.
+Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple comme
+un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former,
+s'accroître, fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments,
+idées, préjugés, religions, arts, propres à l'essence de
+cette race, se former lentement, éclore en une civilisation
+particulière, décliner, s'effacer, disparaître...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le
+chemin qu'il vient d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un
+autre Montesquieu qui ne s'accommoderait pas de ce
+système. Si l'histoire des peuples est fatale comme une
+végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera intéressant
+de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser
+sur elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples;
+il faudra observer les lois selon lesquelles les peuples
+se développent. Le mot même de législateur, si cette
+théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu est
+né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes;
+il aime à croire à la raison humaine modelant les peuples,
+formulant des maximes de conduite qui sont des
+morales, des principes de statique sociale qui sont
+des constitutions, des axiomes de justice qui sont des
+codes; et s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires
+qui résultent de la nature des choses» et
+s'il le croit, il ne croit pas moins que les lois sont des
+rapports justes entre les idées.&mdash;Et par suite il arrivera,
+conséquence assez piquante, que l'inventeur
+même, en France, de la sociologie fataliste, sera le
+plus déterminé et le plus minutieux des législateurs,
+sera l'homme qui dira le plus souvent: «les législateurs
+doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire
+qu'ils eussent quelque chose à faire.</p>
+
+<p>&mdash;N'aperçoit-il point la contrariété?&mdash;Si vraiment
+Montesquieu n'a point remarqué, je crois, à quel point
+il était complexe, divers, fleuve où se jettent et se mêlent
+les eaux les plus différentes; mais quand la variété
+des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne
+s'en point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici
+montre, de ses différents sentiments, quel est enfin
+celui qui l'emporte. Cette théorie des climats il ne la
+pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison législative;
+il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;
+mais il croit que le législateur peut et doit les combattre
+(Livre XVI).&mdash;Loin que la loi soit la dernière conséquence
+fatale du climat, elle est faite pour lutter contre
+lui, bonne à proportion qu'elle lui est contraire. «Les
+bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux
+vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.»
+Il faut opposer les «<i>causes morales</i>» aux
+«<i>causes physiques</i>» (XIV, 5), combattre la paresse, par
+exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie fataliste des
+pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie (XIV, 5); etc.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du
+climat, que le législateur doit tempérer, les constitutions,
+de plus loin, le sont aussi. Ce sera aux lois particulières
+de tempérer les constitutions, comme c'était
+aux constitutions de redresser les mauvaises influences
+des climats. Là où la forme du gouvernement comportera
+une certaine rapidité d'exécution, les lois devront
+y mettre une certaine lenteur (V, 10). «Elles ne devraient
+pas seulement favoriser la nature de chaque
+constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient
+résulter de cette même nature.»</p>
+
+<p>Et nous voilà aussi loin que possible du point où
+nous étions tout à l'heure; nous voilà, non plus avec
+un philosophe expérimental, un naturaliste politique;
+mais avec une sorte de fabricateur souverain, un démiurge,
+une sorte de mécanicien qui monte et démonte
+les rouages des institutions humaines, non seulement
+explique le jeu des ressorts, mais croit qu'on en peut
+fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là plus de
+liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue
+ou d'un balancier, a le secret de l'équilibre, et croit
+avoir la puissance de l'établir.</p>
+
+<p>C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très
+divers, comme chez un homme qui a beaucoup d'intelligence
+et peu de passions. Mais l'intelligence, à s'exercer,
+devient une passion aussi, et si, souvent, il lui
+suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire
+du plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu
+y cède avec ravissement. En présence des peuples il
+est d'abord un spectateur attentif; puis un peintre, un
+interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à
+force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser,
+corriger, améliorer, guérir, qui croit que les
+lumières peuvent être créatrices, que les idées, quand
+elles sont si belles, doivent être fécondes;&mdash;et qui
+peut-être ne se trompe pas.</p>
+
+<p>Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je
+crois, mais seulement le dernier. N'oublions pas les
+autres. Rappelons-nous bien qne Montesquieu, de par
+son intelligence même, qui est infiniment souple et admirablement
+pénétrante, entre partout et ne s'enferme
+nulle part, et de par son tempérament qui est tranquille,
+aurait bien de la peine à être systématique.&mdash;Car
+un système est, selon les cas, une idée, une passion
+ou une table des matières.&mdash;C'est une idée chez
+ceux qui ne sont pas très capables d'en avoir deux, et
+qui, en ayant conçu ou emprunté une, y accommodent
+toutes les observations de détail qu'ils font sur les
+routes.&mdash;C'est une passion chez ceux qui, incapables
+de penser autre chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant
+de leur tempérament font une idée, optimisme,
+pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme
+inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou
+la réflexion leur présente.&mdash;C'est un simple <i>memento</i>,
+une méthode de classement, pour les intelligences vulgaires
+qui ont besoin d'un cadre à compartiments, d'un
+casier commode à ranger leurs pensées et découvertes
+dans un bon ordre et à les retrouver aisément.</p>
+
+<p>Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament
+ni dans l'intelligence. Il est si peu homme à système
+qu'il est capable d'en avoir plusieurs. Comme il a en lui
+plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées générales
+des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer
+successivement à plusieurs points de vue très divers.
+Ce serait faiblesse chez un homme médiocre; chez lui,
+chaque livre de l'<i>Esprit des lois</i> suggérant tout un
+système historique ou politique qui ferait la fortune
+intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de
+croire que c'est supériorité.</p>
+
+<p>De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait
+sortir? Rien autre chose qu'un livre de critique. Le
+critique est précisément celui qui a une aptitude naturelle
+à entrer successivement dans les idées et les états
+d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa
+marque propre. Et quand cette aptitude ne lui permet
+que de bien saisir et traduire les idées des autres, il est
+dans la hiérarchie intellectuelle, mais au plus bas
+degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de comprendre
+des idées et des systèmes différents et contraires
+qui n'ont pas même été encore inventés, il est précisément
+au sommet de l'intelligence humaine. Un génie
+si puissant qu'il est inventeur, et si varié et pénétrant
+dans divers sens qu'il est critique, voilà Montesquieu;
+un livre de critique divinatrice, voilà l'<i>Esprit des lois</i>.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la
+portée. Cet homme se place au centre de l'histoire,
+puis, successivement, envisage toutes les façons dont
+les hommes ont organisé leur association, et de chaque
+institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le
+germe mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir
+grande, ou languir, ou durer sans accroissement, ou
+s'élancer pour tomber vite, ou se transformer en son contraire
+même. Il est tour à tour: monarchiste, pour savoir
+que la monarchie se soutient par le sentiment de
+l'<i>honneur</i> dans une classe privilégiée qui entoure le prince
+et qu'elle tombe par l'avilissement de cette classe;&mdash;
+aristocrate, pour comprendre qu'une aristocratie subsiste
+par la <i>modération</i>, c'est-à-dire par la prudence et la
+sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie
+et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération
+l'abandonne;&mdash;démocrate, pour sentir que
+tout un peuple devant, dans ce cas, avoir la sagesse
+d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut un prodige
+(qui s'est vu du reste), la <i>vertu</i> même, pour gagner
+une pareille gageure;&mdash;despotiste même (et pourquoi
+non?) pour nous peindre le bonheur d'un peuple qui
+a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un despotisme intelligent<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>; mais pour nous montrer aussi combien
+un pareil état est instable et comme monstrueux, effet
+d'un heureux hasard qui ne se renouvelle point.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Arsace et Isménie histoire orientale</i>.</blockquote>
+
+<p>Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est
+si peu, pour nous faire voir non seulement l'esprit du
+christianisme, mais jusqu'à ses transformations et son
+évolution historique. Qu'un lecteur superficiel ouvre
+ce livre à telle page, il y verra que le christianisme est
+antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le
+célibat, diminué la puissance paternelle, détaché les
+citoyens de la patrie terrestre au profit d'une autre.»
+Que le même lecteur regarde le livre suivant, il verra
+(XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs citoyens,
+les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables
+de comprendre la patrie, étant les plus habitués
+au renoncement à eux-mêmes. C'est que Montesquieu
+ne borne point sa vue à un temps, et sait qu'une
+religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne
+peut subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer
+que comme une secte, ne peut s'assurer qu'en
+devenant un organe social; a par conséquent dans sa
+maturité des démarches contraires à l'esprit de son
+origine, jusqu'au jour où, perdant son influence sur
+la cité, elle revient à son point de départ.</p>
+
+<p>C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque
+tournent à la gloire de son sens critique. On trouve une
+petite étude sur le Paraguay dans son chapitre sur les
+institutions des Grecs<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Quel rapport, et que signifie
+cet éloge de l'<i>État-couvent</i> établi par les Jésuites au
+nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on
+verra combien Montesquieu a l'intelligence de l'État antique:
+comme il a bien vu que Sparte était une sorte de
+couvent, un ordre de moines guerriers, sans idée de la
+liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à
+la maison commune, à la grandeur et à la richesse de
+l'Ordre; qu'il y a quelque chose de cet esprit dans toutes
+les républiques antiques, et dans la Rome primitive
+comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques de
+l'ancien monde étaient des associations de religieux
+ayant pour église la patrie, et faisant voeu pour elle
+d'égalité, de frugalité, de pauvreté et de bonnes
+moeurs<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la <i>vertu</i>
+tenue pour principe des États républicains et cette autre
+idée que l'État républicain convient aux pays limités
+et concentrés; et toute cette admirable critique de la
+constitution républicaine, écrite par un philosophe
+solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu
+de l'Europe monarchique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Livre IV, ch. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Cf. Livre V, ch. 6.</blockquote>
+
+<p>Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante,
+elle va si sûrement, au fond des organismes sociaux,
+saisir le secret ressort qui dans telles conditions doit
+produire tels effets, qu'elle peut devenir prophétique.
+Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il
+a vu que la Révolution française serait conquérante;
+cela sans songer à la Révolution française; mais la
+prophétie sort, sans qu'il y pense, de la théorie générale:
+«Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres
+d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de
+la guerre civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut
+se défier des paradoxes de Montesquieu. Le plus souvent
+il est en dehors de la croyance commune parce
+qu'il la dépasse. Continuons: «<i>Tout le monde, noble,
+bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat</i>, et cet
+Etat a de grands avantages sur les autres, qui n'ont
+guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres
+civiles <i>il se forme sauvent des grands hommes</i>, parce que,
+dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour,
+chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans
+les autres temps on est placé presque toujours tout de
+travers<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Grandeur et Décadence</i>, XI.&mdash;<i>La Grandeur et Décadence</i>
+est un chapitre détaché de l'<i>Esprit des Lois</i> et publié à l'avance.</blockquote>
+
+<p>Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les
+suites nécessaires du passage d'une monarchie tempérée
+à une monarchie militaire: «L'inconvénient n'est
+pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré
+à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se
+précipite du gouvernement modéré au despotisme. La
+plupart des peuples d'Europe sont encore gouvernés
+par les moeurs. Mais <i>si par un long abus du pouvoir, si,
+par une grande conquête</i>, le despotisme s'établissait à
+un certain point, il <i>n'y aurait pas de moeurs ni de climats
+qui tinssent</i>; et dans cette belle partie du monde,
+la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps,
+les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»&mdash;
+Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le <i>Courrier
+de Provence</i> par Mirabeau<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, je ne vois pas
+d'exemple de génie politique plus habile à pénétrer
+l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> <i>Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale</i>.</blockquote>
+
+<p>A le prendre comme un livre de critique, voilà cet
+ouvrage étonnant, né d'un esprit incroyablement propre
+à se transformer pour comprendre, à se faire tour
+à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à
+entrer dans une âme éloignée de lui, mais à s'y
+répandre, à la pénétrer tout entière, à s'y mêler et à
+vivre d'elle; non moins apte encore à la quitter, et à
+recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples
+d'une liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une
+compréhension plus prompte, plus facile, plus sûre et
+plus complète. J'ai dit que ce livre était une existence;
+c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de la vie
+de milliers d'hommes.&mdash;La haute critique, aussi
+bien, n'est pas autre chose. C'est le don de vivre d'une
+infinité de vies étrangères, quelquefois d'une manière
+plus pleine et plus intense que ceux qui les ont vécues,
+et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir
+que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire,
+et regarder en étranger sa propre âme; ou assez
+fort, en sens inverse, pour entrer dans une âme étrangère
+et la contempler de près, comme chose à la fois
+familière et dont on sait ne pas dépendre.</p>
+
+<p>Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce
+livre, aussi faut-il le lire comme il a été écrit, le quitter,
+y revenir, y séjourner, le laisser pour le reprendre,
+le répandre par fragments dans sa vie intellectuelle.
+Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est
+peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions
+comme en donnent les livres qui sont construits
+comme des monuments. Il a semé prodigalement
+et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes
+en idées nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées
+qu'il a fait naître chez les autres qu'il pourrait
+s'admirer. La beauté est dans la moisson qui ondoie
+et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était
+dans le grain.</p>
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+<h4>SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT
+DES LOIS.»</h4>
+
+
+<p>Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain,
+l'hôte et l'interprète de tous les peuples, indifférent
+du reste, à force d'indépendance, et impartial
+jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de didactique
+dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a
+jamais enseigné? Il a donné des explications de tout
+et n'a point donné de leçons?&mdash;Il faut s'entendre. A le
+prendre comme professeur de science politique, on le
+restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique explique
+toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer
+quelques-unes, sa secrète inclination se révèle.
+On peut comprendre toutes choses et en préférer une.
+De tout grand critique on peut tirer un corps de doctrine,
+en surprenant les moments où, sans qu'il y songe,
+sa façon de rendre compte est une manière de recommander.
+Lorsque Montesquieu nous dit: «Dans tel
+cas... tout est perdu!» on peut croire que ce qu'il
+désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.</p>
+
+<p>Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré
+de toute sa pensée, et soucieux d'en faire un système,
+qui serait pour Montesquieu ce que Charron fut pour
+Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la <i>Sagesse</i>
+politique, exprimer la leçon que l'<i>Esprit des Lois</i>
+contient, et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu,
+en donnant pour tout ce qu'il pense seulement
+ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en montrant,
+parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.&mdash;Et
+voici, ce me semble, à peu près, ce qu'il dira.</p>
+
+<p>Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance,
+d'hérédité et comme de climat, étant né de famille au-dessus
+de la moyenne, sans être grande, et dans un
+pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est violent
+et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première
+grande violence et frappante brutalité qu'il ait
+vue a été le despotisme de Louis XIV, la monarchie
+française se rapprochant du despotisme oriental.
+L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment
+dominant qu'il ait éprouvé. Les <i>Lettres Persanes</i> le
+prouvent assez. La haine du despotisme est restée le
+fond même de Montesquieu.</p>
+
+<p>Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il
+est un état violent qui tend tous les ressorts de la machine
+sociale. Homme intelligent, il le déteste parce
+qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré,
+il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer,
+les faire agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement
+despotique saute pour ainsi dire aux yeux.
+Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des passions
+pour l'établir, <i>tout le monde est bon pour cela</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.
+&mdash;Voyez cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance
+suppose de l'ignorance dans celui qui obéit; <i>elle
+en suppose même chez celui qui commande</i>. Il n'a point
+à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»&mdash;Voyez ce qu'il reprochait
+dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à
+Louis XIV; c'est surtout d'avoir été un sot<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Ce qui
+n'est pas calcul, prudence, prévoyance, ménagements
+délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le révolte;
+et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner,
+c'est prévoir. Le gouvernement c'est le laboureur qui
+sème et récolte; le despotisme c'est le sauvage qui
+coupe l'arbre pour avoir les fruits<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Esprit</i> (v. 14).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, v. 13</blockquote>
+
+<p>Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui
+en porte la marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez
+qu'il l'applique à Dieu. L'idée de Dieu-providence lui
+répugne. Un Dieu qui intervient dans les affaires particulières
+des hommes lui paraît un gouvernement
+arbitraire; c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception.
+Il soumet Dieu à la justice, et pour l'y
+mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu, il
+faut nécessairement qu'il soit juste.... <a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.» Il ne veut
+pas de la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne
+voudrait pas d'un Dieu arbitraire, qui lui semblerait
+un despotisme capricieux: «Ceux qui ont dit qu'une
+fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande
+absurdité»<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>; mais ceux-là aussi lui sont insupportables
+«qui représentent Dieu comme un être qui
+fait un exercice tyrannique de sa puissance»<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.
+Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne
+diffère pas sensiblement de la loi suprême née de
+lui<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. Il s'amuse, dans une des <i>Persanes</i>, à dire que
+si les triangles avaient un Dieu, il aurait trois côtés.
+Il fait un peu comme les triangles. Par horreur du
+despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité
+une constitution. Il ne la voit guère que comme
+l'essence des règles éternelles. Pour Montesquieu,
+Dieu, c'est l'Esprit des Lois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, LXXXIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, L 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, ibid.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, ibid.</blockquote>
+
+<p>Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit
+de la démocratie pure. Personne n'a parlé plus
+magnifiquement que lui des démocraties anciennes.
+C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le
+gouvernement du peuple seul par le peuple seul,
+elles ont penché vers la ruine. «Le peuple mené par
+lui-même porte toujours les choses aussi loin qu'elles
+peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet
+sont extrêmes<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. Aussi toute démocratie est sur la
+pente ou du despotisme ou de l'anarchie. L'esprit
+«d'égalité extrême» la porte à considérer comme
+des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler
+au plus bas. Dans ce désert l'espace est libre et
+l'obstacle nul pour un tyran, à moins que l'idée de
+despotisme ne soit tout à fait insupportable, auquel
+cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie,
+dégénère en anéantissement»<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, v, ii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, viii.</blockquote>
+
+<p>Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu,
+la recherche des moyens pour l'éviter sera
+toute sa méthode. Dans tout son ouvrage on le voit qui
+guette en chaque état politique le vice secret par ou la
+nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme
+est pour Montesquieu comme le gouffre commun,
+le chaos primitif d'où toutes les nations se dégagent
+péniblement par un grand effort d'intelligence, de
+raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière,
+d'un mouvement très énergique et dans un équilibre
+infiniment laborieux et infiniment instable, et
+pour y retomber comme de leur poids naturel; les
+raisons d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le
+point où il faut atteindre pour y échapper étant unique,
+subtil, presque imperceptible, et la liberté étant
+comme une sorte de réussite.</p>
+
+<p>Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans
+le tissu matériel et grossier des nécessités, sent qu'il
+est une chose parmi les choses et dépendant de la
+monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent,
+le pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève
+pourtant, ou croit s'élever, au moins parfois, à un état
+fugitif et précaire d'autonomie et de gouvernement
+de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment;
+&mdash;de même les peuples sont embourbés naturellement
+dans le despotisme, et quelques-uns seulement, les plus
+raffinés à la fois et les plus forts, par une combinaison
+excellente et précieuse de raffinement et de force, peuvent
+en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute
+dans la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout
+l'effort, et le récompense et le glorifie; car ce peuple,
+un cette minute, a accompli l'humanité.</p>
+
+<p>Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate.
+Il en a trouvé tout à l'heure des éléments dans la
+démocratie et il ne les oubliera pas. Mais, nous l'avons
+vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser son rêve;
+elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
+et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est
+le despotisme lui-même.&mdash;Nous tournerons-nous vers
+l'aristocratie, qui pour Montesquieu, et il a raison, n'est
+qu'une autre forme de la République? Montesquieu est
+profondément aristocrate. Il a donné comme étant le
+principe du gouvernement aristocratique la qualité qui
+était le fond de son propre caractère, la modération.
+C'était trahir son secret penchant. Ce qu'il entend par
+aristocratie, c'est une sorte de démocratie restreinte,
+condensée et épurée. Un certain nombre&mdash;et il le veut
+assez considérable&mdash;de citoyens distingués par la
+naissance, préparés par l'hérédité, affinés par l'éducation
+(notez ce point, il y tient), et se sentant, et se
+voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit de
+leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.
+&mdash;Idées singulières, qui montrent assez combien Montesquieu
+reste de son temps et de sa caste. Il en est tellement
+qu'il semble ne pas soupçonner l'idée, vulgaire
+cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous aux
+fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges
+de magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate
+pourtant, un cri d'indignation<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. Ses idées
+sur ce point sont très arrêtées. Il sait bien que la vénalité
+c'est le hasard; mais il estime qu'en cette affaire
+mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du gouvernement<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.
+Comme il veut une séparation absolue
+entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>,
+pour que ce dernier soit absolument indépendant,
+à la nomination des juges par le gouvernement il préfère
+le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
+d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique
+que celle-là. Sous prétexte que les citoyens
+peuvent avoir des différends avec le gouvernement,
+elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
+que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut
+que les intérêts particuliers du citoyen soient sacrifiés
+à l'intérêt du gouvernement, Montesquieu, pour les
+sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi solide,
+et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques,
+parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne
+voudrait pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie:
+«La fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune
+ou de la vie des hommes, un métier de famille!»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> vi. 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> xi, 6.</blockquote>
+
+<p>Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire,
+il désire l'une et l'autre. Il veut un corps des
+nobles héréditaire<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>, l'aristocratie étant «héréditaire
+par sa nature», puisqu'elle n'est pas autre chose que
+sélection, traditions, éducation. Il y voit trois garanties,
+modération, stabilité et compétence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> xi, 6.</blockquote>
+
+
+<p>Il reste donc aristocrate?&mdash;Non pas exclusivement.
+L'aristocratie a autant de raisons de glisser au
+despotisme que la démocratie. Sans aller plus loin,
+sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être
+héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand
+elle le devient» (VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction
+de Montesquieu, c'est une contrariété des choses
+mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce qu'elle
+fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie
+parce qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées
+sont exclues. Elle fait du corps aristocratique
+un gouvernement très intelligent qui arrive vite à
+n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans
+la démocratie manque l'intelligence des intérêts généraux:
+dans l'aristocratie manque le souci des intérêts
+généraux. Et obéissant à sa nature, qui est concentration
+du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire
+de plus en plus restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux
+mains de quelques-uns, dont le plus fort l'emporte:
+nous voilà encore au despotisme.</p>
+
+<p>Nous retournerons-nous du côté de la monarchie?
+&mdash;Mais c'est le despotisme!&mdash;Non! Non! et Montesquieu
+tient à cette distinction. Pour lui la monarchie
+même non parlementaire, même sans Chambres
+délibérantes à côté d'elle, n'est point le despotisme.</p>
+
+<p>Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu
+ont été surpris de cette assertion, et l'ont considérée
+comme une singularité de son imagination. L'idée
+peut être une erreur; mais elle n'est pas une nouveauté.
+Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait
+de Bossuet<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>; c'est une idée commune aux
+publicistes de l'ancien régime qu'une monarchie sans
+dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie sans
+lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle
+n'est contenue par rien, mais elle doit se contenir;
+elle n'est forcée d'obéir à rien, mais elle <i>doit</i> obéir à
+quelque chose. Elle a devant elle vieilles lois nationales,
+vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
+ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit
+tenir compte des coutumes. Il n'y a despotisme que
+dans les pays où il n'y a ni lois, ni religion, ni honneur,
+ni conscience.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
+chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement
+de Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout
+ce qui se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir
+contre, ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (<i>Politique</i>,
+viii, 2, 1.)</blockquote>
+
+<p>Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?&mdash;Il
+y a pente au despotisme et trop grande facilité à l'établir,
+mais non point despotisme. Pour Montesquieu,
+la monarchie de Louis XIV, par exemple, n'est point
+despotisme; il est vrai qu'elle y tend.</p>
+
+<p>La monarchie ne doit donc pas être repoussée <i>a
+priori</i>. Elle est très acceptable. Elle a même pour elle
+un singulier avantage: elle fait faire par <i>honneur</i>, par
+besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait ailleurs
+par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer
+des sentiments, et des sentiments qui sont très bons:
+fidélité personnelle, amour pour un homme ou une
+famille, dont c'est la patrie qui profite.&mdash;Autant dire
+(ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle fait une
+sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de
+concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être
+languissamment, on l'aime ardemment, et on la sert,
+dans cet homme qu'on voit et qui vous voit, et peut
+vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui
+vous plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement,
+dans vingt ans, avec une mémoire que la
+grande patrie n'a guère.&mdash;Mais le despotisme est la
+pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie y
+tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse,
+que le roi soit fort et ne soit pas très intelligent<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>,
+qu'il soit si capricieux «qu'il croie mieux montrer sa
+puissance en changeant l'ordre des choses qu'en le
+suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies
+que de ses volontés». Cela se rencontre bien vite et
+est bien vite imité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> vii, 7.</blockquote>
+
+<p>Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui
+suit. Aristote savait le secret, et Cicéron avait très bien
+lu Aristote. Il faut un gouvernement mixte, qui, par
+une combinaison très délicate des avantages des différents
+gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre,
+et soit aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble
+organisé des forces qui luttent contre la mort toujours
+menaçante: la mort des États, c'est le despotisme.</p>
+
+<p>Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et
+ce furent les meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et
+unir, à certains moments, aristocratie et démocratie,
+dans des proportions très heureusement rencontrées.
+Nous avons une force de plus, une institution particulière
+apportant, elle aussi, ses avantages propres, la
+monarchie: faisons-la entrer dans notre système.
+Montesquieu s'arrête à la <i>monarchie aristocratique entourée
+de quelques institutions démocratiques</i>.</p>
+
+<p>La monarchie, en effet, est excellente à la condition
+d'être à la fois soutenue et contenue par quelque chose
+qui soit entre elle et la foule. Le despotisme n'est pas
+autre chose qu'une foule d'égaux et un chef. C'est pour
+cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont
+despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière
+humaine, avec un trône au milieu. Elle est un
+organisme, où tout doit être poids et contrepoids, résistances
+concertées et équilibre. Egalité absolue avec
+chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité
+absolue avec chef immuable, c'est, selon le caractère
+du chef, despotisme capricieux encore, ou despotisme
+dans la torpeur. Le fondement même de la
+liberté, c'est l'inégalité.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un
+qui contrôle, et quelqu'un qui obéisse; et entre
+ces personnes diverses de l'unité nationale des rapports,
+fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait le
+dépôt. Entre le roi et la foule des <i>Corps intermédiaires</i>,
+qui limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là
+et préparent l'obéissance de celle-ci. Une noblesse
+héréditaire est un bon corps intermédiaire<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a> Elle
+a la tradition de l'honneur national, et héréditaire
+comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
+à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse.
+Elle est un excellent corps de <i>veto</i>; c'est la «faculté
+d'empêcher» qui est son office propre<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.&mdash;Le clergé
+est un corps intermédiaire assez utile. Bon surtout où
+il n'y en a point d'autre<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>, il est salutaire dans une
+monarchie comme obstacle mou et insensible, pour
+ainsi dire, infiniment fort encore par son ubiquité, sa
+ténacité, «algue» qui amortit, énerve le flot.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> II, 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> **, 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> *, 1</blockquote>
+
+<p>Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le
+dépôt des lois». Sauf en Orient, toutes les monarchies
+ont des lois, puissances idéales, limitatives du prince,
+protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples précédents
+et coutumes, ou textes et chartes, elles existent
+partout où il y a organisme social. Elles ne sont que les
+définitions du jeu de cet organisme. Mais il est des pays
+où on les sent plutôt qu'on ne les voit. Elles en sont plus
+redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont
+plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes.
+Il est bon qu'on puisse les voir, les lire
+quelque part. Un corps en aura la garde, les retiendra,
+les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, aura des
+privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie)
+parce qu'il aura un office social<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte
+garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore
+un pur despotisme, c'est que la magistrature française existe».
+«Dans la plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est
+modéré parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs,
+laisse à ses sujets l'exercice du troisième.» (<i>Esprit</i>, XI, 6, alinéa 7.)</blockquote>
+
+<p>Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple
+doit obéir, mais non pas être tout passif. Incapable de
+«conduire une affaire, de connaître les lieux, les occasions,
+les moments, d'en profiter», en un mot incapable
+de gouverner<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, il est essentiel pourtant qu'on
+sache ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce
+qu'au bout de ses souffrances il y a la révolte qui ruine
+les lois, ou l'inertie et la désespérance qui distendent
+et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le peuple aura
+donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car
+«il est admirable pour cela», qui interviendront dans
+la direction générale des affaires publiques. Il aura
+même sa part dans le pouvoir judiciaire, non pas en
+ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne
+la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs
+essentiellement temporaires, seront tirés du
+corps du peuple, chargés d'appliquer la loi, sans avoir
+droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant
+non en équité, mais sur le texte<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> II, 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> XI, 6.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Voilà la royauté, les institutions aristocratiques,
+et les institutions démocratiques mises en présence.</p>
+
+<p>Et comment tout cela s'organisera-t-il?&mdash;Trois puissances:
+exécutive, législative, judiciaire.</p>
+
+<p>Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y
+conformant, le magistrat en a le dépôt, et juge d'après
+elle. Ces pouvoirs sont scrupuleusement séparés. Le
+législateur ne jugera pas; car, alors, il ferait des lois
+en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
+serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait
+proscrire. Plus de liberté.</p>
+
+<p>Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait
+des lois en vue des ordres qu'il voudrait donner. Une
+loi serait la préparation d'un caprice. Plus de liberté.</p>
+
+<p>Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait
+les mêmes tentations que tout à l'heure le législateur.
+Il ne jugera point; car il jugerait pour gouverner. Ses
+arrêts seraient des services, qu'il se rendrait. Plus de
+liberté.&mdash;Il ne nommera même pas les juges, car il
+ferait des juges des instruments, et de la justice un
+système de récompenses ou de vengeances personnelles.
+Plus de liberté.</p>
+
+<p>Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à
+faire, si ce n'est honneur, et souci du bien général. La
+liberté c'est chaque pouvoir public s'exerçant, sans profit
+pour lui, au profit de tous.&mdash;L'exécution doit être
+prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un
+homme.&mdash;La délibération doit être lente: le pouvoir
+législatif sera aux mains de deux assemblées, de nature
+différente, dont l'une aura toutes les chances de ne
+pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de
+l'autre.&mdash;Le dépôt des lois et la justice sont choses
+de nature permanente: ils seront aux mains d'un grand
+corps de magistrats, qui, par l'effet d'un renouvellement
+insensible, aura comme un caractère d'éternité. «Voilà
+la constitution fondamentale du gouvernement dont
+nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de
+deux parties, l'une enchaînera l'autre par sa faculté
+mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par
+la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la
+législatrice.»</p>
+
+<p>Et rien ne marchera!&mdash;Pardon! ces différents
+ressorts, forment en effet un équilibre, et il semble qu'ils
+«devraient former une inaction». Mais les choses
+agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux;
+il faut «qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront
+qu'aller lentement et «qu'aller de concert», et c'est
+précisément ce qu'il nous faut<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> XI, 6. alinéas 55, 56.</blockquote>
+
+<p>Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes
+et les premiers linéaments ne se trouvaient-ils point
+dans l'ancienne monarchie française? Royauté et
+vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»? Clergé,
+Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs
+intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce
+point la part nécessaire et désirable d'institutions
+démocratiques?&mdash;Sans aucun doute; et Montesquieu
+n'est point un novateur, ce n'est point non plus
+un conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait,
+s'il faisait une constitution, un restaurateur ingénieux
+des plus anciens régimes. Il n'aime pas ce qui est de
+son temps, il aime ce qui a été. C'était un «très bon
+gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou
+du moins qui avait en soi la capacité de devenir meilleur:
+«La liberté civile du peuple (<i>communes</i>), les prérogatives
+de la noblesse et du clergé, la puissance
+des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je
+ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement
+si bien tempéré». Tirer du gouvernement «gothique»
+toute l'excellente constitution qu'il contenait
+en germe, voilà quel aurait dû être le travail du
+temps et des hommes. Les circonstances et l'esprit despotique
+de certains hommes ont amené le résultat
+contraire. Des guerres civiles, et des efforts de Richelieu,
+Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de
+la France<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, une monarchie est sortie, qui n'est
+point l'apogée de la monarchie française, qui en est
+la décadence, une monarchie mêlée de despotisme,
+qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme
+sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie.
+Il est temps de revenir aux principes et en
+même temps aux précédents, aux principes rationnels
+et aux précédents historiques, qui justement ici se
+rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie
+et la liberté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> III, 53; v.11.&mdash;<i>Pensées</i>. <i>Esprit</i>.</blockquote>
+
+<p>Un retour en arrière éclairé par la connaissance de
+l'esprit des constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu
+ne raisonne pas d'une autre façon qu'un Saint-Simon
+qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur le Duc, est
+rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu
+à la fois sens historique, sens sociologique, et sens
+commun. Il sait que les nations se développent selon le
+mouvement naturel des puissances qu'elles portent en
+elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles étaient en
+France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
+certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables
+sont nécessaires à tout gouvernement
+humain, et cette mécanique, il l'applique à la constitution
+française. Mais l'historien et le mécanicien politique
+ne s'oublient point l'un l'autre; ils se rencontrent et
+conspirent. Les principes du gouvernement idéal,
+c'est à la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait
+pas si difficile qu'elle fût encore, que le sociologue les
+rapporte; les forces réelles et vives de la France historique,
+l'historien les place aux mains du mécanicien
+politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et
+en jeu.</p>
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+<h4>MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE</h4>
+
+
+<p>Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien,
+Montesquieu paraît très grand. Il a vu infiniment
+de choses, et il a compris tout ce qu'il a vu. Il était
+capable de se détacher de son temps et d'y revenir,&mdash;de
+comprendre l'essence et le principe des Etats antiques,
+et d'esquisser pour son pays une constitution toute
+moderne et toute historique, tirée du fond même de l'organisation
+sociale qu'il avait sous les yeux;&mdash;et encore
+sa vue d'ensemble était assez forte pour prédire ce que
+deviendrait ce pays même quand les anciennes forces
+dont était composé son organisme auraient disparu.&mdash;Son
+livre est un étonnant amas d'idées, toutes intéressantes,
+et dont la plupart sont profondes. Il n'y a
+aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux
+défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée
+de faire une constitution puis une autre, puis une troisième,
+sans compter qu'il persuade ailleurs qu'il est inutile
+d'en faire une. De quelque biais qu'on le prenne, il
+paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre
+comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante
+à travers toutes les conceptions humaines
+dont sont pénétrés comme d'un seul regard les grandeurs,
+les faiblesses, le ressort puissant, le vice secret.
+Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et
+très régulier, construit d'après les lois d'une logique
+dogmatique impérieuse, construction solide et
+immense, qui, encore, a laissé autour d'elle d'énormes
+matériaux à construire des édifices tout différents.</p>
+
+<p>C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système,
+se suffit à lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est
+une façon de dire qu'il se complète. Ne le prenez pas
+pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement épris d'idées
+pures, agençant la machine sociale comme par données
+mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout,
+soit; mais il est autre chose. Il est l'homme qui sait que
+ces subtiles combinaisons ne sont rien si elles ne sont
+soutenues et comme remplies de forces vives, vertus
+ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie
+morale partout. Il est étrange qu'on ait cru<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a> qu'à ce
+livre il manque une morale. L'erreur vient de ce qu'il
+est très vite dit que le fonds des sociétés est fait de
+vertus sociales, et un peu plus long de tracer le cadre
+savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le
+mieux pour produire leurs meilleurs effets. La partie
+morale de l'ouvrage peut disparaître, matériellement,
+à travers la multitude des minutieuses considérations
+politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce
+livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures
+volontés sont au risque de demeurer impuissantes dans
+une constitution politique mal conçue, ce qui est vrai,
+et bien important; encore plus y trouvera-t-on comment
+les meilleurs agencements sociaux restent, faute
+de grandes forces morales, des ressorts sans moteur
+et des cadres vides.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Nisard.</blockquote>
+
+<p>Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être
+un peu trop optimiste. Il l'est de deux manières:
+par trop croire aux hommes, et par trop croire à lui-même,
+Il a trop confiance dans la bonté humaine. En
+plusieurs endroits de l'<i>Esprit</i> et de la <i>Défense de
+l'Esprit des Lois</i>, on le voit très préoccupé de combattre
+Hobbes et la théorie du «<i>Bellum omnium contra
+omnes</i>». L'homme naturel, «sorti des mains de la
+nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui
+un loup en guerre contre d'autres loups pour un quartier
+de mouton; c'est un être timide et doux, et c'est
+l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans
+Montesquieu un commencement de Jean-Jacques
+Rousseau, ce qui tient, du reste, à ce que toutes les
+grandes idées modernes ont leur commencement dans
+Montesquieu.</p>
+
+<p>Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez
+grande la part de férocité dans l'homme que je reprocherai
+à Montesquieu, étant très enclin à penser
+comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt
+de n'avoir pas fait assez grande la part de démence.
+L'homme n'est point un fauve; mais c'est un être très incohérent,
+en qui rien n'est plus rare que l'équilibre des
+forces mentales, et en un mot la raison. Montesquieu
+croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner
+raisonnablement, et que, parce qu'un système
+politique raisonnable, par exemple, peut être connu
+par un homme, il peut et doit être pratiqué par les hommes.
+Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur.
+Avec un esprit comme celui de Montesquieu il ne faut
+point se hasarder, et vous pouvez être sûr qu'il connaît
+votre objection mieux que vous. Je sais très bien que
+ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il
+enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire,
+pour un merveilleux accident dans l'histoire
+humaine, qui est l'histoire du despotisme. Encore
+est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités et
+non pas seulement comme à des théories, à la vertu des
+démocraties, à la modération des aristocraties, surtout
+à la capacité politique des foules. Il <i>a affirmé</i> très énergiquement
+que le peuple ne se trompe point dans le
+choix de ses représentants, et il en donne comme exemple
+Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange.
+Pour Athènes, cela ne peut pas se soutenir, et figurez-vous
+Rome sans le Sénat. J'ai parfaitement peur de ne
+pas comprendre et de faire une critique qui ne prouve
+que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury
+avec insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir
+en même temps (alinéa 17) que le verdict ne soit que
+l'application stricte et comme aveugle d'un texte précis,
+sans être jamais une «opinion particulière du juge».
+Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour
+juger sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il
+pas que c'est précisément avec le jury que les jugements
+seront toujours des opinions particulières, et
+que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours jugé
+«en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger,
+je le veux bien; mais que ce soit l'homme qui n'en
+veut point qui recommande des juges incapables d'en
+avoir une autre, cela m'étonne.</p>
+
+<p>Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu,
+un peu de l'homme qui n'est pas moraliste
+très informé ni très sûr. Je serais tenté de dire que ses
+admirables qualités d'esprit et de caractère lui sont
+source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade
+qu'elles sont communes. Il est souverainement
+intelligent et merveilleusement à l'abri des passions:
+il est un peu porté à en conclure que les hommes sont
+assez intelligents et peu passionnés. Cher grand
+homme, c'est faire trop petite la distance qui vous
+sépare de nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme;
+puisque posséder la vérité intellectuelle et la vérité
+morale, cela mène encore à une illusion, qui est de
+croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux
+hommes parfaits un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire
+un défaut, pour être tout à fait dans le vrai? Peut-être
+bien.</p>
+
+<p>J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il
+croit trop aux hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en
+lui. J'entends par ceci qu'il croit peut-être trop à l'efficace
+de son système, quand il en est à faire un système.
+Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses précautions,
+et retirer à moitié sa critique au moment qu'on
+l'aventure. Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de
+scepticisme, et qu'il dit tout d'abord que le meilleur
+gouvernement est celui qui convient le mieux à tel peuple.
+Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est
+difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa
+théorie, de ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut
+suffire et se suffire, et qu'un Etat bien organisé par lui
+serait, par cela seul, un très bon Etat. Il lui échappera
+de dire que dans «une nation libre il est très souvent
+indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il
+suffit qu'ils raisonnent: <i>de là sort la liberté qui garantit
+des effets de ces mêmes raisonnements</i>»&mdash;De là sort la
+liberté, ou plutôt c'est la liberté même, d'accord; mais
+«qui garantit des effets des mauvais raisonnements»,
+je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le <i>point dogmatique</i>,
+car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le
+point dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le
+despotisme qu'il finit par croire presque que la liberté
+est un bien en soi, par conséquent un but, et que
+pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop.
+Il me semble que la liberté n'est point précisément un
+but, mais un état, un «milieu», comme on dit maintenant,
+où la raison peut s'exercer mieux qu'ailleurs,
+pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une
+fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne
+mal ou bien.</p>
+
+<p>Sa conception même de la liberté a quelque chose
+de «formel»; et, comme tout à l'heure il prenait pour
+la perfection sociale la condition qui peut y conduire,
+de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la
+formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de
+faire ce que la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est
+là le <i>signe</i> à quoi l'on connaît un despotisme d'un
+État libre; mais si toute la liberté était là, il ne pourrait
+donc pas y avoir de lois despotiques? On sent
+bien qu'il peut en être.&mdash;C'est que la liberté n'est pas
+seulement le droit de n'obéir qu'à la loi, elle est la
+capacité de faire des lois qui ne ressemblent pas à un
+despote. Elle est un sentiment d'équité et de justice
+partant de la majorité des citoyens, se déversant et se
+fixant dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme
+de lois justes, sous lesquelles ils se sentent libres et
+organisés selon l'équité.&mdash;Elle n'est pas une forme
+de constitution, elle est une vertu civique. Un peuple
+despotique dans l'âme peut renverser le despotisme;
+après quoi, il fera immédiatement des lois despotiques.
+Aussitôt qu'il ne subira plus la tyrannie, il l'exercera,
+et contre lui-même; car la majorité est solidaire de la
+minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés;
+la loi tyrannique que vous faites vous met, avec
+celui-là même que vous liez, dans un état violent
+dont est gêné le peuple entier où une violence existe,
+dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant
+de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est
+faite.</p>
+
+<p>Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu
+l'ait eue. Ce domaine réservé des droits individuels
+devant lequel doit s'arrêter même la loi, il ne me paraît
+pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est
+avant tout mon droit <i>senti par un autre</i>, c'est-à-dire
+un respect et un amour réciproques de la dignité de
+la personne humaine, c'est-à-dire une solidarité, c'est-à-dire
+une charité, il l'a eue peut-être; car il déteste
+trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément
+sentie; mais il ne l'a pas exprimée.</p>
+
+<p>Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car
+cette forme et ce mécanisme social où la liberté vraie
+s'exerce, ces conditions les meilleures pour que l'idée
+libérale puisse se dégager et venir remplir et animer
+la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si
+délicatement et prudemment et fortement établies,
+qu'il suffirait d'un minimum de libéralisme dans l'âme
+de la nation, pour qu'en un pareil système il eût tout
+son effet, et parût presque plus grand dans ses effets
+qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il
+nomme liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et
+semble presque le contraindre à être.</p>
+
+<p>Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance
+dans les systèmes politiques qu'il préconise, de même
+que je le trouvais un peu trop optimiste aussi dans
+l'idée qu'il a de la capacité politique des peuples.
+Remarquez que ces deux optimismes se confondent,
+l'un supposant l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple
+est capable de la liberté, c'est qu'il le voit dans l'organisation
+sociale, rêvée par lui, qui est la plus propre
+à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace
+le cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il
+suffit presque de l'offrir à un peuple pour que demain
+il en soit digne. «Donnez aux hommes, semble-t-il
+dire, les procédés pratiques pour n'être ni tyrannisés
+ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont
+en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots
+qu'est l'optimisme, peut-être aventureux.</p>
+
+<p>Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme
+dans la nécessité de son office. On ne peut pas être
+sociologue sans un peu d'optimisme. C'est pour cela
+que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait
+écrire une <i>politique</i>, c'est-à-dire un code sans sanction,
+une législation supérieure ne pouvant s'imposer aux
+hommes que par l'éclat de la vérité qu'elle porte en
+elle, sans croire que les hommes sont séduits à la
+vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des
+instincts humains, on sera peut-être historien, non
+sociologue. On ne dira point aux hommes ce qu'ils
+doivent faire; on les regardera faire; et, tout au plus,
+on indiquera les lois habituelles de leurs errements,
+les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si
+vrai que c'est souvent ce que fait Montesquieu, n'étant
+sociologue qu'une partie du temps et comme dans ses
+moments de confiance, de haute bonne humeur. L'optimisme
+est comme une condition, non seulement du
+novateur, cela est évident, mais de tout sociologue
+dogmatique. Bossuet est optimiste au plus haut point.
+Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par
+une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure;
+et par conséquent que tout est bien. Montesquieu qui
+semble croire en Dieu, mais non pas à la Providence,
+ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il
+reste qu'il le mette sur la terre.</p>
+
+
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+
+<p>«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait
+Fénelon d'un autre, et c'est bien la dernière impression.
+L'idée de grandeur est surtout inspirée par la noble
+empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu a été,
+c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il
+est impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris
+ce qu'il comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne
+comprenait pas. Sa pensée et le contraire de sa pensée,
+son système, et ce qui est le plus opposé à son système
+et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
+<i>l'entre-deux</i>, il pénètre en tous ces mystères, et
+s'y meut avec une pleine liberté, comme entouré d'un
+air lumineux, qui émane de lui.</p>
+
+<p>On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus
+forte, plus intense, et, avec cela, plus libre ni plus
+sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à
+l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre,
+jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
+former des groupes et des systèmes, et comme des
+mondes; voir «tout céder à ses principes», «poser les
+principes et voir tout le reste suivre sans effort»; et
+aussi n'être point esclave de ses principes, et savoir s'y
+soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre
+d'idées qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des
+voies que ce sera une gloire à ses successeurs seulement
+de suivre; ce jeu agile et sûr de l'intelligence est
+pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme
+et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui
+est inspiré par cette manière de ravissement de l'intelligence
+jouissant d'elle-même comme d'un sens
+aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long travail
+pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous
+le nom dont je vous nomme? Je cours une
+longue carrière, je suis accablé de tristesse et d'ennui.
+Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
+que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous
+n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la
+sagesse et à la vérité par le plaisir... Divines muses,
+je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que je
+parle à la raison: <i>elle est le plus parfait, le plus noble
+et le plus exquis de tous les sens</i>.»</p>
+
+<p>Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu
+avec elle un entretien continu, plein de sincérité,
+d'abondance de coeur, d'infinis et renaissants plaisirs.
+Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir la lumière»,
+et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une
+sorte d'élargissement se lever en elle à chaque jour la
+lumière pure d'une idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées
+et en a fait comme sa substance. Il a cru qu'elles
+devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être vrai,
+et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce
+qu'il était tout entier gouverné par elles. Il a voulu
+mettre dans l'organisation du monde beaucoup de raison,
+et même beaucoup de raisonnement, parce que, si
+le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque,
+ou, du moins, le signe qu'on la cherche.</p>
+
+<p>Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on
+ne se doutait même pas de la science où il reste le
+maître. Il inspire le temps qui le suit, tout en le dépassant,
+à ce point que Rousseau ne fait que pousser à
+l'extrême et mettre en système <i>une</i> des idées de Montesquieu,
+presque dédaignée par lui parmi tant d'autres.
+Après avoir cherché loin de lui sa lumière, la France
+revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser selon
+sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement
+abandonné, quelques-uns se demandent si elle a raison,
+si notre histoire même a raison contre lui. Et à mesure
+que sa pensée devient moins applicable, que ce soit par
+sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus belle,
+devenant purement artistique, et comme l'esquisse
+lumineuse d'un idéal.</p>
+
+<p>On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de
+choses pour avoir pu tout approfondir. Il court trop vite
+au travers de la multitude d'objets qu'il rencontre. «Il
+annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement
+Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance
+de nos yeux et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a
+pénétré; il a seulement trop compté que nous le pénétrerions
+aussi vite et aussi à fond que lui. «Je suis, dit-il
+lui-même, avec son esprit charmant, comme cet antiquaire
+qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un
+coup d'oeil sur les Pyramides, et s'en retourna.»&mdash;Je
+n'aime pas à le contredire, et je veux bien qu'il soit
+comme cet antiquaire; seulement il a été dans tous les
+pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées
+toutes, et surtout les plus hautes.</p>
+
+<br>
+<h3>VOLTAIRE</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>L'HOMME</h4>
+
+<p>Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une
+représentation du <i>Bourgeois gentilhomme</i>, et je l'entends
+dire: «C'est une très jolie satire. Elle me rappelle
+M. de Voltaire, comte de Tournay.»&mdash;Le propos
+est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant
+tout un bourgeois gentilhomme français du temps de
+la Régence, devenu très riche, un peu audacieux, très
+impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et
+d'éducation.&mdash;Seulement c'est un bourgeois gentilhomme
+très spirituel, ce qui fait qu'il n'a pas eu tous
+les ridicules, et très intelligent, ce qui fait qu'il a mis
+un grand talent au service de ses préjugés et a tenu
+par là une très grande place dans le monde intellectuel.</p>
+
+<p>«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont
+pas des bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans
+<i>Le Buste</i> d'Edmond About. Ce qui distingue d'abord
+le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. Voltaire
+n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue
+encore le bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe.
+Les hautes spéculations le rebutent. Voltaire n'a aucune
+profondeur ni élévation philosophique, et la synthèse
+lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble
+peu à Platon, et nullement à Malebranche.&mdash;Ce qui
+marque encore, sans doute, le bourgeois, c'est qu'il
+est peu militaire. Voltaire a une peur naturelle des
+coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même
+d'aucun chevalier.</p>
+
+<p>Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il
+est éminemment pratique. Voltaire est un homme
+d'affaires de génie, et le sens du réel est son sens le
+plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie
+de sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois
+qui a vingt ans en 1715, qui est très ambitieux, très
+actif, fait sa fortune en quelques années, n'a plus besoin
+que de considération, la cherche dans la littérature
+parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées
+à lui, ni de conception artistique personnelle, ni
+même de tempérament artistique distinct et tranché
+à exprimer dans ses écrits; mais qui se sait assez habile
+pour mettre en belle lumière pendant soixante
+ans, s'il le faut, les idées courantes, et produire des
+oeuvres d'art distinguées selon les formules connues.
+Ce n'est pas un monument à élever; c'est une fortune
+littéraire à faire. Il la fera, comme il a fait l'autre,
+avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.</p>
+
+<p>Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français.
+Sans être précisément cruel, et même tout en ne
+détestant point donner quand on le regarde, il sera
+bien dur pour les petits, et bien méprisant pour la
+«canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter
+avec une «suite enragée», comme disait de Saint-Simon
+le duc d'Orléans. On le verra poursuivre un
+Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une sottise,
+avec un acharnement incroyable, le dénoncer
+comme ennemi de la religion, et, à ce titre, au moment
+où le malheureux est déjà proscrit et traqué
+partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil
+séditieux»<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, ce qui est un peu fort peut-être dans
+la bouche d'un adversaire de la peine de mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Sentiment des citoyens (1764).</blockquote>
+
+<p>On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses
+comme un voleur à toute l'Académie française, dans
+vingt lettres furibondes, parce qu'il a eu un procès de
+marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre
+Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort
+du pauvre savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à
+Frédéric; ne jamais manquer de réclamer les galères,
+la Bastille et le Fort-l'Évêque contre tous les Fréron,
+Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent.
+La prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par
+lui comme son droit strict. Jamais l'idée de la liberté
+de penser contre lui n'a pu entrer dans son esprit. Ses
+amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela;
+dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....»
+Il ne veut rien entendre. Il n'a ni le détachement du
+philosophe, ni l'élévation du vrai artiste. Il ne songe
+qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne
+l'adule pas.</p>
+
+<p>En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque
+titre que ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices,
+rois, princes, grands-ducs, ducs, maîtresses des
+rois, et que ce soit Catherine II, Pompadour, Frédéric
+ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont toujours
+prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes,
+toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme
+un valet; mais à celui-ci on pardonne, «et la moindre
+faveur d'un coup d'oeil caressant nous rengage de plus
+belle.»&mdash;«Il fut donné à celui-ci de tromper les
+peuples»; mais non point de prévaloir contre les
+rois.&mdash;Richelieu ne lui paye point les intérêts de
+son argent, et lui joue d'assez mauvais tours. Mais que
+voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous
+dans la chambre du roi», si ce n'est merci?&mdash;Mme du
+Deffand lit Fréron avec délices et daube Voltaire avec
+complaisance. Mais une marquise, et qui reçoit si
+bonne compagnie, et qui a si grande influence! On
+n'en sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a
+reçu de meilleure grâce les petits coups de pied familiers
+des puissances. C'est même alors qu'il est tout à
+fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une dignité»,
+&mdash;qui supplée à l'autre.</p>
+
+<p>C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut
+pas recevoir la souscription de Rousseau à sa statue.
+Dix fois Dalembert lui écrit: «Mais si! cela fait honneur
+à Rousseau de souscrire. Cela vous fera honneur
+de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment
+le touchant peu; il redouble de colère. Mais Dalembert
+s'avise de lui écrire: «Rousseau, quoique exilé, se
+promène dans Paris la tête haute. Jugez s'il est protégé!»
+Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné
+Mais il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre.
+Il a le mépris pour le vaincu devant le vainqueur.
+Rien ne lui a plus agréé que le partage de la Pologne,
+parce que c'est une belle manifestation de la force, et
+il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la
+Silésie est une chose aussi qui a son charme; il prémunit
+Frédéric contre les remords qu'il en pourrait
+avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?... Vous
+vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de
+vos <i>Mémoires</i>... N'aviez-vous pas des droits très
+réels?.... Je trouve Votre Majesté trop bonne...»&mdash;
+Sire, dit le renardt vous êtes trop bon roi.</p>
+
+<p>Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il
+est très prudent. Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel
+et le pseudonymat obstiné. Tous ses ouvrages sont des
+lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés de
+noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois,
+la <i>Henriade</i> et sauf, j'en suis sûr, <i>le poème de Fontenoy</i>,
+il les a tous démentis. Cela ne lui coûte pas, parce que
+le contraire pourrait lui coûter. Se démentir et mentir,
+c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est occupée.
+Combler Maffei de compliments sur sa <i>Mérope</i>,
+et cribler la <i>Mérope</i> de Maffei d'épigrammes dans un
+ouvrage pseudonyme; dire à Mme de Luxembourg
+qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française
+qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne,
+et à l'univers entier qu'il n'a jamais écrit le <i>Dictionnaire
+philosophique</i>; conseiller le mensonge aux autres
+comme une chose qui va de soi, et écrire à Duclos:
+«Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les <i>Lettres
+philosophiques</i> et qu'il est bon catholique; il est
+si facile d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour
+Voltaire.&mdash;Ce ne lui sont pas même des jeux. C'est
+sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. Il est
+menteur à ce point que la notion du mensonge lui est
+étrangère. Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche
+ses pasquinades et ses tartuferies, comme, par
+exemple, d'offrir le pain bénit et de communier solennellement
+dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il
+y aurait danger à ne pas le faire; puisqu'on
+le chasserait (car il a toujours peur) lui, pauvre vieillard
+ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce n'est
+qu'un acte de haute philosophie pratique.</p>
+
+<p>Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien
+conduite, troublée quelquefois par le noble souci de
+plaire au «Trajan» de Versailles ou au «Salomon»
+de Potsdam, et le désagrément de n'y pas réussir;
+mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et
+qui finit tard.</p>
+
+<p>Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le
+27 janvier 1733: «J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel:
+c'est-à-dire que j'ai perdu une bonne maison dont
+j'étais le maître et quarante mille livres de rente qu'on
+dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi
+qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir....
+J'étais obligé d'honneur à la faire mourir dans les
+règles.... Je lui amenai un prêtre.... Quand il lui demanda
+si elle était bien persuadée que Dieu était dans
+l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui
+m'eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins
+lugubres».&mdash;Il voit arriver sa propre mort avec une
+gaîté moindre; mais il lui fait encore bonne figure. Il
+regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il a
+créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques,
+cette ville florissante qui est son oeuvre, et son rempart.
+Il fait du bien en s'enrichissant et en criant qu'il se
+ruine. Ce sont trois jouissances. Il écrit pour deux ou
+trois innocents condamnés, ce qui restitue sa popularité,
+satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui
+sera compté par la postérité comme s'il n'avait fait
+autre chose de toute sa vie, et ce qui, du reste, est
+très bien. C'est une conscience qu'il se fait sur le tard,
+et une estime de soi qu'il se ménage au dernier moment,
+et certes, c'est la seule chose qui lui manquât
+encore. Il est complet désormais; le bourgeois s'est
+épanoui en gentilhomme terrien, en grand seigneur
+attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
+mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de
+courre la pension et le cordon à Versailles.</p>
+
+<p>Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent
+acteur», mais un peu en acteur, avec une insuffisante
+simplicité. Quand il communie à son église, c'est par
+intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à l'évêque
+d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage
+de seigneur, et pour haranguer avec dignité,
+comme c'est son «privilège», ses «vassaux», à l'issue
+de l'office.</p>
+
+<p>C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué
+qu'une solide estime publique: «Je n'ai jamais eu de
+<i>popularité</i>, s'il vous plaît, disait Royer-Collard, dites
+un peu de <i>considération</i>». Pour Voltaire, ç'a été l'inverse.
+Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé
+le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette
+«royauté intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie
+phrase. Ses contemporains l'admirent beaucoup et le
+méprisent un peu. Diderot le méprise même beaucoup,
+et évite de lui écrire. Duclos se tient sur la réserve et le
+tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à l'occasion,
+et les occasions sont fréquentes, et d'un ton
+qui va jusqu'à surprendre. Quant à Frédéric, il ne
+semble tenir à écrire à Voltaire et lui dire des douceurs,
+que pour en prendre le droit de le fouetter, de
+temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage
+qui se puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs
+moments; Roscius a été bien vertement sifflé dans
+la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
+sur le théâtre?&mdash;Des rois, des princes lui écrivent
+amicalement, sans doute. Je ferai simplement remarquer
+qu'autant en advint à l'Arétin, et si l'on examine
+d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes
+motifs, et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à
+Ferney il y a des analogies.</p>
+
+<p>C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait
+la distinction du bien et du mal profondément.
+C'était le coeur le plus sec qu'on ait jamais vu, et la
+conscience la plus voisine du non-être qu'on ait constatée.
+Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons
+par le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment;
+parce que l'intelligence sert à quelque chose.
+Mais le fond du caractère est bien là. Il est peu sympathique
+et singulièrement inquiétant.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>SON TOUR D'ESPRIT</h4>
+
+<p>Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup
+d'esprit se trouvent réunis dans un homme. Que
+va-t-il sortir de là? Un grand ambitieux ou un grand
+curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un et
+l'autre.&mdash;De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate,
+et même homme de guerre, du moins par ses
+inventions de ses «chars assyriens», nous ne parlerons
+pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est la
+définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de
+persuasion, un génie d'émotion, un génie de peinture,
+un génie d'exaltation ou de mélancolie, ou de vérité ou
+de logique. Voltaire a un génie de curiosité. Ce qu'il
+veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout
+savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de
+l'agronomie à la métaphysique en passant par la
+musique et l'algèbre, et remplir des pages. Il a touché
+absolument à toutes choses. Faire le tour de son temps,
+savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où
+l'on y passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces,
+très rares, et ç'a été son effort, et presque son
+succès.&mdash;Seulement, d'abord il était pressé; ensuite
+il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient
+condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.&mdash;
+Il n'aimait pas; il était égoïste, et voilà pourquoi ce
+génie universel a été étroit; universel par dispersion,
+étroit, borné et sans profondeur sur chaque objet. Pour
+comprendre à fond quelque chose,&mdash;que vais-je dire
+là, et qui peut rien comprendre à fond?&mdash;pour pénétrer
+seulement assez loin dans une étude, la première
+condition est le détachement, le renoncement, l'oubli
+de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est incapable
+de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un
+amour passionné pour les idées, une joie profonde à
+sentir qu'on n'est plus soi-même, mais l'idée qu'on a
+eue, et qui à son tour vous possède, une abolition de
+l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit
+être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses
+expressions) que Montesquieu éprouve à chérir les
+théories qui enchantent son esprit, à jouir pleinement
+et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus parfait,
+le plus exquis de tous les sens». Certes, en de
+pareils moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas,
+le détachement, pour un homme comme lui, est absolu,
+le renoncement parfait et facile, la personnalité délicieusement
+oubliée et détruite;&mdash;et ce sont ces
+moments que Voltaire n'a jamais connus.</p>
+
+<p>La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit
+une très haute distinction. Il y faut davantage; et c'est
+à ce degré que Voltaire ne s'est pas élevé. Il s'éprend
+des idées avec avidité, non avec enthousiasme; il a du
+plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les idées
+l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour
+à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et,
+sans s'en apercevoir, par la contraire; et de chacune
+il aura saisi vite et un instant connu, non le fond
+et l'intimité, mais les brillants dehors, les abords attrayants,
+presque l'apparence seule, et les contours
+légers qui la dessinent.&mdash;Superficiel parce qu'il est
+étroit, étroit parce qu'il est égoïste, c'est bien l'homme;
+avec quelle légèreté gracieuse, quel élan preste et
+précis, quel investissement rapide et vif, à la française
+et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais
+laisse partout son nom éclatant et sonore, je le sais;
+mais enfin à la course, et avec des oublis, des contradictions,
+des efforts inutiles, des distractions, et peu de
+résultats.</p>
+
+<p>Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien
+approfondi, ce semble; et qu'est-il?</p>
+
+<p>Est-il optimiste? Est-il pessimiste?&mdash;Croit-il au libre
+arbitre humain ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité
+de l'âme, ou à l'âme purement matérielle et mortelle?
+&mdash;Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique et est-il
+un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain
+point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?&mdash;En
+histoire est-il fataliste, ou croit-il à l'action de la
+volonté individuelle sur le cours des destinées?&mdash;En
+politique est-il libéral ou despotiste?&mdash;En religion, oui,
+même en religion, est-il abolitioniste radical, ou abolitioniste
+modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes
+religieux, mais conservateur du culte?&mdash;Je défie qu'on
+réponde par un oui ou par un non bien tranché sur
+aucune de ces affaires, et, selon la question, on sera plus
+rapproché du non que du oui, ou du oui que du non,
+et sur certaines à égale distance de l'un et l'autre;
+mais jamais, si l'on est sincère, on ne pourra adopter
+la négative certaine ou l'affirmative absolue, et, si on
+le relit, s'y tenir.</p>
+
+<p>Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante».
+Il aime à croire, et il prend les idées au sérieux;
+il est convaincu, et il est pratique. Ce qu'il dit,
+il le croit toujours, et ce menteur effronté dans la vie
+sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce
+qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement;
+il désire qu'il passe dans l'opinion des hommes,
+et de leurs opinions dans leurs actes; il <i>veut</i> ce qu'il
+pense, ce qui en fait le contraire du dilettante, qui
+pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a
+conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il
+a la conviction impérieuse et visant à l'acte. Seulement
+ses convictions sont multiples, fugaces, contradictoires
+et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres d'elles-mêmes.
+Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent
+souvent d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons
+dans le détail.</p>
+
+<p>Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement
+va me répondre oui, l'autre non, selon le livre
+de Voltaire, <i>Mondain</i> ou <i>Candide</i>, qui l'aura le plus
+frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (<i>Candide</i>),
+et la société bonne (<i>Mondain</i>); ou le monde bon
+(<i>Histoire de Jenni</i>), et la société mauvaise (<i>Dictionnaire
+philosophique</i>, «<i>Méchants</i>»). Il veut que l'homme
+se trouve heureux (<i>Mondain</i>) et il veut qu'il se méprise
+(<i>Marseillais et Lion</i>). Très souvent vous le prenez pour
+un pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main
+le progrès et la réalisation prochaine de toutes les promesses
+du progrès. Il vous dira: «J'ose prendre le
+parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime
+(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants
+ni si malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la
+tradition de Vauvenargues et le pressentiment de Condorcet,
+et la transition de l'un à l'autre.&mdash;Il vous
+dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques
+messieurs qui veulent absolument que nous soyons
+misérables. Je n'aime point un charlatan qui veut me
+faire accroire que je suis malade pour me vendre ses
+pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est
+contre Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte
+que le pessimisme ne conduise à la religion, comme
+à ce qui le justifie à la fois, et le répare.&mdash;Il vous
+dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient,
+comme il devient malade... Assemblez tous les
+enfants de l'univers; vous ne verrez en eux que l'innocence,
+la douceur et la crainte... L'homme n'est pas né
+mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette
+maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris
+de cette maladie, la communiquent au reste des hommes...»
+Et voilà du pur Rousseau, l'homme né bon
+et perverti par l'état de société, et corrompu par ses
+gouvernements, et Voltaire va écrire l'<i>Inégalité parmi
+les hommes</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est <i>Candide</i> qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs
+même que dans <i>Candide</i>: L'homme est fou;
+«historien, je m'amuse à parcourir les petites maisons
+de l'univers.» Le monde est un gouffre: «<i>Ubicumque
+calculum ponas, ibi naufragium invenies</i>. Le
+monde est un grand naufrage. La devise des hommes
+est <i>sauve qui peut!</i>» Et dans ses moments de pessimisme
+il est le plus désespéré et le plus désespérant
+des pessimistes; et si dans le poème sur le <i>Tremblement
+de terre de Lisbonne</i> il laisse une place encore,
+restreinte et précaire, à l'espoir (<i>Tout est bien aujourd'hui,
+voilà l'illusion; tout sera bien un jour, voilà
+notre espérance</i>), dans <i>Candide</i> éclate et largement et
+longuement se déploie le pessimisme absolu, celui
+qui n'admet ni exception, ni espoir, ni plainte même
+et blasphème, forme encore, sans le vouloir, de la
+prière, et partant de l'espérance; ni recours à l'avenir
+humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à
+rien, sinon à la résignation muette, qui n'est que le
+désespoir, bien plus, qui est comme la lassitude du
+désespoir.</p>
+
+<p>Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain?
+J'en suis aux questions où chez lui les plateaux
+de la balance sont dans le plus parfait équilibre. Il est
+impossible de savoir ici de quel côté je ne dis pas il
+penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus
+pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en
+avançant dans la vie il semble avoir plus incliné du
+côté du déterminisme. En attendant, pendant cinquante
+ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé
+du danger qu'il y aurait pour l'homme à se
+croire esclave de la force des choses: «Nier la liberté
+c'est détruire tous les liens de la société humaine.»
+&mdash;«Je vous demande comment vous pouvez raisonner
+et agir d'une manière si contradictoire, et <i>ce
+qu'il y a à gagner</i> à se regarder comme des tourne-broches
+lorsqu'on agit comme un être libre.»&mdash;«Le
+bien de la société exige que l'homme se croie libre; je
+commence à faire plus de cas du bonheur de la vie
+que d'une vérité.»&mdash;Et il vous dira, bon logicien:
+une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de
+l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré
+sa volonté, il pourrait déranger les lois immuables
+du monde. Par quel privilège l'homme ne serait-il
+pas soumis à la morne nécessité que tout le reste de la
+nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion
+que nous en avons, illusion qui nous est nécessaire,
+comme d'autres, et qui nous maintient dans l'état où
+nous devons être pour ne pas mourir: «La liberté
+dans l'homme est la santé de l'âme.»</p>
+
+<p>Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une <i>entité</i>,
+un être en nous qui nous dirige, nous abandonne, et
+nous survit? Non, et dans cette négation il n'a pas
+varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté
+donnée à la matière humaine pour se conduire, comme
+elle en a d'autres pour se développer et se soutenir.
+&mdash;Mais survit-elle à la matière qui se dissout? Est-elle
+immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une faculté
+d'une matière essentiellement périssable. Et il
+insiste cent fois sur cette considération.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine
+ni récompense par delà le tombeau? Qu'importe,
+reprend Voltaire: «On chantait publiquement sur le
+théâtre de Rome: <i>Post mortem nihil est</i>....» et ces sentiments
+ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires.
+Tout se gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»&mdash;Il
+importe infiniment, réplique Voltaire, et dans le même
+ouvrage (<i>Dictionnaire philosophique</i>); je tiens essentiellement
+à l'âme immortelle parce qu'il n'est rien à
+quoi je tiens plus qu'à l'<i>Enfer</i>: «Nous avons affaire
+à force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de
+petites gens, brutaux et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur,
+si vous voulez, qu'il n'y a pas d'enfer, et que
+l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les
+oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»&mdash;Et,
+donc, en style élevé: «Oui, Platon, tu dis vrai, notre
+âme est immortelle!»</p>
+
+<p>Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative
+qui saute aux yeux d'abord, dans Voltaire, et,
+tout compte fait, c'est à elle qu'il a toujours aimé à
+revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans interprétation
+abusive et sans chicane, elle ne suggère
+que l'athéisme. Sa conception de Dieu conduit, d'un
+seul pas, à le nier, et il est étonnant qu'à croire ainsi
+en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il n'y en avait
+point.&mdash;Son idée de Dieu est d'une part un expédient,
+et d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre
+part tout en l'air et ne tenant à rien qui la soutienne.
+Il voit Dieu comme un architecte qui a fait le monde,
+comme un «horloger» dont l'horloge où nous sommes
+prouve l'existence. <i>Quand il veut prouver Dieu</i>, il jette
+un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit
+que «tout est art dans l'univers» (<i>Histoire de Jenni</i>),
+et déclare qu'il y a un grand artiste.&mdash;Mais son raisonnement
+repose sur des prémisses qu'il a mis tous ses
+soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu
+près, à montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais
+été réglée; et d'autre part, quand l'idée de l'horloger
+lui vient à l'esprit, vite s'appliquer à admirer l'horloge,
+c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on n'y
+croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse
+les arguments mêmes dont on s'est servi pour
+lui faire procès. Ce serait perfide si ce n'était léger, et
+cela va contre le but, puisque cela va par le chemin
+qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire:
+Je crois en Dieu. Voir ma conception du monde.&mdash;
+Vous vous y reportez et vous la trouvez athéistique.</p>
+
+<p>Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu
+présente à son esprit d'une manière constante. Il n'y
+croit que quand il veut le prouver. Un pessimiste qui
+croit en Dieu tire l'idée de Dieu du pessimisme même.
+Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu,
+reconstruit rapidement un système optimiste, c'est
+un homme qui ne croit en Dieu que tant qu'il l'enseigne.</p>
+
+<p>L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute
+disciplinaire. Il tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur».
+Dieu est pour lui un service auxiliaire et supérieur
+de la police: «Il ne faut point ébranler une opinion
+si utile au genre humain. <i>Je vous abandonne tout
+le reste</i>....»&mdash;«Mon opinion est utile au genre humain,
+la vôtre lui est funeste....»&mdash;«Ah! laissons aux humains
+la crainte et l'espérance!»&mdash;«Si Dieu n'existait
+pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet
+tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie
+les domestiques: «Maintenant, Messieurs, vous
+pouvez continuer. Je craignais seulement d'être égorgé
+cette nuit....»<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.&mdash;Mille autres traits; car c'est à cette
+idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a
+pas de plus athéistique; car si elle prouvait quelque
+chose, elle prouverait que Dieu est une invention de la
+peur, un artifice humain, un expédient social, un instrument
+de gouvernement, une mesure de salubrité,
+bref un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement
+l'argument de Voltaire pour prouver <i>l'absence
+réelle</i> de Dieu; et il est bien vrai que dire que si
+Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on
+l'invente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Mallet-Dupan témoin oculaire (<i>Mercure Britannique</i>).</blockquote>
+
+<p>C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme
+Voltaire, on écrit cent volumes où rien ne mène à lui,
+ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où au contraire tout,
+sauf strictement les pages où il est question de lui,
+l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant
+pour écarter le surnaturel de l'histoire, du monde
+et de l'âme.&mdash;C'est ce qui me faisait dire que chez Voltaire
+l'idée de Dieu est «en l'air» et ne tient à rien.
+Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle
+est, aux regards du pur logicien, comme un repentir,
+une timidité, ou une étourderie.&mdash;Et précisément l'idée
+de Dieu est la seule qui ne soit rien si elle n'est pas
+tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède qui n'en
+parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et
+chacune, s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il
+ne l'avait pas.&mdash;Par où on revient bien à dire que,
+comme presque toutes les idées de Voltaire, l'idée de
+Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont
+il a pris la pleine possession. C'est un des besoins de
+ses passions qu'il prend pour une conception de son
+esprit. Il est théiste comme nous verrons qu'il sera
+monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa
+religion est une suggestion de ses terreurs et une
+forme de sa timidité.</p>
+
+<p>Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près
+l'esprit, aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire
+se donnait pour un homme qui connaît son impuissance
+métaphysique, s'il s'avouait «agnostique»
+et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer
+le secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le,
+pour l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste,
+est vacillant, intermittent et contradictoire. Souvent
+il proclame qu'il y a un inconnaissable qui nous dépasse
+et que nous tâchons en vain à atteindre. Plus
+souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et
+bâcle une métaphysique comme une tragédie contre
+Crébillon. Son esprit, vulgaire en cela, il n'y a pas
+d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas
+besoin de certitude permanente et soutenue et qui se
+soutint; et avait besoin de certitudes d'un jour et
+d'une heure, d'une foule de certitudes successives, qui
+au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de
+contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien;
+et c'est ce que je dis, et qu'on est un homme comme
+nous quand on en est là.</p>
+
+<p>Il en va parfaitement de même pour lui en histoire,
+en politique, en morale, en questions religieuses proprement
+dites. Est-il un pur positiviste en morale? Il
+semble que oui; il semble que non. Il semble que oui:
+il repousse de toutes ses forces les idées innées.
+L'homme, animal plus compliqué que les autres, mais
+seulement plus compliqué, est guidé par les instincts
+divers dont le jeu assure sa conservation, et
+il n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale,
+surnaturelle, qui nous distingue des autres êtres
+animés. Donc point de loi morale, ce semble; car la
+loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait
+un but en dehors du but commun, qui n'est que
+persévérer dans l'être. Point de loi morale; car ce but
+autre que celui de persévérer dans l'être, ce n'est pas
+le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre)
+qui pourrait nous l'enseigner;&mdash;et il faudrait supposer
+qu'il nous est enseigné par une idée innée, par
+une <i>révélation</i>, à nous particulière, choses que nous
+nions qui existent.&mdash;Point de loi morale.</p>
+
+<p>&mdash;Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception
+en sa faveur. Pour elle, il supposera une idée innée,
+une manière de révélation. Dieu a parlé. «Il a donné
+sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même semence»;
+il a mis la conscience en l'homme comme un
+flambeau. <i>Qu'on ne dise point</i> que la conscience est un
+effet de l'hérédité, de l'éducation, de l'habitude et
+de l'exemple, elle est bien un <i>ordre</i> de Dieu à notre
+âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale
+établie, et une idée théologique, un minimum,
+si l'on veut, d'idée théologique admis par Voltaire<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Poème sur la loi naturelle.</i></blockquote>
+
+<p>&mdash;Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à
+Rome qu'à Athènes, comme dit Cicéron, universelle et
+constante dans l'humanité. Montrez-moi un peuple où
+le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!&mdash;Fort
+bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il
+ne va plus loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas
+commettre l'injustice. Or définir la loi morale ainsi,
+c'est la restreindre; et la restreindre ainsi, voilà que
+c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée
+qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas
+besoin d'une loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct
+social, l'instinct de conservation chez un être
+fait pour vivre en société; l'instinct de persévérance
+dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en
+société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont
+jamais cru qu'ils dussent se détruire les uns les autres,
+ce n'est donc pas dire autre chose que: les hommes
+ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie pas
+autre chose que: l'homme existe.&mdash;Ce n'est pas en
+tant que résistant à la mort sociale que la morale est
+une morale, c'est à partir du moment où, le trépas
+social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand
+elle dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car <i>ne
+tue point</i> indique seulement que l'homme a envie de
+vivre; c'est quand elle dit: donne, dévoue-toi, sacrifie-toi.
+Alors, seulement alors, elle est autre chose
+qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité
+d'être, ne dérive point de nos besoins mêmes, et
+semble être une véritable révélation. L'instinct social
+embrasse et comprend toute la justice, la morale commence
+à la charité.&mdash;Or c'est où elle commence que
+Voltaire n'atteint pas; et voilà qu'après l'avoir niée
+par ses principes généraux, puis avoir un instant cru
+l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin qu'il
+ne l'a pas connue.</p>
+
+<p>En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste
+ou spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série
+de chocs et de répercussions de faits les uns sur les
+autres sans qu'aucune intelligence se mêle à leur jeu
+et sans qu'ils aient aucun but?&mdash;ou croit-il qu'il s'y
+mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence universelle,
+les guidant vers un but connu d'elle, inconnu
+d'eux?&mdash;ou croit-il qu'à cette mêlée des événements se
+surajoutent et s'appliquent, les ployant, les redressant,
+les dirigeant, en partie au moins, <i>l'esprit humain</i>,
+l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?</p>
+
+<p>Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est
+aisée: Voltaire le repousse absolument. C'est contre
+«l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est contre le <i>Discours
+sur l'histoire universelle</i>, c'est contre toute l'idée
+chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'<i>Essai sur les
+moeurs</i>, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire
+a indéfiniment et cruellement réédité l'<i>Essai sur les
+moeurs</i>. Ecarter le surnaturel de l'histoire, c'est l'effort
+tellement incessant de Voltaire qu'on peut quelquefois
+le prendre pour toute son oeuvre et y trouver l'idée maîtresse
+de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas
+eu. S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup
+sûr l'idée de la Providence lui est étrangère absolument,
+et radicalement odieuse. Il l'a combattue en
+tous ses livres, et particulièrement, en ses livres d'histoire,
+avec la dernière énergie.</p>
+
+<p>Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le
+goût qu'il a pour montrer les grands événements comme
+des effets de petites causes. Ce goût n'est pas autre
+chose qu'une forme de ce penchant plus général à écarter
+le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir
+dans la série des faits historiques l'effet et le développement
+de grandes causes très générales, ne voyez-vous
+point que vous mettez, sans y prendre garde peut-être,
+des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées,
+quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de
+l'humanité? Vous y voyez des <i>lois</i>. Mais une loi est une
+idée, et une idée suppose un esprit. Un esprit pensant
+l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui donner sa
+loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer,
+au même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que
+Bossuet écrivant son <i>Histoire universelle</i>.&mdash;Direz-vous
+que cette loi que vous voyez dans l'histoire suppose un
+esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que c'est
+vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un
+expédient, elle n'a pas de réalité objective, elle n'est
+pas en effet <i>dans</i> l'histoire, et vous n'y croyez pas.
+Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, puisqu'elle n'est qu'un
+mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois réelles,
+c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous
+n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers
+les faits; et alors vous êtes encore, bon gré mal
+gré, dans un reste de conception théologique;&mdash;ou
+vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse
+de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans,
+sans lois, sans signification, et comme un tourbillon
+d'atomes dans le hasard.</p>
+
+<p>Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre
+et d'extirper le surnaturel, c'est donc de montrer
+qu'elle est absurde, qu'elle ne porte la marque d'aucune
+intelligence, que les révolutions des empires y dépendent
+d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court,
+d'un grain de sable,&mdash;et c'est ce que Voltaire a aimé à
+faire. Il se rencontre ici avec Pascal, parce que l'athéisme
+se rencontre toujours avec Pascal, là où Pascal
+n'en est qu'à la première partie de son argumentation.</p>
+
+<p>Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée
+de providence dans l'histoire. Est-il donc pur positiviste,
+pur fataliste? Il devrait l'être. S'il n'y a pas de
+lois historiques, ne voyons dans l'histoire que le hasard,
+agglomérations fortuites, dissolutions sans causes,
+ou ayant pour causes des riens, grands souffles,
+sautes de vent, remous. Mais il aime trouver l'intelligence
+dans les objets de son étude, et si d'intelligence
+générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à y
+contempler des intelligences particulières. Il est, du
+moins il veut être, spiritualiste en histoire. Il attribue
+une immense importance aux hommes d'action, aux
+rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous
+avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait
+Rousseau, que l'homme est né bon et que de méchants
+gouvernements l'ont perverti. Les gouvernements ont
+cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les corrompent
+parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire
+est le domaine et la matière de la volonté de
+quelques-uns. Idée importante dans Voltaire. Nous la
+retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà pourquoi
+il a tant aimé les grands princes et a aimé à les
+voir plus grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV,
+Pierre le Grand, Frédéric, Catherine, ce sont les héros
+de sa pensée. C'est que ce sont eux qui ont fait l'histoire,
+ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il
+le croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est
+même un peu pour ceci qu'il croit cela.</p>
+
+<p>Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers.
+Elle reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle;
+elle est fragmentaire; elle éclate ici et là dans une tête
+élue; mais elle existe; et désormais elle va embarrasser
+Voltaire presque autant que l'autre. Son fond d'aristocratisme
+et de monarchisme va gêner son fond de positivisme
+et de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard,
+va-t-on lui dire; son empire est donc suspendu par une
+grande intelligence unie à une grande volonté, par un
+grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan,
+commence un dessein? L'histoire est donc le hasard
+traversé de temps en temps par le génie? Voilà la providence
+générale remplacée par des providences particulières,
+le monothéisme historique remplacé par
+un polythéisme historique.&mdash;Voltaire a été, j'avais
+tort de dire embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été
+partagé sur cette affaire, comme il l'est toujours. Il a
+beaucoup donné au hasard, il a donné beaucoup au
+génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans le
+sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites
+maisons de l'humanité; puis tout à coup salue un
+grand aliéniste, qui quelquefois n'est qu'un chirurgien.
+Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à
+un «petit fait» un grand événement dont il pourrait
+faire remonter la cause à un grand homme. Il passe
+d'un système à l'autre. Son histoire en devient comme
+bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un
+état de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions,
+manies d'un peuple en un temps; tantôt elle
+est, comme il y tient aussi, ramassée autour d'un
+grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.&mdash;Curieux
+esprit, souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque
+page, et, les cent volumes lus, laissant l'impression
+la plus confuse!</p>
+
+<p>En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme
+ou despotisme? Plus celui-ci que celui-là, sans doute,
+mais encore les deux. Il n'a pas laissé de donner dans
+l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent dans
+le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire
+l'homme bon, capable de progrès par l'intelligence et
+le «lumières». Il le dit, quelquefois: «Non, Monsieur,
+tout n'est pas perdu quand on met le peuple en état de
+s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire
+quand on le traite comme une troupe de taureaux.
+Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les
+guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche,
+dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,
+dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques
+passages de ce genre dans ses ouvrages. Il aimait
+même à prononcer le mot de liberté. On ne combat point
+une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est
+libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.&mdash;Mais
+il est difficile de savoir ce qu'il entendait
+par ce mot de liberté. Toutes les formes du libéralisme,
+c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose s'opposant
+à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il
+a détesté les Parlements, les Etats généraux et la liberté
+de la presse. On peut citer, de la <i>Henriade</i>, une
+jolie définition, et élogieuse, du gouvernement parlementaire
+anglais; mais s'il faut prendre la <i>Henriade</i>
+pour autorité en matière politique, on y trouve aussi
+cette jolie épigramme contre le gouvernement par les
+assemblées:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De mille députés l'éloquence stérile</p>
+<p>Y fit de nos abus un détail inutile:</p>
+<p>Car de tant de conseils l'effet le plus commun,</p>
+<p>Est de voir tous nos maux sans en soulager un.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste,
+Voltaire ne s'est pas appliqué à la politique. Il y entrait
+peu, et ne la goûtait pas. Il n'en a pas les premières
+notions. Il n'a exactement rien compris à
+l'<i>Esprit des lois</i>, et il fallut lui faire remarquer que le
+<i>Contrat social</i> était quelque chose. Quand il prétend
+réfuter, en passant, Montesquieu, il est un peu ridicule.
+Il observe que le gouvernement turc n'est point si
+despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré
+par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à
+ces hauteurs qu'il s'élève. Incertitude, ici comme partout,
+mais surtout moitié ignorance, moitié mépris.
+Voltaire en science politique n'a absolument rien à
+nous apprendre.</p>
+
+<p>En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut,
+sans doute. Il faut reconnaître que la guerre au surnaturel
+a été sa grande tâche, et préférée. Sa conception
+de l'histoire intellectuelle de l'humanité est celle-ci:</p>
+
+<p>Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux
+d'imagination inventé par les poètes, utile aux beaux-arts,
+et parfaitement inoffensif; tolérance absolue;
+liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de
+conquête, paix profonde; bonheur.&mdash;Christianisme:
+apparition de la croyance au surnaturel dans le monde.
+Dès lors «les deux puissances», la spirituelle et la
+temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées,
+et pour des idées qu'on ne comprend pas, persécutions,
+oppressions, assassinats, bûchers, barbarie,
+enfer sur la terre.&mdash;Temps modernes: expulsion du
+surnaturel, «écrasement» d'une des puissances,
+omnipotence de l'autre, retour à l'antiquité, paix,
+bonheur.</p>
+
+<p>Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est
+net. C'est une conception d'ensemble qui est claire,
+c'est une idée générale qui est précise, chose si rare
+dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; Victor Hugo
+en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut se
+soutenir.&mdash;Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion
+c'est: «écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois
+«Ecrasons l'infâme!»; mais il a dit assez souvent de
+ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas seulement
+de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la
+religion pour la foule. «Il faut une religion pour le
+peuple», le mot fameux est de lui. Il faut une religion
+pour la canaille, «qui sera toujours la canaille, et qui
+ne sera jamais éclairée», etc.&mdash;Ici la contradiction
+est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation
+de tout à l'heure, maintenant démentie. S'il est
+vrai, non d'une vérité de théorie, de spéculation et de
+souper, mais vrai historiquement et dans le réel, que
+les hommes, les hommes en chair, les hommes qui
+vivent et souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance
+du christianisme et des notions trop subtiles et
+dangereuses pour eux à manier qu'il apportait&mdash;ce
+que j'admets qu'on peut prétendre&mdash;si cela est vrai,
+ou si l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver
+cette vérité à une aristocratie de beaux esprits, et d'en
+écrire des <i>Ingénus</i>; il faut sauver ces hommes qui pâtissent
+et les arracher à leur torture.&mdash;Dire: il faut un
+Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais
+j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur
+et punisseur lointain, que vous n'y croyiez guère
+et que vous vouliez que les simples y croient, c'est
+un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une
+cruauté.&mdash;Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre,
+est atroce à partir du Christ; il convient qu'elle cesse
+pour nous; et il nous est utile que pour les humbles
+elle continue; c'est cela qui est monstrueux.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire.
+Il est trop léger pour être cruel. Il dit des choses
+énormes en pirouettant sur son talon. Mais il est admirable
+pour se contredire; pour aller d'un bond jusqu'au
+bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au
+bout de l'idée contraire; pour être inconséquent avec
+une souveraine intrépidité de certitude; pour être
+athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux novateur,
+réactionnaire enragé, toujours avec la même
+netteté de pensée et de décision d'argument, toujours
+comme s'il ne pensait jamais autre chose, ce qui fait
+que chaque livre de lui est une merveille de limpidité,
+et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,
+c'est un chaos d'idées claires.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES GÉNÉRALES</h4>
+
+<p>Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme,
+comme je l'ai dit, l'égoïsme vigoureux, et exigeant,
+devenant toute une philosophie. A se placer à ce point
+de vue les contradictions disparaissent. Les besoins ou
+les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses
+idées, les créent, les déterminent, et font qu'elles concordent.
+C'est un grand bourgeois; il est riche, il aime
+le monde, le luxe, les arts, les conversations libres
+entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous ses
+fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera
+avec eux sera vrai, tout ce qui les contrariera
+sera faux.&mdash;Comme il n'a pas d'imagination, il n'a
+pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc <i>il
+n'y a pas</i> de religion.&mdash;Comme il a de la curiosité,
+qu'il aime le théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux
+sur la règle des moeurs, il n'aime guère une religion
+hostile à la curiosité, au spectacle et au libertinage;
+donc <i>il ne faut pas</i> de religion.&mdash;Comme il aime que
+le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins
+qui peuvent contenir le peuple; donc <i>il faut</i> une religion.
+&mdash;Comme il déteste les guerres civiles, il a horreur
+de ce qui en a excité et qui peut en déchaîner encore;
+donc <i>il ne faut pas</i> de religion, etc.&mdash;Le principe est
+constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont
+contradictoires.</p>
+
+<p>Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme
+et né dans un siècle où cette classe peut parvenir à
+tout, il n'est nullement adversaire de l'aristocratie
+dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse
+pas de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que
+Louis XIV est son Dieu, pour les mêmes raisons qui
+empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce qu'il
+aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon),
+où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres,
+Molière, Boileau et Racine favoris. Remarquez
+que Louis XV et Louis XVI sont rois de la noblesse
+beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela
+qu'il les aime moins. Remarquez qu'il se préparait
+à écrire une réfutation de Saint-Simon, alors récemment
+connu, quand il est mort.</p>
+
+<p>Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la
+prévoit niveleuse, et il est riche; peu littéraire, ou
+ayant tendresse pour la littérature médiocre, et il est
+un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix; aimant
+mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a
+pas fait une phrase de sa vie».&mdash;Et certes, mieux
+vaut entrer dans une aristocratie de gouvernement
+despotique, c'est-à-dire ouverte au talent, à la richesse
+et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une démocratie
+peu clairvoyante sur ces divers genres de
+mérite.&mdash;Donc Louis XIV, Catherine, Frédéric s'il
+avait bon caractère, Louis XV s'il voulait ressembler
+à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un
+despote, une aristocratie dont un despote ouvre les
+rangs pour qui lui plaît.&mdash;Mais point de corps privilégiés,
+point de parlements, point de clergé autonome,
+ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi
+serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement
+personnel, sans profit appréciable pour un
+homme comme M. de Voltaire; et dès lors que signifient-ils?
+Point d'aristocratie indépendante, sous
+aucune forme. Montesquieu est à peu près inintelligible.</p>
+
+<p>Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout
+Voltaire. Elle fait son caractère, elle fait sa conduite,
+elle fait sa politique; mais, vraiment, elle fait aussi son
+histoire et sa philosophie. Elle devient, en considérations
+historiques, en philosophie, bref en idées générales,
+une manière d'anthropomorphisme un peu naïf,
+un peu étroit et à courtes vues, qui est bien curieux à
+considérer. L'homme est anthropomorphiste naturellement,
+fatalement, par définition, et presque par tautologie,
+parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher,
+ni de se regarder comme le centre de l'univers, et son
+but et sa cause finale;&mdash;ni de se tenir pour le modèle
+de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le
+monde qu'il ne suppose constitué comme lui.&mdash;Voltaire
+lui-même a bien spirituellement indiqué cette
+tendance primitive et inévitable de l'esprit humain.
+Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
+coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la
+taupe. Il faut que ce soit une taupe bien puissante qui
+ait fait cet ouvrage.&mdash;Vous vous moquez, dit le hanneton;
+c'est un hanneton tout plein de génie qui est
+l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons
+et taupes en cette affaire. Seulement nous le sommes
+plus ou moins selon, je le répète, que nous avons
+une plus grande ou moindre puissance de détachement.
+Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus,
+intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement
+personnel, est anthropomorphiste essentiellement. Il
+n'a pas assez réfléchi sur les propos de son hanneton.</p>
+
+<p>L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste
+principalement à croire que les hommes ont
+toujours été tout pareils à ce que nous les voyons, et
+à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans
+son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les
+fois que dans l'histoire quelque chose s'écarte de la
+façon de penser et de sentir d'un Français de 1740, et
+particulièrement de la façon de penser et de sentir de
+M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.&mdash;«A
+qui fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...»,
+«Il n'y a pas lieu de croire?...» sont les formules
+favorites de son <i>Essai sur les moeurs</i>. A qui
+fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la
+terre? A qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent
+des immoralités mêlées aux cultes religieux? A qui
+fera-t-on croire que le polythéisme ait été persécuteur?
+A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler le
+sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un
+homme assez philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait
+été assez peu pour être un persécuteur fanatique.»&mdash;C'est
+surtout ce grand fait de gens qui ne sont pas des
+chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme
+eux qui est pour Voltaire un scandale de la raison, et
+par conséquent une impossibilité, et par conséquent
+un mensonge. Ce qu'il voit dans l'histoire moderne,
+c'est des guerres religieuses entre chrétiens; donc il
+n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens;
+la persécution est de l'essence du christianisme,
+a été inventée par lui, et avant lui n'existait pas,
+et après lui n'existera plus. Le polythéisme a été tolérant,
+le christianisme oppresseur, la philosophie sera
+bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme
+a été tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire
+ni des sacrifices humains de Salamine, ni de la loi
+d'<i>asébeia</i> comportant peine de mort, ni d'Anaxagoras,
+ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos,
+ni de Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate.
+Il ignore, ou il atténue. Dans sa chaleur indiscrète
+à atténuer les choses, il en arrive même à manquer
+d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais
+Jean Huss, Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle
+différence entre la coupe d'un poison doux, qui, loin de
+tout appareil infâme et horrible, <i>laisse</i> expirer tranquillement
+un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
+épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de
+M. Homais?&mdash;Qu'on ne parle pas à Voltaire des persécutions
+subies par les chrétiens pendant quatre siècles,
+<i>parfois sous les meilleurs empereurs</i>. Ceci précisément
+devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes
+de tuer ceux qui ne pensent pas comme eux; il n'en tire
+que cette conclusion que les persécutions n'ont pas
+existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de chose, ou
+les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
+les passe absolument sous silence. Que des
+hommes qui ne sont ni jansénistes ni jésuites aient
+fait couler le sang de leurs adversaires, n'est-il pas
+vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! Evidemment.
+Donc c'est l'histoire qui se trompe.</p>
+
+<p>A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur
+l'homme que Voltaire se trompe. Il ne peut atteindre
+jusqu'à cette idée que les hommes ont toujours eu
+et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui
+pensent autrement qu'eux, et que pour eux les plus
+grands crimes ont toujours été et seront toujours les
+crimes d'opinion. Chaque grande idée générale qui
+traverse le monde donne seulement matière à ce
+besoin impérieux de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune
+le renouvelle. Avant le christianisme, le polythéisme
+a proscrit cruellement, meurtrièrement le monothéisme
+sous forme philosophique d'abord, sous
+forme chrétienne ensuite; et le christianisme vainqueur
+a persécuté le paganisme; et les sectes chrétiennes
+se sont proscrites les unes les autres; et voilà que le
+christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance
+exterminée du monde, ne sachant pas prévoir,
+comme vous ne savez pas voir juste dans le passé, et ne
+vous doutant point qu'après vous l'on va s'assassiner
+pour des idées comme auparavant; que, seulement, les
+théologiens seront remplacés par des théoriciens
+politiques, et le crime d'être hérétique par celui
+d'être aristocrate.</p>
+
+<p>Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique
+à l'histoire naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire
+est incapable de sortir des idées de son temps
+pour comprendre le passé historique, tout de même
+il est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour
+comprendre ou imaginer le passé préhistorique. Les
+théories de Buffon paraissent extravagantes. Quoi!
+La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes sous les
+eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes!
+Quelle plaisanterie!&mdash;On lui montre les fossiles. Il ne
+veut pas les voir. Laissez donc: ce sont des coquilles
+de saint Jacques jetées là par des pèlerins revenant de
+Terre Sainte.&mdash;Et cet autre, avec sa génération spontanée
+et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est
+pas même à examiner.&mdash;Et cet autre qui croit à la
+variabilité des espèces, et que les nageoires des marsouins
+pourraient bien être devenues avec le temps
+des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise.
+Quels fous!&mdash;Investigations curieuses pourtant,
+hypothèses fécondes dont un renouvellement de
+la science, et un peu de l'esprit humain, pourra sortir,
+et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention,
+examine avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment
+moderne, donnant le branle à la curiosité publique, et,
+ce que vous n'êtes en rien, précurseur.</p>
+
+<p>C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité
+essentielle de tout homme, je l'ai accordé, mais
+chez Voltaire plus grave que chez d'autres, que se rattache
+toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand il
+passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si
+différent de lui-même. Il reste au fond identique à soi.
+Optimiste il l'est à la façon d'un homme du XVIIe siècle,
+et avec, les arguments de Fénelon. Voyez-vous ces
+montagnes comme elles sont bien disposées pour la
+répartition des eaux en vue de la plus grande commodité
+l'homme<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>... (Voir dans Fénelon la première
+partie du <i>Traité sur l'existence de Dieu</i>.) Un monde
+créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le
+monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde
+et but de Dieu, donc sa cause finale, donc sa raison
+d'être, voilà l'univers. Pour un contempteur de la
+Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe</i>.</blockquote>
+
+<p>Et quand il est pessimiste, c'est le même système à
+l'inverse, mais le même système. C'est un pessimisme
+d'opposition dynastique. Il consiste à accuser Dieu de
+n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme,
+comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez
+fait pour l'homme. Il se trouve insuffisamment bien.
+Il n'a pas lieu d'être content de vous. Au moins il
+faudra réparer. Vous lui devez quelque chose.»&mdash;
+Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme
+anthropomorphique, dans les deux cas proclamation
+des droits de l'homme sur le créateur;
+croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu
+serait, je crois, mieux dit.</p>
+
+<p>Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se
+ramène à cela. Il est le sentiment énergique qu'un
+immense effort des choses a été accompli pour nous
+contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint quelquefois
+ce but si considérable; que le monde est à peu près
+digne de nous; que pour cette raison nous devons le
+trouver intelligent, que le monde reconnu intelligent
+s'appelle Dieu.&mdash;Mais aussi cet universel effort n'a pas
+laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses
+à nos souffrances et les lacunes du monde à nos
+déceptions; nous trouvons l'univers habitable, mais défectueux,
+donc intelligent mais capricieux ou étourdi,
+et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
+chose de notre respect.&mdash;Comme le paganisme
+est bien le fond ancien et toujours prêt à reparaître de
+la théologie humaine, et comme c'est bien la religion
+vraie des hommes, même très intelligents, quand on
+creuse un peu, qu'un commerce familier avec la divinité,
+dans lequel on la craint, on l'admire, on la querelle,
+et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!</p>
+
+<p>Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit,
+dispersé et curieux, mais superficiel et contradictoire,
+quand on le presse et qu'on le ramène, sans le trahir,
+il me semble, aux deux ou trois idées fondamentales
+qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré
+même, répétant en bon style de très anciennes
+choses, sensiblement inférieur aux philosophes, chrétiens
+ou non, qui l'ont précédé, et ne dépassant nullement
+la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple;
+surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement
+successif de l'esprit, et redisant à soixante-dix
+ans son <i>credo</i> philosophique, politique et moral de la
+trentième année.</p>
+
+<p>Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent
+sans qu'il advienne, à un moment donné, qu'on
+sorte un peu de soi-même, de son système, de sa conception
+familière, du cercle où notre caractère et notre
+première éducation nous ont établis et installés. Cette
+sorte d'évolution que ne connaissent pas les médiocres,
+les habiles, même très entêtés, s'y laissent surprendre,
+et ce sont les plus clairs encore de leurs profits. Je vois
+deux évolutions de ce genre dans Voltaire. Voltaire est
+un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on
+peut n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations
+soi-disant philosophiques à la Fontenelle, et
+d'amusants pamphlets. C'est en effet ce qu'il donne
+longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et
+d'une part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif
+à la popularité, il ne demandera pas mieux que de se
+pénétrer, autant qu'il pourra, de son esprit, pour l'exprimer
+à son tour et le répandre. Et de là viendra un
+premier développement de la pensée de Voltaire. Ce
+siècle est antireligieux, curieux de sciences, et curieux
+de réformes politiques et administratives. De tout cela
+c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au tour d'esprit de
+Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il
+exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en
+devenir cruellement monotone. Quant à la politique
+proprement dite, il n'y entend rien, ne l'aime pas, en
+parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
+matière. Restent les sciences ef les réformes administratives.
+Il s'y est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître
+Newton, très contesté alors en France et que la
+gloire de Descartes offusquait. Il aimait Newton, et
+n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un
+génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes
+est un génie d'imagination. Descartes crée <i>son</i> monde,
+Newton démêle <i>le</i> monde, le pèse, le calcule et l'explique.
+Voltaire, qui a plus de pénétration que d'imagination,
+est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce
+un goût de précision, de prudence, de sang-froid, de
+critique scientifique qu'il a contribué à donner à ses
+contemporains et qui est précieux. Sa sympathie pour
+Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa
+réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est
+pas inventeur en sciences géométriques, ce qui n'est
+donné qu'à ceux qui y consacrent leur vie, son influence
+y fut très bonne, son exemple honorable, son encouragement
+précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert,
+il maintenait le lien utile et nécessaire qui doit
+unir l'Académie des sciences à l'Académie française.</p>
+
+<p>En matière de réformes administratives il a fait
+mieux. Il a montré l'impôt mal réparti, iniquement
+perçu, le commerce gêné par des douanes intérieures
+absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop
+ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables
+erreurs. Je crains de me tromper en choses
+que je connais trop peu; mais il me semble bien que
+je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
+deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre
+Turgot. Cela doit compter. J'insiste, et quelque admiration
+que j'aie pour un Montesquieu, quelque cas que
+je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
+faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le
+remercie presque d'avoir été un théoricien politique
+très médiocre, en considérant que négliger la haute
+sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à faire
+dans l'administration, la police et la justice, était
+donner un excellent exemple, presque une admirable
+méthode dont il eût été à souhaiter que le XVIIIe siècle
+se pénétrât. Ici Voltaire est inattaquable et vénérable.
+C'est le bon sens même, aidé d'une très bonne, très
+étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que
+des choses justes, dans tous les sens du mot, et tel
+de ses petits livres, prose, vers, conte ou mémoire, en
+cet ordre d'idées, est un chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure
+(ou à peu près), intime, et qu'il doit à lui-même,
+au développement naturel de ses instincts.
+C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de
+toutes les manières délicates, mesurées, judicieuses,
+ordonnées et commodes, qu'on peut avoir de jouir.
+Donc il est assez dur, nous l'avons vu, assez avare
+(«l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce),
+et la charité n'est guère son fait. Cependant le développement
+complet d'un instinct, dans une nature
+riche, intelligente et souple, peut aboutir à son contraire,
+comme une idée longtemps suivie contient dans
+ses conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien
+aime à jouir, et il sacrifie volontiers les autres à
+ses jouissances; mais il arrive à reconnaître ou à sentir
+que le bonheur des autres est nécessaire au sien,
+tout au moins que les souffrances des autres sont un
+très désagréable concert à entendre sous son balcon.
+Pour un homme ordinaire cela se réduit à ne pas vouloir
+qu'il y ait des pauvres dans sa commune. Pour
+un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée
+au moins jusqu'aux frontières, cela devient une vive
+impatience, une insupportable douleur à savoir qu'il
+y a des malheureux dans le pays et qu'il serait facile
+qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du reste,
+en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai
+de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les
+pauvres gens foulés d'impôts, tracassés de procès,
+«travaillés en finances» horriblement, lui sont présents
+par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la
+fièvre de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il
+parle un peu trop, mais qui n'est pas, j'en suis sûr,
+une simple phrase.&mdash;Et l'on se doute que je vais parler
+des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en
+défends nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop
+de fracas. On dirait parfois que Voltaire a consacré
+ses soixante-dix ans d'activité intellectuelle a la défense
+des accusés et à la réhabilitation des condamnés
+innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger
+pour sa vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop,
+à la place que prennent ces trois campagnes de Voltaire
+dans certaines biographies, que le biographe est
+trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet
+est contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher
+de répéter le mot de Gilbert:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous ne lisez donc pas le <i>Mercure de France</i>?</p>
+<p>Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez
+Voltaire, et au même moment, et dans la même phrase,
+avec une dureté assez déplaisante pour des infortunes
+identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et Genevoises
+pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
+prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux;
+mais on vient de rouer un de leurs frères<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>...» Oui,
+sans doute, encore, il y a, dans ces belles batailles
+pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
+cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition
+de famille et forme de sa «combativité». Il a été
+en procès toute sa vie et contre tel juif d'Allemagne,
+ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et
+contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour
+Calas, il y en a bien une vingtaine pour M. de Morangiès,
+lequel n'était nullement une victime du fanatisme.&mdash;N'importe,
+c'est encore un bon et vif sentiment de
+pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants,
+des maladroits ou des étourdis. Pour Calas surtout,
+le parti qu'il prend lui fait un singulier honneur; car,
+remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion qu'il ne
+lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt
+à un crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire,
+sa haine étant plus grande contre les fanatiques que
+contre la magistrature. Il hésite, aussi, un instant; on
+le voit par ses lettres; puis il se décide pour le bon sens,
+la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> A Dalembert, 29 mars 1762.</blockquote>
+
+<p>On le voit, d'une part sous l'influence de son temps,
+d'autre part moitié influence de son temps, qui fut
+clément et pitoyable, moitié propre impulsion et développement,
+dans une heureuse direction, de ses instincts
+intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est
+dépassé, ce qui veut dire s'est complété. Une partie de
+son oeuvre de penseur est sérieuse, c'est la partie pratique
+et <i>actuelle</i>; une partie (trop restreinte) de son
+action sur le monde est bonne, ce sont des démarches
+d'humanité et de bon secours. «<i>J'ai fait un peu de bien,
+c'est mon meilleur ouvrage</i>», est un joli vers, et ce n'est
+pas une gasconnade.</p>
+
+<p>Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire
+pas une grande vénération, ni une admiration bien
+profonde. Un esprit léger et peu puissant qui ne pénètre
+en leur fond ni les grandes questions ni les grandes
+doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à
+l'antiquité, au moyen âge, au christianisme ni à aucune
+religion, à la politique moderne, à la science moderne
+naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, ni à
+Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John
+Locke, peut bien être une vive et amusante pluie d'étincelles,
+ce n'est pas un grand flambeau sur le chemin
+de l'humanité.</p>
+
+<p>Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses
+pensées et s'assurant sur une dernière lecture, récente,
+attentive et complète de ses ouvrages, on essaye de se
+le représenter à un de ces moments où l'homme le plus
+sautillant et répandu en tous sens, et <i>rimarum plenissimus</i>,
+s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et
+ordonne sa pensée générale et s'en rend un compte
+précis, voici, ce me semble, comme il apparaît.&mdash;Positiviste
+borné et sec, impénétrable, non seulement à
+la pensée et au sentiment du mystère, mais même à
+l'idée qu'il peut y avoir quelque chose de mystérieux,
+il voit le monde comme une machine très simple, bien
+faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et
+indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui
+est digne d'une admiration réservée et superficielle.&mdash;Conservateur
+ardent et inquiet, il a horreur de toute
+grande révolution dans l'artifice social et même de
+toute théorie politique générale et profonde ayant
+pour mérite et pour danger de pénétrer et partant
+d'ébranler, en pareille matière, le fond des choses.&mdash;Monarchiste
+ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais
+le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire,
+ne le veut ni limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé
+d'aucun corps, aristocratie, magistrature ou clergé,
+qui ait à lui une existence propre.&mdash;Antidémocrate
+et anti populaire plus que tout, il ne veut rien pour
+la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même
+l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur
+acharné, <i>même en religion</i>, voyant dans Dieu
+tel qu'il le comprend, et dans le culte, et dans l'enfer,
+d'excellents moyens, insuffisants peut-être encore,
+d'intimidation.&mdash;Et ce qu'il rêve, c'est une société
+monarchique dans le sens le plus violent du mot, et
+jusqu'à l'extrême, où le roi paye les juges, les soldats
+et les prêtres, au même titre; ait tout dans sa main;
+ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par Parlement;
+fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous,
+la religion pour le peuple, sans y croire; soit humain
+du reste, fasse jouer les tragédies de M. de Voltaire et
+mette en prison ses critiques. Il se fâche contre les
+philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les
+rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît!
+«Il ne s'agit pas de faire une révolution comme du
+temps de Luther ou de Calvin, mais d'en faire une
+dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.»
+Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric
+accueille et recueille les Jésuites; son vrai idéal,
+c'est Catherine II. La société qu'il a rêvée c'est celle
+de Napoléon Ier.</p>
+
+<p>Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes.
+Seulement Voltaire est trop léger pour avoir en soi,
+ou pour atteindre, du système qu'il conçoit ou qu'il
+caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur rien
+les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il
+n'a pas l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a
+pas la raison d'être du monarchiste; antidémocrate,
+sans être sérieusement aristocrate, il n'a pas les
+qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les
+vertus conservatrices.</p>
+
+<p>Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme
+c'est une qualité, très religieuse, quoi qu'elle en
+ait et très grave, qui est l'humilité; que le positiviste
+sincère est surtout frappé des bornes étroites et des
+voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent et
+répriment notre misérable connaissance; qu'il dit:
+«Bornons-nous, puisque nous sommes bornés; sachons
+ne pas savoir, puisqu'il est si probable que nous
+ne saurons jamais; à l'<i>ama nesciri</i> de l'<i>Imitation</i> ajoutons
+<i>aude nescire</i>»;&mdash;et que c'est là une disposition
+d'esprit plus respectueuse du grand mystère que toute
+téméraire affirmation, puisqu'elle le proclame.&mdash;Voltaire,
+lui, ne s'humilie point, croit savoir (le plus souvent
+du moins) et tranche lestement. Il est positiviste
+assuré et audacieux, avec un petit déisme très
+positif aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour
+en trois pas, dont il est fâcheux aussi qu'il ait besoin
+comme instrument de terreur, et qui au défaut d'être
+un peu naïvement positif, joint celui d'être trop pratique.
+Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui
+s'arrête au seuil du mystère, mais précisément parce
+qu'il y est arrivé.</p>
+
+<p>Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste,
+qui n'est autre chose que le patriotisme. Le monarchisme,
+quand il est profond, est un sacrifice. Il est
+l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
+pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie
+n'est pas un lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se
+ramasse autour d'un coeur; et que ce coeur, s'il n'est pas
+un Sénat éternel, doit être une famille éternelle, une
+maison royale, une dynastie; que cette maison est le
+point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur
+dans le pays, mais respect encore et fidélité au
+trône: ce ne sera qu'une génération sacrifiée à la perpétuité
+du pays); puissant parfois et vigoureux et
+alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir;
+mais toujours conservateur du pays, en ce qu'il
+en est la perpétuité, et parce qu'un pays n'est autre
+chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre éternité.&mdash;Cette
+conception est absolument inconnue de
+Voltaire; il est monarchiste sans être dynastique, il est
+monarchiste sans être patriote, d'où il suit qu'il n'est
+monarchiste que par instinct banal de conservation.
+Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
+qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de
+patrie. Son indifférence pour le pays dont il est, est
+telle qu'elle a étonné même ses contemporains. Elle
+est telle qu'elle le rend inintelligent même au point
+de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement
+de la Prusse, débordement de la Russie, suppression
+de la Pologne, les Russes à Constantinople, voilà
+sa politique extérieure, cent fois exposée. C'est toujours
+la France amoindrie qu'il semble rêver.&mdash;Ce n'est
+pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas
+compte. Que d'énormes monarchies, qui ne risquent
+pas d'être catholiques et qu'il espère naïvement qui
+seront «philosophiques», se forment dans le monde,
+il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère
+blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent,
+mais d'indifférence à l'endroit du pays, qui se
+soit vu.</p>
+
+<p>Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est
+pas le mépris du peuple qui fait le vrai aristocrate,
+c'est la certitude que le peuple est incapable de gouverner
+ses affaires, et que, par conséquent, il faut se
+dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement.
+Il n'a que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate.
+Il veut tenir la foule dans l'ignorance et l'impuissance,
+et c'est un système qui peut se défendre;
+mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée
+et pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant
+adversaire, il devrait être démocrate; et Rousseau est
+plus logique que lui. Mais tout ce qui n'est pas monarchie
+pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie,
+ou gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait,
+puisqu'il est si personnel, et puisque c'est
+notre ridicule à tous de tenir pour le meilleur l'état où
+nous serions les personnages les plus considérables,
+qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement
+des «hautes capacités» et des «lumières».
+Nullement. Diderot y songe plus que lui. C'est même
+une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu
+être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception
+de l'Etat. Cependant, si l'Eglise a été un ordre.
+C'est qu'elle était en ces temps-là la corporation des
+capacités.&mdash;Mais la vraie idée aristocratique est totalement
+étrangère à ce contempteur du peuple. Il
+n'est aristocrate que par négation.</p>
+
+<p>Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme
+sérieux et fécond n'est pas la peur de l'avenir;
+c'est le respect du passé. C'est une sorte de piété filiale.
+C'est le sentiment que le passé a une vertu propre, que
+les institutions du passé sont bonnes, même quand elles
+sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation
+l'idée de la continuité des efforts, de la longueur
+de la tâche, et de la patience commune. La tradition,
+c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec les
+ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le
+temps, de tout ce qu'elle retient et vénère du passé.&mdash;
+Et cela est vrai que le passé a une vertu, sans avoir été
+si vertueux quand il était le présent! Comme d'un père
+mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement
+et sans effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme
+ce souvenir devient en lui un viatique et un principe
+d'énergie morale; de même un peuple dans les institutions
+qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement,
+qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui
+lui devient un réconfort et un idéal. Montaigne gardait
+dans son cabinet les longues gaules dont son
+père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et
+certes, je voudrais qu'il les eût gardées même si son
+père s'en fût servi quelquefois pour le fustiger.&mdash;
+Voltaire n'a point ce genre de piété. Il est <i>homme
+nouveau</i> essentiellement; et il n'a aucune espèce de
+respect. Il n'est conservateur que parce qu'il se
+trouve à peu près à l'aise dans la société telle qu'elle
+est. Il est conservateur par appréhension beaucoup
+plus que par respect. Il est conservateur beaucoup
+moins des souvenirs que des défiances, et beaucoup
+plus des remparts que du Palladium.&mdash;Il n'y a pas â
+s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait l'humanité
+ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire
+dégradée, un peu <i>déclassée</i>; et la société qu'il a rêvée
+serait la société ancienne un peu nivelée, aussi comprimée.
+Ce serait quelque chose comme l'Empire sans
+gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné
+et odieux.</p>
+
+<p>On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de
+temps en temps. Non certes, d'abord parce qu'il est
+plaisant, et spirituel et causeur aimable, ce qui sauve
+tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a beaucoup
+de bon sens, et que ses idées de détail sont très
+justes, très vraies, très pratiques, et excellentes à
+suivre. Le Voltaire négatif, le Voltaire prohibitif, le
+Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est admirable.
+S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez
+pas les sorciers; ne pendez pas les protestants; n'enterrez
+pas les morts dans les églises; ne rouez pas les
+blasphémateurs; ne <i>questionnez</i> pas par la torture;
+n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations
+dans un seul royaume; ne donnez pas les
+charges de magistrature à la <i>seule</i> fortune sans mérite;
+n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à
+chausse-trapes et à parti pris<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>; ne pratiquez pas la
+confiscation qui ruine les enfants pour les crimes des
+pères; ne prodiguez pas la peine de mort (il a même
+plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez pas
+un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a
+laissé mourir son enfant, une servante qui vole douze
+serviettes; soyez très propres; faites des bains pour
+le peuple; n'ayez pas la petite vérole; inoculez-vous»;
+&mdash;s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie
+avec sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel,
+et à faire une centaine de jolis contes, je l'aimerais
+mieux. Mais le fond des idées est bien pauvre et
+le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît concevoir
+comme idéal de civilisation est peu engageant.
+Le monde, s'il avait été créé par Voltaire, serait glacé
+et triste. Il lui manquerait une âme. C'est bien un peu
+ce qui manquait à notre homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de
+la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville
+et de Toulouse, d'accuser <i>surtout</i> la population, responsable
+des décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce
+n'est qu'une de ses «humeurs» et boutades.</blockquote>
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses
+autres idées. Elles paraissent contradictoires et incertaines
+au premier regard: elles le sont en effet; et elles
+se ramènent à une certaine unité en ce qu'elles sont
+uniformément assez justes, très étroites et peu profondes.
+&mdash;Au premier abord il paraît tout classique.
+Il arrive à la vie littéraire au moment d'une grande
+croisade des «modernes», et il prend parti contre les
+modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte,
+Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend,
+contre Montesquieu, la poésie elle-même qu'il
+sent méprisée par le raisonnement, la didactique, la
+science sociale et le jeu des idées pures. Nul doute
+n'est possible sur ses intentions. On est en réaction,
+autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que
+l'on continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais,
+et que, plus que jamais, on fasse des tragédies,
+des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner
+l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans
+lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.</p>
+
+<p>Et, sur cela, vous croyez qu'il est <i>ancien</i>, à la façon
+d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La
+Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec
+de vives clartés et très heureux reflets des littératures
+modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a
+guère perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste
+au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses
+d'Euripide et de taquiner Homère sur ce qu'il
+a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui
+n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru
+en arrière depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement
+supérieure à la tragédie grecque. Aristophane
+n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser
+un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur
+à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition
+et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique
+qui ne comprend à peu près rien à l'antiquité. Il est
+curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à
+chaque page que, du révolutionnaire et du classique
+conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement,
+le plus puissamment, le plus complètement, le
+sens de l'antiquité.</p>
+
+<p>C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose,
+n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est
+classique en littérature comme il est conservateur ou
+monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est
+qu'un classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur.
+En cela, comme en autre affaire, c'est aux
+formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache. Le
+goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance
+de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination
+énergique et mâle associant l'univers à la
+pensée de l'homme et peuplant le monde de grandes
+idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité
+vraie et forte née de la conscience profonde des
+misères et des grandeurs de notre âme&mdash;et, <i>parce que</i>
+tout cela est bien compris et possédé pleinement, et,
+pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté,
+ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au
+but, ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique
+n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse,
+sans le reste; et c'est ce qui est saisir la forme,
+la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne pas
+soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.</p>
+
+<p>Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées
+et de justesse de proportions dans les oeuvres, d'élégance,
+de distinction et de noblesse, voilà ce qu'il a
+vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le siècle
+de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et
+d'imagination, et de sensibilité, c'est tout ce qu'il
+pouvait voir, et il s'en est fait une poétique, qui est
+bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui est tout
+ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on
+veut, un assez bon acheminement. «Il faut avoir passé
+par là», ou plutôt on peut avoir passé par là. Ceux
+qui y restent n'ont rien compris au fond des choses.</p>
+
+<p>Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre
+étroit aux grandes oeuvres de la grande littérature
+classique pour les mesurer, on peut juger ce qu'il en
+laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste
+rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque
+les deux tiers, au moins, tombent; et Homère lui est,
+à l'ordinaire, un prétexte à parler de l'Arioste. Sophocle
+reste: il est noble, il est mesuré, il est harmonieux;
+mais il est religieux, il est philosophe, il est
+grand créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et
+Voltaire s'en est peu aperçu. De l'antiquité latine ne
+restent guère que Virgile et Horace, Horace surtout.</p>
+
+<p>Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit.
+Pascal n'est pas compris, du moins celui des <i>Pensées</i>.
+C'est que Pascal, sans qu'on s'occupe ici ni du philosophe
+ni du théologien, est le plus grand poète, peut-être,
+du XVIIe siècle.</p>
+
+<p>Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien
+curieux, c'est dans les questions de «bon goût» proprement
+dit et de bienséance. Le grand défaut des
+auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir trop
+souvent <i>manqué de noblesse</i>. Bossuet est quelquefois
+bien familier dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité»
+de ces beaux ouvrages en est «déparée»<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.
+Comparez le portrait si correct et bien compassé de
+la reine d'Egypte dans le <i>Séthos</i> de l'abbé Terrasson
+et le portrait de Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous
+serez étonné de voir combien le grand maître de
+l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.»
+La Fontaine est charmant; il a un «instinct
+heureux et singulier» et fait ses fables «comme
+l'abeille la cire»; mais que de trivialités quelquefois,
+que de «bassesses», que de «négligences» et que
+d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il
+n'ait «ni rime ni <i>mesure</i>».&mdash;Il n'y a pas jusqu'à ce
+bon Rollin qui n'ait donné dans le familier. Dans un
+passage sur les jeux scolaires, il ose nommer la
+«balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne
+saurait se souffrir.&mdash;Sait-on bien que Racine lui-même
+n'est pas constamment élégant? Il y a dans le
+second acte d'<i>Andromaque</i> des «traits de comique»
+qui sont absolument insupportables dans une tragédie.
+Ah! quel dommage!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Temple du goût</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> <i>Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de
+l'éloquence dans la Langue française.&mdash;Caractères et portraits</i>.</blockquote>
+
+<p>Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières
+délicatesses et de ces étranges dégoûts. En littérature
+aussi c'est un gentilhomme, certes, mais trop récemment
+anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur
+la noblesse.</p>
+
+<p>Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire
+«nervosité» d'homme de théâtre, il a reçu comme le
+coup et la secousse de Shakspeare, pendant son séjour
+en Angleterre, et il a crié en France la gloire du
+grand tragique.&mdash;Pourquoi cette croisade furieuse,
+tout à la fin de sa carrière, contre l'auteur d'<i>Othello</i>?
+C'est qu'on est l'auteur de <i>Zaïre</i>, sans doute; c'est
+aussi que le goût intime reprend le dessus; et que le
+goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment
+préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le
+goût de Boileau devenu beaucoup plus étroit et beaucoup
+plus timide et beaucoup plus superbe. Prenez ce
+qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle:
+trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse
+de ton, merveilleux, éloquence continue, toutes
+choses qui sont des <i>effets</i> de la conception artistique
+du grand siècle, et non cette conception même; et
+cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans
+substance et sans sève, prenez-la pour l'art lui-même;
+ayez cette illusion; vous aurez celle de Voltaire, et
+l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, manifestement,
+d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux
+dans l'art de Voltaire et de son groupe.</p>
+
+<p>Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les
+hommes du XVIIe siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le
+de sa force de sa vertu première, réduisez-le
+à n'être plus un art de penser comme les anciens, et
+un commerce perpétuel avec eux, et une puissance
+de renouvellement par leur exemple; réduisez-le à
+n'être plus qu'un instinct et une habitude d'imitation,
+et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un procédé
+s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile
+comme à Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare:
+et s'appliquant, encore, à des modèles qui
+sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux
+oeuvres du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de
+l'art poétique et un autre secret de la façon de travailler
+de Voltaire; et vous arrivez, par tout chemin,
+à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond
+de l'art.</p>
+
+<p>Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de
+Voltaire? Non pas! N'oublions jamais, en parlant d'un
+homme, la qualité maîtresse, petite ou grande, qui fait
+son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est son instinct
+de <i>curiosité</i>. C'est par là que, de tous côtés, il
+échappe à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire
+de Voltaire, c'est d'avoir résisté à la réaction contre
+le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu que le XVIIe siècle était
+grand; mais une autre partie de son rôle, c'est d'avoir
+fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être accusé
+d'être, on ne va point partout sans en rapporter
+quelque chose. Il sait beaucoup d'histoire, de littérature,
+d'histoire de moeurs. Cela fait que son goût, étroit
+pour nous, est quelquefois plus large que celui de ses
+contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort
+heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère,
+tel des hommes de son temps y trouvait des grossièretés
+qu'il ne tient pas pour telles. «Peut-on supporter,
+disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois gigots
+de mouton dans une marmite?...»&mdash;«Eh! mon
+Dieu, répond Voltaire, c'est que vous n'avez rien vu.
+Charles XII a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca,
+sans perdre rien de son héroïsme.»&mdash;«Pourquoi tant
+louer la force physique de ses héros? Cela n'est pas du
+ton de la cour.»&mdash;«Non, mais avant l'invention de
+la poudre, la force du corps décidait de tout dans les
+batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez
+les hommes; par cette supériorité seule les nations
+du Nord ont conquis notre hémisphère depuis la
+Chine jusqu'à l'Atlas.»</p>
+
+<p>Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses
+excursions à travers toutes les littératures à peu près,
+et toutes les histoires, Voltaire a rapporté de quoi tempérer
+quelquefois ce que son esprit avait naturellement
+d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient
+un demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le
+verrons, doit diversifier ses procédés d'imitation.
+De ses Italiens il tient un certain goût de fantaisie
+folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop)
+de son ferme propos de noblesse académique dans l'art.
+De ses Espagnols, qui n'ont que de l'imagination,
+comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, tout compte
+fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que
+celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas
+dire hardiesses, et quelques saillies, assez heureuses.
+Il a loué éternellement Quinault, il est vrai, et c'est un
+crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite à l'appui
+de sa louange est d'une platitude incomparable; mais
+il a inventé <i>Athalie</i>, et c'est une gloire. C'est qu'il était
+homme de théâtre, grand premier rôle de naissance,
+et que la grandeur du spectacle le ravissait. Il a, plus
+tard, vingt fois, démenti cet enthousiasme, en faisant
+remarquer combien <i>Athalie</i> est d'un mauvais exemple.
+C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces
+vingt passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.</p>
+
+<p>En somme, il aimait passionnément la littérature, ce
+qui est très bien, sans la bien comprendre, ce qui est
+étrange. Cela tient à ce qu'il n'était pas poète et à
+ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette complexion
+mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux,
+qui, sans bien sentir l'art, se donne, et même
+aux autres, l'illusion qu'il est un artiste.</p>
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<h4>SON ART LITTÉRAIRE</h4>
+
+<p>J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude
+de Voltaire critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois
+en effet que l'art dans Voltaire n'est guère que de la
+critique qui se développe, et qui se donne à elle-même
+des raisons par des exemples. Il y a des hommes de
+génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins,
+et alors ils donnent comme règle de l'art la confidence
+de leurs procédés. Tels Corneille et Buffon. Il y
+a des hommes de goût, de finesse, d'intelligence qui
+sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est pas
+comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»;
+et qui ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante:
+«et je vais le montrer, en en faisant un». On
+reconnaît généralement les premiers à ce qu'ils ne s'adonnent
+qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent
+des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce
+genre-là. Tels Buffon et Corneille. On reconnaît généralement
+les autres à ce qu'ils ont des idées de critique
+sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à composer
+des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels
+Marmontel, Laharpe, à cent degrés plus haut tel
+Voltaire.&mdash;Seulement Voltaire, outre ce talent ou
+plutôt cette souplesse à transformer sa critique en
+exemples agréables, qu'il prend et donne pour des
+modèles, a un talent original, et peut-être deux. Il a
+un génie de curiosité, et c'est ce qui en fera un bon historien;
+il a un génie de coquetterie, de bonne grâce,
+d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et
+c'est ce qui en fera un conteur, un rimeur de petits
+vers charmants, et un épistolier des plus aimables.</p>
+
+<p>Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration
+n'est que de la critique qui s'échauffe.</p>
+
+<p>Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils
+ont deux défauts, dont le premier est précisément
+d'être nés d'une idée et non d'un transport de l'âme
+tout entière, de l'intelligence et non de tout l'être, et
+par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence
+du premier, est d'être presque toujours des
+oeuvres d'imitation; car la critique qui invente ne peut
+guère être que de l'imitation qui se surveille, et qui
+surveille son modèle, de l'imitation avisée qui corrige
+ce qui redresse, mais de l'imitation encore.</p>
+
+<p>C'est là les caractères essentiels de tous les <i>grands</i>
+ouvrages artistiques de Voltaire. De quoi est née la
+<i>Henriade?</i> Du traité sur le poème épique qui l'accompagne,
+soyez-en sûrs. Le traité a été fait après; mais
+il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant,
+mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais
+souvent froid, avec un héros qu'on n'aime point;
+Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur»,
+éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème
+épique, c'est un héros sympathique une histoire vraie
+et grande, des pensées philosophiques, des discours
+brillants, un peu de merveilleux, car vraiment Lucain
+est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne
+et philosophique, et des vers d'une prose solide et
+serrée, comme: «<i>Nil actum reputans si quid superesset
+agendum</i>», et je songe à une <i>Henriade</i>.»&mdash;Et la
+<i>Henriade</i> a vu le jour. C'est un poème très intelligent.</p>
+
+<p>Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde
+et très pénétrante des vraies conditions de l'art, lesquelles
+se sentent, plus qu'elles ne se comprennent. Ici
+la création est la mesure juste du sens critique, et l'invention
+juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici,
+sur le fond des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la
+galanterie pour l'amour, l'allégorie pour le merveilleux
+et l'histoire pour l'épopée. Mais dans les limites d'une
+intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou quatre
+conceptions supérieures de l'âme humaine, la <i>Henriade</i>
+est un poème très intelligent.&mdash;Je comprends qu'elle
+laisse froid, je ne comprends pas qu'elle ennuie. C'est
+de l'histoire anecdotique très amusante. Le sens critique
+que l'a conçue; mais le génie de curiosité l'a exécutée.
+Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien racontées,
+et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés
+en prose admirable, précis, ramassés et clairs, qui
+feraient très grand honneur à des manuels d'histoire
+pour homme du monde.&mdash;Comment il faut lire la
+<i>Henriade</i>? Posément, sans anxiété et sans transport
+(elle le permet), en saisissant bien ce qu'il y a dans
+chaque vers d'allusion à une foule d'événements, et en
+lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent les
+allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est
+un vif plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité
+du coeur et un grand calme de l'imagination. On y
+voit presque toute l'histoire de France, surtout ce que
+Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair
+et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois,
+Henri IV et ce cher siècle de Louis XIV prolongé quelque
+peu jusqu'à Voltaire lui-même. La curiosité a dicté
+ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait à les
+lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux
+et le plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.</p>
+
+<p>La <i>Pucelle</i> est moins amusante. On peut même dire
+qu'elle est illisible. C'est un poème plaisant, à qui il
+manque d'être comique. Ces personnages burlesques
+font des sottises qui ne font point rire. Faut-il écrire
+un très grand mot en parlant de la <i>Pucelle</i>? N'importe;
+je dirai que c'est parce que Voltaire manque
+de psychologie. Ce ne sont point les aventures où des
+hommes sont engagés qui sont bouffonnes par elles-mêmes;
+ce sont les travers par où les hommes se jettent
+dans des aventures désagréables, ou par où ils les
+subissent de mauvaise grâce, ou par où ils les rendent
+plus humiliantes encore et les prolongent; ce sont ces
+travers qui piquent notre malignité et la chatouillent.
+Ne comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à
+Ragotin, pour sentir tout de suite où est le fond vrai
+d'un roman comique ou d'un poème burlesque. Ce
+fond n'existe aucunement dans la <i>Pucelle</i>. Ce ne sont
+qu'inventions de <i>petits faits</i> grotesques; on dirait les
+imaginations d'un collégien vicieux. Pour comprendre
+que cet énorme amas d'ordures ait plu aux contemporains,
+il faut avoir lu tous les romans froidement
+lubriques du temps; et pour ce qui est de comprendre
+que Voltaire ait pu les entasser, par poignées, pendant
+à peu près toute sa vie, il faut y renoncer absolument.
+Cela confond.</p>
+
+<p>Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns
+de ces avant-propos ou billets au lecteur qui sont
+placés en tête de chaque chant. Il y en a de très jolis.
+Le Voltaire des petits vers et des petites lettres s'y
+retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a
+l'Arioste.</p>
+
+<p>Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans
+cet ouvrage pour laquais. Il a trouvé le moyen d'y
+dérouler toute l'histoire de France depuis Charles VII
+jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas
+le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la
+<i>Ménippée</i>. Mais c'est sans doute assez parlé de la
+<i>Pucelle</i>.</p>
+
+<p>C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel
+point l'art de Voltaire est une critique qui cherche à
+se transformer en invention. La tragédie de Voltaire
+est sortie de la théorie de Voltaire sur la tragédie.
+C'est une date importante pour l'étude de la critique
+dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur
+préfère Corneille, lui préfère Racine, et croit qu'après
+Racine, il n'y a qu'à imiter Racine en le corrigeant.
+Que manque-t-il à Racine? C'est de cette question et
+de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la
+tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque
+à Racine de l'<i>action</i>. Il manque à Racine du <i>spectacle</i>.
+Deux pièces hantent sans cesse la pensée de
+Voltaire: <i>Rodogune</i> et <i>Athalie</i>. L'action de <i>Rodogune</i>
+ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et
+Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses
+contemporains, on peut le voir par les lettres de
+Dalembert et de Bernis, en sont persuadés.</p>
+
+<p>Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait
+pas le théâtre de Racine. Malgré son adoration pour
+Racine et ses superbes mépris pour Corneille, Voltaire,
+qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché de
+Corneille que de Racine. Le théâtre français pour
+lui est un recueil «d'élégies amoureuse»; c'est
+un <i>riassunto di elegie e epitalami</i>. Qu'est-ce
+à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700
+jusqu'à 1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce
+qui est la plus incroyable méprise littéraire qui se soit
+vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux des héros
+de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage,
+il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort,
+de fureur et de folie, et au bout desquels, invariablement,
+et comme conséquences fatales, arrivent en
+effet, en réalité, assassinats, suicides et «grandes
+tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les
+prend pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs.
+Donc il faut... les supprimer, et les remplacer par des
+incidents. Remplacer la psychologie tragique de
+Racine, qui «fait longueur», par des incidents,
+«parce que toutes les tragédies françaises sont trop
+longues»: voilà le dessein et l'effort de Voltaire.</p>
+
+<p>Or remplacer le détail psychologique, qui est
+tout Racine, par un détail matériel, on a dit que
+c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que Corneille
+l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand
+tragique et vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue
+un peu gauche, mais puissant; c'est celui que
+les écoliers connaissent; c'est celui qui a créé les âmes
+d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de
+Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins
+connu, qui a écrit quarante mille vers peu lus de nos
+jours et qui a bâti trente mélodrames, dont quelques-uns,
+comme <i>Attila</i>, sont inintelligibles, dont quelques-uns,
+comme <i>Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon</i>,
+sont très amusants, pleins d'<i>action</i>, d'incidents,
+d'entreprises, de méprises, de surprises et de reconnaissances.
+C'est ce théâtre-là que Voltaire a inventé.
+Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence lamentable,
+il n'a pas inventé autre chose.</p>
+
+<p>Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent
+aux mémoires, Corneille, le Corneille mélodramatiste
+du moins, beaucoup moins familier aux esprits, Racine
+n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il n'est
+qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.&mdash;Tant y
+a que c'est là ce que Voltaire a fait, avec une application
+soutenue et une honorable dextérité. Prendre un
+sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, quelquefois
+de Shakspeare, et le traiter en mélodrame,
+sans psychologie, sans peinture des variations et des
+démarches compliquées des sentiments, avec beaucoup
+de petits faits formant intrigue, c'est où il s'est
+montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était
+«dépasser» Racine en marchant à reculons; ce
+n'était peut-être pas donner un théâtre nouveau à la
+France: il est vrai que c'était lui en rendre un.</p>
+
+<p>Il a repris deux fois le sujet d'<i>Athalie</i>, et deux fois il a
+comme noyé la tragédie dans un mélodrame. <i>Sémiramis</i>
+c'est <i>Athalie</i> sans Joad, et sans Athalie (avec un peu
+d'<i>Hamlet</i> rudimentaire). Joad y est réduit à rien. Voltaire
+n'a pas compris que Joad est le caractère le plus
+profond et le plus intéressant du théâtre de Racine,
+et qu'une <i>Athalie</i> sans Joad est bien amoindrie; et
+c'est une <i>Athalie</i> moins Joad qu'il écrit. Ajoutez que
+sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement
+obscure, à peu près indéfinissable et presque inintelligible.
+Mais en revanche que de spectres, que d'incestes,
+que de parricides, que de fratricides, et quelle
+«méprise»!</p>
+
+<p><i>Mahomet</i>, c'est <i>Athalie</i>, et cette fois avec Joad
+comme personnage principal. Mais Mahomet est un
+Joad sans profondeur, et comme sans ressort intime.
+Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque
+de Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique.
+C'est un ambitieux qui sait faire tuer son rival,
+ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui crée autour
+de lui des dévouements aveugles et forcenés.&mdash;Il n'y
+a qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son
+influence sur Séide. Figurez-vous un Joad dont on ne
+pourrait pas comprendre l'ascendant sur Abner. C'est
+le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf
+une maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt
+de curiosité bien ménagé.</p>
+
+<p><i>Mérope</i> c'est <i>Andromaque</i>; mais le procédé est le
+même que ci-dessus. Dans Racine, dès le premier acte,
+<i>Andromaque</i> est placée entre Pyrrhus et Astyanax à
+sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se
+produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de
+laisser Andromaque pendant cinq actes en cet état
+d'incertitude, parce qu'il sait que cette incertitude est
+toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des mouvements
+divers d'une âme pressée entre deux devoirs,
+il saura faire toute une pièce, et que c'est son art
+même.&mdash;Que Voltaire est plus prudent! Ce n'est
+qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans cette situation.
+Le reste sera incidents, méprises invraisemblables,
+complication étrange, bizarre (et intéressante
+du reste) de menus faits, de péripéties et de coups de
+théâtre qui supposent une combinaison bien extraordinaire
+de circonstances et une bonne volonté un peu
+forte du parterre.&mdash;La <i>convention</i> propre au mélodrame,
+c'est la naïveté du spectateur.</p>
+
+<p><i>Zaïre</i>, c'est <i>Othello</i> avec beaucoup de <i>Mithridate</i>;
+mais tirer de la jalousie seule cinq actes de tragédie,
+pour Voltaire ce n'est pas du théâtre. Que Zaïre ait
+perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve son
+père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance»
+et qu'il y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant
+le temps que prennent ces choses, on n'est pas
+forcé d'avoir du génie.</p>
+
+<p><i>Alzire</i> c'est <i>Polyeucte</i>, un Polyeucte d'Ambigu. Que
+Polyeucte ait épousé une fille recherchée autrefois par
+Sévère, et que Sévère revienne tout-puissant, voilà
+une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais
+elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication.
+Supposez que Polyeucte ait un père qui a été
+sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ait été
+persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte
+ignore que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez
+que Sévère ignore que Polyeucte est le fils de
+l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point de départ
+d'<i>Alzire</i> et vous voyez combien de méprises et de
+brusques révélations et de beaux coups de théâtre
+vous pouvez attendre.&mdash;Quant à Pauline entre Polyeucte
+et Sévère, c'est chose moins importante et qui
+pourra être considérablement abrégée, et qui le sera;
+n'en faites aucun doute. Par exemple, Alzire demandera
+à Guzman la grâce de Zamore, c'est-à-dire à
+l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime.
+Main elle n'osera pas le faire longuement. Trois
+phrases, une réticence, et c'est fini. Et quand elle se
+retrouve avec sa confidente, elle dira: «J'assassinais
+Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément
+la scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans
+ce vers. Il fallait tout un long combat où Alzire, s'avançant,
+reculant, revenant par détours, tirant parti
+de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler celui
+qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant
+trop, et vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant
+douce à Guzman pour regagner le terrain perdu;
+laissant voir au spectateur ses sentiments vrais
+sous les évolutions tantôt habiles, tantôt moins
+adroites de sa stratégie pieuse, nous donnât tout un
+tableau riche et varié des agitations de son coeur.&mdash;
+Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut
+qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte.
+Ce vers de tout à l'heure, c'est une note de critique
+intelligent au bas d'une page de Racine.</p>
+
+<p><i>Irène</i> c'est le <i>Cid</i>; mais, comme dans <i>Mérope</i>, Voltaire
+n'aborde la véritable tragédie qu'au troisième
+acte. Figurez-vous un <i>Cid</i> qui, au lieu d'un acte de
+prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants
+séparés par un crime ne sont séparés par ce crime
+qu'à la fin du troisième acte. Et ces deux amants,
+Corneille, naïvement, les fait se parier sans cesse,
+sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se
+dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche
+le plus possible de se parler. Le spectateur ne demande
+qu'à les voir l'un en face de l'autre, et il ne les voit
+jamais que séparément.</p>
+
+<p>L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre,
+dans la composition et la contexture de tous les ouvrages.
+Les plus brillants, comme <i>Tancrède,</i> sont fondés,
+non sur l'analyse des sentiments de l'âme humaine,
+mais sur une méprise initiale que tous les personnages
+font des efforts inouïs pour prolonger. Les héros
+de Voltaire sont des hommes chargés par lui de ne se
+point connaître contre toute apparence, et de retarder
+de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq
+actes le moment de la reconnaissance. Ils y mettent
+un zèle admirable.&mdash;Ces tragédies sont tellement des
+mélodrames qu'elles commencent déjà à être des vaudevilles.
+On sait qu'entre le mélodrame moderne et le
+vaudeville, il n'y a aucune différence de fond. L'un
+ont fondé sur une ou plusieurs méprises, l'autre sur
+un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est qu'un
+quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie,
+et les personnages du mélodrame doivent se prêter
+complaisamment à la méprise, et les personnages du
+vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. Les
+tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère.
+Combien le chemin est étroit en même temps que
+sinueux, que doit suivre docilement Mérope, sans faire
+un pas à droite ou à gauche, pour en arriver à lever
+le poignard sur la tête de son fils avec un reste de vraisemblance;
+on ne l'imagine pas si l'on n'a point le
+texte sous les yeux. C'est ce que les auteurs de petits
+théâtres appellent «filer le quiproquo.» Il y avait
+déjà quelque chose de cela dans <i>don Sanche d'Aragon</i>.
+Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même
+qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans
+un grand nombre de ses tragédies.</p>
+
+<p>L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et
+qui en a fait en partie le mérite aux yeux des contemporains
+et qui, pour nous, est au moins important à
+considérer en ce qu'il marque fortement la distance
+entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion,
+de ménagement pour les nerfs et la «sensibilité»
+des spectateurs. C'est un esprit, et je ne dis
+que la même chose en d'autres termes, d'optimisme
+relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros
+tragiques ni comme trop épouvantables, ni comme
+trop malheureux. Il adoucit très «philosophiquement»,
+et comme il convient en un siècle de «lumières»,
+l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus
+souvent par Corneille, et que Racine, quoi qu'en pense
+Voltaire, n'a nullement (ce serait peut-être le contraire)
+amollie et énervée.&mdash;La tragédie était un
+spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser,
+avant tout; mais aussi, un peu, pour faire réfléchir
+l'homme sur l'affreuse misère de sa condition, sur tous
+les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard où
+il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées
+et folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui
+faire commettre, ou subir. A ce compte on sait si
+Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, Corneille
+souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est
+qu'une, tragédie.&mdash;Voltaire l'entend aussi; mais il
+aime à adoucir les choses. L'épicurien reparaît ici.
+Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas «Crébillon le
+barbare». Il veut que les grands crimes soient commis,
+puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il
+aime qu'ils soient commis par mégarde. Il a pleuré
+bien des fois (on le voit par une dizaine de passages
+de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre
+Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne
+que Joad ne laisse pas Eliacin s'en aller avec
+Athalie et devenir son fils adoptif; ce qui arrangerait
+tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas
+les grandes passions furieuses et absorbantes,
+ambition ou fanatisme, et qui, partant, ne se fait pas
+une idée vraie de la tragédie.</p>
+
+<p>Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise.
+Sémiramis sera tuée par son fils, mais par méprise, et
+à cause de l'obscurité qui règne dans ce maudit caveau.
+C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se consoler.
+&mdash;Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans
+la confusion d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste
+cherchait de son poignard. Il pourra s'excuser auprès
+des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même que
+parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans
+son droit; il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la
+tragédie philosophique.</p>
+
+<p>Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue
+à expliquer la dernière manière de Voltaire tragique,
+ou plutôt une manière que, sans abandonner
+l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière.
+&mdash;Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent,
+Voltaire n'imite plus. Il invente. Il imagine des romans
+philosophiques vertueux, auxquels il donne le nom
+de tragédie. Ce sont l'<i>Orphelin de la Chine</i>, les <i>Scythes</i>,
+et les <i>Guèbres</i>, et les <i>Lois de Mînos</i>. Ce sont des
+histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la
+justice, l'humanité et la tolérance, racontées très lentement,
+sous forme de dialogue, en vers. Au fond, ce sont
+des <i>Bélisaîres</i>. Le mélodrame s'est dégagé peu à peu
+de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur.
+Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de
+tragédie classique; en gardait les formes extérieures;
+sous cette enveloppe multipliait les complications et
+les rouages, et faisait du tout une tragédie à quiproquos.
+Maintenant il se montre à nu, simple histoire
+édifiante et un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la
+liront un peu de vertu bourgeoise, et n'est plus qu'un
+roman-feuilleton. L'alexandrin seul reste encore
+comme marque traditionnelle d'une vieille maison.</p>
+
+<p>Cette transformation de la manière dramatique de
+Voltaire est due à deux causes. D'abord elle est, comme
+je viens de dire, une évolution naturelle: le mélodrame
+a pris conscience de lui-même, a grandi, et a
+brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps.
+Autour du lui le mélodrame, tout franc, et sans mélange
+de vieille tragédie, s'est produit et développé,
+avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec Sedaine.
+Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son
+coeur; puis, après deux ou trois variations successives,
+n'aimant pas à être en minorité, il s'est habitué
+à ce genre et a fait des comédies sur ce modèle;
+et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même.
+Remarquez que dans sa correspondance, à deux ou
+trois reprises, il finit par donner à ses <i>Scythes</i> leur
+véritable nom; guéri de ses vieilles répugnances, il
+les appelle «<i>un drame</i>»; et il a raison. Au fond sa
+tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il
+a mis cinquante ans à s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation,
+sont écrites dans une langue qui n'est ni mauvaise ni
+bonne, qui est indifférente. C'est une langue de convention.
+Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;
+elle est de ceux qui font des tragédies en 1750.
+&mdash;Il est étonnant, même, à quel point elle ne rappelle
+aucunement la langue de Voltaire. Elle n'est pas vive,
+elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle n'est
+pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme.
+Une noblesse banale continue, et une élégance facile,
+implacable, voilà ce qu'elle nous présente. L'ennui
+qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient surtout de
+là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer
+une de ces négligences involontaires de
+Corneille, ou un de ces prosaïsmes voulus de Racine,
+que Voltaire lui reproche. On souhaite un écart au
+moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se
+divertir un peu, que quelques rimes faibles, nombre
+de chevilles, et quelquefois la fausse noblesse ordinaire
+tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse un
+instant.&mdash;Disons aussi qu'on peut rencontrer deux
+ou trois tirades véritablement éloquentes. Celle de
+Luzignan dans <i>Zaïre</i> est célèbre. Elle est justement
+célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est pas
+incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la
+<i>Henriade</i>; il y en a quelquefois dans les <i>Discours sur
+l'homme</i>, qui sont décidément ce que Voltaire a fait
+de mieux en vers. Voltaire est capable de s'éprendre
+d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur,
+avec ardeur, ce qui donne le mouvement à son style,
+et avec éclat. Les tragédies de Voltaire sont des mélodrames
+entrecoupés de «Discours sur l'homme»; on
+en peut détacher d'assez belles dissertations, comme
+celle d'<i>Alzire</i> sur la tolérance. C'est butin tout prêt
+pour les «<i>morceaux choisis</i>»; et c'est bien le péché
+de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres d'art, travaillé
+pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.</p>
+
+<p>On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie
+théâtrale», c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en
+dehors de l'antiquité, et, indistinctement, dans tous
+les temps et tous les lieux, moyen âge, temps modernes,
+Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême
+Orient, etc.&mdash;Puis on le lui a reproché, en faisant
+remarquer combien ses Assyriens, Scythes, Guèbres,
+Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des
+Français du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce
+grand progrès est bien illusoire. C'est la «couleur
+locale» qu'il fallait donner au théâtre si l'on faisait
+tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des
+mandarins.&mdash;Le reproche fait à Voltaire d'avoir
+manqué de couleur locale me touche infiniment
+peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur locale.
+On appelle couleur locale ce qui distingue tellement
+une nation de celle dont je suis, que je ne
+le comprends pas, que je n'arrive à le comprendre
+qu'après mille patients efforts. Par définition cela
+est impossible à mettre au théâtre,&mdash;ou, si on l'y
+met, sera perdu, ne pouvant pas être compris vite,
+&mdash;ou, si on l'explique longuement, fera du drame la
+plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes,
+à quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point.
+S'il est vrai qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre
+pour venger son injure, à voir cela en scène je ne
+serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me
+renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je
+m'ennuierai.&mdash;Si Joad m'intéresse, au contraire, c'est
+que (sauf quelques détails très rapidement jetés, et
+qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et me
+dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas
+un prêtre juif, formellement, exclusivement; c'est un
+prêtre chef de parti, comme moi, homme du XVIIe siècle,
+sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la mesure.</p>
+
+<p>Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir
+point fait des Assyriens vraiment Assyriens et des
+Chinois vraiment Chinois.</p>
+
+<p>Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du
+domaine consacré de l'antiquité?&mdash;Je dis encore non.
+La vraie couleur locale n'est pas chose de théâtre;
+mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à
+plus, je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le
+réveille, le dispose bien, fait qu'il ouvre les yeux,
+condition nécessaire pour bien écouter, <i>localise</i> son
+attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine
+sait bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe
+au début de <i>Phèdre</i>, du sérail au début de <i>Bajazet</i>,
+de l'Euripe au début d'<i>Iphigénie</i>, et du Temple au
+début d'<i>Athalie</i>. Passé le premier acte, sa tragédie
+pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est
+l'histoire d'une femme amoureuse ou d'un prêtre
+conspirateur; on n'a pas besoin de savoir l'histoire
+ou la géographie pour la suivre; mais l'impression
+première était utile.&mdash;Voltaire, avec moins de talent,
+a fait de même, et il a eu raison. De vraie couleur
+locale il n'en a point mis; le minimum, je dirai
+presque la petite illusion nécessaire, ou agréable,
+de couleur locale, il l'a donnée.</p>
+
+<p>Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous
+que, de son temps, on était, sur ce point, en arrière
+de <i>Bajazet</i>, et de Corneille. On n'osait plus s'écarter de
+l'antiquité grecque et latine: «C'est au théâtre anglais
+que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la
+scène les noms de nos rois et des anciennes familles
+du royaume.»&mdash;«L'auteur de <i>Manlius</i> prit son sujet
+de la <i>Venise sauvée</i>, d'Otway. Remarquez le préjugé
+qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms
+romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée
+naturellement sous des noms véritables... Cela seul
+en France eût fait tomber sa pièce.»&mdash;Voltaire n'a
+point élargi le domaine tragique, il a tout simplement
+varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,
+inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre
+de la routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce
+sens que c'était une excitation. Ce n'était point ouvrir
+une source; mais c'était stimuler l'attention du public,
+l'imagination des auteurs. De là, bien plus que de
+Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique.
+Les drames romantiques de 1830 sont des tragédies
+de Voltaire enluminées de métaphores. Et si ce n'est
+pas un très grand service rendu à la littérature française
+d'avoir, en revenant à <i>Don Sanche</i>, conduit à
+<i>Hernani</i>, c'en est un de n'en être pas resté a <i>Manlius</i>.</p>
+
+<p>Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies
+de la dernière manière, et peuvent être un des chemins
+qui l'y ont amené. Ce sont de petits contes moraux, ou
+de petites nouvelles sentimentales. Un roman conté lentement
+et solennellement, en dialogue, en alexandrins,
+c'est, le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte
+déduit lentement, en dialogue, en vers de dix syllabes,
+une comédie du Voltaire n'est jamais autre chose.
+Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de
+Voltaire, je dis quelquefois: «Sachez les lire en
+prose. Abstraction faite du vers, elles intéressent.»
+Je dirai des comédies: «Lisez-les comme des contes.
+prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle
+psychologie, nulle peinture des caractères, et
+presque (et cela étonne) nulle observation même
+des petits travers et ridicules courants. Mais ce sont
+de jolies petites histoires. La <i>Prude</i> est un <i>conte</i>
+charmant. La suite et l'enchaînement des scènes,
+les entrées et les sorties, la forme dialoguée elle-même,
+ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire,
+et il court moins lestement que dans un conte
+proprement dit; mais le conte est fait cependant, et
+il est agréable. La verve, l'invention facile de petites
+aventures amusantes est là, comme par-dessous, un
+peu offusquée et refroidie; mais on la retrouve. On
+voudrait que cela fût raconté, tout simplement.</p>
+
+<p>L'<i>Enfant prodigue</i> est de même, et aussi <i>Nanine</i>. Ce
+n'est jamais dramatique, et ce n'est jamais <i>en scène</i>.
+On ne voit jamais les forces diverses du petit drame
+former rouage, peser l'une sur l'autre, s'engrener, et
+se froisser de plein contact. Dans un <i>Tartufe</i> écrit par
+Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon
+crédule du sien. Ils ne se rencontreraient point.
+Dans un <i>Avare</i> écrit par Voltaire, Harpagon sérait
+avare en <i>a parte</i>, et <i>Frosine</i> intrigante en monologue.
+Ils ne se heurteraient guère.</p>
+
+<p>Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une
+scène, même à la lire, s'arrange d'elle-même pour le
+théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y posant et s'y mouvant,
+a la vie scénique, en un mot, chose plus facile à
+sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus
+dans ses comédies que dans ses tragédies. Des contes,
+rien de plus; un conte moitié sentimental, moitié
+satirique comme l'<i>Ecossaise</i>; un conte sentimental et
+moral comme <i>Nanine</i>, sorte d'<i>Ami Fritz</i> plus romanesque;
+un conte vertueux et «attendrissant», dans le
+goût de La Chaussée, comme l'<i>Enfant prodigue</i>, mais
+toujours des contes, où le <i>fait</i>, d'une part, l'<i>intention
+morale</i>, de l'autre, font l'intérêt. Mais en matière de
+comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont
+d'un intérêt médiocre.&mdash;C'est dans son théâtre comique
+que l'impuissance psychologique de Voltaire et
+son impuissance à créer des êtres vivants éclatent le
+plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique
+que les qualités ou de créateur ou d'observateur
+pénétrant sont le fond de l'art.</p>
+
+<p>Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est
+donc essayé, toujours avec un demi-succès, pour les
+mêmes causes pour lesquelles il a touché a toutes les
+grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas
+capable de <i>détachement</i>; et c'est l'honneur des grands
+artistes que la même vertu leur soit essentielle et
+nécessaire qu'aux grands penseurs, et c'est l'honneur
+des grands penseurs que la même vertu leur
+soit essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes.
+Aux uns comme aux autres, avec une personnalité
+puissante et exceptionnelle, il faut la faculté de sortir
+de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance
+de s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes
+sans considération de ce qu'elles peuvent
+avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou notre
+fortune;&mdash;aux grands artistes il faut la connaissance
+de l'homme, qui ne s'acquiert qu'en observant les
+autres avec impartialité, détachement très difficile;
+ou en s'observant soi-même sans complaisance, détachement
+plus rare encore;&mdash;et il leur faut la
+sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien
+aristocrate;&mdash;et il leur faut l'imagination
+ardente qui est plein oubli de soi-même et ravissement
+à la poursuite du beau. C'est cette puissance
+de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire,
+soit comme penseur, soit comme poète, et c'est pour
+cela qu'il n'a atteint les sommets d'aucun art,
+comme il n'a touché le fond de rien.&mdash;Et comme
+nous avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus
+conservatrices, déiste sans comprendre l'idée de
+Dieu, monarchiste sans entendre le principe monarchique,
+et ainsi de suite; il a été poète, aussi,
+sans le fond et la source vive de la poésie. Du
+reste, privé de ces hautes facultés qui font l'homme
+supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui
+qui d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore
+être un homme curieux, intelligent et spirituel,
+ce qui suffit aux genres dits secondaires, et c'est ce
+que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a
+excellé.</p>
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<h4>SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»</h4>
+
+<p>Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin
+de connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa
+noblesse et sa distinction. Sans avoir le plein dévouement
+au vrai, il en a le goût. Quand ses passions ordinaires
+ne traversent et ne contrarient pas celle-là, il est
+très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience
+même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font
+grand honneur. Ce qu'ils ont qui les recommande le
+plus, c'est d'avoir été refaits chacun dix fois. Les nouveaux
+renseignements, sans relâche cherchés, sans
+humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent
+indéfiniment leur place dans ces volumes. Voltaire
+aime cette enquête sur le monde, qu'il s'est proposée
+de très bonne heure, comme sûr d'une longue
+existence et d'une inépuisable puissance du travail.
+Il la poursuit toujours, à travers ses erreurs, ses
+colères et ses désespoirs. C'est la partie vraiment glorieuse
+de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait et
+s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'<i>Essai sur
+les moeurs</i> sent trop le pamphlet, et souvent inquiète
+et parfois irrite, le <i>Siècle de Louis XIV</i> et <i>Charles XII</i>
+et <i>Pierre le Grand</i> sont des oeuvres de conscience,
+d'exactitude et de grand talent.</p>
+
+<p>Et sans doute, reprenant mes considérations générales,
+je pourrais bien dire qu'ici encore la pénétration
+de Voltaire a ses limites ordinaires; que, si bien
+informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement
+général de l'histoire de l'Europe moderne lui
+échappe; que sa politique est bornée comme elle est
+peu généreuse; que l'écrasement des petits par les
+colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée,
+redoutable et ruineuse pour tous, des colosses les
+uns sur les autres, il ne l'a pas vu venir, ou s'y est
+résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité;
+que, comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment
+du passé parfois lui fait défaut; que l'âme du
+XVIIe siècle français, si près de lui, à savoir la grandeur
+morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme,
+est chose dont il ne s'aperçoit guère.&mdash;Mais j'aime
+mieux voir de quel soin minutieux il poursuit le
+menu détail instructif, le trait de moeurs caractéristique
+et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec
+une sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs
+qu'il admire au moins pour sa gloire littéraire et
+artistique. Il n'y a de patriotisme, en tout Voltaire,
+que dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>; mais vraiment, ici,
+il y en a.&mdash;Et, peut-être on me dira que Voltaire
+est bien adroit, et que le <i>Siècle de Louis XIV</i> écrit à
+Berlin était une jolie parade à l'adresse de ceux qui
+l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle
+bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais
+j'aime mieux me figurer l'homme qui a été Français
+au moins en ceci que personne ne fut jamais plus Parisien,
+sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui
+venir au coeur au moment où le sol natal lui manque;
+et, par le soin qu'il prend de dresser un monument à
+l'honneur de sa patrie, se consolant, ou se châtiant,
+de l'avoir quittée.</p>
+
+<p>On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire,
+parce que la qualité maîtresse de l'historien, comme
+l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et que&mdash;sauf cette
+intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit
+les lois d'existence et de développement de l'humanité,
+qui est celle d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit
+philosophique&mdash;Voltaire a toutes les lumières,
+toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes les
+prudences et tous les scrupules de l'intelligence.&mdash;
+On les lira toujours, parce que le mérite essentiel de
+l'histoire est la clarté, et que Voltaire est souverainement
+clair et limpide.&mdash;On saura toujours que le
+tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'<i>Essai
+sur les moeurs</i> est un chef-d'oeuvre, et que les <i>récits</i>
+du <i>Siècle de Louis XIV</i> et de <i>Charles XII</i> sont incomparables
+de vivacité, de verve et de lumière.</p>
+
+<p>On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment
+composés. Sauf <i>Charles XII</i>, parce que
+<i>Charles XII</i> est un pur récit, ces ouvrages ne sont jamais
+construits, aménagés et ramassés autour d'une
+idée centrale qui les commande et les soutienne. Ils
+commencent, finissent, et recommencent. On l'a dit du
+<i>Siècle</i>; on ne l'a pas dit assez de l'<i>Essai</i>, si admirable
+par endroits. L'<i>Essai</i> est souvent indéfinissable. Est-ce
+de la philosophie de l'histoire? Est-ce de l'histoire
+anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire intermittente,
+et de l'histoire sautillante et saccadée.
+C'est une étude sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie
+elle-même à chaque instant, et laisse la place à
+l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou au
+désordre tumultueux des petits faits amusants et des
+anecdotes satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos.
+Le livre fermé, cherchez à en retrouver ou rétablir la
+ligne générale et le dessin.</p>
+
+<p>C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de
+tout son siècle. Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on
+voit qui a été perdu dans les choses de lettres, c'est le
+sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont plus harmonieux.
+L'<i>Esprit des Lois</i> ne l'est pas. Les ouvrages
+de Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle
+sont invertébrés. Les livres de ces hommes sont
+sans rythme, leur art est sans loi secrète, leurs oeuvres
+ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées sont
+toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste
+ordonnance dans leurs écrits, parce que, si intelligents
+qu'ils soient, ils sont toujours un peu déséquilibrés.</p>
+
+<p>La curiosité est une muse, la coquetterie en est une
+autre. On devrait les grouper toutes deux autour du
+médaillon de Voltaire. Voltaire est un éternel désir de
+plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; et
+au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait
+pas à la curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de
+son talent, a fait même son talent le plus original, le
+plus pur et le plus sincère. Ici les choses sont à l'inverse
+de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme,
+la tyrannie que le <i>moi</i> exerce sur lui ne limite plus
+son talent; elle le sert. Car si le détachement est une
+condition du grand art, la forte attache à soi-même
+est une condition du petit; ou plutôt les hommes ont
+eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art
+celui qui suppose et qui exige le détachement, et art
+inférieur, ou genres secondaires, ceux qui permettent
+à l'auteur de ne pas cesser de songer à soi. C'est
+dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout
+son succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage
+où il faisait les honneurs de sa propre personne,
+divinement accommodée. Le conte en prose, la nouvelle
+en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou
+en prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine
+au sens précis du mot, sa maison parée et brillante,
+où il vous reçoit avec mille grâces.&mdash;Qu'est-ce
+qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le principal
+personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le
+maître de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui
+intéresse ce n'est ni le héros ni l'aventure, mais les réflexions,
+les digressions, les intentions et les malices.
+On sait que Voltaire n'aime pas les romans anglais, ni
+en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai
+romancier est un être assez singulier qui rencontre un
+homme dans la rue, s'intéresse à sa façon de marcher
+et le suit toute sa vie, pour raconter aux autres ce
+qu'était cet homme et quelle était sa manière de penser
+et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur.
+Ce qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant
+d'un cadre agréable à une pensée satirique ou malicieuse
+de M. de Voltaire.</p>
+
+<p>Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages
+de ses petites histoires n'existent pas plus, existent
+moins encore, que ceux de ses tragédies ou comédies.
+Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de vrais romans,
+ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme
+celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée
+de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes
+destinées à lui servir et d'illustrations et de
+preuves. C'est un article du <i>Dictionnaire philosophique</i>
+conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.&mdash;Et c'est
+pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même,
+mais moins âpre et moins irascible, au moins dans la
+forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie
+et un sourire, et glisse ses épigrammes, au
+lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement,
+nonchalant, de la main. Quand on ferme un
+de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni
+avec Candide, mais avec Voltaire, dans une demi-intimité
+très piquante, qui a quelque chose d'accueillant,
+de gracieux et d'inquiétant.</p>
+
+<p>Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme
+c'est bien la coquetterie qui est la région moyenne où
+Voltaire se trouve le plus à l'aise. Dans l'attaque il est
+grossier, et ses épigrammes sont bien loin de valoir ses
+madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums
+de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les
+Nonotte, les Pompignan même et les Maupertuis. On
+a beaucoup trop dit que la haine l'a bien servi; et je
+plains un peu ceux qui prennent dans celle partie
+des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit.
+&mdash;Et d'autre part l'amour, l'amitié l'inspirent assez
+mal. Il y est froid, bref, ou hyperbolique. Il n'a pas le
+ton.&mdash;Et encore la louange décidée, déchaînée et à
+corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne
+peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc
+tranquilles avec vos éternels Salomon et Sémiramis.»
+&mdash;Mais ses simples «amabilités» sont ravissantes.
+Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un
+grand seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir
+quelque chose, ou à rappeler quelqu'un au souvenir
+de lui, ou à se faire pardonner, ou à se faire aimer un
+peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir
+une jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies
+de séduction, de finesse, de délicatesse même, de bonne
+humeur, de malice qui se montre juste assez pour
+qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout
+son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le
+plus souple aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais.
+C'est un délice que la première lettre à Rousseau
+(avant toute brouille) sur le discours des <i>Lettres et des
+arts</i>. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce,
+loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus
+de correction à la fois digne, sympathique et impertinente.
+On sent là, qui se dissimule, rentre au moment
+qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un éclair, une épée
+souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.&mdash;
+Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une
+petite merveille de gentillesse narquoise, d'espièglerie
+élégante et fine, qui n'oublie rien, pardonne tout
+et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. On
+croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes,
+roulant un enfant dans un réseau de soies chatoyantes
+et solides, en le caressant.</p>
+
+<p>Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté
+bien des hommes qui ne l'estimaient guère. Il
+a été miraculeux dans l'usage des dons secondaires
+de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui
+eût été de se restreindre à ces genres qui ne demandent
+que le talent adroit et spirituel. Les <i>Discours sur
+l'homme</i>; un <i>Dictionnaire philosophique</i> moins prétentieux,
+et ne touchant point aux grandes questions;
+les <i>Contes et nouvelles</i>; de petits vers inimitables; cinq
+ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie
+de l'histoire; un peu de science intelligemment
+vulgarisée; des conseils de bon sens à des contemporains
+sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait
+pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand
+des Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule,
+parfois à un peu de mépris.&mdash;Il s'est un peu
+trompé sur lui-même. Il faut bien, sans doute, que l'intelligence
+elle-même nous soit un instrument d'erreur
+parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant
+sur elle: parce qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice
+en toutes choses. Il n'y a guère de critique qui
+n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se croit
+capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si
+net les qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur
+de la pensée des autres, qui ne s'estime lui-même,
+l'espace d'un instant, un très grand penseur. C'est l'erreur,
+précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, la
+plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle
+ou ses passions n'ont point eu de part.</p>
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<p>Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant
+et après sa mort, qu'on ait jamais vue. De son temps
+il a été pris pour le plus grand poète de toute l'Europe,
+ce qui, chose étonnante, très heureuse pour lui, était
+vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand
+philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi
+par la plupart. Il a été assez habile pour être même
+populaire, un peu grâce à ses méfaits, un peu grâce
+à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce qui
+laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée
+pour qu'on sache gré au dieux de la lui avoir donnée,
+et assez surprise pour qu'on les en accuse. Il a
+eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a conçu
+pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour
+les hommes une félicité toute matérielle, longue vie,
+bonne santé, aisance, lectures amusantes, bon théâtre
+et gouvernements tyranniques et fastueux. Il a
+joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos
+pour lui, comme il était venu.&mdash;Il a eu plus qu'il ne
+souhaitait à ses semblables: il a été heureux après
+sa mort. Une révolution faite en opposition absolue
+avec celles de ses idées qui lui étaient les plus chères
+n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi,
+l'a augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution,
+démocratique, antilittéraire, antiartistique et
+antifinancière, qu'ils ont plus subie que faite, ce que
+les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est
+qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux,
+et il est sorti triomphant d'une révolution qu'il eût
+détestée.&mdash;Une révolution littéraire faite, non plus
+seulement en dehors de lui, mais contre lui, l'a
+servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée
+et un peu ignorante, ont attaqué la littérature
+classique française, et Voltaire, qui en était l'héritier
+un peu indigne, s'en est trouvé le représentant le
+plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce
+qu'il en était le plus récent; et les excès du Romantisme
+se sont, pendant longtemps, tournés au profit
+de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire a
+traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement
+de Juillet, et même du second Empire,
+comme au milieu d'une conspiration en sa faveur.
+Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
+importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié
+raison quand il disait spirituellement, songeant à tout
+son «fatras»:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>..... on ne va pas sur Pégase monté</p>
+<p>Avec si gros bagage à la postérité.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Toutes les masses sont imposantes, et combien de
+critiques, en un pays où l'on se dispense souvent de
+lire par admirer, se sont écriés, quelques volumes
+lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
+encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir!
+Que de recherches! Que de questions soulevées, et résolues!»
+&mdash;Il en faut rabattre. Quand on a lu vraiment
+tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu d'idées
+et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a
+plus dans Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire
+est l'homme qui s'est le plus répété. Il n'est guère
+de livre de philosophie, de critique religieuse, d'histoire
+religieuse surtout, de critique littéraire même,
+qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,&mdash;et on
+les retrouve ensuite dans sa Correspondance. Il a
+même certaines plaisanteries qui lui sont chères,
+qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
+ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement
+un homme très instruit, se tenant au courant,
+bien renseigné, qui réfléchissait très vite, qui a vécu
+longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce
+qui est très considérable, non pas stupéfiant. Mais
+toute cette bibliothèque en impose.</p>
+
+<p>Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte,
+lui ont su gré d'avoir été un si grand personnage. Il
+est rare qu'un homme de lettres devienne riche, grand
+propriétaire, grand châtelain et un peu prince. Qu'un
+sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela,
+cela ne laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans
+ce beau mot de «royauté intellectuelle de Voltaire» il
+n'est pas impossible que le souvenir de ses trois ou
+quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit
+entré pour quelque chose.</p>
+
+<p>Voilà de petites explications d'une immense gloire.
+Il y en a de plus grandes. Il est beaucoup plus rare
+qu'on ne croit que les grands hommes de lettres soient
+l'expression du pays dont ils sont, et représentent
+brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni
+Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand,
+ni Lamartine, ne me donnent l'idée, même
+agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le
+vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun
+un côté de l'esprit français, une des qualités intellectuelles
+de cette race, comme choisie, et portée par eux
+à son point d'excellence, ce qui fait précisément que,
+tant à cause du choix exclusif qu'à cause de la supériorité,
+ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui,
+nous ressemble. L'esprit moyen de la France est en
+lui. Un homme plus spirituel qu'intelligent et beaucoup
+plus intelligent qu'artiste, c'est un Français. Un
+homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
+de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et
+qui se contredit abominablement quand il se hausse
+aux grandes questions, c'est un Français. Un homme
+impatient des jougs légers et s'accommodant des plus
+lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète,
+qui est conservateur de toute son âme, et
+qui en littérature et en art, est étroitement attaché à
+la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être irrespectueux,
+c'est un Français.&mdash;Voltaire est léger, décisif
+et batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit
+du moins, et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la
+pédanterie ni celui du charlatanisme: c'est un Français.
+Il est à peu près incapable de métaphysique et de
+poésie: c'est un Français. Il est gracieux et charmant
+en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est
+un Français. Il est radicalement incapable de comprendre
+l'idée de liberté, et ne sait qu'être opprimé
+avec malice, ou oppresseur avec délices: c'est un
+Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout
+progrès de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un
+Français. Il n'est pas très brave; et ceci n'est plus
+Français, mais les Français se sont tellement reconnus
+en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce
+défaut, en faveur des autres.</p>
+
+<p>Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant
+encore, avec peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le
+monde l'aime encore.» Ce qui avait fini par lui faire
+tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire Voltaire
+et de l'adorer, certains en étaient tellement
+devenus à ne retenir de lui que les plus aveugles de ses
+colères, et les plus étroites de ses rancunes, et les plus
+grossières de ses facéties, que le prince des hommes
+d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces
+élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire
+a longtemps, même après sa mort, ressemblé à
+une popularité. Il sort, à présent, de la popularité
+pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que
+par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est
+très grand par sa curiosité ardente, insatiable et souvent
+heureuse, par la langue excellente de clarté, de
+vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa grâce inimitable
+à conter sobrement et spirituellement. Ils savent
+qu'il n'a pas créé un grand mouvement d'idées,
+qu'il n'a pas non plus une bien grande influence sur
+l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que la tragédie
+de Victor Hugo, moins le style, et la conception
+historique de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu
+étroite. Mais ils savent qu'on lira toujours un Voltaire
+en dix volumes qui est une merveille de bonne
+humeur française, de fine satire française et d'esprit
+français; et que, chose abominable, mais vraie, parmi
+ceux mêmes qui ne l'aiment pas, il en est bien peu
+qui ne fissent le pacte de donner les qualités, même
+supérieures, de leur caractère, pour les qualités
+même secondaires, de son esprit.</p>
+
+
+<br>
+<h3>DIDEROT</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>L'HOMME</h4>
+
+<p>Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression
+de la société. Celle de Diderot est l'expression qui
+me semble la plus exacte de la petite société du
+XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête allemande»
+de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien
+davantage! Diderot est éminemment Français, et Français
+du centre, Français de Champagne ou de Bourgogne,
+Français de la Seine ou de la Marne. Et il est Français
+de classe moyenne, excellemment. Montesquieu
+est le parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire
+le grand bourgeois, riche, somptueux et orgueilleux.
+Diderot est le petit bourgeois, le fils d'artisan aisé,
+qui a fait ses études en province, qui s'est marié
+pauvrement, se pousse dans le monde par le travail,
+vit toute sa vie à un cinquième étage, toujours
+demi-ouvrier demi-monsieur, entre une grande dame,
+impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le
+traitant bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie,
+et qu'il soigne très, affectueusement, cependant,
+quand elle est malade. Et il a tous les caractères communs
+de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux,
+sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement,
+«se crève de mangeaille», comme lui dit une
+contemporaine, vide goulûment des bouteilles de champagne,
+a des indigestions terribles, et, trait à noter,
+raconte ces choses avec complaisance.</p>
+
+<p>Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans
+interruption pendant trente ans un travail à rendre
+idiot, a comme une fureur de labeur, ne trouve jamais
+que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses
+amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour
+n'importe qui, bûcheron fier de sa force qui, l'arbre
+pliant, donne par jactance trois coups de cognée de
+trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il ne songe
+jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême
+ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de
+lui sans cesse, se mettant en avant, se faisant centre
+constamment, intervenant dans les affaires des autres,
+arrangeant et examinant les querelles avec candeur,
+conseiller implacable et même sottement impérieux.
+Il ne faut pas que Rousseau vive à la campagne: «Il
+n'y a que le méchant qui vive seul». Il ne faut pas que
+Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison
+humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts
+ans!» Il ne faut pas que Rousseau prive les mendiants
+de Paris des vingt sous par jour qu'il leur donnait. Il
+faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève,
+sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il
+l'accompagne à pied s'il ne peut supporter la chaise!
+Il faut que Falconnet soit de l'avis de Diderot sur Pline,
+l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière; sinon
+les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié
+bien encombrante et bien contraignante. C'est
+celle de nos hommes du peuple. Leurs bons sentiments
+manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot
+l'est à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine
+espièglerie de jeunesse avec un moine à qui il
+extorque de l'argent sous promesse d'entrer dans son
+ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se plaît à
+la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des
+farces et drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette
+mauvaise société qu'il s'épanouit de tout son coeur;
+il lâche devant des enfants des énormités de propos
+«qui font piétiner la mère de famille», et il les répète
+dans sa correspondance; il donne à sa fille des leçons
+de morale, à bonne fin, mais d'une crudité extraordinaire,
+et, un peu inquiet, demande ensuite à tous ses
+amis s'il n'a pas été un peu loin.</p>
+
+<p>Avec cela, excellent homme, serviable, charitable,
+généreux, probe et large en affaires, homme de famille
+malgré ses maîtresses, aimant son père, sa mère, sa
+soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire de
+tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection,
+parlant, en particulier, de son père, en des termes qui
+font qu'on adore, un bon moment, son père et lui.&mdash;Moralité
+faible, délicatesse nulle, penchants grossiers,
+vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts,
+plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement
+dans le travail, honnêteté, rectitude et sincérité,
+mais lourdeur de main dans les relations sociales,
+voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du
+reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le
+voilà avec ses qualités et ses défauts; et voilà Denis
+Diderot.</p>
+
+<p>Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un
+de nous, très nettement. Nous le reconnaissons. Nous
+avons tous un cousin qui lui ressemble. Nous ne
+songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à
+l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours
+que, comme il faisait à Catherine II, il nous frappe
+amicalement sur le genou. C'est un bon compère.</p>
+
+<p>Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour
+cause, mais fait sa vie, en partie double, avec ses défauts
+et ses qualités! D'une part il fait l'<i>Encyclopédie</i>.
+C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon employé».
+Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel,
+travailleur admirable, écrivain lucide,
+sachant, du reste, faire travailler les autres, et excellent
+«chef de division»; il est l'honneur et le modèle
+de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce
+lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du
+moins point d'audaces. Au bureau il faut de la tenue.
+L'histoire de la philosophie qu'il y a écrite, article par
+article, est fort convenable, nullement alarmante, très
+orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et s'essouffle
+à nous prévenir que ce n'est point sa vraie
+pensée que Diderot écrit là. Il s'y montre même plein
+de respect pour la religion du gouvernement. Un bon
+employé sait entendre avec dignité la messe officielle.</p>
+
+<p>D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y
+détend. Ce sont ses débauches d'esprit. Ce sont ses
+ivresses. Ils semblent tous écrits en sortant d'une très
+bonne table. Ce sont propos de bourgeois français qui
+ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique.
+Ils sont une dizaine, tous de classe moyenne et
+de «forte race». L'un est philosophe, l'autre naturaliste,
+l'autre amateur de tableaux, l'autre amateur de
+théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille,
+l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois,
+l'autre est ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit,
+aucun, en ce moment, n'a de méthode ni de clarté;
+tous ont une verve magnifique et une abondance puissante;
+et on a rédigé leurs conversations, et ce sont
+les oeuvres de Diderot.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>SA PHILOSOPHIE</h4>
+
+<p>Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines
+et contradictoires, car Diderot n'est pas assez
+réfléchi pour être systématique, sont cependant ce
+qu'il y a en lui de plus considérable et digne d'attention.
+Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez souvent,
+les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez,
+du reste, qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il
+est très savant, plus que Voltaire, qui l'est beaucoup,
+infiniment plus que Rousseau, plus peut-être, plus
+diversement au moins, que Buffon. Il sait toute l'histoire
+de la philosophie, d'après Brucker, sans doute,
+mais par lui-même aussi, il me semble; et il la sait
+bien. On peut le considérer comme l'initiateur de cette
+science chez les Français, qui avant lui, j'excepte Bayle,
+ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie
+sur <i>Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza</i>, le
+<i>Manichéisme</i>, sont tout à fait remarquables, et à lire
+encore de près. Il est tout plein de Bayle, cette bible
+du XVIIIe siècle, et connaît les sources de Bayle. Cela
+est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
+la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie,
+l'histoire naturelle, très bien. Il a compris que
+les idées générales des hommes se font avec tout ce
+qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse
+de tout le savoir humain. En cette affaire, comme
+en presque toutes, Voltaire suit la même voie, mais
+est en retard. Il en est aux mathématiques, presque
+exclusivement, ne s'inquiète pas assez, encore qu'il
+s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie,
+légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus,
+où elles commencent à mener. Diderot est au courant
+de toutes choses. Il n'y a oreille plus ouverte,
+ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse
+avec ardeur des reconnaissances hardies et impétueuses.</p>
+
+<p>Ses premiers ouvrages, <i>Essai sur le mérite et la
+vertu, Pensées philosophiques</i>, sont d'un écolier qui a,
+de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles.
+Mais déjà la <i>Lettre sur les aveugles</i> et la <i>Lettre sur
+les sourds-muets</i> contiennent une philosophie, qui sera
+celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa
+vie. <i>L'essai sur le mérite et la vertu</i> était religieux
+et «déiste»; les <i>Pensées philosophiques</i> étaient irréligieuses
+et «théistes», et peuvent être considérées
+comme une esquisse de «morale indépendante»; les
+<i>Lettres</i> sur les aveugles et sur les muets sont un
+programme de philosophie athéistique et matérialiste.
+Pour la première fois Diderot y hasarde à nouveau,
+avec beaucoup de verve et même d'ampleur,
+cette ancienne hypothèse que la matière, douée d'une
+force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même, en
+une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres
+informes périssant, quelques autres, parce qu'ils se
+trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les
+«espèces» s'établissant ainsi, devenant durables, et
+le monde tel qu'il est se faisant peu à peu à travers les
+âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et toute la petite
+école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en
+son temps, reparaissait, et allait user des ressources
+nouvelles que des recherches scientifiques plus étendues
+lui fournissaient.</p>
+
+<p>En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet
+et de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à
+1768<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>, et toutes sous l'influence de la grande <i>loi de
+continuité</i> de Leibniz, voyant entre tous les êtres une
+chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine
+du transformisme; supposaient plus ou moins formellement
+que les espèces, puisque les limites qui les
+séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient
+bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, s'être
+transformées les unes dans les autres et être douées
+d'une force de transformation et d'accommodement
+aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent
+donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui du
+reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses,
+mais considérables, fécondes, et de nature à aider autant
+qu'exciter le savant dans ses recherches, faisaient
+rire Voltaire. Elles faisaient réfléchir Diderot, ébranlaient
+fortement son imagination; et dans l'<i>Interprétation
+de la Nature</i> (1754), non seulement bien avant
+Charles Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet,
+prenaient en son esprit énergique et audacieux une
+forme si arrêtée et précise qu'il traçait déjà tout le programme,
+en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste:
+«De même que dans les règnes animal et végétal un individu
+commence pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, <i>n'en
+serait-il pas de même des espèces entières?...</i> Ne pourrait-on soupçonner
+que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers
+épars et confondus dans la matière; qu'il est arrivé à ces
+éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût; que
+l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations
+et de développements; qu'il s'est écoulé des millions d'années
+entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres
+développements à prendre et d'autres accroissements à subir
+qui nous sont inconnus...?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> De Maillet: <i>Entretien d'un philosophe indien</i> (1748).&mdash;
+Charles Bonnet: <i>Contemplation de la nature</i> (1764).&mdash;Robinet:
+<i>De la nature</i> (1766); <i>Considérations philosophiques sur la gradation
+naturelle des formes de l'être</i> (1768).</blockquote>
+
+<p>Et plus tard, dans le <i>Rêve de d'Alembert</i>, il mettait en
+vive lumière, par une image ingénieuse et frappante,
+cette supposition de Charles Bonnet, devenue aujourd'hui
+une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une collection,
+une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet
+arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé
+d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches
+et de ramilles...» Voyez cet essaim d'abeilles, dit
+Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette
+branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette
+grappe. Il est composé d'une multitude de petits animaux
+accrochés les uns aux autres et vivant pour un
+temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
+entraînés pour un temps dans une existence
+commune qui se sépareront plus tard, se disperseront,
+iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, l'autre
+à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
+indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou
+plante en une autre cité que nous appelons plante
+ou animal; et cette circulation éternelle, c'est l'univers.</p>
+
+<p>Enfin, dans le <i>Rêve de d'Alembert</i> encore, il donnait,
+avant le transformisme constitué, la formule définitive
+du transformisme: «<i>Les organes produisent les besoins,
+et, réciproquement, les besoins produisent les organes.</i>»
+Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans
+avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant
+que le mot de Pascal sur l'hérédité<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Il arrive souvent
+que les hommes d'imagination devancent ainsi les
+sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur
+synthèse rapide passe par-dessus les observations qui
+commencent et les preuves encore à venir, et leur génie
+d'expression trouve le mot auquel la lente accumulation
+des notions de détail ramènera.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature est
+première habitude.»</blockquote>
+
+<p>Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un
+moment. La matière vivante, éternelle et éternellement
+douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans
+«cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant
+indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel
+bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres,
+des espèces, puis d'autres espèces; versant l'élément
+nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et
+des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
+de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et
+l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui
+pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus
+tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses
+sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui
+séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît.
+&mdash;Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète,
+et autant par exaltation que par raisonnement.
+La «nature» l'enivre et le transporte hors de lui-même.
+Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient
+le recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle
+du reste, qui est égarée, comme presque toutes les
+belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a
+que faire<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Début du <i>Second entretien sur le fils naturel</i>.</blockquote>
+
+<p>Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:</p>
+
+<p>«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré
+de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la
+ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler
+ses pleurs au cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau;
+à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser
+à pas lents des campagnes fertiles; à contempler les travaux
+des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée...
+Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude? C'est lui...
+C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent,
+qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.</p>
+
+<p>«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu
+es la source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît
+d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants
+et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe,
+la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par
+un frémissement qui part de sa poitrine et qui passe d'une manière
+délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est
+une chaleur forte et permanente qui l'embrase, qui le fait haleter,
+qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce
+qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se
+multiplieraient devant lui. Sa passion s'élèverait presque au degré
+de la fureur.»</p>
+
+<p>Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme,
+car l'homme est toujours mystique par quelque
+endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été
+son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce,
+bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la
+nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est
+l'homme qui se pervertit malgré elle; «ce sont les misérables
+conventions et non la nature qu'il faut accuser<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.
+Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
+bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O
+vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez
+vers le bonheur à chaque instant de votre durée,
+ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre
+félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement,
+ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au
+delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé....
+Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe
+rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux
+usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes
+lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature!
+Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces
+craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent,
+ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois
+aimer. Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même,
+répands des fleurs sur la route de ta vie....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> <i>De la poésie dramatique</i>.&mdash;Du drame moral.</blockquote>
+
+<p>&mdash;C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce
+singulier philosophe!&mdash;N'en doutez pas un instant;
+et son dernier mot sur ce point est le <i>Supplément au
+voyage de Bougainville</i>, qu'il m'est difficile d'analyser
+ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie
+pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de
+religion, cela va sans dire; mais aussi plus de morale,
+et plus de pudeur! La nature (ceci est parfaitement
+vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième.
+Toutes ces choses sont des «inventions» humaines,
+imaginées par des tyrans pour nous gêner et nous
+rendre misérables. «Il existait un homme naturel: on
+a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel,
+et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile
+qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le
+plus fort; tantôt il est terrassé par <i>l'homme moral et
+artificiel</i>.... Cependant il est des circonstances extrêmes
+qui ramènent l'homme à sa première simplicité:
+dans la misère l'homme est sans remords, dans la
+maladie la femme est sans pudeur<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>..»&mdash;Et à la
+bonne heure!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Supplément au voyage de Bougainville</i>.</blockquote>
+
+<p>Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner
+à son instinct?» Pressé de «répondre net»,
+Diderot ne se fera pas prier: «Si vous vous proposez
+d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre
+mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la
+guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les
+tyrans parés du beau titre de civilisateurs: «J'en appelle
+à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses:
+examinez-les profondément; et je me
+trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de
+siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se
+promettait de lui imposer.»&mdash;Voulez-vous, au contraire,
+«l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez
+pas de ses affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut
+mettre l'ordre»<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>..</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>Supplément au voyage de Bougainville</i>.</blockquote>
+
+<p>On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier
+inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature
+leur a été longtemps une chimère et une impatience
+communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état
+social, état religieux, état moral étaient des inventions
+humaines, des supercheries ingénieuses et malignes
+imaginées un jour, et non par tous les hommes pour
+vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
+les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable!
+Tous deux ont eu cette idée; seulement, gênés
+tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé
+plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y
+gênait davantage: Rousseau insociable, la sociabilité;
+Diderot intempérant, la morale.&mdash;Et, du reste,
+Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le
+scandale d'une attaque directe à la morale commune;
+Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron
+de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec
+insolence et bravade.</p>
+
+<p>Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme
+de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes
+du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine
+philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit
+d'une génération, d'autre part, de son état de passions;
+résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle
+sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français
+a été une lassitude et une impatience de toutes
+les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd,
+trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV,
+Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout
+cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes
+de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses
+d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les
+ennemis de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec
+ses éléments divers, législation dure, répression implacable,
+religion austère, morale, luttant contre la nature.
+C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les
+modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer.
+On commence par lui contester ses titres. On la
+représente proprement comme une invention, comme
+quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a commencé,
+qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce
+qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on
+ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles.
+On s'attache à montrer, pour ce qui est de
+la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour
+ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour ce
+qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.&mdash;Et il
+reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher
+d'abord. Cependant Vauvenargues réclame déjà en
+faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on réprime
+trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines
+sont belles et «nobles». Et Rousseau hésite,
+cherchant d'abord à mettre le «sentiment» à la place
+de la morale «artificielle», revenant plus tard à une
+sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en
+l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse,
+qui n'exclut que le culte.</p>
+
+<p>Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la
+destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine
+de la morale, mais surtout, et presque exclusivement,
+insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il
+y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions
+méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est
+elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme
+de l'état de nature où vivent les animaux et les
+plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
+que l'homme doit mettre toute son énergie à
+s'en distinguer. Il en conclut qu'il doit la suivre, sans
+vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce
+qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, ce
+qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement
+l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement
+de la forteresse sociale, respecté encore, ou indirectement
+et mollement attaqué, c'est où il se porte
+avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier,
+maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité
+où la réaction violente contre l'état social, trop
+gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y
+est allé.</p>
+
+<p>N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un
+homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande
+importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de
+l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle
+comme d'impertinences, «d'extravagances» et de
+«bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table.
+C'est à cela qu'il se délasse de l'<i>Encyclopédie.</i> Considérez
+toujours Diderot comme un homme qui s'enivre
+facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait
+de sa parole, et il parlait sans cesse; il se grisait
+de ses lectures, de ses pensées et de son écriture; il
+se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation
+et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque,
+une page de Richardson, la Marne, parce
+qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze;
+et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement
+indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de
+répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là
+de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés
+et de niaiseries.&mdash;Et ses ouvrages de philosophe
+et de moraliste sont propos d'homme très intelligent,
+très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire
+naturelle.</p>
+
+<p>Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais,
+et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa
+morale, la morale étant, sans doute, une <i>règle</i> des
+moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et
+d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et
+proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies.
+La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel»
+et facile d'un bon coeur, le penchant <i>altruiste</i>, la sympathie
+pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très
+vive; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin
+d'autre chose.</p>
+
+<p>A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur
+tous. Je le vois dire quelque part: «C'est à la volonté
+générale que l'individu doit s'adresser pour savoir
+jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant,
+et quand il lui convient de vivre et de mourir.
+C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et
+cela, s'il s'y tenait, ce serait une <i>règle</i>, une loi du devoir,
+assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant
+une loi.&mdash;Mais d'autre part, et plus fréquemment,
+il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien
+qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond
+de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de
+la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant
+et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne
+et vertueuse. L'homme de bien <i>crée le devoir</i>, fait la
+loi morale. Il ne la reçoit point: elle coule de lui. Deux
+fois, dans <i>l'Entretien d'un père avec ses enfants</i>» et
+dans <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> il a, sinon conclu, du
+moins fortement penché en ce sens. Un homme en
+possession d'un testament qui dépossède des malheureux
+et qui gonfle inutilement l'avoir de gens riches,
+désintéressé du reste absolument dans l'affaire,
+peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point
+qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.
+&mdash;Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits
+sur des hommes qui du reste en ont le plus grand
+besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté
+tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper,
+ruser, inventer des fables, et des machines et des
+fourberies de Scapin? Diderot semble tout près de le
+croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et qui hésite,
+mais assez fort, que la morale commune est au-dessus
+et au-dessous des morales particulières,
+qu'elle est une moyenne; que, partant, tel homme
+peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait
+cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.</p>
+
+<p>C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient,
+appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin
+de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant
+un peu avec lui, elle procède du même fond que son
+immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à
+«l'homme artificiel et moral»; c'est toujours la société,
+la communauté, le <i>consensus</i> qui est dépossédé du
+droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
+faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos
+volontés. Plus de loi que je n'ai point faite! Plus de
+devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement,
+fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse
+générale, point de morale aucunement. La morale est
+une invention d'anciens tyrans subtils; c'est une des
+pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous.
+Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose
+qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement
+interrogé; quelque chose de bon parlera
+en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré
+de la loi civile.</p>
+
+<p>Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme
+orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes
+sans qu'il s'en doute, ce que le XVIIIe siècle nie le plus
+énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a
+progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun
+de l'humanité à travers les âges, c'est ce que les
+hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et
+héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et
+par accepter comme vérités au moins provisoires,
+lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet
+«homme artificiel», en admettant même qu'il soit
+artificiel, cet homme social, religieux et moral, ce
+n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce
+sont les hommes, les générations successives qui
+l'ont fait peu à peu; et si rien n'est plus naturel et
+ne semble plus légitime que le modifier à notre
+tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser
+tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un
+monstre, vouloir le supprimer purement et simplement,
+c'est une sorte de nihilisme sociologique; c'est
+proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
+mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable
+absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était
+vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser
+à votre tour et tant de confiance en vos décisions
+individuelles, mais vous décourager à tout jamais de
+toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader
+de recommencer, en la reprenant à son point de
+départ, une expérience qui a si malheureusement
+réussi.&mdash;A moins que vous ne soyez convaincu que
+vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce
+que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns
+par les autres vous a appris, êtes capable d'une
+pensée saine et d'un regard juste; et c'est bien là
+l'immense et puéril orgueil des radicaux du XVIIIe
+siècle.</p>
+
+<p>Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de
+Diderot et que je pense beaucoup plus à Jean-Jacques.
+Le bon Diderot n'est pas orgueilleux tant que cela. Il
+a eu des audaces plus radicales encore que Jean-Jacques;
+mais ce sont les audaces de la légèreté, de
+l'étourderie, d'un tempérament sanguin et d'une
+pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes disait que le méchant
+est un enfant robuste. L'enfant robuste est plutôt
+inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux,
+avec de bons mouvements et d'étranges écarts. Et
+c'est Diderot; c'est l'homme dont on a pu dire et qui
+a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>SES OEUVRES LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté
+qu'il n'en avait pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près
+ce que je vais dire. J'en ai le droit, parce que je ne
+résiste jamais à répéter un lieu commun quand je le
+crois juste.</p>
+
+<p>Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire.
+Il a, nous l'avons vu, une certaine imagination
+dans les idées, une certaine imagination philosophique.
+Le <i>Rêve de d'Alembert</i> est une sorte de poème
+matérialiste, non sans beauté, non sans beautés
+surtout. L'imagination littéraire est autre chose. Elle
+consiste à créer des âmes, ou à inventer des événements.
+Elle est faite d'une puissance singulière à sortir
+de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre âme,
+ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre.
+C'est une aptitude particulière et innée que rien ne
+remplace. L'observation y aide, mais ne la constitue
+pas; la sympathie, le détachement facile y aide, mais
+ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait
+pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas
+l'observation pénétrante et patiente. Il avait le détachement
+et la sympathie; mais cela ne suffisait point.
+Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un caractère,
+fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais
+raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau,
+suggéré à l'esprit du lecteur toute une biographie.
+Il a tracé des silhouettes, et raconté des anecdotes.
+Cela merveilleusement, en admirable peintre de
+genre.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le
+savait comme personne au monde, mieux que Le Sage,
+mieux que Voltaire, aussi vivement et fortement que
+Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait voir,
+qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de
+Diderot, vous le connaissez, rond, à fleur de tête,
+interrogateur, tout en dehors, tout jeté en avant,
+curieux, avide et qui semble se précipiter sur les
+choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout
+aimé à regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans
+son cabinet, ou dans le fiacre où il roulait la moitié de
+sa journée, il revoyait la figure, l'attitude, le geste, la
+scène; puis, devant son papier, il revoyait encore,
+avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en
+écrivant.</p>
+
+<p>Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes
+vraies, des historiettes de son temps. Il les combine
+les unes avec les autres, les fait entrer dans un
+récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce sont
+les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il
+a bien vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté.
+Et dans chacune de ses histoires, après des préparations
+quelquefois longues, qui sont des hors-d'oeuvre,
+qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement
+dans nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette;
+cette femme suppliante aux pieds de cet homme immobile
+dans son fauteuil<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.; cet homme qui part, tordant
+ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers
+cette femme impérieuse et implacable<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>..&mdash;Ces
+choses Diderot les a vues. Le dessin, les lignes, les
+oppositions, les ombres, les traits de physionomie,
+les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé
+dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est
+le plus clair de son talent, qui est très grand et très
+Original.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Anecdote de Mme La Pommeraye dans <i>Jacques le Fataliste</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Anecdote de Mme Reymer dans <i>Ceci n'est pas un conte</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure,
+il écrit la <i>Religieuse</i>, où l'ennui le dispute au dégoût;
+il écrit les parties d'invention de <i>Jacques le Fataliste</i>, à
+savoir l'histoire proprement dite de Jacques et de son
+maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a plus alors
+(mais dans <i>Jacques le Fataliste</i> il les a à un haut degré)
+que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide
+courant du style, la cascade sautillante et brillante
+du dialogue. Mais le fond est singulièrement faible, je
+ne dis pas seulement comme peinture de caractères,
+mais comme invention d'incidents et d'aventures. A
+la vérité, et c'est toujours à <i>Jacques le Fataliste</i> que je
+songe, il produit une illusion agréable, ce qui est encore
+du talent: il mêle, suspend, ramène, entrecroise
+et entrelace cinq ou six récits différents, chacun peu
+intéressant en lui-même, de manière à toujours faire
+croire que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre
+est plus intéressant que celui qu'il fait; et il
+y a là comme un chatouillement de curiosité, et, aussi,
+comme une sensation de fourmillement et de foisonnement
+copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper,
+jaillir et courir en babillant, avec des fuites
+et de soudains retours, en se mêlant, se quittant et
+courant les uns après les autres. Il y a là un peu de
+diversité d'accent; car Diderot était l'homme des
+digressions, des échappées, et des parenthèses plus
+longues que les phrases; mais il y a un peu de procédé
+aussi et d'attitude; et surtout il y a plus de verve de
+conteur que d'imagination de créateur, ou, pour
+parler simplement, de romancier.</p>
+
+<p>Notez aussi que ce manque de composition dont nous
+voyions tout à l'heure qu'il réussit à peu près à faire
+une grâce, n'en révèle pas moins une singulière pauvreté
+de fond. Où la composition est absente, mais je
+dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention
+même qui manque. Si l'on ne compose point, c'est
+qu'on n'a point trouvé ou une forte idée à vous soutenir,
+ou un personnage vrai, profond et puissant, qui
+vous obsède. <i>Gil Blas</i> est composé, quoi qu'on puisse
+dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et
+lui donne son unité. <i>Candide</i> est composé. Il gravite
+autour d'une <i>idée</i> dont on sent toujours la présence, et
+qui de temps à autre, fréquemment, ramène à elle le
+regard, haut sur l'horizon. Ni <i>Jacques</i> ni la <i>Religieuse</i>
+ni les <i>Bijoux</i> ne sont composés, parce que Diderot,
+demi-artiste, demi-penseur, artiste par saillies, penseur
+par belles rencontres, n'est ni grand penseur,
+ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,
+souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux,
+complet et vraiment vivant, ni autour d'une
+idée importante et considérable.</p>
+
+<p>Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui
+descende profondément dans la mémoire, parmi toutes
+les improvisations prestigieuses de Diderot: c'est le
+<i>Neveu de Rameau</i>. Là encore c'est l'oeil qui a guidé la
+main. Le neveu de Rameau est un personnage réel
+que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir
+de curiosité. Il l'a aimé du regard avec passion.
+Mais cette fois le personnage était si attachant, si curieux,
+et pour bien des raisons (pour celle-ci en particulier
+qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès
+inouï et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot
+a tant aimé à le regarder, qu'il en a oublié d'être
+distrait, qu'il en a oublié les digressions, les bavardages,
+les <i>a parte</i>, les questions à l'interlocuteur imaginaire,
+et les réponses de celui-ci et les répliques à
+ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur
+son héros; qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre,
+comme toujours, mais, ce qu'il n'a jamais, la
+soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est
+enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable.
+Qu'on se figure un personnage de La Bruyère tracé
+avec la largeur de touche et la plénitude de Saint-Simon.
+&mdash;Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement
+dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait
+fait de génie.&mdash;Sauf cette rencontre, Diderot
+n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et diffus,
+ou un <i>novelliste</i> à qui manque ce qui est le charme
+même de la nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux.
+Il est, sauf ce <i>Neveu de Rameau</i>, un romancier
+qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, mais
+qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au
+cours de son existence, avec aucun de ses personnages,
+ni on ne réfléchit, le livre fermé, sur une
+pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste
+qu'il est un narrateur amusant et un metteur en
+scène presque inimitable, parce qu'il avait de la vie,
+et des yeux qui ne lâchaient point leur proie; et c'est
+ce que je me plais à répéter.</p>
+
+<p>Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où
+il a le moins réussi. Tout lui manquait, à bien peu près,
+pour y entrer, pour s'y reconnaître, pour y avoir l'emploi
+de ses qualités. Et d'abord remarquez qu'il a
+beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un
+grand raisonneur en questions théâtrales. Mauvais
+signe. Il peut exister, et la chose s'est vue, un homme
+assez complet et assez bien doué pour être d'une part
+un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être
+capable d'oublier toute théorie quand il prend sa
+plume de théâtre, condition nécessaire pour s'en
+bien servir. Mais la rencontre est rare. D'ordinaire,
+des théories familières et chères au critique, les
+unes s'évanouissent et lui échappent, dont il faut
+le féliciter, quand il conçoit une pièce de théâtre;
+mais quelques-unes restent, celles auxquelles il tient
+le plus, et c'est encore trop, et son imagination de
+créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est
+pas chose plus grave, que la théorie reste parce
+que l'imagination n'est pas venue. Ceci est le cas de
+Diderot.</p>
+
+<p>Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre;
+d'idées vagues, obscurcies encore par ce verbiage incohérent
+et fumeux, qui lui est naturel quand il dogmatise,
+et qui est cruel pour le lecteur. De ce chaos,
+où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du
+mieux que je peux les trois ou quatre doctrines les
+plus saisissables.</p>
+
+<p>Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le
+monde; car, d'âge en âge, le naturel de l'époque précédente
+paraît le pire conventionnel à celle qui vient;
+et cela est nécessaire, parce que, seulement pour se
+maintenir au même degré de conventionnel, il faut
+réagir contre le conventionnel tous les cinquante ans,
+sans quoi l'on tomberait dans le pur procédé en deux
+générations.&mdash;Il voulait donc plus de naturel, ce qui,
+pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours,
+et moins de paroles,&mdash;de la prose, plus de
+cris et plus de gestes. Un sauvage entre à la Comédie
+française; il ne comprend rien à des gens qui parlent
+un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes
+répliquent par une réponse de trente, et qui se tiennent
+bien en s'insultant, et se donnent cérémonieusement
+la mort.&mdash;Remarquez que le sauvage regardant
+une statue ne comprendrait rien, non plus, à une femme
+toute blanche d'un blanc de céruse, qui garde une immobilité
+absolue et qui ne cligne pas des yeux; qu'un
+sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à
+des personnages dont on ne peut pas faire le tour, et
+qu'on ne peut voir que d'un côté et même à une certaine
+place précise; que l'art est précisément l'art, et
+reste l'art, en se séparant franchement de la nature, et
+en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement
+<i>une certaine ressemblance</i>, à l'exclusion des
+autres, et qu'on frémit à imaginer ce que serait une
+statue de cire qui ferait la révérence et qui, par un
+mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers;
+que, précisément parce que le théâtre, le plus
+complexe des arts, donne, non pas une ou deux, mais
+huit ou dix ressemblances et imitations de la vie, il
+<i>faut d'autant plus</i>, pour qu'il ne tombe pas dans le
+trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même
+de l'art, qu'il conserve avec soin un certain nombre
+de contre-vérités ou de contre-réalités salutaires,
+préservatrices, artistiques pour tout dire; et que le
+vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude
+noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid,
+des Paladins ou des Dieux parlant et marchant devant
+les Français de 1750, sont justement de ces contre-réalités
+qui ne constituent point l'art, mais en sont
+les <i>conditions</i> nécessaires.</p>
+
+<p>Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant,
+d'introduire un peu de réalité nouvelle,
+c'est-à-dire, pour beaucoup mieux parler, de modifier
+par un souci de la réalité le conventionnel de l'âge
+précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir
+dans le même se continuant, s'imitant et se répétant;
+j'en suis d'avis, et j'ai pris soin de le dire, et je félicite
+Diderot, sinon de sa théorie, du moins de sa
+préoccupation<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.. Nous verrons ce que, dans la pratique,
+il en a gardé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des valets
+et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets et
+servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est
+bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.</blockquote>
+
+<p>Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur.
+En cela il était dans la tradition du théâtre français
+et surtout de la critique dramatique française. Sur ce
+point, l'indépendant Diderot est d'accord avec Scaliger,
+avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel
+et avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle
+au XIXe, de théoricien dramatique qui n'ait vivement
+insisté sur la nécessité de moraliser le théâtre, et de
+moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe
+siècle ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était
+mêlé de bon et de mauvais, comme la plupart des penchants.
+&mdash;D'un côté, l'idée de remplacer les prédicateurs
+chatouillait l'amour-propre des philosophes;
+d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur,
+que la direction morale, qui autrefois venait de
+la religion, commençant à languir, il en fallait sans
+doute une autre, et qu'il n'y avait guère que la littérature
+qui pût recueillir ou essayer de prendre cette
+succession.&mdash;Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce
+point de l'avis de tout son temps. Il ne s'en distingue
+qu'en allant plus loin, ayant accoutumé d'aller toujours
+plus loin que tout le monde. Il voudrait que le
+drame fût non seulement un sermon; mais, comment
+dirai-je? une sorte de soutenance de thèse. «J'ai
+toujours pensé qu'on discuterait un jour au théâtre
+les points de morale les plus importants, et cela sans
+nuire à la marche violente et rapide de l'action
+dramatique.... Quel moyen (le théâtre) si le gouvernement
+en savait user et qu'il fût question de préparer
+le changement d'une loi ou l'abrogation d'un
+usage!»</p>
+
+<p>Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le
+théâtre en substituant la peinture des <i>conditions</i> à la
+peinture des <i>caractères.</i> Entendez par «condition»
+l'état où est un homme dans la famille: on est «un
+père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société:
+on est magistrat, on est soldat, etc.</p>
+
+<p>La critique s'est trop exercée sur cette vue de
+Diderot. Elle n'est pas méprisable. Ce qu'il y avait de
+suranné dans l'ancienne conception des «caractères»
+au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus
+des abstractions. On étudiait <i>le</i> distrait, <i>le</i> constant,
+<i>le</i> contradicteur et <i>le</i> glorieux, comme s'il y avait un
+homme au monde qui strictement ne fût que glorieux,
+que contradicteur ou distrait. L'homme en soi, et encore
+réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre
+compte tenu des impressions que ses entours ont dû
+faire sur lui et de l'empreinte qu'elles y ont dû laisser,
+voilà ce que les dramatistes prétendaient avoir devant
+les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils n'avaient en
+effet sous le regard qu'un mot de la langue française
+dont ils faisaient méthodiquement l'analyse.&mdash;Diderot
+se disait qu'un homme peut être né contradicteur,
+et, partant, être cela; mais qu'il est bien plus ce que
+la pression longue et continue de l'habitude, des
+fonctions exercées, des préjugés de classe reçus et
+conservés, a fait de lui. Père depuis trente ans, un
+homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix
+ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de
+suite. En d'autres termes, le caractère acquis remplace
+le caractère inné.&mdash;J'ai la prétention, dont je
+m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup
+plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le
+trahir.</p>
+
+<p>Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à
+la «comédie de caractères» un chemin nouveau que
+ce sera à elle d'éprouver. Mais Diderot a peut-être tort
+de croire qu'il faille <i>substituer</i> purement et simplement
+les conditions aux caractères, comme si les conditions
+étaient tout, et les caractères si peu que rien.
+Notez d'abord que les conditions sont: ou des effets du
+caractère,&mdash;ou des forces en lutte contre le caractère,
+&mdash;et autant que dans les deux cas il faut s'inquiéter
+du caractère autant que de la condition. Je suis
+époux et père parce que j'étais <i>né</i> homme de famille,
+et dans ce cas, quand vous croyez et prétendez étudier
+ma condition, c'est mon caractère que vous étudiez,
+et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun renouvellement
+de l'art.&mdash;Ou bien je suis époux et père,
+par suite de circonstances, et <i>quoique</i> je ne fusse pas
+né pour cela; et alors le drame sera très probablement
+la lutte entre mon caractère et ma condition, entre
+mon caractère inné et mon caractère acquis, dont les
+forces commencent à se montrer; auquel cas il faut
+bien que vous connaissiez mon caractère autant que
+ma condition; et la pire erreur serait de ne vouloir
+connaître et peindre que cette dernière, puisque par
+cette omission ou négligence, c'est le drame même
+qui disparaîtrait.</p>
+
+<p>De plus, à considérer les conditions comme de véritables
+caractères, tant on suppose qu'elles ont pétri,
+modelé et sculpté l'homme qu'elles ont saisi, encore
+est-il que les conditions sont des caractères d'emprunt
+qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères
+innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de
+la personne humaine plutôt que des ressorts intimes
+et permanents. Ce sont des modifications de caractère,
+et non des caractères.&mdash;Dès lors, autant elles sont
+intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont
+modifié, autant elles sont comme vides et comme
+sans support, présentées sans ce caractère et abstraites
+de lui.&mdash;Et de là cette conséquence curieuse: loin
+que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait
+à donner des abstractions pour des caractères,
+voilà qu'il y tombe plus qu'eux. Tout au moins, en
+un autre sens, il procède exactement de même. Eux
+nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui
+nous donne pour tout un homme, une habitude prise,
+ou un préjugé, ou une mine. Peindre l'<i>inconstant</i>
+c'est faire une abstraction; mais peindre le <i>juge d'instruction</i>,
+c'est en faire une autre. Ecrire l'<i>Avare</i> c'est
+abstraire; mais écrire le <i>Père de famille</i> c'est abstraire
+encore. Ce qu'il nous faut mettre devant les
+yeux, c'est un homme avec sa faculté maîtresse,
+modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa
+condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec
+la pression que font sur lui ses entours, et le pli qu'ils
+laissent sur lui.&mdash;Et, par exemple, ce n'est ni <i>l'avare</i>
+ni le <i>père de famille</i> qu'il faut écrire, mais l'avare père
+de famille, et c'est précisément ce qu'a fait Molière
+quand il a créé Harpagon.&mdash;D'où il suit qu'au lieu de
+faire un pas en avant, Diderot en faisait un en arrière
+sur ceux qui, tout en procédant par «caractère»,
+d'instinct n'en montraient pas moins l'homme concret
+et complet, en présentant ce caractère dans le cadre
+que la «condition» lui faisait, avec l'appoint que la
+«condition» y ajoutait, dans le jeu, enfin, et le
+branle où la «condition» ne pouvait manquer de le
+mettre.</p>
+
+<p>Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas
+moins qu'apercevoir une partie de la vérité, et celle
+justement que les contemporains n'aperçoivent pas,
+c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour
+abstraction, il valait mieux pencher vers celles où
+l'on ne songeait pas, que rester dans celles où l'on
+s'obstinait. La théorie de Diderot avait donc et de la
+justesse et surtout de la portée.</p>
+
+<p>Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme
+un accident dans la pensée de Diderot. Il me semble
+qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa doctrine, ou, si
+l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais
+moraliste, médiocre et même à peu près nul comme
+psychologue, il ne devait guère voir dans l'homme
+que des instincts innés qui se développent, grandissent,
+et se font leur voie; «naturaliste» et grand adorateur
+des forces matérielles, il devait voir l'homme
+plutôt comme engagé dans l'immense, rude et lourd
+mouvement des choses, et absolument asservi par
+elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que
+comme une cause, et comme une résultante que
+comme une force, et dès lors c'était l'homme déterminé
+et «conditionné», c'était l'homme tellement
+modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle,
+et en dernière analyse exactement défini par elle,
+qu'il devait s'imaginer, et par conséquent croire qu'il
+fallait peindre.</p>
+
+<p>De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de
+la théorie à la pratique, n'en a guère retenu qu'une,
+c'est à savoir l'idée qu'il fallait moraliser sur la
+scène. Il a peu rencontré et même peu cherché ce
+naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des
+caractères, il n'a pas davantage peint véritablement
+des «conditions». Le <i>naturel</i> de Diderot s'est réduit
+à éviter le discours suivi et à mettre souvent <i>plusieurs
+points</i> dans le texte de ses dialogues. Encore n'en
+met-il pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel
+lui est aussi inconnu que possible, et ses couplets
+sont des harangues ampoulées comme, dans Balzac,
+étaient les lettres <i>ad familiares</i>. On a tout dit sur ces
+déclamations qui dépassent les limites légitimes et
+traditionnelles du ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.</p>
+
+<p>Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce
+théâtre de Diderot de la façon la plus indiscrète et
+aussi la plus désobligeante. On voit bien pourquoi et
+en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait
+sur cette doctrine de la moralisation par le théâtre.
+Elle n'était pas nouvelle; mais par la manière dont
+Diderot prétendait l'appliquer elle avait quelque chose
+de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et
+dogmatise de deux façons, par la <i>maxime</i>, comme au
+XVIe siècle, et par les conclusions, par les tendances
+que comportent et que suggèrent les dénouements. Il
+est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans <i>Alzire</i> de belles
+leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le
+théâtre de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle
+dans le théâtre de Diderot. Son drame n'est
+absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et
+tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames.
+Sa comédie nouvelle n'est qu'une «comédie ancienne»
+où il n'y aurait que des parabases.</p>
+
+<p>Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque
+absolument le but poursuivi. Le propos délibéré de
+mettre une doctrine morale en lumière est, d'expérience
+faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il
+y en a d'autres) de ne point réussir en une oeuvre
+littéraire. On n'a jamais vraiment bien su pourquoi
+il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont concluantes.
+&mdash;Peut-être cela tient-il tout simplement à
+ce qu'il en est tout de même dans la vie réelle. L'acte
+moral est toujours chose louable et qu'on respecte;
+mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa
+vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable
+et, partant, pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne
+soit pas concerté, qu'il n'ait pas trop l'air de se rendre
+compte de lui-même, qu'il ait un certain abandon et
+oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que d'une
+leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien
+plutôt qu'il n'est sympathique et contagieux.&mdash;L'effet
+est tout pareil en littérature. Nous aimons tirer la
+leçon morale des faits qu'on nous met sous les yeux;
+nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.</p>
+
+<p>Voilà une des raisons pour lesquelles le <i>Père de Famille</i>
+et le <i>Fils naturel</i> sont des oeuvres si ennuyeuses.
+Il y a malheureusement d'autres raisons.
+Deux choses manquent essentiellement à Diderot,
+qui ne laissent pas d'être importantes pour l'auteur
+dramatique, la connaissance des hommes et l'art
+du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue.
+Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études,
+parce que chaque homme lui était une cible d'éloquence.
+Toute personne qui entrait chez lui était immédiatement
+roulée dans le flot bouillonnant de son
+discours. Un torrent est médiocre observateur et
+mauvais miroir.&mdash;Et il ignorait l'art du dialogue
+pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête. Les
+dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot
+sont pleins de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont
+pas des dialogues, ce sont des monologues animés.
+C'est toujours Diderot qui s'entretient avec lui-même.
+Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue;
+mais il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux
+seuls toute une discussion. «Vous me direz que....
+J'entends bien qu'on me répond.... Tout beau! dira
+quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais.
+Ces gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes,
+n'ont jamais eu ni la patience ni le temps d'en entendre
+une.&mdash;Ainsi Diderot dans ses dialogues. Il dit
+quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir
+souvent avec soi: voilà les moyens de se former
+au dialogue.» Le second ne vaut rien, et Diderot l'a
+pratiqué toute sa vie; le premier est le vrai, et Diderot
+ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout
+son temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est
+toujours le seul Diderot qu'on entend. A peine déguise-t-il
+sa voix. C'est un soliloque coupé par des noms
+d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel
+consistait à mettre des <i>points de suspension</i> au milieu
+des phrases, il a cru que le dialogue consistait à
+mettre beaucoup de <i>tirets</i> dans une dissertation.</p>
+
+<p>Une seule de ses comédies offre un certain intérêt.
+C'est celle où il ne s'est souvenu d'aucune de ses théories,
+et où il a peint le seul caractère qu'il connût
+un peu, à savoir le sien. C'est <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i>
+&mdash;Dans <i>Est-il bon?</i> point de prétention
+moralisante; point de «condition», et au contraire,
+un caractère qui n'est modifié par aucune condition
+particulière; et enfin le défaut ordinaire de Diderot
+devient ici presque une qualité, puisque ce défaut
+consistait à ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est
+au centre de lui-même qu'il s'établit. On dira tout ce
+que l'on voudra, et il y a à dire, sur la composition
+bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les longueurs;
+et que cette comédie ne peut être mise à la
+scène, et je le crois; mais le personnage central est
+singulièrement vivant et d'un bien puissant relief. Ce
+Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux
+et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet
+homme de moralité douteuse et de générosité toujours
+en éveil, qui poursuit et atteint des buts excellents
+par des moyens à mériter d'être pendu, et dont
+la bonté s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité,
+naturelle à tout homme, se divertit sous
+cape du moyen employé; cela est original, piquant,
+inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme
+le titre, qui résume très bien la chose; et l'on sent
+que cela est vrai, et qu'il y a bien en chacun de nous
+tous un être qui voudrait avoir la joie de conscience
+des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification
+bien combinée et de la demi-escroquerie bien
+conduite.&mdash;Trop spirituel, cet homme-là; mais il est
+si bon! Trop bon; mais par des stratégies si suspectes
+qu'il ne risque pas d'être fade.</p>
+
+<p>L'étrangeté même de la composition de cette comédie
+n'est pas pour me déplaire, au moins à la lire.
+C'est une comédie faite comme <i>Jacques le Fataliste</i>.
+Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.
+Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite
+déconcertant et désespérant, si le principal personnage
+ne formait centre, et ne ramenait assez clairement
+tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq ou
+six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses.
+Elles lui reviennent et lui retombent sur les bras tour
+à tour: «Ah! voici l'histoire de Paul! Eh bien, elle
+est en bon train. Ceci, cela, pour la pousser où il
+faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,
+cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi
+diable me mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne
+me sont de rien, et qui jugeront, en fin de compte,
+que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup vaille! Et à l'affaire
+Bertrand!...»&mdash;Autant de dextérité qu'il y a,
+du reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main
+de Beaumarchais, discrètement, en tel et tel endroit,
+et <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> serait une chose très
+distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très originale.</p>
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>DIDEROT CRITIQUE D'ART.</h4>
+
+<p>Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement
+sa conversation, et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre
+qui restent de lui sont, avec le <i>Neveu de
+Rameau</i>, les <i>Salons</i> et la <i>Correspondance familière</i>. Il
+n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il
+avait cette demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste
+à être transporté de ce qu'on voit, à décrire avec ravissement
+ce qu'on a vu et à y ajouter quelque chose.
+Diderot est incapable de créer, mais il est très capable
+de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir
+saisi ses yeux, saisit son esprit et le met en un mouvement
+extraordinaire. Sans l'une ou l'autre il n'inventerait
+rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un
+spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et
+replace, imagine des détails, reconstitue. Il a cette
+demi-imagination, secondaire, inférieure, mais précieuse
+encore, et que tant s'en faut que tout le monde
+ait, qui retient, achève, et recompose. Les <i>Lettres à
+mademoiselle Volland</i> sont pleines et fourmillantes
+d'anecdotes vivement contées, de scènes joliment décrites,
+de croquis, de silhouettes et d'eaux-fortes. Et
+ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère
+au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit;
+mais on les voit dans une sorte de lumière chaude et
+dans une atmosphère qui vibre et paraît vivante. Il
+n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; le
+tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la
+sensation de plénitude est parfaite. Comparez rapidement
+avec une anecdote de Crébillon fils ou de Voltaire:
+vous sentirez ce que je veux dire mieux que je
+ne pourrais l'exprimer.</p>
+
+<p>Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette
+imagination <i>à la suite</i>, et qui a besoin que quelque
+chose fasse la moitié de son office, mais vive encore
+et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt
+un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des
+tableaux qu'il a regardés; c'était encore mieux son
+affaire. Les <i>Salons</i> sont très souvent admirables. Il
+décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé ordinaire.
+C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination
+spéciale que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement
+rempli des formes et des couleurs, s'est comme vidé,
+l'imagination excitée se donne carrière. Elle reprend
+la matière que le peintre lui a fournie et la dispose
+d'une autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées
+avec infiniment de souplesse, de vivacité et de
+bonne grâce: puis elle s'émancipe encore, dépasse un
+peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau
+refait par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu
+contenue encore, qui est charmante. Ces échappées de
+fantaisie sont plus agréables ici, et moins inquiétantes
+qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront pas trop
+loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne
+peut s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste,
+toujours un peu, et, partant, un peu maîtrisées par le
+souvenir de l'oeuvre qui les a inspirées. Dans ces conditions
+la verve de Diderot a tout charme, sans ses
+périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui
+donne le branle, sa verve aussi a toujours besoin qu'on
+lui donne le ton.</p>
+
+<p>Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique
+artistique de Diderot. Cette critique artistique, a-t-on
+dit, est une critique toute littéraire. Variations d'un
+lettré à propos de tableaux.&mdash;Il est un peu vrai. Et c'est
+ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le
+fond même de la critique et de toute l'entente de l'art
+chez Diderot. Ce n'est autre chose que la confusion des
+genres. Il a eu sur le théâtre des idées de peintre, et
+sur la peinture des idées de littérateur. Il a voulu au
+théâtre des <i>tableaux</i> et sur les toiles des scènes de cinquième
+acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux
+yeux et pour une peinture qui parlât aux coeurs; et
+quand on est méchant, on dit qu'il a été bon critique
+dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre.
+Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa
+revanche. Il ne faut pas confondre les genres, mais
+il ne faut pas les séparer jusqu'à mettre entre eux des
+lois de proscription. Les arts sont frères. A les confondre,
+il est vrai qu'on leur fait parler à tous une
+langue de Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être,
+de nature ou par effort, entièrement étranger et insensible
+aux autres, c'est risquer de ne connaître que le
+métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit
+pas <i>viser</i> au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture,
+même pour son art je ne crois pas que ce soit inutile.
+Le peintre ne doit pas faire propos d'attendrir;
+mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine dans
+l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop.
+Et le critique ne doit pas se tromper d'émotion, et
+transporter devant les toiles l'état d'esprit qu'il a eu
+parterre, et c'est un travers où Diderot tombe parfois;
+mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion, peut-être
+risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en
+arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là,
+à ne savoir d'une pièce que si elle est bien faite, et
+d'une toile rien, sinon que tel ton est juste et tel douteux.</p>
+
+<p>Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce
+qu'a été Diderot, et c'est le «métier» aussi bien au
+théâtre qu'au salon qu'il a peu connu; mais ses impressions
+générales sont justes, et il ne s'est trompé
+ni sur Greuze ni sur Sedaine.&mdash;Remarquons de plus
+que si sa critique est si littéraire, c'est que la peinture
+de son temps est bien littéraire aussi. Il a affaire à
+des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même souvent:
+<i>Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité</i>;
+&mdash;<i>Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce
+qui amènent l'Abondance</i>;&mdash;<i>Le Sentiment de l'amour
+et de la nature cédant pour un temps à la Nécessité</i>;
+&mdash;<i>L'Etude qui veut arrêter le Temps</i>;&mdash;<i>La Justice
+que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit</i>.
+«Je défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....;
+les peintres du temps de Diderot avaient l'intrépidité
+de traiter ces sujets-là avec leur pinceau. Ils
+étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient pathétiques,
+comme Greuze, et spirituels, comme Boucher.
+Quand on y songe bien, ce qui doit étonner ce n'est
+point du tout que Diderot ait été littéraire dans sa critique
+d'art, c'est combien il l'a été modérément. Et
+c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que
+je serais tenté de voir dans les <i>Salons</i> de Diderot
+qu'une influence prédominante et funeste du «point
+de vue littéraire».</p>
+
+<p>Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment
+sûr, d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière,
+et voilà deux points qui ne sont pas si peu de
+chose. Partout où nous pouvons contrôler la critique
+de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées,
+nous voyons, ce me semble, que son sentiment
+du ton et des colorations est entièrement juste,
+et affiné; et que pour savoir d'où vient la lumière, où
+elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
+doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés,
+il est peu d'oeil plus savant et plus exercé que
+le sien.</p>
+
+<p>Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre,
+moitié du littérateur (et qui sont nécessaires au
+peintre), savez-vous bien qu'il est passé maître?
+J'entends parler de l'instinct de la composition et du
+juste choix du <i>moment</i>. Cet homme qui compose si
+mal un écrit, compose, ou recompose, admirablement
+un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut
+l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet
+d'ensemble lui saute aux yeux d'abord. Et quand il
+défait un tableau pour le refaire, on sent bien le plus
+souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
+moins que celui qu'il critique a bien les défauts de
+composition qu'il relève.</p>
+
+<p>Et de même, le moment précis de l'action qui est
+celui que le peintre doit saisir comme comportant le
+plus de clarté, le plus de beauté des figures, le plus
+d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est souvent
+admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique
+juste. Tout le <i>Laocoon</i> de Lessing est sorti de cette
+notion sûre du «moment» du peintre ou du sculpteur.
+Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir une action
+se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter
+juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour
+indiquer le commencement d'où elle vient et suggérer
+la fin où elle va, et pour être belle en soi, et pour
+être pleine de sens dans la plus grande clarté. «Chardin,
+La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne
+flattent point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais
+presque le seul de ceux-ci dont les images pouvaient
+passer sur la toile presque comme elles étaient ordonnées
+dans ma tête.»&mdash;Je le crois fort, et cela va beaucoup
+plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même
+du littérateur né pour sentir l'art. Un critique d'art
+doit être un peintre à qui ne manque que le métier.
+C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le métier lui-même, la technique, pour
+parler plus noblement, est partie essentielle de l'art à
+ce point que n'en pas rendre compte c'est causer sur
+l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.
+&mdash;Il faut s'entendre, et ne point trop demander.
+Chaque art a sa beauté propre que ne peut comprendre,
+je dis comprendre, et pleinement et minutieusement
+goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à
+fond la technique de cet art. Par exemple il faut avoir
+fait beaucoup de vers pour savoir quel est le secret
+de la beauté d'un vers de Lamartine ou d'une strophe
+d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté d'<i>expression</i>
+qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits
+pour éveiller dans les âmes certaines sensations générales,
+un peu confuses, il est vrai, mais fortes, dont
+la foule est susceptible, et dont, aussi, elle est juge.
+Pour me servir du spirituel apologue de M. Sully-Prudhomme<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.,
+peinture, sculpture et musique, par
+exemple, sont un Anglais, un Allemand et un Italien
+qui racontent le même fait chacun en sa langue devant
+un homme qui ne sait que le français. Le Français
+ne les comprend pas; mais à leur mimique il entend
+très bien que la chose racontée est triste ou gaie,
+dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il ne perd
+nullement son temps à les entendre et regarder. Très
+sensible même, femme, enfant, ou méridional, il
+pourra même rire, pleurer ou sourire à leur récit.
+Voilà ce que la foule entend aux choses des arts.
+Chaque art a sa <i>langue</i> particulière, tous ont un
+<i>langage</i> commun.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> <i>L'Expression dans les Beaux-Arts</i>, I, 2.</blockquote>
+
+<p>Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel
+service pourra-t-il rendre au Français qui écoute? Prétendre
+le faire entrer dans le talent de narrateur de
+l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point songer.
+C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il
+faudrait qu'il commençât par enseigner, dans toutes
+ses nuances. Mais appeler l'attention sur tel geste et
+telle intonation, traduire en passant tel mot plus
+nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence
+du récit, donner une idée générale, confuse
+encore, sans doute, mais déjà plus saisissable du fait
+raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce que le critique
+d'art doit se proposer. Il entre, de quelques
+pas, dans la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire,
+dans le domaine de l'expression, et il donne,
+par quelques vues discrètes sur la technique, un peu
+plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression
+générale qui affectait la foule.</p>
+
+<p>Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui
+écrit au XIXe siècle pour un public plus familier déjà
+aux choses de peinture, un peu plus d'interprétation
+technique, quelques leçons de langue poussées un
+peu plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction
+brillante du sentiment général du tableau suffit
+le plus souvent, et doit suffire; et nos critiques
+modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire,
+de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces
+limites.&mdash;Un critique d'art sera toujours surtout un
+homme qui a assez de talent, en décrivant un tableau,
+pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la
+critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait
+strictement qu'en cela, Diderot serait certainement
+le grand maître incontesté de la critique d'art.
+Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et éloquent
+initiateur.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<h4>L'ÉCRIVAIN.</h4>
+
+<p>Diderot est grand écrivain par rencontre et comme
+par boutade, et il trouve une belle page comme il
+trouve une grande idée, avec je ne sais quelle complicité
+du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent
+un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est
+pas un homme, dit La Bruyère; ce sont plusieurs.»
+Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.&mdash;Il y a
+l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles
+de l'Encyclopédie.&mdash;Il y a l'écrivain dur et obscur qui
+expose une théorie philosophique qu'il n'entend pas
+bien.&mdash;Il y a le rhéteur fieffé qui a donné à Rousseau
+le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son
+tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir,
+au cours d'une exposition très calme ou d'une lettre
+très tranquille, s'échappe en apostrophes et prosopopées
+qu'on sent parfaitement factices. Le voilà qui
+écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai
+une amie.... Tenez, Falconet, je pourrais voir ma
+maison tomber en cendres sans en être ému, ma
+liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que
+mon amie me restât. Si elle me disait: Donne-moi de
+ton sang, j'en veux boire; je m'en épuiserais pour l'en
+rassasier.»&mdash;Ceci pour s'excuser auprès de Falconet
+de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette
+amie même, à Mme Volland, il parle de la perspective
+et de l'approche de ce voyage en Russie, à la même
+date, avec la plus parfaite tranquillité.
+Et il y a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux,
+d'une prompte et vive saillie, qui jette une
+scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un tel
+mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle
+perfection de forme, qu'on ne songe plus à la forme,
+qu'on ne s'en aperçoit plus, qu'on croit voir, sentir
+et penser soi-même, que l'intermédiaire entre vous et
+la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot,
+a disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain.
+C'est en cela que Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost
+une fois par hasard, et Mérimée souvent, sont
+des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de
+pages où l'on est tout étonné de le trouver de cette
+famille.</p>
+
+<p>Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot
+est même poète. Il trouve le mot puissant et sobre,
+court et magnifique, si plein qu'il descend comme
+d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite
+immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout
+périt: il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le
+temps qui dure.»&mdash;Il trouve le symbole exact et en
+même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination,
+et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse
+dont le retentissement prolonge longtemps dans notre
+mémoire ses ondes sonores: «Méfiez-vous de ces gens
+qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment
+à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais
+ni gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte,
+le serin jasent et babillent tant que le jour dure.
+Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et
+les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa
+lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage,
+inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son
+gosier, commence son chant, fait retentir le bocage
+et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres
+de la nuit.»&mdash;Et voilà, certes, qui est étrange, de
+trouver dans l'auteur des <i>Bijoux indiscrets</i> une pensée,
+un sentiment et une «strophe» de Chateaubriand.&mdash;
+C'est que le style c'est l'homme, <i>quoi qu'en</i> ait dit Buffon:
+le style est la mélodie intérieure de notre pensée,
+et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle
+est inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant,
+multiple, versatile, girouette sur le clocher de
+Langres, comme il a dit, il est, selon le quart d'heure,
+vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant,
+quelquefois sublime; et son style, non appris, non
+acquis, non surveillé, non châtié, non corrigé, son
+style d'improvisateur, comme sa pensée, est capable
+de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, de gaucheries,
+de grâces, de vivacités aisées et brillantes,
+parfois d'échappées subites vers les hauteurs, et
+même de sérénités imposantes.</p>
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<p>Quelques intuitions de génie, quelques récits
+plein de verve, quelques silhouettes bien enlevées,
+quelques théories neuves trop mêlées d'obscurités,
+beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
+énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà
+ce qu'a laissé Diderot. Rien de complet, rien d'achevé,
+ni comme système philosophique, ni comme oeuvre
+d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par
+son infatigable activité, par ses qualités estimables,
+et presque inestimables, de caractère et de bon coeur,
+il a tenu une très grande place en son temps; il a été
+le lien entre les esprits et les caractères les plus difficiles
+et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
+et personne plus que lui n'était né directeur de journal.
+Il ne lui a manqué qu'un vrai et grand génie,
+ou peut-être seulement de la suite dans les idées,
+pour mener son siècle, que personne n'a mené,
+comme il est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.
+&mdash;Il l'a rempli d'un grand bruit d'audaces, de
+scandales et de papier remué. Il a vécu dans cette
+fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément
+naturel. Il a fort agrandi le calme atelier de son
+père, et fabriqué beaucoup plus de couteaux que lui,
+moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier que le travail
+grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires
+racontées, les discussions et la rhétorique. De
+pensée calme, de réflexions, de méditation, de contemplation,
+au milieu de tout cela, aussi peu que rien.
+Vrai Français des classes moyennes, sans esprit, sans
+distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation,
+de facilité au travail et à la parole, avec un
+idéal peu élevé, peu de scrupules de moralité, et un
+très bon coeur. Il s'est laissé aller à cette nature, si
+mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et
+de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même,
+comme de réflexion. Cette nature, il la croyait
+bonne; le souci, le sentiment seulement, de notre
+infirmité, de notre misère, et de notre puissance à
+nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque,
+on ne peut être qu'une force de la nature très intéressante.
+Il l'a été. Ce n'est pas peu.</p>
+
+<p>Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu
+dans son temps et très en lumière comme remueur
+d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme artiste,
+il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que
+ses écrits les plus heureux, les plus piquants, les plus
+vivants, sont sortis les uns après les autres, à de longs
+intervalles, quelques-uns tout récemment, des bibliothèques
+particulières ou des armoires à manuscrits
+les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation
+ç'a été un étonnement et une joie littéraire. On
+le croyait toujours la veille beaucoup moins grand.
+L'attention sur lui et l'admiration à son égard ont
+été renouvelées et rajeunies périodiquement comme
+par son bon ami le hasard, qui se montrait aussi intelligent
+que bienveillant; et une sorte de dévotion
+littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec
+soin autour de son monument.</p>
+
+<p>Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument
+de littéraire, s'est fort échauffée aussi sur son
+nom. Vers le milieu de ce siècle, beaucoup lui ont
+été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus
+scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté
+la plus déterminée au service de la «saine philosophie».
+Cela n'a pas laissé de grossir sa cour.</p>
+
+<p>Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout
+entier, et nous sommes trop loin des querelles religieuses,
+reléguées dans les basses classes de la nation,
+pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité d'esprit.
+Nous le trouvons grand par le travail; curieux,
+intelligent, et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré
+souvent, comme philosophe; romancier plein de
+verve, sans imagination véritable, critique d'art d'un
+grand goût et d'une sensibilité artistique tout à
+fait rare et supérieure; écrivain inégal, dont quelques
+pages sont des chefs-d'oeuvre, et dont la manière
+la plus ordinaire est un bavardage intarissable
+mêlé de galimatias.&mdash;Il faut savoir dire qu'il est
+décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre,
+il représente quelque chose: l'individualisme du XVIIIe
+siècle s'appliquant enfin franchement et insolemment
+à tout, pour tout détruire, peut être sans le vouloir;
+à la société, à la religion, à la morale; ne laissant
+debout que l'homme avec ses instincts, tenus pour
+bons; dissolvant la communauté humaine, sous forme
+de pensée commune dans l'espace, sous forme de
+pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus
+qu'un autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment
+plus que Voltaire, plus que Rousseau, la revanche
+de la «nature» contre ce que les hommes ont
+cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
+L'obéissance et l'adhésion complaisante à
+l'instinct naturel, c'est son fond même. Cela veut dire
+peut-être que cet instinct naturel, il ne le comprend
+nullement. Car il est aussi de la nature <i>humaine</i>, et
+c'en est peut-être la vérité et le caractère propre, de
+sacrifier l'instinct individuel à une règle et à une
+loi commune, pour que nous puissions vivre et durer,
+ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus impérieux
+de notre nature.</p>
+
+
+<br>
+<h3>JEAN-JACQUES ROUSSEAU</h3>
+<br>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<h4>SON CARACTÈRE</h4>
+
+
+<p>Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit
+à Genève le 28 juin 1712. Sa vie jusqu'à la quarantième
+année, et même toute sa vie, fut un roman. Déclassé
+dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers,
+depuis les plus honorables jusqu'aux pires, graveur
+et laquais, musicien et industriel forain, presque
+secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, favori soudoyé
+de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois
+un peu voleur, à travers tout cela rêveur, artiste,
+infiniment sensible aux beautés naturelles et aux plaisirs
+simples, sans un grain d'ambition, n'écrivant
+point, ne rimant point, de temps en temps lisant
+avec fureur, toujours regardant avec délices le ciel,
+les verdures et les eaux, ou caressant avec extase
+un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva jusqu'à
+l'âge mûr.&mdash;C'est la vie de jeunesse et l'éducation
+d'un <i>Gil Blas</i> sensible, imaginatif et passionné. Il
+pouvait en sortir un «neveu de Rameau» de la pire
+espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non point
+un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral,
+qui n'existait pas, mais le fond sensible. Rousseau
+avait très bon coeur. Faible, et sans aucune espèce
+d'énergie morale, il était bon, compatissant, charitable,
+et, très réellement et non pas seulement en
+phrases, «fraternel».&mdash;Il ne faut jamais perdre
+cela de vue; c'est le premier trait. Rousseau est un
+candide. Son cynisme même, quand il n'est pas une
+forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité.
+Le premier mouvement dans Rousseau est un geste
+naturel et spontané d'élan vers autrui, de confiance,
+et de bras ouverts. Il a toujours commencé par
+adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté
+lamentable, honorable et touchante. Les grandes
+amitiés qu'il a fait naître, et qu'il n'a pas toujours
+réussi à lasser, lui vinrent de là; les affections posthumes
+qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs
+se sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à
+l'apprivoiser, à le ramener, à le garder.» Il a donné,
+il donnera toujours cette illusion, parce que naturellement
+on va au fond, et que le fond chez lui est bien
+douceur et naïve tendresse.</p>
+
+<p>Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui
+est très dangereux, lorsque manque le correctif de
+l'humilité. Sans vraie religion, sans instinct moral
+primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante,
+d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie
+vient du bon sens très puissamment aidé par l'éducation
+religieuse ou au moins morale. Rousseau n'avait
+pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se
+jugeait le meilleur des hommes, et s'il était bonté de
+tout son coeur, il était orgueil des pieds à la tête.
+Il l'était avec candeur, avec passion, et avec exaltation,
+comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries
+de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à
+presser l'humanité entière sur son coeur, et, aussi, il
+songeait à lui, avec des transports de complaisance, à
+sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement
+et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait
+un piédestal, que plus tard il sentira toujours sous
+lui, et sur lequel, innocemment, il prendra des attitudes.</p>
+
+<p>Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et
+une imagination romanesque que tout a contribué à
+entretenir et que rien n'a contenu. Le roman, vulgaire
+et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à
+quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et
+dans tout son être, l'a marqué profondément, et pour
+toujours. Il n'a jamais vu aucune chose telle qu'elle
+est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, jusqu'à
+quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de
+l'âge mûr, et de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et,
+comme dans l'âge mûr il y a toujours en nous des
+retours de l'être antérieur, souvent, même en sa
+maturité, il commençait par voir une chose nouvelle
+en jeune homme, et en était ravi; puis, très vite et
+brusquement, il la voyait en vieillard, et en frémissait
+d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu tendre, le rêve
+s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le contour
+et changé la couleur des choses.</p>
+
+<p>Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était
+quand il rencontra la société humaine. Jusqu'à quarante
+ans, il ne l'avait pas habitée. Le vagabondage
+produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur
+voit plus d'hommes que les autres, et, moins que les
+autres, connaît l'homme; car à changer sans cesse on
+ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau avait eu des
+aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela
+avoir acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant
+ses yeux, et l'avait infiniment amusé; mais il ne le
+connaissait point. Du contact du Rousseau que nous
+connaissons avec la société, et du froissement terrible
+qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante
+ans, celui qui a pensé et qui a écrit.</p>
+
+<p>Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des
+champs, des bois, des marches à pied, des rêveries,
+des amours faciles, et d'une imagination puissante et
+charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce
+qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une
+compagne stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne
+dirai qu'un mot, mais avec certitude, c'est que c'est à
+elle que toutes les fautes graves de Rousseau doivent
+être imputées;&mdash;c'était La Fontaine moins léger et
+déjà hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même
+âge, même éducation provinciale et champêtre, même
+candeur, même tendresse caressante, même imagination
+romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes,
+et, remarquez-le, même absence de manuscrits
+jusqu'à quarante ans.&mdash;Il fut accueilli comme La
+Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et
+il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas
+averti. Ces grandes dames et grands seigneurs qui
+l'accueillaient, sa naïveté, et sa bonté, et son orgueil
+aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs et
+simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter
+qu'elle ne pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes
+vinrent, ou au moins les exigences.&mdash;Habiter
+une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de plus simple?
+Mais courir au château de Mme d'Epinay quand
+Mme d'Epinay s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait
+pas songé à cette contre-partie, et la trouva rude.&mdash;Recevoir,
+à peu près, l'ordre de suivre Mme d'Epinay,
+en hiver, dans un voyage fatigant, triste et onéreux,
+toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait
+pas prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté,
+maladroit par conséquent, tergiversant, non
+sans une certaine duplicité, comme il arrive presque
+toujours dans les situations fausses, il en vient à se
+faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers
+contacts avec le monde.&mdash;Aimer une comtesse, charmante
+du reste, et qui ne le hait pas, mais qui est une
+dilettante du sentiment, nullement une héroïne de
+l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il
+pourra, quand une trahison domestique, ou simplement
+les propos du monde, les auront compromis
+tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et
+des lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières
+écoles.&mdash;Serrer sur son coeur toute la troupe
+encyclopédique, et croire que ces gens de lettres, si
+pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son
+affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission
+dans l'école et la discipline dans le rang,
+et qu'ils sont très durs pour qui vit et pense d'une
+façon indépendante: voilà une de ses premières expériences.</p>
+
+<p>L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en
+vint très vite à détester cette société humaine pour
+laquelle, je ne dirai point il n'était pas fait, mais, ce
+qui est bien pis, pour laquelle il était fait, au contraire,
+de par ses sentiments tendres, et à laquelle quarante
+ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un
+misanthrope de naissance n'eût pas souffert des petites
+misères sociales; un homme candide, et tendre,
+et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel
+qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en
+recevait, et de l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.&mdash;Ajoutez
+sa maladie, qui était de celles qui développent
+l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez son
+intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui
+permit d'en convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni
+sa faiblesse de s'en délivrer; et vous comprendrez ce
+trouble mental qui n'était un mystère pour aucun des
+amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien
+autre chose que la manie des persécutions et la folie
+des grandeurs, affections qui vont presque toujours
+ensemble et s'entretenant l'une l'autre; et voilà le
+dernier état moral de Rousseau.</p>
+
+<p>N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première,
+à travers toutes les vicissitudes de la vie, est
+chez nous si forte que le goût de Rousseau pour les
+amitiés mondaines, et les protecteurs et les bienfaiteurs,
+persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme;
+que, jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances
+affreuses et adorées dont il fut toujours
+dégoûté et toujours épris; que le passage continuel
+d'un transport de confiance à un accès de désenchantement
+et de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle
+machine, et l'inclinait de plus en plus aux humeurs
+noires et aux chagrins profonds; et tout ce qu'il y a
+d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages
+de ce singulier philosophe n'aura plus rien qui
+vous étonne.</p>
+
+<p>Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est
+plus rare, ne sont rien que lui. Il est avant tout un
+homme d'imagination: tous ses ouvrages sont des
+romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est
+l'<i>Inégalité</i>; le roman de la sociologie, et c'est le <i>Contrat</i>;
+le roman de l'éducation, et c'est l'<i>Emile</i>; un roman de
+sentiment, et c'est la <i>Nouvelle Héloïse</i>; le roman de
+sa propre vie, et c'est les <i>Confessions</i>.&mdash;Et dans chacun
+de ces romans il s'est mis tout entier, tendresse
+et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil,
+sa tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple,
+de vertu facile et d'épanchement et d'embrassement
+fraternel; son orgueil le mettant en guerre violente et
+implacable contre la société réelle qui l'a mal accueilli,
+à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente,
+d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir
+pour la refaire;&mdash;d'où résulte un optimiste misanthrope,
+un Sedaine satirique, un François de Sales
+qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein d'esprit
+de paix et d'amour, le tout dans un romancier de
+génie.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<h4>LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».</h4>
+
+
+<p>Tout Rousseau est dans le discours sur <i>l'Inégalité
+parmi les hommes</i>. Ceci est un lieu commun. Je m'y
+résigne, parce que je le crois vrai. On en a contesté la
+vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le crois
+vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit
+pourquoi. C'est un plébéien qui a voulu être du monde,
+qui en a été, qui a cru n'en pouvoir pas être, qui s'en
+est cru méprisé, et qui s'en venge par en médire, tout
+en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
+la <i>Nouvelle Héloïse</i>, c'est un plébéien épris d'une patricienne,
+aimé d'elle, trahi par elle, regretté par elle
+et toujours resté dans son coeur, que Rousseau mettra
+en scène. La <i>Nouvelle Héloïse</i> est le rêve d'une nuit
+d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est
+qu'à regarder la société en son ensemble, et à la trouver
+horrible. <i>Et pourtant l'homme est bon!</i> Rousseau
+le sent, à se sentir, sans se bien connaître. L'homme
+bon, la société inique; l'homme bon, les hommes méchants;
+l'homme né bon, devenu infâme: cette double
+idée, sous quelque forme qu'on l'exprime, et qu'il
+l'exprime, c'est la pensée éternelle de Rousseau. Et il
+est aisé de le croire, puisque c'est son âme même.
+«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les
+hommes mauvais», c'est son orgueil. Il a répété cela
+toute sa vie, parce que, toute sa vie, son orgueil et sa
+tendresse n'ont cessé de parler.</p>
+
+<p>Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment
+l'homme bon est-il devenu méchant? Qui résoudra
+cette contrariété?&mdash;Ici intervient la réflexion, et se
+forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système.
+Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte,
+Rousseau raisonne ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon.
+J'ai eu quarante ans de bonté facile et charmante. Mes
+mouvements de haine et de malice, depuis quand les
+trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la
+société des hommes. Si tant est que je le sois, c'est
+eux qui m'ont gâté. L'humanité tout entière a dû subir
+la même transformation. L'homme est né bon (car
+j'en suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant
+social. Le mal moral est le résultat d'une erreur. L'humanité
+s'est trompée sur ses destinées; elle s'est
+abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre
+en état social. C'est en état de nature qu'elle devait
+rester. Cet état de nature a dû exister.&mdash;Il a existé.&mdash;Il
+faut le retrouver, et y retourner. Des siècles
+nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce n'est
+pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou
+sept mille ans peut-être? Très probablement un court
+instant. C'est d'hier, par une erreur d'un jour, que
+nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la
+chaîne qui nous froisse et qui en nous irritant nous
+rend mauvais. Revenons à l'état de nature. Effaçons
+l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais rêve d'une
+nuit de l'humanité.»</p>
+
+<p>C'était une idée toute nouvelle,&mdash;très vieille aussi;
+nouvelle forme d'une pensée très ancienne parmi les
+hommes. C'était l'idée du paradis primitif, et de la
+<i>chute</i>. L'homme est né bon et heureux. La nature ne
+pouvait que le faire tel. Il a voulu <i>inventer quelque
+chose</i>, sortir de son état. Il s'est perdu, il est <i>tombé</i>.
+Son effort, désormais, est éternellement à se relever et
+à revenir.&mdash;Cette idée, presque instinctive chez
+l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le
+sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute
+le souvenir de l'enfance heureuse, insouciante et
+innocente (sans qu'on fasse réflexion que l'enfance
+heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société,
+le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui
+ont créé un peu de sécurité pour la faiblesse).&mdash;L'idée
+rationnelle qui est au fond de cette conception, c'est
+celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. Chacun
+de nous sent les malheurs que le désir de changement
+lui a attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le
+malheur effroyable d'une éternelle immobilité. Nous
+concluons que le meilleur eût été, pour chacun de
+nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous
+voyons l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a
+bougé, un jour, a tendu au mieux, s'est déplacée,
+s'est mise en route. Que ne se tenait-elle coi?</p>
+
+<p>Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien
+celle de Rousseau. Il rencontrait,&mdash;ou il retrouvait
+dans quelque réminiscence obscure, ce que je serais
+très porté à croire&mdash;l'idée théologique de la chute. Il
+voyait l'homme d'abord innocent au sortir des mains
+de Dieu, s'engageant par une faute... non, car dans ce
+cas il n'aurait pas été tout bon... s'engageant par
+une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où
+il reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et
+ce sauveur ce sera Rousseau lui-même.</p>
+
+<p>Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée
+théologique qu'il ne le croit sans doute. Car, dans son
+système, la chute de l'homme, c'est sa transformation
+en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a
+faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le <i>Discours
+sur les lettres, les sciences et les arts</i>, bien moins
+important que le <i>Discours sur l'Inégalité</i>, et presque
+enfantin, n'en est pas moins un chapitre de celui ci.
+Le tort des hommes a été de vouloir vivre en société;
+il n'a pas été moins de <i>vouloir savoir</i> et de vouloir
+penser. «L'homme qui réfléchit est un animal
+dépravé.» Simplicité, ignorance, innocence, et insociabilité:
+voilà les conditions véritables du bonheur
+humain.</p>
+
+<p>L'homme a été dans cet état très longtemps; il en
+est sorti, par erreur comme j'ai dit, par une demi-faute
+aussi, si l'on veut, entendez par une sorte
+de paresse et d'abandonnement bien mal entendus.
+L'homme a cru que l'état social lui donnerait des
+moments de loisir et de repos. La vie naturelle est
+dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à
+celle de ses enfants. L'état social c'est la division du
+travail, qui permet à chacun, son office rempli, de se
+reposer sur la communauté et de reprendre haleine.&mdash;Il
+est très vrai; mais l'état social développe, ou
+plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait
+pas prévues et qui lui ôtent en effet tout ce repos.
+L'ambition, l'avidité, la jalousie, la simple émulation,
+l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure
+et qui existent à présent, demandent à l'homme
+plus d'efforts que la sécurité sociale et la bonne
+ordonnance sociale ne lui en épargnent.&mdash;De
+même, sciences, lettres et arts sont des inventions
+de la paresse humaine, qui la frustrent, et se tournent
+contre elle. On a inventé les premières sciences pour
+prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux sur
+la terre et avoir ainsi des moments de répit; les
+premiers arts, locomotion, navigation, métallurgie,
+agriculture, pour avoir quelque chose au grenier et
+à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
+lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures
+de trêve ainsi conquises. Mais on ne se doutait pas
+que ces moyens d'affranchissement deviendraient
+puissances oppressives et absorbantes, véritables
+tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles
+seraient <i>la civilisation</i>, sorte de course furieuse à la
+poursuite d'un idéal reculant toujours, exigeant de
+l'homme, seulement pour la suivre, des efforts
+énormes et une contention qui est un état morbide
+continu, et toujours aspirant à être plus complète et
+achevée, et traînant l'homme éperdument à sa suite
+dans un labeur toujours plus rude et un élan toujours
+plus disproportionné à ses forces.&mdash;Il y a là une
+immense méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité
+revienne en arrière.</p>
+
+<p>Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un
+certain sens, non; en un autre oui, et mieux que cet
+état. Elle était vertueuse par ignorance, et heureuse
+sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne faudrait
+point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir
+à l'état primitif par choix, par préférence et par
+juste estime faite de lui. Elle ne le subira plus, elle y
+adhérera, et elle ne le vivra point seulement, elle le
+pensera en le vivant; et il ne sera plus un état seulement,
+mais à la fois un état, une idée et une volonté.
+Et tous les précieux biens du premier âge seront retrouvés,
+aussi précieux, mais plus nobles, en ce qu'on
+en sentira le prix. La simplicité sera mépris de l'orgueil,
+l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité
+mépris des vanités et des ambitions,&mdash;et l'innocence
+sera vertu. C'est à ce troisième état qu'il faut parvenir,
+qui est un progrès, et sur le second, et même sur le
+premier.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner
+le dos à son siècle, est de son siècle plus que personne;
+car sa régression est un progrès, et le plus grand
+que l'humanité puisse faire, et il l'en croit capable;
+car sa réaction est un violent effort pour rebrousser,
+mais dans le dessein de revenir en avant, une fois le
+vrai chemin retrouvé, et il croit le voyage possible;
+car son horreur pour la prétendue perfectibilité n'est
+que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
+comme les autres, il croit l'homme bon et devenant
+meilleur; mais il croit l'homme bon, dépravé, et corrigible;
+bon, déchu et capable de relèvement, ce qui
+est croire à la perfectibilité comme avec redoublement
+de foi et un raffinement de certitude.</p>
+
+<p>Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et
+son esprit de dénigrement à l'égard de son siècle
+trouvent leur compte dans ce détour, et même qu'ils ne
+soient pas sans inspirer un peu ce système, il est bien
+possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et
+profonde de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne
+qu'on en doute. Passe encore si vraiment elle
+n'était que dans le <i>Discours sur les lettres et les sciences</i>
+et dans le discours sur l'<i>Inégalité</i>. Mais elle est reprise
+et résumée magistralement (après l'<i>Emile</i>) dans la
+<i>Lettre à Monseigneur de Beaumont</i> et, en la reprenant,
+Rousseau renvoie formellement le lecteur au
+discours sur l'<i>Inégalité</i>, dont il affirme que l'<i>Emile</i>
+n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
+ouvrages de Rousseau (sauf le <i>Contrat social</i>), et de
+tous elle forme comme le fondement et le centre.</p>
+
+<p>Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose
+tout ce qui est à prouver. Elle ne tient compte des
+faits que pour nier tous ceux qu'on connaît. Rousseau
+le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits».
+Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des
+termes est une pure invention de l'imagination. Rousseau
+dit: «L'homme est né bon, et partout il est
+méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira
+plus tard: «L'homme est né libre, et partout il est
+dans les fers». Dire: «le mouton est né carnivore; et
+partout il mange de l'herbe; expliquons ce prodigieux
+changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer,
+c'est que nous n'avons aucune notion historique de
+l'homme dans l'état de nature, et que dès lors, sans
+nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas nous en occuper.
+Il n'existe pas comme élément de raisonnement.
+Y pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis;
+y pousser comme à un retour et à une restauration
+est mettre au principe de l'argumentation un vice
+qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons des
+fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières;
+des abeilles, c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et
+des hommes qu'ils ne vivent qu'en société. Comme a
+dit Rossi, «l'homme vit en société comme le poisson
+dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une
+idée, du reste très intéressante, de romancier. Le <i>Discours
+sur l'Inégalité</i>, l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau
+où il y a le plus d'imagination, de verve, d'originalité
+neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une histoire
+de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée
+de la sociologie.</p>
+
+<p>Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point.
+L'histoire de l'humanité qui y est tracée est d'un grand
+poète qui ne serait pas très bon psychologue. Des idées
+très justes, çà et là, sur la nature humaine y traversent
+la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
+L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit
+que tout l'homme primitif est égoïsme et altruisme, et
+rien de plus; et de cette vue tout un système pourrait
+sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme complètement
+et attribue uniquement l'invention sociale à
+l'égoïsme mal entendu des foules et à la tromperie de
+quelques habiles. Tout cela est peu lié, peu suivi et mal
+fondu. Reste la tendance générale. Elle est celle que
+j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, <i>trop</i>
+social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social
+à son minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du
+moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient
+et la lourdeur de la tâche et l'intensité de
+l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes;
+qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire,
+luxe, vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi
+l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente
+encore, mais surtout saine, paisible, reposée et
+affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son
+état de bonheur.&mdash;Et vous pouvez ne pas lire ce qui
+suit. Sauf dans le <i>Contrat social</i> (et encore!) Rousseau,
+de toute sa vie, n'a pas dit autre chose que ce qu'il
+vient de dire.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»</h4>
+
+<p>Il l'a professé et proclamé dans sa <i>Lettre sur les
+spectacles</i> avec une éloquence spécieuse et entraînante
+qui est d'un grand maître. D'un coup d'oeil sûr de polémiste,
+qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la
+place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si
+la littérature est l'expression suprême de la civilisation,
+le théâtre est l'expression extrême et comme aiguë
+de la littérature et de l'état littéraire. Là le dernier
+terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente
+pas d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression
+lui-même. Il fait une oeuvre d'art, et il la joue. Il
+conçoit une statue, il la crée; et cette statue c'est lui-même,
+sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il conçoit
+un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement,
+il fait semblant de le vivre, entre deux décors.&mdash;Arrivé
+là, l'homme est aussi loin de l'état de
+nature, si l'état de nature existe, qu'il est possible. Il
+est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême
+amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau
+ce doit être l'extrême dégradation.</p>
+
+<p>De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur.
+Pour lui le théâtre est une école de mauvaises
+moeurs, et il corrompt les moeurs en riant, ou en pleurant.
+Il montre les hommes toujours dans un état violent
+et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et
+il incline les hommes, par l'accoutumance et l'instinct
+d'imitation, à être tels dans la vie réelle. Il déforme
+ainsi la nature humaine, il la pétrit à nouveau pour la
+faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était.
+Dépravé une première fois par la société, l'homme
+l'est une seconde fois par le théâtre, et c'est cet
+homme ainsi perverti qui fera la société de demain,
+et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la
+génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà
+l'idée maîtresse de la <i>Lettre sur les spectacles</i>.</p>
+
+<p>Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau,
+son idée ici est bien contestable.&mdash;Ce ne serait
+point «école de mauvaises moeurs» qu'il devrait dire,
+mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa
+pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre
+doit habituer les hommes, grâce à l'instinct d'imitation,
+à exprimer des sentiments qu'ils n'éprouvent
+point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite le
+théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et
+une sorte d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.&mdash;Reste
+à savoir précisément si les moeurs factices que
+le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, à passer,
+comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par
+l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet
+ce fond.&mdash;C'est ce qu'il est très difficile de prouver.
+Le théâtre présente au public des moeurs figurées de
+telle sorte qu'elles puissent être comprises aisément
+d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées
+par eux. Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a
+fait, que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent
+que des moeurs qui soient bonnes, assertion
+pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les
+hommes assemblés ne peuvent aisément comprendre
+que des moeurs moyennes. L'énormité des crimes et
+l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne
+nous doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour
+être vite saisis par nous, <i>qu'en leur fond</i> ces personnages,
+non seulement nous ressemblent, cela va de
+soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux,
+communs à un très grand nombre, à un
+nombre immense d'individus. Cela est une nécessité,
+une condition même de l'art dramatique, une manière
+d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier
+but, qui est, sans doute, d'être compris sur-le-champ.&mdash;Dès
+lors c'est une <i>moyenne</i> des moeurs
+que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il
+est vrai que les moeurs qu'il représente, il nous
+les communique peu à peu, il s'ensuivrait qu'il ne
+déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais
+qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En
+nous inspirant des moeurs factices imitées de moeurs
+moyennes, il nous inclinerait à avoir les moeurs
+de tout le monde.</p>
+
+<p>Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a
+raison: le théâtre fait comme la société; seulement ni
+le théâtre ni la société ne dépravent l'homme; l'un et
+l'autre l'<i>humanise</i>, au sens propre du mot, le fait ressembler
+davantage à son semblable en l'en rapprochant.
+C'est l'originalité, c'est l'exception, en bien
+comme en mal, que la société détruit dans l'humanité
+à user, pour ainsi dire, les hommes les uns contre les
+autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le
+théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être,
+à la longue, fait périr.&mdash;Et il resterait à examiner
+si ce nivellement de l'humanité n'est point, justement,
+une décadence, si mieux vaudrait, ou moins,
+pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres
+en mal, et si les chances seraient que celles-là l'emportassent,
+ou celles-ci. Mais ce n'est point dans cet
+ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je n'ai point
+à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau
+juge le théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est
+plutôt à croire que le théâtre est neutre.</p>
+
+<p>A un autre point de vue, Rousseau institue une
+théorie qui n'aboutit point parce qu'elle est un cercle
+vicieux. Pour réfuter les défenseurs du théâtre, il leur
+fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire la
+loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit
+les sentiments du parterre, suit les moeurs de son
+temps»; que «jamais une pièce bien faite ne choque
+les moeurs de son siècle»; et il conclut que le théâtre
+ne saurait corriger un goût auquel sa première règle
+est de se conformer.&mdash;Et, tout de suite, il ajoute que
+l'amour du bien est dans nos coeurs, que nous sommes
+convaincus que la vertu est aimable par notre sentiment
+intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait
+produire en nous des sentiments que nous n'aurions
+pas.&mdash;Tout cela est très juste; mais si les hommes
+sont naturellement bons, et si le théâtre ne leur rend
+que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner
+de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin
+qu'il leur communique?&mdash;Ceci n'est qu'un cas particulier
+de la grande contradiction de Rousseau. Il a
+toujours soutenu deux choses: la première que
+l'homme est bon, et la seconde que l'art le corrompt.
+Mais d'où vient l'art, si ce n'est de l'homme? Jamais
+Rousseau n'a clairement expliqué comment l'homme,
+si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu
+exécrable; de même qu'il n'a jamais expliqué comment
+l'homme, né dans l'état de nature, en est sorti;
+et, aussi bien, c'est exactement le même problème.</p>
+
+<p>Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau
+à l'endroit de la vertu moralisatrice du théâtre,
+quand je songe à l'idée vraiment candide, et peut-être
+pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou qu'ils
+affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux
+effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant,
+sans aller jusqu'à tenir le théâtre pour une école de
+morale, je ne suis pas sans lui accorder une très
+légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire,
+influence. L'argument est trop facile qui consiste
+à dire: le théâtre n'a jamais corrigé personne. Il
+n'a jamais corrigé précisément tel vicieux, tel ridicule
+ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident qu'ils ne
+s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère
+générale, un état d'opinion, un «milieu», comme on
+dit en langage scientifique, qui ne laisse peut-être
+pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux ou
+les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à
+mi-chemin de l'être, c'est-à-dire sur tout le monde.
+Rousseau reconnaît que c'est le goût général qui est
+la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général» le
+théâtre le renvoie au public, mais «développé»,
+comme dit Rousseau encore, renforcé, plus vif,
+exprimé en traits brillants, ou en types et caractères
+saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des
+noms propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe,
+si l'on a assez de génie pour que Monsieur Tartufe
+soit immortel, je suis très disposé à croire que c'est
+peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas
+rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié,
+vivifié et comme illuminé par le théâtre, se forme une
+opinion publique qui pèse, un peu, au moins, sur la
+conduite des hommes. Les hommes pensent désormais
+un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être
+agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre
+les actions des hommes un peu plus conformes à
+leurs pensées et un peu moins à leurs passions, ce n'est
+pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais
+c'en est un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige
+pas; mais il redresse un peu le bon sens public qui,
+à son tour, pèse sur moi. «Vous dites qu'il n'a corrigé
+personne; je le veux bien; <i>mais le but n'est pas de
+corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde</i>.»
+Ce mot d'Emile Augier est plein de justesse<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.. Il
+est ce qu'on doit dire en faveur du théâtre quand on
+ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni
+de mépris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Préface des <i>Lionnes Pauvres</i>.</blockquote>
+
+<p>Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements
+aux hommes. Que ceux de l'esprit ne soient pas d'un
+caractère beaucoup plus élevé ni d'un effet beaucoup
+plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on
+reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu
+plus nobles. Art et littérature sont presque un peu
+plus que des divertissements, ils commencent à être
+des contemplations; les jouissances qu'ils donnent
+ont un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on
+m'accorde cela (je sais bien que l'auteur du <i>Discours
+sur les lettres et les arts</i> ne me l'accordera pas; mais je
+vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à revenir), je
+ferai remarquer que par sa nature, de toutes les
+formes de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de
+chances de ne pas être démoralisante. Le théâtre
+s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas dire
+que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller
+trop loin; mais il est certain que les hommes assemblés
+ont plus de pudeur que chacun pris à part: il est
+certain que les hommes assemblés veulent qu'on les
+respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de
+mauvais en lui et ne permet pas que l'artiste s'y
+adresse, du moins cyniquement. De là vient que tous
+les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect,
+je ne sais quel musée secret honteux, tous, peinture,
+gravure, sculpture, poésie, roman, tous, sauf l'architecture
+et le théâtre, parce que tous deux sont arts
+de grand jour et de pleine lumière.</p>
+
+<p>Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire
+et artistique (c'est ce que fait Rousseau) il n'y
+a rien à dire à cela, si ce n'est que je crains l'homme
+qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce genre
+de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur,
+ou, si l'on veut, le moins mauvais de tous.&mdash;Ce qui
+serait naturel, ce serait donc que l'austère moraliste
+qui se défie de tous les arts et qui les condamne, fit
+presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire
+que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai
+dit en commençant, le théâtre, s'il est, peut-être, le
+moins nuisible des arts, est aussi de tout ce qui est
+art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine,
+l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la
+plus vive; et que c'est l'art, la vie de civilisation, et
+la vie mondaine que Rousseau, avec une sorte de
+colère et d'inquiétude, poursuit en lui.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<h4>L'ÉMILE.</h4>
+
+
+<p>Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les
+serrant et pressant de plus près, dans l'<i>Émile</i>. L'<i>Émile</i>
+est un roman d'éducation destiné à montrer et à
+prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le
+système général de Rousseau, il n'y a rien de plus
+juste.&mdash;La société corrompt; l'éducation doit dépraver:
+car l'éducation n'est pas autre chose que l'art de
+mettre l'enfant au niveau de la société où il naît et en
+commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas
+<i>le faire descendre</i>, et c'est ce commerce qu'il faut lui
+épargner jusqu'au moment, au moins, où il pourra le
+subir sans en être gâté. L'essentiel est donc d'isoler
+l'enfant, de le séparer de la société des hommes, de
+la société des enfants, et <i>même de la famille</i>. Les
+reproches ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à
+Montaigne, soit à Fénelon, ne sont plus de saison ici.
+On peut leur dire avec raison que l'éducation non
+publique, que l'éducation par le gouverneur, par
+Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle
+par sa nature même qu'elle ne peut servir ni
+de modèle, ni d'exemple, ni même d'indication utile;
+qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou de
+prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté
+toute la question.&mdash;Cette fin de non-recevoir, nous
+l'opposerons, quoi qu'il dise, à Rousseau aussi; mais il
+peut y répondre. Il est au moins très logique, et d'accord
+avec lui-même, en repoussant l'éducation publique.
+Son gouverneur est surtout un gardien des frontières,
+et un chef de cordon sanitaire qui empêche
+la contagion sociale de parvenir à son élève. Son
+précepteur a pour essentielle mission d'empêcher
+l'enfant d'être instruit. C'est pour cela que dans ce
+roman domestique, non seulement la société, le
+le monde, l'école, les enfants du même âge que le jeune
+Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la
+famille elle-même d'Emile n'intervient pas dans son
+éducation. A la mère il semble bien que Rousseau ne
+demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, l'enfant ne
+paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre.
+Le père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante;
+et je crois que, quand Emile a quinze ans, le
+père est mort.&mdash;Rien de plus juste d'après l'ensemble
+des idées de Rousseau. La famille c'est la société
+encore, dont il faut à tout prix éloigner l'enfant;
+c'est aussi, même chose sous un autre nom, la <i>tradition</i>,
+c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés et de
+<i>méprises sur sa destinée</i> que l'humanité a légué et
+lègue, toujours plus énorme et plus lourd, aux générations
+successives. L'homme naturel, voilà ce qui
+était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il faudrait
+tâcher de retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors retranchez aussi le précepteur!&mdash;Mais
+non, puisque la société existe! Elle est la; on ne
+peut pas la supprimer. Il faut donc quelqu'un entre
+l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,
+un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel
+de renaître. Le gouverneur est l'homme qui connaît
+et met en pratique ce procédé. Il protégera l'enfant
+contre l'instruction, et c'est là son rôle. Il donnera à
+son disciple ce que Rousseau appelle très justement
+«l'éducation négative».</p>
+
+<p>Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même
+et trouver toute chose tout seul. Le maître
+n'est qu'un témoin et un observateur. Il n'est pas un
+homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille,
+et répond seulement à ses curiosités, sans même
+les satisfaire toutes. Il le laisse essayer, tâtonner,
+chercher, trouver; car l'éducation c'est l'apprentissage
+des forces de l'esprit, nullement un fardeau
+qu'on doit jeter sur un esprit évidemment trop faible
+pour le porter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul
+toutes choses, on risque qu'il lui faille toute sa vie
+pour s'instruire, et plus d'une vie; car ce que sait
+l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre,
+et cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité
+qui recommence.&mdash;A ceci Rousseau répond par la
+seconde partie de son système. «L'éducation négative,
+c'est son premier point; son second point c'est
+ce que j'appellerai l'<i>éducation positive indirecte</i>. Le
+maître doit d'abord empêcher la société d'instruire
+l'enfant; il doit, ensuite, non pas enseigner, cela
+jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions
+où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire
+et excité à s'instruire.&mdash;Ce qui instruit, ce sont
+les choses, et les réflexions que l'homme fait sur elles:
+c'est le monde qui nous entoure et l'intelligence que
+peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour abréger
+l'éducation personnelle, rapprocher les choses de
+l'enfant, et créer autour de lui un monde abrégé,
+arrangé, mais vrai. De là cette sorte de machination
+perpétuelle qu'on a tant remarquée dans <i>l'Emile</i>, et ces
+«coups de théâtre pédagogiques»<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>. qui y sont si
+multipliés. L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît,
+il est vrai; mais sa méthode aussi, sous peine
+d'être absolument vaine et sans aucun effet, les exige.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Mot d'Edmond Scherer.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.&mdash;Mais
+alors, il l'ignorera?&mdash;Non; ayez la complicité du jardinier
+qui jouera devant l'enfant le personnage du propriétaire
+lésé et fera sentir à l'enfant ce que c'est
+qu'un droit.&mdash;Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes
+faible; il ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité
+de tout le quartier, qui, le jour où vous aurez
+laissé l'enfant sortir seul, par quelques mésaventures
+concertées l'en dégoûtera.&mdash;Ainsi de suite.</p>
+
+<p>Ceci n'est que l'application particulière de tout un
+système d'éducation morale dont Rousseau avait eu,
+longtemps avant l'<i>Emile</i>, l'idée confuse. Convaincu de
+la grande influence qu'ont les objets extérieurs sur
+nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu
+je ne sais trop quel dessein d'instruire l'homme à se
+gouverner par l'extérieur. Ces choses qui nous dirigent,
+nous devions apprendre à les diriger elles-mêmes
+(comment? je le vois mal) de manière qu'en
+définitive elles nous gouvernassent pour notre bien.
+Je suppose, par exemple,&mdash;car je ne suis pas sûr de
+bien comprendre,&mdash;que l'hygiène bien entendue, une
+habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes,
+des exercices physiques, etc., étaient ces choses extérieures
+dont nous dépendons, mais qui aussi dépendent
+de nous, que nous pouvons disposer, arranger,
+concerter de manière a nous assurer de leur bonne
+influence sur notre âme. Ainsi nous nous gouvernions
+par l'intermédiaire des choses qui nous gouvernent;
+nous prenions en dehors de nous le levier à nous
+mouvoir, et nous étions maîtres de nous indirectement.
+&mdash;Telle était cette «<i>morale sensitive</i>» ou ce
+«<i>matérialisme du sage</i>», idée ingénieuse et non sans
+justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée
+en projet<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>..</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>Confessions</i>, Partie II, livre IX.</blockquote>
+
+<p>Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il
+crée autour de lui l'habitat qui le modèle, l'atmosphère
+qui l'anime, la température qui le modifie, le concours
+de forces qui doucement le plient.&mdash;Ce système
+d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience
+confuse qu'il a de n'être pas doué de volonté,
+et d'autre part son esprit d'indépendance et son horreur
+de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant,
+sur une grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se
+gouvernera lui-même, ni il ne veut que le précepteur
+pèse directement et immédiatement sur l'enfant. Reste
+que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.</p>
+
+<p>Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et
+nous reviendrons sur ce qu'il a d'infiniment judicieux,
+a des inconvénients qui sautent au regard. D'abord, et
+il faut bien y insister, quoique l'objection d'une part
+soit banale, et d'autre part tende à montrer combien
+Rousseau est d'accord avec lui-même, d'abord tout
+plan d'éducation qui n'est pas un plan d'éducation
+publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va
+qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant
+de voir ce qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant
+Sophie; mais il ne nous sert quasi à rien. Si
+dans une pédagogie toute familiale, supprimant l'école
+publique, et gardant l'enfant à la maison, est d'une
+application extrêmement difficile, et, déjà, a un
+caractère exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui
+se défie de la famille elle-même, l'écarte ou la neutralise,
+et exige pour chaque enfant, dans chaque famille,
+un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq
+ans de son existence?</p>
+
+<p>Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection,
+nous répondrait: «C'est tout mon système. Sûr que
+l'éducation publique déprave, précisément parce
+qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société,
+je veux justement créer un être d'exception, au moins
+un, sauver un enfant, le dresser pour la vie naturelle,
+dont, au moins, plus tard, il donnera l'exemple et le
+modèle.»</p>
+
+<p>&mdash;Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier
+d'enfants dans une nation pourront être élevés
+ainsi, l'inutilité de l'effort est égale à l'immensité du
+labeur.&mdash;N'importe; Rousseau tient à son système
+parce que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète
+qu'il soit presque impraticable; et il y tient
+peut-être justement parce qu'il sent que Rousseau
+seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même,
+au fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me
+semble, beaucoup d'esprit théologique dans l'intelligence,
+de même il a quelque chose du tempérament
+sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais
+prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a
+l'orgueil, l'esprit de domination et la tendresse. Vous
+pouvez songer à Joad. Il veut l'enfant séparé du
+monde, des autres enfants et de la famille, et livré à
+l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire,
+chaste, pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste
+plutôt qu'humaniste, et contempteur du monde et
+du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune lévite.
+Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un
+millier de religieux, que je supposais tout à l'heure, je
+ne serais pas étonné que ce fût l'idée de derrière la
+tête de Rousseau, beaucoup plus aristocrate qu'on ne
+croit.&mdash;Remarquez que si Rousseau respecte fort le
+développement spontané de l'<i>intelligence</i> dans son disciple,
+il n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce
+qui est de la <i>volonté</i> dans l'enfant. Il la brise; il n'admet
+pas qu'elle se déclare; il ne veut pas qu'on raisonne
+avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut
+qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui
+ressemble encore à une discussion, mais un <i>non</i> pur
+et simple et invincible, une contre-volonté massive,
+muette et inébranlable comme un obstacle matériel.
+«Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas;
+empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement....
+Que le <i>non</i> une fois prononcé soit un mur
+d'airain<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>Emile</i>, livre II, au commencement.</blockquote>
+
+<p>Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste
+à dire que l'éducation de l'<i>Emile</i> est une éducation
+ultra-aristocratique toucherait peu Rousseau,
+et que c'est à celle-là même qu'il a songé. Seulement
+j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il
+eut admis qu'elle fût complétée. Au-dessous de la
+classe élevée <i>à la Rousseau</i>, que devrait-on faire pour
+la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, et qui,
+bon gré mal gré, sera toujours instruite <i>en société</i>? Je
+n'admets guère un prétendu traité d'éducation où
+une question pareille n'est pas même soulevée.</p>
+
+<p>Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque
+encore, d'abord, qu'il n'apprend rien du tout,
+ensuite que cette éducation naturelle de l'homme
+naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi
+artificielle que possible.</p>
+
+<p>La première de ces deux objections est faible; elle
+ferait plaisir à Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il
+est très vrai, quand on fait un petit tableau synoptique
+des «matières vues» par Emile, pour parler
+pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de
+chose. Emile n'a pas été «surmené». Un peu d'histoire,
+un peu de géographie, un peu d'astronomie, un
+peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout
+pour Sophie), beaucoup de morale, la religion
+naturelle en dernier lieu (ce qui n'a rien que de très
+juste dans une éducation privée et solitaire), voilà
+tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.</p>
+
+<p>Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur
+ce point. D'abord on ne peut lui reprocher d'avoir à
+peu près exclu les arts et les lettres, puisqu'il les considère
+comme des agents de corruption; mais, même
+en sortant de son système, et en raisonnant dans le
+sens commun, on doit convenir qu'il n'a pas si grand
+tort. Quand l'éducation est l'acquisition hâtive et
+impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est forcément
+et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous,
+il est vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus
+matérielle pour ainsi dire; mais cela ne signifie point
+que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle soit bonne. Elle
+est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation;
+elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier,
+non pas un homme. Dans les conditions particulières,
+exceptionnelles, et favorables, où Rousseau s'est placé,
+quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas besoin
+de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier
+manuel, pour qu'il la puisse gagner si sa destinée
+change, et, sauf cela, une éducation générale toute de
+culture de l'esprit, d'exercice du raisonnement, de
+développement du bon sens et d'élévation du coeur,
+une longue causerie grave et judicieuse, pendant
+vingt ans, avec un sage, aidé de quelques bons livres
+en très petit nombre: c'est l'éducation véritable.&mdash;Ne
+croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une
+autre.&mdash;Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être
+intelligent. Le savoir dont on aura besoin, ou envie,
+on l'acquerra plus tard, avec une intelligence ainsi
+dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que
+ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation
+prépare; mais ce n'est pas à ceux qui auront à
+le livrer, je le dis une fois de plus, que songe
+Rousseau.</p>
+
+<p>L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel
+dans les procédés de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation
+par les choses et par ce qu'elles éveillent
+dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est
+meilleur; mais les leçons de choses concertées et
+machinées manquent absolument leur but, parce
+qu'elles ne sont que de l'enseignement direct déguisé,
+de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus.
+Enseigner une vertu par un événement qui en montre
+la nécessité ou l'utilité, d'accord; mais inventer et
+susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner cette
+vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là
+une supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que
+nous, mais rusé comme un sauvage, ne sera jamais
+dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, qui ne
+nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est,
+dans ce cas, l'enseignement direct, tout franc et tout
+brave.&mdash;Je ne sais; mais c'est qu'il me semble que
+Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et
+pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons
+remarquée dans son caractère se retrouve peut-être
+ici.</p>
+
+<p>Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à
+cette éducation, ce qui est peut-être le fond de l'éducation,
+la notion du devoir. Il s'agit de faire un
+homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est
+un animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il
+sent le besoin de se créer des choses qui l'obligent.
+Au-dessus des lois, qui suffiraient à maintenir l'état
+social, il crée les religions, les philosophies, les
+mystères, et les sociétés particulières d'édification,
+d'expiation et d'effort, pour s'inventer des devoirs.
+Est-ce là le fond de l'homme ou est-ce sa dernière
+expression, il n'importe ici; c'est ce qui le distingue le
+plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond
+de l'éducation, de «l'<i>humanitas</i>», comme disaient les
+anciens. On ne le trouve pas dans Rousseau. On a dit
+que Kant procédait de Rousseau. Il est possible, et il
+est probable. Le culte du sentiment intérieur, la confiance
+en l'homme et en ses bons instincts, l'amour
+aussi de la vie solitaire, cachée et méditative, sont les
+mêmes chez les deux philosophes. Mais n'allons pas
+plus loin, ni même, peut-être, aussi loin. Rousseau,
+en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.
+Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et
+sa religion naturelle de l'admiration des grands spectacles
+de la nature. Puisqu'il devait terminer par la
+religion, comme Kant, mener à Dieu par tout le reste,
+que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et
+la démonstration de la loi d'obligation morale?
+Comme c'est un beau cours de philosophie que celui
+qui, après les déblaiements nécessaires, commence
+par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été
+un beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le
+toujours, mais d'un dessin imposant et magnifique,
+que celui qui eût commencé par le devoir et abouti à
+Dieu.</p>
+
+<p>Mais c'est une éducation attrayante que celle que
+donne Rousseau, plutôt qu'une éducation forte; et
+l'éducation attrayante est exclusive de l'éducation de
+la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout entière
+dans l'enseignement continuel, par les paroles
+et surtout par l'exemple, de la loi du devoir. Emile
+sera bon, surtout s'il l'était de naissance, mais cela
+pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout «sensible»,
+et légèrement déclamateur, et homme à effusions.
+Je ne vois pas qu'il doive être énergique; et
+même dans une éducation aristocratique, que dis-je?
+surtout dans l'éducation d'un homme qui ne sera pas
+un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant,
+ou au moins un indépendant soustrait aux
+communes servitudes, c'est l'énergie personnelle qu'il
+faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère,
+qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler
+à son rôle comme on pourra, autant qu'on pourra;
+dont, au moins, il faut faire mention.</p>
+
+<p>C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'<i>Emile</i>,
+parce que, comme toujours, Rousseau écrivait son
+livre avec ses sentiments et son humeur, autant et
+peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit
+comme le reste, avec son orgueil et avec son esprit
+romanesque. Il y a, disais-je, oublié bien des choses;
+il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette éducation sentimentale,
+libre (ou qu'il croit libre), vagabonde,
+pleine d'incidents et d'épisodes, nullement didactique,
+et toute personnelle, et comme spontanée, c'est
+la sienne, dont il se souvient, et dont il est fier. Il
+est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit
+lui-même, dans le plus grand désordre du reste,
+sans contrainte, en plein caprice, et d'avoir, comme
+il le croit, ne recevant rien, tout inventé. Ce n'est
+pas lui que la société a parqué, que la famille a lié,
+que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel
+grand homme est sorti de cette éducation sans enseignement,
+vous le savez! Cette vie de jeunesse si
+féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que
+l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher
+Emile; il se borne, en sa faveur, à l'abréger et à la
+ramasser. Il la fait tenir en vingt ans au lieu de
+quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il s'admire.&mdash;Et
+il lui donne un précepteur qui est
+Rousseau encore. Il se dédouble, un peu pour s'admirer
+deux fois; et quelques-unes des contradictions,
+quelque chose d'un certain embarras qui règne dans
+l'<i>Emile</i> vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui
+est Emile, Rousseau a tenu à donner un très beau
+rôle, et il voudrait le montrer découvrant toutes
+choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans
+qui est le gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi
+un beau personnage, et il n'a pas laissé d'être gêné
+à bien faire les parts.</p>
+
+<p>Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit
+romanesque, assez sévèrement contenu dans les commencements,
+reprenait le dessus dans l'âme de Rousseau.
+Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,
+qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le
+jeune homme en est à chercher la compagne de sa vie,
+peut-être ne lui doit-on de conseils que s'il en demande;
+en tout cas, on ne lui doit que des conseils.
+Le suivre pas à pas dans ses tendres engagements, y
+intervenir jusqu'à la veille, et jusqu'au lendemain, et
+jusqu'au surlendemain du mariage, marque plus d'indiscrétion
+curieuse que de sage dévouement. Mais il
+y a un «directeur» dans Rousseau, et un directeur
+romanesque qui ne résiste pas à se mêler des mystères
+du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu dans sa
+vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien
+grave, de belles amours; et le livre s'achève comme
+une <i>Nouvelle Héloïse</i> dont le dénouement serait heureux.&mdash;Il
+avait bien été un peu cela dès son principe,
+un roman traversé de dissertations morales, qui
+elles-mêmes sont un peu des oeuvres de l'imagination.</p>
+
+<p>Et n'y a-t-il rien à tirer de l'<i>Emile</i>?&mdash;Une seule
+leçon, mais importante, si importante et si naturellement
+oubliée toujours qu'il est bon qu'à chaque siècle
+un grand homme la donne à nouveau. Au fond de
+l'éducation, comme au fond de toutes les choses
+humaines peut-être, il y a une contradiction essentielle,
+inhérente, dont on ne sait comment faire pour
+se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style
+qui n'est pas original n'est pas un style;&mdash;nous enseignons
+à penser, et toute pensée que nous tenons
+d'un autre n'est pas une pensée, c'est une formule; et
+toute méthode pour penser que nous tenons d'un
+autre n'est pas une méthode, c'est un mécanisme;&mdash;nous
+enseignons à sentir, et un sentiment d'emprunt
+est une affectation, une hypocrisie ou une déclamation;&mdash;nous
+enseignons à vouloir, et vouloir
+par obéissance est l'abdication de la volonté.&mdash;L'enseignement
+va donc, par définition, contre tous les
+buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent
+à les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue.
+La perfection de l'enseignement aurait comme plein
+succès la nullité du disciple. Et cela n'est ni un paradoxe,
+ni une vérité de théorie. La chose s'est vue.
+Le duc de Bourgogne est très probablement le parfait
+disciple, le disciple absolu. Le monde a pu le contempler.&mdash;Et
+pourtant il faut enseigner; car, si la perfection
+de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni
+moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement
+y laisse. Nous avons bien vu que, quoi qu'il veuille,
+Rousseau enseigne encore, par suggestion au moins,
+et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité d'enseigner.&mdash;On
+se débat dans cette contradiction naturelle
+et nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute
+affaire, par un moyen terme dont on peut être sûr
+qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose des inconvénients
+des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement
+mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais
+encore faut-il s'y résigner. Quel sera ce moyen terme?
+Naturellement il flotte, il glisse entre les deux extrêmes
+selon les temps, les lieux, les maximes générales et
+les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui
+est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement
+et l'exagération de son principe. L'éducation,
+dans les peuples civilisés, est une institution,
+comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce
+qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension
+illimitée et à l'absorption de tout en elle, sans
+pouvoir songer que son point de développement extrême,
+et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait
+le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils
+seraient nuls, et où par conséquent elle s'écroulerait
+sur elle-même.</p>
+
+<p>Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une
+réaction très forte, et même brutale, se fasse de temps
+en temps, que quelqu'un vienne qui dise: «Prenez
+garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner
+si fort. Vous revenez par un cercle au point que
+vous fuyez.» C'est ce qu'a dit Rousseau. On instruisait
+trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il s'instruisit seul.
+C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais
+oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme
+il n'a pas dit, mais comme nous disons d'après lui.
+C'est une chose où il ne faut nullement se fier, mais
+qu'il y a un péril immense à perdre de vue. Il faut
+enseigner; mais profiter de toutes les velléités que
+l'enfant montre de s'instruire lui-même, vénérer sa
+curiosité, ses efforts personnels, ses excursions hors
+du cercle tracé par nous, se plaire à ses objections
+quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où
+elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser
+en quelque sorte, au lieu de les proscrire,
+quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de telle
+façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement
+M. Renan, le disciple qui pense le contraire de notre
+pensée, sauf quand c'est taquinerie; car, sauf ce cas,
+celui-ci est probablement votre vrai disciple, celui qui
+vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être un
+paresseux qui n'a fait que nous écouter;&mdash;en un mot,
+croire que l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et
+rien qu'à le croire, l'incliner doucement et sensiblement
+à être tel.</p>
+
+<p>Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de
+lui, car Montaigne l'avait merveilleusement exprimée
+déjà, mais à laquelle il a donné une très grande force
+et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont des
+scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.</p>
+
+<p>Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs
+suites. Car, remarquez-le, en face de l'enfant, tenir
+compte de nous et non de lui, ne pas croire à son originalité,
+mais seulement à la tradition et à l'institution
+pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme
+d'enseignement, et à un type unique, uniforme
+et rigide d'éducation, grave défaut qui était celui de
+l'enseignement français au XVIIIe siècle et où nous
+aurons toujours des penchants presque invincibles à
+retomber. Tenir grand compte des puissances propres
+de l'enfant, estimer, un peu au moins, qu'il serait
+capable de s'instruire tout seul, aimer à le suivre plus
+qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour
+lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration
+des droits de l'enfant»; c'est une manière d'individualisme
+pédagogique, qui mène à croire qu'il ne
+faut pas dans une nation une seule forme et comme
+un unique moule à façonner les esprits; qu'il en
+faut plusieurs, qu'il faut des systèmes d'éducation et
+d'enseignement très divers, capables, par leur multiplicité,
+leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où
+celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se
+prêter, de s'ajuster et de répondre à la diversité des
+tempéraments et à l'inégalité des esprits.</p>
+
+<p>Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y
+amène même, car il y est venu, sinon dans l'<i>Emile</i>,
+du moins dans la <i>Nouvelle Héloïse</i> (partie V, lettre III),
+et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, tellement
+imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au
+moins, les vraies données du problème, qu'elle est
+une conquête.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<h4>LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»</h4>
+
+
+<p>La <i>Nouvelle Héloïse</i> est tout le coeur de Rousseau.
+On le sait par ses <i>Confessions</i>, par ses lettres, jamais
+l'expression «écrire avec amour» n'a été plus juste
+que de Rousseau écrivant <i>Julie</i>. Julie est la femme
+qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il
+eût voulu être; Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir;
+lord Bomstom est l'ami qu'il a cherché et cru trouver
+toute sa vie;&mdash;sans compter que Wolmar est le Saint-Lambert
+qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien
+voulu être.</p>
+
+<p>Le singulier roman! Tous les personnages y sont
+dans une position fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent
+point, mais cependant ne laissent pas de prendre
+plaisir à s'y sentir.&mdash;Ils sont dans le faux comme
+dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit.
+Ils font des gageures contre le sens commun et goûtent
+je ne sais quelle jouissance à les tenir. Un mari,
+d'une haute raison en tout le reste, retire chez lui l'ancien
+amant, encore aimé, de sa femme, pour les guérir
+tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse,
+consent à cette combinaison; l'amant honnête et loyal
+l'accepte; tous font de concert, avec réflexion, gravement
+et solennellement, la plus grande folie qui se
+puisse.&mdash;Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non
+pas précisément, ils se reconnaissent faibles.&mdash;Etudier
+leurs propres passions en les mettant dans les
+conditions où elles auront tout leur jeu et toutes leurs
+prises et faire des expériences sur leur propre coeur?
+Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.&mdash;Mais
+ils veulent surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment,
+partie orgueil, partie raffinement d'imagination,
+à n'être pas comme tout le monde, à être des
+créatures comme on n'en voit point, dans des situations
+extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont
+recherchées de ceux qui en souffrent. En un mot, ils
+sont follement romanesques. Ils ne sont pas engagés
+dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils
+s'y engagent eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman,
+ils le veulent; ils font le roman dont ils pâtissent.</p>
+
+<p>Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable
+d'agir ainsi lui-même! Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est
+si piquant de se sentir «hors de l'ordre commun»,
+non point, comme les héros de Corneille, par une
+exaltation et une tension violente de la volonté, mais
+par goût du singulier, mépris du bon sens vulgaire,
+et je ne sais quel vagabondage intellectuel, appétit
+des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs,
+dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de
+la <i>Nouvelle Héloïse</i> sont les aventuriers du sentiment,
+et la <i>Nouvelle Héloïse</i> est le roman picaresque du
+coeur.</p>
+
+<p>Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et
+non point d'une façon logique, non point par un
+dénouement qui soit la conséquence nécessaire ou
+vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont
+placés volontairement dans une situation bizarre, avec
+assez de faiblesse pour souffrir, et assez de force pour
+ne faillir point, que deviendront-ils?&mdash;Ils pourraient
+devenir fous, car on ne joue point impunément avec
+les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la
+longue, et le roman ainsi fait serait interminable.&mdash;Ils
+pourraient user peu à peu leurs puissances d'aimer,
+s'émousser, s'engourdir, s'endormir dans la langueur
+des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir des
+mêmes yeux. Mais, ainsi, <i>ils deviendraient vulgaires</i>;
+et c'est ce que Rousseau, qui les aime trop pour cela,
+ne veut point.&mdash;Aussi il tue le principal personnage,
+et il le tue par accident. La situation ne comportait
+guère de dénouement logique; on en a inventé un
+accidentel. Les personnages avaient fait comme une
+association de singularités. Ils seraient restés singuliers
+et étranges, examinant et discutant l'étrangeté
+de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans
+qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou
+par une catastrophe, ou par le bonheur, puisque la
+fatalité qui pèse sur eux n'est autre chose que leur
+volonté même, et qu'ils la créent et la renouvellent en
+même temps qu'ils la subissent.&mdash;Un cas fortuit
+était donc la seule chose qui pût mettre fin à leur
+entreprise contre le sens commun.</p>
+
+<p>Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout
+son goût du faux, ces personnages vertueux, qui sont
+immoraux; candides et naïfs, qui sont déclamateurs;
+pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.&mdash;Les
+personnages de Rousseau sont des paradoxes
+comme ses idées.</p>
+
+<p>Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que,
+mêlé au romanesque le plus romanesque qui soit au
+monde, il y a là un goût profond de simplicité et de
+naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter
+entre eux une vie sentimentale contre nature; ils
+le sont aussi dans l'amour des plaisirs simples, et de
+la vie pratique ordonnée, tranquille, douce, grave et
+sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie morale
+absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent
+aussi sagement leur maison que follement leur
+coeur. Rousseau est leur père, Rousseau, simple en
+ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point»,
+comme disent ses contemporains, serviable avec cela
+et charitable; mais passionné, néanmoins, pour mille
+chimères, et jetant à chaque instant un roman étrange
+et même insensé dans sa vie de petit bourgeois
+tranquille, timide et studieux. La simplicité dans le
+romanesque, c'est Rousseau lui-même. Il aime les
+deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à sa
+simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la
+forme, à ses fictions aussi le charme dangereux d'un
+fond de conviction, de sincérité et de candeur.</p>
+
+<p>Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux
+du faux et épris du simple et du naïf, ils ne manquent
+pas tous de vérité. Wolmar est décidément
+fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux,
+Julie et Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux,
+faible, flottant, sensuel et lyrique, être tout d'imagination
+et de sensibilité, né pour aimer et pour parler
+d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste
+de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes
+comme un printemps capiteux, tiède et plein de jolis
+babils; il est bien vrai, et, alors, il était nouveau.
+L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme,
+une puissance de domination. L'homme faible, aimé
+un peu, peut-être beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce
+un peu molle, ses plaintes caressantes, se faisant petit,
+se reconnaissant inférieur à la femme, au mari, à lord
+Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi
+bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage;
+et c'était à peu près inconnu avant la <i>Nouvelle
+Héloïse</i>; et cela intéressa comme une nouveauté
+où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison
+de le sentir, tout un renouvellement du roman.</p>
+
+<p>Claire, un peu manquée dans la première partie,
+parce que Rousseau veut la faire gaie et rieuse, et Dieu
+sait si Rousseau sait être rieur et gai, a un rôle très
+juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il ne faut
+pas contempler trop complaisamment ni seconder les
+amours des autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses
+qui deviennent amoureuses en titre. Ainsi
+advient de la pauvre Claire, et cette contagion lente de
+l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps regardé,
+de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus
+séductrices que ses joies, est d'une fine observation.</p>
+
+<p>Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans
+doute, n'en est pas moins un des caractères les plus
+complets, les plus solides et les plus vivants que la littérature
+romanesque nous ait mis sous les yeux.</p>
+
+<p>Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il
+y a insisté, par une servante qui ressemble à la nourrice
+de Juliette; mise, à dix-huit ans, par une imprudence
+un peu forte, dans l'intimité intellectuelle d'un
+jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné,
+ce qui est grave; et mélancolique, ce qui est désastreux;
+elle se laisse aller aux premiers mouvements de son
+coeur; elle commet une faute; plus tard, trop faible,
+et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie
+pour résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse
+marier à un autre homme; et, dès lors (si je comprends
+bien), épouse, mère, maîtresse de maison, un être nouveau
+naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des
+femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille
+fut faible; l'épouse (bien mariée) est digne, forte, capable
+de vertus, à la hauteur des grandes tâches. Elle
+peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans trouble,
+du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement,
+à l'unir à une autre femme.&mdash;Mais voilà qu'un coup
+funeste la frappe. Voisine de la mort, le passé la
+ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et l'envahit,
+et alors <i>elle croit l'avoir eu toujours</i> en elle aussi
+fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense
+empire des premières sensations sur l'être
+humain revient sur elle affaiblie et désarmée; et elle
+bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle croit
+invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait
+vaincu.</p>
+
+<p>Le double caractère de la femme, persistance des
+premiers sentiments, facilité à se plier à une destinée
+nouvelle, se trouve donc ici; sans compter faiblesse,
+audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et
+aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement
+par la maternité; et aussi transformation, à
+demi vraie et à demi sincère, de l'amour en bienveillance
+et protection maternelles.&mdash;Tout cela signifie
+que pour la première fois depuis bien longtemps
+une complète biographie féminine était faite dans un
+roman. Les contemporains, je veux dire les contemporaines,
+ne s'y sont pas trompées une heure.
+Les femmes étaient lasses, ou du moins il est à croire
+qu'elles devaient l'être, de romans où la femme n'était
+jamais qu'un jouet des passions légères ou des vanités
+cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment
+de sa vie, celui où elle plait et est séduite. On
+leur montrait enfin une vie féminine dans toute sa
+suite, du moins ayant une certaine suite. On leur montrait
+une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités,
+ayant un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns
+de leurs vices, quelques-uns de leurs bons
+penchants, et très directement et précisément leur
+orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne
+n'avait vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un
+osait faire pleurer, et non point par l'accumulation
+des malheurs épouvantables, comme Prevost en ses
+longs romans, mais par la «douleur des amants,
+tendre et précieuse», comme dit Saint-Evremont,
+par une histoire simple en son fond, abominablement
+fausse aussi, mais où les principaux personnages
+avaient le goût naturel et comme l'appétit de la
+douleur.</p>
+
+<p>Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux,
+il était sincère. On y sentait un auteur qui était aussi
+attendri du sort de ses personnages que le pouvait
+être aucun de ses lecteurs; qui adorait Julie, Claire,
+Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit
+par un héros de roman triste, un roman romanesque
+écrit par le plus romanesque des hommes. Le secret
+est là. C'est pour cela que pareil succès est chose rare.
+Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent
+que la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des
+sentiments sur le modèle de la <i>Nouvelle Héloïse</i>. C'était
+se faire des sentiments déclamatoires, mais qui ressemblaient
+à la vie, car, au moins à la source d'où ils
+venaient, ils avaient été vivants et profonds.&mdash;Le
+siècle n'en fut pas changé, c'est trop dire; il en fut
+adouci et comme amolli. La philanthropie existait, elle,
+devint fraternité, épanchement, expansion, besoin
+de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité
+existait, elle était dans Marivaux, dans La Chaussée,
+dans Prevost; elle devint à la fois plus intime et
+plus prétentieuse: plus intime, j'entends s'inquiétant
+moins des incidents, des situations extraordinaires,
+des grands et rudes malheurs, n'en ayant pas
+besoin pour éclater, naissant d'elle-même, coulant
+comme de source, palpitant du seul battement du coeur,
+mêlée à toute la vie et au train de tous les jours;
+plus prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement
+cette fois la direction morale de la vie, s'érigeant
+en dominatrice légitime de l'existence humaine, se
+croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant
+pour la conscience, et par conséquent remplaçant la
+morale, dont la place, aussi bien, était depuis longtemps
+vide, par un égoïsme sentimental et attendri.</p>
+
+<p>Tant de choses dans un roman!&mdash;Elles y étaient
+parce que Rousseau s'est mis tout entier dans la <i>Nouvelle
+Héloïse</i>, avec un peu de ses vices, beaucoup de
+ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses,
+beaucoup de cette croyance, éternelle chez lui, que
+tout est affaire de bon coeur, sans qu'il ait su jamais
+en quoi un coeur doit être reconnu comme bon; parce
+qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître
+romancier s'est le plus ouvertement peint et le plus
+complètement déclaré.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+<h4>LES «CONFESSIONS»</h4>
+
+
+<p>Ses <i>Confessions</i> n'en sont que le complément. Elles
+sont plus piquantes, plus prenantes, nous saisissent
+et nous captivent davantage parce qu'il y dit <i>je</i>; plus
+agréables aussi à lire pour nous, parce que le style n'en
+est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous
+apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments,
+ni sur sa philosophie générale. C'est là qu'on
+voit bien, mais ce n'est qu'une confirmation de ce
+qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau
+l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité
+même de Rousseau est faite de ses années de vagabondage,
+d'insouciance, de paresse gaie, d'<i>insociabilité</i>,
+et, disons-le, d'immoralité.</p>
+
+<p>Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses
+diverses; nous sommes surtout ce que nous aimons
+en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, et ce
+qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en
+nous le souvenir quand le souvenir est un ravissement,
+c'est le Rousseau de vingt à trente ans. On cherche, ce
+me semble, les causes de sa misanthropie dans le ressentiment
+amer de ses années d'humiliation et d'épreuves.
+Mais ces années n'ont jamais été pour lui des
+épreuves et ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec
+délices, et il en est encore fier. Il n'en a pas l'amer déboire,
+il en a encore aux lèvres la caresse et le parfum.
+Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite
+avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les
+Charmettes, le gué, le cerisier, les bords de la Saône,
+le coche de Montpellier, ce sont les asiles de Rousseau,
+c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, et
+délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se
+retrouve.&mdash;Ne vous figurez point un plébéien qui a
+peiné et souffert et qui dit avec orgueil au monde:
+voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se
+faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien
+peu près, un sauvage, civilisé presque malgré lui, ne
+détestant pas absolument le monde nouveau où il est
+entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, mais le méprisant
+un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un
+long regard lointain caressant le beau désert vaste et
+libre, la hutte fraîche, le sentier qui mène aux sources,
+les fleurs dans le buisson, le grand ciel clair et profond,
+propice au sommeil parfois, toujours au rêve.</p>
+
+<p>Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés!
+mais plutôt, plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi
+tant de peine? Pourquoi ces arts, ces sciences,
+ces ambitions, ces efforts, ces complications de la vie,
+ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi
+ne suis-je pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps
+sans peine et avec bonheur! Pourquoi l'humanité
+n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle l'a été si
+longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie,
+candeur, douceur! Et le rêve recommence de
+l'Arcadie perdue, dédaignée, oubliée, si facile peut-être
+à reconquérir.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque
+toujours reste aimable, du moins, réussit moins qu'elle
+ne voudrait même, à être incommode et irritante. On
+y sent toujours, au fond, et plus près qu'au fond, très
+proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous
+les plis apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires,
+le rêve ingénu d'un enfant, un peu gâté, un
+peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre et doux.
+Sachons que les hommes de ce genre sont les pires
+directeurs d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont
+les plus séduisants des artistes, et comprenons l'influence
+qu'ils ont exercée, sans que nous consentions
+à la subir.</p>
+
+<p>Et voilà aussi pourquoi les <i>Confessions</i> restent l'ouvrage
+de Rousseau qu'on aime encore le plus à lire,
+sauf les quelques pages où la grossièreté de l'auteur
+&mdash;aidée de celle du temps&mdash;a laissé des souillures
+honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de
+Rousseau le sentiment est devenu idée, et l'idée est
+toujours si contestable qu'elle déconcerte et irrite,
+même quand elle est profonde. Dans les <i>Confessions</i>,
+c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché
+naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut,
+avec Voltaire, un peu longuement. C'est que Rousseau,
+dans cet effort qu'il a fait pour se détacher de la société,
+de la civilisation, du monde organisé, en est
+venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait
+laborieusement pour combattre tout cela, même
+des violences et des colères que tout cela lui inspirait.
+De lui il ne nous donne plus que lui, et, tout compte
+fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il ne nous
+dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit
+surtout: «Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!»
+Et, comme il y a un peu de vrai en ceci, on ne saurait
+dire en quelle mesure la confidence est plus ridicule
+que touchante, ou plus touchante que ridicule.</p>
+
+<p>Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité
+si frappante parmi tous les mémoires. Les
+mémoires ont toujours quelque chose de désobligeant
+et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune.
+Il y a toujours une impertinence extrême à
+occuper le monde de soi, et à se donner ainsi pour
+une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on
+est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on
+est un homme de génie, mais parce qu'on a eu une
+loi de développement différente de celle des autres,
+alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du moins
+l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant.
+Les mémoires sont alors une explication des opinions
+et des théories, explication dont on pourrait se
+passer à la rigueur, mais qui a son sens, son utilité
+et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à
+écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné
+par le monde où s'est passée sa jeunesse, et ce monde
+étant connu. Mais les mémoires d'un vagabond devenu
+parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient
+être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine,
+encore qu'ils ne me soient pas nécessaires; mais ils
+me seraient agréables,&mdash;d'autant qu'ils seraient
+naïvement modestes, au lieu d'être naïvement
+orgueilleux.</p>
+
+<p>Enfin remarquez cette dernière différence entre les
+mémoires de Rousseau et la plupart des autres. Les
+autres, pour la plupart, ont ce défaut, assez grave
+peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante
+ans, l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que
+nous ne connaissons plus. Nous ne pouvons plus le connaître.
+Notre vie s'est placée entre lui et nous, et fait
+nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec
+les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec
+nos idées de sexagénaire, nous aimerions avoir été à
+vingt ans, que nous affirmons que nous avons été en
+effet. De là tous ces jeunes sages dont les mémoires
+sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte,
+produit chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est
+point, ce n'est guère le Rousseau de cinquante ans
+qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu par la
+société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par
+la demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé
+d'aimer, c'est le Rousseau de trente ans, et il ne l'a
+pas quitté pour ainsi parler, tant il a continué de le
+chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, il l'a
+gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé,
+ou presque point, parce qu'il est conservé par le culte
+dont on l'honore. Rousseau le retrouve dès qu'il rentre
+dans la solitude. Aussi comme il est vivant dans
+ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par
+le temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution
+laborieuse! L'orgueil, presque monstrueux, a
+eu, au point de vue de l'art, un merveilleux effet: il a
+fait une résurrection.</p>
+
+<p>Aussi c'est un roman, ces <i>Confessions</i>; c'est un roman
+par l'arrangement délicat, l'art de faire attendre,
+de préparer et d'amener les incidents, de mettre en
+pleine et vive lumière les points saillants, les événements
+décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un
+roman plein de vérité, de franchise, de franchise insolente,
+mais de franchise; plein de candeur, de candeur
+cynique, mais de candeur; l'une des informations les
+plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur
+l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et
+indécis, ses trêves, ses misères, ses impuissances,
+son acheminement, de si bonne heure commencé sans
+qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la désespérance
+et de la folie.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES</h4>
+
+<p>L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment,
+une certaine originalité même dans la conception
+de la vie suffisent à faire un grand romancier et
+une manière de brillant poète; elles ne suffisent point
+à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point
+été un grand philosophe. Ses idées philosophiques et
+ses idées politiques sont dignes d'attention plutôt
+que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire de
+leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie
+est très élémentaire, et les «cahiers scolastiques»,
+comme disait Diderot en parlant de la <i>Profession de
+foi du Vicaire Savoyard</i>, sont plus brillants de forme,
+plus entraînants par leur mouvement oratoire et
+plus engageants par leur chaleur de conviction, que
+satisfaisants pour l'esprit et pour la raison.&mdash;Rousseau
+est parti, comme il était naturel, d'une morale
+toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte
+de bonne volonté instinctive, et après avoir songé,
+comme nous l'avons vu, à transformer ses confuses
+sensations du bien en un système, il en est revenu à
+une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance
+en Dieu et en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache
+fortement sans renouveler les raisons d'y croire.
+Autrement dit, ce qui restait en son temps, à peu près
+intact, des antiques croyances théologiques, il le relient,
+il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure
+qu'il avance, à y adhérer, et il le fait aimer par
+l'élévation naturelle de l'éloquence avec laquelle il
+l'exprime.</p>
+
+<p>Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle
+de Rousseau n'a vraiment d'originalité, et n'a eu de
+charmes pour ses contemporains, qu'en ce qu'elle
+n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle
+était professée par un homme un peu indigne d'en être
+l'apôtre.&mdash;Elle n'est point mauvaise; je cherche par
+ou elle se rattache à un nouveau principe et à quoi elle
+emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est ni plus ni
+moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de
+Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a
+besoin que pour ses valets, tandis que celle de Rousseau
+est bien quelque chose dont il a besoin pour lui-même.
+Cela fait, certes, une différence, surtout dans le
+ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré;
+mais la profondeur est la même ici et là, et la puissance,
+sinon de persuasion, du moins de conquête est
+égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à craindre de l'un
+ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et partisan
+du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant
+même de l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément
+de l'avis de Rousseau, en le lisant; et je ne vois guère de
+différence plus essentielle. Tous deux aboutissent au
+même point par des chemins très divers. L'un a besoin
+d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre
+pour garder quelque consolation et quelque espérance;
+et ce minimum est le même où Voltaire trouve un frein
+pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une
+douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et
+une assurance sans devoir.&mdash;Cette philosophie religieuse
+est à très bon marché, vraiment, et à très bon
+compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et
+l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner
+quelque chose. De ses deux aspects elle séduisit le
+monde d'alors, par Voltaire les gens pratiques, par
+Rousseau les gens de sentiment et de tempérament
+oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu
+ou y ont mis plus que je n'y peux voir ou mettre; mais,
+quelque effort que je fasse pour ne pas traiter légèrement
+deux grands hommes de pensée du reste, il
+me serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en
+dire plus, que je ne fais.</p>
+
+<p>Une remarque cependant. Comme, encore que revenant
+au même, la «religion» de Voltaire et «la religion»
+de Rousseau partent de sentiments très différents,
+il s'ensuit que les idées de Rousseau sur la
+<i>question religieuse</i> s'écartent de celles de Voltaire. Il y
+a une certaine générosité de coeur dans Rousseau, et,
+nous l'avons noté, certaines tendances, certain goût
+et certain air de directeur de conscience, qui font qu'il
+n'a pas cette haine furieuse pour le prêtre qui est le
+côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du <i>Dictionnaire
+philosophique</i>. Aussi Rousseau n'a jamais
+voulu «écraser l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer.
+Il le voulait plus philosophe, plus «éclairé»
+et moins croyant, devenant un simple «officier de
+morale»; mais gardant son influence, salutaire,
+douce, non plus rude, impérieuse et terrible, mais
+son influence encore, sur la société. C'est là un des
+rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y insiste
+un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par
+lui.</p>
+
+<p>Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire;
+mais pourtant deux écoles très différentes, au point de
+vue de la question religieuse, sortent de l'un ou de
+l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant du
+reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et
+à «écraser»; à Rousseau ceux, plus timides ou plus
+doux, qui ont essayé d'associer la religion ancienne
+aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et un
+clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis
+la vision aimable et vague du Vicaire Savoyard.
+Ces deux écoles ont traversé toute la période révolutionnaire
+et toute la période contemporaine, et on les
+retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire
+des idées au XIXe siècle, représentant du reste
+deux penchants divers, très persistants l'un et l'autre,
+de l'esprit français.</p>
+
+<p>Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale.
+Il n'a pas un système lié et solide, et bien des fois,
+dans sa correspondance, il le reconnaît de bonne grâce.
+Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et que
+nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste
+s'y rattachent et s'y appuient toutes. Il est optimiste
+profondément.&mdash;L'optimisme misanthropique c'est la
+définition même de Rousseau.&mdash;Le monde est bon
+parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se
+retranche et d'où il ne serait pas aisé de le faire sortir.
+Le monde est bon; seulement, vous vous y attendez,
+l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le mal
+moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il
+s'en explique, dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le
+désastre de Lisbonne, à laquelle <i>Candide</i> est une réponse,
+avec une assurance et une intrépidité de conviction
+très significatives. Le mal moral, l'homme serait
+mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le
+péché est de lui. Il est une monstruosité que l'homme
+a introduite sur la terre. Que l'homme l'en retire, et
+purge le monde.&mdash;Resterait à expliquer comment et
+pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau
+nierait, du moins si aisément capable de le devenir;
+et c'est, bien entendu, ce que Rousseau, non plus
+que personne, n'a jamais éclairci. Il s'en tire, comme
+nous tous, par la considération du parfait et de l'imparfait,
+par cette idée que l'homme, s'il était parfait,
+serait Dieu, et en d'autres termes ne serait pas;
+qu'existant il doit être borné, fini, incomplet...&mdash;Mais
+l'imperfection n'est pas la malice, et si l'homme imparfaitement
+bon, cela va de soi, l'homme créateur
+du mal, cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est
+pas fait, ou n'a pas entendu, cette objection.</p>
+
+<p>Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a
+inventé, à bien peu près, si presque entièrement, que,
+retranché le mal physique créé par l'homme, l'homme
+ne se douterait sans doute point de l'existence du mal
+physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les
+maladies par ses imprudences et ses intempérances.
+Il a créé les accidents par son humeur aventureuse et
+sa fureur de braver les éléments dans un dessein de
+lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par
+la sottise qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller
+plus loin, le désastre de Lisbonne ne vient pas du
+tremblement de terre; il vient de ce qu'on a bâti Lisbonne.
+De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée,
+ont bien peu de chose à craindre d'un tremblement
+de terre.&mdash;Reste la mort; mais la mort sans maladie,
+sans accident et sans crime, après une longue vie
+saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de
+vieillesse, un dernier sommeil, l'engourdissement suprême,
+la simple impossibilité d'exister toujours, et
+quelque chose qu'on ne sent point.&mdash;Voilà le système
+tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au
+contraire.</p>
+
+<p>Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette
+vue du monde est-elle assez étroite! Il n'y a donc que
+des hommes dans le monde! Mais le mal souffert par
+les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs
+accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la
+loi universelle qui veut que les êtres animés vivent
+uniquement de la mort, prématurée et douloureuse,
+des autres, si bien que, la souffrance cessant aujourd'hui,
+la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal
+n'est pas une exception dans le monde, mais ce par
+quoi le monde existe et sans quoi il ne serait pas; si
+bien que la vie universelle n'est que le mal organisé,
+si bien que vie et mal sont tout simplement la même
+chose: voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien
+étrange.&mdash;Il semble que la pensée, quelquefois, chez
+les hommes surtout qui en font la complice de leurs
+sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise
+une sorte d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle
+perce vivement dans une certaine direction, d'autant
+elle laisse toute une région de ce qu'elle explore étrangère
+à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.</p>
+
+<p>L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la
+misanthropie, confirmé au contraire et comme renforcé
+par la misanthropie, chéri d'autant plus que la malice
+des hommes le gêne; le monde cru bon, non seulement
+malgré le mal, mais d'autant plus que le mal,
+pure invention des hommes, l'a pour un temps offusqué
+et apparemment enlaidi, voila où Rousseau se tient
+obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.&mdash;Ses misères
+même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne
+laisse pas d'être juste, c'est que le pessimisme est une
+maladie d'homme heureux. Il est singulier, dit-il, que
+ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres de rente,
+qui se plaigne de l'organisation des choses, et un
+Rousseau, misérable et persécuté, qui la bénisse.&mdash;
+Il n'a point tort, et le pessimisme vulgaire, celui qui
+n'aboutit point ou ne se rattache pas à une énergique
+volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il accuse,
+n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel
+à l'homme, besoin qui, quand il ne peut se satisfaire
+dans la considération de malheurs personnels, se
+prend à tout.&mdash;Mais si le pessimisme ordinaire est
+le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le
+besoin de se consoler aussi et de s'endormir, et s'il
+n'est pas fondé sur la notion du devoir, sur cette idée
+qu'il n'y a que le bien moral qui compte et que celui-ci
+il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme
+système que le système adverse;&mdash;et s'il se complique
+d'un mépris infini pour les hommes, il n'est plus
+qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, et cette opinion,
+peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres
+estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau
+qui doit le redresser.</p>
+
+<p>Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques,
+rares et courts du reste (<i>Lettre à Voltaire
+sur le désastre de Lisbonne</i>.&mdash;<i>Lettres à M. l'abbé
+de ***</i>, 1764), qu'il faut chercher ce qu'on pourrait
+appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres
+demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à
+M. de Mirabeau, et surtout à ses amies, Mme de Boufflers,
+Mme de Luxembourg, Mme de Verdelin. Souvent ce sont,
+dans le sens littéral du mot, des <i>lettres de direction</i>,
+c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant,
+bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très
+souvent exquises. Les «sermons» de «Julie» et les
+«lettres de direction» de Rousseau, avec quelques
+pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce qu'il
+y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel»
+dans tout le XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle
+est là. Elle est courte. Elle est mêlée, et d'une essence
+toujours un peu basse. Il est très rare qu'il ne s'y
+égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile
+et si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque
+demi-sensualité qui ne laisse pas d'être un peu grossière.
+Les sages du XVIIIe siècle n'ont pas eu des mains
+à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je
+dis les plus fines et pures, ne détestaient point une
+certaine lourdeur de tact. Tant y a, et pour ne pas
+poursuivre la comparaison, même à leur gloire, avec
+les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le
+«<i>Sénèque à Lucilius</i>» du XVIIIe siècle est dans Rousseau,
+partie dans l'<i>Emile</i>, partie dans <i>Héloïse</i>, partie, et c'est
+encore ici qu'il est le meilleur, dans la correspondance.
+Rousseau moins malade, moins misanthrope
+et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un
+grand romancier, et un grand poète, et un peintre
+amoureux et touchant des beautés naturelles,&mdash;ensuite
+un médiocre philosophe,&mdash;enfin un moraliste
+délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami
+des coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire,
+non sans quelque douce et insinuante puissance à
+les guérir.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<h4>LE «CONTRAT SOCIAL»</h4>
+
+
+<p>Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je
+le dis franchement, ne pas tenir à l'ensemble de ses
+idées.</p>
+
+<p>Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des
+sentiments et des idées de Rousseau; que s'affranchir
+lui-même, et affranchir l'homme, s'il est possible, du
+joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention
+sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois
+exprimée?&mdash;Eh bien, ses théories politiques ne sont
+nullement dans ce sens, et ce serait à peine, ce ne serait
+vraiment point, de ma part, une exagération de
+polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer
+le joug social et à le rendre plus solide, plus étroit
+et plus lourd.</p>
+
+<p>Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns
+à prouver justement le contraire de ce que
+j'avance<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>... Ils disent: il ne faut pas croire que Rousseau
+ait à ce point l'horreur de l'état social et des prétendues
+servitudes qu'il impose et des prétendues
+dégradations qu'il entraîne. Le discours sur l'<i>Inégalité</i>
+est dans ce sens; mais c'est le <i>Contrat social</i> qu'il
+faut lire, qui est dans un autre, et ne considérer l'<i>Inégalité</i>
+que comme une boutade de Rousseau jeune,
+soufflé très fort par Diderot.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> En particulier M. Champion dans son très beau livre sur
+l'<i>Esprit de la Révolution</i> et dans un article de la <i>Revue Bleue</i>,
+février 1889.</blockquote>
+
+<p>S'il n'y avait que l'<i>Inégalité</i> d'un côté et le <i>Contrat</i>
+de l'autre, je dirais que Rousseau a eu deux idées générales,
+si différentes qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais
+là. Mais l'idée de l'<i>Inégalité</i>, l'idée antisociale,
+l'idée que les hommes ont serré trop fortement le lien
+qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle
+dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont
+ils se gâtent, et une vie artificielle dont ils meurent,
+cette idée elle n'est pas seulement dans l'<i>Inégalité</i>. Elle
+est, seulement, et sans la mettre où elle n'est pas, dans
+le <i>Discours sur les Lettres</i>, dans l'<i>Inégalité</i>, dans la
+<i>Lettre sur les Spectacles</i>, dans l'<i>Emile</i>, dans la <i>Nouvelle
+Héloïse</i> et dans la <i>Lettre à Mgr. de Beaumont</i>; et
+j'ai montré que dans cette dernière (après l'<i>Emile</i>),
+Rousseau renvoie à l'<i>Inégalité</i>, en résume les principes,
+en répète et en confirme les conclusions, en
+accepte, en revendique, en proclame plus que jamais
+l'esprit.&mdash;Donc cette idée est partout dans Rousseau,
+et est presque le tout de Rousseau, et fort,
+maintenant, précisément du raisonnement de mes
+adversaires, pris à l'inverse, je dis que le <i>Contrat
+social</i> de Rousseau est en contradiction avec ses idées
+générales;&mdash;à moins qu'on ne préfère dire que tous
+les écrits de Rousseau sont en contradiction avec le
+<i>Contrat social</i>, ce à quoi je ne m'oppose point.</p>
+
+<p>Oui, le <i>Contrat social</i> a l'air comme isolé dans l'oeuvre
+de Rousseau. Il s'y rattache par une phrase, par
+la première, qui pourrait tromper ceux qui jugent
+tout un livre par la première ligne.&mdash;«L'homme est
+né libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien
+qui est du Rousseau que nous connaissons; l'homme
+est né bon, et partout il est mauvais; le monde a été
+créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né libre, et
+partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner.
+Et nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât
+d'après sa méthode ordinaire, ou plutôt sa pente
+d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: «Donc rebroussons;
+donc revenons à un état social aussi proche que
+possible de la liberté primitive, à un état où l'individu
+ait le plus possible ses aises et le jeu libre de sa force
+propre, où la société soit contenue et réduite autant
+que possible. «L'anti socialisme, c'est l'individualisme;
+en politique, la forme que prend l'Individualisme
+absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un
+lecteur assidu, de Rousseau peut et doit s'attendre en
+ouvrant le <i>Contrat</i> et en lisant la première ligne, c'est
+à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, libéral
+intransigeant, anarchiste.&mdash;Il a été le contraire; je
+n'y peux rien.</p>
+
+<p>Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens
+que, comme il y a un peu de flottement dans le
+<i>Contrat</i> et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera
+du libéralisme; comme on y trouvera un peu de
+bien des choses que Rousseau prétend combattre;
+mais le fond du <i>Contrat</i> est nettement et formellement
+anti libéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie
+que la société était illégitime, et illégitime sa prétention
+de demander aux hommes le sacrifice d'une part
+d'eux-mêmes; il va soutenir que les hommes lui
+doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent
+qu'il n'y a de droit que le sien,</p>
+
+<p>Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain
+est absolu; voilà l'idée maîtresse du <i>Contrat social</i>. Ce
+tout le monde qui a corrompu chacun&mdash;n'est-il point
+vrai, Rousseau?&mdash;c'est lui qui a tout droit sur chacun
+de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave&mdash;n'est-il
+pas vrai, Rousseau?&mdash;peut légitimement
+disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude.
+Ce tout le monde qui m'a fait mauvais&mdash;n'est-il
+pas vrai, Rousseau?&mdash;ne doit rien sentir qui l'empêche
+de peser de plus en plus sur moi de toute sa
+détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique
+et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa
+chose comme homme, comme citoyen et comme être
+pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il
+m'élèvera selon ses idées, me fera agir selon sa loi,
+«expression de la volonté générale», me fera penser
+selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout
+le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être
+exilé si je la repousse, d'être «puni de mort» si,
+l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin
+général du <i>Contrat</i>.</p>
+
+<p>Le détail en est, le plus souvent, encore plus
+oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce
+qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en
+défie. Une démocratie représentative, par cela seul
+qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale
+qu'une autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une
+volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une
+loi s'imposant à chaque individu. Mais s'il fait faire
+cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces législateurs
+discuteront, réfléchiront, tiendront compte,
+sinon des droits, du moins des convenances, des
+intérêts respectables de la minorité; ou même des individus.
+Rousseau voit très bien que cet état n'est déjà
+plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie,
+et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie
+élective». Voilà qui n'est pas bon. Il nomme
+bien cela, en passant, «le meilleur des gouvernements»;
+mais il s'arrange de manière que ce
+meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces
+législateurs, dont les discussions mettraient un peu
+de raison, d'atténuation au moins et de tempérament,
+dans la rude organisation sociale, dans ce système de
+pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront
+pas à discuter; leur mandat sera impératif, et leur
+décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas
+ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté»
+ne peut être représentée, parce qu'elle ne peut pas
+être aliénée. «Les députés du peuple <i>ne sont pas</i> ses
+représentants; ils ne sont que ses commissaires.
+Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le
+peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne
+l'est que durant l'élection des membres du parlement;
+sitôt qu'ils sont élus, il n'est rien.»&mdash;Et nous voilà
+revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à
+la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme,
+c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.</p>
+
+<p>Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote
+qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple
+et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu,
+parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est
+une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose
+rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et
+qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une
+faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur
+qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent.
+La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité
+est absolue. Elle ne risque pas même d'être
+méprisée.&mdash;C'est pourtant à ce despote sans frein
+que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance,
+s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté
+ni de sécurité dans son système.</p>
+
+<p>Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne
+justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait
+penser, me fait agir, et me pétrit de toute part, me
+jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs.
+Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par
+les candidats à la députation<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. «La fonction de juge
+doit être un état passager d'épreuves sur lequel la
+nation puisse apprécier le mérite et la probité d'un
+citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents
+dont il est trouvé capable. Cette manière de
+s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges
+très attentifs....»&mdash;à quoi, si ce n'est à plaire à ceux
+qui les nomment, et à être les instruments dociles
+d'un parti? Tout au gré du suffrage universel, rien
+qui soit soustrait, par une constitution, ou par des
+privilèges et droits acquis, ou par une reconnaissance
+du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et
+capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le
+plébiscite nécessaire à chaque loi pour qu'elle soit
+valable, et la magistrature élective, c'est-à-dire servante
+d'un parti: tel est le système complet de
+Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa
+rigueur, avec tout son danger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>Gouvernement de Pologne</i>.</blockquote>
+
+<p>J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate,
+avait eu quelques illusions sur l'aptitude
+du peuple, non pas seulement à contrôler la manière
+dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants.
+Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne
+reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais
+il la croit très judicieuse dans le choix des personnes.
+«Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats»,
+dit Montesquieu; et s'il n'avait été un parlementaire,
+sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi
+bien dans le sens de juge que dans celui de représentant
+politique. Cette manière de penser, dont on voit
+que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, vient
+d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques
+souvenirs de l'antiquité ensuite, qui mieux entendus,
+au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions,
+enfin et surtout de l'absence d'expérience, et
+de l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe
+siècle ont eu l'idée de bien des choses; ils n'ont pas
+pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont tous cru, plus ou
+moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les
+vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable
+au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre
+son intérêt. Un penseur est toujours un homme
+qui a peu de passions, du moins qui en a moins que
+les autres, du moins qui en est moins continuellement
+obsédé que les autres, moyennant quoi, justement,
+il pense; et il est par là toujours assez porté à
+voir dans le monde plus de raison et moins de passion
+qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un
+peu, voient une nation comme une famille qui a un
+procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat.
+Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un certain
+nombre de classes, de groupes, de partis, qui
+sont surtout menés par l'instinct de combattivité. L'essentiel
+pour chacun est de vaincre les autres, ou à
+deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine
+violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une
+élection qui ne fut un combat, et un combat pour le
+plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près.
+Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est
+pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est
+pas même l'expression de la volonté du parti le plus
+fort; il n'indique que ses répugnances. Toute décision
+de la majorité a le caractère d'un <i>veto</i>. Indication précieuse,
+qu'il faut bien se garder de négliger, et que
+même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement
+ni d'une législation ni d'une politique. Or
+toute législation et toute politique, selon Rousseau, est
+fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui part,
+à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules
+fausse ou incomplète.</p>
+
+<p>Peut-être aussi&mdash;je n'en sais rien du reste&mdash;peut-être
+aussi les quelques écrivains politiques qui ont
+penché, au XVIIIe siècle, vers «l'Etat populaire» n'ont-ils
+jamais songé au suffrage universel. Il était trop
+loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop
+inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont
+le peuple, et où le «citoyen» est déjà un aristocrate),
+pour que l'idée, nette du moins, de la foule
+gouvernant se soit vraiment présentée à eux.&mdash;Sans
+doute quand ils parlaient démocratie, ils songeaient
+aux «bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à
+des aristocraties assez larges, mais très éloignées
+encore des démocraties modernes.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa
+simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les
+gouvernements «mixtes» et «composés» et fait de
+haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est certainement
+l'organisation la plus précise et la plus exacte
+de la tyrannie qui puisse être.</p>
+
+<p>Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales
+de Rousseau n'y mènent point?&mdash;Il vient, ce me
+semble, de l'éducation protestante de Jean-Jacques
+Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation;
+mais on sait assez que l'éducation de l'esprit se fait
+des lieux ou l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que
+de tout autre chose. Rousseau a vécu dans une cité
+protestante durant tout le premier développement de
+son esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement
+eu les yeux tournés vers Genève pendant toute
+sa vie. Or, l'ancienne théorie politique des écoles protestantes
+n'est pas autre chose que le dogme de la
+souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques
+de Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter
+point par point, et comme texte en main, le <i>Contrat
+social</i><a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>. Cela tient à ce que ce n'est pas Rousseau qui
+a écrit le <i>Contrat social</i>. C'est Jurieu qui en est l'auteur,
+et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu
+que Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter
+et à confondre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Voir notre <i>Dix-Septième siècle</i>, article <i>Fénelon</i>. (Lecène, Oudin et Cie.)</blockquote>
+
+<p>Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est
+la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison
+pour valider ses actes.» Avant lui Grotius, bien moins
+hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en
+avait pas moins posé en principe et comme base de
+tous ses raisonnements le «contrat social» de Rousseau,
+une convention par laquelle les hommes ont fait
+délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui
+mène (quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser
+qu'ils peuvent toujours légitimement les reprendre
+quand ils jugent qu'on les viole.&mdash;Même doctrine
+dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac,
+élève de Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise,
+se maintien et se répète. Même doctrine enfin
+dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il faut faire
+attention; car il est protestant, il est de Genève, et les
+<i>Principes du droit politique</i> sont de 1751, et le <i>Contrat
+social</i> est de 1762. Or, les principes de Burlamaqui
+sont ceux-ci textuellement: La société humaine
+est par elle-même et dans son origine une société
+d'égalité et d'indépendance.&mdash;L'établissement de la
+souveraineté anéantit cette indépendance.&mdash;Cet établissement
+ne détruit pas et ne doit pas détruire la
+société naturelle.&mdash;-Il doit servir à lui donner plus de
+force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est Burlamaqui.)&mdash;De
+Burlamaqui encore, copiant Grotius, du
+reste, et ne faisant que le souligner, cette idée que «la
+souveraine autorité sur l'économie de la religion doit
+appartenir au souverain», que «la nature de la souveraineté
+ne saurait permettre que l'on soustraie à son
+autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible
+de la direction humaine»; que, quand on prend une
+autre voie, il y a soit «anarchie», soit «deux puissances»,
+auquel cas tout est perdu; car «on ne peut
+servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».&mdash;De
+Burlamaqui encore cette idée<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a> que la démocratie
+exige un Etat d'un territoire peu étendu, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le
+texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)</blockquote>
+
+<p>Rousseau était donc comme le dernier venu de
+l'école protestante, il ne faisait, ce me semble bien,
+qu'en résumer très brillamment toutes les leçons; il
+en subissait très directement l'influence, et ses idées
+générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en
+détacher, comme il me parait qu'elles auraient dû
+faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre,
+et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux
+et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il
+cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet
+de son père.)&mdash;Cette école, tout entière, avait pris
+la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale
+a été très lente à naître en Europe. Elle est
+essentiellement moderne; elle est d'hier. Elle consiste
+à croire <i>qu'il n'y a pas de souveraineté</i>; qu'il y a un
+aménagement social qui établit une <i>autorité</i>, laquelle
+n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui,
+pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée,
+contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles,
+du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et
+qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup
+de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté.
+Cette idée était presque inconnue au XVIIIe Siècle,
+et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution
+elle est restée confuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Montesquieu?&mdash;Nous y arrivons. Montesquieu
+a eu une très grande influence sur le <i>Contrat
+social</i>. Trop orgueilleux pour en convenir, Rousseau
+a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait
+remarquer<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> ce qui est vrai, mais va contre Rousseau
+plus que contre l'auteur de l'<i>Esprit des Lois</i>, que Montesquieu
+est plutôt un critique sociologue qu'un théoricien
+systématique: «... il n'eut garde de traiter des
+principes du droit politique; il se contenta de traiter
+du droit positif des gouvernements établis». Il plaisante
+un peu lourdement sur la théorie de la division
+des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant diviser la
+souveraineté dans son principe, la divisent dans son
+objet: ils la divisent en force et en volonté, en puissance
+législative et en puissance exécutive.... Tantôt
+ils confondent toutes ces parties, et tantôt ils les séparent.
+Ils font du souverain un être fantastique et formé
+de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent,
+dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs; puis,
+jetant en l'air tous ses membres l'un après l'autre, ils
+font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.»
+&mdash;Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins
+qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation
+ou d'emprunt, Rousseau profite de Montesquieu et
+ramène à son profit quelques-unes de ses idées;&mdash;
+et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce
+qu'il y a de libéralisme dans le <i>Contrat social</i>; car il
+y en a.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Dans l'<i>Emile</i>, livre V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, II, 2.</blockquote>
+
+<p>Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si
+dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté
+doit rester indivisible, mais les <i>délégations</i>
+de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs
+délégués doivent être distincts, et cette précaution
+prise, revenant tout simplement à l'idée et même au
+langage de Montesquieu qu'il jugeait tout à l'heure si
+plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps politique
+on distingue la force et la volonté, celle-ci sous
+le nom de puissance exécutive<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.... Il n'est pas bon
+que celui qui fait les lois les exécute <a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, III, 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, III, 4.</blockquote>
+
+<p>Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et
+très juste, que Rousseau tire ingénieusement de l'idée
+même qu'il se fait de la souveraineté. La loi est la parole
+de la souveraineté; elle est l'expression de la volonté
+générale. C'est pour cela que la souveraineté ne
+peut parler que par la loi, non par une décision particulière.
+La volonté générale n'a son expression que
+dans la loi; elle ne peut l'avoir dans une résolution
+de détail, d'interprétation ou d'application. Elle cesserait
+alors d'être volonté générale. «La volonté générale
+<i>change de nature ayant un objet particulier</i>, et ce
+n'est pas à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur
+un fait<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>.» Donc le peuple ne doit être ni gouvernement,
+ni juge. Il y perdrait comme sa nature propre.
+Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et
+il faudrait ajouter son aptitude) à <i>penser généralement</i>,
+à décider sur les ensembles, et à concevoir l'ordre et
+la règle. Donc ni le peuple, du moment même qu'il
+est législateur, ne peut être ni <i>gouvernement</i>, ni <i>juge</i>;
+ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier,
+viser une personne, ou être faite pour une
+circonstance. Une loi contre une personne, ou une loi
+de circonstance, non seulement a toutes les chances
+du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité:
+elle n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement
+qu'on appelle loi pour tromper l'opinion.
+C'est le renversement de toute morale politique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, II, 4.</blockquote>
+
+<p>Quel dommage que ces idées, d'une part restent un
+peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part
+soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient
+quittées, reprises et quittées encore, ne forment point
+corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a
+pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur
+de les amener à leur dernier point de netteté, sentant
+qu'à ce moment il eût été la main dans la main de
+Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.</p>
+
+<p>Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes,
+qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la
+souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le <i>Contrat social</i>,
+sont dans le <i>Contrat social</i>. C'est la plus heureuse
+des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui
+n'a pas assez médité sur les questions politiques,
+n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système
+arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant
+lui-même, avec sa passion intime de liberté
+individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté
+populaire, y a glissé ou laissé s'introduire
+toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait
+à la doctrine libérale des publicistes modernes.
+&mdash;Et voilà que le dernier représentant de l'école politique
+protestante apparaît, non plus comme celui
+qui en a le plus étroitement ramassé les principes
+tyranniquement démocratiques, mais comme celui
+qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement
+la rigueur.</p>
+
+<p>Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales,
+encore que si profondes, que Rousseau insistait
+le plus, et c'est le dogme de la souveraineté populaire,
+considérée comme ayant existé toujours, et s'étant
+seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais,
+dans les sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté,
+soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et
+avec passion.&mdash;Et c'était aussi, partie grâce à lui,
+partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait
+dans son livre de plus clair, de plus frappant, de plus
+prenant, de plus vite et facilement intelligible.&mdash;Et
+il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est
+ce qui en est resté; et que de cette doctrine, encore
+qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme
+à ses idées générales, encore que même dans le
+<i>Contrat</i> il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur
+le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et
+influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi
+les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré
+(ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il
+est difficile de ne pas le laisser, pour une grande part
+au moins, responsable.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IX</h4>
+
+
+<h4>ROUSSEAU ÉCRIVAIN</h4>
+
+<p>Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible
+par le coeur, puissant par la pensée et l'imagination,
+et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses
+mêmes des forces redoutables à charmer et plier les
+coeurs.</p>
+
+<p>Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux,
+chez qui l'imagination et la sensibilité dominent
+et étouffent la raison, le sens commun, les facultés
+de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant
+dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un
+des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est
+un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et
+de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence
+de ses contemporains, dans des systèmes et
+des théories; et c'est là son originalité en même temps
+que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les
+autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.</p>
+
+<p>Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection
+de vie idéale, froissé, comme tous les poètes,
+par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle
+est, et dans la société telle qu'elle existe autour de
+nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire,
+dans des rêveries, des contemplations, des
+visions, mais dans des théories politiques et des
+doctrines sociales, où il a apporté non l'observation
+et l'étude des faits, mais des constructions <i>à priori</i> et
+des abstractions de «promeneur solitaire».</p>
+
+<p>Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce
+que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux,
+et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière
+puissance de raisonnement et de logique. Un
+logicien n'est pas nécessairement un homme de raison
+froide et tranquille. Il arrive fort souvent que la
+déduction à outrance est une des formes de l'imagination
+et de la passion. On ne s'enivre point de <i>raison</i>,
+c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion;
+mais on s'enivre de <i>raisonnement</i>, c'est-à-dire
+de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives,
+d'une idée générale devenant système politique,
+système pédagogique, système religieux, système
+social.</p>
+
+<p>Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent
+jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé
+par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale
+très logique, très suivie, très liée, très systématique et
+très séduisante, voilà Rousseau.</p>
+
+<p>Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à
+ces rêveurs qui ont du génie, telle <i>intuition</i>, peu ramenée
+à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais
+contenant, comme en un germe, une partie de vérité,
+met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis
+et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail,
+très réalisable, très utile et féconde en résultats.
+Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement
+doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme
+des poètes glorieux et des rénovateurs de l'imagination
+humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre; mais
+encore, au point de vue des applications, comme des
+initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs,
+mais inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs
+de la lumière qui commence à poindre, un peu
+étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent;
+en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs
+de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à
+naître et qu'ils doivent ne pas connaître.</p>
+
+<p>Rousseau est un des plus grands prosateurs français.
+Il est un rénovateur du style et de la langue. Il
+a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement
+désappris depuis Fénelon, et presque depuis
+Bossuet.</p>
+
+<p>A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse,
+au beau développement et aux souples évolutions
+des grands maîtres eu style du XVIIe siècle,
+avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans
+qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé
+une prose fort distinguée aussi, mais d'un genre
+essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux
+plutôt que fort, procédant par phrases braves,
+vives et comme tranchantes, par traits, par maximes
+et par épigrammes.</p>
+
+<p>Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très
+grandes différences entre eux, du reste, présentent
+tous ce caractère commun; et leurs contemporains
+portent à l'excès cette manière, comme toujours font
+les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du
+moins pour ce qui est l'homme même, à savoir le style,
+n'est l'élève de personne, apporte avec lui un style
+nouveau; et comme il est passionné, c'est le style
+oratoire.</p>
+
+<p>Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence,
+qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans
+le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les
+souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante
+de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement
+facile dans la conduite du discours, et, plutôt
+que <i>l'ordre</i> véritable, ce <i>mouvement</i> qui vient de
+l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce <i>mouvement</i>
+que Buffon a donné avec raison pour la seconde
+des deux qualités fondamentales du style, mais que,
+après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement
+et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a
+pas le don.</p>
+
+<p>C'est le don propre de Rousseau. Pour la première
+fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on
+put lire un livre comme un discours qui saisit l'auditeur,
+le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans
+le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.</p>
+
+<p>Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui
+n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui
+est une trace de la sensation, qui vit, qui respire et
+qui brille.</p>
+
+<p>C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement
+un écrivain, orateur entraînant et séduisant,
+mais un peintre des choses réelles, ce que personne
+n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il
+a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et
+réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles,
+susciter dans la génération littéraire qui l'a
+suivi une foule de grands peintres de la nature, les
+Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les
+Sénancour, et surtout son élève passionné, George
+Sand.</p>
+
+<p>A ces titres, j'entends comme peintre ému de la
+nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un
+grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus
+vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution
+littéraire du commencement de ce siècle, en
+grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes
+harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes
+harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et
+deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité.
+Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a
+passé?</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+
+<p>Rousseau a été en son temps le maître et le guide le
+plus fascinateur, le «subtil conducteur» dont parle
+Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son
+siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter,
+le piquer et achever de le séduire.</p>
+
+<p>Il était de son siècle en ce que, plus que personne,
+il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition,
+toutes les traditions. Ce n'était plus seulement
+avec la tradition religieuse et avec la tradition
+nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces autorités
+séculaires, au delà des siècles, et presque au
+delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité
+tout entière, la tradition du genre humain. Ce
+n'était pas seulement une nation ou une religion,
+c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité
+dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait
+convaincre d'erreur, et c'était toute la sagesse humaine
+qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu&mdash;et
+rien de plus préparé. L'habitude une fois
+prise de considérer l'antiquité et la longue possession
+d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il
+fallait s'attendre à ce qu'un esprit audacieux révoquât
+en doute la croyance la plus ancienne du genre humain,
+et voulût convaincre d'illusion l'instinct même
+par lequel le genre humain croit qu'il subsiste.&mdash;C'était,
+sous la forme d'un rêve doux et charmant, la
+plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée
+révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires
+français: «Vous avez préféré agir comme si vous
+n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau disait aux
+Français de 1760: «Il faut agir comme si nous
+n'avions jamais été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire
+par excellence, et c'est bien pour cela que
+Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il
+tend directement à cette sorte de nihilisme politique,
+dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique,
+en morale, en éducation, avec Rousseau, est
+en ce moment le représentant prestigieux. Et les
+causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation,
+qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre
+poids,&mdash;<i>nec se Roma ferens</i>,&mdash;qui s'épuise à se
+poursuivre, et finit par douter d'elle-même.</p>
+
+<p>En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret
+désir de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au
+bout de la négation; ensuite se montrait vraiment
+grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent
+à rien, encore même qu'il reculât devant elles.
+Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui
+est au fond de la civilisation comme au fond de toute
+chose humaine. Il comprenait que la civilisation se
+ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le
+dépassant, à force de le poursuivre; qu'inventée pour
+soulager l'homme, elle finit par le surcharger;
+qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en
+demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là
+encore une grande et douloureuse vanité, un grand et
+décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est
+point nécessaire, et une condition même de notre
+nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière
+est d'une vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est
+un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à
+leur place en ce siècle de démolisseurs des idées
+toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un
+crible.</p>
+
+<p>S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il
+en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par
+ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de <i>non-sécheresse</i>,
+et de rêverie sentimentale.&mdash;C'était un
+romancier et un poète, en un temps où l'on devait
+être affamé de vraie poésie et de roman vraiment
+romanesque. Le XVIIIe siècle est un âge tout épris de
+sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle.
+C'est par ces armes que depuis cinquante ans
+on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres
+armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté
+de dessein avec son siècle, s'en distinguant par
+les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni
+n'en était aimé. De quoi une des raisons est qu'ils sont
+surtout hommes de sciences, et lui le contraire. Il
+portait le combat sur un nouveau champ de bataille,
+et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation
+de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en
+appelait, non plus à la raison et aux raisonnements,
+dont peut-être on était las, mais au sentiment, à
+l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle»,
+faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son
+talent, amenant, qui plus est, à les faire considérer
+comme, des élégances.&mdash;C'était un poète, mais
+comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir
+ceux qui l'écoutaient, un poète logicien. La conception
+poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation
+idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de
+se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en
+songeries ou en tableaux, se développait en systèmes,
+en constructions logiques, en chaînes d'arguments.
+Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la dialectique;
+et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent
+plus de gré, du point de départ ou du chemin.</p>
+
+<p>Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien
+en leur temps, et comme réaction, et comme chose
+déjà suffisamment préparée. La Chaussée, Prevost,
+Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces
+larmes. La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à
+eux: et il est juste de leur en tenir compte. Seulement,
+s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient pas eu l'autorité
+nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et
+qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un
+homme de génie qui fît des faiblesses du coeur un
+mérite de la conscience, qui les autorisât et les consacrât
+par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement
+mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme
+sur le trône. Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque
+part que fait le poète dramatique<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. Le poète, selon
+lui, «suit le goût public en le développant», et ne
+fait que penser ce que le public va penser lui-même,
+«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau
+a donné l'exemple de la sensibilité qui se croit
+sanctifiante et d'une sorte d'attendrissement qui se
+donne l'air sacerdotal; et il fit du don des larmes une
+manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait,
+le directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais
+les hommes ne se sont passés. L'homme de science
+avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à demi. Ce
+fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau,
+dont les effets durent encore, a été de remplacer, pour
+une partie considérable de la nation, les prêtres par
+les romanciers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> Lettre à Dalembert sur les spectacles.</blockquote>
+
+<p>C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il
+a été si grand révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées
+et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été
+plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a
+fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il
+ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans
+l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement
+suivi d'une révolution.» C'est Rousseau que Montesquieu
+prévoyait, ou, pour parler plus exactement, <i>la
+société à la Rousseau</i>, la société déjà désorganisée,
+confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses
+idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se
+faisant des moeurs factices, société chancelante et
+égarée, à laquelle Rousseau a donné une dernière
+impulsion et comme une dernière façon de fausseté
+d'esprit.</p>
+
+<p>En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne
+fût-ce que parce qu'il a toujours été par le monde
+dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé
+par son génie même, placé au centre de la société
+polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme
+le symbole même de la démocratie brusquement précipitée
+au sommet de la nation, et chargée, ou se
+chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui
+reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire
+un air auquel elle n'est point habituée; et elle s'y
+grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse,
+puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante
+et irascible.&mdash;Et aussi, non accoutumée par l'hérédité
+à porter sans faiblesse, ou tout au moins sans
+étonnement, le poids séculaire d'une civilisation compliquée,
+elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et
+songe vite à en rejeter le fardeau.&mdash;Et encore ses
+vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité
+de ses besoins, l'inclinent aux idées simples aussi, et
+aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et
+elle traitera de l'organisation d'un grand État comme
+de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.&mdash;Rousseau
+a donné en lui, pour ainsi parler,
+cette image et ce portrait. Il a représenté et figuré à
+l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe
+sociale, et sa manière de s'y accommoder.</p>
+
+<p>Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une
+nature originale et riche, une de ces individualités qui
+résument en elles, ou au moins figurent par la trace
+qu'elles laissent, toute une période historique. Ses
+intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries
+d'une grande âme douce et blessée. Auprès de lui
+Voltaire ne laisse pas de paraître parfois un étudiant
+spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur
+de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme
+homme d'imagination, l'égale par la puissance du
+regard, et le dépasse par la clarté de la vue.&mdash;Il y a
+de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs;
+il n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant
+la hardiesse est une banalité, une plus imprévue
+et plus rude secousse à l'esprit et au coeur humains.</p>
+
+
+<br>
+<h3>BUFFON</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>SON CARACTÈRE</h4>
+
+<p>De l'homme qui vit de la vie de son siècle au
+risque de se disperser, mais de manière à laisser son
+nom et son souvenir dans tout les chemins que
+ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de
+celui qui se détache de son siècle jusqu'à s'en isoler
+complètement, et à tel point qu'il n'y tient pas même
+en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque de
+n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais
+cela pour une si grande oeuvre, unique et solitaire,
+que toute sa vie s'y consacre, y coule et s'y dépense,
+et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit
+le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est
+le plus grand, je ne sais; mais le second au moins
+paraît plus fort, plus vigoureusement doué, d'une
+personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus
+original.</p>
+
+<p>Ce Buffon est très singulier. Contemporain de
+Voltaire, de Diderot et de Rousseau, homme du
+XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle <i>central</i>, il ne s'est occupé
+ni de politique, ni d'économie politique, ni de
+théâtre, ni de roman, ni de théologie. Il n'a pas été
+de l'Encyclopédie, il n'a pas été de tel ou tel cercle ou
+<i>club</i> politique ou philosophique, il n'a pas même été
+d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il
+n'a pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les
+plus grands de ses contemporains ont leurs divertissements
+et leurs gaietés, Montesquieu lui-même,
+moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot;
+mais assez libres et relâchées encore. Buffon n'a
+jamais eu l'idée d'écrire une Lettre haïtienne ou un
+Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire une
+page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein
+XVIIIe siècle il a vécu dans deux jardins, le jardin de
+Montbard et le Jardin du Roi. Il est difficile d'être
+moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a pas de
+date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature
+qu'il étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle
+va du moment où la terre s'est détachée du
+soleil à celui où l'homme a paru sur la terre, peut-être
+jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en société;
+mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il
+semble ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il
+ne s'est rien passé du tout.&mdash;Il compte par milliers de
+siècles et seulement de l'apparition d'une espèce à la
+formation d'une autre. Pour un tel homme un événement
+comme la chute de l'Empire romain est une ride
+insensible sur l'océan des âges, et le XVIIIe siècle se
+confond si exactement avec le XIIIe ou XIVe siècle qu'il
+ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son
+existence.</p>
+
+<p>Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût
+même pour l'histoire naturelle que l'on sait bien qui
+est un des penchants dominants du XVIIIe siècle, le
+plus fort peut-être. Ce n'est pas même cela précisément.
+Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire
+naturelle par une impatience de curiosité «philosophique»
+et une démangeaison d'indépendance, comme
+Diderot. Il ne songeait pas d'abord à l'histoire naturelle.
+Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était
+plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur
+du Jardin du Roi et se préoccupant de Linné, il prit
+son parti, se cantonna dans l'histoire naturelle, c'est-à-dire
+dans le monde entier, moins les vétilles, s'y
+sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il
+ne connut jamais rien, tant au dedans de lui qu'au
+dehors, qui l'en détournât.</p>
+
+<p>Car s'il était hors de son siècle, il était également
+hors de l'histoire et n'était pas plus lié par la tradition
+que séduit par les nouveautés; et, à vrai dire,
+choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots
+qui n'avaient pour lui aucune espèce de signification.
+Quelques paroles de complaisance courtoise, comme
+précautions à l'endroit de la Sorbonne et de l'Église,
+c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances
+du passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi
+impérieuses, et plus bruyamment impérieuses, il s'est
+contenté de les ignorer. Il voulait être, et il était
+presque, une pure intelligence en face des choses éternelles,
+les regardant et tâchant de les comprendre.
+Il a travaillé ainsi cinquante ans, en se levant de très
+grand matin, sans faire attention aux rumeurs, ni
+aux critiques, ni même aux louanges; car, une fois
+pour toutes, il s'était accordé très franchement celles
+dont il se jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout
+autant de les surfaire que d'en retrancher.</p>
+
+<p>Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille,
+la patience, la lucidité, et la fierté sans inquiétude,
+c'est-à-dire sans vanité. «Assez de génie, beaucoup
+d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela un
+jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste:
+c'est la définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement
+un peu les termes, et disons: un grand génie,
+et une liberté de pensée comme je ne vois pas qu'il y
+en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable
+et plus constante.</p>
+
+<p>La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé.
+Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution
+physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a
+vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie,
+on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que
+caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un
+tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni
+tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il
+souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été
+jaloux. Son dédain vrai des critiques, le silence pur et
+simple, qui à peine même est dédaigneux, dont il les
+accueille, est quelque chose d'admirable. Une chose
+humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude.
+Par là, il semble presque échapper à l'humanité;
+et pour ce qui est de son siècle, par là il s'en détache
+d'une manière qui tient du prodige.</p>
+
+<p>Il est bien curieux à observer quand il considère
+les hommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus
+du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction.
+Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils recherchent
+le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur
+est au dedans de nous-mêmes; <i>il nous a été donné</i>; le
+malheur est au dehors, et nous l'allons chercher.»
+Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et
+nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions
+changer la nature même de notre âme; <i>elle ne
+nous a été donnée que pour connaître, et nous ne voudrions
+l'employer qu'à sentir</i>. Et il en résulte que
+les hommes sont dans un état à peu près continuel de
+démence. Ils ne sont «raisonnables que par intervalles,
+et ces intervalles, ils voudraient les supprimer».
+Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée
+et dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que
+malheureuse et abrégée. «<i>La plupart des hommes
+meurent de chagrin</i>.»</p>
+
+<p>Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort.
+Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis.
+Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment
+qu'il avait «une âme pour connaître», et puisqu'il y
+a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre
+en une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le
+besoin de savoir ne l'a pas quitté une minute pendant
+toute son existence. Le secret de la vie naturelle de
+l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa destinée
+lui a permis de la mener dans les conditions les
+plus belles et les plus nobles.</p>
+
+<p>On définit incomplètement, mais avec netteté par
+les contraires. Songez à Pascal pour comprendre Buffon.
+Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné,
+l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait équilibre,
+la puissance calme, le regard tranquille, le travail
+facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et
+d'âme. Buffon a écouté «le silence éternel de ces espaces
+infinis»; et il n'en a pas été effrayé. Il a vécu «toute
+sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été incommodé,
+et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que
+les hommes pussent souffrir d'une telle existence, et
+la considérer comme un «supplice insupportable».</p>
+
+<p>C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans
+le démentir, ce singulier personnage. Il est venu parmi
+les agités et il les a fort étonnés, et il en a été très
+étonné lui-même, sans s'en inquiéter autrement. Cet
+homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot
+plaisant ni une boutade, a été lui-même, à travers
+tout son siècle, un long, sévère et imperturbable
+paradoxe.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>LE SAVANT</h4>
+
+<p>C'est un très grand savant. Aucune des qualités du
+savant ne lui a manqué: ni le goût de l'observation et
+la patience à observer; ni le labeur énorme, continu
+et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; ni
+l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination
+scientifique, c'est-à-dire la faculté de généralisation
+et d'hypothèse; ni le sang-froid à ne prendre les généralisations
+que comme des hypothèses, et les hypothèses
+que comme des commodités de travail, ayant
+toujours un caractère provisoire et toujours destinées
+à être un jour abandonnée; ni la puissance de former
+des systèmes; ni le mépris des systèmes dès qu'ils
+veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et
+lier l'esprit humain qui les a produits.</p>
+
+<p>Il était patient et humble et soumis observateur,
+quoi qu'on en ait dit. Comme l'attention s'est surtout
+portée sur son Histoire des animaux, et sur ses deux
+grandes généralisations, <i>Théorie de la terre</i> et <i>Epoques
+de la nature</i>, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit
+sans avoir observé par lui-même, ce qui est un peu
+vrai pour ce qui est des animaux, et qu'il est surtout
+un homme à magnifiques idées générales, ce qui est
+vrai de ses deux <i>Discours</i>. Mais il faut lire son admirable
+minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le
+temps merveilleuse embryologie, pour voir à quel
+point il est l'homme du laboratoire, de l'observation
+cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée.
+Il y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la
+manière de se servir du microscope», et telles autres
+sur les fourneaux à grand feu, les fourneaux à feu
+restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font
+aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le
+montrent sachant son métier et le faisant de près avec
+toute la patience minutieuse qu'il exige. Buffon penché,
+et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait
+qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a
+pas suffisamment pris coutume de le voir; et ce portrait
+est plus intéressant et au moins aussi vrai que
+celui de Buffon en manchettes écrivant dans un
+cabinet vide. Il avait ses heures pour le microscope,
+le fourneau et le creuset; il en avait d'autres pour la
+rédaction paisible dans sa tour nue, à la voûte élevée et
+pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé et expérimenté
+infiniment, et que la moitié de son oeuvre,
+géologie, minéralogie, génération, est strictement originale
+et deux fois de sa main, de sa main de manipulateur
+et de sa main d'écrivain.</p>
+
+<p>Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie,
+dans le partage de son temps, dans la distribution de
+son travail, dans son domaine, dans sa correspondance,
+comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un
+ministère bien tenu. Il est l'homme d'État de la science.
+Il donnait à Hume l'idée d'un maréchal de France.
+Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, lisant, interrogeant,
+provoquant les rapports et les instructions,
+classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant
+le tout par l'idée maîtresse et dirigeante, il donne
+l'idée plutôt d'un Richelieu, d'un Colbert ou d'un Carnot
+de l'Histoire naturelle.</p>
+
+<p>A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité
+du savant, la liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave
+que de la vérité. Il a varié, il s'est contredit. C'est
+qu'il avait des idées, sans cesse nouvelles, sans cesse
+plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange d'orgueil,
+ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur
+à répéter les anciennes quand les nouvelles lui
+paraissaient plus justes. Il avait commencé par la <i>Théorie
+de la terre</i>, où il rapportait à peu près exclusivement
+au mouvement des eaux toute la configuration de
+la planète. Trente ans plus tard, il écrivait les <i>Epoques
+de la nature</i>, où la planète est presque tout entière
+expliquée par l'action du feu primitif. C'est qu'entre
+la <i>Théorie de la terre</i> et les <i>Epoques de la nature</i>, à la
+science des calcaires et des «coquilles», s'étaient ajoutées
+ses profondes études minéralogiques et la science
+des roches vitrescibles. Et que les <i>Epoques de la nature</i>
+semblent contredire la <i>Théorie de la terre</i>, il n'importe,
+si, en réalité, elles la complètent, et ce n'est pas
+l'étroite cohésion des idées, signe d'étroitesse d'esprit
+plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai au
+regard de la postérité, mais l'abondance des idées,
+chacune ouvrant une avenue à l'esprit, et entre lesquelles,
+profitant de toutes, la science à venir choisira.
+Ainsi Buffon, comme presque tous les savants de
+son temps, et l'imperfection relative des instruments
+en est cause, croit à l'organisation spontanée de la
+matière. Il croit que <i>de</i> la pourriture, <i>de</i> la fermentation
+naissent, sans germes, certaines espèces d'animaux.
+Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne
+vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare
+que Buffon n'ait pas deux idées pour une, et que, se
+plaçant dans une hypothèse, et y restant provisoirement,
+il n'aperçoive pas longtemps avant les autres
+l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se
+décomposent, changent de figure et deviennent plus
+petits, et, à mesure qu'ils diminuent de grosseur, la
+rapidité de leurs mouvements augmente. Lorsque le
+mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils
+sont eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur,
+elle s'échauffe à un point même très sensible: ce qui
+m'a fait penser que le mouvement et l'action de ces
+parties organiques des végétaux et des animaux <i>pourrait
+bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation</i>.</p>
+
+<p>J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin
+de la vipère et les autres poisons actifs, même celui
+de la morsure d'un animal enragé, pourrait bien être
+cette matière active trop exaltée.»&mdash;Et voici que
+Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement
+l'idée que la pourriture et la fermentation
+pourraient bien venir des animaux, au lieu qu'ils
+vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être
+un fourmillement de vies microscopiques, que les
+virus pourraient bien être des invasions d'animaux,
+et la théorie microbienne, juste inverse de la doctrine
+de la génération spontanée, est entrevue dans un
+éclair.</p>
+
+<p>Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées
+foisonnent chez lui, et il a l'intelligence la moins
+exclusive et la plus hospitalière qui se puisse. C'est
+essentiellement un génie inventeur, de ces génies
+qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs
+d'idées et créateurs de disciples. Il a été inventeur et
+promoteur au moins sur trois points. En géologie&mdash;et
+qu'on n'oublie point que cet illustre peintre
+d'animaux est surtout un géologue, et que là est son
+vrai titre de gloire&mdash;en géologie, et je m'appuie ici
+sur Cuvier, il a été le premier à comprendre et à faire
+entendre que l'état actuel du globe est le résultat
+d'une longue succession de changements dont il est
+possible de saisir les traces<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>; en d'autres termes, il
+a le premier écrit l'histoire de la planète.&mdash;En zoologie,
+il est le créateur d'une véritable science nouvelle
+qu'on peut appeler la géographie des espèces, et
+ses idées sur les limites que les climats, les montagnes
+et les mers assignent à chaque espèce, sont absolument
+une nouveauté, et une nouveauté vraie autant
+que féconde, qu'il a introduite.&mdash;Enfin en physiologie,
+son explication de l'intellect des animaux, peut-être
+trop cartésienne encore, mais très rajeunie, très
+renouvelée, beaucoup plus ingénieuse au moins que
+celle de Descartes, qu'on peut définir à peu près un
+système mécanique de mouvements réflexes, me
+paraît une vue un peu indécise et incertaine encore,
+mais vraiment toute nouvelle, beaucoup plus rapprochée
+de nous que des Cartésiens, et dont les théories
+les plus modernes ne sont guère qu'une application,
+ou, si l'on veut, qu'un agrandissement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Voir <i>Histoire des sciences naturelles</i>, tirée des leçons de
+Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.</blockquote>
+
+<p>Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la
+science des choses visibles où sa curiosité éveillée,
+patiente et infatigablement ingénieuse, ne se soit
+portée, et que partout sa curiosité a été suggestive,
+évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer
+des questions, partout ouvrant un chemin ou plantant
+un jalon. C'est la curiosité la plus inventive qu'on ait
+connue.</p>
+
+<p>Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore
+qu'inspirateur, et plus utile par la méthode de son
+esprit que par son esprit même. Il a mis le doigt avec
+une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non
+moins que sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué
+merveilleusement ce dont il convenait de se défier.
+Ses défiances sont pleines de génie, ses antipathies
+sont d'excellents conseils et de précieuses indications.
+Il a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir
+les <i>abstractions</i>, les <i>classification</i>, et les <i>causes
+finales</i>. A l'état où elles étaient alors dans les esprits,
+c'étaient trois grands ennemis de la science et trois
+obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.</p>
+
+<p>L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue,
+non pour une simple vue de l'esprit et tendance ordinaire
+de notre faculté raisonnante, mais pour une
+vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour
+quelque chose qui existe en soi, et qui a des forces et des
+puissances, et qui gouverne et plie le monde, l'abstraction
+ainsi vénérée et divinisée était à la fois dans
+la science une idole et un fléau. Dire: «<i>nulla
+fecundatio extra corpus</i>,&mdash;<i>tout vivant vient d'un
+oeuf</i>,&mdash;<i>toute génération suppose des sexes</i>»; c'est
+simplement constater la majorité des cas observés;
+c'est une simple généralisation qui a juste la valeur
+des observations qu'on a faites, et contre elle tout le
+risque des observations à venir. Le penchant de l'ancienne
+science était à faire de ces «axiomes», de
+ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement
+Buffon, des principes supérieurs à l'observation
+et à la recherche, et devant lesquels l'esprit humain
+doit s'incliner. Ils devenaient comme des êtres
+divins, par suite de ce penchant de notre esprit à
+donner toujours à ce que nous imaginons une réalité
+personnelle, et ils tyrannisaient ceux qui les avaient
+inventés. De même la <i>Raison suffisante</i> de Leibniz
+ou la <i>Perfection</i> de Platon, étaient comme des divinités
+métaphysiques gouvernant les choses créées, et
+au service et à la glorification desquelles le savant n'a
+qu'à se consacrer. C'est la liaison suffisante ou la
+Perfection qui soutient et établit perpétuellement le
+monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles
+soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement
+à elles, et pour les prouver.</p>
+
+<p>Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison
+suffisante ou Perfection ne sont que des «êtres
+moraux créés par des vues purement humaines» et
+des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»?
+Qui ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui
+était un soutien devient une entrave dans la recherche,
+quand une idée, qui n'est qu'une idée, si grande
+qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle
+personne sacrée dont les intérêts imposent au chercheur
+des devoirs, des obligations et des limites? La
+science, à ce compte, devient vite une apologétique,
+c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où
+la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire
+à elle, et nécessite, et conditionne l'argumentation,
+au lieu d'en sortir, source du raisonnement au lieu de
+n'en être que l'aboutissement, altérant par conséquent
+presque à coup sur la sincérité de la recherche
+et la rectitude de la pensée.</p>
+
+<p>Il en va de même des classifications trop superstitieusement
+respectées. Il faut classer par seul amour de la
+clarté, et non jamais par croyance en la réalité de la
+classification. Il faut classer sans rien croire de la
+classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une
+bonne table des matières. Elle n'est jamais autre chose.
+Il ne faut jamais croire avoir saisi le plan de la nature;
+car il n'est pas sûr qu'elle l'ait écrit quelque part.
+Encore ici comme tout à l'heure, les classifications ce
+sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits
+naturels d'après des analogies qui sont des plis et des
+pentes, tout simplement, de notre esprit. Ces groupements
+sont donc forcément artificiels. Ils le seront
+toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par
+définition ils le sont autant les uns que les autres,
+ils peuvent être seulement plus clairs, plus rigoureux,
+plus simples, plus logiques, ce qui n'est que dire plus
+rationnels, c'est à savoir encore plus <i>humains</i>, non plus
+<i>naturels</i>. Il faut donc bien se garder de s'y attacher
+avec je ne sais quelle vénération scrupuleuse. Cette
+vénération n'est en son fond qu'un égoïsme et un
+orgueil; car la nature est la nature, et la classification
+c'est l'homme; et tenir telle classification que nous
+venons de faire pour le secret de la nature, c'est nous
+aimer plus qu'elle, et en elle nous poursuivre encore;
+c'est oublier le principe même de toute observation et
+de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.</p>
+
+<p>Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour
+interpréter l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans
+prétendre le donner en sa réalité; car lui ne classe
+pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle ne comprend
+que des individus.» La nature n'est pas spécifiante,
+elle est synthétique. Elle nous paraît spécifiante,
+il est vrai, et ce serait renoncer à nos manières de
+connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que de ne pas
+la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc;
+mais à la condition que nous sachions bien que nous
+ne faisons qu'ordonner des apparences, et que derrière,
+en son unité, en sa continuité, c'est la nature
+vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et
+méritoire, du classificateur, retenir, maintenir et sauver
+l'idée de l'unité et de la continuité de la nature,
+voilà le devoir du savant.</p>
+
+<p>Enfin la source d'erreurs la plus funeste en
+choses de sciences naturelles est la préoccupation des
+causes finales. Les causes finales tuent la science,
+parce qu'elles supposent la science faite, la science
+achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation.
+Tant qu'il y aura un fait inconnu, l'ignorance où
+nous en sommes empêche de conclure, et les causes
+finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse
+dire que tel phénomène existe <i>afin que</i> tel autre soit,
+c'est l'intention générale et universelle, c'est l'intention
+de l'univers qu'il faut avoir saisie, ce que seul
+celui là pourra se flatter d'avoir fait qui connaîtra exactement
+tout. Les causes finales sont comme un retour
+sur les causes efficientes pour les vérifier et les justifier.
+Elles disent: telle chose produit bien telle autre,
+<i>car</i> celle-ci était le but de celle-là. Mais ce retour ne
+peut se faire qu'après qu'on a été au bout de tout,
+manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire
+et récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est
+dans tous les sens; elle est un cercle dont le centre et
+la circonférence sont partout; ce serait donc non pas
+de l'extrémité d'une première série de causes et d'effets
+que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des
+causes finales, pour vérifier et justifier cette première
+série d'effets et de causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité
+de toutes les séries dans tous les sens, à l'extrémité
+de tous les rayons de cette circonférence qui
+est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on
+connaîtrait exactement toutes choses, qu'on serait
+assez fort pour entreprendre légitimement la vérification
+par les causes finales. Il est de leur essence, parce
+qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen
+de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique
+d'ici à la consommation de la science, c'est-à-dire d'ici
+à la consommation des âges.</p>
+
+<p>Ne nous en servons donc <i>jamais</i>. «La reproduction
+se fait <i>pour que</i> le vivant remplace le mort, <i>pour que</i> la
+terre soit toujours également couverte de végétaux et
+peuplée d'animaux, <i>pour que</i> l'homme trouve abondamment
+sa subsistance...» sont des formules absolument
+vides, et dangereuses comme tout ce qui a l'air
+de prouver quelque chose. Tout à l'heure, nous avions
+affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont
+maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire
+des abstractions fondées sur des «convenances
+morales». Nous ne disons ces choses uniquement que
+parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les
+fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous
+«convient» que l'univers soit fait pour nous, il n'y a
+pas autre chose dans ces proverbes qui se donnent
+pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux du
+savant.</p>
+
+<p>Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les
+fantômes qu'il a chassés devant lui. Au fond, aversion
+pour les abstractions, défiance des classifications,
+proscription des causes finales, sous trois formes c'est
+la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer
+de la science l'anthropomorphisme. L'homme
+conçoit tout sur l'idée qu'il a de lui-même, et se met
+partout dans la nature, et, soit l'habille de ses vêtements,
+soit se substitue à elle, et en elle ne contemple
+que soi. L'abstraction c'est une idée humaine qu'il
+arrive vite à tenir pour une loi qui oblige l'univers, et,
+à peu près, comme un être qui lui commande. La classification
+c'est un pli de l'esprit humain auquel il croit
+que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale
+enfin, ou c'est lui-même considéré comme centre et
+but de l'univers, ou c'est l'univers considéré comme
+ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans un
+dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit
+pas ainsi, de confesser qu'il est absurde.&mdash;Il y a dans
+ces trois procédés de notre esprit une nécessité de
+notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous
+puissions entièrement nous soustraire. Mais il est
+certain qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et
+stérilisent l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à
+les surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme
+projette sur les choses de la nature sa propre ombre,
+et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut
+pas s'en débarrasser; mais à bien se rappeler que
+c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier
+cette erreur du sens intime, comme il redresse
+les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa
+faible vue. C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement
+sévère, sagace, ingénieux et opiniâtre, dont
+il fait sa loi, et dont, le premier, il profite.</p>
+
+<p>Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté
+d'esprit, Buffon a promené sur la nature un regard
+calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu lui imposer
+ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu
+qu'à la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que
+cela. Mieux vaut décrire que classer; seulement regarder
+et peindre: ce sont ses proverbes à lui, où
+il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon
+avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions,
+on dirait que c'est pour bien s'entretenir
+et entretenir les autres dans cette idée que le seul
+office du naturaliste est bien de faire voir, et qu'à
+l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien
+des hommes s'applique le <i>scribitur ad narrandum</i>.
+Et comme en même temps il est homme à idées,
+et infiniment ingénieux et fécond en inventions de
+théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise
+dans son office de théoricien; car chacune de ses
+théories ne sera qu'une <i>vue</i>, qu'un <i>aperçu</i>, qu'une
+manière de présenter des files ou des ensembles de
+faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les
+éclairer que de les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu
+ni visé à davantage.</p>
+
+<p>Et si, pour mesurer la force systématique de cet
+esprit, on veut se représenter sommairement la plus
+vaste et la plus générale de ses vues de l'univers, en
+voici à peu près le résumé.</p>
+
+<p>La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien,
+et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des
+preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous
+le demander; mais elle existe, ici les preuves
+matérielles s'offrent, depuis beaucoup de milliers
+d'années.&mdash;Deux forces universelles la gouvernent:
+une force d'attraction, une force d'expansion, cette
+dernière très probablement effet elle-même, effet indirect,
+effet par réaction, de la première.&mdash;Il y a
+deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière
+morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive;
+l'autre qu'on peut appeler la matière vivante,
+ou organique, qui est soumise et à la force attractive et
+à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est
+nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé
+végétal ou animal.&mdash;La planète que nous habitons
+est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments
+calcaires provenant en partie d'êtres vivants,
+recouverts eux-mêmes presque partout de détritus
+végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels,
+lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement
+les animaux, certains animaux mangeant les
+végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les
+animaux végétariens.</p>
+
+<p>Cette planète, comme toutes les autres du système
+solaire, s'est probablement détachée du soleil, dans
+l'état d'incandescence et de fusion, comme une goutte
+de verre fondu lancé dans l'espace. Elle tourne, depuis
+sa séparation, autour du soleil d'une part, et
+d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout
+entière en fusion et brûlante; car elle l'est encore; et
+dans les idées de Buffon, la plus grande, l'incomparablement
+plus grande partie de sa chaleur lui vient
+d'elle-même et non des rayons du soleil.&mdash;Depuis
+son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant
+sa forme sphérique, mais, comme toute matière
+molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son
+axe et se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire
+à son axe.&mdash;Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant,
+se creusant et se boursouflant çà et là comme
+toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines
+parties plus légères des éléments qui la constituaient
+sont restées flottantes à sa surface comme une écume;
+c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs
+et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonner
+ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que
+tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace,
+se refroidissant, retombant pour bouillonner encore
+et tourbillonner dans les hauteurs, indéfiniment.</p>
+
+<p>Puis le refroidissement se faisant plus grand, les
+eaux sont devenues plus stables et plus lourdes; elles
+ont rempli les crevasses et les cavernes, comblé les
+grands vides avec les fragments de matières usées par
+elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface
+terrestre, au point que les plus hautes montagnes et
+les plus profonds abîmes, en proportion du volume de
+la planète, sont des accidents imperceptibles; enfin
+elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques
+qui sont ce que nous appelons les océans.</p>
+
+<p>Mais auparavant elles avaient comme préparé la
+surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la
+vie avait paru. Une infiniment petite partie de la matière,
+quelques grains de matière répandus à la surface
+de la planète ont une constitution particulière.
+Ils ont une <i>force d'expansion</i>; ils peuvent former de
+petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler,
+s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient
+pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement,
+soit quand l'un en rencontre un autre
+semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux
+et les animaux. Ils ne sont qu'un accident dans
+l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure
+à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la
+reproduction, et finissent par modifier un peu la
+forme et l'aspect superficiel de la terre. Ils vivaient
+dans les eaux chaudes, répandues sur toute la surface
+du globe, sauf les pointes des montagnes primitives,
+et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont
+laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la
+sphère. Ainsi se sont constitués les dépôts de sédiments
+que nous appelons la matière calcaire.</p>
+
+<p>Sur cette roche plus friable que la roche primitive
+se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en
+beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux
+qui ont formé une mince pellicule molle et meuble,
+laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire,
+mais l'est encore, toute pleine de grains de
+matière organique, toute prête aux différents modes
+d'<i>expansion</i>, toute prête à recréer la vie dont elle
+vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette
+pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux,
+nous vivons, l'épuisant, puis la reformant de
+nos cadavres.</p>
+
+<p>Les végétaux ont ce qu'on appelle la <i>vie</i>: ils ont une
+force d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la
+matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne
+sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas: c'est-à-dire
+qu'il ne paraît point qu'ils ramassent et centralisent
+en un point intime de leur être les impressions
+faites sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît
+point que tout leur individu prenne conscience de ce
+qui se passe en telle ou telle partie de leur être; en
+d'autres termes ils ne vivent pas <i>d'ensemble</i>; ils ne
+vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour
+chaque partie; autrement dit, ils n'ont pas d unité;
+ils ne sont pas à proprement parler des individus; ils
+sont des collectivités; un arbuste est une collection
+de petits arbustes; un arbre est une forêt.&mdash;Ils ne
+veulent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils
+aient un mouvement propre dont ils s'élancent vers
+le but d'un désir; ils se laissent vivre sans vraiment
+chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis,
+ils n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante
+dans l'être. De cette vie, qui, ni dans la sensation,
+ni dans le vouloir, ne prend conscience d'elle-même,
+on peut se faire une image par ce que nous
+appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui
+dort.»</p>
+
+<p>Les animaux sont avant tout des organismes qui se
+meuvent, qui vont d'un point à un autre. <i>Presque</i> tous
+les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère.
+Le végétal est, dans son ensemble, un tube
+vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace
+vers sa proie, et qui marche vers la vie.&mdash;Les animaux
+sentent, pensent et veulent. Ils sentent: l'animal
+le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte
+tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire
+preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pensent:
+c'est-à-dire qu'ils accumulent, puis élaborent
+des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils
+combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir
+à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin
+c'est-à-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique
+et <i>circonstancié</i>, qu'il n'est pas aveugle et sourd,
+et poussant devant lui en ligne droite, mais ingénieux,
+sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le
+cas, et même se combattre, pour mieux, ensuite, se
+satisfaire, bref que, déjà, il sait peser et choisir.</p>
+
+<p>L'animal sent, pense et veut; il vit <i>d'ensemble</i>, il
+est un ensemble; il a une unité; il est un individu.
+Mais chez lui sensation, pensée, volonté, ont, comparées
+aux nôtres, un caractère particulier; ce sont sensation,
+pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles.
+L'animal sent, pense et veut, sans réflexion,
+du moins sans suite de réflexions, sans généralisation,
+et par conséquent sans pouvoir ni faire de toutes ces
+sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées
+une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de
+conduite.&mdash;On est amené ainsi à croire qu'il a un
+cerveau plus matériel, si s'on peut parler ainsi, que
+le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement
+un <i>sens</i>, un sens plus raffiné et plus délicat
+qur les autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler
+les sensations et d'en conserver très longtemps
+les ébranlements. On sait que la rétine conserve,
+longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression
+très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur
+de l'animal semble être quelque chose d'analogue. Il
+conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et
+sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par
+telle circonstance, il agit sans «volonté» proprement
+dite, d'un mouvement presque automatique, sorte
+de contraction inconsciente<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Le chien dressé à ne
+prendre le mets convoité que sur un signe, et qui
+résiste à l'envie de le prendre tant que le signe ne
+s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et
+qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est
+un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements
+produits en lui par la sensation d'agréable
+goût durent encore; les ébranlements produits par la
+sensation du fouet durent encore; les uns contrebalancent
+les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une
+troisième série d'ébranlements, conforme à la première,
+la balance penche. Ce chien qui veut ne pas
+prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais
+comme le dormeur qu'on pince retire le membre
+douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller.
+Le dormeur veut d'une façon générale ne pas
+être blessé, mais il ne le veut pas d'une façon précise,
+puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles volitions
+sont des volitions, mais qui ne sauraient être
+coordonnées, former système, devenir plan de conduite
+et grand dessein. C'est en deçà de cette coordination
+des sensations, des pensées et des vouloirs
+qu'est la limite des animaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.</blockquote>
+
+<p>Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence,
+l'homme est un animal qui sent, qui pense,
+qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs,
+et qui les fixe et les résume dans des abrégés
+qui s'appellent <i>idées</i>, et qui fixe et résume ses idées
+dans des signes qui s'appellent des <i>mots</i>, et qui par
+les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui
+peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir
+et se combiner indéfiniment. L'animal capable
+de généralisation, et d'expérience, même isolé:
+capable de science, de tradition et de progrès, à la
+condition de vivre en société, existe sur la planète; et
+par l'immense différence qui est entre lui et les autres,
+est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard
+à la comprendre.</p>
+
+<p>Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables
+entre les végétaux, les animaux et les
+hommes; mais prenons garde, et, en repassant par le
+chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup
+trop tranché dans ces classifications et ces délimitations.
+Il n'y a de différence profonde aux yeux du
+naturaliste qu'entre la matière morte et la matière
+vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la
+force d'attraction, et la matière soumise, en même
+temps qu'à la force attractive, à la force d'expansion,
+qu'entre le minéral d'une part et les végétaux et animaux
+de l'autre, qu'entre la matière que la nature
+travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement
+à elle, et la matière que la nature semble travailler du
+dedans, intérieurement, et en quelque sorte, par un
+«moule intérieur».&mdash;La nature façonne le minéral
+comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime,
+elle le tasse, elle le forge; elle l'augmente aussi, mais
+en <i>ajoutant</i>, en déposant quelque chose à sa surface;
+tout son travail ici est extérieur, exactement semblable
+à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à
+l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous
+nous voyons avec certitude sur le point de faire tout
+ce qu'a fait et ce que fait la nature. Elle ne travaille le
+minéral que par la surface. Elle travaille le végétal
+<i>sur trois dimensions</i>, en longueur, en largeur, en profondeur;
+elle semble au centre de lui, et non seulement
+au centre de lui, mais au centre de chacun des
+éléments qui le constituent, de chacun des grains de
+matière organique qui frémissent dans ce tourbillon
+qui est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent
+ce mot singulier, mais nécessaire, d'après «un moule
+intérieur», un moule qui s'élargit, s'allonge et se
+creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend,
+dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens,
+un moule, en un mot, à trois dimensions.&mdash;La nature,
+c'est, d'une part, de la matière brute et morte qui
+se façonne mécaniquement, comme le fer sous le marteau
+de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui
+se façonne organiquement, par une force d'expansion
+qui agit dans tous les sens et qui accroît et développe
+l'être, du plus profond de lui-même, dans toutes les
+points, dans tous les sens, dans toutes les directions,
+dans toutes les dimensions.</p>
+
+<p>Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le
+monde inorganique et le monde organique. Entre les
+différentes, si nombreuses, provinces du monde organique
+il n'y a que des degrés, et il y a des transitions
+insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et
+comme à dessein confuses. Le végétal est une collection,
+non un individu. Il est vrai en général: mais
+tel végétal commence à être un individu, commence
+à avoir comme une conscience et une volonté. J'ai
+dit que les végétaux ne sentent point: il y en a qui
+semblent sentir. «Si par sentir nous entendons
+faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc
+ou d'une résistance, nous trouvons que la <i>Sensitive</i>
+est capable de cette espèce de sentiment, comme les
+animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel
+degré est déjà un individu.&mdash;Il est entendu que les
+végétaux n'ont pas un véritable vouloir-vivre, précis
+et actif, et ne s'élancent pas vers le but d'un désir. Il
+est vrai, en général; mais la <i>Vallisnérie</i> mâle, attachée
+au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers
+la surface du flot pour rejoindre la fleur femelle.&mdash;On
+convient que le végétal est une collection de
+végétaux, se multiplie par parties détachées, par
+bouture, qu'une branche de saule que vous détachez
+est un saule que vous détachez de plusieurs saules.
+Il est vrai; mais il y a des animaux pour lesquels
+il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre
+d'eau douce, et la plupart des autres polypes; en
+sorte que le naturaliste hésite et ne sait, en présence
+du polype, s'il a affaire à un animal ou à un végétal;
+et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais
+une transition obscure et mystérieuse entre l'un et
+l'autre règne.</p>
+
+<p>Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement
+animaux, doués de sensibilité, se contractant tout
+entiers à une blessure, individus <i>uns</i> par conséquent,
+qui cependant par certains caractères sont au-dessous
+d'un grand nombre de végétaux, comme par certains
+autres ils sont au-dessus. L'huître est plus immobile,
+plus passive que la vallisnérie, plus inapte à saisir la
+proie que tel végétal carnivore qui attrape les mouches,
+sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni
+moins, peut-être moins, que la sensitive.&mdash;Et d'une
+façon générale il est vrai que l'animal veut, poursuit
+un hut, évite un obstacle; mais le végétal aussi, quoique
+moins ingénieusement: de ses racines il cherche
+la nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge
+vers sa proie; de ses feuilles il cherche cette autre
+nourriture qui lui vient de l'air (l'acide carbonique),
+contourne les obstacles, s'allonge vers les sources
+de vie.</p>
+
+<p>Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous
+les faits. C'est que ce sont, en effet, <i>nos</i> limites, et non
+celles de la nature, qui n'en connaît pas. Ce sont des
+idées générales que nous nous faisons pour nous
+aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout
+comprendre. <i>Elles sont opposées</i>, même, <i>à la marche
+de la nature</i> qui se fait uniformément, insensiblement
+<i>et toujours particulièrement</i>.» Comptez que la nature
+se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à déconcerter
+à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple
+elle a cette première singularité de permettre aux
+pucerons de se reproduire sans union sexuelle, et
+ne nous laissant pas sur cette surprise, elle double
+le paradoxe en leur permettant de se reproduire <i>aussi</i>
+par accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement
+et comme à l'infini ses imaginations, ses combinaisons,
+ses rêveries réalisées, et l'on serait tenté de
+dire ses divertissements et ses caprices.</p>
+
+<p>Pareillement, il sera toujours impossible de marquer
+la limite absolument précise qui sépare l'homme des
+animaux. Il s'en distingue, il n'en est pas séparé.
+Nous refusons la faculté «de comparer les perceptions»
+à la plupart des animaux, et il faut bien avouer
+que «le chien et l'éléphant ont quelque chose de
+semblable et que leurs actions paraissent avoir les
+mêmes causes que les nôtres.» Tout en reconnaissant,
+et en connaissant bien les caractères généraux qui
+distinguent les végétaux, les animaux et les hommes,
+n'oublions pas qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe
+bien plutôt de notre impuissance que de notre perspicacité,
+dans les classifications établies par nous,
+et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne
+ininterrompue, et encore une ligne avec des retours,
+des diversions, des digressions, des accidents ingénieux
+de marche, et une série imperceptible, souvent,
+et déconcertante, de transitions. Il n'y a de
+«passage brusque» qu'entre ce qui est vivant et ce
+qui ne l'est pas. La <i>vie</i> est continue.</p>
+
+<p>&mdash;D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle
+est une, que tant de variétés végétales et animales ne
+sont que des transformations d'une première <i>chose
+vivante</i> unique qui s'est modifiée de mille façons au
+cours du temps, qui peut se modifier encore et faire
+apparaître de nouveaux individus et par eux de nouvelles
+espèces.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux problèmes dans cette question. Le
+premier est celui de l'origine des espèces, le second
+est celui de la variabilité des espèces<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon considéré
+comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan:
+<i>Edition complète de Buffon</i>, avec des notes et une introduction;
+Edmond Perrier: <i>La Philosophie zoologique avant Darwin</i>; Brunetière:
+article de la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, du 15 septembre 1888.</blockquote>
+
+<p>Sur le premier nous serons très réservé, parce que
+c'est une affaire de philosophie et presque de métaphysique
+beaucoup plus que de science de la nature. Tout
+au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison
+d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer,
+avec le temps, tous les autres êtres organisés»; et
+qu'en créant les animaux «l'Être suprême n'a voulu
+employer qu'une seule idée et la varier en même
+temps de toutes les manières possibles.» Non, encore
+que ce ne puisse être là qu'une hypothèse, elle n'est
+ni contre la raison ni contre les faits; car, «quoique
+tous les êtres variant par des différences graduées à
+l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et
+général qu'on peut suivre de très loin.... Que l'on
+considère, par exemple, que le pied d'un cheval, en
+apparence si différent de la main de l'homme, a été
+pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on
+jugera si cette ressemblance cachée n'est pas plus
+merveilleuse que les différences apparentes; et s'il ne
+faut pas se préoccuper surtout de cette conformité
+constante et de ce dessein suivi de l'homme aux
+quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés
+aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles
+aux poissons, etc.»&mdash;<i>Une seule idée organique</i>
+se modifiant progressivement dans le temps avec une
+infinie variété, revêtant des milliers de formes extrêmement
+diverses mais rappelant toutes un ordre
+général, un «dessein primitif», oui, cela est possible,
+cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la
+majesté de la nature; cela est conforme surtout à
+l'instinct et au goût d'unité que l'homme a en lui et
+qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus intelligent;
+et peut-être pourrait-on dire que cette conception
+est une forme du monothéisme; mais encore
+une fois, et pour toutes ces raisons mêmes, ce n'est
+qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins
+à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en
+parlons que brièvement et avec réserve, et toujours
+comme d'une vue très générale et probablement peu
+susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous
+prononçons pas.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous
+serons beaucoup plus affirmatif. Les espèces sont
+variables, nous en sommes persuadé, et une des raisons
+de notre peu de respect pour les classifications
+rigoureuses est précisément notre pressentiment d'abord,
+notre conviction ensuite, à l'endroit de la variabilité
+des espèces. Un grand fait nous incline, avant
+toute autre considération, à croire que l'espère animale
+change avec le temps. Ce grand fait c'est la différence
+des «faunes» selon les différents pays. La
+géographie des espèces, constituée par nous, conduit à
+l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent
+que la faune de l'Amérique méridionale et celle
+de l'ancien continent; mais, cependant, la plupart des
+animaux européens n'en ont pas moins leurs analogues
+au nouveau monde, avec cette particularité que
+les animaux de l'Amérique sont toujours plus petits
+que ceux qui leur correspondent dans l'ancien. Ne
+peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence
+du type primitif, une altération, une dégradation,&mdash;écartons
+ces idées de plus ou de moins, de mieux ou
+de pire, qui ne sont guère scientifiques,&mdash;une adaptation
+nouvelle au moins, un changement que l'espèce a
+apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles
+conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux,
+à beaucoup d'égards, sont comme «des productions de
+la terre; ceux d'un continent ne se trouvent pas dans
+l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetissés,
+changés au point d'être méconnaissables. <i>En faut-il
+plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme
+n'est pas inaltérable?</i> que leur nature peut varier et
+même changer absolument avec le temps?»</p>
+
+<p>Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle
+se modifie au moins sous deux influences: l'influence
+des entours, les accidents de la guerre éternelle que se
+font les êtres vivants pour exister. Les variations de
+la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les
+êtres que nous connaissons, se sont répercutées naturellement
+sur les espèces. Des espèces ont disparu,
+en grand nombre. Vous en trouverez les débris gigantesques,
+avec étonnement et comme avec terreur,
+dans vos fouilles géologiques,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a
+disparu. «Cette espèce était certainement la première (?),
+la plus grande et la plus forte de tous les
+quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres,
+plus petites, plus faibles et moins remarquables, ont
+dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages ni
+renseignements sur leur existence passée! Combien
+d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées
+ou dégradées par les grandes vicissitudes
+de la terre ou des eaux, par l'abandon ou la culture de
+la nature, par la longue influence d'un climat devenu
+contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles
+étaient autrefois!»</p>
+
+<p>Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le,
+temps, ne laissent, par conséquent, subsister que celles
+qui sont les mieux armées, d'une façon ou d'une autre,
+celles qui ont le plus nettement, le plus précisément, le
+plus fortement le genre de défense, le genre de chance
+de salut qui leur est propre, celles qui <i>sont le mieux
+ce qu'elles sont</i>; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent,
+les espèces se fixent, se resserrent et se contractent
+pour ainsi dire, laissant entre elles de grands
+vides autrefois sans doute occupés; et les fortes différences
+que nous remarquons entre les espèces ne sont
+qu'une preuve de la variabilité, de la plasticité de l'espèce.
+«Les espèces faibles ont été détruites par les
+plus fortes»; et celles-ci restent seules, et voilà pourquoi
+elles se ressemblent relativement si peu La vie
+organique est donc, depuis qu'elle existe, dans un
+<i>processus</i>, dans une évolution, lente à nos yeux, mais
+continuelle. «Toutes les espèces animales étaient-elles
+autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non, sans
+aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou
+<i>plutôt diminué</i>? «Oui, très apparemment.&mdash;Et cette
+évolution se poursuit; les espèces ne seront pas les
+mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «<i>Qui sait
+si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus
+refroidie, il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont
+le tempérament différera de celui du renne autant que
+la nature du renne diffère de celle de l'éléphant</i>?»&mdash;Les
+«moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas
+éternels et indéfiniment immuables; ils sont des
+arrêts momentanés de l'invention de la nature, des
+succès de son invention créatrice où un instant elle
+se repose; ils sont des dispositions heureuses, des
+combinaisons réussies où la matière organique trouve
+une installation convenable et qui peut durer; mais,
+dans des conditions générales devenues autres, ils
+ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment
+quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place
+à d'autres, ce qui veut dire que la vivace matière
+trouve, en tâtonnant, se fait, se crée un nouvel arrangement,
+profite d'une nouvelle «réussite», grâce à
+quoi elle entre dans un nouveau stade.</p>
+
+<p>Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la
+terre du moins, mais jusqu'à ce que la planète, progressivement
+refroidie, ne soit plus que mers glacées,
+humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive,
+recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes
+d'une pellicule de glaçons.</p>
+
+<p>Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur
+l'univers, tel est le sommaire de son histoire du
+monde.</p>
+
+<p>Au point de vue scientifique, sans rien exagérer,
+sans tirer indiscrètement à nos systèmes ce libre
+esprit qui fut le plus indépendant des systèmes rigoureux
+et fermés qui jamais ait été, on doit dire avec
+assurance que Buffon est la plus grande date dans
+l'histoire de la science générale depuis Descartes
+jusqu'à Charles Darwin. Il est le maître et le promoteur,
+l'<i>auctor</i>, reconnu par eux-mêmes, de notre
+grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est
+l'homme qui a fait comme «lever» toutes les idées
+dont la science moderne a fait des systèmes et des
+explications de la nature. Il a tout compris, ou tout
+pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes
+ne le raviraient point d'admiration, mais en
+ce sens et pour cette cause qu'elles commenceraient
+par ne point l'étonner. Il a porté en son esprit, au
+moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli
+qui semblent s'exclure, ou que c'est à un
+avenir éloigné de concilier peut-être, c'est que, possédant
+au plus haut degré l'esprit de généralisation
+sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une
+foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant
+comme la science elle-même, qui s'aide, un temps,
+d'une hypothèse, et ne se lient pas pour obligée de la
+garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et
+grands systèmes, et l'homme le moins systématique
+qui fût au monde.</p>
+
+<p>Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le
+plus beau poème qui ait été composé en France. Il est,
+au moins, le plus grand poète du XVIIIe siècle, et il
+faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on sait en
+choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son
+oeuvre est de celles que dans l'antiquité on écrivait en
+vers, comme poèmes sacrés. En France elle a été écrite
+en prose&mdash;ce dont à certains égards il faut, d'ailleurs,
+se féliciter&mdash;parce que le faux goût classique avait
+comme retourné les choses, et, réservant la versification
+au récit d'un festin ridicule ou à la maladie d'un
+petit chien, renvoyait naturellement à la prose la description
+du monde et le récit de la genèse. Mais il n'importe,
+et Buffon n'en a pas moins écrit notre <i>De natura
+rerum</i>. Il l'a écrit avec la même passion pour la science
+que Lucrèce, sans rien de la «passion» proprement
+dite et de la sensibilité douloureuse et tragique que le
+grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que
+Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que
+Lucrèce, est beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité,
+le calme, la liberté d'esprit, et la tranquillité
+de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à comprendre et à
+faire comprendre, et qui regarde les choses pour les
+entendre, non pour se révolter contre elles, non pas
+davantage pour faire de la manière dont il les entendra
+un argument contre qui que ce puisse être. Comme il
+ne veut pas que l'on cherche des causes finales dans la
+nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant,
+on peut dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même,
+qu'il se contente de la science pour la science,
+et que dans son objet il n'a d'autre but que son objet.
+Il participe du calme inaltérable de son modèle; l'inscription
+fameuse: «<i>Majestati naturae par ingenium</i>»,
+est plus juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les <i>Templa
+serena</i> de Lucrèce, c'est Buffon qui les a habités.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>LE MORALISTE</h4>
+
+<p>Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste,
+ni y avoir songé, il a une science morale très élevée,
+et singulièrement plus pure que celle des hommes de
+son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, et
+l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules
+qui sont de convenance, et dont la rareté et le ton
+froid montrent qu'elles ne sont en effet que choses de
+bonne compagnie) que Dieu est absent de son oeuvre.
+Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et
+même assez obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du
+tout à sa digression sur l'immortalité de l'âme humaine
+que je songe en ce moment. On peut la tenir elle aussi
+pour mesure de précaution, et, comme Dalembert
+disait, pour «style de notaire». Mais l'esprit général
+de ce livre sur les évolutions de la matière et de la
+force est spiritualiste, en ce sens qu'il est <i>humain</i>, que
+l'homme y tient une haute place, un haut rang, n'est
+nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans
+l'océan bourbeux et lourd de la matière, nullement
+confondu avec elle, nullement tenu pour n'en être
+qu'une modification très ordinaire et un aspect
+comme un autre.</p>
+
+<p>Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme.
+Il le tient pour incomparable à tout le reste de la nature.
+Comme un autre, dont il est loin d'avoir les
+idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre à
+l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon
+naturaliste, évidemment, pour ne pas ranger l'homme
+dans la classe des animaux; mais il voit et met des
+distances presque inconcevables entre le premier des
+animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement;
+mais il a vraiment cent fois fait entendre ce qu'on a
+dit depuis lui et d'après lui: «le règne minéral, le
+règne végétal, le règne animal, <i>le règne humain</i>».
+Or c'est où l'on connaît et distingue, avant tout, un
+esprit spiritualiste; c'en est la marque. Il y a deux
+tendances générales, dont l'une est d'aimer à confondre
+l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne
+s'en distingue point, qu'il est gouverné par les mêmes
+forces, et n'a point de loi propre, et à lui conseiller
+plus ou moins, et de façons diverses, de s'y ramener
+en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de
+vivre comme elle se comporte, et de ne pas en chercher
+davantage;&mdash;dont l'autre consiste au contraire
+à remarquer plus ce qui distingue l'homme du reste
+de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à
+tenir un compte vigilant et complaisant des facultés
+qu'il semble bien que l'homme ait seul parmi tous les
+êtres, à y rappeler son attention, et à lui persuader
+de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus
+qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le
+met à part d'elle, de croire que ce qui l'en distingue
+est sans doute ce qui fait qu'il est homme, et de cultiver
+et agrandir ses puissances, ses facultés, ses
+dons purement humains, et pour ainsi parler, ses privilèges.</p>
+
+<p>De ces deux tendances c'est la seconde qui est
+excellemment, et sans hésitation et sans mélange,
+celle de Buffon. Voilà en quoi il est en vérité très décidément
+spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici
+il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement
+des «causes finales» à la pensée de Buffon,
+que sa méfiance et son chagrin à l'endroit des classifications
+peut bien venir un peu de la crainte qu'il a
+qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et
+de l'ennui qu'il éprouve à voir qu'on le «classe» trop
+décidément avec eux. C'est une observation peut-être
+plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument juste de
+M. Edmond Perrier<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>, mais encore qui n'est pas sans
+quelque vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs
+voit surtout, avec chagrin, des hommes qui
+mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on admet
+une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il
+n'en diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra
+dire également que le singe est de la famille de
+l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et cela,
+évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de
+Buffon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> Ouvrage cité plus haut.</blockquote>
+
+<p>Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt
+ses pressentiments sur la variabilité des espèces ne
+sont pas en contradiction avec ce haut rang et cette
+place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais,
+<i>au contraire</i>, seraient des arguments en faveur et des
+preuves à l'appui de sa pensée sur l'incomparable
+dignité de l'homme. Si les espèces se sont définies
+elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si
+elles se sont ramenées elles-mêmes chacune à son
+type le plus parfait, la mieux douée des congénères
+détruisant ses congénères moins bien douées; si,
+de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune
+en sa perfection propre, et ont laissé entre elles
+de grands vides, jadis pleins de transitions d'une
+espèce à l'espèce voisine, maintenant à jamais profondes
+lacunes; songez si la plus forte des espèces, la
+mieux douée, et la mieux douée précisément en usant
+du temps comme auxiliaire et instrument, l'espèce
+capable d'accumulation de ressources, capable d'expérience
+héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans
+le cours prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un
+vide énorme entre elle et l'espèce la plus rapprochée,
+n'a pas dû se faire une place tellement à part, et une
+constitution tellement singulière qu'aucun être vivant
+ne peut lui être comparé même de loin!</p>
+
+<p>Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal
+tellement supérieur à la nature qu'il est comme
+une force particulière de la planète, il la change.
+Après les grandes révolutions géologiques, il y en a
+une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui
+est la vie de l'homme sur la terre, sa multiplication,
+ses travaux, son fourmillement intelligent, son
+égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus
+violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec
+laquelle il multiplie les espèces animales et végétales
+qui lui servent, refoule et détruit les espèces végétales
+et animales qui lui nuisent, et aussi, détruit, effrite
+du moins et volatilise les minéraux qui lui sont
+utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.</p>
+
+<p>Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout
+où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait
+un peu d'air pour ses poumons. «Il est le seul des
+êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez
+étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se
+multiplier partout, et se prêter aux influences de tous
+les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu
+ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout,
+la plupart sont bornés et confinés dans de certains
+climats et même dans des contrées particulières;
+les animaux sont à beaucoup d'égards des productions
+de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du
+ciel.»&mdash;C'est de ce ton que Buffon parle toujours du
+«maître de la terre», et je ne cite pas, comme trop
+connu, le passage fameux: «Tout marque dans
+l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous
+les êtres vivants; il se soutient droit et élevé; son
+attitude est celle du commandement...» <a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> L'HOMME.&mdash;<i>Age viril</i>, premières pages.</blockquote>
+
+<p>Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux
+peut être contestée par les misanthropes, les
+humoristes et les baladins; mais elle a deux caractères
+particulièrement significatifs contre lesquels ne
+vaut aucun raisonnement ni aucune boutade: l'homme
+est capable de progrès, et il est capable de génie individuel.</p>
+
+<p>Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de
+cet autre terme, nous sommes inattaquables) il est
+capable de changement. Ce qu'il fait, il ne le fait pas
+toujours de la même façon; il est inventeur, il imagine.
+Ce trait est unique dans tout le règne animal.
+Aucune abeille qui construise sa cellule autrement
+que celles de Virgile, aucun castor qui bâtisse sa
+digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que
+cela signifie seulement que l'homme est un animal
+capricieux, on peut avoir raison; mais cela signifiera
+toujours que l'homme est un animal chercheur, ce qui
+est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque
+chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le
+repos; il est l'animal évolutionniste par excellence.
+Quelqu'un dira peut-être que l'évolution organique
+exceptionnellement énergique qui l'a si fort séparé et
+éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a
+laissé son souvenir, et marque sa trace dans ce besoin
+encore actuel de se changer, de se modifier, de s'aménager
+autrement, avec, au moins, la conviction inébranlable
+et obstinée qu'il s'améliore.&mdash;Et soyons
+sincères, et reconnaissons que s'il est loisible de dire
+et de croire que le progrès a son terme, et qu'au moment
+où nous sommes la progression n'existe plus,
+on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que
+l'homme, né pour être mangé par le lion et par le pou,
+très exactement destiné par la faiblesse de ses organes,
+la lenteur de son accroissement physique et la débilité
+extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et
+humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait
+de l'esprit, uniquement parce qu'il était inventeur,
+les moyens d'échapper à ces fatalités, et est quelque
+chose de plus qu'il n'était à l'état naturel el primitif.
+Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine,
+existe; il ne devient jamais douteux qu'à en
+considérer une courte période, et voisine de celle où
+nous sommes.</p>
+
+<p>Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement.
+Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que
+l'homme, loin de devoir retourner à la nature, peut et
+doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner,
+s'en dégager, et toujours reprendre essor.&mdash;Il est
+progressiste en tant que persuadé que l'homme invente
+sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la
+fait très grande selon son énergie, dans une sphère de
+libre activité et de développement, si incomparablement
+plus étendue que celle des autres êtres, que
+c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée
+de l'indéfini.</p>
+
+<p>Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur
+à tout son siècle, je n'en sais rien; mais en
+opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. Il est en
+opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part
+avec Diderot.&mdash;Il est en opposition avec Rousseau, qui
+toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes
+lui font honneur, a eu l'idée que l'homme
+avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et
+tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux,
+tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre,
+et tort de vouloir agir.&mdash;Il est en opposition avec
+Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau,
+veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte
+qu'elle est meilleure et plus morale, mais un
+peu, ce me semble bien, pour la raison contraire.&mdash;Même
+l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne
+encore, quoique progressiste, par la façon particulière
+dont il l'est. Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon
+aussi; mais le XVIIIe siècle y croit en révolutionnaire,
+Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est pas du tout
+la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands perfectionnements
+rapides et instantanés, aux Eldorados
+brusquement apparus du haut de la colline gravie,
+aux transfigurations qui ne sont pas des transformations,
+au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se
+former les continents par l'accumulation des coquilles,
+mais parce qu'il a vécu cent mille ans, sait que la nature
+n'agit qu'insensiblement et avec une lenteur désespérante,
+et l'homme aussi, quoique plus alerte; que
+l'homme a mis, très probablement, un millier d'années
+à réaliser ce progrès de n'être plus mangé par le lion;
+qu'il y a tout lieu de penser, par conséquent, que tout
+progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que tout
+progrès général sensible à un homme dans la brève
+carrière de la durée de sa vie est une pure illusion;
+que tout changement rapide est par définition le contraire
+d'un progrès, et exige que le vrai progrès se
+remette en marche pour réparer lentement le faux;
+que tout progrès par explosion est le tremblement
+de terre de Lisbonne.</p>
+
+<p>Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre
+la même chose, ou plutôt ce sont deux idées
+absolument contraires qui ont le même nom, et dont
+l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie.
+Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires.
+A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait:
+«Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il
+n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont
+l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue
+à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux.
+Je mesure celui qui est consommé, un lointain
+avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain.
+Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé
+en observant, en sachant, en inventant, en
+travaillant. J'observe, je sais, j'invente et je travaille.
+De tout cela sortira un jour quelque chose. Mais je ne
+poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui
+poursuit un grand but prochain, ne l'atteint jamais.
+Un Cromwell, un Alexandre (s'il n'est pas un simple
+ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail est un
+divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille
+qui, à elle toute seule, veut faire une montagne.»</p>
+
+<p>L'homme est capable de progrès, voilà un des deux
+caractères particulièrement significatifs qui le sépare
+nettement du règne animal, l'homme est capable de
+génie individuel, voilà le second, auquel Buffon ne
+tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement
+parler, d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus
+d'esprit, dans une même espèce, les uns que les autres;
+il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des
+âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a
+inventé la ruche, c'est <i>l'abeille</i> qui la construit, depuis
+que <i>l'abeille</i> existe. «On ne voit pas parmi les animaux
+quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les
+obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à
+les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou
+blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque
+de cette subordination, aucune apparence que
+quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité
+de sa nature sur celle des autres.»&mdash;L'extraordinaire
+supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement
+par la nature. Inventeur et chercheur, il ne
+l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur
+et éducable, il l'est par tous les individus de l'espèce.
+Il s'ensuit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui
+invente, et qu'il suffît que celui-là ait trouvé pour que
+toute l'espèce fasse un progrès.</p>
+
+<p>C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On
+peut voir et étudier mille hommes sans être convaincu
+d'une si immense différence entre les hommes et les
+animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci,
+comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits
+et des passions, et ont une intelligence rudimentaire
+à peu près suffisante pour pourvoir à leurs besoins et
+également répartie dans toute l'espèce, comme les
+fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.»
+Le Swift ou le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas
+observé le mille et unième individu humain, ou le cent
+mille et unième; ou bien n'aurait pas lu l'histoire de
+notre civilisation, si humble qu'elle soit.</p>
+
+<p>Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu;
+il serait au dessus et au-dessous de la vérité; car
+l'homme, à considérer les ressources dont dispose la
+majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il
+est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique
+dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun
+des animaux dans celle des siens, cela est évident;
+mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est
+pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce
+qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le
+menace, par les impressions de l'air de l'instant précis
+ou il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien
+qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; et, en
+majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques
+individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est
+éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue; il
+suffit: tous les hommes s'en servent. Un homme
+observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés,
+c'est celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu
+près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a
+fait un progrès. L'espèce humaine n'a pour elle que
+l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement
+(sauf quelques caprices, et dont elle revient
+après avoir égorgé les inventeurs, ce qui fait qu'il n'y
+a aucun mal), elle est très docile aux inventions, très
+imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et
+indéfiniment modifiable par l'éducation.</p>
+
+<p>C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore
+que les hommes ne pensent guère; et ce qui met l'humanité
+au-dessus de l'animalité, c'est le savant. On
+s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y souscrit.</p>
+
+<p>Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par
+la docilité prompte ou tardive de la plupart, par la
+vulgarisation, l'habitude et la tradition ensuite, la civilisation
+n'a pas de raison de n'être pas indéfinie. Elle
+a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les
+antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts
+plateaux de l'Asie la période lunisolaire de six cents
+ans «savaient autant d'astronomie que Dominique
+Cassini», et avaient donc une science générale «qui
+ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui
+«suppose deux ou trois mille ans de culture de l'esprit
+humain». Et elles ont été perdues pendant un long
+temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous
+sont parvenues que par débris trop informes pour
+nous servir autrement qu'à reconnaître leur existence
+passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, lentement,
+se forme et se développe; puis <i>la terre se refroidit</i>, les
+hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent
+vers les contrées riches, abondantes et cultivées par les
+arts... et trente siècles d'ignorance suivent les trente
+siècles de lumière». C'est la diffusion de la science
+humaine sur toute la surface de la planète, de telle
+sorte que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage,
+sans avoir besoin de se recommencer, qui peut empêcher
+le retour de tels malheurs.</p>
+
+<p>Persuadons-nous donc que l'homme est né pour
+savoir, pour exercer son intelligence et agrandir son
+entendement, et que c'est là sans doute tout l'homme,
+puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et
+ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va
+de soi, puisque c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur:
+«Considérons l'homme sage, <i>le seul qui soit
+digne d'être considéré</i>: maître de lui-même, il l'est des
+événements; content de son état, il ne veut être que
+comme il a toujours été, ne vivre que comme il a toujours
+vécu; se suffisant à lui-même, il n'a qu'un faible
+besoin des autres; il ne peut leur être à charge;
+occupé continuellement à exercer les facultés de son
+âme, il perfectionne son entendement, il cultive son
+esprit, il acquiert de nouvelles connaissances, et se
+satisfait à tout instant sans remords et sans dégoût;
+il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»</p>
+
+<p>Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme
+consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser,
+voilà le principe de la morale»; et si peu mystique,
+si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit
+de Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.</p>
+
+<p>On voudrait peut-être que ce dernier mot même de
+la pensée de Pascal, que je viens de citer, Buffon l'eût
+dit, qu'il eût fortement rattaché la morale à la dignité
+de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des
+devoirs que la singularité même et l'excellence de sa
+nature imposent à l'homme. Et l'on voudrait que
+parmi tant de choses qui distinguent l'homme des
+animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus
+nettement, celle qui l'en distingue le plus, la présence
+en son esprit de cette idée qu'il est <i>obligé</i>. La morale
+de Buffon est que l'homme est très noble et doit s'ennoblir
+de plus en plus, C'est presque une morale suffisante,
+à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle
+contient. Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci:
+«Pensez, sachez, et considérez ceux qui pensent et
+savent comme vos guides». Il pouvait ajouter brièvement:
+«Et soyez justes et bons; car c'est une
+manière aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.»
+Encore que très élevée, la morale de Buffon,
+comme toute sa pensée, comme toute sa vie, comme
+lui tout entier, est trop purement <i>intellectuelle</i>.&mdash;N'importe,
+elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui
+en son siècle est quelque chose; ensuite elle est
+fondée tout entière sur ce principe que tout avertit
+l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et
+pour modèle, de ne pas l'adorer, de ne pas, même,
+lui être complaisant et docile; que tout avertit
+l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et
+créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement,
+de plus en plus supérieur à elle.&mdash;L'homme est
+l'animal qui avec l'intelligence et le temps peut abolir
+en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila toute
+la morale de Buffon.&mdash;En cela il est hautement spiritualiste,
+et peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru
+lui-même, et d'un spiritualisme qui, n'ayant rien
+de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et
+n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que
+le langage d'un naturaliste qui se rend compte froidement
+de la nature de l'homme comme de celle des
+bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de son
+extrême modestie même reçoit une extrême autorité.
+Buffon le naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non
+pas sans qu'on s'en soit aperçu, est l'adversaire le
+plus grave, le plus inquiétant et le plus compétent
+du <i>naturalisme</i> du XVIIIe siècle.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>L'ÉCRIVAIN&mdash;SES THÉORIES LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son
+discours de réception à l'Académie française, que les
+ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la
+postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y songer.
+Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par
+ses idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait
+l'instinct de dignité, l'amour de l'ordre et de la composition
+simple et vaste, un certain penchant à la
+noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se retrouve
+dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble
+appartenir plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était.
+Il est avant tout «éloquent», sa parole est «belle»,
+plutôt qu'elle n'est vive, piquante, rapide, spirituelle
+ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa grande
+histoire se déroule majestueusement, dans une grande
+unité, avec une suite assurée, dans un ordre sévèrement
+médité et préparé, comme un seul «discours»
+continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions.
+Il a fait un <i>discours</i> sur l'univers, comme Bossuet
+un discours sur l'histoire universelle. Tout cela revient
+à dire que le génie de Buffon, comme tous les génies
+oratoires, vise à l'impression d'ensemble et au grand
+effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose
+d'architectural; ils construisent un monument, une de
+ces oeuvres imposantes qui demandent qu'on recule
+un peu pour en saisir l'ordonnance et pour les admirer
+dans leur grandeur.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on
+a pu même dire que parfois il ne l'est pas assez. Buffon,
+dans ses mille descriptions d'animaux si divers, montre
+des ressources singulièrement variées de pittoresque.
+Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a
+comme une sympathie toujours prête pour ses modestes
+héros, qui sait relever leurs mérites, faire
+éclater leurs beautés, bien saisir et à chacun bien conserver
+son caractère propre, et donner ainsi à la physionomie
+son unité, son air distinctif qu'on n'oublie
+point.&mdash;Sans doute il est trop orné; il s'applique
+trop; il est trop l'homme qui estimait Massillon le
+premier de nos prosateurs; il fait trop complaisamment
+son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce
+n'est pas assez sans s'en apercevoir.&mdash;Défaut
+commun, du reste, à presque tous les hommes de
+science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir
+assez bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre
+leur lecteur et se convaincre eux-mêmes qu'eux
+aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans cette
+application trop curieuse.&mdash;Cette explication que
+je donne du défaut le plus saillant de Buffon s'applique
+bien, à ce qu'il me semble; car les parties de ses
+ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe, sont
+d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française
+(<i>Discours de réception&mdash;Eloge de la Condamine</i>); ensuite
+ce qu'il a écrit en collaboration avec des savants
+ses élèves (<i>Quadrupèdes, Oiseaux</i>). Dans ce dernier cas,
+il refait, il refond, il corrige, et toujours très heureusement,
+mais il reçoit cependant et subit la contagion
+de la coquetterie littéraire des hommes de science, et
+du trop beau style. Mais dans les livres qu'il a écrits
+tout entiers lui-même, géologie, minéralogie, embryologie
+(j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit plus,
+et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie
+de la terre, époques de la nature, je ne sais pas de
+style plus simple, plus grave, plus net, plus franc,
+plus imposant sans faste, et même sans chaleur,
+comme il convient à un savant qui comprend tout,
+qui embrasse tout et que ses idées les plus grandes
+n'étonnent pas; je ne sais pas enfin meilleur modèle
+du style propre à l'exposition scientifique.</p>
+
+<p>Il est seulement, ce me semble, un peu plus long
+qu'il ne faut, et sans précisément se répéter, donne à
+la même idée, pour la faire mieux entendre, plusieurs
+formes équivalentes, plusieurs tours ramenant au
+même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne
+serait indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui
+expose des choses toutes nouvelles et qui songe au
+grand public, une nécessité, dont, cent ans plus tard,
+l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.</p>
+
+<p>Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie
+jamais, parce que l'auteur ne la met jamais en
+oubli. Condorcet a bien saisi ces deux points de vue
+qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon
+ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la
+variété de ses tours. En peignant la nature sublime ou
+terrible, douce ou riante, en décrivant la fureur du
+tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de
+l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de
+l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des
+objets; mais il conserve toujours sa dignité imposante;
+c'est toujours la nature qu'il peint, et il sait
+que, même dans les petits objets, elle manifeste sa
+toute-puissance.»</p>
+
+<p>On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires
+de Buffon rien qu'à connaître les principaux caractères
+de son style. Ce style est le style oratoire, ou, pour
+être plus précis, le style de l'exposition oratoire, c'est-à-dire
+non pas celui de l'orateur à la tribune, à la barre,
+ou à la chaire, mais celui de la <i>leçon</i> faite par un
+homme naturellement éloquent. Il est méthodique,
+grave, mesuré, imposant, majestueux et <i>nombreux</i>. Il
+n'est ni animé par une passion vive, ni alerte et armé
+en guerre comme le style des polémistes. C'est le style
+d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce
+que Buffon a été amené à recommander comme le
+style parfait, ou approchant de la perfection; car
+toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer
+pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que
+l'analyse et l'exposition raisonnée de ses propres
+qualités d'écrivain. C'est ainsi qu'il en a été de Buffon
+écrivant le <i>Discours sur le style</i>. Comme l'a dit excellemment
+Villemain, ce discours n'est que «la confidence
+un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie
+littéraire, et on fera bien de n'y voir que cela, tout en
+profitant des bonnes leçons de détail et des aperçus
+profonds qu'il renferme.</p>
+
+<p>Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire;
+et, du reste, sachons bien nous en rendre compte,
+Buffon n'a nullement entendu y mettre une <i>rhétorique</i>
+complète, même sommaire. L'admiration qu'on a
+éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après
+coup le titre <i>faux</i> de «Discours sur le style»; mais
+ce n'est pas l'auteur qui le lui a donné, et, en le lui
+imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait
+tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours
+trompe l'attente qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait
+pas provoquer, et prête à des critiques auxquelles,
+sous un titre moins solennel, il ne serait pas exposé.
+Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception
+de M. de Buffon à l'Académie française», ou,
+comme l'auteur le définit lui-même dans les premières
+lignes, «<i>ce sont quelques idées sur le style</i>». Voilà le
+vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.</p>
+
+<p>Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections.
+On ne peut plus reprocher à ce discours où sont
+si vivement recommandées les qualités de composition,
+une certaine incertitude de plan; car il est permis,
+quand on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le
+style, de les exposer dans un ordre un peu libre et
+abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très incomplet.
+Il devait l'être. Il devait ne contenir que <i>quelques
+idées sur le style</i> les plus chères à l'auteur et les
+plus importantes à ses yeux. Il devait n'être, pour
+parler le langage des savants, qu'une contribution à
+l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un
+mérite supérieur.</p>
+
+<p>Il faut retenir de cette remarquable dissertation
+comme des vérités indiscutables, d'abord l'importance
+du plan et de l'ordre dans les ouvrages de l'esprit;&mdash;
+ensuite cette belle et profonde pensée que l'auteur qui
+met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la
+nature et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres;
+&mdash;enfin l'idée de Buffon, sur l'importance du style,
+et sur ce que le style <i>est l'homme, même</i> ce qui ne veut
+nullement dire, comme on le croit trop souvent, que
+le style est une peinture du <i>caractère, des moeurs</i> et de
+la <i>façon de sentir</i> de l'auteur (rien n'est plus éloigné
+que cela de la pensée de Buffon ni n'y est plus contraire);
+mais ce qui veut dire que le style c'est <i>l'intelligence</i>
+de l'auteur, la marque de son <i>esprit</i>, et par
+conséquent ce qui lui appartient en propre dans
+quelque ouvrage que ce soit.</p>
+
+<p>Voilà les parties solides et durables de ce morceau.
+Il ne faut pas croire qu'il révèle les véritables sources
+du grand style; il n'en montre qu'une partie. Oui, dans
+quelque ouvrage que ce soit, le plan, l'ordre, l'unité,
+sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de
+là naissent <i>toutes</i> les qualités du style, et cela n'est
+pas vrai. De là naissent la clarté, la précision, l'aisance,
+la vivacité même et un certain mouvement, et
+un caractère grave, imposant, qui recommande l'oeuvre
+et fait une forte impression sur l'esprit des
+hommes. Mais il y a d'autres qualités du style qui
+tiennent au <i>sentiment</i> et à l'imagination. Il semble,
+vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant de l'art
+d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination
+et sensibilité; et ce qui fait le style des poètes,
+des grands romanciers, des auteurs dramatiques, des
+philosophes souvent, des orateurs presque toujours,
+il semble que Buffon l'ait oublié.</p>
+
+<p>Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie.
+La preuve c'est que sentiment, imagination, couleur,
+il en a parlé, seulement en essayant d'abord de les faire
+provenir, non de leur source naturelle qui est le mouvement
+du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis
+dans les idées, du plan;&mdash;ensuite en recommandant
+à plusieurs reprises de les tenir en grande suspicion
+et comme en respect. Il faut relire le passage où il
+rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait
+comme à leur cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait
+un plan... il sera pressé de faire éclore sa pensée; il
+aura du plaisir à écrire... <i>la chaleur naîtra de ce plaisir</i>... et
+donnera <i>la vie</i> à chaque expression... les
+objets prendront de la <i>couleur</i> et, le <i>sentiment</i> se joignant
+à la lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et
+sentiment, tout cela vient du plaisir qu'on a à écrire
+quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie n'est
+point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur
+de composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser
+sa matière et d'en bien voir comme étalées
+devant nos yeux toutes les parties dans un bel ordre.
+Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de
+chaleur et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait
+qui puisse inspirer à Démosthène le serment sur les
+morts de Marathon et à Racine le «<i>qui te l'a dit</i>?»
+d'Hermione.</p>
+
+<p>Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à
+s'en occuper. Il n'aime pas les poètes et les orateurs
+passionnés; son orateur préféré est Massillon; il n'aime
+pas la passion. Tout le <i>Discours sur le style</i> le montre.
+C'est là que l'on trouve qu'il faut «<i>se défier du premier
+mouvement</i>»; éviter «<i>l'enthousiasme trop fort</i>», et
+mettre partout «<i>plus de raison que de chaleur</i>». Voilà
+le fond de la pensée de Buffon. Plus de raison que de
+chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien fait,
+c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa
+théorie. Elle est étroite. Elle ne tient pas compte de la
+littérature de sentiment, ni de la littérature d'imagination.
+Elle est quelque chose comme du Boileau
+poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination,
+passion et tendresse, et il veut seulement
+que la raison les guide, non qu'elle les remplace.</p>
+
+<p>On peut même ajouter que cette doctrine implique
+quelque contradiction. Buffon ne cesse de recommander
+le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en quoi
+consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement
+dont Buffon veut qu'on se défie? C'est ce premier
+mouvement qui est le cri du coeur, l'éveil de la sensibilité,
+l'élan de la nature, et en un mot le naturel.
+C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment
+où il naît, le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas
+un simple écart de fantaisie ou d'humeur, mais en ne
+commençant point par «s'en défier».&mdash;De même
+Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner
+toujours les choses «par les termes les plus généraux»
+(ce qu'il se garde bien de faire, je vous prie de le
+croire, quand il parle géologie), par les termes les plus
+généraux, c'est-à-dire par les termes abstraits et les
+périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus
+apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel
+en ce qu'il déteste l'esprit de pointes; mais il aime
+aussi l'apprêt, l'arrangement, l'appareil, une certaine
+coquetterie de style, toutes choses qui, de leur côté,
+sont le contraire du naturel, du premier mouvement,
+de la naïveté.&mdash;Voulez-vous un criterium infaillible
+pour juger de la justesse d'une théorie littéraire?
+Voyez si elle explique ou si elle contredit La Fontaine.
+La Fontaine jugé au point de vue du <i>Discours sur le
+style</i>, est mauvais. La question est tranchée: c'est le
+<i>Discours sur le style</i> qui a tort.</p>
+
+<p>Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre
+compte et des lacunes et des erreurs de ce petit traité
+si fécond, tout au moins, en réflexions. Mais en finissant
+comme nous avons commencé, prenons-le en lui-même
+et pour ce qu'il est. Il est une <i>vue</i> sur l'art
+d'écrire, rapidement présentée par un savant, grand
+écrivain, à l'usage des savants qui voudront écrire. Il
+est un petit traité d'<i>exposition scientifique</i>. A ce titre il
+n'est pas éloigné d'être excellent. Comment faut-il s'y
+prendre pour écrire l'<i>Histoire naturelle</i> de M. de Buffon,
+ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre
+pour écrire des ouvrages du même genre, ce discours
+l'enseigne; et c'est quelque chose.</p>
+
+<p>Il y a eu une époque où le <i>Discours sur le style</i> était
+considéré comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est
+le temps où d'illustres professeurs avaient apporté
+dans les chaires supérieures de l'Université ces qualités
+d'exposition large et éloquente dont le <i>Discours
+sur le style</i> donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet,
+et la règle et le modèle de cette éloquence particulière,
+intermédiaire, qui n'est ni la simple et profonde éloquence
+du coeur et de la passion, ni l'éloquence de la
+tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part,
+mais l'éloquence au service de l'enseignement, tendant
+à instruire d'une façon élevée et avec une manière
+imposante, plutôt qu'à toucher et à émouvoir. Dans
+cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair,
+lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles
+et le fond de l'art. De là la grande fortune du
+<i>Discours sur le style</i>. Les leçons qu'il donne ne sont pas
+à mépriser, et non seulement ceux à qui il s'adresse
+spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver
+profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont
+bien à leur place, et celui, aussi, qui reste en dehors
+de leur portée.</p>
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand
+poète et ce grand sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la
+Révolution française. Ce lui fut une chance heureuse;
+car il en aurait été un peu incommodé, et n'y aurait
+rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères,
+leurs passions, leurs efforts généreux même en
+vue d'un but prochain, sont choses qu'habitué à la
+marche insensible et sûre de la nature, il ne comprenait
+point et trouvait singulièrement méprisables.
+Son dédain pour «l'histoire civile» est extrême, excessif
+même pour un homme qui, surtout naturaliste,
+n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand mérite.
+Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du
+reste, simples misères: «La tradition ne nous a
+transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire
+les actes d'une très petite partie du genre humain;
+tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous,
+nul pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant
+que pour passer comme des ombres qui ne laissent
+point de traces; et <i>plût au ciel</i> que le nom de tous ces
+prétendus héros dont on a célébré les crimes ou la
+gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre
+de l'oubli!»&mdash;Cette petite portion de «l'histoire civile»
+qui s'étend de 1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante
+qu'une autre dans la marche de la nature, et
+même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus
+désagréable à traverser. La providence qui veillait sur
+lui a donc comblé une vie longue qui fut presque toujours
+heureuse par une mort opportune. Il n'avait pas
+fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que cela.</p>
+
+<p>Il avait fait un très beau livre, et accompli une très
+grande oeuvre. Il avait presque créé l'histoire naturelle,
+et du même coup il l'avait affranchie. Elle existait,
+confondue avec la «physique», chez ces timides
+et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement
+du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance
+avec Fontenelle. Elle était alors très sérieuse,
+volontairement très réservée en ses conclusions et
+très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses
+successeurs «philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet,
+Maupertuis, Diderot, elle était devenue très prétentieuse,
+très audacieuse, et s'était mise au service
+d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois,
+avec Diderot, immorales. Elle était devenue une
+forme, ou un auxiliaire, ou instrument de l'athéisme
+libérateur. C'est de cette compromission, très dangereuse,
+surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher
+qu'elle devint une véritable science, que Buffon l'a
+délivrée.</p>
+
+<p>Sans être religieux lui-même, il a eu de la science
+cette idée juste et digne d'elle, qu'elle n'a pas à se
+mettre au service d'une doctrine de combat et qu'elle
+déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru
+qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine
+dont sortir est une désertion. La science, entre ses
+mains laborieuses et calmes, est redevenue ce qu'elle
+était chez nos bons savants tranquilles de 1700, mais
+agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les
+hommes de l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à
+Buffon cette sécession, qui était une indiscipline. Ils
+ont senti en lui un indifférent, et peut-être un dédaigneux,
+c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs
+adversaires.</p>
+
+<p>Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son
+calme et de son impassibilité d'observateur, et précisément
+un peu parce qu'il n'en sortait pas, il dirigeait
+vers des conclusions très contraires à leurs tendances
+générales, relevant l'homme, le montrant obéissant
+aux lois de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et
+lui persuadant que son devoir, ou tout au moins sa
+dignité, n'étaient point à se confondre avec elle. Et
+que le mouvement philosophique, issu, en grande partie,
+du nouvel esprit scientifique et du goût des
+sciences naturelles, s'arrêtât précisément au plus
+grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point, ni ne
+l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant
+des écoles, c'est ce qui les désobligea sans
+doute extrêmement.</p>
+
+<p>La science y gagna en dignité, en indépendance, en
+aisance dans sa marche, et en autorité.</p>
+
+<p>L'influence de Buffon comme savant a été considérable.
+Son grand mérite d'abord et comme sa victoire,
+a été de conquérir le public à la science de l'histoire
+naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la
+science politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle
+dans les préoccupations et dans le commerce du monde
+lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, imposant,
+qui a attiré le public mondain à la science, sans faire
+à ce public des sacrifices d'aucune sorte, et sans
+mettre une coquetterie suspecte à le séduire. La douce
+et louable manie des cabinets d'histoire naturelle chez
+les particuliers date de lui. Comme tous les hommes
+de génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le
+promoteur est le plus inoffensif et le plus aimable.</p>
+
+<p>Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet,
+le défigurent, et poussent à l'excès, d'une intrépidité
+de dogmatisme qui l'eût fait sourire avec
+toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes
+de ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses;
+dont les autres, comme Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire,
+sont des hommes de génie et des créateurs.
+On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et
+dire qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est
+une nouveauté qui vient de lui; et que son idée du
+lent et éternel progrès de la nature créant d'abord les
+organismes les plus grossiers, puis se compliquant
+et s'ingéniant dans des constructions plus délicates
+et subtiles, puis créant avec l'homme l'être capable
+d'un perfectionnement dont nous ne voyons que les
+premiers essais, trouve dans les <i>Dialogues philosophiques</i>
+de M. Renan son expression éloquente, poétique
+et audacieuse, et comme son écho magnifiquement
+agrandi.</p>
+
+<p>Son influence comme poète n'a pas été moins grande
+que sa contribution de savant à la conscience de l'humanité.
+La plus grande idée poétique qu'ait eue le
+XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La
+majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il
+est étrange, quand on cherche les origines en France
+du sentiment de la nature, si tant est que ce sentiment
+ait des origines, qu'on trouve tout de suite
+Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de
+Buffon n'avoir lu que l'<i>Oiseau-mouche</i> ou le <i>Kanguroo</i>
+pour que tel oubli puisse être fait. La vérité, pour qui,
+a lu les <i>Epoques de la nature</i>, est que le grand sentiment
+de la nature est dans Buffon, et que la sensation,
+exquise du reste, mais seulement la sensation
+de la nature est dans Rousseau. La grande vision de
+l'éternelle puissance qui a pétri nos univers, et le
+sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire
+écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des
+côtes, c'est dans Buffon qu'on les trouve à chaque
+page, et soyez sûrs que la phrase de Chateaubriand
+sur «les rivages <i>antiques</i> des mers» est d'un homme
+qui a lu Buffon.</p>
+
+<p>A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois
+poètes, qui sont Buffon, Rousseau et Chénier, et tous
+les trois, inégalement, ont eu dans les imaginations
+du XIXe siècle un sensible prolongement de leur
+pensée. Rousseau a rouvert, et trop grandes, les
+sources de la sensibilité; Buffon a appris aux hommes
+l'histoire et la géographie de la nature, et les a invités
+à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a
+retrouvé le sentiment de la beauté antique; et l'on
+rencontrera ces trois grandes influences dans Chateaubriand;
+et du moment qu'elles sont dans Chateaubriand,
+vous savez assez que tout le siècle dont
+noua sommes en a reçu la contagion, et a continué,
+jusqu'à l'époque où le réalisme a reparu, à les entretenir.</p>
+
+
+<br>
+<h3>MIRABEAU</h3>
+<br>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<h4>CARACTÈRE&mdash;TOUR D'ESPRIT&mdash;ÉTUDES</h4>
+
+
+<p>Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique
+et politique du XVIIIe siècle et la mieux faire
+comprendre qu'un examen des idées de Mirabeau.
+Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque
+tout entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre,
+jeté dans l'action, placé en face de la réalité, et à qui
+l'histoire semble dire: «ne disserte plus, mais exécute.»</p>
+
+<p>Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se
+retrouvent dans Mirabeau. Indépendant et audacieux
+par la pensée, esclave de ses passions, avide de
+savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous les
+jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus
+lourdes, subtil comme Montesquieu, fougueux comme
+Diderot, et romanesque comme Rousseau, sans compter
+qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot,
+orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et
+improvisateur comme Voltaire, et ouvrier de librairie
+comme Prevost; c'est bien le XVIIIe siècle que nous
+avons devant les yeux dans un tempérament d'exception,
+d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité
+terrible.&mdash;Avec cela, ce double trait où presque tout
+homme du XVIIIe siècle se reconnaît d'abord, une
+absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle
+largeur de coeur et générosité naturelle, qui, sans
+suppléer à la moralité, fait que le manque en est moins
+pénible et répugnant.</p>
+
+<p>Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de
+ses aventures. Soldat, grand seigneur, manière de
+diplomate obscur et équivoque, joueur, prodigue,
+dissipateur de deux fortunes en quelques mois,
+homme de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses,
+embastillé, évadé en enlevant une femme
+mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné
+de nouveau et trompant ses ennuis par une fureur
+d'études incroyable, et des épanchements de passion
+souvent exquis; puis, tout à coup, se dressant, éclatant
+en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun
+redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et
+comme prince de la révolution, roi de l'opinion, traitant
+de puissance à puissance d'un côté avec le roi et
+de l'autre avec le peuple; il a eu une courte existence
+qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant
+elle est surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes,
+et retentissante d'un continuel redoublement
+d'orages.</p>
+
+<p>Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même,
+qu'en partie il acceptait des circonstances, était excellemment
+de son goût. Il était romanesque comme
+Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses
+lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui
+adore Tibulle, pleines de sensualité, de vraie passion,
+aussi d'éloquence, et de cette mélancolie mâle des
+âmes robustes pour qui le malheur est une forte et non
+point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit,
+tout en hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire,
+du cruel et de l'extrême de sa situation, et que les
+rigueurs le fouettent comme la pluie ou la neige un
+chasseur aventureux et allègre.</p>
+
+<p>Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de
+Vincennes, et, soit dit en passant, un roman qui se
+trouve par hasard être bien composé. Ce sont d'abord
+des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur,
+qui est méridional, qui est du sang des
+Mirabeau, et qui a lu la <i>Nouvelle Héloïse</i>;&mdash;ce sont ensuite
+des lettres de jeune père, ravi de l'être, plein de
+sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de
+tout son coeur les recettes philosophiques aux «recettes
+de bonne femme» pour le plus grand bien de cette
+petite <i>Sophie-Gabrielle</i>, qu'il n'a jamais vue et qu'il
+adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné,
+et ces caresses hasardeuses confiées au papier,
+et ces baisers paternels jetés à travers les grilles, tout
+cela a quelque chose de bizarre, de fou, et d'attendrissant,
+et de naïf, et de délicieusement suranné comme
+une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce
+qu'encore c'est cependant vrai, contre toute apparence,
+et je ne sais rien de plus captivant ni de plus
+cruellement doux;&mdash;et ce sont enfin, l'enfant mort,
+le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres
+tendrement amicales, confiantes et apaisées, avec des
+longueries et des traineries de bavardage, et des anecdotes
+gaies, et des épanchements familiers, sans plus
+rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées
+de vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à
+l'autre par les épreuves.&mdash;Mais ce sont surtout des
+lettres d'homme romanesque, hasardeux, fiévreux,
+amoureux de situation hors du commun et du normal,
+et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on
+veut, parce qu'il était en prison, ensuite parce qu'il
+était excité, et renfoncé dans son sentiment par l'opposition
+qu'on y faisait, et dans sa volonté par l'obstacle,
+et dans son amour par les haines qu'il lui
+valait, et exalté et enivré par le froissement rude,
+sur sa poitrine, des vents contraires.</p>
+
+<p>Et ses idées générales, comme sa complexion, sont
+bien d'un homme du XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est
+absolument, de très bonne heure, et toujours. Ses lettres
+à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel,
+et indiscutable précisément parce que l'athéisme y
+est tranquille, sans colère, sans forfanteries, et confidentiel.
+Mirabeau n'est pas, en cette affaire, un fanfaron,
+un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté,
+ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme,
+qui n'a pas traversé de crise ni de période
+d'angoisses, qui, au contraire, est incroyant de nature,
+de penchant propre ou, au moins, de très longue habitude.
+Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette
+étape, à cette région de l'esprit où l'intolérance à
+rebours est aussi dépassée, aussi lointaine que l'intolérance
+traditionnelle, et où l'on est séparé des
+croyants par de trop grands espaces pour pouvoir
+même les détester.&mdash;Le mystérieux, le surnaturel, et,
+sachons bien l'ajouter, tous les grands problèmes
+métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments
+de l'âme des hommes, ne répondent à rien
+dans son esprit. Amené à en parler, il n'en parle
+que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il
+est incapable de les soupçonner, d'en comprendre
+l'importance, et d'en sentir l'attrait, et d'en éprouver
+l'inquiétude.</p>
+
+<p>Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous
+vous y attendiez fort bien, est la raison. Il semble y
+croire de toute son âme et de toute son espérance.
+Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y croient
+davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique
+des Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière
+des grands optimistes de la fin du XVIIIe siècle, et avec
+un certain degré de candeur qui aurait fait sourire
+Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents,
+suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal
+sur la terre que parce qu'il y a des erreurs; que le
+jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront
+dans les diverses classes de la société... l'instruction
+diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les
+maux de l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition
+la plus douce dont soient susceptibles des êtres
+périssables.»</p>
+
+<p>Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours
+posthume sur la liberté de la presse, il écrivait
+encore: «Un bon livre est doué d'une vie active,
+comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative
+des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le
+bienfait d'un livre utile s'étend sur la nation entière,
+sur les générations à venir; il grandit, il féconde l'intelligence
+humaine; il multiplie, il prolonge, il propage,
+il éternise l'influence des lumières et des vertus,
+de la raison et du génie; c'est leur essence pure
+et précieuse que l'avenir ne verra pas s'évaporer;
+c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur
+donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe
+périssable....»</p>
+
+<p>L'humanité cherchant péniblement sa voie que
+personne ne lui a enseignée dans le principe, ayant
+en elle-même, mais très enveloppée et confuse, une
+lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes
+supérieurs dépositaires particuliers de cette lumière,
+la faisant paraître plus vive et plus pénétrante par
+intervalles et formant ainsi comme une providence
+collective et successive; et à leur suite l'humanité
+marchant lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite,
+grâce à l'accumulation des notions nouvelles sur
+les anciennes qui ne se perdent point, vers un avenir
+assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de
+pleine clarté: voilà la grande théorie du progrès par
+la raison, qui a toujours été, plus ou moins, un des
+beaux rêves de l'espèce humaine, et qui certainement
+est une de ses raisons d'être et un de ses principes de
+vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus
+vive et d'une plus entière assurance que par les
+hommes du XVIIIe siècle.&mdash;C'est bien la croyance que
+se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale
+et son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu
+dans ses luttes, encouragé dans ses résistances et
+animé dans les assauts qu'il a donnés. C'est le plus
+noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont
+agi en lui.</p>
+
+<p>Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est
+que dans tout son romanesque et à travers toutes ses
+fougues, et parmi les fumées, souvent épaisses, de son
+tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur
+et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté
+d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit
+pratique. Celui-ci, quoique romanesque, et encore
+que généralisateur, aimait les faits et prenait plaisir
+en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul,
+mais du moins en grande partie, et digérant et classant
+le tout) sept gros volumes sur la constitution, les
+organes et les fonctions de la monarchie prussienne;
+il s'inquiétait de la constitution et de la législation
+anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux
+connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté
+d'un <i>Essai sur le despotisme</i>, et d'une étude, essentiellement
+autobiographique, sur les <i>Lettres de cachet</i>, il
+écrit un <i>Mémoire sur les salines de la Franche-Comté</i>,
+des traités sur la <i>Liberté de l'Escaut</i>, sur <i>l'Agiotage</i>,
+sur la <i>Caisse d'escompte</i>, sur la <i>Banque Saint-Charles</i>,
+sur la <i>Question des eaux</i>, sur l'administration financière
+de Necker; et dans tous ces petits livres, écrits
+vite, pensés longuement, on trouve une solidité d'informations
+et une sûreté de raisonnement topique peu
+commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont
+senti, longtemps avant Maury et Cazalès, la rude
+étreinte de ce vigoureux dialecticien.&mdash;Au donjon de
+Vincennes, il étudie avec acharnement, entasse les
+notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons»,
+si elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de
+l'autre, un cours complet de sciences politiques,&mdash;comme
+toute sa vie, du reste, a été d'un Casanova
+qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois,
+et croire que Mirabeau a été improvisé par la
+Révolution. C'est lui qui était capable de l'improviser,
+parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, et
+depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides
+études et les plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789
+le plus grand des orateurs de la Constituante, c'est,
+avant tout, parce qu'il en était, sans conteste, le plus
+savant.</p>
+
+<p>Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se
+sépare des chefs du choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci,
+décidément, donnent dans le pur chimérique et le
+rêve absolument romanesque. Son appréciation de
+Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de
+Vincennes, à propos de la publication du <i>Gouvernement
+de Pologne</i>, est très curieuse et doit être lue de
+très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme.
+Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin
+du XVIIIe siècle, Rousseau est une espèce de mage, d'ascète
+et de saint. C'est l'opinion commune, et ce n'est
+guère qu'au bout de deux générations que cette hallucination
+singulière et cette sorte de possession s'est
+dissipée. Mais en même temps Mirabeau sait très bien,
+dire que Rousseau lui fait l'effet d'un Lycurgue venant
+proposer ses lois aux contemporains de Frédéric. Il
+sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens
+du réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les
+dates; et il lui dirait, comme de Maistre aux émigrés:
+«Le premier livre à consulter, c'est l'almanach.»</p>
+
+<p>Bien plus jeune, dans son <i>Essai sur le despotisme</i>,
+en 1772, c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très
+nettement séparé de Rousseau sur la question de l'<i>état
+de nature</i>. Il sent déjà, en homme d'Etat, combien
+cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en
+inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien
+plutôt des livres satiriques que des études politiques
+véritables: «On prétend que les institutions sociales
+ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes
+plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion,
+tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des
+palliatifs à nos maux; cette recherche est plus utile à
+faire que des satires des hommes et de leurs sociétés.»&mdash;Car
+enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce
+que pouvait être l'homme avant d'être un animal
+sociable, puisque ce n'est que comme animal sociable
+qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment homme,
+c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque
+la société commence à s'organiser; car tant qu'il
+ne forme avec ses semblables qu'une association
+momentanée, <i>il est encore féroce, dévastateur</i>, et n'a
+guère que <i>des idées de carnage, de bravoure, d'indépendance
+et de spoliation</i>».&mdash;Dès que Mirabeau s'occupe
+de questions politiques, il écarte, on le voit, l'<i>uchronie</i>,
+le roman en dehors du temps, la rêverie en deçà de
+l'histoire; il se place dans le temps, dans le réel, dans
+l'humanité telle qu'elle est, songeant aux «remèdes et
+aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la
+métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans
+la chaudière d'Eson.</p>
+
+<p>On verra plus tard qu'en face des faits, et aux
+prises, non plus avec l'histoire à comprendre, mais
+avec l'histoire à faire, il saura se placer non seulement
+dans le temps, mais dans le moment.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<h4>LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU</h4>
+
+
+<p>Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le
+premier moment, longtemps avant même, il vit très
+nettement ce qui était à faire et ce qui était possible.</p>
+
+<p>Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle,
+qui n'avait jamais existé que par tolérance et à
+l'état précaire, et qui, sans compter qu'elle est une
+nécessité de civilisation chez les peuples modernes, a,
+ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans
+le tempérament du Français et n'est pas dans son
+esprit.&mdash;Le Français ne comprend pas la liberté, et
+il en a besoin. Il l'embrasse très difficilement comme
+principe et comme règle; mais, audacieux de pensée,
+libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à
+penser tout seul, passionné pour l'exposition, la discussion
+et la propagande; et, encore, aimant à pouvoir
+avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui;
+la liberté de sa personne, la liberté de parole
+et la liberté d'écriture lui sont des besoins essentiels.
+Du reste, autoritaire, impérieux, et ne pouvant supporter
+patiemment la contradiction, il est toujours
+désespéré que ses adversaires aient les mêmes libertés
+que lui et par conséquent est aussi peu libéral
+qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à accorder
+la liberté qu'il est passionné à la prendre.</p>
+
+<p>C'est précisément à une telle race qu'il faut une
+liberté très large, parce que, chacun de ses individus,
+si peu respectueux qu'il soit de l'individualisme des
+autres, étant passionné pour le sien, elle est, de caractère
+général, profondément individualiste; et c'est
+à ses besoins plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut
+satisfaire.&mdash;De toutes les choses que Mirabeau a
+comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le mieux. La
+«Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est
+le traité de libéralisme le plus complet, le plus solide,
+comme aussi le plus élevé, comme aussi le plus
+vite mis en oubli, qui ait été écrit;&mdash;et c'est lui qui
+l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en entier, dans son
+<i>Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat</i>. Tous les principes
+des gouvernements libres y sont consignés et
+exprimés avec la plus grande clarté et précision.
+Responsabilité des fonctionnaires, liberté électorale,
+liberté et inviolabilité parlementaire, liberté individuelle,
+liberté des cultes, liberté de la presse, division
+et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette
+première «constitution française» moderne, qui
+devrait s'appeler la constitution de Mirabeau.</p>
+
+<p>Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large
+possible, allant jusqu'au droit d'émigration, et quand
+il a plaidé à l'Assemblée nationale le droit des émigrés
+à propos du départ des tantes du roi, il put lire
+un fragment de sa <i>Lettre à Frédéric-Guillaume II</i>,
+écrite dix ans auparavant, pour montrer combien ses
+idées sur ce point étaient peu une opinion de circonstance.</p>
+
+<p>Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une
+rare largeur d'idées et même de sentiment, avec une
+sorte de générosité et de sérénité, qui est très près
+d'être de la charité: «Trois chemins doivent nous
+conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience
+de nos propres faiblesses; la prudence qui
+craint d'être injuste, et l'envie de bien faire, qui, ne
+pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit
+chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est.
+Je me crois obligé de porter désormais cette extrême
+tolérance sur toutes les opinions philosophiques et
+religieuses. <i>Il faut réprimer les mauvaises actions,
+mais souffrir les mauvaises pensées</i>, et surtout les mauvais
+raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste
+et le réglementaire aussi entrent dans la composition
+et la direction du monde, et doivent servir aux têtes
+douées de la bonne ambition d'aider au bien-être
+du genre humain... En vérité, dans un certain sens
+tout m'est bon: les événements, les hommes, les
+choses, les opinions, tout a une anse, une prise. Je
+deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des
+guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident:
+quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux
+m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils sont très
+utiles<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Lettres à Mauvillon.</i></blockquote>
+
+<p>Il voulait la simplification de l'administration centrale,
+et la décentralisation, et la vie rendue aux
+racines de la nation par les <i>assemblées provinciales</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.
+Il avait un système d'ensemble tout prêt, très médité
+et très mûri, dont l'esprit général était liberté, force
+et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune
+et à la province.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Dénonciation de l'agiotage</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée
+honnête, bien intentionnée et dévouée au pays,
+généreuse même et héroïque, mais peu instruite, médiocrement
+intelligente, comprenant peu la liberté,
+comme toute assemblée française, et dont, sinon l'idée
+unique, du moins l'idée fixe, fut non pas d'assurer la
+liberté, mais de déplacer le gouvernement.</p>
+
+<p>Partir de ce principe que la souveraineté appartient
+à la nation, et en conclure qu'il fallait ôter le gouvernement
+au roi et le concentrer dans l'Assemblée nationale,
+voilà le fond de la Constituante comme de
+toute la Révolution. La Constituante, en théorie du
+moins, a été la première Convention. Elle a cru que la
+liberté consiste à être gouverné par des maîtres qu'on
+a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée
+ne peut pas être tyrannique, qu'une nation
+libre, c'est le despotisme exercé par une Chambre;
+que le despotisme transporté du roi à un Sénat, c'est
+une nation affranchie.</p>
+
+<p>Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup,
+et qu'il a combattue constamment pendant toute son
+existence parlementaire. A travers la Constituante,
+il a vu la Convention, et à travers la Convention le
+rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement
+son admirable prévoyance. Voici sa prophétie
+qui n'est point obscure, qui n'est point sommaire, qui,
+au contraire des ordinaires prophéties, entre dans le
+détail; voici son histoire de la Révolution écrite a
+l'avance, dans le <i>Courrier de Provence</i>, en 1789:</p>
+
+<p>«Si une nation se montrait plus désireuse du bien
+public qu'expérimentée dans l'art de l'effectuer; si
+une carrière toute nouvelle d'égalité, de liberté et de
+bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour
+s'y précipiter que de mesure pour la parcourir; si
+l'esprit législatif était encore chez elle un esprit à
+naître, une disposition à former; si quelques traces de
+précipitation et d'immaturité marquaient déjà l'avenue
+législative où elle est entrée, conviendrait-il de
+n'environner les législateurs d'aucune barrière et de
+leur livrer ainsi sans défense le sort du trône et de la
+nation?&mdash;Les sages démocraties se sont limitées
+elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie
+où les fonctions du pouvoir législatif sont confiées
+à une assemblée représentative, la nation doit-elle
+être jalouse de la modérer, de l'assujettir à des
+formes sévères <i>et de prémunir sa propre liberté contre
+les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir</i>.&mdash;Quand
+le pouvoir exécutif, sans frein et sans règle,
+en est à son dernier terme, il se dissout de lui-même,
+et tous réparent alors les fautes d'un seul; nous
+n'irons pas loin en chercher un exemple. <i>Mais si la
+révolution était inversée; si le Corps législatif, avec de
+grands moyens de devenir ambitieux et oppresseur, le
+devenait en effet</i>; s'il forçait un jour la nation à se
+soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à
+se réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des
+factions terribles naîtraient de ce grand corps décomposé,
+les chefs les plus puissants seraient les centres
+de divers partis;... et si la puissance royale, après
+des années de division et de malheurs, triomphait
+enfin, ce serait en mettant tout de niveau, c'est-à-dire
+en écrasant tout. <i>La liberté publique resterait ensevelie
+sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître absolu sous
+le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans</i>
+<i>le mépris, sous un despotisme presque nécessaire</i>.&mdash;Serait-ce
+là le fond de la perspective lointaine qui
+semble se laisser entrevoir dans la Constitution qui
+s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons nous
+aurait préparé de meilleures choses que celui dans
+lequel nous allons entrer.»</p>
+
+<p>Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le
+parti révolutionnaire ne songeait qu'à annihiler le roi,
+voilà quelle a été l'idée maîtresse de Mirabeau, parce
+que, seul du parti révolutionnaire, il savait prévoir.
+C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le
+<i>veto</i>, et la magnifique harangue sur le <i>Droit de paix
+et de guerre</i>. C'est cette idée qui lui a dicté ces paroles
+si justes et si pleines de réalité: «Si le prince n'a pas
+le <i>veto</i>, qui empêchera les représentants du peuple
+de prolonger, et bientôt d'éterniser leur députation?...
+Si le prince n'a pas le <i>veto</i>, qui empêchera les
+représentants de s'approprier la partie du pouvoir
+exécutif qui dispose des emplois et des grâces? Manqueront-ils
+de prétextes pour justifier cette usurpation?
+Les emplois sont si scandaleusement remplis!
+Les grâces si indignement prostituées!...»</p>
+
+<p>C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond
+de la situation, que personne ne comprit bien
+nettement autour de lui: «Nous ne sommes point des
+sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour
+former une société. Nous sommes une nation vieille,
+et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous
+avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant,
+des préjugés préexistants: il faut autant que
+possible assortir toutes ces choses à la révolution, et
+sauver la soudaineté du passage.... Mais si nous
+substituons l'irascibilité de l'amour-propre à l'énergie
+du patriotisme, les méfiances à la discussion, de
+petites passions haineuses et des réminiscences rancunières
+à des débats réguliers, nous ne sommes que
+d'égoïstes prévaricateurs, <i>et c'est vers la dissolution et
+non vers la constitution que nous conduisons la Monarchie</i>,
+dont les intérêts nous ont été confiés, pour son
+malheur.»</p>
+
+<p>Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été
+prononcées, on est confondu d'une telle lucidité prophétique,
+et de tant d'avenir contenu dans un esprit.
+Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»;
+mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement,
+prennent, en effet, le tour qu'on leur donne; ici ce
+sont les faits que Mirabeau ne devait pas voir qui
+semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour
+réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il
+semble les avoir évoqués.</p>
+
+<p>C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et
+trop justifiée de l'unique assemblée souveraine qui lui
+faisait dire à propos du droit de paix et de guerre:
+«Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré
+sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses
+pouvoirs par les suites presque inévitables qu'entraîne
+l'exercice du droit de guerre et de paix? Ne craignez-vous
+pas que, pour seconder le succès d'une guerre
+qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction,
+sur le choix des généraux, surtout s'il peut leur imputer
+des revers, et qu'il ne porte sur toutes les démarches
+du monarque cette surveillance inquiète <i>qui serait
+par le fait un second pouvoir exécutif</i>?... Ne pourrait-on
+pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif
+à tous les préparatifs de guerre pour en diminuer
+le danger?&mdash;Prenez garde; par cela seul vous confondez
+tous les pouvoirs en confondant l'action avec
+la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir
+exécutif ne serait que l'agent d'un comité; nous
+ne ferions pas seulement les lois, nous gouvernerions.»</p>
+
+<p>La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on
+peut résumer toute la théorie politique de Montesquieu.
+A l'appétit de souveraineté que la Constituante
+prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, avec
+une indomptable fermeté, la loi de la séparation des
+pouvoirs: voilà presque tout le rôle et tout l'effort de
+Mirabeau. Il avait déjà dit en 1784 aux Bataves:
+«Pour que les lois gouvernent et non les hommes, il
+faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire
+soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le
+répéter à une assemblée dont la majorité n'était convaincue
+que d'une chose, à savoir que son droit et son
+devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs
+possibles. Il a été persuadé que la liberté politique
+n'est jamais que l'effet d'un équilibre entre les forces
+sociales; et entre une royauté qui voulait rester tout
+et une assemblée qui voulait tout devenir, voyant le
+danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans
+l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé
+d'établir un équilibre et une répartition régulière de
+puissances.</p>
+
+<p>Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la
+souveraineté menaçante de l'assemblée que de la souveraineté
+cherchant encore à se maintenir du pouvoir
+personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du
+premier coup mesuré la profondeur de la déchéance
+de celui-ci et la force d'ascension et d'invasion de
+celle-là.</p>
+
+<p>Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée.
+Admiré plus que suivi par l'Assemblée constituante;
+à la fois craint, désiré et méprisé de la cour, forcé
+par le désordre de sa fortune d'accepter les subventions
+du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et
+donnait à ses patriotiques desseins un air de vulgaire
+conspiration, il mourut fort à propos, au moment où
+toute sa gloire comme aussi tous ses projets allaient
+s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu
+d'une mort encore triomphale, il eût subi une fin
+tragique et, ce qui est pis, ignominieuse.</p>
+
+<p>A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une
+partie de son influence, aurait-il, en restant fidèle à sa
+pensée générale, agrandi, élargi et complété son plan?
+Car il faut reconnaître que, si juste qu'il fût, ce plan ne
+laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève
+de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par
+Rousseau et par le Donjon de Vincennes. Il a vu que
+la liberté politique était dans un équilibre social, et
+cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a vu
+qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une
+était le pouvoir personnel unique, l'autre l'unique pouvoir
+législatif; et voilà certes de grandes vues. Mais
+vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée nationale
+seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée,
+et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore
+que meilleur que l'un ou l'autre absolutisme, qui était
+vain et illusoire. De ces deux forces, seules maintenues
+l'une en face de l'autre, l'une certainement devait dévorer
+l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant
+elle-même, la première finît par reparaître, ce que, du
+reste, il a prévu. Deux forces sociales, seulement, ce
+n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce qu'il faut, c'est
+des forces sociales multiples se limitant et se contrebalançant
+par l'union, selon les circonstances, de
+deux contre une ou de trois contre deux. Ce qu'il
+fallait, par exemple, en 1789, c'était que, selon les cas,
+le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque
+chose.</p>
+
+<p>Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa
+correspondance secrète avec la cour ressort presque
+uniquement cette idée: «créer dans la nation une
+opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et
+libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer
+le roi, ni au roi d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la
+troisième force sociale que Mirabeau avait rêvée pour
+compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est
+trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive,
+pour être ou un rempart ou un soutien, et au prix
+d'énormes efforts, on n'eût pas changé sensiblement
+la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait
+avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part
+de force, pour qu'il y eût dans la France politique de
+véritables points de résistance ou d'action.&mdash;Par
+exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé,
+et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi
+n'aurait pu être ni emprisonné ni mis à mort, si une
+constitution judiciaire vigoureuse eût été établie, et
+si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi
+ne pût être jugé que par des juges.&mdash;Par exemple
+encore, étant donné qu'il existait un clergé et une
+noblesse constitués à l'état de corps sociaux encore
+très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on démunisse
+l'autre de privilèges abusifs pour le bien de
+l'Etat, cela est légitime; mais qu'on noie l'une dans la
+masse des citoyens et l'autre dans la foule des fonctionnaires,
+cela n'est point très politique. Au simple
+point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et
+simplement <i>pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop
+fort</i>, il était habile de constituer, ou plutôt de maintenir,
+noblesse et clergé en corps de l'Etat dans une
+chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la chambre
+populaire.</p>
+
+<p>Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu,
+très familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il
+point dans l'esprit? Pourquoi oublie-t-il ces «corps
+intermédiaires», comme dit Montesquieu, qui sont la
+sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple,
+parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être
+trop grand? Il craint que l'Assemblée unique ne soit
+trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? Il craint
+«l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne
+songe-t-il pas aux freins? Il songe à des limites:
+pourquoi est-ce aux forces elles-mêmes qu'il s'agit de
+limiter qu'il demande de se les imposer? Pourquoi
+est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée
+qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès
+espère-t-il?</p>
+
+<p>Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer,
+dirai-je le point faible, du moins le point très susceptible
+et très sensible de Mirabeau. Mirabeau a horreur
+du despotisme; mais il a surtout horreur de l'aristocratie,
+et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait
+peur. Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes
+sur lettre de cachet obtenue par son père, et, encore,
+il a été exclu de l'assemblée de la noblesse de Provence
+par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi irréconciliable
+de toute aristocratie, de toute oligarchie,
+comme il aime à dire. Très fier personnellement de
+ses quatre cents ans de noblesse prouvée, et ne détestant
+pas dire: «L'amiral de Coligny, qui par parenthèse
+était mon cousin...», il a une défiance excessive
+à l'endroit de tout gouvernement si peu que ce
+soit aristocratique. Il ne peut aimer ni les Parlements,
+ni le clergé indépendant, ni les Chambres hautes; tout
+cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.&mdash;Remarquez
+bien que s'il craint tant l'Assemblée unique
+souveraine, c'est comme libéral, soit, mais c'est aussi
+comme antiaristocrate, et c'est plus encore comme
+antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses
+paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer,
+d'assujettir à des formes sévères le Corps législatif, et
+de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et
+la dégénération d'un tel pouvoir: <i>car, il ne faut pas
+l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et
+toute assemblée particulière porte avec elle des germes
+d'aristocratie</i>»<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.&mdash;L'Assemblée gouvernant c'est
+pour lui, et non sans raison, un Sénat de Venise ou
+de Rome, et voilà pourquoi il veut qu'à côté d'elle et
+au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle légifère,
+et qu'il gouverne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus terrible
+que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain
+pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et
+finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»</blockquote>
+
+<p>«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément
+à propos de Mirabeau, «<i>le roi règne et ne gouverne
+pas</i>» est une formule aristocratique.» Voilà la
+clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut pas précisément
+un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut
+un roi conservateur, un roi qui soit un frein et un
+modérateur, un roi <i>Veto</i>. Il voit en lui comme un
+représentant permanent et continu des intérêts généraux
+de la nation, et qui doit avoir la force de les faire
+respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le
+<i>Veto</i>, qui est toute une constitution), vous verrez si
+ce n'est pas exact, comme un tribun du peuple, héréditaire
+et perpétuel. Le fond de la pensée politique de
+Mirabeau c'est une «<i>Démocratie royale</i>», comme il
+n'a pas dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit
+de son temps. Un peuple libre, une assemblée qui le
+représente pour faire la loi, un roi qui le représente
+pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée,
+et ce roi très solidement muni d'armes, du moins
+défensives, contre cette assemblée, et cette assemblée
+assez fortement tenue en défiance, comme toujours
+suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement
+aristocratique, et très sévèrement contenue
+dans son rôle de corps législatif: voilà son système.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant
+pour le monarque, de l'autre des faiblesses qui au premier
+regard semblent singulières pour le peuple. Il a
+eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave,
+et à propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et
+à propos du pillage de l'hôtel de Castries. Soin de sa
+popularité et application à rester toujours, aux yeux de
+la multitude, le «Marius» des élections provençales, je
+ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère sympathie,
+intellectuelle au moins, pour le peuple, application
+d'une théorie d'ensemble qui est bien la sienne,
+et où le peuple a une très grande place. Ainsi ce n'est
+pas seulement par libéralisme qu'il est défiant à l'égard
+du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, mais
+son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps
+législatif les freins et d'apporter au pouvoir législatif
+les tempéraments qui seraient nécessaires et seuls efficaces.
+Il est resté dans cette antinomie, qu'il n'a pas
+essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout
+entière. Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un
+moment au moins il a dû se dire que le libéralisme est
+essentiellement aristocratique, sous peine de n'être
+qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les
+conséquences d'une pareille idée, essentiellement
+désagréable à son tempérament, à ses penchants et à
+ses rancunes.&mdash;Et il a essayé de ce système, séduisant
+du reste, et qui même peut quelque temps réussir,
+mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en
+face d'une Convention, avec la popularité de l'un, ou
+de l'autre, pour servir de contrepoids.</p>
+
+<p>Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup
+plus réfléchi et beaucoup plus savant que ceux
+du coté gauche et du côté droit de l'Assemblée, côté
+droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir personnel,
+coté gauche ne voulant que la souveraineté
+pure et simple de l'Assemblée, tous les deux foncièrement
+et également despotistes. Mirabeau ne trouvait
+peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, mais
+du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui
+a-t-il sans cesse recommandé une constitution où le
+pouvoir législatif et le pouvoir exécutif fussent très
+fermement, très nettement, très judicieusement séparés.&mdash;Remarquez
+encore, pour achever de le juger
+avec équité, que ce qu'il faisait là était tout ce qu'il
+pouvait faire. Déjà suspect à l'Assemblée et souvent
+considéré par elle comme trop royaliste, il ne pouvait,
+sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire»
+et «aristocrate». Le dogme de l'époque était
+déjà l'égalité. Le respect, et même l'amour du roi restait
+encore; en profiter de manière à maintenir au roi
+une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne
+fussent pas ramassés dans les mêmes mains était,
+peut-être, tout ce que l'on pouvait tenter.</p>
+
+<p>Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat,
+puisqu'il savait admirablement prévoir, et c'est un
+grand libéral, un homme qui a bien entendu les conditions
+essentielles de la liberté, et qui a fait à peu
+près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue,
+assurée et distincte; il a vu à l'avance la Convention
+et l'Empire, ce qui est beau, et n'a pas cessé de les
+voir et de diriger sa pensée politique selon les avertissements
+que ce double pressentiment lui donnait,
+ce qui est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment
+un esprit historique, un de ces esprits en qui
+l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un peu, par
+suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent
+vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent
+constamment au travail intellectuel.</p>
+
+<p>Cela revient à dire que c'est un esprit politique
+comme il y en a très rarement parmi les hommes. A
+le lire on se sent en commerce avec une haute raison
+et une spacieuse et facile intelligence.</p>
+
+<p>Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé
+à définir, ne laisse pas d'être fâcheuse. Il y a
+une certaine sécheresse d'âme dans tout cela. Sous la
+magnifique ampleur et le beau développement de la
+forme, on sent de purs raisonnements, très froids,
+une sorte de mécanique intellectuelle, roide et subtile,
+et toujours glacée. Jamais, presque, on ne sent le coeur
+de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par un grand sentiment
+dont l'émotion contagieuse se communique à
+nous. Ni son royalisme n'est du dévouement, ni son
+démocratisme n'est amour, sympathie ou pitié. L'émotion
+patriotique elle-même est rare et faible. Certes
+ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire,
+et cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire,
+que Buffon a très bien définie et qui vient du plaisir
+que donne le travail facile et abondant de la pensée,
+vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai,
+plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il
+n'est pas amoureux, est un pur esprit. Si peu aristocrate
+par son système, il l'est bien, quoi qu'il en ait
+et dans le sens défavorable du mot, par une certaine
+froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque
+de cordialité. Il n'est élève de Rousseau que pour le
+style. Pour le reste il est bien du XVIIIe siècle d'en deçà
+de Rousseau, du siècle purement intellectuel et presque
+exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un
+grand patriote, ni un de ces grands hommes de parti
+ou de secte qui mettent de la religion dans leurs
+idées; c'était un grand ambitieux très intelligent.&mdash;Haute
+raison, du reste, grand bon sens, grand savoir
+et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus
+grands hommes politiques que l'histoire ait montrés.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<h4>L'ORATEUR</h4>
+
+
+<p>Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très
+grand orateur. Il l'était de nature et comme de tempérament.
+Sa phrase, même familière et confidentielle,
+est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le
+style périodique en écrivant au lieutenant de police
+ou à Sophie; il l'a en traitant la question des eaux,
+comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou aux Bataves.
+Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires
+dans ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la
+tribune. Nisard remarque qu'il «est écrivain comme
+on est orateur», et que l'écrivain chez lui «est l'orateur
+empêché, comprimé, qui se soulage» par les
+écritures. Cela est juste à la condition qu'on ajoute
+qu'il est orateur plus encore, orateur plus abondant,
+plus périodique, plus largement épandu quand il
+écrit que quand il parle, et dans le <i>Courrier de
+Provence</i>, par exemple, que dans le discours sur la
+sanction royale; et c'est plutôt l'écrivain orateur plus
+contenu, plus serré et plus pressé qu'il apporte à la
+tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé
+qui s'essaie dans ses écrits.&mdash;Il a appris à écrire dans
+Diderot et dans Rousseau, ou plutôt, familier et
+assidu lecteur des écrivains à tempérament oratoire,
+il n'a pas appris à écrire, mais il a <i>parlé</i>, avec l'abondance
+de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,
+une multitude de pamphlets, de factums, de traités
+et de lettres; puis abordant la tribune, il a <i>parlé</i>,
+mais avec plus de retenue et de circonspection, des
+discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés,
+surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au
+but.</p>
+
+<p>Son défaut, comme il est celui de presque tous les
+orateurs, est le manque de variété. Le ton est presque
+toujours le même, la phrase, presque toujours,
+se déroule du même mouvement majestueux et imposant.
+Il a un peu de cette «éloquence continue» dont
+parle Pascal. Ici encore ses discours valent mieux que
+ses écrits, parce que quand il parlait, il était interrompu,
+et chez lui la réplique, presque toujours heureuse,
+et toujours puissante, est comme une brusque
+saillie qui relève le discours, ou comme un cri vigoureux
+qui change et hausse le ton.&mdash;Ses débuts sont
+lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à
+remarquer, il en est de même sur ce point dans ses
+lettres et dans ses discours. Ses lettres commencent
+presque toutes par une série d'exclamations assez
+froides dans le goût de la <i>Nouvelle Héloïse</i>, et, à la
+première page, sonnent le creux. La véritable chaleur
+arrive ensuite. Ses discours, souvent du moins, commencent
+par un exorde un peu pompeux, qui semble
+trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation,
+la dialectique serrée et puissante, et une sorte
+de plain pied avec l'auditeur, ou de contact sensible
+avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent
+plus tard; et alors plus de déclamation, plus de
+pompe, plus d'appareil, et quelque chose de vraiment
+vivant dans la souplesse robuste des raisonnements,
+qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent,
+serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.&mdash;Il
+est à peine besoin de noter les incorrections, les néologismes
+un peu bizarres quelquefois, et qui étaient
+inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue
+est plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave,
+par exemple; il n'en est aucun chez qui elle soit plus
+pleine, plus vigoureuse et plus solide. Et, encore que
+périodique, remarquez qu'elle a une certaine nudité
+saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle,
+n'est presque jamais métaphorique. L'abus des images,
+qui sera si sensible chez les orateurs qui suivront,
+est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi des citations
+anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre
+de déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout
+cela donne aux discours de Mirabeau, et même à quelques-uns
+de ses écrits, malgré l'abondance des mots,
+la multiplicité des synonymes, et, en général, une
+certaine surcharge, le caractère de choses classiques,
+et une beauté durable sur laquelle le temps n'a eu que
+peu de prise et a peu fait sentir son effet.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes,
+malgré le scandale et la sottise de ses négociations
+financières, qu'il ne faut pas chercher à atténuer, un
+grand homme d'État, un grand philosophe politique,
+et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher
+de songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité
+pour lui de la révolution, et par l'opportunité de
+sa mort, qu'il aurait pu jouer un plus grand rôle
+encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
+qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a
+servi à rien. Il a régné plus que gouverné dans l'Assemblée
+nationale; et après lui, il n'est pas une parcelle
+de son système politique qui ait été sauvée.
+Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son
+oeuvre est plus grande, son sillon est plus profond et
+plus fécond.&mdash;En 1750 il eut été un philosophe politique
+aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré
+et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans
+doute l'influence de Rousseau, étant plus compétent
+en choses politiques que Rousseau, et aussi grand
+orateur. Il eût été le grand théoricien politique du
+XVIIIe siècle.&mdash;En 1816 ou en 1830, il aurait été ce
+qu'il a particulièrement rêvé de devenir, un grand
+ministre, le ministre d'État d'une monarchie constitutionnelle
+et parlementaire, puissant à la cour par
+son ascendant personnel, puissant à l'Assemblée par
+sa parole, et populaire, ou tout au moins, soulevé, de
+temps à autre, par de grandes et subites marées de
+popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau
+d'être alternativement adorés et exécrés de la
+foule.&mdash;Cette destinée, qu'il a cru saisir, lui a manqué,
+et je ne dis point parce qu'il est mort prématurément,
+car il allait sombrer comme homme politique
+au moment où il a succombé à la maladie, mais
+parce que la révolution ne pouvait ni être contenue
+par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré
+et un politique de grandes vues.&mdash;Personne,
+malgré les apparences, n'a plus manqué son moment
+que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, et
+la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément
+si elle devait le prendre tout à fait au sérieux;
+il méritait de parler à l'Europe au nom de la France,
+et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate secret de
+quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme
+écrivain à la journée ou à la lâche chez les libraires
+de Hollande. Un roi absolu l'aurait très probablement
+découvert, choisi et gardé, comme un Colbert ou un
+Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu;
+sous un roi constitutionnel, il serait certainement
+parvenu très vite au premier rang par les élections
+et les assemblées. Il est arrivé juste au moment
+où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile,
+et mal compris et suspect, quoique éclatant, et
+où il ne lui aurait servi à rien de vivre davantage.&mdash;
+La gloire littéraire n'est pas une compensation suffisante
+pour de tels hommes; elle peut leur être une
+consolation. Cette consolation, Mirabeau mourant a
+pu pleinement en goûter la saveur flatteuse, décevante
+encore pour un ambitieux de sa taille, et un
+peu amère.</p>
+
+
+<br>
+<h3>ANDRÉ CHÉNIER</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>L'HELLÈNE</h4>
+
+<p>Aux premiers abords, et à un premier point de vue
+(qui peut-être est le vrai, et où nous finirons peut-être
+par nous arrêter), André Chénier apparaît dans le
+XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un
+<i>cas</i> extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans
+un siècle de prose, un «ancien» dans un siècle où
+les anciens ont cessé d'inspirer la littérature, un
+«grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que
+possible de ces sources antiques de l'art européen.</p>
+
+<p>Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A
+coup sûr c'est un fourvoyé dans son siècle. On dirait
+un homme de la Pléiade né en retard. Autour de lui
+on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment
+du progrès et cette certitude de supériorité qui
+fait de l'approbation une manière d'acquiescement
+et de la complaisance une forme de mépris intelligent.
+On les goûte en les corrigeant, et en montrant par
+l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils
+étaient les premières ébauches, et quels merveilleux
+artistes ils devaient devenir dans les derniers de leurs
+disciples.</p>
+
+<p>Chénier les goûte naïvement et cordialement, par
+un retour à eux, nom par un retour sur lui-même. Il
+est possédé de leur charme avec cette passion dont
+étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première
+découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop
+peu remarqué, pour les écrivains du XVIe siècle français,
+complète cette analogie. On voit bien qu'il se
+sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.
+A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son
+goût est plus pur que celui de Ronsard. Comme il
+goûte l'antiquité sans effort, la trace de l'effort, de la
+violence dans l'admiration, dans la prise de possession
+et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de
+Ronsard, lui déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais
+s'il eût connu Joachim du Bellay, à coup sûr il l'eût,
+aimé, et certes il lui ressemble par beaucoup de traits.
+Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du
+mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe
+avec moins de sécheresse, de rigueur, de
+pédantisme, et d'instincts belliqueux et proscripteurs;
+et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente.
+presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et
+avec discernement. Un homme de la Pléiade <i>averti</i>,
+discret, judicieux, d'humeur aimable, et homme du
+monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.</p>
+
+<p>Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus
+grec que latin. Une des erreurs de notre seizième siècle,
+qui savait du reste aussi bien la Grèce que Rome,
+a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,
+nonobstant la <i>Défense et illustration</i>, de piller plutôt
+le Capitole que le Temple de Delphes. Chénier est
+grec plus profondément, plus intimement. S'il est
+latin, et beaucoup trop, dans ses <i>Elégies</i>, il n'est que
+grec dans ses <i>Idylles</i>, dans ses fragments épiques,
+qui sont ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite,
+Callimaque Bion, et l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres,
+sans cesse relus, sans cesse médités, transformés
+en substance de son esprit. «Il est du pays»,
+comme disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord
+de la mer où a roulé Myrto.</p>
+
+<p>Quelque chose lui en échappe, et précisément
+comme aux hommes de la Pléiade, le haut sentiment
+philosophique et religieux, le sens du mystère, qu'à
+leur manière ont eu les Grecs, comme tous les
+hommes qui ont été capables de méditation, et que les
+Grecs ont connu beaucoup plus, même, que les Latins.
+On ne trouvera pas dans Chénier un écho de Platon,
+qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance,
+dans Joachim du Bellay, qu'on trouvera, du premier
+coup et sans chercher, dans Lamartine. C'est bien
+pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu
+des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes,
+si souvent, du sentiment religieux grec, et qui ont, si
+souvent, médité sur le secret obscur et effrayant de
+la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, la
+Grèce des beaux rivages, des belles collines, des
+groupes gracieux autour d'une source, des théories
+harmonieuses le long de la mer retentissante, des
+choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le
+ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger
+des Cyclades.</p>
+
+<p>Son horreur pour les poètes du Nord vient de là.
+Il déteste ces artistes «tristes comme leur ciel toujours
+ceint de nuages, sombres et pesants comme leur air
+nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages».
+Fuyons de toutes nos forces «la pesante
+ivresse</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De ce faux et bruyant Permesse</p>
+<p>Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et ne respirons que les senteurs fines et délicates,
+l'odeur de bruyère et de thym qui vient, dans un
+murmure de flûte, des pentes de l'Hymette ou des
+ravins de Sicile.</p>
+
+<p>Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce.
+Plus que tout autre poète français, il atteint, quelquefois,
+la largeur et la simplicité homérique, comme
+dans l'<i>Aveugle</i>, et (un peu moins) dans le <i>Mendiant</i>;
+et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante
+encore, des alexandrins, comme dans la <i>Jeune
+Tarentine</i>; et surtout, ce qui plus que toute chose a
+été le propre des Grecs, et des Latins qui ont su les
+imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement
+pure, déliée et élégante du bas-relief. Il parle de <i>quadro</i>,
+souvent, en songeant à ce qu'il fait, ou veut faire,
+de petits tableaux restreints, délicats, bien composés
+et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait parler,
+de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux
+relief, sans musculatures fortement accusées, sans
+expression de passions vives et puissantes, mais d'un
+dessin net, d'une précision élégante, d'un mouvement
+aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec
+grâce sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre
+pur.</p>
+
+<p>C'est proprement là son domaine, son originalité,
+son don secret, sa façon de voir les choses qui n'est
+à aucun degré celle des autres, le sentiment de
+beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs
+du XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident,
+et qu'il transmettra à d'autres.</p>
+
+<p>C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été
+presque de même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre,
+du discret, et de l'harmonieux, et du pittoresque, et
+surtout du sculptural, oh! que voilà bien ce que
+n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces
+idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers
+d'alcôve, et ces experts en sensibilité bourgeoise du
+XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se figurer pour bien comprendre,
+c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon père
+ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau
+lui-même, et je parle de celui qui fut poète, non point,
+par conséquent, de celui qui a fait des vers, face à face
+avec l'<i>Aveugle</i>, la <i>Jeune Tarentine</i>, ou l'<i>Oaristys</i>.
+Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît; remonter
+jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à
+Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la
+trouvant trop nue, et insuffisamment fastueuse, «la
+douce muse théienne».</p>
+
+<p>Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait.
+Encore qu'il voulût rester longtemps inédit, il publiait,
+de temps en temps, quelques vers. Lesquels? Les
+idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non
+pas tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses
+amis, aux bons du Pange, aux bons Trudaine. Mais ce
+qu'il donnait au public, peut-être, hélas! le trouvant
+bon, à coup sûr le sentant dans le goût des contemporains,
+c'était le <i>Serment du jeu de Paume</i> et les
+<i>Suisses de Châteauvieux</i>; et par cela seul qu'il songeait
+au public en écrivant ces poèmes, les pires défauts
+du temps en toute leur lamentable perfection, nous
+le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul
+dans sa chambre, entouré de ses chers livres grecs
+et latins, ne songeant qu'à satisfaire son intime penchant,
+il laissait la belle source grecque «se frayer
+murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement
+à ses oreilles.</p>
+
+<p>Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler
+nous contredire. Chénier est seul de sa valeur, de sa
+fine essence, de son sentiment délicat et sûr des choses
+grecques et de la beauté antique; mais isolé, c'est
+aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une
+véritable petite renaissance des études antiques, qui,
+certes, n'a pas créé Chénier mais dont Chénier a profité.
+On venait de retrouver Pompéi, et les esprits, non
+pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là.
+Les <i>Analecta</i> de Brunck venaient de paraître, dont
+Chénier, qui connut Brunck personnellement, faisait
+son livre de chevet. Winckelmann, que Chénier a pu
+lire dans la traduction de Huber, donnait aux études
+sur l'art antique une forte impulsion, et communiquait
+son vif, un peu indiscret, mais salutaire enthousiasme.
+Et c'était les voyageurs en Grèce, Choiseul-Gouffier,
+Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier
+s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la
+terre sacrée des impressions et des souvenirs. Et, à
+l'écart, au milieu de ses médailles, de ses livres, et de
+ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait la
+Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.
+&mdash;C'était tout un petit monde grec, très passionné,
+très épris, un peu inaperçu en son temps, et de petit
+bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son
+oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement
+connu cette société de grands travailleurs
+et de demi-artistes, et a parfaitement entendu ce petit
+bruit-là. Son originalité, à lui poète, a été d'aller de
+ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits
+et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y
+sentir une vraie renaissance, un retour au vrai classique
+français, et la tradition renouée.</p>
+
+<p>Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par
+les «imitations» et traductions proprement dites que
+par l'air et le ton vrai. Ce serait une sottise ou une
+plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans
+André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec,
+et qui n'est pas la moins grande, où il n'est nullement
+entré, mais il a eu en toute perfection le sens de l'épique,
+et de l'idyllique des Hellènes, le sens d'Homère,
+de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce
+comme un Romain très intelligent des choses grecques
+la comprenait, comme l'entendaient un Catulle, un
+Horace, un Tibulle, un Properce, et, à dessein, tout
+en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a
+touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est
+comme promené autour d'Athènes, à quelque distance,
+sans y entrer. Encore pratique-t-il Aristophane,
+et le goûte, et l'imite souvent. Précisément,
+c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de
+génie poétique, Aristophane grand humoriste, grand
+fantaisiste, grand lyrique, idyllique charmant à la
+rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la
+grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et
+purs sommets de l'imagination humaine; et Chénier
+pouvait entrer en commerce avec Aristophane. Ce
+n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais
+c'était du moins le cap Sunium.</p>
+
+<p>Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon
+par sa faculté créatrice, du moins par son goût,
+par son tour d'esprit, par la direction de ses recherches
+et par le choix de son imitation. Imitateur, soit,
+mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs
+et les savants, ne se souciait.</p>
+
+<p>Et maintenant, comme personne n'est un, et
+comme personne n'est vraiment original, un autre
+Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son
+temps, et peut-être trop.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE</h4>
+
+<p>Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé
+en France et a passé sa jeunesse à Paris de 1780 à
+1791; sa mère est née grecque, mais c'est une Parisienne
+qui préside un salon littéraire où trône Lebrun.
+C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait
+entrevu et même embrassé un autre horizon que celui
+de l'<i>Almanach des muses</i>; mais qu'il eût échappé à
+l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française,
+ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y
+a pas échappé.&mdash;Un homme écrit trois pages dans
+sa matinée, l'une pour lui, impression, sensation,
+réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame
+chez laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en
+beau style; l'autre, lettre à un ministre ou conseiller
+d'État. Ces trois pages ne se ressemblent aucunement:
+l'une a été écrite par l'homme, l'autre par
+l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel.
+Il y a dans Chénier de la poésie, de la poésie
+mondaine, et de la poésie officielle.</p>
+
+<p>De ces deux dernières la première est bien mêlée,
+souvent bien mauvaise, et la seconde, fréquemment,
+ne laisse pas d'être à faire frémir. C'est le goût du
+temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le satisfaire.
+La poésie mondaine, la poésie élégante de ce
+temps est spirituelle, un peu fade et extrêmement
+tourmentée. C'est une rhétorique laborieuse et périlleuse
+où l'on procède par trouvailles rares et rencontres
+extraordinaires d'expressions imprévues ou de
+syntaxes surprenantes. «Il est beau, quand le sort
+nous plonge dans l'abîme, de paraître le conquérir»:
+voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une
+expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier
+venu. Chénier a ce style. Il dira, même dans un
+fragment antique:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>......et j'étais misérable</p>
+<p>Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris</p>
+<p>N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de
+pierres et crier pour se faire craindre, voilà tout à fait
+l'élégance, un peu bien pénible et torturée, de 1780.</p>
+
+<p>Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle
+grimace du sentiment qui en marque la recherche et
+en trahit la parfaite absence. Un berger qui dit à une
+bergère:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>est bien un berger de 1780.</p>
+
+<p>Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans
+les choses de sentiment, est ce qui jette sur toute poésie
+amoureuse la plus sensible impression de froideur.
+Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire parler
+la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour
+trop ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime
+point, et dès lors que nous importent vos amours,
+que de lui faire dire, en conclusion: «On m'éteignit;</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse.</p>
+<p>On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.</p>
+<p>Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,</p>
+<p>Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais
+à coup sûr elle n'est pas amoureuse.</p>
+
+<p>Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment
+de cette sorte. Mais l'impression générale en
+est au moins tiède. C'est un ambigu assez curieux,
+assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de
+l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et
+s'entraîne avec de très grands efforts, et des grâces
+un peu mignardes du XVIIIe siècle, mélange bizarre,
+quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et de
+Pompadour.&mdash;Voilà pourquoi, sans que je veuille
+entrer ici dans l'histoire très obscure des amours
+d'André Chénier, il est si difficile de savoir à qui
+s'adressent ces adorations composites et pour qui fut
+bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce
+à des courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou
+que songe Chénier? On ne sait trop, et dans la même
+pièce le ton de l'homme de cour, et le ton du Catulle
+ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent.
+Une dame pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce
+moment est-ce l'homme du monde qui parle, ou si
+c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une
+strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et
+passionné.</p>
+
+<p>Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement
+factice, mais de factice, il faut, après une
+lecture de ces Elégies franco-romaines, lire notre grand
+élégiaque Musset, ou Henri Heine; et je ne dis point
+Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier
+élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien
+comme lui écrit l'élégie sensuelle, sans la rehausser
+par un grand sentiment ou un grand rêve, mais en
+tirant du trouble des sens toute la vraie poésie,
+anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante,
+qu'il peut contenir, et qu'il contient en effet chez ceux
+qui l'éprouvent.</p>
+
+<p>Et je ne cherche pas à éviter <i>la Jeune Captive</i>. Je
+reconnais qu'elle est charmante. Un procédé très
+heureux, que Chénier a employé plusieurs fois<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>, est
+ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal
+du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au
+lecteur. Ailleurs ce n'est qu'un procédé, ici il y a un
+grand air de vérité, et la scène se fait toute seule en
+l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison;
+d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui
+peu à peu se fait plus distincte; un prisonnier écoute,
+se rapproche, entend, finit par voir la prisonnière, et
+pleure avec elle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Jeune malade</i>.&mdash;<i>Jeune Locrienne</i>.</blockquote>
+
+<p>Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont
+dans toutes les mémoires, la sotte pudeur de ne pas
+répéter: <i>«Je ne veux point mourir encore!&mdash;Je plie et
+relève ma tête.&mdash;L'Illusion féconde habite dans mon
+sein.&mdash;J'ai les ailes de l'espérance.&mdash;Ma bienvenue au
+jour me rit dans tous les yeux»</i>; et merveilleusement
+opposés l'un à l'autre en demi-chute et en chute de
+strophe: «<i>Je veux achever mon année... Je veux achever
+ma journée.</i>»</p>
+
+<p>Mais <i>la Jeune Captive</i> n'est cependant pas dénuée
+de toute rhétorique, cette série d'images trop voisines
+les unes des autres (l'épi, le pampre, le printemps, la
+moisson, la rose à peine ouverte) est un développement,
+et un développement qui allait devenir un peu
+languissant au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais
+on a eu le temps d'être inquiet. Chénier avait déjà
+composé ainsi dans sa pièce <i>À mademoiselle de
+Coigny</i>: «Blanche et douce colombe...»&mdash;«Blanche
+et douce brebis...» Rien de plus dangereux que
+cette méthode, parce que rien n'est plus facile. Le
+lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux
+désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche
+et douce gazelle...» Le trait final lui-même de <i>la Jeune</i>
+<i>Captive</i> sinon la dépare, du moins ne va pas sans
+l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme
+se dessiner vaguement une révérence trop correcte
+et un sourire trop accompli.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours</p>
+<p>Ceux qui les passeront près d'elle,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a
+bien un peu le tour et le geste. On n'est pas impunément
+du siècle de Boufflers. Lamartine lui-même, une
+ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront d'y être
+nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.</p>
+
+<p>Quant à ses poésies <i>officielles</i> et destinées à la publication,
+on voudrait qu'elles ne fussent pas d'André
+Chénier. L'<i>Hymne à la France</i> est bien d'un écolier
+de Lebrun. C'est un modèle du style classique en honneur
+au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions
+mesquines, menues et coquettes, et en périphrases
+élégantes. C'est là qu'on voit les canaux qui «joignent
+l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins départis
+en tous lieux»; et le poète cherchant un asile
+obscur où «sa main cultivatrice recueillera les dons
+d'une terre propice». C'est là qu'on peut admirer:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«...Ces réseaux légers, diaphanes habits,</p>
+<p>Où la fraîche grenade enferme ses rubis.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me
+tenir de signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge
+de Camille:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.</p>
+<p>Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,</p>
+<p>M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec
+toute l'énergie et tout le relief qu'on lui connaît:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,</p>
+<p>La mendicité blême, et douleur amère.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le <i>Jeu de Paume</i>, qui a du souffle, et, quoique trop
+long et surchargé, une certaine grandeur de composition,
+est bien difficile à goûter de nos jours. Il nous
+faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne
+pour admettre ces apostrophes multipliées: «<i>O
+France!... ô Raison!... ô soleil!... ô jour!... ô peuple!...
+hommes!... Salut, peuple français...</i>»; ou cet
+emploi vraiment indiscret de l'interrogation:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aux bords de notre Seine</p>
+<p>Pourquoi ces belliqueux apprêts?</p>
+<p>Pourquoi vers notre cité reine,</p>
+<p>Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...?</p>
+<p>De quoi rit ce troupeau?.......</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques
+mal accommodés à la description de scènes
+révolutionnaires. Rien de plus étrange, je veux dire
+rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que
+ce <i>Tiers-Etat</i> comparé à Latone «<i>déjà presque mère</i>»
+courant la terre pour «<i>mettre au jour les dieux de la
+lumière</i>», et dont la salle du Jeu de Paume «<i>fut la
+Délos</i>».</p>
+
+<p>L'<i>Hymne sur les Suisses de Châteauvieux</i> a un début
+éloquent et d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt
+que la mythologie et les réminiscences classiques
+viennent tout refroidir et tout gâter, jusque-là qu'il
+faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent
+dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les
+poètes chantaient autrefois la chevelure de Bérénice
+et qu'ils chantent maintenant les Suisses de Châteauvieux.
+C'était le bel air des choses en ce temps-là.
+Dans une ode sur le vaisseau <i>le Vengeur</i>, le fils de
+Calliope devait apparaître, au sommet glacé de Rhodope.
+Rien de plus glacé. Mais c'était la poésie élevée,
+noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait
+autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son
+maître, et Marie-Joseph Chénier pour son frère. Mais
+en vérité, quand il se donnait tant de mal pour écrire
+dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos
+à lui-même.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE</h4>
+
+<p>Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de
+devenir tout différent de ce qu'il était, et un tel maître
+poète que tout ce que nous avons de lui n'eût plus passé
+que pour études préliminaires; et ce qu'il a rêvé, je ne
+doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était,
+par ses idées, par les penchants les plus impérieux
+de son esprit, par une partie au moins, très considérable,
+de ses études, le plus éveillé et le plus hardi
+des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la
+philosophie scientifique, avait une doctrine, mal
+arrêtée encore, mais qui se rapprochait du matérialisme,
+ou plutôt du <i>naturalisme</i>, adorait Lucrèce,
+savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant
+bien loin du pur hellène, et en plein courant du
+XVIIIe siècle.</p>
+
+<p>Il voulait profiter des découvertes de la science
+moderne, et écrire en vers ce poème du monde que
+Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien ici qu'on
+voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur
+cette fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que
+sur l'esprit scientifique de cette époque. Traduire
+Buffon en vers a été l'ambition de trois poètes distingués
+de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, de Delille
+et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une
+pleine sincérité et naïveté d'admiration:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Souvent mon vol armé des ailes de Buffon</p>
+<p>Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,</p>
+<p>La ceinture d'azur sur le globe étendue.....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans les plans et projets relatifs à <i>Hermès</i> que nous
+possédons, nous trouvons des pages entières qui ne
+sont que des résumés de la «genèse», de la géologie,
+de l'embryologie, et même de l'anthropologie de
+Buffon<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée
+dans Buffon, de la constitution forcément aristocratique
+de l'humanité, toujours guidée par les grands
+hommes de pensée et de savoir, ne pouvant se passer
+d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne
+dût se retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'<i>Hermès</i><a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.
+A cela il eût ajouté un peu de Lucrèce, pour la
+partie irréligieuse<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>; car Chénier était irréligieux, et
+<i>Hermès</i> l'eût été, et ce semble un peu de Rousseau pour
+ce qui aurait eu trait à la première constitution des
+sociétés<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de
+l'<i>Hermès</i>, les sec. II, III, IV, VI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de l'<i>Hermès</i> sec. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Voir <i>ibid</i>. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Voir <i>ibid</i>. Chant III, sec. I, II.</blockquote>
+
+<p>Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière
+grandeur. En tout cas, et, si j'en parle, ce n'est
+que pour montrer le sens poétique, l'instinct et le flair
+sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût dont
+il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème
+aurait eu cela de <i>vrai</i>, de vivant, de non artificiel, qu'il
+eût résumé la pensée du siècle où il aurait paru, qu'il
+nous eût donné dans un grand tableau la conception
+du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou
+moins précise, dans les esprits de ce temps. Or un
+grand poème est grand pour beaucoup de raisons
+diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à cette
+définition répondent aussi bien l'<i>Ennéide</i> que l'<i>Iliade</i> et
+le <i>Paradis Perdu</i> que la <i>Divine Comédie</i>. Je ne sais donc
+si l'<i>Hermès</i> eût été un des grands poèmes de l'humanité,
+mais je vois qu'il en courait le risque et qu'il en
+prenait le chemin.</p>
+
+<p>Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop
+scientifique et «matérialiste» au sens purement littéraire
+du mot. N'oublions pas, car je crois que nous
+nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre,
+n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup
+de sensibilité. Son imagination a besoin d'aide, du
+secours d'un beau vers antique; c'est une belle et
+très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte
+verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute,
+et les quelques fragments qu'il a écrits semblent
+l'indiquer, décrit, admirablement décrit, car en cette
+affaire son talent est prodigieux, mais peu animé,
+peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il
+aurait peu trouvé ces imaginations, «ces visions»
+qui transforment, au risque de la dénaturer un peu,
+mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité
+scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces
+procédés de poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se
+sentent très bien et ne se définissent guère. Chénier
+dit dans un fragment de l'<i>Hermès</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,</p>
+<p>Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.</p>
+<p>Je poursuis la comète aux crins étincelants,</p>
+<p>Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;</p>
+<p>Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...</p>
+<p>En moi leurs doubles lois agissent et respirent;</p>
+<p>Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;</p>
+<p>Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts
+et d'un très vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque
+part, et certes dans un poème indigne de contenir
+cette page:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'aime!&mdash;voilà le mot que la nature entière</p>
+<p>Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,</p>
+<p>Sombre et dernier soupir que poussera la terre</p>
+<p>Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!</p>
+<p>Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,</p>
+<p>Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!</p>
+<p>La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,</p>
+<p>A voulu traverser les plaines éthérées</p>
+<p>Pour chercher le soleil, son immortel amant;</p>
+<p>Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;</p>
+<p>Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes</p>
+<p>Se sont mis en voyage autour du firmament.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de
+faire d'une loi physique une pensée, un sentiment ou
+une passion, voilà peut-être ce qui aurait manqué à
+Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une
+manie; mais encore est-il que Chénier n'en a pas
+même été menacé.</p>
+
+<p>Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul
+essai eût comme renouvelé André Chénier. Il l'eût
+renouvelé, je le crois assez; car il le forçait de devenir
+comme le contraire ou au moins l'inverse de ce qu'il
+avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant
+dans l'<i>Invention</i>, qu'il faut considérer comme la préface
+de l'<i>Hermès</i>, c'est que Chénier, dans ce manifeste
+littéraire, ou dans cette poétique, comme on voudra,
+conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il
+n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait
+guère prévoir qu'il dût, ou seulement qu'il voulût
+devenir.</p>
+
+<p>Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer
+et entretenir en soi une âme et un esprit antique,
+avoir, et facilement et comme spontanément par
+l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un
+Ionien ou d'un Sicilien, et non seulement les sentiments,
+mais les sensations à la manière antique, voir
+les choses avec leur couleur, et surtout avec leur
+contour, comme les voyait un ancien du siècle de
+Périclès ou de l'âge d'Auguste, et entendre, et peut-être
+goûter de la même façon, et trouver la même
+forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même
+parfum aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct
+personnel, atavisme, éducation, ou tour de force
+de génie artificiel, ç'avait été le propre caractère tant
+du peintre de l'<i>Aveugle</i> que de l'amant de «Camille»
+ou de «Fanny».</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être
+<i>inventeur</i>, avant toute chose, «aux seuls inventeurs la
+vie étant promise»; c'est de ne plus «avoir les seuls
+anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne plus
+«les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et
+dire cent fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas
+croire «qu'un objet né sur l'Hélicon a seul de nous
+charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout dit et
+que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre
+«la Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux
+hommes; c'est de puiser une inspiration nouvelle, et
+qui, suivant les pas de la science humaine, pourra être
+indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des
+choses telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire
+telles que les yeux modernes ont appris à les voir.</p>
+
+<p>Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?&mdash;Ils restent
+nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non
+plus de notre pensée, et non plus ni de notre coeur ni
+de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet usage
+et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour.
+Qu'ils nous apprennent à écrire avec netteté, avec force
+et avec éclat, et qu'on croie bien qu'eux seuls, d'ici
+à longtemps, peuvent nous donner cet enseignement
+et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les
+contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre
+chose.&mdash;-Et voilà la nouvelle pensée d'André Chénier,
+comme son nouveau dessein, et elle ressemble à l'ancienne
+en ce que la préoccupation de l'antique y est
+encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est
+toute la conception d'André Chénier qui s'est comme
+renversée. L'aimable poète qui jusque-là sur des pensers
+anciens faisait des vers quelquefois un peu
+jeunes, a pour but désormais et pour maxime:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a
+bien au moins trois Chéniers, l'un antique dans sa
+pensée et dans sa forme; l'autre contemporain de ses
+contemporains par sa manière de penser et de sentir,
+et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante,
+quoique encore soutenu souvent par l'imitation de
+l'antique; le troisième enfin, qui voulait naître, et
+dont nous ne connaissons que les promesses, et qui,
+sauf la forme, que du reste il eût certainement été
+forcé de modifier tout en la gardant forte et pure, prétendait
+bien dépasser le premier et oublier complètement
+le second.</p>
+
+<p>Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est
+intéressant que comme indication de tendances, et
+promesses, et déjà demi-puissance de renouvellement;
+et dans toute étude sur André Chénier c'est bien toujours
+aux deux autres qu'il en faut revenir.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>OEUVRES EN PROSE</h4>
+
+<p>Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent
+pas la mesure d'un beau talent ordinaire de polémiste;
+et tout en faisant honneur au génie d'André Chénicr
+en font encore plus à son caractère. Il a brillamment
+soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison
+et de la justice; il a parfaitement mérité l'échafaud,
+et voila, sans lui faire beaucoup de tort, à quoi l'on
+pourrait borner l'appréciation de ses articles et
+pamphlets.</p>
+
+<p>Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui
+frappe en lisant ces pages, c'est le caractère sain et pur
+de la langue. André Chénier a quelque chose, on l'a vu,
+de la déclamation de l'époque révolutionnaire dans ses
+vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument
+aucune trace, ce qui surprend, mais agréablement,
+dans ses articles. Ils sont écrits, à très peu près, dans
+la langue sévère et sobre du XVIIe siècle. Vigoureux du
+reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent
+l'homme qui deviendrait très facilement orateur, et
+qui, dit-on, à ses heures, l'était en effet. Elève de
+Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il l'est aussi de
+Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop
+longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures,
+comme dans les plus courts écrits de Mirabeau,
+avec une ampleur assez imposante. Rappelez-vous
+une page de Mirabeau, à peu près au hasard,
+car il n'a pas, et c'est son défaut, en plus d'un style,
+et lisez cette page de Chénier, qui du reste vaut
+qu'on la lise:</p>
+
+<p>«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus
+dans l'ouvrage d'une constitution, et si toute la machine publique
+s'achemine vers un bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients
+s'évanouissent bientôt d'eux-mêmes par la seule force des
+choses, et on ne doit point s'en alarmer; mais si, bien loin
+d'avoir disparu après quelque temps, l'on voit les germes de haines
+publiques s'enraciner profondément; si l'on voit les accusations
+graves, les imputations atroces se multiplier au hasard; si l'on
+voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement
+et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de
+citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les
+coins de l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la
+même manière, fondées sur les mêmes méprises, soutenues par
+les mêmes sophismes; si l'on voit paraître souvent, et en armes,
+et dans des occasions semblables, cette dernière classe du peuple,
+qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien,
+ne sait que se vendre à qui veut la payer; alors ces symptômes
+doivent paraître effrayants.»</p>
+
+<p>Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le
+ton ordinaire dont on usait alors toutes les fois qu'on
+parlait politique, mais qui seulement chez les hommes
+de mérite et d'éducation littéraire devenait un style,
+est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande
+allure. Quelquefois (encore que très rarement) il touche
+à la vraie et grande éloquence, et rappelle la dialectique
+enflammée des <i>Provinciales</i>. Ce qui suit,
+avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de
+plus dru dans l'expression, serait une page de Pascal:</p>
+
+<p>«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix,
+parce que, disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont
+raison. Il est vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites;
+et ils doivent y être, car ils sont dans celle de tous les gens de
+bien; et l'hypocrisie ne serait plus dangereuse et ne mériterait
+pas son nom, si elle n'avait l'art de ne répéter que les paroles
+qu'elle a entendues sortir des lèvres de la vertu... C'est ainsi que
+certains démagogues se revêtent d'une autorité censoriale et distribuent
+des brevets de civisme, de la même manière que certaines
+gens dans tous les pays ont dit, disent et diront que vouloir les
+soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même et être ennemi de
+Dieu et de la vertu.»</p>
+
+<p>Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance
+un peu diffuse d'ironie se ramasse en un trait
+vif et acéré et qui part en sifflant. Je dis que cela est
+tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait, et
+du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas
+aussi bien doué que Chénier, et tout fulminant d'honnête
+colère, et contemporain de Chamfort, sans trouver
+quelquefois une épigramme souple, brillante et
+aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir
+émanant du peuple, celui de pendre en émane
+aussi; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il
+ne veuille pas exercer par représentant»&mdash;«Je reconnais
+là cet <i>honneur de corps</i>, l'éternel apanage de
+ceux qui trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui
+soit à eux.»&mdash;Mais Chénier a trop peu de ces vives
+saillies pour un journaliste. Il est convaincu, vigoureux,
+élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un
+peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en
+prose, parce qu'il a laissé de beaux vers.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<h4>L'ÉCRIVAIN</h4>
+
+<p>À s'en tenir simplement aux questions de style,
+Chénier, si peu inventeur en tout autre chose, est un
+véritable créateur. Nous ne dirons plus un mot, bien
+entendu, ni des «poésies officielles» ni même des
+<i>Elégies</i>, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver
+une expression neuve, originale et jaillie de source.
+Mais il faut étudier, et de très près, le style des <i>Idylles</i>
+et des fragments épiques. Il est d'une nouveauté et
+d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la création
+naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et
+comme mêlée à ses sens la modulation de ces langues
+anciennes qui étaient des musiques. Le principal mérite
+de cette langue de Chénier, auquel on pourrait ramener
+toutes les autres, c'est en effet la <i>qualité du son</i>.
+La langue française s'assourdissait depuis Racine.
+Ternie par les abstractions et les formules, elle était
+surtout éteinte par les mots lourds, sourds et secs.
+«L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt
+encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux
+était chose oubliée et désapprise. La langue de
+Rousseau, remarquez-le, est beaucoup plus <i>nombreuse</i>,
+et <i>rythmée</i>, que mélodieuse à proprement parler. Elle
+ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de
+compact encore et de trop solide. Les sonorités
+légères et cristallines de La Fontaine, l'air circulant
+au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase
+musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin
+très net et très sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant
+jusqu'au XVIIe siècle, je cherche avant Chénier
+sans le pouvoir trouver.</p>
+
+<p>Les vers sont faits pour être retenus, et pour
+nous accompagner en chantant dans notre tête, quand
+nous allons nous promener. Les vers latins, les vers
+grecs ont presque tous cette vertu; les vers français
+ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du
+Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, puis Chénier,
+puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset qui aient eu
+le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis
+de la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve,
+sont seuls, à proprement parler, des vers, parce
+que, s'ils sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont
+amis de l'oreille.</p>
+
+<p>Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas
+toute la poésie, et tant s'en faut, mais qui en est une
+partie essentielle, à un degré tout à fait supérieur et
+extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout au
+morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses
+deux talents indiscutables. Je ne rappelle pas le début
+de l'<i>Aveugle</i>, ni la <i>Jeune Tarentine</i>, à tous les égards le
+chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais dites-vous à haute
+vois ces quatre vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;</p>
+<p>Sur l'immobile arène il l'admire couler,</p>
+<p>Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,</p>
+<p>Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous
+cette mort d'Hercule, que Victor Hugo, déjà guidé
+par son instinct épique, saluait avec admiration en
+1819:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>.......Il monte. Sous nos pieds</p>
+<p>Etend du vieux lion la dépouille héroïque.</p>
+<p>Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,</p>
+<p>Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.</p>
+<p>Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu</p>
+<p>Brille autour du héros, et la flamme rapide</p>
+<p>Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'<i>Hermès</i>, qui
+n'a pas été écrit. C'est qu'un grand poème scientifique
+et philosophique sur l'histoire du monde comporte et
+réclame surtout le talent descriptif et le génie épique,
+et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier n'était
+capable de conduire brillamment l'histoire du monde
+depuis</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'Océan éternel où bouillonne la vie.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées,
+par le génie scientifique, que n'émeut pas et
+n'arrête point</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.</p>
+ </div> </div>
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<h4>LE VERSIFICATEUR</h4>
+
+<p>On a beaucoup exagéré l'invention rythmique
+d'André Chénier, la réforme, la révolution rythmique
+apportée par André Chénier dans la versification française.
+Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là
+même qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le
+rythme uniforme de la versification de son temps; il
+ne s'en était pas encore fait un qui lui fût personnel.
+Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore
+un conquérant.</p>
+
+<p>En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un
+mauvais chemin, il remontait à la Pléiade, et retrouvait
+cette liberté de coupes que Ronsard et ses amis,
+un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais la liberté
+de coupes n'est nullement par elle seule une invention
+de rythmes heureux; elle permet seulement
+d'en trouver. Que le vers «n'ose pas enjamber»,
+cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber, cela
+ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en
+sachant pourquoi.</p>
+
+<p>Un rythme est l'expression d'une pensée,&mdash;ou
+l'image d'un sentiment,&mdash;-ou la peinture soit d'une
+forme, soit d'un mouvement. Tout rythme, toute
+coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour
+donner la sensation de quelque chose, pensée, sentiment,
+mouvement ou forme, qui soit, aussi, extraordinaire,
+et pour en donner la sensation exacte. D'une
+part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans
+raison appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un
+heurt inutile, et partant un déplaisir;&mdash;d'autre part
+multiplier les coupes exceptionnelles inutiles finit
+par faire perdre de vue toute espèce de rythme et
+par donner la pure sensation de la prose, comme dans
+l'<i>Albertus</i> de Gautier, et la plupart des vers de Baïf;
+&mdash;et enfin risquer une coupe exceptionnelle, à dessein,
+avec une raison, pour un effet, mais ne pas
+atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le
+rhythme juste qui le devait produire, c'est un contre-sens
+rythmique.</p>
+
+<p>Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents
+dans Chénier. Il a deux procédés coutumiers de
+coupes exceptionnelles, le rejet monosyllabique et
+la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois). Ce
+sont des coupes très exceptionnelles, très risquées;
+il en abuse. Elles sont dans son oreille, une fois pour
+toutes; elles ne sont pas <i>dans sa sensation actuelle</i>, au
+moment même où il veut peindre quelque chose,
+et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles
+sont plutôt un procédé qu'une inspiration.</p>
+
+<p>Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité
+des coupes exceptionnelles ramène le vers à la prose
+pure:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La liberté du génie et de l'art</p>
+<p>T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière</p>
+<p>De nature et d'éternité</p>
+<p>Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière</p>
+<p>Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,</p>
+<p>Dompte les coeurs La liberté......</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe
+d'amener ainsi qu'il suit un rejet ambitieux:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Strophe XI</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté</p>
+<p>Vole, débris infâme et cendre inanimée;</p>
+<p>Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté</p>
+<p>Altière, étincelante, armée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><i>Srophe XII</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sort!&mdash;.....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce
+qu'elle veut dire. Dans l'exemple précèdent, ni <i>vole</i>,
+ni <i>sort</i>, à les prendre en eux-mêmes seulement, ne
+sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe sec
+qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent
+de la fumée et de la cendre d'un château fort incendié.
+Il exprimerait mieux une flèche dardée ou une
+fusée qui file.&mdash;Ce n'est pas un monosyllabe sec qui
+exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant
+sur les ruines. Trois syllabes y conviendraient
+mieux.&mdash;De même dans cette peinture des élections
+de 1789:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.</p>
+<p>Versailles les attend. On s'empresse d'élire;</p>
+<p><i>On nomme</i>. Trois palais s'ouvrent pour recevoir</p>
+<p>Les représentants de l'Empire.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cette cheville en rejet est une lourde faute et je
+m'y arrête point, de peur d'y trouver du burlesque.
+Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses alexandrins,
+ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période
+poétique. Son style en prose est périodique, son style
+en vers ne l'est nullement, à l'ordinaire. Comme il
+était doué, comme il adorait les anciens, et comme il
+faisait des vers latins, il la cherchait, cette période en
+vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais
+furent longtemps malheureux. Sa strophe du <i>Jeu de
+Paume</i> est longue, lourde et pénible. Ces dix-neuf
+vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et deux
+décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux
+alexandrins tombent sur un octosyllabe, tantôt un
+alexandrin sur deux octosyllabes, tantôt trois alexandrins
+sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur
+un décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une
+oreille française; c'est une méthode, au contraire,
+pour rompre continuellement le rythme à mesure
+qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille
+dès qu'elle s'apprête à suivre une courbe mélodique.
+Elle y renonce, et on lit tout le <i>Jeu de Paume</i> avec
+cette sensation, bien contraire au dessein de l'auteur,
+qu'il est écrit en vers libres.</p>
+
+<p>Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique,
+en vers lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il
+trouva la strophe pleine, nettement coupée et soutenue,
+dans <i>Charlotte Corday</i> et dans la <i>Jeune Captive</i>.</p>
+
+<p>Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque
+l'inventeur, un rythme agile, nerveux et bondissant
+qui est d'un merveilleux effet dans l'invective
+et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il
+appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête.
+«L'Iambe» consiste dans l'entrelacement <i>régulier</i>
+et continu de l'alexandrin à rime féminine et de
+l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans la
+versification française, mais en <i>strophes</i>. Deux alexandrins
+et deux octosyllabes, rimes croisées, formaient
+une strophe; puis, après un fort repos, une autre
+strophe semblable commençait. De ce système rythmique
+Chénier avait même sous les yeux un exemple
+tout récent, la dernière ode de Gilbert. Ce qu'il a imaginé,
+c'est de supprimer le repos. Dès lors on a un
+rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une
+marche ardente en avant, un des plus beaux de notre
+versification. Ce sont les distiques élégiaques latins,
+plus courts, partant plus rapides par eux-mêmes, et,
+en outre, avec une plus grande différence entre le vers
+long et le vers court, ce qui double la force du jet et la
+saillie de l'élan.&mdash;Et comme le rythme est continu,
+le poète peut y <i>faire sa strophe</i> à son gré, tantôt partir
+de l'octosyllabe, tantôt de l'alexandrin, tantôt s'arrêter
+en chute de période sur l'alexandrin et tantôt sur l'octosyllabe,
+varier ses effets à l'infini dans un dessin
+rythmique arrêté pourtant et très net qui est une
+certitude pour l'oreille.</p>
+
+<p>Chénier avait comme tourné autour de ce rythme
+dont il avait l'instinct secret et la confuse impatience.
+Dans «<i>À Byzance</i>» on surprendra les tâtonnements
+de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
+tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui
+mêle alexandrins et octosyllabes en partant d'un octosyllabe
+et en s'arrêtant sur un octosyllabe aussi; puis
+une strophe partant d'un octosyllabe et s'arrêtant sur
+un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
+et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à
+la chute (et remarquez que dans tout cela le décasyllabe,
+dont l'union soit à l'octosyllabe soit à l'alexandrin
+est antimusicale, a disparu); et c'est enfin l'ïambe
+pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme:
+«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»;
+et il le manie déjà avec beaucoup d'aisance, de sûreté
+et de vigueur.&mdash;Dans les <i>Suisses de Châteauvieux</i>, et
+surtout dans les <i>Vers écrits à Saint-Lazare</i>, il en fera
+un admirable instrument de passion et d'éloquence.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<p>On voit quel homme supérieur était Chénier et quel
+grand homme il allait devenir. Il faut se le figurer
+comme un excellent poète imitateur qui allait se dégager
+et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui
+avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection
+de forme capable de soutenir tous les sujets et
+d'être à la hauteur d'une forte inspiration personnelle.
+&mdash;Tel que nous l'avons, il est quelque chose
+comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois
+la voix d'un Juvénal, et beaucoup plus souvent
+l'art laborieux, et les trop bonnes études, et la mémoire
+indiscrète d'un Properce.</p>
+
+<p>Il était peu connu comme poète à l'époque où il a
+vécu. Il était discret, montrait peu ses vers et les
+publiait encore moins. Le <i>Jeu de Paume</i> et les <i>Suisses</i>,
+c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de poésie de
+son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant
+que Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de
+l'édition de Latouche, et fût absolument ignoré auparavant.
+La <i>Jeune Captive</i> avait paru six mois après sa
+mort dans la <i>Décade</i>, et la <i>Jeune Tarentine</i> dans le
+<i>Mercure</i> de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments
+des Idylles dans une note du <i>Génie du Christianisme</i>;
+et Millovoye publia plusieurs fragments du
+poème <i>L'Aveugle</i> dans les notes de ses élégies.</p>
+
+<p>Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819.
+Mais il était inconnu du public. Latouche en publia
+une édition incomplète (les nôtres le sont encore) et
+très fautive, qui tomba en pleine révolution romantique
+et fit grand bruit dans une société toute préoccupée
+de poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez
+curieux. Les révolutions littéraires ressemblent tellement
+aux autres, et leurs auteurs savent si peu ce
+qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour
+un des leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le
+moment où, par horreur de Racine et Boileau, les
+Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, sans se
+douter que Ronsard est le plus classique des classiques,
+et le père de tout le «classicisme» français.
+L'erreur fut la même à l'égard de Chénier, étoile
+nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier avait
+certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les
+novateurs. Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier
+romantique et même pour soupçonner Latouche
+d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à l'effet
+de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion
+s'est prolongée, et l'on représente encore quelquefois
+Chénier comme un précurseur de la littérature
+moderne.</p>
+
+<p>C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes
+classiques, qui s'est distingué des poètes classiques de
+son temps en ce qu'il l'était véritablement, et remontait
+aux sources au lieu de contrefaire des imitations;
+mais il est classique exclusivement, sans avoir même le
+soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui
+seront familiers à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine,
+et par conséquent à Hugo. Le mot à retenir, c'est
+celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après
+avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins
+justes: «C'est notre plus grand classique en vers
+depuis Racine».</p>
+
+<p>Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine
+partie de la littérature du XIXe siècle. Chateaubriand
+avait montré qu'on pouvait, tout en étant très
+original, et de son pays, et de sa religion, et de son
+temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique
+et en tirer d'admirables choses. Par ce côté de son
+génie, il venait en aide à Chénier en quelque sorte, ne
+l'excluait point, au moins, et même le recommandait à
+son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui,
+il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui
+ont cherché leur inspiration dans les légendes antiques
+et dans les sentiment antiques, quelquefois même plus
+profondément compris qu'ils ne l'avaient été par Chénier,
+grâce à une information un peu plus complète.
+&mdash;C'est là toute une école beaucoup moins éclatante
+que la grande, mais qui marque sa trace à part, et que
+la postérité en distinguera très nettement. C'est une
+petite école classique, écrivant quelquefois en vers
+modernes, mais toute classique en son essence et en
+son esprit, et qui procède d'André Chénier, et qui le
+sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus
+Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.</p>
+
+<p>Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués
+qu'on y compte; malgré, encore, le groupe des
+<i>Parnassiens</i>, petite école un peu indistincte, où se sont
+rencontrés des romantiques moins la sensibilité, et
+des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité,
+et qui procède un peu d'André Chénier par le
+soin curieux de la forme rare; malgré Hugo lui-même,
+qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, s'amuse
+quelquefois à se donner la sensation de l'antique
+à la manière de Ronsard, et, parce qu'il a plus
+de goût que Ronsard, rencontre juste André Chénier;
+malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de
+son esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier,
+en notre temps comme au sien, reste un peu un isolé.
+Il est un phénomène curieux de déplacement. Classique
+dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que
+prosaïque; classique et connu seulement à l'époque
+romantique; admiré par elle et recommandé à notre génération
+par ceux à qui il ressemblait le moins, et un
+peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins,
+par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris,
+et plus souvent mal classé.&mdash;Sans compter qu'on
+a parfois, en songeant à lui, l'idée de ce qu'il voulait
+devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il
+avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il
+reste.</p>
+
+<p>Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce
+mince volume, que, dix ans plus tard, il eût peut-être
+désavoué, c'est de le lire dans une bonne édition,
+comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant
+en notes la clef de ses imitations et réminiscences.
+C'est alors comme notre bibliothèque grecque et latine
+qui s'anime, qui vit, qui prend une voix, et qui chante
+autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des mers
+d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent
+à nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une
+fête de lumière gaie et d'harmonies légères:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle
+que nous donnerait un traducteur de génie. Et il voulait
+faire autre chose; et il l'aurait fait. Et ce ne sont là
+que ses études et exercices. Il faut les admirer et les
+chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas
+trop imiter les années d'apprentissage même d'un
+grand poète, sinon comme exercice aussi, et années
+d'apprentissage.</p>
+
+<br>
+<h3>FIN</h3>
+<br>
+<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>AVANT-PROPOS</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PIERRE BAYLE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Bayle novateur</p>
+<p>II.&mdash;Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être</p>
+<p>III.&mdash;Le «Dictionnaire» lu de nos jours</p>
+<p>IV.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>FONTENELLE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires</p>
+<p>II.&mdash;Ses idées et ses ouvrages philosophiques</p>
+<p>III.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>LE SAGE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue purement littéraire</p>
+<p>II.&mdash;Le «réalisme» dans Le Sage</p>
+<p>III.&mdash;L'art littéraire de Le Sage</p>
+<p>IV.&mdash;Le Sage plus vulgaire</p>
+<p>V.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MARIVAUX</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Marivaux philosophe</p>
+<p>II.&mdash;Marivaux romancier</p>
+<p>III.&mdash;Marivaux dramatiste</p>
+<p>IV.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MONTESQUIEU</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Montesquieu jeune</p>
+<p>II.&mdash;Montesquieu amateur de l'antiquité</p>
+<p>III.&mdash;Son goût pour les récits de voyages</p>
+<p>IV.&mdash;Idées générales de Montesquieu</p>
+<p>V.&mdash;«L'Esprit des lois», livre de critique politique</p>
+<p>VI.&mdash;Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois»</p>
+<p>VII.&mdash;Montesquieu moraliste politique</p>
+<p>VIII.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>VOLTAIRE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;L'homme</p>
+<p>II.&mdash;«Son tour d'esprit</p>
+<p>III.&mdash;Ses idées générales</p>
+<p>IV.&mdash;Ses idées littéraires</p>
+<p>V.&mdash;Son art littéraire</p>
+<p>VI.&mdash;Son art dans les «genres secondaires»</p>
+<p>VII.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>DIDEROT.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.-L'homme</p>
+<p>II.&mdash;Sa philosophie</p>
+<p>III.&mdash;Ses oeuvres littéraires</p>
+<p>IV.&mdash;Diderot critique d'art</p>
+<p>V.&mdash;L'écrivain</p>
+<p>VI.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>JEAN-JACQUES ROUSSEAU</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Son caractère</p>
+<p>II.&mdash;Le «Discours sur l'inégalité»</p>
+<p>III.&mdash;La «Lettre sur les spectacles»</p>
+<p>IV.&mdash;«L'Emile»</p>
+<p>V.&mdash;La «Nouvelle Héloïse»</p>
+<p>VI.&mdash;Les «Confessions»</p>
+<p>VII.&mdash;Idées philosophiques et religieuses de Rousseau</p>
+<p>VIII.&mdash;Le «Contrat social»</p>
+<p>IX.&mdash;Rousseau écrivain</p>
+<p>X.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>BUFFON</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Son caractère</p>
+<p>II.&mdash;Le savant</p>
+<p>III.&mdash;Le moraliste</p>
+<p>IV.&mdash;L'écrivain&mdash;Ses théories littéraires</p>
+<p>V.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MIRABEAU</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Caractère&mdash;Tour d'esprit&mdash;Etudes</p>
+<p>II.&mdash;Le système politique de Mirabeau</p>
+<p>III.&mdash;L'orateur</p>
+<p>IV.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ANDRÉ CHÉNIER</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;L'Hellène</p>
+<p>II.&mdash;Le Français du XVIIIe siècle</p>
+<p>III.&mdash;Le poète philosophe</p>
+<p>IV.&mdash;Oeuvres en prose</p>
+<p>V.&mdash;L'écrivain</p>
+<p>VI.&mdash;Le versificateur</p>
+<p>VII.&mdash;Conclusion.</p>
+ </div> </div>
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Études Littéraires - XVIIIe siècle.
+by Émile Faguet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***
+
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+Project Gutenberg's Etudes Litteraires - XVIIIe siecle., by Emile Faguet
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Etudes Litteraires - XVIIIe siecle.
+
+Author: Emile Faguet
+
+Release Date: June 26, 2004 [EBook #12749]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+EMILE FAGUET
+
+DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+
+
+ETUDES LITTERAIRES
+
+DIX-HUITIEME SIECLE
+
+ PIERRE BAYLE--FONTENELLE
+ LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU
+ VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU
+ BUFFON--MIRABEAU--ANDRE CHENIER.
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Ce volume, comme ceux que j'ai donnes precedemment, s'adresse
+particulierement aux etudiants en litterature. Ils y trouveront les
+principaux ecrivains du XVIIIe siecle analyses plutot en leurs idees
+qu'en leurs procedes d'art. C'etait un peu une necessite de ce sujet,
+puisque les principaux ecrivains du XVIIIe siecle sont plutot des hommes
+qui ont pretendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute
+differente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des
+deux grands siecles litteraires de la France, qui sont le XVIIe et le
+XIXe, ou des temps ou l'on s'est attache surtout a remuer des questions
+et a poursuivre des controverses.
+
+Du reste, quelque interessant qu'il soit a bien des egards, le XVIIIe
+siecle paraitra, par ma faute peut-etre, peut-etre par la nature des
+choses, singulierement pale entre l'age qui le precede et celui qui le
+suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne
+pouvait guere aller sans un certain abaissement de l'esprit litteraire
+et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inferieur,
+au point de vue philosophique, au siecle de Descartes, de Pascal et de
+Malebranche, qu'il l'est, au point de vue litteraire, d'une part
+au siecle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siecle de
+Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette decadence, tres relative
+d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est releve, a
+des causes multiples dont j'essaie de demeler quelques-unes.
+
+Un homme ne chretien et francais, dit La Bruyere, se sent mal a l'aise
+dans les grands sujets. Le XVIIIe siecle litteraire, qui s'est trouve si
+a l'aise dans les grands sujets et les a traites si legerement, n'a
+ete ni chretien ni francais. Des le commencement du XVIIIe siecle
+l'extinction brusque de l'idee chretienne, a partir du commencement du
+XVIIIe siecle la diminution progressive de l'idee de patrie, tels ont
+ete les deux signes caracteristiques de l'age qui va de 1700 a 1790.
+L'une de ces disparitions a ete brusque, dis-je, et comme soudaine;
+l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidite encore, et, en
+1750 environ, etait consommee, heureusement non pas pour toujours.
+
+J'attribue la diminution de l'idee de patrie, comme tout le monde, je
+crois, a l'absence presque absolue de vie politique en France depuis
+Louis XIV jusqu'a la Revolution. Deux etats sociaux ruinent l'idee ou
+plutot le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la
+vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excites creant
+une instabilite extreme dans la vie nationale et comme un etourdissement
+dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appele
+une "emigration a l'interieur", c'est-a-dire le ferme dessein chez
+beaucoup d'hommes de reflexion et d'etude de ne plus s'occuper du pays
+ou ils sont nes, et en realite de n'en plus etre;--autant, et pour les
+memes causes, dans un etat social ou le citoyen ne participe en aucune
+facon a la chose publique, et au lieu d'etre un citoyen, n'est, a vrai
+dire, qu'un tributaire, l'idee de patrie s'efface, quitte a ne se
+reveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce
+qui est arrive en France au XVIIIe siecle. Fenelon le prevoyait tres
+bien, au seuil meme du siecle, quand il voulait faire revivre l'antique
+constitution francaise, et, par les conseils de district, les conseils
+de province, les Etats generaux, ramener peuple, noblesse et clerge,
+moins encore a participer a la chose nationale qu'a s'y interesser[1].
+Et on se rappellera qu'a l'autre extremite de la periode que nous
+considerons, la Revolution francaise a ete tout d'abord cosmopolite, et
+non francaise, a songe "a l'homme" plus qu'a la patrie, et n'est devenue
+"patriote" que quand le territoire a ete Envahi.
+
+[Note 1: Voir notre _Dix-septieme Siecle_, article Fenelon. (Societe
+francaise d'Imprimerie et de Librairie.)]
+
+Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensee du
+XVIIIe siecle n'a ete aucunement tournee vers l'idee de patrie, que
+l'indifference des penseurs et des lettres a l'endroit de la grandeur
+du pays est prodigieuse en ce temps-la, et que la langue seule qu'ils
+ecrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, meme au point de
+vue purement litteraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites
+consequences.
+
+La disparition de l'idee chretienne a des causes plus multiples
+peut-etre et plus confuses. La principale est tres probablement ce qu'on
+appelle "l'esprit scientifique", qui existait a peine au XVIIe siecle,
+et qui date, decidement, en France, de 1700. La "philosophie" du XVIIIe
+siecle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent
+"esprit philosophique", c'est toujours esprit scientifique qu'il
+faut entendre. Le XVIIe siecle avait ete peu favorable a l'esprit
+scientifique, et meme l'avait dedaigne. Il etait mathematicien et
+"geometre", non scientifique a proprement parler. Il etait mathematicien
+et geometre, c'est-a-dire aimait la science purement _intellectuelle_
+encore, et que l'esprit seul suffit a faire; il n'aimait point la
+science realiste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se
+fait, avant tout, de l'observation des choses reelles. "_Les hommes ne
+sont pas faits pour considerer des moucherons_, disait Malebranche, _et
+l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnee
+de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la
+transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser a cela quand
+on n'a rien a faire et pour se divertir_."--Pour les esprits les plus
+philosophiques et les plus austeres, de telles occupations n'etaient
+pas meme un "divertissement permis". C'etaient une forme de la
+concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un veritable peche, et
+une subtile et funeste tentation; c'etait, pour parler comme Jansenius,
+une "_curiosite toujours inquiete, que l'on a palliee du nom de science.
+De la est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous
+regardent point, qu'il est inutile de connaitre, et que les hommes ne
+veulent savoir que pour les savoir seulement_."--Litterature, art,
+philosophie, metaphysique, theologie, science mathematique et tout
+intellectuelle, voila les differentes directions de l'esprit francais au
+XVIIe siecle.
+
+Mais, vers la fin de cet age, par les recits des voyageurs, par la
+medecine qui grandit et que le developpement de la vie urbaine invite
+a grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurite, par
+l'Academie des sciences fondee en 1666, par Bernier, Tournefort,
+Plumier, Feuillee, Fagon, Delance, Duvernay, les sciences physiques et
+naturelles deviennent la preoccupation des esprits. Elles profitent,
+pour devenir populaires, de la decadence des lettres et de la
+philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop
+apparent de 1700 a 1720 environ; elles deviennent meme a la mode, et les
+femmes savantes ont partout remplace les precieuses, et les presidents
+a mortier en leurs academies de province ne dedaignent point de
+"considerer des moucherons" et de dissequer des grenouilles. Elles ont
+cause gagnee en 1725 et ont deja donne son pli a l'esprit du siecle.
+Comme il arrive toujours a l'intelligence humaine, trop faible pour voir
+a la fois plus d'un cote des choses, la science nouvelle parait toute la
+science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relegue
+dans l'ombre les explications theologiques, ou metaphysiques ou
+psychologiques qui en avaient ete donnees. Tout sera explique desormais
+par les "lois de la nature", le surnaturel n'existera plus, _l'humain_
+meme disparaitra; plus de metaphysique, plus de religion; et jusqu'a la
+morale, qui n'est pas dans la nature, n'etant que dans l'homme, finira
+elle-meme par etre consideree comme le dernier des "prejuges".
+
+Ajoutez a cela des causes historiques dont la principale est la funeste
+et a jamais detestable revocation de l'Edit de Nantes. Encore que le
+protestantisme n'ait nullement ete, en ses commencements et en son
+principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle,
+insensiblement et indefiniment ployable jusqu'a se transformer par
+degres en pur rationalisme, encore est-il qu'il etait dans sa destinee
+de devenir tel. Il a ete, chez les peuples qui l'ont adopte, un passage,
+une transition lente d'une religion a un etat religieux, et d'un etat
+religieux a une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif
+et lent eut pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription
+des protestants sous Louis XIV. La Revocation a eu, comme toute mesure
+intransigeante, des consequences radicales; elle a supprime les
+transitions, et jete brusquement dans le "libertinage" tous ceux qui
+auraient simplement incline vers une forme de l'esprit religieux plus a
+leur gre. Ce n'est pas en vain qu'on declare qu'on prefere un athee a un
+schismatique. A parler ainsi, on reussit trop, et ce sont des athees que
+l'on fait.
+
+Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le
+trouble moral qu'ont jete dans les esprits la Regence et les scandales
+financiers de 1718, le XVIIIe siecle a, des son point de depart,
+absolument perdu tout esprit chretien.
+
+Ni chretien, ni francais, il avait un caractere bien singulier pour un
+age qui venait apres cinq ou six siecles de civilisation et de culture
+nationales; il etait tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La
+tradition est l'experience d'un peuple; il manquait de tradition, et
+n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
+interet, c'est un siecle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a
+de cet age la fougue, l'ardeur indiscrete, la curiosite, la malice,
+l'intemperance, le verbiage, la presomption, l'etourderie, le manque
+de gravite et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine
+generosite, bonte de coeur, facilite aux larmes, besoin de s'attendrir,
+et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
+tout proche, se croit toujours tout pres de le saisir, et en a
+perpetuellement le besoin, la certitude et l'impatience.
+
+Il vecut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches,
+les essais, les theories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les
+incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupe
+et tout brule derriere lui: il avait tout a retrouver et a refaire. Il
+touchait, du moins, a tous les materiaux avec une fievre de decouverte
+et une naivete d'inexperience a la fois touchante et divertissante,
+reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idees
+que l'humanite avait cent fois tournees et retournees en tous sens,
+et ne les renouvelant guere, parce qu'avant de les trancher il ne
+commencait pas par les bien connaitre. Il est peu d'epoque ou l'on ait
+plus improvise; il en est peu ou l'on ait invente plus de vieilleries
+avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragout du scandale.
+
+Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siecle est
+arrive a ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombe, a la fin, a
+peu pres d'accord sur un certain nombre d'idees. Ces idees n'etaient pas
+precisement les points d'aboutissement d'un systeme bien lie et bien
+conduit; c'etaient des protestations; elles avaient un caractere
+presque strictement negatif; ce n'etait que le XVIIIe siecle prenant
+definitivement conscience nette de tout ce a quoi il ne croyait pas
+et ne voulait pas croire. Revelation, tradition, autorite, c'etait le
+christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme a trouver la
+verite, liberte de croyance et de pensee, mepris du passe sous le nom de
+loi du progres et de perfectibilite indefinie, ce fut le XVIIIe siecle,
+et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de revelation,
+la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorite.--Par suite,
+grand respect (du moins en theorie) de l'individu, de la personne
+humaine prise isolement: puisque ce n'est pas la suite de l'humanite qui
+conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-la, qui peut
+le decouvrir, l'individu devient sacre, et on lui reporte l'hommage
+qu'on a retire a la tradition.--Par suite encore, tendance generale a
+l'idee, un peu vague, d'egalite, sans qu'on sut exactement laquelle,
+entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer:
+l'egalite _reelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation
+meme, jadis hierarchisee si minutieusement; l'egalite financiere
+relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois a
+la fortune commence a etablir; plus que tout l'horreur de _l'autorite_,
+toute autorite, ou spirituelle ou materielle, ne se constituant, ne se
+conservant surtout, que par une hierarchie, ne pouvant descendre du
+sommet a toutes les extremites de la base que par une serie de pouvoirs
+intermediaires qui du cote du sommet obeissent, du cote de la base
+commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien
+d'une inegalite systematique entre les hommes.
+
+Et ces differentes idees, aussi antichretiennes qu'antifrancaises, je
+veux dire egales protestations contre le christianisme tel qu'il avait
+pris et garde forme en France, et contre l'ancienne France elle-meme
+telle qu'elle s'etait constituee et amenagee, devinrent, peu a peu,
+comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
+n'est pas humain, je dis le scepticisme meme dans le sens le plus eleve
+du mot, a savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut
+toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idee a
+laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espere par
+quelque chose. Le XVIIIe siecle devait trouver au moins une religion
+provisoire a son usage; et la verite est qu'il en a trouve deux.
+
+Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du
+sentiment.
+
+C'etaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui etait si cher.
+Autorite, tradition, conscience collective et continue de l'humanite
+sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolement, se
+consulte lui-meme; "_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la
+lumiere_"; que chacun interroge l'oracle personnel, l'etre spirituel
+qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
+combine, coordonne, conclut, obeit a une sorte de necessite a
+laquelle il se rend et qu'il appelle l'evidence, et celui-ci c'est la
+raison;--l'autre, plus prompt en ses demarches, qui fremit, s'echauffe,
+a des transports, crie et pleure, obeit a une sorte de necessite qu'il
+appelle l'emotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
+XVIIIe siecle a repondu: a tous les deux. Il s'est partage: les tendres
+ont ete pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes
+ont ete plutot de la religion de la raison, les femmes de la religion du
+sentiment. Rationalisme et sensibilite ont regne parallelement vers
+la lin de cet age, se reconnaissant bien pour freres, en ce qu'ils
+derivaient de la meme source qui n'est autre qu'orgueil personnel et
+grande estime de soi, mais freres ennemis, qui se defiaient fort l'un de
+l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux regles de
+conduite, aux morales les plus differentes; et aussi, dans les esprits
+communs et peu capables de discernement, dans la foule, freres ennemis
+vivant cote a cote, prenant tour a tour la parole, melant leurs voix
+en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoques en meme
+temps d'une meme foi indiscrete et d'un meme enthousiasme confus.
+
+N'importe, c'etaient des enthousiasmes, des cultes, des elevations, des
+manieres de religions en un mot; car tout sentiment desinteresse a deja
+un caractere religieux. De l'instrument meme dont il s'etait servi pour
+detruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siecle avait fini par
+faire une religion nouvelle, et la pensee humaine avait parcouru le
+cercle qu'elle parcourt toujours.--De meme le sentiment, la passion,
+severement refoules, et tenus en suspicion comme dangereux par la
+religion traditionnelle, apres avoir proteste contre elle et reclame
+leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis
+d'insurges, etaient devenus dogmes eux-memes et religions, et le cercle,
+de ce cote-la aussi, etait parcouru.
+
+Entre ces deux divinites nouvelles et les deux groupes de leurs
+croyants, restaient en grand nombre, et resterent toujours, ceux que
+l'evolution de pensee que je viens d'indiquer n'avait pas entraines
+jusqu'a son terme, les hommes du "pur" XVIIIe siecle, les hommes a la
+d'Holbach, qui s'en tenaient a la pure negation, et qui se refuserent a
+n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la
+pure et simple negation, comme trop seche et trop attristante; et le
+sentiment et la raison, comme choses trop evidemment individuelles, et
+qui sont trop autres d'un homme a un autre, pour etre de vrais liens des
+ames, _relligiones_, et soupconnees de n'etre devenues des divinites
+que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient
+cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya a revenir a
+l'ancienne foi, ou a se mettre en marche vers d'autres solutions encore
+ou expedients.
+
+Mais il etait important de marquer la derniere borne du stade parcouru
+par le XVIIIe siecle, et celle surtout ou il a comme "tourne". On a fait
+remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siecle, a le prendre
+en general, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irreligion
+plutot deiste, tandis que l'irreligion du XVIIe siecle etait athee.
+Cette vue est tres ingenieuse, et elle est presque vraie. La minorite
+irreligieuse du XVIIe siecle nie Dieu; la majorite irreligieuse du
+XVIIIe siecle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime a y
+croire.
+
+[Note 2: Vinet, _Histoire de la litterature francaise au XVIIIe
+siecle.--Appendice: Les moralistes francais au XVIIIe siecle_.]
+
+La raison c'est precisement qu'elle est majorite. Tout parti qui reussit
+devient conservateur, et toute doctrine qui a du succes se moralise et
+s'epure et s'eleve autant que sa nature et son essence le comportent. Le
+succes est une responsabilite, et se fait sentir comme tel. Une doctrine
+qui a des partisans, a mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a
+charge d'ames, cherche a aboutir a une morale, et a prendre au moins un
+air et une dignite theocratique. C'est pour cela que la philosophie du
+XVIIIe siecle, et d'assez bonne heure, menagea au moins le mot Dieu,
+sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et
+toujours et de plus en plus transforma en veritables objets de culte,
+sanctifia et divinisa les instruments memes de sa critique, et les armes
+memes de sa rebellion.
+
+Voila comme le fond commun et l'esprit general du siecle que nous
+etudions. Quelle litterature en est sortie, c'est ce qui nous reste a
+examiner.
+
+Ce pouvait etre une admirable litterature philosophique; et c'est bien
+ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
+qu'on le reconnait unanimement a cette heure. Il n'y a point a cela de
+raison generale que j'apercoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les
+philosophes du XVIIIe siecle ont ete tous et trop orgueilleux et trop
+affaires pour etre tres serieux. Ils sont restes tres superficiels,
+brillants du reste, assez informes meme, quoique d'une instruction trop
+hative et qui procede comme par boutades, penetrants quelquefois,
+et ayant, comme Diderot, quelques echappees de genie, mais en somme
+beaucoup plutot des polemistes que des philosophes. Leur instinct
+batailleur leur a nui extremement; car un grand systeme, ou simplement
+une hypothese satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les
+philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne
+se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'a la condition qu'il
+envisage avec le meme interet, et presque avec la meme complaisance, sa
+pensee et le contraire de sa pensee, jusqu'a ce qu'il trouve quelque
+chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les
+concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un
+peu legers, les philosophes du XVIIIe siecle ne voient jamais a la fois
+que leur idee actuelle a prouver et leur adversaire a confondre, ce
+qui est une seule et meme chose; et quand ils se contredisent, ce qui
+pourrait etre un commencement de voir les choses sous leurs divers
+aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume a l'autre, ce qui est etre
+limite dans l'affirmative et dans la negative tour a tour, mais non pas
+les voir ensemble.
+
+Aussi sont-ils interessants et decevants, de peu de largeur, de peu
+d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siecles
+passes, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de
+la philosophie.
+
+Il etait difficile, a moins d'un grand et beau hasard, c'est-a-dire de
+l'apparition d'un grand genie, chose dont on n'a jamais su ce qui la
+produit, que ce siecle fut un grand siecle poetique. Il ne fut pour cela
+ni assez novateur, ni assez traditionnel.
+
+Il pouvait, avec du genie, continuer l'oeuvre du XVIIe siecle, en
+remontant a la source ou le XVIIe siecle avait puise et qui etait loin
+d'etre tarie; il pouvait continuer de se penetrer de l'esprit antique
+_et meme s'en penetrer mieux que le XVIIe siecle_, qui, apres tout,
+s'est beaucoup plus inspire des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et
+prolonger l'esprit classique francais qui n'avait pas dit son dernier
+mot, et le revivifier d'une nouvelle seve.
+
+Et il pouvait, decidement novateur, avec du genie, creer, a ses risques
+et perils, ce qui est toujours le mieux, une litterature toute nationale
+et toute autonome.
+
+Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commence par etre novateur sterile;
+puis il a ete traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par
+_petite imitation_, traditionnel par contrefacon.
+
+Il a commence par etre novateur. Il etait naturel qu'il le fut en
+litterature comme en tout le reste et qu'il repoussat la tradition
+litteraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
+Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en litterature les representants
+d'une reaction presque violente contre l'esprit classique francais en
+general, et le XVIIIe siecle en particulier. Ils sont "modernes", et
+irrespectueux autant de l'antiquite classique que de l'ecole litteraire
+de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'etait point, c'etait d'etre
+novateur par simple negation, et sans avoir rien a mettre a la place de
+ce qu'on pretendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guere que
+des insurges. Ils meprisent la poesie classique, mais ils meprisent
+toute la poesie; ils meprisent la haute litterature classique, mais
+ils meprisent a peu pres toute la haute litterature. Si, comme font
+d'ordinaire les nouvelles ecoles litteraires, ils songeaient a se
+chercher des ancetres par dela leurs predecesseurs immediats qu'ils
+attaquent, ils remonteraient a Benserade et a Furetiere. Esprit precieux
+et realisme superficiel, voila leurs deux caracteres. "Roman bourgeois"
+avec le _Gil Blas_, comedie romanesque et spirituellement entortillee
+avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de
+la ville, sans la profondeur meme de La Bruyere, avec les _Lettres
+Persanes_, eglogues fades et pretentieuses, fables elegantes et
+malicieuses sans un grain de poesie, voila ce que font les plus grands
+d'entre eux. Cette premiere ecole, malgre un bon roman de mauvaises
+moeurs, deux ou trois jolies comedies et un brillant pamphlet, sent
+singulierement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand
+siecle.
+
+Le siecle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous
+le verrons, mais en majorite, sous l'impulsion vigoureuse et multipliee
+de Voltaire. Celui-ci n'etait pas novateur le moins du monde.
+Conservateur en toutes choses, et seulement force, pour les interets
+de sa gloire, a feindre et a imiter une foule d'audaces qui n'etaient
+nullement conformes a son gout intime, dans le domaine purement
+litteraire il etait libre d'etre conservateur decide et obstine, et
+il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement a la tradition ses
+contemporains qui s'en detachaient. Il precha Boileau et crut continuer
+Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent a sa
+suite. Mais c'etait la la tradition prise par son petit cote. Ce
+que, surtout au theatre, l'ecole de Voltaire nous donna, ce fut une
+"imitation" des "modeles" du XVIIe siecle. Pour etre dans la grande
+tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les
+imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
+l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter a la
+premiere source, imiter ceux qui deja empruntent, c'est risquer de faire
+des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le
+XVIIIe siecle est une sorte de conservation des procedes, et c'est pour
+cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un metier de faire une tragedie
+ou une comedie. Une tragedie coulee dans le moule de Racine, ou une
+comedie _developpee_ sur un portrait de La Bruyere comme un devoir
+d'ecolier sur une matiere, voila bien souvent le grand art du XVIIIe
+siecle. Elles viennent de la la sensation de vide et l'impression de
+profonde lassitude que laisserent dans les esprits, vers 1810, les
+derniers survivants de cette sorte d'atelier litteraire. Le grand art
+du XVIIIe siecle est une maniere de mandarinat tres lettre, tres
+circonspect, tres digne, et tres impuissant.
+
+Le petit vaux mieux. L'ecole de 1715, nonobstant Voltaire, avait laisse
+quelque chose derriere elle. Les precieux s'etaient evanouis, ou
+attenues, ou transformes en faiseurs de madrigaux et en poetes du
+_Mercure_; mais les realistes etaient restes. Partis d'assez bas, ils ne
+s'eleverent jamais, et meme au contraire; mais ils furent interessants;
+ils conterent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils
+creerent toute une ecole de romanciers et de nouvellistes intelligents,
+vifs de style, piquants, parfois meme, quoique trop peu, observateurs,
+parfois meme et, comme par hasard, donnant un petit livre ou il y a du
+genie. De Le Sage a Laclos c'est toute une serie, dont il faut bien
+savoir que le roman francais moderne a fini par sortir. Seulement ce
+n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.
+
+Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent a ces
+romanciers, le gout du reel et l'emotion. Ces romanciers realistes sont
+des romanciers qui ne sont pas touchants et des realistes qui ne sont
+pas realistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une
+certaine secheresse, ou, plus desobligeante encore, une sensibilite
+fausse, et d'effort et de commande, est repandue dans toutes leurs
+oeuvres, jusqu'a ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les
+sources de la vraie et profonde sensibilite.--Et ils ne sont pas assez
+realistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses
+moeurs, ce n'est point un reproche a leur faire, mais qu'ils observent
+vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure.
+Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette litterature,
+celle-la meme, et non plus la haute et pretentieuse, n'est pas
+nationale. Ni chretien ni francais, c'est le caractere general; ceux-ci
+ne sont pas plus francais que les autres, et, precisement, si l'ecole
+de 1715, dont ils derivent, si cette ecole novatrice n'a pas ete plus
+feconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme
+insuffisamment autochtone, c'etait une litterature nationale, curieuse
+de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour
+d'esprit special, de notre facon d'etre nous, qu'au moins il fallait
+essayer de creer; et c'est a quoi l'on n'a pas songe.
+
+Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincere; un
+"grand art" sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefacon
+ingenieuse; une "litterature secondaire" habile, agreable et de peu de
+fond, aucune poesie, voila soixante annees, environ, de ce siecle.
+
+Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie.
+
+Un homme doue d'imagination et de sensibilite se rencontra, c'est-a-dire
+un poete. Rousseau emut son siecle. Par dela la Revolution la secousse
+qu'il avait donnee aux ames devait se prolonger.--Un autre, de
+sensibilite beaucoup moindre, et peut-etre peu eloignee d'etre nulle,
+mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique,
+deroula le grand spectacle des beautes naturelles, et ecrivit l'histoire
+du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est
+restee profonde.
+
+Un troisieme, beaucoup moins grand, traverse du reste trop tot par la
+mort, s'avisa d'etre un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui
+l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beaute antique,
+et donna au XVIIIe siecle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poete
+ecrivant en vers.
+
+Enfin, tres penetre des grandes lecons de ces trois artistes, tres
+digne d'eux, en meme temps profondement original, comprenant la nature,
+comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi
+croyant que la litterature et l'art devaient redevenir francais et
+chretiens, apportant une poetique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une
+imagination a renouveler presque toutes les formes de l'art litteraire,
+un grand poete apparait vers 1800, ferme le XVIIIe siecle, quoique en
+retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le
+dix-neuvieme[3].
+
+[Note 3: Voir dans nos _Etudes litteraires sur le XIXe siecle_
+l'article sur _Chateaubriand_. (Societe francaise d'Imprimerie et de
+Librairie.)]
+
+Le XVIIIe siecle, au regard de la posterite, s'obscurcira donc,
+s'offusquera, et semblera peu a peu s'amincir entre les deux grands
+siecles dont il est precede et suivi.--Cependant n'oublions point, et
+qu'il a sa vivacite, sa grace et son joli tour dans les menus objets
+litteraires, et qu'il a aussi ses nouveautes, ses inventions qui lui
+sont propres. Il a cree des genres de litterature, ou, si l'on veut, et
+c'est mieux dire, il a ressuscite des genres de litterature que l'on
+avait, a tres peu pres, laisse deperir. Il a presque cree la litterature
+politique; il a presque cree la litterature scientifique; il a presque
+cree la litterature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme
+de l'ecole de 1715, et meme il n'en a pas ete longtemps; et il a fonde
+une ecole lui-meme. Voltaire a fait trop de tragedies; mais il a
+_essaye_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialite pour
+y reussir, il a du moins, a qui aura plus de sang-froid, montre le vrai
+chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle litterature dans la
+science, qu'il a fait entrer la science dans la litterature, et que,
+desormais, il est comme interdit d'etre un grand naturaliste sans savoir
+exposer avec clarte, gravite et belle ordonnance. Ces agrandissements du
+domaine litteraire sont les vraies conquetes du XVIIIe siecle. Par elles
+il est grand encore, et attirera les regards de l'humanite.
+
+On remarquera peut-etre avec malice que les conquetes du XVIIIe siecle
+se sont renversees contre lui, que les sciences qu'il a creees se sont
+retournees contre les idees qui lui etaient cheres.
+
+Le XVIIIe siecle a cree, ou plutot restitue la science politique; et
+la science politique est peu a peu arrivee a cette conclusion que la
+politique est une science d'observation, ne se construit nullement par
+abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre
+chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de
+pathologie historique; conception modeste et realiste, qui, pour avoir
+ete celle de Montesquieu, n'a nullement ete celle du XVIIIe siecle en
+general, et tant s'en faut.
+
+Le XVIIIe siecle a cree, ou dirige dans ses veritables voies l'histoire
+civile; et l'histoire civile, constituee, fortifiee, enrichie,
+et semble-t-il, presque achevee par notre age, condamne presque
+completement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siecle, enseigne qu'au
+contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle a la vie
+d'un peuple que la racine a l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se
+developper, se deracine, d'abord ne peut pas y reussir, ensuite, pour
+peu qu'il y tache, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;
+qu'enfin les developpements d'une nation ne peuvent s'accomplir que
+par mouvements continus et insensibles, et que le progres n'est qu'une
+accumulation et comme une stratification de petits progres.
+
+Le XVIIIe siecle a cree, ou admirablement lance en avant les sciences
+naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions tres differentes
+de celles du XVIIIe siecle. Elles ne croient ni au contrat social, ni
+a l'egalite parmi les hommes. Par les theories de l'heredite et de la
+selection elles retablissent comme verites scientifiques les prejuges de
+la "race" et de "l'aristocratie". Elles sont assez patriciennes, et un
+peu contre-revolutionnaires.
+
+Mais il n'importe. C'est la destinee des hommes de commencer des oeuvres
+dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les
+retours; et ce que nous creons, par cela seul qu'il garde notre nom,
+sinon notre esprit, dut-il tourner un peu a notre confusion, reste
+encore a notre gloire. Celle du XVIIIe siecle, encore que faible par
+certains cotes, demeure grande et nous est chere. Que ce n'ait ete ni un
+siecle poetique, ni un siecle philosophique, il nous le faut confesser;
+mais c'est un siecle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et
+la promesse, deja tres brillante, de l'age scientifique le plus grand et
+le plus fecond qu'ait encore vu l'humanite.
+
+Force de l'etudier surtout au point de vue litteraire, j'etais en
+mauvaise situation pour bien servir ses interets. Je l'ai considere avec
+application, et retrace avec sincerite, sans plus de rigueur, je crois,
+que de complaisance.
+
+J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les
+auteurs plutot que les critiques, et ne voir dans les critiques que des
+guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des differents points de
+vue ou l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe
+siecle ayant presque tous beaucoup ecrit, j'ai indique, suffisamment, je
+crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent a la
+rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction
+moyenne ait lues de ses yeux.
+
+On consultera aussi, avec fruit, et a coup sur avec plus d'interet que
+le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner
+ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore tres bon, tres nourri
+et tres judicieux, et plein d'apercus sur les litteratures etrangeres,
+tres utiles a l'intelligence de la notre. C'est ensuite le cours sur la
+_Litterature francaise au XVIIIe siecle_, du sagace, profond et si
+pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regrette Edmond Scherer; le
+_Marivaux_ si complet et si agreable en meme temps de M. Larroumet;
+l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans prejudice du bon
+livre, plus scolaire, de M. Edgard Zevort sur le meme sujet; les
+differents articles de M. Ferdinand Brunetiere, et particulierement
+ses _Le Sage, Marivaux, Prevost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume
+intitule _Etudes critiques sur l'histoire de la litterature francaise_
+(troisieme serie).--J'ai profite de ces maitres, dont je suis fier que
+quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'etre pas trop
+indigne d'eux.
+
+Janvier 1890.
+
+E. F.
+
+
+
+DIX-HUITIEME SIECLE
+
+
+
+PIERRE BAYLE
+
+
+I
+
+BAYLE NOVATEUR
+
+Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe
+siecle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes,
+et cela, encore que generalement admis, n'est pas trop faux; cela est
+meme vrai; seulement il faut savoir que jamais eclaireur n'a moins
+ressemble a ceux de son armee, et que, s'il les eut connus, il n'est
+personne au monde, non pas meme les jesuites et les dragons de Villars,
+qu'il eut, j'en suis sur, plus cordialement deteste que ses successeurs.
+
+Au premier regard il parait bien l'un d'eux, tres exactement. On
+feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siecle,
+tant litteraire que philosophique et "religieux", qui apparaissent.
+Bayle est "moderne", admire froidement Homere, le trouve souvent un peu
+"bas", et, du reste, est aussi ferme a la grande poesie, et meme a toute
+poesie, qu'il soit possible. Voltaire aura le gout plus large et plus
+eleve que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, etroit et negateur;
+il ne croit qu'au petit fait et aux grandes consequences du petit
+fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme
+historique, et la ou nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble,
+l'explosion d'un grand sentiment et le deploiement soudain de grandes
+forces d'ame, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien
+conduite. Savez-vous ou est, a peu pres, le sommaire de la _Pucelle_ de
+Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et
+encadre par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie
+bouffonne et irreverencieuse, et cette methode du burlesque applique a
+la metaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siecle tout
+entier, depuis Fontenelle jusqu'a Beranger. Les plaisanteries sur le
+systeme de Spinoza (Dieu modifie en Gros-Jean est un imbecile, et Dieu,
+modifie en Leibniz est un grand genie; Dieu modifie en trente mille
+Autrichiens a assomme Dieu modifie en dix mille Prussiens), ces
+plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle,
+ou plutot elles ont commence par etre de Bayle.
+
+--"Les idees de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape
+parlant _ex cathedra_ peuvent etre comparees a celles du paganisme
+touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien
+repondant a une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de
+respect; mais enfin son jugement, quand meme il aurait ete rendu _ex
+cathedra_, ou plutot _ex tripode_, ne passait pas pour irreformable.
+Voila le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes etait le juge
+de dernier ressort: voila le concile."--Cela est-il assez voltairien?
+C'est du Bayle.
+
+Il a, non seulement l'esprit irreligieux, rebelle au sentiment du
+surnaturel, mais le gout de l'agression, et de la polemique, et de la
+taquinerie irreligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis
+point de nier Dieu, la providence, et l'immortalite de l'ame; car il
+se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener
+subtilement et captieusement son lecteur a la negation de Dieu, a la
+meconnaissance de la providence, et a la persuasion que tout finit a
+la tombe; mais encore il prend plaisir a bien montrer aux hommes,
+patiemment, obstinement, avec la persistance tranquille de la goutte
+d'eau percant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire a ces
+choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mene tout droit,
+autant tout raisonnement, quel qu'il puisse etre, en eloigne, et
+qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont
+admirablement bien avises en croyant. Ce detour malicieux, tactique
+absolument continuelle chez lui, sent le mepris et un peu d'intention
+mechante; c'est un moyen d'interesser l'amour-propre dans la cause de la
+negation, et, si l'on n'y reussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le
+tient doucement pour un sot, ce qu'on le felicite d'etre d'ailleurs, et
+de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait etre autre chose.
+C'est du plus pur XVIIIe siecle.
+
+Et dix-huitieme siecle encore le gout tres marque et aussi desobligeant
+que possible de l'obscenite. Les details scabreux recherches avec soin
+et etales avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austere.
+Le cynisme cher au XVIe siecle, contenu et reprime au XVIIe, recommence
+a couler de source et a deborder, et en voila pour un siecle; en voila
+jusqu'a ce que la reaction de la satiete et du degout y mette, pour un
+temps, une nouvelle digue.
+
+La defense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation
+tres grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, a
+l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand
+sang-froid, qu'un livre, pour etre utile, doit etre achete, et pour
+etre achete doit contenir de ces choses qui plaisent a tout le monde,
+interessent tout le monde, eveillent, entretiennent et satisfont toutes
+les curiosites. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique,
+mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger a l'etre
+un peu, et meme enormement, dans le seul but de ne point leur rester
+etranger. Un savant meme est bien force d'etre a peu pres a la mode.
+
+Et voila bien toute la physionomie du XVIIIe siecle qui se dessine a nos
+yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'a ce que j'appellerai, si
+on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux
+origines de l'humanite, et je ne sais quel sentiment que l'humanite en
+s'organisant s'est eloignee du bonheur, en se civilisant s'est denaturee
+et pervertie, idee familiere au XVIIIe siecle meme avant Rousseau, et
+devenue populaire apres lui, que l'on ne trouvat encore dans Bayle, a la
+verite en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il,
+que l'effort, humain ou divin, pour eloigner progressivement le monde de
+l'etat primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonte
+de l'homme, ou d'une bonte celeste. C'est une idee singuliere des
+Platoniciens que, par exemple, Dieu ait cree le monde par bonte. La
+creation est plutot une premiere decheance. Le chaos c'etait le bonheur.
+"Tout etait insensible dans cet etat: le chagrin, la douleur, le crime,
+tout le mal physique, tout le mal moral y etait inconnu... La matiere
+contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les
+miseres que nous voyons; mais ces germes n'ont ete feconds, pernicieux
+et funestes qu'apres la formation du monde. La matiere etait une
+Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer."--Bayle s'amuse, car il s'amuse
+toujours; mais cette theorie de polemique n'est pas autre chose que
+la doctrine de Rousseau poussee a l'extreme, en telle sorte qu'elle
+pourrait etre ou page d'un disciple de Rousseau logique et naif, ou
+parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.
+
+[Note 4: Ville de Sicile, ruinee par les Syracusains, qui la
+surprirent en traversant un marais desseche par les habitants, malgre la
+defense de l'oracle.]
+
+Ce gout de critique negative, ce gout de faire douter, cette
+impertinence savante et froide a l'adresse de toutes les croyances
+communes de l'humanite, cet art de ne pas etre convaincu, et de ne pas
+laisser quelque conviction que ce soit s'etablir dans l'esprit des
+autres; cet art, delicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude,
+pressant, imperieux et haletant, en tant que visant a un but plus eleve
+que lui-meme, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement
+tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit a une sorte de
+desorganisation des forces humaines et a une maniere de lassitude
+sociale. Bayle le sait, et le dit fort agreablement: "On peut comparer
+la philosophie a ces poudres si corrosives qu'apres avoir consume
+les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et
+carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie
+refute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrete point la, elle refute
+les verites, et quand on la laisse a sa fantaisie, elle va si loin
+qu'elle ne sait plus ou elle est, ni ne trouve plus ou s'asseoir."
+
+Voila une belle porte d'entree au XVIIIe siecle, et ou l'inscription ne
+laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte.
+Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la verite, que
+l'_Encyclopedie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des
+editions revues, corrigees et peu augmentees du _Dictionnaire_ de Bayle,
+que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le
+magasin d'idees de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'a Volney.
+Le XVIIIe siecle commence.
+
+
+
+II
+
+BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIECLE SANS EN ETRE
+
+Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle a
+un philosophe de 1750. Presque tout son caractere et presque toute sa
+tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme
+tres modeste, tres sage, tres honnete homme dans la grandeur de ce mot.
+Laborieux, assidu, retire et silencieux, personne n'a moins aime le
+fracas et le tapage, non pas meme celui de la gloire, non pas meme celui
+qu'entraine une influence sur les autres hommes. De petite sante et
+d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, meme de tout
+divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, a proprement
+parler, relations. La _vita umbratilis_ a ete la sienne, exactement, et
+il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en
+main, pour mieux lire, et pour relire en resume--et voila toute son
+existence. Il ne s'est soucie d'aucune espece de rapport immediat avec
+ses semblables. L'idee n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il
+s'ensuit que ce n'est jamais l'action a faire qui lui dicte l'idee dont
+elle a besoin; et c'est la une premiere difference entre lui et ses
+successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des
+pensees.
+
+Ajoutez, et voila que les differences se multiplient, qu'il n'a pour
+ainsi dire pas de passions. Son trait tout a fait distinctif est meme
+celui-la. Il n'est pas seulement un honnete homme et un sage--on l'est
+avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut
+pas comprendre ou qui comprend avec une peine extreme et un etonnement
+profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les
+hommes le confond. "Ce qu'il y a de plus etrange, dans le combat des
+passions contre la conscience, est que la victoire se declare le plus
+souvent pour le parti qui choque tout a la fois et la conscience et
+l'interet." Il y a la quelque chose de si monstrueux que le bon sens en
+est comme etourdi, et il ne faut pas s'etonner que "les paiens aient
+range tous ces gens-la au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
+energumenes et de tous ceux en general qu'on croyait agites d'une divine
+fureur." Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait meme aucun
+compliment d'etre un honnete homme: il croit simplement qu'il n'est pas
+un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eut ete
+comme effare, et se serait demande quelle divine fureur agitait tous ces
+nevropathes.
+
+Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres.
+Les hommes du XVIIIe siecle ne l'etaient guere. Ils etaient gens qui
+avaient des lettres, mais qui songeaient a bien autre chose, gens
+persuades qu'ils etaient faits pour l'action et pour une action
+immediate sur leurs semblables, gens qui avaient la pretention de mener
+leur siecle quelque part, et ils ne savaient pas trop a quel endroit;
+mais ils l'y menaient avec vehemence; gens qui etaient capables d'etre
+sceptiques tour a tour sur toutes choses, excepte sur leur propre
+importance; gens qui faisaient leur metier d'hommes de lettres, a la
+condition, avec le privilege, et dans la perpetuelle impatience d'en
+sortir.
+
+--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans reserve, sans
+lassitude, sans degout, sans arriere-pensee, et sans autre ambition
+que de continuer de l'etre. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de
+labeurs, de recherches desinteressees et de tranquille mepris du monde
+qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du veritable homme de
+lettres qu'il songe a la posterite, c'est-a-dire aux deux ou trois
+douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siecle apres sa mort.
+
+"Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que
+les siecles a venir ne se fachent en apprenant que vos veilles ne vous
+ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire a votre memoire? Dormez en
+repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous etes
+peu soucie de la fortune, content de vos livres et de vos etudes, et de
+consacrer votre temps a l'instruction du public, ne sera-ce pas un tres
+bel eloge?... Les gens du monde aimeraient autant etre condamnes aux
+galeres qu'a passer leur vie a l'entour des pupitres, sans gouter aucun
+plaisir ni de jeu, ni de bonne chere... Mais ils se trompent s'ils
+croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, Francois
+Junius) etait sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, a
+moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
+pour des vetilles..."
+
+Voila Bayle au naturel. Considere a ces moments-la, il apparait aussi
+peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos
+cathedrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
+accomplissement de la tache qu'ils avaient choisie, au recoin le plus
+obscur du grand edifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son
+monument. Des exigences de publication l'y obligerent. "A quoi bon?
+disait-il. Une compilation! Un repertoire!" Et, en verite, il semble
+bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.
+
+Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses
+concordent, aussi bien que toutes les vanites des hommes du XVIIIe
+siecle, tout de meme les orgueilleuses et ambitieuses idees generales
+des philosophes de 1750 sont absolument etrangeres a Pierre Bayle. Il ne
+croit ni a la bonte de la nature humaine, ni au progres indefini, ni a
+la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
+ni rationaliste, ni regenerateur. Le monde pour lui "est trop
+indisciplinable pour profiter des maladies des siecles passes, et
+_chaque siecle se comporte comme s'il etait le premier venu_".
+L'humanite ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle
+est en mouvement. La verite est qu'elle oscille, "Si l'homme n'etait pas
+un animal indisciplinable, il se serait corrige." Mais il n'en est
+rien. "D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les reiterations
+continuelles de la bascule n'auront rien gagne sur le coeur humain."
+Ce serait un bon livre a ecrire "qu'on pourrait intituler _de centro
+oscillationis moralis_, ou l'on raisonnerait sur des principes a peu
+pres aussi necessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des
+vibrations des pendules".
+
+On eut etonne beaucoup cet aieul des Encyclopedistes en lui parlant du
+regne de la raison et de la toute-puissance a venir de la raison sur les
+hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une
+est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mene
+jamais. Elle est pour lui le seul souverain legitime de l'homme, et le
+seul qui ne gouverne pas. Il est tres enclin, sur ce point, a "_soutenir
+le droit et nier le fait_"; a soutenir "qu'il faut se conduire par la
+voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie". La raison en
+est (dont Pascal s'etait fort bien avise) dans l'horreur des hommes pour
+la verite. Un instinct nous dit que la verite est l'ennemie redoutable
+de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre
+l'empire, d'un seul coup nous serions des etres si absolument
+raisonnables et sages que nous peririons d'ennui. Plus de desir, plus de
+crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la verite, le simple
+bon sens, s'il l'ecoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces
+biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
+affreux et desert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne a
+celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute
+agitation et tourment?
+
+Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et
+interessee de la verite, n'en a pas une moindre de la clarte. Il peut
+approuver ce qui est clair, il n'aime passionnement que ce qui est
+obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
+reformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont detruit ou efface
+de mysteres. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laisse qui leur
+assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de
+mepris dont, en creant une secte, ils ont enrichi l'humanite. "C'est
+l'incomprehensible qui est un agrement." Quelqu'un qui inventerait une
+doctrine ou il n'y eut plus d'obscurite, "il faudrait qu'il renoncat a
+la vanite de se faire suivre par la multitude".
+
+Cela est eternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanite.
+L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce
+qu'il aime a ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du reve,
+c'est le gout de l'inintelligible. L'humanite revera toujours, et
+d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop
+comprendre pour permettre qu'on la reve. La raison est donc comme une
+sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
+incessant de reprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. "Je
+sais que tu dis vrai; mais tais-toi."--Il est donc d'un esprit tres
+etroit de travailler a fonder le rationalisme dans le genre humain;
+c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle
+aime a dire, tout a fait surprenante.
+
+Certes Bayle ne songe point a un tel dessein, et personne n'a cru plus
+fort et n'a dit plus souvent que l'humanite vit de prejuges, qui,
+seulement, se succedent les uns aux autres et se transforment, comme de
+sa substance intellectuelle.
+
+Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe
+siecle en ce qu'il adore la verite. J'ai dit qu'il n'a point de passion;
+il a celle-la. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui
+qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments tres vifs
+contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira a
+faire l'eloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolerance qui
+animait les religions antiques. Il laisse ce panegyrique a faire a
+Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile a une doctrine d'etre
+tolerante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir
+un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il
+penche tres sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a
+dissimule l'intolerance du protestantisme. Il insiste meme avec
+complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais tres
+bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitie personnelle;
+mais d'une facon generale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin,
+ou meme d'Erasme, la rectitude de sa loyaute intellectuelle et de son
+bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolerance partout ou il est. Il
+l'eut peut-etre trouve jusque dans l'_Encyclopedie_, et l'eut denonce.
+Je dirai meme que j'en suis sur.
+
+Il faut indiquer un trait tout special par ou Bayle se distingue
+des heritiers qui l'ont tant aime. L'intrepidite d'affirmation des
+philosophes du XVIIIe siecle leur vient, pour la plupart, de leurs
+connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont
+mise. Bayle ne s'est pas occupe de sciences, presque aucunement, et
+sa _Dissertation sur les cometes_ est un pretexte a philosopher, non
+proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux
+categories d'articles sont d'une regrettable et tres significative
+secheresse: c'est a savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et
+ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si
+sa critique est superficielle, hesitante, ou, pour mieux dire, assez
+indifferente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants,
+il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est reste a Gassendi. Inutile
+de dire que c'est la une lacune facheuse. A un certain point de vue ce
+lui a ete un avantage. La certitude scientifique a comme enivre les
+philosophes du XVIIIe siecle, la plupart du moins, et leur a donne le
+dogmatisme intemperant le plus desagreable, le plus dangereux aussi.
+Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que
+Bayle s'est tenu a l'ecart des sciences, ou si c'est son incompetence
+scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse reserve; mais
+toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre
+que le XVIIIe siecle a apporte au monde, que le pontificat scientifique
+lui est inconnu, et que, rebelle a l'ancienne revelation, ou il n'a
+pas assez vecu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt a croire pour
+accepter la nouvelle.
+
+Aussi toutes ses conclusions, ou plutot tous les points de repos de son
+esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment
+moderes. En general sa methode, ou sa tendance, consiste a montrer
+aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extremement
+sceptiques, et beaucoup moins attaches qu'ils ne l'estiment aux
+croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle a extraire, avec une lente
+dexterite, de la pensee de chacun le principe d'incroyance qu'elle
+renferme et cache, et non point a arracher, comme Pascal, mais a derober
+doucement a chacun une confession d'infirmite dont il fait un aveu de
+scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement,
+le catholicisme au jansenisme, le jansenisme au protestantisme, le
+protestantisme au socinianisme et le socinianisme a la libre pensee. Il
+aimera, par exemple, a nous montrer combien la pensee de saint Augustin
+est voisine de celle de Luther, combien il etait necessaire que le
+calvinisme finit par se dissoudre dans le socinianisme, et comment,
+apres le socinianisme, il n'y a plus de mysteres, c'est-a-dire plus de
+religion.--Il n'y a pas jusqu'a Nicole qu'il n'engage nonchalamment,
+qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
+de pyrrhonisme.
+
+Non point "qu'en fait", je l'ai indique, il ne voie d'infinies distances
+entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non
+point du tout entre les doctrines. Ce sont abimes que creuse entre les
+hommes leur passion maitresse, qui est de n'etre point d'accord; mais,
+en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions
+desarmant, leurs vanites disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent
+a peu pres la meme chose. Il est vrai que jamais les passions ne
+desarmeront, ni ne s'evanouiront les vanites.
+
+Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement,
+et merveilleusement apte, merveilleusement dispose aussi, et a les
+distinguer nettement pour les bien faire entendre, et a les concilier,
+ou plutot a les diluer les unes dans les autres, pour montrer a quel
+point c'est vanite de croire qu'on appartient exclusivement a l'une
+d'elles. On l'a appele "l'assembleur de nuages", et voila une singuliere
+definition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait ete.
+Personne ne sait mieux isoler une theorie pour la faire voir, et jeter
+sur elle un rayon vif de blanche lumiere; mais il aime ensuite, cessant
+de l'isoler et de la circonscrire, a la montrer toute proche des autres
+pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et a meler et
+confondre l'etoile de tout a l'heure dans une nebuleuse.
+
+Au fond il ne croit a rien, je ne songe pas a en disconvenir, mais
+il n'y a jamais eu de negation plus douce, moins insolente et moins
+agressive. Son atheisme, qui est incontestable, est en quelque maniere
+respectueux. Il consiste a affirmer qu'il ne faut pas s'adresser a la
+raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas
+son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut,
+en conscience, nous promettre de nous conduire a la croyance, niais que
+d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaitre, il
+ne se permet pas de mepriser.--Il se tient la tres ferme, dans cette
+position sure, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse
+pas d'etre modeste. Ce genre d'atheisme n'est point pour plaire a un
+croyant; mais il ne le revolte pas. Bien plus choquant est l'atheisme
+dogmatique, imperieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus
+aussi le deisme administratif et policier de Voltaire, qui tient a Dieu
+sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme a un directeur de la
+surete generale.
+
+Quand Bayle laisse echapper une preference entre les systemes, et semble
+incliner, c'est du cote du manicheisme. Il n'y croit non plus qu'a rien,
+mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec
+sa surete ordinaire de critique, surete qu'il tient de sa rectitude
+d'esprit, mais aussi qui est facile a un homme qui n'a ni prejuge, ni
+parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du
+deisme, du spiritualisme, c'etait la question de l'origine du mal dans
+le monde, que la etait le noeud de tout debat, et le point ou toute
+discussion philosophique ramene. C'est parce qu'il y a du mal sur la
+terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre
+qu'on en doute; c'est pour nous delivrer du mal qu'on l'invoque,
+et c'est comme bien createur du mal qu'on se prend a ne le point
+comprendre. Et il en est qui ont suppose qu'il y avait deux Dieux, dont
+l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils etaient en lutte
+eternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.--
+C'est une consideration raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte,
+a peu pres, de l'enigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la
+nature est immorale, et l'homme capable de moralite; pourquoi l'homme
+lui-meme, engage dans la nature et essayant de s'en degager, secoue le
+mal derriere lui, s'en detache, y retombe, se debat encore, et appelle a
+l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
+du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des
+faits, et de la nature de l'homme et de ses desirs, et de ses espoirs,
+et, precisement, meme de ses incertitudes et de son impuissance a se
+rendre compte.
+
+--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les
+faits eux-memes decores d'appellations theologiques. Ce n'est pas une
+explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une theorie.
+Il existe une immense contrariete qu'il s'agit de resoudre, disent les
+philosophes ou les theologiens. Le manicheen repond: "Je la resous en
+disant: il existe une contrariete. Des deux termes de cette antinomie
+j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constate la difficulte,
+j'ai donne deux noms aux deux elements du conflit. Tout est explique."
+
+Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce
+qu'elle n'est qu'une constatation, un peu resumee. Ce qu'il aime, ce
+sont des faits, clairs, verifies et bien classes. Le dualisme manicheen
+lui plait, comme une bonne table des matieres, sur deux colonnes. Du
+reste, sa demarche habituelle est de faire le tour des idees, de les
+bien faire connaitre, d'en faire un releve exact, et d'insinuer qu'elles
+ne resolvent pas grand'chose.
+
+En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautes
+ambitieuses et de theories systematiques. Il semble meme persuade qu'il
+ne faut ecrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes
+rendront vite defectueuses et funestes dans la pratique les plus
+subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il
+est a l'oppose meme des ecoles qui croient qu'un grand peuple peut
+sortir d'une grande idee, et, la comme ailleurs, rien ne lui parait plus
+faux que la pretendue souverainete de la raison. Il est tres franchement
+monarchiste, conservateur et antidemocrate. Sans etudier a fond la
+question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'interessent
+point, quand il rencontre la theorie de la souverainete du peuple, il
+lui fait la supreme injure: il ne la tient pas pour une theorie. Il la
+prend pour un appareil oratoire a l'usage de ceux qui veulent assassiner
+les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans
+les ouvrages des tyrannicides appartenant aux ecoles les plus
+diverses.--Seulement son impartialite ordinaire est ici un peu en
+defaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de
+la souverainete du peuple aux ecoles protestantes, et c'est surtout aux
+jesuites que Bayle l'impute de preference. Il n'ignore pas, et connait
+trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_
+par Jean Petit en 1407, que la theorie est anterieure aux jesuites aussi
+bien qu'aux lutheriens, et il declare meme que "l'opinion que l'autorite
+des rois est inferieure a celle du peuple et qu'ils peuvent etre punis
+en certains cas, a ete enseignee et mise en pratique dans tous 1es pays
+du monde, dans tous les siecles et dans toutes les communions [6]"; mais
+il assure que si ce ne sont pas les jesuites qui ont invente ces deux
+sentiments, ce sont eux qui en ont tire les consequences les plus
+extremes; et il s'etend longuement sur l'apologie du crime de
+Jacques Clement et sur le _De Rege et regis institutione_ de
+Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici,
+s'interesse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille
+et timide qui a besoin d'une autorite indiscutee et inebranlable
+pour proteger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires
+philosophiques se contente de mepriser la foule illettree, brutale et
+incapable de raisonner juste, meme sur ses interets; mais qui en choses
+politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des theories a
+exciter ses passions, a decorer d'un beau nom ses violences et a excuser
+d'un beau pretexte ses fureurs; et qui, sur ces matieres, est tout
+franchement de l'avis de Hobbes.
+
+[Note 5: Article sur _Hobbes_.]
+
+[Note 6: Article _Loyola_.]
+
+[Note 7: Article _Mariana_.]
+
+Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modere; il est la
+moderation meme. L'exces quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il
+ne considere pas comme un exces, le choque, le desole et le desespere.
+Son ideal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'ideal;
+mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son
+exemple, quelle bonne regle morale ce serait deja que l'interet bien
+entendu, avec un peu de bonte, qui serait encore de l'interet bien
+compris. Labeur, patience, egalite d'ame, contentement de peu,
+tranquillite, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition
+et envie sont plus que des fleaux, etant des ridicules du dernier
+burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie,
+pour ne pas glisser a l'absolue indifference, c'est son caractere, et
+c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Laeli_ revient a l'esprit en le
+lisant, en y ajoutant _cum grano salis_.
+
+Tout cela en fait bien un homme qui a fraye la voie au XVIIIe siecle
+et qui n'a rien de son esprit. Il eut bien hai les philosophes, et les
+aurait railles un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup
+de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est
+ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi
+parce que Voltaire, s'il est intolerant, est partisan de la tolerance,
+et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits
+communs. Quand on lit Voltaire, on se prend a dire souvent: "Un Bayle
+bilieux." Mais voila precisement la difference. Aussi emporte et apre
+que Bayle etait tranquille et debonnaire, Voltaire, avec tout le fond
+d'idees de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donne, a moitie, dans
+une foule d'idees qui etaient fort eloignees de ses penchants propres,
+si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement
+contradictoires; et Voltaire, dans ses coleres, ses haines et ses
+represailles, a donne aux opinions memes qu'il avait communes avec
+Bayle, un ton de violence et un emportement qui les denature.
+
+Bayle represente un moment, tres court, tres curieux et interessant
+aussi, qui n'est plus le XVIIe siecle et qui n'est pas encore le XVIIIe,
+un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude
+intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant
+protestant que catholique, du XVIIe siecle s'epuise deja; l'effort
+rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas precisement commence
+encore. Bayle en est a un rationalisme tout negateur, tout infecond,
+et tout convaincu de sa sterilite. Il est du temps de Fontenelle, et
+Fontenelle a continue sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle
+dira: "Je suis effraye de la conviction qui regne autour de moi." C'est
+tout a fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin meme
+que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si
+convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eut bien quelque chose
+de cela.
+
+
+
+III
+
+LE "DICTIONNAIRE" LU DE NOS JOURS
+
+A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement
+a marquer sa place et a determiner son influence, il est agreable
+et profitable. Il est tres savant, d'une science sure, et qui va
+scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
+herissee, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il
+corrige. Tres modeste en son dessein, il n'avait, en commencant, que
+l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des
+fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
+tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce role, il es tres indulgent
+et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre
+rectificatif: "'ai peu de fautes a relever dans Moreri..." sur quoi il
+en releve une vingtaine; mais voila au moins qui est poli.
+
+Son livre est mal compose; il est eminemment disproportionne. La
+longueur des chapitres ne depend pas de l'importance de l'homme ou de
+la question qui en fait le sujet; elle depend de la quantite de notes
+qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle
+ecrit sur eux ne sert qu'a demontrer qu'ils etaient dignes de l'etre
+et de rester tels, s'etalent comme insolemment sur de nombreuses pages
+enormes. Des gloires sont etouffees dans un paragraphe insignifiant.
+D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est
+sceptique si a fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail.
+Il est si indifferent qu'il s'interesse egalement a toutes choses; et
+Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose
+qu'une curiosite a satisfaire et une rechercher a poursuivre--et l'autre
+aussi. Personne n'a ete comme Bayle amoureux de la verite pour la
+verite, sans songer a voir ou a mettre entre les verites des degres
+d'importance. Il en resulte, sauf une petite reserve que nous ferons
+plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait
+le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni
+beaucoup de finalite dans cet ouvrage.
+
+Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il
+savait, c'etait la mythologie, l'histoire et la geographie ancienne,
+l'histoire des religions (tres bien, admirablement pour le temps), la
+theologie proprement dite, la philosophie, l'histoire europeenne du
+XVIe et du XVIIe siecle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu,
+c'etait la litterature, la poesie, l'histoire du moyen age.--Ce qu'il
+ne savait pas du tout, c'etaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce
+dictionnaire, c'est donc une histoire a peu pres complete, et souvent
+d'un detail infini et tres amusant, de l'Europe et surtout de la
+France de 1500 a 1700, une mythologie interessante, des particularites
+d'histoire ancienne, et presque une histoire complete du developpement
+du christianisme, et presque une histoire complete des philosophies; et
+ni Voltaire, quand il travaille a son _Dictionnaire philosophique_,
+ni Diderot quand il travaille a la partie philosophique de
+l'_Encyclopedie_, n'ignorent ces deux derniers points.
+
+Le tresor est donc beau, si les lacunes sont considerables. Quelque
+chose est plus desobligeant que les lacunes: ce sont les commerages et
+les obscenites. Le mepris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
+conviction ou il est qu'ils ne liraient point un livre ou il n'y aurait
+ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas a
+excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur
+ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plait personnellement
+et bien pour son compte a ces recits ridicules, ou scabreux. Il goute
+ces plaisirs secrets de petite curiosite malsaine qui sont le peche
+ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et
+confines. Il lui manque d'etre homme du monde. Il ne l'est ni par le bon
+gout, ni par la discretion ou brievete dedaigneuse sur certains sujets,
+ni par l'indifference a l'egard des choses qui sont la preoccupation
+des collegiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa
+gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux
+de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et
+voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre a
+la pareille: la principale question qui a inquiete Sainte-Beuve en son
+article sur Bayle a ete de savoir si M. Bayle a ete l'amant de Madame
+Jurieu.
+
+Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et
+ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique
+ruse de guerre employee, ce me semble, deja avant Montaigne, et, depuis
+Montaigne jusqu'a nos jours, tellement pratiquee, qu'elle ne trompe
+personne, et meme que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme
+vous savez bien, a presenter l'impuissance de la raison a demontrer Dieu
+comme une preuve de la necessite de la foi, et par consequent tout livre
+rationnellement atheistique comme une introduction a la vie devote. A
+ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abuse de ce detour. Ce lui
+devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sur a
+l'avance que tout article sur le platonisme, le manicheisme, le
+socinianisme, la creation, le peche originel ou l'immortalite de l'ame,
+finira par la.
+
+Il a d'autres stratagemes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers.
+C'est la ou l'on cherche sa pensee sur les questions graves et
+perilleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un
+article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme a
+couvert, et protege par l'obscurite du sujet et l'inattention probable
+du lecteur, ose davantage, et traite a fond un probleme capital, au coin
+d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
+faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est
+mal fait, moitie incurie (au point de vue artistique), moitie dessein,
+et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre a consulter
+plutot qu'a lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il
+n'y a presque rien; a le lire on fait a chaque pas des decouvertes la
+precisement ou l'on se preparait a tourner deux feuillets a la fois.
+C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre a quatre.
+
+Et a lire jusqu'au bout on decouvre une chose qui est bien a l'honneur
+de Bayle: c'est que tous ces defauts que je viens d'indiquer diminuent
+et s'effacent presque a mesure que Bayle avance. Les histoires grasses
+ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et
+morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commere
+cede toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
+dictionnaire des problemes philosophiques. On le voit finir avec regret.
+
+Tout compte fait, c'est une substantielle et agreable lecture. C'est le
+livre d'un honnete homme tres intelligent avec un peu de vulgarite.
+Son impartialite, relative, comme toute impartialite, mais reelle,
+sa modestie, sa loyaute de savant, nonobstant ses petites ruses et
+malignites de bon apotre, surtout son solide, profond et plein esprit de
+tolerance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolerance etait
+son fond meme, et l'etoffe de son ame. Quand il s'anime, quand il
+s'eleve, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de
+l'ardeur, de la conviction, une maniere d'onction meme, c'est qu'il
+s'agit de tolerance, c'est qu'il a a exprimer son horreur des
+persecutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du
+fanatisme, de la stupidite de la foule tuant pour le service d'une idee
+qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas
+dit: "Aimez-vous les uns les autres": mais il a repete toute sa vie,
+avec une veritable angoisse et une vraie pitie: "Supportez-vous les uns
+les autres." C'est la qu'est la difference, et pourquoi il ne faut pas
+dire comme Voltaire: "C'etait une ame divine." Mais c'etait une ame
+honnete, droite et bonne.
+
+Malgre sa prolixite, il est extremement agreable a lire; car si ses
+articles sont longs, son style est vif, aise, franc, et va quelquefois
+jusqu'a etre court. Il a deux manieres, celle du haut des pages et celle
+des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tasse et lourd; en
+petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot presse
+de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse
+et prudente, et tres souvent, presque toujours, il est charmant.
+On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmes,
+contraints et retenus, mais qui vous accompagnent apres le cours tout
+le long des quais, et alors sont extremement instructifs, amusants,
+profonds et puissants, a la rencontre, et se sentent tellement
+interessants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du
+cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensee et toute
+la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des
+chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidite un peu cauteleuse de
+Bayle, qui ne se decide a se livrer que dans un semblant de huis-clos,
+dans un enseignement au moins apparemment confidentiel.
+
+Il a beaucoup d'esprit, et un esprit tres particulier, une maniere
+d'_humour_ naive, de malice qui semble ingenue, avec toutes sortes
+d'epigrammes qui ressemblent a des traits de candeur. C'est le
+scepticisme joint a la bonte qui produit de ces effets-la: "Desmarets
+avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir
+amuse. Les raisons de Desmarets avaient beau etre solides; la saison ne
+leur etait pas favorable. C'est a quoi un auteur ne doit pas moindre
+garde qu'un jardinier." Voila sa maniere. Elle est bien aimable.
+Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une
+demi-moue?--De meme: "Nous regardons la stupidite comme un grand
+malheur. Les peres qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la
+betise de leurs fils s'affligent extremement: ils leur voudraient voir
+un grand genie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eut cent fois mieux
+valu a Arminins d'etre un hebete que d'avoir tant d'esprit; car
+la gloire de donner son nom a une secte est un bien chimerique en
+comparaison des maux reels qui abregerent ses jours, et qu'il n'aurait
+point sentis s'il eut ete un theologien a la douzaine, un de ces hommes
+dont on fait cette prediction qu'ils ne feront point d'heresie." Ce
+ton de plaisanterie attenuee, adoucie et fourree d'hermine, est
+admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravite, et le beau
+serieux avec lequel elle est faite: "La discipline du celibat parait
+incommode a une infinite de gens: le mariage est pour eux celui de tous
+les sacrements dont la participation parait la plus chere et precieuse;
+et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable a celui de la
+_Frequente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint
+quand il publia, sur une autre matiere, un ouvrage qui a fait beaucoup
+de bruit."--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde;
+quelquefois, tres rarement, elle devient plus mechante.
+
+[Note 8: J'abrege le texte.]
+
+Le scepticisme est desenchantement, et le desenchantement, de quelque
+bonte qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume.
+M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne,
+peut-etre en a-t-il deux; mais je dois exagerer: "Les disputes, les
+confusions excitees par des esprits ambitieux, hardis, temeraires, ne
+sont jamais un mal tout pur... Il en resulte des utilites par rapport
+aux sciences et a la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres
+civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnete
+homme l'a fait a l'egard de celles qui desolerent la France au XVIe
+siecle. Il pretend qu'elles raffinerent le genie a quelques personnes,
+qu'elles epurerent le jugement a quelques autres, et qu'elles servirent
+de bain aux uns, aux autres d'etrille... A la verite, le public se
+passerait bien de telles etrilles ou de telles limes." Voila, a peu
+pres, jusqu'ou va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
+pas ecrit _Candide_. Mais on voit tres bien qu'il aurait ete tres
+capable de le concevoir.
+
+Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement
+instructive et suggestive, mais combien agreable, attachante,
+enveloppante et amicale. C'est un delicieux causeur, savant,
+intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit
+souvent qu'il ecrit pour ceux qui n'ont pas de bibliotheque et pour leur
+en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il
+etait lui-meme une bibliotheque, une grande et savante bibliotheque,
+incomplete a la verite, et un peu en desordre, avec de mauvais livres
+dans les petits coins.
+
+
+
+IV
+
+C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siecle ont fait comme leur
+moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop
+dit que Bayle s'en fut irrite, il s'en fut amuse un peu lui-meme) que
+le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un
+animal qui a besoin d'etre convaincu. Voila un auteur qui, d'un solide
+bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, detruit tous les
+prejuges, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que
+la raison ne mene a rien, et n'est qu'un dernier prejuge plus flatteur
+et seduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une
+nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme
+de leur maitre trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi imperieux,
+aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public
+que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait a rien ils tirent
+des raisons a demontrer qu'il faut croire a eux; et de ce contempteur de
+l'humanite ils tirent des raisons a prouver que l'humanite doit s'adorer
+elle-meme, puisqu'elle n'a plus autre chose a adorer, ce qui est une
+consequence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par
+le plus singulier detour, mais a prevoir, se trouve etre le promoteur
+d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien
+involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota,
+cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de
+Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi;
+personne n'est le potier de soi-meme.
+
+Ce qui eut console Bayle, si tant est qu'il en eut eu besoin, car
+il etait peu inconsolable, c'est qu'il avait refute a l'avance ses
+disciples devots jusqu'a le travestir; c'est qu'il n'y a guere aucune de
+leurs theories dont il n'ait, comme par provision, denonce la temerite
+et raille la vanite presomptueuse; et c'est qu'il est un precurseur de
+XVIIIe siecle qui en degoute.--Il eut pu tres legitimement se laver les
+mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait,
+l'etait un peu. Une derniere chose l'eut fait sourire sur la terre, a
+savoir son influence, et la direction, tres inattendue de lui, de son
+propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considere cette derniere
+aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanite dont il se
+divertissait doucement, comme une des bonnes "scenes de la grande
+comedie du monde", comme un effet des "maladies populaires de l'esprit
+humain"; et il n'est pas a croire que son scepticisme desenchante et
+malicieux en eut ete diminue.
+
+
+
+FONTENELLE
+
+
+
+Le XVIIIe siecle commence par un homme qui a ete tres intelligent et qui
+n'a ete artiste a aucun degre. C'est la marque meme de cet homme, et ce
+sera longtemps la marque de cette epoque. Ce qui manque tout d'abord a
+Fontenelle d'une maniere eclatante, c'est la vocation, et la vocation
+c'est l'originalite, et l'originalite, si elle n'est point le fond de
+l'artiste, du moins en est le signe. Il vient a Paris, de bonne heure,
+non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'etre ceci ou
+cela, mais avec la volonte d'etre quelque chose. Et ce que pourra etre
+ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. "Prose,
+vers, que voulez-vous?" Il n'est pas poete dramatique, ou moraliste, ou
+romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot
+n'existe meme pas encore. Il fait des tragedies puisqu'il est le neveu
+des Corneille, des operas puisque l'opera est a la mode, des bergeries
+en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture.
+Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Celadon et du
+Trissotin.--Plusieurs disent: "C'est un sot; mais il est pretentieux.
+Il reussira." Il etait pretentieux; mais il n'etait point sot. Ce
+qui devait le sauver, et deja lui faisait un fond solide, c'etait sa
+curiosite intelligente. Ce poete de ruelles, ce "pedant le plus joli
+du monde", faisait avant la trentaine (1686) des "retraites" savantes,
+comme d'autres des retraites de piete. Il disparaissait pendant quelques
+jours. Ou etait-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques,
+avec l'abbe de Saint-Pierre, Varignon le mathematicien, d'autres encore
+qui tous "se sont disperses de la dans toutes les Academies"[9]. Tous
+jeunes, "fort unis, pleins de la premiere ardeur de savoir", etudiaient
+tout, discutaient de tout, parlaient, a eux quatre ou cinq, "une bonne
+partie des differentes langues de l'Empire des lettres", travaillaient
+enormement, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau
+du XVIIIe siecle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un
+savant, un publiciste ideologue, un historien, un mondain curieux de
+toutes choses, deja journaliste, d'un talent souple, et tout pret a
+devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idees; ces gens sont
+comme les precurseurs de la grande epoque qui remuera tout, d'une main
+vive, laborieuse et legere, avec ardeur, intemperance et temerite.--De
+tous Fontenelle est le mieux arme en guerre et par ce qu'il a, et par
+ce qui lui manque. Il est de tres bonne sante, de temperament calme, de
+travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espece de sensibilite.
+Ses sentiments sont des idees justes: loyaute, droiture, fidelite a ses
+amis, correction d'honnete homme. On se donne ces sentiments-la en se
+disant qu'il est raisonnable, d'interet bien compris et de bon gout de
+les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que
+ses poesies amoureuses. Il a, avec tranquillite, des mots durs sur le
+mariage: "Marie, M. de Montmort continua sa vie simple et retiree,
+d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la
+maison plus agreable." Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais
+non passionne. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son
+amour-propre meme n'est pas une passion. C'est dire que la passion
+lui est inconnue. Il est ne tranquille, curieux et avise. Il est ne
+celibataire, et il etait centenaire de naissance. Plusieurs dans le
+XVIIIe siecle seront ainsi, meme maries, par accident, et mourant plus
+tot, par aventure.
+
+[Note 9: Eloge de Varignon.]
+
+
+
+I
+
+SES IDEES LITTERAIRES ET SES OEUVRES LITTERAIRES
+
+Ainsi constitue, il etait fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a
+pas besoin de sensibilite. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car
+l'intelligence, meme des idees, a besoin de l'amour des idees pour se
+soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en
+comprenant admirablement toutes les idees, il n'aura jamais pour elles
+la passion qui fait qu'on en cree, qu'on les multiplie, qu'on les
+poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des
+systemes puissants, faux parfois, mais animes d'une certaine vie, parce
+qu'on a jete en elles une ame humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour
+le moment considerons-le dans les choses d'art. Veritablement, il
+n'y entre pas du tout. On a remarque que, si en avance et vraiment
+precurseur au point de vue philosophique, il est arriere en choses de
+lettres. Cela est tres vrai. Sa poesie et sa fantaisie sont du gout de
+Louis XIII. Ses tragedies sont d'un homme qui est neveu de Corneille,
+mais qui a l'air d'etre son oncle. Elles ont des graces surannees et
+de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais
+appris depuis tres longtemps.--Ses operas, qui sont tres soignes, sont
+d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit a pousser le doux, le
+tendre et le passionne. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne
+sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveaute bien
+singuliere. On sent que cela est ecrit par un homme avise qui sait tres
+bien ou est l'ecueil, et qu'on a toujours fait parler les patres comme
+des poetes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes,
+et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est la qu'un merite negatif,
+et n'etre pas faux ne signifie point du tout etre reel. Les bergers de
+Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune
+espece de caractere. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni
+spirituels, ni delicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne
+fussent rien. C'est ce qui est arrive. Il semble que Fontenelle voudrait
+peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore
+une certaine sensibilite, d'assez basse origine, mais reelle, pour
+composer des scenes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible
+pour etre un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'interesse pas le moins
+du monde au succes des tentatives galantes de ses heros et ne tiendrait
+nullement a etre a leur place. On voit aisement des lors combien ces
+scenes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une
+tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de
+jeunesse.--Cette singuliere destinee d'un ecrivain qui, apres Moliere et
+Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Theophile, a du bien
+surprendre, et, en effet, elle a etonne les hommes de l'ecole de 1660,
+les Boileau et La Bruyere. Ce "Cydias", ce "petit Fontenelle" leur est
+souverainement desagreable, et leur parait etrange. Le phenomene, de
+soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par
+excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force creatrice,
+mais qui est doue d'une grande facilite d'assimilation et d'execution.
+Ces gens-la ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et
+non pas toujours la derniere maniere, celle de leurs predecesseurs
+immediats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait
+une avec les objets de leurs premieres admirations et de leurs premieres
+etudes, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle,
+en litterature pure, est un homme qui adore l'_Astree_, comme fait La
+Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en
+lui. Il la reedite, et, n'etait une autre direction que son esprit
+devait prendre, il aurait toujours ecrit l'opera de _Psyche_, moins les
+deux ou trois passages partis du coeur, c'est-a-dire une _Astree_ un peu
+moins longue.--Sa critique est comme ses poesies, et les explique
+bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est tres
+intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne
+faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut
+un commencement de faculte creatrice, un grain de genie artistique,
+juste la vertu d'imagination et de sensibilite qui, plus forte d'un
+degre, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait
+une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songe a
+accomplir, et ce qu'on est a la fois impuissant a realiser et capable
+d'ebaucher. Le critique est un artiste qui voit realise par un autre
+ce qu'il n'etait capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il
+fallait qu'il put au moins le rever.--Fontenelle n'a pas meme eu le reve
+du grand art. Il n'aime point l'antiquite. Il lui fait une petite guerre
+indiscrete, ingenieuse et taquine, qui n'a point de treve. A chaque
+instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: "... Et voila
+les raisonnements de cette antiquite si vantee"[10].--"Nous ne sommes
+arrives a aucune absurdite aussi considerable que les anciennes fables
+des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un
+point si absurde"[11].--Il faut se debarrasser "du prejuge grossier de
+l'antiquite"[12]. Il y a la pour lui comme une obsession. On dirait un
+chretien du IIIe siecle attaquant les paiens, ou un homme de parti
+de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus
+indifferent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en
+effet, sa critique, toute de detail, a bien ce caractere. Dans son
+_Discours sur la nature de l'Eglogue_, il fait son proces a Theocrite,
+puis a Virgile, reprochant a l'un surtout d'etre trop bas, et a l'autre
+surtout d'etre trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il
+arrive a Theocrite d'etre trop haut et a Virgile d'etre trop bas. C'est
+une serie de chicanes pueriles.--Quand lui-meme s'eleve un peu, et
+laisse cette petite guerre pour des considerations plus serieuses, il
+montre une inquietante infirmite. Il n'atteint pas la grande poesie,
+c'est-a-dire la poesie. Le _Silene_ de Virgile lui parait une etrange
+absurdite, a lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la
+majeste de la nature. C'est que _Silene_ est lyrique, et c'est le
+lyrisme qui est la chose la plus etrangere a ces beaux esprits du XVIIIe
+siecle commencant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien,
+quoique "anciens", aux Dacier. C'est ce sens de la grande poesie qui
+manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siecle, et, s'ajoutant a
+d'autres causes, les maintiendra dans le mepris de l'antiquite dont
+precisement le caractere est d'avoir converti en poesie tout ce qu'elle
+touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siecle soit la
+suite du XVIIe. L'ecole de 1660 a ete peu lyrique, il est vrai, et il
+est bien arrive a Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste
+a peindre elegamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la
+poesie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens,
+et trop meme pour etre bien entendu de son temps; et Fenelon avait le
+sens de la grande mythologie, et d'Homere, autant que de Virgile; et
+Boileau, "moderne" en cela au vrai sens du mot, defend contre Perrault,
+non seulement Homere et Pindare, mais le lyrisme des poetes hebreux, et
+donne a ce propos la definition de la poesie lyrique en homme qui sait
+ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de
+poesie prosaique, prennent le dessus, parce que quelque chose disparait
+alors, qui, tout compte fait, et sauf tres rare exception, ne reparaitra
+qu'un siecle apres, l'enthousiasme litteraire, le gout ardent du beau
+pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands
+orateurs, et meme les grands critiques.--Soit, et de grande poesie, et
+de lyrisme, et de Lucrece non plus que d'Homere, qu'il ne soit plus
+question. Mais quand les enthousiastes s'eloignent, les realistes
+arrivent. C'est une loi d'histoire litteraire en effet, et nous verrons
+qu'au XVIIIe siecle elle s'est verifiee. Mais rien ne montre a
+quel point Fontenelle, en choses d'art, etait un arriere et non
+un precurseur, comme ceci qu'il a ete encore moins realiste
+qu'enthousiaste. Il a tout une theorie sur l'Eglogue[14]. C'est la qu'il
+trouve Virgile tour a tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que
+faut-il donc etre dans les Bergeries? Il faut sans doute etre vrai, nous
+montrer cette poesie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est
+dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses
+joies simples et naives. L'inquietude du patre pour ses chevres, du
+laboureur pour ses boeufs ou ses bles qui poussent; et aussi
+les vignerons attables, les moissonneurs buvant a la derniere
+gerbe...--Nullement. "La poesie pastorale n'a pas grand charme si elle
+ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et
+de chevres, cela n'a rien par soi-meme qui puisse plaire."--Qu'est-ce
+donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poesie des hommes des champs?
+--Pour Fontenelle c'est leur oisivete. Les hommes aiment a ne rien
+faire; ils "veulent etre heureux, et voudraient l'etre a peu de frais".
+La tranquillite des campagnards, voila le fond du charme des eglogues,
+et c'est pour cela que les poetes ont choisi pour heros de ces ouvrages,
+non les laboureurs qui travaillent peniblement, ou les pecheurs qui
+peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela.
+L'_Astree_, et non les _Georgiques_. A defaut de la poesie qui est
+l'expression des plus beaux reves de l'homme, Fontenelle ne comprend
+pas meme celle qui est l'expression de sa vie reelle dans la simplicite
+touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silene
+de Virgile, il ne gouterait les paysans de La Fontaine.--Que lui
+reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent
+point l'antiquite, qui, precisement, a, tour a tour, ouvert ces deux
+sources eternelles de poesie. A la verite, s'il a persiste dans cette
+erreur de jugement, il ne s'est point entete dans l'erreur plus forte
+qui consistait, n'entendant rien a la poesie, a en faire. Il etait tres
+souple, et quoique vain, tres avise. Il vit assez vite, non point qu'il
+n'etait pas poete, mais qu'on ne goutait pas sa poesie. Il y renonca,
+et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la litterature
+francaise,
+
+ Et son carquois oisif a son cote pendait.
+
+Sur quoi il se contenta quelque temps d'etre homme d'esprit. Il l'etait
+veritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les
+facons dont on peut l'etre. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du
+Voltaire. La encore il est arriere et bel esprit de province, mais
+de son temps aussi, frequemment, et meme du temps qui va venir. Ses
+_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus
+souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du
+piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance.
+Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient a notre
+epoque. Un mariage, un proces, une dame qui change de soupirant, le tout
+vrai ou suppose, et la-dessus des turlupinades. Il y en a d'execrables.
+A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un
+catholique, changeait de religion: "... Nous regardons avec beaucoup de
+pitie nos pauvres freres errants; mais j'en avais une toute particuliere
+pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'etais tout a fait
+fache de croire que votre ame, au sortir de votre corps, ne dut pas
+trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait..."--Il y en
+a de plaisantes, sinon comme idees, du moins comme grace de geste, pour
+ainsi dire, et de mot jete: "Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris
+la liberte de vous aimer, si vous aviez le loisir d'etre aimee de moi...
+Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt
+ans, s'il le faut. Je me passerai a un peu moins d'eclat que vous n'en
+avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre
+beaute. Je ne veux que le necessaire, que vous aurez toujours... Je
+ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donne aux
+reflexions. Au lieu de rever creux, ou de ne rever a rien, vous pourrez
+rever a moi. Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--Sans doute, il y a
+encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la
+phrase preste, et combien aisee, en sa precision rapide, la pirouette
+sur le talon: "Adieu, Madame, jusqu'a nos amours."--On peut mesurer la
+distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le
+meme. Grace au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de
+La Bruyere, la grande phrase patiemment tressee du commencement du XVIIe
+siecle s'est denouee et assouplie, et desormais on peut etre entortille
+en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est cree, la phrase
+rapide et cinglante, qui va etre si redoutable aux mains d'un Voltaire.
+
+[Note 10: Histoire des oracles.]
+
+[Note 11: Origine des Fables.]
+
+[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.]
+
+[Note 13: Lettre a Maucroix, 29 avril 1695.]
+
+[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue]
+
+Ailleurs c'est l'epigramme emoussee, la malice sournoise, le "coup de
+patte" lance de cote et retire du meme mouvement, si familier a Le Sage,
+et qui est une des graces de l'esprit que nous goutons le plus: "Mes
+souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai
+desire avec un egal empressement la tendresse, et l'indifference de
+Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une apres l'autre,
+et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut
+tirer."--C'est ici meme le genre d'esprit particulierement propre a
+Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous
+la retrouverons souvent dans les _Eloges_: "M. Dodart etait laborieux.
+Ses amusements etaient des travaux moins penibles. Il lisait beaucoup
+sur les matieres de religion; car sa piete etait eclairee, et il
+accompagnait de toutes les lumieres de la raison la respectable
+obscurite de la foi." Le bon apotre! Nous voila bien au temps des
+_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse a manier la langue,
+a lancer l'epigramme et surtout a la retenir, n'est plus ce je ne sais
+quoi "immediatement au-dessous de rien" qu'il etait au temps de La
+Bruyere.
+
+
+
+II
+
+SES IDEES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES
+
+Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour
+occuper une grande place dans le monde des lettres, a la condition de
+trouver sa voie. Il etait de ceux qui ne la trouvent point tout de suite
+parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculte dominante. Il etait de ceux
+qui peuvent ne jamais la trouver, precisement parce qu'ils ont l'esprit
+souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre a eux. Ils ont
+besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement
+Fontenelle. Le moment ou il parut dans le monde, celui surtout ou il
+commencait a etre connu sans etre encore illustre, etait le temps ou les
+decouvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme
+etait le sien. La science moderne date du XVIIe siecle. Descartes,
+Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en meme temps, font aux yeux de
+l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matiere des meditations
+de l'esprit humain. Les litterateurs du XVIIe siecle sont trop de purs
+artistes pour avoir tendu l'oreille de ce cote, et pourtant, comme ils
+sont moralistes, tres prompts a observer les changements des gouts, ils
+n'ont pas ete sans s'apercevoir de cet etat nouveau des esprits et de
+son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiete La Fontaine,
+l'astrolabe de madame de la Sabliere preoccupe Boileau, et Moliere fait
+une place, d'avance, a madame du Chatelet ou a la "marquise" de
+la _Pluralite des mondes_ dans son salon, agrandi desormais, des
+Precieuses.--Au commencement du XVIIIe siecle, ce mouvement s'accuse de
+plus en plus. Fontenelle y prit garde de tres bonne heure. Il n'etait
+pas plus lettre, de vocation, que savant. Il etait intelligent et
+curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les
+sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles etaient chose de
+mode, et il etait homme a suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont
+pas une forte originalite. Surtout elles etaient chose que l'antiquite
+n'avait point connue, et c'etait le point sensible de Fontenelle. Les
+sciences ont ete d'abord pour lui un element essentiel de la querelle
+des anciens et des modernes. S'il est une idee a laquelle tient un peu
+cet homme qui ne tenait a rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose
+de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, meme
+en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps ou il a eu
+l'honneur de naitre. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect
+de la tradition, et "le prejuge grossier de l'antiquite" n'est point son
+fait. Il est "homme de progres." Dans l'idee du progres il y a de tres
+bons sentiments, et toujours aussi une tres notable partie de fatuite.
+Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage tres
+respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore
+un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues
+des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en
+paradoxes, et en adresses legeres a taquiner les opinions recues. Elle
+consiste a prouver combien Phryne est incomparablement superieure a
+Alexandre, autant que les conquetes pacifiques l'emportent sur les
+conquetes meurtrieres; a montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse
+de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime
+point les idees traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'etre
+plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos peres etaient aussi
+habiles que nous. Tres doucement, en homme du monde, il a continue
+pendant quelque temps cette petite guerre, qui etait le prelude de la
+guerre de Cent Ans du XVIIIe siecle. Le christianisme, par exemple, sans
+le gener, car qu'est-ce qui pouvait gener cet homme si souple et qui
+glissait dans toute etreinte? l'importunait quelque peu. C'est que
+le christianisme aussi est une antiquite, sans compter qu'il est
+un sentiment. Il l'a attaque obliquement, et, du premier coup, en
+strategiste consomme. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquite
+paienne, il fait deux petits traites, l'un sur "_l'Origine des fables_",
+l'autre sur "_les Oracles_", qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice
+tranquille et grave, et de scepticisme a la fois discret et contagieux.
+Il y laisse tomber comme par megarde quelques gouttes d'une essence
+subtile qui, destinees a detruire les prejuges antiques, doivent
+d'elles-memes se repandre dans les esprits a la perte de toute croyance.
+Le procede est habile, l'adresse legere, l'art tres delicat. Les fables
+ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossiere. Il ne
+serait pas bon qu'on le crut: on aurait confiance quand a l'origine des
+croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits
+naturels de l'ignorance aidee de l'imagination. Tous les peuples,
+en leur age grossier, en ont eu, qui, peu a peu, se sont parees des
+prestiges de l'art, et, parfois, recommandees de quelques considerations
+morales. Il ne faut pas les detester, il faut s'en debarrasser doucement
+par l'efficace de la raison. Car nous avons les notres, moins ridicules
+que celles des anciens, mais que le temps nous fait cherir comme eux les
+leurs. "Nous savons aussi bien qu'eux etendre et conserver nos erreurs,
+mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes
+eclaires des lumieres de la vraie religion et, a ce que je crois, des
+rayons de la vraie philosophie_."--Il n'a pas dit quelles etaient ces
+erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la
+philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni
+de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les
+peuples, grecs, romains, pheniciens, gaulois, americains et chinois
+commence par des fables... Voila qui peut mener loin par voie de
+consequences. Attendez! "... _excepte le peuple elu, chez qui un soin
+particulier de la providence a conserve la verite_." Restriction pieuse
+et precaution honnete, a laquelle ce n'est pourtant point la faute de
+l'auteur si l'on trouve un air d'epigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le
+plus doux du monde, que Fontenelle nous amene a cette modeste conclusion
+qui ne vise personne et n'est assurement qu'un conseil de haute
+prudence: "Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de
+peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler."
+
+Fontenelle excelle a ces insinuations qui ont besoin de la complicite du
+lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est
+l'homme dont parle La Bruyere, qui ne medit point, qui n'articule aucun
+grief, qui se tait presque avant d'avoir parle. "Et il a raison: il en
+a assez dit."--Meme art, avec un peu plus d'insistance et une malice un
+peu plus appuyee dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspire
+par le zele chretien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme
+que certains chretiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin
+que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux
+choses: de ce que certains oracles paiens avaient annonce l'avenement du
+christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cesse.
+De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continue de
+sevir, quoique avec moins de vehemence, pendant quatre cents ans apres
+Jesus; et la premiere blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les
+verites de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolatrie.
+Les chretiens, flattes d'etre annonces par la bouche meme de leurs
+ennemis, ont suppose que les oracles etaient inspires par les _demons_,
+c'est-a-dire par les anges dechus, a qui Dieu a permis de dire
+quelquefois la verite. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que
+les oracles n'etaient qu'une jonglerie assez grossiere, et Fontenelle
+enumere religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de
+montrer, non pas tant, soyez-en surs, qu'une des preuves au moins dont
+se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les propheties,
+celles qui sont d'origine paienne sont vaines et ridicules, que de
+prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'edifiant au
+monde comme ce petit livre.
+
+Ainsi allait, desormais prudent, modere et delicieusement perfide,
+l'ancien auteur de l'_ile de Borneo_, satire par allegorie du
+catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais
+qui avait eu un succes un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles
+de Fontenelle.--Aussi bien la science commencait a l'attirer pour
+elle-meme, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le
+christianisme et l'antiquite, instrument a les detruire et pretexte
+a les mepriser, il s'y donnait deja d'une ardeur vraie, certainement
+sincere et presque desinteressee. Fontenelle a commence par des operas
+comiques et continue par des pamphlets. La _Pluralite des Mondes_ est un
+ouvrage de savant, ou il n'y a plus que des traces de pamphlet et des
+souvenirs d'opera comique. On y sent encore une legere demangeaison
+d'embarrasser les theologiens, et une certaine vanite a se montrer
+recherche des belles. Il insiste complaisamment sur les "hommes dans la
+lune", ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de
+tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censee l'ecouter.
+Pour les habitants de la lune, il n'y a rien a dire: il se defend trop
+bien d'en faire une armee a attaquer la foi. "Il serait embarrassant en
+theologie qu'il y eut des hommes qui ne descendissent point d'Adam...;
+mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des
+hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui
+parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me
+rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me
+vienne de bien des endroits[16]."--Pour sa marquise, il faut confesser
+qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: "... Vous
+voyez, Madame, que la Geometrie est fille de l'interet, la Poesie de
+l'amour, et l'Astronomie de l'oisivete.--En ce cas, je vois bien qu'il
+faut que je m'en tienne a l'astronomie." Mais le role que lui a menage
+Fontenelle est bien desobligeant. Sous pretexte de donner une suite
+naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'a les interrompre a tout
+moment, et a les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop
+visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a
+parle, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous
+rappeler sa presence. J'aimerais mieux les naifs [Grec: panu ge ] ou
+[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont
+que des signes de ponctuation.--Et puis ce procede du dialogue, quand
+l'ecrivain y est si scrupuleusement fidele, est impatientant. Je
+souhaiterais que l'auteur s'adressat enfin a moi-meme; je suis fatigue
+de l'ecouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une
+conversation, et je crains d'etre genant. Le plus simple, le plus
+naturel et le plus poli dans un livre destine au public, est encore de
+lui parler.
+
+[Note 15: Nouvelles de la Republique des Lettres.]
+
+[Note 16: _Pluralite_, Preface.]
+
+Sauf ces reserves, qui sont legeres, ce livre est de grand merite. Pour
+la premiere fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a
+comme malgre lui, il est vrai; car a chaque moment il fait effort pour
+abaisser le sujet ou en faire oublier la majeste par les finesses et les
+petites graces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et
+quelquefois l'entraine. La description de la Lune, de Venus, surtout de
+Saturne, ne sont pas sans une certaine poesie contenue, et que l'auteur
+s'obstine a contenir, mais qui eclate. C'est un passage presque eloquent
+que celui ou la rotation de la terre inspire a l'auteur ce tableau
+mouvant, glissant devant nos yeux, des differents peuples humains. En
+ce meme point de l'espace ou Fontenelle cause avec une grande dame, au
+milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau,
+puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des
+Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voila cent aspects divers: ici ce
+sont des chapeaux, la des turbans, et puis des tetes chevelues, et puis
+des tetes rases; et tantot des villes a clocher, tantot des villes a
+longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes a tours de
+porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle
+est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait
+que l'auteur se contient, s'observe, se premunit contre l'eloquence par
+le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'etre pittoresque! Et il l'a
+ete, malgre lui: c'est sa punition.
+
+Et prenez garde. Elle va tres loin, sans affectation, ou avec
+l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite lecon de
+cosmographie. Il est bon apotre encore avec sa precaution de dire qu'il
+met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont
+pas des hommes. C'est precisement cela qui forme une difficulte nouvelle
+dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants
+dans toutes les planetes?--Tres probablement.--Semblables a
+nous?--Assurement non! qui ont une autre nature, une autre complexion,
+d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est
+pour eux tout different, et l'ame tout autre?--Sans doute.--Et notre
+verite a nous, verite philosophique, verite scientifique, verite morale,
+qu'est-elle donc?--Une verite relative, une verite de ver de terre, qui
+ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous?
+
+C'est le "_verite en deca des Pyrenees_" de Montaigne et de Pascal, mais
+renouvele et agrandi, plus frappant de cette enorme difference qu'on
+sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe
+siecle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec vehemence cet
+argument du sixieme sens ou du quinzieme, que Fontenelle introduit le
+premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours.
+
+La science l'avait saisi; elle ne le lacha plus. Il s'y sentait
+admirablement a l'aise. Il la comprenait tres bien; il en etait
+l'interprete clair et elegant aupres des gens du monde: elle lui servait
+de pretexte perpetuel a faire entendre sans tumulte et sans scandale
+qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait a
+son scepticisme l'apparence, la dignite, et peut-etre pour lui-meme
+l'illusion d'une croyance. C'etait pour lui une surete, un agrement, une
+arme, et presque une doctrine. Il s'y delassait, s'en amusait et s'en
+faisait honneur. Il en enveloppait ses epigrammes, et en habillait
+decemment sa frivolite. Du reste, il en avait le gout; mais il n'en
+avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'ame, selon sa tournure
+d'esprit, ou se cantonne dans une etroite province de la science
+et l'agrandit, ou cherche a entendre les rapports qui unissent les
+differentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une
+decouverte bien precise ou un systeme bien general. Fontenelle lit
+tout, comprend tout, ne decouvre rien, ne generalise rien, et fait des
+rapports qui sont excellents. Il est le secretaire general du monde
+scientifique.--Non pas tout-a-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne
+perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que desormais
+la verite devra etre scientifique, et que la science est la source,
+desormais trouvee, de toute opinion generale. Le mot lui echappe, qui
+porte loin. Il appelle la science _Philosophie experimentale_.
+
+L'auteur des _Eloges_ est bien le meme homme que l'auteur de l'_'Origine
+des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouve un terrain solide
+ou il etablit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent desormais
+derriere lui un corps de reserve.--Il y a infiniment gagne, meme au
+point de vue litteraire. Il a tant ete dit que ces _Eloges_ sont des
+chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout a fait,
+pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son
+parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une
+academie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de
+bonhomie, sans la moindre espece de recherche soit d'eloquence, soit
+d'esprit. Pour la premiere fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans
+paraitre y songer. Le trait, qui est frequent, est naturel a ce point
+qu'il n'est pas meme dissimule. Il vient de lui-meme et dans la mesure
+juste, disant precisement ce que l'on croit, apres l'avoir entendu,
+qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ eloges, dans celui
+d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un
+ton qui imposat davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans
+etre fastueuse, plus declaree. Mais toutes ces courtes biographies de
+laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles
+de verite, de tact et de gout. Le _portrait litteraire_ n'y est jamais
+fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracee
+d'une maniere ineffacable en quelques traits. Ce sont des eloges, et
+rien n'y est dissimule. Ces savants sont bien la avec leurs petits
+defauts caracteristiques, leur simplicite, leur naivete, parfois leur
+ignorance des manieres et des usages, leurs manies meme, et les aliments
+peses de celui-ci, et le sommeil regle au chronometre de celui-la. Et
+ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et
+ce qui domine, sans etalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont
+bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probite, leur loyaute,
+leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piete, leur
+devotion meme naive et comme enfantine, et delicieuse en sa bonhomie,
+comme celle de ce mathematicien[17] qui disait "qu'il appartient a la
+Sorbonne de disputer, au Pape de decider, et au mathematicien d'aller
+au ciel en ligne perpendiculaire." Ils sont exquis ces savants de 1715,
+vivant de leurs lecons de geometrie ou d'une petite pension de grand
+seigneur, sans eclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant
+en Europe comme une petite republique dont les citoyens ne sont connus
+que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur
+regularite de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du
+Regent: "Je le connais. J'ai frequente dans son laboratoire. _Oh!
+c'est un rude travailleur_."--Fontenelle en vient a les aimer,
+personnellement. C'etait la passion dont il etait capable. Et quelque
+chose se communique a lui, a sa maniere, a son style, de leur candeur,
+de leur simplicite, de leur solidite, de leur verite.
+
+[Note 17: Ozanam.]
+
+
+
+III
+
+Il avait trouve la place juste qui lui convenait, entre le monde, les
+lettres et les sciences. Ce genie moyen etait bien fait pour une sorte
+de situation intermediaire. Elle convenait a ses gouts aussi, a son
+besoin d'etre en vue sans etre jamais trop a decouvert. Il allait des
+salons a l'Academie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et
+l'un lui etait un divertissement, agreable et necessaire de l'autre. De
+cela il se composait un bonheur delicat, elegant et discret, qui etait
+bien celui qu'il avait defini naguere[18], quand il indiquait que le
+bonheur humain ne pouvait etre qu'une absence de peine, faite d'esprit
+avise, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla
+longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez menage sa monture pour
+la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitee, c'est-a-dire
+extremement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance,
+puisqu'il le repetait[19]: "d'une mort douce et paisible, et par la
+seule necessite de mourir." Il avait fait beaucoup de bruit avec des
+querelles litteraires qui n'aboutirent a rien, et sans bruit ni
+eclat, il avait souleve les plus graves questions que Voltaire et
+l'_Encyclopedie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout,
+posees, sans paraitre y prendre garde, sur le terrain le plus favorable,
+les presentant comme la Science opposee a la Foi, le Progres oppose a
+la Tradition et l'Experience au Prejuge. C'etait le XVIIIe siecle qui
+devait naitre de la. Il en est le pere discret et prudent. Ce qui chez
+lui ne va que de la taquinerie a une demi-conviction, deviendra chez
+d'autres une doctrine, et chez d'autres un entetement, et chez d'autres
+encore une fureur. Il a seme, d'une main nonchalante et d'un geste
+elegant, les dents du dragon.
+
+[Note 18: _Du bonheur_.]
+
+[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.]
+
+
+
+LE SAGE
+
+
+
+I
+
+TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIECLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT
+LITTERAIRE
+
+Il ne faut point se piquer de nouveaute quand on n'a rien trouve de
+nouveau. Il a ete dit un peu partout que Le Sage est le createur du
+roman realiste en France, et il a ete dit, peut-etre encore plus, qu'il
+formait une transition entre le XVIIe siecle et le XVIIIe siecle; et
+je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalites,
+ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de
+donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre
+fois.--Homme de transition entre les deux siecles, Le Sage l'est
+excellemment. Tout un cote du XVIIIe siecle, Le Sage l'a ignore,
+meconnu, repousse, tant il appartient a l'autre age, et tout un cote
+du XVIIIe siecle Le Sage l'a prepare, amene, presse d'etre, tant il
+appartient au temps ou il ecrit. Il ne manque guere d'exprimer son
+admiration et son culte pour l'age precedent. Lope de Vega et Calderon,
+c'est-a-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas a s'y tromper, malgre
+ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voila les dieux
+qu'il ne cesse d'opposer au heros du jour. Il est "classique" et il est
+"ancien". Il est pour ceux qui parlaient "comme le commun des hommes",
+et il approuve Socrate, c'est-a-dire Malherbe, d'avoir dit "que le
+peuple est un excellent maitre de langue"[20]. Il y a de son temps cinq
+ou six "Fabrice" qu'il ne designe pas autrement, mais ou l'on peut
+reconnaitre, sans etre tres mechant, Lamotte, Fontenelle, un peu
+Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses epigrammes,
+dont il trouve insupportables "les expressions trop recherchees",
+les "phrases entortillees, pour ainsi dire", le langage "mignon" et
+"precieux", "les attraits plus brillants que solides", les pensees
+"souvent tres obscures", les vers "mal rimes", etc.[21].--C'est
+presque une affectation chez lui que de ne point vouloir etre de cette
+litterature-la, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les
+compliments que les epigrammes que recoit son cher Gil Blas comme
+ecrivain vont a montrer a quel point Gil Blas a un style naturel et
+simple, peu en usage autour de lui: "Tu n'ecris pas seulement avec la
+nettete et la precision que je desirais, je trouve encore ton style
+leger et enjoue", lui dit le duc de Lerne. "Ton style est concis et meme
+elegant, lui dit le comte d'Olivares; mais je le trouve un peu trop
+naturel..." Sur quoi Gil Blas fait un second memoire plein d'emphase,
+qu'Olivares, homme a la mode, trouve "marque au bon coin".--Evidemment,
+pour Le Sage la litterature et surtout la langue, au commencement du
+XVIIIe siecle, sont sur la pente d'une rapide decadence. Il est homme de
+1660. Il n'est pas sur qu'il eut ecrit les _Precieuses ridicules_ et les
+_Femmes savantes_; mais il les refait, discretement, a sa maniere, a
+plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui echappe, et
+le mauvais l'exaspere; et de la _Henriade,_ en son _Temple de memoire_,
+malgre l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout a
+fait un retardataire.
+
+[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.]
+
+[Note 21: _Ibid._, et X, 5.]
+
+Notez que du siecle precedent il en est aussi par la tournure
+d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct
+generalisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse
+point de protester contre l'exces ou l'on a pousse cette consideration,
+que les hommes du XVIIe siecle aiment fort les idees generales, les
+conceptions qui s'etendent loin et embrassent un tres grand nombre
+d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, a sa maniere, il
+aime aussi generaliser, et sinon avoir des idees universelles, du moins
+tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie
+humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits
+des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et
+ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que souleve
+le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe,
+de fripon, d'ecolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de
+lettres, d'homme d'Etat, de medecin, d'homme a bonne fortune, de mari
+tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que
+traverse successivement _Gil Blas_. Le gout du XVIIe siecle est la.
+Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands
+aspects, les perspectives vastes; il ne leur deplait pas de faire le
+tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensee
+humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la societe, avec
+tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers.
+
+Et voyez encore de qui Le Sage procede directement, ou sont ses origines
+et comme ses racines litteraires. Il est tout autre que La Bruyere;
+mais il est ne de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine
+originalite, il ecrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrange
+en petit roman fantaisiste. Apres l'immense succes des _Caracteres_,
+cent imitations ou contrefacons du livre a la mode se succederent. La
+centieme, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un
+cadre, mais meme procede. Quel est celui-ci?... Et celui-la?... C'est un
+homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits,
+des anecdotes, des actualites, des _nouvelles a la main_. Comparez aux
+_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute,
+mais, plus souvent, des idees, des discussions, des vues, des paradoxes,
+des espiegleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau
+de moeurs; et dans Duclos il en sera de meme, et aussi dans les romans
+de Voltaire, et c'est bien la qu'est la difference entre les
+deux siecles, celui des moralistes et celui des "penseurs". Tres
+naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutot a ce qui precede qu'on
+songe, qu'a ce qui suit.
+
+Et s'il n'en etait que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre
+les deux ages, mais appartiendrait tout simplement au precedent. Il
+est vrai; mais a cote de ces inclinations d'esprit qui en font un
+contemporain de La Bruyere, et comme derriere elles et plus au fond, Le
+Sage en a d'autres, par ou il tend vers une toute autre date, un peu
+trop meme peut-etre, et c'est ce qu'on verra par la suite.
+
+
+
+II
+
+LE "REALISME DANS" LE SAGE
+
+Ce n'est pas encore indiquer par ou Le Sage est de son temps que le
+considerer comme realiste. Presque au contraire. Le realisme en effet a
+son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette ecole a ete un retour au
+naturel, a l'observation exacte, au gout du reel, et une reaction tres
+violente contre le genre romanesque. Le realisme remplit les satires de
+Boileau, les comedies de Moliere, le _Roman bourgeois_ de Furetiere,
+aime de Boileau, et les _Caracteres_ de La Bruyere. En 1715, le realisme
+n'est point une nouveaute, c'est une tradition, et bien plus novateurs
+seront ceux qui de la sphere des faits se jetteront dans celles
+des idees et des systemes, ce qui souvent sera encore un retour au
+romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme tres peu pretentieux du
+reste, et modeste dans ses ambitions litteraires, ne fait donc, ou ne
+croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il
+collectionne, et il ecrit des "caracteres" avec l'assaisonnement d'un
+"roman comique". Seulement, si, a proprement parler, il n'invente rien,
+il apporte dans l'art realiste sa nature propre, et il se trouve que
+cette nature est comme merveilleusement appropriee a cet art, ne le
+depasse pas, ne reste point en deca, s'y accommode et le remplit
+exactement. Le Sage est ne realiste par gout de l'etre, par capacite
+de le devenir, et par impuissance d'etre autre chose. Il l'est plus
+qu'eminemment; il l'est exclusivement.
+
+Le realisme est d'abord curiosite et bonne vue. Personne n'a ete plus
+curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde ou il lui etait
+permis de regarder.--Mais ce monde n'etait pas le tres grand monde,
+et ce n'etait pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Tres honnete
+homme, et meme presque heroique dans sa probite, encore est-il qu'il n'a
+guere frequente que dans les theatres, dans les cafes et chez les petits
+bourgeois.--Precisement! Je ne dirai pas tout a fait: "C'est ce qu'il
+faut," mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un
+mauvais point de vue pour le realiste. Le plus haut monde et le plus bas
+sont tout aussi reels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est
+pas mauvais de le repeter; et, pourtant l'art realiste a deux ecueils
+dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et
+l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand realiste
+moderne, Balzac, a echoue piteusement a vouloir faire des portraits de
+duchesses, et tel autre moins grand, tres bien doue encore, Zola, a
+denature le realisme a s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les
+bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par consequent une
+exclusion. C'est sa raison d'etre. S'il etait la reproduction exacte de
+la nature tout entiere, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue,
+avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant
+tout, a la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en
+voir qu'une portion. Or l'art realiste, comme tout autre, est un point
+de vue, et comme tout autre, decoupe dans l'ensemble des choses la
+circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se
+pique, de par son nom meme, est de nous donner la verite meme des moeurs
+humaines?
+
+La verite des moeurs humaines, pour l'art realiste, ne pourra etre que
+la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra etre pris
+a mi-cote. Pour le sens commun, qui se marque a l'usage courant de
+la langue, la realite c'est ce qui frappe le plus souvent et comme
+assidument nos regards. Un grand homme, comme Napoleon, est parfaitement
+reel; seulement il ne semble pas l'etre. Du seul fait de sa grandeur il
+est legendaire, relegue, meme en un entretien populaire, dans le domaine
+du poeme epique.--Et il en est tout de meme d'un scelerat hors de la
+commune mesure: il est vrai, et parait etre imaginaire. Remarquez que
+vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi
+bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de necessite
+rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit
+realite--chose singuliere mais incontestable--ne dit donc pas toute la
+realite, mais ce qui, dans le reel, parait plus reel, parce qu'il est
+plus ordinaire. L'art realiste, comme un autre art, et precisement parce
+qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra
+s'interdire la peinture des caracteres trop particuliers soit par
+leur elevation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par
+leur singularite. Or Le Sage etait, par sa situation dans la vie,
+admirablement place pour observer, sans effort et naturellement, les
+limites de cet art. Il ne le creait point; et souvent il en semble le
+createur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait
+invente pour lui. Il ne devait guere songer a peindre les creatures
+d'exception, ou seulement les hommes d'un monde eleve et raffine; car,
+petit bourgeois modeste, timide meme, a ce qu'il me semble, et un peu
+farouche, il ne faisait guere que passer dans les salons, parfois meme
+un peu plus vite qu'on n'eut desire. Il ne devait pas se plaire dans la
+peinture des trop vils coquins; car il etait tres honnete homme, et,
+notez ce point, tres rassis d'imagination et tres simple d'attitudes,
+n'ayant point, par consequent, ou ce gout du vice qui est un travers de
+fantaisie depravee chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou
+cette affectation de tenir les scelerats pour personnages poetiques, qui
+est demangeaison puerile de scandaliser le lecteur naif chez certains
+artistes d'ailleurs tres reguliers et tres bourgeois.--Restait qu'il fut
+un bon realiste en toute sincerite et franchise, sans ecart ni invasion
+d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-la.
+
+Voila pourquoi il semble avoir invente le genre. Ses predecesseurs,
+en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins
+_essentiellement_ qu'ils ne le sont par reaction contre les romanesques
+qui les precedaient eux-memes. Et puis ils le sont avec quelque melange.
+Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est
+cela, sans doute, mais ce n'est pas tout a fait cela. Le realisme est
+une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut
+pas trop que l'auteur fasse une satire lui-meme, auquel cas nous serions
+deja dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est
+precisement un des contraires du realisme. L'intention satirique n'est
+pas moins marquee dans La Bruyere, dans Furetiere. Ai-je besoin de dire
+que quand nous donnons Racine pour un realiste, nous ne cedons point
+a un gout de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais
+qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est realiste, par son gout
+du vrai, du precis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond,
+qui du reste est un de ses merites, il a mis et sa poesie, qui est d'une
+espece si delicate et precieuse, et son gout d'une certaine noblesse de
+sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui
+se repand sur son oeuvre entiere. Racine est un realiste qui est poete
+et qui est homme de cour.--Le Sage est realiste sans aucun de ces
+melanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le gout de la
+realite, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matiere
+meme du realisme.
+
+Pour etre un bon realiste, il ne faut pas seulement l'habitude et le
+gout des moeurs moyennes, il faut presque une moralite moyenne
+aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par la un
+commencement d'immoralite. Il faut n'avoir ni ce leger gout du vice,
+vrai ou affecte, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni
+un trop grand mepris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des
+vulgarites humaines. Philinte eut ete bon realiste, lui qui voit ces
+defauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis a l'humaine nature,
+et qui estime les honnetes gens sans surprise, et desapprouve les autres
+sans etonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine elevation morale
+donne de l'imagination, etant probablement elle-meme une forme de
+l'imagination. Un Alceste qui ecrit fait les hommes plus mauvais qu'ils
+ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou meme
+La Bruyere, et encore Honore de Balzac. Ils prennent un plaisir amer a
+montrer les sceleratesses des hommes pour se prouver a eux-memes, avec
+insistance et obstination chagrine, a quel point ils ont raison de les
+mepriser. Et nous voila dans un genre d'ouvrage qui s'eloigne de la
+realite, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se
+produire, et tel esprit delicat, par gout d'elevation morale, fermera
+les yeux aux petitesses humaines, s'habituera a ne les point voir,
+et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de
+l'imagination de Corneille est dans sa haute moralite, ou sa moralite
+tient a son tour d'imagination; car que la morale rentre dans
+l'esthetique ou que l'esthetique tienne a la morale, je ne sais, et ici
+il n'importe.
+
+Eh bien, le bon Le Sage n'est ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il
+est tranquille dans une conception de la nature humaine ou il entre du
+bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne
+s'opposent point l'un a l'autre violemment, et n'ont point entre eux
+un abime. Vous le voyez tres bien ecrivant une bonne partie des
+_Caracteres_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez
+point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de
+se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse,
+mettant tres haut et prenant tres serieusement sa fonction et sa mission
+de moraliste. Non, sans etre un simple baladin, comme Scarron, il
+n'a pas une vive preoccupation morale qui circule au travers de ses
+imaginations et qui les dirige, comme La Bruyere ou comme Rabelais.
+C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le
+trait et noircit les peintures. Il n'en a guere que contre certaines
+classes de gens qui apparemment l'ont maltraite, les financiers, les
+comediens et comediennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les
+coquins sans complicite, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les
+peint tres juste. Il ne se refuse point du tout a voir des honnetes gens
+dans le monde, des hommes bons et charitables, meme de bonnes femmes,
+devouees et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni
+d'ardeur, ni d'etonnement, tres juste ici encore, et du meme ton
+placide. Mais ou il excelle, c'est a voir et a bien montrer des hommes
+qui sont du bon et du mauvais en un constant melange, et qu'il ne
+faudrait que tres peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou
+sans defaillance prevue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus
+capable de verite que personne. La realite ne se deforme point en
+passant a travers sa conception generale de la vie; parce que de
+conception generale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il
+pessimiste ou optimiste? Soyez sur que je n'en sais rien, ni lui non
+plus. Croit-il l'homme ne bon, ou ne mauvais? Il n'en sait rien, et
+comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il
+voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit tres bien.
+Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait
+concentrer les images, aviver les contours, et rafraichir les couleurs.
+--Mais cela revient presque a dire, ou mene a croire que le "bon
+realiste" ne doit pas avoir de personnalite.--Ce ne serait point une
+idee si fausse. L'art realiste est la forme la plus impersonnelle de
+l'art, celle ou l'artiste met le moins de lui-meme, et se soumet le plus
+a l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalite
+de l'un peut etre dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera
+lyrique, ou elegiaque, ou orateur; et la personnalite de l'autre peut
+etre dans ses appetits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est
+le cas du plus grand nombre;--et la personnalite de celui-ci peut etre
+dans sa curiosite, dans son intelligence, et dans son gout de voir
+juste, et alors, comme artiste, il sera realiste. Et c'est le cas de Le
+Sage, qui n'a pas une personnalite tres marquee, qui semble n'avoir eu
+ni passion forte, ni gout decide, ni systeme, ni idee fixe, ni manie,
+ni vif amour-propre, ni grande vanite, et qui pour toutes ces raisons
+"n'etait quelqu'un" que par les yeux, que par l'habitude d'observer et
+par le gout (aide du besoin de vivre) de consigner ses observations.
+
+
+
+III
+
+L'ART LITTERAIRE DE LE SAGE
+
+Tout cela est tout negatif. C'est de quoi eviter les ecueils de l'art
+realiste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour
+lui qu'une absence de defauts. Il avait d'abord, ce qui me parait le
+merite fondamental en ce genre d'ouvrages, un tres grand bon sens.
+
+Quand les hommes--car des qu'il s'agit d'art realiste il ne faut guere
+songer a avoir des lectrices--quand les hommes s'eprennent d'art
+realiste, c'est par un desir assez rare, mais qui leur vient
+quelquefois, par reaction, degout d'autre chose, ou seulement caprice,
+de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se presente.
+Nous aimons successivement toutes choses, en art, et meme la verite.
+Mais voyez comme pour l'auteur il est malaise de contenter ce gout
+particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et meme plus
+qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses reelles.
+Et ceci n'est pas jeu d'antithese de ma part. Il est bien exact que nous
+demandons au romancier realiste des inventions et non absolument des
+choses vues, des creations de son esprit, et non des faits divers; mais
+inventions et creations qui donnent, plus que choses vues et faits
+divers, la sensation du reel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il
+faut a notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon
+sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination legere et facile,
+qui est surtout une faculte d'arrangement,--et beaucoup de bon sens,
+c'est-a-dire de cette faculte qui voit comme instinctivement les limites
+du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du
+chimerique,
+
+Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prevoir et
+qui se trompe rarement dans ses previsions, et nous disons que cet homme
+a "le sens du reel". Qu'est-ce a dire sinon qu'il a une idee nette de
+la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont
+reels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble
+qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups
+habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens
+est celui qui ne met pas a la loterie. De meme en art l'homme de bon
+sens est celui qui aura le sens du reel, c'est-a-dire de cette moyenne
+des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matiere du realisme. Ce
+bon sens en art est fait de tranquillite d'ame, d'absence de parti pris,
+de moderation, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me
+semble, et d'une certaine repugnance a trancher net, a declarer un homme
+tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce
+qui est toujours exagerer. Cet art n'est point fait d'observations et
+d'enquete; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en depend
+point. Car on peut etre observateur tres injuste, et voir avec iniquite.
+Personne n'a plus observe que notre Balzac, et ses observations etaient
+soumises a une imagination, et a une passion qui les deformaient a
+mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est
+le fond meme du vrai realiste.
+
+Le Sage avait cette qualite pleinement. Balzac est comme effraye devant
+ses personnages; "Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur
+dire: "Je vous connais tres bien; car je sais la vie. Vous ne depasserez
+guere telle et telle limite; car vous etes des hommes, et les hommes ne
+vont pas bien loin dans aucun exces. Vous serez des friponneaux; car il
+n'y a guere de bandits; et vertueux avec sobriete; car il n'y a guere
+de saints dans le monde. Et vous ne serez pas tres betes; car la betise
+absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de genie; car il est
+tres rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore la une
+exception, et les etres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous
+le deveniez, je serais tres etonne, et je ne m'occuperais plus de vous."
+
+Et c'est ainsi qu'il procede, des le principe. Son _Turcaret_ est bien
+remarquable a cet egard. Le sujet est d'une audace inouie pour le temps,
+et la moderation est extreme dans la maniere dont il est traite. Pour la
+premiere fois dans une grande comedie, le public verra en scene un gros
+financier voleur, et pour la premiere fois une fille entretenue, et
+pour la premiere fois un favori de fille. Les trois temerites de notre
+theatre contemporain sont hasardees, toutes trois ensemble, du premier
+coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y
+ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la litterature realiste et
+"moderne".--Mais ces trois temerites, il n'y avait guere que Le Sage qui
+les put faire passer. Ce n'est point qu'il attenue, qu'il tourne les
+difficultes; non, mais il les sauve a force de naturel, a force de n'en
+etre ni effraye lui-meme, ni echauffe. On ne s'apercoit pas qu'il est
+hardi, parce qu'il est hardi sans declamation. Tout y est bien qui doit
+y etre, dans ce drame: braves gens ruines par le financier, financier
+"pille" par une "coquette", coquette "plumee" par qui de droit; c'est
+un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siecle, qui, cent
+cinquante ans apres Le Sage du reste, decouvre ce monde-la, et ose
+l'exposer au jour. Il sera comme etourdi de son audace et, dans son
+emotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;
+l'oeuvre sera d'un bout a l'autre "brutale" et "cruelle" et "navrante";
+il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: "quels etres puissamment
+abjects, et quelle puissante audace il y a a les peindre!"--et de tout
+cela il resultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est
+guinde et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidite, car
+s'il eut ete timide, c'est devant le sujet qu'il eut recule, Le Sage
+borne sa peinture a la realite, a l'aspect ordinaire des choses. Ces
+monstres sont des monstres tres bourgeois, parce que c'est bien ainsi
+qu'ils sont dans la vie reelle.--Cette "coquette" est d'une inconscience
+naive qui n'a rien de noir, rien surtout de calcule pour l'effet et
+pour le "frisson"; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout
+scrupule et n'a point perdu toute honnetete; car, notez ce point, elle
+est capable encore d'etre blessee de la perversite des autres: "Ah!
+chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procede." C'est la
+verite meme.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas
+dissimule sa sceleratesse, de l'avoir montre voleur et cruel, mais de
+n'avoir pas insiste sur ce point, et de l'avoir montre beaucoup plus
+ridicule que meprisable. C'est connaitre les limites de la comedie,
+dit-on. Oui, et c'est surtout connaitre le train du monde. Scelerat,
+un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en presente;
+burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et
+de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est
+ce que nous voyons de lui a tout moment; c'est en quoi il est "reel",
+c'est-a-dire dans le continuel developpement et non dans l'accident de
+non etre.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils
+n'ont pas une vie "intense", ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils
+vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont
+pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui
+n'est point theatral. S'il plait mieux (de nos jours surtout) a la
+lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.
+
+_Gil Blas_ est tout de meme. C'est le chef-d'oeuvre du roman realiste,
+parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naif des choses
+comme elles sont. Petits filous, petits debauches, petites coquines,
+petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien
+aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de
+mediocrite dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marque
+ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est
+celle d'un tour que l'on fait dans la rue.
+
+--Et par consequent cela ne vaut guere la peine d'etre
+rapporte.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans
+le passe, retracez-vous a vous-meme votre propre vie. C'est precisement
+cette impression de mediocrite tres variee que vous allez avoir. Cent
+personnages tres ordinaires, dont aucun n'est un heros, ni aucun un
+gredin, tous avec de petits vices, de petites qualites et beaucoup de
+ridicules; cent aventures peu extraordinaires ou vous avez ete un peu
+trompe, un peu froisse, un peu ennuye, ou parfois vous avez fait assez
+bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout a fait a votre
+honneur, et sans la bourreler, inquietent un peu votre conscience: voila
+ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer,
+vous donner dans un livre cette meme sensation, avec le plaisir de la
+trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous
+aimez assez a laisser tranquilles, voila le talent de Le Sage. Son heros
+c'est vous-meme; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou
+plutot pour ne pas me desobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens
+bien que j'aurais pu devenir, lance a dix-sept ans a travers le monde,
+sur la mule de mon oncle.
+
+Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et
+il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans
+leser personne. Nous avons tous passe par la. Et le monde qu'il traverse
+se charge de son education pratique, tres negligee. C'est l'education
+d'un coquin qui commence. On va lui apprendre a se delier, et a se
+battre, par la force s'il peut, par la ruse plutot. Une dizaine de
+mesaventures l'avertiront suffisamment de ces necessites sociales. Mais
+remarquez que ces lecons, Le Sage ne leur donne nullement un caractere
+amer et desolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur
+chagrine consisteraient a montrer Gil Blas tombant dans le malheur du
+fait de ses bonnes qualites Il y tombe du fait de ses petits defauts. Il
+est vole, dupe et mystifie parce qu'il est vaniteux, imprudent, etourdi;
+parce qu'il parle trop, ce qui est etourderie et vanite encore; et ainsi
+de suite, jusqu'au jour ou il est gueri de ces sottises, et un peu trop
+gueri, je le sais bien, mais non pas jusqu'a etre jamais profondement
+deprave.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait
+depassee. Il faut que l'education du coquin soit complete, mais ne
+donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses a
+l'ordinaire. Ce serait ou declamation ou conception lugubre de la vie
+que de faire commettre a Gil Blas, desormais instruit, de veritables
+forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: "Voila l'homme tel que la
+vie et la societe le font." Eh! non! sur un caractere de moyen ordre
+elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles
+peuvent pervertir, elles ne depravent point. C'est merveille de verite
+que d'avoir laisse a Gil Blas, une fois passe du cote des loups, un
+reste de naivete et de candeur. Disgracie, mais sa disgrace ignoree
+encore, il rencontre une de ses creatures, qui se repand en actions de
+graces et en protestations de devouement. Et le bon Gil Blas confie
+son chagrin a cet ami si cher, lequel aussitot prend un air "froid et
+reveur" et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise,
+comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de
+la Comtesse: "Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel
+procede." Il recoit encore des lecons d'immoralite; il peut en recevoir
+encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier
+jour, et Dieu merci!
+
+Et si l'experience durcit peu a peu son coeur et detruit ses scrupules,
+elle affine son intelligence, et par la, tout compte fait, le ramene aux
+voies de la raison. Tant d'aventures lui font desirer le repos, et tant
+de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore
+ce dernier trait. N'est-ce point une idee tres heureuse que d'avoir
+ramene Gil Blas de sa retraite sur le theatre des affaires? Il est
+tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: "cultivons
+notre jardin"; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette
+sagesse la necessite entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutat. Le
+prince qu'il a servi monte sur le trone. Notre homme revient a Madrid,
+sans precipitation a la verite, sans ardeur, et comme retenu par ce
+qu'il quitte. Mais une fois a la cour, une fois poste sur le passage du
+Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut
+repartir: "_Afin que Scipion n'eut rien a me reprocher_, j'eus la
+_complaisance_ de continuer le meme manege _pendant trois semaines_." On
+sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard a
+son jardin, sans doute; mais il etait naturel qu'il eut au moins une
+rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il
+n'ait ete relaps au moins une fois?
+
+Tout cela est bien juste et bien penetrant, sans la moindre affectation
+de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se
+mele a ce bon sens, a cette vue juste de la condition humaine. C'est
+l'imagination du poete comique. Elle est tres difficile a definir,
+n'etant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculte d'invention. Elle
+consiste, ce me semble, a _vivifier l'observation--et a lier entre elles
+les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la
+voie. Le poete comique observe les hommes, qui se presentent toujours a
+nous en leur complexite, c'est-a-dire dans une certaine confusion. Pour
+les mieux voir, il debrouille, il distingue, il analyse; il essaye de
+saisir la qualite ou le defaut principal de chacun d'eux, de l'isoler
+de tout le reste, et de le considerer a part. Cela fait, s'il a de
+bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculte abstraite_,
+de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de "l'avare", de
+"l'ambitieux ", du "jaloux", ce qui est absolument la meme chose.--S'il
+s'arrete la, il n'est qu'un moraliste, une maniere de critique des
+caracteres, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit
+de son analyse, sec et decharne, s'entoure comme de lui-meme, en son
+esprit, d'une foule de particularites, de details, qui s'y accommodent,
+le completent, l'elargissent, qu'est-il arrive? C'est que l'imagination
+est intervenue; c'est que cette complexite de l'etre humain, notre
+poete, apres l'avoir detruite par l'analyse, l'a retablie par une sorte
+de faculte creatrice qui est le don de la vie; l'a retablie moins riche
+a coup sur qu'elle n'est dans la realite; l'a retablie dans les limites
+de l'art, qui etant toujours choix est toujours exclusion; l'a retablie
+juste assez incomplete encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a
+reconstituee.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est
+ce que le poete comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait
+excellemment.
+
+Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit
+circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur ame?
+Il faut reconnaitre, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est
+point bien profonde. Mais, sans vouloir pretendre que c'est un merite,
+je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopte c'est un air de
+verite de plus. Il ne voit pas le fond de ces ames, parce que les
+ames de ces heros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas a "faire la
+psychologie" d'un intrigant, d'une rouee et de son associe, d'un garcon
+de lettres moitie valet, moitie truand, d'un archeveque beau diseur,
+d'un ministre qui n'est qu'un "politicien" et un faiseur d'affaires. Les
+ames moyennes, voila, encore un coup, ce qu'etudie Le Sage; et les ames
+moyennes sont, de toutes les ames, celles qui sont le moins des ames.
+Celles des grands passionnes, celles des hommes superieurs, celles des
+solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas
+peuple, ou l'on peut etudier les profondeurs secretes, et les singuliers
+aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art
+psychologique bien plus penetrant.
+
+--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du reel ne donne
+que la sensation de la mediocrite.--Sans aucun doute; seulement la
+mediocrite vraie, bien vivante, parlante, et ou chacun de nous reconnait
+son voisin est infiniment difficile a attraper, et Le Sage, autant,
+si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualites, etait
+merveilleusement habile a la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un
+art superieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de
+faire, il l'a fait a merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est
+pas peu.
+
+Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les
+observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord
+la meme chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce
+don de la vie qui, de mille observations de detail, cree un personnage
+vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais
+eux-memes, et qui, de plus, servent a montrer le personnage dans la
+suite et la succession des differents aspects de sa nature vraie. On
+peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de
+Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable
+a lui-meme, et sous un aspect nouveau. Il y a la et un don de
+renouvellement et une surete dans l'art de maintenir l'unite du type qui
+sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne
+depasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il
+en est le lien naturel, et aussi il est comme porte par elles, comme
+presente par elles a nos yeux tantot dans une attitude, tantot dans une
+autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais
+l'attention se detache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle
+y soit sans cesse ramenee d'un interet nouveau.--Et avec quel sentiment
+juste de la realite, encore, pour ce qui est du train naturel des
+choses! Elles ne se succedent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop
+vite. Par un art qui tient a l'arrangement du detail et qui est repandu
+partout sans etre particulierement saisissable nulle part, elles
+semblent aller du mouvement dont va le monde lui-meme. On ne trouve
+la ni la precipitation amusante, mais comme essoufflee, et qu'on sent
+factice, du roman de Petrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce
+divertissement perpetuel des digressions, qui est un charme dans Sterne,
+mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous eloigne decidement
+du reel, et nous donne bien un peu cette idee, qui ne va pas sans
+inquietude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens
+du reel que jusqu'a la succession des faits et le mouvement dont ils
+vont a l'air, chez lui, de la demarche meme de la vie.
+
+Les episodes meme, les aventures intercalees, qui sont une mode du temps
+dont il n'est aucun roman de cette epoque qui ne temoigne, ont un air de
+verite dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste
+au moment ou il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le
+heros picaresque s'arrete un instant, avec complaisance, a ecouter un
+roman d'amour et d'estocades, et s'y delasse un peu. On sent qu'il en
+avait besoin. On sent que ce sont la comme les reves de Gil Blas entre
+deux affaires ou deux mesaventures. Il a pris plaisir a se raconter a
+lui-meme une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et
+de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croutes dans une
+fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait treve ainsi au
+reel. Nous lui en savons gre.
+
+Et notez que Le Sage, avec un gout tres sur, et pour bien marquer
+l'intention, ne met ces histoires-la que dans les episodes. Ce sont
+choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se
+racontent pour s'emerveiller et se detendre. L'auteur n'en est pas
+responsable. Lui se reserve la realite.--Notez encore qu'a mesure que
+le roman avance, ces episodes sont moins nombreux. L'action, sans se
+precipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'a
+mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi a la maturite, Gil
+Blas reve moins, ou rencontre moins de reveurs sur sa route; et c'est la
+meme chose; et sa pensee est moins souvent traversee de Dons Alphonse et
+d'Isabelle. Adieu les belles equipees d'amour, meme en conversation ou
+en songes; et c'est encore le train veritable de la vie: car il faut
+toujours en revenir a cette remarque; et le roman se termine par la plus
+bourgeoise et la plus tranquille des conclusions.
+
+C'est en quoi il est bien compose, a tout prendre, ce roman, quoi qu'on
+en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer
+(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison necessaire
+pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux
+bien; mais il est bien lie, et il est en progression, et il s'arrete sur
+un denouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une
+ordonnance non rigoureuse, mais sure, facile et ou l'on se retrouve
+aisement. Dans quelle partie du livre se trouve telle scene
+caracteristique? D'apres l'age de Gil Blas, et la tournure d'esprit
+particuliere chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le
+livre. Voila la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition
+superieure encore, l'impression generale est d'une grande unite.
+Ignorez-vous que les _Pensees_ de Pascal et les _Maximes_ de La
+Rochefoucauld sont livres mieux composes, tels qu'ils sont par la
+volonte ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre
+bien dispose, bien _arrange_, bien symetrique et ou l'unite et la
+concentration de pensee font defaut; parce que toutes les idees des
+_Maximes_ et des _Pensees_ se rapportent et se ramenent a une grande
+pensee centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent,
+la montrant toujours?--A un degre inferieur il en est de meme de _Gil
+Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page
+suggere, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et
+que la derniere complete. Cette conception n'est point sublime; elle
+consiste a penser que l'homme est moyen et que la vie est mediocre, et
+qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillite
+de ton et d'un style tres naturel et tres uni, ce qui revient a dire que
+dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande egalite
+d'humeur et une grande simplicite d'attitude. La vie (c'est Le Sage
+qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie mediocre, et, aux
+plaisanteries de ce genre, il y a ridicule a le prendre trop bien ou
+trop mal; il ne faut etre ni assez sot pour en trop rire, ni assez
+sot pour s'en facher.--Voila une belle philosophie!--Je n'ai pas dit
+qu'elle fut belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime
+fort bien, d'ou je conclus qu'il est bien fait.
+
+
+
+IV
+
+LE SAGE PLUS VULGAIRE
+
+Et, a y regarder de tres pres, Le Sage a-t-il bien songe a tout cela, et
+est-il bien le philosophe meme de moyen ordre que nous disons? Il l'est
+dans _Gil Blas_, et c'est un eloge encore a lui faire, que donnant
+_Gil Blas_ partie par partie, a des intervalles tres eloignes, il
+ait toujours retrouve cette meme direction de pensee et ce meme etat
+d'humeur, et ce meme ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas meme
+cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure a mesurer au
+plus juste. On dirait qu'il est dans la destinee du realisme de tendre
+au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends
+tres bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas
+ces peintures de l'humanite moyenne, et ne trouvent jamais assez de
+delicatesse et de distinction dans la litterature. Si on les pressait,
+ils nous diraient: "Oh! c'est que je vous connais! Des que vous n'etes
+plus au-dessus de la commune mesure, vous etes infiniment au-dessous.
+L'etude de la realite n'est jamais qu'un acheminement ou un pretexte
+a explorer les bas-fonds, et la region moyenne entre l'exception
+distinguee et l'exception honteuse, c'est ou vous ne vous tenez
+jamais."--Il y a du vrai en verite, je ne sais pourquoi. Voila un homme
+qui a ecrit le _Gil Blas_, qui a montre un sens etonnant du reel, qui
+s'est tenu, comme la vie, egalement eloigne des extremes, qui n'est pas
+distingue, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas
+tres moral, mais qui n'a pas le gout de l'immoralite, et qui, du reste,
+est honnete homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples
+qu'il nous entretient, avec complaisance peut-etre, en tout cas avec
+une remarquable impuissance a nous entretenir d'autre chose, _Guzman
+d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de
+la litterature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voila des gens
+qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des lecons d'immoralite. Ils
+naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en
+bandits, apres avoir fait souche de canaille.
+
+Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement
+ennuyeux.--Quel interet voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle
+variete, et quel eveil de curiosite, et ou se prendre, dans une serie
+de fourberies se continuant par des vols auxquels succedent des
+espiegleries de Cartouche? Je remarque qu'a la page 50 c'est Guzman
+qui est le voleur, et qu'a la page 55 c'est Guzman qui est le vole; le
+divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et
+je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnete homme, que
+l'indifference entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre
+realiste, il ne la garde plus tout a fait. Il penche vers les coquins,
+il faut l'avouer. Ou est mon bon archeveque de Grenade qui n'etait
+qu'un honnete sot? Je vois dans _Guzman_ tel eveque qui est absolument
+enchante de l'habilete de son laquais a lui voler ses confitures. Quel
+adroit coquin! Quel genie inventif! Mais voyez comme il me vole bien!
+Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des
+compliments a ajouter a ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que
+ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour meriter
+l'applaudissement du maitre et entrer en faveur! Voila le gout pour les
+coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave.
+Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siecle l'ideal
+moral est toujours present aux esprits, du moins dans le domaine des
+lettres. Les comiques memes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyere qui
+marque son mepris des malhonnetes gens a chaque page, et ne veut pas
+qu'un livre de portraits satiriques signe de lui s'en aille a la
+posterite sans un chapitre ou se montre le grand honnete homme et le
+chretien; et c'est Moliere qui ecrit _Scapin_, mais qui ecrit _Alceste_
+aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la preoccupation des choses
+morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient
+presque au meme.
+
+Le Sage est leur eleve, moins cette preoccupation, moins ce souci, du
+moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des
+choses de la conscience, et voila qu'un peu plus tard, il descend d'un
+degre, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de
+l'echelle. Nous aurons deux phenomenes litteraires tres curieux: le
+gout du bas, et le gout du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les
+amateurs de mechancete. Et ce sera la _Pucelle_, et Crebillon fils et
+Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'etude du XVIIIe
+siecle, plus on s'apercoit de cette brusque rupture qui s'est faite, des
+son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumiere s'est
+eteinte. L'affaiblissement des idees religieuses a eu pour effet une
+diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps,
+dans cet etat, et puis, s'en fatiguant, chercheront a reconstruire la
+conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en
+passent. Et voila comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du
+XVIIe siecle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui
+qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre
+modeste une transition d'un age a l'autre.
+
+
+
+V
+
+Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur
+qui a laisse un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de
+narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut
+se defier, tant il a l'art de deguiser l'art, tant on est expose a
+ne pas s'aviser assez des qualites incomparables qu'il cache sous sa
+bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait
+le desespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matiere d'un
+bon article n'offrant guere prise a l'attaque, ni aux grands eloges
+oratoires, ni aux grandes theories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui
+ont excelle dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils
+n'ont pas de belles oraisons funebres, ni, ce qui est plus flatteur
+encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur
+compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus
+_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'etre par
+"fragments bien choisis", dans les livres des autres.
+
+
+
+MARIVAUX
+
+
+
+Ce sera un divertissement de la critique erudite dans quatre on cinq
+siecles: on se demandera si Marivaux n'etait point une femme d'esprit du
+XVIIIe siecle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux des
+a present, font alors totalement defaut, il est a croire qu'on mettra
+son nom, avec honneur, dans la liste des femmes celebres.--Si on se
+bornait a le lire, on n'aurait aucun doute a cet egard. Il n'y eut
+jamais d'esprit plus feminin, et par ses defauts et par ses dons. Il est
+femme, de coeur, d'intelligence, de maniere et de style. Il l'etait,
+dit-on, de caractere, par sa sensibilite, sa susceptibilite tres vive,
+une certaine timidite, l'absence d'energie et de perseverance, une
+grande bonte et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et
+apres des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos.
+Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui
+souffrent, son gout pour les salons et les relations mondaines,
+completent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure
+d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir a ce sexe, qu'il a, souvent,
+peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilite, et coquetterie, et
+grace un peu manieree. Je n'ai pas dit frivolite, je dis fragilite,
+pensee fine, brillante et legere, incapable des grands objets, et se
+brisant a les saisir. Je n'ai pas dit mauvais gout, je dis coquetterie,
+demangeaison de toujours plaire, avec detours, manoeuvres et ressources
+un peu empruntees pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain
+manque de suite dans les demarches de son esprit? Il quitte, reprend,
+et quitte encore les plus chers objets de son etude; il a comme de
+l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degre
+d'originalite lui manque, ou plutot, car ici il y a lieu a de grandes
+reserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie
+originalite, et une fois qu'il l'a trouvee, s'y bien tenir?--Il y a
+toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un tres piquant mystere.
+Il inquiete. Il echappe. Il entre tres difficilement dans les
+definitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour
+lui. Il impatiente par une inegalite de talent qui semble une inegalite
+d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux,
+quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui.
+Decidement c'est l'erudit du vingt-cinquieme siecle qui a raison.
+
+
+
+I
+
+MARIVAUX PHILOSOPHE
+
+Il etait absolument incapable d'une idee abstraite. Comme le gout de
+son temps etait a la philosophie, il a philosophe de tout son coeur, en
+plusieurs volumes; car il avait cela aussi de feminin qu'il obeissait
+a la mode. Il semble meme avoir eu une grande inclination pour cette
+mode-la. A plusieurs reprises il a voulu courir la carriere de
+publiciste. Apres le _Spectateur francais_, l'_Indigent philosophe_;
+apres l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les
+_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'etaient feuilles volantes,
+sorte de journal intermittent ou il pretendait exprimer, au hasard des
+circonstances, ses idees sur toutes choses. La lecture en est cruelle.
+On prefererait l'abbe de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la
+discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas meme une idee
+fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires
+sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs
+entortilles dans des phrases difficiles, ou des banalites de sentiment
+delayees dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide.
+On saisit la le fond de la pensee de Marivaux, qui etait qu'il ne
+pensait point. On s'est efforce de trouver dans ces volumes au moins des
+_tendances_ philosophiques, interessantes a relever, comme indication
+du tour d'esprit general de l'aimable ecrivain. On le montre ennemi du
+prejuge nobiliaire, tres touche de l'inegalite des conditions sociales,
+etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et meme avec la
+complaisance qu'il merite, on reconnaitra qu'il ne nous donne sur ces
+sujets, faiblement exprimees, que les idees courantes, et qui couraient
+depuis bien longtemps. Ses dissertations sont democratiques comme la
+satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de
+Massillon. C'etaient la propos de salon, a remplir les heures, et rien
+de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire a
+quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous
+tient les discours d'un homme qui n'a rien a dire.--"Du moment qu'il se
+fait journaliste...", me repondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste
+est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on
+s'attendrait a trouver, ca et la, quelque passage revelant un homme qui
+reflechit, ou qui a, d'avance, certaines idees arretees sur les choses.
+C'est ce qui manque. L'absence d'idees generales, et probablement
+l'incapacite d'en avoir, est un trait important du personnage que nous
+considerons. A lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupconne cette
+lacune; a lire le _Spectateur_, on s'en assure.
+
+La chose est peut-etre plus sensible, quand on s'enquiert des idees
+litteraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un "moderne", ce que
+je ne songe nullement a lui reprocher; car non seulement il est permis
+d'etre "moderne", mais il n'est pas mauvais de l'etre, quand on est
+artiste, pour avoir le courage d'etre original. Marivaux est donc contre
+les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance a exprimer une
+idee, c'est-a-dire a en avoir une, que la maniere dont il plaide sa
+cause. Tout a l'heure, il etait diffus et vide, maintenant il est
+inintelligible et inextricable:
+
+"Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui
+pourront se mettre au vrai point de vue de notre siecle. Eh bien, un
+jeune homme doit-il etre le copiste de la facon de faire de ces auteurs?
+Non! cette facon a je ne sais quel caractere ingenieux et fin dont
+l'imitation litterale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de
+courir vraiment apres l'esprit, l'empechera d'etre naturel. Ainsi, que
+ce jeune homme n'imite ni l'ingenieux, ni le fin, ni le noble d'aucun
+auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent
+a une autre sorte de fin, d'ingenieux et de noble, ou qu'enfin cet
+ingenieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs
+qu'en supposant le caractere des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se
+nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait
+indiquer a quoi ce bon se reconnait) et qu'il abandonne apres cet esprit
+a son geste naturel."
+
+Toutes les fois qu'il touche a cette question, c'est ainsi qu'il parle.
+Ce qui precede est a la fin de la septieme feuille du _Spectateur_; le
+galimatias est plus terrible au commencement de la huitieme.
+
+--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_:
+
+"... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus
+grand maitre: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y
+a point d'autre secret pour cela que d'avoir une ame capable de se
+penetrer jusqu'a un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est
+cette profonde capacite de sentiment qui met un homme sur la voie de ces
+idees si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique
+ces tours si familiers, si relatifs a nos coeurs; qui lui enseigne ces
+mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entrainer
+avec eux l'image de tout ce qui s'est deja passe, et pour preter aux
+situations qu'on traite ce caractere seduisant qui sauve tout, qui
+justifie tout, et qui meme, exposant les choses qu'on ne croirait pas
+regulieres, les met dans un biais qui nous assujettit toujours a bon
+compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessat
+d'y etre si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la
+nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster."
+
+Marivaux etait de ceux, ou de celles, a qui l'idee pure, meme tres peu
+abstraite, echappe completement, qui n'ont ni prise pour la saisir,
+ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'etait un
+"penseur" a aucun degre, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes
+du XVIIIe siecle tient en partie a cette raison.
+
+--Il etait mieux qu'un penseur; il etait un moraliste.--Ce n'est pas
+encore tout a fait le vrai mot, et c'est chose curieuse meme, comme
+ce romancier si agreable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
+moraliste a proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et
+qu'on ne trouverait guere dans Marivaux de veritables etudes de moeurs
+ni de copieux renseignements sur la societe de son temps. Dans ses
+journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que tres peu de
+details de moeurs. Il trouve le moyen de faire des "chroniques" non
+politiques, rarement litteraires, et ou la societe qu'il a sous les yeux
+n'apparait point. Il n'a pas meme cette vue superficielle des choses
+environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du
+fond, et dans une forme abandonnee et languissante qui, malheureusement,
+n'est qu'a lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent
+les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des memoires pour ne
+pas servir a l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques
+exceptions. On a releve avec raison ce passage ou nous apparait un
+pauvre jeune homme, distingue, aimable, causeur spirituel, et qui
+devient absolument muet, stupide et paralyse de terreur devant son pere.
+Voila qui est vu, et voila un renseignement. Mais dirais-je qu'il me
+semble que cela a bien l'air d'un cas tres particulier et exceptionnel,
+et forme un renseignement plutot sur l'epoque anterieure que sur celle
+dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
+des Francais pour les etrangers, parce que c'est la un travers qui
+parait bien s'introduire en France precisement dans le temps que
+Marivaux l'observe et le denonce. Le passage, du reste, est charmant:
+
+"C'est une plaisante nation que la notre: sa vanite n'est pas faite
+comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement,
+ils n'y cherchent point de subtilite; ils estiment tout ce qui se fait
+chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voila ce qu'on
+appelle une vanite franche. Mais nous autres, Francais, il faut que nous
+touchions a tout et nous avons change tout cela. Nous y entendons bien
+plus de finesse, et nous sommes autrement delies sur l'amour-propre.
+Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! ou en serait-on s'il fallait louer
+ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Francais sent
+a denigrer nos meilleurs ouvrages, et a leur preferer les fariboles
+venues de loin. Ces gens-la _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le
+fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout
+le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout
+habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment
+assez flatteur. Il les humilie, autre irreverence qui lui tourne en
+profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne
+l'etonneront point, ils ne deferreront pas Monsieur; ce sera puissance
+contre puissance. Enfin, quand il met les etrangers au-dessus de son
+pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute
+nation, de tout caractere d'esprit; et, somme totale, il en sait plus
+que les etrangers eux-memes."
+
+A la bonne heure! voila surprendre en ses commencements une manie qui
+n'existait point a l'age precedent, qui est un caractere assez important
+de tout le XVIIIe siecle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
+parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe
+psychologique est tres finement demele.
+
+Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait
+des observations deja faites, par exemple sur les financiers et les
+directeurs, sans les renouveler par le detail ou par la forme. Dans ses
+romans meme, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
+humaines. Ce que je dis ici sera redresse par ce qui va suivre; mais je
+fais une remarque generale qui m'inquiete un peu: voici deux romans de
+moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent
+dans le temps ou l'auteur ecrit, dans le pays et dans la societe ou il
+vit, des romans ou le petit detail des actions humaines a sa place, des
+"romans ou l'on mange", comme on a dit spirituellement, enfin des
+romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un ou il n'y a guere que des gens
+parfaits, et un autre ou il n'y a guere que de plats gueux et des femmes
+perdues. Je ne sais pas lequel (a les considerer en leur ensemble) est
+le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles
+et vertueux. Marianne est exquise de delicatesse; voici une dame qui a
+la passion du desinteressement, en voici une autre qui est l'ideal meme.
+Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si edifiante et dans
+tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on
+en vient a se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme
+bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutot une tentation
+de quinquagenaire, tres pardonnable quand on connait Marianne.
+Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eut vecu, en presence de
+la resistance de la jeune fille? Je suis sur qu'il l'eut epousee.
+
+Voila l'aspect general de _Marianne_; on y voit comme un parti pris
+d'optimisme et une indiscretion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_
+ou je ne trouve ni un honnete homme ni une femme sage, ou tout roule,
+je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des
+instincts, sur l'appetit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mele, de
+ce qui, d'ordinaire, le releve, le deguise, ou au moins l'habille.
+Lui, rien que lui. Par lui les interieurs sont troubles, les familles
+desunies, robe, finances et ministeres en emoi; par lui on meurt, on
+epouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient a tout.
+
+Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que
+l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je
+crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, ou l'imagination
+domine. La realite n'est point si tranchee que cela, ni dans le bien
+ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties
+d'observation tres distingues, qu'il faut connaitre; mais, en leur fond,
+ils ne procedent pas de l'observation; ils n'ont point ete concus dans
+le reel; un peu de reel s'y est seulement ajoute. Ils procedent chacun
+d'une idee, et un peu d'une idee en l'air, d'une fantaisie seduisante,
+qui a amuse l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a
+ecrit cela.
+
+C'est qu'en effet il l'etait peu, et seulement comme par boutades. La
+preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur
+fantasque d'imagination, dans cette excentricite laborieuse qui le guide
+plus souvent qu'on ne l'a remarque dans le choix de ses sujets. Il s'en
+ira ecrire des comedies mythologiques ou figurent Minerve, Cupidon et
+Plutus, echangeant des "discours sophistiques et des raisonnements
+quintessencies". C'est ce que disait La Bruyere de Cydias; et ce que ces
+singulieres productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en
+effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalite attifee
+de paradoxes. Voyez plutot: Cupidon fait l'eloge de la Pudeur, ce qui
+est le fin du fin, le plus piquant ragout, et il dit: "Moi! je l'adore,
+et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent
+partout ou ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon metier n'est
+point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui
+sont commis a sa garde; voila ses officiers..."--Que tout cela est joli,
+et que voila un rien bien travaille!
+
+Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extreme en cela?
+Rien autre que la Moralite a allegories du moyen age. Ne doutez point
+qu'il n'en ait ecrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux
+gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient
+de petits mausolees, avec des epitaphes: "Ci git _la fidelite d'un
+ami!_"--"Ci git _la parole d'un Normand!_"--"Ci git _l'innocence d'une
+jeune fille!_"--"Ci git _le soin que sa mere avait de la garder_", ce
+qui est bien plus finement imagine encore, car il faut rencherir.--Et
+les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_
+sort d'un petit bois et les arrete; une dame qui se nomme _Cupidite_ les
+soutient et les encourage, et le drame continue ainsi...
+
+N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siecle par-dessus toute la
+litterature classique, et qu'est-ce a dire, sinon, d'abord que Marivaux
+a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit
+s'abandonne a ces singulieres demarches parce qu'il n'est pas nourri
+et soutenu de connaissances solides et de verite?--Il y a autre chose,
+certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
+de mauvais gout, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les
+idees et les observations morales, et les grands siecles litteraires
+sont riches, avant tout, de cette double matiere. Quand elle fait un
+peu defaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur
+certains points, recule tout a coup, par dela les grandes generations
+litteraires dont il sort, jusqu'au temps ou les hommes de lettres
+pensaient peu, observaient moins encore, et ou la litterature etait une
+frivolite penible, et une charade tres soignee.
+
+
+
+II
+
+MARIVAUX ROMANCIER
+
+Faible penseur et mediocre moraliste, qu'etait-il donc?--Il avait de
+tres grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas
+confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont tres differents.
+Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue
+l'esprit de geometrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don
+de voir juste. Il se penetre de realite de toutes parts. Il voit une
+multitude de details, du menus faits, "principes" tenus et innombrables
+de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples
+impressions du reel que se fait l'etoffe du son esprit. Il peut n'etre
+pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre,
+et qu'il garde surement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir
+les sources ou les racines, les causes prochaines ou eloignees,
+l'enchainement, l'evolution, la secrete economie. Personne n'est plus
+sur moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le
+psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez
+sensibles, assez gros meme, "principes" peu nombreux et facilement
+saisissables de son art. Il peut n'etre pas plus informe que chacun de
+nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent;
+ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils
+supposent, ce qu'ils comportent, et d'ou ils doivent venir, et ou ils
+menent, et penetrer comme leur constitution, comme leur physiologie.
+
+Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier
+admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui
+n'est que psychologue, pourra etre un romancier de grand merite, mais
+incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de
+l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout
+psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voila pourquoi ses
+romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont
+des parties eclatantes de verite: certaines choses qu'il a vues, il les
+a tres profondement penetrees.
+
+Quant a etre attire vers le roman, et ne pour cela, il l'etait
+absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'etre
+romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Reunir
+beaucoup de documents sur l'espece humaine, c'est la son plaisir, et
+le plus souvent il se borne a ecrire les _Caracteres_. Coordonner ses
+documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous
+les yeux du lecteur par la machine simple et legere d'un recit un peu
+lent, l'idee peut lui en plaire, et il ecrira le _Gil Blas_; mais il
+faut deja qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations
+que ceux du simple moraliste.
+
+Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et
+sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'ou,
+peut-etre, vient que Marivaux a toujours commence les siens et ne les a
+jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa maniere d'etudier est
+deja une facon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui
+jette de tous cotes avec promptitude des regards exerces et puissants;
+il est l'homme qui, frappe d'un certain fait, le creuse et le scrute
+avec patience pour remonter a ses origines, quitte a redescendre ensuite
+a ses consequences. Il suit l'evolution d'un sentiment, d'une passion,
+soutenant tel point de la chaine d'une observation ou d'un souvenir,
+et comblant discretement les lacunes avec quelques hypotheses. Il va,
+vient, induit, deduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit
+recit de la naissance, du developpement, de la grandeur et de la
+decadence d'un fait moral, qu'il s'expose a lui-meme.--Que le roman
+sorte naturellement de la, c'est tout simple; qu'il en sorte complet,
+avec tous ses organes, et doue d'une vie, c'est une autre affaire. Quant
+a la tentation de l'ecrire, elle est sure.
+
+Et c'est bien ce qui arrive a Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop,
+qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien
+dont le moraliste ou l'historien des idees puisse faire son profit. Mais
+il y a a chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des
+romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au recit. Et quel
+est le caractere de ce recit? Ce sont toujours, non precisement des
+observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune
+fille lui ecrit: "J'ai ete seduite, et je suis bien malheureuse, et
+voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable..."--Un
+mari lui ecrit: "Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite a mon
+egard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un cote... de l'autre...
+etc."--L'_Indigent philosophe_ devrait etre, comme le _Spectateur_, un
+recueil de reflexions diverses: tres vite il se tourne de lui-meme en
+recit picaresque.
+
+Ainsi partout. Quoi qu'ecrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on
+voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-etre, que c'est
+roman tres mince d'etoffe et qui ne comportera guere que l'histoire
+d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations legerement
+differentes, et entoure, pour qu'il y ait cadre, a peu pres de n'importe
+quoi.
+
+_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont concus ainsi, avec plus de
+pretentions, plus de suite, plus de succes aussi; mais au fond tout de
+meme.
+
+Marivaux a ete frappe d'un trait du caractere feminin, l'amour-propre
+dans le desir de plaire. Il a vu une jeune fille francaise, assez froide
+de coeur et de sens, intelligente, avisee et fine, sans aucune passion,
+et meme sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal,
+incapable d'exaltation, a peu pres fermee aux ardeurs religieuses et
+parfaitement a l'abri des emportements de l'amour, ne desirant
+que plaire et inspirer aux autres le culte tres delicat qu'elle a
+d'elle-meme, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une
+foule de vertus moyennes qui la rendent tres aimable et tres recherchee.
+Elle est nee avec des instincts de delicatesse, de precaution a ne point
+se salir, de proprete morale, et la coquetterie est chez elle comme une
+forme de son amour-propre: quel que soit le miroir ou elle se regarde,
+que ce soit sa petite glace d'ouvriere, sa conscience ou le coeur des
+autres, elle veut s'y voir a son avantage.
+
+En butte a la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le
+mouvement de degout violent d'un coeur orgueilleux, la nausee d'une
+patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le desir qui la poursuit,
+elle se persuadera a elle-meme qu'elle ne s'en apercoit pas. Tant
+qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut,
+l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on
+lui achete, tant qu'on n'a rien demande en echange, cela peut passer
+pour charites paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil
+refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un
+sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture meritait un
+soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut
+qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: "Ah! Monsieur! vous ai-je
+fait mal?" Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois
+l'amour-propre s'est tire d'affaire.
+
+Mais quand M. de Climal en est venu aux declarations franches, et aux
+propositions sans periphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui
+tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la
+robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se
+gonfle. Marianne se sent si bien nee pour porter cette robe-la, offerte
+autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-meme sur ses
+epaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut
+se regarder dans son miroir.
+
+Voila la conscience de Marianne. Elle est reelle, puisqu'elle ne
+capitule point; mais elle negocie. Elle ne fait point de sortie; elle
+s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de
+la guerre. Elle est faite d'un fond de dignite ou s'ajoute beaucoup
+d'adresse et de prudence: il n'est pas defendu d'etre habile. Marianne
+la definit elle-meme bien finement: "On croit souvent avoir la
+conscience delicate, non pas a cause des sacrifices qu'on lui fait, mais
+a cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en
+faire."
+
+Ses coquetteries auront le meme caractere que ses defenses; et comme ses
+resistances etaient mesurees juste a ce que l'amour-propre exige, ses
+demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignite qui est
+ferme, sans se croire obligee d'etre barbare. On est a l'eglise. On se
+place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y
+etale point. La modestie, c'est la dignite, et l'on est modeste; mais
+l'humilite ce n'est plus de la conscience; cela depasse les bornes;
+c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce
+mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces
+vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce
+n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de
+son bras; mais il n'est pas defendu de redresser sa cornette, et si,
+dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point
+qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute
+de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont
+involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'etre.
+
+Et en presence d'un amour serieux qu'elle a fait naitre, comment se
+comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle
+inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes
+passions ne vont point a des femmes comme Marianne; elles vont plus
+haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a
+vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grace; un homme mur
+et serieux qui a vu l'equilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le
+libertin est repousse; l'homme serieux a le sort ordinaire des hommes
+serieux: il a un grand succes d'estime; le Dorante, M. de Valville, est
+accueilli, severement puni d'un instant d'infidelite, et, en definitive,
+serait epouse, si Marianne avait termine son oeuvre[23].
+
+[Note 23: Il epouse dans le denouement que le continuateur de
+Marivaux a ajoute.]
+
+Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la
+defensive. Elle ne s'abandonne ni a l'amour, ni meme au plaisir d'etre
+aimee, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre defend d'etre
+dupe. Tant que Valville se montre empresse, elle se montre attentive, et
+rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voila que Valville est
+infidele, et ou en serions-nous maintenant, si nous avions laisse voir
+que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous
+confondons le perfide par une petite scene de generosite dedaigneuse
+tres bien conduite: "Allez! Monsieur, il vous est tout loisible..."--Et
+alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous,
+ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre
+vanite satisfaite, dans notre amour-propre chatouille, dans notre
+dignite qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation
+que d'autres trouveraient amere, mais que nous trouvons tres suffisante!
+
+"Pour moi, je revenais tout emue de ma petite expedition; mais je dis
+agreablement emue: cette dignite de sentiments que je venais de montrer
+a mon infidele; cette honte et cette humiliation que je laissais dans
+son coeur; cet etonnement ou il devait etre de la noblesse de mon
+procede; enfin cette superiorite que mon ame venait de prendre sur la
+sienne, superiorite plus attendrissante que facheuse... tout cela me
+chatouillait interieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voila
+qui etait fait: il ne lui etait plus possible, a mon avis, d'aimer Mlle
+Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le defiais d'avoir
+la paix avec lui-meme... et c'etaient la les petites pensees qui
+m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient
+pour moi, ni combien elles temperaient ma douleur."
+
+Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voila qui est clair; mais,
+d'abord, vous prenez le vrai chemin pour etre aimee, et du reste, vous
+etes une petite personne clairvoyante, tres ferme, tres sure de soi,
+tres forte, et qui le sait, et qui s'en felicite tres complaisamment,
+et qui trouve dans ce sentiment tous les reconforts du monde; et c'est
+plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-meme vous vous
+regardez dans votre miroir.
+
+Voila Marianne. Ce n'est guere qu'un portrait; ce n'est guere que
+l'etude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui
+ont ensemble etroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les
+autres. Mais c'est une etude psychologique tres poussee, et souvent tres
+finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu delaye.
+Marivaux connait bien les femmes. Je crois qu'il ne connait qu'elles;
+mais il s'y entend. Il demele tres heureusement les ressorts delies
+et freles d'un caractere feminin. A ne considerer dans _Marianne_ que
+Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un tres grand charme. Sur
+le reste je reviendrai, et j'aurai bien a dire; mais ce que je
+crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de penetration
+psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre
+la structure secrete, compter les contractions, isoler les fibres.
+
+Le _Paysan parvenu_, a ne regarder encore que le personnage principal,
+est beaucoup moins distingue. Ne crions pas trop vite a la pure
+convention. Il y a de la verite dans M. Jacob. L'homme qui arrive par
+les femmes est un caractere saisi sur le vif, qui est particulierement
+contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux
+en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque
+beate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent tres
+vite une force naturelle, une puissance sereine et inevitable du
+monde physique, une seve. Il a la placidite d'un element. Il en a
+l'inconscience. Les succes lui sont dus, comme au fleuve les vallees
+profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sur.
+
+A cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un
+patelinage de paysan madre, qui est un bon detail, et met un peu de
+variete dans la monotonie forcee, et comme essentielle, d'un tel
+personnage.
+
+La progression meme, dans le developpement du caractere, est bien
+observee. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques
+timidites. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de
+l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle
+s'ignore, d'etre contenue par les prejuges de l'education en usage chez
+les honnetes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques ecus
+de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce
+qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'epouser
+la suivante, a certaines conditions que le maitre de la maison veut
+imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop delicat, mais
+qui ne s'accommode pas encore de tout.
+
+Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne
+a son etoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait
+qui est a lui. Distinction tres fine: il est a l'aise, et tres vite,
+beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.
+A l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gene, voudrait se
+cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voila retabli dans
+ses avantages.--Il y a des details excellents. On lui offre une place;
+il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptee. La pauvre femme de
+celui a qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil
+Blas a la place de Jacob? Je crois l'entendre: "Je m'en allai tres
+confus et faisant reflexion que le bonheur des uns est toujours forme
+du malheur des autres. Mais elle etait arrivee un instant trop tard;
+j'avais accepte, el il eut ete desobligeant de rendre." M. Jacob, lui,
+rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat
+de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil
+Blas; mais point les memes choses. Leurs empires sont differents. Cette
+place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera,
+ou mieux. Sa carriere est ailleurs que dans les antichambres
+ministerielles, et plus sure. Chacun n'a d'assurance, d'energie, et meme
+d'effronterie que dans son metier.
+
+Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble,
+jusqu'au terme logique et naturel de son developpement (ce qui tient
+peut-etre a ce que Marivaux n'a pas termine lui-meme le _Paysan
+parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupcon que l'assurance de
+l'homme doue de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob,
+doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalite. Se sentir
+sur de l'amour de toutes les femmes developpe etrangement le fond
+de ferocite qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant
+d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de
+dignite; surtout certitude que ces gens-la ne se bornent pas a etre des
+miserables et deviennent tres vite des coquins. Moliere n'a pas manque
+de faire son Don Juan mechant. Il faut un peu l'etre pour etre Don
+Juan, et surtout a faire comme Don Juan, on est sur de le devenir. Le
+_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu pousse au noir, est tres
+bien vu a cet egard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est
+peut-etre trompe.
+
+[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant,
+qui pourrait etre intitule le _Sous-officier parvenu_, et ou ce trait
+est tres bien marque, peut-etre meme avec exces.]
+
+Ainsi M. Jacob s'est marie. Il etait dans son caractere de rendre sa
+femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle apres
+l'avoir saisie comme un premier echelon. Marivaux est doux; il lui a
+epargne cette cruaute, en tuant sa femme a propos. C'est peut-etre
+reculer devant le point delicat, difficile et interessant.--Passons, et
+apres tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le
+plus petit trait de cette durete si naturelle a ses semblables, et dont
+il fallait au moins qu'il eut comme un germe. Il est benin, et tout
+passif. Il est choye, dorlote, engraisse et doucement papelard. Souvent
+on le prendrait plutot pour un "directeur" que pour ce qu'il est, et il
+n'y a rien de plus different. C'est que Marivaux est un genie feminin,
+et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur
+ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu feminise, sans
+songer que les Jacob reussissent aupres des femmes precisement parce
+qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le
+trait principal est bien saisi; mais qui s'arrete comme a mi-chemin de
+son evolution naturelle, qui benite a s'accomplir, qui reste indecis
+parce qu'il resta inacheve, et qui devrait, ce me semble, ne pas
+reussir, du moins entierement.
+
+Jolie esquisse du reste, etude psychologique dessinee d'un trait delie
+et fin, a laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plenitude,
+les dons, pour tout dire, du grand moraliste.
+
+Et, enfin, sont-ce la des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que
+c'est a cette conclusion que je suis force de venir. Marivaux est
+un psychologue; il fait un bon "portrait" ou un bon "caractere"; il
+l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour
+montrer son modele dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau
+de lumiere et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit
+avoir ecrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matiere, une assez
+grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure
+centrale ait autant de realite qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses
+romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel.
+
+J'exagere un peu. Dans _Marianne_, apres Marianne, il y a M. de Climal.
+Dans le _Paysan_, apres Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux
+bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante realite? Deux ou
+trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, melanges infiniment
+heureux de fausse devotion qui ronronne et de libertinage honteux qui
+balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait general,
+et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hesite a
+son egard entre le degout, la pitie et presque l'estime, selon les
+circonstances. La complexite, dans la composition d'un personnage, est,
+suivant les cas, trait de genie ou signe d'impuissance. Le mal est que,
+pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.
+
+Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la verite; mais elle est
+pale, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la memoire.
+Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupieres
+discretes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voila ce que je
+me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout.
+
+Je suis sur que cette impuissance relative a fournir de matiere ses
+personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour
+cela qu'il les tue a mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_,
+Mlle Habert a la moitie du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les
+soutenir, et il s'en est debarrasse, et le vice de composition n'est
+peut-etre qu'une indigence d'invention.
+
+Quant a ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est
+que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui
+ecrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre
+assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante,
+et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et
+surtout une, qui ont de la verite; et il remplit les espaces vides avec
+ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air,
+le gout general, les lieux communs et les manies intellectuelles de
+son epoque. Or dans l'epoque dont il est, il y a surtout deux gouts
+dominants en litterature d'imagination: c'est a savoir la vertu et le
+devergondage.
+
+Je dis le devergondage, et c'est chose bien connue deja du lecteur: il
+sait que Crebillon fils commence de tres bonne heure au XVIIIe siecle,
+avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie
+quelquefois, c'est que la "vertu", la vertu a la mode de Jean-Jacques,
+"l'ame vertueuse et sensible" n'est point nee sous les auspices de
+Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au
+commencement du siecle. On la trouve dans ces memes _Lettres Persanes_
+a l'episode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le theatre
+sentimental de La Chaussee, et ne perdons pas de vue que le theatre de
+La Chaussee est exactement contemporain des deux romans de Marivaux.
+
+Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a invente ni le libertinage,
+ni la sensibilite, et que l'un et l'autre sont venus a peu pres
+ensemble, des que l'influence du XVIIe siecle s'est affaiblie, comme
+frere et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de meme famille, et
+se soutiennent l'un et l'autre, et meme se supposent. Des que la gravite
+chretienne a cesse de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de reprimer
+les esprits, le libertinage s'y est insinue; et des que le libertinage
+s'y est introduit, le respect humain, pour en temperer la crudite, y
+a mele le gout de la vertu et le don de l'attendrissement. On est
+licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le
+spectacle du malheur vous arrache de genereuses larmes, et, sous ce
+couvert, on continue d'etre libertin en toute decence. Et le lecteur
+peut lire sans rougir l'oeuvre ou tant de vertu enveloppe un peu de
+cynisme; et l'auteur se sauve de ses ecarts par la beaute morale de
+ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et
+devergondage s'en vont de concert tout le long du siecle, jusqu'a
+Diderot et Rousseau, si enclins a l'un comme a l'autre, et qui ont a
+l'un et a l'autre, unis et enlaces jusqu'a se confondre, fait de si
+grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventes.
+
+Le fait est constant; quant a la theorie, elle n'est pas de moi; elle
+est de Marivaux. C'est lui qui etablit cette regle de l'union necessaire
+de la licence et de l'honnetete. Il gronde Crebillon fils: Vous etes
+trop cru, lui dit-il. Il faut des debauches dans un bon ouvrage, mais
+temperees par des tendances vertueuses; "nous sommes naturellement
+libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous
+traiter d'emblee sur ce pied-la. Voulez-vous mettre la corruption dans
+vos interets? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point
+a bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences
+extremes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en
+repos, qui a du gout, qui est delicat, qui s'attend qu'on fera rire son
+esprit; qui veut pourtant bien qu'on le debauche, mais honnetement, avec
+des facons, avec de la decence."--Que disais-je?
+
+Ces deux gouts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au
+XVIIIe siecle, ils n'etaient guere, a la verite, dans Marivaux. La ou
+Marivaux est superieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a
+comble les vides et fait l'etoffe courante et commune de ses romans;
+c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas
+directement, et qu'il la laisse aller d'elle-meme.
+
+Sensibilite conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second
+tiers) ou la jeune fille est menee dans le monde, conduite chez le
+ministre, etc. Il y a la une scene dans le cabinet ministeriel, avec
+larmes, genuflexions, genoux embrasses, et ministre la main sur son
+coeur, qui meriterait d'etre peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un
+huissier au second plan ouvrant les bras a demi etendus dans un geste
+qui veut dire: "Spectacle divin pour une ame sensible!"
+
+Libertinage concerte et appuye, toutes les dames qui veulent du bien
+a M. Jacob; details scabreux, peintures lascives qui se repetent
+a satiete; une certaine gorge de madame de Fecourt qui reparait
+regulierement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi tres
+conventionnel, sans relief, sans individualite des personnes:
+mademoiselle Habert a part, je confesse que je confonds toutes les
+autres, et que j'attribue peut-etre a madame de Fecourt la gorge de
+madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a meme un peu de
+libertinage dans _Marianne_, et le, pied, dechausse par accident, de
+Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de
+madame de Ferval.
+
+En verite tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui
+est autour du lui; cela n'a pas d'originalite parce que ce n'est pas
+conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matiere commune
+dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un
+bien joli mot quelque part: "... moins a la honte de mon coeur qu'a la
+honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu
+celui de tout le monde..."--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et
+puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour etendre un peu
+son domaine; mais a ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et
+les traces d'une possession veritable.
+
+Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espece,
+d'interminables reflexions. "Je suis naturellement babillard", dit-il en
+une preface. Il l'est doublement, etant de complexion un peu feminine,
+et faisant etat de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu,
+et, quand il a tout explique, qu'il recommence. Il peint deux devotes
+engloutissant des plats enormes avec des mines degoutees qui doivent
+donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-memes, qu'elles
+n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le
+dit, deja longuement, et ensuite:
+
+"... Je vis a la fin de quoi j'avais ete dupe. C'etait de ces airs de
+degout que marquaient mes maitresses, et qui m'avaient cache la
+sourde activite de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles
+s'imaginaient elles-memes etre de tres petites, de tres sobres
+mangeuses. Et comme il n'etait pas decent que des devotes fussent
+gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre
+et non pas vivre pour manger; que, malgre cette maxime raisonnable et
+chretienne, leur appetit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient
+trouve le secret de la gloutonnerie..."
+
+Ah! c'est fini!--Non!
+
+"... et c'etait par le moyen de ces apparences de dedain pour les
+viandes; c'etait par l'indolence avec laquelle elles y touchaient
+qu'elles se persuadaient etre sobres, en se conservant le plaisir de ne
+pas l'etre; c'etait (_allez! allez!_) a la faveur de cette singerie que
+leur devotion laissait innocemment le champ libre a l'intemperance."
+
+Voila trop souvent sa maniere. Il semble croire que son lecteur est tres
+inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au
+jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse
+de donner son adresse; elle retournera a pied, quoique blessee. Elle
+evite de prononcer le nom de la lingere. Puis, a un moment donne,
+perdant la tete: "Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour." Quel malheur!
+elle s'est trahie! "--Ah! cette marchande de linge...., repond Valville;
+c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire ou vous etes."
+Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli,
+il est tres clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais
+Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffe:
+
+"... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de
+nommer Mme Dutour; je crois par la avoir tout dit, et que Valville est
+a peu pres au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer;
+que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu
+de comprendre (_le voila parti!_) que je n'envoie chez elle que parce
+que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger
+d'aller dire a mes parents ou je suis; _c'est-a-dire qu'il_ la prend
+pour ma commissionnaire: c'est la toute la relation qu'il imagine entre
+elle et moi."
+
+Cela est continuel. Il le sait lui-meme, s'en accuse, s'en excuse,
+s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique.
+Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas
+l'ombre. On voit les pentes differentes. Le roman, de Le Sage a
+Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec
+les defauts et les qualites aussi que comporte ce genre. Il est fait
+de l'elude tres minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de
+reflexions et de considerations; et cela fait un fond un peu denue, et,
+pour l'etoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui,
+mais de ses voisins: un peu de ce realisme des vulgarites qui avait
+commence a poindre avec Le Sage, et qui devait etre vite a la mode en
+France, ou le realisme n'a le plus souvent ete qu'un certain gout de
+s'encanailler; un peu de sensibilite et de vertu larmoyante; un peu de
+polissonnerie.
+
+Et voila, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates
+extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants.
+C'est qu'ils ont ete ecrits comme par deux hommes, l'un psychologue,
+contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est
+exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siecle
+qui connaissait le gout du jour et qui expediait, comme a la tache, des
+pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y
+a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'ou suit dans
+l'ouvrage commun quelque incoherence.
+
+Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux a peu pres tout seul, et sans
+collaborateur trop apparent? Oui, et c'est la que nous allons le
+considerer pour achever de le bien connaitre.
+
+
+
+III
+
+MARIVAUX DRAMATISTE
+
+Il etait ne pour le theatre, et plutot le theatre etait l'endroit ou
+ses qualites devaient se trouver dans tout leur jour,--ou ce qui lui
+manquait n'est point necessaire,--ou, enfin, il se pouvait qu'il fut
+contraint de renoncer a ses defauts, justement parce qu'ils y sont plus
+graves qu'ailleurs.
+
+Cet art psychologique ou il etait fin ouvrier, le theatre en vit;
+c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui
+reussissent a la scene, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont
+point des tableaux tres riches et abondants des moeurs humaines que le
+theatre peut nous presenter, c'est l'analyse tres nette, tres diligente
+et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque piece, et c'en est
+assez; c'est l'evolution, bien suivie en ces phases successives, d'un
+ou de deux sentiments, qu'on saura presenter et opposer d'une maniere
+dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de
+personnages, tous bien saisis, c'est-a-dire d'une multitude de
+renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas meme de
+personnages trop complexes, sous peine de n'etre plus clair. Au theatre
+l'homme est comme depouille de tous les accessoires de son caractere, il
+est reduit a ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces
+passions sont etudiees dans tout leur detail et etalees dans tout leur
+developpement.
+
+Essayez de mettre _Gil Blas_ au theatre. Vous vous apercevrez d'abord
+que tant de personnages si varies, tous si precieux pourtant, deviennent
+inutiles et genants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et
+ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance
+enorme; et que des lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est
+trop en surface pour les proportions que vous etes contraint de lui
+donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il
+faut laisser tomber, et un caractere qu'il faut creuser davantage.
+
+Eh bien, Marivaux etait a son aise au theatre precisement parce qu'il
+savait creuser un caractere, et parce que le grand tableau de moeurs,
+qu'il n'eut pas su remplir, ne lui etait pas demande la.
+
+Il n'etait qu'a demi realiste, et comme par caprice. Ceci encore, au
+theatre, n'etait point mauvais. Le theatre n'admet le realisme qu'a
+legeres doses, parce que le realisme est tout fait de menus details, et
+que le theatre procede par grandes lignes. Une scene episodique realiste
+a de la saveur au theatre; mais les grandes passions eternelles (sous
+de nouvelles couleurs et regardees d'un nouveau point de vue, tous
+les cinquante ans), voila toujours le fond ou il ne faut pas tarder a
+revenir, et ou le spectateur vous ramene.
+
+Ses complaisances pour le gout du temps, sensiblerie fade ou manie de
+libertinage, n'avaient guere leur place sur la scene, ou la gauloiserie
+est bien recue, mais ou l'art de provoquer des mouvements honteux est
+absolument proscrit; ou les sentiments delicats sont bien accueillis,
+mais ou la comedie larmoyante n'avait pas encore pu s'etablir en
+faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce gout de pleurnicherie
+sentimentale, il l'aurait apporte la, comme fit La Chaussee; mais j'ai
+cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses
+volumes, et aussi n'y a-t-il pas songe en un genre d'ouvrages ou la mode
+ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent etre courts.--Enfin
+ses defauts, bien personnels ceux-la, d'abstracteur de quintessence
+et d'explicateur a perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses
+confuses a force d'etre multipliees, et galimatias dans la finesse,
+pouvaient le perdre absolument au theatre,--a moins que le theatre ne
+l'en detournat. C'etait partie de va-tout. Subsistant, ces defauts
+eussent ete la odieux; mais precisement parce qu'ils devenaient odieux,
+ils pouvaient, la, lui sembler tels, et le degouter, et, a force
+d'apparaitre extremes, etre amenes a disparaitre. Dans une circonstance
+ou une sottise serait enorme, ou bien on la fait, ou bien son enormite
+vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrive, ou a
+peu pres; car les defauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive
+qu'ils se contiennent.
+
+Rien ne montre mieux que cet exemple combien le theatre est une bonne
+discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le
+theatre a ramene les defauts de Marivaux a la mesure de demi-qualites,
+de dons aimables et un peu suspects, de graces legerement inquietantes.
+Comme il faut etre court au theatre, ses longueurs se sont restreintes a
+de simples nonchalances;--comme il faut etre vif, ses analyses se sont
+ramassees en traits rapides et penetrants, et les coups de sonde ont
+remplace les longues galeries souterraines;--comme il faut etre clair,
+son galimatias est reste dans les honnetes limites du precieux; et de
+tout cela s'est forme le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est
+le plus joli des defauts, ou la plus perilleuse des qualites, ou une
+bonne grace qui s'emancipe, ou un mauvais gout qui se modere.
+
+Le theatre lui etait donc un lieu favorable en somme, ou ses dons
+avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur
+correctif; et ou il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a
+d'original s'accommodant bien a la scene, et ce qu'il a de commun ne
+pouvant guere y trouver place.
+
+Aussi ce theatre de Marivaux est-il d'une qualite rare et precieuse. La
+premiere impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce
+qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de
+metier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un metier a
+lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable.
+Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle exterieur
+au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les
+separe, corrigee par une circonstance accidentelle qui les reunit;--et
+point de tuteur barbare, de pere terrible, d'oncle sauvage et
+stupide;--et pas davantage de _peinture de la societe_ (oh! non!);
+point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers
+d'industrie, de "chevaliers a la mode", de valets flibustiers, de
+parvenus, de femmes galantes, de devotes, de directeurs;--et point
+non plus de _comedies de caractere_: point de piece qui s'intitule le
+distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le decisionnaire, le
+grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariatre,
+le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement
+de dix lignes de La Bruyere en cinq actes!--Quel singulier theatre!
+Voila qui ne ressemble a rien! Mais deja c'est quelque chose que cela,
+et l'on en est comme tout repose et rafraichi.
+
+On lit de plus pres, et l'on s'apercoit qu'il y a la un genre nouveau,
+une sorte de _comedie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des
+"nouvelles", ou bien plutot, de petits romans traites dans la maniere
+dramatique, du reste avec le moins de procedes dramatiques qu'il se
+puisse. Cette comedie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire
+rien du tout--a la vie courante; elle n'a la pretention ni de corriger
+les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une these ni un miroir; elle
+est faite d'une douce et legere aventure de coeurs entre gens qu'on n'a
+jamais rencontres dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce
+theatre la comedie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur
+les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et
+de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, a cette
+conclusion, tres fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays
+qui n'est nullement geographique. Les suivantes sont des dames tres
+bien elevees, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont
+ingenieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont
+des naivetes, de petites impatiences, de legers et adorables manques de
+reflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas
+une grande distance, non seulement d'allures, mais meme de race, entre
+maitres et valets. Au theatre les acteurs jouent ces roles chacun selon
+son "emploi" et retablissent la difference; mais examinez, et vous
+verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les meres (le plus
+souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les peres dressent
+des pieges joyeux ou se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie
+et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est leger, capricieux,
+aerien, fait de rien, ou d'un reve bleu, qui nous emmene bien loin, loin
+des pays qui ont un nom, dans une contree ou l'on n'a jamais pose le
+pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a
+les moeurs les plus douces, les caracteres les plus aimables, des
+imperfections qui sont des graces, et que c'est un delice d'y habiter.
+
+--Autrement dit, cette comedie est ultra-romanesque, et differe de
+toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune
+d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-la ne sont que des
+ames, cela est clair; mais des ames peuvent avoir une certaine realite,
+qui consiste a ressembler aux notres tout en etant beaucoup plus belles;
+elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste a aimer, a desirer, a
+sentir, a se chercher, a se fuir, a se contracter douloureusement dans
+la tristesse, a s'epanouir delicieusement dans la joie, a hesiter dans
+l'incertitude, a se mouvoir enfin librement dans l'atmosphere legere et
+pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux
+parler l'historien de moeurs, n'a guere que faire ici, il me semble
+que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris
+autrement la comedie. Il a considere des ames humaines parfaitement en
+dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fut, mais qui etaient
+bien des ames humaines, et qu'il regardait de tres pres. Il n'est
+fantaisiste que de premiere apparence, et parce qu'il supprime a peu
+pres le support materiel et l'habitacle ordinaire des esprits humains;
+mais avec les ressorts memes de ces esprits, il ne badine point; il
+n'invente pas, il est tres informe et tres diligent, et il arrive ainsi
+que ce theatre, qui contient si peu de _realite_, contient plus de
+_verite_ que beaucoup d'autres.--Il est tres libre, tres degage, tres
+affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il
+parait tres imaginaire, et tout a coup on s'apercoit qu'il est tres
+profond. Figurez-vous qu'on dit a Racine: "Vos Grecs ne sont pas des
+Grecs. Ils sont du temps d'Homere et ils n'ont rien d'homerique." Il eut
+repondu sans doute: "Ce ne sont guere des Francais davantage. Ce
+sont des hommes. J'ai un gout pour l'etude des sentiments humains en
+eux-memes, et ce gout ne s'accommode guere du souci de la couleur des
+temps et des lieux. S'il me conduit a tracer des developpements de
+passion qui ne soient ni d'un siecle ni d'un autre, mais qui soient
+vrais, il suffit peut-etre." A un degre inferieur, et dans un autre
+ordre, Marivaux procede de meme. La couleur locale de la comedie,
+c'est le realisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-etre, etant
+connaisseur en choses de l'ame, il nous donne l'impression de la verite
+pure. Veut-on voir comment une idee de comedie lui vient en l'esprit, et
+d'ou il part pour en faire une? Allons chercher une comedie qu'il n'a
+point faite, et dont il n'a jete sur le papier que la matiere:
+
+"J'ai eu autrefois une maitresse qui etait savante. Sa folie etait de
+philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela
+m'impatienta... J'avais remarque quelle etait glorieuse de savoir si
+bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris
+de sa penetration. Elle m'en croyait enchante. Savez-vous ce qui arriva?
+C'est que pendant qu'elle definissait les passions, je lui en donnai en
+tapinois une pour moi, que sa vanite lui fit prendre par reconnaissance,
+et qui m'ennuya a la fin, parce que j'en meprisais l'origine. Elle fut
+fachee de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,
+comme elle aimait a philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela
+en me retirant. Elle ne parlait des passions que par theorie. Il n'y
+avait que son esprit qui les connut, et je les lui avais mises dans le
+coeur... des lors je crois qu'elle s'occupa plus a les sentir qu'a les
+examiner."
+
+Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et c'aurait pu devenir
+une comedie de Marivaux. C'est une analyse d'une facon d'aimer. La
+Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu
+l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que
+parler d'amour c'est deja le foire. Voila justement le sujet de cette
+comedie que Marivaux n'a pas ecrite.
+
+La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour
+avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'etre sure de
+ne point le ressentir, quand on cause en theoricien, avec une froide
+raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet,
+il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien!
+quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de
+s'entretenir avec une femme superieure."
+
+LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanite de l'amour pour trouver
+un homme aimable; mais je sais connaitre le merite. Le marquis est fort
+bien. Voila un homme qui m'apprecie.
+
+LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est facheux.
+Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne
+sait avec qui causer. Il me manque...
+
+Ah! vous voila, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre
+femme est sans doute languissant...
+
+LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme superieure est intimidant. Les
+femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent.
+
+LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empeche de sentir?
+
+LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction.
+
+LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-etre.
+
+LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'a moitie. Mais
+il n'est point de secret pour vous; et connaitre le fond de la passion,
+c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage!
+
+LA COMTESSE.--Pour qui?
+
+LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui
+ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les
+philosophes; on les admire.
+
+LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme deguisee de
+l'amour?
+
+LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une facon de le ressentir.
+A ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien!
+
+LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime!
+
+LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez a badiner. Mais ce
+serait pour faire une etude sur la fatuite des hommes en ma pauvre
+personne.
+
+LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'etais
+sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-etre de le croire! Il
+est tres borne, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce
+pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si
+on l'aimait, ne fut-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le
+decourager en l'eblouissant..."
+
+Voila la methode de Marivaux. Decomposer un sentiment, en saisir les
+elements, demeler les parties dont il se compose, et de ces legers
+mouvements du coeur, de leur suite, de leurs demarches, de leurs chocs
+et de leurs conflits faire le drame lui-meme avec ses peripeties
+couvertes, secretes, intimes, cachees meme aux yeux des personnages, et
+surtout aux leurs.
+
+Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de
+faire ce travail menu et delicat d'analyse. A vrai dire, il n'y en a
+qu'un. Les femmes, a l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour.
+Il ressemble aux femmes extremement. Sa petite decouverte est tout
+simplement d'avoir introduit l'amour dans la comedie francaise; et cette
+petite decouverte etait une tres grande nouveaute,
+
+Je ne crois pas exagerer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des
+amoureux sur notre theatre comique; seulement il n'y avait pas eu de
+peintures de l'amour. L'amour etait un des ressorts de toutes les
+comedies; il n'en etait jamais le fond et la matiere. L'auteur comique
+nous presentait une Angelique qui etait amoureuse de Valere, et un
+Valere qui etait le soupirant declare d'Angelique. Leur amour etait
+chose acquise, fait authentique, anterieur a l'ouverture des debats;
+et ce qui s'opposait a cette passion, et comment elle finissait par
+triompher des obstacles, la etait la matiere de la comedie. Il semblait
+que l'amour fut un fait tout simple, qu'on ne decompose point,
+irreductible a l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On
+nous disait: "Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas a y
+revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comedie part de la, et
+elle porte sur autre chose."--C'est pour cela que vous voyez tant de
+titres de comedies qui annoncent des analyses de caractere: _Avare,
+Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comedie qui
+s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme a bonnes fortunes_, je n'ai pas
+besoin de dire que c'est autre chose. A voir de pres, on s'apercoit bien
+que chez nos comiques l'amour est meme a peine un _ressort_; il est une
+maniere de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux
+des personnages auxquels il doit s'interesser. Comme il est entendu,
+au theatre, que c'est les amoureux qui ont raison, a condition qu'ils
+soient aimes, l'auteur nous dit en commencant: "Amoureux: Angelique et
+Valere. Vous etes prevenus que c'est des autres que je vais me moquer.
+Quant a eux, je ne m'en occuperai qu'au denouement; et c'est bien
+naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques." Mesurez
+l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comedies classiques, et
+jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine
+pourrez-vous citer comme sortant de cette regle le _Depit amoureux_, qui
+n'est qu'une comedie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie
+une etude sur une maniere comique d'aimer, et en grande partie autre
+chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-meme et ses demarches eut paru
+moins du domaine de la comedie que du roman.
+
+Marivaux a cru que l'amour n'etait pas un fait simple, qui ne put servir
+que d'un point de depart. Il a vu qu'il etait compose de beaucoup
+d'elements divers, qu'il avait ses raisons d'etre, et ses
+developpements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_
+par consequent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comedie en
+lui-meme_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comedie, d'avoir des
+obstacles exterieurs a lui.
+
+Il a vu cela parce qu'il etait bon psychologue, et surtout parce qu'il
+avait une admirable psychologie feminine, j'entends une psychologie de
+la femme comme il semblerait qu'une femme seule put l'avoir. On est
+quelquefois etonne de sa penetration sur ce point. Par exemple, c'etait,
+c'est peut-etre encore une banalite que d'estimer que les femmes sont
+fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai
+que pour ceux qui ne font que les ecouter, et qui s'en tiennent a
+leurs paroles. A ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois
+d'artifice. Mais c'est une injustice veritable. Comment un etre qui est
+tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que
+mentir. Precisement parce qu'il a conscience que la vivacite de ses
+sentiments et son incapacite de reflexion livre a tout venant ses
+secrets, il essaye peut-etre d'abuser par ses discours. Mais ce
+n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper
+autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'a ne pas l'ecouter: la verite
+sort et eclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses
+regards, de toutes ses attitudes, et se precipite de tout son etre. Ce
+qu'il pense, il vous l'apprend toujours "par une impatience, par une
+froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux,
+en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la
+jalousie, du calme, de l'inquietude, de la joie, du babil, et du silence
+de toutes les couleurs... Une femme ne veut etre ni tendre, ni delicate,
+ni fachee, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est
+charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire.
+Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour
+qui perce a travers son silence[25]?"
+
+[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.]
+
+Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles
+eprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un theatre tout
+nouveau dans la tete. La comedie de l'amour, voila ce qu'il a ecrit, et
+que personne n'avait ecrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et
+precisement Marivaux est un Racine a mi-chemin, un Racine qui ne pousse
+pas le conflit des passions de l'amour jusqu'a leurs consequences
+funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'ecrit
+que le second acte d'_Andromaque_.
+
+On a dit qu'il n'avait jamais peint que "l'aube de l'amour", que l'amour
+en ses commencements incertains et indecis, et qui s'ignore encore.
+C'est que c'est la, et non ailleurs, qu'est la comedie de l'amour.
+L'amour declare, connu de celui qui l'eprouve et de celui a qui il
+s'adresse, n'est point matiere de comedie a lui tout seul. Car de deux
+choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou
+il est heureux, et il n'y a rien a en tirer du tout. L'amour commencant,
+au contraire, peut etre comique, parce qu'il s'ignore pendant que le
+spectateur s'en apercoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il
+hesite, recule, louvoie, se prend aux pieges des precautions dont il se
+defend; par tout ce qui s'y mele de depit, de honte, de fausse honte,
+de fierte qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par etre
+confondu, de mille autres choses, et la est le drame gai et divertissant
+de l'amour.--Dans une comedie ou l'amour n'est pas un ressort, mais le
+fond meme, c'est le moment ou les amoureux s'apercoivent clairement
+qu'ils aiment, _qui est celui du denouement_, et, au contraire des
+autres, c'est par la declaration d'amour que ce genre de drame doit
+finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comedies de
+Marivaux.--On concoit combien cette maniere d'entendre la comedie rend
+le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec surete le travail
+insaisissable d'un sentiment a peine forme au fond d'un coeur, et le
+rendre tres visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il
+doit etudier des passions si indecises encore que ceux qui ont le
+plus d'interet a s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le
+spectateur qui n'a que l'interet de son plaisir doit les voir pleinement
+et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence,
+sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait,
+facile a faire connaitre une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives
+d'une passion secrete, des velleites de l'amour. Il y a de la gageure
+dans cette conception de l'art et le desir malicieux, la pretention
+piquante de vouloir etre compris sans presque rien dire. Marivaux a de
+la femme jusqu'a la coquetterie.
+
+Il reussit du reste pleinement a ce jeu aimable. C'est que, d'abord,
+cette science si sure qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la
+complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a
+pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matiere d'amour
+seulement, n'a su demeler si finement ce qui entre dans la composition
+d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle
+circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui
+l'amene a prendre peu a peu conscience de lui-meme, c'est ce qu'il voit
+et montre ensuite.--Ici, il est fait de depit amoureux (_Surprises_):
+que deux personnes qui ont jure de ne plus aimer se rencontrent et
+se confient leurs resolutions, il y a de grandes chances qu'elles en
+arrivent a la sympathie, et de la a l'amour: "Comme celui-ci sait me
+comprendre!"--La il est fait d'impatience de ce qu'on possede et du
+desir de ce qu'on vous defend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est
+fait de la honte meme d'aimer: "Quoi! l'on me soupconne d'aimer! J'ai
+bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! ecartons cette idee..." Il
+ne faut pas l'ecarter avec violence, parce que la combattre c'est
+s'en preoccuper, et deja voila qu'on aime (_Jeu de l'amour et du
+hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naif d'etre aime, de bonte,
+de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous
+repete que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'a force de se
+dire: "C'est vrai, je serais folle!" on finit par penser: "Serait-ce si
+fou?" (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances,
+une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme
+Moliere, lequel connait les grands, mais qui nous surprend et nous
+inquiete un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu
+languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marque chaque
+inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait
+veritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses
+premieres amours. On sent que le present n'efface qu'a moitie le passe,
+que le desir ne fait qu'un peu tort a la gratitude. Au fond il les aime
+toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme
+il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de
+fait, qui est dans l'homme, est indique, avec mesure du reste, d'une
+maniere tres heureuse.--Silvia, au contraire, des qu'elle aime ailleurs,
+n'aime plus ou elle aimait. L'ancien sentiment est ruine absolument par
+le nouveau. Elle n'est plus retenue meme par un regret; elle ne se sent
+plus attachee que par le devoir, ce dont il est facile de venir a bout.
+
+Et tout cela, dira-t-on, est bien frele, bien tenu, et, qui sait? bien
+superficiel peut-etre. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne
+serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et a force de nous
+montrer de quels elements l'amour se compose, amour-propre, depit, et
+autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait precisement
+de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection;
+mais il y a aussi beaucoup a dire. Et d'abord nous sommes ici dans la
+comedie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette
+et de Phedre, est affaire de tragedie ou de drame. L'amour-gout, pour
+parler comme Stendhal, qui, fortifie par l'accoutumance, l'estime, les
+bons rapports, peut aller tres loin et peut-etre plus loin que l'autre,
+est essentiellement du domaine de la comedie, parce qu'il est dans les
+conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir a la comedie
+de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est
+redoutable comme les armees qui marchent en bataille, ainsi qu'il est
+dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des
+sentiments dont il se mele, ou dont il nait, ou qu'il fait naitre, car
+tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison meme, forme
+un petit drame a lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame
+divertissant et tendre parce qu'il a pour denouement, "apres beaucoup de
+mystere", comme dit La Rochefoucauld, l'eclosion de l'amour meme.
+
+Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce
+qu'il est, et qu'a le decomposer, on risque tout simplement de passer a
+cote; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce
+sublime et cet absolu. "Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a
+connue Chamfort a celui qui lui plaisait.--Arretez, repondit le galant;
+si vous le savez, je suis perdu." Le galant avait de l'esprit et meme de
+la profondeur; mais il y avait a repondre: "Sans doute, le grand amour
+romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux,
+meme pour voir vos merites. Mais si ce n'est pas etre aime pour soi-meme
+qu'etre aime pour ses qualites, au moins est-ce etre aime pour quelque
+chose qui nous touche d'assez pres. L'amour mele d'estime, par exemple,
+s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agreable. L'amour,
+ne peut-etre du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est
+tout au moins une preference. Ainsi de suite; et de tels sentiments
+on peut encore s'accommoder."--Eh! oui! et c'est de ce train que
+vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manege de l'amour
+susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degre
+et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comedie.
+
+Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que "s'il existe
+un amour pur et exempt du melange des autres passions, c'est celui qui
+est cache au fond du coeur et que nous ignorons nous-memes." Eh bien,
+c'est cet amour qui s'ignore, precisement, que peint Marivaux, ou, du
+moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mele de ces
+autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-meme, dont il
+a besoin pour se connaitre et en quelque sorte pour revetir un corps;
+mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a ete longtemps
+cache au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comedie de l'amour
+est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est
+un malin plaisir, un des plus vifs au theatre, de voir plus clair dans
+les sentiments des personnages qu'eux-memes, et de savoir mieux qu'eux
+ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui
+s'ignore longtemps c'est bien l'amour meme, et qu'on s'interesse a
+l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance
+a se connaitre ou a se faire entendre, que quand il se heurte a un
+obstacle exterieur: on voudrait l'aider a naitre. Et quand ces autres
+passions, depit, amour-propre, capables de le faire eclater, commencent
+a poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait
+aux personnages pour les exciter un peu: "Sois donc jaloux! Tu vas
+t'apercevoir que tu aimes!"
+
+Elle est touchante encore, cette comedie de l'amour, parce que l'auteur
+y a repandu une exquise bonte. C'est notre Terence, un Terence un peu
+attife. Ses personnages sont d'une bonte charmante. Il n'y a rien de
+plus difficile que de mettre la bonte au theatre, parce qu'elle y prend
+tres vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger
+parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut oter Silvia a
+Arlequin. "Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il
+ne l'epouse pas.--A la verite, il sera d'abord un peu triste; mais il
+aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il
+l'epouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui
+qui rira, et il n'y a point plaisir a rire tout seul."--Voila leur
+maniere; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.
+
+Ou l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et
+cette bonte qu'il mele a toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le
+_Legs_ est une etude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un
+peu plus, va devenir insupportable. Il est tres aime. Rien de mieux vu;
+les hommes de ce genre ont tres souvent beaucoup de succes, des succes
+serieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un
+de ces elements de l'amour que Marivaux a si bien demeles; on met son
+amour-propre, et Dieu sait a quel degre d'entetement va
+l'amour-propre chez une femme, a apprivoiser un ours; c'est une belle
+victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rebarbatif par timidite,
+et que la femme qui l'aime s'en est apercu; mais il fallait plus que la
+finesse feminine, il fallait de la bonte pour s'en apercevoir.
+
+Tel est le fond de la comedie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout
+nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de tres profond sous
+les apparences d'un jeu de societe. Marivaux, en mettant l'analyse de
+l'amour dans la comedie, a conquis a la comedie des terres nouvelles.
+Il a trace des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, "il
+connait tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route";
+Voltaire a raison; mais on pouvait repondre: "La ou personne n'est alle,
+il n'y a pas meme de sentiers."
+
+La maniere dont il dispose ses legeres fictions dramatiques est
+bien interessante a suivre de pres. Il n'y a chez lui aucun art de
+"composition", j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de
+"metier". Cela tient d'abord a ce qu'il n'en a point, et ensuite a ce
+qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas compose de faits
+materiels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire
+une suite enchainee et logique aboutissant a une conclusion contenue
+dans les premisses: il est compose de faits moraux se succedant
+d'eux-memes, sans la moindre circonstance exterieure qui les suscite ou
+les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art
+meme de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le
+progres meme des sentiments. L'intrigue n'est point necessaire la ou le
+mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'evolution
+meme des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention
+proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit
+parfaitement la succession des sentiments dans les ames, inventer n'est
+point necessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement
+son invention a trouver une _situation_, et, la situation trouvee,
+laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera meme une tendance
+commune a tous les grands psychologues au theatre de reduire l'intrigue
+a rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, a _Berenice_; et quand il
+a trouve ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on
+lui reproche de n'avoir pas d'invention, il repond: "Precisement! J'ai
+l'invention par excellence. L'invention _consiste a creer quelque chose
+de rien_."
+
+A la verite, dans un grand drame, une situation et l'evolution naturelle
+des sentiments qu'elle a mis en presence ne suffit pas. Les sentiments,
+d'eux-memes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps
+pareils a ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas necessaire
+que quelques circonstances habilement menagees les renouvellent, les
+pressent, et les fassent comme tourner pour presenter leurs divers
+aspects. Pour que nous ne voyions point Phedre toujours pleurer et
+mourir, il faut que Thesee soit cru mort, puis que Thesee revienne, puis
+que les amours d'Aricie soient connus de Phedre, et c'est la l'intrigue,
+que, nonobstant ses dedains, Racine est passe maitre a disposer. D'un
+psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il
+n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit,
+il sera a l'aise dans les ouvrages de courte etendue ou l'intrigue lui
+est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine ou le
+secours de l'intrigue lui serait indispensable.
+
+C'est ce qui est arrive a Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites
+pieces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence,
+qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisee du
+mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variete, parce qu'ils n'ont
+pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples
+machines, mais machines qui servent, l'evolution d'un sentiment etant
+accomplie, a en faire paraitre un autre, lequel, a son tour, fait son
+chemin, marque son trait, et complete la peinture du caractere.
+
+De la le seul defaut serieux des petits drames de Marivaux: ils ont une
+certaine uniformite, et ils sont un peu prevus. Ils ne nous trompent
+point; nous savons un peu trop ou ils vont. Rien n'est sot, dans le
+theatre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un
+caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on
+se dit apres coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet
+inattendu-la, c'est connaitre le fond des choses; et savoir ne pas
+le montrer tout d'abord, c'est avoir des reserves de renseignements
+psychologiques et etre habile a les dissimuler, c'est la science menagee
+par l'art.
+
+Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (tres relative, et qu'on ne
+peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maitres du theatre),
+qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement meme de
+ces sentiments si delies? Ces gens qui ont des commencements de passion
+si impalpables, des lueurs d'emotion si fugitives, des aubes d'amour si
+delicieusement indistinctes, ils sont soupconnes d'etre ainsi pour
+etre agreables a l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonte a se
+comprendre si tard; c'est peut-etre avec complaisance qu'ils passent si
+lentement du crepuscule de l'inconscient a la lumiere de la conscience.
+On est tente de leur dire, quand ils s'apercoivent qu'ils aiment ou
+qu'ils n'aiment plus: "Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque
+temps?"
+
+Et ils repondraient: "Peut-etre; et peut-etre aussi n'est-ce point pour
+le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre
+amusement, mais pour le notre, que nous ne nous pressions point
+d'aboutir, et n'avions point hate d'eclore. C'est un grand delice que de
+ne point savoir ou l'on en est en pareille chose, et le chatouillement
+que des raffines plus vulgaires que nous eprouvent a ne pas dire tout de
+suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, a ne pas meme le penser, et
+a ne pas trop le sentir."
+
+Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et legeres, et il n'y
+eut jamais hommes aussi habiles qu'eux a manier leur coeur comme un
+instrument de musique tres delicat, tres susceptible et infiniment
+complique.
+
+
+
+IV
+
+Marivaux, qui meritait d'etre commensal de M. de La Rochefoucauld et ami
+de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eut cause finement avec Joubert
+ou avec Henri Heine, est un peu deplace au XVIIIe siecle.--Il en tient,
+certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crebillon
+fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un
+temps ou la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et
+delie en un temps ou ce n'est pas exagerer que de dire que tout le monde
+a vu un peu gros en toute chose. Malgre son Jacob, il a la connaissance,
+le sentiment et le gout de l'amour tres delicat, tres pur, tres
+timide et un peu inquiet de lui-meme, en un temps ou l'amour est, a
+l'ordinaire, une grossierete exprimee en tours spirituels.--Il est un de
+ces hommes du XVIIe siecle que le XIXe siecle comprend et prend plaisir
+a comprendre. Place entre les deux par la destinee, il n'a pas reussi
+pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son
+merite fut estime, mais pour qu'il remplit tout son merite. En l'un ou
+en l'autre, il eut ete plus goute, et meme il fut devenu plus digne de
+l'etre. Il eut fait des romans moins gros, et ou certaines banalites de
+sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouve place. Il eut, au
+theatre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comedie, ce qui avait
+a peine ete essaye jusqu'a lui, et le public, un peu guide par Racine
+ou par Musset, s'en fut apercu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas
+grand, mais il est considerable, parce qu'il a invente quelque chose
+dont on ne s'etait point avise, et qu'il est assez difficile meme
+d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Moliere
+jusqu'a Beaumarchais et peut-etre au dela. Il fait beaucoup songer a
+Racine, a un Racine qui aurait passe par l'ecole de Fontenelle. Il a
+beaucoup bavarde, un peu coquete, et dit deux ou trois choses exquises,
+qui, quand on y regarde d'un peu pres, se trouvent etre des choses
+profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour
+cela que la posterite s'est engouee, sans avoir lieu d'en rougir, de
+cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux,
+qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.
+
+
+
+MONTESQUIEU
+
+
+
+La plupart des etudes qui ont ete publiees sur Montesquieu ont un
+caractere commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un cote du
+grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun
+rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;
+et si je fais de meme, comme je ferai certainement, peut-etre ne sera-ce
+qu'a moitie de la mienne. C'est que Montesquieu lui-meme, sans etre
+precisement ni mobile, ni fuyant, a la facon d'un Montaigne, a comme un
+caractere d'ubiquite. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne
+font pas societe tres etroite, et dans son esprit plusieurs systemes,
+qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donne la peine,
+ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans etre
+enchaine. Il est partout; et la continuite, l'embrassement, la vaste
+etreinte lui manquent pour etre, ou pour paraitre, universel.
+
+Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un
+homme des temps a venir, un conservateur, un aristocrate, un democrate,
+un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose
+encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres,
+admirablement clair et lumineux au contraire, mais a l'etat d'etoiles
+brillantes, point coordonne par quelque chose qui ramasse, ou, seulement
+qui nous guide. C'est un monde immense et brillant ou manque une loi de
+gravitation.
+
+Il faudrait, pour l'exposer sous forme de systeme, avoir plus de genie
+qu'il n'en a eu, ce qui est peut-etre difficile; ou plutot faire entrer
+ces diverses conceptions dans un systeme plus etroit que chacune
+d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-etre ce qu'il y a de mieux a
+faire est de le decrire par parties, patiemment et fidelement, quitte
+ensuite a indiquer, a nos risques, non point la pensee qui nous semblera
+envelopper toutes ses pensees--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il
+y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusees parmi
+ses tendances; les idees qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont
+au moins pour elles qu'elles lui sont plus cheres; la doctrine, qui,
+sans etre plus, a le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du
+moins celle ou il prefererait vivre si elle devenait une realite.
+
+
+
+I
+
+MONTESQUIEU JEUNE
+
+Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps tres
+spirituel, tres curieux; tres intelligent, tres frivole, et qui semble,
+dans tous les sens de ce mot, ne tenir a rien. Ce monde n'a plus
+d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser.
+Il ne s'appuie a quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui etaient
+religion, morale, et patriotisme sous forme de devouement a une
+royaute patriote; qui etaient encore, a un moindre degre, enthousiasme
+litteraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une
+certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas meme
+celle qui consiste a croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura
+une un jour, certitude sous forme d'esperance qui sera celle du XVIIIe
+siecle, et au dela.--En attendant, ou plutot sans rien attendre, il
+s'amuse de lui-meme, se decrit dans de jolis romans satiriques, dans
+des comedies sans profondeur et sans portee, et s'occupe, sans s'en
+inquieter, de sciences, ou plutot de curiosites scientifiques. Avec
+cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et tres irrespectueux des
+autres, comme de lui-meme; se moquant de l'antiquite autant au moins que
+du christianisme, et un peu pour les memes raisons, l'antiquite etant
+une des religions du siecle qui le precede; mettant en question l'art
+lui-meme, et tres dedaigneux de la poesie, comme de tout ce dont il
+a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu mediocre et un peu
+impertinent.
+
+Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-la, el il lui en
+restera toujours quelque chose (comme aussi des sa jeunesse, il ne tient
+pas tout entier dans ce caractere). Au premier regard on dirait un
+Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et precieux. Il n'a ni conviction
+forte, ni sensibilite profonde. Il est homme du monde aimable, et meme
+charmant, "la galanterie meme aupres des femmes", dit un contemporain;
+mais sans attachement durable ni profonde emotion; "Je me suis attache
+dans ma jeunesse a des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Des que j'ai
+cesse de le croire, je m'en suis detache soudain[26]". Il a l'ame la
+moins religieuse qui soit. Les athees sont plus religieux que lui; car
+l'atheisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de
+la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une preoccupation a
+l'endroit de l'objet hai. Montesquieu ne songe pas a Dieu. Il n'en
+parlera guere qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme
+d'un etre, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
+aucunement.
+
+[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). "Dans
+le nombreux serail ou j'ai vecu, j'ai prevenu l'amour et l'ai detruit
+par l'amour meme." (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idee que c'est
+dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-meme, et
+l'on s'accorde a l'y reconnaitre.)]
+
+Il n'est pas chretien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre
+le christianisme, non plus a la Fontenelle, indirect et voile, mais
+acere et rude, a la Voltaire: "Il y a un autre magicien plus fort...
+c'est le Pape: tantot il fait croire que trois ne sont qu'un; que le
+pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas
+du vin; et mille autres choses de cette espece." Voila le ton general
+des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont
+nombreuses. Plus tard le ton sera tout different, mais non la pensee.
+En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des
+_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a change de caractere, il n'a pas
+change d'esprit, et il n'y a de difference que du ton plaisant au ton
+grave. Il pourra ne plus traiter legerement le christianisme, il pourra
+le considerer comme une force sociale, et non plus comme un objet de
+railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins
+encore le sentiment.
+
+Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il meprise
+les poetes, epiques, lyriques, elegiaques, pele-mele, surtout les
+lyriques[27], ne faisant grace qu'aux poetes dramatiques, ces "maitres
+des passions" parce que nos poetes dramatiques sont surtout des
+moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poetes sont pour
+lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion ou il y a du
+vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les
+plus grands poetes, a ses yeux, sont les philosophes, les createurs
+et evocateurs d'idees. Mais il n'a que des mepris pour "l'harmonieuse
+extravagance" des lyriques, pour "ces especes de poetes" qu'on appelle
+les romanciers "qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur",
+pour tous ces hommes dont "le metier est de mettre des entraves au bon
+sens, et d'accabler la raison sous les agrements". On sent la l'homme de
+raison froide qui n'aura de passion que pour les idees. Quoi qu'il en
+soit de Montaigne et de Shaftesbury, et meme de Racine, ce maitre des
+idees n'a pas aime les "maitres des passions"; cet homme qui a vu si peu
+de sentiments dans le monde n'a pas aime ceux qui en vivent et qui les
+peignent.
+
+[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.]
+
+Il y a une preuve indirecte, et comme a rebours, de ce peu de gout de
+Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les
+effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait
+d'avance, et, d'avance aussi, refute; et c'est sa refutation meme qui
+montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un
+economiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces decouvertes, demande
+_Rhedi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et
+au dela, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur
+l'humanite?--_Usbeck_ va-t-il repondre par les arguments de Goethe:
+Qu'importe? plus de verite, plus de lumiere, plus d'horizon, plus
+d'espace; epuisons toute la faculte humaine, pour remplir toute l'idee
+de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par "_l'homme a
+quatre pattes_" de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente
+le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers,
+et voila l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne
+vaut-il pas mieux que d'etre un de ces peuples barbares "ou un singe
+pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait
+meme distingue par sa gentillesse?"--Il est possible; mais de l'art
+pour l'art, c'est-a-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les
+raisonnements d'Usbeck.
+
+[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.]
+
+De son temps, il en est encore par un certain souci de choses
+scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie
+experimentale_. "Le philosophe epuise sa vie a etudier les hommes...",
+disait La Bruyere. Le philosophe de 1715 epuise ses yeux a dissequer un
+insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blame, ni le tienne pour
+inferieur a l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du meme coup,
+le nouveau tour des idees. Montesquieu disseque donc, et observe, et use
+du microscope, et fait des rapports a l'Academie de Bordeaux sur ses
+etudes d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Academie
+des sciences? Non. Il est seulement de sa generation, et c'est un point
+a ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe
+siecle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque
+encyclopedique, la curiosite des choses de sciences, l'idee plus ou
+moins arretee que la est la clef d'un monde nouveau.
+
+Mais l'esprit de sa generation, il le montre surtout dans la maniere
+dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_
+sont significatives. Voltaire a raison, cela est "facile a faire",
+j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous
+reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit.
+Elles sont d'une frivolite charmante. En voulez-vous une preuve qui
+saute aux yeux? Elles font paraitre La Bruyere profond. Oui, veut-on,
+de parti pris, trouver La Bruyere, non seulement tres serieux, tres
+convaincu et tres penetrant, ce qu'il est, mais grand philosophe,
+donnant le dernier mot de la misere humaine et encore d'une sensibilite
+dechirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyere un
+Pascal? Il n'y a qu'a commencer par les _Lettres Persanes_.
+
+Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavaliere, un
+sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace
+toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et
+cassant, infiniment difficile a attraper, du moins a un pareil degre
+d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que
+voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur
+de pierre philosophale, une coquette, un pedant, un petit-maitre, un
+directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas meme cela, le front
+plisse d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une
+coquette, le geste fat d'un petit-maitre, le dos arrondi d'un directeur.
+Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualites bien saisies au
+vol. Dans La Bruyere il y a, comme dit Voltaire, "des choses qui sont de
+tous les temps et de tous les lieux"; c'est-a-dire que, ne peignant que
+ce qu'il voyait, La Bruyere a penetre assez avant pour trouver le fond
+commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une
+vive lumiere. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caracteristique
+ne lui echappe point; l'homme lui echappe.
+
+Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas ete pedant; mais enfin
+sur l'homme, revele par une epoque aussi singuliere que la Regence, il
+me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime a surprendre
+et a nous dire. Le siecle sera ainsi, bon peintre satirique, faible
+moraliste, ayant de bons yeux, et tres aigus, mais ne voyant bien
+que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir
+l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme
+eternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
+tiendra a cela.
+
+Et voyez encore comme Montesquieu, en ces annees de jeunesse, est homme
+de sa date par d'autres penchants, que je ne releve que parce qu'il
+lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans
+l'imagination et de la preciosite dans le style. Nous sommes au temps
+des salons litteraires et scientifiques." Faites bien attention
+a l'epoque de Catulle, disait mechamment Merimee a une de ses
+correspondantes. C'est l'epoque ou les femmes ont commence a faire faire
+des betises aux hommes." Le commencement du XVIIIe siecle est l'epoque
+ou les salons commencent a faire dire des sottises aux ecrivains. Tout
+homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au
+moins un Cydias qui germe. Etre lu des femmes du monde qui se piquent
+de lettres est chez les auteurs une forme du desir d'etre aime, parce
+qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration litteraire est une forme
+vague de l'amour. Selon les temps cette demangeaison les mene a etre
+libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps
+de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait a un libertinage
+precieux, a un melange de mignardise et de grossierete, a une
+gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane,
+et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.
+
+Meme avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce
+travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralite des Mondes_
+il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il parait que ce
+n'est pas trop de tout un serail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant
+s'excusant de tracer des figures de geometrie sur le sable d'un parc ou
+il ne devrait y avoir que chiffres entrelaces sur l'ecorce des arbres.
+Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les memoires
+d'un eunuque. Cela est plus desobligeant qu'on ne saurait dire. Toute
+une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses graces
+manierees, semble etre ecrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est
+que c'est un jeune homme, et de genie, qui en est l'auteur.
+
+Je ne sais quel air de corruption elegante commence a se repandre des
+les premieres annees de ce siecle. Nous verrons pire, mais non point
+different. La marque du siecle apparait, une certaine impudeur froide et
+raffinee, qui ne se fait point excuser par sa naivete, qui n'a point
+le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le
+scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on
+le regrette.
+
+Tel etait Montesquieu... Nullement, tel etait un des hommes que
+Montesquieu, deja tres complexe, portait en lui, et promenait dans
+le monde. A la verite, en 1721, il faisait surtout les honneurs de
+celui-la.
+
+
+
+II
+
+MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITE
+
+Il en avait d'autres comme en reserve. Et d'abord un homme
+extraordinaire pour cette date, un homme qui n'etait point du tout
+de son temps, et qui semblait appartenir a l'epoque precedente, un
+adorateur de l'antiquite. "Ils adoraient les anciens", dit La Fontaine
+de la petite ecole litteraire de 1660. "J'adore les anciens... cette
+antiquite m'enchante...", dit Montesquieu. D'un coup nous voila bien
+loin de Fontenelle. Montesquieu depasse la Regence. Sous le sceptique
+aimable et leger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle,
+de peintures scabreuses et de malices irreligieuses, il y a un homme qui
+est attire vers quelque chose de solide et de grave. Du mepris que
+les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique,
+christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui
+que la moitie. Il n'est pas tout entier un homme a la mode.
+
+Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquite,
+ce n'est pas precisement ce que l'antiquite a de plus grand; ce n'est
+pas l'art antique. A-t-il lu Homere? Je n'en sais rien. Le sentirait-il?
+Je le crois; mais je ne reponds de rien. Ce qui "l'enchante", ce n'est
+pas ce que l'antiquite a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant.
+Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de
+Massillon, marque singuliere d'une forte originalite, qui le sauvera. Il
+aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live
+et Tacite. Le developpement d'un grand peuple, fort par ses vertus,
+sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les
+censeurs rigides, et ce Senat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul
+homme, une seule pensee traversant les ages, toute pleine d'une force
+inebranlable et d'un dessein eternel, voila ce qui le ravit. Il a le
+sens et le gout de l'eternite. Un grand monument fonde sur une grande
+force, l'empire romain etabli sur la vertu romaine, le Capitole eclatant
+rive a son rocher inderacinable, cela plait a ce meridional, a ce
+gallo-romain, a ce juriste, ne en terre latine, au pays des Ausone et
+des Girondins.
+
+Il y a une antiquite d'une certaine espece, non point fausse, melee
+seulement d'un peu de convention, et vraie d'une verite dramatique et
+oratoire, une antiquite faite de la naivete de Plutarque, de la noblesse
+de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des coleres de Juvenal, et
+des grands airs des Stoiciens, qui met dans l'esprit des lettres un
+ideal excellent et precieux de vertu austere, de simplicite hautaine, de
+frugalite un peu fastueuse, d'energie et de constance infatigable; qui,
+par l'image repetee qu'elle place sous nos yeux du desinteressement en
+vue d'une fin superieure, tend a devenir une maniere de religion. Les
+Francais ont ete tres sensibles a cet ascendant. Bossuet, si bien
+defendu par une autre religion, a senti celle-la, assez pour la
+comprendre. Montesquieu en est tres penetre, en un temps ou on l'a
+completement mise en oubli. Est-il arriere, est-il precurseur? Il est,
+en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine
+classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siecle l'a mis en
+honneur, notre XVIIe siecle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en
+perdait le sens; mais vers la fin de ce meme siecle il revivait avec une
+force singuliere, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi,
+sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme
+une superstition domestique, ce qui avait ete un culte national et
+devait devenir un fanatisme.
+
+
+
+III
+
+SON GOUT POUR LES RECITS DE VOYAGES
+
+Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble a Montaigne,
+qui est curieux de moeurs singulieres, de coutumes locales, de relations
+de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de tres bonne heure, avec
+passion, avec une grande application de reflexion aussi; car si les
+_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa
+source. Il est original par ce cote encore. De son temps on est curieux
+de sciences, comme aussi bien il l'est lui-meme; on ne l'est point
+d'exotisme. Au XVIe siecle les savants voyageaient beaucoup, mais
+surtout pour courir a la recherche de manuscrits precieux et de savants.
+Au XVIIe siecle, les Francais voyagent moins: la France est si grande,
+son influence est si loin repandue! C'est a elle qu'on vient. Au XVIIIe
+siecle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de
+ce temps a ete de croire que Paris pensait pour le monde. L'idee de
+legiferer a Paris pour l'humanite toute entiere en devait sortir.
+
+Montesquieu s'est infiniment inquiete des differentes manieres qu'on
+avait de penser et de sentir au dela des Pyrenees et des Alpes. Il
+a voyage d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres
+edifiantes et curieuses des missions etrangeres; Description des Indes
+occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi a
+l'etablissement de la Compagnie des Indes_, etc., voila ses excursions
+de bibliotheque.--Il a pousse plus loin. Il a voulu se donner le sens de
+l'etranger, non plus la science par oui-dire de ce qui se passe loin
+de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne a vivre en dehors de
+la sphere natale, cette souplesse particuliere d'intelligence que la
+transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle rape
+et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la
+Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
+attentif, lisant, regardant, ecoutant, conversant avec les hommes les
+plus celebres de toute l'Europe.
+
+Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste,
+d'economiste et d'homme d'Etat, ou le meditatif n'est nullement diverti
+par l'artiste, ou la reflexion n'est nullement interrompue par le
+spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas
+artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le
+style. Son genie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas
+fortifie. Sans ce gout de l'exotisme, Montesquieu fut reste enferme dans
+sa vision, haute et puissante, de l'antiquite heroique; et son esprit,
+reste plus etroit, eut probablement semble plus fort. C'est de la
+_Grandeur et decadence_ que fut sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau
+reve antique, il l'eut ordonne en un systeme. Le Montesquieu voyageur
+a contribue a nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de
+portee, de fonds plus riche; moins imposant et moins maitrisant.
+
+
+
+IV
+
+IDEES GENERALES DE MONTESQUIEU
+
+En effet, a mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu
+par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force
+systematique s'affaiblissait d'autant, et de meme qu'il y a en
+Montesquieu plusieurs hommes, de meme il y a aussi plusieurs pensees
+dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni
+idealiste, ni religieux, ni porte au mysterieux, ni tres sensible a la
+beaute. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut
+prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe experimental, comme dit
+Fontenelle, positiviste, il peut l'etre. Il l'est deja, de tres bonne
+heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle theorie sur les
+peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive,
+tout appuyee sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des
+realites palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici,
+tant de celibataires la, terres labourees, terres en friches, rendement
+des impots. Le sociologue positif apparait.--Le voici encore, plus
+accuse (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble
+s'emparer de son esprit. L'action inevitable du climat sur les hommes
+une premiere fois se presente a sa pensee: "Il semble que la liberte
+soit faite pour le genie des peuples d'Europe, et la servitude pour
+celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberte
+a la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire"--Soit; nous
+allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les
+developpements des nations, les grands mouvements des peuples, les
+accroissements et les decadences, les conquetes, les soumissions, par
+d'enormes et eternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les
+poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
+maree; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera
+aussi beau, si le genie s'en mele, que ce "_Discours_" immortel ou nous
+voyions naguere empires et peuples menes d'en haut, par une invisible
+main, a travers des revolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin
+mysterieuse.
+
+[Note 29: Lettre CXVII.]
+
+--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous
+l'adorateur de l'antiquite, l'homme qui admire chez le Romain deux
+forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberte
+humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-memes,
+ressorts sans appui, causes en soi, qui faconnent et dressent un peuple,
+soumettent et organisent un monde. Voila un autre homme, qui s'appelle
+encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la
+raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
+cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une
+loi bien faite peut faire une epoque.--N'en doutez point, il le croit.
+C'est peut-etre meme ce qu'il croit le plus. Les societes, qui lui
+apparaissaient tout a l'heure comme les combinaisons de forces
+naturelles et aveugles, se presentent a ses yeux maintenant comme des
+systemes d'idees. Des principes deviennent feconds: "L'amour de
+la liberte, la haine des rois conserva longtemps la Grece dans
+l'independance et etendit au loin le gouvernement republicain[30]." Une
+loi n'est pas un fait qui se repete, c'est une idee juste. L'idee est
+au-dessus des faits. Elle est, malgre eux et par elle-meme. "La justice
+est eternelle et ne depend point des conventions humaines." Elle oblige
+les hommes de par soi, et ils doivent se defendre de croire qu'elle
+resulte de leurs contrats. Si elle en dependait, ce serait une verite
+terrible qu'il faudrait se derober a soi-meme." Elle oblige Dieu. "S'il
+y a un Dieu, il faut _necessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas
+possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Des qu'on suppose qu'il
+voit la justice il tant _necessairement_ qu'il la suive..."
+
+[Note 30: _Persanes_, CXXXI.]
+
+Voila comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose a
+la pensee de Montesquieu et qu'il impose a la notre. "Libres que nous
+serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'etre de celui de
+l'equite." Supposons que Dieu n'existe pas, l'idee de justice existe,
+et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler a un
+etre hypothetique superieur a nous, "qui, s'il existait, serait
+necessairement juste"[31]. Qu'est-ce a dire, sinon que voila Montesquieu
+rationaliste pur, mettant la plus haute pensee humaine (car il y en a
+une plus elevee, qui est la charite; mais c'est un sentiment) au centre
+et au sommet du monde, comme une force independante des fois naturelles,
+creant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de
+l'univers?
+
+[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.]
+
+Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais
+un peu de mal tout a l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guere
+au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'eleve, les
+questions graves sont touchees, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine
+des societes (lettre XCIV), monarchie, et comment elle degenere soit en
+republique, soit en despotisme (lettre CII); perils des gouvernements
+sans pouvoirs intermediaires entre le roi et le peuple (lettre CIII);
+ces grandes affaires sont indiquees d'un trait rapide, mais qui frappe
+et fait reflechir. L'observateur mondain s'efface peu a peu devant le
+sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
+qu'il en est un qui ecrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait meme pas
+impossible que tous y missent la main.
+
+
+
+V
+
+L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE "CRITIQUE POLITIQUE"
+
+Et, en effet, il en a ete ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera,
+agrandies, toutes les faces differentes de l'esprit de Montesquieu. Ce
+grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut
+le prendre pour le bien juger. Il y a la, non seulement vingt ans de
+travail, mais veritablement une vie intellectuelle tout entiere, avec
+ses grandes conceptions, ses petites curiosites, ses lectures, son
+savoir, ses imaginations, ses gaites, ses malices, sa diversite,
+ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, tres souple
+d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui reunit
+des notes et ecrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les
+_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui
+s'occupe de politique speculative, de science religieuse, de science
+juridique, de curiosites ethnographiques, d'histoire et d'institutions
+du moyen age. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets
+tres differents, qui n'ont pour lien commun qu'un meme esprit general.
+Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a forme un
+livre unique auquel il a donne un seul titre.
+
+Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout
+simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais
+seulement une direction generale; il est comme un esprit, il n'a pas de
+systeme, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et
+direction generale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait
+et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, a la
+prendre a partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton
+ferme et decide, les vues d'ensemble un peu imperieuses, les mots
+hautains qui sentent la force[32], les generalisations ambitieuses; plus
+tard, les etudes de detail, les investigations minutieuses: plus tard
+encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarte
+dans beaucoup de science, de dessein general perdu, oublie, ou moins
+passionnement poursuivi?
+
+[Note 32: "Tout cede a mes principes."--"J'ai pose les principes et
+j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-memes."]
+
+Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous
+connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel
+esprit de la Regence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des
+grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marque, mais reparaissant
+de temps a autre. S'il y a deja de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres
+Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit
+des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle
+consideration sur les moeurs d'Orient par un compliment epigrammatique
+aux dames d'Occident qui, "reserves aux plaisirs d'un seul, servent
+encore a l'amusement de tous".--L'homme du bel air n'a pas disparu.
+
+Nous retrouvons encore, et plus accuse, se surveillant moins, le
+voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes.
+Il est fureteur. Souvent on desirerait qu'il ne quittat point une grande
+verite encore mal eclaircie a nos faibles yeux, pour rapporter une
+particularite sur le roi Aribas, ou tel cas etrange de polygamie a la
+cote de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre
+compose de notes patiemment accumulees. Montesquieu, si bien fait pour
+les grands sujets, nous apparait souvent comme un savant de La Bruyere.
+Il devait savoir si c'etait la main droite d'Artaxerce qui etait la plus
+longue.
+
+Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquite latine. Tout ce
+qui se rapporte au gouvernement republicain, dans son livre, est tire de
+l'etude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardee de la vieille Rome.
+Grandes vertus civiques, legislation forte, amour de la patrie, respect
+de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre
+faiblissent, decadence et decomposition, substitution de la Monarchie a
+la Republique: pour Montesquieu voila toute l'histoire romaine, et voila
+l'essence de toute republique. La Republique est: _soyez vertueux_. Il
+s'ingenie, pour ne desobliger personne, a restreindre le sens de ce
+mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu
+"_politique_", c'est-a-dire d'amour de la patrie, de l'egalite, de
+la frugalite. Le lecteur s'est toujours obstine a prendre, en lisant
+Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en verite, il a
+raison. L'auteur l'emploie a chaque instant dans sa signification la
+plus etendue; et quand meme il ne le ferait point, l'amour de la patrie
+pousse jusqu'a lui sacrifier tout et soi-meme n'est pas autre chose que
+la vertu tout entiere, parce qu'elle la suppose toute.
+
+Montesquieu apporte donc comme un element, au moins, de sociologie
+moderne, l'ideal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicite
+voulue, de purete et d'innocence dans les moeurs, qui lui est reste de
+son commerce avec Plutarque, avec Valere Maxime, et, remarquez-le, aussi
+avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au serieux, et
+dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les
+forces morales de l'homme, que lui a si durement reproche Joseph de
+Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de la. Il a eu sur sa
+pensee, et sur la pensee de beaucoup d'autres en son siecle, une grande
+influence.
+
+Et si l'erudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur
+moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idee de l'essence de la
+Republique dans ses livres latins, il prend l'idee de l'essence de la
+Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour
+lui le principe des monarchies. Il faut entendre par la, non point le
+sentiment exalte de la dignite personnelle, ce serait etat d'esprit que
+les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non
+point l'orgueil feodal, le respect d'un nom longtemps porte haut par
+une race fiere, ce qui est l'essence plutot des aristocraties; mais
+l'aptitude a se contenter pour sa recompense d'un titre "d'honneur"
+accorde par un souverain genereux et noble en ses graces, le desir
+d'etre distingue dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant
+dans un rang, un grade, un titre, une dignite. C'est dans ce sens que
+Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en
+use en parlant monarchie. C'est l'impression laissee en son esprit par
+le siecle de Louis XIV qui lui a donne cette idee. Dans les _Persanes_
+il voyait surtout en France des sentiments legers et delicats de valeur
+brillante et un peu etourdie, des airs, du _paraitre,_ de la vanite.
+La vanite francaise elevee presque au degre d'une vertu, voila cet
+_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie
+temperee. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne reve que
+cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'a devenir noblesse; et il faut
+confesser qu'un Francais ne sous Louis XIV a quelques raisons de se
+faire de la monarchie cette idee-la.
+
+Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en presence
+d'un autre homme, d'un savant qui a medite sur la physiologie et qui se
+dit que la sociologie pourrait bien n'etre que l'histoire naturelle
+des peuples. Il avait deja, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les
+_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, a en faire toute une theorie.
+Les peuples sont des fourmilieres a qui le sol qu'elles habitent donne
+leur temperament, leur complexion, leur allure, leurs demarches, leurs
+lois; car "les lois sont les rapports necessaires qui resultent de la
+nature des choses". Les climats font ici les fibres plus molles, et la
+les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonte, et la l'esprit de
+soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle
+region. Ce n'est pas tel homme qui est republicain, c'est telle zone. La
+famille n'est pas la meme dans les pays chauds et les pays froids[33].
+La ou le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un
+etat de dependance plus grande qu'ailleurs. L'egalite des sexes n'est
+pas une conception de la raison, c'est un effet des climats temperes.
+Et, l'etat politique se modelant sur l'etat domestique, voila, avec la
+famille, la constitution, le gouvernement, la legislation, la cite,
+forces de changer d'une latitude a l'autre, ou seulement de la vallee a
+la montagne[34].
+
+[Note 33: Livre XVI, ch. 2.]
+
+[Note 34: XVI, 9.]
+
+Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mere commune, les hommes
+varient comme les vegetaux d'un point a un autre de cet univers. Forets,
+un peu plus agitees, les peuples, des tropiques aux zones tiedes,
+offrent aux yeux des aspects differents dont la raison est dans le sol
+qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui
+les soutient ou qui les accable.
+
+--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la theorie physiologique
+appliquee aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils
+comportent naturellement. Considerez, ainsi qu'il fait, un peuple
+comme un organisme: voyez en ce peuple sa seve se former, s'accroitre,
+fleurir, produire, s'epuiser; les sentiments, idees, prejuges,
+religions, arts, propres a l'essence de cette race, se former lentement,
+eclore en une civilisation particuliere, decliner, s'effacer,
+disparaitre...
+
+--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient
+d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne
+s'accommoderait pas de ce systeme. Si l'histoire des peuples est
+fatale comme une vegetation, il n'y a qu'a la laisser aller. Il sera
+interessant de la decrire, il serait inutile d'essayer de peser sur
+elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer
+les lois selon lesquelles les peuples se developpent. Le mot meme de
+legislateur, si cette theorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu
+est ne legislateur. Il aime a croire aux causes intelligentes; il aime a
+croire a la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes
+de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui
+sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et
+s'il a dit que "les lois sont des rapports necessaires qui resultent de
+la nature des choses" et s'il le croit, il ne croit pas moins que
+les lois sont des rapports justes entre les idees.--Et par suite il
+arrivera, consequence assez piquante, que l'inventeur meme, en France,
+de la sociologie fataliste, sera le plus determine et le plus minutieux
+des legislateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: "les
+legislateurs doivent faire ceci"; comme s'il n'etait pas contradictoire
+qu'ils eussent quelque chose a faire.
+
+--N'apercoit-il point la contrariete?--Si vraiment Montesquieu n'a point
+remarque, je crois, a quel point il etait complexe, divers, fleuve ou
+se jettent et se melent les eaux les plus differentes; mais quand la
+variete des idees va jusqu'au conflit, il n'est pas homme a ne s'en
+point aviser. La maniere dont il s'est degage ici montre, de ses
+differents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette theorie
+des climats il ne la pousse pas jusqu'a l'exclusion de la raison
+legislative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;
+mais il croit que le legislateur peut et doit les combattre (Livre
+XVI).--Loin que la loi soit la derniere consequence fatale du climat,
+elle est faite pour lutter contre lui, bonne a proportion qu'elle lui
+est contraire. "Les bons legislateurs sont ceux qui se sont opposes aux
+vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorise." Il faut
+opposer les "_causes morales_" aux "_causes physiques_" (XIV, 5),
+combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie
+fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'energie
+(XIV, 5); etc.
+
+Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le
+legislateur doit temperer, les constitutions, de plus loin, le sont
+aussi. Ce sera aux lois particulieres de temperer les constitutions,
+comme c'etait aux constitutions de redresser les mauvaises influences
+des climats. La ou la forme du gouvernement comportera une certaine
+rapidite d'execution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V,
+10). "Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque
+constitution, mais encore remedier aux abus qui pourraient resulter de
+cette meme nature."
+
+Et nous voila aussi loin que possible du point ou nous etions tout
+a l'heure; nous voila, non plus avec un philosophe experimental, un
+naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un
+demiurge, une sorte de mecanicien qui monte et demonte les rouages des
+institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais
+croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, la
+plus de liant, ralentit ou precipite par l'addition d'une roue ou d'un
+balancier, a le secret de l'equilibre, et croit avoir la puissance de
+l'etablir.
+
+C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont tres divers, comme
+chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais
+l'intelligence, a s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent,
+il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du
+plaisir ou de l'illusion de creer! Montesquieu y cede avec ravissement.
+En presence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un
+peintre, un interprete, un historien; puis enfin, un savant qui, a
+force de connaitre et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger,
+ameliorer, guerir, qui croit que les lumieres peuvent etre creatrices,
+que les idees, quand elles sont si belles, doivent etre fecondes;--et
+qui peut-etre ne se trompe pas.
+
+Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais
+seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne
+Montesquieu, de par son intelligence meme, qui est infiniment souple et
+admirablement penetrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et
+de par son temperament qui est tranquille, aurait bien de la peine a
+etre systematique.--Car un systeme est, selon les cas, une idee, une
+passion ou une table des matieres.--C'est une idee chez ceux qui ne sont
+pas tres capables d'en avoir deux, et qui, en ayant concu ou emprunte
+une, y accommodent toutes les observations de detail qu'ils font sur les
+routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre
+chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur temperament font une
+idee, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme
+inconsciemment rentrer tout ce que l'experience ou la reflexion leur
+presente.--C'est un simple _memento_, une methode de classement, pour
+les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre a compartiments,
+d'un casier commode a ranger leurs pensees et decouvertes dans un bon
+ordre et a les retrouver aisement.
+
+Montesquieu n'a de casier ni dans le temperament ni dans l'intelligence.
+Il est si peu homme a systeme qu'il est capable d'en avoir plusieurs.
+Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idees
+generales des choses. Sa facilite est incroyable pour se placer
+successivement a plusieurs points de vue tres divers. Ce serait
+faiblesse chez un homme mediocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit
+des lois_ suggerant tout un systeme historique ou politique qui ferait
+la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien force de croire
+que c'est superiorite.
+
+De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre
+chose qu'un livre de critique. Le critique est precisement celui qui a
+une aptitude naturelle a entrer successivement dans les idees et les
+etats d'esprit les plus differents, et meme contraires: c'est sa marque
+propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et
+traduire les idees des autres, il est dans la hierarchie intellectuelle,
+mais au plus bas degre; et quand elle va jusqu'a lui permettre de
+comprendre des idees et des systemes differents et contraires qui
+n'ont pas meme ete encore inventes, il est precisement au sommet de
+l'intelligence humaine. Un genie si puissant qu'il est inventeur, et
+si varie et penetrant dans divers sens qu'il est critique, voila
+Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voila l'_Esprit des
+lois_.
+
+C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portee. Cet
+homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage
+toutes les facons dont les hommes ont organise leur association, et de
+chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe
+mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir,
+ou durer sans accroissement, ou s'elancer pour tomber vite, ou se
+transformer en son contraire meme. Il est tour a tour: monarchiste, pour
+savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_
+dans une classe privilegiee qui entoure le prince et qu'elle tombe par
+l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une
+aristocratie subsiste par la _moderation_, c'est-a-dire par la prudence
+et la sagesse d'un ordre de l'Etat, et se transforme en ploutocratie
+et de la en despotisme, des que l'esprit de moderation
+l'abandonne;--democrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce
+cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent senat, il faut
+un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ meme, pour gagner une
+pareille gageure;--despotiste meme (et pourquoi non?) pour nous peindre
+le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un
+despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un
+pareil etat est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard
+qui ne se renouvelle point.
+
+[Note 35: _Arsace et Ismenie histoire orientale_.]
+
+Et encore il se fera chretien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour
+nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'a
+ses transformations et son evolution historique. Qu'un lecteur
+superficiel ouvre ce livre a telle page, il y verra que le christianisme
+est antisocial (XXIII, 22): "Le christianisme a favorise le celibat,
+diminue la puissance paternelle, detache les citoyens de la patrie
+terrestre au profit d'une autre." Que le meme lecteur regarde le livre
+suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs
+citoyens, les plus eclaires sur leurs devoirs, les plus capables
+de comprendre la patrie, etant les plus habitues au renoncement a
+eux-memes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue a un temps, et
+sait qu'une religion ne peut naitre qu'en s'isolant de la cite; ne peut
+subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte,
+ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par consequent dans
+sa maturite des demarches contraires a l'esprit de son origine, jusqu'au
+jour ou, perdant son influence sur la cite, elle revient a son point de
+depart.
+
+C'est ainsi que certains etonnements qu'il provoque tournent a la gloire
+de son sens critique. On trouve une petite etude sur le Paraguay dans
+son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que
+signifie cet eloge de l'_Etat-couvent_ etabli par les Jesuites au
+nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien
+Montesquieu a l'intelligence de l'Etat antique: comme il a bien vu que
+Sparte etait une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans
+idee de la liberte et de la propriete individuelle, rapportant tout a
+la maison commune, a la grandeur et a la richesse de l'Ordre; qu'il y
+a quelque chose de cet esprit dans toutes les republiques antiques, et
+dans la Rome primitive comme dans la Grece ancienne; que ces republiques
+de l'ancien monde etaient des associations de religieux ayant pour
+eglise la patrie, et faisant voeu pour elle d'egalite, de frugalite, de
+pauvrete et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idee de la
+_vertu_ tenue pour principe des Etats republicains et cette autre idee
+que l'Etat republicain convient aux pays limites et concentres; et toute
+cette admirable critique de la constitution republicaine, ecrite par
+un philosophe solitaire, et qui n'etait pas republicain, au milieu de
+l'Europe monarchique.
+
+[Note 36: Livre IV, ch. 6.]
+
+[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.]
+
+Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si
+surement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui
+dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir
+prophetique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'a la predire. Il a vu
+que la Revolution francaise serait conquerante; cela sans songer a la
+Revolution francaise; mais la prophetie sort, sans qu'il y pense, de la
+theorie generale: "Il n'y a point d'Etat qui menace si fort les autres
+d'une conquete que celui qui est dans les horreurs de la guerre
+civile..." On croirait a un paradoxe. Il faut se defier des paradoxes
+de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune
+parce qu'il la depasse. Continuons: "_Tout le monde, noble, bourgeois,
+artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages
+sur les autres, qui n'ont guere que des citoyens. D'ailleurs, dans les
+guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans
+la confusion, ceux qui ont du merite se font jour, chacun se place et se
+met a son rang; au lieu que dans les autres temps on est place presque
+toujours tout de travers[38]."
+
+[Note 38: _Grandeur et Decadence_, XI.--_La Grandeur et Decadence_
+est un chapitre detache de l'_Esprit des Lois_ et publie a l'avance]
+
+Il a predit Napoleon, rien qu'en indiquant les suites necessaires
+du passage d'une monarchie temperee a une monarchie militaire:
+"L'inconvenient n'est pas lorsque l'Etat passe d'un gouvernement modere
+a un gouvernement modere, mais quand il tombe et se precipite du
+gouvernement modere au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont
+encore gouvernes par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir,
+si, par une grande conquete_, le despotisme s'etablissait a un certain
+point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans
+cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins
+pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres."--
+Avec la prediction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_
+par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de genie politique plus
+habile a penetrer l'avenir; et Mirabeau prevoit de moins loin.
+
+[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale]
+
+A le prendre comme un livre de critique, voila cet ouvrage etonnant, ne
+d'un esprit incroyablement propre a se transformer pour comprendre, a se
+faire tour a tour ancien, moderne, etranger, non seulement a entrer
+dans une ame eloignee de lui, mais a s'y repandre, a la penetrer tout
+entiere, a s'y meler et a vivre d'elle; non moins apte encore a la
+quitter, et a recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une
+liberte plus souveraine, d'une intelligence, d'une comprehension plus
+prompte, plus facile, plus sure et plus complete. J'ai dit que ce livre
+etait une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vecu de
+la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas
+autre chose. C'est le don de vivre d'une infinite de vies etrangeres,
+quelquefois d'une maniere plus pleine et plus intense que ceux qui les
+ont vecues, et avec cette clarte de conscience, que ne peut avoir que
+celui qui est assez fort pour se detacher et s'abstraire, et regarder en
+etranger sa propre ame; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer
+dans une ame etrangere et la contempler de pres, comme chose a la fois
+familiere et dont on sait ne pas dependre.
+
+Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il
+le lire comme il a ete ecrit, le quitter, y revenir, y sejourner,
+le laisser pour le reprendre, le repandre par fragments dans sa vie
+intellectuelle. Chaque page laisse un germe la ou elle tombe. Il s'est
+peu soucie de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en
+donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a seme
+prodigalement et vivement des milliers d'idees, toutes fecondes en idees
+nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensees qu'il a fait naitre
+chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beaute est dans la moisson
+qui ondoie et luit au soleil; la force, l'ame, le Dieu cache etait dans
+le grain.
+
+
+
+VI
+
+SYSTEME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER "DE L'ESPRIT DES LOIS."
+
+Mais encore n'a-t-il ete que critique, que le contemporain, l'hote
+et l'interprete de tous les peuples, indifferent du reste, a force
+d'independance, et impartial jusqu'a etre sans opinion? Quoi! rien de
+didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais
+enseigne? Il a donne des explications de tout et n'a point donne de
+lecons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science
+politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique
+explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend a en expliquer
+quelques-unes, sa secrete inclination se revele. On peut comprendre
+toutes choses et en preferer une. De tout grand critique on peut tirer
+un corps de doctrine, en surprenant les moments ou, sans qu'il y songe,
+sa facon de rendre compte est une maniere de recommander. Lorsque
+Montesquieu nous dit: "Dans tel cas... tout est perdu!" on peut croire
+que ce qu'il designe comme etant tout, est ce qu'il aime.
+
+Supposons donc un eleve de Montesquieu, tres penetre de toute sa pensee,
+et soucieux d'en faire un systeme, qui serait pour Montesquieu ce que
+Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait ecrire le livre de la
+_Sagesse_ politique, exprimer la lecon que l'_Esprit des Lois_ contient,
+et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce
+qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'eclaircira aussi en
+montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce
+me semble, a peu pres, ce qu'il dira.
+
+Montesquieu etait un modere. Il l'etait de naissance, d'heredite et
+comme de climat, etant ne de famille au-dessus de la moyenne, sans etre
+grande, et dans un pays tempere et doux. Il detestait tout ce qui est
+violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la premiere grande
+violence et frappante brutalite qu'il ait vue a ete le despotisme de
+Louis XIV, la monarchie francaise se rapprochant du despotisme oriental.
+L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il
+ait eprouve. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du
+despotisme est restee le fond meme de Montesquieu.
+
+Homme modere, il deteste le despotisme, parce qu'il est un etat violent
+qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il
+le deteste parce qu'il est bete: "Pour former un gouvernement modere,
+il faut combiner les puissances, les regler, les temperer, les faire
+agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour
+ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des
+passions pour l'etablir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez
+cette pensee si profonde: "L'extreme obeissance suppose de l'ignorance
+dans celui qui obeit; _elle en suppose meme chez celui qui commande_. Il
+n'a point a raisonner, il n'a qu'a vouloir."--Voyez ce qu'il reprochait
+dans sa jeunesse, et injustement, je crois, a Louis XIV; c'est surtout
+d'avoir ete un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prevoyance,
+menagements delicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le
+revolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prevoir.
+Le gouvernement c'est le laboureur qui seme et recolte; le despotisme
+c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42].
+
+[Note 40: _Esprit_ (v. 14).]
+
+[Note 41: _Persanes_, XXXVII. "J'ai etudie son caractere...."]
+
+[Note 42: _Esprit_, v. 13]
+
+Cette haine du despotisme, il l'applique a tout ce qui en porte la
+marque. Il l'appliquait a son roi; remarquez qu'il l'applique a Dieu.
+L'idee de Dieu-providence lui repugne. Un Dieu qui intervient dans les
+affaires particulieres des hommes lui parait un gouvernement arbitraire;
+c'est un tyran bon. Il resiste a cette conception. Il soumet Dieu a la
+justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. "S'il y a un Dieu,
+il faut necessairement qu'il soit juste.... [43]." Il ne veut pas de
+la fatalite, qui est un despotisme bete; il ne voudrait pas d'un Dieu
+arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: "Ceux qui
+ont dit qu'une fatalite aveugle gouverne le monde ont dit une grande
+absurdite"[44]; mais ceux-la aussi lui sont insupportables "qui
+representent Dieu comme un etre qui fait un exercice tyrannique de
+sa puissance"[45]. Reste qu'il croit a un Dieu tres abstrait, qui ne
+differe pas sensiblement de la loi supreme nee de lui[46]. Il s'amuse,
+dans une des _Persanes_, a dire que si les triangles avaient un Dieu, il
+aurait trois cotes. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur
+du despotisme, il voudrait mettre a la place de la Divinite une
+constitution. Il ne la voit guere que comme l'essence des regles
+eternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.
+
+[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ]
+
+[Note 44: _Esprit_, L 1.]
+
+[Note 45: _Esprit_, ibid.]
+
+[Note 46: _Esprit_, ibid.]
+
+Haine du despotisme encore, sa mefiance a l'endroit de la democratie
+pure. Personne n'a parle plus magnifiquement que lui des democraties
+anciennes. C'est qu'elles etaient mixtes; des qu'elles ont ete le
+gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penche vers la
+ruine. "Le peuple mene par lui-meme porte toujours les choses aussi
+loin qu'elles peuvent aller; et tous les desordres qu'il commet sont
+extremes[47]. Aussi toute democratie est sur la pente ou du despotisme
+ou de l'anarchie. L'esprit "d'egalite extreme" la porte a considerer
+comme des maitres les chefs qu'elle se donne, et a tout niveler au plus
+bas. Dans ce desert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran,
+a moins que l'idee de despotisme ne soit tout a fait insupportable,
+auquel cas "l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, degenere en
+aneantissement"[48].
+
+[Note 47: _Esprit_, v, ii.]
+
+[Note 48: _Esprit_, viii.]
+
+Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la
+recherche des moyens pour l'eviter sera toute sa methode. Dans tout son
+ouvrage on le voit qui guette en chaque etat politique le vice secret
+par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour
+Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'ou toutes les
+nations se degagent peniblement par un grand effort d'intelligence, de
+raison et de vertu, pour se hausser vers la lumiere, d'un mouvement
+tres energique et dans un equilibre infiniment laborieux et infiniment
+instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons
+d'y rester, ou d'y revenir, etant multiples, le point ou il faut
+atteindre pour y echapper etant unique, subtil, presque imperceptible,
+et la liberte etant comme une sorte de reussite.
+
+Comme l'homme, engage dans le monde fatal, dans le tissu materiel et
+grossier des necessites, sent qu'il est une chose parmi les choses et
+dependant de la monstrueuse poussee des phenomenes qui l'entourent, le
+penetrent, le submergent et le noient; et s'eleve pourtant, ou croit
+s'elever, au moins parfois, a un etat fugitif et precaire d'autonomie et
+de gouvernement de soi-meme ou il lui semble qu'il respire un moment;
+--de meme les peuples sont embourbes naturellement dans le despotisme,
+et quelques-uns seulement, les plus raffines a la fois et les plus
+forts, par une combinaison excellente et precieuse de raffinement et de
+force, peuvent en sortir, et peut-etre pour un siecle, une minute dans
+la duree de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le
+recompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli
+l'humanite.
+
+Montesquieu la cherche donc, cette combinaison delicate. Il en a trouve
+tout a l'heure des elements dans la democratie et il ne les oubliera
+pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la democratie ne suffit pas a realiser
+son reve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
+et seule, sans melange, etant le caprice, elle est le despotisme
+lui-meme.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour
+Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la Republique?
+Montesquieu est profondement aristocrate. Il a donne comme etant le
+principe du gouvernement aristocratique la qualite qui etait le fond de
+son propre caractere, la moderation. C'etait trahir son secret penchant.
+Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de democratie
+restreinte, condensee et epuree. Un certain nombre--et il le veut assez
+considerable--de citoyens distingues par la naissance, prepares par
+l'heredite, affines par l'education (notez ce point, il y tient), et se
+sentant, et se voulant egaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit
+de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idees
+singulieres, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps
+et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupconner
+l'idee, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilite de tous
+aux fonctions publiques. Il est pour la venalite des charges de
+magistrature, ce qui arrache a Voltaire, si peu democrate pourtant, un
+cri d'indignation[49]. Ses idees sur ce point sont tres arretees. Il
+sait bien que la venalite c'est le hasard; mais il estime qu'en
+cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du
+gouvernement[50]. Comme il veut une separation absolue entre le pouvoir
+executif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit
+absolument independant, a la nomination des juges par le gouvernement
+il prefere le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
+d'independance. Il n'y a pas d'idee plus aristocratique que celle-la.
+Sous pretexte que les citoyens peuvent avoir des differends avec le
+gouvernement, elle etablit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
+que celui-ci. Tandis que le principe democratique veut que les interets
+particuliers du citoyen soient sacrifies a l'interet du gouvernement,
+Montesquieu, pour les sauver, cree un pouvoir aussi independant, aussi
+solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.
+
+[Note 49: "Cette venalite est bonne dans les Etats monarchiques,
+parce qu'elle fait faire comme un metier de famille ce qu'on ne voudrait
+pas entreprendre pour la vertu...." (vi.1). Voltaire s'ecrie: "La
+fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la
+vie des hommes, un metier de famille!"]
+
+[Note 50: vi. 1.]
+
+[Note 51: xi, 6.]
+
+Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il desire
+l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles hereditaire[52],
+l'aristocratie etant "hereditaire par sa nature", puisqu'elle n'est
+pas autre chose que selection, traditions, education. Il y voit trois
+garanties, moderation, stabilite et competence.
+
+[Note: 52: XI, 6.]
+
+Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a
+autant de raisons de glisser au despotisme que la democratie. Sans aller
+plus loin, sa raison d'etre est raison de sa ruine. "Elle doit etre
+hereditaire" (XI,6) et "l'extreme corruption est quand elle le devient"
+(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une
+contrariete des choses memes. L'heredite fonde l'aristocratie parce
+qu'elle fait une classe competente; elle ruine l'aristocratie parce
+qu'elle fait une classe d'ou les competences isolees sont exclues. Elle
+fait du corps aristocratique un gouvernement tres intelligent qui arrive
+vite a n'appliquer son intelligence qu'a son interet. Dans la democratie
+manque l'intelligence des interets generaux: dans l'aristocratie manque
+le souci des interets generaux. Et obeissant a sa nature, qui est
+concentration du pouvoir, l'aristocratie tend a se faire de plus en plus
+restreinte, jusqu'a n'etre plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le
+plus fort l'emporte: nous voila encore au despotisme.
+
+Nous retournerons-nous du cote de la monarchie?--Mais c'est le
+despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient a cette distinction. Pour
+lui la monarchie meme non parlementaire, meme sans Chambres deliberantes
+a cote d'elle, n'est point le despotisme.
+
+Les critiques qui depuis 1789 ont etudie Montesquieu ont ete surpris
+de cette assertion, et l'ont consideree comme une singularite de son
+imagination. L'idee peut etre une erreur; mais elle n'est pas une
+nouveaute. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de
+Bossuet[53]; c'est une idee commune aux publicistes de l'ancien regime
+qu'une monarchie sans depot des lois n'est pas pour cela une monarchie
+sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est
+contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcee d'obeir
+a rien, mais elle _doit_ obeir a quelque chose. Elle a devant elle
+vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
+ne doit pas enfreindre. Elle est une volonte qui doit tenir compte des
+coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays ou il n'y a ni lois, ni
+religion, ni honneur, ni conscience.
+
+[Note 53: "C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
+chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de
+Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui
+se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture a revenir contre,
+ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2,
+1)]
+
+Mais la ou la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente
+au despotisme et trop grande facilite a l'etablir, mais non point
+despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple,
+n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend.
+
+La monarchie ne doit donc pas etre repoussee _a priori_. Elle est tres
+acceptable. Elle a meme pour elle un singulier avantage: elle fait faire
+par _honneur_, par besoin d'etre distingue du prince, ce qu'on fait
+ailleurs par vertu. Elle supplee au civisme. Elle arrive a creer des
+sentiments, et des sentiments qui sont tres bons: fidelite personnelle,
+amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui
+profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle
+fait une sorte de deviation du patriotisme, de deviation et de
+concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-etre languissamment, on
+l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous
+voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous
+plait par sa faiblesse, qui, homme, sera la certainement, dans vingt
+ans, avec une memoire que la grande patrie n'a guere.--Mais le
+despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie
+y tend tres directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi
+soit fort et ne soit pas tres intelligent[54], qu'il soit si capricieux
+"qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses
+qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de
+ses volontes". Cela se rencontre bien vite et est bien vite imite.
+
+[Note 52: vii, 7.]
+
+Que faire donc? Montesquieu n'a pas invente ce qui suit. Aristote
+savait le secret, et Ciceron avait tres bien lu Aristote. Il faut un
+gouvernement mixte, qui, par une combinaison tres delicate des avantages
+des differents gouvernements, s'arrete dans un juste equilibre, et soit
+aux Etats ce que la vie est au corps, l'ensemble organise des forces qui
+luttent contre la mort toujours menacante: la mort des Etats, c'est le
+despotisme.
+
+Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les
+meilleurs qui aient ete. Ils ont su meler et unir, a certains moments,
+aristocratie et democratie, dans des proportions tres heureusement
+rencontrees. Nous avons une force de plus, une institution particuliere
+apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la
+entrer dans notre systeme. Montesquieu s'arrete a la _monarchie
+aristocratique entouree de quelques institutions democratiques_.
+
+La monarchie, en effet, est excellente a la condition d'etre a la fois
+soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule.
+Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'egaux et un chef.
+C'est pour cela que despotisme oriental ou democratie pure sont
+despotisme au meme degre. Une nation n'est pas poussiere humaine, avec
+un trone au milieu. Elle est un organisme, ou tout doit etre poids et
+contrepoids, resistances concertees et equilibre. Egalite absolue avec
+chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalite absolue avec
+chef immuable, c'est, selon le caractere du chef, despotisme capricieux
+encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement meme de la liberte,
+c'est l'inegalite.
+
+Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui controle,
+et quelqu'un qui obeisse; et entre ces personnes diverses de l'unite
+nationale des rapports, fixes par des lois, dont quelqu'un encore ait
+le depot. Entre le roi et la foule des _Corps intermediaires_, qui
+limitent, redressent et epurent la volonte de celui-la et preparent
+l'obeissance de celle-ci. Une noblesse hereditaire est un bon corps
+intermediaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et
+hereditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
+a la volonte du trone quand celle-ci est capricieuse. Elle est un
+excellent corps de _veto_; c'est la "faculte d'empecher" qui est son
+office propre[56].--Le clerge est un corps intermediaire assez utile.
+Bon surtout ou il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une
+monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment
+fort encore par son ubiquite, sa tenacite, "algue" qui amortit, enerve
+le flot.
+
+[Note 55: II, 4.]
+
+[Note 56: **, 6.]
+
+[Note 57: *, 1]
+
+Il faut encore un ordre intermediaire qui ait "le depot des lois". Sauf
+en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances ideales,
+limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples
+precedents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout ou
+il y a organisme social. Elles ne sont que les definitions du jeu de cet
+organisme. Mais il est des pays ou on les sent plutot qu'on ne les voit.
+Elles en sont plus redoutables, etant plus mysterieuses. Mais elles sont
+plus faciles a etudier. Elles sont plus redoutees que contraignantes. Il
+est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura
+la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef,
+aura des privileges (independance, inviolabilite, autonomie) parce qu'il
+aura un office social[58].
+
+[Note 58: "L'independance du pouvoir judiciaire est la plus forte
+garantie de la liberte. Si la monarchie francaise n'est pas encore un
+pur despotisme, c'est que la magistrature francaise existe". "Dans la
+plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modere parce que le
+prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse a ses sujets l'exercice
+du troisieme." (_Esprit_, XI, 6, alinea 7.)]
+
+Enfin, au bas degre, il y a tout le monde. Le peuple doit obeir, mais
+non pas etre tout passif. Incapable de "conduire une affaire, de
+connaitre les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter", en un
+mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache
+ce qu'il desire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses
+souffrances il y a la revolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la
+desesperance qui distendent et brisent les muscles memes de l'Etat. Le
+peuple aura donc ses representants, qu'il choisira tres bien, car "il
+est admirable pour cela", qui interviendront dans la direction generale
+des affaires publiques. Il aura meme sa part dans le pouvoir judiciaire,
+non pas en ce qui regarde le depot des lois, mais en ce qui concerne
+la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement
+temporaires, seront tires du corps du peuple, charges d'appliquer la
+loi, sans avoir droit ni de l'interpreter ni de s'y soustraire, jugeant
+non en equite, mais sur le texte[60].
+
+[Note 59: II, 2.]
+
+[Note 60: XI, 6.]
+
+--Voila la royaute, les institutions aristocratiques, et les
+institutions democratiques mises en presence.
+
+Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: executive,
+legislative, judiciaire.
+
+Le legislateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant,
+le magistrat en a le depot, et juge d'apres elle. Ces pouvoirs sont
+scrupuleusement separes. Le legislateur ne jugera pas; car, alors, il
+ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
+serait dirigee a l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus
+de liberte.
+
+Le legislateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue
+des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la preparation d'un
+caprice. Plus de liberte.
+
+Le pouvoir executif ne legiferera point; car il aurait les memes
+tentations que tout a l'heure le legislateur. Il ne jugera point; car
+il jugerait pour gouverner. Ses arrets seraient des services, qu'il se
+rendrait. Plus de liberte.--Il ne nommera meme pas les juges, car
+il ferait des juges des instruments, et de la justice un systeme de
+recompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberte.
+
+Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun interet a faire, si ce
+n'est honneur, et souci du bien general. La liberte c'est chaque pouvoir
+public s'exercant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'execution
+doit etre prompte: le pouvoir executif sera aux mains d'un homme.--La
+deliberation doit etre lente: le pouvoir legislatif sera aux mains
+de deux assemblees, de nature differente, dont l'une aura toutes les
+chances de ne pas obeir aux prejuges ou ceder aux entrainements de
+l'autre.--Le depot des lois et la justice sont choses de nature
+permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui,
+par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractere
+d'eternite. "Voila la constitution fondamentale du gouvernement dont
+nous parlons. Le Corps legislatif y etant compose de deux parties, l'une
+enchainera l'autre par sa faculte mutuelle d'empecher. Toutes les deux
+seront liees par la puissance executrice, qui le sera elle-meme par la
+legislatrice."
+
+Et rien ne marchera!--Pardon! ces differents ressorts, forment en effet
+un equilibre, et il semble qu'ils "devraient former une inaction". Mais
+les choses agissent autour d'eux; les affaires pesent sur eux; il faut
+"qu'ils aillent"; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et
+"qu'aller de concert", et c'est precisement ce qu'il nous faut[61].
+
+[Note 61: XI, 6. alineas 55, 56.]
+
+Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers
+lineaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie
+francaise? Royaute et vieilles lois n'est-ce point la "monarchie"?
+Clerge, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les "pouvoirs
+intermediaires"? Communes et Etats generaux, n'est-ce point la part
+necessaire et desirable d'institutions democratiques?--Sans aucun doute;
+et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un
+conservateur; c'est un retrograde eclaire. Ce serait, s'il faisait une
+constitution, un restaurateur ingenieux des plus anciens regimes. Il
+n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a ete. C'etait un
+"tres bon gouvernement" que le "gouvernement gothique", ou du moins qui
+avait en soi la capacite de devenir meilleur: "La liberte civile du
+peuple (_communes_), les prerogatives de la noblesse et du clerge, la
+puissance des rois, se trouverent dans un tel concert que je ne crois
+pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempere".
+Tirer du gouvernement "gothique" toute l'excellente constitution qu'il
+contenait en germe, voila quel aurait du etre le travail du temps et des
+hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont
+amene le resultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts
+de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais genies de la
+France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogee de la
+monarchie francaise, qui en est la decadence, une monarchie melee de
+despotisme, qui y tend et qui le prepare, d'ou peut sortir le despotisme
+sous forme de tyrannie ou sous forme de democratie. Il est temps de
+revenir aux principes et en meme temps aux precedents, aux principes
+rationnels et aux precedents historiques, qui justement ici se
+rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberte.
+
+[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensees_.]
+
+Un retour en arriere eclaire par la connaissance de l'esprit des
+constitutions, voila la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre
+facon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur
+le Duc, est reve confus et entetement feodal, est chez Montesquieu a la
+fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que
+les nations se developpent selon le mouvement naturel des puissances
+qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles
+etaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
+certain jeu et certains temperaments d'elements dissemblables sont
+necessaires a tout gouvernement humain, et cette mecanique, il
+l'applique a la constitution francaise. Mais l'historien et le
+mecanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se
+rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement ideal, c'est a
+la France telle qu'elle a ete, telle qu'il ne serait pas si difficile
+qu'elle fut encore, que le sociologue les rapporte; les forces reelles
+et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du
+mecanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu.
+
+
+
+VII
+
+MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE
+
+Qu'on le considere comme critique ou comme theoricien, Montesquieu
+parait tres grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout
+ce qu'il a vu. Il etait capable de se detacher de son temps et d'y
+revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques,
+et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute
+historique, tiree du fond meme de l'organisation sociale qu'il avait
+sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble etait assez forte pour
+predire ce que deviendrait ce pays meme quand les anciennes forces dont
+etait compose son organisme auraient disparu.--Son livre est un etonnant
+amas d'idees, toutes interessantes, et dont la plupart sont profondes.
+Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus reflechir. C'est son merveilleux
+defaut qu'a chaque instant il donne au lecteur l'idee de faire une
+constitution puis une autre, puis une troisieme, sans compter qu'il
+persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais
+qu'on le prenne, il parait extraordinaire. Tantot on comprend son oeuvre
+comme une promenade a la fois tres assuree et tres inquietante a travers
+toutes les conceptions humaines dont sont penetres comme d'un seul
+regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice
+secret. Tantot on la voit comme un monument tres ordonne et tres
+regulier, construit d'apres les lois d'une logique dogmatique
+imperieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laisse autour
+d'elle d'enormes materiaux a construire des edifices tout differents.
+
+C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme systeme, se suffit a
+lui-meme, et aussi qu'il se refute, ce qui est une facon de dire qu'il
+se complete. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un theoricien uniquement
+epris d'idees pures, agencant la machine sociale comme par donnees
+mathematiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est
+autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne
+sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives,
+vertus ici, honneur la, bon sens et moderation ailleurs, energie morale
+partout. Il est etrange qu'on ait cru[63] qu'a ce livre il manque une
+morale. L'erreur vient de ce qu'il est tres vite dit que le fonds des
+societes est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer
+le cadre savamment ajuste ou ces vertus s'accommoderont le mieux pour
+produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut
+disparaitre, materiellement, a travers la multitude des minutieuses
+considerations politiques. Mais la morale sociale est le fond meme de ce
+livre et si l'on y peut decouvrir comment les meilleures volontes sont
+au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal
+concue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on
+comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes
+forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides.
+
+[Note 63: Nisard.]
+
+Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-etre un peu trop
+optimiste. Il l'est de deux manieres: par trop croire aux hommes, et par
+trop croire a lui-meme, Il a trop confiance dans la bonte humaine. En
+plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Defense de l'Esprit des
+Lois_, on le voit tres preoccupe de combattre Hobbes et la theorie du
+"_Bellum omnium contra omnes_". L'homme naturel, "sorti des mains de la
+nature", comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre
+contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un etre timide
+et doux, et c'est l'etat de societe qui a cree la guerre. Il y a dans
+Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du
+reste, a ce que toutes les grandes idees modernes ont leur commencement
+dans Montesquieu.
+
+Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part
+de ferocite dans l'homme que je reprocherai a Montesquieu, etant tres
+enclin a penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutot
+de n'avoir pas fait assez grande la part de demence. L'homme n'est point
+un fauve; mais c'est un etre tres incoherent, en qui rien n'est plus
+rare que l'equilibre des forces mentales, et en un mot la raison.
+Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner
+raisonnablement, et que, parce qu'un systeme politique raisonnable, par
+exemple, peut etre connu par un homme, il peut et doit etre pratique par
+les hommes. Il y a beaucoup a parier que c'est une noble erreur. Avec un
+esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous
+pouvez etre sur qu'il connait votre objection mieux que vous. Je sais
+tres bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il
+enseigne, il le tient lui-meme pour une "reussite" extraordinaire, pour
+un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du
+despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme a des realites
+et non pas seulement comme a des theories, a la vertu des democraties,
+a la moderation des aristocraties, surtout a la capacite politique des
+foules. Il _a affirme_ tres energiquement que le peuple ne se trompe
+point dans le choix de ses representants, et il en donne comme exemple
+Athenes et Rome, ce qui est bien un peu etrange. Pour Athenes, cela
+ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Senat. J'ai
+parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui
+ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois reclamer le jury avec
+insistance (xi, 6, alineas 13, 14, 15, 18) et vouloir en meme temps
+(alinea 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme
+aveugle d'un texte precis, sans etre jamais une "opinion particuliere
+du juge". Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger
+sur texte sans passions et sans prejuge? Ne voit-il pas que c'est
+precisement avec le jury que les jugements seront toujours des opinions
+particulieres, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours
+juge "en equite"? Qu'on prefere cette maniere de juger, je le veux bien;
+mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges
+incapables d'en avoir une autre, cela m'etonne.
+
+Il y a certainement un peu de chimerique dans Montesquieu, un peu de
+l'homme qui n'est pas moraliste tres informe ni tres sur. Je serais
+tente de dire que ses admirables qualites d'esprit et de caractere
+lui sont source d'erreur, en ce qu'a les voir en lui, il se persuade
+qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et
+merveilleusement a l'abri des passions: il est un peu porte a en
+conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnes. Cher
+grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous separe de
+nous. L'erreur est bien naturelle a l'homme; puisque posseder la verite
+intellectuelle et la verite morale, cela mene encore a une illusion, qui
+est de croire que la verite est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits
+un peu d'orgueil et de mepris, c'est-a-dire un defaut, pour etre tout a
+fait dans le vrai? Peut-etre bien.
+
+J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux
+hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il
+croit peut-etre trop a l'efficace de son systeme, quand il en est a
+faire un systeme. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses
+precautions, et retirer a moitie sa critique au moment qu'on l'aventure.
+Je sais qu'il a un fond ou plutot un coin de scepticisme, et qu'il dit
+tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le
+mieux a tel peuple. Et cependant il est si bon theoricien qu'il lui est
+difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa theorie, de
+ne pas croire, au moins a demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et
+qu'un Etat bien organise par lui serait, par cela seul, un tres bon
+Etat. Il lui echappera de dire que dans "une nation libre il est tres
+souvent indifferent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit
+qu'ils raisonnent: _de la sort la liberte qui garantit des effets de ces
+memes raisonnements_"--De la sort la liberte, ou plutot c'est la
+liberte meme, d'accord; mais "qui garantit des effets des mauvais
+raisonnements", je n'en suis pas bien sur. Voila bien le _point
+dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voila bien le point
+dogmatique de Montesquieu. Il deteste tant le despotisme qu'il finit par
+croire presque que la liberte est un bien en soi, par consequent un but,
+et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagne. Je ne sais trop. Il me
+semble que la liberte n'est point precisement un but, mais un etat, un
+"milieu", comme on dit maintenant, ou la raison peut s'exercer mieux
+qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet etat favorable une
+fois obtenu, il n'est point indifferent qu'on y raisonne mal ou bien.
+
+Sa conception meme de la liberte a quelque chose de "formel"; et, comme
+tout a l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui
+peut y conduire, de meme il prend pour la liberte ce qui n'est que la
+formule de son exercice. Elle est selon lui "le droit de faire ce que
+la loi ne defend pas". Il est vrai, et c'est la le _signe_ a quoi l'on
+connait un despotisme d'un Etat libre; mais si toute la liberte etait
+la, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien
+qu'il peut en etre.--C'est que la liberte n'est pas seulement le droit
+de n'obeir qu'a la loi, elle est la capacite de faire des lois qui ne
+ressemblent pas a un despote. Elle est un sentiment d'equite et de
+justice partant de la majorite des citoyens, se deversant et se fixant
+dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous
+lesquelles ils se sentent libres et organises selon l'equite.--Elle
+n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un
+peuple despotique dans l'ame peut renverser le despotisme; apres quoi,
+il fera immediatement des lois despotiques. Aussitot qu'il ne subira
+plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-meme; car la majorite est
+solidaire de la minorite, les oppresseurs sont solidaires des opprimes;
+la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-la meme que
+vous liez, dans un etat violent dont est gene le peuple entier ou une
+violence existe, dans une sorte d'etat de guerre ou l'on souffre autant
+de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite.
+
+Cette idee, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine
+reserve des droits individuels devant lequel doit s'arreter meme la loi,
+il ne me parait pas qu'il le connaisse. Cette idee que la liberte est
+avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-a-dire un respect et un
+amour reciproques de la dignite de la personne humaine, c'est-a-dire
+une solidarite, c'est-a-dire une charite, il l'a eue peut-etre; car il
+deteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusement
+sentie; mais il ne l'a pas exprimee.
+
+Et, apres tout, c'est encore un grand liberal; car cette forme et ce
+mecanisme social ou la liberte vraie s'exerce, ces conditions les
+meilleures pour que l'idee liberale puisse se degager et venir remplir
+et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien menagees, si
+delicatement et prudemment et fortement etablies, qu'il suffirait d'un
+minimum de liberalisme dans l'ame de la nation, pour qu'en un pareil
+systeme il eut tout son effet, et parut presque plus grand dans ses
+effets qu'il n'etait en soi. C'est la forme de la liberte, qu'il nomme
+liberte; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le
+contraindre a etre.
+
+Voila ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systemes
+politiques qu'il preconise, de meme que je le trouvais un peu trop
+optimiste aussi dans l'idee qu'il a de la capacite politique des
+peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant
+l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberte, c'est
+qu'il le voit dans l'organisation sociale, revee par lui, qui est la
+plus propre a maintenir un peuple dans l'etat libre; quand il trace le
+cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque
+de l'offrir a un peuple pour que demain il en soit digne. "Donnez
+aux hommes, semble-t-il dire, les procedes pratiques pour n'etre ni
+tyrannises ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont
+en eux les moyens." C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme,
+peut-etre aventureux.
+
+Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la necessite
+de son office. On ne peut pas etre sociologue sans un peu d'optimisme.
+C'est pour cela que Voltaire n'a pas ete sociologue. On ne saurait
+ecrire une _politique_, c'est-a-dire un code sans sanction, une
+legislation superieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'eclat
+de la verite qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont
+seduits a la verite rien qu'a la voir. Si l'on croit a la fatalite des
+instincts humains, on sera peut-etre historien, non sociologue. On ne
+dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire;
+et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements,
+les chemins ordinaires par ou ils passent. Cela est si vrai que c'est
+souvent ce que fait Montesquieu, n'etant sociologue qu'une partie du
+temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur.
+L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est
+evident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au
+plus haut point. Il croit que tout, meme le mal, est regle et voulu par
+une parfaite intelligence en vue d'une fin superieure; et par consequent
+que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas
+a la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il
+reste qu'il le mette sur la terre.
+
+
+
+VIII
+
+"Encore une fois, je le trouve grand", comme disait Fenelon d'un autre,
+et c'est bien la derniere impression. L'idee de grandeur est surtout
+inspiree par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu
+a ete, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est
+impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il
+comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensee et
+le contraire de sa pensee, son systeme, et ce qui est le plus oppose a
+son systeme et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
+_l'entre-deux_, il penetre en tous ces mysteres, et s'y meut avec une
+pleine liberte, comme entoure d'un air lumineux, qui emane de lui.
+
+On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus
+intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus
+delicieusement que lui, a l'abri des passions, joui des idees. Voir les
+idees sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
+former des groupes et des systemes, et comme des mondes; voir "tout
+ceder a ses principes", "poser les principes et voir tout le reste
+suivre sans effort"; et aussi n'etre point esclave de ses principes, et
+savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idees
+qui n'est point celui qu'il prefere, ouvrir des voies que ce sera une
+gloire a ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sur de
+l'intelligence est pour lui comme une sorte de delice, une ivresse calme
+et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspire
+par cette maniere de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-meme
+comme d'un sens aiguise et affine. Il s'arrete au milieu de son long
+travail pour s'ecrier: "Vierges du mont Pierie, entendez-vous le nom
+dont je vous nomme? Je cours une longue carriere, je suis accable de
+tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
+que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'etes jamais
+si divines que quand vous menez a la sagesse et a la verite par le
+plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que
+je parle a la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le
+plus exquis de tous les sens_."
+
+Il a parle a la raison; pendant vingt annees il a eu avec elle un
+entretien continu, plein de sincerite, d'abondance de coeur, d'infinis
+et renaissants plaisirs. Il s'eveillait "avec une joie secrete de voir
+la lumiere", et son ame aussi voyait avec une joie pleine et une sorte
+d'elargissement se lever en elle a chaque jour la lumiere pure d'une
+idee nouvelle. Il s'est penetre d'idees et en a fait comme sa substance.
+Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-etre
+vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il etait
+tout entier gouverne par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du
+monde beaucoup de raison, et meme beaucoup de raisonnement, parce que,
+si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du
+moins, le signe qu'on la cherche.
+
+Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait meme
+pas de la science ou il reste le maitre. Il inspire le temps qui le
+suit, tout en le depassant, a ce point que Rousseau ne fait que pousser
+a l'extreme et mettre en systeme _une_ des idees de Montesquieu, presque
+dedaignee par lui parmi tant d'autres. Apres avoir cherche loin de lui
+sa lumiere, la France revint a lui, et longtemps chercha a s'organiser
+selon sa pensee; et maintenant qu'elle l'a definitivement abandonne,
+quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire meme a
+raison contre lui. Et a mesure que sa pensee devient moins applicable,
+que ce soit par sa faute ou par la notre, elle n'en parait que plus
+belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un
+ideal.
+
+On ne peut lui reprocher d'avoir embrasse trop de choses pour avoir pu
+tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets
+qu'il rencontre. "Il annonce plus qu'il ne developpe", dit admirablement
+Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a la insuffisance de nos yeux
+et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a penetre; il a seulement
+trop compte que nous le penetrerions aussi vite et aussi a fond que
+lui. "Je suis, dit-il lui-meme, avec son esprit charmant, comme cet
+antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil
+sur les Pyramides, et s'en retourna."--Je n'aime pas a le contredire, et
+je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a ete dans
+tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurees
+toutes, et surtout les plus hautes.
+
+
+
+VOLTAIRE
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+Je suppose en 1817 un vieil emigre sortant d'une representation du
+_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: "C'est une tres jolie
+satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay."--Le propos
+est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois
+gentilhomme francais du temps de la Regence, devenu tres riche, un peu
+audacieux, tres impertinent, et gardant tous ses defauts d'origine et
+d'education.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme tres spirituel,
+ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et tres intelligent,
+ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses prejuges et a
+tenu par la une tres grande place dans le monde intellectuel.
+
+"Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des
+bourgeois", dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce
+qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste.
+Voltaire n'a pas ete artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le
+bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes speculations le
+rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni elevation philosophique,
+et la synthese lui est interdite. Il est evident qu'il ressemble peu a
+Platon, et nullement a Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute,
+le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur
+naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni meme d'aucun
+chevalier.
+
+Ce qui acheve de peindre le bourgeois, c'est qu'il est eminemment
+pratique. Voltaire est un homme d'affaires de genie, et le sens du reel
+est son sens le plus developpe et le plus sur, en quoi est une partie de
+sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en
+1715, qui est tres ambitieux, tres actif, fait sa fortune en quelques
+annees, n'a plus besoin que de consideration, la cherche dans la
+litterature parce qu'il sait qu'il ecrit bien, n'a point d'idees a
+lui, ni de conception artistique personnelle, ni meme de temperament
+artistique distinct et tranche a exprimer dans ses ecrits; mais qui se
+sait assez habile pour mettre en belle lumiere pendant soixante ans,
+s'il le faut, les idees courantes, et produire des oeuvres d'art
+distinguees selon les formules connues. Ce n'est pas un monument a
+elever; c'est une fortune litteraire a faire. Il la fera, comme il a
+fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de decision.
+
+Et il aura toute sa vie les defauts du bourgeois francais. Sans etre
+precisement cruel, et meme tout en ne detestant point donner quand on
+le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien meprisant pour
+la "canaille"; persecuteur, quand il pourra persecuter avec une "suite
+enragee", comme disait de Saint-Simon le duc d'Orleans. On le verra
+poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une
+sottise, avec un acharnement incroyable, le denoncer comme ennemi de la
+religion, et, a ce titre, au moment ou le malheureux est deja proscrit
+et traque partout, crier qu'il faut "punir capitalement un vil
+seditieux"[64], ce qui est un peu fort peut-etre dans la bouche d'un
+adversaire de la peine de mort.
+
+[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).]
+
+On le verra, incapable de pardon, denoncer de Brosses comme un voleur a
+toute l'Academie francaise, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il
+a eu un proces de marchand de bois avec de Brosses; tempeter contre
+Maupertuis par dela le tombeau, vingt ans apres la mort du pauvre
+savant, dans toutes les lettres qu'il ecrit a Frederic; ne jamais
+manquer de reclamer les galeres, la Bastille et le Fort-l'Eveque contre
+tous les Freron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le genent. La
+prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit
+strict. Jamais l'idee de la liberte de penser contre lui n'a pu entrer
+dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: "Laissez cela;
+dedaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine...." Il ne veut rien
+entendre. Il n'a ni le detachement du philosophe, ni l'elevation du vrai
+artiste. Il ne songe qu'a ecraser ce qui, etant au-dessous de lui, ne
+l'adule pas.
+
+En revanche, il ne songe qu'a aduler ce qui, a quelque titre que
+ce soit, est au-dessus. Empereurs, imperatrices, rois, princes,
+grands-ducs, ducs, maitresses des rois, et que ce soit Catherine II,
+Pompadour, Frederic ou Du Barry, pour ceux-la les apotheoses sont
+toujours pretes, et de ceux-la les familiarites, meme meurtrissantes,
+toujours bien recues. Frederic l'a traite comme un valet; mais a
+celui-ci on pardonne, "et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
+nous rengage de plus belle."--"Il fut donne a celui-ci de tromper les
+peuples"; mais non point de prevaloir contre les rois.--Richelieu ne
+lui paye point les interets de son argent, et lui joue d'assez mauvais
+tours. Mais que voulez-vous qu'on dise a "un homme qui parle de vous
+dans la chambre du roi", si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Freron
+avec delices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et
+qui recoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en
+sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a recu de meilleure grace
+les petits coups de pied familiers des puissances. C'est meme alors
+qu'il est tout a fait charmant, et spirituel. Car "l'esprit est une
+dignite",--qui supplee a l'autre.
+
+C'est meme alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la
+souscription de Rousseau a sa statue. Dix fois Dalembert lui ecrit:
+"Mais si! cela fait honneur a Rousseau de souscrire. Cela vous fera
+honneur de pardonner, et d'accepter." La raison de sentiment le touchant
+peu; il redouble de colere. Mais Dalembert s'avise de lui ecrire:
+"Rousseau, quoique exile, se promene dans Paris la tete haute. Jugez
+s'il est protege!" Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonne Mais
+il s'adoucit. Il est des cas ou il sait se vaincre. Il a le mepris pour
+le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agree que le partage
+de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et
+il en felicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silesie
+est une chose aussi qui a son charme; il premunit Frederic contre les
+remords qu'il en pourrait avoir: "Qu'avez-vous donc a vous reprocher?...
+Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle preface de vos
+_Memoires_... N'aviez-vous pas des droits tres reels?.... Je trouve
+Votre Majeste trop bonne..."--Sire, dit le renardt vous etes trop bon
+roi.
+
+Avec cela, la prudence etant une vertu bourgeoise, il est tres prudent.
+Il l'est jusqu'a l'anonymat perpetuel et le pseudonymat obstine. Tous
+ses ouvrages sont des lettres anonymes, a moins qu'ils ne soient signes
+de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_
+et sauf, j'en suis sur, _le poeme de Fontenoy_, il les a tous dementis.
+Cela ne lui coute pas, parce que le contraire pourrait lui couter. Se
+dementir et mentir, c'est a quoi une bien grande partie de sa vie est
+occupee. Combler Maffei de compliments sur sa _Merope_, et cribler la
+_Merope_ de Maffei d'epigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire a Mme
+de Luxembourg qu'il n'a jamais denonce Rousseau; a l'Academie francaise
+qu'il a passe sa vie a chanter la religion chretienne, et a l'univers
+entier qu'il n'a jamais ecrit le _Dictionnaire philosophique_;
+conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et
+ecrire a Duclos: "Diderot n'a qu'a repondre qu'il n'a pas ecrit les
+_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile
+d'etre catholique!"; ce sont la des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont
+pas meme des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule.
+Il est menteur a ce point que la notion du mensonge lui est etrangere.
+Il est tout a fait stupefait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses
+tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain benit et de communier
+solennellement dans son eglise. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait
+danger a ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours
+peur) lui, pauvre vieillard ruine et sans asile dans toute l'Europe! Ce
+n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.
+
+Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite,
+troublee quelquefois par le noble souci de plaire au "Trajan" de
+Versailles ou au "Salomon" de Potsdam, et le desagrement de n'y pas
+reussir; mais habile en somme et avisee et qui finit bien, et qui finit
+tard.
+
+Il a ete doux envers la mort des autres; il a ecrit le 27 janvier 1733:
+"J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-a-dire que j'ai perdu une
+bonne maison dont j'etais le maitre et quarante mille livres de rente
+qu'on depensait a me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui
+annoncai a la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'etais oblige
+d'honneur a la faire mourir dans les regles.... Je lui amenai un
+pretre.... Quand il lui demanda si elle etait bien persuadee que Dieu
+etait dans l'Eucharistie, elle repondit: "Ah! oui!" d'un ton qui m'eut
+fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres".--Il voit
+arriver sa propre mort avec une gaite moindre; mais il lui fait encore
+bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il
+a cree autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville
+florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en
+s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances.
+Il ecrit pour deux ou trois innocents condamnes, ce qui restitue sa
+popularite, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera
+compte par la posterite comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa
+vie, et ce qui, du reste, est tres bien. C'est une conscience qu'il
+se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se menage au dernier
+moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquat encore. Il est
+complet desormais; le bourgeois s'est epanoui en gentilhomme terrien, en
+grand seigneur attache au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
+mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et
+le cordon a Versailles.
+
+Il joue ce role, comme tous les roles, "en excellent acteur", mais un
+peu en acteur, avec une insuffisante simplicite. Quand il communie a son
+eglise, c'est par interet, c'est par malice et pour faire une niche a
+l'eveque d'Annecy; c'est aussi pour s'etablir dans le personnage de
+seigneur, et pour haranguer avec dignite, comme c'est son "privilege",
+ses "vassaux", a l'issue de l'office.
+
+C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manque qu'une solide
+estime publique: "Je n'ai jamais eu de _popularite_, s'il vous plait,
+disait Royer-Collard, dites un peu de _consideration_". Pour Voltaire,
+c'a ete l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupe et charme
+le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette "royaute
+intellectuelle", de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses
+contemporains l'admirent beaucoup et le meprisent un peu. Diderot le
+meprise meme beaucoup, et evite de lui ecrire. Duclos se tient sur
+la reserve et le tient a distance. Dalembert le rudoie durement, a
+l'occasion, et les occasions sont frequentes, et d'un ton qui va jusqu'a
+surprendre. Quant a Frederic, il ne semble tenir a ecrire a Voltaire et
+lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de
+temps a autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se
+puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a ete bien
+vertement siffle dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
+sur le theatre?--Des rois, des princes lui ecrivent amicalement, sans
+doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint a l'Aretin, et
+si l'on examine d'un peu pres, on verra que c'est pour les memes motifs,
+et qu'entre l'Aretin a Venise et Voltaire a Ferney il y a des analogies.
+
+C'etait un homme tres primitif en son genre: il ignorait la distinction
+du bien et du mal profondement. C'etait le coeur le plus sec qu'on
+ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-etre qu'on ait
+constatee. Il se releve par d'autres cotes, et nous finirons par
+le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que
+l'intelligence sert a quelque chose. Mais le fond du caractere est bien
+la. Il est peu sympathique et singulierement inquietant.
+
+
+
+II
+
+SON TOUR D'ESPRIT
+
+Un parfait egoisme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se
+trouvent reunis dans un homme. Que va-t-il sortir de la? Un grand
+ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a ete l'un
+et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut etre ministre, diplomate, et meme
+homme de guerre, du moins par ses inventions de ses "chars assyriens",
+nous ne parlerons pas. Pour curieux, eternel et universel curieux, c'est
+la definition meme de Voltaire. D'autres ont un genie de persuasion,
+un genie d'emotion, un genie de peinture, un genie d'exaltation ou
+de melancolie, ou de verite ou de logique. Voltaire a un genie de
+curiosite. Ce qu'il veut, apres tout avoir, peut-etre avant, c'est tout
+savoir. Je ne fais pas l'enumeration; il faudrait aller de l'agronomie a
+la metaphysique en passant par la musique et l'algebre, et remplir des
+pages. Il a touche absolument a toutes choses. Faire le tour de son
+temps, savoir ou en est le monde, tout entier, a l'heure ou l'on y
+passe, c'a ete le reve de quelques hommes d'audaces, tres rares, et c'a
+ete son effort, et presque son succes.--Seulement, d'abord il etait
+presse; ensuite il vivait en un temps ou, deja, ces tentatives etaient
+condamnees a etre vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas;
+il etait egoiste, et voila pourquoi ce genie universel a ete etroit;
+universel par dispersion, etroit, borne et sans profondeur sur chaque
+objet. Pour comprendre a fond quelque chose,--que vais-je dire la, et
+qui peut rien comprendre a fond?--pour penetrer seulement assez
+loin dans une etude, la premiere condition est le detachement, le
+renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est
+incapable de devouement. Il y a un devouement intellectuel, un amour
+passionne pour les idees, une joie profonde a sentir qu'on n'est plus
+soi-meme, mais l'idee qu'on a eue, et qui a son tour vous possede, une
+abolition de l'egoisme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit
+etre le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que
+Montesquieu eprouve a cherir les theories qui enchantent son esprit, a
+jouir pleinement et infiniment de sa "raison, le plus noble, le plus
+parfait, le plus exquis de tous les sens". Certes, en de pareils
+moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le detachement, pour
+un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la
+personnalite delicieusement oubliee et detruite;--et ce sont ces moments
+que Voltaire n'a jamais connus.
+
+La curiosite n'y suffit point, quoique, deja, ce soit une tres haute
+distinction. Il y faut davantage; et c'est a ce degre que Voltaire
+ne s'est pas eleve. Il s'eprend des idees avec avidite, non avec
+enthousiasme; il a du plaisir a penser, non du bonheur; et toutes les
+idees l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour
+a tour, tres vivement et courtement seduit par l'une, et, sans s'en
+apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un
+instant connu, non le fond et l'intimite, mais les brillants dehors, les
+abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours legers qui
+la dessinent.--Superficiel parce qu'il est etroit, etroit parce qu'il
+est egoiste, c'est bien l'homme; avec quelle legerete gracieuse, quel
+elan preste et precis, quel investissement rapide et vif, a la francaise
+et en conquerant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son
+nom eclatant et sonore, je le sais; mais enfin a la course, et avec des
+oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et
+peu de resultats.
+
+Car enfin il a tout regarde, tout examine, et rien approfondi, ce
+semble; et qu'est-il?
+
+Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain
+ou a la fatalite? Croit-il a l'immortalite de l'ame, ou a l'ame purement
+materielle et mortelle?--Croit-il a Dieu? Nie-t-il toute metaphysique
+et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'a un certain
+point, c'est-a-dire est-il encore metaphysicien?--En histoire est-il
+fataliste, ou croit-il a l'action de la volonte individuelle sur le
+cours des destinees?--En politique est-il liberal ou despotiste?--En
+religion, oui, meme en religion, est-il abolitioniste radical, ou
+abolitioniste modere, c'est-a-dire encore, non pas certes religieux,
+mais conservateur du culte?--Je defie qu'on reponde par un oui ou par un
+non bien tranche sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on
+sera plus rapproche du non que du oui, ou du oui que du non, et sur
+certaines a egale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est
+sincere, on ne pourra adopter la negative certaine ou l'affirmative
+absolue, et, si on le relit, s'y tenir.
+
+Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit "dilettante". Il aime a
+croire, et il prend les idees au serieux; il est convaincu, et il est
+pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronte
+dans la vie sociale est un sincere dans la vie intellectuelle. Et ce
+qu'il croit, il le croit jusqu'aux resultats, inclusivement; il desire
+qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans
+leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du
+dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout a l'oppose du sceptique il a
+conviction facile; et tout a l'oppose du dilettante il a la conviction
+imperieuse et visant a l'acte. Seulement ses convictions sont multiples,
+fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sures
+d'elles-memes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent
+d'idee fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le detail.
+
+Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me repondre
+oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_,
+qui l'aura le plus frappe. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_),
+et la societe bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_),
+et la societe mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, "_Mechants_").
+Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se
+meprise (_Marseillais et Lion_). Tres souvent vous le prenez pour un
+pur Condorcet, optimiste beat qui touche de la main le progres et la
+realisation prochaine de toutes les promesses du progres. Il vous dira:
+"J'ose prendre le parti de l'humanite contre ce misanthrope sublime
+(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si mechants ni si
+malheureux qu'il le dit..." Et ceci est la tradition de Vauvenargues et
+le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un a l'autre.--Il
+vous dira: "C'est une etrange rage que celle de quelques messieurs
+qui veulent absolument que nous soyons miserables. Je n'aime point un
+charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me
+vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami..." Et ceci est contre
+Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne
+conduise a la religion, comme a ce qui le justifie a la fois, et le
+repare.--Il vous dira: "L'homme n'est point ne mechant; il le devient,
+comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous
+ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme
+n'est pas ne mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectes de cette
+maladie, c'est que ceux qui sont a leur tete etant pris de cette
+maladie, la communiquent au reste des hommes..." Et voila du pur
+Rousseau, l'homme ne bon et perverti par l'etat de societe, et corrompu
+par ses gouvernements, et Voltaire va ecrire l'_Inegalite parmi les
+hommes_.
+
+--Et c'est _Candide_ qu'il a ecrit, et il vous dira, ailleurs meme que
+dans _Candide_: L'homme est fou; "historien, je m'amuse a parcourir les
+petites maisons de l'univers." Le monde est un gouffre: "_Ubicumque
+calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand
+naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_" Et dans ses
+moments de pessimisme il est le plus desespere et le plus desesperant
+des pessimistes; et si dans le poeme sur le _Tremblement de terre de
+Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et precaire, a l'espoir
+(_Tout est bien aujourd'hui, voila l'illusion; tout sera bien un
+jour, voila notre esperance_), dans _Candide_ eclate et largement
+et longuement se deploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni
+exception, ni espoir, ni plainte meme et blaspheme, forme encore, sans
+le vouloir, de la priere, et partant de l'esperance; ni recours a
+l'avenir humain, ni recours a l'avenir celeste, ni recours a rien, sinon
+a la resignation muette, qui n'est que le desespoir, bien plus, qui est
+comme la lassitude du desespoir.
+
+Est-il deterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis
+aux questions ou chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus
+parfait equilibre. Il est impossible de savoir ici de quel cote je
+ne dis pas il penche, mais il serait dispose a pencher. Tout au plus
+pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avancant dans la
+vie il semble avoir plus incline du cote du determinisme. En attendant,
+pendant cinquante ans, il vous dira, tres pratique, et tres preoccupe du
+danger qu'il y aurait pour l'homme a se croire esclave de la force des
+choses: "Nier la liberte c'est detruire tous les liens de la societe
+humaine."--"Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une
+maniere si contradictoire, et _ce qu'il y a a gagner_ a se regarder
+comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un etre libre."--"Le bien
+de la societe exige que l'homme se croie libre; je commence a faire plus
+de cas du bonheur de la vie que d'une verite."--Et il vous dira,
+bon logicien: une seule action libre "derangerait tout l'ordre de
+l'univers.... Si un homme pouvait diriger a son gre sa volonte, il
+pourrait deranger les lois immuables du monde. Par quel privilege
+l'homme ne serait-il pas soumis a la morne necessite que tout le reste
+de la nature?" La liberte n'est precisement que l'illusion que nous en
+avons, illusion qui nous est necessaire, comme d'autres, et qui nous
+maintient dans l'etat ou nous devons etre pour ne pas mourir: "La
+liberte dans l'homme est la sante de l'ame."
+
+Mais l'ame, elle-meme, qu'est-elle donc? Une _entite_, un etre en nous
+qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette
+negation il n'a pas varie. L'ame pour lui est matiere pensante, faculte
+donnee a la matiere humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres
+pour se developper et se soutenir.--Mais survit-elle a la matiere
+qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une
+faculte d'une matiere essentiellement perissable. Et il insiste cent
+fois sur cette consideration.
+
+--Mais si l'ame n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni recompense
+par dela le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: "On chantait
+publiquement sur le theatre de Rome: _Post mortem nihil est_...." et
+ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se
+gouvernait, tout allait a l'ordinaire...."--Il importe infiniment,
+replique Voltaire, et dans le meme ouvrage (_Dictionnaire
+philosophique_); je tiens essentiellement a l'ame immortelle parce qu'il
+n'est rien a quoi je tiens plus qu'a l'_Enfer_: "Nous avons affaire a
+force fripons qui ont peu reflechi; a une foule de petites gens, brutaux
+et ivrognes, voleurs. Prechez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas
+d'enfer, et que l'ame est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les
+oreilles qu'ils sont damnes s'ils me volent."--Et, donc, en style eleve:
+"Oui, Platon, tu dis vrai, notre ame est immortelle!"
+
+Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux
+yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est a elle qu'il
+a toujours aime a revenir. Mais son idee de Dieu est telle que, sans
+interpretation abusive et sans chicane, elle ne suggere que l'atheisme.
+Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, a le nier, et il est
+etonnant qu'a croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-meme conclu qu'il
+n'y en avait point.--Son idee de Dieu est d'une part un expedient, et
+d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en
+l'air et ne tenant a rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un
+architecte qui a fait le monde, comme un "horloger" dont l'horloge ou
+nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette
+un regard rapide sur le monde, y trouve de "l'art", dit que "tout est
+art dans l'univers" (_Histoire de Jenni_), et declare qu'il y a un grand
+artiste.--Mais son raisonnement repose sur des premisses qu'il a mis
+tous ses soins a ruiner d'avance. Passer sa vie, ou a bien peu pres, a
+montrer que l'horloge est derangee et n'a jamais ete reglee; et d'autre
+part, quand l'idee de l'horloger lui vient a l'esprit, vite s'appliquer
+a admirer l'horloge, c'est a la fois demontrer Dieu, et demontrer qu'on
+n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant a l'inverse les
+arguments memes dont on s'est servi pour lui faire proces. Ce serait
+perfide si ce n'etait leger, et cela va contre le but, puisque cela va
+par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en ecarter. C'est dire: Je
+crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et
+vous la trouvez atheistique.
+
+Cela revient a dire que Voltaire n'a pas l'idee de Dieu presente a
+son esprit d'une maniere constante. Il n'y croit que quand il veut
+le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idee de Dieu du
+pessimisme meme. Le pessimiste qui, quand il songe a enseigner Dieu,
+reconstruit rapidement un systeme optimiste, c'est un homme qui ne croit
+en Dieu que tant qu'il l'enseigne.
+
+L'idee de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il
+tient a un Dieu "remunerateur et vengeur". Dieu est pour lui un service
+auxiliaire et superieur de la police: "Il ne faut point ebranler
+une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le
+reste_...."--"Mon opinion est utile au genre humain, la votre lui est
+funeste...."--"Ah! laissons aux humains la crainte et l'esperance!"--"Si
+Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer." Dalembert et Condorcet
+tiennent des propos irreligieux a sa table. Il renvoie les domestiques:
+"Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement
+d'etre egorge cette nuit...."[65].--Mille autres traits; car c'est a
+cette idee qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de
+plus atheistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait
+que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expedient
+social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrite, bref
+un mensonge utile. Mille athees ont pris immediatement l'argument de
+Voltaire pour prouver _l'absence reelle_ de Dieu; et il est bien vrai
+que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on
+l'invente.
+
+[Note 65: Mallet-Dupan temoin oculaire (_Mercure Britannique_).]
+
+C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on ecrit cent
+volumes ou rien ne mene a lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et ou
+au contraire tout, sauf strictement les pages ou il est question de
+lui, l'elimine; ou ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour
+ecarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'ame.--C'est ce qui
+me faisait dire que chez Voltaire l'idee de Dieu est "en l'air" et ne
+tient a rien. Elle est une exception a son positivisme habituel. Elle
+est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidite, ou
+une etourderie.--Et precisement l'idee de Dieu est la seule qui ne soit
+rien si elle n'est pas tout, et celui-la prouve mieux qu'il la possede
+qui n'en parle jamais, mais dont les idees generales, toutes et chacune,
+s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par ou
+on revient bien a dire que, comme presque toutes les idees de Voltaire,
+l'idee de Dieu est une idee qu'il croit avoir, et non une idee dont il
+a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il
+prend pour une conception de son esprit. Il est theiste comme nous
+verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les memes causes. Sa
+religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidite.
+
+Et tout cela se tiendrait encore, satisferait a peu pres l'esprit,
+aurait l'air du moins d'etre raisonne, si Voltaire se donnait pour
+un homme qui connait son impuissance metaphysique, s'il s'avouait
+"agnostique" et declarait modestement ne point pouvoir penetrer le
+secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour
+l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant,
+intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un
+inconnaissable qui nous depasse et que nous tachons en vain a atteindre.
+Plus souvent il s'y elance avec une audace etourdie, et bacle une
+metaphysique comme une tragedie contre Crebillon. Son esprit, vulgaire
+en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux notres, n'avait pas
+besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait
+besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes
+successives, qui au bout d'un demi-siecle formaient un monceau de
+contradictions. Nous en sommes tous la, je le sais bien; et c'est ce que
+je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est la.
+
+Il en va parfaitement de meme pour lui en histoire, en politique,
+en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur
+positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble
+que oui: il repousse de toutes ses forces les idees innees. L'homme,
+animal plus complique que les autres, mais seulement plus complique, est
+guide par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il
+n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumiere speciale, surnaturelle,
+qui nous distingue des autres etres animes. Donc point de loi morale, ce
+semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un
+but en dehors du but commun, qui n'est que perseverer dans l'etre. Point
+de loi morale; car ce but autre que celui de perseverer dans l'etre, ce
+n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui
+pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est
+enseigne par une idee innee, par une _revelation_, a nous particuliere,
+choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale.
+
+--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour
+elle, il supposera une idee innee, une maniere de revelation. Dieu a
+parle. "Il a donne sa loi"; il "jeta dans tous les coeurs une meme
+semence"; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on
+ne dise point_ que la conscience est un effet de l'heredite, de
+l'education, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_
+de Dieu a notre ame, non une invention humaine. Et voila la loi morale
+etablie, et une idee theologique, un minimum, si l'on veut, d'idee
+theologique admis par Voltaire[66].
+
+[Note 66: _Poeme sur la loi naturelle_]
+
+--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La meme a Rome qu'a Athenes,
+comme dit Ciceron, universelle et constante dans l'humanite. Montrez-moi
+un peuple ou le meurtre, le vol et l'injustice soient honores!--Fort
+bien, et Voltaire repete cela mille fois; mais jamais il ne va plus
+loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or
+definir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre
+ainsi, voila que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idee
+qu'il ne faut pas vivre a l'etat barbare, il n'est pas besoin d'une
+loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de
+conservation chez un etre fait pour vivre en societe; l'instinct de
+perseverance dans l'etre, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en
+societe, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils
+dussent se detruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre
+chose que: les hommes ont toujours vecu en societe; ce qui ne signifie
+pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que resistant
+a la mort sociale que la morale est une morale, c'est a partir du moment
+ou, le trepas social conjure, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle
+dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique
+seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne,
+devoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose
+qu'un instinct, n'est pas enseignee par la necessite d'etre, ne derive
+point de nos besoins memes, et semble etre une veritable revelation.
+L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale
+commence a la charite.--Or c'est ou elle commence que Voltaire n'atteint
+pas; et voila qu'apres l'avoir niee par ses principes generaux, puis
+avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin
+qu'il ne l'a pas connue.
+
+En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou
+spiritualiste; je veux dire croit-il a une simple serie de chocs et
+de repercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune
+intelligence se mele a leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou
+croit-il qu'il s'y mele, ou plutot que les embrasse une intelligence
+universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou
+croit-il qu'a cette melee des evenements se surajoutent et s'appliquent,
+les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins,
+_l'esprit humain_, l'intelligence independante, la volonte eclairee?
+
+Pour ce qui est du providentialisme, la reponse est aisee: Voltaire le
+repousse absolument. C'est contre "l'homme s'agite, Dieu le mene"; c'est
+contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute
+l'idee chretienne sur l'histoire qu'a ete ecrit l'_Essai sur les
+moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres ou Voltaire a
+indefiniment et cruellement reedite l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le
+surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire
+qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver
+l'idee maitresse de sa vie intellectuelle, qui en realite n'en a pas eu.
+S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), a coup sur l'idee de la
+Providence lui est etrangere absolument, et radicalement odieuse. Il
+l'a combattue en tous ses livres, et particulierement, en ses livres
+d'histoire, avec la derniere energie.
+
+Et remarquez ce detail. Tout le monde a observe le gout qu'il a pour
+montrer les grands evenements comme des effets de petites causes. Ce
+gout n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus general a
+ecarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez a voir dans la serie
+des faits historiques l'effet et le developpement de grandes causes tres
+generales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde
+peut-etre, des desseins, des plans, ce qui revient a dire des idees,
+quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanite? Vous
+y voyez des _lois_. Mais une loi est une idee, et une idee suppose un
+esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui
+donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous etes, sans y songer, au
+meme point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet ecrivant son
+_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans
+l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le votre; que
+c'est vous qui la faites apres coup? Alors elle n'est qu'un expedient,
+elle n'a pas de realite objective, elle n'est pas en effet _dans_
+l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'enoncer,
+puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez a des lois
+reelles, c'est-a-dire a intention, plan, direction, but que vous
+n'inventez pas, que vous retrouvez et demelez a travers les faits; et
+alors vous etes encore, bon gre mal gre, dans un reste de conception
+theologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une melee confuse
+de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans
+signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.
+
+Le meilleur moyen, en matiere d'histoire, de combattre et d'extirper le
+surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte
+la marque d'aucune intelligence, que les revolutions des empires y
+dependent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain
+de sable,--et c'est ce que Voltaire a aime a faire. Il se rencontre ici
+avec Pascal, parce que l'atheisme se rencontre toujours avec Pascal, la
+ou Pascal n'en est qu'a la premiere partie de son argumentation.
+
+Voltaire est donc radicalement hostile a toute idee de providence dans
+l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait
+l'etre. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire
+que le hasard, agglomerations fortuites, dissolutions sans causes, ou
+ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous.
+Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son etude, et si
+d'intelligence generale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plait a
+y contempler des intelligences particulieres. Il est, du moins il veut
+etre, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux
+hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous
+avons vu de lui cette idee curieuse, par ou il rejoignait Rousseau, que
+l'homme est ne bon et que de mechants gouvernements l'ont perverti.
+Les gouvernements ont cette force. Ils petrissent les hommes. Ils les
+corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est
+le domaine et la matiere de la volonte de quelques-uns. Idee importante
+dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses gouts politiques. Voila
+pourquoi il a tant aime les grands princes et a aime a les voir plus
+grands qu'ils n'etaient. Cesar, Louis XIV, Pierre le Grand, Frederic,
+Catherine, ce sont les heros de sa pensee. C'est que ce sont eux qui
+ont fait l'histoire, ou qui la font, les demiurges de l'humanite. Il le
+croit ainsi, et aussi que lui-meme en est un. C'est meme un peu pour
+ceci qu'il croit cela.
+
+Seulement voici l'intelligence qui reparait dans l'univers. Elle
+reparait au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire;
+elle eclate ici et la dans une tete elue; mais elle existe; et desormais
+elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond
+d'aristocratisme et de monarchisme va gener son fond de positivisme et
+de fatalisme. Il s'arrete donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire
+est donc suspendu par une grande intelligence unie a une grande volonte,
+par un grand esprit qui s'eleve, fixe le chaos flottant, a un plan,
+commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traverse de temps
+en temps par le genie? Voila la providence generale remplacee par des
+providences particulieres, le monotheisme historique remplace par
+un polytheisme historique.--Voltaire a ete, j'avais tort de dire
+embarrasse, il ne l'est jamais. Il a ete partage sur cette affaire,
+comme il l'est toujours. Il a beaucoup donne au hasard, il a donne
+beaucoup au genie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans
+le sens que j'ai donne a ce mot. Il parcourt les petites maisons de
+l'humanite; puis tout a coup salue un grand alieniste, qui quelquefois
+n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant a un
+"petit fait" un grand evenement dont il pourrait faire remonter la cause
+a un grand homme. Il passe d'un systeme a l'autre. Son histoire en
+devient comme bariolee. Tantot elle n'est, comme il y tient, qu'un etat
+de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un
+peuple en un temps; tantot elle est, comme il y tient aussi, ramassee
+autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit,
+souple et fuyant, insaisissable, clair a chaque page, et, les cent
+volumes lus, laissant l'impression la plus confuse!
+
+En politique que nous enseigne-t-il? Liberalisme ou despotisme? Plus
+celui-ci que celui-la, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas
+laisse de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par consequent
+dans le liberalisme de son temps. Il n'a pas laisse de croire l'homme
+bon, capable de progres par l'intelligence et le "lumieres". Il le dit,
+quelquefois: "Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple
+en etat de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire
+quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le
+peuple ait lu et raisonne dans les guerres civiles de la Rose rouge et
+de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,
+dans celles de la Ligue?..." On pourrait trouver quelques passages de ce
+genre dans ses ouvrages. Il aimait meme a prononcer le mot de liberte.
+On ne combat point une autorite, sans se persuader a soi-meme qu'on est
+liberal. Or il combattait energiquement l'autorite religieuse.--Mais il
+est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberte. Toutes
+les formes du liberalisme, c'est-a-dire, sans doute, de quelque chose
+s'opposant a l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a deteste
+les Parlements, les Etats generaux et la liberte de la presse. On
+peut citer, de la _Henriade_, une jolie definition, et elogieuse, du
+gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_
+pour autorite en matiere politique, on y trouve aussi cette jolie
+epigramme contre le gouvernement par les assemblees:
+
+ De mille deputes l'eloquence sterile
+ Y fit de nos abus un detail inutile:
+ Car de tant de conseils l'effet le plus commun,
+ Est de voir tous nos maux sans en soulager un.
+
+Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est
+pas applique a la politique. Il y entrait peu, et ne la goutait pas.
+Il n'en a pas les premieres notions. Il n'a exactement rien compris a
+l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat
+social_ etait quelque chose. Quand il pretend refuter, en passant,
+Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc
+n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempere
+par les janissaires. Il le dit serieusement; c'est a ces hauteurs qu'il
+s'eleve. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitie ignorance,
+moitie mepris. Voltaire en science politique n'a absolument rien a nous
+apprendre.
+
+En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il
+faut reconnaitre que la guerre au surnaturel a ete sa grande tache, et
+preferee. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanite est
+celle-ci:
+
+Antiquite: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination invente par
+les poetes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolerance
+absolue; liberte de conscience indiscutee; sauf les guerres de conquete,
+paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au
+surnaturel dans le monde. Des lors "les deux puissances", la spirituelle
+et la temporelle; monde dechire, guerres pour des idees, et pour des
+idees qu'on ne comprend pas, persecutions, oppressions, assassinats,
+buchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du
+surnaturel, "ecrasement" d'une des puissances, omnipotence de l'autre,
+retour a l'antiquite, paix, bonheur.
+
+Voila, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une
+conception d'ensemble qui est claire, c'est une idee generale qui est
+precise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps;
+Victor Hugo en fera de beaux poemes toute sa vie; cela enfin peut
+se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est:
+"ecrasons l'infame!" et il a dit mille fois "Ecrasons l'infame!"; mais
+il a dit assez souvent de ne pas l'ecraser. Il veut le maintien, non pas
+seulement de l'idee de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion
+pour la foule. "Il faut une religion pour le peuple", le mot fameux est
+de lui. Il faut une religion pour la canaille, "qui sera toujours la
+canaille, et qui ne sera jamais eclairee", etc.--Ici la contradiction
+est enorme en raison meme de la hardiesse de l'affirmation de tout
+a l'heure, maintenant dementie. S'il est vrai, non d'une verite de
+theorie, de speculation et de souper, mais vrai historiquement et dans
+le reel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et
+souffrent, ont recu un accroissement de souffrance du christianisme
+et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux a manier qu'il
+apportait--ce que j'admets qu'on peut pretendre--si cela est vrai, ou si
+l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de reserver cette verite a une
+aristocratie de beaux esprits, et d'en ecrire des _Ingenus_; il faut
+sauver ces hommes qui patissent et les arracher a leur torture.--Dire:
+il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais
+j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu remunerateur et punisseur
+lointain, que vous n'y croyiez guere et que vous vouliez que les simples
+y croient, c'est un dedain, peut-etre une pitie: ce n'est pas une
+cruaute.--Mais dire: l'histoire, la realite terrestre, est atroce a
+partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est
+utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.
+
+Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop
+leger pour etre cruel. Il dit des choses enormes en pirouettant sur son
+talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond
+jusqu'au bout d'une idee et d'un autre elan jusqu'au bout de l'idee
+contraire; pour etre inconsequent avec une souveraine intrepidite de
+certitude; pour etre athee, deiste, optimiste, pessimiste, audacieux
+novateur, reactionnaire enrage, toujours avec la meme nettete de pensee
+et de decision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais
+autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de
+limpidite, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,
+c'est un chaos d'idees claires.
+
+
+
+III
+
+SES IDEES GENERALES
+
+Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'egoisme, comme je l'ai dit,
+l'egoisme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se
+placer a ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins
+ou les gouts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idees, les
+creent, les determinent, et font qu'elles concordent. C'est un grand
+bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les
+conversations libres entre "honnetes gens", le theatre, et la paix sous
+ses fenetres. Tout ce qui contribuera a ces gouts ou concordera avec
+eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas
+d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc
+_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosite, qu'il aime le
+theatre, et qu'il n'est pas tres rigoureux sur la regle des moeurs, il
+n'aime guere une religion hostile a la curiosite, au spectacle et au
+libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que
+le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent
+contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il deteste
+les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excite et qui peut en
+dechainer encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le
+principe est constant, ce n'est pas sa faute si les consequences sont
+contradictoires.
+
+Comme il est grant bourgeois, a demi gentilhomme et ne dans un siecle
+ou cette classe peut parvenir a tout, il n'est nullement adversaire de
+l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas
+de s'etre faite a demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu,
+pour les memes raisons qui empechaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce
+qu'il aime, c'est "ce long regne de vile bourgeoisie" (Saint-Simon),
+ou Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Moliere, Boileau et
+Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la
+noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les
+aime moins. Remarquez qu'il se preparait a ecrire une refutation de
+Saint-Simon, alors recemment connu, quand il est mort.
+
+Quant a la democratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prevoit niveleuse,
+et il est riche; peu litteraire, ou ayant tendresse pour la litterature
+mediocre, et il est un fin lettre; bruyante, et il cherit la paix;
+aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et "n'a pas
+fait une phrase de sa vie".--Et certes, mieux vaut entrer dans une
+aristocratie de gouvernement despotique, c'est-a-dire ouverte au talent,
+a la richesse et aussi a la flatterie, qu'etre englouti dans une
+democratie peu clairvoyante sur ces divers genres de merite.--Donc Louis
+XIV, Catherine, Frederic s'il avait bon caractere, Louis XV s'il voulait
+ressembler a Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote,
+une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui
+plait.--Mais point de corps privilegies, point de parlements, point
+de clerge autonome, ni "deux puissances", ni "trois pouvoirs". A quoi
+serviraient-ils qu'a etre des obstacles au gouvernement personnel, sans
+profit appreciable pour un homme comme M. de Voltaire; et des lors que
+signifient-ils? Point d'aristocratie independante, sous aucune forme.
+Montesquieu est a peu pres inintelligible.
+
+Cette inaptitude radicale a sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait
+son caractere, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais,
+vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient,
+en considerations historiques, en philosophie, bref en idees generales,
+une maniere d'anthropomorphisme un peu naif, un peu etroit et a courtes
+vues, qui est bien curieux a considerer. L'homme est anthropomorphiste
+naturellement, fatalement, par definition, et presque par tautologie,
+parce qu'il est homme. Il ne peut s'empecher, ni de se regarder comme le
+centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour
+le modele de l'univers, ne reussissant jamais a rien voir dans le
+monde qu'il ne suppose constitue comme lui.--Voltaire lui-meme a bien
+spirituellement indique cette tendance primitive et inevitable de
+l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
+coin d'un kiosque: "Voila une belle fabrique, disait la taupe. Il faut
+que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous
+vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de genie qui
+est l'architecte de ce batiment." Nous sommes tous hannetons et taupes
+en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je
+le repete, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de
+detachement. Le lien entre le caractere et l'intelligence est la plus,
+intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extremement personnel, est
+anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez reflechi sur les
+propos de son hanneton.
+
+L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement a
+croire que les hommes ont toujours ete tout pareils a ce que nous
+les voyons, et a ce que nous sommes nous-memes. Voltaire a dans
+son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans
+l'histoire quelque chose s'ecarte de la facon de penser et de sentir
+d'un Francais de 1740, et particulierement de la facon de penser et de
+sentir de M. de Voltaire, il crie; "c'est faux!" tout de suite.--"A qui
+fera-t-on croire?...", "Comment admettre?...", "Il n'y a pas lieu de
+croire?..." sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_.
+A qui fera-t-on croire que le fetichisme ait existe sur la terre? A
+qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralites melees aux
+cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polytheisme ait ete
+persecuteur? A qui fera-t-on croire que Diocletien ait fait couler
+le sang des chretiens? "Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez
+philosophe pour renoncer a l'Empire l'ait ete assez peu pour etre un
+persecuteur fanatique."--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont
+pas des chretiens persecutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui
+est pour Voltaire un scandale de la raison, et par consequent une
+impossibilite, et par consequent un mensonge. Ce qu'il voit dans
+l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chretiens;
+donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chretiens; la
+persecution est de l'essence du christianisme, a ete inventee par
+lui, et avant lui n'existait pas, et apres lui n'existera plus. Le
+polytheisme a ete tolerant, le christianisme oppresseur, la philosophie
+sera bienfaisante, et voila l'histoire universelle. Le polytheisme a ete
+tolerant et doux. Qu'on ne parle a Voltaire ni des sacrifices humains
+de Salamine, ni de la loi d'_asebeia_ comportant peine de mort, ni
+d'Anaxagoras, ni de Diogene d'Apollonie, ni de Diagoras de Melos, ni de
+Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il attenue.
+Dans sa chaleur indiscrete a attenuer les choses, il en arrive meme a
+manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la cigue. Mais Jean Huss,
+Monsieur! Jean Huss a ete brule. "Quelle difference entre la coupe d'un
+poison doux, qui, loin de tout appareil infame et horrible, _laisse_
+expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
+epouvantable du feu...!" Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne
+parle pas a Voltaire des persecutions subies par les chretiens pendant
+quatre siecles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci precisement
+devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui
+ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les
+persecutions n'ont pas existe. Il les nie, ou les reduit a bien peu de
+chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
+les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni
+jansenistes ni jesuites aient fait couler le sang de leurs adversaires,
+n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible!
+Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.
+
+A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire
+se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'a cette idee que les hommes ont
+toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent
+autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours
+ete et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idee generale
+qui traverse le monde donne seulement matiere a ce besoin imperieux
+de l'espece. Aucune ne le cree, chacune le renouvelle. Avant le
+christianisme, le polytheisme a proscrit cruellement, meurtrierement
+le monotheisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chretienne
+ensuite; et le christianisme vainqueur a persecute le paganisme; et les
+sectes chretiennes se sont proscrites les unes les autres; et voila que
+le christianisme detruit par vous, vous croyez l'intolerance exterminee
+du monde, ne sachant pas prevoir, comme vous ne savez pas voir
+juste dans le passe, et ne vous doutant point qu'apres vous l'on va
+s'assassiner pour des idees comme auparavant; que, seulement, les
+theologiens seront remplaces par des theoriciens politiques, et le crime
+d'etre heretique par celui d'etre aristocrate.
+
+Cette etroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique a l'histoire
+naturelle comme a l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des
+idees de son temps pour comprendre le passe historique, tout de meme il
+est incapable de depasser l'horizon de son siecle pour comprendre ou
+imaginer le passe prehistorique. Les theories de Buffon paraissent
+extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entiere, les Alpes
+sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle
+plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir.
+Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetees la par des
+pelerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa generation
+spontanee et ses anguilles nees sans procreateurs! Ce n'est pas meme a
+examiner.--Et cet autre qui croit a la variabilite des especes, et que
+les nageoires des marsouins pourraient bien etre devenues avec le
+temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels
+fous!--Investigations curieuses pourtant, hypotheses fecondes dont un
+renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra
+sortir, et que, la-bas, un Diderot accueille avec attention, examine
+avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle a
+la curiosite publique, et, ce que vous n'etes en rien, precurseur.
+
+C'est encore a ce penchant anthropomorphiste, infirmite essentielle de
+tout homme, je l'ai accorde, mais chez Voltaire plus grave que chez
+d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand
+il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si different de
+lui-meme. Il reste au fond identique a soi. Optimiste il l'est a la
+facon d'un homme du XVIIe siecle, et avec, les arguments de Fenelon.
+Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposees pour la
+repartition des eaux en vue de la plus grande commodite l'homme[67]...
+(Voir dans Fenelon la premiere partie du _Traite sur l'existence de
+Dieu_.) Un monde cree pour l'homme, un Dieu pour creer et organiser le
+monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu,
+donc sa cause finale, donc sa raison d'etre, voila l'univers. Pour un
+contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup depasser la Bible.
+
+[Note 67: _Dissertation sur les changements arrives dans notre
+globe_.]
+
+Et quand il est pessimiste, c'est le meme systeme a l'inverse, mais le
+meme systeme. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste
+a accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. "Vous avez cree l'homme,
+comme c'etait votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour
+l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'etre
+content de vous. Au moins il faudra reparer. Vous lui devez quelque
+chose."--Double aspect de la meme idee, optimisme ou pessimisme
+anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme
+sur le createur; croyance a Dieu, si vous voulez; creance sur Dieu
+serait, je crois, mieux dit.
+
+Tout son "cause-finalisme", auquel il tient tant, se ramene a cela.
+Il est le sentiment energique qu'un immense effort des choses a ete
+accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint
+quelquefois ce but si considerable; que le monde est a peu pres digne de
+nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le
+monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel
+effort n'a pas laisse d'etre maladroit; nous mesurons ses maladresses a
+nos souffrances et les lacunes du monde a nos deceptions; nous trouvons
+l'univers habitable, mais defectueux, donc intelligent mais capricieux
+ou etourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
+chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et
+toujours pret a reparaitre de la theologie humaine, et comme c'est bien
+la religion vraie des hommes, meme tres intelligents, quand on creuse un
+peu, qu'un commerce familier avec la divinite, dans lequel on la craint,
+on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!
+
+Voila donc, a ce qu'il parait, un esprit assez etroit, disperse et
+curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et
+qu'on le ramene, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idees
+fondamentales qui forment son centre; tres peu nouveau, assez arriere
+meme, repetant en bon style de tres anciennes choses, sensiblement
+inferieur aux philosophes, chretiens ou non, qui l'ont precede, et ne
+depassant nullement la sphere intellectuelle de Bayle, par exemple;
+surtout incapable de progres personnel, d'elargissement successif de
+l'esprit, et redisant a soixante-dix ans son _credo_ philosophique,
+politique et moral de la trentieme annee.
+
+Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il
+advienne, a un moment donne, qu'on sorte un peu de soi-meme, de son
+systeme, de sa conception familiere, du cercle ou notre caractere et
+notre premiere education nous ont etablis et installes. Cette sorte
+d'evolution que ne connaissent pas les mediocres, les habiles, meme tres
+entetes, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore
+de leurs profits. Je vois deux evolutions de ce genre dans Voltaire.
+Voltaire est un epicurien brillant du temps de la Regence, et l'on peut
+n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant
+philosophiques a la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet
+ce qu'il donne longtemps. Mais son siecle marche autour de lui, et d'une
+part, curieux, il le suit: d'autre part, tres attentif a la popularite,
+il ne demandera pas mieux que de se penetrer, autant qu'il pourra, de
+son esprit, pour l'exprimer a son tour et le repandre. Et de la viendra
+un premier developpement de la pensee de Voltaire. Ce siecle est
+antireligieux, curieux de sciences, et curieux de reformes politiques et
+administratives. De tout cela c'est l'impiete qui s'ajuste le mieux au
+tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, a partir de 1750 environ, il
+exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'a en devenir cruellement
+monotone. Quant a la politique proprement dite, il n'y entend rien,
+ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
+matiere. Restent les sciences ef les reformes administratives. Il s'y
+est applique, et avec succes. Il a fait connaitre Newton, tres conteste
+alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait
+Newton, et n'aimait point Descartes. Le genie de Newton est un
+genie d'analyse et de penetration; celui de Descartes est un genie
+d'imagination. Descartes cree _son_ monde, Newton demele _le_ monde, le
+pese, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de penetration que
+d'imagination, est tres attire par Newton. Il a pris a ce commerce un
+gout de precision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique
+qu'il a contribue a donner a ses contemporains et qui est precieux.
+Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie a l'egard de Buffon, sa
+reserve a l'egard de Diderot viennent de la. Et s'il n'est pas inventeur
+en sciences geometriques, ce qui n'est donne qu'a ceux qui y consacrent
+leur vie, son influence y fut tres bonne, son exemple honorable, son
+encouragement precieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait
+le lien utile et necessaire qui doit unir l'Academie des sciences a
+l'Academie francaise.
+
+En matiere de reformes administratives il a fait mieux. Il a montre
+l'impot mal reparti, iniquement percu, le commerce gene par des douanes
+interieures absurdes et oppressives, la justice trop chere, trop
+ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'epouvantables erreurs.
+Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me
+semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
+deux eleves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit
+compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu,
+quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
+faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque
+d'avoir ete un theoricien politique tres mediocre, en considerant que
+negliger la haute sociologie et s'appliquer aux reformes de detail a
+faire dans l'administration, la police et la justice, etait donner un
+excellent exemple, presque une admirable methode dont il eut ete
+a souhaiter que le XVIIIe siecle se penetrat. Ici Voltaire est
+inattaquable et venerable. C'est le bon sens meme, aide d'une tres
+bonne, tres etendue, tres vigilante information. Ici il n'a dit que des
+choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits
+livres, prose, vers, conte ou memoire, en cet ordre d'idees, est un
+chef-d'oeuvre.
+
+Je vois une autre evolution de Voltaire, celle-la interieure (ou a peu
+pres), intime, et qu'il doit a lui-meme, au developpement naturel de ses
+instincts. C'est un epicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes
+les manieres delicates, mesurees, judicieuses, ordonnees et commodes,
+qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu,
+assez avare ("l'avarice vous poignarde", lui ecrivait une niece), et la
+charite n'est guere son fait. Cependant le developpement complet d'un
+instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir
+a son contraire, comme une idee longtemps suivie contient dans ses
+conclusions le contraire de ses premisses. L'epicurien aime a jouir, et
+il sacrifie volontiers les autres a ses jouissances; mais il arrive a
+reconnaitre ou a sentir que le bonheur des autres est necessaire
+au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un tres
+desagreable concert a entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire
+cela se reduit a ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune.
+Pour un homme qui a pris l'habitude d'etendre sa pensee au moins
+jusqu'aux frontieres, cela devient une vive impatience, une
+insupportable douleur a savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et
+qu'il serait facile qu'il n'y en eut pas. Voltaire, l'age aidant, du
+reste, en est certainement arrive a cet etat d'esprit, et je dirai
+de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foules
+d'impots, tracasses de proces, "travailles en finances" horriblement,
+lui sont presents par la pensee, et le genent, et lui donnent "la fievre
+de la Saint-Barthelemy", cette fievre dont il parle un peu trop, mais
+qui n'est pas, j'en suis sur, une simple phrase.--Et l'on se doute que
+je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en defends
+nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait
+parfois que Voltaire a consacre ses soixante-dix ans d'activite
+intellectuelle a la defense des accuses et a la rehabilitation des
+condamnes innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa
+vie, sa fortune ou sa popularite. On sent trop, a la place que prennent
+ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le
+biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arreter; et l'effet est
+contraire a l'intention, et l'on ne peut s'empecher de repeter le mot de
+Gilbert:
+
+ Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_?
+ Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.
+
+Oui sans doute, encore, cette pitie se concilie chez Voltaire, et au
+meme moment, et dans la meme phrase, avec une durete assez deplaisante
+pour des infortunes identiques: "J'ai fait pleurer Genevois et
+Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
+predicants a Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de
+rouer un de leurs freres[68]..." Oui, sans doute, encore, il y a, dans
+ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
+cet esprit processif qui etait chez Voltaire et tradition de famille et
+forme de sa "combativite". Il a ete en proces toute sa vie et contre tel
+juif d'Allemagne, ce qui exaspere Frederic, et contre de Brosses, et
+contre le cure de Moens; et s'il y a dix memoires pour Calas, il y en a
+bien une vingtaine pour M. de Morangies, lequel n'etait nullement une
+victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment
+de pitie qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits
+ou des etourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un
+singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutot sa passion
+qu'il ne lui cede. Ses rancunes auraient interet a croire plutot a un
+crime du fanatisme qu'a une erreur judiciaire, sa haine etant plus
+grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hesite,
+aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se decide pour le
+bon sens, la justice et la pitie. Ce petit drame est interessant.
+
+[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.]
+
+On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part
+moitie influence de son temps, qui fut clement et pitoyable, moitie
+propre impulsion et developpement, dans une heureuse direction, de ses
+instincts intimes, Voltaire, par certaines echappees, s'est depasse, ce
+qui veut dire s'est complete. Une partie de son oeuvre de penseur est
+serieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop
+restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des demarches
+d'humanite et de bon secours. "_J'ai fait un peu de bien, c'est mon
+meilleur ouvrage_", est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade.
+
+Mais quand on en revient a l'ensemble, il n'inspire pas une grande
+veneration, ni une admiration bien profonde. Un esprit leger et peu
+puissant qui ne penetre en leur fond ni les grandes questions ni les
+grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien a l'antiquite,
+au moyen age, au christianisme ni a aucune religion, a la politique
+moderne, a la science moderne naissante, ni a Pascal, ni a Montesquieu,
+ni a Buffon, ni a Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut
+bien etre une vive et amusante pluie d'etincelles, ce n'est pas un grand
+flambeau sur le chemin de l'humanite.
+
+Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensees et s'assurant
+sur une derniere lecture, recente, attentive et complete de ses
+ouvrages, on essaye de se le representer a un de ces moments ou l'homme
+le plus sautillant et repandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_,
+s'arrete, se ramene en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensee
+generale et s'en rend un compte precis, voici, ce me semble, comme il
+apparait.--Positiviste borne et sec, impenetrable, non seulement a la
+pensee et au sentiment du mystere, mais meme a l'idee qu'il peut y avoir
+quelque chose de mysterieux, il voit le monde comme une machine tres
+simple, bien faite et imparfaite, combine par un ouvrier adroit et
+indifferent, qui n'inspire ni amour ni inquietude et qui est digne d'une
+admiration reservee et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet,
+il a horreur de toute grande revolution dans l'artifice social et meme
+de toute theorie politique generale et profonde ayant pour merite et
+pour danger de penetrer et partant d'ebranler, en pareille matiere, le
+fond des choses.--Monarchiste ou plutot despotiste, il ne trouve jamais
+le pouvoir central assez arme, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni
+limite, ni controle, ni couvert ni appuye d'aucun corps,
+aristocratie, magistrature ou clerge, qui ait a lui une existence
+propre.--Antidemocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut
+rien pour la foule, pas meme (il le repete cent fois), pas meme
+l'instruction; et, par ce chemin, il en revient a etre conservateur
+acharne, _meme en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend,
+et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants
+peut-etre encore, d'intimidation.--Et ce qu'il reve, c'est une societe
+monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'a l'extreme,
+ou le roi paye les juges, les soldats et les pretres, au meme titre;
+ait tout dans sa main; ne soit pas gene ni par Etats generaux ni par
+Parlement; fasse regner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion
+pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les
+tragedies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se
+fache contre les philosophes de 1770 quand ils "mettent ensemble" les
+rois et les pretres. Pour les rois, non, s'il vous plait! "Il ne s'agit
+pas de faire une revolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais
+d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner."
+Son ideal, c'est Frederic II; non pas encore: Frederic accueille et
+recueille les Jesuites; son vrai ideal, c'est Catherine II. La societe
+qu'il a revee c'est celle de Napoleon Ier.
+
+Et ce systeme est un systeme. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire
+est trop leger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du systeme qu'il
+concoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur
+rien les constructions legeres de sa pensee. Positiviste, il n'a pas
+l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'etre du
+monarchiste; antidemocrate, sans etre serieusement aristocrate, il n'a
+pas les qualites patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus
+conservatrices.
+
+Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une
+qualite, tres religieuse, quoi qu'elle en ait et tres grave, qui est
+l'humilite; que le positiviste sincere est surtout frappe des bornes
+etroites et des voutes affreusement basses et lourdes qui limitent
+et repriment notre miserable connaissance; qu'il dit: "Bornons-nous,
+puisque nous sommes bornes; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si
+probable que nous ne saurons jamais; a l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_
+ajoutons _aude nescire_";--et que c'est la une disposition d'esprit
+plus respectueuse du grand mystere que toute temeraire affirmation,
+puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit
+savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est
+positiviste assure et audacieux, avec un petit deisme tres positif
+aussi, sans aucun mystere, dont on fait le tour en trois pas, dont il
+est facheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui
+au defaut d'etre un peu naivement positif, joint celui d'etre trop
+pratique. Il n'a pas le positivisme serieux et reflechi qui s'arrete au
+seuil du mystere, mais precisement parce qu'il y est arrive.
+
+Monarchiste, il n'a pas la raison d'etre du monarchiste, qui n'est autre
+chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un
+sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
+pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un
+lieu, mais un etre, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur;
+et que ce coeur, s'il n'est pas un Senat eternel, doit etre une famille
+eternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le
+point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays,
+mais respect encore et fidelite au trone: ce ne sera qu'une generation
+sacrifiee a la perpetuite du pays); puissant parfois et vigoureux et
+alors gloire dans la nation et elan nouveau vers l'avenir; mais toujours
+conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpetuite, et parce qu'un
+pays n'est autre chose qu'un etre perpetuel et fidele a sa propre
+eternite.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est
+monarchiste sans etre dynastique, il est monarchiste sans etre patriote,
+d'ou il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de
+conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
+qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son
+indifference pour le pays dont il est, est telle qu'elle a etonne meme
+ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent meme
+au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la
+Prusse, debordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes
+a Constantinople, voila sa politique exterieure, cent fois exposee.
+C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rever.--Ce n'est
+pas qu'il lui en veuille precisement. Il n'en tient pas compte. Que
+d'enormes monarchies, qui ne risquent pas d'etre catholiques et qu'il
+espere naivement qui seront "philosophiques", se forment dans le
+monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colere
+blasphematrice contre la patrie, ce qui serait plus decent, mais
+d'indifference a l'endroit du pays, qui se soit vu.
+
+Antidemocrate, il l'est, sans etre patricien. Ce n'est pas le mepris du
+peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple
+est incapable de gouverner ses affaires, et que, par consequent, il faut
+se devouer a lui. Voltaire a le mepris sans avoir le devouement. Il n'a
+que la plus mauvaise moitie de l'aristocrate. Il veut tenir la foule
+dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un systeme qui peut se
+defendre; mais il ne tient a aucune aristocratie eclairee, organisee et
+pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi etant adversaire, il devrait
+etre democrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui
+n'est pas monarchie pure, et que ce soit democratie, ou aristocratie, ou
+gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est
+si personnel, et puisque c'est notre ridicule a tous de tenir pour le
+meilleur l'etat ou nous serions les personnages les plus considerables,
+qu'il revat une aristocratie philosophique et un gouvernement des
+"hautes capacites" et des "lumieres". Nullement. Diderot y songe plus
+que lui. C'est meme une chose monstrueuse pour lui que "l'Eglise" ait pu
+etre jadis un "ordre" de l'Etat. Cela derange sa conception de l'Etat.
+Cependant, si l'Eglise a ete un ordre. C'est qu'elle etait en
+ces temps-la la corporation des capacites.--Mais la vraie idee
+aristocratique est totalement etrangere a ce contempteur du peuple. Il
+n'est aristocrate que par negation.
+
+Et il n'est conservateur que par timidite. Le conservatisme serieux et
+fecond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passe. C'est
+une sorte de piete filiale. C'est le sentiment que le passe a une vertu
+propre, que les institutions du passe sont bonnes, meme quand elles
+sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idee de la
+continuite des efforts, de la longueur de la tache, et de la patience
+commune. La tradition, c'est la solidarite des hommes d'aujourd'hui avec
+les ancetres, et par la c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout
+ce qu'elle retient et venere du passe.--Et cela est vrai que le passe a
+une vertu, sans avoir ete si vertueux quand il etait le present! Comme
+d'un pere mort un fils ne garde en memoire, tres naturellement et sans
+effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en
+lui un viatique et un principe d'energie morale; de meme un peuple dans
+les institutions qu'il garde de ses ancetres ne trouve, naturellement,
+qu'une image epuree de ce qu'ils etaient, qui lui devient un reconfort
+et un ideal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules
+dont son pere avait accoutume de s'appuyer en marchant, et certes,
+je voudrais qu'il les eut gardees meme si son pere s'en fut servi
+quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piete. Il
+est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espece de respect.
+Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve a peu pres a l'aise
+dans la societe telle qu'elle est. Il est conservateur par apprehension
+beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des
+souvenirs que des defiances, et beaucoup plus des remparts que du
+Palladium.--Il n'y a pas a s'y tromper: l'humanite qu'il a revee serait
+l'humanite ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire degradee, un
+peu _declassee_; et la societe qu'il a revee serait la societe ancienne
+un peu nivelee, aussi comprimee. Ce serait quelque chose comme l'Empire
+sans gloire. Ce serait un etat social parfaitement ordonne et odieux.
+
+On ne le voit pas si deplaisant que cela, a le lire de temps en temps.
+Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur
+aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a
+beaucoup de bon sens, et que ses idees de detail sont tres justes, tres
+vraies, tres pratiques, et excellentes a suivre. Le Voltaire negatif, le
+Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: "Ne faites donc pas cela", est
+admirable. S'il s'etait borne a repeter: "Ne brulez pas les sorciers; ne
+pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les eglises;
+ne rouez pas les blasphemateurs; ne _questionnez_ pas par la torture;
+n'ayez pas de douanes interieures; n'ayez pas vingt legislations dans
+un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature a la _seule_
+fortune sans merite; n'ayez pas une instruction criminelle secrete, a
+chausse-trapes et a parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui
+ruine les enfants pour les crimes des peres; ne prodiguez pas la peine
+de mort (il a meme plaide une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez
+pas un deserteur en temps de paix, une fille seduite qui a laisse mourir
+son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez tres
+propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite verole;
+inoculez-vous";--s'il s'etait borne a repeter cela toute sa vie avec
+sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpetuel, et a faire une
+centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idees
+est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il parait
+concevoir comme ideal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il
+avait ete cree par Voltaire, serait glace et triste. Il lui manquerait
+une ame. C'est bien un peu ce qui manquait a notre homme.
+
+[Note 69: Une fois meme, il a demande le jury (ce qui est etrange de
+la part d'un homme qui n'a jamais manque, dans les affaires d'Abbeville
+et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des
+decisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de
+ses "humeurs" et boutades.]
+
+
+
+IV
+
+SES IDEES LITTERAIRES
+
+Il en est des idees de Voltaire sur l'art comme de ses autres idees.
+Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard:
+elles le sont en effet; et elles se ramenent a une certaine unite en ce
+qu'elles sont uniformement assez justes, tres etroites et peu profondes.
+--Au premier abord il parait tout classique. Il arrive a la vie
+litteraire au moment d'une grande croisade des "modernes", et il prend
+parti contre les modernes avec decision. Il defend, contre Lamotte,
+Homere, la tragedie en vers et les trois unites; il defend, contre
+Montesquieu, la poesie elle-meme qu'il sent meprisee par le
+raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idees
+pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en reaction,
+autour de lui, contre tout le XVIIe siecle; il veut, lui, que l'on
+continue le XVIIe siecle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus
+que jamais, on fasse des tragedies, des odes et des poemes epiques. Il
+en fait, pour donner l'exemple, et ramene vivement son siecle, qui sans
+lui, certainement, s'en ecartait, a la litterature d'imagination.
+
+Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, a la facon d'un Racine,
+d'un Boileau, d'un Fenelon et d'un La Bruyere, ou, ce qui est mieux
+encore, un ancien avec de vives clartes et tres heureux reflets des
+litteratures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guere
+perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homere,
+de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homere
+sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui
+n'existe pas, a quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arriere
+depuis Boileau. La tragedie francaise est incomparablement superieure
+a la tragedie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne
+d'interesser un moment les honnetes gens; Virgile, tres superieur
+a Homere du reste, a surtout des qualites de belle composition et
+d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend a peu
+pres rien a l'antiquite. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand,
+de reconnaitre a chaque page que, du revolutionnaire et du classique
+conservateur, c'est le revolutionnaire qui a le plus vivement, le plus
+puissamment, le plus completement, le sens de l'antiquite.
+
+C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est
+comme son originalite. Il est classique en litterature comme il est
+conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un
+classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme
+en autre affaire, c'est aux formes et a l'exterieur des choses qu'il
+s'attache. Le gout classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance
+de l'homme, passion du vrai et ardeur a le rendre, imagination energique
+et male associant l'univers a la pensee de l'homme et peuplant le monde
+de grandes idees humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilite
+vraie et forte nee de la conscience profonde des miseres et des
+grandeurs de notre ame--et, _parce que_ tout cela est bien compris et
+possede pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres,
+clarte, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but,
+ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que
+clarte, ordre, nettete, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce
+qui est saisir la forme, la bien voir meme, avec justesse et surete,
+mais ne pas soupconner le fond; et c'est tout Voltaire critique.
+
+Un certain modele de bon ton, de justesse d'idees et de justesse de
+proportions dans les oeuvres, d'elegance, de distinction et de noblesse,
+voila ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le
+siecle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et
+de sensibilite, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait
+une poetique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplete et qui
+est tout ce qu'il y a au monde de plus sterile. C'est, si l'on veut, un
+assez bon acheminement. "Il faut avoir passe par la", ou plutot on peut
+avoir passe par la. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des
+choses.
+
+Il y est presque reste. Aussi, appliquant ce cadre etroit aux grandes
+oeuvres de la grande litterature classique pour les mesurer, on peut
+juger ce qu'il en laisse de cote ou en proscrit. De la Bible il ne reste
+rien (Boileau la comprenait); de l'antiquite grecque les deux tiers, au
+moins, tombent; et Homere lui est, a l'ordinaire, un pretexte a parler
+de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesure, il est
+harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand
+createur d'ames, il est grand poete lyrique, et Voltaire s'en est peu
+apercu. De l'antiquite latine ne restent guere que Virgile et Horace,
+Horace surtout.
+
+Applique meme au XVIIe siecle, le cadre est etroit. Pascal n'est pas
+compris, du moins celui des _Pensees_. C'est que Pascal, sans qu'on
+s'occupe ici ni du philosophe ni du theologien, est le plus grand poete,
+peut-etre, du XVIIe siecle.
+
+Ou le criterium adopte par Voltaire a des effets bien curieux, c'est
+dans les questions de "bon gout" proprement dit et de bienseance. Le
+grand defaut des auteurs du XVIIe siecle, pour Voltaire, est d'avoir
+trop souvent _manque de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier
+dans ses Oraisons funebres, et la "sublimite" de ces beaux ouvrages en
+est "deparee"[70]. Comparez le portrait si correct et bien compasse de
+la reine d'Egypte dans le _Sethos_ de l'abbe Terrasson et le portrait de
+Marie-Therese dans Bossuet: "vous serez etonne de voir combien le grand
+maitre de l'eloquence est alors au-dessous de l'abbe Terrasson[71]." La
+Fontaine est charmant; il a un "instinct heureux et singulier" et
+fait ses fables "comme l'abeille la cire"; mais que de trivialites
+quelquefois, que de "bassesses", que de "negligences" et que
+d'"improprietes"! Surtout il est regrettable qu'il n'ait "ni rime ni
+_mesure_".--Il n'y a pas jusqu'a ce bon Rollin qui n'ait donne dans
+le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer
+la "balle", le "ballon" et le "sabot"; et ce sabot ne saurait se
+souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-meme n'est pas constamment
+elegant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des "traits de
+comique" qui sont absolument insupportables dans une tragedie. Ah! quel
+dommage!
+
+[Note 70: _Temple du gout_.]
+
+[Note 71: _Connaissance des beautes et des defauts de la poesie et
+de l'eloquence dans la Langue francaise.--Caracteres et portraits_.]
+
+Voltaire n'a pas cesse d'avoir de ces singulieres delicatesses et de ces
+etranges degouts. En litterature aussi c'est un gentilhomme, certes,
+mais trop recemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur
+la noblesse.
+
+Avec sa vive sensibilite, je voudrais pouvoir dire "nervosite" d'homme
+de theatre, il a recu comme le coup et la secousse de Shakspeare,
+pendant son sejour en Angleterre, et il a crie en France la gloire du
+grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout a la fin de
+sa carriere, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de
+_Zaire_, sans doute; c'est aussi que le gout intime reprend le dessus;
+et que le gout intime consiste dans les qualites de forme infiniment
+preferees au fond. Le gout de Voltaire c'est le gout de Boileau devenu
+beaucoup plus etroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe.
+Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poetique du XVIIe siecle:
+trois unites, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton,
+merveilleux, eloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de
+la conception artistique du grand siecle, et non cette conception meme;
+et cette sorte d'enveloppe et d'ecorce, desormais sans substance et sans
+seve, prenez-la pour l'art lui-meme; ayez cette illusion; vous aurez
+celle de Voltaire, et l'explication, du meme coup, de ce qu'il y a,
+manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans
+l'art de Voltaire et de son groupe.
+
+Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe
+siecle, l'imitation de l'antiquite, destituez-le de sa force de sa vertu
+premiere, reduisez-le a n'etre plus un art de penser comme les anciens,
+et un commerce perpetuel avec eux, et une puissance de renouvellement
+par leur exemple; reduisez-le a n'etre plus qu'un instinct et une
+habitude d'imitation, et un procede d'ouvrier avise et habile; et un
+procede s'appliquant aux modeles les plus differents, a Virgile comme a
+Camoens, a Arioste ainsi qu'a Shakspeare: et s'appliquant, encore, a des
+modeles qui sont deja en partie des imitations, c'est-a-dire aux oeuvres
+du XVIIe siecle: vous avez un autre aspect de l'art poetique et un autre
+secret de la facon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout
+chemin, a vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art.
+
+Est-ce la tout ce qui constitue le gout litteraire de Voltaire? Non pas!
+N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualite maitresse, petite
+ou grande, qui fait son originalite. L'originalite de Voltaire, c'est
+son instinct de _curiosite_. C'est par la que, de tous cotes, il echappe
+a ses faiblesses. Une partie du role litteraire de Voltaire, c'est
+d'avoir resiste a la reaction contre le XVIIe siecle, et d'avoir soutenu
+que le XVIIe siecle etait grand; mais une autre partie de son role,
+c'est d'avoir furete partout. Si etroit d'esprit qu'on puisse etre
+accuse d'etre, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose.
+Il sait beaucoup d'histoire, de litterature, d'histoire de moeurs. Cela
+fait que son gout, etroit pour nous, est quelquefois plus large que
+celui de ses contemporains. Il les redresse, a la rencontre, fort
+heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homere, tel des hommes
+de son temps y trouvait des grossieretes qu'il ne tient pas pour telles.
+"Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois
+gigots de mouton dans une marmite?..."--"Eh! mon Dieu, repond Voltaire,
+c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine a
+Demir-Tocca, sans perdre rien de son heroisme."--"Pourquoi tant louer la
+force physique de ses heros? Cela n'est pas du ton de la cour."--"Non,
+mais avant l'invention de la poudre, la force du corps decidait de tout
+dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les
+hommes; par cette superiorite seule les nations du Nord ont conquis
+notre hemisphere depuis la Chine jusqu'a l'Atlas."
+
+Voila a quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions a travers
+toutes les litteratures a peu pres, et toutes les histoires, Voltaire
+a rapporte de quoi temperer quelquefois ce que son esprit avait
+naturellement d'imperieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un
+demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier
+ses procedes d'imitation. De ses Italiens il tient un certain gout de
+fantaisie folle qui l'ecartera par moments (mais beaucoup trop) de son
+ferme propos de noblesse academique dans l'art. De ses Espagnols, qui
+n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais,
+tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus etroite que
+celle de Boileau, a quelques echappees, pour ne pas dire hardiesses, et
+quelques saillies, assez heureuses. Il a loue eternellement Quinault, il
+est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite
+a l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a
+invente _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il etait homme de
+theatre, grand premier role de naissance, et que la grandeur du
+spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, dementi cet
+enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais
+exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlerical; mais ces vingt
+passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.
+
+En somme, il aimait passionnement la litterature, ce qui est tres bien,
+sans la bien comprendre, ce qui est etrange. Cela tient a ce qu'il
+n'etait pas poete et a ce qu'il se sentait tres bon ecrivain. Cette
+complexion mene a etre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui,
+sans bien sentir l'art, se donne, et meme aux autres, l'illusion qu'il
+est un artiste.
+
+
+
+V
+
+SON ART LITTERAIRE
+
+J'ai commence l'etude de Voltaire artiste par l'etude de Voltaire
+critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans
+Voltaire n'est guere que de la critique qui se developpe, et qui se
+donne a elle-meme des raisons par des exemples. Il y a des hommes de
+genie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors
+ils donnent comme regle de l'art la confidence de leurs procedes.
+Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de gout, de finesse,
+d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: "ce n'est
+pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci"; et qui
+ajoutent, le moment d'apres, ou l'annee suivante: "et je vais le
+montrer, en en faisant un". On reconnait generalement les premiers a ce
+qu'ils ne s'adonnent qu'a un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent
+des regles d'art qui ne s'appliquent bien qu'a ce genre-la. Tels Buffon
+et Corneille. On reconnait generalement les autres a ce qu'ils ont des
+idees de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent a
+composer des oeuvres a peu pres de tous les genres. Tels Marmontel,
+Laharpe, a cent degres plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire,
+outre ce talent ou plutot cette souplesse a transformer sa critique en
+exemples agreables, qu'il prend et donne pour des modeles, a un talent
+original, et peut-etre deux. Il a un genie de curiosite, et c'est ce qui
+en fera un bon historien; il a un genie de coquetterie, de bonne grace,
+d'habilete a bien faire les honneurs de lui-meme, et c'est ce qui en
+fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un epistolier
+des plus aimables.
+
+Commencons par ceux de ses ouvrages ou l'inspiration n'est que de la
+critique qui s'echauffe.
+
+Ce sont ses poesies, ses tragedies, ses comedies. Ils ont deux defauts,
+dont le premier est precisement d'etre nes d'une idee et non d'un
+transport de l'ame tout entiere, de l'intelligence et non de tout
+l'etre, et par consequent de rester froids; dont le second, consequence
+du premier, est d'etre presque toujours des oeuvres d'imitation; car
+la critique qui invente ne peut guere etre que de l'imitation qui se
+surveille, et qui surveille son modele, de l'imitation avisee qui
+corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.
+
+C'est la les caracteres essentiels de tous les _grands_ ouvrages
+artistiques de Voltaire. De quoi est nee la _Henriade?_ Du traite sur
+le poeme epique qui l'accompagne, soyez-en surs. Le traite a ete fait
+apres; mais il a ete pense avant. Voltaire s'est dit: "Homere brillant,
+mais diffus et enfantin; Virgile elegant, mais souvent froid, avec un
+heros qu'on n'aime point; Lucain declamateur, mais vigoureux, "penseur",
+eloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poeme epique, c'est
+un heros sympathique une histoire vraie et grande, des pensees
+philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car
+vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilise, moderne et
+philosophique, et des vers d'une prose solide et serree, comme:
+"_Nil actum reputans si quid superesset agendum_", et je songe a une
+_Henriade_."--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poeme tres
+intelligent.
+
+Non pas, sans doute, d'une intelligence tres profonde et tres penetrante
+des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne
+se comprennent. Ici la creation est la mesure juste du sens critique, et
+l'invention juge la theorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond
+des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour,
+l'allegorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'epopee. Mais dans
+les limites d'une intelligence qui fut toujours fermee aux trois ou
+quatre conceptions superieures de l'ame humaine, la _Henriade_ est
+un poeme tres intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne
+comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique tres
+amusante. Le sens critique que l'a concue; mais le genie de curiosite
+l'a executee. Il y a la des portraits bien faits, des scenes bien
+racontees, et des "Etats de l'Europe en 1600" rediges en prose
+admirable, precis, ramasses et clairs, qui feraient tres grand honneur
+a des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la
+_Henriade_? Posement, sans anxiete et sans transport (elle le permet),
+en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion a une foule
+d'evenements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui eclairent
+les allusions et completent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif
+plaisir de l'esprit dans une grande tranquillite du coeur et un grand
+calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France,
+surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumiere d'un jour clair
+et un peu frais: Saint Louis, Francois Ier, les Valois, Henri IV et ce
+cher siecle de Louis XIV prolonge quelque peu jusqu'a Voltaire lui-meme.
+La curiosite a dicte ces pages, a dicte ces notes, et elle se satisfait
+a les lire. C'est le poeme le plus distingue, le plus judicieux et le
+plus utile qu'on ait ecrit en France depuis Mezeray.
+
+La _Pucelle_ est moins amusante. On peut meme dire qu'elle est
+illisible. C'est un poeme plaisant, a qui il manque d'etre comique. Ces
+personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il
+ecrire un tres grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai
+que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point
+les aventures ou des hommes sont engages qui sont bouffonnes par
+elles-memes; ce sont les travers par ou les hommes se jettent dans des
+aventures desagreables, ou par ou ils les subissent de mauvaise grace,
+ou par ou ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent;
+ce sont ces travers qui piquent notre malignite et la chatouillent. Ne
+comparez pas a Don Quichotte, mais seulement a Ragotin, pour sentir tout
+de suite ou est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poeme burlesque.
+Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions
+de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collegien
+vicieux. Pour comprendre que cet enorme amas d'ordures ait plu aux
+contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques
+du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les
+entasser, par poignees, pendant a peu pres toute sa vie, il faut y
+renoncer absolument. Cela confond.
+
+Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces
+avant-propos ou billets au lecteur qui sont places en tete de chaque
+chant. Il y en a de tres jolis. Le Voltaire des petits vers et des
+petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procede a
+l'Arioste.
+
+Son gout pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour
+laquais. Il a trouve le moyen d'y derouler toute l'histoire de France
+depuis Charles VII jusqu'au systeme de Law inclusivement. Ce n'est pas
+le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Menippee_. Mais c'est
+sans doute assez parle de la _Pucelle_.
+
+C'est dans ses tragedies qu'on voit le mieux a quel point l'art de
+Voltaire est une critique qui cherche a se transformer en invention.
+La tragedie de Voltaire est sortie de la theorie de Voltaire sur
+la tragedie. C'est une date importante pour l'etude de la critique
+dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur prefere Corneille,
+lui prefere Racine, et croit qu'apres Racine, il n'y a qu'a imiter
+Racine en le corrigeant. Que manque-t-il a Racine? C'est de cette
+question et de la reponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la
+tragedie de Voltaire est nee, a bien peu pres. Il manque a Racine de
+l'_action_. Il manque a Racine du _spectacle_. Deux pieces hantent
+sans cesse la pensee de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action
+de _Rodogune_ ajoutee au theatre de Racine, voila la perfection; et
+Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains,
+on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont
+persuades.
+
+Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le theatre de
+Racine. Malgre son adoration pour Racine et ses superbes mepris pour
+Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproche
+de Corneille que de Racine. Le theatre francais pour lui est un recueil
+"d'elegies amoureuse"; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_.
+Qu'est-ce a dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'a
+1850 environ, il trouve Racine "tendre", ce qui est la plus incroyable
+meprise litteraire qui se soit vue depuis Hesiode. Ces propos amoureux
+des heros de Racine, ou, sous les politesses et les graces du langage,
+il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de
+folie, et au bout desquels, invariablement, et comme consequences
+fatales, arrivent en effet, en realite, assassinats, suicides et
+"grandes tueries" et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend
+pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les
+supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie
+tragique de Racine, qui "fait longueur", par des incidents, "parce que
+toutes les tragedies francaises sont trop longues": voila le dessein et
+l'effort de Voltaire.
+
+Or remplacer le detail psychologique, qui est tout Racine, par un detail
+materiel, on a dit que c'etait creer le melodrame; mais on a oublie que
+Corneille l'avait cree. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et
+vrai precurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais
+puissant; c'est celui que les ecoliers connaissent; c'est celui qui
+a cree les ames d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de
+Chimene et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a
+ecrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bati trente
+melodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles,
+dont quelques-uns, comme _Nicomede, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_,
+sont tres amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de
+meprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce theatre-la que
+Voltaire a invente. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa decadence
+lamentable, il n'a pas invente autre chose.
+
+Et ce n'etait pas maladroit, Racine etant tres present aux memoires,
+Corneille, le Corneille melodramatiste du moins, beaucoup moins familier
+aux esprits, Racine n'etant pas tres imitable, et Corneille, quand il
+n'est qu'habile, pouvant etre vaincu en habilete.--Tant y a que c'est la
+ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable
+dexterite. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi,
+quelquefois de Shakspeare, et le traiter en melodrame, sans psychologie,
+sans peinture des variations et des demarches compliquees des
+sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est ou
+il s'est montre ouvrier habile et souvent heureux. C'etait "depasser"
+Racine en marchant a reculons; ce n'etait peut-etre pas donner un
+theatre nouveau a la France: il est vrai que c'etait lui en rendre un.
+
+Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noye
+la tragedie dans un melodrame. _Semiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et
+sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est reduit a
+rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractere le plus profond
+et le plus interessant du theatre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans
+Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il ecrit.
+Ajoutez que sa reine Semiramis est une Athalie singulierement obscure, a
+peu pres indefinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que
+de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et
+quelle "meprise"!
+
+_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage
+principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans
+ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de
+Zopire. C'est un scelerat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux
+qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un "seducteur" d'ames qui
+cree autour de lui des devouements aveugles et forcenes.--Il n'y a
+qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Seide.
+Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur
+Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une
+maladresse ou deux, est bien menee, et l'interet de curiosite bien
+menage.
+
+_Merope_ c'est _Andromaque_; mais le procede est le meme que ci-dessus.
+Dans Racine, des le premier acte, _Andromaque_ est placee entre Pyrrhus
+et Astyanax a sauver. Qu'elle se decide! Et la decision doit ne se
+produire qu'au denouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque
+pendant cinq actes en cet etat d'incertitude, parce qu'il sait que
+cette incertitude est toute la piece, parce qu'il sait aussi que, des
+mouvements divers d'une ame pressee entre deux devoirs, il saura faire
+toute une piece, et que c'est son art meme.--Que Voltaire est plus
+prudent! Ce n'est qu'apres trois actes qu'il mettra Merope dans
+cette situation. Le reste sera incidents, meprises invraisemblables,
+complication etrange, bizarre (et interessante du reste) de menus faits,
+de peripeties et de coups de theatre qui supposent une combinaison bien
+extraordinaire de circonstances et une bonne volonte un peu forte du
+parterre.--La _convention_ propre au melodrame, c'est la naivete du
+spectateur.
+
+_Zaire_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de
+la jalousie seule cinq actes de tragedie, pour Voltaire ce n'est pas du
+theatre. Que Zaire ait perdu son frere, ait perdu son pere, et retrouve
+son pere et retrouve son frere et qu'il y ait "reconnaissance" et qu'il
+y ait "meprise"; voila du theatre! Pendant le temps que prennent ces
+choses, on n'est pas force d'avoir du genie.
+
+_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait
+epouse une fille recherchee autrefois par Severe, et que Severe revienne
+tout-puissant, voila une "situation piquante", comme dit Voltaire. Mais
+elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez
+que Polyeucte ait un pere qui a ete sauve jadis par Severe. Supposez que
+Severe ait ete persecute par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore
+que son pere a ete sauve jadis par Severe. Supposez que Severe ignore
+que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauve. Vous avez le point
+de depart d'_Alzire_ et vous voyez combien de meprises et de brusques
+revelations et de beaux coups de theatre vous pouvez attendre.--Quant a
+Pauline entre Polyeucte et Severe, c'est chose moins importante et qui
+pourra etre considerablement abregee, et qui le sera; n'en faites aucun
+doute. Par exemple, Alzire demandera a Guzman la grace de Zamore,
+c'est-a-dire a l'homme qui l'aime la grace de l'homme qu'elle aime. Main
+elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une reticence, et
+c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira:
+"J'assassinais Zamore en demandant sa vie!" Mais voila precisement la
+scene qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait
+tout un long combat ou Alzire, s'avancant, reculant, revenant par
+detours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de reveler
+celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le defendant trop, et
+vite, quand elle s'en apercoit, se faisant douce a Guzman pour regagner
+le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous
+les evolutions tantot habiles, tantot moins adroites de sa strategie
+pieuse, nous donnat tout un tableau riche et varie des agitations de
+son coeur.--Seulement, cela, c'eut ete du Racine. Voltaire ne peut
+qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout
+a l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de
+Racine.
+
+_Irene_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Merope_, Voltaire n'aborde la
+veritable tragedie qu'au troisieme acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au
+lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants
+separes par un crime ne sont separes par ce crime qu'a la fin du
+troisieme acte. Et ces deux amants, Corneille, naivement, les fait se
+parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se
+dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empeche le plus possible
+de se parler. Le spectateur ne demande qu'a les voir l'un en face de
+l'autre, et il ne les voit jamais que separement.
+
+L'impuissance psychologique eclate, en ce theatre, dans la composition
+et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme
+_Tancrede,_ sont fondes, non sur l'analyse des sentiments de l'ame
+humaine, mais sur une meprise initiale que tous les personnages font des
+efforts inouis pour prolonger. Les heros de Voltaire sont des hommes
+charges par lui de ne se point connaitre contre toute apparence, et de
+retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment
+de la reconnaissance. Ils y mettent un zele admirable.--Ces tragedies
+sont tellement des melodrames qu'elles commencent deja a etre des
+vaudevilles. On sait qu'entre le melodrame moderne et le vaudeville, il
+n'y a aucune difference de fond. L'un ont fonde sur une ou plusieurs
+meprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la meprise n'est
+qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une meprise gaie, et les
+personnages du melodrame doivent se preter complaisamment a la meprise,
+et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo.
+Les tragedies de Voltaire ont deja tres nettement ce caractere. Combien
+le chemin est etroit en meme temps que sinueux, que doit suivre
+docilement Merope, sans faire un pas a droite ou a gauche, pour en
+arriver a lever le poignard sur la tete de son fils avec un reste de
+vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les
+yeux. C'est ce que les auteurs de petits theatres appellent "filer le
+quiproquo." Il y avait deja quelque chose de cela dans _don Sanche
+d'Aragon_. Voltaire est un eleve de ce Corneille inferieur a lui-meme
+qui a mis beaucoup de comedie d'intrigue dans un grand nombre de ses
+tragedies.
+
+L'esprit qui regne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en
+partie le merite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au
+moins important a considerer en ce qu'il marque fortement la distance
+entre le XVIIIe siecle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de
+menagement pour les nerfs et la "sensibilite" des spectateurs. C'est un
+esprit, et je ne dis que la meme chose en d'autres termes, d'optimisme
+relatif, qui porte Voltaire a ne pas presenter les heros tragiques ni
+comme trop epouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit tres
+"philosophiquement", et comme il convient en un siecle de "lumieres",
+l'apre et rude tragedie antique, acceptee le plus souvent par Corneille,
+et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait
+peut-etre le contraire) amollie et enervee.--La tragedie etait un
+spectacle de terreur et de pitie fait pour interesser, avant tout; mais
+aussi, un peu, pour faire reflechir l'homme sur l'affreuse misere de sa
+condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard
+ou il est jete, soit les redoutables forces aveugles, desordonnees et
+folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou
+subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare,
+Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une,
+tragedie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime a adoucir les choses.
+L'epicurien reparait ici. Voltaire n'a rien de feroce. Il n'est pas
+"Crebillon le barbare". Il veut que les grands crimes soient commis,
+puisqu'il en faut dans les tragedies; mais il aime qu'ils soient commis
+par megarde. Il a pleure bien des fois (on le voit par une dizaine
+de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre
+Athalie si mechamment mise a mort par Joad. Il s'etonne que Joad ne
+laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif;
+ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se represente pas les
+grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et
+qui, partant, ne se fait pas une idee vraie de la tragedie.
+
+Aussi, quand il en fait une, il tempere et il biaise. Semiramis sera
+tuee par son fils, mais par meprise, et a cause de l'obscurite qui regne
+dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se
+consoler.--Clytemnestre sera tuee par Oreste, mais dans la confusion
+d'une melee; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il
+pourra s'excuser aupres des Furies. Notez qu'il n'a tue Egisthe lui-meme
+que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il etait dans son droit;
+il faut qu'il soit dans son droit. Voila la tragedie philosophique.
+
+Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue a expliquer la
+derniere maniere de Voltaire tragique, ou plutot une maniere que, sans
+abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carriere.
+--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus.
+Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels
+il donne le nom de tragedie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les
+_Scythes_, et les _Guebres_, et les _Lois de Minos_. Ce sont des
+histoires attendrissantes, destinees a faire aimer la justice,
+l'humanite et la tolerance, racontees tres lentement, sous forme de
+dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Belisaires_. Le melodrame s'est
+degage peu a peu de la tragedie et maintenant se presente a l'etat pur.
+Il s'insinuait precedemment, dans une carapace de tragedie classique;
+en gardait les formes exterieures; sous cette enveloppe multipliait
+les complications et les rouages, et faisait du tout une tragedie a
+quiproquos. Maintenant il se montre a nu, simple histoire edifiante et
+un peu fade, propre a inspirer a ceux qui la liront un peu de vertu
+bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul
+reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.
+
+Cette transformation de la maniere dramatique de Voltaire est due a
+deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une evolution
+naturelle: le melodrame a pris conscience de lui-meme, a grandi, et a
+brise sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui
+le melodrame, tout franc, et sans melange de vieille tragedie, s'est
+produit et developpe, avec La Chaussee, plus tard avec Diderot et avec
+Sedaine. Voltaire a d'abord raille ce genre de tout son coeur; puis,
+apres deux ou trois variations successives, n'aimant pas a etre en
+minorite, il s'est habitue a ce genre et a fait des comedies sur ce
+modele; et enfin il en arrive a y plier sa tragedie elle-meme. Remarquez
+que dans sa correspondance, a deux ou trois reprises, il finit par
+donner a ses _Scythes_ leur veritable nom; gueri de ses vieilles
+repugnances, il les appelle "_un drame_"; et il a raison. Au fond sa
+tragedie n'avait jamais ete autre chose; seulement il a mis cinquante
+ans a s'en apercevoir.
+
+Ces pieces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont ecrites dans une
+langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifferente. C'est une
+langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;
+elle est de ceux qui font des tragedies en 1750.--Il est etonnant,
+meme, a quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire.
+Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serree, elle
+n'est pas variee de ton. Elle est extremement uniforme. Une noblesse
+banale continue, et une elegance facile, implacable, voila ce qu'elle
+nous presente. L'ennui qu'inspirent les tragedies de Voltaire vient
+surtout de la. On souhaite passionnement, en les lisant, de rencontrer
+une de ces negligences involontaires de Corneille, ou un de ces
+prosaismes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un
+ecart au moins, ou une faute de gout. On ne trouve, pour se divertir un
+peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la
+fausse noblesse ordinaire tournant decidement a l'emphase, ce qui amuse
+un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades
+veritablement eloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaire_ est celebre.
+Elle est justement celebre. Voltaire est incapable de poesie; il n'est
+pas incapable d'eloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il
+y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont decidement
+ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de
+s'eprendre d'une idee generale jusqu'a l'exprimer avec vigueur, avec
+ardeur, ce qui donne le mouvement a son style, et avec eclat. Les
+tragedies de Voltaire sont des melodrames entrecoupes de "Discours sur
+l'homme"; on en peut detacher d'assez belles dissertations, comme celle
+d'_Alzire_ sur la tolerance. C'est butin tout pret pour les "_morceaux
+choisis_"; et c'est bien le peche de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres
+d'art, travaille pour les morceaux choisis, et peut-etre avec intention.
+
+On a felicite Voltaire d'avoir "agrandi la geographie theatrale",
+c'est-a-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquite, et,
+indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen age, temps
+modernes, Europe, Asie, Afrique, Amerique, Extreme Orient, etc.--Puis on
+le lui a reproche, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes,
+Guebres, Chinois et chevaliers du moyen age ressemblent a des Francais
+du XVIIIe siecle, et que, par consequent, ce grand progres est bien
+illusoire. C'est la "couleur locale" qu'il fallait donner au theatre
+si l'on faisait tant que d'y introduire tantot des turcs et tantot des
+mandarins.--Le reproche fait a Voltaire d'avoir manque de couleur locale
+me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au theatre de couleur
+locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation
+de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive a
+le comprendre qu'apres mille patients efforts. Par definition cela est
+impossible a mettre au theatre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne
+pouvant pas etre compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera
+du drame la plus ennuyeuse des conferences. En d'autres termes, a
+quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai
+qu'un Japonais insulte s'ouvre le ventre pour venger son injure, a voir
+cela en scene je ne serai point touche, n'y comprenant rien; ou si on me
+renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si
+Joad m'interesse, au contraire, c'est que (sauf quelques details tres
+rapidement jetes, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosite, et
+me depaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un pretre juif,
+formellement, exclusivement; c'est un pretre chef de parti, comme moi,
+homme du XVIIe siecle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voila la
+mesure.
+
+Il n'y a donc pas a en vouloir a Voltaire de n'avoir point fait des
+Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.
+
+Mais, a ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacre de
+l'antiquite?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose
+de theatre; mais depayser un peu le spectateur, sans pretendre a plus,
+je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le reveille, le dispose
+bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition necessaire pour bien ecouter,
+_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait
+bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au debut de _Phedre_,
+du serail au debut de _Bajazet_, de l'Euripe au debut d'_Iphigenie_,
+et du Temple au debut d'_Athalie_. Passe le premier acte, sa tragedie
+pourrait, a bien peu pres, se passer a Paris: c'est l'histoire d'une
+femme amoureuse ou d'un pretre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir
+l'histoire ou la geographie pour la suivre; mais l'impression premiere
+etait utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de meme, et il a
+eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je
+dirai presque la petite illusion necessaire, ou agreable, de couleur
+locale, il l'a donnee.
+
+Il l'a rendue plutot, et c'est la son merite. Rappelez-vous que, de son
+temps, on etait, sur ce point, en arriere de _Bajazet_, et de Corneille.
+On n'osait plus s'ecarter de l'antiquite grecque et latine: "C'est au
+theatre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur
+la scene les noms de nos rois et des anciennes familles du
+royaume."--"L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvee_,
+d'Otway. Remarquez le prejuge qui a force l'auteur francais a deguiser
+sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitee
+naturellement sous des noms veritables... Cela seul en France eut fait
+tomber sa piece."--Voltaire n'a point elargi le domaine tragique, il a
+tout simplement varie les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,
+invente la couleur locale, mais il a affranchi le theatre de la
+routine greco-romaine. C'etait un progres, en ce sens que c'etait une
+excitation. Ce n'etait point ouvrir une source; mais c'etait stimuler
+l'attention du public, l'imagination des auteurs. De la, bien plus que
+de Shakspeare, est venu plus tard le theatre romantique. Les drames
+romantiques de 1830 sont des tragedies de Voltaire enluminees de
+metaphores. Et si ce n'est pas un tres grand service rendu a la
+litterature francaise d'avoir, en revenant a _Don Sanche_, conduit a
+_Hernani_, c'en est un de n'en etre pas reste a _Manlius_.
+
+Les comedies de Voltaire ressemblent a ses tragedies de la derniere
+maniere, et peuvent etre un des chemins qui l'y ont amene. Ce sont de
+petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman
+conte lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est,
+le plus souvent, une tragedie de Voltaire; un conte deduit lentement, en
+dialogue, en vers de dix syllabes, une comedie du Voltaire n'est jamais
+autre chose. Pour faire lire et un peu gouter les tragedies de Voltaire,
+je dis quelquefois: "Sachez les lire en prose. Abstraction faite du
+vers, elles interessent." Je dirai des comedies: "Lisez-les comme
+des contes, prises ainsi, elles sont interessantes." Il n'y a nulle
+psychologie, nulle peinture des caracteres, et presque (et cela etonne)
+nulle observation meme des petits travers et ridicules courants. Mais ce
+sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La
+suite et l'enchainement des scenes, les entrees et les sorties, la forme
+dialoguee elle-meme, ce semble, sont un peu des genes pour Voltaire, et
+il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte
+est fait cependant, et il est agreable. La verve, l'invention facile de
+petites aventures amusantes est la, comme par-dessous, un peu offusquee
+et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fut raconte,
+tout simplement.
+
+L'_Enfant prodigue_ est de meme, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais
+dramatique, et ce n'est jamais _en scene_. On ne voit jamais les
+forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre,
+s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ ecrit
+par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son cote, et Orgon credule
+du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ ecrit par
+Voltaire, Harpagon serait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en
+monologue. Ils ne se heurteraient guere.
+
+Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scene, meme a la
+lire, s'arrange d'elle-meme pour le theatre et s'y ajuste, y est vue s'y
+posant et s'y mouvant, a la vie scenique, en un mot, chose plus facile
+a sentir qu'a definir; cela fait defaut a Voltaire bien plus dans ses
+comedies que dans ses tragedies. Des contes, rien de plus; un conte
+moitie sentimental, moitie satirique comme l'_Ecossaise_; un conte
+sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus
+romanesque; un conte vertueux et "attendrissant", dans le gout de La
+Chaussee, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, ou le
+_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'interet.
+Mais en matiere de comedie ce sont justement ces deux choses-la qui sont
+d'un interet mediocre.--C'est dans son theatre comique que l'impuissance
+psychologique de Voltaire et son impuissance a creer des etres vivants
+eclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le theatre comique que
+les qualites ou de createur ou d'observateur penetrant sont le fond de
+l'art.
+
+Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essaye,
+toujours avec un demi-succes, pour les memes causes pour lesquelles il a
+touche a toutes les grandes idees sans les approfondir. Il n'etait pas
+capable de _detachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la
+meme vertu leur soit essentielle et necessaire qu'aux grands penseurs,
+et c'est l'honneur des grands penseurs que la meme vertu leur soit
+essentielle et necessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux
+autres, avec une personnalite puissante et exceptionnelle, il faut la
+faculte de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de
+s'eprendre des idees et de les aimer pour elles-memes sans consideration
+de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible a notre parti ou
+notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme,
+qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialite,
+detachement tres difficile; ou en s'observant soi-meme sans
+complaisance, detachement plus rare encore;--et il leur faut
+la sensibilite vraie qui est pitie de frere et non d'epicurien
+aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli
+de soi-meme et ravissement a la poursuite du beau. C'est cette puissance
+de s'arracher a soi qui a toujours manque a Voltaire, soit comme
+penseur, soit comme poete, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les
+sommets d'aucun art, comme il n'a touche le fond de rien.--Et comme nous
+avons vu qu'il a ete conservateur sans les vertus conservatrices, deiste
+sans comprendre l'idee de Dieu, monarchiste sans entendre le principe
+monarchique, et ainsi de suite; il a ete poete, aussi, sans le fond et
+la source vive de la poesie. Du reste, prive de ces hautes facultes
+qui font l'homme superieur, n'y ayant d'homme superieur que celui qui
+d'abord est superieur a lui-meme, on peut encore etre un homme curieux,
+intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et
+c'est ce que Voltaire a ete, et c'est dans ces genres qu'il a excelle.
+
+
+
+VI
+
+SON ART DANS LES "GENRES SECONDAIRES"
+
+Voltaire est agilite d'esprit, par soif et veritable besoin de
+connaitre. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa
+distinction. Sans avoir le plein devouement au vrai, il en a le gout.
+Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas
+celle-la, il est tres beau d'ardeur et d'impetuosite, et de patience
+meme, a la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce
+qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir ete refaits chacun
+dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relache cherches, sans
+humeur accueillis, sans impatience enregistres, trouvent indefiniment
+leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquete sur le monde,
+qu'il s'est proposee de tres bonne heure, comme sur d'une longue
+existence et d'une inepuisable puissance du travail. Il la poursuit
+toujours, a travers ses erreurs, ses coleres et ses desespoirs. C'est la
+partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime a croire qu'il s'y reposait
+et s'y epurait. A coup sur il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_
+sent trop le pamphlet, et souvent inquiete et parfois irrite, le _Siecle
+de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de
+conscience, d'exactitude et de grand talent.
+
+Et sans doute, reprenant mes considerations generales, je pourrais bien
+dire qu'ici encore la penetration de Voltaire a ses limites ordinaires;
+que, si bien informe des choses de l'Europe moderne, le mouvement
+general de l'histoire de l'Europe moderne lui echappe; que sa politique
+est bornee comme elle est peu genereuse; que l'ecrasement des petits par
+les colosses ayant pour resultat dans l'avenir la pesee, redoutable et
+ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas
+vu venir, ou s'y est resigne bien complaisamment, ou l'a souhaite; que,
+comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passe parfois lui
+fait defaut; que l'ame du XVIIe siecle francais, si pres de lui, a
+savoir la grandeur morale, le haut ideal et l'ardent patriotisme, est
+chose dont il ne s'apercoit guere.--Mais j'aime mieux voir de quel soin
+minutieux il poursuit le menu detail instructif, le trait de moeurs
+caracteristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une
+sympathie vraie ce siecle de ses predecesseurs qu'il admire au moins
+pour sa gloire litteraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en
+tout Voltaire, que dans le _Siecle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il
+y en a.--Et, peut-etre on me dira que Voltaire est bien adroit, et
+que le _Siecle de Louis XIV_ ecrit a Berlin etait une jolie parade a
+l'adresse de ceux qui l'appelaient "le Prussien", une rentree eventuelle
+bien menagee, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me
+figurer l'homme qui a ete Francais au moins en ceci que personne ne fut
+jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui
+venir au coeur au moment ou le sol natal lui manque; et, par le soin
+qu'il prend de dresser un monument a l'honneur de sa patrie, se
+consolant, ou se chatiant, de l'avoir quittee.
+
+On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualite
+maitresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et
+que--sauf cette intelligence generale, etendue, penetrante, qui saisit
+les lois d'existence et de developpement de l'humanite, qui est celle
+d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a
+toutes les lumieres, toutes les agilites, toutes les adresses, et toutes
+les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira
+toujours, parce que le merite essentiel de l'histoire est la clarte, et
+que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours
+que le tableau de l'Europe depuis le XVe siecle dans l'_Essai sur les
+moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _recits_ du _Siecle de Louis
+XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacite, de verve et de
+lumiere.
+
+On reprochera toujours a ces livres d'etre insuffisamment composes. Sauf
+_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur recit, ces ouvrages ne
+sont jamais construits, amenages et ramasses autour d'une idee centrale
+qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et
+recommencent. On l'a dit du _Siecle_; on ne l'a pas dit assez
+de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent
+indefinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce
+de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire
+intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadee. C'est une etude
+sur "l'esprit et les moeurs" qui s'oublie elle-meme a chaque instant, et
+laisse la place a l'histoire proprement dite, incomplete du reste, ou
+au desordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes
+satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre ferme,
+cherchez a en retrouver ou retablir la ligne generale et le dessin.
+
+C'est le defaut supreme de Voltaire, comme aussi de tout son siecle.
+Jusqu'a Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a ete perdu dans les
+choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont
+plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de
+Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siecle sont invertebres.
+Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi
+secrete, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensees
+sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance
+dans leurs ecrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont
+toujours un peu desequilibres.
+
+La curiosite est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait
+les grouper toutes deux autour du medaillon de Voltaire. Voltaire est un
+eternel desir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir;
+et au souci de plaire il a donne tout ce qu'il ne donnait pas a la
+curiosite, et la coquetterie a fait la moitie de son talent, a fait meme
+son talent le plus original, le plus pur et le plus sincere. Ici les
+choses sont a l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son egoisme,
+la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle
+le sert. Car si le detachement est une condition du grand art, la forte
+attache a soi-meme est une condition du petit; ou plutot les hommes
+ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui
+qui suppose et qui exige le detachement, et art inferieur, ou genres
+secondaires, ceux qui permettent a l'auteur de ne pas cesser de songer
+a soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son
+succes. Il a ete excellent et charmant en tout ouvrage ou il faisait
+les honneurs de sa propre personne, divinement accommodee. Le conte en
+prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en
+prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens precis
+du mot, sa maison paree et brillante, ou il vous recoit avec mille
+graces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie ou le
+principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maitre
+de maison accoude a sa cheminee, et ou ce qui interesse ce n'est ni
+le heros ni l'aventure, mais les reflexions, les digressions, les
+intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans
+anglais, ni en general les romans. Cela est bien naturel. Un vrai
+romancier est un etre assez singulier qui rencontre un homme dans la
+rue, s'interesse a sa facon de marcher et le suit toute sa vie, pour
+raconter aux autres ce qu'etait cet homme et quelle etait sa maniere de
+penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel gout d'observateur. Ce
+qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agreable a
+une pensee satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.
+
+Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses
+petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux
+de ses tragedies ou comedies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de
+vrais romans, ni cree de caracteres, non pas meme mitoyens, comme
+celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idee de Voltaire se
+promenant a travers des aventures divertissantes destinees a lui servir
+et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire
+philosophique_ conte, au lieu d'etre deduit, par Voltaire.--Et c'est
+pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-meme, mais moins apre et
+moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et
+se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses epigrammes,
+au lieu d'assener ses violences, avec un joli geste, adroitement,
+nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on
+n'a vecu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une
+demi-intimite tres piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de
+gracieux et d'inquietant.
+
+Ses billets et ses lettres sont de meme. Voyez comme c'est bien la
+coquetterie qui est la region moyenne ou Voltaire se trouve le plus a
+l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses epigrammes sont bien
+loin de valoir ses madrigaux. Rien ne degoute plus que ses factums
+de poissarde contre les Desfontaines, les Freron, les Nonotte, les
+Pompignan meme et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine
+l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie
+des papiers de Voltaire l'idee qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre
+part l'amour, l'amitie l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref,
+ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange decidee,
+dechainee et a corps perdu lui sied tres peu. Frederic et Catherine ne
+peuvent s'empecher de lui dire: "Laissez-nous donc tranquilles avec vos
+eternels Salomon et Semiramis."--Mais ses simples "amabilites" sont
+ravissantes. Quand il a a faire sa cour a une grande dame, a un grand
+seigneur, ou a Dalembert; quand il a a obtenir quelque chose, ou a
+rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou a se faire pardonner, ou a se
+faire aimer un peu et un peu craindre, ou a menager et circonvenir une
+jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de seduction, de
+finesse, de delicatesse meme, de bonne humeur, de malice qui se montre
+juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est la qu'il a mis tout
+son esprit, qui fut le plus prompt, le plus eclatant, le plus souple
+aussi et le plus sur de lui qui fut jamais. C'est un delice que la
+premiere lettre a Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des
+_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grace,
+loue avec plus de malignite badine, et salue avec plus de correction
+a la fois digne, sympathique et impertinente. On sent la, qui se
+dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un
+eclair, une epee souple, etincelante et effilee, a poignee de nacre.--
+Sa lettre a l'abbe Trublet entrant a l'Academie est une petite merveille
+de gentillesse narquoise, d'espieglerie elegante et fine, qui n'oublie
+rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, a pardonner et oublier.
+On croit voir des mains de fee legeres, adroites et fortes, roulant un
+enfant dans un reseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.
+
+Ce sont la ses prestiges et ses merveilles. Il a enchante bien des
+hommes qui ne l'estimaient guere. Il a ete miraculeux dans l'usage des
+dons secondaires de l'esprit. Une supreme adresse lui a manque, qui eut
+ete de se restreindre a ces genres qui ne demandent que le talent
+adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire
+philosophique_ moins pretentieux, et ne touchant point aux grandes
+questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq
+ou six bons livres d'histoire sans pretendue philosophie de l'histoire;
+un peu de science intelligemment vulgarisee; des conseils de bon sens a
+des contemporains sur l'equite, l'humanite et la tolerance: il aurait
+pu se borner a cela, et il eut ete ce qu'il est, le plus grand des
+Fontenelle, sans preter a la critique, parfois au ridicule, parfois a un
+peu de mepris.--Il s'est un peu trompe sur lui-meme. Il faut bien, sans
+doute, que l'intelligence elle-meme nous soit un instrument d'erreur
+parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce
+qu'elle comprend tout, elle se croit creatrice en toutes choses. Il n'y
+a guere de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, ou il se
+croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les
+qualites et les defauts. Il n'y a guere d'explicateur de la pensee des
+autres, qui ne s'estime lui-meme, l'espace d'un instant, un tres grand
+penseur. C'est l'erreur, precisement, de Voltaire, je dis la plus noble,
+la plus genereuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses
+passions n'ont point eu de part.
+
+
+
+VII
+
+Voltaire a eu la plus grande fortune litteraire, avant et apres sa mort,
+qu'on ait jamais vue. De son temps il a ete pris pour le plus grand
+poete de toute l'Europe, ce qui, chose etonnante, tres heureuse pour
+lui, etait vrai. Sans etre tenu, ce me semble, pour le plus grand
+philosophe, il a ete trouve tres profond et tres hardi par la plupart.
+Il a ete assez habile pour etre meme populaire, un peu grace a ses
+mefaits, un peu grace a ses bienfaits. Il est mort charge de gloire, ce
+qui laisse dans l'indecision, puisqu'il l'a assez meritee pour qu'on
+sache gre au dieux de la lui avoir donnee, et assez surprise pour qu'on
+les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le reve qu'il a
+concu pour l'humanite a ete realise pour lui. Il a reve pour les hommes
+une felicite toute materielle, longue vie, bonne sante, aisance,
+lectures amusantes, bon theatre et gouvernements tyranniques et
+fastueux. Il a joui a peu pres de tout cela; et s'en est alle a propos
+pour lui, comme il etait venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait a ses
+semblables: il a ete heureux apres sa mort. Une revolution faite en
+opposition absolue avec celles de ses idees qui lui etaient les plus
+cheres n'a pas nui a sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a
+augmentee. Il s'est trouve que de toute cette revolution, democratique,
+antilitteraire, antiartistique et antifinanciere, qu'ils ont plus subie
+que faite, ce que les Francais, en definitive, ont le plus aime, c'est
+qu'elle etait irreligieuse, et Voltaire etait irreligieux, et il est
+sorti triomphant d'une revolution qu'il eut detestee.--Une revolution
+litteraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui,
+l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsideree et un peu
+ignorante, ont attaque la litterature classique francaise, et Voltaire,
+qui en etait l'heritier un peu indigne, s'en est trouve le representant
+le plus soutenu, le plus rappele, le plus acclame, parce qu'il en etait
+le plus recent; et les exces du Romantisme se sont, pendant longtemps,
+tournes au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire
+a traverse toute la periode de la Restauration et du gouvernement de
+Juillet, et meme du second Empire, comme au milieu d'une conspiration
+en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
+importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'a moitie raison quand
+il disait spirituellement, songeant a tout son "fatras":
+
+ ..... on ne va pas sur Pegase monte
+ Avec si gros bagage a la posterite.
+
+Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un
+pays ou l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont ecries,
+quelques volumes lus: "Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
+encore cinquante! Que d'idees remuees! Que de savoir! Que de recherches!
+Que de questions soulevees, et resolues!"--Il en faut rabattre. Quand
+on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu
+d'idees et peu de questions dans cette encyclopedie. Il y en a plus dans
+Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est
+le plus repete. Il n'est guere de livre de philosophie, de critique
+religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique litteraire meme,
+qu'il n'ait fait dix fois, sous differents titres,--et on les retrouve
+ensuite dans sa Correspondance. Il a meme certaines plaisanteries qui
+lui sont cheres, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
+ses oeuvres en faisant un bon index. C'etait simplement un homme tres
+instruit, se tenant au courant, bien renseigne, qui reflechissait tres
+vite, qui a vecu longtemps, et qui ecrivait deux pages par jour, ce qui
+est tres considerable, non pas stupefiant. Mais toute cette bibliotheque
+en impose.
+
+Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gre
+d'avoir ete un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres
+devienne riche, grand proprietaire, grand chatelain et un peu prince.
+Qu'un sans plus, ou a bien peu pres, soit devenu tout cela, cela ne
+laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de "royaute
+intellectuelle de Voltaire" il n'est pas impossible que le souvenir de
+ses trois ou quatre chateaux et de ses quatre ou cinq millions soit
+entre pour quelque chose.
+
+Voila de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus
+grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes
+de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et representent
+brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni
+Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me
+donnent l'idee, meme agrandie, embellie, epuree, du Francais, tel que je
+le vois et le connais. Ce qu'ils representent, c'est chacun un cote de
+l'esprit francais, une des qualites intellectuelles de cette race,
+comme choisie, et portee par eux a son point d'excellence, ce qui
+fait precisement que, tant a cause du choix exclusif qu'a cause de
+la superiorite, ils ne nous ressemblent guere. Voltaire, lui, nous
+ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus
+spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est
+un Francais. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
+de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit
+abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un
+Francais. Un homme impatient des jougs legers et s'accommodant des
+plus lourds, c'est un Francais. Un homme qui se croit poete, qui est
+conservateur de toute son ame, et qui en litterature et en art, est
+etroitement attache a la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'etre
+irrespectueux, c'est un Francais.--Voltaire est leger, decisif et
+batailleur: c'est un Francais. Il est sincere, d'esprit du moins,
+et parmi tous ses defauts n'a ni celui de la pedanterie ni celui du
+charlatanisme: c'est un Francais. Il est a peu pres incapable de
+metaphysique et de poesie: c'est un Francais. Il est gracieux et
+charmant en vers et en prose, et eloquent quelquefois: c'est un
+Francais. Il est radicalement incapable de comprendre l'idee de liberte,
+et ne sait qu'etre opprime avec malice, ou oppresseur avec delices:
+c'est un Francais. Il est despotiste dans l'ame et attend tout progres
+de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Francais. Il n'est pas
+tres brave; et ceci n'est plus Francais, mais les Francais se sont
+tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonne ce
+defaut, en faveur des autres.
+
+Ils lui ont tout pardonne, et s'en detachent, maintenant encore, avec
+peine. "Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore." Ce qui avait
+fini par lui faire tort, c'etaient ses disciples. A force de ne pas lire
+Voltaire et de l'adorer, certains en etaient tellement devenus a ne
+retenir de lui que les plus aveugles de ses coleres, et les plus
+etroites de ses rancunes, et les plus grossieres de ses faceties, que le
+prince des hommes d'esprit etait devenu le Dieu des imbeciles. Mais ces
+eleves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps,
+meme apres sa mort, ressemble a une popularite. Il sort, a present, de
+la popularite pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nomme que
+par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est tres grand par
+sa curiosite ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue
+excellente de clarte, de vivacite et de joli tour qu'il a parlee, par sa
+grace inimitable a conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il
+n'a pas cree un grand mouvement d'idees, qu'il n'a pas non plus une bien
+grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guere inspire que
+la tragedie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique
+de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu etroite. Mais ils savent
+qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de
+bonne humeur francaise, de fine satire francaise et d'esprit francais;
+et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux memes qui ne l'aiment
+pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualites,
+meme superieures, de leur caractere, pour les qualites meme secondaires,
+de son esprit.
+
+
+
+DIDEROT
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+Il arrive quelquefois que la litterature est l'expression de la societe.
+Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de
+la petite societe du XVIIIe siecle. Ce qu'on a dit de cette "tete
+allemande" de Diderot m'etonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage!
+Diderot est eminemment Francais, et Francais du centre, Francais de
+Champagne ou de Bourgogne, Francais de la Seine ou de la Marne. Et
+il est Francais de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le
+parlementaire, Rousseau le plebeien, Voltaire le grand bourgeois, riche,
+somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils
+d'artisan aise, qui a fait ses etudes en province, qui s'est marie
+pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie
+a un cinquieme etage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une
+grande dame, imperatrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant
+bien, et sa femme, petite ouvriere, qui l'ennuie, et qu'il soigne tres,
+affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les
+caracteres communs de cette classe intermediaire. Il est vigoureux,
+sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, "se creve
+de mangeaille", comme lui dit une contemporaine, vide goulument des
+bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait a
+noter, raconte ces choses avec complaisance.
+
+Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant
+trente ans un travail a rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne
+trouve jamais que sa tache soit assez lourde, ecrit pour lui, pour ses
+amis, pour ses adversaires, pour les indifferents, pour n'importe qui,
+bucheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois
+coups de cognee de trop. Et il a une vulgarite ineffacable, qu'il
+ne songe jamais meme a dissimuler. Il est bavard jusqu'a l'extreme
+ridicule, indiscret jusqu'a la manie, parlant de lui sans cesse, se
+mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les
+affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur,
+conseiller implacable et meme sottement imperieux. Il ne faut pas que
+Rousseau vive a la campagne: "Il n'y a que le mechant qui vive seul".
+Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mere dans une maison
+humide: "Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!" Il ne faut pas
+que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il
+leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay a Geneve,
+sinon il est un ingrat, et peut-etre pis. Qu'il l'accompagne a pied s'il
+ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de
+Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Riviere;
+sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitie bien
+encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple.
+Leurs bons sentiments manquent de delicatesse. Indelicat, Diderot l'est
+a souhait. Le tact lui fait absolument defaut. Certaine espieglerie
+de jeunesse avec un moine a qui il extorque de l'argent sous promesse
+d'entrer dans son ordre pourrait etre qualifiee severement. Il se
+plait a la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, a des farces et
+droleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise societe qu'il
+s'epanouit de tout son coeur; il lache devant des enfants des enormites
+de propos "qui font pietiner la mere de famille", et il les repete dans
+sa correspondance; il donne a sa fille des lecons de morale, a bonne
+fin, mais d'une crudite extraordinaire, et, un peu inquiet, demande
+ensuite a tous ses amis s'il n'a pas ete un peu loin.
+
+Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, genereux, probe et
+large en affaires, homme de famille malgre ses maitresses, aimant son
+pere, sa mere, sa soeur, sa fille, sa femme meme, je ne puis pas dire
+de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en
+particulier, de son pere, en des termes qui font qu'on adore, un bon
+moment, son pere et lui.--Moralite faible, delicatesse nulle, penchants
+grossiers, vulgarite, bon premier mouvement du coeur, bons instincts,
+plutot que vraies qualites domestiques, acharnement dans le travail,
+honnetete, rectitude et sincerite, mais lourdeur de main dans les
+relations sociales, voila bien notre petit bourgeois francais, quand, du
+reste, il est d'un temperament robuste et energique; le voila avec ses
+qualites et ses defauts; et voila Denis Diderot.
+
+Nos indulgences pour lui viennent de la. Il est un de nous, tres
+nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui
+ressemble. Nous ne songeons guere a le respecter; mais cela nous aide a
+l'aimer, a le gouter familierement. Il nous semble toujours que, comme
+il faisait a Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou.
+C'est un bon compere.
+
+Et comme il a bien, je ne dis pas arrange, et pour cause, mais fait sa
+vie, en partie double, avec ses defauts et ses qualites! D'une part
+il fait l'_Encyclopedie_. C'est son bureau. C'est la qu'il est "bon
+employe". Ponctuel, attentif, devoue absolument au devoir professionnel,
+travailleur admirable, ecrivain lucide, sachant, du reste, faire
+travailler les autres, et excellent "chef de division"; il est l'honneur
+et le modele de la corporation. Decent, aussi, et tres correct en ce
+lieu-la. Point d'imagination, et point de libertes, du moins point
+d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie
+qu'il y a ecrite, article par article, est fort convenable, nullement
+alarmante, tres orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effare et
+s'essouffle a nous prevenir que ce n'est point sa vraie pensee que
+Diderot ecrit la. Il s'y montre meme plein de respect pour la religion
+du gouvernement. Un bon employe sait entendre avec dignite la messe
+officielle.
+
+D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y detend. Ce sont
+ses debauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous ecrits
+en sortant d'une tres bonne table. Ce sont propos de bourgeois francais
+qui ont bien dine. C'est pour cela qu'il y a tant de metaphysique. Ils
+sont une dizaine, tous de classe moyenne et de "forte race". L'un est
+philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre
+amateur de theatre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille,
+l'autre aspire aux fraicheurs des brises dans les bois, l'autre est
+ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment,
+n'a de methode ni de clarte; tous ont une verve magnifique et une
+abondance puissante; et on a redige leurs conversations, et ce sont les
+oeuvres de Diderot.
+
+
+
+II
+
+SA PHILOSOPHIE
+
+Les idees generales de Diderot, infiniment incertaines et
+contradictoires, car Diderot n'est pas assez reflechi pour etre
+systematique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considerable
+et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez
+souvent, les intuitions d'un homme superieur. Vous savez, du reste,
+qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est tres savant, plus
+que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus
+peut-etre, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute
+l'histoire de la philosophie, d'apres Brucker, sans doute, mais par
+lui-meme aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considerer
+comme l'initiateur de cette science chez les Francais, qui avant lui,
+j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopedie
+sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manicheisme_,
+sont tout a fait remarquables, et a lire encore de pres. Il est tout
+plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siecle, et connait les sources de
+Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
+la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire
+naturelle, tres bien. Il a compris que les idees generales des hommes se
+font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthese
+de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes,
+Voltaire suit la meme voie, mais est en retard. Il en est aux
+mathematiques, presque exclusivement, ne s'inquiete pas assez,
+encore qu'il s'inquiete de tout, des sciences d'observation, et nie,
+legerement, les apercus nouveaux, trop inattendus, ou elles commencent
+a mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus
+ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur
+des reconnaissances hardies et impetueuses.
+
+Ses premiers ouvrages, _Essai sur le merite et la vertu, Pensees
+philosophiques_, sont d'un ecolier qui a, de temps en temps seulement,
+d'heureuses trouvailles. Mais deja la _Lettre sur les aveugles_ et la
+_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera
+celle ou Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur
+le merite et la vertu_ etait religieux et "deiste"; les _Pensees
+philosophiques_ etaient irreligieuses et "theistes", et peuvent etre
+considerees comme une esquisse de "morale independante"; les _Lettres_
+sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie
+atheistique et materialiste. Pour la premiere fois Diderot y hasarde
+a nouveau, avec beaucoup de verve et meme d'ampleur, cette ancienne
+hypothese que la matiere, douee d'une force eternelle, a pu se
+debrouiller d'elle-meme, en une serie de tentatives et d'essais
+successifs, les etres informes perissant, quelques autres, parce qu'ils
+se trouvaient bien organises, devenant plus feconds, les "especes"
+s'etablissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se
+faisant peu a peu a travers les ages. Epicure, Lucrece, Gassendi et
+toute la petite ecole materialiste du XVIIe siecle, obscure et timide en
+son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des
+recherches scientifiques plus etendues lui fournissaient.
+
+En effet, les etudes de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet
+paraissaient coup sur coup, de 1748 a 1768[72], et toutes sous
+l'influence de la grande _loi de continuite_ de Leibniz, voyant entre
+tous les etres une chaine ininterrompue, tendaient obscurement a la
+doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que
+les especes, puisque les limites qui les separent sont flottantes et
+comme indistinctes, pourraient bien, elles-memes, n'avoir rien de fixe,
+s'etre transformees les unes dans les autres et etre douees d'une force
+de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas
+encore a present donne ses derniers resultats. Ces hypotheses, qui
+du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypotheses, mais
+considerables, fecondes, et de nature a aider autant qu'exciter le
+savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient
+reflechir Diderot, ebranlaient fortement son imagination; et dans
+l'_Interpretation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles
+Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit
+energique et audacieux une forme si arretee et precise qu'il tracait
+deja tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine evolutionniste:
+"De meme que dans les regnes animal et vegetal un individu commence pour
+ainsi dire, s'accroit, dure, deperit et passe, _n'en serait-il pas de
+meme des especes entieres?..._ Ne pourrait-on soupconner que l'animalite
+avait de toute eternite ses elements particuliers epars et confondus
+dans la matiere; qu'il est arrive a ces elements de se reunir, parce
+qu'il etait possible que cela fut; que l'embryon forme de ces elements a
+passe par une infinite d'organisations et de developpements; qu'il s'est
+ecoule des millions d'annees entre chacun de ces developpements, qu'il a
+peut-etre d'autres developpements a prendre et d'autres accroissements a
+subir qui nous sont inconnus...?"
+
+[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).--
+Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De
+la nature_ (1766); _Considerations philosophiques sur la gradation
+naturelle des formes de l'etre_ (1768).]
+
+Et plus tard, dans le _Reve de d'Alembert_, il mettait en vive lumiere,
+par une image ingenieuse et frappante, cette supposition de Charles
+Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'etre vivant n'est qu'une
+collection, une tribu, une cite d'etres vivants. Voyez cet arbre, avait
+dit Bonnet. C'est une foret. "Il est compose d'autant d'arbres et
+d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles..." Voyez cet essaim
+d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue a cette
+branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est
+compose d'une multitude de petits animaux accroches les uns aux autres
+et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
+entraines pour un temps dans une existence commune qui se separeront
+plus tard, se disperseront, iront s'agreger l'un a un autre tourbillon,
+l'autre a un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
+indefiniment d'une cite que nous appelons animal ou plante en une autre
+cite que nous appelons plante ou animal; et cette circulation eternelle,
+c'est l'univers.
+
+Enfin, dans le _Reve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le
+transformisme constitue, la formule definitive du transformisme:
+"_Les organes produisent les besoins, et, reciproquement, les besoins
+produisent les organes._" Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante
+ans avant Charles Darwin, est presque aussi etourdissant que le mot
+de Pascal sur l'heredite[73]. Il arrive souvent que les hommes
+d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou meme encore
+a naitre. Leur synthese rapide passe par-dessus les observations qui
+commencent et les preuves encore a venir, et leur genie d'expression
+trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de detail
+ramenera.
+
+[Note 73: "L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature
+est premiere habitude."]
+
+Chez Diderot c'etait la plus qu'une imagination d'un moment. La matiere
+vivante, eternelle et eternellement douee de force, et, sans plan
+preconcu, sans but, sans "cause finale", sans intelligence ordonnatrice,
+evoluant indefiniment, souleve d'une sorte de perpetuel bouillonnement,
+creant des etres, puis d'autres etres, des especes, puis d'autres
+especes; versant l'element nutritif dans l'animal, et en faisant de la
+sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
+de la passion et de la pensee; rejetant l'animal et l'homme dans
+l'eternel creuset, et, de ces fibres qui penserent, faisant des
+vegetaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des
+choses sentantes et pensantes a leur tour: c'est le systeme qui seduit
+son esprit et la vision ou son imagination se complait.--Il est
+materialiste comme un Lucrece, en poete, et autant par exaltation
+que par raisonnement. La "nature" l'enivre et le transporte hors de
+lui-meme. Il en recoit "l'enthousiasme" comme d'autres croient le
+recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui
+est egaree, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un
+endroit ou elle n'a que faire[74]:
+
+[Note 74: Debut du _Second entretien sur le fils naturel_.]
+
+Il m'entendit et me repondit d'une voix alteree:
+
+"Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le sejour sacre de
+l'enthousiasme. Un homme a-t-il recu du genie? Il quitte la ville et ses
+habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, a meler ses pleurs au
+cristal d'une fontaine; a porter des fleurs sur un tombeau; a fouler
+d'un pied leger l'herbe tendre de la prairie; a traverser a pas lents
+des campagnes fertiles; a contempler les travaux des hommes, a fuir au
+fond des forets. Il aime leur horreur sacree... Qui est-ce qui s'ecoute
+dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est la qu'il est saisi de
+cet esprit, tantot tranquille et tantot violent, qui souleve son ame et
+qui l'apaise a son gre.
+
+"Oh! nature! tout ce qui est bien est renferme dans ton sein. Tu es la
+source feconde de toutes les verites!... L'enthousiasme nait d'un objet
+de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers,
+il en est occupe, agite, tourmente. L'imagination s'echauffe, la passion
+s'emeut... l'enthousiasme s'annonce au poete par un fremissement qui
+part de sa poitrine et qui passe d'une maniere delicieuse et rapide
+jusqu'aux extremites de son corps. Bientot c'est une chaleur forte et
+permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le
+tue, mais qui donne l'ame, la vie a tout ce qu'il touche. Si cette
+chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant
+lui. Sa passion s'eleverait presque au degre de la fureur."
+
+Voila l'extase, voila le grain de folie, voila le mysticisme, car
+l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot.
+L'adoration de la nature a ete son genre de piete. Il trouve la nature
+auguste, douce, bonne, et bonne conseillere. "Tout est bon dans la
+nature." Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se
+pervertit malgre elle; "ce sont les miserables conventions et non la
+nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
+bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: "O vous qui, d'apres
+l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur a chaque instant
+de votre duree, ne resistez pas a ma loi souveraine. Travaillez a
+votre felicite; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, o
+superstitieux, cherches-tu ton bien-etre au dela des bornes de l'univers
+ou ma main t'a place.... Ose t'affranchir du joug de cette religion,
+ma superbe rivale, qui meconnait nos droits; renonce a ces dieux
+usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc,
+enfant transfuge, reviens a la nature! Elle te consolera, elle chassera
+de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquietudes qui te
+dechirent, ces haines qui te separent de l'homme que tu dois aimer.
+Rendu a la nature, a l'humanite, a toi-meme, repands des fleurs sur la
+route de ta vie...."
+
+[Note 75: _De la poesie dramatique_.--Du drame moral.]
+
+--C'est le retour a l'etat sauvage que preche la ce singulier
+philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point
+est le _Supplement au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile
+d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en
+l'appelant une priapee sentimentale. Plus de religion, cela va sans
+dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est
+parfaitement vrai) ne connait ni l'une, ni l'autre, ni la troisieme.
+Toutes ces choses sont des "inventions" humaines, imaginees par des
+tyrans pour nous gener et nous rendre miserables. "Il existait un homme
+naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et
+il s'est eleve dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie.
+Tantot l'homme naturel est le plus fort; tantot il est terrasse par
+_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances
+extremes qui ramenent l'homme a sa premiere simplicite: dans la
+misere l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans
+pudeur[76]."--Et a la bonne heure!
+
+[Note 76: _Supplement au voyage de Bougainville_.]
+
+Que faire donc: "Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner a son
+instinct?" Presse de "repondre net", Diderot ne se fera pas prier: "Si
+vous vous proposez d'en etre le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de
+votre mieux d'une morale contraire a la nature, eternisez la guerre dans
+la caverne", c'est ce qu'ont fait tous les tyrans pares du beau titre
+de civilisateurs: "J'en appelle a toutes les institutions politiques,
+civiles et religieuses: examinez-les profondement; et je me trompe fort,
+ou vous verrez l'espece humaine pliee de siecle en siecle au joug qu'une
+poignee de fripons se promettait de lui imposer."--Voulez-vous,
+au contraire, "l'homme heureux et libre? Ne vous melez pas de ses
+affaires.... Mefiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre"[77].
+
+[Note 77: _Supplement au voyage de Bougainville_.]
+
+On voit assez que Diderot a ete l'ami et le premier inspirateur de
+Rousseau. Le retour a l'etat de nature leur a ete longtemps une chimere
+et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'etat
+social, etat religieux, etat moral etaient des inventions humaines, des
+supercheries ingenieuses et malignes imaginees un jour, et non par tous
+les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
+les autres, ce qui, comme on sait, est si agreable! Tous deux ont eu
+cette idee; seulement, genes tous les deux par l'etat social, chacun en
+a repousse plus specialement et avec plus de force ce qui l'y genait
+davantage: Rousseau insociable, la sociabilite; Diderot intemperant, la
+morale.--Et, du reste, Rousseau, reflechi et concentre, a recule
+devant le scandale d'une attaque directe a la morale commune; Diderot,
+debraille, scandaleux avec delices, et fanfaron de cynisme, a pousse
+droit de ce cote-la, avec insolence et bravade.
+
+Et quoi qu'il en soit, c'etait bien la le dernier terme de "l'evolution"
+des idees ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siecle. Entendez bien
+que toute doctrine philosophique est le resultat, d'une part, de l'etat
+d'esprit d'une generation, d'autre part, de son etat de passions; resume
+plus ou moins bien d'un cote ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle
+desire. Le XVIIIe siecle francais a ete une lassitude et une impatience
+de toutes les regles, de tout le joug social, juge trop lourd, trop
+etroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet,
+Villars et la morale janseniste, tout cela se tient parfaitement dans
+l'esprit des hommes de 1750, et c'est a leurs yeux autant de formes
+diverses d'une tyrannie lentement elaboree et machinee par les ennemis
+de l'humanite. C'est "l'invention sociale" avec ses elements divers,
+legislation dure, repression implacable, religion austere, morale,
+luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il
+faut, les moderes disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On
+commence par lui contester ses titres. On la represente proprement comme
+une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas etre, qui a
+commence, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire legitime, parce
+qu'elle n'est pas necessaire. Et de cette invention on ruine, les unes
+apres les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache
+a montrer, pour ce qui est de la legislation, qu'elle n'est pas
+raisonnable, pour ce qui est de l'autorite, qu'elle est despotique, pour
+ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste
+la morale, a laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant
+Vauvenargues reclame deja en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on
+reprime trop, et des "passions", dont il lui parait que certaines sont
+belles et "nobles". Et Rousseau hesite, cherchant d'abord a mettre le
+"sentiment" a la place de la morale "artificielle", revenant plus tard a
+une sorte de morale rattachee a la croyance en Dieu et en l'immortalite
+de l'ame, c'est-a-dire a une morale religieuse, qui n'exclut que le
+culte.
+
+Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de
+l'invention sociale, va jusqu'a la ruine de la morale, mais surtout, et
+presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort.
+Ce qu'il y a de plus "artificiel" pour lui dans toutes ces inventions
+mechantes et funestes, c'est la moralite. C'est elle (et en ceci il a
+raison) qui eloigne le plus l'homme de l'etat de nature ou vivent les
+animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
+que l'homme doit mettre toute son energie a s'en distinguer. Il en
+conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature
+est immorale, ce qui peut seduire, elle est feroce aussi, et par suite,
+ce qui peut faire reflechir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte
+dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale,
+respecte encore, ou indirectement et mollement attaque, c'est ou il se
+porte avec colere et vehemence. Avec lui le cercle entier, maintenant,
+est parcouru, et la derniere extremite ou la reaction violente contre
+l'etat social, trop genant et penible, pouvait atteindre, c'est lui qui
+y est alle.
+
+N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il
+n'attache pas lui-meme grande importance a ces ouvrages epouvantables ou
+il y a de l'ingenieux, de l'eloquent et du criminel. Il en parle comme
+d'impertinences, "d'extravagances" et de "bonnes folies". Ce sont
+gaietes et propos de table. C'est a cela qu'il se delasse de
+l'_Encyclopedie._ Considerez toujours Diderot comme un homme qui
+s'enivre facilement. C'est son temperament propre. Il se grisait de sa
+parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de
+ses pensees et de son ecriture; il se grisait d'attendrissement, de
+sensibilite, de contemplation et d'eloquence, devant une pensee de
+Seneque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de
+son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage
+intarissable, l'epanchement indiscret et indefini, allant au hasard,
+plein de repetitions, encombre de digressions, coupe ca et la de pensees
+profondes, de mots eloquents, de grossieretes et de niaiseries.--Et
+ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme tres
+intelligent, tres etourdi et tres inconscient qui s'est grise d'histoire
+naturelle.
+
+Notez, de plus, que, comme le coeur n'etait pas mauvais, et tant s'en
+faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale etant, sans doute,
+une _regle_ des moeurs, mais sa source, a lui, de bonnes intentions et
+d'actions louables. Ses declamations, exclamations et proclamations
+sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le
+mouvement "naturel" et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_,
+la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est tres vive;
+et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.
+
+A la verite, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois
+dire quelque part: "C'est a la volonte generale que l'individu doit
+s'adresser pour savoir jusqu'ou il doit etre homme, citoyen, sujet,
+pere, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est a
+elle a fixer les limites de tous les devoirs", et cela, s'il s'y tenait,
+ce serait une _regle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et
+dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus frequemment,
+il a cette idee, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est
+souvent comme tente, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu,
+isole, sans s'inquieter de la pensee et de la volonte generale, et meme
+s'y derobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et
+vertueuse. L'homme de bien _cree le devoir_, fait la loi morale. Il ne
+la recoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un
+pere avec ses enfants_" et dans _Est-il bon? Est-il mechant?_ il
+a, sinon conclu, du moins fortement penche en ce sens. Un homme en
+possession d'un testament qui depossede des malheureux et qui gonfle
+inutilement l'avoir de gens riches, desinteresse du reste absolument
+dans l'affaire, peut-il bruler le testament? Diderot ne cache point
+qu'il a le plus vif desir de repondre par l'affirmative.--Un homme,
+pour repandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en
+ont le plus grand besoin, et en sont tres dignes, peut-il mettre de cote
+tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer
+des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble
+tout pres de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et
+qui hesite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et
+au-dessous des morales particulieres, qu'elle est une moyenne; que,
+partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui
+fait cette conscience, agir d'apres sa loi personnelle.
+
+C'est a peu pres cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale
+de Diderot. Je n'ai meme pas besoin de dire que, quoique plus aimable,
+et nous reconciliant un peu avec lui, elle procede du meme fond que son
+immoralite. C'est toujours l'homme naturel oppose a "l'homme artificiel
+et moral"; c'est toujours la societe, la communaute, le _consensus_ qui
+est depossede du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
+faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontes. Plus de
+loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancetre,
+peut-etre, probablement, fourbe et fripon, a trace pour moi. En these
+generale, point de morale aucunement. La morale est une invention
+d'anciens tyrans subtils; c'est une des pieces de l'homme artificiel
+qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une regle, ou
+quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous a vous-meme scrupuleusement
+interroge; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien,
+meme contre le gre de la loi civile.
+
+Voila bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et
+intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le
+XVIIIe siecle nie le plus energiquement, c'est le progres. Le progres,
+s'il y a progres, c'est sans doute le resultat de l'effort commun de
+l'humanite a travers les ages, c'est ce que les hommes, peu a peu, et
+les fils profitant des travaux et heritant de la pensee des peres, ont
+fini par etablir et par accepter comme verites au moins provisoires,
+lumieres pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet "homme
+artificiel", en admettant meme qu'il soit artificiel, cet homme social,
+religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imagine un jour,
+ce sont les hommes, les generations successives qui l'ont fait peu a
+peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus legitime que le
+modifier a notre tour, c'est-a-dire continuer de le faire; le repousser
+tout entier, le declarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir
+le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme
+sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
+mille siecles, n'aboutissent qu'a une cruelle et meprisable absurdite,
+ce qui est possible, mais, s'il etait vrai, devrait, non vous donner
+tant d'audace a penser a votre tour et tant de confiance en vos
+decisions individuelles, mais vous decourager a tout jamais de toute
+pensee et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la
+reprenant a son point de depart, une experience qui a si malheureusement
+reussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction
+et destruction faite de tout ce que la pensee de vos predecesseurs
+amendes les uns par les autres vous a appris, etes capable d'une pensee
+saine et d'un regard juste; et c'est bien la l'immense et pueril orgueil
+des radicaux du XVIIIe siecle.
+
+Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'ecarte de Diderot et que je
+pense beaucoup plus a Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux
+tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que
+Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la legerete, de l'etourderie,
+d'un temperament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes
+disait que le mechant est un enfant robuste. L'enfant robuste est
+plutot inconsidere, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons
+mouvements et d'etranges ecarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on
+a pu dire et qui a dit de lui-meme: "Est-il bon? Est-il mechant?"
+
+
+
+III
+
+SES OEUVRES LITTERAIRES
+
+On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepte qu'il n'en avait
+pas; et, je m'en excuse, c'est a peu pres ce que je vais dire. J'en ai
+le droit, parce que je ne resiste jamais a repeter un lieu commun quand
+je le crois juste.
+
+Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination litteraire. Il a, nous
+l'avons vu, une certaine imagination dans les idees, une certaine
+imagination philosophique. Le _Reve de d'Alembert_ est une sorte
+de poeme materialiste, non sans beaute, non sans beautes surtout.
+L'imagination litteraire est autre chose. Elle consiste a creer des
+ames, ou a inventer des evenements. Elle est faite d'une puissance
+singuliere a sortir de soi, pour devenir une ame qui n'est pas notre
+ame, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la notre. C'est une
+aptitude particuliere et innee que rien ne remplace. L'observation y
+aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le detachement facile
+y aide, mais ne la donne pas necessairement. Or Diderot n'avait
+pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation
+penetrante et patiente. Il avait le detachement et la sympathie; mais
+cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni trace un caractere, tout un
+caractere, fait vivre un homme qui ne fut pas lui; ni il n'a jamais
+raconte une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggere a
+l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a trace des silhouettes, et
+raconte des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de
+genre.
+
+Qu'est-ce a dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme
+personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement
+et fortement que Merimee, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait
+voir, qu'il voyait avec une etonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous
+le connaissez, rond, a fleur de tete, interrogateur, tout en dehors,
+tout jete en avant, curieux, avide et qui semble se precipiter sur
+les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aime a
+regarder, et a voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le
+fiacre ou il roulait la moitie de sa journee, il revoyait la figure,
+l'attitude, le geste, la scene; puis, devant son papier, il revoyait
+encore, avec plus de nettete et dans un plus haut relief, en ecrivant.
+
+Aussi tout ce qu'il nous a raconte, ce sont des anecdotes vraies, des
+historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les
+fait entrer dans un recit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce
+sont les petits memoires de son siecle. Il n'a jamais cree, il a bien
+vu, bien retenu, bien reconstitue et bien raconte. Et dans chacune de
+ses histoires, apres des preparations quelquefois longues, qui sont des
+hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans
+nos memoires? La scene, le tableau, la vignette; cette femme suppliante
+aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui
+part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tete tournee vers cette
+femme imperieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues.
+Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de
+physionomie, les details curieux, tout cela s'est profondement grave
+dans sa memoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de
+son talent, qui est tres grand et tres Original.
+
+[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.]
+
+[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.]
+
+Mais quand il s'essaye a l'oeuvre d'imagination pure, il ecrit la
+_Religieuse_, ou l'ennui le dispute au degout; il ecrit les parties
+d'invention de _Jacques le Fataliste_, a savoir l'histoire proprement
+dite de Jacques et de son maitre, qui est de mediocre interet. Il n'a
+plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a a un haut degre)
+que ces qualites de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du
+style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond
+est singulierement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de
+caracteres, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la
+verite, et c'est toujours a _Jacques le Fataliste_ que je songe, il
+produit une illusion agreable, ce qui est encore du talent: il mele,
+suspend, ramene, entrecroise et entrelace cinq ou six recits differents,
+chacun peu interessant en lui-meme, de maniere a toujours faire croire
+que celui qu'il a laisse en train et qu'il doit reprendre est plus
+interessant que celui qu'il fait; et il y a la comme un chatouillement
+de curiosite, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de
+foisonnement copieux. On croit voir les recits sourdre, s'echapper,
+jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours,
+en se melant, se quittant et courant les uns apres les autres. Il y a la
+un peu de diversite d'accent; car Diderot etait l'homme des digressions,
+des echappees, et des parentheses plus longues que les phrases; mais il
+y a un peu de procede aussi et d'attitude; et surtout il y a plus
+de verve de conteur que d'imagination de createur, ou, pour parler
+simplement, de romancier.
+
+Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout a
+l'heure qu'il reussit a peu pres a faire une grace, n'en revele pas
+moins une singuliere pauvrete de fond. Ou la composition est absente,
+mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention meme
+qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouve
+ou une forte idee a vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et
+puissant, qui vous obsede. _Gil Blas_ est compose, quoi qu'on puisse
+dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son
+unite. _Candide_ est compose. Il gravite autour d'une _idee_ dont on
+sent toujours la presence, et qui de temps a autre, frequemment, ramene
+a elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_
+ni les _Bijoux_ ne sont composes, parce que Diderot, demi-artiste,
+demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est
+ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,
+souvent si brillante, ni autour d'un caractere vigoureux, complet et
+vraiment vivant, ni autour d'une idee importante et considerable.
+
+Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serree, qui descende
+profondement dans la memoire, parmi toutes les improvisations
+prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. La encore c'est
+l'oeil qui a guide la main. Le neveu de Rameau est un personnage reel
+que Diderot a vu et contemple avec un immense plaisir de curiosite. Il
+l'a aime du regard avec passion. Mais cette fois le personnage etait
+si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en
+particulier qu'il etait comme l'exageration fabuleuse, l'exces inoui
+et la caricature enorme de Diderot lui-meme) Diderot a tant aime a le
+regarder, qu'il en a oublie d'etre distrait, qu'il en a oublie
+les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions a
+l'interlocuteur imaginaire, et les reponses de celui-ci et les repliques
+a ces reponses; qu'il a concentre toute son attention sur son heros;
+qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce
+qu'il n'a jamais, la soumission absolue a l'objet, et que l'objet s'est
+enleve sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un
+personnage de La Bruyere trace avec la largeur de touche et la plenitude
+de Saint-Simon.--Et la encore il n'y a pas d'imagination proprement
+dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de genie.--Sauf
+cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et
+diffus, ou un _novelliste_ a qui manque ce qui est le charme meme de la
+nouvelle, le concentre et le ramasse vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu
+de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement,
+mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son
+existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne reflechit, le livre
+ferme, sur une pensee generale de quelque grandeur ou portee. Reste
+qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scene presque
+inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lachaient
+point leur proie; et c'est ce que je me plais a repeter.
+
+Diderot s'est essaye a l'art dramatique, et c'est ou il a le moins
+reussi. Tout lui manquait, a bien peu pres, pour y entrer, pour s'y
+reconnaitre, pour y avoir l'emploi de ses qualites. Et d'abord remarquez
+qu'il a beaucoup reflechi sur l'art dramatique et que c'est un grand
+raisonneur en questions theatrales. Mauvais signe. Il peut exister, et
+la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doue pour
+etre d'une part un theoricien d'art dramatique, d'autre part pour etre
+capable d'oublier toute theorie quand il prend sa plume de theatre,
+condition necessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare.
+D'ordinaire, des theories familieres et cheres au critique, les unes
+s'evanouissent et lui echappent, dont il faut le feliciter, quand
+il concoit une piece de theatre; mais quelques-unes restent, celles
+auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de
+createur en est refroidie et paralysee, quand ce n'est pas chose plus
+grave, que la theorie reste parce que l'imagination n'est pas venue.
+Ceci est le cas de Diderot.
+
+Il avait une foule d'idees vagues sur le theatre; d'idees vagues,
+obscurcies encore par ce verbiage incoherent et fumeux, qui lui est
+naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce
+chaos, ou je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que
+je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.
+
+Il voulait plus de naturel au theatre, comme tout le monde; car, d'age
+en age, le naturel de l'epoque precedente parait le pire conventionnel
+a celle qui vient; et cela est necessaire, parce que, seulement pour
+se maintenir au meme degre de conventionnel, il faut reagir contre le
+conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le
+pur procede en deux generations.--Il voulait donc plus de naturel, ce
+qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins
+de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage
+entre a la Comedie francaise; il ne comprend rien a des gens qui parlent
+un langage rythme, qui a une question de vingt lignes repliquent par une
+reponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent
+ceremonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue
+ne comprendrait rien, non plus, a une femme toute blanche d'un blanc de
+ceruse, qui garde une immobilite absolue et qui ne cligne pas des
+yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien a des
+personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir
+que d'un cote et meme a une certaine place precise; que l'art est
+precisement l'art, et reste l'art, en se separant franchement de la
+nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement
+_une certaine ressemblance_, a l'exclusion des autres, et qu'on fremit
+a imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la reverence et
+qui, par un mecanisme ingenieux, vous reciterait le sonnet d'Anvers;
+que, precisement parce que le theatre, le plus complexe des arts, donne,
+non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de
+la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le
+trompe-l'oeil, l'illusion puerile et le contraire meme de l'art,
+qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-verites ou de
+contre-realites salutaires, preservatrices, artistiques pour tout dire;
+et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude
+noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux
+parlant et marchant devant les Francais de 1750, sont justement de
+ces contre-realites qui ne constituent point l'art, mais en sont les
+_conditions_ necessaires.
+
+Et qu'il faille, a chaque generation, s'inquieter, cependant,
+d'introduire un peu de realite nouvelle, c'est-a-dire, pour beaucoup
+mieux parler, de modifier par un souci de la realite le conventionnel de
+l'age precedent pour ne pas tomber dans un pire, a savoir dans le meme
+se continuant, s'imitant et se repetant; j'en suis d'avis, et j'ai pris
+soin de le dire, et je felicite Diderot, sinon de sa theorie, du moins
+de sa preoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a
+garde.
+
+[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation necessaire des
+valets et des servantes qui menent l'action, ou des scenes entre valets
+et servantes repetant les scenes entre maitres et maitresses, et c'est
+bien la ce conventionnel suranne et epuise qu'il faut savoir rajeunir.]
+
+Il voulait, de plus, que le theatre fut moralisateur. En cela il
+etait dans la tradition du theatre francais et surtout de la critique
+dramatique francaise. Sur ce point, l'independant Diderot est d'accord
+avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbe d'Aubignac, avec Marmontel et
+avec Voltaire. Il n'est guere, du XVIe siecle au XIXe, de theoricien
+dramatique qui n'ait vivement insiste sur la necessite de moraliser le
+theatre, et de moraliser du haut du theatre. Seulement au XVIIIe siecle
+ce penchant fut plus fort que jamais. Et il etait mele de bon et
+de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un cote, l'idee de
+remplacer les predicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes;
+d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la
+direction morale, qui autrefois venait de la religion, commencant a
+languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guere
+que la litterature qui put recueillir ou essayer de prendre cette
+succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis
+de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant
+accoutume d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que
+le drame fut non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte
+de soutenance de these. "J'ai toujours pense qu'on discuterait un jour
+au theatre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire
+a la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen
+(le theatre) si le gouvernement en savait user et qu'il fut question de
+preparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!"
+
+Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le theatre en substituant
+la peinture des _conditions_ a la peinture des _caracteres._ Entendez
+par "condition" l'etat ou est un homme dans la famille: on est "un
+pere," "un fils", "un gendre"; ou dans la societe: on est magistrat, on
+est soldat, etc.
+
+La critique s'est trop exercee sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas
+meprisable. Ce qu'il y avait de suranne dans l'ancienne conception des
+"caracteres" au theatre, c'est que les "caracteres" etaient devenus
+des abstractions. On etudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_
+contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui
+strictement ne fut que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme
+en soi, et encore reduit a sa passion maitresse, et sans le moindre
+compte tenu des impressions que ses entours ont du faire sur lui et de
+l'empreinte qu'elles y ont du laisser, voila ce que les dramatistes
+pretendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit a croire qu'ils
+n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue francaise dont
+ils faisaient methodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme
+peut etre ne contradicteur, et, partant, etre cela; mais qu'il est bien
+plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions
+exercees, des prejuges de classe recus et conserves, a fait de lui. Pere
+depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un pere; magistrat depuis dix
+ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres
+termes, le caractere acquis remplace le caractere inne.--J'ai la
+pretention, dont je m'excuse, d'exposer la theorie de Diderot beaucoup
+plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.
+
+Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre a la "comedie de
+caracteres" un chemin nouveau que ce sera a elle d'eprouver. Mais
+Diderot a peut-etre tort de croire qu'il faille _substituer_ purement
+et simplement les conditions aux caracteres, comme si les conditions
+etaient tout, et les caracteres si peu que rien. Notez d'abord que les
+conditions sont: ou des effets du caractere,--ou des forces en lutte
+contre le caractere,--et autant que dans les deux cas il faut
+s'inquieter du caractere autant que de la condition. Je suis epoux et
+pere parce que j'etais _ne_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous
+croyez et pretendez etudier ma condition, c'est mon caractere que
+vous etudiez, et la "substitution" est nulle, et il n'y a aucun
+renouvellement de l'art.--Ou bien je suis epoux et pere, par suite de
+circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas ne pour cela; et alors
+le drame sera tres probablement la lutte entre mon caractere et ma
+condition, entre mon caractere inne et mon caractere acquis, dont
+les forces commencent a se montrer; auquel cas il faut bien que vous
+connaissiez mon caractere autant que ma condition; et la pire erreur
+serait de ne vouloir connaitre et peindre que cette derniere, puisque
+par cette omission ou negligence, c'est le drame meme qui disparaitrait.
+
+De plus, a considerer les conditions comme de veritables caracteres,
+tant on suppose qu'elles ont petri, modele et sculpte l'homme qu'elles
+ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caracteres
+d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plenitude de caracteres
+innes. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne
+humaine plutot que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des
+modifications de caractere, et non des caracteres.--Des lors, autant
+elles sont interessantes, montrees avec le caractere qu'elles ont
+modifie, autant elles sont comme vides et comme sans support, presentees
+sans ce caractere et abstraites de lui.--Et de la cette consequence
+curieuse: loin que Diderot corrige ce defaut de nos peres qui consistait
+a donner des abstractions pour des caracteres, voila qu'il y tombe plus
+qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procede exactement de meme.
+Eux nous donnaient pour tout un homme un defaut. Lui nous donne pour
+tout un homme, une habitude prise, ou un prejuge, ou une mine. Peindre
+l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge
+d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est
+abstraire; mais ecrire le _Pere de famille_ c'est abstraire encore. Ce
+qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculte
+maitresse, modifiee, ou aidee et exageree, ou combattue par sa
+condition, c'est-a-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que
+font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par
+exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _pere de famille_ qu'il faut
+ecrire, mais l'avare pere de famille, et c'est precisement ce qu'a fait
+Moliere quand il a cree Harpagon.--D'ou il suit qu'au lieu de faire un
+pas en avant, Diderot en faisait un en arriere sur ceux qui, tout en
+procedant par "caractere", d'instinct n'en montraient pas moins l'homme
+concret et complet, en presentant ce caractere dans le cadre que la
+"condition" lui faisait, avec l'appoint que la "condition" y ajoutait,
+dans le jeu, enfin, et le branle ou la "condition" ne pouvait manquer de
+le mettre.
+
+Voila ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir
+une partie de la verite, et celle justement que les contemporains
+n'apercoivent pas, c'est contribuer a la verite, et qu'abstraction pour
+abstraction, il valait mieux pencher vers celles ou l'on ne songeait
+pas, que rester dans celles ou l'on s'obstinait. La theorie de Diderot
+avait donc et de la justesse et surtout de la portee.
+
+Elle n'etait point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la
+pensee de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait a l'ensemble de sa
+doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Mediocre et meme mauvais
+moraliste, mediocre et meme a peu pres nul comme psychologue, il
+ne devait guere voir dans l'homme que des instincts innes qui se
+developpent, grandissent, et se font leur voie; "naturaliste" et grand
+adorateur des forces materielles, il devait voir l'homme plutot comme
+engage dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument
+asservi par elles; il devait le voir bien plutot comme un effet que
+comme une cause, et comme une resultante que comme une force, et des
+lors c'etait l'homme determine et "conditionne", c'etait l'homme
+tellement modifie par sa fonction qu'il fut comme cree par elle, et en
+derniere analyse exactement defini par elle, qu'il devait s'imaginer, et
+par consequent croire qu'il fallait peindre.
+
+De toutes ces theories, Diderot, lorsqu'il a passe de la theorie a
+la pratique, n'en a guere retenu qu'une, c'est a savoir l'idee qu'il
+fallait moraliser sur la scene. Il a peu rencontre et meme peu cherche
+ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guere peint des caracteres,
+il n'a pas davantage peint veritablement des "conditions". Le _naturel_
+de Diderot s'est reduit a eviter le discours suivi et a mettre souvent
+_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il
+pas plus que La Chaussee. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu
+que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulees comme, dans
+Balzac, etaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces
+declamations qui depassent les limites legitimes et traditionnelles du
+ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.
+
+Quant a la manie moralisante, elle s'etale dans ce theatre de Diderot de
+la facon la plus indiscrete et aussi la plus desobligeante. On voit bien
+pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur
+cette doctrine de la moralisation par le theatre. Elle n'etait pas
+nouvelle; mais par la maniere dont Diderot pretendait l'appliquer elle
+avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot "moralise" et
+dogmatise de deux facons, par la _maxime_, comme au XVIe siecle, et par
+les conclusions, par les tendances que comportent et que suggerent les
+denouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de
+belles lecons sur la tolerance, que la morale procede dans le theatre
+de Voltaire par tirade. C'est sa methode perpetuelle dans le theatre de
+Diderot. Son drame n'est absolument qu'un pretexte a sermons laiques, et
+tout son theatre n'est que sermons relies en drames. Sa comedie nouvelle
+n'est qu'une "comedie ancienne" ou il n'y aurait que des parabases.
+
+Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but
+poursuivi. Le propos delibere de mettre une doctrine morale en lumiere
+est, d'experience faite, le moyen (un des moyens, car, helas! il y en a
+d'autres) de ne point reussir en une oeuvre litteraire. On n'a jamais
+vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les epreuves sont
+concluantes.--Peut-etre cela tient-il tout simplement a ce qu'il en est
+tout de meme dans la vie reelle. L'acte moral est toujours chose louable
+et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa
+vertu penetrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant,
+pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerte, qu'il
+n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-meme, qu'il ait un
+certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que
+d'une lecon qui se deguise en acte. Il reste venerable bien plutot
+qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en
+litterature. Nous aimons tirer la lecon morale des faits qu'on nous met
+sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.
+
+Voila une des raisons pour lesquelles le _Pere de Famille_ et le _Fils
+naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres
+raisons. Deux choses manquent essentiellement a Diderot, qui ne laissent
+pas d'etre importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des
+hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculte de psychologue.
+Jamais un homme n'a ete pour lui un sujet d'etudes, parce que chaque
+homme lui etait une cible d'eloquence. Toute personne qui entrait
+chez lui etait immediatement roulee dans le flot bouillonnant de son
+discours. Un torrent est mediocre observateur et mauvais miroir.--Et il
+ignorait l'art du dialogue pour la meme cause. Sur quoi l'on m'arrete.
+Les dialogues semes dans les romans et les salons de Diderot sont pleins
+de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont
+des monologues animes. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec
+lui-meme. Il se multiplie avec beaucoup d'agilite et de fougue; mais
+il ne se quitte point. Il est de ceux qui font a eux seuls toute une
+discussion. "Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me repond....
+Tout beau! dira quelqu'un"; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces
+gens-la, a force de se faire l'objection a eux-memes, n'ont jamais eu
+ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses
+dialogues. Il dit quelque part: "Entendre les hommes, et s'entretenir
+souvent avec soi: voila les moyens de se former au dialogue." Le second
+ne vaut rien, et Diderot l'a pratique toute sa vie; le premier est le
+vrai, et Diderot ne l'a jamais employe, pour avoir consacre tout son
+temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot
+qu'on entend. A peine deguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupe par
+des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait
+a mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru
+que le dialogue consistait a mettre beaucoup de _tirets_ dans une
+dissertation.
+
+Une seule de ses comedies offre un certain interet. C'est celle ou il
+ne s'est souvenu d'aucune de ses theories, et ou il a peint le seul
+caractere qu'il connut un peu, a savoir le sien. C'est _Est-il bon?
+Est-il mechant?_--Dans _Est-il bon?_ point de pretention moralisante;
+point de "condition", et au contraire, un caractere qui n'est modifie
+par aucune condition particuliere; et enfin le defaut ordinaire de
+Diderot devient ici presque une qualite, puisque ce defaut consistait a
+ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-meme qu'il
+s'etablit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a a dire, sur
+la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilites, sur les
+longueurs; et que cette comedie ne peut etre mise a la scene, et je le
+crois; mais le personnage central est singulierement vivant et d'un bien
+puissant relief. Ce Scapin honnete homme, ce "neveu de Rameau" genereux
+et bienfaisant, ce Sbrigani a manteau bleu, cet homme de moralite
+douteuse et de generosite toujours en eveil, qui poursuit et atteint des
+buts excellents par des moyens a meriter d'etre pendu, et dont la bonte
+s'amuse du but ou elle tend, et dont la perversite, naturelle a tout
+homme, se divertit sous cape du moyen employe; cela est original,
+piquant, inquietant et hardi, et ambigu et equivoque comme le titre, qui
+resume tres bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y
+a bien en chacun de nous tous un etre qui voudrait avoir la joie de
+conscience des bienfaits repandus, avec le ragout de la mystification
+bien combinee et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel,
+cet homme-la; mais il est si bon! Trop bon; mais par des strategies si
+suspectes qu'il ne risque pas d'etre fade.
+
+L'etrangete meme de la composition de cette comedie n'est pas pour me
+deplaire, au moins a la lire. C'est une comedie faite comme _Jacques le
+Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.
+Cela est d'un fretillement delicieux, et qui serait vite deconcertant
+et desesperant, si le principal personnage ne formait centre, et ne
+ramenait assez clairement tout a lui. Il est la; il a, pour sauver cinq
+ou six personnes, amorce cinq ou six intrigues diverses. Elles lui
+reviennent et lui retombent sur les bras tour a tour: "Ah! voici
+l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la
+pousser ou il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,
+cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me
+mele-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui
+jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup
+vaille! Et a l'affaire Bertrand!..."--Autant de dexterite qu'il y a, du
+reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais,
+discretement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il mechant?_
+serait une chose tres distinguee. Tel qu'il est, c'est une chose tres
+originale.
+
+
+
+IV
+
+DIDEROT CRITIQUE D'ART.
+
+Le chef-d'oeuvre de Diderot c'etait tres probablement sa conversation,
+et voila pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le
+_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familiere_.
+Il n'avait pas la vraie imagination litteraire; mais il avait cette
+demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste a etre transporte de ce
+qu'on voit, a decrire avec ravissement ce qu'on a vu et a y ajouter
+quelque chose. Diderot est incapable de creer, mais il est tres capable
+de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, apres avoir saisi ses yeux,
+saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une
+ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ebranle par un
+spectacle, il s'anime, raconte, decrit, deplace et replace, imagine
+des details, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire,
+inferieure, mais precieuse encore, et que tant s'en faut que tout
+le monde ait, qui retient, acheve, et recompose. Les _Lettres a
+mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement
+contees, de scenes joliment decrites, de croquis, de silhouettes et
+d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guere
+au XVIIe siecle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit
+dans une sorte de lumiere chaude et dans une atmosphere qui vibre et
+parait vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures;
+le tableau entier baigne dans l'air reel et fremissant; la sensation
+de plenitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de
+Crebillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux
+que je ne pourrais l'exprimer.
+
+Avec cet oeil, cette memoire rechauffante, et cette imagination _a la
+suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitie de son office,
+mais vive encore et alerte, il eut ete un critique dramatique, ou plutot
+un chroniqueur theatral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il
+a regardes; c'etait encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont tres
+souvent admirables. Il decrit d'abord, puis il refait; c'est son procede
+ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination speciale
+que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des
+couleurs, s'est comme vide, l'imagination excitee se donne carriere.
+Elle reprend la matiere que le peintre lui a fournie et la dispose d'une
+autre facon. Elle se joue dans ces limites bornees avec infiniment de
+souplesse, de vivacite et de bonne grace: puis elle s'emancipe encore,
+depasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait
+par elle-meme, et se livre a une reverie, un peu contenue encore, qui
+est charmante. Ces echappees de fantaisie sont plus agreables ici, et
+moins inquietantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront
+pas trop loin, seront un peu surveillees par le critique qui ne peut
+s'endormir tout a fait, seront dominees, du reste, toujours un peu,
+et, partant, un peu maitrisees par le souvenir de l'oeuvre qui les a
+inspirees. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans
+ses perils. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa
+verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.
+
+Et je sais tout ce qu'on a reproche a cette critique artistique de
+Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute
+litteraire. Variations d'un lettre a propos de tableaux.--Il est un peu
+vrai. Et c'est ici qu'il est a propos de faire remarquer quel est le
+fond meme de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce
+n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le theatre
+des idees de peintre, et sur la peinture des idees de litterateur. Il
+a voulu au theatre des _tableaux_ et sur les toiles des scenes de
+cinquieme acte. Il a ete pour un theatre qui parlat aux yeux et pour une
+peinture qui parlat aux coeurs; et quand on est mechant, on dit qu'il a
+ete bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Theatre.
+Cela certes est un defaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne
+faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les separer jusqu'a
+mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont freres. A les
+confondre, il est vrai qu'on leur fait parler a tous une langue de
+Babel; mais aussi quand on cultive l'un, etre, de nature ou par effort,
+entierement etranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne
+connaitre que le metier et de s'y confiner. Le poete dramatique ne doit
+pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, meme pour
+son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas
+faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine
+dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le
+critique ne doit pas se tromper d'emotion, et transporter devant les
+toiles l'etat d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers ou
+Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'emotion,
+peut-etre risquerait-il de n'en connaitre aucun, peut-etre en
+arriverait-il vite, a moins que meme il ne partit de la, a ne savoir
+d'une piece que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que
+tel ton est juste et tel douteux.
+
+Un critique artiste plutot que "technique" c'est ce qu'a ete Diderot, et
+c'est le "metier" aussi bien au theatre qu'au salon qu'il a peu connu;
+mais ses impressions generales sont justes, et il ne s'est trompe ni sur
+Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si
+litteraire, c'est que la peinture de son temps est bien litteraire
+aussi. Il a affaire a des tableaux qui s'appellent quelquefois, et meme
+souvent: _Le Clerge, ou la Religion qui converse avec la Verite_;
+--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amenent
+l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cedant pour
+un temps a la Necessite_;--_L'Etude qui veut arreter le Temps_;--_La
+Justice que l'Innocence desarme et a qui la Prudence applaudit_. "Je
+defie un peintre avec son pinceau...." disait Moliere....; les peintres
+du temps de Diderot avaient l'intrepidite de traiter ces sujets-la
+avec leur pinceau. Ils etaient extremement litterateurs. Ils etaient
+pathetiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y
+songe bien, ce qui doit etonner ce n'est point du tout que Diderot
+ait ete litteraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a ete
+moderement. Et c'est bien plutot un retour au vrai sens artistique que
+je serais tente de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence
+predominante et funeste du "point de vue litteraire".
+
+Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sur,
+d'abord de la couleur, et ensuite de la lumiere, et voila deux points
+qui ne sont pas si peu de chose. Partout ou nous pouvons controler la
+critique de Diderot par l'examen des toiles memes qu'il a critiquees,
+nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations
+est entierement juste, et affine; et que pour savoir d'ou vient la
+lumiere, ou elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
+doivent etre avives, ou baignes mollement, ou effleures, il est peu
+d'oeil plus savant et plus exerce que le sien.
+
+Et pour ces qualites qui sont moitie du peintre, moitie du litterateur
+(et qui sont necessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passe
+maitre? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste
+choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un ecrit, compose, ou
+recompose, admirablement un tableau. La ou il dit: bien compose, on peut
+l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui
+saute aux yeux d'abord. Et quand il defait un tableau pour le refaire,
+on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
+moins que celui qu'il critique a bien les defauts de composition qu'il
+releve.
+
+Et de meme, le moment precis de l'action qui est celui que le peintre
+doit saisir comme comportant le plus de clarte, le plus de beaute des
+figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'interet, il est
+souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout
+le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sure du "moment" du
+peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout a fait ce don, celui de voir
+une action se grouper pour l'effet esthetique, et celui de l'arreter
+juste a la minute ou elle sera le mieux groupee pour indiquer le
+commencement d'ou elle vient et suggerer la fin ou elle va, et pour etre
+belle en soi, et pour etre pleine de sens dans la plus grande clarte.
+"Chardin, La Grenee, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent
+point les litterateurs) m'ont assure que j'etais presque le seul de
+ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme
+elles etaient ordonnees dans ma tete."--Je le crois fort, et cela va
+beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque meme du litterateur
+ne pour sentir l'art. Un critique d'art doit etre un peintre a qui ne
+manque que le metier. C'est a bien peu pres ce qu'a ete Diderot.
+
+--Mais le metier lui-meme, la technique, pour parler plus noblement, est
+partie essentielle de l'art a ce point que n'en pas rendre compte c'est
+causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il
+faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beaute
+propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et
+minutieusement gouter, par consequent, que l'homme qui connait a fond la
+technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers
+pour savoir quel est le secret de la beaute d'un vers de Lamartine
+ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beaute
+d'_expression_ qui leur est commune, c'est-a-dire sont faits pour
+eveiller dans les ames certaines sensations generales, un peu confuses,
+il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont,
+aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M.
+Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont
+un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le meme fait chacun
+en sa langue devant un homme qui ne sait que le francais. Le Francais ne
+les comprend pas; mais a leur mimique il entend tres bien que la chose
+racontee est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il
+ne perd nullement son temps a les entendre et regarder. Tres sensible
+meme, femme, enfant, ou meridional, il pourra meme rire, pleurer ou
+sourire a leur recit. Voila ce que la foule entend aux choses des arts.
+Chaque art a sa _langue_ particuliere, tous ont un _langage_ commun.
+
+[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.]
+
+Eh bien, supposez maintenant un interprete. Quel service pourra-t-il
+rendre au Francais qui ecoute? Pretendre le faire entrer dans le talent
+de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est la, il n'y doit point
+songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait
+qu'il commencat par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler
+l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel
+mot plus necessaire qu'un autre a un commencement d'intelligence du
+recit, donner une idee generale, confuse encore, sans doute, mais deja
+plus saisissable du fait raconte, voila ce qu'il peut faire. Et voila ce
+que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans
+la technique, sans cesser de se tenir, a l'ordinaire, dans le domaine de
+l'expression, et il donne, par quelques vues discretes sur la technique,
+un peu plus de precision a la sensation d'ensemble, a l'impression
+generale qui affectait la foule.
+
+Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui ecrit au XIXe siecle
+pour un public plus familier deja aux choses de peinture, un peu plus
+d'interpretation technique, quelques lecons de langue poussees un peu
+plus loin sont deja permises. A Diderot une traduction brillante du
+sentiment general du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et
+nos critiques modernes les plus savants sont bien forces, a l'ordinaire,
+de se tenir eux-memes a peu pres dans ces limites.--Un critique d'art
+sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en decrivant
+un tableau, pour donner au public le desir de l'aller voir; et si la
+critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement
+qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maitre inconteste de
+la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, seduisant et
+eloquent initiateur.
+
+
+
+V
+
+L'ECRIVAIN.
+
+Diderot est grand ecrivain par rencontre et comme par boutade, et il
+trouve une belle page comme il trouve une grande idee, avec je ne sais
+quelle complicite du hasard. C'est un homme d'humeur, et par consequent
+un ecrivain inegal. "Un homme inegal n'est pas un homme, dit La Bruyere;
+ce sont plusieurs." Et il y a plusieurs ecrivains dans Diderot.--Il y
+a l'ecrivain lucide, froid et lourd qui ecrit les articles de
+l'Encyclopedie.--Il y a l'ecrivain dur et obscur qui expose une theorie
+philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rheteur fieffe qui a
+donne a Rousseau le gout des points d'exclamation, qu'il a, a son
+tour, recu de lui, et qui, brusquement, sans prevenir, au cours d'une
+exposition tres calme ou d'une lettre tres tranquille, s'echappe en
+apostrophes et prosopopees qu'on sent parfaitement factices. Le voila
+qui ecrit a Falconet: "Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie....
+Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en
+etre emu, ma liberte menacee, ma vie compromise, pourvu que mon amie me
+restat. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je
+m'en epuiserais pour l'en rassasier."--Ceci pour s'excuser aupres de
+Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, a cette amie meme,
+a Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage
+en Russie, a la meme date, avec la plus parfaite tranquillite. Et il y
+a aussi en Diderot l'ecrivain ardent, impetueux, d'une prompte et vive
+saillie, qui jette une scene sous nos yeux ou qui enleve un recit d'un
+tel mouvement, d'un tel elan, et, notez le, avec une telle perfection
+de forme, qu'on ne songe plus a la forme, qu'on ne s'en apercoit plus,
+qu'on croit voir, sentir et penser soi-meme, que l'intermediaire entre
+vous et la chose, que l'interprete, que l'ecrivain, en un mot, a
+disparu; et c'est la le triomphe meme de l'ecrivain. C'est en cela que
+Terence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Merimee
+souvent, sont des ecrivains superieurs. Diderot a une centaine de pages
+ou l'on est tout etonne de le trouver de cette famille.
+
+Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est meme poete.
+Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il
+descend comme d'une seule coulee dans l'ame, et la remplit et l'habite
+immediatement tout entiere: "Tout s'aneantit, tout perit: il n'y a que
+le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure."--Il trouve le
+symbole exact et en meme temps riche, ample, s'imposant a l'imagination,
+et il sait l'enfermer dans une periode harmonieuse dont le
+retentissement prolonge longtemps dans notre memoire ses ondes sonores:
+"Mefiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui
+le sement a tout propos. Ils n'ont pas le demon; ils ne sont jamais ni
+gauches ni betes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et
+babillent tant que le jour dure. Le soleil couche, ils fourrent leur
+tete sous l'aile, et les voila endormis. C'est alors que le genie
+prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage,
+inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence
+son chant, fait retentir le bocage et rompt melodieusement le silence et
+les tenebres de la nuit."--Et voila, certes, qui est etrange, de trouver
+dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensee, un sentiment et une
+"strophe" de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi
+qu'en_ ait dit Buffon: le style est la melodie interieure de notre
+pensee, et la pensee de Diderot a ce caractere entre tous qu'elle est
+inattendue, meme de lui-meme. Inegal, inconstant, multiple, versatile,
+girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le
+quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant,
+quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non
+surveille, non chatie, non corrige, son style d'improvisateur, comme
+sa pensee, est capable de bassesses, d'obscurites, d'incorrections,
+de gaucheries, de graces, de vivacites aisees et brillantes, parfois
+d'echappees subites vers les hauteurs, et meme de serenites imposantes.
+
+
+
+VI
+
+Quelques intuitions de genie, quelques recits plein de verve, quelques
+silhouettes bien enlevees, quelques theories neuves trop melees
+d'obscurites, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
+enormement de verbiage et de fatras fumeux, voila ce qu'a laisse
+Diderot. Rien de complet, rien d'acheve, ni comme systeme philosophique,
+ni comme oeuvre d'art. Son role a ete plus grand que son oeuvre. Par
+son infatigable activite, par ses qualites estimables, et presque
+inestimables, de caractere et de bon coeur, il a tenu une tres grande
+place en son temps; il a ete le lien entre les esprits et les caracteres
+les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
+et personne plus que lui n'etait ne directeur de journal. Il ne lui a
+manque qu'un vrai et grand genie, ou peut-etre seulement de la suite
+dans les idees, pour mener son siecle, que personne n'a mene, comme il
+est arrive d'ailleurs a presque tous les siecles.--Il l'a rempli d'un
+grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remue. Il a vecu dans
+cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son element naturel.
+Il a fort agrandi le calme atelier de son pere, et fabrique beaucoup
+plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'etait un rude ouvrier
+que le travail grisait, et aussi la recreation, et aussi les histoires
+racontees, les discussions et la rhetorique. De pensee calme, de
+reflexions, de meditation, de contemplation, au milieu de tout cela,
+aussi peu que rien. Vrai Francais des classes moyennes, sans esprit,
+sans distinction, plein d'intelligence, de facultes d'assimilation, de
+facilite au travail et a la parole, avec un ideal peu eleve, peu de
+scrupules de moralite, et un tres bon coeur. Il s'est laisse aller a
+cette nature, si melee de mal et de bien, de tout son mouvement et
+de tout son elan, incapable de reaction contre lui-meme, comme de
+reflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment
+seulement, de notre infirmite, de notre misere, et de notre puissance a
+nous ameliorer, lui etait inconnu. Quand cela manque, on ne peut etre
+qu'une force de la nature tres interessante. Il l'a ete. Ce n'est pas
+peu.
+
+Sa fortune litteraire a ete curieuse. Tres connu dans son temps et tres
+en lumiere comme remueur d'idees et "philosophe", beaucoup moins comme
+artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses ecrits
+les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis
+les uns apres les autres, a de longs intervalles, quelques-uns tout
+recemment, des bibliotheques particulieres ou des armoires a manuscrits
+les plus eloignees et les mieux closes. A chaque revelation c'a ete un
+etonnement et une joie litteraire. On le croyait toujours la veille
+beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration a son egard
+ont ete renouvelees et rajeunies periodiquement comme par son bon ami le
+hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte
+de devotion litteraire en a ete comme confirmee et rafraichie avec soin
+autour de son monument.
+
+Une autre sorte de devotion, qui n'avait rien absolument de litteraire,
+s'est fort echauffee aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siecle,
+beaucoup lui ont ete infiniment reconnaissants d'etre irreligieux plus
+scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossierete la plus determinee
+au service de la "saine philosophie". Cela n'a pas laisse de grossir sa
+cour.
+
+Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes
+trop loin des querelles religieuses, releguees dans les basses classes
+de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillite
+d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent,
+et penetrant parfois, mais trouble et empetre souvent, comme philosophe;
+romancier plein de verve, sans imagination veritable, critique d'art
+d'un grand gout et d'une sensibilite artistique tout a fait rare
+et superieure; ecrivain inegal, dont quelques pages sont des
+chefs-d'oeuvre, et dont la maniere la plus ordinaire est un bavardage
+intarissable mele de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est
+decidement de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il represente
+quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siecle s'appliquant enfin
+franchement et insolemment a tout, pour tout detruire, peut etre sans le
+vouloir; a la societe, a la religion, a la morale; ne laissant debout
+que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la
+communaute humaine, sous forme de pensee commune dans l'espace, sous
+forme de pensee traditionnelle dans le temps. Il represente plus qu'un
+autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire,
+plus que Rousseau, la revanche de la "nature" contre ce que les hommes
+ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
+L'obeissance et l'adhesion complaisante a l'instinct naturel, c'est son
+fond meme. Cela veut dire peut-etre que cet instinct naturel, il ne le
+comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en
+est peut-etre la verite et le caractere propre, de sacrifier l'instinct
+individuel a une regle et a une loi commune, pour que nous puissions
+vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus
+imperieux de notre nature.
+
+
+
+JEAN-JACQUES ROUSSEAU
+
+
+
+I
+
+SON CARACTERE
+
+Jean-Jacques Rousseau, romancier francais, naquit a Geneve le 28 juin
+1712. Sa vie jusqu'a la quarantieme annee, et meme toute sa vie, fut un
+roman. Declasse des l'enfance, vagabond, homme de tous metiers, depuis
+les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et
+industriel forain, presque secretaire d'ambassade et, plusieurs fois,
+favori soudoye de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu
+voleur, a travers tout cela reveur, artiste, infiniment sensible aux
+beautes naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition,
+n'ecrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur,
+toujours regardant avec delices le ciel, les verdures et les eaux,
+ou caressant avec extase un reve interieur; c'est ainsi qu'il arriva
+jusqu'a l'age mur.--C'est la vie de jeunesse et l'education d'un _Gil
+Blas_ sensible, imaginatif et passionne. Il pouvait en sortir un "neveu
+de Rameau" de la pire espece. Il en sortit un desequilibre, mais non
+point un homme vil. Le fond etait bon, non le fond moral, qui n'existait
+pas, mais le fond sensible. Rousseau avait tres bon coeur. Faible,
+et sans aucune espece d'energie morale, il etait bon, compatissant,
+charitable, et, tres reellement et non pas seulement en phrases,
+"fraternel".--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier
+trait. Rousseau est un candide. Son cynisme meme, quand il n'est pas
+une forme de son orgueil, est une forme de son ingenuite. Le premier
+mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontane d'elan vers
+autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commence par
+adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naivete lamentable,
+honorable et touchante. Les grandes amities qu'il a fait naitre,
+et qu'il n'a pas toujours reussi a lasser, lui vinrent de la; les
+affections posthumes qu'il a excitees tout de meme. Mille lecteurs se
+sont dit comme Mme de Stael: "J'aurais reussi a l'apprivoiser, a le
+ramener, a le garder." Il a donne, il donnera toujours cette illusion,
+parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien
+douceur et naive tendresse.
+
+Seulement, s'il etait bon, il se sentait bon, ce qui est tres dangereux,
+lorsque manque le correctif de l'humilite. Sans vraie religion, sans
+instinct moral primitif, et apres une vie de jeunesse si demoralisante,
+d'ou aurait pu lui venir l'humilite? La modestie vient du bon sens tres
+puissamment aide par l'education religieuse ou au moins morale. Rousseau
+n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le
+meilleur des hommes, et s'il etait bonte de tout son coeur, il etait
+orgueil des pieds a la tete. Il l'etait avec candeur, avec passion, et
+avec exaltation, comme il etait tout ce qu'il etait. Dans ses reveries
+de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, a presser l'humanite
+entiere sur son coeur, et, aussi, il songeait a lui, avec des transports
+de complaisance, a sa bonte, a sa douceur, a ses facultes d'epanchement
+et de tendresse, et, insensiblement, se batissait un piedestal, que
+plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il
+prendra des attitudes.
+
+Ajoutez enfin l'absence complete de sens du reel et une imagination
+romanesque que tout a contribue a entretenir et que rien n'a contenu. Le
+roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vecu jusqu'a
+quarante ans, et au dela, a passe dans son esprit et dans tout son etre,
+l'a marque profondement, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune
+chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est,
+jusqu'a quarante ans, plus laide qu'elle n'est a partir de l'age mur, et
+de plus en plus jusqu'a la vieillesse. Et, comme dans l'age mur il y a
+toujours en nous des retours de l'etre anterieur, souvent, meme en sa
+maturite, il commencait par voir une chose nouvelle en jeune homme,
+et en etait ravi; puis, tres vite et brusquement, il la voyait en
+vieillard, et en fremissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu
+tendre, le reve s'est interpose entre lui et le reel, et a deforme le
+contour et change la couleur des choses.
+
+Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il etait quand il rencontra
+la societe humaine. Jusqu'a quarante ans, il ne l'avait pas habitee. Le
+vagabondage produit les memes effets que la solitude. Le voyageur voit
+plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connait l'homme;
+car a changer sans cesse on ne penetre rien. A quarante ans Rousseau
+avait eu des aventures diverses, et des epreuves, sans pour cela avoir
+acquis l'experience. Le monde avait glisse devant ses yeux, et l'avait
+infiniment amuse; mais il ne le connaissait point. Du contact du
+Rousseau que nous connaissons avec la societe, et du froissement
+terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'apres quarante ans, celui
+qui a pense et qui a ecrit.
+
+Rousseau arrivait a Paris avec l'education des champs, des bois, des
+marches a pied, des reveries, des amours faciles, et d'une imagination
+puissante et charmante. C'etait La Fontaine, plus sombre deja, parce
+qu'il etait malade, et parce qu'il s'etait charge d'une compagne
+stupide, tyrannique et traitresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais
+avec certitude, c'est que c'est a elle que toutes les fautes graves de
+Rousseau doivent etre imputees;--c'etait La Fontaine moins leger et deja
+hante de soucis; mais c'etait La Fontaine. Meme age, meme education
+provinciale et champetre, meme candeur, meme tendresse caressante,
+meme imagination romanesque, memes lectures libres et vagabondes, et,
+remarquez-le, meme absence de manuscrits jusqu'a quarante ans.--Il fut
+accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et
+il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'etait pas averti. Ces
+grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naivete, et sa
+bonte, et son orgueil aussi, lui montrerent en eux des amis, de purs
+et simples amis. Il accepta leur hospitalite sans se douter qu'elle ne
+pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins
+les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de
+plus simple? Mais courir au chateau de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay
+s'ennuie, c'est-a-dire toujours, il n'avait pas songe a cette
+contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, a peu pres, l'ordre de
+suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et
+onereux, toute affaire cessante et toute etude laissee, il n'avait pas
+prevu que cela fut dans le contrat. Stupefait et desoriente, maladroit
+par consequent, tergiversant, non sans une certaine duplicite, comme il
+arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient a se
+faire detester et chasser; et voila un de ses premiers contacts avec le
+monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas,
+mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une heroine de
+l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand
+une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront
+compromis tous deux; s'en tirer tres mal, par des demarches et des
+lettres assez humiliantes: voila une de ses premieres ecoles.--Serrer
+sur son coeur toute la troupe encyclopedique, et croire que ces gens
+de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son
+affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans
+l'ecole et la discipline dans le rang, et qu'ils sont tres durs pour
+qui vit et pense d'une facon independante: voila une de ses premieres
+experiences.
+
+L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint tres vite
+a detester cette societe humaine pour laquelle, je ne dirai point il
+n'etait pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il etait
+fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et a laquelle
+quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point prepare. Un misanthrope
+de naissance n'eut pas souffert des petites miseres sociales; un homme
+candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel
+qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de
+l'un et l'autre reunis, jusqu'au desespoir.--Ajoutez sa maladie, qui
+etait de celles qui developpent l'irritabilite et la melancolie; ajoutez
+son interieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en
+convenir, ni sa bonte de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en
+delivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'etait un mystere
+pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les medecins rien
+autre chose que la manie des persecutions et la folie des grandeurs,
+affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une
+l'autre; et voila le dernier etat moral de Rousseau.
+
+N'oubliez point d'ailleurs que la complexion premiere, a travers toutes
+les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le gout de
+Rousseau pour les amities mondaines, et les protecteurs et les
+bienfaiteurs, persistait encore et malgre tout, jusqu'au terme; que,
+jusqu'a la fin de sa vie, il rechercha ces dependances affreuses et
+adorees dont il fut toujours degoute et toujours epris; que le passage
+continuel d'un transport de confiance a un acces de desenchantement et
+de colere secouait jusqu'a la briser sa frele machine, et l'inclinait
+de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce
+qu'il y a d'amertume melee d'illusions douces dans les ouvrages de ce
+singulier philosophe n'aura plus rien qui vous etonne.
+
+Ses ouvrages en effet sont lui-meme, et, ce qui est plus rare, ne
+sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses
+ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanite, et c'est
+l'_Inegalite_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le
+roman de l'education, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et
+c'est la _Nouvelle Heloise_; le roman de sa propre vie, et c'est les
+_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier,
+tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa
+tendresse lui tracant un ideal de bonheur simple, de vertu facile et
+d'epanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en
+guerre violente et implacable contre la societe reelle qui l'a mal
+accueilli, a son gre, et lui persuadant d'en faire la satire ardente,
+d'en prendre toujours le contre-pied, et de la demolir pour la
+refaire;--d'ou resulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique,
+un Francois de Sales qui est un Juvenal, et un revolutionnaire plein
+d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de genie.
+
+
+
+II
+
+LE "DISCOURS SUR L'INEGALITE".
+
+Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inegalite parmi les hommes_.
+Ceci est un lieu commun. Je m'y resigne, parce que je le crois vrai. On
+en a conteste la verite. J'y reviens parce que, controle fait, je le
+crois vrai. Rousseau trouve la societe mauvaise. J'ai dit pourquoi.
+C'est un plebeien qui a voulu etre du monde, qui en a ete, qui a cru
+n'en pouvoir pas etre, qui s'en est cru meprise, et qui s'en venge par
+en medire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
+la _Nouvelle Heloise_, c'est un plebeien epris d'une patricienne, aime
+d'elle, trahi par elle, regrette par elle et toujours reste dans son
+coeur, que Rousseau mettra en scene. La _Nouvelle Heloise_ est le reve
+d'une nuit d'ete d'un maitre d'etudes.) Pour le moment il n'en est qu'a
+regarder la societe en son ensemble, et a la trouver horrible. _Et
+pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, a se sentir, sans se bien
+connaitre. L'homme bon, la societe inique; l'homme bon, les hommes
+mechants; l'homme ne bon, devenu infame: cette double idee, sous quelque
+forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensee eternelle
+de Rousseau. Et il est aise de le croire, puisque c'est son ame meme.
+"L'homme bon", c'est sa tendresse qui parle; "les hommes mauvais", c'est
+son orgueil. Il a repete cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son
+orgueil et sa tendresse n'ont cesse de parler.
+
+Mais encore comment cela est-il arrive? Comment l'homme bon est-il
+devenu mechant? Qui resoudra cette contrariete?--Ici intervient la
+reflexion, et se forme peu a peu, assez vite d'ailleurs, le systeme.
+Raisonnant sur lui-meme, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne
+ainsi: "Et moi aussi j'ai ete bon. J'ai eu quarante ans de bonte facile
+et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les
+trouve-je en moi? Depuis que je suis entre dans la societe des hommes.
+Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gate. L'humanite tout
+entiere a du subir la meme transformation. L'homme est ne bon (car j'en
+suis sur); il s'est rendu mechant en se faisant social. Le mal moral est
+le resultat d'une erreur. L'humanite s'est trompee sur ses destinees;
+elle s'est abusee sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en
+etat social. C'est en etat de nature qu'elle devait rester. Cet etat
+de nature a du exister.--Il a existe.--Il faut le retrouver, et y
+retourner. Des siecles nous en separent. Qu'importe? Et, du reste, ce
+n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille
+ans peut-etre? Tres probablement un court instant. C'est d'hier, par une
+erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-memes aux bras la chaine
+qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons a
+l'etat de nature. Effacons l'histoire, cette courte meprise, ce mauvais
+reve d'une nuit de l'humanite."
+
+C'etait une idee toute nouvelle,--tres vieille aussi; nouvelle forme
+d'une pensee tres ancienne parmi les hommes. C'etait l'idee du paradis
+primitif, et de la _chute_. L'homme est ne bon et heureux. La nature ne
+pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir
+de son etat. Il s'est perdu, il est _tombe_. Son effort, desormais,
+est eternellement a se relever et a revenir.--Cette idee, presque
+instinctive chez l'homme, est fondee en raison et en sentiment. Le
+sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de
+l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse reflexion
+que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la societe,
+le resultat cherement acquis de centaines de siecles qui ont cree un peu
+de securite pour la faiblesse).--L'idee rationnelle qui est au fond de
+cette conception, c'est celle de l'inquietude eternelle de l'homme.
+Chacun de nous sent les malheurs que le desir de changement lui a
+attires, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une
+eternelle immobilite. Nous concluons que le meilleur eut ete, pour
+chacun de nous, de rester tranquille, et, generalisant, nous voyons
+l'humanite souffrant et peinant parce qu'elle a bouge, un jour, a tendu
+au mieux, s'est deplacee, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle
+coi?
+
+Cette idee, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il
+rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque reminiscence obscure, ce que
+je serais tres porte a croire--l'idee theologique de la chute. Il voyait
+l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par
+une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas ete tout bon...
+s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise ou il
+reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera
+Rousseau lui-meme.
+
+Remarquez qu'il est beaucoup plus pres de l'idee theologique qu'il ne le
+croit sans doute. Car, dans son systeme, la chute de l'homme, c'est sa
+transformation en animal social; mais c'est aussi la conquete qu'il a
+faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur
+les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le
+_Discours sur l'Inegalite_, et presque enfantin, n'en est pas moins
+un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a ete de vouloir vivre en
+societe; il n'a pas ete moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser.
+"L'homme qui reflechit est un animal deprave." Simplicite, ignorance,
+innocence, et insociabilite: voila les conditions veritables du bonheur
+humain.
+
+L'homme a ete dans cet etat tres longtemps; il en est sorti, par erreur
+comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une
+sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que
+l'etat social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie
+naturelle est dure: chacun y doit pourvoir a sa subsistance et a celle
+de ses enfants. L'etat social c'est la division du travail, qui permet
+a chacun, son office rempli, de se reposer sur la communaute et de
+reprendre haleine.--Il est tres vrai; mais l'etat social developpe, ou
+plutot cree dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prevues et qui
+lui otent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidite, la jalousie, la
+simple emulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout a l'heure
+et qui existent a present, demandent a l'homme plus d'efforts que la
+securite sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en epargnent.--De
+meme, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse
+humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a invente les
+premieres sciences pour prevoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux
+sur la terre et avoir ainsi des moments de repit; les premiers arts,
+locomotion, navigation, metallurgie, agriculture, pour avoir quelque
+chose au grenier et a la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
+lettres et les arts d'agrement pour charmer les heures de treve ainsi
+conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement
+deviendraient puissances oppressives et absorbantes, veritables
+tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient
+_la civilisation_, sorte de course furieuse a la poursuite d'un ideal
+reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des
+efforts enormes et une contention qui est un etat morbide continu, et
+toujours aspirant a etre plus complete et achevee, et trainant l'homme
+eperdument a sa suite dans un labeur toujours plus rude et un elan
+toujours plus disproportionne a ses forces.--Il y a la une immense
+meprise de l'humanite. Il faut que l'humanite revienne en arriere.
+
+Mais pourra-t-elle recouvrer l'etat primitif? En un certain sens,
+non; en un autre oui, et mieux que cet etat. Elle etait vertueuse par
+ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne
+faudrait point qu'elle perdit le souvenir, lui aura servi a revenir a
+l'etat primitif par choix, par preference et par juste estime faite de
+lui. Elle ne le subira plus, elle y adherera, et elle ne le vivra point
+seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un etat
+seulement, mais a la fois un etat, une idee et une volonte. Et tous les
+precieux biens du premier age seront retrouves, aussi precieux, mais
+plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicite sera mepris
+de l'orgueil, l'ignorance mepris du savoir, l'insociabilite mepris
+des vanites et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est a ce
+troisieme etat qu'il faut parvenir, qui est un progres, et sur le
+second, et meme sur le premier.
+
+C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos a son
+siecle, est de son siecle plus que personne; car sa regression est un
+progres, et le plus grand que l'humanite puisse faire, et il l'en croit
+capable; car sa reaction est un violent effort pour rebrousser, mais
+dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouve,
+et il croit le voyage possible; car son horreur pour la pretendue
+perfectibilite n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
+comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il
+croit l'homme bon, deprave, et corrigible; bon, dechu et capable
+de relevement, ce qui est croire a la perfectibilite comme avec
+redoublement de foi et un raffinement de certitude.
+
+Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de
+denigrement a l'egard de son siecle trouvent leur compte dans ce detour,
+et meme qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce systeme, il est
+bien possible. Mais c'est l'idee fondamentale, originale et profonde
+de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'etonne qu'on en doute. Passe
+encore si vraiment elle n'etait que dans le _Discours sur les lettres
+et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inegalite_. Mais elle est
+reprise et resumee magistralement (apres l'_Emile_) dans la _Lettre
+a Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie
+formellement le lecteur au discours sur l'_Inegalite_, dont il affirme
+que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
+ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme
+comme le fondement et le centre.
+
+Elle est une pure hypothese et un roman. Elle suppose tout ce qui est a
+prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on
+connait. Rousseau le dit en propres termes: "J'ecarte tous les faits".
+Des lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure
+invention de l'imagination. Rousseau dit: "L'homme est ne bon, et
+partout il est mechant. Resolvons cette contrariete"; comme il dira plus
+tard: "L'homme est ne libre, et partout il est dans les fers". Dire: "le
+mouton est ne carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce
+prodigieux changement", serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est
+que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'etat de
+nature, et que des lors, sans nier cet etat, nous n'avons qu'a ne pas
+nous en occuper. Il n'existe pas comme element de raisonnement. Y
+pousser comme a un ideal dans l'avenir serait permis; y pousser comme
+a un retour et a une restauration est mettre au principe de
+l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons
+des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilieres; des abeilles,
+c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent
+qu'en societe. Comme a dit Rossi, "l'homme vit en societe comme le
+poisson dans l'eau". Le supposer vivant autrement est une idee, du
+reste tres interessante, de romancier. Le _Discours sur l'Inegalite_,
+l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau ou il y a le plus d'imagination, de
+verve, d'originalite neuve encore et fraiche et naturelle, n'est qu'une
+histoire de Swift a laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astree de la
+sociologie.
+
+Aussi j'engage a le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de
+l'humanite qui y est tracee est d'un grand poete qui ne serait pas tres
+bon psychologue. Des idees tres justes, ca et la, sur la nature humaine
+y traversent la reverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
+L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme
+primitif est egoisme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout
+un systeme pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme
+completement et attribue uniquement l'invention sociale a l'egoisme mal
+entendu des foules et a la tromperie de quelques habiles. Tout cela est
+peu lie, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance generale. Elle est
+celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_
+social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'etat social a son
+minimum, revenir, sinon a la famille isolee, du moins a la tribu, au
+clan, a la petite cite; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la
+tache et l'intensite de l'effort, et l'enormite des inegalites entre les
+hommes; qu'ainsi seraient attenues les besoins factices, gloire, luxe,
+vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramene a une
+demi-animalite intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
+reposee et affectueuse, qui est son etat de nature, en tout cas son
+etat de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le
+_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit
+autre chose que ce qu'il vient de dire.
+
+
+
+III
+
+LA "LETTRE SUR LES SPECTACLES."
+
+Il l'a professe et proclame dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une
+eloquence specieuse et entrainante qui est d'un grand maitre. D'un coup
+d'oeil sur de polemiste, qui ne lui a jamais manque, il a bien vu la
+place particulierement sensible ou il fallait frapper. Si la litterature
+est l'expression supreme de la civilisation, le theatre est l'expression
+extreme et comme aigue de la litterature et de l'etat litteraire. La le
+dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas
+d'y etre artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-meme. Il fait une
+oeuvre d'art, et il la joue. Il concoit une statue, il la cree; et cette
+statue c'est lui-meme, sur un piedestal qui s'appelle la scene. Il
+concoit un poeme, il l'ecrit, et ce poeme il le vit, artificiellement,
+il fait semblant de le vivre, entre deux decors.--Arrive la, l'homme est
+aussi loin de l'etat de nature, si l'etat de nature existe, qu'il est
+possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extreme
+amusement et raffinement du civilise; pour Rousseau ce doit etre
+l'extreme degradation.
+
+De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le
+theatre est une ecole de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs
+en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un etat
+violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline
+les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, a etre tels
+dans la vie reelle. Il deforme ainsi la nature humaine, il la petrit a
+nouveau pour la faire plus singuliere et plus bizarre qu'elle n'etait.
+Deprave une premiere fois par la societe, l'homme l'est une seconde fois
+par le theatre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la societe
+de demain, et la societe ainsi faite qui inspirera le theatre de la
+generation prochaine, et ainsi de suite a l'infini. Voila l'idee
+maitresse de la _Lettre sur les spectacles_.
+
+Meme en acceptant l'ensemble de la theorie de Rousseau, son idee ici est
+bien contestable.--Ce ne serait point "ecole de mauvaises moeurs" qu'il
+devrait dire, mais "ecole de moeurs factices". Ainsi redressee, sa
+pensee prend une grande vraisemblance. Le theatre doit habituer les
+hommes, grace a l'instinct d'imitation, a exprimer des sentiments
+qu'ils n'eprouvent point. Le theatre imite la vie, mais la vie imite
+le theatre. Le theatre cree une maniere d'affectation et une sorte
+d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste a savoir precisement si
+les moeurs factices que le theatre donne ainsi sont mauvaises, et,
+a passer, comme il arrive, de l'affectation a l'habitude, et par
+l'habitude au fond meme de l'etre, corrompent en effet ce fond.--C'est
+ce qu'il est tres difficile de prouver. Le theatre presente au public
+des moeurs figurees de telle sorte qu'elles puissent etre comprises
+aisement d'un certain nombre d'hommes assembles, et approuvees par eux.
+Sans aller jusqu'a dire, comme on l'a fait, que les hommes assembles
+n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion
+pleine d'une douce naivete, on peut croire que les hommes assembles ne
+peuvent aisement comprendre que des moeurs moyennes. L'enormite des
+crimes et l'exces des ridicules representes sur les theatres ne nous
+doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour etre vite saisis par
+nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent,
+cela va de soi, mais n'aient de l'humanite que les traits generaux,
+communs a un tres grand nombre, a un nombre immense d'individus. Cela
+est une necessite, une condition meme de l'art dramatique, une maniere
+d'etre sans laquelle il n'irait pas a son premier but, qui est, sans
+doute, d'etre compris sur-le-champ.--Des lors c'est une _moyenne_ des
+moeurs que nous donne le theatre, tout compte fait. Or s'il est vrai
+que les moeurs qu'il represente, il nous les communique peu a peu, il
+s'ensuivrait qu'il ne deprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais
+qu'il les egalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant
+des moeurs factices imitees de moeurs moyennes, il nous inclinerait a
+avoir les moeurs de tout le monde.
+
+Il est tres probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le
+theatre fait comme la societe; seulement ni le theatre ni la societe ne
+depravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot,
+le fait ressembler davantage a son semblable en l'en rapprochant. C'est
+l'originalite, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la societe
+detruit dans l'humanite a user, pour ainsi dire, les hommes les uns
+contre les autres. C'est l'originalite, c'est l'exception que le
+theatre, en ne les representant point, fait oublier, peut-etre, a la
+longue, fait perir.--Et il resterait a examiner si ce nivellement de
+l'humanite n'est point, justement, une decadence, si mieux vaudrait, ou
+moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et
+si les chances seraient que celles-la l'emportassent, ou celles-ci. Mais
+ce n'est point dans cet ordre d'idees que s'est place Rousseau, et je
+n'ai point a y entrer. Je n'avais qu'a montrer pourquoi Rousseau juge le
+theatre funeste, et a indiquer pourquoi il est plutot a croire que le
+theatre est neutre.
+
+A un autre point de vue, Rousseau institue une theorie qui n'aboutit
+point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour refuter les defenseurs
+du theatre, il leur fait remarquer que le dramatiste, "au lien de faire
+la loi au public, la recoit de lui"; que "l'auteur suit les sentiments
+du parterre, suit les moeurs de son temps"; que "jamais une piece bien
+faite ne choque les moeurs de son siecle"; et il conclut que le
+theatre ne saurait corriger un gout auquel sa premiere regle est de se
+conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans
+nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par
+notre sentiment interieur, et que vraiment la comedie ne pourrait
+produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est
+tres juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le theatre
+ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner
+de mauvaises lecons, et d'ou pourrait-il tenir le venin qu'il leur
+communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction
+de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la premiere que l'homme
+est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'ou vient l'art, si
+ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement explique comment
+l'homme, si parfait, a invente tant de choses qui l'ont rendu execrable;
+de meme qu'il n'a jamais explique comment l'homme, ne dans l'etat de
+nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le meme probleme.
+
+Je ne deteste, certes, point le scepticisme de Rousseau a l'endroit de
+la vertu moralisatrice du theatre, quand je songe a l'idee vraiment
+candide, et peut-etre pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou
+qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux
+effets du theatre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'a tenir
+le theatre pour une ecole de morale, je ne suis pas sans lui accorder
+une tres legere, tres flottante, presque insensible, mais salutaire,
+influence. L'argument est trop facile qui consiste a dire: le theatre
+n'a jamais corrige personne. Il n'a jamais corrige precisement tel
+vicieux, tel ridicule ou tel imbecile, parce qu'il est trop evident
+qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il cree une atmosphere generale,
+un etat d'opinion, un "milieu", comme on dit en langage scientifique,
+qui ne laisse peut-etre pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux
+ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont a mi-chemin de
+l'etre, c'est-a-dire sur tout le monde. Rousseau reconnait que c'est le
+gout general qui est la regle du theatre. Eh bien, ce "gout general"
+le theatre le renvoie au public, mais "developpe", comme dit Rousseau
+encore, renforce, plus vif, exprime en traits brillants, ou en types et
+caracteres saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms
+propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de
+genie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis tres dispose a
+croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sur que ce n'est pas
+rien. Ainsi, de ce gout general revenu au public fortifie, vivifie et
+comme illumine par le theatre, se forme une opinion publique qui pese,
+un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent
+desormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-etre
+agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes
+un peu plus conformes a leurs pensees et un peu moins a leurs passions,
+ce n'est pas un tres grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est
+un. Voila ce que le theatre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse
+un peu le bon sens public qui, a son tour, pese sur moi. "Vous dites
+qu'il n'a corrige personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de
+corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_." Ce mot d'Emile
+Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du
+theatre quand on ne veut tomber dans aucun exces ni de confiance ni de
+mepris.
+
+[Note 82: Preface des _Lionnes Pauvres_.]
+
+Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux
+de l'esprit ne soient pas d'un caractere beaucoup plus eleve ni d'un
+effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on
+reconnaitra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art
+et litterature sont presque un peu plus que des divertissements, ils
+commencent a etre des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont
+un caractere comme a demi desinteresse. Si l'on m'accorde cela (je
+sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne
+me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idee, quitte a
+revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes
+de l'art, le theatre est celle qui a le plus de chances de ne pas etre
+demoralisante. Le theatre s'adresse aux hommes assembles. Il ne faut pas
+dire que les hommes assembles sont genereux, c'est aller trop loin; mais
+il est certain que les hommes assembles ont plus de pudeur que chacun
+pris a part: il est certain que les hommes assembles veulent qu'on les
+respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne
+permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De la vient
+que tous les arts ont je ne sais quel arriere-magasin suspect, je ne
+sais quel musee secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture,
+poesie, roman, tous, sauf l'architecture et le theatre, parce que tous
+deux sont arts de grand jour et de pleine lumiere.
+
+Si donc on repousse toute espece d'amusement litteraire et artistique
+(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien a dire a cela, si ce n'est
+que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde a l'homme ce
+genre de divertissements, c'est le theatre qui est le meilleur, ou, si
+l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait
+donc que l'austere moraliste qui se defie de tous les arts et qui les
+condamne, fit presque une exception pour le theatre. C'est le contraire
+que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commencant, le
+theatre, s'il est, peut-etre, le moins nuisible des arts, est aussi de
+tout ce qui est art, litterature, vie de civilisation et vie mondaine,
+l'expression la plus eclatante, la plus seduisante et la plus vive;
+et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que
+Rousseau, avec une sorte de colere et d'inquietude, poursuit en lui.
+
+
+
+IV
+
+L'EMILE.
+
+Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant
+de plus pres, dans l'_Emile_. L'_Emile_ est un roman d'education destine
+a montrer et a prouver qu'il ne faut pas instruire; et etant donne le
+systeme general de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La societe
+corrompt; l'education doit depraver: car l'education n'est pas autre
+chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la societe ou il nait
+et en commerce avec elle. C'est a ce niveau qu'il ne faut pas _le faire
+descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui epargner jusqu'au
+moment, au moins, ou il pourra le subir sans en etre gate. L'essentiel
+est donc d'isoler l'enfant, de le separer de la societe des hommes,
+de la societe des enfants, et _meme de la famille_. Les reproches
+ordinaires qu'on fait soit a Rabelais, soit a Montaigne, soit a
+Fenelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison
+que l'education non publique, que l'education par le gouverneur, par
+Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature
+meme qu'elle ne peut servir ni de modele, ni d'exemple, ni meme
+d'indication utile; qu'elle n'est qu'une education de gentilhomme ou
+de prince, et qu'ils ont, de la question, laisse de cote toute la
+question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il
+dise, a Rousseau aussi; mais il peut y repondre. Il est au moins tres
+logique, et d'accord avec lui-meme, en repoussant l'education publique.
+Son gouverneur est surtout un gardien des frontieres, et un chef de
+cordon sanitaire qui empeche la contagion sociale de parvenir a son
+eleve. Son precepteur a pour essentielle mission d'empecher l'enfant
+d'etre instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non
+seulement la societe, le le monde, l'ecole, les enfants du meme age
+que le jeune Emile, sont ecartes avec un soin jaloux; mais la famille
+elle-meme d'Emile n'intervient pas dans son education. A la mere il
+semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait,
+l'enfant ne parait plus lui appartenir, et elle disparait du livre. Le
+pere n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que,
+quand Emile a quinze ans, le pere est mort.--Rien de plus juste d'apres
+l'ensemble des idees de Rousseau. La famille c'est la societe encore,
+dont il faut a tout prix eloigner l'enfant; c'est aussi, meme chose sous
+un autre nom, la _tradition_, c'est-a-dire l'amas seculaire de prejuges
+et de _meprises sur sa destinee_ que l'humanite a legue et legue,
+toujours plus enorme et plus lourd, aux generations successives. L'homme
+naturel, voila ce qui etait bon; l'homme naturel, voila ce qu'il
+faudrait tacher de retrouver.
+
+--Mais alors retranchez aussi le precepteur!--Mais non, puisque la
+societe existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc
+quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,
+un procede artificiel pour permettre a l'homme naturel de renaitre. Le
+gouverneur est l'homme qui connait et met en pratique ce procede. Il
+protegera l'enfant contre l'instruction, et c'est la son role.
+Il donnera a son disciple ce que Rousseau appelle tres justement
+"l'education negative".
+
+Elle consiste a laisser l'enfant se developper lui-meme et trouver toute
+chose tout seul. Le maitre n'est qu'un temoin et un observateur. Il
+n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se developpe, il le surveille,
+et repond seulement a ses curiosites, sans meme les satisfaire toutes.
+Il le laisse essayer, tatonner, chercher, trouver; car l'education c'est
+l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit
+jeter sur un esprit evidemment trop faible pour le porter.
+
+--Mais encore, a laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque
+qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car
+ce que sait l'humanite, elle a mis bien des siecles pour l'apprendre, et
+cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanite qui recommence.--A
+ceci Rousseau repond par la seconde partie de son systeme. "L'education
+negative, c'est son premier point; son second point c'est ce que
+j'appellerai l'_education positive indirecte_. Le maitre doit d'abord
+empecher la societe d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas
+enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions
+ou il sera capable de s'instruire, bien dispose a s'instruire et excite
+a s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les reflexions
+que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et
+l'intelligence que peu a peu nous en acquerons. Le maitre peut, pour
+abreger l'education personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et
+creer autour de lui un monde abrege, arrange, mais vrai. De la cette
+sorte de machination perpetuelle qu'on a tant remarquee dans _l'Emile_,
+et ces "coups de theatre pedagogiques"[83] qui y sont si multiplies.
+L'esprit romanesque de Rousseau s'y complait, il est vrai; mais sa
+methode aussi, sous peine d'etre absolument vaine et sans aucun effet,
+les exige.
+
+[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.]
+
+--Ne parlez jamais de propriete a l'enfant.--Mais alors, il
+l'ignorera?--Non; ayez la complicite du jardinier qui jouera devant
+l'enfant le personnage du proprietaire lese et fera sentir a l'enfant ce
+que c'est qu'un droit.--Ne dites pas a l'enfant: "Vous etes faible; il
+ne faut pas sortir seul"; mais ayez la complicite de tout le quartier,
+qui, le jour ou vous aurez laisse l'enfant sortir seul, par quelques
+mesaventures concertees l'en degoutera.--Ainsi de suite.
+
+Ceci n'est que l'application particuliere de tout un systeme d'education
+morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idee
+confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets exterieurs
+sur nos humeurs, nos sentiments et nos idees, il avait eu je ne sais
+trop quel dessein d'instruire l'homme a se gouverner par l'exterieur.
+Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre a les diriger
+elles-memes (comment? je le vois mal) de maniere qu'en definitive elles
+nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je
+ne suis pas sur de bien comprendre,--que l'hygiene bien entendue, une
+habitation bien exposee, des frequentations honnetes, des exercices
+physiques, etc., etaient ces choses exterieures dont nous dependons,
+mais qui aussi dependent de nous, que nous pouvons disposer, arranger,
+concerter de maniere a nous assurer de leur bonne influence sur notre
+ame. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermediaire des choses qui nous
+gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier a nous mouvoir, et
+nous etions maitres de nous indirectement.--Telle etait cette "_morale
+sensitive_" ou ce "_materialisme du sage_", idee ingenieuse et non sans
+justesse, dont Rousseau avait reve, et qui est restee en projet[84].
+
+[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.]
+
+Il gouverne et dirige Emile de la meme facon. Il cree autour de lui
+l'habitat qui le modele, l'atmosphere qui l'anime, la temperature qui
+le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce systeme
+d'education indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a
+de n'etre pas doue de volonte, et d'autre part son esprit d'independance
+et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une
+grande et forte idee qu'on lui aura donnee, se gouvernera lui-meme,
+ni il ne veut que le precepteur pese directement et immediatement sur
+l'enfant. Reste que le precepteur l'aide a etre instruit par les choses.
+
+Ce systeme, qui est fort loin d'etre meprisable, et nous reviendrons sur
+ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvenients qui sautent au
+regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une
+part soit banale, et d'autre part tende a montrer combien Rousseau est
+d'accord avec lui-meme, d'abord tout plan d'education qui n'est pas un
+plan d'education publique n'est qu'un pur roman pedagogique. Il ne va
+qu'a creer une ame d'exception dont il sera interessant de voir ce
+qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il
+ne nous sert quasi a rien. Si dans une pedagogie toute familiale,
+supprimant l'ecole publique, et gardant l'enfant a la maison, est
+d'une application extremement difficile, et, deja, a un caractere
+exceptionnel; que dire d'une pedagogie qui se defie de la famille
+elle-meme, l'ecarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans
+chaque famille, un gouverneur celibataire qui lui consacre vingt-cinq
+ans de son existence?
+
+Rousseau, qui a un mepris superbe de l'objection, nous repondrait:
+"C'est tout mon systeme. Sur que l'education publique deprave,
+precisement parce qu'elle est l'image ou plutot une forme de la societe,
+je veux justement creer un etre d'exception, au moins un, sauver un
+enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il
+donnera l'exemple et le modele."
+
+--Soit; mais puisqu'il est certain qu'a peine un millier d'enfants dans
+une nation pourront etre eleves ainsi, l'inutilite de l'effort est egale
+a l'immensite du labeur.--N'importe; Rousseau tient a son systeme parce
+que c'est le seul vrai, a son avis, et peu l'inquiete qu'il soit presque
+impraticable; et il y tient peut-etre justement parce qu'il sent que
+Rousseau seul, ou a peu pres, le peut appliquer. C'est cela meme, au
+fond, qui le seduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit
+theologique dans l'intelligence, de meme il a quelque chose du
+temperament sacerdotal. Rousseau est un pretre; c'est un tres mauvais
+pretre, si l'on veut, mais c'est un pretre. Il en a l'orgueil, l'esprit
+de domination et la tendresse. Vous pouvez songer a Joad. Il veut
+l'enfant separe du monde, des autres enfants et de la famille, et livre
+a l'influence enveloppante et continue d'un sage celibataire, chaste,
+pieux, instruit, meditatif surtout, moraliste plutot qu'humaniste, et
+contempteur du monde et du siecle. Emile recoit l'education d'un jeune
+levite. Ce millier d'enfants, dans une nation, eleves par un millier de
+religieux, que je supposais tout a l'heure, je ne serais pas etonne que
+ce fut l'idee de derriere la tete de Rousseau, beaucoup plus
+aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort
+le developpement spontane de l'_intelligence_ dans son disciple, il
+n'entend pas raillerie, ni tolerance, pour ce qui est de la _volonte_
+dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se declare; il ne
+veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut
+qu'elle rencontre, non pas meme une defense, ce qui ressemble encore
+a une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une
+contre-volonte massive, muette et inebranlable comme un obstacle
+materiel. "Ce dont il doit s'abstenir ne le lui defendez pas;
+empechez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le
+_non_ une fois prononce soit un mur d'airain[85]."
+
+[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.]
+
+Je suis donc porte a croire que le reproche qui consiste a dire que
+l'education de l'_Emile_ est une education ultra-aristocratique
+toucherait peu Rousseau, et que c'est a celle-la meme qu'il a songe.
+Seulement j'aurais voulu qu'il indiquat par quoi, au moins, il eut admis
+qu'elle fut completee. Au-dessous de la classe elevee _a la Rousseau_,
+que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur,
+et qui, bon gre mal gre, sera toujours instruite _en societe_? Je
+n'admets guere un pretendu traite d'education ou une question pareille
+n'est pas meme soulevee.
+
+Pour en revenir au jeune Emile lui-meme, on remarque encore, d'abord,
+qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette education naturelle
+de l'homme naturel destine a rester l'homme de la nature est aussi
+artificielle que possible.
+
+La premiere de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir a
+Rousseau, et elle ne m'emeut guere. Il est tres vrai, quand on fait un
+petit tableau synoptique des "matieres vues" par Emile, pour parler
+pedagogiquement, que cela se reduit a tres peu de chose. Emile n'a
+pas ete "surmene". Un peu d'histoire, un peu de geographie, un peu
+d'astronomie, un peu de botanique, un metier manuel (excellent, surtout
+pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier
+lieu (ce qui n'a rien que de tres juste dans une education privee et
+solitaire), voila tout, ou a bien peu pres, ce qu'Emile a appris.
+
+Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on
+ne peut lui reprocher d'avoir a peu pres exclu les arts et les lettres,
+puisqu'il les considere comme des agents de corruption; mais, meme en
+sortant de son systeme, et en raisonnant dans le sens commun, on
+doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'education est
+l'acquisition hative et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est
+forcement et fatalement pour l'immense majorite d'entre nous, il est
+vrai qu'elle doit etre plus pratique, et plus materielle pour ainsi
+dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle
+soit bonne. Elle est meme tres mauvaise. Elle n'est pas une education;
+elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme.
+Dans les conditions particulieres, exceptionnelles, et favorables, ou
+Rousseau s'est place, quand on a affaire a un enfant qui n'aura pas
+besoin de gagner sa vie, une precaution seulement, le metier manuel,
+pour qu'il la puisse gagner si sa destinee change, et, sauf cela,
+une education generale toute de culture de l'esprit, d'exercice du
+raisonnement, de developpement du bon sens et d'elevation du coeur, une
+longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage,
+aide de quelques bons livres en tres petit nombre: c'est l'education
+veritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait reve une
+autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'etre intelligent. Le
+savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une
+intelligence ainsi dressee, bien aisement, et bien vite. Il est vrai que
+ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle education prepare; mais
+ce n'est pas a ceux qui auront a le livrer, je le dis une fois de plus,
+que songe Rousseau.
+
+L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procedes
+de Rousseau. Celle-ci est juste. L'education par les choses et par ce
+qu'elles eveillent dans une intelligence juste, un peu aidee, rien n'est
+meilleur; mais les lecons de choses concertees et machinees manquent
+absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct
+deguise, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner
+une vertu par un evenement qui en montre la necessite ou l'utilite,
+d'accord; mais inventer et susciter cet evenement, ce n'est qu'enseigner
+cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a la une
+supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais ruse comme
+un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lachete,
+qui ne nous vaudra que son mepris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas,
+l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est
+qu'il me semble que Rousseau n'est pas tres courageux; et la legere et
+pardonnable, mais reelle duplicite que nous avons remarquee dans son
+caractere se retrouve peut-etre ici.
+
+Enfin, et cela n'a pas ete assez dit, il manque a cette education, ce
+qui est peut-etre le fond de l'education, la notion du devoir. Il s'agit
+de faire un homme. La vraie definition de l'homme est qu'il est un
+animal qui se sent oblige. Il se sent oblige, et il sent le besoin de se
+creer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient a
+maintenir l'etat social, il cree les religions, les philosophies, les
+mysteres, et les societes particulieres d'edification, d'expiation et
+d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce la le fond de l'homme
+ou est-ce sa derniere expression, il n'importe ici; c'est ce qui le
+distingue le plus et le mieux des autres etres. C'est donc le fond de
+l'education, de "l'_humanitas_", comme disaient les anciens. On ne le
+trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procedait de Rousseau. Il
+est possible, et il est probable. Le culte du sentiment interieur, la
+confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la
+vie solitaire, cachee et meditative, sont les memes chez les deux
+philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni meme, peut-etre, aussi
+loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.
+Sa morale est faite de sentimentalite un peu vague, et sa religion
+naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il
+devait terminer par la religion, comme Kant, mener a Dieu par tout
+le reste, que ne commencait-il, comme Kant, par l'analyse et la
+demonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours
+de philosophie que celui qui, apres les deblaiements necessaires,
+commence par l'obligation morale et finit a la Divinite, c'eut ete un
+beau cours d'education, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un
+dessin imposant et magnifique, que celui qui eut commence par le devoir
+et abouti a Dieu.
+
+Mais c'est une education attrayante que celle que donne Rousseau, plutot
+qu'une education forte; et l'education attrayante est exclusive de
+l'education de la volonte, et l'education de la volonte tient tout
+entiere dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par
+l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'etait de
+naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout
+"sensible", et legerement declamateur, et homme a effusions. Je ne
+vois pas qu'il doive etre energique; et meme dans une education
+aristocratique, que dis-je? surtout dans l'education d'un homme qui ne
+sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au
+moins un independant soustrait aux communes servitudes, c'est l'energie
+personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guere,
+qu'il faut suggerer, susciter, reveiller, avertir, rappeler a son role
+comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire
+mention.
+
+C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme
+toujours, Rousseau ecrivait son livre avec ses sentiments et son humeur,
+autant et peut-etre plus qu'avec sa raison. Il a ecrit comme le reste,
+avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je,
+oublie bien des choses; il ne s'y est pas oublie lui-meme. Cette
+education sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine
+d'incidents et d'episodes, nullement didactique, et toute personnelle,
+et comme spontanee, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il
+est fier. Il est fier de n'avoir pas ete instruit, de s'etre instruit
+lui-meme, dans le plus grand desordre du reste, sans contrainte, en
+plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout
+invente. Ce n'est pas lui que la societe a parque, que la famille a lie,
+que l'education traditionnelle a deforme; et quel grand homme est sorti
+de cette education sans enseignement, vous le savez! Cette vie de
+jeunesse si feconde (et, sans raillerie, elle l'a ete, mais parce que
+l'homme avait du genie), il en fait celle de son cher Emile; il se
+borne, en sa faveur, a l'abreger et a la ramasser. Il la fait tenir en
+vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il
+s'admire.--Et il lui donne un precepteur qui est Rousseau encore. Il
+se dedouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des
+contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui regne dans
+l'_Emile_ vient de la. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau
+a tenu a donner un tres beau role, et il voudrait le montrer decouvrant
+toutes choses de lui-meme; au Rousseau de quarante ans qui est le
+gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a
+pas laisse d'etre gene a bien faire les parts.
+
+Puis, peu a peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez
+severement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans
+l'ame de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,
+qu'on me pardonne, un roman peu delicat. Quand le jeune homme en est a
+chercher la compagne de sa vie, peut-etre ne lui doit-on de conseils que
+s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre
+pas a pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'a la veille,
+et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque
+plus d'indiscretion curieuse que de sage devouement. Mais il y a un
+"directeur" dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne resiste pas
+a se meler des mysteres du coeur et des sens, et a qui rien n'a tant plu
+dans sa vie que de cotoyer, le regard eveille et le maintien grave, de
+belles amours; et le livre s'acheve comme une _Nouvelle Heloise_ dont
+le denouement serait heureux.--Il avait bien ete un peu cela des son
+principe, un roman traverse de dissertations morales, qui elles-memes
+sont un peu des oeuvres de l'imagination.
+
+Et n'y a-t-il rien a tirer de l'_Emile_?--Une seule lecon, mais
+importante, si importante et si naturellement oubliee toujours qu'il est
+bon qu'a chaque siecle un grand homme la donne a nouveau. Au fond de
+l'education, comme au fond de toutes les choses humaines peut-etre, il
+y a une contradiction essentielle, inherente, dont on ne sait comment
+faire pour se degager. Nous enseignons a ecrire, et tout style qui n'est
+pas original n'est pas un style;--nous enseignons a penser, et toute
+pensee que nous tenons d'un autre n'est pas une pensee, c'est une
+formule; et toute methode pour penser que nous tenons d'un autre n'est
+pas une methode, c'est un mecanisme;--nous enseignons a sentir, et
+un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une
+declamation;--nous enseignons a vouloir, et vouloir par obeissance est
+l'abdication de la volonte.--L'enseignement va donc, par definition,
+contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent a
+les vouloir guerir, et plus il reussit, plus il echoue. La perfection de
+l'enseignement aurait comme plein succes la nullite du disciple. Et cela
+n'est ni un paradoxe, ni une verite de theorie. La chose s'est vue. Le
+duc de Bourgogne est tres probablement le parfait disciple, le disciple
+absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner;
+car, si la perfection de l'enseignement mene au neant; ni plus, ni
+moins, mais tout de meme, l'absence d'enseignement y laisse. Nous
+avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par
+suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la necessite
+d'enseigner.--On se debat dans cette contradiction naturelle et
+necessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen
+terme dont on peut etre sur qu'il est defectueux, qu'il a quelque chose
+des inconvenients des deux exces, et que, s'il n'est pas doublement
+mauvais, du moins il l'est de deux facons; mais encore faut-il s'y
+resigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse
+entre les deux extremes selon les temps, les lieux, les maximes
+generales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui
+est constitue et traditionnel, de tendre vers le developpement et
+l'exageration de son principe. L'education, dans les peuples civilises,
+est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend a ce
+qu'elle croit etre sa perfection, c'est-a-dire a son extension illimitee
+et a l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de
+developpement extreme, et au dela duquel elle ne laisserait rien, serait
+le point juste ou ses effets seraient si acheves qu'ils seraient nuls,
+et ou par consequent elle s'ecroulerait sur elle-meme.
+
+Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une reaction tres forte,
+et meme brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui
+dise: "Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si
+fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez." C'est ce qu'a
+dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crie qu'il fallait qu'il
+s'instruisit seul. C'est une chose a ne pas croire vraie, et a ne jamais
+oublier. Il a invente "l'education intuitive", comme il n'a pas dit,
+mais comme nous disons d'apres lui. C'est une chose ou il ne faut
+nullement se fier, mais qu'il y a un peril immense a perdre de vue.
+Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velleites que l'enfant
+montre de s'instruire lui-meme, venerer sa curiosite, ses efforts
+personnels, ses excursions hors du cercle trace par nous, se plaire a
+ses objections quand elles sont naives, et lui montrer meme jusqu'ou
+elles pourraient s'etendre, pour l'en recompenser en quelque sorte, au
+lieu de les proscrire, quitte a dire ensuite: "Moi, je juge plutot de
+telle facon"; ne pas detester, comme a dit spirituellement M. Renan,
+le disciple qui pense le contraire de notre pensee, sauf quand c'est
+taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai
+disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-etre
+un paresseux qui n'a fait que nous ecouter;--en un mot, croire que
+l'enfant est un etre qui reflechit un peu, et rien qu'a le croire,
+l'incliner doucement et sensiblement a etre tel.
+
+Voila la grande idee de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne
+l'avait merveilleusement exprimee deja, mais a laquelle il a donne une
+tres grande force et un tres grand eclat. Elle est de celles qui sont
+des scrupules necessaires et de salutaires sauvegardes.
+
+Elle est de celles aussi qui vont tres loin dans leurs suites. Car,
+remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui,
+ne pas croire a son originalite, mais seulement a la tradition et a
+l'institution pedagogique, amene peu a peu a une sorte de dogmatisme
+d'enseignement, et a un type unique, uniforme et rigide d'education,
+grave defaut qui etait celui de l'enseignement francais au XVIIIe siecle
+et ou nous aurons toujours des penchants presque invincibles a retomber.
+Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu
+au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer a le
+suivre plus qu'a le trainer, le tenir pour une personne, faire pour
+lui (sans la lui communiquer) une sorte de "declaration des droits de
+l'enfant"; c'est une maniere d'individualisme pedagogique, qui mene a
+croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un
+unique moule a faconner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut
+des systemes d'education et d'enseignement tres divers, capables, par
+leur multiplicite, leur elasticite, soit l'un, soit l'autre, et ou
+celui-ci ne reussit point un autre intervenant, de se preter, de
+s'ajuster et de repondre a la diversite des temperaments et a
+l'inegalite des esprits.
+
+Et Rousseau nous dirige vers cette idee. Il nous y amene meme, car il
+y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Heloise_
+(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois,
+tellement imprevue, si feconde aussi, et pose si bien, au moins, les
+vraies donnees du probleme, qu'elle est une conquete.
+
+
+
+V
+
+LA "NOUVELLE HELOISE"
+
+La _Nouvelle Heloise_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses
+_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression "ecrire avec amour"
+n'a ete plus juste que de Rousseau ecrivant _Julie_. Julie est la femme
+qu'il a vraiment aimee. Saint-Preux est l'homme qu'il eut voulu etre;
+Claire est l'amie qu'il eut voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il
+a cherche et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le
+Saint-Lambert qu'il eut desire que Saint-Lambert eut bien voulu etre.
+
+Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position
+fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne
+laissent pas de prendre plaisir a s'y sentir.--Ils sont dans le faux
+comme dans l'atmosphere naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils
+font des gageures contre le sens commun et goutent je ne sais quelle
+jouissance a les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste,
+retire chez lui l'ancien amant, encore aime, de sa femme, pour les
+guerir tous deux; la femme, devenue honnete et vertueuse, consent a
+cette combinaison; l'amant honnete et loyal l'accepte; tous font de
+concert, avec reflexion, gravement et solennellement, la plus grande
+folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer a la vertu? Non pas
+precisement, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres
+passions en les mettant dans les conditions ou elles auront tout leur
+jeu et toutes leurs prises et faire des experiences sur leur propre
+coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent
+surtout jouer a l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil,
+partie raffinement d'imagination, a n'etre pas comme tout le monde,
+a etre des creatures comme on n'en voit point, dans des situations
+extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchees de ceux qui
+en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas
+engages dans un roman, comme nous pouvons tous l'etre; ils s'y engagent
+eux-memes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le
+roman dont ils patissent.
+
+Est-ce assez Rousseau? Qu'il etait bien capable d'agir ainsi lui-meme!
+Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir "hors de
+l'ordre commun", non point, comme les heros de Corneille, par une
+exaltation et une tension violente de la volonte, mais par gout du
+singulier, mepris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage
+intellectuel, appetit des courses errantes et amour des gites peu surs,
+dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Heloise_
+sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Heloise_ est le roman
+picaresque du coeur.
+
+Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une facon
+logique, non point par un denouement qui soit la consequence
+necessaire ou vraisemblable des premisses. Ces gens qui se sont places
+volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse
+pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que
+deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point
+impunement avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient a la
+longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user
+peu a peu leurs puissances d'aimer, s'emousser, s'engourdir, s'endormir
+dans la langueur des fatigues de l'ame, et, a la fin, ne plus se voir
+des memes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce
+que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue
+le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne
+comportait guere de denouement logique; on en a invente un accidentel.
+Les personnages avaient fait comme une association de singularites.
+Ils seraient restes singuliers et etranges, examinant et discutant
+l'etrangete de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans
+qu'il y eut aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une
+catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalite qui pese sur eux
+n'est autre chose que leur volonte meme, et qu'ils la creent et la
+renouvellent en meme temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit etait
+donc la seule chose qui put mettre fin a leur entreprise contre le sens
+commun.
+
+Les voila ces personnages ou Rousseau a mis tout son gout du faux, ces
+personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naifs, qui sont
+declamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les
+personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idees.
+
+Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mele au romanesque
+le plus romanesque qui soit au monde, il y a la un gout profond de
+simplicite et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter
+entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi
+dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnee,
+tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le genie de la vie
+morale absurde et de la vie domestique sensee, et ils gouvernent aussi
+sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur pere,
+Rousseau, simple en ses gouts, sobre, econome, "qui n'usait point",
+comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais
+passionne, neanmoins, pour mille chimeres, et jetant a chaque instant un
+roman etrange et meme insense dans sa vie de petit bourgeois tranquille,
+timide et studieux. La simplicite dans le romanesque, c'est Rousseau
+lui-meme. Il aime les deux d'un egal amour, et c'est ce qui donne a
+sa simplicite toujours quelque chose de fastueux dans la forme, a ses
+fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincerite
+et de candeur.
+
+Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et epris
+du simple et du naif, ils ne manquent pas tous de verite. Wolmar est
+decidement fantastique et n'a aucune realite; mais Saint-Preux, Julie et
+Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel
+et lyrique, etre tout d'imagination et de sensibilite, ne pour aimer et
+pour parler d'amour avec eloquence, tendresse et subtilite, sophiste
+de l'amour et rheteur de la vertu, aime des femmes comme un printemps
+capiteux, tiede et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors,
+il etait nouveau. L'amour avait ete jusque-la, de la part de l'homme,
+une puissance de domination. L'homme faible, aime un peu, peut-etre
+beaucoup, pour sa faiblesse, sa grace un peu molle, ses plaintes
+caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inferieur a la femme,
+au mari, a lord Edouard, a tout le monde; c'etait vrai, puisque, aussi
+bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'etait
+a peu pres inconnu avant la _Nouvelle Heloise_; et cela interessa comme
+une nouveaute ou l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de
+le sentir, tout un renouvellement du roman.
+
+Claire, un peu manquee dans la premiere partie, parce que Rousseau veut
+la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait etre rieur et
+gai, a un role tres juste et bien dessine dans la seconde partie. Il
+ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des
+autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent
+amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette
+contagion lente de l'amour cotoye de trop pres et trop longtemps
+regarde, de l'amour contemple surtout dans ses douleurs, plus
+seductrices que ses joies, est d'une fine observation.
+
+Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas
+moins un des caracteres les plus complets, les plus solides et les plus
+vivants que la litterature romanesque nous ait mis sous les yeux.
+
+Mal elevee, et Rousseau n'a pas oublie ce trait, et il y a insiste, par
+une servante qui ressemble a la nourrice de Juliette; mise, a dix-huit
+ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimite intellectuelle
+d'un jeune homme lettre, ce qui est dangereux; passionne, ce qui est
+grave; et melancolique, ce qui est desastreux; elle se laisse aller aux
+premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard,
+trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour
+resister a la destinee qu'on lui fait, elle se laisse marier a un autre
+homme; et, des lors (si je comprends bien), epouse, mere, maitresse de
+maison, un etre nouveau nait en elle. Elle est, ce qui est le propre des
+femmes, transformee par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'epouse
+(bien mariee) est digne, forte, capable de vertus, a la hauteur des
+grandes taches. Elle peut revoir celui qu'elle a aime, sinon sans
+trouble, du moins sans defaillance. Elle songe, sincerement, a l'unir a
+une autre femme.--Mais voila qu'un coup funeste la frappe. Voisine de
+la mort, le passe la ressaisit. Tout son amour ancien se reveille et
+l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi
+fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des
+premieres sensations sur l'etre humain revient sur elle affaiblie et
+desarmee; et elle benit la mort qui l'affranchit d'un amour qu'elle
+croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.
+
+Le double caractere de la femme, persistance des premiers sentiments,
+facilite a se plier a une destinee nouvelle, se trouve donc ici; sans
+compter faiblesse, audace etourdie, duplicite naive et maladroite; et
+aussi gout de predication morale; et aussi relevement par la maternite;
+et aussi transformation, a demi vraie et a demi sincere, de l'amour en
+bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour
+la premiere fois depuis bien longtemps une complete biographie feminine
+etait faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les
+contemporaines, ne s'y sont pas trompees une heure. Les femmes etaient
+lasses, ou du moins il est a croire qu'elles devaient l'etre, de romans
+ou la femme n'etait jamais qu'un jouet des passions legeres ou des
+vanites cruelles, ou elle n'etait jamais peinte qu'a un seul moment de
+sa vie, celui ou elle plait et est seduite. On leur montrait enfin une
+vie feminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On
+leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualites, ayant
+un caractere. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices,
+quelques-uns de leurs bons penchants, et tres directement et precisement
+leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait
+vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non
+point par l'accumulation des malheurs epouvantables, comme Prevost en
+ses longs romans, mais par la "douleur des amants, tendre et precieuse",
+comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond,
+abominablement fausse aussi, mais ou les principaux personnages avaient
+le gout naturel et comme l'appetit de la douleur.
+
+Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait etre faux, il etait sincere.
+On y sentait un auteur qui etait aussi attendri du sort de ses
+personnages que le pouvait etre aucun de ses lecteurs; qui adorait
+Julie, Claire, Saint-Preux et meme Wolmar. C'etait un roman ecrit par un
+heros de roman triste, un roman romanesque ecrit par le plus romanesque
+des hommes. Le secret est la. C'est pour cela que pareil succes est
+chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que
+la sincerite. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modele
+de la _Nouvelle Heloise_. C'etait se faire des sentiments declamatoires,
+mais qui ressemblaient a la vie, car, au moins a la source d'ou ils
+venaient, ils avaient ete vivants et profonds.--Le siecle n'en fut
+pas change, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La
+philanthropie existait, elle, devint fraternite, epanchement, expansion,
+besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilite existait, elle
+etait dans Marivaux, dans La Chaussee, dans Prevost; elle devint a
+la fois plus intime et plus pretentieuse: plus intime, j'entends
+s'inquietant moins des incidents, des situations extraordinaires, des
+grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour eclater, naissant
+d'elle-meme, coulant comme de source, palpitant du seul battement
+du coeur, melee a toute la vie et au train de tous les jours; plus
+pretentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction
+morale de la vie, s'erigeant en dominatrice legitime de l'existence
+humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la
+conscience, et par consequent remplacant la morale, dont la place,
+aussi bien, etait depuis longtemps vide, par un egoisme sentimental et
+attendri.
+
+Tant de choses dans un roman!--Elles y etaient parce que Rousseau s'est
+mis tout entier dans la _Nouvelle Heloise_, avec un peu de ses vices,
+beaucoup de ses vanites, beaucoup de ses bontes et tendresses, beaucoup
+de cette croyance, eternelle chez lui, que tout est affaire de bon
+coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit etre reconnu comme
+bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maitre romancier
+s'est le plus ouvertement peint et le plus completement declare.
+
+
+
+VI
+
+LES "CONFESSIONS"
+
+Ses _Confessions_ n'en sont que le complement. Elles sont plus
+piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage
+parce qu'il y dit _je_; plus agreables aussi a lire pour nous, parce que
+le style n'en est presque plus declamatoire, ni tendu; elles ne nous
+apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa
+philosophie generale. C'est la qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une
+confirmation de ce qu'on savait deja, combien a ete forte sur Rousseau
+l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalite meme de
+Rousseau est faite de ses annees de vagabondage, d'insouciance, de
+paresse gaie, d'_insociabilite_, et, disons-le, d'immoralite.
+
+Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes
+surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adore en lui-meme,
+et ce qu'il a toujours ete, de la vie puissante que cree en nous le
+souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau
+de vingt a trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa
+misanthropie dans le ressentiment amer de ses annees d'humiliation et
+d'epreuves. Mais ces annees n'ont jamais ete pour lui des epreuves et
+ne l'ont jamais humilie. Il en a joui avec delices, et il en est encore
+fier. Il n'en a pas l'amer deboire, il en a encore aux levres la caresse
+et le parfum. Il n'en ecarte pas le souvenir, il s'y refugie et y habite
+avec une veritable ivresse. Le Leman, la Savoie, les Charmettes, le gue,
+le cerisier, les bords de la Saone, le coche de Montpellier, ce sont les
+asiles de Rousseau, c'est ou il s'apaise, sourit, se detend, se repose,
+et delicieusement s'attarde, parce que c'est la qu'il se retrouve.--Ne
+vous figurez point un plebeien qui a peine et souffert et qui dit avec
+orgueil au monde: voila ce qu'un homme comme moi a subi avant de se
+faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, a bien peu pres, un
+sauvage, civilise presque malgre lui, ne detestant pas absolument le
+monde nouveau ou il est entre, et flatte d'y etre trouve intelligent,
+mais le meprisant un peu, s'y trouvant gene beaucoup, et d'un long
+regard lointain caressant le beau desert vaste et libre, la hutte
+fraiche, le sentier qui mene aux sources, les fleurs dans le buisson,
+le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au
+reve.
+
+Et, des lors, non point: sont-ils coupables, les civilises! mais plutot,
+plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces
+arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la
+vie, ces immenses labeurs a s'eloigner du but? Pourquoi ne suis-je
+pas reste toujours jeune? Je l'ai ete si longtemps sans peine et avec
+bonheur! Pourquoi l'humanite n'est-elle pas restee toujours enfant? Elle
+l'a ete si longtemps sans doute, avec tranquillite, paresse, songerie,
+candeur, douceur! Et le reve recommence de l'Arcadie perdue, dedaignee,
+oubliee, si facile peut-etre a reconquerir.
+
+Voila pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste
+aimable, du moins, reussit moins qu'elle ne voudrait meme, a etre
+incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus pres qu'au
+fond, tres proche, sous un voile leger de melancolie, ou sous les plis
+appretes mais peu epais des phrases declamatoires, le reve ingenu d'un
+enfant, un peu gate, un peu vicieux, tres vain, mais genereux, tendre
+et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs
+d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus seduisants des
+artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercee, sans que nous
+consentions a la subir.
+
+Et voila aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau
+qu'on aime encore le plus a lire, sauf les quelques pages ou la
+grossierete de l'auteur--aidee de celle du temps--a laisse des
+souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le
+sentiment est devenu idee, et l'idee est toujours si contestable
+qu'elle deconcerte et irrite, meme quand elle est profonde. Dans les
+_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a epanche
+naivement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un
+peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se
+detacher de la societe, de la civilisation, du monde organise, en
+est venu, ici, a se detacher meme des theories qu'il instituait
+laborieusement pour combattre tout cela, meme des violences et des
+coleres que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que
+lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il
+ne nous dit plus guere: que le monde est mal fait! il nous dit surtout:
+"Voila ce que je fus. Comme j'etais bon!" Et, comme il y a un peu de
+vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus
+ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.
+
+Et voila encore pourquoi ces memoires ont leur originalite si frappante
+parmi tous les memoires. Les memoires ont toujours quelque chose de
+desobligeant et ceux-ci meme n'echappent point a la destinee commune. Il
+y a toujours une impertinence extreme a occuper le monde de soi, et a se
+donner ainsi pour une creature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on
+est un etre d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de
+genie, mais parce qu'on a eu une loi de developpement differente de
+celle des autres, alors, si l'on peche encore contre l'humilite, du
+moins l'on ne peche plus contre le bon sens, en se racontant. Les
+memoires sont alors une explication des opinions et des theories,
+explication dont on pourrait se passer a la rigueur, mais qui a son
+sens, son utilite et son prix. Les memoires de Voltaire n'etaient pas a
+ecrire, nul homme n'ayant ete plus que lui faconne par le monde ou s'est
+passee sa jeunesse, et ce monde etant connu. Mais les memoires d'un
+vagabond devenu parisien a quarante ans, et qui a eu du genie, devaient
+etre ecrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me
+soient pas necessaires; mais ils me seraient agreables,--d'autant qu'ils
+seraient naivement modestes, au lieu d'etre naivement orgueilleux.
+
+Enfin remarquez cette derniere difference entre les memoires de Rousseau
+et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce defaut,
+assez grave peut-etre, qu'ils sont faux. Nous ecrivons, a soixante ans,
+l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons
+plus. Nous ne pouvons plus le connaitre. Notre vie s'est placee entre
+lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec
+les suggestions de notre vanite; et c'est ce que, avec nos idees de
+sexagenaire, nous aimerions avoir ete a vingt ans, que nous affirmons
+que nous avons ete en effet. De la tous ces jeunes sages dont les
+memoires sont pleins. La vanite, aussi, mais d'une autre sorte, produit
+chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guere le
+Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gate, vicie, corrompu
+par la societe ou il s'est laisse seduire, a peine rehabilite par la
+demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cesse d'aimer, c'est le
+Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitte pour ainsi parler, tant
+il a continue de le cherir. Par l'amour dont il l'a caresse toujours,
+il l'a garde vivant et tout pres de lui. Il est la, point change, ou
+presque point, parce qu'il est conserve par le culte dont on l'honore.
+Rousseau le retrouve des qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il
+est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fane par le
+temps, ni farde par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse!
+L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un
+merveilleux effet: il a fait une resurrection.
+
+Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par
+l'arrangement delicat, l'art de faire attendre, de preparer et d'amener
+les incidents, de mettre en pleine et vive lumiere les points saillants,
+les evenements decisifs de la vie d'une ame; mais c'est un roman plein
+de verite, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise;
+plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des
+informations les plus certaines, les plus completes que nous ayons sur
+l'ame humaine, ses tristes joies, ses desirs violents et indecis, ses
+treves, ses miseres, ses impuissances, son acheminement, de si bonne
+heure commence sans qu'elle s'en doute, vers les regions noires de la
+desesperance et de la folie.
+
+
+
+VII
+
+SES IDEES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES
+
+L'originalite du temperament, l'originalite du sentiment, une certaine
+originalite meme dans la conception de la vie suffisent a faire un grand
+romancier et une maniere de brillant poete; elles ne suffisent point
+a faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point ete un grand
+philosophe. Ses idees philosophiques et ses idees politiques sont dignes
+d'attention plutot que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire
+de leur auteur, et meme de la leur propre. Sa philosophie est tres
+elementaire, et les "cahiers scolastiques", comme disait Diderot en
+parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus
+brillants de forme, plus entrainants par leur mouvement oratoire et
+plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour
+l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il etait naturel,
+d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne
+volonte instinctive, et apres avoir songe, comme nous l'avons vu, a
+transformer ses confuses sensations du bien en un systeme, il en est
+revenu a une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et
+en l'immortalite de l'ame, auquel il s'attache fortement sans renouveler
+les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, a
+peu pres intact, des antiques croyances theologiques, il le relient,
+il s'y complait, il aime, de plus en plus a mesure qu'il avance, a y
+adherer, et il le fait aimer par l'elevation naturelle de l'eloquence
+avec laquelle il l'exprime.
+
+Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a
+vraiment d'originalite, et n'a eu de charmes pour ses contemporains,
+qu'en ce qu'elle n'etait point prechee par un pretre, qu'en ce qu'elle
+etait professee par un homme un peu indigne d'en etre l'apotre.--Elle
+n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache a un nouveau
+principe et a quoi elle emprunte une autorite nouvelle. Elle n'est
+ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-etre que celle de
+Voltaire est decidement trop quelque chose dont il n'a besoin que pour
+ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il
+a besoin pour lui-meme. Cela fait, certes, une difference, surtout dans
+le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et penetre; mais la
+profondeur est la meme ici et la, et la puissance, sinon de persuasion,
+du moins de conquete est egale. Le sceptique vigoureux n'a rien a
+craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et
+partisan du "respect", sera convaincu par Voltaire, avant meme de
+l'avoir lu; et la femme sensible sera aisement de l'avis de Rousseau, en
+le lisant; et je ne vois guere de difference plus essentielle. Tous deux
+aboutissent au meme point par des chemins tres divers. L'un a besoin
+d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque
+consolation et quelque esperance; et ce minimum est le meme ou Voltaire
+trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une
+douceur sans effroi, un apaisement sans inquietude et une assurance sans
+devoir.--Cette philosophie religieuse est a tres bon marche, vraiment,
+et a tres bon compte. A en etre, on ne perd rien, on ne risque rien et
+l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De
+ses deux aspects elle seduisit le monde d'alors, par Voltaire les
+gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de temperament
+oratoire. Et peut-etre les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus
+que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour
+ne pas traiter legerement deux grands hommes de pensee du reste, il me
+serait difficile d'en parler mieux, ou meme d'en dire plus, que je ne
+fais.
+
+Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au meme, la
+"religion" de Voltaire et "la religion" de Rousseau partent de
+sentiments tres differents, il s'ensuit que les idees de Rousseau sur
+la _question religieuse_ s'ecartent de celles de Voltaire. Il y a une
+certaine generosite de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons note,
+certaines tendances, certain gout et certain air de directeur de
+conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le
+pretre qui est le cote tantot odieux, tantot ridicule, de l'auteur du
+_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu "ecraser
+l'infame"; il ne pretendait qu'a l'ameliorer. Il le voulait plus
+philosophe, plus "eclaire" et moins croyant, devenant un simple
+"officier de morale"; mais gardant son influence, salutaire, douce, non
+plus rude, imperieuse et terrible, mais son influence encore, sur la
+societe. C'est la un des reves de Rousseau les plus caresses, et si j'y
+insiste un peu, c'est qu'il n'a pas ete caresse seulement par lui.
+
+Meme religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux
+ecoles tres differentes, au point de vue de la question religieuse,
+sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant
+du reste plus loin que lui, n'ont songe qu'a renverser et a "ecraser"; a
+Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essaye d'associer la
+religion ancienne aux idees nouvelles, de creer un clerge patriote et
+un clerge citoyen, et qu'a perpetuellement comme poursuivis la vision
+aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux ecoles ont traverse toute
+la periode revolutionnaire et toute la periode contemporaine, et on les
+retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idees
+au XIXe siecle, representant du reste deux penchants divers, tres
+persistants l'un et l'autre, de l'esprit francais.
+
+Rousseau s'est peu occupe de philosophie generale. Il n'a pas un systeme
+lie et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnait
+de bonne grace. Il n'a guere qu'une idee a laquelle il tienne fort, et
+que nous connaissons deja, car ses opinions de moraliste s'y rattachent
+et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondement.--L'optimisme
+misanthropique c'est la definition meme de Rousseau.--Le monde est bon
+parce que Dieu est bon, c'est le fort ou Rousseau se retranche et d'ou
+il ne serait pas aise de le faire sortir. Le monde est bon; seulement,
+vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le
+mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique,
+dans sa fameuse lettre a Voltaire sur le desastre de Lisbonne,
+a laquelle _Candide_ est une reponse, avec une assurance et une
+intrepidite de conviction tres significatives. Le mal moral, l'homme
+serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le peche est
+de lui. Il est une monstruosite que l'homme a introduite sur la terre.
+Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait a expliquer
+comment et pourquoi Dieu a cree un homme sinon mechant, Rousseau
+nierait, du moins si aisement capable de le devenir; et c'est, bien
+entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais eclairci.
+Il s'en tire, comme nous tous, par la consideration du parfait et de
+l'imparfait, par cette idee que l'homme, s'il etait parfait, serait
+Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit etre
+borne, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et
+si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme createur du mal,
+cela etonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu,
+cette objection.
+
+Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a invente, a bien peu
+pres, si presque entierement, que, retranche le mal physique cree par
+l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal
+physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a cree les maladies par
+ses imprudences et ses intemperances. Il a cree les accidents par son
+humeur aventureuse et sa fureur de braver les elements dans un dessein
+de lucre ou d'ambition. Il a cree les miseres sociales par la sottise
+qu'il a faite de se mettre en societe. Sans aller plus loin, le desastre
+de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a
+bati Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolee, ont bien
+peu de chose a craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais
+la mort sans maladie, sans accident et sans crime, apres une longue vie
+saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un
+dernier sommeil, l'engourdissement supreme, la simple impossibilite
+d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voila le
+systeme tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-etre au contraire.
+
+Je fais effort pour ne pas le traiter de pueril. Cette vue du monde
+est-elle assez etroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais
+le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs
+accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle
+qui veut que les etres animes vivent uniquement de la mort, prematuree
+et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant
+aujourd'hui, la vie disparaitrait demain; si bien que le mal n'est pas
+une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans
+quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal
+organise, si bien que vie et mal sont tout simplement la meme chose:
+voila a quoi vous ne songez pas! C'est bien etrange.--Il semble que la
+pensee, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de
+leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte
+d'hemiplegie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une
+certaine direction, d'autant elle laisse toute une region de ce qu'elle
+explore etrangere a sa prise, a sa recherche, a son soupcon meme.
+
+L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrige par la misanthropie,
+confirme au contraire et comme renforce par la misanthropie, cheri
+d'autant plus que la malice des hommes le gene; le monde cru bon, non
+seulement malgre le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention
+des hommes, l'a pour un temps offusque et apparemment enlaidi, voila
+ou Rousseau se tient obstinement, et d'ou il ne veut pas sortir.--Ses
+miseres meme l'y ramenent; et ici il a une idee qui ne laisse pas d'etre
+juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est
+singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres
+de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau,
+miserable et persecute, qui la benisse.--Il n'a point tort, et le
+pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas
+a une energique volonte de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il
+accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel a l'homme,
+besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la consideration de
+malheurs personnels, se prend a tout.--Mais si le pessimisme ordinaire
+est le besoin de se desoler, l'optimisme commun est le besoin de se
+consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fonde sur la notion
+du devoir, sur cette idee qu'il n'y a que le bien moral qui compte et
+que celui-ci il depend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme
+systeme que le systeme adverse;--et s'il se complique d'un mepris infini
+pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil,
+et cette opinion, peut-etre suspecte, qu'il n'y a que deux etres
+estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le
+redresser.
+
+Mais, a vrai dire, ce n'est pas dans ses traites philosophiques,
+rares et courts du reste (_Lettre a Voltaire sur le desastre de
+Lisbonne_.--_Lettres a M. l'abbe de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce
+qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres
+demi-familieres a ses amis, a Mylord Marechal, a M. de Mirabeau, et
+surtout a ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de
+Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens litteral du mot, des _lettres de
+direction_, c'est-a-dire des lettres de moraliste delie, clairvoyant,
+bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont tres souvent
+exquises. Les "sermons" de "Julie" et les "lettres de direction" de
+Rousseau, avec quelques pages, au hasard echappees de Diderot, sont ce
+qu'il y a de plus sage, de plus eleve, de plus "spirituel" dans tout le
+XVIIIe siecle. La religion du XVIIIe siecle est la. Elle est courte.
+Elle est melee, et d'une essence toujours un peu basse. Il est tres rare
+qu'il ne s'y egare point ou quelque sensibilite si prompte, si facile et
+si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualite qui
+ne laisse pas d'etre un peu grossiere. Les sages du XVIIIe siecle n'ont
+pas eu des mains a manier les ames, ou les ames qu'ils maniaient, je dis
+les plus fines et pures, ne detestaient point une certaine lourdeur de
+tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, meme a leur
+gloire, avec les Francois de Sales, les Bossuet, les Fenelon, que le
+"_Seneque a Lucilius_" du XVIIIe siecle est dans Rousseau, partie dans
+l'_Emile_, partie dans _Heloise_, partie, et c'est encore ici qu'il
+est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins
+misanthrope et moins persecute, eut ete, d'abord ce qu'il a ete, un
+grand romancier, et un grand poete, et un peintre amoureux et touchant
+des beautes naturelles,--ensuite un mediocre philosophe,--enfin un
+moraliste delie, presque profond, grand, bon et salutaire ami des
+coeurs, savant a les connaitre, habile a les seduire, non sans quelque
+douce et insinuante puissance a les guerir.
+
+
+
+VIII
+
+LE "CONTRAT SOCIAL"
+
+Les idees politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement,
+ne pas tenir a l'ensemble de ses idees.
+
+Est-il douteux que l'insociabilite soit le fond des sentiments et des
+idees de Rousseau; que s'affranchir lui-meme, et affranchir l'homme,
+s'il est possible, du joug dur, degradant et corrupteur que l'invention
+sociale a forge soit sa pensee maitresse, cent fois exprimee?--Eh bien,
+ses theories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait
+a peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exageration de
+polemiste que de dire qu'elles tendent plutot a renforcer le joug social
+et a le rendre plus solide, plus etroit et plus lourd.
+
+Cette discordance est si visible qu'elle sert a quelques-uns a prouver
+justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut
+pas croire que Rousseau ait a ce point l'horreur de l'etat social et des
+pretendues servitudes qu'il impose et des pretendues degradations qu'il
+entraine. Le discours sur l'_Inegalite_ est dans ce sens; mais c'est
+le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne
+considerer l'_Inegalite_ que comme une boutade de Rousseau jeune,
+souffle tres fort par Diderot.
+
+[Note 86: En particulier M. Champion dans son tres beau livre sur
+l'_Esprit de la Revolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_,
+fevrier 1889.]
+
+S'il n'y avait que l'_Inegalite_ d'un cote et le _Contrat_ de l'autre,
+je dirais que Rousseau a eu deux idees generales, si differentes
+qu'elles sont contraires, et je m'arreterais la. Mais l'idee de
+l'_Inegalite_, l'idee antisociale, l'idee que les hommes ont serre trop
+fortement le lien qui les unit, et ont cree ainsi une force artificielle
+dont ils souffrent, une ame commune artificielle dont ils se gatent,
+et une vie artificielle dont ils meurent, cette idee elle n'est pas
+seulement dans l'_Inegalite_. Elle est, seulement, et sans la mettre ou
+elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inegalite_,
+dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle
+Heloise_ et dans la _Lettre a Mgr. de Beaumont_; et j'ai montre que dans
+cette derniere (apres l'_Emile_), Rousseau renvoie a l'_Inegalite_,
+en resume les principes, en repete et en confirme les conclusions, en
+accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc
+cette idee est partout dans Rousseau, et est presque le tout de
+Rousseau, et fort, maintenant, precisement du raisonnement de mes
+adversaires, pris a l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de
+Rousseau est en contradiction avec ses idees generales;--a moins qu'on
+ne prefere dire que tous les ecrits de Rousseau sont en contradiction
+avec le _Contrat social_, ce a quoi je ne m'oppose point.
+
+Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isole dans l'oeuvre de Rousseau.
+Il s'y rattache par une phrase, par la premiere, qui pourrait tromper
+ceux qui jugent tout un livre par la premiere ligne.--"L'homme est ne
+libre, et partout il est dans les fers": oui, voila bien qui est du
+Rousseau que nous connaissons; l'homme est ne bon, et partout il est
+mauvais; le monde a ete cree bon, et il est inhabitable; l'homme est ne
+libre, et partout esclave: voila, bien sa maniere de raisonner. Et
+nous pourrions nous attendre a ce qu'il continuat d'apres sa methode
+ordinaire, ou plutot sa pente d'esprit naturelle, et a ce qu'il dit:
+"Donc rebroussons; donc revenons a un etat social aussi proche que
+possible de la liberte primitive, a un etat ou l'individu ait le plus
+possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, ou la societe
+soit contenue et reduite autant que possible. "L'anti socialisme, c'est
+l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme
+absolu c'est le Liberalisme radical. Ce a quoi un lecteur assidu, de
+Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant
+la premiere ligne, c'est a voir Rousseau devenir, je veux dire rester,
+liberal intransigeant, anarchiste.--Il a ete le contraire; je n'y peux
+rien.
+
+Et je ne veux ni surprise, ni exageration, et je previens que, comme il
+y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas tres
+lie, on y trouvera du liberalisme; comme on y trouvera un peu de bien
+des choses que Rousseau pretend combattre; mais le fond du _Contrat_ est
+nettement et formellement anti liberal. Rousseau avait soutenu toute
+sa vie que la societe etait illegitime, et illegitime sa pretention de
+demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-memes; il va soutenir
+que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par
+consequent qu'il n'y a de droit que le sien,
+
+Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voila
+l'idee maitresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu
+chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur
+chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas
+vrai, Rousseau?--peut legitimement disposer de moi a son plein gre et
+resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il
+pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empeche de peser de plus
+en plus sur moi de toute sa detestable influence. Il fera la loi civile,
+la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa
+chose comme homme, comme citoyen et comme etre pensant, comme corps,
+comme ame, comme esprit. Il m'elevera selon ses idees, me fera agir
+selon sa loi, "expression de la volonte generale", me fera penser selon
+sa religion, qui sera chose d'etat comme tout le reste, que je devrai
+accepter, sous peine d'etre exile si je la repousse, d'etre "puni de
+mort" si, l'ayant acceptee, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin
+general du _Contrat_.
+
+Le detail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux.
+Le jeu facile des rouages, ce qui est une maniere de liberte encore,
+Rousseau s'en defie. Une democratie representative, par cela seul
+qu'elle est representative, est plus libre et plus liberale qu'une
+autre. Le peuple, ou plutot la majorite, a une volonte, imperieuse et
+brutale, dont il va faire une loi s'imposant a chaque individu. Mais
+s'il fait faire cette loi par des legislateurs qu'il nomme, ces
+legislateurs discuteront, reflechiront, tiendront compte, sinon des
+droits, du moins des convenances, des interets respectables de la
+minorite; ou meme des individus. Rousseau voit tres bien que cet etat
+n'est deja plus la pure democratie; elle est une maniere d'aristocratie,
+et il la nomme de son vrai nom "l'aristocratie elective". Voila qui
+n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, "le meilleur des
+gouvernements"; mais il s'arrange de maniere que ce meilleur des
+gouvernements ne fonctionne pas. Ces legislateurs, dont les discussions
+mettraient un peu de raison, d'attenuation au moins et de temperament,
+dans la rude organisation sociale, dans ce systeme de pression de tous
+sur chacun, ces legislateurs n'auront pas a discuter; leur mandat sera
+imperatif, et leur decision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas
+ratifiee par le peuple lui-meme. Cette "souverainete" ne peut etre
+representee, parce qu'elle ne peut pas etre alienee. "Les deputes
+du peuple _ne sont pas_ ses representants; ils ne sont que ses
+commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiee est nulle... Le
+peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant
+l'election des membres du parlement; sitot qu'ils sont elus, il n'est
+rien."--Et nous voila revenus au pur gouvernement direct, c'est-a-dire a
+la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est a savoir
+despote capricieux et irresponsable.
+
+Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu,
+remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est
+jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est
+une responsabilite. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se
+permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu.
+Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur
+qui les blames tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme
+se permet tout, parce que son irresponsabilite est absolue. Elle ne
+risque pas meme d'etre meprisee.--C'est pourtant a ce despote sans frein
+que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son independance, s'abandonne. Il
+n'y a pas un atome ni de liberte ni de securite dans son systeme.
+
+Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple
+souverain qui m'eleve, me fait penser, me fait agir, et me petrit de
+toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en surs.
+Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats a
+la deputation[87]. "La fonction de juge doit etre un etat passager
+d'epreuves sur lequel la nation puisse apprecier le merite et la probite
+d'un citoyen pour l'elever ensuite aux postes plus eminents dont il
+est trouve capable. Cette maniere de s'envisager eux-memes ne peut que
+rendre les juges tres attentifs...."--a quoi, si ce n'est a plaire a
+ceux qui les nomment, et a etre les instruments dociles d'un parti?
+Tout au gre du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une
+constitution, ou par des privileges et droits acquis, ou par une
+reconnaissance du droit de l'individu, a sa prise inquiete, avide et
+capricieuse; et avec cela le mandat imperatif, le plebiscite necessaire
+a chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature elective,
+c'est-a-dire servante d'un parti: tel est le systeme complet de
+Rousseau. C'est la democratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son
+danger.
+
+[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.]
+
+J'ai montre que Montesquieu, deja, sans etre democrate, avait eu
+quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement
+a controler la maniere dont on le gouverne, mais a choisir ses
+gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plebiscite, et ne
+reconnait a la foule aucune valeur legislative; mais il la croit tres
+judicieuse dans le choix des personnes. "Le peuple est admirable pour
+choisir ses magistrats", dit Montesquieu; et s'il n'avait ete un
+parlementaire, sans doute eut-il pris le mot magistrat aussi bien dans
+le sens de juge que dans celui de representant politique. Cette maniere
+de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau,
+vient d'abord d'un certain optimisme genereux, de quelques souvenirs de
+l'antiquite ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire a
+d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'experience, et de
+l'impossibilite d'observer. Les hommes du XVIIIe siecle ont eu l'idee
+de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idee d'une nation. Ils ont
+tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unite dans
+les vues, et qu'au moins, ce qui en effet parait probable au regard
+superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son interet. Un penseur
+est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que
+les autres, du moins qui en est moins continuellement obsede que les
+autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par la toujours
+assez porte a voir dans le monde plus de raison et moins de passion
+qu'il n'y en a. Rousseau tout a fait, Montesquieu un peu, voient une
+nation comme une famille qui a un proces et qui ne songe qu'a choisir
+le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un
+certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menes
+par l'instinct de combattivite. L'essentiel pour chacun est de vaincre
+les autres, ou a deux d'en vaincre un troisieme, cela meme sans haine
+violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une election qui ne
+fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou
+a bien peu pres. Des lors, non seulement le resultat de l'election
+n'est pas l'expression de la volonte nationale, mais il n'est pas meme
+l'expression de la volonte du parti le plus fort; il n'indique que ses
+repugnances. Toute decision de la majorite a le caractere d'un _veto_.
+Indication precieuse, qu'il faut bien se garder de negliger, et que
+meme il faut provoquer, mais qui ne peut etre le fondement ni d'une
+legislation ni d'une politique. Or toute legislation et toute politique,
+selon Rousseau, est fondee sur cette base unique. La est l'erreur, qui
+part, a ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou
+incomplete.
+
+Peut-etre aussi--je n'en sais rien du reste--peut-etre aussi les
+quelques ecrivains politiques qui ont penche, au XVIIIe siecle, vers
+"l'Etat populaire" n'ont-ils jamais songe au suffrage universel. Il
+etait trop loin d'eux, trop inoui, trop absent de la terre, trop
+inconnu meme dans l'antiquite (ou les esclaves sont le peuple, et ou le
+"citoyen" est deja un aristocrate), pour que l'idee, nette du moins, de
+la foule gouvernant se soit vraiment presentee a eux.--Sans doute quand
+ils parlaient democratie, ils songeaient aux "bourgeoisies" des villes
+libres, c'est-a-dire a des aristocraties assez larges, mais tres
+eloignees encore des democraties modernes.
+
+Quoi qu'il en soit, le systeme de Rousseau, en sa simplicite extreme
+dont il est si fier (car il meprise les gouvernements "mixtes" et
+"composes" et fait de haut, sur ce point, la lecon a Montesquieu), est
+certainement l'organisation la plus precise et la plus exacte de la
+tyrannie qui puisse etre.
+
+Mais encore d'ou vient-il, puisque les idees generales de Rousseau n'y
+menent point?--Il vient, ce me semble, de l'education protestante de
+Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait recu une education; mais on
+sait assez que l'education de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passe
+sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vecu
+dans une cite protestante durant tout le premier developpement de son
+esprit, et c'est chose constante qu'il a perpetuellement eu les yeux
+tournes vers Geneve pendant toute sa vie. Or, l'ancienne theorie
+politique des ecoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme
+de la souverainete du peuple. Quand on lit les ecrits politiques de
+Fenelon, on peut etre etonne de le voir refuter point par point, et
+comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient a ce que ce
+n'est pas Rousseau qui a ecrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui
+en est l'auteur, et non pas meme le premier auteur; c'est Jurieu que
+Fenelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache a refuter et a confondre.
+
+[Note 88: Voir notre _Dix-Septieme siecle_, article _Fenelon_.
+(Lecene, Oudin et Cie.)]
+
+Jurieu avait dit en propres termes: "Le peuple est la seule autorite
+qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes." Avant lui
+Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en
+avait pas moins pose en principe et comme base de tous ses raisonnements
+le "contrat social" de Rousseau, une convention par laquelle les hommes
+ont fait delegation de leurs droits pour les assurer, ce qui mene
+(quoique Grotius tergiverse la-dessus) a penser qu'ils peuvent toujours
+legitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Meme
+doctrine dans Pufendorf, eleve de Grotius, et dans Barbeyrac, eleve de
+Pufendorf. C'est l'ecole protestante qui s'organise, se maintien et se
+repete. Meme doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il
+faut faire attention; car il est protestant, il est de Geneve, et les
+_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est
+de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement:
+La societe humaine est par elle-meme et dans son origine une societe
+d'egalite et d'independance.--L'etablissement de la souverainete
+aneantit cette independance.--Cet etablissement ne detruit pas et ne
+doit pas detruire la societe naturelle.---Il doit servir a lui
+donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est
+Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne
+faisant que le souligner, cette idee que "la souveraine autorite sur
+l'economie de la religion doit appartenir au souverain", que "la nature
+de la souverainete ne saurait permettre que l'on soustraie a son
+autorite quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction
+humaine"; que, quand on prend une autre voie, il y a soit "anarchie",
+soit "deux puissances", auquel cas tout est perdu; car "on ne peut
+servir deux maitres, et tout royaume divise perira".--De Burlamaqui
+encore cette idee[89] que la democratie exige un Etat d'un territoire
+peu etendu, etc.
+
+[Note 89: Non pas tres formelle, mais en germe (Ne confondez pas le
+texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Felice.)]
+
+Rousseau etait donc comme le dernier venu de l'ecole protestante, il ne
+faisait, ce me semble bien, qu'en resumer tres brillamment toutes les
+lecons; il en subissait tres directement l'influence, et ses idees
+generales elles-memes ne reussissaient pas a l'en detacher, comme il me
+parait qu'elles auraient du faire. Cette ecole etait trop autorisee,
+trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre
+religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part
+Grotius parmi les livres de chevet de son pere.)--Cette ecole, tout
+entiere, avait pris la souverainete populaire pour la liberte. L'idee
+liberale a ete tres lente a naitre en Europe. Elle est essentiellement
+moderne; elle est d'hier. Elle consiste a croire _qu'il n'y a pas
+de souverainete_; qu'il y a un amenagement social qui etablit une
+_autorite_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et
+qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit etre limitee, controlee,
+et divisee, toutes choses aussi difficiles, du reste, a realiser,
+qu'elles sont necessaires, et qu'on arrive a realiser, quelquefois, avec
+beaucoup de tatonnements dans beaucoup de bonne volonte. Cette idee
+etait presque inconnue au XVIIIe Siecle, et l'on sait a quel point pour
+les hommes de la Revolution elle est restee confuse.
+
+--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une tres grande
+influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir,
+Rousseau a commence par railler durement Montesquieu. Il fait
+remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre
+l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutot un critique
+sociologue qu'un theoricien systematique: "... il n'eut garde de traiter
+des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit
+positif des gouvernements etablis". Il plaisante un peu lourdement sur
+la theorie de la division des pouvoirs: "Nos politiques, ne pouvant
+diviser la souverainete dans son principe, la divisent dans son objet:
+ils la divisent en force et en volonte, en puissance legislative et en
+puissance executive.... Tantot ils confondent toutes ces parties, et
+tantot ils les separent. Ils font du souverain un etre fantastique et
+forme de pieces rapportees.... Les charlatans du Japon depecent, dit-on,
+un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses
+membres l'un apres l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout
+rassemble[91]."--Voila qui est dedaigneux. Il n'en est pas moins
+qu'apres avoir ainsi detourne le soupcon d'imitation ou d'emprunt,
+Rousseau profite de Montesquieu et ramene a son profit quelques-unes de
+ses idees;--et nous voila ainsi conduits nous-memes a relever ce qu'il
+y a de liberalisme dans le _Contrat social_; car il y en a.
+
+[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.]
+
+[Note 91: _Contrat social_, II, 2.]
+
+Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dedaigneusement, il
+la retablit par un detour. La souverainete doit rester indivisible, mais
+les _delegations_ de la souverainete doivent etre separees, les pouvoirs
+delegues doivent etre distincts, et cette precaution prise, revenant
+tout simplement a l'idee et meme au langage de Montesquieu qu'il
+jugeait tout a l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: "Dans le corps
+politique on distingue la force et la volonte, celle-ci sous le nom de
+puissance executive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois
+les execute [93]."
+
+[Note 92: _Contrat social_, III, 1.]
+
+[Note 93: _Contrat social_, III, 4.]
+
+Et cela pour une raison a la fois un peu subtile et tres juste, que
+Rousseau tire ingenieusement de l'idee meme qu'il se fait de la
+souverainete. La loi est la parole de la souverainete; elle est
+l'expression de la volonte generale. C'est pour cela que la souverainete
+ne peut parler que par la loi, non par une decision particuliere. La
+volonte generale n'a son expression que dans la loi; elle ne
+peut l'avoir dans une resolution de detail, d'interpretation ou
+d'application. Elle cesserait alors d'etre volonte generale. "La volonte
+generale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas
+a elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94]." Donc le peuple
+ne doit etre ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature
+propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il
+faudrait ajouter son aptitude) a _penser generalement_, a decider sur
+les ensembles, et a concevoir l'ordre et la regle. Donc ni le peuple, du
+moment meme qu'il est legislateur, ne peut etre ni _gouvernement_, ni
+_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractere particulier,
+viser une personne, ou etre faite pour une circonstance. Une loi contre
+une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les
+chances du monde d'etre injuste, mais elle est une monstruosite: elle
+n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi
+pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.
+
+[Note 94: _Contrat social_, II, 4.]
+
+Quel dommage que ces idees, d'une part restent un peu obscures dans le
+texte de Rousseau, d'autre part soient disseminees et diffuses dans ce
+texte, soient quittees, reprises et quittees encore, ne forment point
+corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris tres
+nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener a leur dernier
+point de nettete, sentant qu'a ce moment il eut ete la main dans la main
+de Montesquieu, ce que peut-etre sa vanite redoutait.
+
+Toujours est-il que ces idees si liberales et si justes, qui ne vont a
+rien moins qu'a reduire infiniment la souverainete du peuple, et qu'a
+ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus
+heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas
+assez medite sur les questions politiques, n'est point arrive, quoi
+qu'il en croie, a un systeme arrete, definitif et rigoureux; et que
+Rousseau, se retrouvant lui-meme, avec sa passion intime de liberte
+individuelle, au milieu meme de son reve de souverainete populaire, y a
+glisse ou laisse s'introduire toute une theorie, qui, suivie jusqu'ou
+elle tend, menerait a la doctrine liberale des publicistes modernes.
+--Et voila que le dernier representant de l'ecole politique protestante
+apparait, non plus comme celui qui en a le plus etroitement ramasse
+les principes tyranniquement democratiques, mais comme celui qui s'en
+relachait deja, et, au moins, en attenuait singulierement la rigueur.
+
+Seulement ce n'est pas sur ces premieres vues liberales, encore que
+si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la
+souverainete populaire, consideree comme ayant existe toujours, et
+s'etant seulement organisee fortement, sans abdiquer jamais, dans les
+societes civilisees, qu'il posait avec nettete, soutenait avec vigueur,
+proclamait avec eloquence et avec passion.--Et c'etait aussi, partie
+grace a lui, partie par la nature meme du sujet, ce qu'il y avait dans
+son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite
+et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en
+finissant, que c'est ce qui en est reste; et que de cette doctrine,
+encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme a
+ses idees generales, encore que meme dans le _Contrat_ il s'en ecarte,
+Rousseau est demeure le propagateur le plus eclatant, le seul eclatant,
+glorieux et influent, a ce point qu'elle ne porte guere plus, parmi les
+hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacre (ce qui est plutot
+mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser,
+pour une grande part au moins, responsable.
+
+
+
+IX
+
+ROUSSEAU ECRIVAIN
+
+Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur,
+puissant par la pensee et l'imagination, et assez puissant par elles
+pour faire de ses faiblesses memes des forces redoutables a charmer et
+plier les coeurs.
+
+Rousseau est un de ces hommes seduisants et dangereux, chez qui
+l'imagination et la sensibilite dominent et etouffent la raison, le sens
+commun, les facultes de reflexion, d'analyse et d'observation. Autant
+dire que c'est un poete, et il est tres vrai que c'est un des plus
+grands poetes de notre race. Seulement, c'est un poete ne dans un siecle
+de theories, de systemes et de raisonnement, et sa poesie, il l'a
+mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systemes et des
+theories; et c'est la son originalite en meme temps que le danger
+perpetuel, et pour lui-meme et pour les autres, de tout ce qu'il ecrit
+et de tout ce qu'il pense.
+
+Entraine, comme tous les poetes, a un reve de perfection de vie ideale,
+froisse, comme tous les poetes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie
+telle qu'elle est, et dans la societe telle qu'elle existe autour de
+nous, il s'est refugie, non pas, comme les poetes a l'ordinaire, dans
+des reveries, des contemplations, des visions, mais dans des theories
+politiques et des doctrines sociales, ou il a apporte non l'observation
+et l'etude des faits, mais des constructions _a priori_ et des
+abstractions de "promeneur solitaire".
+
+Et ces systemes etaient specieux, d'abord parce que tout ce qui porte la
+marque du genie est specieux, et ensuite parce que Rousseau etait doue
+d'une singuliere puissance de raisonnement et de logique. Un logicien
+n'est pas necessairement un homme de raison froide et tranquille. Il
+arrive fort souvent que la deduction a outrance est une des formes
+de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_,
+c'est-a-dire d'etude, d'attention, d'examen et de reflexion; mais on
+s'enivre de _raisonnement_, c'est-a-dire de la poursuite indefinie, en
+ses transformations successives, d'une idee generale devenant systeme
+politique, systeme pedagogique, systeme religieux, systeme social.
+
+Un poete que le degout des choses qui l'entourent jette dans un reve de
+perfection irrealisable, prolonge par un logicien qui de ce reve
+fait une theorie sociale tres logique, tres suivie, tres liee, tres
+systematique et tres seduisante, voila Rousseau.
+
+Et, comme il arrive toujours quand on a affaire a ces reveurs qui ont du
+genie, telle _intuition_, peu ramenee a la verite pratique par l'auteur
+lui-meme, mais contenant, comme en un germe, une partie de verite, met
+d'autres hommes moins grands, et plus reflechis et attentifs, sur la
+voie d'une excellente doctrine de detail, tres realisable, tres utile et
+feconde en resultats. Et voila pourquoi de pareils hommes, non seulement
+doivent etre etudies au point de vue de l'art, comme des poetes glorieux
+et des renovateurs de l'imagination humaine, ce qui deja vaut qu'on
+s'en penetre; mais encore, au point de vue des applications, comme
+des initiateurs, des promoteurs, des prophetes un peu obscurs, mais
+inspirateurs et "suggestifs", des guetteurs de la lumiere qui commence a
+poindre, un peu etourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent;
+en un mot, presque comme les alchimistes, precurseurs de la chimie,
+qu'ils revent, qu'ils aident a naitre et qu'ils doivent ne pas
+connaitre.
+
+Rousseau est un des plus grands prosateurs francais. Il est un
+renovateur du style et de la langue. Il a ramene en France le style
+oratoire qu'elle avait completement desappris depuis Fenelon, et presque
+depuis Bossuet.
+
+A la prose large, etoffee, nombreuse et harmonieuse, au beau
+developpement et aux souples evolutions des grands maitres eu style du
+XVIIe siecle, avait, peu a peu, et meme assez brusquement, sans qu'on en
+puisse voir tres nettement les causes, succede une prose fort distinguee
+aussi, mais d'un genre essentiellement different, un style coupe, court,
+nerveux plutot que fort, procedant par phrases braves, vives et comme
+tranchantes, par traits, par maximes et par epigrammes.
+
+Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de tres grandes differences
+entre eux, du reste, presentent tous ce caractere commun; et leurs
+contemporains portent a l'exces cette maniere, comme toujours font les
+eleves. Rousseau, qui, sinon pour les idees, du moins pour ce qui est
+l'homme meme, a savoir le style, n'est l'eleve de personne, apporte
+avec lui un style nouveau; et comme il est passionne, c'est le style
+oratoire.
+
+Il est eloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mele a tout
+ce qu'il ecrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme,
+jusque dans les souvenirs, et sa maniere emue, attendrie et brulante de
+les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la
+conduite du discours, et, plutot que _l'ordre_ veritable, ce _mouvement_
+qui vient de l'echauffement d'un coeur toujours en emoi, ce _mouvement_
+que Buffon a donne avec raison pour la seconde des deux qualites
+fondamentales du style, mais que, apres l'avoir une fois nomme, il
+oublie completement et laisse a l'ecart, parce que lui-meme n'en a pas
+le don.
+
+C'est le don propre de Rousseau. Pour la premiere fois depuis plus de
+cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours
+qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraine, le porte avec soi, et,
+sans le laisser reposer, le mene au but toujours poursuivi.
+
+Ajoutez l'eclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement
+un signe de la pensee, mais qui est une trace de la sensation, qui vit,
+qui respire et qui brille.
+
+C'est grace a ces dons que Rousseau est non seulement un ecrivain,
+orateur entrainant et seduisant, mais un peintre des choses reelles, ce
+que personne n'etait plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu
+faire vivre la nature pittoresque dans ses ecrits et reveiller chez les
+Francais le gout des beautes naturelles, susciter dans la generation
+litteraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les
+Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Senancour, et surtout
+son eleve passionne, George Sand.
+
+A ces titres, j'entends comme peintre emu de la nature et comme ecrivain
+eloquent, Rousseau est un grand precurseur. Ce qu'il y a de plus
+sincere, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la
+revolution litteraire du commencement de ce siecle, en grande partie
+derive de lui. Il a aime les grandes harmonies de la nature, et il a
+retrouve les grandes harmonies de la phrase. C'etaient deux decouvertes,
+et deux chemins ouverts au genie, et aussi a la mediocrite. Mais
+qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passe?
+
+
+
+X
+
+Rousseau a ete en son temps le maitre et le guide le plus fascinateur,
+le "subtil conducteur" dont parle Bossuet. Il l'a ete, et parce qu'il
+etait bien de son siecle, et parce qu'il s'en separait juste assez pour
+l'inquieter, le piquer et achever de le seduire.
+
+Il etait de son siecle en ce que, plus que personne, il repoussait
+l'autorite, toutes les autorites, et la tradition, toutes les
+traditions. Ce n'etait plus seulement avec la tradition religieuse et
+avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derriere ces
+autorites seculaires, au dela des siecles, et presque au dela du temps,
+il allait attaquer l'autorite de l'humanite tout entiere, la tradition
+du genre humain. Ce n'etait pas seulement une nation ou une religion,
+c'etait l'humanite qui s'etait trompee. C'etait l'humanite dont il
+fallait recuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et
+c'etait toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de
+plus inattendu--et rien de plus prepare. L'habitude une fois prise de
+considerer l'antiquite et la longue possession d'une doctrine comme
+une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre a ce qu'un esprit
+audacieux revoquat en doute la croyance la plus ancienne du genre
+humain, et voulut convaincre d'illusion l'instinct meme par lequel le
+genre humain croit qu'il subsiste.--C'etait, sous la forme d'un reve
+doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensee
+revolutionnaire. Burcke disait aux revolutionnaires francais: "Vous
+avez prefere agir comme si vous n'aviez jamais ete civilises." Rousseau
+disait aux Francais de 1760: "Il faut agir comme si nous n'avions jamais
+ete civilises." Rousseau est le revolutionnaire par excellence, et c'est
+bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le deteste si fort.
+Il tend directement a cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoi,
+qui a tant d'idees communes, en politique, en morale, en education, avec
+Rousseau, est en ce moment le representant prestigieux. Et les causes,
+la-bas et ici, sont les memes. C'est la civilisation, qui flechit,
+en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui
+s'epuise a se poursuivre, et finit par douter d'elle-meme.
+
+En cela Rousseau, d'abord repondait a un secret desir de ses
+contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la negation; ensuite se
+montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent
+a rien, encore meme qu'il reculat devant elles. Il comprenait l'intime,
+l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au
+fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine
+a se consommer, qu'elle manque son but, en le depassant, a force de
+le poursuivre; qu'inventee pour soulager l'homme, elle finit par le
+surcharger; qu'inventee pour diminuer l'effort individuel, elle en
+demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a la encore une grande
+et douloureuse vanite, un grand et decevant prejuge. Restait a savoir
+si ce prejuge n'est point necessaire, et une condition meme de notre
+nature; mais l'avoir vu, et avoir porte sur lui la lumiere est d'une
+vigoureuse et penetrante intelligence; et c'est un effort et un tour de
+pensee qui se trouvaient bien a leur place en ce siecle de demolisseurs
+des idees toutes faites, qui a secoue l'esprit humain comme un crible.
+
+S'il etait de son temps par tout ce cote negateur, il en etait moins, et
+il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse,
+de mollesse, de _non-secheresse_, et de reverie sentimentale.--C'etait
+un romancier et un poete, en un temps ou l'on devait etre affame de
+vraie poesie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siecle est un
+age tout epris de sciences, de geometrie, de physique et d'histoire
+naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en
+ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les
+attaquer, en communaute de dessein avec son siecle, s'en distinguant par
+les moyens. Il n'aimait pas les encyclopedistes, ni n'en etait aime. De
+quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui
+le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et
+rien ne pouvait plus interesser que cette continuation de la lutte avec
+une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus a la raison et aux
+raisonnements, dont peut-etre on etait las, mais au sentiment, a
+l'instinct du coeur, a l'emotion simple et "naturelle", faisant de
+toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est,
+a les faire considerer comme, des elegances.--C'etait un poete,
+mais comme je l'ai dit, ce qui etait pour achever de ravir ceux qui
+l'ecoutaient, un poete logicien. La conception poetique, reve d'humanite
+heureuse, ou d'education ideale, ou de societe ramenee a la nature, au
+lieu de se poursuivre dans son esprit et de se derouler en songeries ou
+en tableaux, se developpait en systemes, en constructions logiques, en
+chaines d'arguments. Il part d'un reve tendre, et il s'engage dans la
+dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gre,
+du point de depart ou du chemin.
+
+Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et
+comme reaction, et comme chose deja suffisamment preparee. La Chaussee,
+Prevost, Marivaux lui-meme, avaient deja fait verser de douces larmes.
+La "sensibilite" du XVIIIe siecle remonte a eux: et il est juste de leur
+en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient
+pas eu l'autorite necessaire sur les esprits pour qu'on se sut gre et
+qu'on se fit honneur des larmes versees. Il fallait un homme de genie
+qui fit des faiblesses du coeur un merite de la conscience, qui les
+autorisat et les consacrat par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement
+mit la sensibilite en liberte, mais la placat comme sur le trone.
+Rousseau a fait la ce qu'il dit quelque part que fait le poete
+dramatique[95]. Le poete, selon lui, "suit le gout public en le
+developpant", et ne fait que penser ce que le public va penser lui-meme,
+"sitot qu'on osera lui en donner l'exemple". Rousseau a donne
+l'exemple de la sensibilite qui se croit sanctifiante et d'une sorte
+d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des
+larmes une maniere de vocation religieuse. Le pretre manquait, le
+directeur d'ames, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont
+passes. L'homme de science avait essaye de l'etre, n'avait reussi qu'a
+demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les
+effets durent encore, a ete de remplacer, pour une partie considerable
+de la nation, les pretres par les romanciers.
+
+[Note 95: Lettre a Dalembert sur les spectacles.]
+
+C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a ete si grand
+revolutionnaire. S'il l'a ete par ses idees et son tour d'esprit, comme
+nous l'avons vu, il l'a ete plus encore par le changement dans les
+moeurs qu'il a fait, ou aide, ou consacre. Montesquieu avait dit: "Il ne
+faut jamais changer les moeurs et les manieres dans l'Etat despotique.
+Rien ne serait plus promptement suivi d'une revolution." C'est Rousseau
+que Montesquieu prevoyait, ou, pour parler plus exactement, _la societe
+a la Rousseau_, la societe deja desorganisee, confondant ses rangs,
+brouillant comme par jeu ses idees, doutant d'elle-meme et s'en moquant,
+et se faisant des moeurs factices, societe chancelante et egaree, a
+laquelle Rousseau a donne une derniere impulsion et comme une derniere
+facon de faussete d'esprit.
+
+En faussete d'esprit, il y etait maitre, en effet, ne fut-ce que parce
+qu'il a toujours ete par le monde dans une situation fausse. Plebeien
+declasse, depayse par son genie meme, place au centre de la societe
+polie, et, a certains egards, a sa tete, il restera comme le symbole
+meme de la democratie brusquement precipitee au sommet de la nation, et
+chargee, ou se chargeant, de la conduire. La, en contact avec ce qui
+reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle
+n'est point habituee; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle
+y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentee de desirs, puis
+defiante et irascible.--Et aussi, non accoutumee par l'heredite a porter
+sans faiblesse, ou tout au moins sans etonnement, le poids seculaire
+d'une civilisation compliquee, elle n'en sent que l'embarras et la gene,
+et songe vite a en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus memes, la
+simplicite de ses gouts et la simplicite de ses besoins, l'inclinent aux
+idees simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit
+faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand Etat comme de
+l'etablissement et de l'ordonnance d'un petit menage.--Rousseau a donne
+en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a represente
+et figure a l'avance l'evolution vers le pouvoir de toute une classe
+sociale, et sa maniere de s'y accommoder.
+
+Cela veut dire qu'il est tres grand, que c'est une nature originale et
+riche, une de ces individualites qui resument en elles, ou au moins
+figurent par la trace qu'elles laissent, toute une periode historique.
+Ses intentions sont d'un esprit superieur, ses reveries d'une grande
+ame douce et blessee. Aupres de lui Voltaire ne laisse pas de paraitre
+parfois un etudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur
+de rhetorique. Montesquieu seul, inferieur comme homme d'imagination,
+l'egale par la puissance du regard, et le depasse par la clarte de la
+vue.--Il y a de plus grands genies; il y en a surtout de meilleurs; il
+n'y en a guere qui ait donne, en un siecle ou pourtant la hardiesse est
+une banalite, une plus imprevue et plus rude secousse a l'esprit et au
+coeur humains.
+
+
+
+BUFFON
+
+
+
+I
+
+SON CARACTERE
+
+De l'homme qui vit de la vie de son siecle au risque de se disperser,
+mais de maniere a laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins
+que ses contemporains auront parcourus ou tentes; ou de celui qui se
+detache de son siecle jusqu'a s'en isoler completement, et a tel point
+qu'il n'y tient pas meme en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque
+de n'avoir ni partisan, ni allie, ni meme d'ennemi; mais cela pour une
+si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y
+coule et s'y depense, et que le monument eleve, encore qu'inacheve, soit
+le plus imposant que ce siecle ait produit; lequel est le plus grand, je
+ne sais; mais le second au moins parait plus fort, plus vigoureusement
+doue, d'une personnalite plus energique, et, tout an moins, plus
+original.
+
+Ce Buffon est tres singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de
+Rousseau, homme du XVIIIe siecle, et du XVIIIe siecle _central_, il ne
+s'est occupe ni de politique, ni d'economie politique, ni de theatre, ni
+de roman, ni de theologie. Il n'a pas ete de l'Encyclopedie, il n'a pas
+ete de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a
+pas meme ete d'un salon, il n'a pas meme ete homme du monde, il n'a
+pas meme ete homme d'esprit, ni voulu l'etre. Les plus grands de ses
+contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietes, Montesquieu
+lui-meme, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais
+assez libres et relachees encore. Buffon n'a jamais eu l'idee d'ecrire
+une Lettre haitienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire
+une page de ceux qu'on ecrivait autour de lui. En plein XVIIIe siecle il
+a vecu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il
+est difficile d'etre moins de son temps qu'il n'a ete du sien. Il n'a
+pas de date. Il a pris quelque chose du caractere de la nature qu'il
+etudiait; il vit dans le temps indefini; sa vie intellectuelle va du
+moment ou la terre s'est detachee du soleil a celui ou l'homme a paru
+sur la terre, peut-etre jusqu'a celui ou l'homme s'est organise en
+societe; mais point au dela, et de ce qui s'est passe depuis il semble
+ne rien savoir, ou plutot il sait tres bien qu'il ne s'est rien passe du
+tout.--Il compte par milliers de siecles et seulement de l'apparition
+d'une espece a la formation d'une autre. Pour un tel homme un evenement
+comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'ocean
+des ages, et le XVIIIe siecle se confond si exactement avec le XIIIe ou
+XIVe siecle qu'il ne l'a jamais distingue, et ne s'est pas apercu de son
+existence.
+
+Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce gout meme pour
+l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants
+dominants du XVIIIe siecle, le plus fort peut-etre. Ce n'est pas meme
+cela precisement. Buffon n'a nullement ete entraine vers l'histoire
+naturelle par une impatience de curiosite "philosophique" et une
+demangeaison d'independance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord a
+l'histoire naturelle. Il songeait a savoir, en general. Jeune, il etait
+plutot mathematicien et geometre. Nomme directeur du Jardin du Roi et
+se preoccupant de Linne, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire
+naturelle, c'est-a-dire dans le monde entier, moins les vetilles, s'y
+sentit a l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut
+jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en detournat.
+
+Car s'il etait hors de son siecle, il etait egalement hors de l'histoire
+et n'etait pas plus lie par la tradition que seduit par les nouveautes;
+et, a vrai dire, choses consacrees ou choses nouvelles etaient mots qui
+n'avaient pour lui aucune espece de signification. Quelques paroles de
+complaisance courtoise, comme precautions a l'endroit de la Sorbonne et
+de l'Eglise, c'etait tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du
+passe; et quant aux puissances nouvelles, aussi imperieuses, et plus
+bruyamment imperieuses, il s'est contente de les ignorer. Il voulait
+etre, et il etait presque, une pure intelligence en face des choses
+eternelles, les regardant et tachant de les comprendre. Il a travaille
+ainsi cinquante ans, en se levant de tres grand matin, sans faire
+attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni meme aux louanges; car, une
+fois pour toutes, il s'etait accorde tres franchement celles dont il se
+jugeait digne, et l'on eut ete mal venu tout autant de les surfaire que
+d'en retrancher.
+
+Le fond de ce temperament c'est l'energie tranquille, la patience, la
+lucidite, et la fierte sans inquietude, c'est-a-dire sans vanite. "Assez
+de genie, beaucoup d'etude, un peu de liberte de pensee", il a dit cela
+un jour en parlant des qualites necessaires au naturaliste: c'est la
+definition de Buffon par Buffon. Forcons seulement un peu les termes, et
+disons: un grand genie, et une liberte de pensee comme je ne vois pas
+qu'il y en ait eu jamais une plus complete, plus inalterable et plus
+constante.
+
+La qualite essentielle de Buffon, c'est la bonne sante. Personne n'a eu,
+appuyee sur une robuste constitution physique, une plus magnifique sante
+morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on
+peut, a la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, delassements,
+ou plutot distractions d'un temperament vigoureux. Il n'a jamais ni
+brigue, ni tracasse, ni demande, ni exige. A peine peut-etre a-t-il
+souhaite. Jamais il n'a ete irrite, jamais il n'a ete jaloux. Son dedain
+vrai des critiques, le silence pur et simple, qui a peine meme est
+dedaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une
+chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquietude. Par la, il
+semble presque echapper a l'humanite; et pour ce qui est de son siecle,
+par la il s'en detache d'une maniere qui tient du prodige.
+
+Il est bien curieux a observer quand il considere les hommes a ce point
+de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'etonnent jusqu'a la
+profonde stupefaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils
+recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. "Le bonheur est au dedans
+de nous-memes; _il nous a ete donne_; le malheur est au dehors, et nous
+l'allons chercher." Le bonheur c'est la possession de nous-memes, et
+nous ne songeons qu'a sortir de nous. "Nous voudrions changer la nature
+meme de notre ame; _elle ne nous a ete donnee que pour connaitre, et
+nous ne voudrions l'employer qu'a sentir_. Et il en resulte que les
+hommes sont dans un etat a peu pres continuel de demence. Ils ne sont
+"raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient
+les supprimer". Ainsi se passe leur vie, qui, etant comme dereglee et
+denaturee par eux-memes, ne peut etre, que malheureuse et abregee. "_La
+plupart des hommes meurent de chagrin_."
+
+Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas
+ete inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouve la vie
+admirablement bonne, du moment qu'il avait "une ame pour connaitre", et
+puisqu'il y a plus de choses a connaitre qu'on n'en peut apprendre en
+une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne
+l'a pas quitte une minute pendant toute son existence. Le secret de
+la vie naturelle de l'homme lui avait ete revele, et le bonheur de sa
+destinee lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et
+les plus nobles.
+
+On definit incompletement, mais avec nettete par les contraires. Songez
+a Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade,
+le passionne, l'eternel inquiet et l'eternel effraye. La le parfait
+equilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile
+et regulier, la parfaite serenite d'esprit et d'ame. Buffon a ecoute "le
+silence eternel de ces espaces infinis"; et il n'en a pas ete effraye.
+Il a vecu "toute sa vie dans une chambre", et il n'en a pas ete
+incommode, et il n'a ete surpris que d'une chose, c'est que les hommes
+pussent souffrir d'une telle existence, et la considerer comme un
+"supplice insupportable".
+
+C'est de 1730 a 1788 qu'il a montre au monde, sans le dementir, ce
+singulier personnage. Il est venu parmi les agites et il les a fort
+etonnes, et il en a ete tres etonne lui-meme, sans s'en inquieter
+autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant
+ni une boutade, a ete lui-meme, a travers tout son siecle, un long,
+severe et imperturbable paradoxe.
+
+
+
+II
+
+LE SAVANT
+
+C'est un tres grand savant. Aucune des qualites du savant ne lui a
+manque: ni le gout de l'observation et la patience a observer; ni le
+labeur enorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarte;
+ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique,
+c'est-a-dire la faculte de generalisation et d'hypothese; ni le
+sang-froid a ne prendre les generalisations que comme des hypotheses, et
+les hypotheses que comme des commodites de travail, ayant toujours un
+caractere provisoire et toujours destinees a etre un jour abandonnee;
+ni la puissance de former des systemes; ni le mepris des systemes des
+qu'ils veulent etre tenus pour des dogmes inebranlables et lier l'esprit
+humain qui les a produits.
+
+Il etait patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit.
+Comme l'attention s'est surtout portee sur son Histoire des animaux, et
+sur ses deux grandes generalisations, _Theorie de la terre_ et _Epoques
+de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent decrit sans avoir
+observe par lui-meme, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des
+animaux, et qu'il est surtout un homme a magnifiques idees generales,
+ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable
+mineralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse
+embryologie, pour voir a quel point il est l'homme du laboratoire, de
+l'observation cent fois reprise et de l'experience cent fois repetee. Il
+y a telles pages qu'on pourrait intituler "sur la maniere de se servir
+du microscope", et telles autres sur les fourneaux a grand feu, les
+fourneaux a feu restreint mais active, et les miroirs ardents, qui font
+aimer le grand homme applique et pratique, qui le montrent sachant son
+metier et le faisant de pres avec toute la patience minutieuse qu'il
+exige. Buffon penche, et la loupe a son oeil de myope, voila le portrait
+qu'on n'a pas assez fait, voila l'attitude ou l'on n'a pas suffisamment
+pris coutume de le voir; et ce portrait est plus interessant et au moins
+aussi vrai que celui de Buffon en manchettes ecrivant dans un cabinet
+vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset;
+il en avait d'autres pour la redaction paisible dans sa tour nue, a
+la voute elevee et pleine d'air pur. La verite est qu'il a observe
+et experimente infiniment, et que la moitie de son oeuvre, geologie,
+mineralogie, generation, est strictement originale et deux fois de sa
+main, de sa main de manipulateur et de sa main d'ecrivain.
+
+Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de
+son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans
+sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministere
+bien tenu. Il est l'homme d'Etat de la science. Il donnait a Hume l'idee
+d'un marechal de France. Ceci est l'aspect exterieur. A Montbard,
+lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions,
+classant, ordonnant, verifiant, centralisant et vivifiant le tout par
+l'idee maitresse et dirigeante, il donne l'idee plutot d'un Richelieu,
+d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.
+
+A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualite du savant, la
+liberte d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la verite. Il a
+varie, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idees, sans cesse
+nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierte, sans melange
+d'orgueil, ne lui a jamais persuade qu'il fut tenu d'honneur a repeter
+les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait
+commence par la _Theorie de la terre_, ou il rapportait a peu pres
+exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la
+planete. Trente ans plus tard, il ecrivait les _Epoques de la nature_,
+ou la planete est presque tout entiere expliquee par l'action du feu
+primitif. C'est qu'entre la _Theorie de la terre_ et les _Epoques de
+la nature_, a la science des calcaires et des "coquilles", s'etaient
+ajoutees ses profondes etudes mineralogiques et la science des roches
+vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire
+la _Theorie de la terre_, il n'importe, si, en realite, elles la
+completent, et ce n'est pas l'etroite cohesion des idees, signe
+d'etroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai
+au regard de la posterite, mais l'abondance des idees, chacune ouvrant
+une avenue a l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la
+science a venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants
+de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause,
+croit a l'organisation spontanee de la matiere. Il croit que _de_ la
+pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines
+especes d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arrieree ne
+vous inspire point un sentiment de pitie. Il est rare que Buffon n'ait
+pas deux idees pour une, et que, se placant dans une hypothese, et y
+restant provisoirement, il n'apercoive pas longtemps avant les autres
+l'hypothese contraire. "Ces especes de zoophytes se decomposent,
+changent de figure et deviennent plus petits, et, a mesure qu'ils
+diminuent de grosseur, la rapidite de leurs mouvements augmente.
+Lorsque le mouvement de ces petits corps est tres rapide et qu'ils sont
+eux-memes en tres grand nombre dans la liqueur, elle s'echauffe a un
+point meme tres sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et
+l'action de ces parties organiques des vegetaux et des animaux _pourrait
+bien etre la cause de ce qu'on appelle fermentation_.
+
+J'ai cru qu'on pourrait presumer aussi que le venin de la vipere et les
+autres poisons actifs, meme celui de la morsure d'un animal enrage,
+pourrait bien etre cette matiere active trop exaltee."--Et voici que
+Buffon, sans avoir le loisir de s'y arreter, a tres nettement l'idee que
+la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au
+lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien etre un
+fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien etre
+des invasions d'animaux, et la theorie microbienne, juste inverse de la
+doctrine de la generation spontanee, est entrevue dans un eclair.
+
+Pareille affaire est frequente chez Buffon. Les idees foisonnent chez
+lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitaliere
+qui se puisse. C'est essentiellement un genie inventeur, de ces genies
+qui donnent une impulsion puissante, eveilleurs d'idees et createurs de
+disciples. Il a ete inventeur et promoteur au moins sur trois points. En
+geologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux
+est surtout un geologue, et que la est son vrai titre de gloire--en
+geologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a ete le premier a
+comprendre et a faire entendre que l'etat actuel du globe est le
+resultat d'une longue succession de changements dont il est possible
+de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier ecrit
+l'histoire de la planete.--En zoologie, il est le createur d'une
+veritable science nouvelle qu'on peut appeler la geographie des especes,
+et ses idees sur les limites que les climats, les montagnes et les
+mers assignent a chaque espece, sont absolument une nouveaute, et une
+nouveaute vraie autant que feconde, qu'il a introduite.--Enfin en
+physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-etre trop
+cartesienne encore, mais tres rajeunie, tres renouvelee, beaucoup plus
+ingenieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut definir a peu
+pres un systeme mecanique de mouvements reflexes, me parait une vue
+un peu indecise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle,
+beaucoup plus rapprochee de nous que des Cartesiens, et dont les
+theories les plus modernes ne sont guere qu'une application, ou, si l'on
+veut, qu'un agrandissement.
+
+[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tiree des lecons
+de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.]
+
+Tout au moins faut-il dire qu'il n'est region de la science des
+choses visibles ou sa curiosite eveillee, patiente et infatigablement
+ingenieuse, ne se soit portee, et que partout sa curiosite a ete
+suggestive, evocatrice, puissante a susciter des idees et a creer des
+questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la
+curiosite la plus inventive qu'on ait connue.
+
+Tout plein d'idees, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus
+utile par la methode de son esprit que par son esprit meme. Il a mis le
+doigt avec une surete admirable sur les sources d'erreur, non moins que
+sur les sources de verite, et demele et indique merveilleusement ce dont
+il convenait de se defier. Ses defiances sont pleines de genie, ses
+antipathies sont d'excellents conseils et de precieuses indications. Il
+a eu de l'aversion pour trois choses, a savoir les _abstractions_, les
+_classification_, et les _causes finales_. A l'etat ou elles etaient
+alors dans les esprits, c'etaient trois grands ennemis de la science et
+trois obstacles a vaincre, ou du moins a reduire.
+
+L'abstraction, c'est-a-dire l'idee generale tenue, non pour une simple
+vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculte raisonnante, mais
+pour une verite, et non seulement pour une verite, mais pour quelque
+chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui
+gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi veneree et divinisee
+etait a la fois dans la science une idole et un fleau. Dire: "_nulla
+fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute
+generation suppose des sexes_"; c'est simplement constater la majorite
+des cas observes; c'est une simple generalisation qui a juste la valeur
+des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des
+observations a venir. Le penchant de l'ancienne science etait a faire de
+ces "axiomes", de ces "proverbes de physique", comme dit spirituellement
+Buffon, des principes superieurs a l'observation et a la recherche, et
+devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme
+des etres divins, par suite de ce penchant de notre esprit a donner
+toujours a ce que nous imaginons une realite personnelle, et ils
+tyrannisaient ceux qui les avaient inventes. De meme la _Raison
+suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, etaient comme des
+divinites metaphysiques gouvernant les choses creees, et au service et
+a la glorification desquelles le savant n'a qu'a se consacrer. C'est
+la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et etablit
+perpetuellement le monde; le monde est et continue d'etre pour qu'elles
+soient, et le savant n'a qu'a expliquer le monde relativement a elles,
+et pour les prouver.
+
+Voila ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou
+Perfection ne sont que des "etres moraux crees par des vues purement
+humaines" et des "rapports arbitraires que nous avons generalises"? Qui
+ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui etait un soutien devient une
+entrave dans la recherche, quand une idee, qui n'est qu'une idee, si
+grande qu'elle soit, prend le caractere de je ne sais quelle personne
+sacree dont les interets imposent au chercheur des devoirs, des
+obligations et des limites? La science, a ce compte, devient vite une
+apologetique, c'est-a-dire une rhetorique, un exercice intellectuel ou
+la chose a prouver est posee d'abord en principe et tire a elle, et
+necessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source
+du raisonnement au lieu de n'en etre que l'aboutissement, alterant
+par consequent presque a coup sur la sincerite de la recherche et la
+rectitude de la pensee.
+
+Il en va de meme des classifications trop superstitieusement respectees.
+Il faut classer par seul amour de la clarte, et non jamais par croyance
+en la realite de la classification. Il faut classer sans rien croire de
+la classification la plus seduisante, sinon qu'elle est une bonne table
+des matieres. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire
+avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sur qu'elle l'ait
+ecrit quelque part. Encore ici comme tout a l'heure, les classifications
+ce sont nos idees. Ce sont nos idees groupant les faits naturels d'apres
+des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre
+esprit. Ces groupements sont donc forcement artificiels. Ils le seront
+toujours; ils ne le sont pas meme plus ou moins; par definition ils le
+sont autant les uns que les autres, ils peuvent etre seulement plus
+clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que
+dire plus rationnels, c'est a savoir encore plus _humains_, non plus
+_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais
+quelle veneration scrupuleuse. Cette veneration n'est en son fond qu'un
+egoisme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification
+c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire
+pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en
+elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe meme de toute
+observation et de toute recherche, a savoir la soumission a l'objet.
+
+Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpreter
+l'univers; ou plutot pour l'interpreter, sans pretendre le donner en sa
+realite; car lui ne classe pas. "La nature n'a ni classe ni genre; elle
+ne comprend que des individus." La nature n'est pas specifiante, elle
+est synthetique. Elle nous parait specifiante, il est vrai, et ce serait
+renoncer a nos manieres de connaitre, c'est-a-dire a notre esprit, que
+de ne pas la prendre comme elle nous parait. Faisons-le donc; mais a la
+condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des
+apparences, et que derriere, en son unite, en sa continuite, c'est la
+nature vraie qui existe. A travers le travail, necessaire et meritoire,
+du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idee de l'unite et de
+la continuite de la nature, voila le devoir du savant.
+
+Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences
+naturelles est la preoccupation des causes finales. Les causes finales
+tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science
+achevee et consommee. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y
+aura un fait inconnu, l'ignorance ou nous en sommes empeche de conclure,
+et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire
+que tel phenomene existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention
+generale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut
+avoir saisie, ce que seul celui la pourra se flatter d'avoir fait qui
+connaitra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur
+les causes efficientes pour les verifier et les justifier. Elles disent:
+telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci etait le but de
+celle-la. Mais ce retour ne peut se faire qu'apres qu'on a ete au bout
+de tout, manque de quoi il est purement hypothetique, arbitraire et
+recreatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens;
+elle est un cercle dont le centre et la circonference sont partout; ce
+serait donc non pas de l'extremite d'une premiere serie de causes et
+d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes
+finales, pour verifier et justifier cette premiere serie d'effets et de
+causes; mais ce ne serait qu'a l'extremite de toutes les series dans
+tous les sens, a l'extremite de tous les rayons de cette circonference
+qui est partout, c'est-a-dire, plus simplement, quand on connaitrait
+exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre
+legitimement la verification par les causes finales. Il est de leur
+essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'etre pas un moyen
+de connaitre. Elles n'ont aucun caractere scientifique d'ici a la
+consommation de la science, c'est-a-dire d'ici a la consommation des
+ages.
+
+Ne nous en servons donc _jamais_. "La reproduction se fait _pour que_
+le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours egalement
+couverte de vegetaux et peuplee d'animaux, _pour que_ l'homme trouve
+abondamment sa subsistance..." sont des formules absolument vides, et
+dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout a
+l'heure, nous avions affaire a des abstractions metaphysiques; ce sont
+maintenant des "abstractions morales", c'est-a-dire des abstractions
+fondees sur des "convenances morales". Nous ne disons ces choses
+uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les
+fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous "convient"
+que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces
+proverbes qui se donnent pour des verites. Cela est non avenu aux yeux
+du savant.
+
+Voila dans quel esprit Buffon etudiait, et voila les fantomes qu'il a
+chasses devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, defiance
+des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes
+c'est la guerre a l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la
+science l'anthropomorphisme. L'homme concoit tout sur l'idee qu'il a de
+lui-meme, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses
+vetements, soit se substitue a elle, et en elle ne contemple que soi.
+L'abstraction c'est une idee humaine qu'il arrive vite a tenir pour
+une loi qui oblige l'univers, et, a peu pres, comme un etre qui lui
+commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il
+croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou
+c'est lui-meme considere comme centre et but de l'univers, ou c'est
+l'univers considere comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans
+un dessein, vers un but, par un desir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi,
+de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procedes de notre
+esprit une necessite de notre nature a laquelle il n'est pas probable
+que nous puissions entierement nous soustraire. Mais il est certain
+qu'ils sont dangereux, qu'ils retrecissent et sterilisent l'esprit
+du chercheur, et que l'on peut, a les surveiller, en eviter au moins
+l'exces. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre
+ombre, et en est gene pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en
+debarrasser; mais a bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est
+la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il
+redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue.
+C'est a cela que Buffon le convie d'un avertissement severe, sagace,
+ingenieux et opiniatre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il
+profite.
+
+Dans cet esprit de liberte et dans cette liberte d'esprit, Buffon a
+promene sur la nature un regard calme, assure et soumis. Il n'a pretendu
+lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a pretendu qu'a
+la peindre. Il y tient beaucoup, et a ne faire que cela. Mieux vaut
+decrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses
+proverbes a lui, ou il revient sans cesse. S'il a tant decrit, et, a mon
+avis, avec certaines longueurs, et exces de quasi-repetitions, on dirait
+que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette
+idee que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et
+qu'a l'historien de la nature aussi bien qu'a l'historien des hommes
+s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en meme temps il est
+homme a idees, et infiniment ingenieux et fecond en inventions de
+theories, il sera, grace a ces principes, tres a l'aise dans son office
+de theoricien; car chacune de ses theories ne sera qu'une _vue_, qu'un
+_apercu_, qu'une maniere de presenter des files ou des ensembles de
+faits sous un certain jour, qu'une facon plutot de les eclairer que de
+les expliquer. Il n'a jamais ni pretendu ni vise a davantage.
+
+Et si, pour mesurer la force systematique de cet esprit, on veut se
+representer sommairement la plus vaste et la plus generale de ses vues
+de l'univers, en voici a peu pres le resume.
+
+La matiere existe, d'eternite nous n'en savons rien, et comme de ceci il
+ne pourrait y avoir que des preuves metaphysiques, nous n'avons pas
+a nous le demander; mais elle existe, ici les preuves materielles
+s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'annees.--Deux forces
+universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force
+d'expansion, cette derniere tres probablement effet elle-meme, effet
+indirect, effet par reaction, de la premiere.--Il y a deux sortes de
+matiere, l'une qu'on peut appeler matiere morte, et qui n'est soumise
+qu'a la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matiere vivante,
+ou organique, qui est soumise et a la force attractive et a la force
+d'expansion. Ce qui est matiere morte est nomme mineral, ce qui est
+matiere vivante est nomme vegetal ou animal.--La planete que nous
+habitons est un globe de matiere vitrescible, encroute de sediments
+calcaires provenant en partie d'etres vivants, recouverts eux-memes
+presque partout de detritus vegetaux, dont se nourrissent les vegetaux
+actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les
+animaux, certains animaux mangeant les vegetaux eux-memes, certains
+autres mangeant les animaux vegetariens.
+
+Cette planete, comme toutes les autres du systeme solaire, s'est
+probablement detachee du soleil, dans l'etat d'incandescence et de
+fusion, comme une goutte de verre fondu lance dans l'espace. Elle
+tourne, depuis sa separation, autour du soleil d'une part, et d'autre
+part autour de son propre axe. Elle a ete tout entiere en fusion et
+brulante; car elle l'est encore; et dans les idees de Buffon, la plus
+grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient
+d'elle-meme et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est
+refroidie progressivement, gardant sa forme spherique, mais, comme toute
+matiere molle en rotation, s'aplatissant aux extremites de son axe et
+se rendant a la circonference du plan perpendiculaire a son axe.--Elle
+s'est durcie peu a peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant ca
+et la comme toute matiere en fusion qui se refroidit. Certaines parties
+plus legeres des elements qui la constituaient sont restees flottantes a
+sa surface comme une ecume; c'est ce qu'on appelle les liquides et
+les gaz, les airs et les eaux. Tres chaude encore, la terre faisait
+bouillonner ces eaux a sa surface, et elles n'etaient que tourbillons
+de vapeur brulante s'elevant dans l'espace, se refroidissant,
+retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs,
+indefiniment.
+
+Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues
+plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les
+cavernes, comble les grands vides avec les fragments de matieres usees
+par elles, qu'elles charriaient, aplani et egalise la surface terrestre,
+au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abimes, en
+proportion du volume de la planete, sont des accidents imperceptibles;
+enfin elles se sont localisees et resserrees en quelques flaques qui
+sont ce que nous appelons les oceans.
+
+Mais auparavant elles avaient comme prepare la surface de la terre. En
+elles, dans la periode tiede, la vie avait paru. Une infiniment petite
+partie de la matiere, quelques grains de matiere repandus a la surface
+de la planete ont une constitution particuliere. Ils ont une _force
+d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers,
+autonomes, et se gonfler, s'accroitre, attirer a eux de la matiere
+qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit
+solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable a lui.
+C'est ce que nous appelons les vegetaux et les animaux. Ils ne sont
+qu'un accident dans l'enormite de la planete, et comme une legere
+moisissure a sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la
+reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect
+superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, repandues
+sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes
+primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laisse
+leurs squelettes recouvrant presque toute la sphere. Ainsi se sont
+constitues les depots de sediments que nous appelons la matiere
+calcaire.
+
+Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont deposes peu
+a peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les detritus des
+grands vegetaux qui ont forme une mince pellicule molle et meuble,
+laquelle, non seulement a ete vivante, comme le calcaire, mais l'est
+encore, toute pleine de grains de matiere organique, toute prete aux
+differents modes d'_expansion_, toute prete a recreer la vie dont elle
+vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule,
+et d'elle, que nous tous, vegetaux et animaux, nous vivons, l'epuisant,
+puis la reformant de nos cadavres.
+
+Les vegetaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force
+d'expansion, ils s'accroissent en attirant a eux la matiere qui leur
+convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas.
+Ils ne sentent pas: c'est-a-dire qu'il ne parait point qu'ils ramassent
+et centralisent en un point intime de leur etre les impressions faites
+sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne parait point que tout leur
+individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie
+de leur etre; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne
+vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie;
+autrement dit, ils n'ont pas d unite; ils ne sont pas a proprement
+parler des individus; ils sont des collectivites; un arbuste est une
+collection de petits arbustes; un arbre est une foret.--Ils ne veulent
+pas: c'est-a-dire qu'il ne parait point qu'ils aient un mouvement propre
+dont ils s'elancent vers le but d'un desir; ils se laissent vivre sans
+vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre precis, ils
+n'ont qu'une sorte de perseverance obscure et nonchalante dans l'etre.
+De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend
+conscience d'elle-meme, on peut se faire une image par ce que nous
+appelons le sommeil. "Le vegetal est un animal qui dort."
+
+Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont
+d'un point a un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons
+animaux ont ce caractere. Le vegetal est, dans son ensemble, un tube
+vertical, l'animal est un tube horizontal qui se deplace vers sa proie,
+et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils
+sentent: l'animal le plus elementaire, blesse en un point, se contracte
+tout entier, signe d'unite sensationnelle, c'est-a-dire preuve qu'il y a
+sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-a-dire qu'ils accumulent,
+puis elaborent des sensations qui sont capables de se reveiller: qu'ils
+combinent, aussi, des idees elementaires pour parvenir a un but
+ou eviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-a-dire que leur
+vouloir-vivre est precis, energique et _circonstancie_, qu'il n'est
+pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais
+ingenieux, sachant se menager, se retourner, se ployer selon le cas, et
+meme se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, deja,
+il sait peser et choisir.
+
+L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble;
+il a une unite; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensee,
+volonte, ont, comparees aux notres, un caractere particulier; ce sont
+sensation, pensee, volonte, pour ainsi parler, demi materielles.
+L'animal sent, pense et veut, sans reflexion, du moins sans suite de
+reflexions, sans generalisation, et par consequent sans pouvoir ni faire
+de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensees
+une idee, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est
+amene ainsi a croire qu'il a un cerveau plus materiel, si s'on peut
+parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens interieur est
+simplement un _sens_, un sens plus raffine et plus delicat qur les
+autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et
+d'en conserver tres longtemps les ebranlements. On sait que la retine
+conserve, longtemps apres que cette lumiere a disparu, l'impression tres
+nette d'une lumiere vive. Le sens interieur de l'animal semble etre
+quelque chose d'analogue. Il conserve des ebranlements dont la cause a
+disparu, et sous l'influence de ces ebranlements, reveilles par telle
+circonstance, il agit sans "volonte" proprement dite, d'un mouvement
+presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien
+dresse a ne prendre le mets convoite que sur un signe, et qui resiste a
+l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans
+doute un etre qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusement.
+C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ebranlements produits en
+lui par la sensation d'agreable gout durent encore; les ebranlements
+produits par la sensation du fouet durent encore; les uns
+contrebalancent les autres, jusqu'a ce que le signe eveillant une
+troisieme serie d'ebranlements, conforme a la premiere, la balance
+penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il desire, veut
+donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre
+douloureusement affecte, et le cache, sans se reveiller. Le dormeur veut
+d'une facon generale ne pas etre blesse, mais il ne le veut pas d'une
+facon precise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles
+volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient etre coordonnees,
+former systeme, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deca
+de cette coordination des sensations, des pensees et des vouloirs qu'est
+la limite des animaux.
+
+[Note 97: Ce que nous appelons mouvements reflexes inconscients.]
+
+Enfin, dernier venu sur la planete, selon toute apparence, l'homme est
+un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations,
+pensees et vouloirs, et qui les fixe et les resume dans des abreges qui
+s'appellent _idees_, et qui fixe et resume ses idees dans des signes qui
+s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres
+hommes ses idees, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger,
+s'agrandir et se combiner indefiniment. L'animal capable de
+generalisation, et d'experience, meme isole: capable de science, de
+tradition et de progres, a la condition de vivre en societe, existe sur
+la planete; et par l'immense difference qui est entre lui et les autres,
+est de force, d'abord a la conquerir, et plus tard a la comprendre.
+
+Et ce sont la des differences vraies et qui sont considerables entre
+les vegetaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en
+repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup
+trop tranche dans ces classifications et ces delimitations. Il n'y a de
+difference profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matiere morte et
+la matiere vivante, qu'entre la matiere uniquement soumise a la force
+d'attraction, et la matiere soumise, en meme temps qu'a la force
+attractive, a la force d'expansion, qu'entre le mineral d'une part et
+les vegetaux et animaux de l'autre, qu'entre la matiere que la nature
+travaille, pour ainsi parler, du dehors, exterieurement a elle, et la
+matiere que la nature semble travailler du dedans, interieurement, et en
+quelque sorte, par un "moule interieur".--La nature faconne le mineral
+comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse,
+elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en deposant
+quelque chose a sa surface; tout son travail ici est exterieur,
+exactement semblable a celui de l'homme, et voila meme pourquoi, a
+l'egard des mineraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec
+certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la
+nature. Elle ne travaille le mineral que par la surface. Elle travaille
+le vegetal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en
+profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de
+lui, mais au centre de chacun des elements qui le constituent, de chacun
+des grains de matiere organique qui fremissent dans ce tourbillon qui
+est lui. Elle le faconne, et l'on comprend a present ce mot singulier,
+mais necessaire, d'apres "un moule interieur", un moule qui s'elargit,
+s'allonge et se creuse sans perdre sa forme generale, et qui s'etend,
+dans l'acception litterale du mot, dans tous les sens, un moule, en un
+mot, a trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matiere
+brute et morte qui se faconne mecaniquement, comme le fer sous le
+marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matiere qui se faconne
+organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens
+et qui accroit et developpe l'etre, du plus profond de lui-meme, dans
+toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans
+toutes les dimensions.
+
+Or je dis qu'il n'y a de vraie difference qu'entre le monde inorganique
+et le monde organique. Entre les differentes, si nombreuses, provinces
+du monde organique il n'y a que des degres, et il y a des transitions
+insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme a dessein
+confuses. Le vegetal est une collection, non un individu. Il est vrai en
+general: mais tel vegetal commence a etre un individu, commence a avoir
+comme une conscience et une volonte. J'ai dit que les vegetaux ne
+sentent point: il y en a qui semblent sentir. "Si par sentir nous
+entendons faire une action de mouvement a l'occasion d'un choc ou d'une
+resistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espece
+de sentiment, comme les animaux. "Voila une plante qui a je ne sais quel
+degre est deja un individu.--Il est entendu que les vegetaux n'ont pas
+un veritable vouloir-vivre, precis et actif, et ne s'elancent pas vers
+le but d'un desir. Il est vrai, en general; mais la _Vallisnerie_ male,
+attachee au fond de l'eau, rompt ses liens et s'elance vers la surface
+du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le vegetal
+est une collection de vegetaux, se multiplie par parties detachees, par
+bouture, qu'une branche de saule que vous detachez est un saule que vous
+detachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour
+lesquels il en va exactement de la meme facon. Tels l'hydre d'eau douce,
+et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hesite
+et ne sait, en presence du polype, s'il a affaire a un animal ou a un
+vegetal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une
+transition obscure et mysterieuse entre l'un et l'autre regne.
+
+Et a l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doues de
+sensibilite, se contractant tout entiers a une blessure, individus _uns_
+par consequent, qui cependant par certains caracteres sont au-dessous
+d'un grand nombre de vegetaux, comme par certains autres ils sont
+au-dessus. L'huitre est plus immobile, plus passive que la vallisnerie,
+plus inapte a saisir la proie que tel vegetal carnivore qui attrape les
+mouches, sensible au choc et a la piqure autant, mais ni plus ni moins,
+peut-etre moins, que la sensitive.--Et d'une facon generale il est vrai
+que l'animal veut, poursuit un hut, evite un obstacle; mais le vegetal
+aussi, quoique moins ingenieusement: de ses racines il cherche la
+nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de
+ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air
+(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les
+sources de vie.
+
+Voila nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que
+ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en
+connait pas. Ce sont des idees generales que nous nous faisons pour nous
+aider. "Elles ont le defaut de ne pouvoir jamais tout comprendre.
+_Elles sont opposees_, meme, _a la marche de la nature_ qui se fait
+uniformement, insensiblement _et toujours particulierement_." Comptez
+que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir a
+deconcerter a l'idee que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a
+cette premiere singularite de permettre aux pucerons de se reproduire
+sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle
+double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par
+accouplement. C'est un artiste qui varie extremement et comme a l'infini
+ses imaginations, ses combinaisons, ses reveries realisees, et l'on
+serait tente de dire ses divertissements et ses caprices.
+
+Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite
+absolument precise qui separe l'homme des animaux. Il s'en distingue,
+il n'en est pas separe. Nous refusons la faculte "de comparer les
+perceptions" a la plupart des animaux, et il faut bien avouer que "le
+chien et l'elephant ont quelque chose de semblable et que leurs
+actions paraissent avoir les memes causes que les notres." Tout en
+reconnaissant, et en connaissant bien les caracteres generaux qui
+distinguent les vegetaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas
+qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutot de notre impuissance
+que de notre perspicacite, dans les classifications etablies par nous,
+et que du dernier vegetal a l'homme il y a une ligne ininterrompue, et
+encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des
+accidents ingenieux de marche, et une serie imperceptible, souvent, et
+deconcertante, de transitions. Il n'y a de "passage brusque" qu'entre ce
+qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue.
+
+--D'ou l'on pourrait etre amene a supposer qu'elle est une, que tant de
+varietes vegetales et animales ne sont que des transformations d'une
+premiere _chose vivante_ unique qui s'est modifiee de mille facons au
+cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaitre de
+nouveaux individus et par eux de nouvelles especes.
+
+--Il y a deux problemes dans cette question. Le premier est celui
+de l'origine des especes, le second est celui de la variabilite des
+especes[98].
+
+[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idees de Buffon
+considere comme precurseur du transformisme, consulter Lanessan:
+_Edition complete de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond
+Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetiere: article
+de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.]
+
+Sur le premier nous serons tres reserve, parce que c'est une affaire de
+philosophie et presque de metaphysique beaucoup plus que de science de
+la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison
+d'imaginer que "d'un seul etre la nature a su tirer, avec le temps, tous
+les autres etres organises"; et qu'en creant les animaux "l'Etre supreme
+n'a voulu employer qu'une seule idee et la varier en meme temps de
+toutes les manieres possibles." Non, encore que ce ne puisse etre la
+qu'une hypothese, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits;
+car, "quoique tous les etres variant par des differences graduees a
+l'infini, il existe en meme temps un dessein primitif et general qu'on
+peut suivre de tres loin.... Que l'on considere, par exemple, que le
+pied d'un cheval, en apparence si different de la main de l'homme, a
+ete pourtant a l'origine compose des memes os, et l'on jugera si cette
+ressemblance cachee n'est pas plus merveilleuse que les differences
+apparentes; et s'il ne faut pas se preoccuper surtout de cette
+conformite constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupedes,
+des quadrupedes aux cetaces, des cetaces aux oiseaux, des oiseaux aux
+reptiles, des reptiles aux poissons, etc."--_Une seule idee organique_
+se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variete,
+revetant des milliers de formes extremement diverses mais rappelant
+toutes un ordre general, un "dessein primitif", oui, cela est possible,
+cela est conforme a l'idee qu'on doit se faire de la majeste de la
+nature; cela est conforme surtout a l'instinct et au gout d'unite que
+l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-meme est plus
+intelligent; et peut-etre pourrait-on dire que cette conception est une
+forme du monotheisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons
+memes, ce n'est qu'une grande hypothese, et une hypothese au moins
+a demi metaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que
+brievement et avec reserve, et toujours comme d'une vue tres generale et
+probablement peu susceptible de verification, sur laquelle nous ne nous
+prononcons pas.
+
+Pour ce qui est de la variabilite des especes, nous serons beaucoup plus
+affirmatif. Les especes sont variables, nous en sommes persuade, et une
+des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses
+est precisement notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite,
+a l'endroit de la variabilite des especes. Un grand fait nous incline,
+avant toute autre consideration, a croire que l'espere animale change
+avec le temps. Ce grand fait c'est la difference des "faunes" selon les
+differents pays. La geographie des especes, constituee par nous, conduit
+a l'idee de la variabilite des especes. Rien de plus different que la
+faune de l'Amerique meridionale et celle de l'ancien continent; mais,
+cependant, la plupart des animaux europeens n'en ont pas moins leurs
+analogues au nouveau monde, avec cette particularite que les animaux de
+l'Amerique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent
+dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas la une degenerescence
+du type primitif, une alteration, une degradation,--ecartons ces
+idees de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guere
+scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que
+l'espece a apporte a sa constitution pour se plier a de nouvelles
+conditions et s'ajuster a d'autres entours? Les animaux, a beaucoup
+d'egards, sont comme "des productions de la terre; ceux d'un continent
+ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont alteres,
+rapetisses, changes au point d'etre meconnaissables. _En faut-il
+plus pour etre convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas
+inalterable?_ que leur nature peut varier et meme changer absolument
+avec le temps?"
+
+Oui, l'espece est variable, l'espece est plastique. Elle se modifie au
+moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de
+la guerre eternelle que se font les etres vivants pour exister. Les
+variations de la terre, elle-meme, de ce grand habitat de tous les etres
+que nous connaissons, se sont repercutees naturellement sur les especes.
+Des especes ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les debris
+gigantesques, avec etonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles
+geologiques,
+
+ _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._
+
+L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. "Cette espece
+etait certainement la premiere (?), la plus grande et la plus forte de
+tous les quadrupedes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus
+petites, plus faibles et moins remarquables, ont du perir sans nous
+avoir laisse ni temoignages ni renseignements sur leur existence passee!
+Combien d'autres especes s'etant denaturees, c'est-a-dire perfectionnees
+ou degradees par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par
+l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un
+climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les memes qu'elles
+etaient autrefois!"
+
+Ajoutez que les especes se font la guerre, et, avec le, temps, ne
+laissent, par consequent, subsister que celles qui sont les mieux
+armees, d'une facon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement,
+le plus precisement, le plus fortement le genre de defense, le genre
+de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce
+qu'elles sont_; qu'ainsi les intermediaires disparaissent, les especes
+se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant
+entre elles de grands vides autrefois sans doute occupes; et les fortes
+differences que nous remarquons entre les especes ne sont qu'une preuve
+de la variabilite, de la plasticite de l'espece. "Les especes faibles
+ont ete detruites par les plus fortes"; et celles-ci restent seules, et
+voila pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique
+est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une
+evolution, lente a nos yeux, mais continuelle. "Toutes les especes
+animales etaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?" Non,
+sans aucun doute. "Leur nombre n'a-t-il pas augmente, ou _plutot
+diminue_? "Oui, tres apparemment.--Et cette evolution se poursuit; les
+especes ne seront pas les memes un jour qu'elles sont aujourd'hui: "_Qui
+sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie,
+il ne paraitra pas de nouvelles especes dont le temperament differera
+de celui du renne autant que la nature du renne differe de celle de
+l'elephant_?"--Les "moules interieurs" sont stables, ils ne sont pas
+eternels et indefiniment immuables; ils sont des arrets momentanes de
+l'invention de la nature, des succes de son invention creatrice ou
+un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des
+combinaisons reussies ou la matiere organique trouve une installation
+convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions generales
+devenues autres, ils ploient eux-memes, ne deforment, se transforment
+quelquefois, souvent disparaissent, et cedent la place a d'autres, ce
+qui veut dire que la vivace matiere trouve, en tatonnant, se fait, se
+cree un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle "reussite", grace a
+quoi elle entre dans un nouveau stade.
+
+Ainsi iront les choses, non pas indefiniment, sur la terre du moins,
+mais jusqu'a ce que la planete, progressivement refroidie, ne soit plus
+que mers glacees, humus congele et petrifie; bloc de roche primitive,
+recouvert d'une croute de sediments, revetus eux-memes d'une pellicule
+de glacons.
+
+Tel est le trace general de la pensee de Buffon sur l'univers, tel est
+le sommaire de son histoire du monde.
+
+Au point de vue scientifique, sans rien exagerer, sans tirer
+indiscretement a nos systemes ce libre esprit qui fut le plus
+independant des systemes rigoureux et fermes qui jamais ait ete, on doit
+dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire
+de la science generale depuis Descartes jusqu'a Charles Darwin. Il est
+le maitre et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-memes, de notre
+grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait
+comme "lever" toutes les idees dont la science moderne a fait des
+systemes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou
+tout pressenti. Les plus vastes et profondes theories modernes ne le
+raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause
+qu'elles commenceraient par ne point l'etonner. Il a porte en son
+esprit, au moins en germes, tous les systemes, et s'il en a accueilli
+qui semblent s'exclure, ou que c'est a un avenir eloigne de concilier
+peut-etre, c'est que, possedant au plus haut degre l'esprit de
+generalisation sans en etre possede, il s'est tour a tour propose une
+foule d'idees sans se croire attache a aucune, faisant comme la science
+elle-meme, qui s'aide, un temps, d'une hypothese, et ne se lient pas
+pour obligee de la garder; homme a systemes, au pluriel, et a beaux et
+grands systemes, et l'homme le moins systematique qui fut au monde.
+
+Au point de vue litteraire, ce qu'il a ecrit c'est le plus beau poeme
+qui ait ete compose en France. Il est, au moins, le plus grand poete du
+XVIIIe siecle, et il faut que le XVIIIe siecle ait eu le gout que l'on
+sait en choses de poesie pour ne point s'en etre apercu. Son oeuvre est
+de celles que dans l'antiquite on ecrivait en vers, comme poemes sacres.
+En France elle a ete ecrite en prose--ce dont a certains egards il faut,
+d'ailleurs, se feliciter--parce que le faux gout classique avait comme
+retourne les choses, et, reservant la versification au recit d'un festin
+ridicule ou a la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement a
+la prose la description du monde et le recit de la genese. Mais il
+n'importe, et Buffon n'en a pas moins ecrit notre _De natura rerum_. Il
+l'a ecrit avec la meme passion pour la science que Lucrece, sans rien
+de la "passion" proprement dite et de la sensibilite douloureuse et
+tragique que le grand poete latin a laissee dans son livre. C'est que
+Buffon, sans etre plus savant, eu egard aux temps, que Lucrece, est
+beaucoup plus "un savant". Il a l'impartialite, le calme, la liberte
+d'esprit, et la tranquillite de l'homme qui n'aime qu'a savoir, a
+comprendre et a faire comprendre, et qui regarde les choses pour les
+entendre, non pour se revolter contre elles, non pas davantage pour
+faire de la maniere dont il les entendra un argument contre qui que ce
+puisse etre. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales
+dans la nature, digne lui-meme de son modele et s'y conformant, on peut
+dire qu'il n'a pas de causes finales lui-meme, qu'il se contente de la
+science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but
+que son objet. Il participe du calme inalterable de son modele;
+l'inscription fameuse: "_Majestati naturae par ingenium_", est plus
+juste encore qu'elle n'a cru l'etre, et les _Templa serena_ de Lucrece,
+c'est Buffon qui les a habites.
+
+
+
+III
+
+LE MORALISTE
+
+Aussi, sans avoir recherche la gloire du moraliste, ni y avoir songe, il
+a une science morale tres elevee, et singulierement plus pure que celle
+des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses,
+et l'on a remarque avec raison (malgre certaines formules qui sont de
+convenance, et dont la rarete et le ton froid montrent qu'elles ne sont
+en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son
+oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste tres ferme et meme assez
+obstine, et assez ardent. Ce n'est point du tout a sa digression sur
+l'immortalite de l'ame humaine que je songe en ce moment. On peut la
+tenir elle aussi pour mesure de precaution, et, comme Dalembert disait,
+pour "style de notaire". Mais l'esprit general de ce livre sur les
+evolutions de la matiere et de la force est spiritualiste, en ce sens
+qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang,
+n'est nullement ravale, rabaisse, noye et englouti dans l'ocean bourbeux
+et lourd de la matiere, nullement confondu avec elle, nullement tenu
+pour n'en etre qu'une modification tres ordinaire et un aspect comme un
+autre.
+
+Tout au contraire, Buffon estime et venere l'homme. Il le tient pour
+incomparable a tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est
+loin d'avoir les idees, volontiers il dirait: "il ne faut pas permettre
+a l'homme de se mepriser tout entier". Il est trop bon naturaliste,
+evidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais
+il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des
+animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent
+fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'apres lui: "le regne
+mineral, le regne vegetal, le regne animal, _le regne humain_". Or c'est
+ou l'on connait et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en
+est la marque. Il y a deux tendances generales, dont l'une est d'aimer a
+confondre l'homme avec la nature, a lui montrer qu'il ne s'en distingue
+point, qu'il est gouverne par les memes forces, et n'a point de loi
+propre, et a lui conseiller plus ou moins, et de facons diverses, de
+s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'etre ce qu'elle est, de vivre
+comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont
+l'autre consiste au contraire a remarquer plus ce qui distingue l'homme
+du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, a tenir
+un compte vigilant et complaisant des facultes qu'il semble bien que
+l'homme ait seul parmi tous les etres, a y rappeler son attention, et
+a lui persuader de se detacher, de s'affranchir, de se liberer le plus
+qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met a part
+d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui
+fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances,
+ses facultes, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses
+privileges.
+
+De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans
+hesitation et sans melange, celle de Buffon. Voila en quoi il est en
+verite tres decidement spiritualiste. Il est a remarquer, encore qu'ici
+il faille etre tres reserve, et se garder d'attribuer legerement des
+"causes finales" a la pensee de Buffon, que sa mefiance et son chagrin a
+l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il
+a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il
+eprouve a voir qu'on le "classe" trop decidement avec eux. C'est une
+observation peut-etre plus ingenieuse et spirituelle qu'absolument
+juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque
+vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec
+chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop pres du singe: "Si l'on
+admet une fois que l'ane soit de la famille du cheval et qu'il n'en
+differe que parce qu'il a degenere, on pourra dire egalement que le
+singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme degenere..."; et
+cela, evidemment, n'est pas du tout pour plaire a M. de Buffon.
+
+[Note 99: Ouvrage cite plus haut.]
+
+Il est a remarquer encore que ses idees, ou plutot ses pressentiments
+sur la variabilite des especes ne sont pas en contradiction avec ce haut
+rang et cette place a part qu'il tient a conserver a l'homme, mais, _au
+contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves a l'appui de
+sa pensee sur l'incomparable dignite de l'homme. Si les especes se sont
+definies elles-memes en se combattant les unes les autres; si elles se
+sont ramenees elles-memes chacune a son type le plus parfait, la mieux
+douee des congeneres detruisant ses congeneres moins bien douees; si,
+de la sorte, elles se sont resserrees et contractees chacune en sa
+perfection propre, et ont laisse entre elles de grands vides, jadis
+pleins de transitions d'une espece a l'espece voisine, maintenant a
+jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des especes, la mieux
+douee, et la mieux douee precisement en usant du temps comme auxiliaire
+et instrument, l'espece capable d'accumulation de ressources, capable
+d'experience hereditaire, capable de progres, n'a pas, dans le cours
+prolonge du temps qui l'aidait, du laisser un vide enorme entre elle et
+l'espece la plus rapprochee, n'a pas du se faire une place tellement a
+part, et une constitution tellement singuliere qu'aucun etre vivant ne
+peut lui etre compare meme de loin!
+
+Au fond c'est l'idee de Buffon. L'homme est un animal tellement
+superieur a la nature qu'il est comme une force particuliere de la
+planete, il la change. Apres les grandes revolutions geologiques, il y
+en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de
+l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement
+intelligent, son egoisme imperieux et acharne, son vouloir-vivre plus
+violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il
+multiplie les especes animales et vegetales qui lui servent, refoule et
+detruit les especes vegetales et animales qui lui nuisent, et aussi,
+detruit, effrite du moins et volatilise les mineraux qui lui sont
+utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.
+
+Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout ou la vie animale
+est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. "Il est le
+seul des etres vivants dont la nature soit assez forte, assez etendue,
+assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se
+preter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux
+n'a obtenu ce grand privilege. Loin de pouvoir se multiplier partout, la
+plupart sont bornes et confines dans de certains climats et meme dans
+des contrees particulieres; les animaux sont a beaucoup d'egards des
+productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel."--C'est
+de ce ton que Buffon parle toujours du "maitre de la terre", et je
+ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: "Tout marque dans
+l'homme, meme a l'exterieur, sa superiorite sur tous les etres
+vivants; il se soutient droit et eleve; son attitude est celle du
+commandement..." [100].
+
+[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premieres pages.]
+
+Cette immense superiorite de l'homme sur les animaux peut etre contestee
+par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux
+caracteres particulierement significatifs contre lesquels ne vaut aucun
+raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progres, et il
+est capable de genie individuel.
+
+Il est capable de progres, c'est-a-dire (et a l'abri de cet autre terme,
+nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait,
+il ne le fait pas toujours de la meme facon; il est inventeur, il
+imagine. Ce trait est unique dans tout le regne animal. Aucune abeille
+qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor
+qui batisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela
+signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut
+avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal
+chercheur, ce qui est sa vraie definition. Il cherche toujours quelque
+chose; il n'admet pas l'arret et la satisfaction dans le repos; il est
+l'animal evolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-etre que
+l'evolution organique exceptionnellement energique qui l'a si fort
+separe et eloigne des autres animaux a comme sa suite, et a laisse son
+souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer,
+de se modifier, de s'amenager autrement, avec, au moins, la conviction
+inebranlable et obstinee qu'il s'ameliore.--Et soyons sinceres, et
+reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progres
+a son terme, et qu'au moment ou nous sommes la progression n'existe
+plus, on est bien force de convenir qu'elle a existe; que l'homme, ne
+pour etre mange par le lion et par le pou, tres exactement destine par
+la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique
+et la debilite extraordinaire de son enfance, a ce sort miserable et
+humiliant, a bien trouve, uniquement parce qu'il avait de l'esprit,
+uniquement parce qu'il etait inventeur, les moyens d'echapper a ces
+fatalites, et est quelque chose de plus qu'il n'etait a l'etat naturel
+el primitif. Le progres, a considerer l'ensemble de l'histoire humaine,
+existe; il ne devient jamais douteux qu'a en considerer une courte
+periode, et voisine de celle ou nous sommes.
+
+Voila un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste
+en tant qu'il est persuade que l'homme, loin de devoir retourner a la
+nature, peut et doit presque la mepriser, peut et doit s'en eloigner,
+s'en degager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant
+que persuade que l'homme invente sa destinee sur la terre, la laisse
+tres basse ou la fait tres grande selon son energie, dans une sphere de
+libre activite et de developpement, si incomparablement plus etendue
+que celle des autres etres, que c'est en somme ce qui nous donne la
+meilleure idee de l'indefini.
+
+Par la, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas superieur a tout son
+siecle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siecle, j'en
+suis sur. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part
+avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, a
+travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a
+eu l'idee que l'homme avait eu tort de s'eloigner de l'etat de nature
+et tort de se compliquer sous pretexte d'etre mieux, tort de vouloir
+savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en
+opposition avec Diderot, qui, a un tout autre point de vue que Rousseau,
+veut aussi revenir a la nature, non sous pretexte qu'elle est meilleure
+et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison
+contraire.--Meme l'esprit general du XVIIIe siecle, Buffon y repugne
+encore, quoique progressiste, par la facon particuliere dont il l'est.
+Le XVIIIe siecle croit au progres; Buffon aussi; mais le XVIIIe siecle y
+croit en revolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est
+pas du tout la meme chose. Le XVIIIe siecle croit aux grands
+perfectionnements rapides et instantanes, aux Eldorados brusquement
+apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont
+pas des transformations, au progres par explosion. Buffon, qui a vu se
+former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il
+a vecu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et
+avec une lenteur desesperante, et l'homme aussi, quoique plus alerte;
+que l'homme a mis, tres probablement, un millier d'annees a realiser ce
+progres de n'etre plus mange par le lion; qu'il y a tout lieu de penser,
+par consequent, que tout progres dont on s'apercoit n'en est pas un; que
+tout progres general sensible a un homme dans la breve carriere de la
+duree de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est
+par definition le contraire d'un progres, et exige que le vrai progres
+se remette en marche pour reparer lentement le faux; que tout progres
+par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.
+
+Il n'y a pas deux facons plus differentes de comprendre la meme chose,
+ou plutot ce sont deux idees absolument contraires qui ont le meme nom,
+et dont l'une est une idee scientifique, et l'autre une niaiserie.
+Elles conduisent aux procedes de pensees les plus contraires. A qui le
+pousserait sur ce point Buffon dirait: "Si je m'apercois du progres que
+je realise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le resultat d'un
+progres dont l'origine remonte a des temps tres anciens; je contribue a
+un progres qui se realisera chez nos arriere-neveux. Je mesure celui qui
+est consomme, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier
+incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progresse en
+observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais,
+j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose.
+Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit
+un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre
+(s'il n'est pas un simple ambitieux egoiste, et dans ce cas son travail
+est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, a
+elle toute seule, veut faire une montagne."
+
+L'homme est capable de progres, voila un des deux caracteres
+particulierement significatifs qui le separe nettement du regne animal,
+l'homme est capable de genie individuel, voila le second, auquel
+Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, a proprement parler,
+d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une
+meme espece, les uns que les autres; il y a chez eux comme une ame de
+l'espece, non point des ames individuelles. Ce n'est point une abeille
+qui a invente la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que
+_l'abeille_ existe. "On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns
+prendre l'empire sur les autres et les obliger a leur chercher la
+nourriture, a les veiller, a les garder, a les soulager lorsqu'ils sont
+malades ou blesses. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque
+de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre
+eux connaisse de suite la superiorite de sa nature sur celle des
+autres."--L'extraordinaire superiorite de l'homme est qu'il est
+constitue aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il
+ne l'est que par quelques individus de l'espece; imitateur et educable,
+il l'est par tous les individus de l'espece. Il s'ensuit, et qu'il se
+trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffit que celui-la ait
+trouve pour que toute l'espece fasse un progres.
+
+C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et etudier
+mille hommes sans etre convaincu d'une si immense difference entre les
+hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: "Ces animaux-ci,
+comme les autres, ne sont soumis qu'a des appetits et des passions, et
+ont une intelligence rudimentaire a peu pres suffisante pour pourvoir
+a leurs besoins et egalement repartie dans toute l'espece, comme les
+fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles." Le Swift ou
+le Micromegas qui dirait cela n'aurait pas observe le mille et unieme
+individu humain, ou le cent mille et unieme; ou bien n'aurait pas lu
+l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.
+
+Chose curieuse, il en dirait a la fois trop et trop peu; il serait
+au dessus et au-dessous de la verite; car l'homme, a considerer les
+ressources dont dispose la majorite de l'espece, n'est pas l'egal des
+animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans
+la sphere ou s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des
+siens, cela est evident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins
+sur, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le gout de ce qui
+lui doit etre nuisible, par l'ouie du danger qui le menace, par les
+impressions de l'air de l'instant precis ou il doit faire une migration,
+etc. Il ne sait rien qu'apres l'avoir decouvert a force d'intelligence;
+et, en majorite, il n'est pas tres intelligent. Mais quelques individus
+le sont dans l'espece, et toute l'espece est educable. Il suffit. Un
+homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un
+homme observe que parmi tant de vegetaux pele-mele absorbes, c'est
+celui-ci qui empoisonne; le lendemain, a peu pres, personne dans la
+tribu n'en mange, et la tribu a fait un progres. L'espece humaine n'a
+pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement
+(sauf quelques caprices, et dont elle revient apres avoir egorge les
+inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est tres docile aux
+inventions, tres imitatrice des nouveaux procedes, essentiellement et
+indefiniment modifiable par l'education.
+
+C'est donc la pensee qui gouverne le monde, encore que les hommes ne
+pensent guere; et ce qui met l'humanite au-dessus de l'animalite,
+c'est le savant. On s'attendait a cette conclusion de Buffon; et on y
+souscrit.
+
+Ainsi constituee, par le genie de quelques-uns, par la docilite prompte
+ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la
+tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'etre pas
+indefinie. Elle a eu ses eclipses, cependant, et songeons-y bien. Les
+antiques astronomes qui avaient trouve sur les hauts plateaux de l'Asie
+la periode lunisolaire de six cents ans "savaient autant d'astronomie
+que Dominique Cassini", et avaient donc une science generale "qui ne
+peut s'acquerir qu'apres avoir tout acquis", et qui "suppose deux ou
+trois mille ans de culture de l'esprit humain". Et elles ont ete perdues
+pendant un long temps ces hautes et belles sciences; "elles ne nous sont
+parvenues que par debris trop informes pour nous servir autrement qu'a
+reconnaitre leur existence passee." Il en est ainsi. Une civilisation,
+lentement, se forme et se developpe; puis _la terre se refroidit_, les
+hommes du nord chasses de leurs demeures "refluent vers les contrees
+riches, abondantes et cultivees par les arts... et trente siecles
+d'ignorance suivent les trente siecles de lumiere". C'est la diffusion
+de la science humaine sur toute la surface de la planete, de telle sorte
+que, detruite ici, elle reste la, et de la se propage, sans avoir besoin
+de se recommencer, qui peut empecher le retour de tels malheurs.
+
+Persuadons-nous donc que l'homme est ne pour savoir, pour exercer son
+intelligence et agrandir son entendement, et que c'est la sans doute
+tout l'homme, puisque c'est a la fois le signe distinctif de l'espece et
+ce grace a quoi elle n'a point peri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque
+c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: "Considerons l'homme sage,
+_le seul qui soit digne d'etre considere_: maitre de lui-meme, il l'est
+des evenements; content de son etat, il ne veut etre que comme il a
+toujours ete, ne vivre que comme il a toujours vecu; se suffisant a
+lui-meme, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur etre
+a charge; occupe continuellement a exercer les facultes de son ame, il
+perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de
+nouvelles connaissances, et se satisfait a tout instant sans remords et
+sans degout; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-meme."
+
+Autrement dit: "Toute la dignite de l'homme consiste dans la pensee.
+Travaillons donc a bien penser, voila le principe de la morale"; et si
+peu mystique, si eloigne, du reste, a tant d'egards, de l'esprit de
+Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idealiste.
+
+On voudrait peut-etre que ce dernier mot meme de la pensee de Pascal,
+que je viens de citer, Buffon l'eut dit, qu'il eut fortement rattache la
+morale a la dignite de la pensee humaine, qu'il eut parle davantage des
+devoirs que la singularite meme et l'excellence de sa nature imposent
+a l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent
+l'homme des animaux, Buffon eut mieux demele, et compte plus nettement,
+celle qui l'en distingue le plus, la presence en son esprit de cette
+idee qu'il est _oblige_. La morale de Buffon est que l'homme est tres
+noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale
+suffisante, a la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient.
+Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: "Pensez, sachez, et
+considerez ceux qui pensent et savent comme vos guides". Il pouvait
+ajouter brievement: "Et soyez justes et bons; car c'est une maniere
+aussi de vous distinguer infiniment de l'animalite." Encore que tres
+elevee, la morale de Buffon, comme toute sa pensee, comme toute sa vie,
+comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe,
+elle est elevee. Elle existe d'abord, ce qui en son siecle est quelque
+chose; ensuite elle est fondee tout entiere sur ce principe que tout
+avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modele,
+de ne pas l'adorer, de ne pas, meme, lui etre complaisant et docile; que
+tout avertit l'homme qu'il lui est tres sensiblement superieur, et
+cree avec des aptitudes a le rendre, progressivement, de plus en plus
+superieur a elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le
+temps peut abolir en lui l'animalite, et s'il le peut il le doit, voila
+toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et
+peut-etre beaucoup plus qu'il n'a cru lui-meme, et d'un spiritualisme
+qui, n'ayant rien de metaphysique, n'admettant point d'abstraction et
+n'ayant aucun recours aux causes finales, n'etant que le langage d'un
+naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme
+de celle des betes, n'est point suspect, et de sa discretion, de
+son extreme modestie meme recoit une extreme autorite. Buffon le
+naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit
+apercu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquietant et le plus
+competent du _naturalisme_ du XVIIIe siecle.
+
+
+
+IV
+
+L'ECRIVAIN--SES THEORIES LITTERAIRES
+
+C'est un grand ecrivain. Quand il disait, dans son discours de reception
+a l'Academie francaise, que les ouvrages bien ecrits sont les seuls qui
+passeront a la posterite, il songeait a lui, et il avait raison d'y
+songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses
+idees. Buffon se rattachait au XVIIe siecle. Il en avait l'instinct de
+dignite, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste,
+un certain penchant a la noblesse d'attitude et a la pompe. Cela se
+retrouve dans son style, et, comme ecrivain, Buffon semble appartenir
+plutot au XVIIe siecle qu'a celui dont il etait. Il est avant tout
+"eloquent", sa parole est "belle", plutot qu'elle n'est vive, piquante,
+rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le genie "oratoire". Sa
+grande histoire se deroule majestueusement, dans une grande unite, avec
+une suite assuree, dans un ordre severement medite et prepare, comme un
+seul "discours" continu, qui marche de ses premisses a ses conclusions.
+Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur
+l'histoire universelle. Tout cela revient a dire que le genie de Buffon,
+comme tous les genies oratoires, vise a l'impression d'ensemble et
+au grand effet final. Les genies de ce genre ont quelque chose
+d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres
+imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance
+et pour les admirer dans leur grandeur.
+
+Ce n'est pas a dire que le detail en soit neglige; on a pu meme dire
+que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions
+d'animaux si divers, montre des ressources singulierement variees de
+pittoresque. Il a la force, tour a tour, et la grace, et l'eclat. Il a
+comme une sympathie toujours prete pour ses modestes heros, qui sait
+relever leurs merites, faire eclater leurs beautes, bien saisir et
+a chacun bien conserver son caractere propre, et donner ainsi a la
+physionomie son unite, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans
+doute il est trop orne; il s'applique trop; il est trop l'homme
+qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop
+complaisamment son metier d'ecrivain; et, s'il ecrit bien, ce n'est pas
+assez sans s'en apercevoir.--Defaut commun, du reste, a presque tous les
+hommes de science quand ils redigent: ils ne croient jamais avoir assez
+bien redige; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se
+convaincre eux-memes qu'eux aussi savent ecrire. Il y a des alarmes dans
+cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du
+defaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, a ce qu'il me semble;
+car les parties de ses ouvrages ou il y a exces d'ornement, ou de pompe,
+sont d'abord ce qu'il a ecrit pour l'Academie francaise (_Discours
+de reception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a ecrit en
+collaboration avec des savants ses eleves (_Quadrupedes, Oiseaux_).
+Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours tres
+heureusement, mais il recoit cependant et subit la contagion de la
+coquetterie litteraire des hommes de science, et du trop beau style.
+Mais dans les livres qu'il a ecrits tout entiers lui-meme, geologie,
+mineralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit
+plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, theorie de la terre,
+epoques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave,
+plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et meme sans chaleur,
+comme il convient a un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et
+que ses idees les plus grandes n'etonnent pas; je ne sais pas enfin
+meilleur modele du style propre a l'exposition scientifique.
+
+Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et
+sans precisement se repeter, donne a la meme idee, pour la faire mieux
+entendre, plusieurs formes equivalentes, plusieurs tours ramenant
+au meme point, en plus grand nombre peut-etre qu'il ne serait
+indispensable. Peut-etre est-ce la, pour qui expose des choses toutes
+nouvelles et qui songe au grand public, une necessite, dont, cent ans
+plus tard, l'ignorant lui-meme ne se rend plus compte.
+
+Et a travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce
+que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux
+points de vue qu'il ne faut pas separer, parce que, aussi bien, Buffon
+ne les a jamais separes lui-meme: "On a loue la variete de ses tours. En
+peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en decrivant
+la fureur du tigre, la majeste du cheval, la fierte et la rapidite
+de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la legerete de
+l'oiseau-mouche, son style prend le caractere des objets; mais il
+conserve toujours sa dignite imposante; c'est toujours la nature qu'il
+peint, et il sait que, meme dans les petits objets, elle manifeste sa
+toute-puissance."
+
+On pourrait supposer a l'avance les idees litteraires de Buffon rien
+qu'a connaitre les principaux caracteres de son style. Ce style est le
+style oratoire, ou, pour etre plus precis, le style de l'exposition
+oratoire, c'est-a-dire non pas celui de l'orateur a la tribune, a la
+barre, ou a la chaire, mais celui de la _lecon_ faite par un homme
+naturellement eloquent. Il est methodique, grave, mesure, imposant,
+majestueux et _nombreux_. Il n'est ni anime par une passion vive, ni
+alerte et arme en guerre comme le style des polemistes. C'est le style
+d'un professeur qui a du genie. Voila precisement ce que Buffon a
+ete amene a recommander comme le style parfait, ou approchant de la
+perfection; car toutes les fois qu'un ecrivain superieur songe a tracer
+pour les autres les regles de l'art d'ecrire, il ne fait que l'analyse
+et l'exposition raisonnee de ses propres qualites d'ecrivain. C'est
+ainsi qu'il en a ete de Buffon ecrivant le _Discours sur le style_.
+Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que "la
+confidence un peu appretee" de Buffon sur son propre genie litteraire,
+et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes
+lecons de detail et des apercus profonds qu'il renferme.
+
+Il n'y faut pas voir un traite complet de l'art d'ecrire; et, du reste,
+sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y
+mettre une _rhetorique_ complete, meme sommaire. L'admiration qu'on a
+eprouvee pour cet ouvrage lui a fait donner apres coup le titre _faux_
+de "Discours sur le style"; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a
+donne, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait
+tort, parce que, ainsi nomme et compris, ce discours trompe l'attente
+qu'il fait concevoir et qu'il ne pretendait pas provoquer, et prete a
+des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas
+expose. Ce morceau est tout simplement le "Discours de reception de
+M. de Buffon a l'Academie francaise", ou, comme l'auteur le definit
+lui-meme dans les premieres lignes, "_ce sont quelques idees sur le
+style_". Voila le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.
+
+Ainsi defini, l'ouvrage se defend contre les objections. On ne peut plus
+reprocher a ce discours ou sont si vivement recommandees les qualites de
+composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand
+on ne veut qu'indiquer quelques idees sur le style, de les exposer dans
+un ordre un peu libre et abandonne. On ne peut lui reprocher d'etre tres
+incomplet. Il devait l'etre. Il devait ne contenir que _quelques idees
+sur le style_ les plus cheres a l'auteur et les plus importantes a ses
+yeux. Il devait n'etre, pour parler le langage des savants, qu'une
+contribution a l'etude de l'art d'ecrire. C'est ce qu'il est, avec un
+merite superieur.
+
+Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des verites
+indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les
+ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensee que
+l'auteur qui met de l'unite dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature
+et l'ordre eternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idee de
+Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme,
+meme_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que
+le style est une peinture du _caractere, des moeurs_ et de la _facon
+de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus eloigne que cela de la pensee de
+Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style
+c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par
+consequent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce
+soit.
+
+Voila les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas
+croire qu'il revele les veritables sources du grand style; il n'en
+montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan,
+l'ordre, l'unite, sont absolument necessaires. Mais Buffon croit que de
+la naissent _toutes_ les qualites du style, et cela n'est pas vrai. De
+la naissent la clarte, la precision, l'aisance, la vivacite meme et
+un certain mouvement, et un caractere grave, imposant, qui recommande
+l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il
+y a d'autres qualites du style qui tiennent au _sentiment_ et a
+l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant
+de l'art d'ecrire, que ces deux sources du genie: imagination et
+sensibilite; et ce qui fait le style des poetes, des grands romanciers,
+des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque
+toujours, il semble que Buffon l'ait oublie.
+
+Il ne l'a point oublie; la verite est qu'il s'en defie. La preuve
+c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parle, seulement en
+essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui
+est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les
+idees, du plan;--ensuite en recommandant a plusieurs reprises de les
+tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage
+ou il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme a leur
+cause: "Lorsque l'ecrivain se sera fait un plan... il sera presse de
+faire eclore sa pensee; il aura du plaisir a ecrire... _la chaleur
+naitra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ a chaque expression... les
+objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant a la
+lumiere..." Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du
+plaisir qu'on a a ecrire quand on s'est fait un bon plan. Cette theorie
+n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de
+composition qui nait en effet du plaisir de bien embrasser sa matiere et
+d'en bien voir comme etalees devant nos yeux toutes les parties dans un
+bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espece de chaleur
+et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer a
+Demosthene le serment sur les morts de Marathon et a Racine le "_qui te
+l'a dit_?" d'Hermione.
+
+Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas a s'en occuper. Il
+n'aime pas les poetes et les orateurs passionnes; son orateur prefere
+est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_
+le montre. C'est la que l'on trouve qu'il faut "_se defier du premier
+mouvement_"; eviter "_l'enthousiasme trop fort_", et mettre partout
+"_plus de raison que de chaleur_". Voila le fond de la pensee de Buffon.
+Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui resulte du plan bien
+fait, c'est-a-dire qui vient encore de la raison, voila sa theorie. Elle
+est etroite. Elle ne tient pas compte de la litterature de sentiment, ni
+de la litterature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau
+pousse a l'exces; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion
+et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle
+les remplace.
+
+On peut meme ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction.
+Buffon ne cesse de recommander le "naturel", et il n'a pas tort. Mais en
+quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut
+qu'on se defie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur,
+l'eveil de la sensibilite, l'elan de la nature, et en un mot le naturel.
+C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment ou il nait,
+le controler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple ecart
+de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commencant point par "s'en
+defier".--De meme Buffon recommande le naturel et prescrit de designer
+toujours les choses "par les termes les plus generaux" (ce qu'il
+se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle
+geologie), par les termes les plus generaux, c'est-a-dire par les termes
+abstraits et les periphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus
+apprete. Precisement! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il
+deteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'appret, l'arrangement,
+l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de
+leur cote, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la
+naivete.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse
+d'une theorie litteraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La
+Fontaine. La Fontaine juge au point de vue du _Discours sur le style_,
+est mauvais. La question est tranchee: c'est le _Discours sur le style_
+qui a tort.
+
+Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des
+lacunes et des erreurs de ce petit traite si fecond, tout au moins, en
+reflexions. Mais en finissant comme nous avons commence, prenons-le en
+lui-meme et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'ecrire,
+rapidement presentee par un savant, grand ecrivain, a l'usage des
+savants qui voudront ecrire. Il est un petit traite d'_exposition
+scientifique_. A ce titre il n'est pas eloigne d'etre excellent. Comment
+faut-il s'y prendre pour ecrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon,
+ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour ecrire des
+ouvrages du meme genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose.
+
+Il y a eu une epoque ou le _Discours sur le style_ etait considere
+comme la loi supreme de l'art d'ecrire. C'est le temps ou d'illustres
+professeurs avaient apporte dans les chaires superieures de l'Universite
+ces qualites d'exposition large et eloquente dont le _Discours sur le
+style_ donne la lecon et l'exemple. Il est, en effet, et la regle et le
+modele de cette eloquence particuliere, intermediaire, qui n'est ni la
+simple et profonde eloquence du coeur et de la passion, ni l'eloquence
+de la tribune ou de la chaire ou l'imagination a tant de part, mais
+l'eloquence au service de l'enseignement, tendant a instruire d'une
+facon elevee et avec une maniere imposante, plutot qu'a toucher et a
+emouvoir. Dans cette eloquence, l'unite, la composition, l'ordre clair,
+lumineux et beau sont, en effet, les qualites essentielles et le fond de
+l'art. De la la grande fortune du _Discours sur le style_. Les lecons
+qu'il donne ne sont pas a mepriser, et non seulement ceux a qui il
+s'adresse specialement, mais tout le monde peut et doit y trouver
+profit. Il suffit d'indiquer le domaine ou elles sont bien a leur place,
+et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portee.
+
+
+
+V
+
+Ce grand savant, ce philosophe distingue, ce grand poete et ce grand
+sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Revolution francaise. Ce lui fut
+une chance heureuse; car il en aurait ete un peu incommode, et n'y
+aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs coleres, leurs
+passions, leurs efforts genereux meme en vue d'un but prochain, sont
+choses qu'habitue a la marche insensible et sure de la nature, il ne
+comprenait point et trouvait singulierement meprisables. Son dedain
+pour "l'histoire civile" est extreme, excessif meme pour un homme qui,
+surtout naturaliste, n'a pas laisse d'etre un moraliste d'un grand
+merite. Tout dans l'histoire civile lui parait obscurites, et, du reste,
+simples miseres: "La tradition ne nous a transmis que les gestes de
+quelques nations, c'est-a-dire les actes d'une tres petite partie du
+genre humain; tout le reste des hommes est demeure nul pour nous, nul
+pour la posterite; ils ne sont sortis de leur neant que pour passer
+comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plut au ciel_ que
+le nom de tous ces pretendus heros dont on a celebre les crimes ou
+la gloire sanguinaire fut egalement enseveli dans l'ombre de
+l'oubli!"--Cette petite portion de "l'histoire civile" qui s'etend de
+1789 a 1799 lui eut paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche
+de la nature, et meme dans celle de l'humanite, et, seulement, plus
+desagreable a traverser. La providence qui veillait sur lui a donc
+comble une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort
+opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a du regretter que
+cela.
+
+Il avait fait un tres beau livre, et accompli une tres grande oeuvre.
+Il avait presque cree l'histoire naturelle, et du meme coup il l'avait
+affranchie. Elle existait, confondue avec la "physique", chez ces
+timides et modestes savants de la fin du XVIIe siecle et du commencement
+du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle etait
+alors tres serieuse, volontairement tres reservee en ses conclusions
+et tres discrete. Avec Fontenelle lui-meme, et avec ses successeurs
+"philosophes", Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle
+etait devenue tres pretentieuse, tres audacieuse, et s'etait mise au
+service d'idees emancipatrices, irreligieuses, et quelquefois, avec
+Diderot, immorales. Elle etait devenue une forme, ou un auxiliaire, ou
+instrument de l'atheisme liberateur. C'est de cette compromission, tres
+dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empecher qu'elle devint
+une veritable science, que Buffon l'a delivree.
+
+Sans etre religieux lui-meme, il a eu de la science cette idee juste et
+digne d'elle, qu'elle n'a pas a se mettre au service d'une doctrine de
+combat et qu'elle dechoit a devenir un moyen de polemique. Il a cru
+qu'elle se suffit a elle-meme, et qu'elle a un domaine dont sortir est
+une desertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est
+redevenue ce qu'elle etait chez nos bons savants tranquilles de 1700,
+mais agrandie, approfondie, ordonnee et imposante. Les hommes de
+l'Encyclopedie n'ont guere pardonne a Buffon cette secession, qui etait
+une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifferent, et peut-etre un
+dedaigneux, c'est-a-dire le pire, a leur jugement, de leurs adversaires.
+
+Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son
+impassibilite d'observateur, et precisement un peu parce qu'il n'en
+sortait pas, il dirigeait vers des conclusions tres contraires a leurs
+tendances generales, relevant l'homme, le montrant obeissant aux lois
+de la nature d'abord, et ensuite a d'autres, et lui persuadant que son
+devoir, ou tout au moins sa dignite, n'etaient point a se confondre avec
+elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du
+nouvel esprit scientifique et du gout des sciences naturelles, s'arretat
+precisement au plus grand naturaliste du siecle, ne l'entrainat point,
+ni ne l'emut, et le laissat parfaitement libre d'esprit et independant
+des ecoles, c'est ce qui les desobligea sans doute extremement.
+
+La science y gagna en dignite, en independance, en aisance dans sa
+marche, et en autorite.
+
+L'influence de Buffon comme savant a ete considerable. Son grand merite
+d'abord et comme sa victoire, a ete de conquerir le public a la science
+de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis a la science
+politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les preoccupations
+et dans le commerce du monde lettre. Il a ete comme un Fontenelle grave,
+imposant, qui a attire le public mondain a la science, sans faire a ce
+public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie
+suspecte a le seduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire
+naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de
+genie il a cree des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le
+plus inoffensif et le plus aimable.
+
+Il a suscite des disciples dont les uns, comme Condorcet, le defigurent,
+et poussent a l'exces, d'une intrepidite de dogmatisme qui l'eut fait
+sourire avec toute l'amertume dont il etait capable, quelques-unes de
+ses idees generales ou plutot de ses hypotheses; dont les autres, comme
+Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de genie et des
+createurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la verite, et dire
+qu'un certain idealisme appuye sur la science est une nouveaute qui
+vient de lui; et que son idee du lent et eternel progres de la nature
+creant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant
+et s'ingeniant dans des constructions plus delicates et subtiles, puis
+creant avec l'homme l'etre capable d'un perfectionnement dont nous
+ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues
+philosophiques_ de M. Renan son expression eloquente, poetique et
+audacieuse, et comme son echo magnifiquement agrandi.
+
+Son influence comme poete n'a pas ete moins grande que sa contribution
+de savant a la conscience de l'humanite. La plus grande idee poetique
+qu'ait eue le XVIIIe siecle, c'est lui qui l'a eue, et exprimee. La
+majeste vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est etrange,
+quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si
+tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite
+Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu
+que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse etre
+fait. La verite, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que
+le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation,
+exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans
+Rousseau. La grande vision de l'eternelle puissance qui a petri nos
+univers, et le sentiment toujours present de sa mysterieuse histoire
+ecrite aux flancs des montagnes et aux rochers des cotes, c'est dans
+Buffon qu'on les trouve a chaque page, et soyez surs que la phrase de
+Chateaubriand sur "les rivages _antiques_ des mers" est d'un homme qui a
+lu Buffon.
+
+A vrai dire, cette fin du XVIIIe siecle a donne trois poetes, qui sont
+Buffon, Rousseau et Chenier, et tous les trois, inegalement, ont eu dans
+les imaginations du XIXe siecle un sensible prolongement de leur pensee.
+Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilite;
+Buffon a appris aux hommes l'histoire et la geographie de la nature, et
+les a invites a se penetrer de toutes ses grandeurs; Chenier a retrouve
+le sentiment de la beaute antique; et l'on rencontrera ces trois
+grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans
+Chateaubriand, vous savez assez que tout le siecle dont noua sommes en
+a recu la contagion, et a continue, jusqu'a l'epoque ou le realisme a
+reparu, a les entretenir.
+
+
+
+MIRABEAU
+
+
+
+I
+
+CARACTERE--TOUR D'ESPRIT--ETUDES
+
+Rien ne peut eclairer plus vivement la pensee philosophique et politique
+du XVIIIe siecle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idees de
+Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siecle lui-meme, et presque tout
+entier, et c'est le XVIIIe siecle mis a l'oeuvre, jete dans l'action,
+place en face de la realite, et a qui l'histoire semble dire: "ne
+disserte plus, mais execute."
+
+Tous les traits essentiels du XVIIIe siecle francais se retrouvent
+dans Mirabeau. Independant et audacieux par la pensee, esclave de ses
+passions, avide de savoir, d'idees et de jouissances, impatient de tous
+les jougs, et se forgeant par ses vices les chaines les plus lourdes,
+subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme
+Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopedique comme Diderot,
+orateur comme Rousseau, pamphletaire, polemiste et improvisateur comme
+Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe
+siecle que nous avons devant les yeux dans un temperament d'exception,
+d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalite terrible.--Avec cela,
+ce double trait ou presque tout homme du XVIIIe siecle se reconnait
+d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur
+de coeur et generosite naturelle, qui, sans suppleer a la moralite, fait
+que le manque en est moins penible et repugnant.
+
+Fougueux et romanesque, il l'est a faire douter de ses aventures.
+Soldat, grand seigneur, maniere de diplomate obscur et equivoque,
+joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme
+de galanteries effrenees et peut-etre monstrueuses, embastille, evade en
+enlevant une femme mariee, vivant de sa plume en Hollande, emprisonne de
+nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'etudes incroyable,
+et des epanchements de passion souvent exquis; puis, tout a coup, se
+dressant, eclatant en pleine lumiere de popularite et de gloire, tribun
+redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la
+revolution, roi de l'opinion, traitant de puissance a puissance d'un
+cote avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte
+existence qu'on s'etonne qui ait pu etre si longue, tant elle est
+surchargee, agitee, brisee, secouee de tempetes, et retentissante d'un
+continuel redoublement d'orages.
+
+Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-meme, qu'en partie il
+acceptait des circonstances, etait excellemment de son gout. Il etait
+romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses
+lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle,
+pleines de sensualite, de vraie passion, aussi d'eloquence, et de cette
+melancolie male des ames robustes pour qui le malheur est une forte et
+non point tres desagreable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en
+hurlant parfois de colere, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extreme
+de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la
+neige un chasseur aventureux et allegre.
+
+Elles sont elles-memes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit
+en passant, un roman qui se trouve par hasard etre bien compose. Ce sont
+d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et declamateur, qui
+est meridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle
+Heloise_;--ce sont ensuite des lettres de jeune pere, ravi de l'etre,
+plein de sollicitude emue et d'anxiete charmante, opposant de tout son
+coeur les recettes philosophiques aux "recettes de bonne femme" pour le
+plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue
+et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de pere emprisonne, et
+ces caresses hasardeuses confiees au papier, et ces baisers paternels
+jetes a travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de
+fou, et d'attendrissant, et de naif, et de delicieusement suranne comme
+une vieille romance; et tout cela est penetrant, parce qu'encore c'est
+cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus
+captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant
+mort, le tumulte des sens apaise par le temps, des lettres tendrement
+amicales, confiantes et apaisees, avec des longueries et des traineries
+de bavardage, et des anecdotes gaies, et des epanchements familiers,
+sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongees de
+vieux amis, eprouves, et resserres, et meles l'un a l'autre par les
+epreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque,
+hasardeux, fievreux, amoureux de situation hors du commun et du normal,
+et qui n'a ete si fidele, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce
+qu'il etait en prison, ensuite parce qu'il etait excite, et renfonce
+dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonte
+par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et
+exalte et enivre par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents
+contraires.
+
+Et ses idees generales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du
+XVIIIe siecle. Irreligieux, il l'est absolument, de tres bonne heure, et
+toujours. Ses lettres a Sophie contiennent un manuel d'atheisme formel,
+et indiscutable precisement parce que l'atheisme y est tranquille, sans
+colere, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette
+affaire, un fanfaron, un fanatique a rebours, un phraseur, un revolte,
+ou un imbecile. C'est un homme presque ne dans l'atheisme, qui n'a pas
+traverse de crise ni de periode d'angoisses, qui, au contraire, est
+incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de tres longue
+habitude. Tout a fait moderne en cela, et arrive a cette etape, a cette
+region de l'esprit ou l'intolerance a rebours est aussi depassee, aussi
+lointaine que l'intolerance traditionnelle, et ou l'on est separe des
+croyants par de trop grands espaces pour pouvoir meme les detester.--Le
+mysterieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands
+problemes metaphysiques, eternelles preoccupations et tourments de l'ame
+des hommes, ne repondent a rien dans son esprit. Amene a en parler, il
+n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est
+incapable de les soupconner, d'en comprendre l'importance, et d'en
+sentir l'attrait, et d'en eprouver l'inquietude.
+
+Ce qui n'empeche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez
+fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son ame et de
+toute son esperance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y
+croient davantage. Tres jeune, a propos de la reforme politique des
+Juifs, il ecrivait, tout a fait dans la maniere des grands optimistes de
+la fin du XVIIIe siecle, et avec un certain degre de candeur qui aurait
+fait sourire Voltaire: "Croyons que si l'on excepte les accidents,
+suites inevitables de l'ordre general, il n'y a de mal sur la terre que
+parce qu'il y a des erreurs; que le jour ou les lumieres, et la morale
+avec elles, penetreront dans les diverses classes de la societe...
+l'instruction diminuera tot ou tard, mais infailliblement, les maux de
+l'espece humaine, jusqu'a rendre sa condition la plus douce dont soient
+susceptibles des etres perissables."
+
+Tout a fait a la fin de sa carriere, dans son discours posthume sur la
+liberte de la presse, il ecrivait encore: "Un bon livre est doue d'une
+vie active, comme l'ame qui le produit; il conserve cette prerogative
+des facultes vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre
+utile s'etend sur la nation entiere, sur les generations a venir; il
+grandit, il feconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge,
+il propage, il eternise l'influence des lumieres et des vertus, de la
+raison et du genie; c'est leur essence pure et precieuse que l'avenir ne
+verra pas s'evaporer; c'est une sorte d'apotheose que l'homme superieur
+donne a son esprit afin qu'il survive a son enveloppe perissable...."
+
+L'humanite cherchant peniblement sa voie que personne ne lui a enseignee
+dans le principe, ayant en elle-meme, mais tres enveloppee et confuse,
+une lumiere, qu'elle cherche a degager; les hommes superieurs
+depositaires particuliers de cette lumiere, la faisant paraitre plus
+vive et plus penetrante par intervalles et formant ainsi comme une
+providence collective et successive; et a leur suite l'humanite marchant
+lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grace a l'accumulation
+des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un
+avenir assure de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarte:
+voila la grande theorie du progres par la raison, qui a toujours
+ete, plus ou moins, un des beaux reves de l'espece humaine, et qui
+certainement est une de ses raisons d'etre et un de ses principes de
+vie, mais qui n'a jamais ete embrassee d'une foi plus vive et d'une plus
+entiere assurance que par les hommes du XVIIIe siecle.--C'est bien la
+croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception generale et
+son idee maitresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes,
+encourage dans ses resistances et anime dans les assauts qu'il a donnes.
+C'est le plus noble, s'il etait sincere, des divers mobiles qui ont agi
+en lui.
+
+Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son
+romanesque et a travers toutes ses fougues, et parmi les fumees, souvent
+epaisses, de son temperament de satyre, de son imagination de rheteur
+et de son esprit de sophiste, il avait une singuliere nettete
+d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci,
+quoique romanesque, et encore que generalisateur, aimait les faits et
+prenait plaisir en leur commerce. Il ecrivait (non point tout seul, mais
+du moins en grande partie, et digerant et classant le tout) sept
+gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la
+monarchie prussienne; il s'inquietait de la constitution et de la
+legislation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux
+connues que lui. Dans sa premiere jeunesse, a cote d'un _Essai sur le
+despotisme_, et d'une etude, essentiellement autobiographique, sur
+les _Lettres de cachet_, il ecrit un _Memoire sur les salines de
+la Franche-Comte_, des traites sur la _Liberte de l'Escaut_, sur
+_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_,
+sur la _Question des eaux_, sur l'administration financiere de Necker;
+et dans tous ces petits livres, ecrits vite, penses longuement, on
+trouve une solidite d'informations et une surete de raisonnement topique
+peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti,
+longtemps avant Maury et Cazales, la rude etreinte de ce vigoureux
+dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il etudie avec acharnement,
+entasse les notes, brule ses yeux dans les papiers, et ses "prisons", si
+elles sont, d'un cote, les Lettres a Sophie, sont, de l'autre, un cours
+complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a ete
+d'un Casanova qui aurait trouve le temps d'etre un Machiavel.
+
+Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que
+Mirabeau a ete improvise par la Revolution. C'est lui qui etait capable
+de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tete,
+et depuis vingt ans la "preparait" par les plus solides etudes et les
+plus diverses; et s'il s'est trouve en 1789 le plus grand des orateurs
+de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en etait, sans
+conteste, le plus savant.
+
+Aussi remarquez bien que, de tres bonne heure, il se separe des chefs du
+choeur du XVIIIe siecle, quand ceux-ci, decidement, donnent dans le
+pur chimerique et le reve absolument romanesque. Son appreciation de
+Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, a propos
+de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est tres curieuse et
+doit etre lue de tres pres. Un eloge, vif sans doute, du grand homme.
+Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siecle,
+Rousseau est une espece de mage, d'ascete et de saint. C'est l'opinion
+commune, et ce n'est guere qu'au bout de deux generations que cette
+hallucination singuliere et cette sorte de possession s'est dissipee.
+Mais en meme temps Mirabeau sait tres bien, dire que Rousseau lui fait
+l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de
+Frederic. Il sent tres bien a quel point manque a Rousseau le sens du
+reel, la notion du millesime et l'art de verifier les dates; et il lui
+dirait, comme de Maistre aux emigres: "Le premier livre a consulter,
+c'est l'almanach."
+
+Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772,
+c'est-a-dire a 20 ans, Mirabeau s'etait tres nettement separe de
+Rousseau sur la question de l'_etat de nature_. Il sent deja, en homme
+d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en
+inquieter, et surtout s'en ferir, mene a ecrire bien plutot des livres
+satiriques que des etudes politiques veritables: "On pretend que les
+institutions sociales ont degenere l'etat de nature et rendent les
+hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tachons de
+decouvrir des remedes ou du moins des palliatifs a nos maux; cette
+recherche est plus utile a faire que des satires des hommes et de leurs
+societes."--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que
+pouvait etre l'homme avant d'etre un animal sociable, puisque ce n'est
+que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' "il n'est vraiment
+homme, c'est-a-dire un etre reflechissant et sensible, que lorsque
+la societe commence a s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses
+semblables qu'une association momentanee, _il est encore feroce,
+devastateur_, et n'a guere que _des idees de carnage, de bravoure,
+d'independance et de spoliation_".--Des que Mirabeau s'occupe de
+questions politiques, il ecarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en
+dehors du temps, la reverie en deca de l'histoire; il se place dans le
+temps, dans le reel, dans l'humanite telle qu'elle est, songeant aux
+"remedes et aux palliatifs", non a la transformation radicale, a la
+metamorphose, et au vieillard jete par morceaux dans la chaudiere
+d'Eson.
+
+On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec
+l'histoire a comprendre, mais avec l'histoire a faire, il saura se
+placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.
+
+
+
+II
+
+LE SYSTEME POLITIQUE DE MIRABEAU
+
+Ainsi il arriva au seuil de la Revolution, et, des le premier moment,
+longtemps avant meme, il vit tres nettement ce qui etait a faire et ce
+qui etait possible.
+
+Il s'agissait d'etablir en France la liberte individuelle, qui n'avait
+jamais existe que par tolerance et a l'etat precaire, et qui, sans
+compter qu'elle est une necessite de civilisation chez les peuples
+modernes, a, ceci en France de particulier qu'a la fois elle est dans le
+temperament du Francais et n'est pas dans son esprit.--Le Francais
+ne comprend pas la liberte, et il en a besoin. Il l'embrasse tres
+difficilement comme principe et comme regle; mais, audacieux de pensee,
+libre d'humeur, aimant les theories et n'aimant pas a penser tout seul,
+passionne pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore,
+aimant a pouvoir avoir demain une pensee qu'il n'a pas aujourd'hui; la
+liberte de sa personne, la liberte de parole et la liberte d'ecriture
+lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, imperieux, et ne
+pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours desespere
+que ses adversaires aient les memes libertes que lui et par consequent
+est aussi peu liberal qu'il est avide de liberte, et aussi peu dispose a
+accorder la liberte qu'il est passionne a la prendre.
+
+C'est precisement a une telle race qu'il faut une liberte tres large,
+parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de
+l'individualisme des autres, etant passionne pour le sien, elle est, de
+caractere general, profondement individualiste; et c'est a ses besoins
+plus qu'a sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les
+choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-la qu'il a comprise le
+mieux. La "Declaration des droits de l'homme et du citoyen" est le
+traite de liberalisme le plus complet, le plus solide, comme aussi
+le plus eleve, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait ete
+ecrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en
+entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathouderat_. Tous les
+principes des gouvernements libres y sont consignes et exprimes avec
+la plus grande clarte et precision. Responsabilite des fonctionnaires,
+liberte electorale, liberte et inviolabilite parlementaire, liberte
+individuelle, liberte des cultes, liberte de la presse, division
+et separation des pouvoirs, autant d'articles de cette premiere
+"constitution francaise" moderne, qui devrait s'appeler la constitution
+de Mirabeau.
+
+Mirabeau voulait la liberte individuelle la plus large possible,
+allant jusqu'au droit d'emigration, et quand il a plaide a l'Assemblee
+nationale le droit des emigres a propos du depart des tantes du roi, il
+put lire un fragment de sa _Lettre a Frederic-Guillaume II_, ecrite dix
+ans auparavant, pour montrer combien ses idees sur ce point etaient peu
+une opinion de circonstance.
+
+Il voulait la liberte de la pensee, et cela avec une rare largeur
+d'idees et meme de sentiment, avec une sorte de generosite et de
+serenite, qui est tres pres d'etre de la charite: "Trois chemins doivent
+nous conduire a la plus inalterable indulgence: la conscience de nos
+propres faiblesses; la prudence qui craint d'etre injuste, et l'envie de
+bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit
+chercher a tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois
+oblige de porter desormais cette extreme tolerance sur toutes les
+opinions philosophiques et religieuses. _Il faut reprimer les mauvaises
+actions, mais souffrir les mauvaises pensees_, et surtout les mauvais
+raisonnements. Le devot et l'athee, l'economiste et le reglementaire
+aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent
+servir aux tetes douees de la bonne ambition d'aider au bien-etre du
+genre humain... En verite, dans un certain sens tout m'est bon: les
+evenements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse,
+une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force a des
+guerres; je veux la mettre a aider ceux qui aident: quant a ceux qui n'y
+songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant
+qu'ils sont tres utiles[101]."
+
+[Note 101: _Lettres a Mauvillon._]
+
+Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la
+decentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les
+_assemblees provinciales_[102]. Il avait un systeme d'ensemble tout
+pret, tres medite et tres muri, dont l'esprit general etait liberte,
+force et aisance d'initiative rendue a l'individu, a la commune et a la
+province.
+
+[Note 102: _Denonciation de l'agiotage_.]
+
+C'est avec ces idees qu'il arriva dans une assemblee honnete, bien
+intentionnee et devouee au pays, genereuse meme et heroique, mais peu
+instruite, mediocrement intelligente, comprenant peu la liberte, comme
+toute assemblee francaise, et dont, sinon l'idee unique, du moins
+l'idee fixe, fut non pas d'assurer la liberte, mais de deplacer le
+gouvernement.
+
+Partir de ce principe que la souverainete appartient a la nation, et en
+conclure qu'il fallait oter le gouvernement au roi et le concentrer dans
+l'Assemblee nationale, voila le fond de la Constituante comme de toute
+la Revolution. La Constituante, en theorie du moins, a ete la premiere
+Convention. Elle a cru que la liberte consiste a etre gouverne par des
+maitres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est elue, une assemblee
+ne peut pas etre tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme
+exerce par une Chambre; que le despotisme transporte du roi a un Senat,
+c'est une nation affranchie.
+
+Voila l'absurdite que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a
+combattue constamment pendant toute son existence parlementaire.
+A travers la Constituante, il a vu la Convention, et a travers la
+Convention le retablissement du pouvoir absolu. Je n'exagere aucunement
+son admirable prevoyance. Voici sa prophetie qui n'est point obscure,
+qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires propheties,
+entre dans le detail; voici son histoire de la Revolution ecrite a
+l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789:
+
+"Si une nation se montrait plus desireuse du bien public qu'experimentee
+dans l'art de l'effectuer; si une carriere toute nouvelle d'egalite, de
+liberte et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y
+precipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit legislatif
+etait encore chez elle un esprit a naitre, une disposition a former;
+si quelques traces de precipitation et d'immaturite marquaient deja
+l'avenue legislative ou elle est entree, conviendrait-il de n'environner
+les legislateurs d'aucune barriere et de leur livrer ainsi sans defense
+le sort du trone et de la nation?--Les sages democraties se sont
+limitees elles-memes.... A plus forte raison, dans une monarchie ou
+les fonctions du pouvoir legislatif sont confiees a une assemblee
+representative, la nation doit-elle etre jalouse de la moderer, de
+l'assujettir a des formes severes _et de premunir sa propre liberte
+contre les atteintes et la degeneration d'un tel pouvoir_.--Quand le
+pouvoir executif, sans frein et sans regle, en est a son dernier terme,
+il se dissout de lui-meme, et tous reparent alors les fautes d'un seul;
+nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la revolution
+etait inversee; si le Corps legislatif, avec de grands moyens de devenir
+ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forcait un jour la
+nation a se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince a se
+reunir a la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles
+naitraient de ce grand corps decompose, les chefs les plus puissants
+seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale,
+apres des annees de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait
+en mettant tout de niveau, c'est-a-dire en ecrasant tout. _La liberte
+publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maitre
+absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le
+mepris, sous un despotisme presque necessaire_.--Serait-ce la le fond
+de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la
+Constitution qui s'organise? Si cela etait, l'etat d'ou nous sortons
+nous aurait prepare de meilleures choses que celui dans lequel nous
+allons entrer."
+
+Limiter l'Assemblee nationale, alors que tout le parti revolutionnaire
+ne songeait qu'a annihiler le roi, voila quelle a ete l'idee maitresse
+de Mirabeau, parce que, seul du parti revolutionnaire, il savait
+prevoir. C est cette idee qui lui a inspire le discours sur le _veto_,
+et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est
+cette idee qui lui a dicte ces paroles si justes et si pleines
+de realite: "Si le prince n'a pas le _veto_, qui empechera les
+representants du peuple de prolonger, et bientot d'eterniser leur
+deputation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empechera les
+representants de s'approprier la partie du pouvoir executif qui dispose
+des emplois et des graces? Manqueront-ils de pretextes pour justifier
+cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les
+graces si indignement prostituees!..."
+
+C'est cette idee qui lui faisait dire avec un sens profond de la
+situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: "Nous
+ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orenoque pour
+former une societe. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop
+vieille pour notre epoque. Nous avons un gouvernement preexistant, un
+roi preexistant, des prejuges preexistants: il faut autant que possible
+assortir toutes ces choses a la revolution, et sauver la soudainete du
+passage.... Mais si nous substituons l'irascibilite de l'amour-propre
+a l'energie du patriotisme, les mefiances a la discussion, de petites
+passions haineuses et des reminiscences rancunieres a des debats
+reguliers, nous ne sommes que d'egoistes prevaricateurs, _et c'est
+vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la
+Monarchie_, dont les interets nous ont ete confies, pour son malheur."
+
+Quand on se reporte au temps ou ces paroles ont ete prononcees, on est
+confondu d'une telle lucidite prophetique, et de tant d'avenir contenu
+dans un esprit. Montesquieu disait: "Les faits se plient a mes idees";
+mais c'etaient les faits passes, qui, assez facilement, prennent, en
+effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne
+devait pas voir qui semblent obeir a sa pensee, et venir a sa voix pour
+realiser ses menaces, tant, a force de les prevoir, il semble les avoir
+evoques.
+
+C'est cette idee encore, cette crainte obsedante et trop justifiee de
+l'unique assemblee souveraine qui lui faisait dire a propos du droit de
+paix et de guerre: "Ne craignez-vous pas que le Corps legislatif, malgre
+sa sagesse, ne soit porte a franchir les limites de ses pouvoirs par les
+suites presque inevitables qu'entraine l'exercice du droit de guerre et
+de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succes d'une guerre
+qu'il aura votee, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
+des generaux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
+porte sur toutes les demarches du monarque cette surveillance inquiete
+_qui serait par le fait un second pouvoir executif_?... Ne pourrait-on
+pas, me dit-on, faire concourir le Corps legislatif a tous les
+preparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par
+cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec
+la volonte, la direction avec la loi; bientot le pouvoir executif ne
+serait que l'agent d'un comite; nous ne ferions pas seulement les lois,
+nous gouvernerions."
+
+La liberte c'est la separation des pouvoirs, ainsi l'on peut resumer
+toute la theorie politique de Montesquieu. A l'appetit de souverainete
+que la Constituante prenait pour du liberalisme, opposer sans cesse,
+avec une indomptable fermete, la loi de la separation des pouvoirs:
+voila presque tout le role et tout l'effort de Mirabeau. Il avait deja
+dit en 1784 aux Bataves: "Pour que les lois gouvernent et non les
+hommes, il faut que les departements legislatif, executif et judiciaire
+soient totalement separes." Il n'a cesse de le repeter a une assemblee
+dont la majorite n'etait convaincue que d'une chose, a savoir que son
+droit et son devoir etaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs
+possibles. Il a ete persuade que la liberte politique n'est jamais que
+l'effet d'un equilibre entre les forces sociales; et entre une royaute
+qui voulait rester tout et une assemblee qui voulait tout devenir,
+voyant le danger egal, puisqu'il etait precisement le meme, dans
+l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforce d'etablir un
+equilibre et une repartition reguliere de puissances.
+
+Et il a semble meme se defier beaucoup plus de la souverainete menacante
+de l'assemblee que de la souverainete cherchant encore a se maintenir du
+pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assure, il avait du premier coup
+mesure la profondeur de la decheance de celui-ci et la force d'ascension
+et d'invasion de celle-la.
+
+Il n'a ete bien compris ni de la cour ni de l'Assemblee. Admire plus que
+suivi par l'Assemblee constituante; a la fois craint, desire et
+meprise de la cour, force par le desordre de sa fortune d'accepter les
+subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorite et donnait a
+ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut
+fort a propos, au moment ou toute sa gloire comme aussi tous ses projets
+allaient s'ecrouler d'un seul coup, et ou, sans doute, au lieu d'une
+mort encore triomphale, il eut subi une fin tragique et, ce qui est pis,
+ignominieuse.
+
+A supposer qu'il eut vecu, et eut reussi a sauver une partie de son
+influence, aurait-il, en restant fidele a sa pensee generale, agrandi,
+elargi et complete son plan? Car il faut reconnaitre que, si juste qu'il
+fut, ce plan ne laissait pas d'etre etroit. Mirabeau est un grand eleve
+de Montesquieu, un peu gate, quoi qu'il en eut, par Rousseau et par le
+Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberte politique etait dans un
+equilibre social, et cet equilibre dans la separation des pouvoirs; il a
+vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une etait le pouvoir
+personnel unique, l'autre l'unique pouvoir legislatif; et voila certes
+de grandes vues. Mais vouloir equilibrer la royaute et l'Assemblee
+nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblee,
+et l'Assemblee par le roi: voila peut-etre, encore que meilleur que l'un
+ou l'autre absolutisme, qui etait vain et illusoire. De ces deux forces,
+seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait
+devorer l'autre, jusqu'a ce que la survivante se dechirant elle-meme, la
+premiere finit par reparaitre, ce que, du reste, il a prevu. Deux forces
+sociales, seulement, ce n'est pas l'equilibre, c'est le conflit. Ce
+qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se
+contrebalancant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une
+ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'etait
+que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblee, sur quelque
+chose.
+
+Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance
+secrete avec la cour ressort presque uniquement cette idee: "creer dans
+la nation une opinion puissante et tres precise, a la fois royaliste et
+liberale, qui ne permette ni a l'Assemblee de devorer le roi, ni au roi
+d'annihiler l'Assemblee." Voila la troisieme force sociale que Mirabeau
+avait revee pour completer l'equilibre. Mais une force d'opinion est
+trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour etre ou un
+rempart ou un soutien, et au prix d'enormes efforts, on n'eut pas change
+sensiblement la situation. C'etaient des corps constitues qu'il fallait
+avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour
+qu'il y eut dans la France politique de veritables points de resistance
+ou d'action.--Par exemple, la vraie separation des pouvoirs eut existe,
+et, comme consequence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu etre ni
+emprisonne ni mis a mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eut
+ete etablie, et si c'eut ete une loi constitutionnelle que jamais le roi
+ne put etre juge que par des juges.--Par exemple encore, etant donne
+qu'il existait un clerge et une noblesse constitues a l'etat de corps
+sociaux encore tres puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on
+demunisse l'autre de privileges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est
+legitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre
+dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point tres politique.
+Au simple point de vue de l'equilibre, et sans aller plus loin, et
+simplement _pour qu'il n'y eut pas quelqu'un de trop fort_, il etait
+habile de constituer, ou plutot de maintenir, noblesse et clerge en
+corps de l'Etat dans une chambre haute, qui put limiter ou enrayer la
+chambre populaire.
+
+Ces idees sont naturelles, et a un eleve de Montesquieu, tres
+familieres. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit?
+Pourquoi oublie-t-il ces "corps intermediaires", comme dit Montesquieu,
+qui sont la sauvegarde de la securite et de la liberte d'un peuple,
+parce qu'ils empechent qui que ce soit d'etre trop grand? Il craint que
+l'Assemblee unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique?
+Il craint "l'immaturite et la precipitation": pourquoi ne songe-t-il
+pas aux freins? Il songe a des limites: pourquoi est-ce aux forces
+elles-memes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer?
+Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: "restreignez vous", et a l'Assemblee
+qu'il dit: "limitez-vous"; et quel succes espere-t-il?
+
+Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point
+faible, du moins le point tres susceptible et tres sensible de Mirabeau.
+Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de
+l'aristocratie, et tout ce qui ressemble a l'aristocratie lui fait peur.
+Il a lu Rousseau, et surtout il a ete a Vincennes sur lettre de cachet
+obtenue par son pere, et, encore, il a ete exclu de l'assemblee de la
+noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi
+irreconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il
+aime a dire. Tres fier personnellement de ses quatre cents ans de
+noblesse prouvee, et ne detestant pas dire: "L'amiral de Coligny, qui
+par parenthese etait mon cousin...", il a une defiance excessive a
+l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne
+peut aimer ni les Parlements, ni le clerge independant, ni les Chambres
+hautes; tout cela a une odeur tres suspecte d'aristocratie.--Remarquez
+bien que s'il craint tant l'Assemblee unique souveraine, c'est comme
+liberal, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus
+encore comme antiaristocrate que comme liberal. Revenons sur ses
+paroles: "... La nation doit etre jalouse de moderer, d'assujettir a des
+formes severes le Corps legislatif, et de premunir sa propre liberte
+contre les atteintes et la degeneration d'un tel pouvoir: _car, il ne
+faut pas l'oublier, l'Assemblee nationale n'est pas la nation, et
+toute assemblee particuliere porte avec elle des germes
+d'aristocratie_"[103].--L'Assemblee gouvernant c'est pour lui, et non
+sans raison, un Senat de Venise ou de Rome, et voila pourquoi il veut
+qu'a cote d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutot qu'elle
+legifere, et qu'il gouverne.
+
+[Note 103: Trois mois auparavant il disait deja: "Rien de plus
+terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui
+demain pourraient se rendre inamovibles, apres-demain hereditaires, et
+finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir."]
+
+"Au fond, dit Proudhon quelque part, et precisement a propos de
+Mirabeau, "_le roi regne et ne gouverne pas_" est une formule
+aristocratique." Voila la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut
+pas precisement un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi
+conservateur, un roi qui soit un frein et un moderateur, un roi _Veto_.
+Il voit en lui comme un representant permanent et continu des interets
+generaux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire
+respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est
+toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme
+un tribun du peuple, hereditaire et perpetuel. Le fond de la pensee
+politique de Mirabeau c'est une "_Democratie royale_", comme il n'a pas
+dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple
+libre, une assemblee qui le represente pour faire la loi, un roi qui le
+represente pour empecher qu'il soit asservi par cette assemblee, et ce
+roi tres solidement muni d'armes, du moins defensives, contre cette
+assemblee, et cette assemblee assez fortement tenue en defiance, comme
+toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement
+aristocratique, et tres severement contenue dans son role de corps
+legislatif: voila son systeme.
+
+Et voila pourquoi, d'un cote il a un vif penchant pour le monarque, de
+l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulieres pour
+le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et a
+propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et a propos du pillage
+de l'hotel de Castries. Soin de sa popularite et application a
+rester toujours, aux yeux de la multitude, le "Marius" des elections
+provencales, je ne l'ignore pas; mais veritable aussi et sincere
+sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une
+theorie d'ensemble qui est bien la sienne, et ou le peuple a une tres
+grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par liberalisme qu'il est
+defiant a l'egard du corps legislatif, c'est par antiaristocratisme,
+mais son antiaristocratisme l'empeche de donner au corps legislatif les
+freins et d'apporter au pouvoir legislatif les temperaments qui seraient
+necessaires et seuls efficaces. Il est reste dans cette antinomie, qu'il
+n'a pas essaye de resoudre, que peut-etre il n'a pas vue tout entiere.
+Je suis certain qu'il l'a soupconnee, et qu'un moment au moins il a du
+se dire que le liberalisme est essentiellement aristocratique, sous
+peine de n'etre qu'un bon sentiment, mais qu'il a recule devant les
+consequences d'une pareille idee, essentiellement desagreable a son
+temperament, a ses penchants et a ses rancunes.--Et il a essaye de ce
+systeme, seduisant du reste, et qui meme peut quelque temps reussir,
+mais extremement instable et trebuchant, d'un roi en face d'une
+Convention, avec la popularite de l'un, ou de l'autre, pour servir de
+contrepoids.
+
+Tel qu'il etait, remarquez que ce systeme etait beaucoup plus reflechi
+et beaucoup plus savant que ceux du cote gauche et du cote droit de
+l'Assemblee, cote droit ne revant que le maintien du pur pouvoir
+personnel, cote gauche ne voulant que la souverainete pure et simple
+de l'Assemblee, tous les deux foncierement et egalement despotistes.
+Mirabeau ne trouvait peut-etre pas le frein a imposer a l'Assemblee,
+mais du moins lui disait-il de se refrener; du moins lui a-t-il sans
+cesse recommande une constitution ou le pouvoir legislatif et le pouvoir
+executif fussent tres fermement, tres nettement, tres judicieusement
+separes.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec equite, que
+ce qu'il faisait la etait tout ce qu'il pouvait faire. Deja suspect a
+l'Assemblee et souvent considere par elle comme trop royaliste, il ne
+pouvait, sans perdre toute influence, se montrer "parlementaire" et
+"aristocrate". Le dogme de l'epoque etait deja l'egalite. Le respect, et
+meme l'amour du roi restait encore; en profiter de maniere a maintenir
+au roi une autorite suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas
+ramasses dans les memes mains etait, peut-etre, tout ce que l'on pouvait
+tenter.
+
+Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait
+admirablement prevoir, et c'est un grand liberal, un homme qui a bien
+entendu les conditions essentielles de la liberte, et qui a fait a
+peu pres ce qu'il a pu pour l'etablir. Il a la vue longue, assuree et
+distincte; il a vu a l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est
+beau, et n'a pas cesse de les voir et de diriger sa pensee politique
+selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui
+est beaucoup plus beau encore. C'est eminemment un esprit historique, un
+de ces esprits en qui l'histoire passee, l'histoire actuelle, et un
+peu, par suite, l'histoire a venir vivent fortement, se dessinent
+vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au
+travail intellectuel.
+
+Cela revient a dire que c'est un esprit politique comme il y en a tres
+rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une
+haute raison et une spacieuse et facile intelligence.
+
+Une certaine impression, que je suis un peu embarrasse a definir, ne
+laisse pas d'etre facheuse. Il y a une certaine secheresse d'ame dans
+tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau developpement de
+la forme, on sent de purs raisonnements, tres froids, une sorte de
+mecanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacee. Jamais,
+presque, on ne sent le coeur de l'ecrivain ou de l'orateur echauffe par
+un grand sentiment dont l'emotion contagieuse se communique a nous. Ni
+son royalisme n'est du devouement, ni son democratisme n'est amour,
+sympathie ou pitie. L'emotion patriotique elle-meme est rare et faible.
+Certes ce grand tribun n'a rien d'un apotre. Otez l'eclat oratoire, et
+cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a tres bien
+definie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant
+de la pensee, vous etes en face d'un Sieyes, plus souple, il est vrai,
+plus ingenieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux,
+est un pur esprit. Si peu aristocrate par son systeme, il l'est bien,
+quoi qu'il en ait et dans le sens defavorable du mot, par une certaine
+froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialite. Il
+n'est eleve de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du
+XVIIIe siecle d'en deca de Rousseau, du siecle purement intellectuel et
+presque exclusivement cerebral. Au fond ce n'etait ni un grand patriote,
+ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de
+la religion dans leurs idees; c'etait un grand ambitieux tres
+intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir
+et forte logique, ce qui suffit a faire un des plus grands hommes
+politiques que l'histoire ait montres.
+
+
+
+III
+
+L'ORATEUR
+
+Il est inutile de repeter que Mirabeau est un tres grand orateur. Il
+l'etait de nature et comme de temperament. Sa phrase, meme familiere
+et confidentielle, est ample, equilibree et nombreuse. Il a le style
+periodique en ecrivant au lieutenant de police ou a Sophie; il l'a en
+traitant la question des eaux, comme en ecrivant a Frederic-Guillaume ou
+aux Bataves. Il y a meme un ton et une allure plus declamatoires dans
+ce qu'il a ecrit que dans ce qu'il a dit a la tribune. Nisard remarque
+qu'il "est ecrivain comme on est orateur", et que l'ecrivain chez lui
+"est l'orateur empeche, comprime, qui se soulage" par les ecritures.
+Cela est juste a la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus
+encore, orateur plus abondant, plus periodique, plus largement epandu
+quand il ecrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_,
+par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est
+plutot l'ecrivain orateur plus contenu, plus serre et plus presse qu'il
+apporte a la tribune, que ce n'est l'orateur empeche et comprime qui
+s'essaie dans ses ecrits.--Il a appris a ecrire dans Diderot et dans
+Rousseau, ou plutot, familier et assidu lecteur des ecrivains a
+temperament oratoire, il n'a pas appris a ecrire, mais il a _parle_,
+avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,
+une multitude de pamphlets, de factums, de traites et de lettres; puis
+abordant la tribune, il a _parle_, mais avec plus de retenue et de
+circonspection, des discours, amples encore, mais severement ordonnes,
+surveilles, et marchant plus ferme et plus vite au but.
+
+Son defaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le
+manque de variete. Le ton est presque toujours le meme, la phrase,
+presque toujours, se deroule du meme mouvement majestueux et imposant.
+Il a un peu de cette "eloquence continue" dont parle Pascal. Ici encore
+ses discours valent mieux que ses ecrits, parce que quand il parlait, il
+etait interrompu, et chez lui la replique, presque toujours heureuse,
+et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui releve le
+discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses
+debuts sont lents, embarrasses et declamatoires, et, chose a remarquer,
+il en est de meme sur ce point dans ses lettres et dans ses discours.
+Ses lettres commencent presque toutes par une serie d'exclamations assez
+froides dans le gout de la _Nouvelle Heloise_, et, a la premiere page,
+sonnent le creux. La veritable chaleur arrive ensuite. Ses discours,
+souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble
+trop prepare et trop ecrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique
+serree et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de
+contact sensible avec l'homme a convaincre ou a reduire, paraissent plus
+tard; et alors plus de declamation, plus de pompe, plus d'appareil,
+et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des
+raisonnements, qui sans hate, mais sans arret, ni langueur, enlacent,
+serrent, pesent, redoublent, et font tout ployer.--Il est a peine besoin
+de noter les incorrections, les neologismes un peu bizarres quelquefois,
+et qui etaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est
+plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en
+est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus
+solide. Et, encore que periodique, remarquez qu'elle a une certaine
+nudite saine qui rappelle l'eloquence grecque. C'est qu'elle, n'est
+presque jamais metaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible
+chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi
+des citations anciennes et des allusions a l'antiquite est un genre de
+declamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours
+de Mirabeau, et meme a quelques-uns de ses ecrits, malgre l'abondance
+des mots, la multiplicite des synonymes, et, en general, une certaine
+surcharge, le caractere de choses classiques, et une beaute durable
+sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son
+effet.
+
+
+
+IV
+
+Mirabeau a ete malgre ses moeurs, malgre ses fautes, malgre le scandale
+et la sottise de ses negociations financieres, qu'il ne faut pas
+chercher a attenuer, un grand homme d'Etat, un grand philosophe
+politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empecher de
+songer, quoiqu'il ait ete bien servi par l'opportunite pour lui de la
+revolution, et par l'opportunite de sa mort, qu'il aurait pu jouer un
+plus grand role encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
+qu'au sien, il a eu un eclat incomparable, mais n'a servi a rien. Il a
+regne plus que gouverne dans l'Assemblee nationale; et apres lui, il
+n'est pas une parcelle de son systeme politique qui ait ete sauvee.
+Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus
+grande, son sillon est plus profond et plus fecond.--En 1750 il eut ete
+un philosophe politique aussi instruit, aussi penetrant et plus assure
+et decisif que Montesquieu, et il eut balance sans doute l'influence de
+Rousseau, etant plus competent en choses politiques que Rousseau, et
+aussi grand orateur. Il eut ete le grand theoricien politique du XVIIIe
+siecle.--En 1816 ou en 1830, il aurait ete ce qu'il a particulierement
+reve de devenir, un grand ministre, le ministre d'Etat d'une monarchie
+constitutionnelle et parlementaire, puissant a la cour par son ascendant
+personnel, puissant a l'Assemblee par sa parole, et populaire, ou tout
+au moins, souleve, de temps a autre, par de grandes et subites marees
+de popularite, parce qu'il est du temperament des Mirabeau d'etre
+alternativement adores et execres de la foule.--Cette destinee, qu'il
+a cru saisir, lui a manque, et je ne dis point parce qu'il est mort
+prematurement, car il allait sombrer comme homme politique au moment ou
+il a succombe a la maladie, mais parce que la revolution ne pouvait ni
+etre contenue par qui que ce fut, ni supporter un grand esprit pondere
+et un politique de grandes vues.--Personne, malgre les apparences, n'a
+plus manque son moment que Mirabeau. Il meritait de gouverner la France,
+et la France presque jusqu'a sa fin n'a pas su precisement si elle
+devait le prendre tout a fait au serieux; il meritait de parler a
+l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate
+secret de quatrieme ordre et d'air interlope a Berlin, et comme ecrivain
+a la journee ou a la lache chez les libraires de Hollande. Un roi absolu
+l'aurait tres probablement decouvert, choisi et garde, comme un Colbert
+ou un Louvois, ou accepte, subi et garde, comme un Richelieu; sous un
+roi constitutionnel, il serait certainement parvenu tres vite au premier
+rang par les elections et les assemblees. Il est arrive juste au moment
+ou il ne pouvait jouer qu'un role horriblement difficile, et mal compris
+et suspect, quoique eclatant, et ou il ne lui aurait servi a rien de
+vivre davantage.--La gloire litteraire n'est pas une compensation
+suffisante pour de tels hommes; elle peut leur etre une consolation.
+Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en gouter la saveur
+flatteuse, decevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu
+amere.
+
+
+
+ANDRE CHENIER
+
+
+
+I
+
+L'HELLENE
+
+Aux premiers abords, et a un premier point de vue (qui peut-etre est le
+vrai, et ou nous finirons peut-etre par nous arreter), Andre Chenier
+apparait dans le XVIIIe siecle comme un isole. Il constitue comme un
+_cas_ extraordinaire, et qui etonne. C'est un poete dans un siecle de
+prose, un "ancien" dans un siecle ou les anciens ont cesse d'inspirer
+la litterature, un "grec" dans un temps ou l'on est aussi eloigne que
+possible de ces sources antiques de l'art europeen.
+
+Est-ce un precurseur? Est-ce un retardataire? A coup sur c'est un
+fourvoye dans son siecle. On dirait un homme de la Pleiade ne en retard.
+Autour de lui on goute les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment
+du progres et cette certitude de superiorite qui fait de l'approbation
+une maniere d'acquiescement et de la complaisance une forme de mepris
+intelligent. On les goute en les corrigeant, et en montrant par
+l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils etaient les premieres
+ebauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les
+derniers de leurs disciples.
+
+Chenier les goute naivement et cordialement, par un retour a eux, nom
+par un retour sur lui-meme. Il est possede de leur charme avec cette
+passion dont etaient pleins les hommes du XVIe siecle a la premiere
+decouverte du monde ancien. Son gout, tres vif, trop peu remarque, pour
+les ecrivains du XVIe siecle francais, complete cette analogie. On voit
+bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.
+A la verite il n'aime pas Ronsard, parce que son gout est plus pur que
+celui de Ronsard. Comme il goute l'antiquite sans effort, la trace de
+l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession
+et dans le rapt de l'antiquite, qui est le propre de Ronsard, lui
+deplait, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eut connu Joachim du
+Bellay, a coup sur il l'eut, aime, et certes il lui ressemble par
+beaucoup de traits. Revenir a l'inspiration antique sans avoir rien du
+mauvais gout de la Pleiade, c'etait recommencer Malherbe avec moins de
+secheresse, de rigueur, de pedantisme, et d'instincts belliqueux et
+proscripteurs; et en effet il etudie Malherbe, l'annote et le commente.
+presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement.
+Un homme de la Pleiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable,
+et homme du monde plus qu'homme du college, voila Andre Chenier.
+
+Ajoutez un homme de la Pleiade qui serait plus grec que latin. Une des
+erreurs de notre seizieme siecle, qui savait du reste aussi bien la
+Grece que Rome, a ete d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,
+nonobstant la _Defense et illustration_, de piller plutot le Capitole
+que le Temple de Delphes. Chenier est grec plus profondement, plus
+intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elegies_, il
+n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments epiques, qui sont
+ses vrais titres de gloire. Homere, Theocrite, Callimaque Bion, et
+l'Anthologie, voila ses vrais maitres, sans cesse relus, sans cesse
+medites, transformes en substance de son esprit. "Il est du pays", comme
+disait Voltaire de Dacier, et il a vecu au bord de la mer ou a roule
+Myrto.
+
+Quelque chose lui en echappe, et precisement comme aux hommes de la
+Pleiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du
+mystere, qu'a leur maniere ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui
+ont ete capables de meditation, et que les Grecs ont connu beaucoup
+plus, meme, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chenier un echo de
+Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim
+du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans
+Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chenier s'inspire peu
+des tragiques atheniens, depositaires et interpretes, si souvent, du
+sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, medite sur le secret
+obscur et effrayant de la destinee humaine. C'est la Grece pittoresque,
+la Grece des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux
+autour d'une source, des theories harmonieuses le long de la mer
+retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le
+ciel bleu, qui ravit son esprit, leger comme l'air leger des Cyclades.
+
+Son horreur pour les poetes du Nord vient de la. Il deteste ces artistes
+"tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants
+comme leur air nebuleux", et "enfles comme la mer de leurs rivages".
+Fuyons de toutes nos forces "la pesante ivresse
+
+ De ce faux et bruyant Permesse
+ Que du Nord nebuleux boivent les durs chanteurs;"
+
+et ne respirons que les senteurs fines et delicates, l'odeur de bruyere
+et de thym qui vient, dans un murmure de flute, des pentes de l'Hymette
+ou des ravins de Sicile.
+
+Et, en effet, il a l'air, le gout et le parfum de la Grece. Plus que
+tout autre poete francais, il atteint, quelquefois, la largeur et la
+simplicite homerique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le
+_Mendiant_; et aussi la grace plus molle et plus paree, bien seduisante
+encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce
+qui plus que toute chose a ete le propre des Grecs, et des Latins qui
+ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure,
+deliee et elegante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en
+songeant a ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints,
+delicats, bien composes et fins. C'est plutot de frises qu'il devrait
+parler, de groupes legers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans
+musculatures fortement accusees, sans expression de passions vives
+et puissantes, mais d'un dessin net, d'une precision elegante, d'un
+mouvement aise et noble, s'enlevant legerement et glissant avec grace
+sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.
+
+C'est proprement la son domaine, son originalite, son don secret, sa
+facon de voir les choses qui n'est a aucun degre celle des autres, le
+sentiment de beaute qu'il apporte avec lui, que ses predecesseurs du
+XVIe siecle n'ont eu qu'a moitie et par accident, et qu'il transmettra a
+d'autres.
+
+C'est bien par la qu'au XVIIIe siecle, et il en eut ete presque de
+meme au XVIIe, il est isole. Le sens du sobre, du discret, et de
+l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que
+voila bien ce que n'avaient pas ces polemistes, ces pamphletaires, ces
+ideologues, et ces poetes de salon, et ces romanciers d'alcove, et ces
+experts en sensibilite bourgeoise du XVIIIe siecle! Ce qu'il faut se
+figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crebillon
+pere ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-meme, et
+je parle de celui qui fut poete, non point, par consequent, de celui qui
+a fait des vers, face a face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_,
+ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprit;
+remonter jusqu'a Racine et La Fontaine, et, par dela, jusqu'a
+Ronsard, qui eut reconnu et salue, tout en la trouvant trop nue, et
+insuffisamment fastueuse, "la douce muse theienne".
+
+Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulut
+rester longtemps inedit, il publiait, de temps en temps, quelques vers.
+Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les elegies voluptueuses, non pas
+tout a fait; mais deja un peu. Il les montrait a ses amis, aux bons du
+Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-etre,
+helas! le trouvant bon, a coup sur le sentant dans le gout des
+contemporains, c'etait le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de
+Chateauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en ecrivant ces
+poemes, les pires defauts du temps en toute leur lamentable perfection,
+nous le verrons assez, s'y etalaient avec confiance. Seul dans sa
+chambre, entoure de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'a
+satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque "se
+frayer murmurante un oblique sentier" et chanter delicieusement a ses
+oreilles.
+
+Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire.
+Chenier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment
+delicat et sur des choses grecques et de la beaute antique; mais isole,
+c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siecle, une
+veritable petite renaissance des etudes antiques, qui, certes, n'a pas
+cree Chenier mais dont Chenier a profite. On venait de retrouver Pompei,
+et les esprits, non pas tous, recommencaient a se tourner de ce cote-la.
+Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraitre, dont Chenier, qui connut
+Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que
+Chenier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux etudes sur
+l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu
+indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'etait les voyageurs en
+Grece, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chenier, avec qui Chenier
+s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacree des
+impressions et des souvenirs. Et, a l'ecart, au milieu de ses medailles,
+de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthelemy mettait
+la Grece en mosaique par petits morceaux numerotes.--C'etait tout un
+petit monde grec, tres passionne, tres epris, un peu inapercu en son
+temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son
+oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chenier a parfaitement connu
+cette societe de grands travailleurs et de demi-artistes, et a
+parfaitement entendu ce petit bruit-la. Son originalite, a lui poete, a
+ete d'aller de ce cote, ou semblait etre seulement un atelier d'erudits
+et un cabinet de "medaillistes", et d'y voir et d'y sentir une vraie
+renaissance, un retour au vrai classique francais, et la tradition
+renouee.
+
+Il l'a renouee lui-meme tres fortement, moins par les "imitations" et
+traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une
+sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grece dans
+Andre Chenier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est
+pas la moins grande, ou il n'est nullement entre, mais il a eu en toute
+perfection le sens de l'epique, et de l'idyllique des Hellenes, le sens
+d'Homere, de Callimaque et de Theocrite. Il a compris la Grece comme
+un Romain tres intelligent des choses grecques la comprenait, comme
+l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, a
+dessein, tout en le nommant, j'evite un peu d'ajouter Virgile. Il a
+touche a Chio, a Alexandrie et a la Sicile, et s'est comme promene
+autour d'Athenes, a quelque distance, sans y entrer. Encore
+pratique-t-il Aristophane, et le goute, et l'imite souvent. Precisement,
+c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de genie poetique,
+Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique
+charmant a la rencontre, ne connait pas ou ne saurait atteindre la
+grande poesie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets
+de l'imagination humaine; et Chenier pouvait entrer en commerce avec
+Aristophane. Ce n'etait pas le sol attique qui lui etait interdit; mais
+c'etait du moins le cap Sunium.
+
+Tel il a ete, extremement original en son temps, sinon par sa faculte
+creatrice, du moins par son gout, par son tour d'esprit, par la
+direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur,
+soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les
+savants, ne se souciait.
+
+Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment
+original, un autre Chenier nous attire, qui, lui, fut tout a fait de son
+temps, et peut-etre trop.
+
+
+
+II
+
+CHENIER FRANCAIS DU XVIIIe SIECLE
+
+Chenier est ne a Constantinople, mais il a ete eleve en France et a
+passe sa jeunesse a Paris de 1780 a 1791; sa mere est nee grecque, mais
+c'est une Parisienne qui preside un salon litteraire ou trone Lebrun.
+C'est beaucoup que Chenier, mort si jeune, ait entrevu et meme embrasse
+un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eut
+echappe a l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poesie francaise,
+ce serait chose prodigieuse, et a la verite il n'y a pas echappe.--Un
+homme ecrit trois pages dans sa matinee, l'une pour lui, impression,
+sensation, reflexion ou souvenir; l'autre, billet a une belle dame chez
+laquelle il a dine la veille et qui se connait en beau style; l'autre,
+lettre a un ministre ou conseiller d'Etat. Ces trois pages ne se
+ressemblent aucunement: l'une a ete ecrite par l'homme, l'autre par
+l'homme du monde, et la troisieme par l'homme officiel. Il y a dans
+Chenier de la poesie, de la poesie mondaine, et de la poesie officielle.
+
+De ces deux dernieres la premiere est bien melee, souvent bien mauvaise,
+et la seconde, frequemment, ne laisse pas d'etre a faire fremir.
+C'est le gout du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le
+satisfaire. La poesie mondaine, la poesie elegante de ce temps est
+spirituelle, un peu fade et extremement tourmentee. C'est une rhetorique
+laborieuse et perilleuse ou l'on procede par trouvailles rares et
+rencontres extraordinaires d'expressions imprevues ou de syntaxes
+surprenantes. "Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abime, de
+paraitre le conquerir": voila du Lebrun. "Conquerir un abime": voila une
+expression trouvee, et que ne trouverait pas le premier venu. Chenier a
+ce style. Il dira, meme dans un fragment antique:
+
+ ......et j'etais miserable
+ Si vous (car c'etait vous) avant qu'ils m'eussent pris
+ N'eussiez arme pour moi les pierres et les cris.
+
+Armer les pierres et les cris, c'est-a-dire s'armer de pierres et crier
+pour se faire craindre, voila tout a fait l'elegance, un peu bien
+penible et torturee, de 1780.
+
+Ajoutez-y la fadeur, c'est-a-dire je ne sais quelle grimace du sentiment
+qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger
+qui dit a une bergere:
+
+ Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?
+
+est bien un berger de 1780.
+
+Enfin l'abus, je dirai meme l'usage de l'esprit dans les choses de
+sentiment, est ce qui jette sur toute poesie amoureuse la plus sensible
+impression de froideur. Chenier est un amoureux trop spirituel. Faire
+parler la lampe de sa maitresse infidele, c'est deja un tour trop
+ingenieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et des lors que
+nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: "On
+m'eteignit;
+
+ Je cessai de bruler; suis mon exemple: cesse.
+ On aime un autre amant, aime une autre maitresse.
+ Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,
+ Ainsi que pour m'eteindre elle a souffle sur moi.
+
+La chute en est jolie, et peut-etre admirable; mais a coup sur elle
+n'est pas amoureuse.
+
+Toutes les elegies ne sont pas, certes, ecrites continument de cette
+sorte. Mais l'impression generale en est au moins tiede. C'est un ambigu
+assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez etrange, de
+l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraine avec de
+tres grands efforts, et des graces un peu mignardes du XVIIIe siecle,
+melange bizarre, quoique assez habilement dissimule, de Lesbie et
+de Pompadour.--Voila pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans
+l'histoire tres obscure des amours d'Andre Chenier, il est si difficile
+de savoir a qui s'adressent ces adorations composites et pour qui
+fut bati ce temple de Cythere d'architecture hybride. Est-ce a des
+courtisanes ou a de grandes dames que parle, ou que songe Chenier? On ne
+sait trop, et dans la meme piece le ton de l'homme de cour, et le ton
+du Catulle ou du Properce s'entremelent ou s'entre-croisent. Une dame
+pourrait dire: "Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde
+qui parle, ou si c'est le poete latin?" Et jamais, sauf peut-etre une
+strophe a Fanny, ce n'est "le coeur vraiment epris" et passionne.
+
+Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a la d'agreablement
+factice, mais de factice, il faut, apres une lecture de ces Elegies
+franco-romaines, lire notre grand elegiaque Musset, ou Henri Heine;
+et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chenier
+elegiaque qu'a ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui ecrit
+l'elegie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un
+grand reve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poesie,
+anxieuse, douloureuse, tragiquement fremissante, qu'il peut contenir, et
+qu'il contient en effet chez ceux qui l'eprouvent.
+
+Et je ne cherche pas a eviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle
+est charmante. Un procede tres heureux, que Chenier a employe plusieurs
+fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le heros principal
+du poeme avant de l'avoir presente ou annonce au lecteur. Ailleurs ce
+n'est qu'un procede, ici il y a un grand air de verite, et la scene se
+fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison;
+d'un coin sombre une voix s'eleve, murmurante, qui peu a peu se fait
+plus distincte; un prisonnier ecoute, se rapproche, entend, finit par
+voir la prisonniere, et pleure avec elle.
+
+[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.]
+
+Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les
+memoires, la sotte pudeur de ne pas repeter: _"Je ne veux point mourir
+encore!--Je plie et releve ma tete.--L'Illusion feconde habite dans mon
+sein.--J'ai les ailes de l'esperance.--Ma bienvenue au jour me rit
+dans tous les yeux"_; et merveilleusement opposes l'un a l'autre en
+demi-chute et en chute de strophe: "_Je veux achever mon annee... Je
+veux achever ma journee._"
+
+Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas denuee de toute rhetorique,
+cette serie d'images trop voisines les unes des autres (l'epi, le
+pampre, le printemps, la moisson, la rose a peine ouverte) est un
+developpement, et un developpement qui allait devenir un peu languissant
+au moment qu'il s'arrete. Il s'arrete; mais on a eu le temps d'etre
+inquiet. Chenier avait deja compose ainsi dans sa piece _A mademoiselle
+de Coigny_: "Blanche et douce colombe..."--"Blanche et douce brebis..."
+Rien de plus dangereux que cette methode, parce que rien n'est plus
+facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux
+desir, de voir s'il ne viendra pas un: "Blanche et douce gazelle..." Le
+trait final lui-meme de _la Jeune_ _Captive_ sinon la depare, du moins
+ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme
+se dessiner vaguement une reverence trop correcte et un sourire trop
+accompli.
+
+ Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
+ Ceux qui les passeront pres d'elle,
+
+n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu
+le tour et le geste. On n'est pas impunement du siecle de Boufflers.
+Lamartine lui-meme, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront
+d'y etre nes, ou d'avoir connu des gens qui en etaient.
+
+Quant a ses poesies _officielles_ et destinees a la publication, on
+voudrait qu'elles ne fussent pas d'Andre Chenier. L'_Hymne a la France_
+est bien d'un ecolier de Lebrun. C'est un modele du style classique en
+honneur au XVIIIe siecle. Il est presque tout en descriptions mesquines,
+menues et coquettes, et en periphrases elegantes. C'est la qu'on voit
+les canaux qui "joignent l'une et l'autre Thety"; et "les vastes chemins
+departis en tous lieux"; et le poete cherchant un asile obscur ou "sa
+main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice". C'est la
+qu'on peut admirer:
+
+ "...Ces reseaux legers, diaphanes habits,
+ Ou la fraiche grenade enferme ses rubis."
+
+Aux collectionneurs de periphrases classiques je ne puis me tenir de
+signaler, au moins en note, une piece rare. C'est le concierge de
+Camille:
+
+ Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.
+ Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,
+ M'a vu passer le seuil, et s'est mis a sourire.
+
+Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'energie et
+tout le relief qu'on lui connait:
+
+ J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misere,
+ La mendicite bleme, et douleur amere.
+
+Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surcharge,
+une certaine grandeur de composition, est bien difficile a gouter de nos
+jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne
+pour admettre ces apostrophes multipliees: "_O France!... o Raison!...
+o soleil!... o jour!... o peuple!... hommes!... Salut, peuple
+francais..._"; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation:
+
+ Aux bords de notre Seine
+ Pourquoi ces belliqueux apprets?
+ Pourquoi vers notre cite reine,
+ Ces camps, ces etrangers, ces bataillons francais...?
+ De quoi rit ce troupeau?.......
+
+Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodes
+a la description de scenes revolutionnaires. Rien de plus etrange,
+je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce
+_Tiers-Etat_ compare a Latone "_deja presque mere_" courant la terre
+pour "_mettre au jour les dieux de la lumiere_", et dont la salle du Jeu
+de Paume "_fut la Delos_".
+
+L'_Hymne sur les Suisses de Chateauvieux_ a un debut eloquent et
+d'une redoutable ironie; mais voila bientot que la mythologie et
+les reminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gater,
+jusque-la qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent
+dans le ciel la chevelure de Berenice, parce que les poetes chantaient
+autrefois la chevelure de Berenice et qu'ils chantent maintenant les
+Suisses de Chateauvieux. C'etait le bel air des choses en ce temps-la.
+Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait
+apparaitre, au sommet glace de Rhodope. Rien de plus glace. Mais c'etait
+la poesie elevee, noble, et non "familiere", telle qu'on la comprenait
+autour de Chenier. Il prenait Lebrun pour son maitre, et Marie-Joseph
+Chenier pour son frere. Mais en verite, quand il se donnait tant de mal
+pour ecrire dans le grand gout, il reussissait a se tourner le dos a
+lui-meme.
+
+
+
+III
+
+CHENIER POETE PHILOSOPHE
+
+Il revait de tres grandes destinees poetiques, et de devenir tout
+different de ce qu'il etait, et un tel maitre poete que tout ce que nous
+avons de lui n'eut plus passe que pour etudes preliminaires; et ce qu'il
+a reve, je ne doute pas qu'il ne l'eut accompli. Cet "antique" etait,
+par ses idees, par les penchants les plus imperieux de son esprit, par
+une partie au moins, tres considerable, de ses etudes, le plus eveille
+et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la
+philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arretee encore, mais
+qui se rapprochait du materialisme, ou plutot du _naturalisme_, adorait
+Lucrece, savait Buffon par coeur; et certes nous voila maintenant bien
+loin du pur hellene, et en plein courant du XVIIIe siecle.
+
+Il voulait profiter des decouvertes de la science moderne, et ecrire en
+vers ce poeme du monde que Buffon venait d'ecrire en prose. C'est bien
+ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercee sur cette
+fin de siecle, et autant sur l'esprit litteraire que sur l'esprit
+scientifique de cette epoque. Traduire Buffon en vers a ete l'ambition
+de trois poetes distingues de la fin du XVIIIe siecle, de Fontanes,
+de Delille et d'Andre Chenier. Chenier le proclame avec une pleine
+sincerite et naivete d'admiration:
+
+ Souvent mon vol arme des ailes de Buffon
+ Franchit avec Lucrece, au flambeau de Newton,
+ La ceinture d'azur sur le globe etendue.....
+
+Dans les plans et projets relatifs a _Hermes_ que nous possedons, nous
+trouvons des pages entieres qui ne sont que des resumes de la "genese",
+de la geologie, de l'embryologie, et meme de l'anthropologie de
+Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'a cette idee que j'ai signalee dans
+Buffon, de la constitution forcement aristocratique de l'humanite,
+toujours guidee par les grands hommes de pensee et de savoir, ne pouvant
+se passer d'eux, et valant, vivant meme par eux seuls, qui ne dut se
+retrouver, magnifiquement illustree, dans l'_Hermes_[106]. A cela il eut
+ajoute un peu de Lucrece, pour la partie irreligieuse[107]; car Chenier
+etait irreligieux, et _Hermes_ l'eut ete, et ce semble un peu de
+Rousseau pour ce qui aurait eu trait a la premiere constitution des
+societes[108].
+
+[Note 105: Voir dans l'edition Becq de Fouquieres, au chant I de
+l'_Hermes_, les sec. II, III, IV, VI.]
+
+[Note 106: Voir dans l'edition Becq de Fouquieres, chant III de
+l'_Hermes_ sec. I.]
+
+[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.]
+
+[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.]
+
+Le poeme eut ete beau sans doute, et d'une singuliere grandeur. En tout
+cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poetique,
+l'instinct et le flair sur d'Andre Chenier au milieu meme du faux gout
+dont il n'a pas laisse de recevoir la contagion, ce poeme aurait eu cela
+de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eut resume la pensee du
+siecle ou il aurait paru, qu'il nous eut donne dans un grand tableau la
+conception du monde et de l'humanite telle qu'elle etait, plus ou moins
+precise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poeme est grand pour
+beaucoup de raisons diverses, mais d'abord a cette condition-la, et a
+cette definition repondent aussi bien l'_Enneide_ que l'_Iliade_ et le
+_Paradis Perdu_ que la _Divine Comedie_. Je ne sais donc si l'_Hermes_
+eut ete un des grands poemes de l'humanite, mais je vois qu'il en
+courait le risque et qu'il en prenait le chemin.
+
+Peut-etre eut-il ete, a notre gout, decidement trop scientifique et
+"materialiste" au sens purement litteraire du mot. N'oublions pas, car
+je crois que nous nous en sommes apercus, que Chenier, a tout prendre,
+n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilite. Son
+imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est
+une belle et tres pure repercussion. Sa sensibilite est de courte
+verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques
+fragments qu'il a ecrits semblent l'indiquer, decrit, admirablement
+decrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu anime,
+peu echauffe et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouve
+ces imaginations, "ces visions" qui transforment, au risque de la
+denaturer un peu, mais qu'importe quand on ecrit un poeme? la verite
+scientifique en idee poetique. Un exemple, car ces procedes de
+poetes, ou bien plutot ces trouvailles, se sentent tres bien et ne se
+definissent guere. Chenier dit dans un fragment de l'_Hermes_:
+
+ Je vois l'etre et la vie et leur source inconnue,
+ Dans les fleuves d'ether tous les mondes roulants.
+ Je poursuis la comete aux crins etincelants,
+ Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
+ Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...
+ En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
+ Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
+ Sur moi qui les attire ils pesent a leur tour.
+
+Sans doute voila de tres beaux vers, a la fois exacts et d'un tres
+vigoureux relief. Mais Musset ecrit quelque part, et certes dans un
+poeme indigne de contenir cette page:
+
+ J'aime!--voila le mot que la nature entiere
+ Crie au vent qui l'emporte, a l'oiseau qui le suit,
+ Sombre et dernier soupir que poussera la terre
+ Quand elle tombera dans l'eternelle nuit!
+ Oh! vous le murmurez dans vos spheres nacrees,
+ Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!
+ La plus faible de vous, quand Dieu vous a creees,
+ A voulu traverser les plaines etherees
+ Pour chercher le soleil, son immortel amant;
+ Elle s'est elancee au sein des nuits profondes;
+ Mais un autre l'aimait elle-meme; et les mondes
+ Se sont mis en voyage autour du firmament.
+
+Ce don de jeter une ame a travers les choses, et de faire d'une loi
+physique une pensee, un sentiment ou une passion, voila peut-etre ce qui
+aurait manque a Chenier. Le symbolisme peut etre, ou devenir, une manie;
+mais encore est-il que Chenier n'en a pas meme ete menace.
+
+Cependant c'etait la un beau projet, et dont le seul essai eut comme
+renouvele Andre Chenier. Il l'eut renouvele, je le crois assez; car il
+le forcait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de
+ce qu'il avait ete jusque-la. Ce qu'il y a de tres interessant dans
+l'_Invention_, qu'il faut considerer comme la preface de l'_Hermes_,
+c'est que Chenier, dans ce manifeste litteraire, ou dans cette poetique,
+comme on voudra, conseille, promet et se promet d'etre en art ce qu'il
+n'avait nullement ete jusque-la, et ce qu'on ne pouvait guere prevoir
+qu'il dut, ou seulement qu'il voulut devenir.
+
+Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, creer et entretenir en soi
+une ame et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanement
+par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou
+d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations a la
+maniere antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur
+contour, comme les voyait un ancien du siecle de Pericles ou de l'age
+d'Auguste, et entendre, et peut-etre gouter de la meme facon, et trouver
+la meme forme aux montagnes, le meme bruit au flot, le meme parfum
+aux fleurs et la meme saveur au baiser; instinct personnel, atavisme,
+education, ou tour de force de genie artificiel, c'avait ete le propre
+caractere tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de "Camille" ou
+de "Fanny".
+
+--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'etre _inventeur_, avant
+toute chose, "aux seuls inventeurs la vie etant promise"; c'est de ne
+plus "avoir les seuls anciens pour Nord et pour etoile"; c'est de ne
+plus "les cotoyer sans cesse"; c'est de ne plus "dire et dire cent
+fois ce que nous avons lu"; c'est de ne pas croire "qu'un objet ne sur
+l'Helicon a seul de nous charmer pu recevoir le don"; et "qu'on a tout
+dit et que tout est pense"; c'est de savoir regarder et comprendre "la
+Cybele nouvelle" qui s'est revelee aux hommes; c'est de puiser une
+inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine,
+pourra etre indefinie, dans le tableau deroule devant nous des choses
+telles qu'elles sont maintenant, c'est-a-dire telles que les yeux
+modernes ont appris a les voir.
+
+Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maitres,
+mais les maitres de notre forme, non plus de notre pensee, et non plus
+ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet
+usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous
+apprennent a ecrire avec nettete, avec force et avec eclat, et qu'on
+croie bien qu'eux seuls, d'ici a longtemps, peuvent nous donner cet
+enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les
+contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voila
+la nouvelle pensee d'Andre Chenier, comme son nouveau dessein, et elle
+ressemble a l'ancienne en ce que la preoccupation de l'antique y
+est encore, mais si bien tournee a un autre but, que c'est toute la
+conception d'Andre Chenier qui s'est comme renversee. L'aimable poete
+qui jusque-la sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un
+peu jeunes, a pour but desormais et pour maxime:
+
+ Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.
+
+De telle sorte que, comme je l'ai fait prevoir, il y a bien au moins
+trois Cheniers, l'un antique dans sa pensee et dans sa forme; l'autre
+contemporain de ses contemporains par sa maniere de penser et de sentir,
+et celui-la d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore
+soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisieme enfin, qui
+voulait naitre, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui,
+sauf la forme, que du reste il eut certainement ete force de modifier
+tout en la gardant forte et pure, pretendait bien depasser le premier et
+oublier completement le second.
+
+Seulement, de ces trois Cheniers, le troisieme n'est interessant que
+comme indication de tendances, et promesses, et deja demi-puissance
+de renouvellement; et dans toute etude sur Andre Chenier c'est bien
+toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.
+
+
+
+IV
+
+OEUVRES EN PROSE
+
+Les oeuvres en prose d'Andre Chenier ne depassent pas la mesure d'un
+beau talent ordinaire de polemiste; et tout en faisant honneur au genie
+d'Andre Chenicr en font encore plus a son caractere. Il a brillamment
+soutenu de 1789 a 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la
+justice; il a parfaitement merite l'echafaud, et voila, sans lui faire
+beaucoup de tort, a quoi l'on pourrait borner l'appreciation de ses
+articles et pamphlets.
+
+Si l'on voulait plus de details, je dirais que ce qui frappe en lisant
+ces pages, c'est le caractere sain et pur de la langue. Andre Chenier a
+quelque chose, on l'a vu, de la declamation de l'epoque revolutionnaire
+dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune
+trace, ce qui surprend, mais agreablement, dans ses articles. Ils sont
+ecrits, a tres peu pres, dans la langue severe et sobre du XVIIe siecle.
+Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme
+qui deviendrait tres facilement orateur, et qui, dit-on, a ses heures,
+l'etait en effet. Eleve de Buffon et de Rousseau, a tant de titres, il
+l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase periodique (un peu trop
+longue peut-etre) s'etale et se deroule dans ses brochures, comme dans
+les plus courts ecrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante.
+Rappelez-vous une page de Mirabeau, a peu pres au hasard, car il n'a
+pas, et c'est son defaut, en plus d'un style, et lisez cette page de
+Chenier, qui du reste vaut qu'on la lise:
+
+"Si les representants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage
+d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un
+bon gouvernement, tous ces faibles inconvenients s'evanouissent bientot
+d'eux-memes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en
+alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu apres quelque temps, l'on
+voit les germes de haines publiques s'enraciner profondement; si l'on
+voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au
+hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter
+sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de
+citoyens; si l'on voit enfin aux memes instants, dans tous les coins de
+l'Empire, des insurrections illegitimes, amenees de la meme maniere,
+fondees sur les memes meprises, soutenues par les memes sophismes;
+si l'on voit paraitre souvent, et en armes, et dans des occasions
+semblables, cette derniere classe du peuple, qui, ne connaissant rien,
+n'ayant rien, ne prenant interet a rien, ne sait que se vendre a qui
+veut la payer; alors ces symptomes doivent paraitre effrayants."
+
+Ce ton oratoire, tres soutenu, qui etait du reste le ton ordinaire
+dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui
+seulement chez les hommes de merite et d'education litteraire devenait
+un style, est, chez Andre Chenier, imposant, eleve et de grande allure.
+Quelquefois (encore que tres rarement) il touche a la vraie et grande
+eloquence, et rappelle la dialectique enflammee des _Provinciales_. Ce
+qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru
+dans l'expression, serait une page de Pascal:
+
+"Ils declarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que,
+disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est
+vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y
+etre, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie
+ne serait plus dangereuse et ne meriterait pas son nom, si elle n'avait
+l'art de ne repeter que les paroles qu'elle a entendues sortir des
+levres de la vertu... C'est ainsi que certains demagogues se revetent
+d'une autorite censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la
+meme maniere que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et
+diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel meme
+et etre ennemi de Dieu et de la vertu."
+
+Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse
+d'ironie se ramasse en un trait vif et acere et qui part en sifflant. Je
+dis que cela est tout a fait rare. En general, Chenier n'a pas le trait,
+et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doue
+que Chenier, et tout fulminant d'honnete colere, et contemporain de
+Chamfort, sans trouver quelquefois une epigramme souple, brillante et
+aigue. En voici: "Il est incontestable que, tout pouvoir emanant du
+peuple, celui de pendre en emane aussi; mais il est bien affreux que
+ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par representant"--"Je
+reconnais la cet _honneur de corps_, l'eternel apanage de ceux qui
+trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit a eux."--Mais
+Chenier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est
+convaincu, vigoureux, eleve, eloquent, ecrivain pur, le tout avec un
+peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a
+laisse de beaux vers.
+
+
+
+V
+
+L'ECRIVAIN
+
+A s'en tenir simplement aux questions de style, Chenier, si peu
+inventeur en tout autre chose, est un veritable createur. Nous ne dirons
+plus un mot, bien entendu, ni des "poesies officielles" ni meme des
+_Elegies_, ou il est tres rare, quoique cela arrive, de trouver une
+expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut etudier,
+et de tres pres, le style des _Idylles_ et des fragments epiques. Il
+est d'une nouveaute et d'une fraicheur souvent merveilleuses. Il est la
+creation naturelle d'un homme qui a garde dans l'oreille et comme melee
+a ses sens la modulation de ces langues anciennes qui etaient des
+musiques. Le principal merite de cette langue de Chenier, auquel on
+pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualite du son_.
+La langue francaise s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les
+abstractions et les formules, elle etait surtout eteinte par les mots
+lourds, sourds et secs. "L'heureux choix de mots harmonieux", et, plutot
+encore, la disposition harmonieuse des mots melodieux etait chose
+oubliee et desapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup
+plus _nombreuse_, et _rythmee_, que melodieuse a proprement parler. Elle
+ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et
+de trop solide. Les sonorites legeres et cristallines de La Fontaine,
+l'air circulant au travers des alexandrins, la note detachee, la phrase
+musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin tres net et tres
+sensible a l'oreille, voila ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siecle, je
+cherche avant Chenier sans le pouvoir trouver.
+
+Les vers sont faits pour etre retenus, et pour nous accompagner en
+chantant dans notre tete, quand nous allons nous promener. Les vers
+latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers francais
+ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe,
+Racine, La Fontaine, puis Chenier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset
+qui aient eu le don d'en ecrire beaucoup de tels. Les vers "amis de
+la memoire", comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, a
+proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la memoire,
+c'est qu'ils sont amis de l'oreille.
+
+Chenier avait cette faculte poetique, qui n'est pas toute la poesie, et
+tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, a un degre tout
+a fait superieur et extraordinaire. Grace a elle, il reussissait surtout
+au morceau descriptif et au fragment epique. Ce sont ses deux talents
+indiscutables. Je ne rappelle pas le debut de l'_Aveugle_, ni la _Jeune
+Tarentine_, a tous les egards le chef-d'oeuvre d'Andre Chenier. Mais
+dites-vous a haute vois ces quatre vers:
+
+ Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;
+ Sur l'immobile arene il l'admire couler,
+ Se courbe, et s'appuyant a la rive penchante,
+ Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
+
+Et pour ce qui est du talent epique, rappelez-vous cette mort d'Hercule,
+que Victor Hugo, deja guide par son instinct epique, saluait avec
+admiration en 1819:
+
+ .......Il monte. Sous nos pieds
+ Etend du vieux lion la depouille heroique.
+ Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,
+ Attend sa recompense et l'heure d'etre un Dieu.
+ Le vent souffle et mugit, le bucher tout en feu
+ Brille autour du heros, et la flamme rapide
+ Porte au palais divin l'ame du grand Alcide.
+
+Et voila pourquoi j'ai tant insiste sur l'_Hermes_, qui n'a pas ete
+ecrit. C'est qu'un grand poeme scientifique et philosophique sur
+l'histoire du monde comporte et reclame surtout le talent descriptif
+et le genie epique, et qu'a ces deux titres personne plus que Chenier
+n'etait capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis
+
+ L'Ocean eternel ou bouillonne la vie.
+
+jusqu'a cette conquete du monde par les races civilisees, par le genie
+scientifique, que n'emeut pas et n'arrete point
+
+ Des derniers Africains le cap noir de tempetes.
+
+
+
+VI
+
+LE VERSIFICATEUR
+
+On a beaucoup exagere l'invention rythmique d'Andre Chenier, la reforme,
+la revolution rythmique apportee par Andre Chenier dans la versification
+francaise. Il etait en cela tres loin du but, je dis de celui-la meme
+qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la
+versification de son temps; il ne s'en etait pas encore fait un qui lui
+fut personnel. Il n'etait encore qu'un insurge, il n'etait pas encore un
+conquerant.
+
+En cela, comme en autre chose, et ce n'etait pas un mauvais chemin,
+il remontait a la Pleiade, et retrouvait cette liberte de coupes que
+Ronsard et ses amis, un peu indiscretement, avaient pratiquee. Mais
+la liberte de coupes n'est nullement par elle seule une invention de
+rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers "n'ose
+pas enjamber", cela est tres deplorable; mais qu'il ose enjamber,
+cela ne suffit pas a le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant
+pourquoi.
+
+Un rythme est l'expression d'une pensee,--ou l'image d'un
+sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout
+rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit etre risquee que pour donner
+la sensation de quelque chose, pensee, sentiment, mouvement ou forme,
+qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte.
+D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison
+appreciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant
+un deplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles
+inutiles finit par faire perdre de vue toute espece de rythme et par
+donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de
+Gautier, et la plupart des vers de Baif;--et enfin risquer une coupe
+exceptionnelle, a dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas
+atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouve le rhythme juste qui le
+devait produire, c'est un contre-sens rythmique.
+
+Ces trois defauts ne laissent pas d'etre frequents dans Chenier. Il
+a deux procedes coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet
+monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arret, puis trois).
+Ce sont des coupes tres exceptionnelles, tres risquees; il en abuse.
+Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas
+_dans sa sensation actuelle_, au moment meme ou il veut peindre quelque
+chose, et s'imposant a lui pour le peindre; et partant elles sont plutot
+un procede qu'une inspiration.
+
+Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicite des coupes
+exceptionnelles ramene le vers a la prose pure:
+
+ La liberte du genie et de l'art
+ T'ouvre tous ses tresors. Ta grace auguste et fiere
+ De nature et d'eternite
+ Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumiere
+ Touche les cieux. Ta flamme agite, eclaire,
+ Dompte les coeurs La liberte......
+
+C'est presque un jeu d'ecolier qui s'emancipe d'amener ainsi qu'il suit
+un rejet ambitieux:
+
+ _Strophe XI_.
+
+ L'Enfer de la Bastille a tous les vents jete
+ Vole, debris infame et cendre inanimee;
+ Et de ces grands tombeaux, la belle Liberte
+ Altiere, etincelante, armee.
+
+ _Srophe XII_.
+
+ Sort!--.....
+
+Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut
+dire. Dans l'exemple precedent, ni _vole_, ni _sort_, a les prendre en
+eux-memes seulement, ne sont tres heureux. Ce n'est pas un monosyllabe
+sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumee
+et de la cendre d'un chateau fort incendie. Il exprimerait mieux une
+fleche dardee ou une fusee qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec
+qui exprime l'apotheose de la Liberte se dressant et planant sur les
+ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De meme dans cette
+peinture des elections de 1789:
+
+ Tous a leurs envoyes confieront leur pouvoir.
+ Versailles les attend. On s'empresse d'elire;
+ _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir
+ Les representants de l'Empire.
+
+Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrete point,
+de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chenier n'eut, ni dans ses
+alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la periode
+poetique. Son style en prose est periodique, son style en vers ne l'est
+nullement, a l'ordinaire. Comme il etait doue, comme il adorait les
+anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette
+periode en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent
+longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et
+penible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et
+deux decasyllabes, combines de telle sorte que tantot deux alexandrins
+tombent sur un octosyllabe, tantot un alexandrin sur deux octosyllabes,
+tantot trois alexandrins sur un octosyllabe, tantot un alexandrin sur un
+decasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille francaise; c'est une
+methode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme a mesure
+qu'il commence a se dessiner, pour derouter l'oreille des qu'elle
+s'apprete a suivre une courbe melodique. Elle y renonce, et on lit tout
+le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de
+l'auteur, qu'il est ecrit en vers libres.
+
+Vers la fin de sa carriere il trouva la periode poetique, en vers
+lyriques du moins, c'est-a-dire qu'il trouva la strophe pleine,
+nettement coupee et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune
+Captive_.
+
+Il trouva aussi, car il peut passer pour en etre presque l'inventeur, un
+rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans
+l'invective et qu'il a manie tout a fait en maitre. C'est ce qu'il
+appelle l'Iambe. Ceci est veritablement une petite conquete. "L'Iambe"
+consiste dans l'entrelacement _regulier_ et continu de l'alexandrin a
+rime feminine et de l'octosyllabe a rime masculine. Cela existait dans
+la versification francaise, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux
+octosyllabes, rimes croisees, formaient une strophe; puis, apres un fort
+repos, une autre strophe semblable commencait. De ce systeme rythmique
+Chenier avait meme sous les yeux un exemple tout recent, la derniere ode
+de Gilbert. Ce qu'il a imagine, c'est de supprimer le repos. Des lors on
+a un rythme continu, tres rapide, tres impetueux, d'une marche ardente
+en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les
+distiques elegiaques latins, plus courts, partant plus rapides par
+eux-memes, et, en outre, avec une plus grande difference entre le vers
+long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de
+l'elan.--Et comme le rythme est continu, le poete peut y _faire
+sa strophe_ a son gre, tantot partir de l'octosyllabe, tantot de
+l'alexandrin, tantot s'arreter en chute de periode sur l'alexandrin et
+tantot sur l'octosyllabe, varier ses effets a l'infini dans un dessin
+rythmique arrete pourtant et tres net qui est une certitude pour
+l'oreille.
+
+Chenier avait comme tourne autour de ce rythme dont il avait l'instinct
+secret et la confuse impatience. Dans "_A Byzance_" on surprendra les
+tatonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
+tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mele alexandrins
+et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arretant sur
+un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et
+s'arretant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
+et les autres, mais ayant un alexandrin au debut et a la chute (et
+remarquez que dans tout cela le decasyllabe, dont l'union soit a
+l'octosyllabe soit a l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est
+enfin l'iambe pur: "Sa langue est un fer chaud..."; et il le nomme:
+"Archiloque aux fureurs du belliqueux iambe..."; et il le manie deja
+avec beaucoup d'aisance, de surete et de vigueur.--Dans les _Suisses de
+Chateauvieux_, et surtout dans les _Vers ecrits a Saint-Lazare_, il en
+fera un admirable instrument de passion et d'eloquence.
+
+
+
+VII
+
+On voit quel homme superieur etait Chenier et quel grand homme il allait
+devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poete imitateur qui
+allait se degager et devenir original lorsqu'il a ete frappe; et qui
+avait pleinement acquis, juste a ce moment, une perfection de forme
+capable de soutenir tous les sujets et d'etre a la hauteur d'une forte
+inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose
+comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un
+Juvenal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes
+etudes, et la memoire indiscrete d'un Properce.
+
+Il etait peu connu comme poete a l'epoque ou il a vecu. Il etait
+discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de
+Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de
+poesie de son vivant. Il ne faut pas tout a fait croire cependant que
+Chenier ait eclate tout a coup en 1819, lors de l'edition de Latouche,
+et fut absolument ignore auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six
+mois apres sa mort dans la _Decade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le
+_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles
+dans une note du _Genie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs
+fragments du poeme _L'Aveugle_ dans les notes de ses elegies.
+
+Chenier etait donc connu des lettres de 1794 a 1819. Mais il etait
+inconnu du public. Latouche en publia une edition incomplete (les
+notres le sont encore) et tres fautive, qui tomba en pleine revolution
+romantique et fit grand bruit dans une societe toute preoccupee de
+poesie. Il y eut un phenomene litteraire assez curieux. Les revolutions
+litteraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent
+si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chenier pour un des
+leurs, pour un precurseur et un allie. C'etait le moment ou, par horreur
+de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard,
+sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le
+pere de tout le "classicisme" francais. L'erreur fut la meme a l'egard
+de Chenier, etoile nouvelle de la vieille Pleiade. De plus, Chenier
+avait certaines hardiesses de metrique qui seduisaient les novateurs.
+Il n'en fallut pas plus pour declarer Chenier romantique et meme pour
+soupconner Latouche d'avoir imagine les poesies qu'il publiait a
+l'effet de soutenir la nouvelle ecole. Cette singuliere confusion s'est
+prolongee, et l'on represente encore quelquefois Chenier comme un
+precurseur de la litterature moderne.
+
+C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poetes classiques, qui
+s'est distingue des poetes classiques de son temps en ce qu'il l'etait
+veritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des
+imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir meme le
+soupcon des sentiments, passions et etats d'esprit qui seront familiers
+a Chateaubriand, a Vigny, a Lamartine, et par consequent a Hugo. Le mot
+a retenir, c'est celui ou Sainte-Beuve avait fini par en venir, apres
+avoir longtemps dit sur Chenier des choses moins justes: "C'est notre
+plus grand classique en vers depuis Racine".
+
+Il n'a pas ete cependant sans influence sur une certaine partie de la
+litterature du XIXe siecle. Chateaubriand avait montre qu'on pouvait,
+tout en etant tres original, et de son pays, et de sa religion, et de
+son temps, avoir le profond sentiment de la beaute antique et en tirer
+d'admirables choses. Par ce cote de son genie, il venait en aide a
+Chenier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et meme le
+recommandait a son siecle. Et en effet, apres lui et un peu d'apres lui,
+il y a eu, chez nous, nombre de poetes distingues qui ont cherche leur
+inspiration dans les legendes antiques et dans les sentiment antiques,
+quelquefois meme plus profondement compris qu'ils ne l'avaient ete par
+Chenier, grace a une information un peu plus complete.--C'est la toute
+une ecole beaucoup moins eclatante que la grande, mais qui marque sa
+trace a part, et que la posterite en distinguera tres nettement. C'est
+une petite ecole classique, ecrivant quelquefois en vers modernes, mais
+toute classique en son essence et en son esprit, et qui procede d'Andre
+Chenier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus
+Chenier en ce siecle sont dans ce groupe.
+
+Malgre cette ecole neo-hellenique et les talents distingues qu'on y
+compte; malgre, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite ecole un peu
+indistincte, ou se sont rencontres des romantiques moins la sensibilite,
+et des neo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquite, et qui
+procede un peu d'Andre Chenier par le soin curieux de la forme rare;
+malgre Hugo lui-meme, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'execution,
+s'amuse quelquefois a se donner la sensation de l'antique a la maniere
+de Ronsard, et, parce qu'il a plus de gout que Ronsard, rencontre juste
+Andre Chenier; malgre un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son
+esprit a travers la pensee de notre siecle, Chenier, en notre temps
+comme au sien, reste un peu un isole. Il est un phenomene curieux de
+deplacement. Classique dans un siecle qui croit l'etre et qui n'est que
+prosaique; classique et connu seulement a l'epoque romantique; admire
+par elle et recommande a notre generation par ceux a qui il ressemblait
+le moins, et un peu defigure et denature, au premier regard du moins,
+par ce patronage; il arrive a nous souvent mal compris, et plus souvent
+mal classe.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant a lui, l'idee de
+ce qu'il voulait devenir, qui etait a peu pres le contraire de ce qu'il
+avait ete, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a ecrite, il reste.
+
+Le vrai moyen de le gouter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix
+ans plus tard, il eut peut-etre desavoue, c'est de le lire dans une
+bonne edition, comme celle du diligent Becq de Fouquieres, donnant en
+notes la clef de ses imitations et reminiscences. C'est alors comme
+notre bibliotheque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une
+voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des
+mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des cotes de Baies viennent a
+nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fete de lumiere gaie et
+d'harmonies legeres:
+
+ Le toit s'egaie et rit de mille odeurs divines.
+
+Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous
+donnerait un traducteur de genie. Et il voulait faire autre chose; et il
+l'aurait fait. Et ce ne sont la que ses etudes et exercices. Il faut les
+admirer et les cherir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop
+imiter les annees d'apprentissage meme d'un grand poete, sinon comme
+exercice aussi, et annees d'apprentissage.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+ AVANT-PROPOS
+
+ PIERRE BAYLE
+
+ I.--Bayle novateur
+ II.--Bayle annonce le XVIIIe siecle sans en etre
+ III.--Le "Dictionnaire" lu de nos jours
+ IV.--Conclusion
+
+ FONTENELLE
+
+ I.--Ses idees litteraires et ses oeuvres litteraires
+ II.--Ses idees et ses ouvrages philosophiques
+ III.--Conclusion
+
+ LE SAGE
+
+ I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siecle au point de vue
+purement litteraire.
+ II.--Le "realisme" dans Le Sage
+ III.--L'art litteraire de Le Sage
+ IV.--Le Sage plus vulgaire
+ V.--Conclusion
+
+ MARIVAUX
+
+ I.--Marivaux philosophe
+ II.--Marivaux romancier
+ III.--Marivaux dramatiste
+ IV.--Conclusion
+
+ MONTESQUIEU
+
+ I.--Montesquieu jeune
+ II.--Montesquieu amateur de l'antiquite
+ III.--Son gout pour les recits de voyages
+ IV.--Idees generales de Montesquieu
+ V.--"L'Esprit des lois", livre de critique politique
+ VI.--Systeme politique qu'on peut tirer de "l'Esprit des lois"
+ VII.--Montesquieu moraliste politique
+ VIII.--Conclusion
+
+ VOLTAIRE
+
+ I.--L'homme
+ II.--"Son tour d'esprit
+ III.--Ses idees generales
+ IV.--Ses idees litteraires
+ V.--Son art litteraire
+ VI.--Son art dans les "genres secondaires"
+ VII.--Conclusion
+
+ DIDEROT.
+
+ I.-L'homme
+ II.--Sa philosophie
+ III.--Ses oeuvres litteraires
+ IV.--Diderot critique d'art
+ V.--L'ecrivain
+ VI.--Conclusion
+
+ JEAN-JACQUES ROUSSEAU
+
+ I.--Son caractere
+ II.--Le "Discours sur l'inegalite"
+ III.--La "Lettre sur les spectacles"
+ IV.--"L'Emile"
+ V.--La "Nouvelle Heloise"
+ VI.--Les "Confessions"
+ VII.--Idees philosophiques et religieuses de Rousseau
+ VIII.--Le "Contrat social"
+ IX.--Rousseau ecrivain
+ X.--Conclusion
+
+ BUFFON
+
+ I.--Son caractere
+ II.--Le savant
+ III.--Le moraliste
+ IV.--L'ecrivain--Ses theories litteraires
+ V.--Conclusion
+
+ MIRABEAU
+
+ I.--Caractere--Tour d'esprit--Etudes
+ II.--Le systeme politique de Mirabeau
+ III.--L'orateur
+ IV.--Conclusion
+
+ ANDRE CHENIER
+
+ I.--L'Hellene
+ II.--Le Francais du XVIIIe siecle
+ III.--Le poete philosophe
+ IV.--Oeuvres en prose
+ V.--L'ecrivain
+ VI.--Le versificateur
+ VII.--Conclusion.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIERES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Etudes Litteraires - XVIIIe siecle.
+by Emile Faguet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ETUDES LITTERAIRES ***
+
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+Produced by Miranda van de Heijning, Renald Levesque and the Online
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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