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@@ -0,0 +1,7552 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12665 ***
+
+F. GALIPAUX
+
+GALIPETTES
+
+
+DESSINS DE
+P. BARON, E. BÉJOT BÉTHUNE, COURCHET, DETOUCHE FRIM, GRAY, LHEUREUX,
+L. LOIR, MERWART MESPLÈS, H. PILLE, RAY, TEYSSONNIÈRE VALTON
+
+
+PARIS
+JULES LEVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2
+
+1887
+
+
+
+
+A MA MÈRE
+MON MEILLEUR AMI
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+ * * * * *
+
+_Si tous ceux qui ont applaudi Galipaux, tous ceux qu'il a fait rire,
+achetaient son livre, ce serait--comme le briquet de Fumade--le plus
+grand succès qu'on puisse voir de nos jours!
+
+Il est si gentil, ce petit Galipaux.
+
+Il y a des jours où on le prendrait pour Déjazet, et on se demande
+pourquoi il ne joue pas les_ PREMIÈRES ARMES DE RICHELIEU _et le_
+VICOMTE DE LÉTORIÈRES.
+
+_Un comique qui n'a rien de grotesque, le cas est presque unique.
+Hyacinthe avait son nez, Ravel avait sa tournure, Baron a un vice de
+prononciation qui lui rapporte soixante mille francs par an.
+
+De tous les comiques connus, l'un a la maigreur; l'autre l'obésité.
+Galipaux n'a que la gaîté, l'esprit, la finesse des nuances. Il voudrait
+être ridicule qu'il ne pourrait pas y arriver.
+
+Il justifie le proverbe: Qui peut le plus peut le moins. Un premier prix
+au Conservatoire lui donnait de droit son entrée à la Comédie
+Française; mais Galipaux mesura Coquelin qui signait de la rue
+Lafayette des décrets de Moscou, et, prudemment, il prit l'autre côté du
+Palais-Royal. Le premier prix du Conservatoire signa un engagement de
+cinq ans avec le théâtre où triomphèrent Sainville, Arnal, Alcide
+Tousez, Achard, Gil-Pérez. Et là, même là, on le tint trois ans sous le
+boisseau. Les jeunes ont à lutter partout.
+
+Il est cependant méridional, ce jeune comique arrivé à la force du
+poignet; mais le midi lui-même est étouffé par les syndicats et les
+coalitions.
+
+C'est pourquoi Galipaux, désireux d'occuper ses loisirs, se mit à écrire
+de petites études, des esquisses, des monologues, des proverbes qui ont
+prouvé qu'il était capable de débiter autre chose que l'esprit des
+autres.
+
+Après les_ DEUX ÉPAVES, _saynète en vers, Galipaux se révéla sous trois
+formes différentes dans le_ VIOLON SÉDUCTEUR: _auteur, comédien et
+violoniste, il savoura trois succès en une séance.
+
+Pourquoi du Palais-Royal est-il allé à la Renaissance? Et pourquoi de la
+Renaissance ne va-t-il pas à la Comédie Française où son début serait
+une véritable_ RENTRÉE? _Son professeur, son maître, le grand Régnier,
+ce comédien qui, sous l'Empire, était plus vénéré qu'un sénateur, n'est
+plus là pour lui ouvrir la barrière. Et cependant quel Mascarille et
+quel Scapin ferait ce Galipaux, né pour les planches, qui a dû renoncer
+provisoirement à Molière et à Régnard pour interpréter Blavet et
+Bisson!--Il y a des degrés, disait à Alexandre Dumas le président du
+tribunal de Rouen. Galipaux les franchira. En attendant, l'excellent
+comique, le comédien poète et auteur, offre au public les fleurs de son
+imagination. La plupart des morceaux qui composent ce volume ont paru
+dans les journaux de Paris, non point dans les feuilles volantes et
+éphémères, mais bien dans les journaux qui ont des abonnés--comme
+l'Opéra. Galipaux a été imprimé tout vif dans le_ FIGARO, _dans l'_ÉCHO DE
+PARIS, _dans l'_OPINION, _dans l'_ESTAFETTE. _La Renaissance, l'Athénée les
+Menus-Plaisirs, le théâtre Déjazet ont donné de ses pièces. Il mérite
+d'être lu, ayant mérité d'être écouté. Et puisqu'il ne joue que le soir,
+lisez-le le matin._
+
+
+AURÉLIEN SCHOLL.
+
+
+
+
+NOS ACTEURS EN TOURNÉE
+
+_A Alexandre BISSON._
+
+
+Depuis quelques années, lorsqu'une pièce a du succès à Paris--comédie ou
+opérette--il se trouve toujours une dizaine d'impressarii _in partibus_
+tout prêts à l'exploiter en province.
+
+Pour ce faire, ils racolent dans les agences et cafés du boulevard les
+comédiens inoccupés, montent rapidement l'ouvrage, et en route pour
+l'exportation dramatique ou musicale!
+
+Ces troupes formées de brio et de broc, et composées d'éléments
+hétérogènes, offrent la plupart du temps à l'observateur d'innombrables
+sujets d'études, et au caricaturiste quantité de modèles à croquer.
+
+Si vous le voulez bien, nous allons examiner ensemble les types que nous
+présente la tournée Saint-Albert.
+
+ * * * * *
+
+Saint-Albert, grand premier rôle, aujourd'hui éloigné de la scène
+(l'ingratitude des auteurs!), vient d'acheter le droit unique de
+représenter dans toute la France la nouvelle pièce de Dubéquet.
+
+Il n'a pas eu la main heureuse, Saint-Albert, dans le recrutement de sa
+troupe: elle est formée d'une jolie collection de types!
+
+Aussi, ce malheureux directeur rentrera-t-il dans la capitale avec les
+cheveux un tantinet blanchis.
+
+Dam! qu'est-ce que vous voulez! quand on a affaire à des gens comme ce
+Floridor, par exemple!...
+
+
+LE GRINCHEUX
+
+
+Floridor est comique au théâtre ... parfois, mais grincheux à la ville ...
+toujours.
+
+Il a décroché avec peine et protection un second accessit au temple du
+faubourg Poissonnière, où il n'est cependant resté que six ans. Cela lui
+suffit pour mettre sur ses cartes de visites «_lauréat du
+Conservatoire_» (lauréat! comme c'est malin, c'est pour le bourgeois,
+ça.)
+
+Il n'a pas voulu entrer aux Français, il n'y aurait rien fait avec
+Machin qui est là et qui accapare tous les rôles.
+
+Entre nous, Floridor ne cache pas son jeu. Dès qu'on l'écoute dix
+minutes, on donne raison à ceux qui disent de lui: sale caractère! Ce
+n'est pas extraordinaire qu'il soit sans cesse sans engagement: à peine
+dans un théâtre, il débine tout et tous.
+
+Depuis le directeur, «qui n'y connaît rien», jusqu'aux artistes, «tous
+mauvais» en passant par le régisseur, «une moule», tout le monde a son
+paquet avec lui.
+
+Je vous laisse à penser ce qu'il dit de l'artiste qui joue son emploi, à
+lui, Floridor!
+
+Enfin, il y a huit jours, il rencontre un camarade, boulevard
+Saint-Martin, qui lui dit:
+
+--Que fais-tu?
+
+--Rien.
+
+--Veux-tu venir jouer _le Névrosé_ avec nous?
+
+--Qui, vous?
+
+--Eh bien, Chose, Machin, Dazincourt....
+
+--Ah! môssieu Dazincourt en est?
+
+--Oui, qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-là? Tu n'as pas l'air de
+l'aimer beaucoup.
+
+--Moi? je me fiche pas mal de lui! Ça m'embête seulement de jouer avec
+un cabot.
+
+--Allons, décidément, il t'a fait quelque chose.
+
+--Mais non, je t'assure. Et ce serait pour jouer _le Névrosé_,
+naturellement?
+
+--Non, c'est Vilter qui le joue.
+
+--Qui ça, Vilter?
+
+--Vilter, du café de Suède.
+
+--Ah! oui je sais ... un comique, plaisanterie à part ... ce sera gai ...
+Je ne suis pas curieux, mais je voudrais le voir dans _le Névrosé_....
+
+Enfin, l'affaire est signée, non sans peine, et grâce au directeur qui a
+fait toutes les concessions.
+
+On a mis, entre le 2e et le 3e acte, un monologue comique dit par
+Floridor, à la demande de l'artiste qui a réclamé cette faveur «afin
+d'avoir au moins quelque chose dans la soirée, son rôle étant _une
+complaisance_. Qu'on ne l'oublie pas!»
+
+La répétition générale vient d'avoir lieu, au premier étage d'un café du
+faubourg du Temple. On s'est séparé en se donnant rendez-vous pour le
+lendemain, deux heures, à la gare Saint-Lazare: on joue le soir même à
+Versailles. Floridor fait remarquer qu'il est idiot de partir à deux
+heures. On peut parfaitement ne partir qu'à cinq, on arrive suffisamment
+tôt pour dîner et être prêt à l'heure. Au moins, on passerait sa journée
+à Paris. Il faut être fou pour n'avoir pas vu ça! Les indicateurs ne
+sont pas faits pour les chiens. Ah! elle commence bien, cette tournée!
+
+ * * * * *
+
+On part. Naturellement, Floridor, en parfait gentleman, s'est
+immédiatement emparé du meilleur coin. La duègne qui, elle, n'a pas eu
+cette chance, a vainement laissé tomber plusieurs fois cette phrase:
+
+--Je sens que je vais être malade ... chaque fois que je vais en
+arrière....
+
+Floridor n'a pas bronché. Il bourre silencieusement sa pipe sans tenir
+compte de l'effroi visible de ses camarades du sexe faible.
+
+--Oh! quelle tabagie! baissez au moins la vitre.
+
+--Plus souvent! pour attraper un rhume; je joue ce soir, moi!
+
+--Eh bien, et nous?
+
+ * * * * *
+
+On arrive.
+
+Floridor n'est pas content:
+
+--Eh bien, l'omnibus? Où est l'omnibus pour ma valise? On ne suppose pas
+que je vais porter moi-même ma valise à l'hôtel?
+
+Mais, en voilà bien d'une autre!
+
+Les yeux de Floridor tombent sur une affiche:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il écumant.
+
+On a mis Réguval avant moi? C'est trop fort! De quel droit?
+
+--Mais, mon petit Floridor, lui dit-on pour le calmer, Réguval joue
+Gaëtan.
+
+--Qu'est-ce que ça me fiche? Je suis quelqu'un, moi, on me connaît ...
+ma réputation n'est plus à faire. Dans les _Premières pages d'une grande
+histoire_, c'est moi qui ai créé Marceau.
+
+--Comment, Marceau?
+
+--Certainement, à Ruffec.
+
+Bref, après avoir longuement ronchonné et s'être aperçu qu'on ne prêtait
+qu'une oreille distraite à ses jérémiades, Floridor change tout à coup
+de ton:
+
+--Après tout, être le premier ou le dernier sur l'affiche, ça m'est bien
+égal. La vedette, c'est le public qui vous la fait!
+
+ * * * * *
+
+Floridor se précipite à l'hôtel et se dispose à choisir la plus belle
+chambre, mais le garçon l'arrête:
+
+--Pardon, celle-ci est retenue pour votre camarade, M. Dazincourt.
+
+--Ah! j'aurais été bien étonné si ... Enfin! Eh bien! donnez-moi une
+sale mansarde, alors.
+
+On lui offre la chambre mitoyenne et identiquement semblable à celle
+qu'il voulait prendre.
+
+--Monsieur sera aussi bien ici.
+
+--Oh! ça ne fait rien. Je sais parfaitement qu'à l'hôtel on n'est pas
+comme chez soi,
+
+ * * * * *
+
+A table, on présente le plat à Floridor.
+
+--Mais il ne reste que du maigre. Allez à la cuisine chercher du gras.
+
+Le chef revient et avoue, la mine un peu confuse, _qu'il n'en reste
+plus_.
+
+--Voilà ma veine! s'écrie l'artiste, je meurs de faim!
+
+Et comme ses camarades se tordent:
+
+--Alors, vous trouvez ça drôle, vous autres? Il vous en faut peu pour
+rire!
+
+ * * * * *
+
+Au théâtre, le régisseur procède à la distribution des loges.
+
+Floridor (que ses camarades appellent La Grinche) a déjà mis sa valise
+dans la première, celle qui est la plus près de la scène.
+
+On lui fait poliment comprendre que c'est l'Étoile qui s'habille là, et
+qu'il est tout naturel qu'il cède cette loge à une femme.
+
+--Oui, oui, moi, je m'habillerai dans les dessous, c'est assez bon.
+
+--Floridor! on commence!
+
+--Non, je ne suis pas prêt ... il y a encore une minute!
+
+Si par hasard notre comique a du succès, il répond à ceux qui le
+complimentent:
+
+--Oh! pour ce que ça m'avance d'être applaudi à Versailles!
+
+S'il remporte une «tape», et qu'on y fasse allusion, sa réponse est
+prête:
+
+--Dame! ce n'est pas à Versailles qu'il faut chercher les connaisseurs!
+
+Le spectacle terminé, le régisseur dit:
+
+--Mes enfants, demain, départ à sept heures, nous allons à Orléans.
+
+--Comment, sept heures! Quand voulez-vous qu'on dorme alors? Et puis,
+cette idée d'aller de Versailles à Orléans quand on a Chartres à côté de
+soi!
+
+--Mais, mon ami, si on ne va pas à Chartres, c'est que le théâtre est
+pris, le soir.
+
+--Eh bien, pourquoi pas en matinée?
+
+ * * * * *
+
+Et pour finir par un mot typique, si pendant le voyage la température
+n'est pas favorable à l'entreprise, Floridor ne cesse de répéter:
+
+--Sale tournée ... il pleut tout le temps!
+
+
+CELUI QUI SAIT VOYAGER
+
+
+Parlez-moi au moins de Dazincourt, dit Saint-Albert, voilà un
+pensionnaire aimable, pas bruyant et qui sait voyager!
+
+Ah! le fait est que Dazincourt a l'habitude des voyages. Depuis que les
+tournées fonctionnent, il n'a pas passé un hiver à Paris. Toujours en
+chemin de fer! Aussi, vous pouvez le questionner à propos d'un trajet
+quelconque, vous êtes certain qu'il vous répondra sûrement.
+Interrogez-le sur l'heure du départ, celle de l'arrivée; demandez-lui le
+nombre de kilomètres, si l'on change de train en route, sur quel réseau
+on voyage (Lyon, Orléans ou État), jamais vous ne le prendrez sans vert.
+
+Il a tant voyagé! Tellement que, maintes fois, lorsque le train
+s'arrête, on l'aperçoit serrant la main du chef de gare: une vieille
+connaissance.
+
+_Je sais voyager, moi!_ est sa phrase favorite, qu'il répète souvent,
+d'ailleurs. Examinez-le dès le départ, et dites-moi si vous n'avez pas
+devant vous un homme qui connaît son affaire.
+
+En wagon, il choisit, lui aussi, le meilleur coin, celui qui tourne le
+dos à la locomotive (afin d'éviter les morceaux de charbon), mais il
+l'offre gracieusement aux dames, s'il s'en trouve dans le compartiment ...
+il est vrai qu'il a toujours soin de monter où elles ne sont pas.
+
+Le train à peine ébranlé, Dazincourt ouvre son petit sac de nuit--son
+seul bagage de main et pas encombrant, oh! non--il en retire une
+casquette légère ou épaisse, selon la saison, et lit le _Petit Journal_
+(Dazincourt n'a pas d'opinions, mais raffole des faits divers); le
+dernier crime lu, il le commente, jusqu'à la grande station où l'on
+déjeune.
+
+Pendant que ses camarades s'engouffrent au buffet, Dazincourt se glisse
+discrètement à la _buvette_; c'est toujours la même cuisine, et c'est
+moins cher. Il remonte en wagon, fume onctueusement sa bouffarde et fait
+un léger somme qui le rend frais et dispos à l'arrivée.
+
+Il ne se presse pas, à l'arrivée: il sait voyager!
+
+Tandis que les autres artistes perdent dix minutes pour le choix de
+l'hôtel, Dazincourt, qui a déjà joué dans cette ville (où n'a-t-il pas
+joué?) sait, lui, où est le bon hôtel, l'hôtel raisonnable. Il a écrit
+la veille pour retenir sa chambre. Et pour ne pas confondre de noms, car
+il en a vu des _Hôtel du Commerce_, des _Lion d'Or_, des _Cheval blanc!_
+il a son petit répertoire, ce cahier cartonné que vous lui avez aperçu
+tout à l'heure dans les mains. Eh! bien, empruntez-le lui (il se fera
+un véritable plaisir de vous le prêter) et vous verrez:
+
+_Versailles_. Tel hôtel, déjeuner, dîner et chambre: tant. V.C.
+ (ce qui veut dire: vin compris). On est bien. Prendre le café en
+ face. L'hôtel n'est pas loin de la gare, on peut y aller à pied,
+ même s'il pleut.
+
+Tournez la page, et vous verrez au-dessous de la note qui regarde
+Chartres une petite ligne écrite au crayon:
+
+Descendre à l'hôtel.... Eviter le vin. Demander si la cuisinière
+ Anna, une petite brune, est toujours là!
+
+Et un point d'exclamation mystérieux termine cette phrase énigmatique!
+
+Dazincourt s'est donc rendu à l'hôtel que lui a recommandé son petit
+vade mecum, il donne un bonjour amical aux patrons de l'hôtel, s'informe
+de la santé des enfants, qu'il trouve grandis depuis _Michel
+Strogoff_--la dernière tournée qui l'a amené ici,--monte au 17, sa
+chambre habituelle, ouvre la fenêtre pour changer l'air, éventre le lit,
+tâte les draps pour s'assurer de leur sécheresse, soulève un coin du
+matelas, à la tête du lit, pour se tranquilliser au sujet des ...
+petites trotteuses anthropophages, reborde le drap et, cette dernière
+inspection faite, consulte sa montre. Il n'est que cinq heures. Si la
+ville dont Dazincourt foule le pavé est une ville de garnison, notre
+artiste se dirige au café des officiers: l'absinthe y est toujours de
+premier choix.
+
+Six heures. Dazincourt rentre dîner: c'est l'heure de la table d'hôte,
+le meilleur repas, il ne faut pas le rater. Mon Dieu, oui, à six heures,
+le service des tables d'hôte est toujours si mortellement long, il faut
+dîner sans se presser.
+
+Son dessert pris, le comédien descend à la cuisine, et, sachant que, le
+lendemain, le départ a lieu dans la matinée, bien avant l'heure du repas
+ordinaire, il offre _deux entrées_ au chef, afin que ce Vatel de
+province, reconnaissant de la bonne soirée passée la veille, lui trousse
+à son choix un petit déjeuner des plus congruents ... et au vin blanc
+(le matin, c'est le même prix, et ça change).
+
+En suite, Dazincourt se dirige lentement vers le théâtre, en fumant avec
+onction sa vieille bouffarde, Joséphine.
+
+Il s'habille sans se presser et joue de même, en pontifiant un brin. Le
+rideau baissé sur le dernier acte, l'acteur se dégrime et se rhabille
+avec la même régularité méthodique.
+
+Ici, un détail bien caractéristique:
+
+Afin d'éviter l'odeur rance des fards qui empesteraient sa malle et ses
+effets, Dazincourt se démaquille avec de petits frottoirs que sa femme
+lui a fabriqués avec de vieilles chemises en prévision de la tournée et
+qu'il jette ensuite dans un coin de la loge abandonnée comme un souvenir
+de son passage!
+
+Et comme il est sain de prendre un peu l'air avant de se coucher,
+surtout quand on a respiré, pendant trois heures, l'atmosphère
+surchauffée d'une loge d'artiste, Dazincourt va en griller une dernière
+en se promenant sur le cours, et, toujours placide, rentre à l'hôtel où
+il se fait mettre au réveil suffisamment tôt pour ne pas avoir à se
+bousculer. Monté dans sa chambre, notre acteur se couche, et s'endort
+enfin avec la conscience d'un homme qui a fait son devoir ... et qui
+sait voyager.
+
+
+L'ACTEUR PRESSÉ
+
+
+Cinguy, qu'on pourrait aussi bien appeler Electric ou Dynamite, est la
+pétulance et la vivacité mêmes. Quel brouillon!
+
+Il court, va, vient, monte, descend. Vous le croyez ici, il est là, vous
+y allez, il n'y est plus.
+
+C'est tout essoufflé, qu'il arrive à la gare où ses camarades
+l'attendent depuis longtemps.
+
+--Où montons-nous? ici ou là? Non, à côté! Je vais voir dans ce wagon,
+si nous serons seuls? Oh! non, Floridor y est, allons ailleurs! Tiens,
+Louisa, là-bas; grimpons dans son compartiment.
+
+Ses camarades, lassés de zigzaguer sur la voie sont déjà casés que
+Cinguy cherche toujours où il va monter. Saprelotte! le train siffle, on
+a fermé les portières, il va rater le départ! Enfin, il s'accroche à une
+main, on le hisse, il y est, ça n'est pas malheureux!
+
+Les copains installés depuis belle lurette ont placé entre eux une
+valise recouverte d'un plaid et s'apprêtent à faire un trente-et-un.
+
+--En es-tu?
+
+Cinguy adore le trente-et-un (quoiqu'il perde toujours, il est si
+distrait.)
+
+C'est toujours lui qui propose de jouer, mais il n'est jamais prêt quand
+on commence.
+
+--Non, attendez, j'ai mes journaux à lire.
+
+--Zut! fait le choeur.
+
+Et Cinguy retire de sa poche, le _Figaro_, l'_Événement_, le _Gaulois_.
+
+Mais le démon du jeu l'empoigne, il lâche carrément Prével, Besson et
+Nicollet pour regarder les cartes.
+
+--Ah! non, pas de conseils, lui crie-t-on, ou bien joue.
+
+--Tout à l'heure! Il faut que je lise.
+
+Et il lit ou du moins, il essaye de lire, mais son esprit est tout au
+brelan et au misti que ses voisins annoncent bruyamment.
+
+C'est la vingtième fois au moins que ses yeux fixent: _le programme de
+la semaine dans nos théâtres lyriques_; programme qui lui est du reste
+profondément indifférent, aujourd'hui qu'il quitte Paris.
+
+--Allons bon! en voilà bien d'une autre à présent.
+
+Cinguy en se démenant,--hasard!--a fait tomber son ticket de chemin de
+fer dans la rainure de la portière.
+
+--Quelle scie, cet animal-là!
+
+--On n'est jamais tranquille une minute avec lui!
+
+Cinguy dérange tous les voyageurs. Tous ses voisins, y compris deux
+étrangers, essayent d'attraper le billet, celui-ci avec une canne,
+l'autre avec la courroie de la vitre, etc.
+
+Comme toutes les tentatives restent infructueuses, Cinguy très-embêté,
+dit:
+
+--J'ai une idée.
+
+--Nous sommes perdus, fait la soubrette.
+
+--Non, ne craignez rien!
+
+Et s'adressant à un gros homme qu'il ne connaît pas:
+
+--Pardon, Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de me prêter un instant
+votre canif.
+
+Et attachant le couteau à une longue ficelle, il le descend entre les
+deux planches, mais à force de faire la marionnette, il lâche la corde
+et v'lan, le couteau va rejoindre le billet.
+
+Tout le monde rit.
+
+Tête du monsieur.
+
+Enfin, un camarade plus heureux ou plus adroit que ses devanciers pêche
+les deux objets.
+
+--Maintenant, j'en suis! dit Vif-Argent aux joueurs.
+
+Mais le train s'arrête, on est arrivé.
+
+ * * * * *
+
+Cinguy, qui a rencontré quelqu'un avec qui il s'est attardé, sort le
+dernier.
+
+Les omnibus d'hôtel viennent de partir.
+
+--Eh bien, où sont les autres? Oh! comme c'est bête de ne pas
+m'attendre!
+
+On lui dit:
+
+--Les comédiens sont descendus à la _Boule d'Or_.
+
+C'est loin, la _Boule d'or_?
+
+--Ce n'est pas ici, lui répond-on avec vérité.
+
+--Quels daims, ces provinciaux! murmure Cinguy vexé de prendre une
+voiture tout seul et encore plus vexé quand il voit que la _Boule-d'Or_
+est à dix pas de la gare et qu'il vient de se coller des frais
+inutiles.
+
+--Quel est le numéro de ma chambre? demande-t-il à l'hôtelier.
+
+--Monsieur, il n'en reste plus, les voyageurs qui viennent d'arriver ont
+tout pris.
+
+--Comme c'est malin, dit Cinguy à ses amis qui redescendent de voir leur
+chambre, de ne rien retenir pour moi.
+
+--Allez à l'_Angleterre_, vous y serez très bien.
+
+--Oh! oui, très bien, reprend Floridor avec un sourire machiavélique et
+puis, ce n'est que seize francs par jour!
+
+--C'est égal, vous me la paierez, celle-là, fait Cinguy en s'éloignant
+furieux.
+
+Enfin, il est installé. Ses amis lui ont dit:
+
+--Nous allons au _Café du Commerce_, tu nous y trouveras, si tu ne
+traînes pas.
+
+Ah! bien, ouiche, Cinguy qui a fait le tour de la ville pour trouver
+l'_Hôtel de l'Angleterre_, devant lequel il est passé deux fois en
+courant, mais qu'il n'a pas vu, il est si distrait, arrive au _Café du
+Commerce_, cinq minutes après le départ de ses amis.
+
+Son nez s'allonge.
+
+Heureusement, il rencontre un ancien condisciple de Louis-le-Grand,
+aujourd'hui sous-chef à la préfecture de la ville. Ce jeune provincial
+savait par les affiches que Cinguy venait jouer ici; il serait bien allé
+l'attendre à la gare, mais il ignorait l'heure de l'arrivée. N'importe,
+le voilà, il ne lâche plus le comédien. D'ailleurs, ses parents sachant
+_l'ami du fils_ bien élevé quoique artiste, ont chargé leur rejeton de
+l'inviter à dîner. Oh! impossible de refuser. Tout est prévu. Sachant
+que Cinguy avait besoin d'être au théâtre de bonne heure, on dînera à
+six heures et quart. C'est en-ten-du.
+
+ * * * * *
+
+Au théâtre, tout le monde est agité: Cinguy n'est pas arrivé et c'est
+lui qui dit le premier mot.
+
+--Me voilà! Me voilà!
+
+En effet, on entend un tapage effroyable: c'est Cinguy qui monte quatre
+à quatre l'escalier tout en criant: à moi!! je suis en retard!!!
+coiffeur! habilleur!! vite!
+
+Il se déshabille sur le palier, jette ses vêtements à un machiniste
+qu'il prend pour l'habilleur, se fait une tête de clown, tellement il se
+presse et crie:
+
+--On peut frapper!... Non, non, ne frappez pas! j'ai oublié la clef de
+ma malle à l'hôtel. Garçon de théâtre! allez vite à l'_Angleterre_, (au
+bout de la ville) chambre 2, vous trouverez à ma valise un trousseau que
+vous m'apporterez. Allez vite!
+
+L'employé revient, dératé, et l'on commence.
+
+Un peu avant la fin de la pièce, Cinguy, croyant qu'on l'attend «à la
+sortie» remonte dans sa loge avant sa dernière apparition pour mettre
+ses souliers de ville, afin de gagner une minute, mais il ne gagne
+qu'une amende parce que cette ascension lui a fait manquer son entrée.
+Le rideau baissé sur le dernier acte, son ami vient le féliciter de la
+part de sa famille qui n'a pu l'attendre, vu l'heure tardive,--11 h. 35.
+
+Pendant ce temps-là, tout le monde est parti, le théâtre est vide, et le
+gazier est là, ronchonnant après l'acteur qui n'en finit pas et qu'il
+attend pour éteindre le dernier papillon et s'en aller.
+
+Cinq minutes après, Cinguy se trouve encore seul dans les rues désertes
+de cette sous-préfecture inanimée, qu'il fait retentir de son pas
+d'acteur pressé!
+
+
+L'AMATEUR
+
+
+L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de ça, mais
+que le théâtre amuse ou plutôt que les artistes amusent, et qui, pour
+rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des _utilités
+habillées_.
+
+Est-il heureux de faire partie de cette tournée!
+
+Ah! rien ne lui manque, il a pris ses précautions, celui-là!
+
+Voyez ses poches, elles sont bourrées de guides, elles regorgent
+d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les
+nuances, le _Chaix_, le _Conty_, le _Noriac_....
+
+Un énorme sac de nuit est à ses côtés--vrai cabinet de toilette ambulant
+(jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative.
+
+Quelqu'un s'est-il blessé, vite, demandez à l'amateur du taffetas rose:
+il va vous en découper un morceau avec ses adorables ciseaux
+lilliputiens.
+
+L'amateur a trois malles.
+
+Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon goût de mettre plus
+de huit jours de suite le même vêtement. Aussi l'amateur a-t-il emporté
+quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis.
+
+Quant à ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre.
+
+Le soir, s'il y a une annonce à faire, c'est toujours lui qui est chargé
+de cette corvée: il a un si bel habit et il le porte si bien!
+
+--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor.
+
+L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays.
+
+Et pour éviter le temps perdu, voici comment il procède:
+
+Ses innombrables guides lui ayant appris les heures où les musées sont
+visibles, les jardins publics ouverts, dès qu'il descend du train, il se
+jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu:
+
+--Ce qu'il y a de curieux à voir!
+
+C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathédrales, _la plus intéressante
+de France au point de vue archéologique_.
+
+Bref, son système est le meilleur pour voir tout, et très vite.
+
+On le blague bien un peu quand il revient de «ses excursions», on lui
+monte des scies, en lui demandant régulièrement s'il a visité
+l'aquarium; mais ça lui est égal: «Il a tout vu» et c'est ce qu'il veut,
+lui, qui voyage pour s'amuser.
+
+Quelquefois même, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte à
+cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, à
+la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa
+monture, grommelle entre ses dents:
+
+--Poseur, va!
+
+Ces soirs-là, à la façon dont l'amateur joue son rôle, les jambes un peu
+écartées, on s'aperçoit visiblement des bienfaits de l'équitation.
+
+L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec
+lui, _pendant la journée_ (il faut dire que ce n'est pas toujours un
+avant..., mais il ne s'agit pas de ça).
+
+Ces dames le savent si obligeant, si attentionné! L'une lui donne son
+sac à porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confié son ticket,
+celle-là l'envoie porter une dépêche ... _à son ami de Paris_. Cette
+dernière commission lui fait bien faire un peu la tête, mais il y va
+tout de même. Il a un si bon caractère!
+
+Comme compensation à toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut
+dormir en wagon, d'appuyer sa tête sur l'épaule de sa voisine.
+
+Comment refuser ce petit service à un monsieur qui vous promène toute la
+journée en voiture? Et puis, ça ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A
+moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas.
+
+L'amateur est l'antithèse de Cinguy. Autant celui-ci est _coup de vent_,
+autant celui-là est _tortue_.
+
+Ainsi, il n'a qu'une scène, au deuxième acte: il joue un invité à la
+soirée; il a fini à neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent
+à la fin du spectacle, il n'est pas encore prêt et tous les
+compartiments de sa malle gisent à terre, encombrant le couloir.
+
+Aussi, il faut entendre sacrer Floridor!
+
+Comme, après le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un
+«ambigu» à ses compagnons enjuponnés, quand, le lendemain, le départ a
+lieu de bonne heure, il ne peut pas se dégrouiller. Il a beau se faire
+mettre au réveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne
+montait pas deux fois lui-même à sa chambre, après avoir envoyé tous les
+garçons de l'hôtel le réveiller, Lambinos raterait le train.
+
+Et quand on lui fait une observation au sujet de son éternelle
+inexactitude et des «frousses» qu'elle donne à l'administration,
+l'amateur répond _lentement_.
+
+--Je n'ai jamais rien raté!
+
+--Heureux homme! soupire mélancoliquement Dazincourt.
+
+L'amateur a une manie qui lui coûte cher: il achète toujours la
+spécialité du pays.
+
+C'est ainsi qu'il a remporté du nougat de Montélimar, des biscuits de
+Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient
+tout prêts pour les gourmets ... naïfs. Il a acheté un pâté à Chartres,
+des sardines à Nantes, seulement il les a prises _à l'huile_, du sucre
+de pomme à Rouen, des prunes à Agen, des escargots à Troyes; il n'y a
+qu'à Orléans où il a vainement cherché des ... mais il ne s'agit pas de
+ça.
+
+Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi
+l'impresario a-t-il juré ses grands dieux qu'il n'emmènerait jamais plus
+avec lui, en tournée, des amateurs: ça coûte trop cher d'excédent!
+
+
+LE PÊCHEUR
+
+
+Le comédien-pêcheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer.
+
+Encore un calme, celui-là, et tout le premier à rire du pêcheur à la
+ligne si humoristiquement dessiné par Richepin.
+
+Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait très convenablement sa
+petite affaire, est très correct dans les rôles qu'on lui confie et ne
+dépare jamais une distribution.
+
+Ne compte à son actif ni succès ni veste. On ne dit jamais de lui: «Oh!
+qu'il est bon!» mais on ne dit pas non plus: «Oh! qu'il est mauvais!»
+Bref, c'est ce qu'on appelle dans le bâtiment: un _Complète un excellent
+ensemble_.
+
+Quand il n'est pas d'une pièce en répétitions, il va chatouiller le
+goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal
+Saint-Martin ... à deux pas du théâtre, au cas où un accident surgirait,
+mais par goût il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau
+croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas.
+
+La tournée a justement lieu pendant l'ouverture de la pêche, aussi ne
+voulant rien changer à ses habitudes, le comédien-pêcheur a-t-il emporté
+avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il
+en riant, celles qu'il a dû se fourrer dans la tête.
+
+C'est bien un peu gênant pour les voisins, ces satanés scions qui
+tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pécheur est
+si bon enfant et si tranquille!
+
+Le prototype de cette espèce est sans contredit le grime Samortil.
+
+Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrassé de dire lui-même si
+c'est la pêche ou le théâtre qu'il préfère. Entre nous, j'ai tout lieu
+de supposer que ce n'est pas le théâtre.
+
+Il faut le voir, dès qu'on arrive dans une ville, demander à la première
+personne qu'il rencontre:
+
+--Y a-t-il de l'eau, ici?
+
+Et si la réponse est affirmative, se précipiter à l'endroit indiqué.
+
+Mais c'est comme une fatalité, chaque fois qu'on va dans un pays où
+serpente une rivière quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit
+jouer dans une ville plate et sèche comme la poitrine de mademoiselle X ...
+on arrive dès le matin.
+
+Lors de sa dernière tournée, on lui en a fait une bien bonne!
+
+Ses camarades l'avaient conduit à environ cent mètres d'un pont, le plus
+bel ornement de la ville de C, et lui désignant l'eau qu'il ne pouvait
+voir à cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'écria:
+
+--C'est très bizarre, vous voyez bien cette rivière, tout le monde
+s'accorde à la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la
+moindre friture.
+
+--Des blagueurs! fit Samortil, piqué au vif. Je vous fais le pari, moi,
+de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse.
+
+Pari tenu.
+
+Dans la journée, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains
+vagues de la bonne _terre à peloter_; le soir, à table, il met dans sa
+poche tous les morceaux de gruyère qu'il aperçoit, excellent appât pour
+le chevesne et le barbillon.
+
+Rentré à l'hôtel à minuit, il se fait réveiller à deux heures (quelle
+conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au
+milieu de l'obscurité la plus profonde, mais quel n'est pas son
+abrutissement lorsqu'à quatre heures, à la clarté de l'aube naissante,
+il s'aperçoit qu'il pêchait depuis deux heures dans une _rivière sèche_!
+
+ * * * * *
+
+Du reste, il est inouï: n'a-t-il pas profité un jour du moment où son
+train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portière du
+wagon!
+
+A part ça, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant,
+celui de faire porter à tout le monde sa bonne _terre à peloter_ dans un
+sac _ad hoc_ (il est tellement encombré par ses engins, qu'il faut bien
+l'aider).
+
+L'acteur atteint de péchomanie conserve même au théâtre ses douces
+habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de
+ses camarades se trompe, il le repêche.
+
+
+LE PAPERASSIER
+
+
+Le paperassier, c'est Groval.
+
+Il adore Paris; aussi veut-il absolument être au courant de tout ce qui
+se passe dans la capitale pendant son absence, et dévore-t-il les
+feuilles publiques afin de ne pas cesser «d'être dans le train» comme
+s'il n'y était pas assez!
+
+Dès qu'on arrive dans une ville, Groval demande immédiatement à
+l'employé qui lui prend son ticket:
+
+--A quelle heure arrivent les journaux de Paris?
+
+Pendant que ses camarades _font un tour_, jouent aux cartes ou au
+billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de rédaction
+des journaux locaux, et dépose sa carte de visite dans le casier des
+critiques dramatiques.
+
+--C'est une politesse à laquelle ils sont sensibles, dit-il à ceux qui
+le raillent.
+
+Quelquefois, sur sa carte il fait précéder son nom de ces deux mots:
+_Remerciments anticipés_; c'est quand le journal doit paraître le
+surlendemain, lui parti.
+
+Dans ce cas-là, il donne quelques sous au concierge du théâtre pour le
+lui envoyer _au théâtre de X... faire suivre_.
+
+Ces courses faites, il va au théâtre prendre les journaux à son adresse
+et s'installe dans un café. Là, il commence par dévorer les comptes
+rendus de l'_Avenir orléanais_, du _Moniteur d'Avignon_ ou de la
+_Gazette de Mont-de-Marsan_, en ayant soin de découper ce qui le
+concerne.
+
+Puis comme il a promis à sa mère ou à sa ... cousine de la rue de Morée
+de lui écrire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes
+curieuses qu'on lui apprend, les moeurs des habitants de province, les
+réponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il
+se met en devoir de rédiger pour ELLE un journal quotidien. Et il en
+barbouille, de ce papier, il en barbouille!
+
+Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on
+raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus décrire
+les monuments curieux à voir, puisque, pendant que ses camarades les
+visitent, il écrit _pour ne pas manquer le courrier_.
+
+Alors que peut-il bien écrire? Ce qu'il a lu probablement.
+
+Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en à Groval, il en a sûrement à
+vous céder. Désirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe
+supplémentaire, donnez-la lui, il la soupèsera en homme habitué et vous
+dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes
+qu'il faut ajouter.
+
+Il a l'habitude, lui, qui n'arrête pas de lire ou d'écrire ... même
+pendant les entr'actes.
+
+--Oh! les paperassiers! Les paperassiers!
+
+
+LE SECOND RÉGISSEUR
+
+
+Le second régisseur!
+
+Ah! en voilà un qui ne les bénit pas les tournées.
+
+A peine défrayé, à la fin du voyage il se trouve avoir usé ses fonds de
+culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien.
+
+Et il travaille le malheureux!
+
+Arrivé dans une ville, alors que les artistes vont où ils veulent et
+font ce que bon leur semble, le second régisseur, lui, reste à la gare
+pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les
+apporter au théâtre, où, une fois arrivés, il les fait monter dans les
+loges des artistes; loges qu'il désigne lui-même et ce n'est par là une
+aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui
+ronchonne sur l'incommodité, l'insalubrité ou la situation de la sienne.
+
+Aussi, généralement, voici comment le second régisseur procède: au
+premier étage, les dames; au second, les hommes. La plus proche à
+l'Étoile et ainsi de suite _par rang d'affiche_, aussi c'est toujours
+celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille près des ... passons.
+Quand il a fini cette petite besogne et après avoir donné rendez-vous au
+camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages
+à la gare, après le spectacle, le second régisseur va à l'hôtel où sont
+descendus les artistes, mais comme il arrive forcément le dernier, alors
+que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le
+numéro 53, tout là-haut, au fond du couloir à côté des ... (_voir plus
+haut_).
+
+Le second régisseur dine seul: il faut qu'il soit au théâtre à sept
+heures afin de veiller à ce que décors et accessoires soient prêts.
+
+Sorti du théâtre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes
+ou fond de chaleur à assister au chargement des bagages.
+
+Les billets pris et les malles des artistes enregistrées, comme il a
+vingt minutes à lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin
+et va casser une croûte, ce qui n'empêche pas le régisseur général de
+lui dire brusquement lorsqu'il l'aperçoit:
+
+--Eh bien! c'est ça, ne vous pressez pas! voilà une demi-heure que nous
+vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous!
+
+!!!
+
+
+LE RÉGISSEUR GÉNÉRAL
+
+
+D'abord, celui-là, il ne faut pas l'appeler régisseur général, ça le
+froisse, mais bien «mossieu l'administrateur», ça sonne mieux à ses
+oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance.
+
+Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de
+même.
+
+C'est un prétentieux, du reste on n'a qu'à en juger par son costume!
+Redingote noire, pantalon foncé, éternellement vissé sur sa tête un
+chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en
+bandoulière et des gants.... Oh! des gants très noirs.... C'est plus
+gai ... et puis ça cache les ongles qui sont de la même couleur.
+
+Le régiss... non, l'administrateur a l'aspect folâtre d'un croque-mort
+qui voyage en touriste!
+
+Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part à la
+conversation générale, ce serait décheoir.
+
+Le nez continuellement plongé dans son indicateur fatigué, il fait le
+train,--il entend par là, regarder l'heure du départ pour le
+lendemain--quand il serait si simple de se renseigner auprès du chef de
+gare en arrivant. Malgré ça, les deux heures qu'il consacre à l'étude
+approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui
+permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode.
+
+Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent à minuit
+cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succès
+qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques.
+
+Une des grandes préoccupations de mossieu l'administrateur c'est sa
+visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le
+chapeau haut de forme et les gants noirs.
+
+En général, le régisseur de ce nom a énormément de tact et s'il a une
+observation à faire à un artiste, il attend toujours d'être ... dans une
+salle d'attente ou à table d'hôte pour crier une recommandation de ce
+genre:
+
+--Dites donc, Réguval, tâchez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai
+vu de la salle, hier, soir, vous étiez dégoûtant?
+
+
+LE DIRECTEUR
+
+
+A l'époque où le marronnier du 20 mars songe à confectionner son
+ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto:
+
+--Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi
+pour sa tournée.
+
+C'est que Saint-Albert est aimé de tous ses pensionnaires.
+
+ Combien d'directeurs, en ce monde, Ne pourraient pas....
+
+Oui, c'est bien le plus agréable impressario qu'on puisse rêver!
+
+Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe.
+
+Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent--lui seul
+en a et ça suffit, il sait qu'en affichant «Tournée Saint-Albert» c'est
+le maximum assuré, et puis si vous aviez du talent vous voudriez être
+payé en conséquence et ça ne ferait pas son affaire.
+
+--Non, il vous demande aussitôt:
+
+--Etes-vous bon voyageur?
+
+Pour lui, tout est là! Comme, à la rigueur, il pourrait très bien ne pas
+partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots)
+il veut avant tout ne pas être embêté par les grincheux, les
+retardataires et autres raseurs.
+
+Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois,
+n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde
+veut partir avec lui! Par exemple, il exige impérieusement une chose--et
+pour cela, il est inflexible--que vous n'ayez pas l'air cabot,
+c'est-à-dire que votre mise soit irréprochable, qu'à table vous ne
+parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers hôtels.
+Tous ses artistes recrutés et la pièce prête, Saint-Albert dit à ses
+pensionnaires, huit jours avant le départ.
+
+--Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant
+un mois, pour être à peu près régulière, n'en est pas moins agitée; il
+est bon d'y préparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez!
+
+Le succès accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournées. Je
+dis presque, car il lui est arrivé--à qui n'est-il rien arrivé?--une
+aventure assez amusante, il y a ... peu de temps.
+
+C'était à C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2
+heures.
+
+A peine descendu de wagon, il est accosté sur le quai de la gare par un
+joyeux garçon tout rond, tout épanoui, qui lui saute au cou, tout en lui
+gasconnant:
+
+--Ah! té voilà, j'avé uneu peur! tu sé, il y a de la laucation!! Ah! je
+t'en prépare un succé!
+
+Saint-Albert était abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait!
+
+C'était tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour
+quelconque, l'an passé, et qui se croyait ainsi autorisé à tutoyer
+l'artiste!
+
+Le soir, pendant la représentation, notre homme, posté au milieu des
+fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances chargées de chauffer
+le _succé de l'ami_ Saint-Albert!
+
+Mais va te faire lan laire!
+
+Le spectacle était composé d'une pièce en 3 actes pour lever le rideau
+et d'un petit vaudeville en un acte, joué enfin par Saint-Albert «qui
+l'avait créé à Paris». Dam! quand au milieu de la grande pièce, le
+public ne vit point l'étoile directoriale, il se mit à murmurer et crier
+sur l'air des lampions «Saint-Albert! Saint-Albert!» Le régisseur se
+présente, ganté blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le
+tapage qui allait crescendo se retire au milieu des «Albert! Albert!
+bert ...» Saint Albert à moitié vêtu entre en scène et va pour
+s'expliquer, lorsque _son ami_ se levant tout-à-coup, lui crie:
+
+--Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une
+bourgade ici, hé?
+
+Tableau!
+
+Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien
+sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire
+absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices
+veulent bien passer outre.
+
+Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux célibataires de sa
+troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette
+largesse faite à un point de vue _purement_ hygiénique et, comble du
+dévouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont dépensés de cette
+façon-là, Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne
+consomme pas. Rien n'est drôle comme de le voir jeter un louis sur le
+comptoir de la vieille dame en lui disant:
+
+--Tenez, payez-vous et à l'année prochaine!
+
+
+LE JOUEUR
+
+
+Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes!
+
+Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare à qui on l'avait
+signalé comme «bonneteur» dam! tout le temps il brasse ou fait couper.
+
+En wagon, vous lui dites bonjour, il vous répond:
+
+Faisons-nous _cinq_ points?
+
+Et vous n'avez pas eu le temps de dire: «Ouf» qu'il a déjà installé une
+valise entre vous et lui:
+
+--Un valet! C'est moi qui fais.
+
+A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et
+vous souffle à l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de
+faire un écarté.
+
+Si au milieu de la nuit, forcé de changer de train, vous attendez dans
+une salle d'attente, le sommeil aux yeux:
+
+Le joueur s'approche traîtreusement de vous et vous tapant sur l'épaule:
+
+--Une petite manille!
+
+Quel raseur, ce cartonnier-là, il ne vous laisse jamais en repos.
+
+Evitez le joueur enragé.
+
+
+TYPES DIVERS
+
+
+Je ne m'étendrai pas--devant vous--sur la soubrette qui mange tout le
+temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se lève
+pour demander.
+
+--A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me
+chercher une brioche.
+
+Un jour, elle a failli faire rater le train à un de ses camarades qui
+était allé lui chercher un baba.
+
+Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent
+dans leur chambre et entrant sans frapper:
+
+--Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez....
+
+Et elle s'installe.
+
+Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus--oh! non--c'est la
+duègne étourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose
+dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient à 103
+francs, à cause des dépêches et des ports qu'elle a dû débourser.
+
+Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait à l'archéologue et
+qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosités
+architecturales des villes où l'on passe.
+
+Tantôt, il vous force à grelotter dans les caveaux de l'église
+Saint-Michel, à Bordeaux, tantôt, il vous plante devant le _Pleureur_ de
+la cathédrale d'Amiens et vous dit: «Hein? qu'est-ce que vous en dites?»
+Un jour, il réclame votre admiration devant les vitraux de la nécropole
+d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez éviter
+la contemplation prolongée de la grosse horloge à Rouen.
+
+Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des flèches, des tours,
+des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les
+siècles y ont passé!
+
+Et pour finir, je vous présente le farceur classique de toute bonne
+tournée qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe,
+celui qui chahute les bottines des locataires de l'hôtel et met la
+bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-être
+bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac!
+
+Une de ses plus drôles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait à
+l'éternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part à huit
+heures, se fait mettre au réveil à sept heures et demie afin de rester
+au lit jusqu'à la dernière minute se souciant peu d'avoir le cou sale
+toute la journée.
+
+Que fait le rigolo? il va à l'ardoise du réveil, efface le 7 et met un
+5. Le lendemain matin, il faut voir la tête de la petite dame qui s'est
+habillée quatre à quatre et qui, prête deux heures trop tôt, n'a même
+plus le temps d'aller se recoucher!
+
+Somme toute, on ne s'ennuie pas en tournée!
+
+
+
+
+LE SAC DE GÉRONTE
+
+_A F. ROUVIER._
+
+
+ Dans le sac ridicule où Scapin s'enveloppe,
+ Je ne reconnais pas l'auteur du Misanthrope!
+
+Ce distique monumental a été commis par l'immortel Boileau et rebondira
+de générations en générations, en compagnie d'une foule de grandes
+vérités _ejusdem farinoe_.
+
+C'est Géronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il
+faut bien que la poésie conserve quelque licence, même sous la plume du
+plus pédagogue des poètes.
+
+Or, que ce soit le maître ou le valet qui se dissimule sous la toile de
+ce très vulgaire récipient, il est évident que, pour jouer les
+_Fourberies de Scapin_, un sac de dimensions énormes est indispensable.
+
+Nous avions monté, entre camarades, une représentation à Rouen, au
+théâtre Français, et devions précisément jouer, le soir, la pièce
+susdite, lorsque, dans la journée, je m'avisai que nous n'étions pas
+pourvus de cet _accessoire_ indispensable. En province, on a toujours
+des difficultés inouïes à se procurer ces choses insignifiantes par
+elles-mêmes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scènes.
+
+--Assure-toi du sac, dis-je à mon ami Barral, qui remplissait le rôle de
+Géronte.
+
+--Oh! un sac! Il n'y a pas à s'en préoccuper, me répondit-il, ce sera
+bien le diable si, à Rouen, où on a sûrement joué les _Fourberies_ plus
+d'une fois, il ne s'en trouve pas un.
+
+--Oui ... mais on nous donnera peut-être un sac trop petit pour
+t'enfermer complètement, tu es plus grand que le commun des mortels.
+
+--Bon, bon, tranquillise-toi; je vais m'en occuper immédiatement.
+
+--Je ne suis pas tranquille du tout au contraire....
+
+Barral me rit au nez et me quitta pour aller s'assurer de la fameuse
+_pouche_, comme on dit en Normandie.
+
+Le soir, avant d'entrer en scène, je lui demandai: Et le sac?...
+
+--Je l'ai.
+
+--Parfait.
+
+Je jouais Scapin, naturellement.
+
+La scène du sac arrive, et aussi le moment où, allant le chercher dans
+la coulisse, le malin valet dit à Géronte:
+
+«Il faut que vous vous mettiez là-dedans, et que vous vous gardiez de
+remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet
+de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis,
+jusque dans votre maison, où quand nous serons une fois, nous pourrons
+nous barricader, et envoyer quérir main-forte contre la violence.»
+
+Je déroule le sac dans lequel Géronte est entré ... et quelle n'est pas
+ma stupéfaction, de voir sur la toile, écrit en lettres énormes:
+
+ BERNARD
+
+ GRAINETIER
+
+ A ROUEN
+
+Naturellement, de la salle on lit en même temps que moi, et force est
+d'interrompre la pièce, spectateurs et acteurs étant pris d'un fou rire
+qui dure plusieurs minutes.... Enfin l'hilarité se calme et je dis tout
+bas, à mon camarade: Retourne-toi.
+
+Mais, fatalité étrange! de l'autre côté du sac, apparaît de nouveau,
+persistante, implacable, gigantesque l'annonce industrielle:
+
+ BERNARD
+
+ GRAINETIER
+
+ A ROUEN
+
+Les rires reprennent de plus belle, et redoublent, quand le public
+aperçoit, confus et embarrassé, l'honorable et obligeant commerçant M.
+Bernard, fort connu à Rouen, lequel se dissimulait cependant de son
+mieux, dans le coin le plus obscur d'une avant-scène.
+
+Ce n'est pas tout.
+
+Le sac entièrement déroulé n'allait qu'à la ceinture de mon immense
+Géronte; aussi, chaque fois que je lui disais en _à parte_: «Cachez-vous
+bien ... ne vous montrez pas», c'était dans la salle des éclats de rire
+spasmodiques, auxquels succédaient des salves d'applaudissements....
+
+Évidemment Molière n'avait pas prévu cet effet-là!
+
+Oh! cette représentation, quel souvenir! Heureusement que nous étions
+très bien vus des Rouennais ... et M. Bernard aussi; nous en fûmes donc
+quittes pour quelques plaisanteries des journaux locaux; dans une ville
+grincheuse il aurait fallu s'en aller.
+
+Mais quand Barral et moi, nous serons vieux, cassés, goutteux,
+cacochymes et atrabilaires, nous retrouverons encore un sourire, en nous
+rappelant la représentation des _Fourberies de Scapin_, dans la patrie
+de Corneille.
+
+
+
+
+CONCERT-EXPRESS
+
+_A Ernest MULLER_
+
+
+La scène se passe à Arcachon, cette jolie station balnéaire du golfe de
+Gascogne dont le doux climat, les pins balsamiques, la plage sans rivale
+et les huîtres exquises ont fait une des reines du littoral.
+
+C'était pendant la saison estivale de 187...
+
+J'étais en représentations au Casino.
+
+Tous les soirs, pendant une semaine, je monologuais entre deux airs que
+jouait l'orchestre, conduit par le compositeur Metra.
+
+Une ouverture, une poésie comique, une valse, un soliloque, un
+quadrille, un monologue, etc., etc., c'était peut-être horriblement
+monotone, mais je ne m'en plaignais pas.
+
+Maintenant une parenthèse ... nécessaire.
+
+Le maire d'Arcachon était alors M. Deganne, riche propriétaire, lequel,
+par ses goûts artistiques et son amour du Beau, pouvait prétendre à bon
+droit à l'estime et à la reconnaissance de ses administrés. (Ah!
+versatiles Arcachonnais.) Il avait fait construire de ses propres
+deniers un théâtre fort beau qui, peut-être à cause de sa situation un
+peu excentrique, n'a jamais été bien fréquenté.
+
+Tous les ans, la petite plage gasconne est honorée de la visite de S. M.
+la Reine Isabelle, qui vient passer un mois de la saison dans la royale
+habitation qu'elle s'est fait construire au bord du bassin. La présence
+de la mère de l'infortuné Alphonse XII ne contribue pas peu à
+l'animation d'Arcachon.
+
+Or, tous les ans aussi, on profite du séjour de la Reine, pour organiser
+une grande fête, en son honneur; cavalcade, mâts de cocagne, joutes sur
+le bassin, illuminations, retraite aux flambeaux, feu d'artifice etc.,
+etc., rien ne manque pour la plus grande joie ... des naturels du pays.
+
+Au mois de septembre de cette année-là, M. Deganne, le maire-impresario
+(comme Montbars dans _le Mari de la débutante_), se dit:--«Que
+pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour dérider le front royal?»
+
+Et, se rappelant bien à point le goût fort prononcé que la reine avait
+toujours montré pour l'art cher à M. Talbot, il se dit, après avoir
+poussé le «_Eurêka_» classique: «Que la comédie soit jouée!»
+
+Il prit sa bonne plume de Tolède et manda les comédiens ordinaires de Sa
+Majesté ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les
+premiers sujets du théâtre français de Bordeaux.
+
+Après avoir mûrement réfléchi, pesé et jugé chaque pièce qu'on lui
+offrait, pour savoir si elles étaient assez anodines et incapables
+d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine
+Isabelle, _ad usum puellarum et Reginæ_, Monsieur le maire arrêta
+définitivement son choix sur _L'Été de la Saint-Martin_, la spirituelle
+comédie des spirituels Meilhac et Halévy, et sur _le Mari de la veuve_,
+la charmante pièce de Dumas père.
+
+En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine désirant se coucher
+de bonne heure.
+
+C'était bien, mais ce n'était pas tout; rien que de la comédie aurait pu
+ennuyer Sa Majesté, et de petits airs, pas longs, de fraîches ouvertures
+jouées entre chaque pièce, ça ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui
+songea immédiatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe
+et Thalie ensemble, ça devait aller comme sur de bonnes petites
+roulettes.... Eh bien, non, ça n'allait pas comme sur de bonnes petites
+roulettes, il y avait un empêchement.
+
+A cette soirée de gala n'assistaient que des _invités_, munis de cartes
+colorées portant la griffe de l'hôte, car, recevant dans son théâtre, M.
+Deganne était chez lui et par conséquent l'amphitryon; donc, impossible
+au vulgaire de pénétrer dans le sanctuaire sans le Sésame, représenté
+par un bout de carton.
+
+Lorsque M. le maire parla d'envoyer quérir les violons, ses adjoints lui
+firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le
+public de l'orchestre du Casino. En effet, la représentation de gala
+n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilégiés, il
+restait encore un nombre considérable de gens, baigneurs, touristes,
+habitants, qui n'auraient su de la sorte où passer leur soirée; donc,
+faire ainsi relâche au Casino eût été un acte autocratique, et sous la
+République ... mais passons.
+
+--Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille
+Burdigala! s'écria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le
+front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon.
+
+Comme il était abîmé dans ses tristes réflexions l'imprésario officiel
+aperçut à travers les vitres de sa fenêtre, sur le mur voisin, une
+affiche du Casino où s'étalait ce nom: Galipaux.
+
+--Galipaux! Galipaux!--murmura par deux fois ce pauvre M. Deganne--ce
+n'est pas un spectacle ... pourtant consultons-le, les artistes ont
+parfois des idées.
+
+Galipaux, mis au courant de la situation, fut également de l'avis de M.
+le maire; quatre monologues seulement n'auraient pas suffi à remplir une
+soirée.
+
+--N'auriez-vous pas, dans vos connaissances, un artiste de passage ...
+en villégiature à Arcachon ... chanteur, instrumentiste ... qui pourrait
+vous seconder?
+
+--Si! Et me rappelant bien à point que la veille, j'avais prêté mon
+concours à un pauvre diable de pianiste qui avait organisé un concert
+dans les salons du Grand-Hôtel:--J'ai votre affaire, dis-je à M.
+Deganne, et sans perdre plus de temps, je cours m'assurer du personnage.
+
+Je vole à l'hôtel du chatouilleur d'ivoire, et j'entre essoufflé dans sa
+chambre, au moment où il faisait sa malle.
+
+--Vous partez?
+
+--Oui, ce soir.
+
+--Non, pas ce soir.
+
+--La voie est encombrée!
+
+--Pas ça, vous jouez avec moi au casino.
+
+--Mais, je ne peux pas rester plus longtemps ici, la vie y est trop
+chère, et ...
+
+--Voyons, une journée de plus n'est pas une affaire, puis ... il y a un
+cachet; je sais bien que ce n'est pas le Pérou, ce n'est qu'Arcachon,
+mais enfin....
+
+Et je lui racontai ce qui se passait.
+
+La situation exposée, il me dit:
+
+--Eh bien, j'accepte; mais à la condition que je prendrai le dernier
+train pour Bordeaux.
+
+--Vous le prendrez, fis-je, heureux d'avoir réussi.
+
+Et je filai rapporter la nouvelle au maire qui, enthousiasmé, m'ouvrit
+ses bras; je m'y jetai ... mais j'en sortis ... pour aller commander les
+affiches (il n'y avait pas de temps à perdre, le concert étant pour le
+soir). Ne sachant comment me remercier du petit service rendu, le
+directeur _écharpé_ m'offrit gracieusement une invitation à la soirée de
+gala.
+
+J'acceptai avec plaisir.
+
+Le soir, arrivé de bonne heure au casino, je trouvai mon pianiste qui se
+_faisait les doigts_.
+
+--Déjà arrivé, peste! pas en retard!
+
+--Dame! pour prendre le train de 9 h. 10.
+
+--Hein!!!
+
+--Oui, le dernier train part à 9 h. 10 et je le prends.
+
+--Comment!
+
+--Dame, vous me l'avez promis.
+
+--Mais, mon cher, c'est de la folie! vous n'y songez pas!
+
+--Je vous ai prévenu.
+
+--Mais vous savez bien qu'aux bains de mer, on dîne fort tard, le monde
+n'arrive au casino, que vers 9 h. 1/2.
+
+--Tant pis.
+
+--Cependant ...
+
+--Alors, je m'en vais tout de suite.
+
+--Hé, là, ne faites pas ça!
+
+Et je donnai un tour de clef pour retenir ce musicien pressé.
+
+La sueur perlait sur mon front.
+
+Que faire devant cet homme qui, ne se contentant pas d'être pianiste
+était, de plus, entêté comme un âne!... Insister eut été inutile, sa
+décision était irrévocable.
+
+Bah! me dis-je pour me consoler, j'irai au théâtre Deganne assister à la
+représentation extraordinaire; je ne suis pas fâché de voir comment les
+artistes de Bordeaux vont interpréter ces pièces.
+
+--Allons, allons, commençons, me dit l'instrumen ... triste.
+
+--Commencer!!! à 8 heures et demie; mais il n'y a personne dans la
+salle; le gaz vient seulement d'être allumé, les huissiers ne sont même
+pas à leur poste.
+
+--Non, non, commençons ... ou je m'en vais.
+
+--Oh! là ... ouf! eh bien, commençons ... c'est raide, enfin!
+
+Je regarde par le trou du rideau et j'aperçois une famille entière, le
+père, la mère et deux enfants de sexe différent, qui entrait.
+
+--Attendez, au moins, que ces gens-là, qui ont dîné de bonne heure,
+paraît-il, soient assis.
+
+--Je frappe, hein? poursuit, sans m'entendre, cet homme du clavier.
+
+--Allons, frappez!
+
+Le rideau se leva mélancoliquement,
+
+Les quatre personnes qui venaient à peine de prendre place, crurent que
+c'était pour une manoeuvre ... de la dernière heure, car ils ne firent
+pas grande attention, mais, la rampe levée et trois nouveaux coups de
+marteau redressèrent leur tête.
+
+Ils aperçurent alors devant eux, sur la scène, un monsieur en habit,
+qu'ils ne purent prendre pour un régisseur venant faire une annonce,
+car ayant vite salué, le pianiste était déjà sur le tabouret, prestement
+exhaussé.
+
+Ses doigts tombèrent nerveux sur les notes d'ivoire et attaquèrent
+énergiquement l'andante du 5e concerto de Herz. La famille bourgeoise
+n'avait pas eu le temps de jeter un rapide regard sur le programme, pour
+savoir ce qu'elle allait entendre, que le pianiste avait disparu comme
+un éclair; ce jour-là, l'andante de Herz fut jouée _prestissimo_.
+
+--Mes enfants, dit le pater familias, ce monsieur que vous venez
+d'apercevoir, est probablement un accordeur, qui est venu s'assurer de
+la justesse du piano.
+
+--Il paraît qu'il était en retard, hasarda la jeune fille.
+
+--Il n'avait pas l'air d'avoir un pas bien mesuré, pour un accordeur,
+ricana la maman, heureuse à l'idée de passer une soirée au spectacle.
+
+--A vous! me cria l'agité.
+
+--Attendez ... un couple qui entre.
+
+--Oh! mon Dieu ... là ... ils viennent de s'asseoir ... et ne soyez pas
+long, hé?
+
+--Craignez rien.
+
+J'entre comme un fou, et lance mon titre:
+
+ LES JEUNES FILLES, poème de Daudet.
+
+ Nous avons tous, petits ou grands,
+ Ici-bas, des goûts différents,
+
+--Plus vite! glapit une voix dans la coulisse.
+
+ Chacun le sien, dit le proverbe:
+ Les ânes aiment le chardon.
+
+--Je vais manquer le train!
+
+ Nous, nous aimons mieux le mouton,
+ Et le mouton préfère l'herbe.
+
+--Passez-en!
+
+Et c'est dans ces conditions, que je termine enfin cette poésie, dite
+devant six personnes. Le dernier vers achevé, je salue et me retire
+posément, lorsque je me heurte à quelque chose. Je crois tout d'abord me
+tromper de porte et me cogner contre un portant, mais pas du tout, c'est
+mon satané pianiste qui, n'attendant pas que je sois sorti, s'est
+précipité sur la scène et m'a rencontré. Déjà installé au piano, il
+commence _La danse des fées_, de Prudent, et sur quel rythme, bone Deus!
+pif, paf, parapapa, pif, pouf, dig, dig, boum, boum!
+
+Je commence à m'essuyer le front, lorsqu'il rentre dans la coulisse,
+comme une trombe,
+
+--Eh bien, vous ne jouez pas votre morceau? demandai-je.
+
+--J'ai fini.
+
+--Pas possible!
+
+--Si fait. A vous!
+
+--A moi!!! et je sors de scène!
+
+--Non, c'est moi.
+
+--Ensemble, alors.
+
+Comme je résistais, il me pousse et j'entre abasourdi. Je salue, tout en
+songeant à l'acte d'insenséisme que nous commettions, et j'annonce:
+«_Les Écrevisses_», en pensant à toute autre chose.
+
+Vous dire l'effroi des rares spectateurs égarés dans la salle, est chose
+impossible; il me faudrait la plume de Dickens pour vous dépeindre la
+stupéfaction profonde, mêlée d'abrutissement, qu'on lisait sur la figure
+de ces gens-là. Leurs yeux sortaient de l'orbite. Ils nous regardaient,
+hébétés, comme on dévisage des hallucinés, atteints de la danse de
+Saint-Guy; c'était de la terreur. Nous avions l'air d'affolés,
+d'hystériques, de gens possédés d'un démon invisible qui les pousse
+malgré eux à agir. Nous semblions mus par un ressort électrique et
+mystérieux.
+
+C'était de l'Edgard Poë, tout pur.
+
+Les huit premiers vers récités:
+
+--Passez deux strophes, me cria l'enragé musicien.
+
+ C'était ma dernière soirée.
+ Quand vers six heures moins le quart....
+
+--Neuf heures moins le quart! me hurle le pianiste.
+
+Enfin, la poésie répétée, comme l'eût fait un enfant pressé d'aller en
+récréation, je rentre dans la coulisse, anéanti et tombe dans un
+fauteuil. J'étais en eau! Je m'éponge en soufflant: faisons ... un
+arrêt.
+
+--Un entr'acte! tressaute ce prédécesseur de l'homme-cheval. Vous n'y
+pensez pas!
+
+Et il bondit sur la scène.
+
+Je parviens à retenir un pan de son habit:
+
+--Grâce, grâce! suppliai-je à genoux.
+
+Le pan m'échappe, et l'homme était au piano.
+
+Tout le monde connaît la Rapsodie hongroise de Listz, on sait avec quel
+mouvement endiablé ce morceau doit être joué, sans quoi il perd son
+caractère. Eh bien! je défie ici quiconque, fut-ce Kowalski, qui a
+cependant un merveilleux doigté, de jouer cette page avec une rapidité
+aussi vertigineuse, une nervosité aussi intrépide, un entraînement aussi
+diabolique que celui de mon complice. C'étaient des gerbes
+éblouissantes, d'inépuisables scintillements, une sarabande de croches,
+un roulement de gammes, un tonnerre de variations, un ruissellement de
+cascades musicales: absolument fantastique!
+
+Mon pianiste-télégraphe sorti de scène, sans même revenir saluer les dix
+personnes, fortement malades qui se trouvaient dans la salle sauta sur
+son sac de nuit et fila sans même prendre le temps de me serrer la
+main.
+
+Enfin, après un pareil exercice, il n'y avait plus qu'un morceau que je
+pouvais dire: l'_Obsession_.
+
+Alors, rassemblant tous mes moyens vocaux, j'eus la force de jouer ce
+monologue quasi-lyrique avec une célérité digne de mon acharné pianiste.
+Je finissais, lorsque j'entendis au loin le sifflet de la locomotive qui
+emportait l'homme-foudre. J'étais rassuré, il n'avait pas manqué le
+train, mais, à mon avis, il aurait mieux fait d'aller à Bordeaux à pied,
+il serait peut-être arrivé plus tôt.
+
+Le concert se termina à neuf heures, alors que le monde commençait à
+remplir le Casino.
+
+Je me sauvai comme un fou pour éviter les horions dont le public avait
+le droit de me gratifier.
+
+Ce fut, je l'avoue, avec une immense satisfaction que je me retrouvai
+dans le Parc où je pus, en me cachant soigneusement, respirer un peu
+d'air frais ... bien gagné.
+
+--Neuf heures! Que faire? je suis en habit. Tiens, je vais aller à la
+représentation de gala.
+
+J'arrive au contrôle, on me dit:
+
+--Eh bien, mais, vous ne jouez donc pas, ce soir, au Casino?
+Dépêchez-vous, vous n'avez que le temps, vous savez, ça va commencer.
+
+--C'est même fini!
+
+--Ah, bah!
+
+Et j'entrai prendre place, au grand ébahissement des huissiers qui n'en
+revenaient pas.
+
+Le lendemain, j'appris que sur la douzaine de spectateurs qui avaient
+assisté au Concert-express, six avaient fait demander le médecin.
+
+
+
+
+UNE RÉCEPTION
+
+_A Léon RICQUIER._
+
+
+De toutes les maladies dangereuses, la plus terrible et la plus
+foudroyante est certainement la rage du théâtre.
+
+Ce genre d'hydrophobie est peut-être le seul devant lequel la science de
+Pasteur resterait impuissante.
+
+Oui, tout individu piqué de cette tarentule peut se considérer à bon
+droit comme f...lambé, la piqûre est venimeuse.
+
+En effet, on a vu des artistes, ayant amassé un petit pécule, renoncer
+à l'Art, à ses pompes et à ses oeuvres, autrement dit à ses succès et à
+ses vestes, se retirer de cette vie, fiévreuse et agitée s'il en fut,
+avec le désir bien arrêté de bourgeoiser tranquillement, de devenir pot
+au feu en diable, et moins de cinq ans après, remonter sur les planches,
+tant le feu sacré qui semblait éteint chez eux était encore vivace.
+
+Du reste, on n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur le passé: combien de
+comédiens, je parle seulement des grands talents, ont joué tard sur
+leurs vieux jours, ne consentant jamais à prendre un repos bien gagné
+et, se croyant toujours jeunes, ont affronté gaiement le feu de la
+rampe!
+
+La liste en serait longue de ceux qui, enviant l'immortel Molière,
+mourant en scène, en prononçant le fameux _juro_ d'Argan, sont restés
+sur la brèche en dépit de tout et de tous, s'y acharnant toujours et
+quand même.
+
+Malgré ou peut-être même à cause des difficultés inouïes, des obstacles
+insurmontables, des nombreux froissements d'amour-propre et des déboires
+sans fin qu'on éprouve dans la carrière dramatique, il se trouve un
+nombre considérable de gens qui veulent chausser le cothurne (expression
+d'autant plus bizarre, qu'on l'applique souvent à des gens qui n'ont
+pas de souliers.)
+
+Ces malheureux assoiffés de gloire, qui ont souvent toutes les
+facilités ... pour faire autre chose que du théâtre, et auxquels on ne
+saurait trop répéter le vers de Boileau:
+
+ Soyez plutôt maçons si c'est votre métier.
+
+mènent pour la plupart une existence bien misérable. Ils servent les
+trois quarts du temps de souffre-douleur à leurs camarades et on se
+demande, en les voyant, s'il faut en rire ou en pleurer.
+
+Pour celui qui va nous occuper, il faut en rire, car, il a pris son
+parti en brave et a renoncé, pour quelques temps du moins, à la
+décevante et trompeuse carrière théâtrale, pour une plus lucrative et
+plus calme: il s'est fait teinturier.
+
+C'est à présent un homme de couleur.
+
+Si vous le voulez bien, nous le nommerons Caméléon: ça nous rappellera
+son métier.
+
+Donc, Caméléon sentit un jour chez lui une vocation irrésistible pour
+l'art dramatique; ça lui était venu tout d'un coup, comme l'attaque
+d'apoplexie.
+
+Mais il n'était pas encore bien fixé sur le choix du genre qu'il
+adopterait; serait-il dieu, table ou cuvette? il l'ignorait.
+
+Pour faire cesser cette cruelle incertitude (car le doute est l'ennemi
+de l'homme, dit-on en philosophie) il eut, le malheureux, la triste idée
+d'aller consulter les artistes du théâtre du Palais-Royal!!!
+
+Ce ne fut pas là, ce qu'on appelle ordinairement une bonne inspiration....
+Mais n'anticipons pas.
+
+Caméléon enfreignit donc le dur règlement du théâtre et, soudoyant à
+prix d'or (50c.)l'aimable Pomard, alors le gardien sévère mais juste du
+Temple de la Gaîté (quoi que ce soit au Palais-Royal), put franchir la
+porte d'ordinaire obstinément close au _profanum vulgus_.
+
+Arrivé au seuil du «Bain à quatre sous», il frappa bien timidement, le
+_povero_, et reçut un «entrez» poussé par huit gaillards dont les voix
+tonitruantes clouèrent sur place mon pauvre Caméléon, qui, pressentant
+sans doute son état actuel, changea de couleur.
+
+Mis au courant de la situation et lorsque le jeune néophyte eut adressé
+sa requête, le Bain, par la voix de son secrétaire, le machiavélique
+Numès, répondit au futur martyr, qu'il y avait lieu de se réunir et que
+le comité lui écrirait le jour où il pourrait venir passer l'audition
+demandée.
+
+Caméléon radieux partit enchanté et ne dut pas dormir beaucoup cette
+nuit-là!
+
+A peine avait-il refermé sur lui la porte du Bain, que tous les
+baigneurs éclatèrent en sourdine, à l'idée de la bonne farce que l'on
+allait jouer au naïf, à ce monsieur qui se figurait que, pour jouer la
+comédie, il suffisait de monter sur les planches.
+
+L'examen devait avoir lieu le lendemain, en grande pompe; tout le Bain y
+assisterait.
+
+Maintenant, une explication nécessaire et que le lecteur a déjà dû
+chercher.
+
+Qu'est-ce donc que le «Bain à quatre sous?»
+
+Voici: personne n'ignore que le théâtre du Palais-Royal n'a rien de
+commun avec la salle du Trocadéro, en tant qu'espace, bien entendu.
+
+Or, la salle étant extrêmement exiguë, on ne se fait pas une idée de ce
+que sont foyer d'artistes, loges, couloirs, bref la partie du théâtre
+qu'on ne voit pas; ce que le potache appelle, en faisant des yeux
+blancs: les coulisses!
+
+Au Palais-Royal, les loges d'artistes sont réduites à cinq seulement
+plus une pour les choristes là-haut, là-haut.
+
+Sur ces cinq, les vedettes en prennent une chacun, ce qui fait qu'on
+empile tous les autres dans la même: Le bain à quatre sous! Nom bien
+caractéristique et qui s'explique de lui-même. On attribue à Lassouche
+la paternité de cette expression; un jour que, recevant une visite
+(jadis!!!) il s'écria: «Montez-donc là haut,--_au bain à 4 sous!_»
+
+En effet, quand on y entre, c'est un bain pour la chaleur et le
+déshabillé qui y règnent.
+
+A présent le lecteur en sait autant que moi.
+
+Le jour de la réception arriva.
+
+On jouait alors _Divorçons_. L'examen devait avoir lieu pendant un
+entr'acte, afin que tous pussent y assister.
+
+Une petite mise en scène avait été préparée pour cette cérémonie.
+
+Ainsi, devant l'unique fenêtre de la loge (qui permet qu'on n'étouffe
+pas tout à fait), on avait cloué de grands journaux qui allaient du haut
+en bas du chambranle, au milieu de cette toile de fond improvisée, on
+avait dessiné au charbon un masque comique, (afin qu'il n'y eût pas
+d'erreur, on l'avait écrit dessous.) Au haut de la fenêtre, on avait
+attaché un petit buste de la République (?) qu'on avait trouvé dans un
+placard; à droite et à gauche, deux portants pris en bas, et par terre,
+tout le long, servant de rampe, huit ou dix morceaux de bougie; avec
+tous les becs de gaz allumés: c'était complet.
+
+A neuf heures, Caméléon se présente.
+
+Un frémissement d'aise passe sur tous les visages.
+
+--Je ne suis pas en retard? hasarde le malheureux.
+
+--Non.
+
+--Voyons, venez ici qu'on vous arrange.
+
+--Comment?
+
+--Savez-vous vous faire une tête?
+
+--Hein?
+
+--On vous demande si vous savez vous maquiller?
+
+--Oh! un peu, fait-il pour montrer qu'il sait quelque chose.
+
+--Déshabillez-vous.
+
+--Que je me ...
+
+--Oui, déshabillez-vous, nous allons vous grimer.
+
+--Est-ce bien utile?...
+
+--Je crois bien ... pour voir si vous avez la «gueule» lui dit Numès,
+d'un ton sérieux.
+
+--Ah! bon, bon, murmure Caméléon, convaincu.
+
+Tout d'abord on lui enduit la figure et le cou d'un cold-cream appelé
+généralement saindoux; après, une couche de blanc gras bien étalée
+recouvre tout son visage, la poudre de riz vient ensuite saupoudrer le
+tout et on commence alors à lui faire une tête auprès de laquelle celle
+qui surmonte les épaules d'un Cynghalais n'est que de la saint-Jean.
+
+--Mets du rouge, dit Pellerin.
+
+Et Numès lui dessine un rond rouge, grand comme une pièce de cinq
+francs, sur chaque joue.
+
+--N'oublie pas le bleu, fait Garon.
+
+Et Numès de border d'un beau bleu ces deux circonférences rougeâtres.
+
+--Eh bien, et le crêpé? ajoute Numa.
+
+Ce bandit de Numès colle alors avec du vernis, du crêpé dans les
+sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des
+favoris, je ne sais même pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le
+nez, pour simuler quelques poils follets.
+
+--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond.
+
+Et le coupable Numès d'ajouter en long, en large, en travers, en biais
+de grosses raies marron qu'on aurait aperçues à dix kilomètres; le
+malheureux avait l'air d'un prisonnier derrière les grilles de son
+cachot.
+
+--Sapristi, il n'a pas de perruque!
+
+Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la
+plus gênante des perruques, que l'assassin Numès appliqua sans mot dire
+sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau.
+
+Le premier acte de _Divorçons_ terminé, les autres artistes montèrent;
+ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter
+Hyacinthe, venu d'Asnières exprès, Lhéritier, Montbars et votre
+serviteur qui venait pour la première fois, depuis son engagement, ce
+qui lui donna une rude idée de la dose de mélancolie qui régnait dans le
+théâtre où il entrait.
+
+Vous dire _l'épatement_, c'est le mot, des nouveaux arrivés, à la vue de
+cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur
+une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'étant
+pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine à
+tenir mon sérieux.
+
+--Allons, commençons vite, dit Daubray.
+
+Le patient remet son paletot, enjambe la rampe stéarinesque et, après
+avoir salué ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui.
+
+--Que savez-vous?
+
+--_La Grève des Forgerons_.
+
+--Ah! en français? interroge Calvin.
+
+Plet se roule.
+
+--Dame! fait Caméléon, qui commençait à être abruti.
+
+--Dites-nous la.
+
+Il commence.
+
+A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui
+étaient assis sur des chaises placées en rang, comme pour entendre
+quelque chose de sérieux, se lèvent, lui tournent le dos et vont dans un
+coin de la salle, se former en rond.
+
+Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation,
+il s'arrête un instant.
+
+--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury délibère.
+
+Il continue; tout le monde sort et le pauvre naïf reste seul, en train
+de dire la poésie de Coppée.
+
+Quelques instants après, le jury qui était sorti pour s'esclaffer à son
+aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne à l'aspirant
+artiste:
+
+--Dites-nous le même morceau en auvergnat.
+
+Plet tombe par terre.
+
+--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire:
+
+--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera brève; voichi:
+
+--Ah! bon, et Caméléon fit ce qu'on lui demandait!
+
+--Assurément, c'est très gai, la _Grève des Forgerons_, dit Numès, mais
+n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du même genre, moins
+grave? tenez, par exemple, savez-vous: _J'aime pas l'veau_. C'est très
+bien _J'aime pas l'veau_ et ça entre bien dans vos cordes. C'est de
+Milher et de moi, je m'étonne que ce morceau ne fasse pas partie de
+votre répertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera?
+
+--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Caméléon.
+
+--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette.
+
+Et le malheureux offre de chanter _Le Second mouvement_.
+
+--Va pour le _Second mouvement_, dit Daubray, vous ne savez pas le
+troisième?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait
+que des études superficielles.
+
+La chansonnette chantée au milieu de rires difficilement contenus, Numa
+dit à Caméléon:
+
+--Pourquoi ne pas être franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire
+tout de suite: «Je suis élève de Duprez!»
+
+--Mais, monsieur, répond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de
+leçons de personne.
+
+--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur.
+
+--Si, si, fait le chanteur flatté.
+
+--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ...
+je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne
+faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon.
+
+Plet se tord.
+
+--Là, à présent, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de
+fond et recommencez à chanter ... mentalement.
+
+Et Caméléon de regarder le mur en gesticulant en silence.
+
+Ah! c'est là qu'on en a profité pour rire un peu.
+
+Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts
+sortaient n'y tenant plus.
+
+--Voyez-vous! comme il a la figure expressive!
+
+--Quelle physionomie mobile, ce garçon-là!
+
+--Là, maintenant, recommencez, de profil.
+
+--Bien, bien, non, de l'autre côté!... oui, là ... comme ça.
+
+--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue.
+
+--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement.
+
+La sonnette de l'entr'acte retentit.
+
+On abrégea par force cette nouvelle inquisition.
+
+--Mon cher ami, nous vous délivrerons demain un certificat avec toutes
+nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le
+régisseur général, et vous vous présenterez ensuite chez M. Briet, le
+directeur ... vous êtes sûr de votre affaire.
+
+L'acte recommençait.
+
+Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Caméléon trouve
+encore des ennemis.
+
+--Pour vous démaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau.
+
+Tout le monde sait que l'eau est impuissante à enlever le fard; on
+n'arrive à se nettoyer bien complètement qu'avec du cold-cream.
+
+--Quant au crêpé, ajoute le féroce Numès, c'est bien simple; faites-vous
+raser les sourcils; nous, la première fois, c'est ce que nous avons
+fait.
+
+Le bien à plaindre Caméléon, désireux d'aller respirer un air pur,
+réconfortant et qui pût le remettre de toutes ces émotions, sortit
+précipitamment avec son fard et son crêpé sur la figure.
+
+Si on ne l'a pas arrêté ce soir-là, c'est qu'il y a un Dieu pour les
+naïfs.
+
+Le lendemain, muni de la bienheureuse pétition, il se présenta chez les
+directeurs en agitant triomphalement son certificat.
+
+MM. Briet et Delcroix détruisirent les beaux rêves de Caméléon en lui
+apprenant qu'on s'était f...u de lui.
+
+Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Caméléon cherche partout
+Numès pour le tuer.
+
+
+
+
+DÉCEPTION
+
+_A Léon LAMQUET._
+
+
+Un beau matin du mois de mai de l'année dernière, je reçus une lettre
+dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance.
+
+--Cette missive ne m'est évidemment pas envoyée par un chaudronnier, me
+dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous êtes
+comme moi, mais quand je reçois une lettre de quelqu'un qui m'est cher
+ou d'une personne inconnue, avant de décacheter la lettre, je me livre à
+un vrai petit travail; je la soupèse (ce n'est pas que j'aie l'habitude
+de recevoir des lettres chargées, hélas!) je la flaire, je tâche, si je
+ne connais pas l'écriture, de deviner l'envoyeur, d'après le nom du
+quartier estampillé sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis
+suffisamment intrigué que je me décide à l'ouvrir.
+
+Aussi ne fis-je sauter le cachet armorié que j'avais devant moi qu'après
+m'être vainement demandé: De qui?
+
+Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui
+énorme. Car, déchiffrer des hiéroglyphes n'est pas mon fort, et les
+pattes de mouche que j'avais devant les yeux étaient de purs casse-tête
+chinois.
+
+Enfin, avec une patience dont mes amis ne me soupçonnent pas capable, je
+parvins à deviner ceci:
+
+ «Monsieur,
+
+» J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche
+dernier, dans un concert au Trocadéro.»
+
+» Fort désireuse de vous connaître et ayant absolument besoin de vous
+voir pour vous parler d'une chose qui vous intéressera, je vous supplie
+de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la
+matinée.»
+
+ »_Signé_: Mlle FONTANGES.»
+ Rue de M***.
+
+--Hé! hé! mais voilà, dis-je, qui est du dernier galant.
+
+Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire.
+
+Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas à en douter.
+C'est clair comme le jour.
+
+Ah! mais ce n'est pas tout ça. Irai-je ou n'irai-je pas? _That is the
+question!_
+
+Est-ce sérieux? Je n'y crois guère. Un rendez-vous, à moi! non, ce n'est
+pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune
+m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on reçoit des
+rendez-vous d'une inconnue.
+
+Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades
+qui iront rôder aux abords de la maison indiquée et se gausseront tout à
+leur aise de ma folle naïveté.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait
+dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage.
+
+Et de déchirer le billet qui avait troublé un moment la quiétude de mon
+âme.
+
+Mais cependant, s'il était vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait
+remarqué? Après tout, il n'y a rien là de si extraordinaire, et on a
+assurément vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au
+théâtre Beaumarchais.
+
+C'est égal, une jeune fille ... écrire à un artiste ... c'est risqué!
+Enfin, tant mieux.
+
+Je ne songeai plus alors qu'à cette aventure et la journée qui me
+séparait du bienheureux moment me parut interminable.
+
+ * * * * *
+
+Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-là on n'eut pas de
+peine à me réveiller.
+
+Ce fut l'une des rares matinées où j'assistai au lever du joyeux Phoebus.
+
+Ma toilette fut cependant longue, malgré mon impatience, car jamais je
+n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate.
+
+ ... Mon crâne était couvert
+ D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer.
+
+Mon vêtement était irréprochable de chic.--On me l'avait apporté le
+matin même, heureux hasard. On se serait miré dans le vernis de mes
+bottines et mes gants eussent été enviés par le plus élégant sportman;
+bref, j'étais tout à fait copurchic, comme on dit maintenant.
+
+Je consultai fiévreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel
+quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M...
+donnait dans l'avenue des Champs-Élysées.
+
+--Allons, allons, le coup de fer n'était pas de trop!
+
+Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix.
+
+Enfin une voiture passa, elle était jaune!!
+
+Mauvais présage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon
+fait. Je l'arrêtai. Du reste la carrick de l'automédon était vert,
+couleur de circonstance.
+
+Nous roulâmes. Arrivé à la rue de M... mon _fringant attelage_ s'arrêta
+devant une maison qui détonnait au milieu des autres.
+
+Elle était de modeste apparence, à l'encontre de celles qui
+l'entouraient. Et je m'étonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de
+ces aristocrates. Elle semblait, là, l'oubliée, la Cendrillon en pierre
+de taille.
+
+Mais n'ignorant pas que dans les petites boîtes sont les ... je passai
+outre. Je jetai le nom au concierge et m'apprêtais à jouir de cette
+nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbère me
+cria:
+
+--Pas par là ... au 3e, à gauche, le petit escalier au fond de la cour!
+
+Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis péniblement.
+Je ne vous décrirai pas la solennité de l'escalier ... d'abord parce que
+ça vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier était
+très loin d'être solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il était
+laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en
+bois non ciré, et je m'arrêtai devant une petite porte sur laquelle une
+carte de visite éclatait.... C'est bien là ... je tirai discrètement la
+patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma
+toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir.
+
+Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre où mes yeux
+furent aussitôt attirés par une Léda en marbre blanc.
+
+Peu d'instants après, la soubrette, à l'air dégagé, ouvrit une porte
+cachée par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la
+chambre de sa maîtresse.
+
+Ce que j'aperçus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!...
+je ne vis rien ... si, une obscurité complète ... à tel point que,
+voulant faire un pas, je trébuchai, sur une marche traîtresse....
+
+--Venez! soupira une voix alanguie.
+
+Et, comme j'écarquillais les yeux pour distinguer quelque chose:
+
+--Par ici!
+
+Et l'on me prit la main pour guider mes pas incohérents.
+
+Cependant, je commençai doucement à me rendre compte des êtres à la
+faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide éclat était encore
+tamisé par l'épaisseur d'un verre rouge.
+
+En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutôt ce que je sentais ...
+c'était l'odeur troublante de ces pastilles du sérail que mon invisible
+interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade!
+
+Après m'être excusé d'arriver en retard ... histoire de dire quelque
+chose, car j'étais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le
+plaisir....
+
+C'est égal, à ce moment je devais être bien drôle, car je parlais au
+hasard, ignorant si on était devant ou derrière moi.
+
+--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mystérieuse inconnue, je vous
+prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma démarche, mais je voulais
+vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments
+d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense à vous.
+
+--Mon Dieu, madame!
+
+L'obscurité absolue qui nous entourait me permettait de rougir à mon
+aise.
+
+--Oui, je tenais à vous parler moi-même, car une lettre, hélas! ne vous
+aurait pas dit ... (là un soupir gros de promesses).
+
+--Que votre vie est agréable, reprit-elle soudain, vous allez de fêtes
+en fêtes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous
+désire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! être artiste!
+quel rêve!
+
+--Je ne vois pas encore, madame....
+
+--Et les femmes, me dit-elle tout à coup en me saisissant les mains. Ah!
+les femmes! combien seraient heureuses d'être la préférée; mais vous
+allez voltigeant de la blonde à la brune, sans vous soucier, petits
+libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire.
+
+--Oui, mais dans tout cela....
+
+--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles,
+de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos
+coulisses?
+
+--Mais oui....
+
+--Et appelé dans le monde, comme vous l'êtes tous les soirs, vous
+coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez là des femmes du
+meilleur monde, j'en suis sûre?
+
+--Assurément, mais ...
+
+--Eh bien, j'ai pensé que vous pourriez m'être utile, en priant toutes
+ces aimables et jolies femmes que vous fréquentez, de s'adresser à moi
+pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens à leur disposition:
+savons dulcifiants, crème onctueuse, poudres de riz, vinaigre de
+toilette, nakara des Indes, lait antéphélique, pommade Dupuytren, iris
+de Florence, mais surtout, ma spécialité, l'eau dentifrice qui a la
+propriété de blanchir les dents et de rougir les lèvres.
+
+Je renonce, chers lecteurs, à vous dépeindre l'ahurissement que me causa
+cette réclame inattendue, récitée avec une volubilité auprès de laquelle
+celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean.
+
+Et voilà donc pourquoi je m'étais fait beau et avais pris une voiture
+pour arriver bien vernis et tout frais!
+
+--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de
+cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz
+et un flacon de mon eau dentifrice.
+
+L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif:
+
+Après vous être lavé les dents, comme d'habitude, avec de la poudre
+ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant versé une goutte de
+cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que
+voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles.
+
+Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait déjà bourré mes poches
+de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que
+je disparaissais entièrement dessous.
+
+Mon ébahissement ne me quitta que chez moi, où j'étais rentré, sans même
+m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosité, j'essuyai cette
+fameuse eau; après l'opération que je fis avec soin, je m'aperçus, ô
+désespoir, que j'avais les _lèvres blanches et les dents rouges!!..._
+
+
+
+
+LES INITIALES
+
+_A Georges PEYRAT._
+
+
+--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de réveiller tout
+à coup.
+
+Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba
+pantalon, habit, chapeau, qui traînaient par terre, et s'asseyant sans
+plus de façon au pied de mon lit--bien qu'un siège vacant ne fût pas
+introuvable--il aborda carrément la question, me lançant à
+brûle-pourpoint cette phrase traîtresse:
+
+--Que fais-tu ce soir?
+
+--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre côté pour montrer
+à mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir
+et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu.
+
+Mais, hélas, Jules était comme l'avare Achéron!
+
+--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmène avec moi chez
+madame de Saint-Girieix.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle
+donne ce soir un bal splendide dans son hôtel, avec kermesse et tout le
+tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de
+leur dévouement pendant cet incendie terrible qui a détruit une partie
+de Berne! Mais on ne parle que de cette fête; ce sera absolument
+féerique, il faut y venir!
+
+Judic vendra des pêches, Granier des bretelles, Léonce doit faire du
+trapèze à 6 mètres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte
+sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on
+dirait, ma parole que tu ne comprends pas.
+
+--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon
+ami, à qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma
+profonde antipathie pour ces petites fêtes chorégraphiques, tu viennes
+m'inviter à en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est égal, je
+te remercie du choix, mais je ne puis....
+
+--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner, à présent
+surtout que j'ai annoncé ta venue à madame de Saint-Girieix. Ce serait
+joli ... tu me ferais passer pour un farceur!
+
+--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empêchement imprévu....
+
+--Sont des clichés usés, mon cher.
+
+--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose à
+faire qu'à te demander de me présenter.... Dans ces soirées-là, c'est à
+peine si la maîtresse de la maison regarde les gens qu'on lui
+présente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas ça qui ...
+
+--Voyons, ce n'est pas sérieux, ce que tu me dis là.
+
+--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, écoute et suis
+mon raisonnement:
+
+La foule m'énerve, ce soir, on s'étouffera; tu sais quel mal je me donne
+pour collectionner dix pièces de vingt sous et tu n'ignores pas que
+pour tenir tête aux assauts nombreux des jeunes bouquetières, aux
+sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc.,
+il faut pouvoir posséder une certaine quantité de ces petits papiers
+bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extrêmement
+fatigué et tu trouveras bon....
+
+--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre à dix heures,
+nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous
+coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes?
+
+--Ah! que le diable t'emporte! je m'étais juré de ne pas sortir ce
+soir.... Eh bien, oui, là! j'irai, mais à une condition _sine qua non_.
+C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne
+m'obligeras pas à danser la moindre polka?
+
+--Soit!
+
+ * * * * *
+
+A dix heures précises, Jules arrivait sous les armes, claque et camélia
+compris.
+
+Vingt minutes après, nous descendions de voiture devant le perron de
+l'hôtel de madame de Saint-Girieix.
+
+Lanternes vénitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle,
+petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet
+d'eau coloré en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref,
+rien ne manquait.
+
+Nous montâmes au salon de danse.
+
+Je ne sais si vous êtes comme moi, mais rien ne me semble drôle comme de
+voir cirer le parquet à un tas de gens essoufflés, rouges comme des
+tomates et suant sang et eau; ils tournent deux à deux, sans se parler
+et avec la dignité de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, ça m'amuse
+toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la
+chorégraphie est un sens qui me manque!
+
+J'étais donc dans l'embrasure d'une fenêtre, en train de contempler les
+minois plus ou moins chiffonnés, lorsque Desgranges, levant son archet
+magique, donna le signal de la danse. Les couples se formèrent.
+
+J'aperçus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le
+collège, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Vénus,
+quoique moins décolletée.
+
+La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous
+deux s'enlacèrent pour la valse qui préludait.
+
+Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans
+le tourbillon des danseurs. Une polka remplaça la valse, une scottish
+succéda à la polka.
+
+Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les
+duègnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame sèche et jaune, et qui
+dut être fort bien en 1812, sourire derrière son éventail.
+
+Je n'y prêtais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien
+d'extraordinaire en elle-même, lorsque un éclat de rire formidable me
+fit reporter les yeux au même endroit. Je vis alors trois ou quatre
+dames, à droite et à gauche de la sus-indiquée, riant à gorge déployée.
+
+Qu'était-ce donc?
+
+Elles se penchaient à l'oreille de leurs voisines pour leur faire part
+de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientôt
+l'hilarité devint générale; ce fut comme une traînée de poudre, toute la
+rangée des matrones était en ébullition; ces bonnes dames se tordaient
+dans des convulsions impossibles à décrire; elles avaient toutes l'air
+d'être atteintes de la danse de Saint-Guy. C'était inénarrable!
+
+Enfin, grâce à l'une de ces _Camerera_ qui, ne se contentant pas de
+désigner des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un
+groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette
+joie générale: la danseuse d'Octave s'était, sans s'en être aperçue,
+assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait gardé
+accrochées les gigantesques initiales de son cavalier, qui
+s'appelait--horrible fatalité--Octave Quesnel ... et pas par un K!
+
+
+
+
+TÉNOR ET PRESTIGIDITATEUR
+
+_A E. MANGIN._
+
+
+C'était au château de Compiègne en 184... Louis-Philippe voulant
+célébrer ... je ne sais plus quoi, en l'honneur de ... je ne sais plus
+qui, fit venir les artistes de l'Opéra-Comique pour jouer une pièce de
+leur répertoire sur le théâtre royal.
+
+Les acteurs se rendirent à cet ordre et obtinrent un grand succès avec
+le _Domino Noir_, ou la _Dame Blanche_ ... ou quelque chose de couleur,
+enfin.
+
+L'étoile de la petite troupe était M-S, le fameux ténor qui, à cette
+époque, faisait tourner toutes les têtes féminines et dont la renommée
+était alors considérable.
+
+M-S, homme d'infiniment d'esprit, comme on le verra plus tard, joignait
+à son très beau talent de chanteur, l'adresse remarquable du plus agile
+des prestidigitateurs.
+
+L'escamotage et la physique n'avaient plus de secrets pour lui; faire
+sortir un gigot entier d'une bouteille, avaler un sabre de cuirassier ou
+jongler avec huit assiettes sans les casser ... était pour lui l'enfance
+de l'art.
+
+Aussi tenait-il à sa réputation de physicien autant qu'à son renom de
+chanteur ... qui sait même ... s'il ne faisait pas comme Ingres et
+Rossini!
+
+Le soir de cette représentation à la cour, Louis Philippe fit servir aux
+artistes un souper merveilleux.
+
+Inutile de dire quel entrain et quelle gaîté régnèrent à ce festin!
+Tout le monde, heureux du succès obtenu, était en verve, aussi éclats de
+rire joyeux et bons mots ne tarissaient pas, les saillies spirituelles
+partaient comme des fusées; c'était un vrai feu d'artifice d'esprit!
+
+Au Champagne, le moment des toasts arrivé, on but naturellement à la
+santé du roi, à sa cordiale réception, aux artistes, à leur talent, leur
+éducation, bref, on but beaucoup.
+
+--Maintenant que nous sommes entre nous, fit un chambellan, je crois le
+moment opportun de nous dérider un peu en entonnant l'une de ces
+vieilles chansons de derrière les fagots, de celles qu'on ne chante qu'à
+mi-voix.... Qu'en pense notre excellent ami, M-S?
+
+M-S ... jusque-là distrait, préoccupé et dont le regard trahissait une
+vive inquiétude, ne quittait pas des yeux madame C... la duègne de la
+troupe.
+
+Et voici pourquoi:
+
+Femme charmante, pleine de talent et d'allures distinguées, madame C...
+avait un terrible défaut, elle était gourmande, oh! mais là! au point
+que proverbiale était sa gourmandise. La pâtisserie surtout avait le don
+de l'émouvoir.
+
+Pour elle, une tarte à la crème était un attrait irrésistible et le
+baba juteux lui eût fait commettre des bassesses. Malheureusement,
+madame C... ne se contentait pas d'engloutir brioches, éclairs et
+madeleines; non, sa faim difficilement mais à la longue assouvie, à
+l'instar de la prévoyante fourmi, elle faisait des provisions pour les
+repas suivants; aussi ne voulant pas laisser échapper une si belle
+occasion, notre chanteuse bourrait-elle ses poches de massepains,
+meringues et échaudés! Ses voisins de table, camarades de théâtre,
+avaient beau lui dire, à l'oreille:
+
+--Voyons, madame C..., un peu de tenue, on vous observe, vous savez
+combien notre profession est décriée? Eh bien! ne donnez donc pas ainsi
+prise aux mauvaises langues.
+
+Ah! bien oui, les tartelettes sucrées et les choux débordant de crèmes
+étaient là, devant ses yeux éblouis, attractifs comme des aimants, et
+lui faisaient tourner la tête.
+
+Aussi M-S ... jura-t-il de la punir de son excès de gloutonnerie.
+
+ * * * * *
+
+A la voix du chambellan, M-S ... revint à lui et, déclinant l'honneur
+qu'on lui faisait en l'invitant à chanter, s'excusa en ces termes:
+
+--Mon Dieu, messieurs, je suis très sensible au plaisir que vous me
+faites en me demandant quelque chose, et je vous en remercie bien
+sincèrement, mais quand j'ai soupé, il m'est impossible d'émettre le
+moindre son.
+
+--Alors, fais-nous quelques tours d'escamotage, hasarda le baryton.
+
+Et comme les gentilshommes paraissaient étonnés de cette demande, on
+leur apprit que M-S. était un excellent prestidigitateur qui eût rendu
+des points au célèbre professeur Bosco lui-même!
+
+--Allons donc! fit l'un des seigneurs. Eh bien, mais, nous serions très
+curieux d'assister à ...
+
+--Oh! reprit M-S ... qui n'avait pas l'air d'y tenir beaucoup, vous
+savez pour ça il faut être préparé à l'avance ... ou bien que ça vienne
+tout seul.
+
+--Oh! si, voyons! exclama toute l'assistance.
+
+Enfin, comme on insistait fort et que son orgueil d'escamoteur
+commençait à être suffisamment chatouillé:
+
+--Je veux bien, s'écria tout à coup le ténor physicien.
+
+Et, comme pris d'une inspiration subite, il ajouta:
+
+--Seulement, à la condition expresse de ne vous faire qu'un seul tour.
+
+--Entendu! fit-on, en choeur.
+
+Et tout le monde se rapprocha afin de ne rien perdre.
+
+Alors, s'emparant d'une coupe en verre remplie de gâteaux de toutes
+sortes, le prestidigitateur demanda:
+
+--Vous voyez bien ceci?... Il s'agit d'en faire disparaître le contenu
+devant vous et sans que vous vous en aperceviez.
+
+Alors, avec une adresse incroyable, il jeta bonbons et gâteaux dans la
+serviette qu'il avait sur ses genoux et qui était préparée ad hoc, et,
+s'adressant à un de ses spectateurs:
+
+--Est-ce ça?
+
+--Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts.
+
+--Eh bien, voulez-vous savoir où j'ai fait passer toutes les chatteries?
+
+--Oui, oui, oui.
+
+--Dans la poche droite de madame C.
+
+Étonnement général, mais rires discrets de la part des camarades initiés
+qui devinèrent le tour.... Il fallut bien, vérification faite, se rendre
+à l'évidence.
+
+Aussi, rouge et confuse, madame C... jura, mais un peu tard, qu'on ne
+l'y prendrait plus.
+
+
+
+
+LES EXTRA
+
+_A Henri PASSERIEU_.
+
+
+--Votre appartement me convient et je l'arrête, dis-je au concierge;
+seulement je vous préviens que je rentre tard, je suis artiste et, dame!
+l'hiver, _les soirées_ me retiennent fort avant dans la nuit!
+
+--Je connais ça.
+
+--Ah! vous avez déjà pour locataires....
+
+--Non, c'est moi; je suis dans le même cas que monsieur. En hiver, j'ai
+aussi beaucoup de soirées.
+
+--Comment!... vous êtes ...
+
+--Extra.
+
+--?...
+
+--Je sers les rafraîchissements dans les soirées.
+
+--Ah! bah!
+
+--Bien fatigantes _nos_ professions, hein?
+
+--Quel drôle de concierge, fis-je à part moi, il ignore sans doute que
+le cumul est défendu, enfin!
+
+Jusqu'ici, je croyais ce mot «Extra» spécialement chargé de désigner le
+petit supplément que s'offre, à la crémerie, le commis faiblement
+appointé, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la
+largesse inaccoutumée que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que,
+revenant éreinté de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant
+un regard de mépris sur la longue file de tramways bondés de monde, il
+hêle un fiacre, se disant _in petto_:
+
+--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra!
+
+Mais avoir un portier extra ou un extra-portier était pour moi, chose
+nouvelle!
+
+Extra! Ce métier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux
+désagréments de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du
+costume de garçon de soirée avec le nôtre.
+
+Nous sommes tous indifféremment en habit noir.
+
+L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue
+des invités. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie
+ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait
+reconnaître; on ne se tromperait plus alors, et l'on éviterait par cela
+même les erreurs fréquentes et regrettables que l'on commet tous les
+jours.
+
+Ce léger changement à apporter à la toilette de ces valets est bien
+simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une
+mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec
+ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous
+verrez que, comme par le passé, la routine, la sempiternelle routine
+continuera à laisser les choses dans un doux statu-quo.
+
+Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites!
+
+A qui de nous n'est-il pas arrivé de dire à un invité orné de longs
+favoris:
+
+--Voici mon pardessus, donnez-moi un numéro?
+
+Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure
+rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il
+pense de la crise politique que nous traversons!
+
+Et il n'y a pas à objecter la distinction et la tenue.
+
+Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et
+barons, ont acquis à ce noble frottement une distinction apparente, une
+tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent.
+
+Ce sont des figures bien intéressantes à étudier que celles de ces
+garçons dits «extra!»
+
+Il y a l'extra-sérieux, le garçon qui pontifie et vous sert un sandwich
+avec la dignité d'un sénateur romain élaborant une loi.
+
+Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg
+facile avec le mot _thé_.
+
+Un type bien curieux, c'est l'extra-prévenant, qui vous dit, lorsque
+vous lui demandez une glace:
+
+--Non, non, ça vous ferait mal, prenez plutôt du punch bien chaud.
+
+On rencontre également l'extra-grincheux, qui _a servi dans des maisons
+plus importantes où le buffet était bien mieux approvisionné_; celui-là
+vous sert à contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un
+sorbet sans cuiller ... et sans grâce.
+
+Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut à mort si vous vous
+trompez et l'appelez «garçon» tout court; je ne vous engage pas à vous
+adresser à lui si vous retournez au buffet.
+
+Le plus terrible, à mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure
+vos actes; c'est le garçon dont les yeux semblent dire au malheureux qui
+redemande quelque chose:
+
+--Mais, pardon, vous en avez déjà pris et si chacun en faisait
+autant....
+
+On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les
+gourmands me permettent un conseil en passant:
+
+--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois à un garçon différent.
+
+Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien à dire de celui-là.
+
+Mais le plus beau que j'aie rencontré, c'est l'extra-familier, qui, pour
+un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait
+familièrement sur le ventre en vous appelant _vieux copain_.
+
+Pour celui-là, je demande la permission d'ouvrir une parenthèse.
+
+Comme je l'ai déjà dit, allant fréquemment en soirées, l'hiver, chez des
+amis et chez des étrangers, à cause de ma profession, je me retrouve là,
+souvent, avec les mêmes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent
+de plus familiers les uns que les autres.
+
+Il y en a un que j'ai rencontré plus de cinquante fois; je le vois à peu
+près tous les quinze jours dans la saison; mais, dès que je l'aperçois
+dans une soirée, je l'évite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi:
+
+--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir?
+
+Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale
+sur l'épaule. Ça m'embête, mais je suis forcé de le subir!
+
+Cependant, s'il y a le mauvais côté de la chose, il y a aussi le bon;
+derrière le revers, la médaille.
+
+Dernièrement, nous étions ensemble dans la même soirée; je vais au
+buffet et je vois «mon protecteur» très occupé à servir une foule
+d'habits noirs qui demandaient tout à la fois: chocolat, punch, glaces
+etc., etc., Il m'aperçoit, les délaisse tous et, venant à moi:
+
+--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon
+nom).
+
+--J'aurais désiré prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre
+dire à un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ...
+
+--Ah! ça, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous
+deviez venir ce soir, j'en ai gardé pour ... nous deux. Tenez.
+
+Et tirant de dessous la table une tasse toute versée, il me dit d'un ton
+paterne:
+
+--Tenez, mon p'tit, buvez ça, vous m'en direz des nouvelles!!
+
+--!!!
+
+--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce
+rémoulade: avalez-moi ça prenez ce petit pain rond, la salade russe est
+à côté de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. Là, débrouillez-vous
+tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-là, maintenant.
+
+Tout à coup, il bondit sur moi et me dit:
+
+--Que faites-vous donc!
+
+--Je me verse de l'eau, parbleu!
+
+--Pas celle-là! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant
+pour la seconde fois de ce dessous de table décidément inépuisable une
+carafe frappée:
+
+--Celle-ci, à la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez,
+avant de vous servir.
+
+Comme on le voit, cet «extra» est un père pour moi!
+
+Un «extra» m'a dit un jour, un mot qui, à lui seul, est tout un monde,
+et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore
+tenus ... même par certains domestiques:
+
+--C'était, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place
+Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner
+plus d'attrait à la soirée de contrat, avait fait venir quelques
+artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opéra-Comique, son frère,
+jeune violoniste de talent, R... ex-ténor de l'Opéra-Populaire,
+d'éphémère durée et moi.
+
+On passe devant nous des rafraîchissements, nous n'en prenons point.
+Cette sobriété semblant surnaturelle chez des artistes, un «extra»,
+croyant comprendre tout à coup que les sirops, grogs et autres liqueurs
+qui surchargeaient le plateau n'étaient pas de notre goût, vint à nous,
+et, comme sûr de nous séduire, nous dit avec un sourire indescriptible
+et que je me rappellerai longtemps:
+
+--Voulez-vous du vin?
+
+!!!!!
+
+
+
+
+UN IMPRESSARIO
+
+_A J. LANDIE_.
+
+
+Celui-ci est digne de passer à la postérité la plus reculée, car jamais
+type semblable ne s'était vu avant lui!
+
+D'abord son prénom est tout un monde.... Je ne vous le révèlerai pas
+parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se
+reconnaîtrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement
+que c'est à son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie
+monastique en Palestine, vers l'an de grâce 292 ... et si cela ne vous
+suffisait pas, j'ajouterai que son nom de baptême flotte entre Hilaire
+et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage.
+
+Notre héros, que nous nommerons discrètement H..., si vous voulez
+bien, est d'une autre époque. Ayant beaucoup joué avec _mademoiselle
+Rachel_ comme il dit, dans ses tournées et par suite adorateur passionné
+de la tragédie et de ses nobles représentants, Racine, Corneille et
+Voltaire, il a gardé de la fréquentation continuelle de ces génies un
+culte exagéré pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie
+ordinaire, dans ce prosaïque terre-à-terre de tous les jours, il ne peut
+se résoudre à parler comme tout le monde. L'infâme prose dont se
+servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui soulève le coeur, lui
+donne des nausées.
+
+Aussi, est-on tout étonné de voir notre homme avec un vulgaire melon sur
+la tête au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une
+redingote en Elbeuf qu'on s'attend à trouver sur lui, mais bien le
+manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutôt des
+cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes.
+
+Sa conversation est extrêmement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de
+tragédies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine
+instruction, une érudition relative, mais ce vernis de science, ce
+plaqué de savoir en impose cependant à bien des gens.
+
+Comme je l'ai déjà dit, il ne s'exprime pas comme le commun des
+mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville
+emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira
+volontiers: «J'ai aperçu un alguazil emmenant une hétaïre qui ambulait
+sur l'asphalte.» Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable,
+une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire
+assurément: «Tiens, Frontin, prends ces sesterces!»
+
+En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez à
+cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un aperçu
+de ce directeur.
+
+Gérant actuellement un de nos grands théâtres, personne n'a lu ... et
+joué autant de mauvaises pièces que lui ... mais cela se comprend
+jusqu'à un certain point, le désir de produire des auteurs jeunes ... et
+riches, l'ayant seul guidé dans cette voie lucrative.
+
+Ses «premières» sont extrêmement houleuses et il n'est pas rare
+d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y égarer, à un combat singulier
+entre le paradis et l'orchestre.
+
+Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de
+pomme, clous ... et même certaine matière on ne peut plus odorante....
+Un de nos gros critiques, que son métier force à braver ces projectiles
+divers, se munit toujours lorsqu'il va à ce théâtre d'un parasol
+fortement doublé en cas de pluie pendant le spectacle!
+
+Pour vous donner une idée du monsieur, je vais vous citer quelques-uns
+de ses mots; eux seuls vous en diront assez.
+
+Tout d'abord il faut l'entendre raconter «comment il s'est marié».
+(C'est lui qui parle).
+
+«Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soirée
+(quelle drôle d'idée), je m'y rendis. J'entre et j'aperçois une jeune
+fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je
+commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'achève,
+elle se pâme....
+
+Eh bien, messieurs ... (un temps) «C'est madame H.»
+
+Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de
+notre individu, car il vibrrre, oh! mais là ... même en disant «mie de
+pain!»
+
+Réponse prouvant sa générosité:
+
+Il fit dans le temps jouer le répertoire de Molière, Corneille et
+Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, désireux avant tout
+de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des
+sommes on ne peut plus dérisoires, par exemple 5 francs par cachet, à
+jouer tous les rôles de leur emploi.
+
+Un de mes amis, aujourd'hui à la Comédie-Française, jouait ainsi Scapin,
+Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du répertoire, en
+attendant de les jouer plus tard sur la première scène du monde.
+
+Mais quoique très artiste et fort passionné pour son art, mon camarade à
+cette époque-là ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi,
+tremblant comme la feuille, résolut-il, après bien des hésitations,
+d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une légère
+augmentation.
+
+Il prit donc son courage à deux mains et tournant fiévreusement son
+chapeau dans ses doigts--on peut faire les deux choses en même temps--il
+balbutia les mots: dévouement profond à mon théâtre ... rôles toujours
+sus ... mais pas fortuné ... les omnibus pour venir répéter ... le rouge
+et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par
+semaine, ne serait peut-être pas un supplément par trop exagéré.
+
+Et H... de l'interrompre par ces mots:
+
+--Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude.
+
+Un jour, un auteur heureux d'être joué, lui envoya un ameublement
+complet (il n'y a que ces gens-là pour avoir de la veine).
+
+Comme les commissionnaires qui avaient monté au 4e étage armoire,
+bibliothèque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient là suant
+à grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secrétaire du théâtre
+s'avance et demande à voix basse, à son directeur, s'il ne juge pas
+convenable de donner quelque chose à ces hommes qui sont éreintés.
+
+Lui, après avoir bien réfléchi:
+
+--Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets à demi-droit!!!
+
+Ça ne s'invente pas ces choses-là.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque, par hasard, il prend une voiture à la course, il ne donne
+jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'être
+empoigné par l'automédon--comme il l'appelle--il prie le concierge de
+lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher
+ne manque jamais de lui dire:
+
+--Ah! tu as gardé deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le
+dirai au vieux général!
+
+«Vieux général», parce que notre directeur porte moustache et barbiche
+napoléoniennes.
+
+Au beau temps où la tragédie était florissante sous sa direction, on
+jouait un jour _Britannicus_, et comme le héros de Racine n'avait pas de
+manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit
+de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!...
+
+!!!
+
+ * * * * *
+
+Delaunay disait de lui:
+
+«Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge
+chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini.»
+
+Et Got:
+
+«C'est le seul comique de tragédie qu'ait possédé le Théâtre-Français.»
+
+ * * * * *
+
+Un jour, dans un hôtel de province, au souper qui suivit une de ses
+représentations et que des amis lui offrirent, il récitait un fragment
+de rôle tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire:
+
+ Arrêtez-vous, Néron, j'ai deux moôs à vous dire....
+
+L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner:
+
+--Madame l'hôtesse, retournez à vos fourneaux!
+
+ * * * * *
+
+Pour dépeindre son admiration pour Rachel, il se plaît à raconter cette
+histoire:
+
+Quand je jouais avec la grrrande trrragédienne, je ne déjeunais pas,
+pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans
+une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'écoutais.... Je
+buvais Ma-de-moi-selle Rachel!
+
+ * * * * *
+
+--Que les temps sont changés! exclamait-il, dernièrement. Aujourd'hui
+les jeunes artistes apprennent leur rôle et dès qu'ils savent le mot à
+mot, ils se figurent qu'ils sont prêts à paraître devant le public, ils
+ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur
+personnage!
+
+Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un rôle et ... souvent nous ne
+le trouvions pas.
+
+Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouvé l'entrée de Néron.
+
+Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette
+phrase m'obsédait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un
+pâtissier, je fus frappé d'un trait de lumière, et, m'élançant vers le
+comptoir, je dis à ce paisible commerçant:
+
+--N'en doutez point, Burrhus....
+
+Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me
+fit payer!
+
+ * * * * *
+
+Une marque d'attendrissement et de pitié:
+
+Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des «utilités», vient un jour
+lui dire:
+
+--Monsieur le directeur, je suis très malade, je n'en peux plus, le
+médecin m'a conseillé la campagne et je viens vous demander la
+permission de me faire remplacer ce soir.
+
+Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face:
+
+--Vous vous faites donc raser les sourcils?
+
+ * * * * *
+
+A un auteur en lui rendant son manuscrit:
+
+--C'est très bien fait, très joliment écrit, intéressant ... mais on
+devine trop tôt que le jeune premier épousera l'ingénue au troisième
+acte!
+
+Au café ... où il était invité par un de ses pensionnaires ...
+naturellement.
+
+Le garçon.--Que désire monsieur?
+
+Lui.--Un curaçao.
+
+Le garçon.--Sec?
+
+Lui, le reprenant.--Pur.
+
+Le garçon, s'en allant.--Un curaçao sec!
+
+Lui, irrité.--Eh! pur, vous dit-on!
+
+O puriste!
+
+ * * * * *
+
+C'est encore lui qui, écrivant à un de ses artistes qui jouait chez lui
+les «grimes,» mit sur l'adresse
+
+ M. THÉOPHILE B...
+ financier
+ 8, _rue Fontaine_
+
+Vous voyez d'ici, ce que la concierge a dû être prévenante pour son
+locataire!
+
+Du reste, quand dans une pièce du répertoire il y avait comme
+accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: «A
+Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste» ou bien à «Monsieur,
+monsieur Valère, amant de Lucile».
+
+ * * * * *
+
+Une invention du même:
+
+Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez à son troisième, une
+fois là, vous sonniez et quelques instants après, il arrivait lui-même
+ouvrir. La porte était à peine entre-bâillée, qu'il jetait sur vous le
+contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de
+votre gilet chamois, et comme vous vous révoltiez étonné:
+
+--Paix! disait-il, tout beau! venez ça, qu'on vous lave! suivez moi dans
+mon laboratoire!
+
+Et, vous prenant par la main, il vous entraînait dans sa cuisine où, une
+fois rendus, il prenait un chiffon imprégné d'un liquide quelconque,
+qu'il avait inventé, et frottant énergiquement les endroits tachés,
+répétait avec la volubilité d'un camelot sur la place publique: «Cette
+substance qui n'est pas corrosive, enlève, nettoie et détache, etc.
+etc.» Très rarement, il rendait à l'étoffe son état primitif, mais
+chaque fois que l'opération ratait, il vous disait sur un ton de doux
+reproche:
+
+--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine?
+
+Après celle-là, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.
+
+
+
+
+UN CONCERT A ATHIS-MONS
+
+_A CABOIS._
+
+
+Il existe sur la ligne d'Orléans, entre Juvisy et Ablon, un petit
+endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poètes, tant
+les sentiers ombreux, les chemins étroits et les taillis mousseux y
+abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme
+solitude, les joyeuses caresses et les rimes étoilées!
+
+Cet Eden champêtre a pour nom: Athis-Mons.
+
+Aucun village, en effet, ne semble réunir autant de sites pittoresques
+que celui-là!
+
+Rochers abrupts, peupliers géants montant la garde aux côtés de routes
+tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la vallée et dont les
+eaux tranquilles sont sillonnées, le dimanche, par les barques des
+canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme pénétrant jusqu'au
+petit clocher qu'on aperçoit au loin, la mairie, maisonnette à un seul
+étage sortie d'une boîte de joujoux, les grands épis dorés qui le soir
+doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-même, qui,
+poussant la complaisance jusqu'à ses dernières limites, attend le
+monsieur essoufflé qui court péniblement là-bas, pour donner le signal
+du départ ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous
+crier: Pourquoi t'en vas-tu?
+
+Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village
+ensoleillé, vient me demander mon concours pour la fête du pays, non
+seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car,
+passer une journée dans cet endroit délicieux est pour moi une joie
+réelle.
+
+Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et
+pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller à Athis,
+l'artiste entre toutes les fois dans des colères furieuses.
+
+Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractère irascible et
+emporté; au contraire, on veut bien me trouver bénin et doux, à rendre
+des points à un mouton ... fût-il de Panurge.
+
+Cependant il y a des moments où, sans être comme certain violoncelliste
+qui défend même de tousser pendant qu'il opère ... on ne peut s'empêcher
+de ... jugez plutôt.
+
+Le concert qu'on organise à Athis-Mons a lieu sur l'unique place du
+village.
+
+On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin
+(je demande pardon à Voisin de le mettre derrière Pinard) et c'est
+là-dessous que chanteurs, instrumentistes, comédiens ou monologuistes
+débitent à tour de rôle leur produit. Comme je vous l'ai déjà dit, le
+concert a lieu à l'occasion de la fête du pays, c'est assez dire que
+chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues à loterie, massacres
+des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme
+la tente est adossée à l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la
+sacristie)--avec l'horloge, c'est complet!!!
+
+Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du _Chapeau de la Marguerite_, moulu
+par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au
+pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tôle servant de palais à
+l'énorme bouche qui rit (jeu, qu'on désigne, sous le nom de passe-boule,
+si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les
+sifflets de la locomotive qui passe non loin de là et surtout, oh!
+surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satanée horloge
+qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et répète même l'heure à
+cinq ... il y a de quoi devenir fou à lier!
+
+Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une
+poésie dite aux concerts d'Athis-Mons.
+
+Le récitateur entre, il annonce:
+
+_Aimé pour lui-même_, poésie de Aug. Erhard.
+
+A ce moment, l'air du _P'tit bleu_, joué à tour de bras par les chevaux
+de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de
+l'auteur.
+
+L'interprète, d'abord étonné, reprend:
+
+ Qui de nous tous, ô mes amis,
+ En cette existence si brève
+ N'a point fait (et c'est bien permis)
+ Cet irréalisable rêve?
+
+Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir.
+
+Le diseur fait un soubresaut épouvantable, se trouble et perd la mémoire
+mais cherchant à maîtriser son émotion, continue:
+
+ Une femme au regard charmant
+ Brune ou blonde, ou rousse, ou bien même ...
+
+Dzing, dzing, fait la plaque de tôle.
+
+Le comédien décontenancé, perd la tête et poursuit en bafouillant:
+
+ Enfin, comme il plaît à l'amant.
+
+Boum! Boum! Boum! prélude la grosse caisse du cirque voisin.
+
+Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, éperdu, rassemble
+toute son énergie et trouve encore la force de dire:
+
+ Mais qui vous aime pour ...
+
+Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne à toute volée
+cette horloge diabolique.
+
+--C'est un baptême, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes.
+
+--Arrêtez-vous, crie-t-on de toutes parts.
+
+L'infortuné monologuiste, dont les yeux injectés de sang sortent de
+l'orbite, croyant avoir derrière lui l'armoire des frères Davenport, se
+précipite affolé dans les coulisses, en criant:--Si jamais on m'y
+repince!
+
+ * * * * *
+
+Et il y est repincé la fois suivante; car, comment résister à un ami
+aussi charmant que C... et aux séductions d'un pays aussi ravissant
+qu'Athis-Mons!
+
+
+
+
+LES MÉDECINS DE MOLIÈRE
+
+_A. L. CRESSONNOIS._
+
+Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et
+autres médecins ridicules que Molière a semés dans plusieurs de ses
+pièces (_Monsieur de Pourceaugnac_, le _Malade imaginaire_, le _Mariage
+forcé_, l'_Amour médecin_, la _Jalousie du barbouillé_, le _Médecin
+malgré lui_, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent
+le véritable motif qui a poussé l'auteur à caricaturer ainsi les gens
+qui exercent la médecine!
+
+Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent à quel fil a
+tenu la création de ces types immortels?--Je ne crois pas.
+
+C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particulière qui a
+fait éclore toutes les oeuvres citées plus haut.
+
+Voici dans quelles circonstances l'auteur du _Misanthrope_ résolut de
+stigmatiser les docteurs de tous genres.
+
+Molière logeait chez un médecin, dont la femme, extrêmement avare,
+voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur
+le refus qu'il en fit, l'appartement fut loué à un autre. Aussi, depuis
+ce temps-là, Molière n'a pas cessé de tourner en ridicule les médecins
+qu'il avait déjà attaqués du reste dans le _Festin de Pierre_.
+
+Il définissait ainsi le médecin:
+
+«Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un
+malade jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient
+tué.»
+
+L'_Amour médecin_ est la première pièce dans laquelle Molière a donné
+libre cours à sa verve satirique et antimédicale.
+
+Afin de rendre ses plaisanteries plus agréables et en même temps plus
+acerbes, plus piquantes, dans l'interprétation de cette pièce, qui fut
+d'abord représentée devant le roi, l'auteur y joua les premiers médecins
+de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il
+avait en vue.
+
+Il fallait que Molière eût un rude courage ... et une bien grande
+confiance dans la protectionnelle amitié de Louis XIV!
+
+J'ai retrouvé cette même audace chez un certain préfet du département de
+la Gironde, qui, à l'époque où l'on allait jouer _Rabagas_ au théâtre
+Français de Bordeaux, fit venir le principal interprète de cette pièce
+et lui «ordonna» de se faire la tête exacte du héros de Sardou. Comme on
+le voit, ce magistrat réactionnaire se moquait complètement de sa
+destitution.
+
+Mais quittons le XIXe siècle pour revenir au XVIIe.
+
+Les médecins mis en scène, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guénaut
+et d'Aquin--rien de Saint-Thomas--et comme Molière voulait déguiser leur
+nom (c'était bien le moins) il pria l'auteur du _Lutrin_ de leur en
+confectionner de convenables.
+
+Boileau en composa en effet, qui étaient tirés du grec et qui
+désignaient le caractère de chacun de ces messieurs.
+
+C'est ainsi qu'il donna à M. de Fougerais, le nom de _Desfonandrès_, qui
+signifie _tueur d'hommes_; (il paraît, que ce bon Fougerais n'y allait
+pas de main morte, et que, à l'exemple du Crispin du _Distrait_: Il
+mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de
+_Bahis_, qui veut dire, _jappant_, _aboyant_, (j'ignore si ce _cognomen_
+a été trouvé par M. Esprit, saint!)
+
+_Macraton_ fut le nom qu'il donna à M. Guénaut, parce qu'il parlait
+lentement (ce rapprochement avec le père «Bahis» prouve une fois de plus
+l'évidence absolue de la loi des contrastes.)
+
+Et enfin, celui de Ternès, qui, dans la langue familière à feu Egger,
+est synonyme de _saigneur_ à M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la
+saignée.
+
+Je ne sais si, avec une réputation semblable, il réunissait beaucoup
+d'invités à ses bals, d'Aquin (aïe).
+
+Eh bien, dire que si le propriétaire qui avait le très grand honneur de
+loger Molière avait été complaisant (mais j'oublie que propriétaire et
+complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne
+fortune d'applaudir le charmant docteur de la «Jalousie du Barbouillé»,
+cette pièce de Molière si peu connue et pourtant si gaie!
+
+Donc, ô propriétaire harpagonesque! merci, merci! car grâce à ta
+bourgeoise cupidité et ... à ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a
+été donné d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le
+réservé Marphurius.
+
+
+
+
+LES ANIMAUX AU THÉATRE
+
+_A A. BERNHEIM._
+
+
+J'avais tout d'abord l'idée de donner un autre titre à ces lignes,
+craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est
+bien des bêtes à quatre pattes dont il s'agit ici.
+
+Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient représenter
+pour la première fois, au théâtre de la Porte Saint-Martin, le _Voyage
+autour du monde en 80 jours_, pièce en cinq actes et quinze tableaux.
+
+Le succès de cette féerie scientifique fut pyramidal; cinq cents
+représentations ne purent épuiser ce succès persistant. Il fallait louer
+sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode
+faisait prime et les messieurs à pantalons pattus qui vendent bien plus
+cher qu'au bureau, firent rapidement fortune.
+
+Tous les journaux furent unanimes à louer les auteurs, beaucoup les
+directeurs et énormément ... les machinistes, décorateurs ... et autres
+truqueurs ... sans jeu de mots.
+
+Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A
+qui ou à quoi revenait le plus grand mérite de cet incontestable succès?
+Était-ce à la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le
+monde, ayant lu ses émouvantes et spirituelles histoires qui instruisent
+un peu et amusent beaucoup, tout le monde désirait voir, mise en action,
+une de ces aventures que M. Verne, lui-même, qualifie d'extraordinaires!
+Voulait-on au contraire apprécier la part que son collaborateur, homme
+d'esprit, avait apportée, renouvelant ce genre de pièce à spectacles, en
+y ajoutant un grain de son originalité?
+
+Voulait-on, peut-être, entendre la voix tonitruante et les ronflements
+sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle frémir aux mâles
+emportements de l'appétissante Patry?
+
+Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si
+Phileas-Fogg-Lacressonnière ne raterait pas le bateau en partance pour
+l'Amérique?
+
+Non, impatient lecteur, ce n'était ni pour le talent du premier rôle, ni
+pour la grâce de la jeune première, pas plus du reste que pour les
+exploits du traître célèbre que le public se dérangeait en masse.
+
+Ce qu'il venait voir, c'était ... l'éléphant.
+
+Ah! la grande locomotive en carton pâte en dépérissait à vue d'oeil ...
+elle en avait une figure de papier mâché ... mais il fallait se résigner
+en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc!
+un éléphant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus
+vivant, un éléphant en viande!
+
+Il n'y avait pas à aller là contre.
+
+Ce n'étaient pas des gagistes à quinze sous par soirée, qui, montés les
+uns sur les autres dans un éléphant en baudruche, singeaient (mon mot
+est mal choisi) le pachyderme.
+
+Non, c'était bien un éléphant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait,
+dormait et aimait ... (je m'avance peut-être un peu, en disant ça).
+Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une pièce de théâtre,
+suffisait à exciter au plus haut point la curiosité fructueuse de la
+plèbe ébahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans _Mauprat_, des
+colombes dans _Latude_, des chèvres dans le _Pardon de Ploermel_, mais un
+éléphant, un é-lé-phant! Oh!!
+
+En fourrière, les chevaux de _Charles VI_, à l'Opéra!
+
+Oh! un éléphant!!!
+
+Aussi le titi, sitôt sa journée faite, accourait-il, sans même prendre
+le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et
+le lendemain, l'enfant demandait à son père si c'était la première fois
+qu'on voyait un éléphant en scène.
+
+Ce à quoi le père répondait, à la prud'homme:
+
+--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des bêtes parmi les acteurs.
+
+Et comme ce brave bourgeois serait étonné, si on lui disait que la
+première fois qu'on a introduit un animal sur un théâtre, ce fut en
+1650!
+
+Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que
+l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard,
+Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand
+Corneille.
+
+Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme
+dans quelles circonstances l'auteur du _Cid_ fut le prédécesseur de
+Dennery.
+
+Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorité, s'ennuyait,
+paraît-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa
+maman eut l'idée de demander à Corneille un divertissement pour le
+dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'était peut-être pas
+extrêmement développée--en dépit du _Menteur_--eut une idée folâtre, et
+s'écria tout à coup: faisons ... une tragédie, mais une tragédie où il y
+aura un clou.
+
+Quelque temps après, il enfantait _Andromède_, tragédie avec machines.
+La reine mère, qui ne regardait pas à la dépense et faisait les choses
+grandement, fit orner d'une façon magnifique la salle du Petit-Bourbon.
+Le théâtre fort beau, élevé et profond, se prêtait du reste fort bien à
+la circonstance. Le sieur Torelli, ancêtre de Godin, machiniste du roi,
+s'occupa des machines d'_Andromède_ et fit des merveilles; les
+décorations parurent si belles qu'elles furent gravées en taille douce.
+
+Le succès qu'obtint cette tragédie engagea les comédiens du Marais à la
+reprendre, après la démolition au théâtre du Petit-Bourbon.
+
+Quoique coûteuse, cette reprise leur réussit à tel point qu'elle fut
+renouvelée, avec profit, en 1682, par la troupe des Comédiens.
+
+Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on représenta le
+Cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avait jamais été vu en
+France. Il jouait admirablement son rôle et faisait en l'air tous les
+mouvements qu'il pouvait faire sur terre.
+
+Il est vrai qu'à cette époque-là, on voyait souvent des chevaux vivants
+dans les opéras d'Italie; mais ils paraissaient liés, et attachés de
+telle manière qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait
+produire, on l'avoue, un effet peu agréable à la vue.
+
+On s'y prenait d'une façon singulière dans la tragédie _Andromède_, pour
+donner au cheval une ardeur guerrière.
+
+Extrêmement affamé par un jeûne à la Succi, qu'on lui faisait subir,
+lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de
+l'avoine. Inutile de dire si, à cette vue, l'animal hennissait,
+trépignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupède
+répondait-il parfaitement au dessein qu'on s'était proposé.
+
+La scène du cheval était le clou de la pièce et valut à _Andromède_ un
+nombre respectable de représentations.
+
+Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a usé du truc.
+
+L'avoine est remplacée à l'Opéra Comique par des carottes qu'on tend à
+la chèvre de Dinorah.
+
+Nous connaissons certain acteur auquel l'appât d'une pièce de cent sous
+miroitant dans les frises donnerait un rude entrain.
+
+Son directeur devrait en essayer!
+
+
+
+
+RIEN DE NOUVEAU
+
+_A C. SAMSON._
+
+
+Je ne sais quel journaliste, dernièrement, citait dans ses bons mots
+cette anecdote:
+
+» Sur une ligne de chemin de fer:
+
+» Le train s'arrête. Un employé annonce la station d'une voix enrouée et
+de façon inintelligible.
+
+»--Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un
+mot de ce que vous dites.
+
+» L'employé, se retournant:
+
+»--Faudrait-il pas vous f... des ténors pour 90 francs par mois».
+
+Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans
+accuser cet honnête et probablement illettré employé de plagiat, sans le
+traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire,
+peut-être même de lui apprendre, qu'en répondant ainsi au susdit
+voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jetée du haut de la
+scène de l'Opéra par un acteur en courroux, _au dix-septième siècle_!
+
+C'est, en effet, en 1696 que la scène se passa.
+
+On jouait sur la première scène lyrique ... de l'époque, _Ariane et
+Bacchus_, tragédie-opéra, avec un prologue, dont les paroles étaient de
+Saint-Jean et la musique de Marais.
+
+Au cours des représentations de cette oeuvre lyrique, l'acteur qui jouait
+un des principaux personnages tomba malade. Obligé pour le remplacer de
+prendre une doublure, le directeur s'adressa à un de ces chanteurs
+subalternes, accoutumés à être sifflés, lorsqu'ils veulent sortir de
+leur étroite sphère.
+
+Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) était chargé à l'improviste de
+représenter un personnage royal.
+
+Ce roi postiche et hétéroclite parut donc et fut naturellement sifflé.
+
+Mais comme cet accueil discordant n'était pas pour lui chose nouvelle et
+que, dès longtemps habituées à cette musique ... wagnérienne, avant la
+lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement
+le parterre et sans se déconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit
+avec un étonnement simulé:
+
+» Je ne vous conçois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez
+que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner
+une voix de mille écus.
+
+Et avant l'employé de P-L-M., un autre acteur avait déjà resservi cette
+même phrase, au public, dans les mêmes circonstances.
+
+C'était en 1705, on jouait _Alcine_ tragédie-opéra avec prologue,
+(--paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enroué,
+chargé de remplacer au pied levé une vedette, et la remplaçant aussi mal
+que possible, qui la jeta en réponse aux sifflets des spectateurs.
+
+Ce qui prouve--car il faut toujours une moralité--qu'on n'invente rien
+de nouveau et qu'il ne faut pas s'étonner si, disant quelque part un mot
+drôle, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous répond:
+
+--Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827.
+
+
+
+
+BILLET DE FAVEUR
+
+_A G. BESOMB._
+
+
+Messieurs les secrétaires des théâtres de Paris--subventionnés ou
+non--se réunissent au moins une fois l'an afin de résoudre cette grave
+question: la suppression des billets de faveur.
+
+Très grave et très importante, en effet, cette fameuse question des
+billets!
+
+Moins compliquée à coup sûr que la question d'Orient, elle ne laisse pas
+d'être assez embarrassante.
+
+Tous les jours, le nombre des quémandeurs de places va s'augmentant et,
+si messieurs les secrétaires de théâtres ne s'empressent pas de mettre
+un frein à la fureur des flots ... de raseurs, ils conduiront bientôt
+leurs patrons à la ruine.
+
+Le Parisien ne peut se résoudre à payer sa place. La mode--déjà
+vieille, hélas!--consiste à aller au spectacle _oculo_. Et non
+seulement, le solliciteur se rencontre parmi les gens les plus pschutt,
+mais encore dans le peuple.
+
+L'ouvrier ne paie pas plus sa place que le gommeux. Il trouve, je ne
+sais comment, le moyen d'entrer sans bourse délier. Est-ce au moyen de
+bassesses auprès du chef de claque qui l'embauche _au service_ parce
+qu'il est pourvu de battoirs gigantesques? Est-ce parce qu'il est bien
+avec un contrôleur? Est-ce parce que sa femme a une amie qui est cousine
+d'une ouvreuse? Toujours est-il que la préposée à la location a rarement
+la bonne fortune d'apercevoir sa silhouette.
+
+La seule différence qui existe entre le grelotteux et le titi, c'est que
+celui-ci se meurtrit les chairs sur les bancs du paradis, pendant que
+celui-là se prélasse aux fauteuils.
+
+Un de nos amis, secrétaire du théâtre des Folichonneries Érotiques, nous
+communique quelques lettres de solliciteurs. Elles valent la peine
+d'être lues en bonne compagnie.
+
+Premier exemple:
+
+ A monsieur, monsieur le secrétaire «général» du théâtre des
+ Folichonneries-Erotiques.
+
+(Le solliciteur est persuadé que le qualificatif général attendrira
+l'unique secrétaire).
+
+ _Monsieur,
+
+J'ai fait un rêve (qui n'en fait en ce bas monde?) sera-t-il jamais
+réalisé?_ Chi lo sa!... _dirait l'Italien. C'est d'assister à une
+représentation de_ Mâchoire d'âne.
+
+_Les colonnes de mon journal sont remplies de louanges en faveur de ce
+chef-d'oeuvre. Il paraît que c'est merveilleux. Et cela doit être, car si
+le_ Nuage _le dit, c'est que c'est vrai. (Oui, je lis le_ Nuage; _que
+voulez-vous, il ne coûte qu'un sou et le format est si grand que nous
+avons tous de quoi lire. Ainsi ma femme ne s'intéresse qu'aux accidents;
+moi, ce sont les nouvelles à la main qui me passionnent, Eudoxie dévore
+les romans, c'est de son âge--et Réglisse, le mioche, déchiffre les
+rébus comme pas un).
+
+Voici mes titres à la faveur du billet que je sollicite:
+
+J'ai fait un acte intitulé_ Plumpuding _et qui a été joué deux fois à
+Auxerre et une fois à Sens. On l'a répété à Joigny, mais l'ingénue a été
+obligée de s'aliter afin de ... enfin je ne peux pas en dire plus long._
+
+_Je crois donc que, comme auteur dramatique, j'ai des droits à la loge
+que vous allez avoir l'extrême obligeance de laisser chez le concierge à
+mon nom.
+
+Agréez, monsieur le secrétaire général du théâtre des
+Folichonneries-Erotiques, avec mes remerciements anticipés, l'assurance
+de mon profond dévouement._
+
+ EUSÈBE FLORVILLE.
+
+_(Je m'appelle Maclou, mais je signe Florville pour des raisons de
+famille qu'il serait trop long de vous expliquer.)
+
+P.-S.--Ah! mettez mon avant-scène au nom de Florville._
+
+Passons à un autre.
+
+ _Monsieur le secrétaire,
+
+Dès ma plus tendre enfance, ce que les poètes appelleraient ma prime
+jeunesse, j'ai montré un goût très prononcé pour l'art dramatique. Mes
+parents, qui ne voulaient pas que je fusse_ saltimbanque, _me mirent à
+l'école des frères, mais, malgré les excellentes leçons que je reçus
+dans cet établissement illaïque, je n'appris rien du tout. Ma très vive
+intelligence ne comprenait pas aisément le calcul; l'histoire et la
+géographie étaient trop arides pour elle et toujours, mon esprit se
+montrait rétif à la connaissance de la grammaire.
+
+Je n'eus qu'un seul succès à la pension. Un succès d'acteur (déjà!) dans
+une pièce que nous jouâmes, à la fin de l'année, à l'occasion de la
+distribution des prix. A un moment donné, je devais imiter le cri de
+l'âne, dans la coulisse et je m'acquittai de cette tâche avec un naturel
+si parfait, qu'on me fit bisser. L'auteur me conduisit alors sur la
+scène, en me montrant au public et me fit ce compliment, que je
+n'oublierai jamais de ma vie: Un âne et vous, il n'y a pas de
+différence!»
+
+Ma carrière était donc au théâtre. Je n'ai pas le temps de vous raconter
+tous mes engagements; tant pis pour vous! car, c'est extrêmement curieux
+de voir par quelles phases, j'ai passé, et, comment je suis arrivé à me
+faire cette situation que l'Europe artiste m'envie, à l'heure qu'il est.
+
+Bref, car, je vois que le courrier s'avance, devant jouer, le mois
+prochain, le rôle de Flip dans _«Mâchoire d'âne»_, je ne serais pas
+fâché de voir comment le tient ce garçon que vous avez engagé.
+
+Ce n'est pas pour en faire mon profit, certes, mais il faut tout voir.
+
+En attendant cinq heures, heure à laquelle je viendrai chercher mon
+billet, je vous salue bien, monsieur le secrétaire,_
+
+ BAFOUILLARD
+ Grand premier comique des théâtres de Toulouse, Lille et Elbeuf.
+
+Voyons celle-ci:
+
+ _Mossieu,
+
+Cé moa ki é fé la rob de madame Therez et afin de voar les fé quel fet,
+vous sriez bien emabe de me donné deux places, j'irai avec Gule.
+
+Merci bien, bien, assurance simpathique._
+
+ Veuve PRIFIXE, tailleuse.
+
+Et:
+
+_Si tu donnes un billet a ta fafame chérie, t'oras c'qu'tu veux._
+
+ BÉBÉ.
+
+Autre musique:
+
+ _Monsieur,
+
+Puisque je ne peux parvenir à toucher un sou de ce qui m'est dû,
+
+Vous me dédommagerez de mon attente en m'octroyant des places.
+
+Si je n'en ai pas cinq pour ce soir, gare à la sortie!_
+
+ Votre créancier: SCHEFER, bottier.
+
+Et enfin!
+
+ _Vieux.
+
+J'viens t'rendre grand service, envoie baignoire très grillée à bibi,
+
+Ton directeur devra reconnaissance d'remplir sa boîte.
+
+ Merci et tout à la joie,_
+ OSCAR.
+
+ * * * * *
+
+J'en passe et des plus drôles!
+
+
+
+
+CHEZ MOMUS
+
+_A. Ed. LHUILLIER._
+
+
+Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connaît, le
+père Momus, le grand faiseur de revues breveté s. g. d. g., le grand
+abatteur de féeries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique
+pourvoyeur des petits théâtres, le dernier survivant des auteurs de
+pantomimes.
+
+Tout Paris défile de deux à six dans _sa_ chambre. Car son appartement
+se compose exclusivement d'une pièce et d'un tout petit cabinet de
+toilette. La pièce de résistance lui sert donc de chambre à coucher, de
+salon, de salle à manger et de cabinet de travail.
+
+Cette chambre «à tiroirs» est absolument encombrée de meubles bizarres,
+de tableaux de maîtres ... et d'élèves, surtout, de photographies
+d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en plâtre, en terre
+cuite, en saxe; il y en a pour tous les goûts; aux murs, on ne pourrait
+trouver la surface d'une pièce de cinq francs, inoccupée. Le papier qui
+tapisse ce musée intime, disparaît complètement derrière les panoplies
+arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes
+turques ... autant de souvenirs qui ont été rapportés à Momus par des
+amis de toutes provenances.
+
+Impossible de remuer dans ce capharnaüm sans casser quelque chose. Je me
+rappellerai toujours ma première visite à Momus. J'arrive porteur d'une
+lettre de recommandation; j'étais tellement troublé par la présence de
+ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de
+la cheminée. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je décroche les
+embrasses d'un rideau.
+
+Et Momus de me dire, gaiement:
+
+--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier....
+
+Cette phrase me remit tout à fait.
+
+Momus perche au cinquième, au coin de la rue Taitbout et du boulevard.
+Il a une fenêtre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est
+impraticable, barrée qu'elle est par l'immense table de travail.
+
+Combien de fois ai-je gravi ces étages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse
+chez Momus! On est toujours sûr d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on
+en entend de drôles, je vous assure! Les potins de coulisses sont
+dévoilés dans toute leur crudité. C'est là, seulement qu'on apprend le
+motif véritable qui a poussé Pichu à refuser son rôle, dans la nouvelle
+pièce de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on
+répète au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'étoile mâle
+de ce théâtre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent
+jaser un brin vers cinq heures, la répétition finie; aussi Momus est-il
+au courant de tout et de tous, par _ouï dire_.
+
+Quel brave et spirituel bonhomme! Son âge? personne ne le sait, il
+l'ignore peut-être lui-même. Tout rasé, comme il convient à «l'ami des
+artistes», portant perruque, Momus se lève invariablement à six heures,
+il se met au travail à sept; à neuf heures il déjeune d'un oeuf à la
+coque et d'une tasse de thé. Et à partir de midi, commence le défilé des
+auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant à l'art de
+quelque côté.
+
+A six heures et demie, Momus s'habille et va dîner en ville, car notre
+vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dîne
+jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le reçoit à sa
+table, demain ce sera M. Machin qui sera son hôte.
+
+Et c'est bien naturel qu'on recherche la société de Momus; il est si
+gai, si fin conteur et en même temps si réservé dans ses gauloiseries!
+Il vous dit les choses les plus raides avec une naïveté telle, qu'on
+finit par les trouver toutes naturelles.
+
+Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a
+eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau père et fils,
+Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit
+avoir un stock d'anecdotes assez amusantes.
+
+Toujours vêtu d'une manière irréprochable, cravate à la dernière mode,
+linge d'une blancheur immaculée, Momus cache bien les lustres qu'il doit
+avoir.
+
+Personne ne possède autant et d'aussi belles connaissances que ce
+spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez
+un de ces gros albums qui sont sur ce guéridon et vous trouverez des
+dédicaces de Clairville, Thiboust, Barrière, Bayard, Duvert, Cogniard,
+etc, etc.
+
+Momus ne possède qu'une seule chambre, comme je l'ai déjà dit plus haut.
+Et néanmoins, il trouve moyen de réunir dans cette unique pièce, le jour
+de sa fête, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystère. Ce qu'il y
+a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... à y
+venir, car je vous certifie que, cette nuit-là ... on est véritablement
+chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il
+les disperse aux quatre coins de la salle!
+
+Et comment ne pas se dérider en compagnie de tous les comiques de Paris?
+Le petit tapis qui est devant la cheminée a été foulé par tous les
+grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un
+pareil intermède, il ferait pour sûr une brèche à sa fortune.
+
+Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici
+Rousseil aux mâles et tragiques accents; voilà Théo, la divette des
+Variétés; ici Fusier, le gai compère; derrière lui, la bonne et honnête
+figure de Paul Legrand, dernier mime, le célèbre Pierrot; tous enfin se
+donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple
+d'un air paternel.
+
+Il y a quelques ... années, il s'en est passé une bien bonne chez Momus.
+A ses _five o'clock_, venait assidûment Adolphe, qu'on pourrait assez
+justement dénommer Poivreau, vu son état d'émotion continuelle.
+
+Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entré à l'Odéon, pour en
+ressortir du reste aussitôt, son début n'ayant pas été précisément
+heureux et s'étant borné à deux soirées, que les étudiants--gens
+pervers--égayèrent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien
+digne de la plume de Balzac.
+
+Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, hélas! avec l'auteur
+immortel de là «Comédie humaine», je vais essayer, cependant, de vous
+esquisser Poivreau ... non, Adolphe.
+
+Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule),
+assez grand, très myope, un air de saleté désagréablement répandu sur
+toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--réussi comme acteur,
+eut l'idée néfaste de faire de la direction, en province. Après
+plusieurs tentatives uniformément désastreuses, et le séjour des villes
+départementales n'étant pas, par cela même, d'une sécurité absolue pour
+lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale.
+
+Il vint donc à Paris, où il vivote en organisant à Meaux ou à
+Coulommiers des petites représentations qu'il rend, il faut l'avouer,
+on ne peut plus extraordinaires par l'appât irrésistible de son
+concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son
+nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le
+public ... la première fois. De mémoire d'homme, on ne se rappelle pas
+lui avoir vu donner une seconde représentation, à la demande générale,
+dans la même ville.
+
+Bref, Adolphe est extrêmement connu ... au café de Madrid et à la
+Chartreuse, estaminets uniquement fréquentés par les chanteurs de
+chansonnettes en quête d'alcazars et par les clowns en rupture de
+maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce
+cabaret extrêmement artistique.
+
+Adolphe possède, entre mille prétentions, celles d'homme à bonnes
+fortunes et, sous prétexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en
+vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pâmoison
+duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse.
+
+Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne
+travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem
+Saint-Honoré.
+
+Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrières, aux bottines
+vissées! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes
+dames, aux comtesses qui mènent le high-life à grandes guides qu'il
+s'adresse!
+
+A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armoriées! les couronnes
+princières! il ne jette son dévolu que sur une friponne titrée.
+
+C'est encore lui qui le dit.
+
+Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se déchaussait pas
+pour mentir.
+
+Un jour, Momus reçut une lettre, portant cette suscription:
+
+ * * * * *
+
+ _A Monsieur MOMUS_,
+
+ _Auteur dramatique_.
+
+et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne
+microscopique que le contemporain du père Dupin n'aperçut pas tout
+d'abord:
+
+ _Pour remettre à M. Adolphe_.
+
+Naturellement Momus, ne lisant que son nom, décachette et lit.
+
+Ah! grands dieux!!!
+
+Ce qu'il lut!! non, je renonce à vous en raconter le contenu; c'est en
+mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le
+légitime fou rire qui s'empara de Momus.
+
+Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du
+poulet:
+
+ «Mon chérit,
+
+» Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta
+petite famme vilain méchant jalou, lâche ta famille, c'est moi qui
+payerai le dîné, je te ferai du plompoudin. At tu retrouvé ton
+portemonnais tu père toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je
+t'embrace bien fors et je te remercit des places au téâtre qeu tu m'a
+envoillié par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la
+présante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui
+t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus chés nous il
+est coché chés une grande cocotte madame l'a mit à la porte pardone mon
+grifonage je suis pressé je t'adresse c'ete letre chés ton ami Momuz où
+tu m'a di queu ta été l'autte jour,
+
+Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou,
+
+ «JOSÉPHINE CACHET.
+
+» j'ai perdu ton adrese.»
+
+Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcinée d'Adolphe ...
+qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure.
+
+Nous nous empressâmes--naturellement--de prendre une copie de ce
+chef-d'oeuvre; nous étions une douzaine à connaître l'épître, aujourd'hui
+nous sommes davantage.
+
+
+
+
+UN CHANTEUR COMMERÇANT
+
+_A C. de RODDAZ._
+
+
+Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, épicier ou coiffeur, ayant
+du goût pour la musique, par exemple, et s'exerçant le soir, les travaux
+finis, à déchiffrer quelque partition wagnérienne; ainsi mon dentiste,
+aussi bon chirurgien qu'aimable garçon, se livre régulièrement après son
+dîner, sur son violoncelle, à une folle sarabande de croches et de
+doubles croches.
+
+Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se
+voit que très rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'_artiste
+marchand_;--ces deux choses, _art_ et _commerce_, étant si
+diamétralement opposées qu'on ne conçoit pas un individu qui s'est voué
+à l'art par goût, trouvant dans la journée le moyen de débiter quelques
+denrées coloniales ou autres.
+
+Et pourtant, il existe. Il m'a été donné de le voir cet oiseau rare, ce
+merle bleu.
+
+Voici dans quelles circonstances:
+
+Dernièrement, je fus appelé pour un grand mariage, en province, et nous
+étions là, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi.
+
+J'avais beaucoup entendu parler de lui.
+
+Il habitait la ville où nous étions et ne chantait guère que dans les
+soirées données dans son département.
+
+Très bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien
+étrange, notre héros.
+
+Chauve à rendre des points à une bille de billard, il possède la plus
+épaisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait été donné de
+contempler.
+
+Après son premier morceau, je le félicitai bien sincèrement.
+
+--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous
+connaît un peu à Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite
+une réputation superbe.
+
+--Oui, je sais bien, j'ai même pour amis des gens illustres, tels que
+Faure.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais dû y aller ... à présent,
+voyez-vous, c'est fini.
+
+--Comment fini! vous avez?...
+
+--45.
+
+--Eh bien?
+
+--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait.
+
+--Votre ...
+
+--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-être pas?
+
+--Non, rien.
+
+--Je vends du champagne.
+
+--Ah! bah!
+
+--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'étais jeune, mes parents
+ne voulaient sous aucun prétexte m'entendre parler chant ou théâtre;
+alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un
+ami, propriétaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme
+premier commis, ensuite comme associé et enfin, aujourd'hui, je suis
+seul à la tête d'une importante maison? Vous n'êtes pas sans avoir bu de
+la carte tricolore?
+
+--Non, assurément.
+
+--Eh bien, c'est mon champagne!
+
+--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continué....
+Ah! pardon, j'aperçois le maître de la maison qui vient me chercher ...
+après mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite
+conversation qui m'intéresse infiniment.
+
+ * * * * *
+
+--Vous disiez donc?
+
+--Dès que je gagnai suffisamment, je pris des leçons et lorsque je fus
+assez fort pour voler....
+
+--Vos clients?
+
+--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au théâtre d'ici,
+dans une soirée de gala, donnée sous le patronage du maire.
+
+J'eus du succès et depuis ce temps-là, il ne se donne pas, je ne dirai
+pas ici, mais dans toute la contrée, une cérémonie quelconque, concerts
+pour les crèches, représentations au profit des pauvres, mariages,
+cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher.
+
+Je suis, chose assez rare, prophète dans mon pays; mes compatriotes
+m'adorent ... peut-être bien, parce que je ne les ai jamais quittés pour
+la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai énormément de leçons.
+
+--Ah! je comprends alors....
+
+--C'est égal, le moindre petit nom à Paris, ferait bien mieux mon
+affaire.
+
+--Bah! vous êtes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas.
+
+Mais il doit s'en passer de drôles, tout de même, avec ce cumul
+bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos:
+
+La scène représente une soirée dans le monde.
+
+Accessoires: lustre brillamment éclairé, piano dans un coin, habits
+noirs au-fond; à l'avant-scène, dames et demoiselles luxueusement
+habillées.
+
+X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se lève, le
+maître de la maison enthousiasmé, prend le chanteur par le bras,
+l'emmène au buffet:
+
+--Charmant! délicieux! suave! exquis!
+
+--Mille fois trop aimable.
+
+--Non, non, c'est sincère. Vous devez avoir besoin de vous rafraîchir,
+sans doute?
+
+La figure du chanteur, de souriante qu'elle était, devient grave tout à
+coup.
+
+Le maître de la maison, _gracieux_.--J'ai un champagne excellent!
+
+LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard.
+
+BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche?
+
+LUI.--Non, tricolore.
+
+BIDOUILLARD, _chauvin_.--Vive la France! (_plus calme_.) Je vais vous
+offrir mon nectar.
+
+LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer.
+
+BIDOUILLARD.--Du mien?
+
+LUI.--Non, du mien.
+
+BIDOUILLARD, _étonné_.--Hé?
+
+LUI, _s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque
+honteux._--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne
+délicieux?
+
+BIDOUILLARD, _ébahi_.--Hein?
+
+LUI.--Je pourrais vous céder ça, dans des conditions extrêmement
+avantageuses.
+
+BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment.
+
+LUI.--Ah! ça ne fait rien; nous en reparlerons (_à part_) après mon
+second morceau.
+
+MADAME BIDOUILLARD, _survenant_.--Ces dames réclament avec insitance
+_Mandolinata_.
+
+Lui.--Avec plaisir, madame!
+
+Le chanteur-commerçant disparaît.
+
+On aperçoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de
+champagne.
+
+ * * * * *
+
+Double dièze et aï mousseux!
+
+
+
+
+LE CONCERT DE LA PLACE DE LA BOURSE
+
+_A. ALF. et EUG. BÉJOT._
+
+
+Vous connaissez sûrement l'_Eldorado_, l'Opéra des cafés-concerts; la
+_Scala_, qui donna l'hospitalité à une princesse pour de bon; les
+_Ambassadeurs_, rendez-vous des pschutteux tout à fait v'lan, en été;
+l'_Alcazar_, que la foule assiège en ce moment pour applaudir chaque
+soir Fusier, le gai compère; mais je parierais bien que vous ne
+connaissez pas le _Concert de la place de la Bourse_.
+
+ * * * * *
+
+Ah! dame, comment deviner l'existence de ce ... cette réunion ... qui, à
+l'encontre des établissements cités plus haut, dédaigne les
+affiches-réclames, les voitures-annonces, et tout ce qui peut appeler
+sur elle l'attention publique. Au lieu de rechercher le bruit et la
+renommée, ce ... cette société écarte avec soin tout ce qui pourrait
+renseigner sur son ... fonctionnement! Vous ne comprenez, peut-être, pas
+très bien; n'est-pas? Cela ne m'étonne pas: comment, en effet, ne pas
+rester stupéfait à l'idée seule, d'acteurs évitant la presse, de
+musiciens insensibles à la vue d'un auditoire nombreux?
+
+Voulez-vous que j'augmente encore votre surprise? Les soirées en
+question ne sont ni mensuelles, ni hebdomadaires ni quotidiennes; elles
+sont ... ou elles ne sont pas, selon le bon plaisir des acteurs ou selon
+la température, car, s'il pleut, nos chanteurs, ces rossignols en
+veston, se calfeutrent dans leur nid tout là-haut, tout là-haut au
+cinquième étage!
+
+--Mais leur directeur ne leur intime donc pas....
+
+Ils n'ont pas de directeur (les veinards), pas de maître, pas de tyran.
+En vrais démocrates de l'art, ils sont en république: seulement c'est
+une république ... artistique, rien de l'autre; autrement dit, ils sont
+en société comme aux Français ou mieux au Château-d'Eau (direction
+Bessac and Company). Les trois mots magiques qui flamboient sur nos
+monuments: Liberté, égalité, fraternité, sont remplacés chez eux par ces
+trois noms mythologiques «Melpomène, Thalie, Euterpe.»
+
+Et pour mettre enfin le comble à votre ahurissement, je vous dirai que
+nos artistes ne sont pas payés; ils disent, jouent ou chantent _pro ipsa
+arte!_
+
+Mais comme je vois vos yeux à moitié sortis de leur orbite, vos cheveux
+drus et vos nerfs contractés, je vais faire cesser cet affolement, bien
+compréhensible du reste, en vous donnant la clef de l'énigme.
+
+ * * * * *
+
+Il y a quelques semaines, par une belle soirée d'automne, comme octobre
+nous en réserve quelquefois, je descendais lentement vers huit heures la
+rue de la Banque, pensant à mille riens qui portaient mon esprit bien
+loin de mes pas et me faisaient oublier mon itinéraire, lorsque
+j'aperçus devant la Bourse un cercle du curieux. Tout d'abord, je n'y
+prenais pas garde, sachant que de longue date les financiers,
+boursicotiers et badauds désintéressés ont pris la bonne habitude de
+stationner des heures durant, en groupes plus ou moins sympathiques,
+devant le temple de Plutus.
+
+Je poursuivais donc mes pas, lorsque des applaudissements aussi nourris
+que chaleureux, dirait Prud'homme, attirèrent de nouveau mon attention
+et me décidèrent à m'approcher de cet endroit que j'avais jugé de voir
+être un banal rassemblement.
+
+Pressentant un orateur loquace ou un ivrogne joyeux, et m'apprêtant à
+recevoir un flot d'éloquence ou de ... je m'approchai.
+
+ * * * * *
+
+Ah! que grandissime fut donc mon ébahissement! Tout d'abord trois ou
+quatre rangs compacts de gens debout: devant eux, des privilégiés
+trônaient, assis sur les bons sièges en fer de la maison ... (pas de
+réclame) et enfin, au milieu du cercle, un gamin, vrai type de Gavroche
+endimanché, le chapeau sur l'oreille et les mains dans ses poches,
+récitant le _Souvenir de la nuit du 4_, d'Hugo, et avec quel
+emportement! quelle fureur! Je ne sais ce que l'empire a fait à ce
+moutard et si c'est une offense personnelle, mais saprelotte, il lui
+garde un chien de sa chienne! Aussi, vous dire les trépignements et les
+bravos recueillis par ce farouche déclamateur est impossible.
+
+Pour faire trêve à cette émotion générale, une partie de l'auditoire
+demanda sur l'air des Lampions: Pâtissier! Pâtissier! Alors, sans se
+faire attendre, parut la frimousse éveillée d'un marmiton de chez
+Julien, vrai pâtissier de féerie. Ce jeune éphèbe, gâte-sauce par état
+et baryton par goût, entra donc «dans le rond» et entonna d'une voix
+fraîche les _Blés d'or_.
+
+Cette romance sentimentale--genre Debailleul--parut être du goût
+général, car, à l'annonce de ce titre estival, un murmure approbateur
+courut dans l'auditoire et le refrain fut repris par le public avec un
+ensemble qu'on eût cru conduit par Danbé. Rappels et bis ne firent point
+défaut à cet émule de Maurel-Vatel.
+
+Au pâtissier lyrique succéda un petit chasseur de chez Champeaux, qui
+vint à son tour monologuer avec le _Monsieur qui a un tic;_ son succès a
+dû lui faire des jaloux....
+
+La bise commençait à souffler, je partis sans prendre de contre-marque
+imaginaire.
+
+ * * * * *
+
+Mais, tout en marchant, je songeais à ce bizarre concert en plein vent.
+Bien curieuse, en effet, cette salle de spectacle dont le plafond est le
+grand ciel bleu, où Phoebé sert de lustre, les réverbères de herses, les
+bancs verts de fauteuils d'orchestre, et où la Bourse elle même, ce
+monument si sévère dans la journée, ne craint pas de se rabaisser en
+tenant lieu, la nuit venue, de toile de fond, et où enfin, en fait
+d'étoiles, il n'y a que celles qui brillent au firmament!
+
+Ce qui donne encore une note bien originale à ce décor, ce sont les
+deux statues de Pradier et Petitot. (La Fortune et l'Abondance) qui, du
+haut de leur piédestal, contemplent maternellement cette tentative bien
+digne de louanges: la propagation de l'amour de l'art!
+
+Ah! c'est bien là, le vrai, le seul théâtre populaire ... ou je ne m'y
+connais pas.
+
+
+Et quel bon public que celui qui est là!
+
+Gobeur en diable, il a ses préférés; il fait des entrées aux «forts» et
+parfois, lorsque l'enthousiasme est à son comble, il jette des sous que
+s'arrachent ... les loueuses de chaises qui prêtent gratis leurs sièges.
+
+Pour finir, un mot absolument authentique.
+
+Comme je félicitais une jeune ouvrière qui venait d'expectorer quelques
+vers de Manuel, et lui demandais si elle pensait «faire du théâtre» plus
+tard. Mimi Pinson me répondit avec une pointe d'orgueil:
+
+--Oh! oui, monsieur. Du reste, je suis allée voir M. Lapommeraye et il
+m'a dit que je réussirais très certainement, car j'avais le profil de la
+République.
+
+
+
+
+SANS LE VOULOIR
+
+RONDEAU SANS MUSIQUE
+
+_A Paul HENRION._
+
+
+ Sans le vouloir, un soir, on se promène,
+ Sans le vouloir on rencontre un minois
+ Dont l'aspect frais et riant, vous amène
+ A cheminer ensemble, en tapinois.
+
+ Sans le vouloir on rit, on jase, on cause,
+ Sans le vouloir on lui donne le bras,
+ Sans le vouloir vous offrez quelque chose;
+ C'est accepté ... sans faire d'embarras.
+
+ Sans le vouloir on prend une voiture.
+ Sans le vouloir on tient de gais propos,
+ Sans le vouloir tout bas on lui murmure
+ Des mots d'amour ... exigeant le huis clos!
+
+ Sans le vouloir on arrive, on se quitte,
+ On se sépare en se serrant la main;
+ Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite
+ A faire encor, à deux, même chemin.
+
+ Sans le vouloir, la semaine suivante,
+ On prend le train pour aller dans les bois;
+ Sous la tonnelle, en déjeûnant l'on chante,
+ Quitte à froisser le vertueux bourgeois,
+
+ Sans le vouloir dans les champs on s'égare,
+ L'un contre l'autre étroitement serrés,
+ Et l'on revient, _Lui_, fumant son cigare,
+ _Elle_, baissant ses yeux mal assurés.
+
+ Sans le vouloir on se met en ménage,
+ Sans le vouloir on y reste dix ans,
+ Sans le vouloir, hélas! on n'est pas sage,
+ Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants.
+
+ Sans le vouloir, alors, en se marie,
+ Pour bien finir ce qu'on a commencé,
+ Et l'on s'en va, joyeux, à la mairie
+ Lancer un oui, d'un ton bien décidé!
+
+ Et voilà comme on a changé sa vie,
+ Un soir d'été, causant sur le trottoir,
+ Avec deux yeux qui vous faisaient envie,
+ On est heureux et c'est sans le vouloir!
+
+
+
+
+LES SOUFFLEURS
+
+_Au commandant GEORGIN_.
+
+
+Le lendemain d'une _première à succès_, on peut lire dans les journaux
+le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des
+décorateurs, le bon goût du costumier, l'adresse des couturières; on
+félicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas,
+qu'aucun courriériste ne nomme, et qui, pourtant, a droit à un salut;
+C'est le souffleur.
+
+Et cependant, quel auxiliaire pour les mémoires incertaines! Sans lui,
+le jeune premier bafouillerait étrangement et la duègne, si rompue à la
+scène, perdrait complètement la tête, si elle ne se _savait tenue_.
+
+Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se
+disent qu'à la moindre absence cet humble leur «en verra le mot» et cela
+les tranquillise.
+
+Et c'est cet homme, dont la collaboration est si nécessaire, le concours
+si indispensable, qu'on ne remercie même pas par un mot d'encouragement!
+Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles,
+d'être seulement cité, fût-ce après la petite Trottoirine, dont
+l'opulent corsage fait seul le succès. Aussi, éprouvé-je le besoin de
+parler un peu de ce méconnu. C'est une classe si intéressante à étudier,
+que celles de ces gens modestes dont le seul agrément est la vue des
+mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits bénéfices....
+
+Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer!
+
+Tel acteur qui ne sait pas un mot de son rôle et que cela rend furieux,
+à cause du directeur qui est à l'avant-scène, lui dit d'un ton bourru:
+
+--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan.
+
+Tel autre qui, au contraire, sait _à la lettre_ (c'est même là son seul
+mérite) veut faire le malin et lui dit impatienté:
+
+--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme ça, vous voyez bien que
+je sais.
+
+La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas
+réussi à prendre une place sur la scène, en a prise une dessous.
+
+C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas
+de mise en scène embarrassants.
+
+Un type bien amusant, c'est le souffleur _gobeur_.
+
+C'est un jeune, celui-là! Il n'est pas encore blasé et s'amuse dans son
+trou, plus que le titi qui a payé sa place.
+
+Pour lui, la pièce est toujours nouvelle; il sait tous les rôles par
+coeur, y compris ceux des femmes et pourrait, à la rigueur, souffler sans
+brochure.
+
+Il faut le voir pendant la pièce, soupirer avec l'amoureux, rire avec le
+comique, pleurer avec l'ingénue, maudire avec le père noble; il sanglote
+trépigne, chauffe le traître, encourage la duègne et s'oublie parfois
+jusqu'à crier au premier rôle: «Vas-y!»
+
+Heureux enfant, qui croit que c'est arrivé! Laissons-le à ses chères
+illusions! Pleure, exulte, va! ça vaut mieux que de blaguer la
+situation!
+
+Combien je préfère ce souffleur convaincu à celui qui la fait _au
+blasé_!
+
+Voyez-le dans sa niche, renfrogné, regardant dédaigneusement les
+artistes et semblant leur dire:
+
+--Êtes-vous assez mauvais!
+
+N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne
+manquant jamais l'occasion de s'écrier, si l'on vient à lui parler de
+Saint-Germain:
+
+--Ah! si vous aviez vu Arnal!
+
+Un souffleur extraordinaire, c'est le père Ronflard.
+
+Très curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant,
+comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le
+mêlé-cassis chez le concierge du théâtre, buvetière de messieurs de
+l'orchestre, machinistes et autres employés, il reste enfoui dans le
+fond de sa boîte et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment précis où
+le rideau se lève; et ce n'est pas la sonnette qui l'a réveillé, non
+plus que la petite _polka-vinaigre_ jouée par l'orchestre: c'est
+l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesuré.
+
+Souffler est extrêmement difficile.
+
+Il faut connaître les acteurs, pour les bien souffler; avoir étudié leur
+caractère, possédé leur tempérament, en un mot, savoir à quelle
+_nature_, on a à faire.
+
+Le véritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scène,
+dans quelles dispositions d'esprit il se trouve.
+
+S'il est gai, porté aux cascades, disposé à ajouter au texte, alors, lui
+laisser la bride sur le cou.
+
+S'il est au contraire, morose, ennuyé, chagrin par suite d'ennuis de
+famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner
+ses effets, approuver son jeu.
+
+Si l'artiste est traqueur, ne pas le lâcher, le tenir serré, afin qu'il
+se sente «soutenu.»
+
+Une chose terrible pour l'artiste _qui sait_, c'est le souffleur qui
+«envoie» tout, prenant _un temps_ pour une absence de mémoire et
+soufflant jusqu'à ce que le comédien ait dit le mot.
+
+C'est horrible alors, de se sentir poussé l'épée dans les reins.
+
+ * * * * *
+
+Un souffleur bien étrange, c'en est un dont on m'a raconté un fait, et
+qu'on pourrait dénommer: le souffleur patriote.
+
+Voici pourquoi.
+
+Un artiste parisien jouait un soir en représentation, dans une ville de
+l'Est.
+
+N'ayant fait qu'un raccord, dans la journée, avec les comédiens de la
+troupe sédentaire, la pièce était loin d'être _fondue_, aussi à un
+moment donné, le spectateur initié aux choses de théâtre eut pu
+remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, _un loup_,
+c'est-à-dire le désarroi que procure parmi les acteurs une réplique
+omise ou une entrée manquée.
+
+L'artiste, très ému, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en
+représentations dans une ville de province (la province se vante d'être
+plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs
+qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possédant une mémoire
+impeccable et, ce qui n'est pas à dédaigner au théâtre, l'esprit d'à
+propos, perd la tête et se voit dans l'impossibilité absolue
+_d'enchaîner_ la situation par une phrase quelconque.
+
+A Paris, cela eut été tout seul, avec un souffleur connaissant son
+métier, mais dans cette bonne ville, l'employé chargé de secourir les
+mémoires troublées heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui
+chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue:
+
+--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant
+les Versaillais!
+
+ * * * * *
+
+Un de mes amis qui jouait un jour le _Pauvre idiot_ si remarquablement
+créé par Laferrière, eut à subir un souffleur étonnant.
+
+On sait qu'un acte se passe dans un cachot où le pauvre idiot est
+enfermé depuis une vingtaine d'années. Et cette longue solitude, cette
+complète ignorance du monde et des choses extérieures ont rendu _idiot_
+le héros de la pièce.
+
+Cet acte doit être _mimé_ par l'acteur chargé du principal rôle.
+
+L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations,
+articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagrées
+devant une chapelle; bref, il mime cet acte.
+
+A la répétition, il avait été convenu entre le souffleur et l'artiste
+que celui-ci ne se mettrait pas à genoux ainsi que l'indiquait sa
+brochure.
+
+Le soir, le moment de la génuflexion arrivé, mon ami supprime ce jeu de
+scène, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait après.
+
+Mais il avait compté sans son hôte; le souffleur lui dit: «A genoux.»
+Signe négatif de l'acteur. «A genoux!» répète plus fort l'enragé. «Non»,
+murmure mon ami. «A genoux!» hurle presque le souffleur sortant à moitié
+de sa carapace. Et il fallut que le comédien obéit au souffleur dont il
+dépendait.
+
+Le chef d'orchestre seul put entendre cet _à parte de l'idiot_:
+
+--Je m'y mets, mais tu me le paieras!
+
+ * * * * *
+
+Il m'a été donné d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier
+rôle aussi mauvais que prétentieux, il souffrait de cette situation
+pénible: habiter les dessous.
+
+Très fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant
+Delacroix, mettait sur ses cartes: _de La croix_, en deux mots, sans
+doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en
+descendait pas moins des Croisés.
+
+Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le compétent, sous prétexte
+qu'il avait joué avec des artistes du Français, on ne pouvait lui
+adresser la moindre observation. Or, un jour, à un artiste qui lui
+faisait une remarque, il répondit cette phrase monumentale:
+
+--Monsieur, vous saurez que j'ai soufflé Ballande!
+
+ * * * * *
+
+Et pour finir, je citerai cette anecdote ... salée qui a trait à Déjazet
+la Grande.
+
+C'était en 1868, au théâtre de Grenoble où l'immortelle comédienne était
+en représentations.
+
+Un soir, après le deuxième acte de _Gentil Bernard_, n'ayant pas eu le
+chaleureux succès qu'elle attendait--et qu'elle était en droit
+d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella
+brusquement en ces termes:
+
+--Ah! ça, mon garçon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez
+l'air de dormir? Que diable, à votre âge, vous devez savoir que
+lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer!
+
+
+
+
+UNE MALADIE DE PEAU
+
+_A. G. MAINIEL._
+
+
+Ah! c'était un bien drôle de type que le vieux Marsac, le père de
+Sidonie Marsac, la Dorval moderne.
+
+Né à Clermont (Puy-de-Dôme), ce brave homme avait conservé vivaces les
+qualités et les défauts de l'auverpin.
+
+A côté de fines roublardises, il avait certaines naïvetés par trop ...
+simples et bien faites pour étonner les gens.
+
+On parlera longtemps au quartier Bréda--résidence qu'il a choisie depuis
+la célébrité de sa fille--de sa curieuse maladie.... Oh! oui, l'étrange
+maladie de peau du papa Marsac n'est pas prête d'être oubliée!
+
+Voici cette étonnante histoire qui a défrayé pendant un mois les
+conversations de Notre-Dame-de-Lorette.
+
+Un matin du mois de janvier, alors que les carreaux de vitre sont tout
+barbouillés de givre et que la neige ouate les toits, le père Marsac, en
+s'approchant de la croisée, pour consulter son baromètre, constata non
+sans quelque frayeur, un phénomène assez bizarre sur ses mains: elles
+étaient veinées de noir.
+
+Comme dans toutes les circonstances embarrassantes de sa vie, il fit de
+nouveau appel aux lumières de sa fille:
+
+--Chidonie! cria-t-il par deux fois, viens, viens voir ton père, et
+dis-lui vite che qu'il a.
+
+L'actrice, après avoir regardé attentivement la dextre paternelle,
+réprima un sourire et, pour rassurer l'auteur de ses jours, ajouta:
+
+--Ce n'est rien, va, ça passera tout seul.
+
+--Mais je chuis tigré!... che n'est plus un père que tu as, ch'est un
+tigre, vougri....
+
+--Allons, du calme, ce n'est rien, te dis-je.
+
+--Ch'est égal, je veux aller conchulter un médechin aujourd'hui même.
+
+--Mon Dieu, dit le médecin du père Marsac, ce n'est pas grave, il ne
+faut pas s'effrayer outre mesure; vous allez me mettre là dessus un
+cataplasme de farine de lin, et demain ni vu ni connu, vous aurez la
+peau comme moi.
+
+--Oh! merchi, merchi, monchieur le docteur, je vous promets que votre
+ordonnance chera chuivie, allez!
+
+Effectivement, le soir même, le père Marsac se faisait préparer par sa
+bonne un bon _cataplajme_, qu'il se faisait appliquer sur ses extrémités
+aussi manuelles que zébrées.
+
+Dam! vous dire que cette nuit-là, Morphée se livra à sa petite
+occupation nocturne, qui consiste à effeuiller ses pavots sur le front
+des gens qui oublient, serait mentir, car Marsac entendit sonner toutes
+les heures à la vieille horloge de l'église.
+
+Aussi, dès que l'aube apparut indécise et tremblotante, le _malade_ ne
+fit-il qu'un bond pour s'assurer à la clarté du matin des progrès de la
+cure. Il arracha vivement le linge qui entourait les parties colorées,
+et constatant aussitôt l'impuissance du remède, s'écria:
+
+--Cha n'a rien fait; ch'est encore plus tigré qu'avant.
+
+Qué faire, fouchtra, qué faire! J'irai aujourd'hui même conchulter un
+autre médecin, une chpéchialichte, vougri. Tant pis, cha couchtera ché
+qué cha couchtéra.
+
+A deux heures, le montagnard pénétra dans le salon d'attente du docteur ...
+(pas de réclame), rue Caumartin, à l'entresol.
+
+Six personnes attendaient leur tour, feuilletant impatiemment des
+albums, journaux, laissés là à dessein. Le père Marsac, qui ne savait
+pas lire mais qui ne voulait pas en avoir l'air, prit une brochure
+intitulée _l'art dentaire_ (ce qui indiquait bien qu'on était chez un
+manicure) et s'endormit sur la première page qu'il tenait à l'envers.
+
+Enfin, après deux heures d'attente, la porte du fond s'ouvrit et un
+domestique en livrée introduisit le client auquel nous nous intéressons.
+
+--Mon Dieu, dit tout de suite notre homme, pour dire qué je chouffre, jé
+né chouffre pas, mais ces raies noires m'inquiètent et je ne sais
+comment les faire dichparaître.
+
+Le prince de la science prit une loupe, regarda longtemps, réfléchit,
+s'arma d'une plume, écrivit quelques mots, et remettant le papier à
+Marsac anxieux, lui dit:
+
+--C'est vingt francs!
+
+L'habitant de Clermont fronça les sourcils, s'exécuta avec lenteur et,
+prenant la porte, fila comme un trait, désireux de connaître enfin le
+nom du mal et le remède à suivre.
+
+Une fois dans la rue, il déplia le papier bien cher--bien cher est le
+mot--et lut avec stupeur:
+
+_Délayer du savon de Marseille dans de l'eau et se frotter les mains
+avec;--la crasse disparaîtra aussitôt._
+
+
+
+
+LETTRE
+
+_A NICOLE T._
+
+
+ Le Hâvre, 25 Août 1884
+
+ Mon cher ami,
+
+Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet été?
+
+Je m'éreinte.
+
+Sitôt l'usine fermée, je m'écrie:
+
+--Ah! ah! A nous, la mer!
+
+(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh! à nous, la
+mer.)
+
+Et j'écris tout de suite pour voir s'il n'y a rien à frire au casino de
+Levallois-les-Sables ou ailleurs.
+
+Le directeur, qui ne demande généralement pas mieux que d'animer son
+casino, me répond invariablement:
+
+«Oui, venez!»
+
+Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me
+proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: «Vous payez
+naturellement vos frais de voyage et d'hôtel, ainsi que ceux des
+artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour
+la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez
+les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je
+me réserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre.»
+
+Aussi lui répond-on, comme chez Potin:
+
+--Et avec ça?
+
+Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais généraliser, en
+disant, ce que l'artiste recherche, c'est le _fixe_, le bon fixe: comme
+ça on ne manque pas de cachet.
+
+C'est, je crois, le seul cas où, en été, on recherche les _feux!_
+
+Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument
+déveinard comme directeur.
+
+Lorsque je suis _engagé_, ça marche très bien; mais quand je suis
+_intéressé_, ça ne va plus du tout.
+
+Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre _impresario_, comme disent
+les Anglais ... qui parlent italien.
+
+J'ai la guigne.
+
+Je suis sûr, si je fais une affaire à mon compte, que ce jour-là il
+pleut ou le préfet est à toute extrémité: alors les gens pschutt de
+l'endroit ne vont pas au théâtre....
+
+Et puis quels soucis, quels _embêtements_ ne s'attire-t-on pas!! Ici, il
+n'y a pas de rideau; là, point de rampe; à tel endroit, c'est le trou du
+souffleur qui fait défaut; à tel autre, ce sont les portes qui manquent
+absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller.
+
+Comme à Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous
+arrivons:
+
+--Où est le Casino, ici?
+
+--Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino.
+
+A propos de Luc, un souvenir:
+
+Pour nous habiller, nous nous étions installés dans les cabines des
+bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour étaler
+nos affaires.
+
+Comme psyché, nous avions un de ces morceaux de glace où on se voit vert
+(les établissements de bains et les hôtels de province ont seuls le
+monopole de ces _miroirs_).
+
+Mais à un moment donné, je fais un mouvement--ça m'arrive
+quelquefois--et, v'lan! la planche bascule et la chemise immaculée
+glisse dans la baignoire ... où il restait de l'eau sale.
+
+Heureusement que la chemise était à mon camarade de cabine. Ce que j'ai
+ri!!!
+
+ * * * * *
+
+Dans les petits endroits, malheur à vous s'il vous faut un accessoire
+autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien.
+Je jouais, à Meaux, le _Serment d'Horace_. Vous savez que l'oncle
+Dubreuil appelle sa camériste avec son revolver.
+
+Lorsque je demandai cet instrument nécessaire ... à l'action, on me
+répondit: «Depuis que l'illustre Hédannomur est parti sans payer la
+location des fusils pour les _Quatre Sergents_, l'armurier ne veut plus
+louer ses armes....»
+
+Je termine cette trop longue lettre par la réponse la plus épique qui
+m'ait été faite--et je vous en assure l'authenticité absolue.
+
+A Coulommiers.
+
+Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon.
+
+Le concierge me répond:
+
+--Pour ça, il faut voir le maire.
+
+Ces pays de fromages sont étonnants: quand on veut une cruche, il faut
+aller trouver le maire.
+
+Bien vôtre.
+
+ F. G.
+
+
+
+
+L'ACTEUR RÉALISTE
+
+_A Charles et Victor LEGRAND._
+
+
+Le naturalisme n'existe pas seulement en littérature, il sévit encore et
+surtout au théâtre.
+
+Certains acteurs, sous prétexte d'être vrais, s'habillent, se griment et
+jouent de façon bien amusante, il faut en convenir.
+
+Nous avons tous connu, au Conservatoire, un garçon un peu timbré et que
+nous désignerons, si vous le voulez bien, sous le prénom d'Isidore.
+
+Je n'oublierai jamais sa première classe.
+
+ * * * * *
+
+On sait comment se fait la répartition des élèves au Temple du faubourg
+Poissonnière.
+
+Après l'examen, le doyen des professeurs, alors, le grand Régnier,
+choisit d'abord les élèves qui lui conviennent et laisse les autres à M.
+Got, lequel prend ceux qui ont _une bonne voix_ et passe à M. Delaunay,
+jeunes premiers et ingénues--un genre qui tend à disparaître
+aujourd'hui.--Le reste devenait la propriété de feu Monrose, un comique
+qui enseignait merveilleusement la tragédie.
+
+Ces quatre classes offraient un aspect bien différent.
+
+Chez Régnier: les travailleurs enragés, ceux que le démon du théâtre
+tourmentait et qui voulaient arriver à tout prix (Régnier avait
+généralement les plus hautes récompenses aux concours de fin d'année.)
+
+Chez Got: des farceurs qui ne demandaient qu'à s'amuser et organisaient
+des tournées à Étampes, cette tour d'Auvergne de la Seine-et-Oise,
+Chartres, etc.
+
+Chez Delaunay: la haute gomme, boudinés et copurchics toujours tirés à
+plusieurs épingles; jeunes ... filles pour la plupart très fortes en
+l'art ... de se faire payer hôtel et voiture, mais ne se doutant pas des
+difficultés du théâtre, passant par le Conservatoire parce que c'est le
+tremplin, mais lâchant l'école dès que le vieux est trouvé. A la classe
+de l'éternel jeune premier, on ne voyait que pelisses, bouquets de
+violettes, fourrures ... tout au musc!
+
+Chez Monrose, enfin, autre genre: la bohème (X... aujourd'hui, à l'Odéon,
+qui se coupait les poches parce qu'il n'avait rien à y mettre dedans) les
+échevelés, tragédiens farouches, Aricies pâlottes et grelottantes, beaucoup
+de jolis minois cependant: le maître était amateur!
+
+Pour en revenir à notre héros, Isidore voulait jouer la tragédie ou la
+comédie: peu lui importait pourvu qu'il jouât!
+
+Britannicus ou Crispin, son choix n'était pas fixé.
+
+Ayant lu qu'en 1830, les romantiques se laissaient pousser les cheveux,
+Isidore n'avait rien à envier à Clodion ou à Monsieur de Lapommeraye. Sa
+toison était telle qu'obligé de la natter, il l'enfouissait sous son
+chapeau crasseux.
+
+Cette nature bizarre avait empoigné le créateur d'Annibal, qui le prit
+dans sa classe et s'y intéressa un moment.
+
+--Que savez-vous? lui dit tout d'abord Régnier.
+
+--Je sais _Oreste_, répond Isidore en se cambrant.
+
+--Ah! Eh bien, montez sur l'estrade et dites nous Oreste.
+
+ * * * * *
+
+La scène jouée, le jeune éphèbe regarde, anxieux, la figure du maître,
+pour voir l'effet produit:
+
+--C'est bien, dit celui-ci, vous apprendrez ... Scapin!
+
+Inutile d'ajouter quels éclats de rire, saluèrent cette réplique!
+
+ * * * * *
+
+Ce satané Isidore avait la rage de vouloir être vrai.
+
+--Jouer vrai, il n'y a que ça! répétait-il à satiété.
+
+Il est évident que l'acteur ne saurait fouiller trop minutieusement son
+rôle et en creuser les détails, jusque dans les plus petits recoins,
+mais enfin, il ne faut absolument pas aux dépens du «mouvement,» se
+perdre dans des détails bien souvent subtils; car alors on en arrive à
+faire comme ce malheureux Isidore, quand il jouait les _Folies
+amoureuses_.
+
+Vous vous rappelez sans doute, lecteurs, les vers que Régnard met dans
+la bouche de Crispin:
+
+ Quand on veut, voyez-vous, qu'un siège réussisse,
+ Il faut premièrement s'emparer des dehors;
+ Connaître les endroits, les faibles et les forts.
+ Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe,
+ On ouvre la tranchée,
+
+(Ici, Isidore faisait le geste d'ouvrir avec une clef imaginaire).
+
+ On canonne la place,
+
+(Boum! Boum!! Boum!!! tonnait le comédien).
+
+ On renverse un rempart,
+ (Parapatapouf).
+ On fait brêche.
+ (Tschb!).
+
+ Aussitôt on avance en bon ordre.
+
+(Il marchait comme un soldat dans les rangs).
+
+ Et l'on donne l'assaut,
+ On égorge, on massacre, on tue, on vole, on pille....
+
+Non; je renonce à décrire la pantomime fatigante à laquelle se livra
+l'élève; à ce passage, il sautait hurlait, poignardait l'espace, donnait
+des coups de baïonnette dans le vide, et tout ça, accompagné de pif,
+paf, pouf, pan, ra, ta, pa, ta, pan, pan, tzing, pft! pft! pan!!
+
+ C'est de même à peu près quand on prend une fille,
+
+Sachons gré à Isidore qui, probablement intimidé par l'auditoire, ne
+mima pas ce vers caractéristique.
+
+La tirade finie, ce Lauri dramatique tomba épuisé sur une chaise et la
+classe entière trépigna de joie.
+
+Moralité: Ne cherchons pas trop la petite bête, sous peine de passer
+pour une grande.
+
+ * * * * *
+
+A propos de vérité au théâtre, je terminerai par un mot épique de vieux
+cabot, consciencieuse utilité, qui, ayant à annoncer _de la coulisse_,
+le marquis de Z. dans une pièce se passant sous Louis XV, se grimait
+aussi sincèrement que s'il avait dû paraître en public.
+
+--Était-ce bien utile? lui dit un camarade, en désignant sa perruque
+poudrée.
+
+Et l'autre, sur un ton de mélo:
+
+--Et si le décor tombait!
+
+
+
+
+LAMENTATIONS DE BOIELDIEU
+
+_A Emile BOUCHER._
+
+
+J'étais, l'autre jour, à Rouen, pour les fêtes de Corneille, et, passant
+au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au
+grand compositeur:
+
+ Corneille! Corneille!! Corneille!!!
+ Eh bien, nous ne l'oublierons pas
+ Ce nom qui nous corne à l'oreille
+ Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las!
+ Les Rouennais ont plein la bouche
+ De celui qu'ils nomment leur dieu,
+ Mais moi, l'on me trouve très mouche
+ Et pourtant je suis Boieldieu.
+
+ Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme?
+ Le _Cid_, _Horace_ et puis _Cinna_....
+ Eh bien, moi, je pense qu'en somme,
+ Mon oeuvre est plus pschutteuse, na.
+ Je sais bien qu'il a fait _Dom Sanche_,
+ _Le Menteur_, ça c'est un peu mieux,
+ Mais, moi, j'ai fait la _Dame Blanche_
+ Et puis quoi, je suis Boieldieu.
+
+ Pour lui, seul, la ville est en fête;
+ C'est pour lui que sont accourus
+ Ministres, députés en quête
+ De placer leur speech très diffus.
+ Académiciens (folie!)
+ Bref, on est venu de tout lieu....
+ Et pendant ce temps on m'oublie
+ Moi, le seul, le grand Boieldieu.
+
+ Que de stances ont été lues!
+ Combien de poèmes divers!
+ Et Bornier qui, dans ses «statues»
+ Oublia de me mettre en vers!
+ Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille!
+ Napoléon premier ... tudieu!
+ C'est une insulte sans pareille
+ De lâcher ainsi Boieldieu!
+
+ C'est pour lui seul, ces oriflammes,
+ Ces étendards et ces drapeaux,
+
+ Pour lui seul, les petites femmes
+ Ont arboré de grands chapeaux,
+ Pour lui, la plus belle toilette,
+ Pour lui regards troublants ... pardieu!
+ Mettre ton nom seul en vedette,
+ C'est bien vexant pour Boieldieu.
+
+ Mais bah, pourquoi tout ce tapage
+ Je préfère mon sort au tien,
+ Tous ces gens avec leur ramage
+ T'embêtent et tu ne dis rien.
+ Moi, du moins, Pierre, je n'avale
+ Pas de discours fastidieux,
+ Et si ce n'était la rafale[1]
+ Je rirais, foi de Boieldieu.
+
+[Footnote 1: Il avait fait un temps atroce.]
+
+
+
+
+UN DROLE DE COUPLE
+
+_A P. BONHOMME_.
+
+
+Connaissez-vous les Pittalugue? Non? Oui? ah tant pis, vous me privez du
+plaisir de vous les faire connaître.
+
+--Ça ne fait rien, allez-y, du portrait!
+
+--Vous êtes vraiment bien bon; je commence:
+
+M. et madame Pittalugue sont concierges chez un notaire de mes amis.
+Lui, fainéant comme un groupe de couleuvres, elle ... continuellement
+altérée et se rafraîchissant toujours (C'est même chez madame Pittalugue
+que j'ai observé pour la première fois ce curieux phénomène: le petit
+bleu fait les nez rouges et les gens gris, mais passons....)
+
+Ces deux êtres bizarres ont le don de plaire à première vue, et
+parviennent à faire dire, quand on les quitte:
+
+--Tiens, c'est étonnant, ils sont polis, ces concierges!
+
+Mais lorsqu'on les revoit, la bonne impression s'efface promptement et
+l'on s'aperçoit bientôt qu'il faut en rabattre, leurs saluts exagérés
+étant pantomime mécanique, leurs compliments, leçon apprise et leur
+politesse enfin, pure et énervante obséquiosité!
+
+Certes, des pipelets grognons, ronchonneurs et grincheux sont bien
+désagréables mais ils sont encore préférables aux Pittalugue en
+question, qui ont résolu ce nouveau problème: embêtants à force d'être
+trop gracieux!
+
+Si vous passez vingt-cinq fois dans la même journée devant leur loge,
+vingt-cinq fois ils vous réciteront sans reprendre haleine et sur le
+même ton monocorde et irritant leur interminable chapelet:
+
+--Ah! voilà, monsieur Bernard! Comment allez-vous monsieur Bernard?
+Bien? tant mieux! et cette bonne madame Bernard qui est si gentille elle
+va bien aussi? Ah! quel bonheur! vous êtes bien aimable, nous aussi,
+allons tant mieux, monsieur Bernard!
+
+Vous êtes déjà au second étage que la litanie n'est pas terminée!!
+
+ * * * * *
+
+Comme on ne reste généralement qu'une minute dans leur loge, ces gens-là
+sont tellement désireux de vous débiter le plus de choses aimables en
+très peu de temps qu'ils ne font pas du tout attention à ce que vous
+leur dites; ils posent les questions et y répondent eux-mêmes et aïe
+donc, ça ne fait rien!
+
+Ainsi, un jour, le premier clerc de mon ami, honnête rond-de-cuir,
+depuis 25 ans dans la maison, très malade depuis un mois, avait cessé de
+venir à l'étude, lorsque la nostalgie de la paperasserie le prenant, il
+eut l'idée fatale de se traîner à son bureau.
+
+Il arrive au premier étage où est située la loge des cerbères et n'en
+pouvant plus, tombe sur une chaise époumoné, soufflant comme un
+malheureux!
+
+Je vous laisse à penser si les Pittalugue qui n'avaient pas vu ce
+moribond depuis un mois, ratèrent l'occasion d'entonner leur refrain:
+
+--Ah! voilà monsieur Buvard! C'est monsieur Buvard; Joseph, viens voir
+monsieur Buvard.
+
+Le mari arrive avec sa fille et recommence:
+
+--Ah! voilà monsieur Buvard.... Comment allez-vous, monsieur Buvard?
+
+Et le pauvre malade que tout ce bruit affolait, qui n'avait pas même la
+force de leur imposer silence, leur murmure entre deux quintes:
+
+--Ah! je crois bien ... que c'est la dernière fois ... que vous me
+voyez!
+
+Et tous les trois de s'écrier, en choeur:
+
+--Allons, tant mieux! Quel bonheur! Qu'il est gentil!!
+
+Le lendemain Buvard mourait ... pas de ça cependant!
+
+ * * * * *
+
+Ces malheureux sont tellement habitués à être plus que polis envers le
+public, qu'entre eux-mêmes ils se servent des qualificatifs les plus
+tendres.
+
+_Mon gros chéri ... petit lapin ... coco adoré ..._ sont expressions
+courantes et font partie de leur répertoire.
+
+La première fois que je me présentai chez eux, je demandai si mon ami
+était chez lui.
+
+Je vais demander à _bébé. Bébé? Bébé?_
+
+--Quoi, papa?
+
+Je me retourne, baissant la tête, pour voir le poupon.
+
+Mais je recule effrayé me trouvant en face d'une femme colosse, leur
+progéniture, âgée de 25 ans! (c'était _Bébé_!!!)
+
+Comme Bébé n'était pas plus fixé que Coco.
+
+--Je vais monter, dis-je.
+
+Et tous les trois, à l'unisson, comme si je leur rendais un grand
+service:
+
+--Oh! merci, vous êtes bien aimable!!
+
+ * * * * *
+
+Ces chevaliers du cordon ont une manière à eux de vous faire un
+compliment.
+
+Ils ont au-dessus de leur cheminée (on se demande pourquoi) une vieille
+lithographie représentant Lamartine enfant.
+
+Comme je regardais, un jour, les traits de l'auteur de Jocelyn:
+
+--Ah! me dit M. Pittalugue, en voilà un qui avait de l'esprit! il serait
+à désirer pour vous, que vous en _ayez le quart autant que lui_!
+
+--Comment le quart! reprit aussitôt madame son épouse, arrivant à la
+rescousse et ne trouvant pas sans doute le compliment suffisamment
+flatteur, le quart! tu veux dire le _cintième!!!_
+
+Et dire que ces impairs ne sont que la conséquence fâcheuse d'un désir
+immodéré de vouloir «être agréable à tout prix.»
+
+Du reste, s'il me fallait citer les gaffes de cette intéressante
+famille, je n'en finirais pas; une cependant pour terminer cette
+esquisse.
+
+Dernièrement, mon ami qui est célibataire (détail qui a son importance),
+avait ... comment dirai-je ... attrapé ... ce que nos pères appelaient
+«un coup de pied de Vénus».
+
+Occupant une situation quasi-officielle, il ne tenait naturellement pas
+à ce que cet incident fût crié par dessus les toits, aussi
+s'entourait-il de précautions infinies.
+
+Cette indisposition ne l'empêchant nullement de vaquer à ses affaires,
+il était un jour enfermé dans son cabinet avec deux familles, élaborant
+un contrat de mariage.
+
+Madame Pittalugue, toujours zélée, se précipite dans l'étude, demandant
+aux clercs à parler immédiatement au maître.
+
+On lui répond que c'est impossible dans ce moment, mais ne se tenant pas
+pour battue, elle force la consigne et tombant comme un aérolithe dans
+la pièce à côté, s'écrie joyeuse en tendant une facture à Monsieur:
+
+--C'est pour votre petite note de copahu!
+
+
+
+
+LETTRE DE JEANNINE A SUZANNE
+
+_A Camille DELAVILLE._
+
+
+ Chère Suzette,
+
+Je t'entends d'ici t'écrier, en décachetant cette lettre:--Comment, de
+Jeannine!
+
+Oui, de Jeannine elle-même, qui semblait bien à tort t'avoir oubliée
+quand au contraire elle n'a cessé une minute de penser à toi, la
+meilleure et la plus sûre des amies.
+
+Oui, je sais, j'ai gardé un silence un peu trop prolongé ... quand on
+aime les gens, on leur donne des nouvelles ... mais, chère mignonne, on
+voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la lune de miel.
+
+Espérons que ton ignorance sur ce sujet ne durera pas longtemps et
+laisse-moi te donner beaucoup, beaucoup de détails sur ma nouvelle
+situation.
+
+Mariée! Je suis mariée!!
+
+Le nom de mon seigneur et maître? Gaston de Clock, tu trouveras sans
+doute joli _de Clock_, moi je préfère _Gaston_.
+
+Comment cela s'est fait? où nous nous sommes rencontrés la première
+fois?
+
+Attends donc, impatiente!
+
+C'est au Palais de l'Industrie, j'étais à l'Exposition des _arts
+décoratifs_ avec papa que la vue d'un vieux tapis de Smyrne absorbait; à
+nos côtés se trouvait un jeune homme, élégamment vêtu quoique sans
+recherche, et dont la figure expressive et douce me plut aussitôt, et,
+ce qui prouve que la sympathie n'est pas un vain mot--le jeune homme,
+ayant aperçu mon regard, ne me quitta plus des yeux.
+
+Il se fit présenter chez nous par un ami commun, vint souvent à la
+maison et ... tu devines le reste.
+
+Quant à son portrait, que te dirai-je, il me plaît, c'est tout dire!
+
+Il est de taille moyenne, châtain, ses yeux sont très noirs, voilà pour
+le physique; pour le moral je n'ai pas besoin de te dire qu'il a
+énormément d'esprit, tu me connais et sais que je n'aurais jamais épousé
+un homme banal.
+
+Gaston adore le théâtre, connaît toutes les pièces qu'on représente, le
+nom des auteurs qui les ont signées et celui des acteurs qui les jouent ...
+peut-être même le prénom des actrices, mais, bast! je ne puis être jalouse
+du passé!
+
+Bref, Gaston est très Parisien, très moderne, comme on dit aux Variétés
+(car aujourd'hui, je vais aux Variétés.)
+
+Tiens, pour te donner une idée de l'imagination de mon spirituel mari,
+écoute comment le mâtin s'y est pris pour arriver à ses fins,
+c'est-à-dire à me conquérir, selon sa propre expression.
+
+Ayant appris la piété de mes bons parents et sachant que l'on
+n'accorderait ma main, qu'à un homme possédant des principes religieux,
+Gaston suivit régulièrement les offices de Saint-Philippe du Roule ...
+et précisément aux-mêmes heures que moi ... ce que c'est que le hasard!
+
+Cela m'étonnait bien un peu de la part de ce mondain, mais je le savais
+résolu à tout pour m'obtenir!
+
+Désirant voir jusqu'où irait son amour pour moi, je lui demandai de se
+confesser, lui promettant que s'il me donnait cette dernière preuve de
+dévouement, nous n'aurions plus qu'à choisir le jour de la demande en
+mariage.
+
+Ce fut avec infiniment de périphrases que j'abordai ce sujet délicat;
+je tremblais fort, tu te l'imagines, redoutant la cruauté d'un vilain
+refus; enfin, appelant à moi tout mon courage, j'abordai un soir cette
+terrible question.
+
+Ma demande formulée, te dire que Gaston l'accueillit avec un
+enthousiasme indescriptible, serait peut-être exagéré, mais enfin, il
+fit contre fortune bon coeur et me demanda deux jours pour réfléchir.
+
+Les quarante-huit heures écoulées, la réponse fut affirmative.
+
+Je te laisse à deviner ma joie.
+
+C'est pour demain matin, me dit, un samedi soir, en nous quittant, mon
+fiancé, à onze heures, à Saint-Thomas d'Aquin. Je m'étonnai bien un peu
+de ce changement de paroisse, mais il ne fallait pas non plus se montrer
+trop exigeante et imposer une église plutôt qu'une autre: le principal
+pour moi était qu'il se confessât.
+
+Le lendemain, parvenue non sans peine, à décider mes parents à sortir de
+leurs habitudes, en venant suivre la messe dans une autre chapelle que
+la leur, je les conduisis tout naturellement à Saint-Thomas, à l'heure
+que Gaston m'avait fixée.
+
+A peine, étions-nous installés que, levant les yeux, j'aperçus celui
+qui devait être le compagnon de ma vie, agenouillé dans un
+confessionnal.
+
+Je ne manquai, comme tu le penses, de le faire remarquer à mes parents
+qui, émerveillés des sentiments discrètement religieux de mon futur
+mari, s'empressèrent, une fois rentrés, de l'inviter à dîner pour causer
+«de notre bonheur»!
+
+Et c'est hier soir, seulement, que demandant à Gaston, comment il avait
+eu le courage--car, c'en était un pour lui--de faire ce que je lui avais
+si durement imposé, qu'il me répondit, du ton le plus naturel du monde:
+
+--Mais, chère enfant, ce curé était sourd comme une poterie entière!!
+
+ * * * * *
+
+Je t'embrasse bien fort, mignonne amie, et attends anxieusement tes
+chères pattes de mouche.
+
+ TA JEANNINE DE CLOCK
+
+
+
+
+LES TICS
+
+_A RIVET._
+
+
+Qui n'a eu ou n'a pas un ou plusieurs tics? Bien intéressante serait la
+liste des tics possibles et des célébrités «tiquées».
+
+Nombreuse par exemple est la collection des gens qui clignotent à
+paupières que veux-tu?
+
+J'ai connu un jeune homme élégant, instruit, véritable boute-en-train de
+toute la société lyonnaise, mais qui était, hélas! doté d'un tic
+effrayant: il aboyait.
+
+Par suite de quelles circonstances cela lui était-il arrivé? Je
+l'ignore. Était-ce après une grande douleur, la perte d'une personne
+aimée, peut-être? ou bien cet effroyable malheur fut-il la conséquence
+d'un désastre financier, qui sait? Ce qu'il y a de malheureusement
+certain, c'est que, par moments, le pauvre garçon traversait des crises
+atroces pendant lesquelles son martyre devenait effroyable!
+
+Les jours d'orage lui étaient particulièrement mauvais! Vous lui
+parliez, il était très calme, rien en lui ne faisait pressentir
+l'approche du mal mystérieux, et, tout à coup, au milieu d'une phrase,
+ses traits s'altéraient, il devenait blême, et aboyait rageusement, se
+tordant les bras, faisant claquer ses doigts.
+
+La crise était par bonheur aussi courte que violente.
+
+Mais ce qui augmentait la douleur de cet infortuné c'est qu'il se
+sentait ridicule. Car, bien qu'étant extrêmement spirituel, gai,
+serviable et bon garçon, il avait, à cause même du nombre de ses
+relations choisies, quelques jaloux, des envieux qui ne demandaient qu'à
+railler ses «attaques».
+
+Du reste, qui n'a pas d'ennemis en province!
+
+Un soir, en plein théâtre, pendant un entr'acte, il fut en proie à ce
+mal terrible.
+
+Le rideau venait de baisser et les messieurs des fauteuils, debout,
+claque sur la tête et jumelles en main, lorgnaient les _dames_ du
+balcon. Soudain, un léger bruit, on se retourne et que voit-on? Notre
+triste héros la tête complètement entrée dans son chapeau haut-de-forme;
+d'un mouvement nerveux, il avait enfoncé son couvre-chef sur sa figure,
+évitant par ce geste silencieux de grands éclats de voix qui eussent pu
+occasionner un scandale.
+
+J'avoue que ce soir-là, il fallut vraiment être son ami, pour ne pas
+rire avec toute la salle!
+
+Un tic moins grave et qui ne cause de dommage qu'à l'interlocuteur du
+«tiqué», c'est celui du _monsieur qui vous déshabille en marchant._
+
+Si vous cheminez longtemps ensemble vous arrivez à destination
+complètement dépouillé, et vos boutons semés sur le parcours servent de
+piste aux gens qui vous cherchent.
+
+Un tic, bien province aussi, c'est celui du monsieur qui, marchand avec
+vous, s'arrête à chaque instant à mesure que l'histoire devient
+intéressante. Avec celui-là, il ne faut pas être pressé.
+
+Ça s'explique encore dans les petites villes; on n'a rien à faire, c'est
+une manière comme une autre de tuer le temps, on met une heure pour
+faire cent mètres.
+
+Un maniaque assez insupportable aussi et qu'il faut fuir à l'égal de la
+peste, c'est le _monsieur qui vous pousse en marchant._
+
+Si vous êtes du côté des magasins, il vous envoie dans les carreaux de
+vitre, résultat: une dépense, ou bien, il vous fait tomber dans le
+ruisseau, conséquence: vous êtes crotté comme deux barbets.
+
+Sans compter qu'en partant vous étiez sur le trottoir de droite et
+qu'arrivés au bout de la rue, c'est sur celui de gauche que vous vous
+trouvez.
+
+Quand j'étais enfant, j'avais un tic assez vilain.
+
+Je ... comment diable dire ça, c'est difficile, à expliquer, enfin je ...
+soufflais du nez. Les uns reniflaient, moi je soufflais. C'est la même
+chose, sauf que c'est le contraire, l'un est ascendant et l'autre
+descendant, voilà tout.
+
+A chaque instant: tscheu, tscheu et aïe donc! et aïe donc!
+
+Chez moi régnait le désespoir.
+
+--Quelle drôle de manie, il a à présent!
+
+--Comment lui faire passer ça!
+
+--Attendez, dit ma grand'mère, j'ai un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--Vous verrez ça, au dîner.
+
+L'heure du repas sonnée, nous nous mettons à table.
+
+Je m'assieds et demande pourquoi l'on avait mis devant mon assiette, une
+petite lampe à essence?
+
+--Ce n'est rien, répond la grand'maman, laisse-la.
+
+--Bon, fis-je, sans vouloir d'autres explications et je commençai mon
+potage.
+
+Je n'avais pas avalé trois cuillerées, que mon satané tscheu, tscheu
+commença et la lampe s'éteignit aussitôt.
+
+Tout le monde de rire aux éclats et moi profondément vexé, de me lever
+avec la lampe que j'emportai rallumer en bas, à la cuisine.
+
+--Et chaque fois que lu l'éteindras, tu recommenceras cette petite
+promenade,
+
+Cinq fois la flamme mourut, mais comme j'ai horreur de me déranger quand
+je suis à table, la cinquième fois fut la dernière, et mon tscheu,
+tscheu, ne se fit plus entendre.
+
+Ah! si toutes les grand'mères ressemblaient à la mienne, les enfants si
+riches en habitudes ridicules se _détiqueraient_ vite.
+
+C'est encore à mon aïeule, que je dois de m'être débarrassé d'une manie
+assez ordinaire chez les bébés gâtés: celle de tirer la langue aux gens
+et aux choses ne me plaisant pas.
+
+Un jour, que je montrais dans toute son étendue, cet organe du goût et
+de la parole à un ami de la famille, ma grand-mère vint à pas de loup,
+derrière moi, et v'lan, sur la langue, une chiquenaude bien sentie, je
+vous l'assure.
+
+Depuis on ne vit plus ma langue, que lorsque je la donnai au chat.
+
+Je passe le tic des lycéens imberbes se frisant avec obstination une
+moustache absente; celui des femmes de quarante ans qui ne cessent de
+répéter: «à mon âge ...» pour qu'on leur réponde, en choeur: «Oh!
+madame!»
+
+Eh bien, et le monsieur qui termine toutes ses phrases par cet agaçant
+«vous comprenez?» Avec ce refrain monotone, ce n'est pas la carte mais
+la réponse forcée.
+
+N'oublions pas non plus le malheureux qui dodeline de la tête, comme un
+magot de Saxe. L'infortuné n'ose aller à la salle des ventes de peur,
+par une désolante méprise, de se voir adjuger tous les tableaux.
+
+Indépendamment de ses productions locales, chaque contrée a ses
+locutions particulières.
+
+Le Breton dit: _dam!_ Le Marseillais commence ses phrases par: _té!_ Le
+Bordelais, les finit par: _hé?_ Le Belge, les émaille d'un sempiternel:
+_savez-vous?_ Pas d'Auvergnat, sans un vigoureux: _fouchtra!_ Ah! on
+ferait une curieuse mosaïque avec toutes ces exclamations ... mais
+n'anticipons pas et laissons aux académiciens de l'an 2886 le soin de
+rédiger ces variantes, quand ils arriveront au mot tic, s'ils en sont à
+la lettre T, à cette époque ... ce dont je doute.
+
+ * * * * *
+
+Chez les acteurs, les tics sont assez fréquents.
+
+D'aucuns s'en sont servis comme attrait irrésistible et doivent en
+partie leur succès à certaines manies bizarres.
+
+Celui-ci hoche la tête, celui-là la renverse en arrière, un tel se tape
+à chaque instant sur les cuisses et, pour finir enfin, nous connaissons
+tous, ce comédien, qui ayant à dire dans son rôle:
+
+--Hier, j'ai pris l'omnibus.
+
+Dira:
+
+--Hier, j'ai pris l'omnibus ... j'ai pris l'omnibus ... pris l'omnibus ...
+omnibus ... nibus ... bus ... sss ...
+
+Avec ce système-là, il fait finir la pièce à minuit et demie, et le
+lendemain, ce sont les camarades qui ne peuvent pas dire, à leur tour:
+
+--Hier, j'ai pris l'omnibus.
+
+
+
+
+LES VACANCES D'UN COMÉDIEN
+
+_A M. LEFEBVRE._
+
+
+Enfin, nous fermons le 30! s'écrie le comédien avec un soupir énorme; je
+vais donc pouvoir me reposer! Voyons, pour ne pas perdre une minute, si
+j'écrivais toute de suite ... au théâtre d'Étampes-sur-Mer pour
+organiser quelque chose.
+
+Et pendant les deux mois de _vacances_, vous êtes fébrile parce que le
+directeur du Casino de Courbevoie-les-Sables vous a écrit de retarder
+encore votre venue, tous les baigneurs n'étant pas arrivés, ou bien à
+cause des réparations en train au grand kursaal de Chaville-les-Bains.
+
+Un ami qui demeure dans un trou perdu où il s'étiole à trente francs
+l'heure, encaissé dans trois rochers, vous conseille de venir à _Nemo_;
+aucun artiste n'y est venu jusqu'à ce jour (parbleu!); il y a quelque
+chose à faire (oui, du mauvais sang!).
+
+Et ne demandant qu'à vous échauffer la bile ... toujours pour vous
+reposer, vous prenez votre _ami_ au collet, en vous écriant:
+
+--Nemo! Nemo! Où est-ce ça, Nemo? Connais pas.
+
+J'y vais!
+
+Et l'ami, qui exulte à l'idée que vous allez venir peupler sa solitude
+et, _qu'on sera deux derrière la malle,_ vous explique avec joie votre
+itinéraire.
+
+--C'est très simple, tu pars le matin à six heures dix....
+
+Et, comme vous bondissez, il reprend:
+
+--Oh! mon Dieu! pour une fois, tu peux bien te lever de bonne heure.
+C'est très loin; on prend la ligne de Sceaux. Tu arrives à Trémoulu, à
+neuf heures du soir. Ah! aie soin d'emporter de quoi manger, parce que
+tu ne trouveras rien sur le parcours.
+
+--Hein?
+
+--Ah! dame, je te préviens: c'est un peu sauvage, mais quoi? si tu veux
+avoir tes commodités comme à Paris, va à Trouville, alors.
+
+--C'est bon, ne te fâches pas.
+
+--A Trémoulu, tu descends et tu prends l'omnibus....
+
+--Ah! il faut encore ...
+
+--Oui. Il n'est pas à tous les trains, mais je parlerai au conducteur.
+A onze heures, enfin, tu mets pieds à terre.
+
+--_Nemo!_ Tout le monde descend?
+
+--Mais non; attends donc; est-il pressé! C'est Saint-Gulier, un petit
+endroit délicieux.
+
+--Oh! à onze heures du soir....
+
+--Il y a une auberge où remise l'omnibus. Tu vois, c'est commode; tu
+prends un potage et du saucisson ... il n'y a guère de choix; tu te
+couches et le lendemain à sept heures....
+
+--Comment, encore!!!
+
+--Tu reprends l'omnibus, qui, vingt minutes après ... vingt minutes,
+c'est une plaisanterie ... te dépose dans mes bras.
+
+--Déjà!!!
+
+--Oui, ris, plaisante, tu seras bien dédommagé une fois arrivé, je
+t'assure. Ah! pendant que j'y pense, à Saint-Gulier, défie-toi de
+l'aubergiste: il est un peu voleur!
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, à cinq heures, votre ami se précipite avec fracas
+dans votre chambre, va à la croisée qu'il ouvre en grand, pousse les
+contrevents, arrache votre couverture, vous verse un peu d'eau sur le ...
+front et vous calme par ces mots:
+
+--Allons! allons! nous ne sommes pas ici pour dormir! j'espère que tu
+t'en es payé une partie de traversin!
+
+Vous êtes tellement abruti par la fatigue des deux derniers jours, par
+cette troisième nuit d'insomnie, car le bruit de la mer auquel vous
+n'êtes pas encore fait, et les visites lancinantes des mouches et des
+punaises--auxquelles vous ne vous ferez jamais--ne vous ont pas permis
+de fermer l'oeil une seconde; vous êtes tellement abruti, dis-je, que,
+sans comprendre, vous regardez votre ami qui se tord en voyant vos yeux
+bouffis, votre nez bourgeonnant et surtout, oh! surtout, l'air idiot
+avec lequel vous vous rendormez.
+
+Enfin, dès l'aube, à huit heures, vous descendez n'ayant passé qu'un
+pantalon.
+
+--Ah! allons voir la mer! est naturellement votre première phrase.
+
+--Dans cet accoutrement? tu es fou!
+
+--Est-ce que tu espérais me voir mettre un habit noir pour aller sur la
+grève?
+
+--Mais, malheureux, songe donc que l'on te connaît ici, je t'ai annoncé ...
+depuis trois jours, on t'attend ... on brûle de te voir, tu vas être
+épluché.... Allons, habille-toi vite. C'est l'heure du bain, tous les
+habitants sont sur la plage.
+
+Insister serait inutile; vous remontez vous vêtir plus convenablement,
+et en avant pour la plage!
+
+Vous n'avez pas fait dix pas que toutes les têtes se tournent de votre
+côté, et ta, ta, ta, et ta, ta, ta, on chuchote, on vous regarde comme
+ce malheureux jeune homme à la tête de veau n'a jamais été regardé.
+
+L'ami, fier de son intimité avec vous, vous trimballe dans tous les
+groupes, vous présente à tous les baigneurs de sa connaissance:
+
+--Ah! c'est monsieur dont vous nous avez tant parlé (échanges de
+saluts).
+
+Un mollusque à lunettes bleues, croyant vous faire un compliment
+fantastique, vous lance cette phrase prudhommesque:
+
+--Ah! monsieur, il paraît que vous avez une mémoire étonnante.
+
+--Du reste, nous vous connaissons depuis longtemps, reprend la femme du
+mollusque, une grosse dame, très forte ... mais pas sur la langue
+française:
+
+--Mon fils me parle souvent de vous, monsieur, il vous a entendu à sa
+pension, à l'Ecole Papin, et il nous raconte toutes les singeries que
+vous leur avez faites, car vous leur en avez fait, des singeries!
+
+--Oh! vous êtes trop aimable, madame.
+
+--Non, non, je dis la vérité.
+
+Et toute la sainte journée, ce sont de semblables sorties qu'il faut
+essuyer.
+
+Après le déjeuner, je demande l'heure à laquelle arrivent les journaux
+de Paris.
+
+--Le surlendemain soir, me répond-on. Et encore le facteur n'est pas
+très exact.
+
+Mon ami, qui tremble à l'idée que je vais m'ennuyer, me dit:
+
+--Si tu veux, nous allons aller trouver le maire et lui demander la
+permission de donner une soirée dans la salle de l'unique hôtel de Nemo:
+_la Licorne d'or._
+
+--Comment, tu te figures que je vais dire quelque chose devant les vingt
+moules qui composent la population flottante de ce semblant de pays!
+Mais ils croiront que monologue est le nom d'un crustacé! Jamais!
+entends-tu bien. Jamais!
+
+La crainte d'une brouille me fait céder.
+
+ * * * * *
+
+L'autorisation est accordée. Un adjoint qui calligraphie s'est chargé de
+faire, à la plume, trois copies-programmes. On en placera une à la gare,
+la seconde dans la salle à manger de _la Licorne_, et une troisième,
+devant la porte de l'hôtel.
+
+--Les billets à cents sous, vous ferez trois cents francs, m'a-t-on dit.
+Mais le maire, les adjoints, leur famille, le notaire, le docteur, le
+pharmacien-dentiste-coiffeur-chirurgien-vétérinaire, le chef de gare, la
+directrice de la poste et tous les parents du patron de _la Licorne_
+étant entrés pour rien, je me trouve devoir à celui-ci cinquante francs
+pour la location de la salle.
+
+Mais si le résultat pécuniaire a été nul, voici l'effet produit:
+
+A la sortie:
+
+--C'est gentil, mais vous auriez dû nous dire quelque chose où vous
+faites des grimaces.
+
+
+
+
+33, BOULEVARD HAUSSMANN
+
+_A A. BELLOT._
+
+
+Le 13 janvier 1885, Messieurs A-V, T-H, et J-B (ne leur retournons par
+le poignard dans la plaie, leur pièce ne fut jouée que trois fois)
+lisaient, au théâtre de la Renaissance, un vaudeville en 3 actes qui
+portait provisoirement ce titre d'indicateur: 33, boulevard Haussmann.
+
+Un de nos camarades, que nous appellerons Florival, si vous le voulez
+bien, reçut comme chacun de nous son billet de service, sur lequel
+s'étalaient ces mots:
+
+ A 2 h. 1/2: Boulevard Haussmann, 33.
+ (Lecture).
+
+A l'heure indiquée, tous les artistes du coquet théâtre du boulevard
+Saint-Martin, jouant dans la pièce nouvelle, étaient assis au foyer,
+prêts à entendre l'oeuvre inédite.
+
+Quand je dis tous, je me trompe, un seul manquait, c'était Florival.
+L'inexactitude habituelle du jeune comédien étant proverbiale, on ne
+s'en étonna pas outre mesure, et l'on commença la lecture.
+
+Cette petite opération terminée, on passe à la collation ... des rôles.
+Il était 4 heures vingt, lorsque la porte ouverte avec fracas, livra
+passage à un homme affolé, débraillé.
+
+--Florival! fut le cri poussé par tout le monde, il est temps!
+
+--Vous êtes à l'amende, dit sévèrement le régisseur.
+
+--Ah! monsieur!... si vous saviez ... d'où je viens, haleta le jeune
+premier suffoqué.
+
+--Oui, nous la connaissons, celle-là, elle ne prend plus....
+
+--Mais, monsieur, je viens; comme l'indiquait mon bulletin, du nº 33,
+boulevard Hausmann!
+
+Ici, je renonce, cher lecteur, à vous dépeindre les crises de nerfs,
+les rires homériques, les convulsions hilarantes, les spasmes
+fantastiques qui saluèrent cette réplique inattendue!
+
+Cinq minutes après (pas une de moins) un calme relatif s'étant fait,
+Florival nous raconta la scène:
+
+J'arrive donc au 33, du boulevard Hausmann. Ne sachant de qui était la
+pièce, je ne pouvais citer un nom au concierge, je me contente de
+demander:
+
+--A quel étage, demeure l'auteur dramatique?
+
+Le pipelet me répond:
+
+--Ah! monsieur Saint-Albin? au deuxième, à droite.
+
+A ce moment, je crus me souvenir qu'il y a quelques jours, au théâtre,
+on parlait effectivement de la lecture prochaine d'une pièce de M.
+Valabrègue (Albin). Je me dis: c'est ça, Saint-Albin Valabrègue. Je le
+savais Albin, mais je ne le croyais pas Saint. Il l'est, voilà tout.
+
+Je monte.
+
+On m'introduit dans un salon, où mes yeux sont attirés par des
+photographies d'artiste, des menus de centièmes, un portrait de Labiche
+avec dédicace etc., etc.
+
+Je me dis: il n'y a pas d'erreur, je suis bien chez un auteur
+dramatique.
+
+J'en étais là de mes réflexions, lorsque le maître de la maison,
+soulevant une tenture parut et vint à moi, le sourire aux lèvres:
+
+LUI.--Monsieur?...
+
+MOI.--Florival.
+
+LUI.--Florival?
+
+MOI.--De la Renaissance.
+
+LUI.--Ah! ah! très bien! vous venez probablement pour ma pièce.
+
+MOI.--Oui, monsieur, en effet, M. Samuel m'a dit de venir ici.
+
+LUI.--Ce serait avec infiniment de plaisir, mais nous faisons le
+maximum.
+
+MOI, _étonné_.--Ah! vous faites le maximum!
+
+LUI.--Oui, oui, aussi Bertrand m'a dit: ne donnez rien.
+
+MOI, _ne comprenant rien du tout_.--Ah! Bertrand vous a dit....
+
+LUI.--Croyez que je regrette ... mais comme on jouera la pièce longtemps
+encore, je l'espère, vous aurez le temps de la voir.
+
+MOI, _comprenant de moins en moins_.--Oui j'aurai le temps ... mais je
+ne viens pas du tout pour ce que vous croyez.
+
+LUI.--Comment, vous ne venez pas me demander des places pour
+_Gavroche_?
+
+MOI.--Pas le moins du monde, je viens pour votre nouvelle pièce.
+
+LUI.--Ah! très bien, ma nouvelle pièce.
+
+MOI.--Oui.
+
+LUI.--A la bonne heure. Mais elle n'est pas terminée.
+
+MOI.--Comment, elle n'est pas terminée?
+
+LUI.--Non, je ne la lirai aux artistes du Palais-Royal....
+
+MOI.--Le Palais-Royal? Je deviens fou! Qu'est-ce que le Palais-Royal
+vient faire ici?
+
+LUI, _furieux_.--Ah! ça, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi!
+
+MOI, _abruti_.--Mais pas le moins du monde, monsieur, je suis Florival,
+de la Renaissance et on m'a dit qu'aujourd'hui, vous nous lisiez une
+pièce nouvelle, 33 boulevard Haussmann. Je suis venu chez vous et
+j'attends.
+
+LUI.--Qu'est-ce que vous me racontez là! C'est Valabrègue qui a une
+pièce portant ce titre, et il la lit en ce moment chez votre directeur!
+
+MOI, _courant comme un fou_.--Pardon, monsieur! Oh! ma tête! ma tête!!
+
+Allons, dit le régisseur, cette équipée est trop amusante pour qu'on
+vous punisse. Pour cette fois-ci, je lève l'amende; mais une autre fois,
+regardez mieux le tableau.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+UN PÈRE
+
+_A Edgar PATAY._
+
+
+Vous me demandiez pourquoi le père Prunier est fâché avec le jeune
+Alfred Rigodon?
+
+Ah! mon Dieu, c'est toute une histoire que je vais essayer de vous
+raconter en quelques mots.
+
+Il faut vous dire tout d'abord, que l'invention du fil à couper le
+beurre remonte à bien des années avant la naissance de Prunier, ce qui
+vous explique le qualificatif qui suit son nom; jadis
+Charles-le-Téméraire, aujourd'hui Prunier-le-Simple. Donc, nous étions
+depuis longtemps brouillés avec cet imbé ... ce brave Prunier; j'en
+étais personnellement ravi, ce froid me privant du déplaisir d'entendre
+divaguer notre homme.
+
+Mais, vous savez, nous habitons la campagne, c'est moi qui lui ai vendu
+sa villa; nos jardins sont contigus, à chaque instant le facteur confond
+nos journaux: autant de prétextes pour Poirier, non ... pour Prunier de
+venir à la maison; bref, pour lui qui grillait du désir de se «remettre
+avec moi», cent occasions se présentaient chaque jour, que j'évitais
+avec soin.
+
+Cependant, il eut une idée, cet homme nul (ô reconnaissance, tu n'es
+décidément qu'un vain mot!). L'époque des élections municipales
+approchait; le conseil actuel était une réunion de gâteux cacochymes qui
+laissaient aller les affaires du pays à la dérive: le besoin de
+remplacer ces impotents séniles par des hommes robustes et décidés se
+faisait impérieusement sentir. Depuis longtemps, on éprouvait dans le
+pays le désir de voir un sang jeune et chaud couler dans les veines des
+nouveaux officiers municipaux à la place du lait figé qui glaçait ces
+vieux cadavres ambulants de conseillers.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que, cherchant un homme intelligent,
+logique, instruit et spirituel, tous les habitants de la commune
+dirigèrent leurs yeux sur moi. Ce fut Cerisier, allons, bien! Prunier,
+veux-je dire, qui attacha le grelot; il vint me trouver officiellement,
+s'excusa de troubler ma retraite, mais le salut du pays en dépendait; il
+me suppliait de consentir à me laisser porter candidat aux élections
+municipales; ma nomination était assurée, ajoutait-il, je jouissais de
+toute la faveur populaire, et un refus serait une grave offense.
+
+Tout en l'écoutant, je me disais:
+
+--Mais pourquoi diable insiste-t-il autant? Je ne demande certes pas
+mieux.
+
+Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins à peu près ce
+langage:
+
+--Mon cher ami, je suis très sensible à votre démarche, je vous en
+remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inhérents à ce
+titre de conseiller municipal, loin de là: j'ai toujours, en homme
+modeste, méprisé ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je
+vois le péril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base,
+le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me
+proposer de défendre la nation. Vive la France!
+
+Figuier (décidément, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuadé que
+l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et
+partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui,
+anxieux, haletants, attendaient ma réponse.
+
+Quinze jours après, je donnais un grand dîner en l'honneur de mon
+élection. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'était naturellement
+invité.
+
+Il était placé à table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis,
+jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministère
+de l'Intérieur.
+
+Je ne sais à quel propos, à un moment donné, Prunier lui décoche une
+grossièreté; je me penche à l'oreille de mon voisin (car, me défiant de
+ses gaffes, je l'avais placé à côté de moi) et lui souffle ces mots:
+
+--Épargnez-le, je vous dirai pourquoi.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, faisons entrer en scène un personnage nouveau:
+
+Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, sèche, osseuse,
+pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu
+ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou bâiller.
+
+Est-ce sa dot, qui est cependant acceptable, ou bien son caractère, qui
+ne l'est peut-être pas, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que
+mademoiselle Sidonie est d'un casement difficile.
+
+Son père a toutes les peines du monde à lui décrocher un mari, et, sans
+cesse aux aguets, il croit toujours découvrir le merle désiré ... qui se
+dérobe au dernier moment.
+
+ * * * * *
+
+Aux quelques mots que je lui murmurai rapidement, Pêcher, sapristi ...
+Prunier comprit qu'il se trouvait en présence du gendre introuvable, et
+sa figure, de rembrunie qu'elle était, devint sereine et béate.
+
+Oui, positivement, à ce moment-là, Prunier avait l'air serein.
+
+Alors, sans perdre une minute, notre homme commença le siège de Rigodon.
+
+--Un peu de Château-Laffitte?
+
+--Suprême de volaille?
+
+--Sidonie, passe donc la crème fouettée à monsieur.
+
+C'était en vain qu'Alfred refusait, son assiette était toujours pleine.
+
+On se lève, Rigodon s'apprête à offrir son bras à une dame; las! le
+malheureux garçon, c'est Prunier qui le prend: il le guettait, l'infâme!
+
+--J'espère que vous me ferez aussi l'amitié d'accepter mon hospitalité.
+J'ai une charmante chambre à votre disposition; vous serez là comme chez
+vous; les Prunier ne sont pas gênants; vous aurez votre clef, vous
+sortirez quand vous voudrez, vous rentrerez à votre heure. Venez dîner
+le samedi à cinq heures et demie et repartez le lundi après déjeuner.
+Nous nous amuserons, allez! C'est entendu, hein? Je compte sur vous. A
+samedi!
+
+ * * * * *
+
+Rigodon n'en revenait pas.
+
+Comment, cet homme qu'il ne connaissait pas, qui même, tout à l'heure
+avait été impoli envers lui, se montrait familier au point de lui offrir
+chambre et nourriture à la campagne? C'est prodigieux!
+
+--Bah! je veux bien, se dit Rigodon, voilà mes dimanches assurés. Ça
+tombe à pic; Amélie va précisément passer tous les dimanches chez son
+père!
+
+Et le samedi suivant, Rigodon prenait le train à Saint-Lazare et
+débarquait à _Poussière-sur-Seine_, où Prunier l'attendait à la gare.
+
+Alors seulement, Alfred eut une idée du paradis.
+
+Arrivés à la villa Garibaldi (on n'a jamais pu savoir pourquoi ce
+buen-retiro bourgeois portait le nom du général italien), Prunier se rua
+sur notre ami en lui criant:
+
+--Asseyez-vous.
+
+--Hein?
+
+--Asseyez-vous et enlevez vos souliers; voici des pantoufles.
+
+--Oh! merci.
+
+--Otez votre jaquette.
+
+--Pourquoi?
+
+--Prenez cette veste de toile, donnez votre chapeau et mettez ce panama.
+
+--Que de reconnaissance!
+
+--Ne parlez donc pas de ça!
+
+Et cela dura tout l'été de 1884.
+
+Le dimanche matin on apportait à Alfred, encore couché, un grand bol de
+lait ... du lait de vache, celui-là! A table, rien que des produits du
+jardin, de vrais radis, des artichauts du potager cueillis par
+_mademoiselle ma fille_, disait Néflier ... Prunier.
+
+Le premier dimanche on avait visité le pays; la famille expliquait qu'à
+tel endroit du bois, Charles IX ou Louis XI (on n'était pas fixé) avait
+détaché un pendu, prêt à rendre le soupir extrême (décidément, ce
+n'était pas Louis XI); les autres dimanches, on faisait des excursions,
+c'était charmant!
+
+De temps en temps, le lundi matin, alors que les Prunier, agitant leur
+mouchoir, saluaient le départ du train qui emportait Rigodon, notre
+Parisien se demandait bien à part lui:
+
+--Enfin, pourquoi cet accueil?
+
+Mais ne trouvant pas de réponse et heureux de cette sympathie qu'il
+inspirait, il donnait un autre cours à ses idées!
+
+Le dernier dimanche de septembre, notre rural prit Rigodon à part et lui
+demanda cinq minutes.
+
+--Avec plaisir, ma vieille branche de Prunier, dit gaiement le citadin.
+
+Et après un silence, employé à la confection de sa phrase, le
+propriétaire commença:
+
+--Vous ne vous ennuyez pas, Rigodon?
+
+--Ah! ça, vous riez, dit le jeune homme, comment voulez-vous que je ...
+
+--Non, vous ne comprenez pas, je ne parle pas du moment présent ... je
+fais allusion à votre vie ... pendant la semaine. Est-ce que vous
+n'éprouvez pas de temps en temps le besoin de faire partager vos joies,
+vos plaisirs, vos sensations à ... quelqu'un; en un mot, bon Rigodon, ne
+songez-vous pas à ... vous marier?
+
+Rigodon s'écria alors, devinant tout à coup:
+
+--C'est donc pour ca!
+
+Et prenant les deux mains de son amphytrion, il lui dit ces simples
+mots:
+
+--Ma femme s'appelle Amélie et j'ai deux garçons!
+
+
+
+
+UNE REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE
+
+_A Laurent CARATSCH_
+
+
+Oh! bien extraordinaire, en effet, la représentation que j'organisai à
+Bordeaux au mois de septembre 1880.
+
+Mais n'anticipons pas.
+
+ * * * * *
+
+Mon premier prix de comédie obtenu, et ayant beaucoup travaillé pour le
+conquérir, je me dis:
+
+Enfin, je vais donc aller me reposer un brin dans mon pays, en province!
+
+Et de prendre mon ticket pour la ville du bon vin ... et des grands
+blagueurs.
+
+A peine _déchemindeferré_, je courus chez moi me faire presser par les
+miens.
+
+Je n'avais pas fini de pleurer dans le gilet d'un vieil oncle ... que
+je voyais pour la première fois ... qu'on vint m'annoncer la visite d'un
+inconnu.
+
+Le monsieur, introduit dans le salon familial, prit tout à coup la
+parole, en ces termes:
+
+--Je sais que vous êtes arrivé, aussi je tiens à être le premier
+étranger qui vous félicite du grand succès que vous avez eu là-bas ...
+au Conservatoire.... Ça ne m'étonne pas, du reste.... Je vous connais
+depuis longtemps, moi. Ah! vous étiez bien petit à l'époque ... tenez,
+pas plus haut que ça.... Je le disais à tout le monde ... le petit
+Félix ... vous verrez ça ... plus tard! Me suis-je trompé, hé?
+
+--Mon Dieu, monsieur, je vous remercie bien sincèrement de l'objet....
+
+--Vous ne le connaissez pas l'objet.... Non, vous ne le connaissez pas ...
+car je viens aussi vous demander ...
+
+--Allons donc! fis-je à part moi.
+
+--De vouloir bien prêter votre aimable concours à une fête que nous
+donnons....
+
+--Ah! ah!
+
+--Nous serions si heureux d'afficher en grosses lettres le nom de _notre
+compatriote_, suivi de ce beau titre si difficile à acquérir et si
+légitimement envié: Premier prix du Conservatoire!
+
+Comment refuser, à un homme qui vous a vu pas plus haut que ça ... et
+qui vous passe tant de pommade. Pas moyen, n'est-ce pas? Aussi lui
+dis-je:
+
+--Vous pouvez compter sur moi.
+
+Je croyais qu'il allait m'étouffer. Non, si vous aviez vu ce garçon!...
+enfin, c'est à se demander quel serait son état s'il gagnait jamais un
+lot de 200,000 francs.
+
+Ses transports de tendresse un peu calmés, mon admirateur ... intéressé
+reprit:
+
+Vous allez lire les journaux, je vais vous, faire passer une _nautte_!
+Je ne vous dis que ça! Eh bien et les affiches ... non, mais vous verrez
+les affiches!
+
+En effet, je les aperçus le lendemain d'un bout de la rue à l'autre.
+
+J'avais ce qu'on appelle en argot de théâtre: _Le fromage à la crème_,
+c'est-à-dire mon nom imprimé sur une bande blanche.
+
+Aussi, pensez ce que mon coeur battait!
+
+Ce jour-là, sous prétexte de faire visiter la ville à mon grand-père,
+qui l'habitait depuis plus de trente-cinq ans et qui la connaissait
+naturellement mieux que son petit fils, je le fis passer _par hasard_,
+devant tous les murs où l'on affiche d'ordinaire.
+
+Elles m'éblouissaient, ces immenses pancartes!
+
+Vous n'avez pas idée, ô Parisien qui n'êtes jamais allé plus loin que la
+Porte-Maillot, de la dimension extraordinaire, folle, insensée des
+affiches de théâtre en province!
+
+On se demande en voyant le nom d'illustres inconnus, comme moi, écrit en
+lettres gigantesques s'il y aurait des caractères assez grands pour
+imprimer le nom de Got ou de Dupuis, s'ils venaient en représentations
+dans ces parages ... où on exagère tout.
+
+La fête se passa fort bien. Le malheur fut qu'alléché par le grand et
+immodéré succès que me firent mes compatriotes, je prêtai une oreille
+trop encourageante, si j'ose m'exprimer ainsi, comme disait feu
+Ballande, aux personnes qui me conseillaient d'organiser moi-même une
+représentation.
+
+Ah! si j'ai jamais eu une mauvaise idée, c'est bien ce jour-là!
+
+La représentation décidée, il s'agissait de trouver un local.
+
+On m'indiqua une charmante petite salle qui, jadis, sous le nom de
+Gymnase dramatique, avait donné tous les soirs, pendant de nombreuses
+années, l'hospitalité a des milliers de spectateurs. (Ligier s'y fit
+même entendre). Mais depuis une dizaine d'années, délaissée par les
+directeurs, elle ne s'entrebâillait qu'à de rares intervalles, pour les
+troupes de passage.
+
+La dernière _tournée_ qui était passée sur ces planches fut celle de
+Saint-Germain avec Jonathan.
+
+Il fut même répondu à l'artiste un mot épique, par la _patronne_ d'un
+hôtel voisin.
+
+Jouant à 8 heures et la table d'hôte étant à 6 heures et demie,
+Saint-Germain avait demandé de dîner, lui et sa troupe, un peu plus tôt,
+afin d'avoir tout le temps de s'habiller et de respirer un peu en
+sortant de table. Ce surcroît de travail ne fut pas goûté des
+domestiques, qui servirent les artistes, comme des chiens. Saint-Germain
+va trouver l'hôtesse:
+
+--Je ne vous comprends pas, madame, de tolérer que vos domestiques nous
+traitent avec un tel sans façon; nous ne demandons pas l'impossible,
+après tout; puisque nous payons bien, nous demandons à être servis
+convenablement.
+
+--Eh! monsieur, c'est ce que je ne cesse de leur répéter: ce sont des
+comédiens, je le sais bien, mais enfin quoi, vous ne savez pas ce que
+vous pouvez devenir!
+
+ * * * * *
+
+Mais revenons au Gymnase ... bordelais.
+
+Cette salle ne sert, la plupart du temps, qu'à l'exécution de choeurs,
+cantates, oratorios, etc., etc., et la scène n'étant pas suffisamment
+spacieuse pour contenir les cent cinquante ou deux cents personnes qui
+y prennent place les jours d'exécution, on a eu l'idée de l'agrandir au
+moyen de rallonges, ce qui fait qu'elle va jusqu'au milieu du théâtre.
+
+Par conséquent, le rideau baissé séparait la scène en deux parties
+égales.
+
+Je louai donc cette salle, demandant toutefois qu'on me la donnât
+arrangée et en état de pouvoir y jouer la comédie, car, n'ayant pas
+l'intention d'interpréter un drame militaire aux évolutions nombreuses,
+ce supplément de scène était pour moi parfaitement inutile et gênant.
+
+Il me restait alors à chercher trois ou quatre artistes, afin de
+composer un spectacle présentable.
+
+Justement Amiati, de l'Eldorado, était en représentations à l'Alcazar,
+où elle faisait _florès_. J'avais eu occasion de la voir souvent, au
+concert du boulevard Strasbourg; nous avions beaucoup d'amis communs, la
+présentation fut donc rapidement faite. Mise au courant de la situation,
+l'Etoile, avec la meilleure grâce du monde, me promit son concours, si
+toutefois elle avait la permission de son directeur.
+
+Je la conquis, cette permission!
+
+Je flamboyais, victorieux: Je possédais Amiati!
+
+Amiati, c'était mon _clou_ (encore une expression bizarre.)
+
+C'était pour ma soirée, un attrait réel, car la haute société n'allait
+pas à l'Alcazar, et désirant fort applaudir la chanteuse, ne manquerait
+pas cette occasion.
+
+En écrivant le nom de mademoiselle Amiati, il me revient à l'esprit un
+mot que lui lança son hôtesse.
+
+Comme le public qui devait venir au Gymnase applaudir _mon étoile_,
+était infiniment mieux élevé que celui qui l'acclamait tous les soirs à
+l'Alcazar, sa propriétaire lui dit:
+
+--Vous n'aurez pas peur de chanter au Gymnase?
+
+--Pourquoi ça?
+
+--Té, vous allez voir là des gens bien!
+
+Décidément, les maîtresses d'hôtel de Bordeaux ont le monopole des
+reparties heureuses.
+
+Amiati, c'était assurément beaucoup, mais ça ne suffisait pas.
+
+On jouait au Grand Théâtre: _Les Étrangleurs de Paris_. J'avais
+précisément un camarade qui jouait un monsieur parfaitement honnête
+qu'on étranglait vers les dix heures et quart, je lui proposai de jouer
+avec moi: _Le petit voyage_.
+
+Sur ces entrefaites, un couple vient m'offrir de jouer un lever de
+rideau. A merveille!
+
+Un baryton se présente.
+
+Il répète, mais ne chante pas une note de la partition, et comme le
+pianiste le regarde, abruti:
+
+--Allez toujours, lui dit-il, moi, je ne fais pas ce qui est marqué!
+
+Le pianiste l'envoie promener ... je comprends ça.
+
+Le jour de la représentation arrivé, je cours chez le machiniste qui me
+demande trois jours pour enlever l'avant-scène.
+
+--Trois jours, assassin, mais je joue ce soir!
+
+--Oh! alors n'y comptez pas.
+
+Je sentais blanchir la moitié de mes cheveux.
+
+--Mais comment voulez-vous que je fasse? le trou du souffleur a disparu
+sous les planches qu'on a ajoutées ... et il sera utile, le trou du
+souffleur!!!
+
+--Eh bien, il faut le mettre à découvert.
+
+--C'est mon avis.
+
+--Levons trois planches, alors!
+
+--Levons trois planches, alors.
+
+Et nous voilà levant trois planches. Jusqu'ici j'avais été organisateur,
+régisseur, j'étais maintenant menuisier.
+
+Les trois planches enlevées, la carapace du souffleur émergea. Mais
+devant cette boîte, il y avait un trou énorme et, de la première
+galerie, on aurait vu les jambes de ce modeste mais utile employé.
+
+Je dis au machiniste:
+
+--A présent, il faut boucher cette cavité avec des planches:
+
+Cet ouvrier me répond avec sang-froid.
+
+--Avez-vous des planches?
+
+Alors, instinctivement je me fouille pour voir si par hasard je n'avais
+pas sur moi....
+
+Non, voyez-vous ce misérable qui me demande si j'ai des planches!!
+
+--Eh bien, et celles-là, fis-je en lui montrant celles que nous venions
+d'enlever.
+
+--Oh! mais je ne puis pas les couper, reprit-il, il me les faudra
+intactes pour les remettre à leur place.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que nous allons faire alors, nous ne pouvons
+cependant pas jouer avec un abîme béant au milieu de la scène.
+
+--Je ne sais pas, moi.... Clouez un tapis.
+
+Le temps s'écoulait, nous décidâmes de suivre ce conseil, et nous voilà
+à genoux, clouant un tapis de billard au-dessus de cette immense trappe.
+
+J'étais devenu organisateur, régisseur, menuisier, machiniste, tapissier
+et ce n'était pas fini!!!
+
+Pourvu, grands dieux! que mes artistes ne viennent pas se promener sur
+ce parquet bizarre, ils n'auraient qu'à disparaître tout à coup, le
+public croirait que nous jouons une féerie.
+
+Le trou du souffleur se trouvait donc ainsi placé _au milieu de la
+scène_; ce qui fait que le soir, lorsque l'acteur s'avançait par trop,
+il avait le _souffleur derrière lui_.
+
+--Eh bien, et la rampe? où est-elle la rampe?
+
+--Elle est cachée sous les planches.
+
+--Alors, nous n'aurons pas de rampe, ce soir???
+
+La seconde moitié de mes cheveux s'argentait.
+
+--Allez vite, vite, me dit le menuisier-machiniste, chez le gazier du
+théâtre.
+
+--Où ça?
+
+--A l'usine à gaz.
+
+--Bien, j'y vais.
+
+On sait que les usines à gaz ne sont jamais situées au centre des
+villes, aussi ce fut seulement une heure après que je descendis de
+voiture.
+
+--L'employé chargé du compteur à gaz du Gymnase ... où est-il?
+
+--A déjeuner, chez lui ... 310, boulevard du Bouscat. (A l'extrémité de
+la ville!)
+
+Ah! le criminel! j'y cours.
+
+Une fois chez lui, on me dit:
+
+--Il vient de partir pour la rue Ornano où il range un tuyau à gaz, dans
+la rue.
+
+Je vole rue Ornano.
+
+Je vois des pavés entassés les uns sur les autres ... mais pas de
+gazier. Je demande aux boutiquiers voisins.
+
+--Où est-il?
+
+--Qui?
+
+--Le gazier qui était là tout à l'heure.
+
+--Il est allé probablement boire un coup.
+
+--L'ivrogne! il sort de table!!!
+
+Et me voilà, au milieu de la rue, devant un tuyau défoncé qui empestait
+l'air, attendant mon homme.
+
+Il arriva enfin, je lui raconte ce qui se passe.
+
+Après m'avoir fait recommencer trois fois mon récit, ce bandit me
+répond:
+
+--Je ne peux pas quitter mon poste sans autorisation du directeur de
+l'usine. Allez me la chercher.
+
+Je galope à l'usine. J'arrache le mot et retourne chercher le gazier que
+j'entraîne avec moi.
+
+Une fois au théâtre, on me dit:
+
+--Le piano n'est pas encore arrivé et les artistes attendent pour
+répéter.
+
+Il était deux heures et je n'avais rien pris depuis la veille au soir.
+
+Je me précipite chez le facteur ... de pianos.
+
+Ce scélérat me répond:
+
+--J'ai oublié de dire hier à mon patron que vous étiez venu, et je ne
+puis vous prêter un piano sans qu'il le sache.
+
+--Où est-il votre patron?
+
+--A la campagne, mais il reviendra ce soir à 7 heures.
+
+--A 7 heures, canaille!!!! mais je le veux de suite!
+
+Et j'allais l'étrangler, lorsque la porte s'ouvrit et la jeune fille de
+la maison parut.
+
+Au lieu de me faire arrêter pour tentative d'assassinat, me
+reconnaissant, elle consent à me louer un Pleyel. J'étais sauvé.
+
+J'arrive au théâtre. Mes artistes ayant perdu patience venaient de
+partir, ne sachant trop s'ils reviendraient le soir. J'en racole trois
+au café du théâtre, et nous répétons pour la première fois: _Le petit
+voyage_.
+
+Quelle répétition, mon Dieu!
+
+Je croyais devenir fou. Le jeune premier ne savait pas un traître mot,
+l'ingénu, qui avait pris des leçons de Talbot, demandait une allumette
+sur le ton des imprécations de Camille, et quant à celui qui jouait le
+rôle de l'aubergiste ... non, celui-là je renonce à vous le dépeindre ...
+Au fait si ... un mot vous donnera une idée de sa bêtise.
+
+J'avais à lui dire, dans la pièce, après lui avoir commandé le menu du
+souper:
+
+--Comme dessert, vous nous fricasserez quelque chose de sucré.
+
+A quoi, il doit répondre, énumérant ses plats:
+
+--Parfait-vanille ... orange, etc. etc.
+
+Ce malheureux ignorant qu'il existait de par le monde ... des pâtissiers
+des parfaits, me répond d'un air entendu et comme s'il s'agissait de
+l'adverbe:
+
+--Parfait!... vanille, orange.
+
+Je lui fus reconnaissant, car il me fit rire. C'était la première fois
+que ça m'arrivait depuis trois jours.
+
+ * * * * *
+
+Je dis au machiniste:
+
+--Comme accessoires, il nous faudra une cheminée....
+
+Il me répond avec ironie:
+
+--Une cheminée ... au mois de juillet!
+
+Mais ce machiniste m'en a fait une plus drôle.
+
+Je le vois arriver avec une chaise originale.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--C'est une précaution.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire?
+
+Et me faisant voir la brochure, il me montra ces mots: _Auguste rentrant
+avec une grande précaution_.
+
+Enfin, je vis se terminer cette maudite représentation avec un réel
+grand plaisir. Tout avait bien marché, mais c'est égal, si je ne suis
+pas devenu fou ce soir-là, c'est que ma cervelle est rudement solide.
+
+N'importe, quand on me reprendra à organiser une représentation
+extraordinaire, on refusera du monde à la piscine Rochechouart.
+
+
+
+
+LE RUBAN
+
+_A Aurélien SCHOLL._
+
+
+Je vous donne en mille à deviner pourquoi mon ami Georges de Senneville
+n'a pas fait son volontariat?
+
+ * * * * *
+
+Inutile de chercher, vous ne trouveriez pas; aussi vous le dirai-je,
+tout de suite.
+
+Georges avait dix-neuf ans, son baccalauréat et ... une maîtresse pour
+lui tout seul; aussi comprendrez-vous aisément la grimace qu'il fit, en
+recevant un beau jour du mois d'avril, un imprimé portant ces mots:
+
+ CLASSE DE 1884
+
+ CONVOCATION
+
+«Le sieur Fernand-Georges de Senneville, inscrit sur les tableaux de
+recensement du 1er arrondissement de Paris, est invité à se présenter
+devant le conseil de révision, qui se réunira le jeudi 24 avril 1884, à
+huit heures du matin, au Palais de l'Industrie (Champs-Élysées) pavillon
+Nord-Est, salle du rez-de-chaussée, porte 5, pour procéder à la
+formation de la classe de 1884.»
+
+--Sapristi! En voilà bien d'une autre! Je n'y pensais plus, moi!
+
+Et la tête baissée, Georges, dans une attitude d'abattement
+indescriptible se prit à penser au vernissage, aux petits soupers qui en
+sont la conséquence, en un mot à ces mille distractions de désoeuvré.
+
+Il faudrait donc, pendant douze interminables mois, oublier tous ces
+plaisirs, se priver de ces fêtes éreintantes, il est vrai, mais
+obligatoires pour quiconque fait partie de ce régiment bizarre et
+interlope qu'on dénomme le Tout-Paris!
+
+Certes Georges était bon patriote dans maintes circonstances, il avait
+donné de preuves de son attachement au sol natal; dernièrement encore,
+n'avait-il pas à Nanterre fait une conférence sur «le repeuplement de la
+France», conférence qui lui avait valu les félicitations et témoignages
+de sympathie de la part des notables de la commune? N'était-il pas
+membre fondateur de la Ligue des patriotes. Et du reste, il avait de
+qui tenir, car dans sa famille on ne comptait que gentilshommes
+valeureux et guerriers célèbres: Carolus de Senneville, son grand-oncle,
+dont le portrait en pied était le plus bel ornement du grand salon
+paternel, n'était-il pas là pour donner un démenti éclatant à l'impudent
+qui aurait douté du courage familial? Non, encore une fois, personne
+n'ignorait le chauvinisme de Georges comme il se plaisait à dire à
+lui-même.
+
+Mais c'est égal, quitter tout à coup le pantalon étroit pour la large
+culotte garance, abandonner les souliers chinois pour les godillots
+carrés, troquer son bon lit de plume contre le sommier gouvernemental,
+ne plus faire la grasse et réconfortante matinée, ce n'est pas drôle; en
+un mot quand on a pris la douce et facile habitude de ne rien faire, et
+qu'un beau jour, sans crier gare, on vient vous rappeler que vous devez
+servir la patrie, eh bien, entre nous, c'est dur, convenons-en.
+
+Aussi, l'exclamation ci-dessus n'avait donc rien d'exagéré.
+
+ * * * * *
+
+Georges alla, tout déconfit, faire part de la mauvaise nouvelle à Lucie,
+l'ange blond qui charmait son heureuse existence.
+
+--Et il n'y a pas à dire: mon bel ami, soupira-t-il, en lui montrant la
+cruelle convocation, il faut sauter le pas.
+
+--Voyons, dit tout à coup son amie, n'as-tu pas de cas d'exemption, au
+moyen duquel tu pourrais....
+
+--Hélas! non! soupira Georges, j'ai déjà obtenu deux sursis, mon père
+vit encore ... bien heureusement. Je suis très bien constitué.
+
+--Oui, je sais, murmura Lucie, ses jolis yeux baissés, ah! c'est bien
+triste!
+
+--Oui, très triste, en effet, répéta Georges sur le même ton et tout en
+pensant à autre chose.
+
+--Une idée! exclama la jeune fille; si tu te fatiguais beaucoup jusqu'à
+demain matin, peut-être qu'en voyant une figure tirée, des yeux battus,
+on te croirait un peu poitrinaire et alors....
+
+--Ah! bien, ouiche, fit Georges, si tu crois qu'on ne la leur fait
+jamais, celle-là! Ils n'y coupent plus, va, et depuis longtemps!
+
+--Ça ne fait rien, essaye tout de même.
+
+--Mon Dieu, je veux bien. Voyons, qu'est-ce que je pourrais faire qui me
+fatiguât beaucoup et ne fût pas trop ennuyeux. Il y a la marche, oui;
+mais ça ne me va pas énormément, sans compter que ça rate quelquefois;
+ainsi Gaston, tu sais, celui qui est si pâle, eh bien, Gaston s'était
+livré à cet exercice éreintant: le matin il était allé de la barrière du
+Trône à Longchamps, à pied; il arrive au conseil frais et dispos, le
+visage épanoui, avec des couleurs, le malheureux!
+
+--Bon pour le service! lui cria-t-on, l'ayant à peine vu. Tu comprends
+qu'il ne me sourit guère de juiferranter ainsi pour en arriver à ce
+résultat!... Voyons, c'est curieux, je ne vois pas....
+
+--Eh! bien, moi, dit Lucie plus rouge qu'une cerise, j'ai trouvé--et
+sans chercher beaucoup--un moyen sûr et agréable de te fatiguer....
+
+--J'y suis! cria Georges, qui venait de comprendre, un peu tardivement,
+entre nous! J'y suis! répéta-t-il par deux fois tout en couvrant de
+baisers sa gentille maîtresse. Oh! amour de ma vie, tu as raison, mais
+où donc avais-je la tête de ne pas penser à ...
+
+Eh! bien, je veux préparer les choses de longue main, tiens-toi prête à
+six heures, je viendrai te chercher pour dîner. Et fie-toi à moi pour le
+programme de notre soirée.
+
+ * * * * *
+
+Sorti de chez Maire, à huit heures et demie, notre aimable couple se
+dirigea du côté des Variétés, où Georges avait loué une baignoire
+grillée, s'entend!
+
+Vous dire qu'aucune réplique des acteurs ne leur échappa serait
+peut-être mentir ... leur _attention_ fut un tantinet _distraite_.
+
+Venus au quart du premier acte, ils partirent au milieu du dernier.
+
+Légèrement émoustillés par le champagne et les grivoiseries si
+chastement lascives de Judic, nos tourtereaux, enfouis dans le fond
+d'une voiture, arrivèrent promptement chez eux, animés des meilleures
+intentions, je vous l'assure.
+
+ * * * * *
+
+A la clarté discrètement timide d'une veilleuse opale, Georges et Lucie
+s'en donnèrent à coeur joie et se livrèrent à un de ces duels d'où
+l'amour sort vainqueur, comme on disait au bon vieux temps.
+
+Quand on a fini de rire, on peut causer, a dit Lamartine, je crois (je
+n'en suis pas sûr). Nos amoureux causaient donc de choses et
+autres--surtout d'autres--et s'embrassaient toutes les deux minutes,
+pour n'en pas perdre la charmante habitude.
+
+C'est ici, ô Armand Berquin, qu'il me faudrait ta plume.
+
+Comme si elle en eût besoin, la coquette Lucie s'était vêtue, pour se
+rendre plus irrésistible encore, d'une chemisette dé soie crème, égayée
+par endroits de petits noeuds de ruban ponceau!
+
+Ayant arraché un de ces rubans, elle jouait avec, s'en faisant tantôt un
+collier, tantôt un bracelet; à un moment donné, une idée folle la prit.
+
+ * * * * *
+
+--Mais tu me chatouilles, dit Georges en sursautant; qu'est-ce que tu
+fais?
+
+--Je te décore, balbutia Lucie.
+
+ * * * * *
+
+--Huit heures! lève-toi vite, tu vas être en retard!
+
+--Saprelotte! nous nous sommes endormis, dit Georges en enfilant
+prestement son pantalon. Adieu, mignonne aimée, à midi je viendrai
+immédiatement t'annoncer, heureux ou triste, le résultat.
+
+Notre conscrit fit irruption dans la grande salle du conseil, comme le
+sergent instructeur appelait son nom. Il était temps, pensa Georges,
+rassuré à l'idée de n'encourir aucune peine, et passant avec d'autres
+camarades, fumistes, clercs de notaire et lycéens, dans une salle
+contiguë, il procéda à la toilette de rigueur.
+
+--Georges de Senneville, à vous!
+
+Il grimpa prestement sur l'estrade et se mit de lui-même sous la toise.
+
+Mais aussitôt un formidable éclat de rire retentit, et tous, généraux,
+chirurgiens, maire, gendarmes de se tordre dans des convulsions hilares
+et nerveuses.
+
+--Exempté, pour végétation sanguinolente! cria le médecin militaire.
+
+Georges ne comprenant qu'une chose, c'est qu'on le rendait à sa chère
+liberté, sauta comme un cabri sur ses effets et s'habilla sans demander
+son reste.
+
+Mais tout en cherchant la cause du rire fou et spontané qui l'avait
+accueilli, il jeta un regard sur lui-même et aperçut, joyeux et
+guilleret, le ruban qui flottait toujours!
+
+Le médecin militaire, ayant sans doute cru à un phénomène bizarre,
+l'avait exempté ex-abrupto.
+
+ * * * * *
+
+Aussi, chères lectrices, ne soyez point étonnées, si le hasard vous
+conduit à l'entresol de Georges de Senneville, de voir sur un cadre à
+fond de velours noir briller un ruban rouge!
+
+
+
+
+VIRGO
+
+_A Paul LHEUREUX_
+
+
+--Comment? toi, Pétru? dans mes bras! Et depuis quand ici?
+
+--D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma première visite....
+
+--Oui, c'est gentil tout plein, ça. Mais pourquoi diable être retourné
+dans ton satané pays qui n'a qu'un tort, celui d'être trop loin du café
+Riche?
+
+--Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de
+temps à autre aller se retremper «au pays».
+
+--Le fait est que tu en avais besoin, après la vie de patachon que tu
+menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle
+conquête.
+
+--Allons donc, et qui ça?
+
+--Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire
+languir, ça m'amusera. Eh! bien, apprends, misérable veinard, que c'est
+la plus jolie créature que je connaisse. Des yeux à damner les saints du
+paradis, des dents à croquer toutes les pommes de ce jardin, des
+cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas à plaindre, mon
+gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient être à ta place, car
+ta future victime fait tourner toutes les têtes en ce moment, Paris
+entier s'occupe d'elle, sa photographie s'étale chez tous les libraires
+du boulevard....
+
+--Ah! vous êtes cruel.
+
+--Et toi, impatient. En un mot, je parle de ...
+
+--De?
+
+--De Pallas!
+
+--La dame de pique!
+
+--Non, Pallas, la grande comédienne qui électrise chaque soir deux mille
+spectateurs dans _Virgo_, le drame naturaliste qu'on joue actuellement
+aux Fantaisies-Macabres.
+
+--Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se révéler dans la
+pièce que vous citez?
+
+--Oui, mon cher, elle-même.
+
+--Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu!
+
+--C'est possible, mais elle a vu ton portrait, là, sur la cheminée, et
+s'est écriée tout à coup: «Dieu, le joli garçon!» et l'on sait ce que ça
+veut dire quand Pallas s'écrie: «Dieu, le joli garçon!» Heureusement que
+tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Pétru, je ne t'ai dit que
+l'absolue vérité; vois maintenant ce que tu as à faire, mais tiens-moi
+au courant, ça m'intéresse.
+
+ * * * * *
+
+Neuf heures. Pétru sort de chez Noël en mâchonnant un régalia, et se
+dirige lentement du côté des _Fantaisies_, où il est allé retenir dans
+la journée l'avant-scène du rez-de-chaussée, côté gauche,--côté du
+coeur--attention qu'on remarquera sans doute.
+
+Au-dessus du théâtre, le mot _Virgo_, écrit en lettres de feu, jette
+une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq
+lettres enflammées, le coeur de notre ami bat à éclater.
+
+--Si Pallas était réellement _virgo_, se dit-il, en riant; c'est peu
+problable, vu son tempérament volcanique qui est proverbial.
+
+Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; _Valince, la
+beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur
+bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau!_ Pétru, après
+avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans
+la salle, d'un air résolu.
+
+Le lever de rideau terminé, la claque seule fit son office.
+
+Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec
+indifférence les épaules cachées au fond des baignoires, et cherche
+parmi les vieilles gardes les figures de connaissance.
+
+Mais l'orchestre prélude et le silence se fait aussitôt.
+
+ * * * * *
+
+Au premier acte, Pallas ne paraît pas; il est même à remarquer
+qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'_étoile_ que vers neuf
+heures, la salle étant entièrement pleine à ce moment-là.
+
+Les spectateurs n'écoutaient donc qu'avec une attention relative
+l'exposé de la pièce.
+
+Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparaît dans un costume aussi
+transparent ... qu'une profession de foi de député.
+
+A peine entrée, Pallas aperçut Pétru dont le plastron se détachait
+clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle
+reprit bientôt ses sens et joua dès lors tout son rôle pour lui.
+
+Ah! que de passion dans ses scènes d'amour, que de câlineries félines
+dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en étaient stupéfaits!
+Jamais Pallas n'avait _donné_ comme ce soir-là.
+
+Lorsqu'au milieu du troisième acte elle adresse une déclaration des plus
+brûlantes à Sangor, le jeune premier qui l'a arrachée des mains des
+corsaires, ce n'est plus à l'artiste, son partenaire, qu'elle parle,
+non, c'est à lui, l'être aimé, qui ne s'en doute peut-être pas.
+
+O puissance irrésistible de l'amour!
+
+Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui
+a suffi pour ne plus l'oublier.
+
+Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en pitié en envoyant ce soir, au
+théâtre, cet inconnu qui marquera peut-être dans l'existence de la
+comédienne.
+
+Pétru, ayant remarqué le mouvement de Pallas à sa vue, et ne voulant
+pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter à l'actrice
+un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots:
+
+«Où et quand puis-je vous voir?»
+
+A la rigueur, _puis-je vous voir_ eût pu être supprimé; mais il fallait
+être correct avant tout, au moins pour la première fois.
+
+Quelques instants après, la femme aux rubans roses arrive, mystérieuse,
+et dit en souriant:
+
+«Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidélité.»
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, à l'heure indiquée, Pétru jetait à un cocher cette adresse
+ironique: rue de la Fidélité!
+
+Bientôt arrivé, grâce au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le
+Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second étage de
+l'actrice.
+
+Ah! quelle émotion avait Pétru en tirant le cordon de sonnette qui n'en
+pouvait mais!
+
+La porte s'ouvre enfin.
+
+Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-même, sa belle et luxuriante
+toison de cheveux bruns dénoués, rejetés en arrière, et
+
+... ... Dans le simple appareil
+
+D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
+
+Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comédienne, et ... ...
+
+ * * * * *
+
+Je n'avais pas revu Pétru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque
+avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je
+l'avoue, bien de la peine à le reconnaître.
+
+Ses traits tirés, son dos légèrement voûté, m'impressionnèrent vivement;
+mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait
+produit sur moi, je changeai tout à coup d'expression et, presque
+souriant, lui demandai:
+
+--Eh bien, mortel! toujours heureux?
+
+--Ah! mon ami! dit-il en soupirant.
+
+Et dans ces trois mots, que de regrets, que de désillusions!
+
+--Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de traître de mélo? Il me
+semble que ton sort n'est pas à plaindre.
+
+--Vous aussi! cria-t-il en m'étreignant le poignet, mais vous ignorez
+donc ce que c'est que d'être épris d'une femme de théâtre? Ah!
+ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite.
+
+Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il pût pleurer à
+l'aise, Pétru s'épancha abondamment dans mon sein.
+
+--Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comédie; elle ne peut pas
+me dire à table: «Passe-moi le sel», sans vibrer effrontément. Si je
+parle d'une cocotte en la blaguant, aussitôt Pallas, prenant une pose
+tragique, me commence une diatribe échevelée sur le sort infortuné des
+filles livrées à elles-mêmes, et, pour couronner son discours, appelant
+à son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me récitant le fameux:
+
+ Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe!
+
+--Bah!
+
+--Et tout cela ne compte pas! le plus épouvantable, c'est la nuit; le
+jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher!
+
+Et comme je clignais malignement.
+
+--Oh! non, vous n'y êtes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez
+peut-être, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos--bien
+gagné. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me réveille en sursaut,
+me disant brusquement:
+
+--Lève-toi.
+
+--Hein?
+
+--Et prends ça.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Racine.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Donne-moi la réplique.
+
+Et nous voilà tous les deux, en chemise, jouant _Britannicus_.
+
+La première fois, j'ai trouvé ça drôle; dire de la tragédie à deux
+heures du matin, dans ce nouveau péplum, c'était original; mais, à la
+longue, je me suis lassé de ce plaisir, et j'ai essayé de faire
+comprendre à Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement
+que d'entendre une partie de la nuit hurler:
+
+ Rome, l'unique objet....
+
+A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre à
+la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mépris:
+
+--Bourgeois!
+
+--Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour
+Racine une admiration profonde; mais à quatre heures du matin, j'ai
+autre chose à faire que de relire ses chefs-d'oeuvres....
+
+Et me voyant sourire, Pétru exaspéré, s'interrompit:
+
+--Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest!
+
+
+
+
+LETTRE
+
+
+ _Le Havre Sainte-Adresse, 18 août 1885._
+
+ Cher monsieur Besson,
+
+Après la tournée de la _Parisienne_, je n'ai eu que le temps de secouer
+mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse.
+
+Je réalise ici le rêve de tous les comédiens: je suis directeur,
+directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur
+pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas
+bien grande; nous sommes ... quatre--deux de chaque sexe--nous jouons
+deux fois par semaine; ça n'a l'air de rien? eh bien, c'est énorme.
+
+C'est énorme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche
+(et quel mal pour trouver un répertoire!)
+
+J'ai donné, jusqu'à présent, _vingt trois pièces en un acte, en treize
+soirées (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les Étrennes
+d'Édouard_), un petit chef-d'oeuvre que j'ai signé avec Évin, mon
+collaborateur du _Lézard_--ayant été redemandés, sans compter
+l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues!
+
+J'ai joué tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles,
+Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens,
+donc!)
+
+Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huché à mi-côte de
+Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site!
+
+Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balnéaire
+l'agrément de la grande ville qui est là, à ses pieds.
+
+Et jamais monotone un port de mer!
+
+Hier, j'ai été voir débarquer des cochons.
+
+Ce qu'ils ... criaient!
+
+Pas à la noce, ces compagnons de Saint-Antoine!
+
+Placés dans une grande caisse, une grue les élevait et les déposait sur
+le quai.
+
+Après tout, ça n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons.
+
+ * * * * *
+
+Hier, autre réjouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous
+ces jeunes gens, en caleçon de bain, se précipitant à la fois dans la
+«_mé_» et gagnant le large en cherchant ... à gagner le prix.
+
+500 mètres à faire!
+
+Le hasard avait placé à mes côtés le père et la mère d'un concurrent
+qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils
+paternels.
+
+--Ne te presse pas surtout, ménage ton souffle et fait des brasses, tu
+entends, fais des brasses.
+
+--Savez-vous que c'est raide, dis-je à la mère, 500 mètres!
+
+--Oh! monsieur le gas, est marin; à sept ans, il a eu un prix.
+
+--Oh! bien, vous êtes tranquille.
+
+--Tiens, regarde ton fils, fait le père, en s'adressant à sa femme,
+c'est lui le premier, à présent. Aïe donc!
+
+Et la mère, tout en le suivant des yeux, faisait les mêmes mouvements
+que son rejeton.
+
+--Jusqu'où va-t-il? demandai-je.
+
+--Il va doubler la barque où est le drapeau là-bas!
+
+--Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est égal ce n'est
+pas commode de doubler une barque en étant dans l'eau. Enfin!...)
+
+--Voyez-vous comme il souque! s'écria la mère triomphante.
+
+--Oh! oui, il souque bien! répétai-je en ayant l'air de comprendre ce
+qu'elle voulait me dire.
+
+ * * * * *
+
+Revenu à terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la
+foule enthousiaste.
+
+--Bébé! exclama la maman en larmes.
+
+(Bébé avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.)
+
+--Tiens bois, ça, fieu, fit le père en tendant une fiole de rhum qu'il
+venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi.
+
+Je vous assure que c'était très drôle de voir ce bon vieux couple
+embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux
+humides.... Il faut dire que j'étais si près de lui....
+
+Le plus fort, c'est que, quelques instants après, il recommençait une
+seconde course de 800 mètres, et la gagnait haut ... les bras....
+
+Et comme en nageant on décrit toujours quelques zigzags, ça lui a fait
+environ 1500 mètres qu'il avait dans les jambes à la fin de la journée.
+Décidément il est plus fort que moi.
+
+Et maintenant un mot pour finir:
+
+Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino
+embarrassé vint me demander _quelle heure il fallait peindre?_
+
+Et comme je le regardais, prêt à pouffer:
+
+--Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours à cette
+heure-là qu'on regarde la pendule. (Historique.)
+
+ Bien vôtre,
+ F. G.
+
+
+
+
+UN CLARINETTISTE
+
+_A Ph. GILLE._
+
+
+Dire que l'artiste a pour emblème l'humble violette serait à coup sûr,
+une très jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'être pas
+positivement exacte.
+
+On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualité dominante du
+monsieur qui fait quelque chose en public.
+
+J'ai déjà coudoyé dans ma courte existence pas mal de comédiens poseurs,
+de chanteurs prétentieux et d'instrumentistes se disant célébrissimes,
+mais jamais, au grand jamais, il ne m'a été donné de voir un type aussi
+achevé, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet été ... à
+Galet-sur Mer.
+
+Sourdinoff (c'est son nom ... ou à près), clarinettiste aussi décoré que
+chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un «concert instrumental
+et spirituel» au casino de la station balnéaire précitée.
+
+Les plaisirs nocturnes étant plus que rares dans cette oasis de la
+Normandie, à l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs
+allèrent en foule retenir leur place à cette cellule vitrée dénommée:
+Casino.
+
+La plage entière se fit inscrire.
+
+Pas de périphrases atténuantes: le concert fut assommant!
+
+Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez
+vous-même:
+
+Première partie: ouverture _exécutée_ par un vieux monsieur payé 80 fr.
+par mois pour éreinter l'ivoire de la maison Pleyel, à faire s'agiter
+les pieds énormes de nos chers voisins, les Anglais.
+
+2º Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, dérangés
+par Sourdinoff et joués par l'auteur.
+
+Entr'acte.
+
+Réouverture de plus en plus massacrée ... exécutée par le bon vieillard
+«qui n'avait jamais travaillé devant un aussi bel auditoire» et, pour
+finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le bénéficiaire!
+
+Ah! le criminel! marche funèbre et guerrière, valse, tarentelle, pas
+redoublé, mélodie, galop, rien ne manqua.
+
+Et, comme heureux de ne plus être oppressé par le poids de ce programme,
+le public, à l'issue de la soirée, applaudissait timidement; ce
+Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier
+numéro!
+
+Il se bissait, l'infâme!
+
+Je me disposais, joyeux, à regagner mes lares (vieux style) quand un
+voisin de table d'hôte, vint me dire:
+
+--Venez féliciter Sourdinoff.
+
+--Hein?
+
+--Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et
+compte sur vos compliments.
+
+--Mais ...
+
+--Voyons, ça vous coûte si peu, et ça lui fera tant de plaisir!
+
+Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en
+art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en
+le félicitant, était pour moi peu réjouissante.
+
+Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste--ça fait
+trop de bruit--je suivis notre ami commun.
+
+ * * * * *
+
+Nous arrivâmes au moment où une grosse dame disait avec admiration à
+l'instrumentiste:
+
+--Vous devez avoir bien soif!
+
+Les présentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues:
+
+--... Succès réel ... public charmé ... devez être content ... mais le
+disciple de Christophe Denner m'arrêtant tout à coup, me dit avec un
+sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer:
+
+--Ah! cher confrère (pourquoi m'appelait-il confrère, moi qui ne souffle
+dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'étranger pour remporter ce
+qui s'appelle des succès prodigieux. Je ne parle pas, là, des couronnes
+qu'on vous lance, des palmes qu'on vous décerne, des médailles qu'on
+vous offre, des décorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout
+cela n'est rien, auprès de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime,
+voyez-vous, il n'y a encore que ça! C'est à qui vous approchera! Les
+ducs, les princes considèrent comme un honneur insigne de vous serrer la
+main.
+
+--Ah! bah! fis-je, ahuri.
+
+--Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une
+aventure qui m'est arrivée dernièrement, à Potsdam.
+
+Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succès!... enfin,
+je passe. La marquise de Pigalska y assistait.
+
+Enthousiasmée de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle,
+une petite soirée et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je
+consentis.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public était
+composé de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes
+auditeurs étaient assurément inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais
+donc jouer là, devant un parterre de princes.
+
+ * * * * *
+
+Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais à
+commencer lorsque je m'aperçus que Pédali, mon accompagnateur n'était
+pas là. Lui! un garçon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir
+eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur
+lui, ce soir-là. Je m'excusai de mon mieux auprès de la marquise, lui
+assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que
+de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me
+faisais point entendre. Mais, à l'idée de son monde vainement réuni, de
+sa soirée manquée, ma noble hôtesse soudainement devenue pourpre,
+s'adressant à la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable
+quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairière, que cet
+honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se récusa.
+J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarré, absolument correct
+dans son habit noir, s'avança vers moi et me dit:
+
+--Mon Dieu, monsieur, j'ai joué souvent pour me distraire la fantaisie
+de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre.
+Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie.
+
+Après une demi-seconde d'hésitation, j'acceptai et n'eus pas à m'en
+plaindre car mon accompagnateur improvisé me seconda merveilleusement.
+Le morceau eut un succès écrasant, comme d'habitude.
+
+Je demandai à mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier
+moi-même, il me répondit:
+
+--Venez demain à cette adresse; je serai heureux à mon tour, de vous
+redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent.
+
+Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, ma voiture s'arrêtait devant un magnifique hôtel.
+
+Une cloche m'ayant annoncé, un valet m'introduisit dans un salon
+superbement orné quoique sévère, et quelques instants après, apparut le
+maître de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la
+marquise Pigalska.
+
+ * * * * *
+
+Ma modestie m'empêche de vous répéter notre conversation, à l'issue de
+laquelle je pris congé de mon mystérieux interlocuteur en lui demandant
+toutefois à qui j'avais l'honneur de parler.
+
+--Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagné la veille?
+
+--?
+
+--C'était Bismarck!!!
+
+
+
+
+LES COMMANDEMENTS DU COMÉDIEN
+
+_A. V. REGNARD._
+
+
+ Chez un directeur te rendras,
+ Pour avoir un engagement.
+
+ Dans son cabinet, tâcheras
+ D'être «refait» médiocrement.
+
+ Tout d'abord, tu ne signeras
+ Que pour deux années, seulement.
+
+ Toujours en vedette seras,
+ Seul et très gros, turellement.
+
+ Une loge salubre auras,
+ A l'entresol, sur le devant,
+
+ Le jour tu ne répéteras
+ Qu'après midi, jamais avant.
+
+ Aux claqueurs, tu commanderas,
+ De t'applaudir fort, tout le temps.
+
+ Aux ouvreuses ordonneras
+ De dire: Il a bien du talent!
+
+ Le spectacle fini, crieras
+ Ton adresse assez bruyamment:
+
+ Alors, veinard, remarqueras
+ Jeunes filles et leur maman....
+
+ * * * * *
+ * * * * *
+
+ Mais de ça tu n'abuseras,
+ Vu ton petit tempérament.
+
+
+
+
+LETTRE
+
+_A E. BENJAMIN._
+
+
+Nous _exploitons_, comme vous le savez, le grrrand succès parisien: _La
+Mission délicate_.
+
+Après avoir joué tour à tour à Versailles, Chartres, Rennes, Nantes,
+Angers, Saumur, Angoulême, Libourne, Périgueux. (Entre parenthèses, nous
+avons mangé, à Rennes, des pâtés de Chartres, où nous avons bu du
+guignolet d'Angers, que nous n'avons pu nous procurer dans sa ville
+natale). Après le pays de M. Ballande, nous avons filé vers le Midi.
+
+Ah! le Midi! en voilà une mine d'observations!
+
+C'est là que nous en avons vu, des types! et entendu, des ... réponses!
+
+Sont-ils convaincus ou feignent-ils de l'être? En tout cas, ils sont
+bien amusants, ces bons Méridionaux, mes doux compatriotes (je suis
+Bordelais).
+
+Quelle réputation surfaite que la vivacité des gens du Sud! Ils sont
+vifs, oui, en paroles, mais autrement.... Té, pourquoi se presser, hé?
+
+Je vais copier pour vous quelques réponses que j'ai crayonnées au fur et
+à mesure que je les entendais. C'est sans suite ni cohésion, mais
+excusez-moi, je vous écris pendant un entr'acte (oh! quel métier!)
+
+Ah! une recommandation auparavant:
+
+Prière de lire avec l'_accint_ sans cela, le mot n'a plus de saveur.
+
+A P..., un de nos camarades entre chez un chapelier, en lui désignant
+un manille:
+
+--Combien ce chapeau?
+
+--Sisse cinquinte et il vous va, hé?
+
+--Mais il n'entre pas.
+
+--Naturellement, il se fera à la tête!
+
+Est-ce joli! mais ce qui l'est davantage, c'est que mon copain a acheté
+le couvre-chef!
+
+ * * * * *
+
+A l'hôtel où nous étions descendus, à Cahors.
+
+Nous rentrons à minuit.
+
+--Garçon, avez-vous une allumette?
+
+--Non je ne fume pas!
+
+ * * * * *
+
+Et je vous répète, le seul mérite de ces mots, c'est qu'ils sont
+absolument _vrais_. A Dax, le pays de la fontaine d'eau chaude, nous
+allons prendre un bock dans un café-concert (genre _Ambassadeurs_,) et
+tout en dégustant, nous demandons au patron:
+
+--Eh bien! ça va-t-il un peu les affaires?
+
+--Heu! heu!
+
+--Vous n'êtes pas content?
+
+--Si, mais c'est très dur; ici, les femmes sont usées tout de suite;
+pour bien faire, il faudrait _changer le bétail_ tous les huit jours.
+
+ * * * * *
+
+Et à Nîmes, cette réponse que nous fit une hôtelière:
+
+--Comment, dix sous, ce café?
+
+--Té, je vous ai servis dans des petites tasses!
+
+Elle n'est pas dans un sac, celle-là, hein?
+
+ * * * * *
+
+A Mont-de-Marsan.
+
+Au théâtre, absence totale de luminaire.
+
+--Eh bien, où est le gaz?
+
+--Ah! c'est une nouvelle Compagnie qui est en train de changer les
+tuyaux, vous en aurez quand les magasins seront fermés.
+
+(Ils ferment à onze heures et demie, nous avions fini.)
+
+Et le plus amusant, c'est que dans la journée, étant entré dans un
+bureau de tabac pour allumer un cigare, et m'étonnant de voir le petit
+tube de caoutchouc éteint, je reçus cette réponse:
+
+--Ah! c'est que ce soir il y a théâtre!
+
+ * * * * *
+
+Je m'aperçois, mon cher ami, que je dois être terriblement monotone et
+ennuyeux, aussi vais-je terminer cette nomenclature par cette dernière
+méridionalerie:
+
+Nous dînions, à Pau, à table d'hôte, quand un compatriote du bon roi,
+nous entendant dire que nous allions de Tarbes à Cahors, nous dit à
+brûle-pourpoint et tout en vinaigrant sa salade:
+
+--Vous allez de _Tarbeuss_ à _Cahorss_?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien il faut _vinte_ heures.
+
+--Hein!
+
+--Oui, oui, _vinte_ heures.
+
+--Mon Dieu, monsieur, dit l'un de nous, cela n'est pas possible, nous ne
+partons demain qu'à neuf heures et nous jouons, le soir.
+
+--Sapristi, je le _sé_ bien, j'y _vé_ sans cesse.
+
+--A pied, alors?
+
+--Non, en voiture!
+
+Voyez-vous ce monsieur qui se figurait que nous voyagions _en voiture!_
+
+Je termine en suppliant les Méridionaux qui pourraient lire cette lettre
+de n'en pas vouloir au signataire qui, orfèvre lui-même, apprécie à sa
+juste valeur ce pays qui a donné tant d'illustrations politiques et
+artistiques à la France.
+
+Tout à vous, mon cher Benjamin.
+
+ F. G.
+
+
+
+
+LES TOURNÉES
+
+_A A. DUPRÉ._
+
+
+I
+
+ Mon Dieu que c'est donc amusant
+ De faire en été des tournées!
+ On s'en va leste, insouciant;
+ Mon Dieu que c'est donc amusant!
+ On croit rapporter de l'argent,
+ De l'argent pour beaucoup d'années,
+ Et l'on revient comme Gros-Jean,
+ Mais c'est amusant les tournées!
+
+
+II
+
+ Or, on choisit ses compagnons.
+ Lorsque l'on fait un long voyage
+ Il faut éviter les grognons:
+ On choisit donc ses compagnons.
+ Je vais du côté des chignons,
+ Avec eux je fais bon ménage.
+ J'aime les visages mignons
+ Lorsque je fais un long voyage.
+
+
+III
+
+ Puis un paysage est charmant
+ Quand on le voit près d'une femme!
+ Il est plus bleu, le firmament,
+ Le paysage est mieux vraiment;
+ On se regarde tendrement
+ La nature épanouit l'âme....
+ Qu'un paysage est donc charmant
+ Quand on le voit près d'une femme!
+
+
+IV
+
+ Le chemin de fer rend joyeux
+ Et vous met d'humeur folichonne,
+ Constamment admirer les cieux
+ Rend le morose très joyeux;
+ Avec les employés au mieux
+ On plaisante, on rit, on gasconne;
+ On les appelle tous «mon vieux»
+ Dam! l'humeur est très folichonne.
+
+
+V
+
+ On descend dans de bons hôtels
+ Dont les draps sont parfois humides,
+ Mais de tous temps ils furent tels;
+ En province, oh! les bons hôtels!
+ Où donc le confort des castels?
+ On rit de nous, gens trop timides,
+ Acceptant les affreux Vatels,
+ Ainsi que les vieux draps humides!
+
+
+VI
+
+ Dans la rue, on dit: Les voilà,
+ Les Parisiens! quel spectacle!
+ Sur nos pas, on pousse des ah!
+ Et l'on chuchote: Les voilà!
+ Mais nous, plutôt, disons: Holà,
+ Les voyant de notre pinacle,
+ Jamais on n'eût rêvé cela,
+ Les provinciaux, quel spectacle!
+
+
+VII
+
+ Et puis, comme l'on est gobeur
+ Quand on est loin du café Riche!
+ Ou trouve tout bon, tout meilleur,
+ Mon Dieu, comme l'on est gobeur!
+ O Parisien de malheur!
+ D'emballements tu n'es pas chiche,
+ A l'avenir sois moins gobeur
+ Eloigné de ton café Riche.
+
+
+VIII
+
+ Au retour, ils sont tous guéris
+ Les bons amateurs de tournées;
+ Avec joie ils voient leur Paris,
+ Au retour, ils sont tous guéris!
+ Ils n'en sont certes pas marris
+ En voilà pour plusieurs années!
+ Ils sont absolument guéris
+ Des interminables tournées.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+Nos acteurs en tournée
+Le sac de Géronte
+Concert-express
+Une réception
+Déception
+Ténor et prestigiditateur
+Les extra
+Un impressario
+Un concert à Athis-Nous
+Les médecins de Molière
+Les animaux au théâtre
+Rien de nouveau
+Billet de faveur
+Chez Momus
+Un chanteur commerçant
+Le concert de la place de la Bourse
+Sans le vouloir
+Les souffleurs
+Une maladie de peau
+Lettre
+L'acteur réaliste
+Lamentations de Boieldieu
+Un drôle de couple
+Lettre de Jeannine à Suzanne
+Les tics
+Les vacances d'un comédien
+33, boulevard Haussmann
+Un père
+Une représentation extraordinaire
+Le ruban
+Virgo
+Lettre
+Un clarinettiste
+Les commandements du comédien
+Lettre
+Les tournées
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Galipettes, by Félix Galipaux (1860-1931)
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12665 ***