diff options
Diffstat (limited to '12665-0.txt')
| -rw-r--r-- | 12665-0.txt | 7552 |
1 files changed, 7552 insertions, 0 deletions
diff --git a/12665-0.txt b/12665-0.txt new file mode 100644 index 0000000..1c021d2 --- /dev/null +++ b/12665-0.txt @@ -0,0 +1,7552 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12665 *** + +F. GALIPAUX + +GALIPETTES + + +DESSINS DE +P. BARON, E. BÉJOT BÉTHUNE, COURCHET, DETOUCHE FRIM, GRAY, LHEUREUX, +L. LOIR, MERWART MESPLÈS, H. PILLE, RAY, TEYSSONNIÈRE VALTON + + +PARIS +JULES LEVY, LIBRAIRE-ÉDITEUR +2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2 + +1887 + + + + +A MA MÈRE +MON MEILLEUR AMI + + + + +PRÉFACE + + * * * * * + +_Si tous ceux qui ont applaudi Galipaux, tous ceux qu'il a fait rire, +achetaient son livre, ce serait--comme le briquet de Fumade--le plus +grand succès qu'on puisse voir de nos jours! + +Il est si gentil, ce petit Galipaux. + +Il y a des jours où on le prendrait pour Déjazet, et on se demande +pourquoi il ne joue pas les_ PREMIÈRES ARMES DE RICHELIEU _et le_ +VICOMTE DE LÉTORIÈRES. + +_Un comique qui n'a rien de grotesque, le cas est presque unique. +Hyacinthe avait son nez, Ravel avait sa tournure, Baron a un vice de +prononciation qui lui rapporte soixante mille francs par an. + +De tous les comiques connus, l'un a la maigreur; l'autre l'obésité. +Galipaux n'a que la gaîté, l'esprit, la finesse des nuances. Il voudrait +être ridicule qu'il ne pourrait pas y arriver. + +Il justifie le proverbe: Qui peut le plus peut le moins. Un premier prix +au Conservatoire lui donnait de droit son entrée à la Comédie +Française; mais Galipaux mesura Coquelin qui signait de la rue +Lafayette des décrets de Moscou, et, prudemment, il prit l'autre côté du +Palais-Royal. Le premier prix du Conservatoire signa un engagement de +cinq ans avec le théâtre où triomphèrent Sainville, Arnal, Alcide +Tousez, Achard, Gil-Pérez. Et là, même là, on le tint trois ans sous le +boisseau. Les jeunes ont à lutter partout. + +Il est cependant méridional, ce jeune comique arrivé à la force du +poignet; mais le midi lui-même est étouffé par les syndicats et les +coalitions. + +C'est pourquoi Galipaux, désireux d'occuper ses loisirs, se mit à écrire +de petites études, des esquisses, des monologues, des proverbes qui ont +prouvé qu'il était capable de débiter autre chose que l'esprit des +autres. + +Après les_ DEUX ÉPAVES, _saynète en vers, Galipaux se révéla sous trois +formes différentes dans le_ VIOLON SÉDUCTEUR: _auteur, comédien et +violoniste, il savoura trois succès en une séance. + +Pourquoi du Palais-Royal est-il allé à la Renaissance? Et pourquoi de la +Renaissance ne va-t-il pas à la Comédie Française où son début serait +une véritable_ RENTRÉE? _Son professeur, son maître, le grand Régnier, +ce comédien qui, sous l'Empire, était plus vénéré qu'un sénateur, n'est +plus là pour lui ouvrir la barrière. Et cependant quel Mascarille et +quel Scapin ferait ce Galipaux, né pour les planches, qui a dû renoncer +provisoirement à Molière et à Régnard pour interpréter Blavet et +Bisson!--Il y a des degrés, disait à Alexandre Dumas le président du +tribunal de Rouen. Galipaux les franchira. En attendant, l'excellent +comique, le comédien poète et auteur, offre au public les fleurs de son +imagination. La plupart des morceaux qui composent ce volume ont paru +dans les journaux de Paris, non point dans les feuilles volantes et +éphémères, mais bien dans les journaux qui ont des abonnés--comme +l'Opéra. Galipaux a été imprimé tout vif dans le_ FIGARO, _dans l'_ÉCHO DE +PARIS, _dans l'_OPINION, _dans l'_ESTAFETTE. _La Renaissance, l'Athénée les +Menus-Plaisirs, le théâtre Déjazet ont donné de ses pièces. Il mérite +d'être lu, ayant mérité d'être écouté. Et puisqu'il ne joue que le soir, +lisez-le le matin._ + + +AURÉLIEN SCHOLL. + + + + +NOS ACTEURS EN TOURNÉE + +_A Alexandre BISSON._ + + +Depuis quelques années, lorsqu'une pièce a du succès à Paris--comédie ou +opérette--il se trouve toujours une dizaine d'impressarii _in partibus_ +tout prêts à l'exploiter en province. + +Pour ce faire, ils racolent dans les agences et cafés du boulevard les +comédiens inoccupés, montent rapidement l'ouvrage, et en route pour +l'exportation dramatique ou musicale! + +Ces troupes formées de brio et de broc, et composées d'éléments +hétérogènes, offrent la plupart du temps à l'observateur d'innombrables +sujets d'études, et au caricaturiste quantité de modèles à croquer. + +Si vous le voulez bien, nous allons examiner ensemble les types que nous +présente la tournée Saint-Albert. + + * * * * * + +Saint-Albert, grand premier rôle, aujourd'hui éloigné de la scène +(l'ingratitude des auteurs!), vient d'acheter le droit unique de +représenter dans toute la France la nouvelle pièce de Dubéquet. + +Il n'a pas eu la main heureuse, Saint-Albert, dans le recrutement de sa +troupe: elle est formée d'une jolie collection de types! + +Aussi, ce malheureux directeur rentrera-t-il dans la capitale avec les +cheveux un tantinet blanchis. + +Dam! qu'est-ce que vous voulez! quand on a affaire à des gens comme ce +Floridor, par exemple!... + + +LE GRINCHEUX + + +Floridor est comique au théâtre ... parfois, mais grincheux à la ville ... +toujours. + +Il a décroché avec peine et protection un second accessit au temple du +faubourg Poissonnière, où il n'est cependant resté que six ans. Cela lui +suffit pour mettre sur ses cartes de visites «_lauréat du +Conservatoire_» (lauréat! comme c'est malin, c'est pour le bourgeois, +ça.) + +Il n'a pas voulu entrer aux Français, il n'y aurait rien fait avec +Machin qui est là et qui accapare tous les rôles. + +Entre nous, Floridor ne cache pas son jeu. Dès qu'on l'écoute dix +minutes, on donne raison à ceux qui disent de lui: sale caractère! Ce +n'est pas extraordinaire qu'il soit sans cesse sans engagement: à peine +dans un théâtre, il débine tout et tous. + +Depuis le directeur, «qui n'y connaît rien», jusqu'aux artistes, «tous +mauvais» en passant par le régisseur, «une moule», tout le monde a son +paquet avec lui. + +Je vous laisse à penser ce qu'il dit de l'artiste qui joue son emploi, à +lui, Floridor! + +Enfin, il y a huit jours, il rencontre un camarade, boulevard +Saint-Martin, qui lui dit: + +--Que fais-tu? + +--Rien. + +--Veux-tu venir jouer _le Névrosé_ avec nous? + +--Qui, vous? + +--Eh bien, Chose, Machin, Dazincourt.... + +--Ah! môssieu Dazincourt en est? + +--Oui, qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-là? Tu n'as pas l'air de +l'aimer beaucoup. + +--Moi? je me fiche pas mal de lui! Ça m'embête seulement de jouer avec +un cabot. + +--Allons, décidément, il t'a fait quelque chose. + +--Mais non, je t'assure. Et ce serait pour jouer _le Névrosé_, +naturellement? + +--Non, c'est Vilter qui le joue. + +--Qui ça, Vilter? + +--Vilter, du café de Suède. + +--Ah! oui je sais ... un comique, plaisanterie à part ... ce sera gai ... +Je ne suis pas curieux, mais je voudrais le voir dans _le Névrosé_.... + +Enfin, l'affaire est signée, non sans peine, et grâce au directeur qui a +fait toutes les concessions. + +On a mis, entre le 2e et le 3e acte, un monologue comique dit par +Floridor, à la demande de l'artiste qui a réclamé cette faveur «afin +d'avoir au moins quelque chose dans la soirée, son rôle étant _une +complaisance_. Qu'on ne l'oublie pas!» + +La répétition générale vient d'avoir lieu, au premier étage d'un café du +faubourg du Temple. On s'est séparé en se donnant rendez-vous pour le +lendemain, deux heures, à la gare Saint-Lazare: on joue le soir même à +Versailles. Floridor fait remarquer qu'il est idiot de partir à deux +heures. On peut parfaitement ne partir qu'à cinq, on arrive suffisamment +tôt pour dîner et être prêt à l'heure. Au moins, on passerait sa journée +à Paris. Il faut être fou pour n'avoir pas vu ça! Les indicateurs ne +sont pas faits pour les chiens. Ah! elle commence bien, cette tournée! + + * * * * * + +On part. Naturellement, Floridor, en parfait gentleman, s'est +immédiatement emparé du meilleur coin. La duègne qui, elle, n'a pas eu +cette chance, a vainement laissé tomber plusieurs fois cette phrase: + +--Je sens que je vais être malade ... chaque fois que je vais en +arrière.... + +Floridor n'a pas bronché. Il bourre silencieusement sa pipe sans tenir +compte de l'effroi visible de ses camarades du sexe faible. + +--Oh! quelle tabagie! baissez au moins la vitre. + +--Plus souvent! pour attraper un rhume; je joue ce soir, moi! + +--Eh bien, et nous? + + * * * * * + +On arrive. + +Floridor n'est pas content: + +--Eh bien, l'omnibus? Où est l'omnibus pour ma valise? On ne suppose pas +que je vais porter moi-même ma valise à l'hôtel? + +Mais, en voilà bien d'une autre! + +Les yeux de Floridor tombent sur une affiche: + +--Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il écumant. + +On a mis Réguval avant moi? C'est trop fort! De quel droit? + +--Mais, mon petit Floridor, lui dit-on pour le calmer, Réguval joue +Gaëtan. + +--Qu'est-ce que ça me fiche? Je suis quelqu'un, moi, on me connaît ... +ma réputation n'est plus à faire. Dans les _Premières pages d'une grande +histoire_, c'est moi qui ai créé Marceau. + +--Comment, Marceau? + +--Certainement, à Ruffec. + +Bref, après avoir longuement ronchonné et s'être aperçu qu'on ne prêtait +qu'une oreille distraite à ses jérémiades, Floridor change tout à coup +de ton: + +--Après tout, être le premier ou le dernier sur l'affiche, ça m'est bien +égal. La vedette, c'est le public qui vous la fait! + + * * * * * + +Floridor se précipite à l'hôtel et se dispose à choisir la plus belle +chambre, mais le garçon l'arrête: + +--Pardon, celle-ci est retenue pour votre camarade, M. Dazincourt. + +--Ah! j'aurais été bien étonné si ... Enfin! Eh bien! donnez-moi une +sale mansarde, alors. + +On lui offre la chambre mitoyenne et identiquement semblable à celle +qu'il voulait prendre. + +--Monsieur sera aussi bien ici. + +--Oh! ça ne fait rien. Je sais parfaitement qu'à l'hôtel on n'est pas +comme chez soi, + + * * * * * + +A table, on présente le plat à Floridor. + +--Mais il ne reste que du maigre. Allez à la cuisine chercher du gras. + +Le chef revient et avoue, la mine un peu confuse, _qu'il n'en reste +plus_. + +--Voilà ma veine! s'écrie l'artiste, je meurs de faim! + +Et comme ses camarades se tordent: + +--Alors, vous trouvez ça drôle, vous autres? Il vous en faut peu pour +rire! + + * * * * * + +Au théâtre, le régisseur procède à la distribution des loges. + +Floridor (que ses camarades appellent La Grinche) a déjà mis sa valise +dans la première, celle qui est la plus près de la scène. + +On lui fait poliment comprendre que c'est l'Étoile qui s'habille là, et +qu'il est tout naturel qu'il cède cette loge à une femme. + +--Oui, oui, moi, je m'habillerai dans les dessous, c'est assez bon. + +--Floridor! on commence! + +--Non, je ne suis pas prêt ... il y a encore une minute! + +Si par hasard notre comique a du succès, il répond à ceux qui le +complimentent: + +--Oh! pour ce que ça m'avance d'être applaudi à Versailles! + +S'il remporte une «tape», et qu'on y fasse allusion, sa réponse est +prête: + +--Dame! ce n'est pas à Versailles qu'il faut chercher les connaisseurs! + +Le spectacle terminé, le régisseur dit: + +--Mes enfants, demain, départ à sept heures, nous allons à Orléans. + +--Comment, sept heures! Quand voulez-vous qu'on dorme alors? Et puis, +cette idée d'aller de Versailles à Orléans quand on a Chartres à côté de +soi! + +--Mais, mon ami, si on ne va pas à Chartres, c'est que le théâtre est +pris, le soir. + +--Eh bien, pourquoi pas en matinée? + + * * * * * + +Et pour finir par un mot typique, si pendant le voyage la température +n'est pas favorable à l'entreprise, Floridor ne cesse de répéter: + +--Sale tournée ... il pleut tout le temps! + + +CELUI QUI SAIT VOYAGER + + +Parlez-moi au moins de Dazincourt, dit Saint-Albert, voilà un +pensionnaire aimable, pas bruyant et qui sait voyager! + +Ah! le fait est que Dazincourt a l'habitude des voyages. Depuis que les +tournées fonctionnent, il n'a pas passé un hiver à Paris. Toujours en +chemin de fer! Aussi, vous pouvez le questionner à propos d'un trajet +quelconque, vous êtes certain qu'il vous répondra sûrement. +Interrogez-le sur l'heure du départ, celle de l'arrivée; demandez-lui le +nombre de kilomètres, si l'on change de train en route, sur quel réseau +on voyage (Lyon, Orléans ou État), jamais vous ne le prendrez sans vert. + +Il a tant voyagé! Tellement que, maintes fois, lorsque le train +s'arrête, on l'aperçoit serrant la main du chef de gare: une vieille +connaissance. + +_Je sais voyager, moi!_ est sa phrase favorite, qu'il répète souvent, +d'ailleurs. Examinez-le dès le départ, et dites-moi si vous n'avez pas +devant vous un homme qui connaît son affaire. + +En wagon, il choisit, lui aussi, le meilleur coin, celui qui tourne le +dos à la locomotive (afin d'éviter les morceaux de charbon), mais il +l'offre gracieusement aux dames, s'il s'en trouve dans le compartiment ... +il est vrai qu'il a toujours soin de monter où elles ne sont pas. + +Le train à peine ébranlé, Dazincourt ouvre son petit sac de nuit--son +seul bagage de main et pas encombrant, oh! non--il en retire une +casquette légère ou épaisse, selon la saison, et lit le _Petit Journal_ +(Dazincourt n'a pas d'opinions, mais raffole des faits divers); le +dernier crime lu, il le commente, jusqu'à la grande station où l'on +déjeune. + +Pendant que ses camarades s'engouffrent au buffet, Dazincourt se glisse +discrètement à la _buvette_; c'est toujours la même cuisine, et c'est +moins cher. Il remonte en wagon, fume onctueusement sa bouffarde et fait +un léger somme qui le rend frais et dispos à l'arrivée. + +Il ne se presse pas, à l'arrivée: il sait voyager! + +Tandis que les autres artistes perdent dix minutes pour le choix de +l'hôtel, Dazincourt, qui a déjà joué dans cette ville (où n'a-t-il pas +joué?) sait, lui, où est le bon hôtel, l'hôtel raisonnable. Il a écrit +la veille pour retenir sa chambre. Et pour ne pas confondre de noms, car +il en a vu des _Hôtel du Commerce_, des _Lion d'Or_, des _Cheval blanc!_ +il a son petit répertoire, ce cahier cartonné que vous lui avez aperçu +tout à l'heure dans les mains. Eh! bien, empruntez-le lui (il se fera +un véritable plaisir de vous le prêter) et vous verrez: + +_Versailles_. Tel hôtel, déjeuner, dîner et chambre: tant. V.C. + (ce qui veut dire: vin compris). On est bien. Prendre le café en + face. L'hôtel n'est pas loin de la gare, on peut y aller à pied, + même s'il pleut. + +Tournez la page, et vous verrez au-dessous de la note qui regarde +Chartres une petite ligne écrite au crayon: + +Descendre à l'hôtel.... Eviter le vin. Demander si la cuisinière + Anna, une petite brune, est toujours là! + +Et un point d'exclamation mystérieux termine cette phrase énigmatique! + +Dazincourt s'est donc rendu à l'hôtel que lui a recommandé son petit +vade mecum, il donne un bonjour amical aux patrons de l'hôtel, s'informe +de la santé des enfants, qu'il trouve grandis depuis _Michel +Strogoff_--la dernière tournée qui l'a amené ici,--monte au 17, sa +chambre habituelle, ouvre la fenêtre pour changer l'air, éventre le lit, +tâte les draps pour s'assurer de leur sécheresse, soulève un coin du +matelas, à la tête du lit, pour se tranquilliser au sujet des ... +petites trotteuses anthropophages, reborde le drap et, cette dernière +inspection faite, consulte sa montre. Il n'est que cinq heures. Si la +ville dont Dazincourt foule le pavé est une ville de garnison, notre +artiste se dirige au café des officiers: l'absinthe y est toujours de +premier choix. + +Six heures. Dazincourt rentre dîner: c'est l'heure de la table d'hôte, +le meilleur repas, il ne faut pas le rater. Mon Dieu, oui, à six heures, +le service des tables d'hôte est toujours si mortellement long, il faut +dîner sans se presser. + +Son dessert pris, le comédien descend à la cuisine, et, sachant que, le +lendemain, le départ a lieu dans la matinée, bien avant l'heure du repas +ordinaire, il offre _deux entrées_ au chef, afin que ce Vatel de +province, reconnaissant de la bonne soirée passée la veille, lui trousse +à son choix un petit déjeuner des plus congruents ... et au vin blanc +(le matin, c'est le même prix, et ça change). + +En suite, Dazincourt se dirige lentement vers le théâtre, en fumant avec +onction sa vieille bouffarde, Joséphine. + +Il s'habille sans se presser et joue de même, en pontifiant un brin. Le +rideau baissé sur le dernier acte, l'acteur se dégrime et se rhabille +avec la même régularité méthodique. + +Ici, un détail bien caractéristique: + +Afin d'éviter l'odeur rance des fards qui empesteraient sa malle et ses +effets, Dazincourt se démaquille avec de petits frottoirs que sa femme +lui a fabriqués avec de vieilles chemises en prévision de la tournée et +qu'il jette ensuite dans un coin de la loge abandonnée comme un souvenir +de son passage! + +Et comme il est sain de prendre un peu l'air avant de se coucher, +surtout quand on a respiré, pendant trois heures, l'atmosphère +surchauffée d'une loge d'artiste, Dazincourt va en griller une dernière +en se promenant sur le cours, et, toujours placide, rentre à l'hôtel où +il se fait mettre au réveil suffisamment tôt pour ne pas avoir à se +bousculer. Monté dans sa chambre, notre acteur se couche, et s'endort +enfin avec la conscience d'un homme qui a fait son devoir ... et qui +sait voyager. + + +L'ACTEUR PRESSÉ + + +Cinguy, qu'on pourrait aussi bien appeler Electric ou Dynamite, est la +pétulance et la vivacité mêmes. Quel brouillon! + +Il court, va, vient, monte, descend. Vous le croyez ici, il est là, vous +y allez, il n'y est plus. + +C'est tout essoufflé, qu'il arrive à la gare où ses camarades +l'attendent depuis longtemps. + +--Où montons-nous? ici ou là? Non, à côté! Je vais voir dans ce wagon, +si nous serons seuls? Oh! non, Floridor y est, allons ailleurs! Tiens, +Louisa, là-bas; grimpons dans son compartiment. + +Ses camarades, lassés de zigzaguer sur la voie sont déjà casés que +Cinguy cherche toujours où il va monter. Saprelotte! le train siffle, on +a fermé les portières, il va rater le départ! Enfin, il s'accroche à une +main, on le hisse, il y est, ça n'est pas malheureux! + +Les copains installés depuis belle lurette ont placé entre eux une +valise recouverte d'un plaid et s'apprêtent à faire un trente-et-un. + +--En es-tu? + +Cinguy adore le trente-et-un (quoiqu'il perde toujours, il est si +distrait.) + +C'est toujours lui qui propose de jouer, mais il n'est jamais prêt quand +on commence. + +--Non, attendez, j'ai mes journaux à lire. + +--Zut! fait le choeur. + +Et Cinguy retire de sa poche, le _Figaro_, l'_Événement_, le _Gaulois_. + +Mais le démon du jeu l'empoigne, il lâche carrément Prével, Besson et +Nicollet pour regarder les cartes. + +--Ah! non, pas de conseils, lui crie-t-on, ou bien joue. + +--Tout à l'heure! Il faut que je lise. + +Et il lit ou du moins, il essaye de lire, mais son esprit est tout au +brelan et au misti que ses voisins annoncent bruyamment. + +C'est la vingtième fois au moins que ses yeux fixent: _le programme de +la semaine dans nos théâtres lyriques_; programme qui lui est du reste +profondément indifférent, aujourd'hui qu'il quitte Paris. + +--Allons bon! en voilà bien d'une autre à présent. + +Cinguy en se démenant,--hasard!--a fait tomber son ticket de chemin de +fer dans la rainure de la portière. + +--Quelle scie, cet animal-là! + +--On n'est jamais tranquille une minute avec lui! + +Cinguy dérange tous les voyageurs. Tous ses voisins, y compris deux +étrangers, essayent d'attraper le billet, celui-ci avec une canne, +l'autre avec la courroie de la vitre, etc. + +Comme toutes les tentatives restent infructueuses, Cinguy très-embêté, +dit: + +--J'ai une idée. + +--Nous sommes perdus, fait la soubrette. + +--Non, ne craignez rien! + +Et s'adressant à un gros homme qu'il ne connaît pas: + +--Pardon, Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de me prêter un instant +votre canif. + +Et attachant le couteau à une longue ficelle, il le descend entre les +deux planches, mais à force de faire la marionnette, il lâche la corde +et v'lan, le couteau va rejoindre le billet. + +Tout le monde rit. + +Tête du monsieur. + +Enfin, un camarade plus heureux ou plus adroit que ses devanciers pêche +les deux objets. + +--Maintenant, j'en suis! dit Vif-Argent aux joueurs. + +Mais le train s'arrête, on est arrivé. + + * * * * * + +Cinguy, qui a rencontré quelqu'un avec qui il s'est attardé, sort le +dernier. + +Les omnibus d'hôtel viennent de partir. + +--Eh bien, où sont les autres? Oh! comme c'est bête de ne pas +m'attendre! + +On lui dit: + +--Les comédiens sont descendus à la _Boule d'Or_. + +C'est loin, la _Boule d'or_? + +--Ce n'est pas ici, lui répond-on avec vérité. + +--Quels daims, ces provinciaux! murmure Cinguy vexé de prendre une +voiture tout seul et encore plus vexé quand il voit que la _Boule-d'Or_ +est à dix pas de la gare et qu'il vient de se coller des frais +inutiles. + +--Quel est le numéro de ma chambre? demande-t-il à l'hôtelier. + +--Monsieur, il n'en reste plus, les voyageurs qui viennent d'arriver ont +tout pris. + +--Comme c'est malin, dit Cinguy à ses amis qui redescendent de voir leur +chambre, de ne rien retenir pour moi. + +--Allez à l'_Angleterre_, vous y serez très bien. + +--Oh! oui, très bien, reprend Floridor avec un sourire machiavélique et +puis, ce n'est que seize francs par jour! + +--C'est égal, vous me la paierez, celle-là, fait Cinguy en s'éloignant +furieux. + +Enfin, il est installé. Ses amis lui ont dit: + +--Nous allons au _Café du Commerce_, tu nous y trouveras, si tu ne +traînes pas. + +Ah! bien, ouiche, Cinguy qui a fait le tour de la ville pour trouver +l'_Hôtel de l'Angleterre_, devant lequel il est passé deux fois en +courant, mais qu'il n'a pas vu, il est si distrait, arrive au _Café du +Commerce_, cinq minutes après le départ de ses amis. + +Son nez s'allonge. + +Heureusement, il rencontre un ancien condisciple de Louis-le-Grand, +aujourd'hui sous-chef à la préfecture de la ville. Ce jeune provincial +savait par les affiches que Cinguy venait jouer ici; il serait bien allé +l'attendre à la gare, mais il ignorait l'heure de l'arrivée. N'importe, +le voilà, il ne lâche plus le comédien. D'ailleurs, ses parents sachant +_l'ami du fils_ bien élevé quoique artiste, ont chargé leur rejeton de +l'inviter à dîner. Oh! impossible de refuser. Tout est prévu. Sachant +que Cinguy avait besoin d'être au théâtre de bonne heure, on dînera à +six heures et quart. C'est en-ten-du. + + * * * * * + +Au théâtre, tout le monde est agité: Cinguy n'est pas arrivé et c'est +lui qui dit le premier mot. + +--Me voilà! Me voilà! + +En effet, on entend un tapage effroyable: c'est Cinguy qui monte quatre +à quatre l'escalier tout en criant: à moi!! je suis en retard!!! +coiffeur! habilleur!! vite! + +Il se déshabille sur le palier, jette ses vêtements à un machiniste +qu'il prend pour l'habilleur, se fait une tête de clown, tellement il se +presse et crie: + +--On peut frapper!... Non, non, ne frappez pas! j'ai oublié la clef de +ma malle à l'hôtel. Garçon de théâtre! allez vite à l'_Angleterre_, (au +bout de la ville) chambre 2, vous trouverez à ma valise un trousseau que +vous m'apporterez. Allez vite! + +L'employé revient, dératé, et l'on commence. + +Un peu avant la fin de la pièce, Cinguy, croyant qu'on l'attend «à la +sortie» remonte dans sa loge avant sa dernière apparition pour mettre +ses souliers de ville, afin de gagner une minute, mais il ne gagne +qu'une amende parce que cette ascension lui a fait manquer son entrée. +Le rideau baissé sur le dernier acte, son ami vient le féliciter de la +part de sa famille qui n'a pu l'attendre, vu l'heure tardive,--11 h. 35. + +Pendant ce temps-là, tout le monde est parti, le théâtre est vide, et le +gazier est là, ronchonnant après l'acteur qui n'en finit pas et qu'il +attend pour éteindre le dernier papillon et s'en aller. + +Cinq minutes après, Cinguy se trouve encore seul dans les rues désertes +de cette sous-préfecture inanimée, qu'il fait retentir de son pas +d'acteur pressé! + + +L'AMATEUR + + +L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de ça, mais +que le théâtre amuse ou plutôt que les artistes amusent, et qui, pour +rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des _utilités +habillées_. + +Est-il heureux de faire partie de cette tournée! + +Ah! rien ne lui manque, il a pris ses précautions, celui-là! + +Voyez ses poches, elles sont bourrées de guides, elles regorgent +d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les +nuances, le _Chaix_, le _Conty_, le _Noriac_.... + +Un énorme sac de nuit est à ses côtés--vrai cabinet de toilette ambulant +(jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative. + +Quelqu'un s'est-il blessé, vite, demandez à l'amateur du taffetas rose: +il va vous en découper un morceau avec ses adorables ciseaux +lilliputiens. + +L'amateur a trois malles. + +Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon goût de mettre plus +de huit jours de suite le même vêtement. Aussi l'amateur a-t-il emporté +quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis. + +Quant à ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre. + +Le soir, s'il y a une annonce à faire, c'est toujours lui qui est chargé +de cette corvée: il a un si bel habit et il le porte si bien! + +--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor. + +L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays. + +Et pour éviter le temps perdu, voici comment il procède: + +Ses innombrables guides lui ayant appris les heures où les musées sont +visibles, les jardins publics ouverts, dès qu'il descend du train, il se +jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu: + +--Ce qu'il y a de curieux à voir! + +C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathédrales, _la plus intéressante +de France au point de vue archéologique_. + +Bref, son système est le meilleur pour voir tout, et très vite. + +On le blague bien un peu quand il revient de «ses excursions», on lui +monte des scies, en lui demandant régulièrement s'il a visité +l'aquarium; mais ça lui est égal: «Il a tout vu» et c'est ce qu'il veut, +lui, qui voyage pour s'amuser. + +Quelquefois même, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte à +cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, à +la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa +monture, grommelle entre ses dents: + +--Poseur, va! + +Ces soirs-là, à la façon dont l'amateur joue son rôle, les jambes un peu +écartées, on s'aperçoit visiblement des bienfaits de l'équitation. + +L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec +lui, _pendant la journée_ (il faut dire que ce n'est pas toujours un +avant..., mais il ne s'agit pas de ça). + +Ces dames le savent si obligeant, si attentionné! L'une lui donne son +sac à porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confié son ticket, +celle-là l'envoie porter une dépêche ... _à son ami de Paris_. Cette +dernière commission lui fait bien faire un peu la tête, mais il y va +tout de même. Il a un si bon caractère! + +Comme compensation à toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut +dormir en wagon, d'appuyer sa tête sur l'épaule de sa voisine. + +Comment refuser ce petit service à un monsieur qui vous promène toute la +journée en voiture? Et puis, ça ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A +moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas. + +L'amateur est l'antithèse de Cinguy. Autant celui-ci est _coup de vent_, +autant celui-là est _tortue_. + +Ainsi, il n'a qu'une scène, au deuxième acte: il joue un invité à la +soirée; il a fini à neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent +à la fin du spectacle, il n'est pas encore prêt et tous les +compartiments de sa malle gisent à terre, encombrant le couloir. + +Aussi, il faut entendre sacrer Floridor! + +Comme, après le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un +«ambigu» à ses compagnons enjuponnés, quand, le lendemain, le départ a +lieu de bonne heure, il ne peut pas se dégrouiller. Il a beau se faire +mettre au réveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne +montait pas deux fois lui-même à sa chambre, après avoir envoyé tous les +garçons de l'hôtel le réveiller, Lambinos raterait le train. + +Et quand on lui fait une observation au sujet de son éternelle +inexactitude et des «frousses» qu'elle donne à l'administration, +l'amateur répond _lentement_. + +--Je n'ai jamais rien raté! + +--Heureux homme! soupire mélancoliquement Dazincourt. + +L'amateur a une manie qui lui coûte cher: il achète toujours la +spécialité du pays. + +C'est ainsi qu'il a remporté du nougat de Montélimar, des biscuits de +Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient +tout prêts pour les gourmets ... naïfs. Il a acheté un pâté à Chartres, +des sardines à Nantes, seulement il les a prises _à l'huile_, du sucre +de pomme à Rouen, des prunes à Agen, des escargots à Troyes; il n'y a +qu'à Orléans où il a vainement cherché des ... mais il ne s'agit pas de +ça. + +Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi +l'impresario a-t-il juré ses grands dieux qu'il n'emmènerait jamais plus +avec lui, en tournée, des amateurs: ça coûte trop cher d'excédent! + + +LE PÊCHEUR + + +Le comédien-pêcheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer. + +Encore un calme, celui-là, et tout le premier à rire du pêcheur à la +ligne si humoristiquement dessiné par Richepin. + +Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait très convenablement sa +petite affaire, est très correct dans les rôles qu'on lui confie et ne +dépare jamais une distribution. + +Ne compte à son actif ni succès ni veste. On ne dit jamais de lui: «Oh! +qu'il est bon!» mais on ne dit pas non plus: «Oh! qu'il est mauvais!» +Bref, c'est ce qu'on appelle dans le bâtiment: un _Complète un excellent +ensemble_. + +Quand il n'est pas d'une pièce en répétitions, il va chatouiller le +goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal +Saint-Martin ... à deux pas du théâtre, au cas où un accident surgirait, +mais par goût il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau +croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas. + +La tournée a justement lieu pendant l'ouverture de la pêche, aussi ne +voulant rien changer à ses habitudes, le comédien-pêcheur a-t-il emporté +avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il +en riant, celles qu'il a dû se fourrer dans la tête. + +C'est bien un peu gênant pour les voisins, ces satanés scions qui +tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pécheur est +si bon enfant et si tranquille! + +Le prototype de cette espèce est sans contredit le grime Samortil. + +Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrassé de dire lui-même si +c'est la pêche ou le théâtre qu'il préfère. Entre nous, j'ai tout lieu +de supposer que ce n'est pas le théâtre. + +Il faut le voir, dès qu'on arrive dans une ville, demander à la première +personne qu'il rencontre: + +--Y a-t-il de l'eau, ici? + +Et si la réponse est affirmative, se précipiter à l'endroit indiqué. + +Mais c'est comme une fatalité, chaque fois qu'on va dans un pays où +serpente une rivière quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit +jouer dans une ville plate et sèche comme la poitrine de mademoiselle X ... +on arrive dès le matin. + +Lors de sa dernière tournée, on lui en a fait une bien bonne! + +Ses camarades l'avaient conduit à environ cent mètres d'un pont, le plus +bel ornement de la ville de C, et lui désignant l'eau qu'il ne pouvait +voir à cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'écria: + +--C'est très bizarre, vous voyez bien cette rivière, tout le monde +s'accorde à la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la +moindre friture. + +--Des blagueurs! fit Samortil, piqué au vif. Je vous fais le pari, moi, +de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse. + +Pari tenu. + +Dans la journée, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains +vagues de la bonne _terre à peloter_; le soir, à table, il met dans sa +poche tous les morceaux de gruyère qu'il aperçoit, excellent appât pour +le chevesne et le barbillon. + +Rentré à l'hôtel à minuit, il se fait réveiller à deux heures (quelle +conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au +milieu de l'obscurité la plus profonde, mais quel n'est pas son +abrutissement lorsqu'à quatre heures, à la clarté de l'aube naissante, +il s'aperçoit qu'il pêchait depuis deux heures dans une _rivière sèche_! + + * * * * * + +Du reste, il est inouï: n'a-t-il pas profité un jour du moment où son +train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portière du +wagon! + +A part ça, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant, +celui de faire porter à tout le monde sa bonne _terre à peloter_ dans un +sac _ad hoc_ (il est tellement encombré par ses engins, qu'il faut bien +l'aider). + +L'acteur atteint de péchomanie conserve même au théâtre ses douces +habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de +ses camarades se trompe, il le repêche. + + +LE PAPERASSIER + + +Le paperassier, c'est Groval. + +Il adore Paris; aussi veut-il absolument être au courant de tout ce qui +se passe dans la capitale pendant son absence, et dévore-t-il les +feuilles publiques afin de ne pas cesser «d'être dans le train» comme +s'il n'y était pas assez! + +Dès qu'on arrive dans une ville, Groval demande immédiatement à +l'employé qui lui prend son ticket: + +--A quelle heure arrivent les journaux de Paris? + +Pendant que ses camarades _font un tour_, jouent aux cartes ou au +billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de rédaction +des journaux locaux, et dépose sa carte de visite dans le casier des +critiques dramatiques. + +--C'est une politesse à laquelle ils sont sensibles, dit-il à ceux qui +le raillent. + +Quelquefois, sur sa carte il fait précéder son nom de ces deux mots: +_Remerciments anticipés_; c'est quand le journal doit paraître le +surlendemain, lui parti. + +Dans ce cas-là, il donne quelques sous au concierge du théâtre pour le +lui envoyer _au théâtre de X... faire suivre_. + +Ces courses faites, il va au théâtre prendre les journaux à son adresse +et s'installe dans un café. Là, il commence par dévorer les comptes +rendus de l'_Avenir orléanais_, du _Moniteur d'Avignon_ ou de la +_Gazette de Mont-de-Marsan_, en ayant soin de découper ce qui le +concerne. + +Puis comme il a promis à sa mère ou à sa ... cousine de la rue de Morée +de lui écrire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes +curieuses qu'on lui apprend, les moeurs des habitants de province, les +réponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il +se met en devoir de rédiger pour ELLE un journal quotidien. Et il en +barbouille, de ce papier, il en barbouille! + +Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on +raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus décrire +les monuments curieux à voir, puisque, pendant que ses camarades les +visitent, il écrit _pour ne pas manquer le courrier_. + +Alors que peut-il bien écrire? Ce qu'il a lu probablement. + +Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en à Groval, il en a sûrement à +vous céder. Désirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe +supplémentaire, donnez-la lui, il la soupèsera en homme habitué et vous +dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes +qu'il faut ajouter. + +Il a l'habitude, lui, qui n'arrête pas de lire ou d'écrire ... même +pendant les entr'actes. + +--Oh! les paperassiers! Les paperassiers! + + +LE SECOND RÉGISSEUR + + +Le second régisseur! + +Ah! en voilà un qui ne les bénit pas les tournées. + +A peine défrayé, à la fin du voyage il se trouve avoir usé ses fonds de +culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien. + +Et il travaille le malheureux! + +Arrivé dans une ville, alors que les artistes vont où ils veulent et +font ce que bon leur semble, le second régisseur, lui, reste à la gare +pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les +apporter au théâtre, où, une fois arrivés, il les fait monter dans les +loges des artistes; loges qu'il désigne lui-même et ce n'est par là une +aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui +ronchonne sur l'incommodité, l'insalubrité ou la situation de la sienne. + +Aussi, généralement, voici comment le second régisseur procède: au +premier étage, les dames; au second, les hommes. La plus proche à +l'Étoile et ainsi de suite _par rang d'affiche_, aussi c'est toujours +celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille près des ... passons. +Quand il a fini cette petite besogne et après avoir donné rendez-vous au +camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages +à la gare, après le spectacle, le second régisseur va à l'hôtel où sont +descendus les artistes, mais comme il arrive forcément le dernier, alors +que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le +numéro 53, tout là-haut, au fond du couloir à côté des ... (_voir plus +haut_). + +Le second régisseur dine seul: il faut qu'il soit au théâtre à sept +heures afin de veiller à ce que décors et accessoires soient prêts. + +Sorti du théâtre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes +ou fond de chaleur à assister au chargement des bagages. + +Les billets pris et les malles des artistes enregistrées, comme il a +vingt minutes à lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin +et va casser une croûte, ce qui n'empêche pas le régisseur général de +lui dire brusquement lorsqu'il l'aperçoit: + +--Eh bien! c'est ça, ne vous pressez pas! voilà une demi-heure que nous +vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous! + +!!! + + +LE RÉGISSEUR GÉNÉRAL + + +D'abord, celui-là, il ne faut pas l'appeler régisseur général, ça le +froisse, mais bien «mossieu l'administrateur», ça sonne mieux à ses +oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance. + +Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de +même. + +C'est un prétentieux, du reste on n'a qu'à en juger par son costume! +Redingote noire, pantalon foncé, éternellement vissé sur sa tête un +chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en +bandoulière et des gants.... Oh! des gants très noirs.... C'est plus +gai ... et puis ça cache les ongles qui sont de la même couleur. + +Le régiss... non, l'administrateur a l'aspect folâtre d'un croque-mort +qui voyage en touriste! + +Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part à la +conversation générale, ce serait décheoir. + +Le nez continuellement plongé dans son indicateur fatigué, il fait le +train,--il entend par là, regarder l'heure du départ pour le +lendemain--quand il serait si simple de se renseigner auprès du chef de +gare en arrivant. Malgré ça, les deux heures qu'il consacre à l'étude +approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui +permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode. + +Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent à minuit +cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succès +qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques. + +Une des grandes préoccupations de mossieu l'administrateur c'est sa +visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le +chapeau haut de forme et les gants noirs. + +En général, le régisseur de ce nom a énormément de tact et s'il a une +observation à faire à un artiste, il attend toujours d'être ... dans une +salle d'attente ou à table d'hôte pour crier une recommandation de ce +genre: + +--Dites donc, Réguval, tâchez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai +vu de la salle, hier, soir, vous étiez dégoûtant? + + +LE DIRECTEUR + + +A l'époque où le marronnier du 20 mars songe à confectionner son +ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto: + +--Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi +pour sa tournée. + +C'est que Saint-Albert est aimé de tous ses pensionnaires. + + Combien d'directeurs, en ce monde, Ne pourraient pas.... + +Oui, c'est bien le plus agréable impressario qu'on puisse rêver! + +Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe. + +Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent--lui seul +en a et ça suffit, il sait qu'en affichant «Tournée Saint-Albert» c'est +le maximum assuré, et puis si vous aviez du talent vous voudriez être +payé en conséquence et ça ne ferait pas son affaire. + +--Non, il vous demande aussitôt: + +--Etes-vous bon voyageur? + +Pour lui, tout est là! Comme, à la rigueur, il pourrait très bien ne pas +partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots) +il veut avant tout ne pas être embêté par les grincheux, les +retardataires et autres raseurs. + +Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois, +n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde +veut partir avec lui! Par exemple, il exige impérieusement une chose--et +pour cela, il est inflexible--que vous n'ayez pas l'air cabot, +c'est-à-dire que votre mise soit irréprochable, qu'à table vous ne +parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers hôtels. +Tous ses artistes recrutés et la pièce prête, Saint-Albert dit à ses +pensionnaires, huit jours avant le départ. + +--Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant +un mois, pour être à peu près régulière, n'en est pas moins agitée; il +est bon d'y préparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez! + +Le succès accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournées. Je +dis presque, car il lui est arrivé--à qui n'est-il rien arrivé?--une +aventure assez amusante, il y a ... peu de temps. + +C'était à C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2 +heures. + +A peine descendu de wagon, il est accosté sur le quai de la gare par un +joyeux garçon tout rond, tout épanoui, qui lui saute au cou, tout en lui +gasconnant: + +--Ah! té voilà, j'avé uneu peur! tu sé, il y a de la laucation!! Ah! je +t'en prépare un succé! + +Saint-Albert était abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait! + +C'était tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour +quelconque, l'an passé, et qui se croyait ainsi autorisé à tutoyer +l'artiste! + +Le soir, pendant la représentation, notre homme, posté au milieu des +fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances chargées de chauffer +le _succé de l'ami_ Saint-Albert! + +Mais va te faire lan laire! + +Le spectacle était composé d'une pièce en 3 actes pour lever le rideau +et d'un petit vaudeville en un acte, joué enfin par Saint-Albert «qui +l'avait créé à Paris». Dam! quand au milieu de la grande pièce, le +public ne vit point l'étoile directoriale, il se mit à murmurer et crier +sur l'air des lampions «Saint-Albert! Saint-Albert!» Le régisseur se +présente, ganté blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le +tapage qui allait crescendo se retire au milieu des «Albert! Albert! +bert ...» Saint Albert à moitié vêtu entre en scène et va pour +s'expliquer, lorsque _son ami_ se levant tout-à-coup, lui crie: + +--Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une +bourgade ici, hé? + +Tableau! + +Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien +sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire +absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices +veulent bien passer outre. + +Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux célibataires de sa +troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette +largesse faite à un point de vue _purement_ hygiénique et, comble du +dévouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont dépensés de cette +façon-là, Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne +consomme pas. Rien n'est drôle comme de le voir jeter un louis sur le +comptoir de la vieille dame en lui disant: + +--Tenez, payez-vous et à l'année prochaine! + + +LE JOUEUR + + +Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes! + +Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare à qui on l'avait +signalé comme «bonneteur» dam! tout le temps il brasse ou fait couper. + +En wagon, vous lui dites bonjour, il vous répond: + +Faisons-nous _cinq_ points? + +Et vous n'avez pas eu le temps de dire: «Ouf» qu'il a déjà installé une +valise entre vous et lui: + +--Un valet! C'est moi qui fais. + +A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et +vous souffle à l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de +faire un écarté. + +Si au milieu de la nuit, forcé de changer de train, vous attendez dans +une salle d'attente, le sommeil aux yeux: + +Le joueur s'approche traîtreusement de vous et vous tapant sur l'épaule: + +--Une petite manille! + +Quel raseur, ce cartonnier-là, il ne vous laisse jamais en repos. + +Evitez le joueur enragé. + + +TYPES DIVERS + + +Je ne m'étendrai pas--devant vous--sur la soubrette qui mange tout le +temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se lève +pour demander. + +--A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me +chercher une brioche. + +Un jour, elle a failli faire rater le train à un de ses camarades qui +était allé lui chercher un baba. + +Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent +dans leur chambre et entrant sans frapper: + +--Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez.... + +Et elle s'installe. + +Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus--oh! non--c'est la +duègne étourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose +dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient à 103 +francs, à cause des dépêches et des ports qu'elle a dû débourser. + +Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait à l'archéologue et +qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosités +architecturales des villes où l'on passe. + +Tantôt, il vous force à grelotter dans les caveaux de l'église +Saint-Michel, à Bordeaux, tantôt, il vous plante devant le _Pleureur_ de +la cathédrale d'Amiens et vous dit: «Hein? qu'est-ce que vous en dites?» +Un jour, il réclame votre admiration devant les vitraux de la nécropole +d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez éviter +la contemplation prolongée de la grosse horloge à Rouen. + +Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des flèches, des tours, +des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les +siècles y ont passé! + +Et pour finir, je vous présente le farceur classique de toute bonne +tournée qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe, +celui qui chahute les bottines des locataires de l'hôtel et met la +bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-être +bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac! + +Une de ses plus drôles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait à +l'éternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part à huit +heures, se fait mettre au réveil à sept heures et demie afin de rester +au lit jusqu'à la dernière minute se souciant peu d'avoir le cou sale +toute la journée. + +Que fait le rigolo? il va à l'ardoise du réveil, efface le 7 et met un +5. Le lendemain matin, il faut voir la tête de la petite dame qui s'est +habillée quatre à quatre et qui, prête deux heures trop tôt, n'a même +plus le temps d'aller se recoucher! + +Somme toute, on ne s'ennuie pas en tournée! + + + + +LE SAC DE GÉRONTE + +_A F. ROUVIER._ + + + Dans le sac ridicule où Scapin s'enveloppe, + Je ne reconnais pas l'auteur du Misanthrope! + +Ce distique monumental a été commis par l'immortel Boileau et rebondira +de générations en générations, en compagnie d'une foule de grandes +vérités _ejusdem farinoe_. + +C'est Géronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il +faut bien que la poésie conserve quelque licence, même sous la plume du +plus pédagogue des poètes. + +Or, que ce soit le maître ou le valet qui se dissimule sous la toile de +ce très vulgaire récipient, il est évident que, pour jouer les +_Fourberies de Scapin_, un sac de dimensions énormes est indispensable. + +Nous avions monté, entre camarades, une représentation à Rouen, au +théâtre Français, et devions précisément jouer, le soir, la pièce +susdite, lorsque, dans la journée, je m'avisai que nous n'étions pas +pourvus de cet _accessoire_ indispensable. En province, on a toujours +des difficultés inouïes à se procurer ces choses insignifiantes par +elles-mêmes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scènes. + +--Assure-toi du sac, dis-je à mon ami Barral, qui remplissait le rôle de +Géronte. + +--Oh! un sac! Il n'y a pas à s'en préoccuper, me répondit-il, ce sera +bien le diable si, à Rouen, où on a sûrement joué les _Fourberies_ plus +d'une fois, il ne s'en trouve pas un. + +--Oui ... mais on nous donnera peut-être un sac trop petit pour +t'enfermer complètement, tu es plus grand que le commun des mortels. + +--Bon, bon, tranquillise-toi; je vais m'en occuper immédiatement. + +--Je ne suis pas tranquille du tout au contraire.... + +Barral me rit au nez et me quitta pour aller s'assurer de la fameuse +_pouche_, comme on dit en Normandie. + +Le soir, avant d'entrer en scène, je lui demandai: Et le sac?... + +--Je l'ai. + +--Parfait. + +Je jouais Scapin, naturellement. + +La scène du sac arrive, et aussi le moment où, allant le chercher dans +la coulisse, le malin valet dit à Géronte: + +«Il faut que vous vous mettiez là-dedans, et que vous vous gardiez de +remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet +de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis, +jusque dans votre maison, où quand nous serons une fois, nous pourrons +nous barricader, et envoyer quérir main-forte contre la violence.» + +Je déroule le sac dans lequel Géronte est entré ... et quelle n'est pas +ma stupéfaction, de voir sur la toile, écrit en lettres énormes: + + BERNARD + + GRAINETIER + + A ROUEN + +Naturellement, de la salle on lit en même temps que moi, et force est +d'interrompre la pièce, spectateurs et acteurs étant pris d'un fou rire +qui dure plusieurs minutes.... Enfin l'hilarité se calme et je dis tout +bas, à mon camarade: Retourne-toi. + +Mais, fatalité étrange! de l'autre côté du sac, apparaît de nouveau, +persistante, implacable, gigantesque l'annonce industrielle: + + BERNARD + + GRAINETIER + + A ROUEN + +Les rires reprennent de plus belle, et redoublent, quand le public +aperçoit, confus et embarrassé, l'honorable et obligeant commerçant M. +Bernard, fort connu à Rouen, lequel se dissimulait cependant de son +mieux, dans le coin le plus obscur d'une avant-scène. + +Ce n'est pas tout. + +Le sac entièrement déroulé n'allait qu'à la ceinture de mon immense +Géronte; aussi, chaque fois que je lui disais en _à parte_: «Cachez-vous +bien ... ne vous montrez pas», c'était dans la salle des éclats de rire +spasmodiques, auxquels succédaient des salves d'applaudissements.... + +Évidemment Molière n'avait pas prévu cet effet-là! + +Oh! cette représentation, quel souvenir! Heureusement que nous étions +très bien vus des Rouennais ... et M. Bernard aussi; nous en fûmes donc +quittes pour quelques plaisanteries des journaux locaux; dans une ville +grincheuse il aurait fallu s'en aller. + +Mais quand Barral et moi, nous serons vieux, cassés, goutteux, +cacochymes et atrabilaires, nous retrouverons encore un sourire, en nous +rappelant la représentation des _Fourberies de Scapin_, dans la patrie +de Corneille. + + + + +CONCERT-EXPRESS + +_A Ernest MULLER_ + + +La scène se passe à Arcachon, cette jolie station balnéaire du golfe de +Gascogne dont le doux climat, les pins balsamiques, la plage sans rivale +et les huîtres exquises ont fait une des reines du littoral. + +C'était pendant la saison estivale de 187... + +J'étais en représentations au Casino. + +Tous les soirs, pendant une semaine, je monologuais entre deux airs que +jouait l'orchestre, conduit par le compositeur Metra. + +Une ouverture, une poésie comique, une valse, un soliloque, un +quadrille, un monologue, etc., etc., c'était peut-être horriblement +monotone, mais je ne m'en plaignais pas. + +Maintenant une parenthèse ... nécessaire. + +Le maire d'Arcachon était alors M. Deganne, riche propriétaire, lequel, +par ses goûts artistiques et son amour du Beau, pouvait prétendre à bon +droit à l'estime et à la reconnaissance de ses administrés. (Ah! +versatiles Arcachonnais.) Il avait fait construire de ses propres +deniers un théâtre fort beau qui, peut-être à cause de sa situation un +peu excentrique, n'a jamais été bien fréquenté. + +Tous les ans, la petite plage gasconne est honorée de la visite de S. M. +la Reine Isabelle, qui vient passer un mois de la saison dans la royale +habitation qu'elle s'est fait construire au bord du bassin. La présence +de la mère de l'infortuné Alphonse XII ne contribue pas peu à +l'animation d'Arcachon. + +Or, tous les ans aussi, on profite du séjour de la Reine, pour organiser +une grande fête, en son honneur; cavalcade, mâts de cocagne, joutes sur +le bassin, illuminations, retraite aux flambeaux, feu d'artifice etc., +etc., rien ne manque pour la plus grande joie ... des naturels du pays. + +Au mois de septembre de cette année-là, M. Deganne, le maire-impresario +(comme Montbars dans _le Mari de la débutante_), se dit:--«Que +pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour dérider le front royal?» + +Et, se rappelant bien à point le goût fort prononcé que la reine avait +toujours montré pour l'art cher à M. Talbot, il se dit, après avoir +poussé le «_Eurêka_» classique: «Que la comédie soit jouée!» + +Il prit sa bonne plume de Tolède et manda les comédiens ordinaires de Sa +Majesté ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les +premiers sujets du théâtre français de Bordeaux. + +Après avoir mûrement réfléchi, pesé et jugé chaque pièce qu'on lui +offrait, pour savoir si elles étaient assez anodines et incapables +d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine +Isabelle, _ad usum puellarum et Reginæ_, Monsieur le maire arrêta +définitivement son choix sur _L'Été de la Saint-Martin_, la spirituelle +comédie des spirituels Meilhac et Halévy, et sur _le Mari de la veuve_, +la charmante pièce de Dumas père. + +En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine désirant se coucher +de bonne heure. + +C'était bien, mais ce n'était pas tout; rien que de la comédie aurait pu +ennuyer Sa Majesté, et de petits airs, pas longs, de fraîches ouvertures +jouées entre chaque pièce, ça ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui +songea immédiatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe +et Thalie ensemble, ça devait aller comme sur de bonnes petites +roulettes.... Eh bien, non, ça n'allait pas comme sur de bonnes petites +roulettes, il y avait un empêchement. + +A cette soirée de gala n'assistaient que des _invités_, munis de cartes +colorées portant la griffe de l'hôte, car, recevant dans son théâtre, M. +Deganne était chez lui et par conséquent l'amphitryon; donc, impossible +au vulgaire de pénétrer dans le sanctuaire sans le Sésame, représenté +par un bout de carton. + +Lorsque M. le maire parla d'envoyer quérir les violons, ses adjoints lui +firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le +public de l'orchestre du Casino. En effet, la représentation de gala +n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilégiés, il +restait encore un nombre considérable de gens, baigneurs, touristes, +habitants, qui n'auraient su de la sorte où passer leur soirée; donc, +faire ainsi relâche au Casino eût été un acte autocratique, et sous la +République ... mais passons. + +--Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille +Burdigala! s'écria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le +front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon. + +Comme il était abîmé dans ses tristes réflexions l'imprésario officiel +aperçut à travers les vitres de sa fenêtre, sur le mur voisin, une +affiche du Casino où s'étalait ce nom: Galipaux. + +--Galipaux! Galipaux!--murmura par deux fois ce pauvre M. Deganne--ce +n'est pas un spectacle ... pourtant consultons-le, les artistes ont +parfois des idées. + +Galipaux, mis au courant de la situation, fut également de l'avis de M. +le maire; quatre monologues seulement n'auraient pas suffi à remplir une +soirée. + +--N'auriez-vous pas, dans vos connaissances, un artiste de passage ... +en villégiature à Arcachon ... chanteur, instrumentiste ... qui pourrait +vous seconder? + +--Si! Et me rappelant bien à point que la veille, j'avais prêté mon +concours à un pauvre diable de pianiste qui avait organisé un concert +dans les salons du Grand-Hôtel:--J'ai votre affaire, dis-je à M. +Deganne, et sans perdre plus de temps, je cours m'assurer du personnage. + +Je vole à l'hôtel du chatouilleur d'ivoire, et j'entre essoufflé dans sa +chambre, au moment où il faisait sa malle. + +--Vous partez? + +--Oui, ce soir. + +--Non, pas ce soir. + +--La voie est encombrée! + +--Pas ça, vous jouez avec moi au casino. + +--Mais, je ne peux pas rester plus longtemps ici, la vie y est trop +chère, et ... + +--Voyons, une journée de plus n'est pas une affaire, puis ... il y a un +cachet; je sais bien que ce n'est pas le Pérou, ce n'est qu'Arcachon, +mais enfin.... + +Et je lui racontai ce qui se passait. + +La situation exposée, il me dit: + +--Eh bien, j'accepte; mais à la condition que je prendrai le dernier +train pour Bordeaux. + +--Vous le prendrez, fis-je, heureux d'avoir réussi. + +Et je filai rapporter la nouvelle au maire qui, enthousiasmé, m'ouvrit +ses bras; je m'y jetai ... mais j'en sortis ... pour aller commander les +affiches (il n'y avait pas de temps à perdre, le concert étant pour le +soir). Ne sachant comment me remercier du petit service rendu, le +directeur _écharpé_ m'offrit gracieusement une invitation à la soirée de +gala. + +J'acceptai avec plaisir. + +Le soir, arrivé de bonne heure au casino, je trouvai mon pianiste qui se +_faisait les doigts_. + +--Déjà arrivé, peste! pas en retard! + +--Dame! pour prendre le train de 9 h. 10. + +--Hein!!! + +--Oui, le dernier train part à 9 h. 10 et je le prends. + +--Comment! + +--Dame, vous me l'avez promis. + +--Mais, mon cher, c'est de la folie! vous n'y songez pas! + +--Je vous ai prévenu. + +--Mais vous savez bien qu'aux bains de mer, on dîne fort tard, le monde +n'arrive au casino, que vers 9 h. 1/2. + +--Tant pis. + +--Cependant ... + +--Alors, je m'en vais tout de suite. + +--Hé, là, ne faites pas ça! + +Et je donnai un tour de clef pour retenir ce musicien pressé. + +La sueur perlait sur mon front. + +Que faire devant cet homme qui, ne se contentant pas d'être pianiste +était, de plus, entêté comme un âne!... Insister eut été inutile, sa +décision était irrévocable. + +Bah! me dis-je pour me consoler, j'irai au théâtre Deganne assister à la +représentation extraordinaire; je ne suis pas fâché de voir comment les +artistes de Bordeaux vont interpréter ces pièces. + +--Allons, allons, commençons, me dit l'instrumen ... triste. + +--Commencer!!! à 8 heures et demie; mais il n'y a personne dans la +salle; le gaz vient seulement d'être allumé, les huissiers ne sont même +pas à leur poste. + +--Non, non, commençons ... ou je m'en vais. + +--Oh! là ... ouf! eh bien, commençons ... c'est raide, enfin! + +Je regarde par le trou du rideau et j'aperçois une famille entière, le +père, la mère et deux enfants de sexe différent, qui entrait. + +--Attendez, au moins, que ces gens-là, qui ont dîné de bonne heure, +paraît-il, soient assis. + +--Je frappe, hein? poursuit, sans m'entendre, cet homme du clavier. + +--Allons, frappez! + +Le rideau se leva mélancoliquement, + +Les quatre personnes qui venaient à peine de prendre place, crurent que +c'était pour une manoeuvre ... de la dernière heure, car ils ne firent +pas grande attention, mais, la rampe levée et trois nouveaux coups de +marteau redressèrent leur tête. + +Ils aperçurent alors devant eux, sur la scène, un monsieur en habit, +qu'ils ne purent prendre pour un régisseur venant faire une annonce, +car ayant vite salué, le pianiste était déjà sur le tabouret, prestement +exhaussé. + +Ses doigts tombèrent nerveux sur les notes d'ivoire et attaquèrent +énergiquement l'andante du 5e concerto de Herz. La famille bourgeoise +n'avait pas eu le temps de jeter un rapide regard sur le programme, pour +savoir ce qu'elle allait entendre, que le pianiste avait disparu comme +un éclair; ce jour-là, l'andante de Herz fut jouée _prestissimo_. + +--Mes enfants, dit le pater familias, ce monsieur que vous venez +d'apercevoir, est probablement un accordeur, qui est venu s'assurer de +la justesse du piano. + +--Il paraît qu'il était en retard, hasarda la jeune fille. + +--Il n'avait pas l'air d'avoir un pas bien mesuré, pour un accordeur, +ricana la maman, heureuse à l'idée de passer une soirée au spectacle. + +--A vous! me cria l'agité. + +--Attendez ... un couple qui entre. + +--Oh! mon Dieu ... là ... ils viennent de s'asseoir ... et ne soyez pas +long, hé? + +--Craignez rien. + +J'entre comme un fou, et lance mon titre: + + LES JEUNES FILLES, poème de Daudet. + + Nous avons tous, petits ou grands, + Ici-bas, des goûts différents, + +--Plus vite! glapit une voix dans la coulisse. + + Chacun le sien, dit le proverbe: + Les ânes aiment le chardon. + +--Je vais manquer le train! + + Nous, nous aimons mieux le mouton, + Et le mouton préfère l'herbe. + +--Passez-en! + +Et c'est dans ces conditions, que je termine enfin cette poésie, dite +devant six personnes. Le dernier vers achevé, je salue et me retire +posément, lorsque je me heurte à quelque chose. Je crois tout d'abord me +tromper de porte et me cogner contre un portant, mais pas du tout, c'est +mon satané pianiste qui, n'attendant pas que je sois sorti, s'est +précipité sur la scène et m'a rencontré. Déjà installé au piano, il +commence _La danse des fées_, de Prudent, et sur quel rythme, bone Deus! +pif, paf, parapapa, pif, pouf, dig, dig, boum, boum! + +Je commence à m'essuyer le front, lorsqu'il rentre dans la coulisse, +comme une trombe, + +--Eh bien, vous ne jouez pas votre morceau? demandai-je. + +--J'ai fini. + +--Pas possible! + +--Si fait. A vous! + +--A moi!!! et je sors de scène! + +--Non, c'est moi. + +--Ensemble, alors. + +Comme je résistais, il me pousse et j'entre abasourdi. Je salue, tout en +songeant à l'acte d'insenséisme que nous commettions, et j'annonce: +«_Les Écrevisses_», en pensant à toute autre chose. + +Vous dire l'effroi des rares spectateurs égarés dans la salle, est chose +impossible; il me faudrait la plume de Dickens pour vous dépeindre la +stupéfaction profonde, mêlée d'abrutissement, qu'on lisait sur la figure +de ces gens-là. Leurs yeux sortaient de l'orbite. Ils nous regardaient, +hébétés, comme on dévisage des hallucinés, atteints de la danse de +Saint-Guy; c'était de la terreur. Nous avions l'air d'affolés, +d'hystériques, de gens possédés d'un démon invisible qui les pousse +malgré eux à agir. Nous semblions mus par un ressort électrique et +mystérieux. + +C'était de l'Edgard Poë, tout pur. + +Les huit premiers vers récités: + +--Passez deux strophes, me cria l'enragé musicien. + + C'était ma dernière soirée. + Quand vers six heures moins le quart.... + +--Neuf heures moins le quart! me hurle le pianiste. + +Enfin, la poésie répétée, comme l'eût fait un enfant pressé d'aller en +récréation, je rentre dans la coulisse, anéanti et tombe dans un +fauteuil. J'étais en eau! Je m'éponge en soufflant: faisons ... un +arrêt. + +--Un entr'acte! tressaute ce prédécesseur de l'homme-cheval. Vous n'y +pensez pas! + +Et il bondit sur la scène. + +Je parviens à retenir un pan de son habit: + +--Grâce, grâce! suppliai-je à genoux. + +Le pan m'échappe, et l'homme était au piano. + +Tout le monde connaît la Rapsodie hongroise de Listz, on sait avec quel +mouvement endiablé ce morceau doit être joué, sans quoi il perd son +caractère. Eh bien! je défie ici quiconque, fut-ce Kowalski, qui a +cependant un merveilleux doigté, de jouer cette page avec une rapidité +aussi vertigineuse, une nervosité aussi intrépide, un entraînement aussi +diabolique que celui de mon complice. C'étaient des gerbes +éblouissantes, d'inépuisables scintillements, une sarabande de croches, +un roulement de gammes, un tonnerre de variations, un ruissellement de +cascades musicales: absolument fantastique! + +Mon pianiste-télégraphe sorti de scène, sans même revenir saluer les dix +personnes, fortement malades qui se trouvaient dans la salle sauta sur +son sac de nuit et fila sans même prendre le temps de me serrer la +main. + +Enfin, après un pareil exercice, il n'y avait plus qu'un morceau que je +pouvais dire: l'_Obsession_. + +Alors, rassemblant tous mes moyens vocaux, j'eus la force de jouer ce +monologue quasi-lyrique avec une célérité digne de mon acharné pianiste. +Je finissais, lorsque j'entendis au loin le sifflet de la locomotive qui +emportait l'homme-foudre. J'étais rassuré, il n'avait pas manqué le +train, mais, à mon avis, il aurait mieux fait d'aller à Bordeaux à pied, +il serait peut-être arrivé plus tôt. + +Le concert se termina à neuf heures, alors que le monde commençait à +remplir le Casino. + +Je me sauvai comme un fou pour éviter les horions dont le public avait +le droit de me gratifier. + +Ce fut, je l'avoue, avec une immense satisfaction que je me retrouvai +dans le Parc où je pus, en me cachant soigneusement, respirer un peu +d'air frais ... bien gagné. + +--Neuf heures! Que faire? je suis en habit. Tiens, je vais aller à la +représentation de gala. + +J'arrive au contrôle, on me dit: + +--Eh bien, mais, vous ne jouez donc pas, ce soir, au Casino? +Dépêchez-vous, vous n'avez que le temps, vous savez, ça va commencer. + +--C'est même fini! + +--Ah, bah! + +Et j'entrai prendre place, au grand ébahissement des huissiers qui n'en +revenaient pas. + +Le lendemain, j'appris que sur la douzaine de spectateurs qui avaient +assisté au Concert-express, six avaient fait demander le médecin. + + + + +UNE RÉCEPTION + +_A Léon RICQUIER._ + + +De toutes les maladies dangereuses, la plus terrible et la plus +foudroyante est certainement la rage du théâtre. + +Ce genre d'hydrophobie est peut-être le seul devant lequel la science de +Pasteur resterait impuissante. + +Oui, tout individu piqué de cette tarentule peut se considérer à bon +droit comme f...lambé, la piqûre est venimeuse. + +En effet, on a vu des artistes, ayant amassé un petit pécule, renoncer +à l'Art, à ses pompes et à ses oeuvres, autrement dit à ses succès et à +ses vestes, se retirer de cette vie, fiévreuse et agitée s'il en fut, +avec le désir bien arrêté de bourgeoiser tranquillement, de devenir pot +au feu en diable, et moins de cinq ans après, remonter sur les planches, +tant le feu sacré qui semblait éteint chez eux était encore vivace. + +Du reste, on n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur le passé: combien de +comédiens, je parle seulement des grands talents, ont joué tard sur +leurs vieux jours, ne consentant jamais à prendre un repos bien gagné +et, se croyant toujours jeunes, ont affronté gaiement le feu de la +rampe! + +La liste en serait longue de ceux qui, enviant l'immortel Molière, +mourant en scène, en prononçant le fameux _juro_ d'Argan, sont restés +sur la brèche en dépit de tout et de tous, s'y acharnant toujours et +quand même. + +Malgré ou peut-être même à cause des difficultés inouïes, des obstacles +insurmontables, des nombreux froissements d'amour-propre et des déboires +sans fin qu'on éprouve dans la carrière dramatique, il se trouve un +nombre considérable de gens qui veulent chausser le cothurne (expression +d'autant plus bizarre, qu'on l'applique souvent à des gens qui n'ont +pas de souliers.) + +Ces malheureux assoiffés de gloire, qui ont souvent toutes les +facilités ... pour faire autre chose que du théâtre, et auxquels on ne +saurait trop répéter le vers de Boileau: + + Soyez plutôt maçons si c'est votre métier. + +mènent pour la plupart une existence bien misérable. Ils servent les +trois quarts du temps de souffre-douleur à leurs camarades et on se +demande, en les voyant, s'il faut en rire ou en pleurer. + +Pour celui qui va nous occuper, il faut en rire, car, il a pris son +parti en brave et a renoncé, pour quelques temps du moins, à la +décevante et trompeuse carrière théâtrale, pour une plus lucrative et +plus calme: il s'est fait teinturier. + +C'est à présent un homme de couleur. + +Si vous le voulez bien, nous le nommerons Caméléon: ça nous rappellera +son métier. + +Donc, Caméléon sentit un jour chez lui une vocation irrésistible pour +l'art dramatique; ça lui était venu tout d'un coup, comme l'attaque +d'apoplexie. + +Mais il n'était pas encore bien fixé sur le choix du genre qu'il +adopterait; serait-il dieu, table ou cuvette? il l'ignorait. + +Pour faire cesser cette cruelle incertitude (car le doute est l'ennemi +de l'homme, dit-on en philosophie) il eut, le malheureux, la triste idée +d'aller consulter les artistes du théâtre du Palais-Royal!!! + +Ce ne fut pas là, ce qu'on appelle ordinairement une bonne inspiration.... +Mais n'anticipons pas. + +Caméléon enfreignit donc le dur règlement du théâtre et, soudoyant à +prix d'or (50c.)l'aimable Pomard, alors le gardien sévère mais juste du +Temple de la Gaîté (quoi que ce soit au Palais-Royal), put franchir la +porte d'ordinaire obstinément close au _profanum vulgus_. + +Arrivé au seuil du «Bain à quatre sous», il frappa bien timidement, le +_povero_, et reçut un «entrez» poussé par huit gaillards dont les voix +tonitruantes clouèrent sur place mon pauvre Caméléon, qui, pressentant +sans doute son état actuel, changea de couleur. + +Mis au courant de la situation et lorsque le jeune néophyte eut adressé +sa requête, le Bain, par la voix de son secrétaire, le machiavélique +Numès, répondit au futur martyr, qu'il y avait lieu de se réunir et que +le comité lui écrirait le jour où il pourrait venir passer l'audition +demandée. + +Caméléon radieux partit enchanté et ne dut pas dormir beaucoup cette +nuit-là! + +A peine avait-il refermé sur lui la porte du Bain, que tous les +baigneurs éclatèrent en sourdine, à l'idée de la bonne farce que l'on +allait jouer au naïf, à ce monsieur qui se figurait que, pour jouer la +comédie, il suffisait de monter sur les planches. + +L'examen devait avoir lieu le lendemain, en grande pompe; tout le Bain y +assisterait. + +Maintenant, une explication nécessaire et que le lecteur a déjà dû +chercher. + +Qu'est-ce donc que le «Bain à quatre sous?» + +Voici: personne n'ignore que le théâtre du Palais-Royal n'a rien de +commun avec la salle du Trocadéro, en tant qu'espace, bien entendu. + +Or, la salle étant extrêmement exiguë, on ne se fait pas une idée de ce +que sont foyer d'artistes, loges, couloirs, bref la partie du théâtre +qu'on ne voit pas; ce que le potache appelle, en faisant des yeux +blancs: les coulisses! + +Au Palais-Royal, les loges d'artistes sont réduites à cinq seulement +plus une pour les choristes là-haut, là-haut. + +Sur ces cinq, les vedettes en prennent une chacun, ce qui fait qu'on +empile tous les autres dans la même: Le bain à quatre sous! Nom bien +caractéristique et qui s'explique de lui-même. On attribue à Lassouche +la paternité de cette expression; un jour que, recevant une visite +(jadis!!!) il s'écria: «Montez-donc là haut,--_au bain à 4 sous!_» + +En effet, quand on y entre, c'est un bain pour la chaleur et le +déshabillé qui y règnent. + +A présent le lecteur en sait autant que moi. + +Le jour de la réception arriva. + +On jouait alors _Divorçons_. L'examen devait avoir lieu pendant un +entr'acte, afin que tous pussent y assister. + +Une petite mise en scène avait été préparée pour cette cérémonie. + +Ainsi, devant l'unique fenêtre de la loge (qui permet qu'on n'étouffe +pas tout à fait), on avait cloué de grands journaux qui allaient du haut +en bas du chambranle, au milieu de cette toile de fond improvisée, on +avait dessiné au charbon un masque comique, (afin qu'il n'y eût pas +d'erreur, on l'avait écrit dessous.) Au haut de la fenêtre, on avait +attaché un petit buste de la République (?) qu'on avait trouvé dans un +placard; à droite et à gauche, deux portants pris en bas, et par terre, +tout le long, servant de rampe, huit ou dix morceaux de bougie; avec +tous les becs de gaz allumés: c'était complet. + +A neuf heures, Caméléon se présente. + +Un frémissement d'aise passe sur tous les visages. + +--Je ne suis pas en retard? hasarde le malheureux. + +--Non. + +--Voyons, venez ici qu'on vous arrange. + +--Comment? + +--Savez-vous vous faire une tête? + +--Hein? + +--On vous demande si vous savez vous maquiller? + +--Oh! un peu, fait-il pour montrer qu'il sait quelque chose. + +--Déshabillez-vous. + +--Que je me ... + +--Oui, déshabillez-vous, nous allons vous grimer. + +--Est-ce bien utile?... + +--Je crois bien ... pour voir si vous avez la «gueule» lui dit Numès, +d'un ton sérieux. + +--Ah! bon, bon, murmure Caméléon, convaincu. + +Tout d'abord on lui enduit la figure et le cou d'un cold-cream appelé +généralement saindoux; après, une couche de blanc gras bien étalée +recouvre tout son visage, la poudre de riz vient ensuite saupoudrer le +tout et on commence alors à lui faire une tête auprès de laquelle celle +qui surmonte les épaules d'un Cynghalais n'est que de la saint-Jean. + +--Mets du rouge, dit Pellerin. + +Et Numès lui dessine un rond rouge, grand comme une pièce de cinq +francs, sur chaque joue. + +--N'oublie pas le bleu, fait Garon. + +Et Numès de border d'un beau bleu ces deux circonférences rougeâtres. + +--Eh bien, et le crêpé? ajoute Numa. + +Ce bandit de Numès colle alors avec du vernis, du crêpé dans les +sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des +favoris, je ne sais même pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le +nez, pour simuler quelques poils follets. + +--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond. + +Et le coupable Numès d'ajouter en long, en large, en travers, en biais +de grosses raies marron qu'on aurait aperçues à dix kilomètres; le +malheureux avait l'air d'un prisonnier derrière les grilles de son +cachot. + +--Sapristi, il n'a pas de perruque! + +Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la +plus gênante des perruques, que l'assassin Numès appliqua sans mot dire +sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau. + +Le premier acte de _Divorçons_ terminé, les autres artistes montèrent; +ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter +Hyacinthe, venu d'Asnières exprès, Lhéritier, Montbars et votre +serviteur qui venait pour la première fois, depuis son engagement, ce +qui lui donna une rude idée de la dose de mélancolie qui régnait dans le +théâtre où il entrait. + +Vous dire _l'épatement_, c'est le mot, des nouveaux arrivés, à la vue de +cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur +une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'étant +pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine à +tenir mon sérieux. + +--Allons, commençons vite, dit Daubray. + +Le patient remet son paletot, enjambe la rampe stéarinesque et, après +avoir salué ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui. + +--Que savez-vous? + +--_La Grève des Forgerons_. + +--Ah! en français? interroge Calvin. + +Plet se roule. + +--Dame! fait Caméléon, qui commençait à être abruti. + +--Dites-nous la. + +Il commence. + +A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui +étaient assis sur des chaises placées en rang, comme pour entendre +quelque chose de sérieux, se lèvent, lui tournent le dos et vont dans un +coin de la salle, se former en rond. + +Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation, +il s'arrête un instant. + +--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury délibère. + +Il continue; tout le monde sort et le pauvre naïf reste seul, en train +de dire la poésie de Coppée. + +Quelques instants après, le jury qui était sorti pour s'esclaffer à son +aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne à l'aspirant +artiste: + +--Dites-nous le même morceau en auvergnat. + +Plet tombe par terre. + +--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire: + +--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera brève; voichi: + +--Ah! bon, et Caméléon fit ce qu'on lui demandait! + +--Assurément, c'est très gai, la _Grève des Forgerons_, dit Numès, mais +n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du même genre, moins +grave? tenez, par exemple, savez-vous: _J'aime pas l'veau_. C'est très +bien _J'aime pas l'veau_ et ça entre bien dans vos cordes. C'est de +Milher et de moi, je m'étonne que ce morceau ne fasse pas partie de +votre répertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera? + +--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Caméléon. + +--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette. + +Et le malheureux offre de chanter _Le Second mouvement_. + +--Va pour le _Second mouvement_, dit Daubray, vous ne savez pas le +troisième? + +--Non, monsieur. + +--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait +que des études superficielles. + +La chansonnette chantée au milieu de rires difficilement contenus, Numa +dit à Caméléon: + +--Pourquoi ne pas être franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire +tout de suite: «Je suis élève de Duprez!» + +--Mais, monsieur, répond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de +leçons de personne. + +--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur. + +--Si, si, fait le chanteur flatté. + +--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ... +je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne +faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon. + +Plet se tord. + +--Là, à présent, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de +fond et recommencez à chanter ... mentalement. + +Et Caméléon de regarder le mur en gesticulant en silence. + +Ah! c'est là qu'on en a profité pour rire un peu. + +Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts +sortaient n'y tenant plus. + +--Voyez-vous! comme il a la figure expressive! + +--Quelle physionomie mobile, ce garçon-là! + +--Là, maintenant, recommencez, de profil. + +--Bien, bien, non, de l'autre côté!... oui, là ... comme ça. + +--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue. + +--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement. + +La sonnette de l'entr'acte retentit. + +On abrégea par force cette nouvelle inquisition. + +--Mon cher ami, nous vous délivrerons demain un certificat avec toutes +nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le +régisseur général, et vous vous présenterez ensuite chez M. Briet, le +directeur ... vous êtes sûr de votre affaire. + +L'acte recommençait. + +Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Caméléon trouve +encore des ennemis. + +--Pour vous démaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau. + +Tout le monde sait que l'eau est impuissante à enlever le fard; on +n'arrive à se nettoyer bien complètement qu'avec du cold-cream. + +--Quant au crêpé, ajoute le féroce Numès, c'est bien simple; faites-vous +raser les sourcils; nous, la première fois, c'est ce que nous avons +fait. + +Le bien à plaindre Caméléon, désireux d'aller respirer un air pur, +réconfortant et qui pût le remettre de toutes ces émotions, sortit +précipitamment avec son fard et son crêpé sur la figure. + +Si on ne l'a pas arrêté ce soir-là, c'est qu'il y a un Dieu pour les +naïfs. + +Le lendemain, muni de la bienheureuse pétition, il se présenta chez les +directeurs en agitant triomphalement son certificat. + +MM. Briet et Delcroix détruisirent les beaux rêves de Caméléon en lui +apprenant qu'on s'était f...u de lui. + +Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Caméléon cherche partout +Numès pour le tuer. + + + + +DÉCEPTION + +_A Léon LAMQUET._ + + +Un beau matin du mois de mai de l'année dernière, je reçus une lettre +dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance. + +--Cette missive ne m'est évidemment pas envoyée par un chaudronnier, me +dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous êtes +comme moi, mais quand je reçois une lettre de quelqu'un qui m'est cher +ou d'une personne inconnue, avant de décacheter la lettre, je me livre à +un vrai petit travail; je la soupèse (ce n'est pas que j'aie l'habitude +de recevoir des lettres chargées, hélas!) je la flaire, je tâche, si je +ne connais pas l'écriture, de deviner l'envoyeur, d'après le nom du +quartier estampillé sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis +suffisamment intrigué que je me décide à l'ouvrir. + +Aussi ne fis-je sauter le cachet armorié que j'avais devant moi qu'après +m'être vainement demandé: De qui? + +Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui +énorme. Car, déchiffrer des hiéroglyphes n'est pas mon fort, et les +pattes de mouche que j'avais devant les yeux étaient de purs casse-tête +chinois. + +Enfin, avec une patience dont mes amis ne me soupçonnent pas capable, je +parvins à deviner ceci: + + «Monsieur, + +» J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche +dernier, dans un concert au Trocadéro.» + +» Fort désireuse de vous connaître et ayant absolument besoin de vous +voir pour vous parler d'une chose qui vous intéressera, je vous supplie +de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la +matinée.» + + »_Signé_: Mlle FONTANGES.» + Rue de M***. + +--Hé! hé! mais voilà, dis-je, qui est du dernier galant. + +Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire. + +Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas à en douter. +C'est clair comme le jour. + +Ah! mais ce n'est pas tout ça. Irai-je ou n'irai-je pas? _That is the +question!_ + +Est-ce sérieux? Je n'y crois guère. Un rendez-vous, à moi! non, ce n'est +pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune +m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on reçoit des +rendez-vous d'une inconnue. + +Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades +qui iront rôder aux abords de la maison indiquée et se gausseront tout à +leur aise de ma folle naïveté.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait +dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage. + +Et de déchirer le billet qui avait troublé un moment la quiétude de mon +âme. + +Mais cependant, s'il était vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait +remarqué? Après tout, il n'y a rien là de si extraordinaire, et on a +assurément vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au +théâtre Beaumarchais. + +C'est égal, une jeune fille ... écrire à un artiste ... c'est risqué! +Enfin, tant mieux. + +Je ne songeai plus alors qu'à cette aventure et la journée qui me +séparait du bienheureux moment me parut interminable. + + * * * * * + +Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-là on n'eut pas de +peine à me réveiller. + +Ce fut l'une des rares matinées où j'assistai au lever du joyeux Phoebus. + +Ma toilette fut cependant longue, malgré mon impatience, car jamais je +n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate. + + ... Mon crâne était couvert + D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer. + +Mon vêtement était irréprochable de chic.--On me l'avait apporté le +matin même, heureux hasard. On se serait miré dans le vernis de mes +bottines et mes gants eussent été enviés par le plus élégant sportman; +bref, j'étais tout à fait copurchic, comme on dit maintenant. + +Je consultai fiévreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel +quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M... +donnait dans l'avenue des Champs-Élysées. + +--Allons, allons, le coup de fer n'était pas de trop! + +Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix. + +Enfin une voiture passa, elle était jaune!! + +Mauvais présage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon +fait. Je l'arrêtai. Du reste la carrick de l'automédon était vert, +couleur de circonstance. + +Nous roulâmes. Arrivé à la rue de M... mon _fringant attelage_ s'arrêta +devant une maison qui détonnait au milieu des autres. + +Elle était de modeste apparence, à l'encontre de celles qui +l'entouraient. Et je m'étonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de +ces aristocrates. Elle semblait, là, l'oubliée, la Cendrillon en pierre +de taille. + +Mais n'ignorant pas que dans les petites boîtes sont les ... je passai +outre. Je jetai le nom au concierge et m'apprêtais à jouir de cette +nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbère me +cria: + +--Pas par là ... au 3e, à gauche, le petit escalier au fond de la cour! + +Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis péniblement. +Je ne vous décrirai pas la solennité de l'escalier ... d'abord parce que +ça vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier était +très loin d'être solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il était +laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en +bois non ciré, et je m'arrêtai devant une petite porte sur laquelle une +carte de visite éclatait.... C'est bien là ... je tirai discrètement la +patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma +toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir. + +Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre où mes yeux +furent aussitôt attirés par une Léda en marbre blanc. + +Peu d'instants après, la soubrette, à l'air dégagé, ouvrit une porte +cachée par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la +chambre de sa maîtresse. + +Ce que j'aperçus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!... +je ne vis rien ... si, une obscurité complète ... à tel point que, +voulant faire un pas, je trébuchai, sur une marche traîtresse.... + +--Venez! soupira une voix alanguie. + +Et, comme j'écarquillais les yeux pour distinguer quelque chose: + +--Par ici! + +Et l'on me prit la main pour guider mes pas incohérents. + +Cependant, je commençai doucement à me rendre compte des êtres à la +faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide éclat était encore +tamisé par l'épaisseur d'un verre rouge. + +En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutôt ce que je sentais ... +c'était l'odeur troublante de ces pastilles du sérail que mon invisible +interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade! + +Après m'être excusé d'arriver en retard ... histoire de dire quelque +chose, car j'étais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le +plaisir.... + +C'est égal, à ce moment je devais être bien drôle, car je parlais au +hasard, ignorant si on était devant ou derrière moi. + +--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mystérieuse inconnue, je vous +prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma démarche, mais je voulais +vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments +d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense à vous. + +--Mon Dieu, madame! + +L'obscurité absolue qui nous entourait me permettait de rougir à mon +aise. + +--Oui, je tenais à vous parler moi-même, car une lettre, hélas! ne vous +aurait pas dit ... (là un soupir gros de promesses). + +--Que votre vie est agréable, reprit-elle soudain, vous allez de fêtes +en fêtes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous +désire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! être artiste! +quel rêve! + +--Je ne vois pas encore, madame.... + +--Et les femmes, me dit-elle tout à coup en me saisissant les mains. Ah! +les femmes! combien seraient heureuses d'être la préférée; mais vous +allez voltigeant de la blonde à la brune, sans vous soucier, petits +libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire. + +--Oui, mais dans tout cela.... + +--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles, +de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos +coulisses? + +--Mais oui.... + +--Et appelé dans le monde, comme vous l'êtes tous les soirs, vous +coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez là des femmes du +meilleur monde, j'en suis sûre? + +--Assurément, mais ... + +--Eh bien, j'ai pensé que vous pourriez m'être utile, en priant toutes +ces aimables et jolies femmes que vous fréquentez, de s'adresser à moi +pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens à leur disposition: +savons dulcifiants, crème onctueuse, poudres de riz, vinaigre de +toilette, nakara des Indes, lait antéphélique, pommade Dupuytren, iris +de Florence, mais surtout, ma spécialité, l'eau dentifrice qui a la +propriété de blanchir les dents et de rougir les lèvres. + +Je renonce, chers lecteurs, à vous dépeindre l'ahurissement que me causa +cette réclame inattendue, récitée avec une volubilité auprès de laquelle +celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean. + +Et voilà donc pourquoi je m'étais fait beau et avais pris une voiture +pour arriver bien vernis et tout frais! + +--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de +cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz +et un flacon de mon eau dentifrice. + +L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif: + +Après vous être lavé les dents, comme d'habitude, avec de la poudre +ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant versé une goutte de +cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que +voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles. + +Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait déjà bourré mes poches +de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que +je disparaissais entièrement dessous. + +Mon ébahissement ne me quitta que chez moi, où j'étais rentré, sans même +m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosité, j'essuyai cette +fameuse eau; après l'opération que je fis avec soin, je m'aperçus, ô +désespoir, que j'avais les _lèvres blanches et les dents rouges!!..._ + + + + +LES INITIALES + +_A Georges PEYRAT._ + + +--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de réveiller tout +à coup. + +Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba +pantalon, habit, chapeau, qui traînaient par terre, et s'asseyant sans +plus de façon au pied de mon lit--bien qu'un siège vacant ne fût pas +introuvable--il aborda carrément la question, me lançant à +brûle-pourpoint cette phrase traîtresse: + +--Que fais-tu ce soir? + +--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre côté pour montrer +à mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir +et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu. + +Mais, hélas, Jules était comme l'avare Achéron! + +--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmène avec moi chez +madame de Saint-Girieix. + +--Pourquoi faire? + +--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle +donne ce soir un bal splendide dans son hôtel, avec kermesse et tout le +tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de +leur dévouement pendant cet incendie terrible qui a détruit une partie +de Berne! Mais on ne parle que de cette fête; ce sera absolument +féerique, il faut y venir! + +Judic vendra des pêches, Granier des bretelles, Léonce doit faire du +trapèze à 6 mètres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte +sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on +dirait, ma parole que tu ne comprends pas. + +--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon +ami, à qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma +profonde antipathie pour ces petites fêtes chorégraphiques, tu viennes +m'inviter à en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est égal, je +te remercie du choix, mais je ne puis.... + +--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner, à présent +surtout que j'ai annoncé ta venue à madame de Saint-Girieix. Ce serait +joli ... tu me ferais passer pour un farceur! + +--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empêchement imprévu.... + +--Sont des clichés usés, mon cher. + +--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose à +faire qu'à te demander de me présenter.... Dans ces soirées-là, c'est à +peine si la maîtresse de la maison regarde les gens qu'on lui +présente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas ça qui ... + +--Voyons, ce n'est pas sérieux, ce que tu me dis là. + +--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, écoute et suis +mon raisonnement: + +La foule m'énerve, ce soir, on s'étouffera; tu sais quel mal je me donne +pour collectionner dix pièces de vingt sous et tu n'ignores pas que +pour tenir tête aux assauts nombreux des jeunes bouquetières, aux +sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc., +il faut pouvoir posséder une certaine quantité de ces petits papiers +bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extrêmement +fatigué et tu trouveras bon.... + +--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre à dix heures, +nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous +coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes? + +--Ah! que le diable t'emporte! je m'étais juré de ne pas sortir ce +soir.... Eh bien, oui, là! j'irai, mais à une condition _sine qua non_. +C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne +m'obligeras pas à danser la moindre polka? + +--Soit! + + * * * * * + +A dix heures précises, Jules arrivait sous les armes, claque et camélia +compris. + +Vingt minutes après, nous descendions de voiture devant le perron de +l'hôtel de madame de Saint-Girieix. + +Lanternes vénitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle, +petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet +d'eau coloré en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref, +rien ne manquait. + +Nous montâmes au salon de danse. + +Je ne sais si vous êtes comme moi, mais rien ne me semble drôle comme de +voir cirer le parquet à un tas de gens essoufflés, rouges comme des +tomates et suant sang et eau; ils tournent deux à deux, sans se parler +et avec la dignité de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, ça m'amuse +toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la +chorégraphie est un sens qui me manque! + +J'étais donc dans l'embrasure d'une fenêtre, en train de contempler les +minois plus ou moins chiffonnés, lorsque Desgranges, levant son archet +magique, donna le signal de la danse. Les couples se formèrent. + +J'aperçus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le +collège, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Vénus, +quoique moins décolletée. + +La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous +deux s'enlacèrent pour la valse qui préludait. + +Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans +le tourbillon des danseurs. Une polka remplaça la valse, une scottish +succéda à la polka. + +Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les +duègnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame sèche et jaune, et qui +dut être fort bien en 1812, sourire derrière son éventail. + +Je n'y prêtais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien +d'extraordinaire en elle-même, lorsque un éclat de rire formidable me +fit reporter les yeux au même endroit. Je vis alors trois ou quatre +dames, à droite et à gauche de la sus-indiquée, riant à gorge déployée. + +Qu'était-ce donc? + +Elles se penchaient à l'oreille de leurs voisines pour leur faire part +de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientôt +l'hilarité devint générale; ce fut comme une traînée de poudre, toute la +rangée des matrones était en ébullition; ces bonnes dames se tordaient +dans des convulsions impossibles à décrire; elles avaient toutes l'air +d'être atteintes de la danse de Saint-Guy. C'était inénarrable! + +Enfin, grâce à l'une de ces _Camerera_ qui, ne se contentant pas de +désigner des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un +groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette +joie générale: la danseuse d'Octave s'était, sans s'en être aperçue, +assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait gardé +accrochées les gigantesques initiales de son cavalier, qui +s'appelait--horrible fatalité--Octave Quesnel ... et pas par un K! + + + + +TÉNOR ET PRESTIGIDITATEUR + +_A E. MANGIN._ + + +C'était au château de Compiègne en 184... Louis-Philippe voulant +célébrer ... je ne sais plus quoi, en l'honneur de ... je ne sais plus +qui, fit venir les artistes de l'Opéra-Comique pour jouer une pièce de +leur répertoire sur le théâtre royal. + +Les acteurs se rendirent à cet ordre et obtinrent un grand succès avec +le _Domino Noir_, ou la _Dame Blanche_ ... ou quelque chose de couleur, +enfin. + +L'étoile de la petite troupe était M-S, le fameux ténor qui, à cette +époque, faisait tourner toutes les têtes féminines et dont la renommée +était alors considérable. + +M-S, homme d'infiniment d'esprit, comme on le verra plus tard, joignait +à son très beau talent de chanteur, l'adresse remarquable du plus agile +des prestidigitateurs. + +L'escamotage et la physique n'avaient plus de secrets pour lui; faire +sortir un gigot entier d'une bouteille, avaler un sabre de cuirassier ou +jongler avec huit assiettes sans les casser ... était pour lui l'enfance +de l'art. + +Aussi tenait-il à sa réputation de physicien autant qu'à son renom de +chanteur ... qui sait même ... s'il ne faisait pas comme Ingres et +Rossini! + +Le soir de cette représentation à la cour, Louis Philippe fit servir aux +artistes un souper merveilleux. + +Inutile de dire quel entrain et quelle gaîté régnèrent à ce festin! +Tout le monde, heureux du succès obtenu, était en verve, aussi éclats de +rire joyeux et bons mots ne tarissaient pas, les saillies spirituelles +partaient comme des fusées; c'était un vrai feu d'artifice d'esprit! + +Au Champagne, le moment des toasts arrivé, on but naturellement à la +santé du roi, à sa cordiale réception, aux artistes, à leur talent, leur +éducation, bref, on but beaucoup. + +--Maintenant que nous sommes entre nous, fit un chambellan, je crois le +moment opportun de nous dérider un peu en entonnant l'une de ces +vieilles chansons de derrière les fagots, de celles qu'on ne chante qu'à +mi-voix.... Qu'en pense notre excellent ami, M-S? + +M-S ... jusque-là distrait, préoccupé et dont le regard trahissait une +vive inquiétude, ne quittait pas des yeux madame C... la duègne de la +troupe. + +Et voici pourquoi: + +Femme charmante, pleine de talent et d'allures distinguées, madame C... +avait un terrible défaut, elle était gourmande, oh! mais là! au point +que proverbiale était sa gourmandise. La pâtisserie surtout avait le don +de l'émouvoir. + +Pour elle, une tarte à la crème était un attrait irrésistible et le +baba juteux lui eût fait commettre des bassesses. Malheureusement, +madame C... ne se contentait pas d'engloutir brioches, éclairs et +madeleines; non, sa faim difficilement mais à la longue assouvie, à +l'instar de la prévoyante fourmi, elle faisait des provisions pour les +repas suivants; aussi ne voulant pas laisser échapper une si belle +occasion, notre chanteuse bourrait-elle ses poches de massepains, +meringues et échaudés! Ses voisins de table, camarades de théâtre, +avaient beau lui dire, à l'oreille: + +--Voyons, madame C..., un peu de tenue, on vous observe, vous savez +combien notre profession est décriée? Eh bien! ne donnez donc pas ainsi +prise aux mauvaises langues. + +Ah! bien oui, les tartelettes sucrées et les choux débordant de crèmes +étaient là, devant ses yeux éblouis, attractifs comme des aimants, et +lui faisaient tourner la tête. + +Aussi M-S ... jura-t-il de la punir de son excès de gloutonnerie. + + * * * * * + +A la voix du chambellan, M-S ... revint à lui et, déclinant l'honneur +qu'on lui faisait en l'invitant à chanter, s'excusa en ces termes: + +--Mon Dieu, messieurs, je suis très sensible au plaisir que vous me +faites en me demandant quelque chose, et je vous en remercie bien +sincèrement, mais quand j'ai soupé, il m'est impossible d'émettre le +moindre son. + +--Alors, fais-nous quelques tours d'escamotage, hasarda le baryton. + +Et comme les gentilshommes paraissaient étonnés de cette demande, on +leur apprit que M-S. était un excellent prestidigitateur qui eût rendu +des points au célèbre professeur Bosco lui-même! + +--Allons donc! fit l'un des seigneurs. Eh bien, mais, nous serions très +curieux d'assister à ... + +--Oh! reprit M-S ... qui n'avait pas l'air d'y tenir beaucoup, vous +savez pour ça il faut être préparé à l'avance ... ou bien que ça vienne +tout seul. + +--Oh! si, voyons! exclama toute l'assistance. + +Enfin, comme on insistait fort et que son orgueil d'escamoteur +commençait à être suffisamment chatouillé: + +--Je veux bien, s'écria tout à coup le ténor physicien. + +Et, comme pris d'une inspiration subite, il ajouta: + +--Seulement, à la condition expresse de ne vous faire qu'un seul tour. + +--Entendu! fit-on, en choeur. + +Et tout le monde se rapprocha afin de ne rien perdre. + +Alors, s'emparant d'une coupe en verre remplie de gâteaux de toutes +sortes, le prestidigitateur demanda: + +--Vous voyez bien ceci?... Il s'agit d'en faire disparaître le contenu +devant vous et sans que vous vous en aperceviez. + +Alors, avec une adresse incroyable, il jeta bonbons et gâteaux dans la +serviette qu'il avait sur ses genoux et qui était préparée ad hoc, et, +s'adressant à un de ses spectateurs: + +--Est-ce ça? + +--Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts. + +--Eh bien, voulez-vous savoir où j'ai fait passer toutes les chatteries? + +--Oui, oui, oui. + +--Dans la poche droite de madame C. + +Étonnement général, mais rires discrets de la part des camarades initiés +qui devinèrent le tour.... Il fallut bien, vérification faite, se rendre +à l'évidence. + +Aussi, rouge et confuse, madame C... jura, mais un peu tard, qu'on ne +l'y prendrait plus. + + + + +LES EXTRA + +_A Henri PASSERIEU_. + + +--Votre appartement me convient et je l'arrête, dis-je au concierge; +seulement je vous préviens que je rentre tard, je suis artiste et, dame! +l'hiver, _les soirées_ me retiennent fort avant dans la nuit! + +--Je connais ça. + +--Ah! vous avez déjà pour locataires.... + +--Non, c'est moi; je suis dans le même cas que monsieur. En hiver, j'ai +aussi beaucoup de soirées. + +--Comment!... vous êtes ... + +--Extra. + +--?... + +--Je sers les rafraîchissements dans les soirées. + +--Ah! bah! + +--Bien fatigantes _nos_ professions, hein? + +--Quel drôle de concierge, fis-je à part moi, il ignore sans doute que +le cumul est défendu, enfin! + +Jusqu'ici, je croyais ce mot «Extra» spécialement chargé de désigner le +petit supplément que s'offre, à la crémerie, le commis faiblement +appointé, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la +largesse inaccoutumée que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que, +revenant éreinté de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant +un regard de mépris sur la longue file de tramways bondés de monde, il +hêle un fiacre, se disant _in petto_: + +--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra! + +Mais avoir un portier extra ou un extra-portier était pour moi, chose +nouvelle! + +Extra! Ce métier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux +désagréments de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du +costume de garçon de soirée avec le nôtre. + +Nous sommes tous indifféremment en habit noir. + +L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue +des invités. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie +ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait +reconnaître; on ne se tromperait plus alors, et l'on éviterait par cela +même les erreurs fréquentes et regrettables que l'on commet tous les +jours. + +Ce léger changement à apporter à la toilette de ces valets est bien +simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une +mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec +ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous +verrez que, comme par le passé, la routine, la sempiternelle routine +continuera à laisser les choses dans un doux statu-quo. + +Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites! + +A qui de nous n'est-il pas arrivé de dire à un invité orné de longs +favoris: + +--Voici mon pardessus, donnez-moi un numéro? + +Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure +rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il +pense de la crise politique que nous traversons! + +Et il n'y a pas à objecter la distinction et la tenue. + +Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et +barons, ont acquis à ce noble frottement une distinction apparente, une +tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent. + +Ce sont des figures bien intéressantes à étudier que celles de ces +garçons dits «extra!» + +Il y a l'extra-sérieux, le garçon qui pontifie et vous sert un sandwich +avec la dignité d'un sénateur romain élaborant une loi. + +Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg +facile avec le mot _thé_. + +Un type bien curieux, c'est l'extra-prévenant, qui vous dit, lorsque +vous lui demandez une glace: + +--Non, non, ça vous ferait mal, prenez plutôt du punch bien chaud. + +On rencontre également l'extra-grincheux, qui _a servi dans des maisons +plus importantes où le buffet était bien mieux approvisionné_; celui-là +vous sert à contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un +sorbet sans cuiller ... et sans grâce. + +Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut à mort si vous vous +trompez et l'appelez «garçon» tout court; je ne vous engage pas à vous +adresser à lui si vous retournez au buffet. + +Le plus terrible, à mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure +vos actes; c'est le garçon dont les yeux semblent dire au malheureux qui +redemande quelque chose: + +--Mais, pardon, vous en avez déjà pris et si chacun en faisait +autant.... + +On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les +gourmands me permettent un conseil en passant: + +--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois à un garçon différent. + +Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien à dire de celui-là. + +Mais le plus beau que j'aie rencontré, c'est l'extra-familier, qui, pour +un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait +familièrement sur le ventre en vous appelant _vieux copain_. + +Pour celui-là, je demande la permission d'ouvrir une parenthèse. + +Comme je l'ai déjà dit, allant fréquemment en soirées, l'hiver, chez des +amis et chez des étrangers, à cause de ma profession, je me retrouve là, +souvent, avec les mêmes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent +de plus familiers les uns que les autres. + +Il y en a un que j'ai rencontré plus de cinquante fois; je le vois à peu +près tous les quinze jours dans la saison; mais, dès que je l'aperçois +dans une soirée, je l'évite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi: + +--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir? + +Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale +sur l'épaule. Ça m'embête, mais je suis forcé de le subir! + +Cependant, s'il y a le mauvais côté de la chose, il y a aussi le bon; +derrière le revers, la médaille. + +Dernièrement, nous étions ensemble dans la même soirée; je vais au +buffet et je vois «mon protecteur» très occupé à servir une foule +d'habits noirs qui demandaient tout à la fois: chocolat, punch, glaces +etc., etc., Il m'aperçoit, les délaisse tous et, venant à moi: + +--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon +nom). + +--J'aurais désiré prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre +dire à un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ... + +--Ah! ça, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous +deviez venir ce soir, j'en ai gardé pour ... nous deux. Tenez. + +Et tirant de dessous la table une tasse toute versée, il me dit d'un ton +paterne: + +--Tenez, mon p'tit, buvez ça, vous m'en direz des nouvelles!! + +--!!! + +--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce +rémoulade: avalez-moi ça prenez ce petit pain rond, la salade russe est +à côté de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. Là, débrouillez-vous +tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-là, maintenant. + +Tout à coup, il bondit sur moi et me dit: + +--Que faites-vous donc! + +--Je me verse de l'eau, parbleu! + +--Pas celle-là! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant +pour la seconde fois de ce dessous de table décidément inépuisable une +carafe frappée: + +--Celle-ci, à la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez, +avant de vous servir. + +Comme on le voit, cet «extra» est un père pour moi! + +Un «extra» m'a dit un jour, un mot qui, à lui seul, est tout un monde, +et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore +tenus ... même par certains domestiques: + +--C'était, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place +Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner +plus d'attrait à la soirée de contrat, avait fait venir quelques +artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opéra-Comique, son frère, +jeune violoniste de talent, R... ex-ténor de l'Opéra-Populaire, +d'éphémère durée et moi. + +On passe devant nous des rafraîchissements, nous n'en prenons point. +Cette sobriété semblant surnaturelle chez des artistes, un «extra», +croyant comprendre tout à coup que les sirops, grogs et autres liqueurs +qui surchargeaient le plateau n'étaient pas de notre goût, vint à nous, +et, comme sûr de nous séduire, nous dit avec un sourire indescriptible +et que je me rappellerai longtemps: + +--Voulez-vous du vin? + +!!!!! + + + + +UN IMPRESSARIO + +_A J. LANDIE_. + + +Celui-ci est digne de passer à la postérité la plus reculée, car jamais +type semblable ne s'était vu avant lui! + +D'abord son prénom est tout un monde.... Je ne vous le révèlerai pas +parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se +reconnaîtrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement +que c'est à son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie +monastique en Palestine, vers l'an de grâce 292 ... et si cela ne vous +suffisait pas, j'ajouterai que son nom de baptême flotte entre Hilaire +et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage. + +Notre héros, que nous nommerons discrètement H..., si vous voulez +bien, est d'une autre époque. Ayant beaucoup joué avec _mademoiselle +Rachel_ comme il dit, dans ses tournées et par suite adorateur passionné +de la tragédie et de ses nobles représentants, Racine, Corneille et +Voltaire, il a gardé de la fréquentation continuelle de ces génies un +culte exagéré pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie +ordinaire, dans ce prosaïque terre-à-terre de tous les jours, il ne peut +se résoudre à parler comme tout le monde. L'infâme prose dont se +servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui soulève le coeur, lui +donne des nausées. + +Aussi, est-on tout étonné de voir notre homme avec un vulgaire melon sur +la tête au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une +redingote en Elbeuf qu'on s'attend à trouver sur lui, mais bien le +manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutôt des +cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes. + +Sa conversation est extrêmement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de +tragédies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine +instruction, une érudition relative, mais ce vernis de science, ce +plaqué de savoir en impose cependant à bien des gens. + +Comme je l'ai déjà dit, il ne s'exprime pas comme le commun des +mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville +emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira +volontiers: «J'ai aperçu un alguazil emmenant une hétaïre qui ambulait +sur l'asphalte.» Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable, +une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire +assurément: «Tiens, Frontin, prends ces sesterces!» + +En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez à +cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un aperçu +de ce directeur. + +Gérant actuellement un de nos grands théâtres, personne n'a lu ... et +joué autant de mauvaises pièces que lui ... mais cela se comprend +jusqu'à un certain point, le désir de produire des auteurs jeunes ... et +riches, l'ayant seul guidé dans cette voie lucrative. + +Ses «premières» sont extrêmement houleuses et il n'est pas rare +d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y égarer, à un combat singulier +entre le paradis et l'orchestre. + +Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de +pomme, clous ... et même certaine matière on ne peut plus odorante.... +Un de nos gros critiques, que son métier force à braver ces projectiles +divers, se munit toujours lorsqu'il va à ce théâtre d'un parasol +fortement doublé en cas de pluie pendant le spectacle! + +Pour vous donner une idée du monsieur, je vais vous citer quelques-uns +de ses mots; eux seuls vous en diront assez. + +Tout d'abord il faut l'entendre raconter «comment il s'est marié». +(C'est lui qui parle). + +«Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soirée +(quelle drôle d'idée), je m'y rendis. J'entre et j'aperçois une jeune +fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je +commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'achève, +elle se pâme.... + +Eh bien, messieurs ... (un temps) «C'est madame H.» + +Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de +notre individu, car il vibrrre, oh! mais là ... même en disant «mie de +pain!» + +Réponse prouvant sa générosité: + +Il fit dans le temps jouer le répertoire de Molière, Corneille et +Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, désireux avant tout +de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des +sommes on ne peut plus dérisoires, par exemple 5 francs par cachet, à +jouer tous les rôles de leur emploi. + +Un de mes amis, aujourd'hui à la Comédie-Française, jouait ainsi Scapin, +Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du répertoire, en +attendant de les jouer plus tard sur la première scène du monde. + +Mais quoique très artiste et fort passionné pour son art, mon camarade à +cette époque-là ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi, +tremblant comme la feuille, résolut-il, après bien des hésitations, +d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une légère +augmentation. + +Il prit donc son courage à deux mains et tournant fiévreusement son +chapeau dans ses doigts--on peut faire les deux choses en même temps--il +balbutia les mots: dévouement profond à mon théâtre ... rôles toujours +sus ... mais pas fortuné ... les omnibus pour venir répéter ... le rouge +et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par +semaine, ne serait peut-être pas un supplément par trop exagéré. + +Et H... de l'interrompre par ces mots: + +--Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude. + +Un jour, un auteur heureux d'être joué, lui envoya un ameublement +complet (il n'y a que ces gens-là pour avoir de la veine). + +Comme les commissionnaires qui avaient monté au 4e étage armoire, +bibliothèque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient là suant +à grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secrétaire du théâtre +s'avance et demande à voix basse, à son directeur, s'il ne juge pas +convenable de donner quelque chose à ces hommes qui sont éreintés. + +Lui, après avoir bien réfléchi: + +--Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets à demi-droit!!! + +Ça ne s'invente pas ces choses-là. + + * * * * * + +Lorsque, par hasard, il prend une voiture à la course, il ne donne +jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'être +empoigné par l'automédon--comme il l'appelle--il prie le concierge de +lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher +ne manque jamais de lui dire: + +--Ah! tu as gardé deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le +dirai au vieux général! + +«Vieux général», parce que notre directeur porte moustache et barbiche +napoléoniennes. + +Au beau temps où la tragédie était florissante sous sa direction, on +jouait un jour _Britannicus_, et comme le héros de Racine n'avait pas de +manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit +de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!... + +!!! + + * * * * * + +Delaunay disait de lui: + +«Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge +chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini.» + +Et Got: + +«C'est le seul comique de tragédie qu'ait possédé le Théâtre-Français.» + + * * * * * + +Un jour, dans un hôtel de province, au souper qui suivit une de ses +représentations et que des amis lui offrirent, il récitait un fragment +de rôle tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire: + + Arrêtez-vous, Néron, j'ai deux moôs à vous dire.... + +L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner: + +--Madame l'hôtesse, retournez à vos fourneaux! + + * * * * * + +Pour dépeindre son admiration pour Rachel, il se plaît à raconter cette +histoire: + +Quand je jouais avec la grrrande trrragédienne, je ne déjeunais pas, +pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans +une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'écoutais.... Je +buvais Ma-de-moi-selle Rachel! + + * * * * * + +--Que les temps sont changés! exclamait-il, dernièrement. Aujourd'hui +les jeunes artistes apprennent leur rôle et dès qu'ils savent le mot à +mot, ils se figurent qu'ils sont prêts à paraître devant le public, ils +ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur +personnage! + +Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un rôle et ... souvent nous ne +le trouvions pas. + +Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouvé l'entrée de Néron. + +Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette +phrase m'obsédait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un +pâtissier, je fus frappé d'un trait de lumière, et, m'élançant vers le +comptoir, je dis à ce paisible commerçant: + +--N'en doutez point, Burrhus.... + +Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me +fit payer! + + * * * * * + +Une marque d'attendrissement et de pitié: + +Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des «utilités», vient un jour +lui dire: + +--Monsieur le directeur, je suis très malade, je n'en peux plus, le +médecin m'a conseillé la campagne et je viens vous demander la +permission de me faire remplacer ce soir. + +Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face: + +--Vous vous faites donc raser les sourcils? + + * * * * * + +A un auteur en lui rendant son manuscrit: + +--C'est très bien fait, très joliment écrit, intéressant ... mais on +devine trop tôt que le jeune premier épousera l'ingénue au troisième +acte! + +Au café ... où il était invité par un de ses pensionnaires ... +naturellement. + +Le garçon.--Que désire monsieur? + +Lui.--Un curaçao. + +Le garçon.--Sec? + +Lui, le reprenant.--Pur. + +Le garçon, s'en allant.--Un curaçao sec! + +Lui, irrité.--Eh! pur, vous dit-on! + +O puriste! + + * * * * * + +C'est encore lui qui, écrivant à un de ses artistes qui jouait chez lui +les «grimes,» mit sur l'adresse + + M. THÉOPHILE B... + financier + 8, _rue Fontaine_ + +Vous voyez d'ici, ce que la concierge a dû être prévenante pour son +locataire! + +Du reste, quand dans une pièce du répertoire il y avait comme +accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: «A +Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste» ou bien à «Monsieur, +monsieur Valère, amant de Lucile». + + * * * * * + +Une invention du même: + +Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez à son troisième, une +fois là, vous sonniez et quelques instants après, il arrivait lui-même +ouvrir. La porte était à peine entre-bâillée, qu'il jetait sur vous le +contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de +votre gilet chamois, et comme vous vous révoltiez étonné: + +--Paix! disait-il, tout beau! venez ça, qu'on vous lave! suivez moi dans +mon laboratoire! + +Et, vous prenant par la main, il vous entraînait dans sa cuisine où, une +fois rendus, il prenait un chiffon imprégné d'un liquide quelconque, +qu'il avait inventé, et frottant énergiquement les endroits tachés, +répétait avec la volubilité d'un camelot sur la place publique: «Cette +substance qui n'est pas corrosive, enlève, nettoie et détache, etc. +etc.» Très rarement, il rendait à l'étoffe son état primitif, mais +chaque fois que l'opération ratait, il vous disait sur un ton de doux +reproche: + +--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine? + +Après celle-là, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle. + + + + +UN CONCERT A ATHIS-MONS + +_A CABOIS._ + + +Il existe sur la ligne d'Orléans, entre Juvisy et Ablon, un petit +endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poètes, tant +les sentiers ombreux, les chemins étroits et les taillis mousseux y +abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme +solitude, les joyeuses caresses et les rimes étoilées! + +Cet Eden champêtre a pour nom: Athis-Mons. + +Aucun village, en effet, ne semble réunir autant de sites pittoresques +que celui-là! + +Rochers abrupts, peupliers géants montant la garde aux côtés de routes +tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la vallée et dont les +eaux tranquilles sont sillonnées, le dimanche, par les barques des +canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme pénétrant jusqu'au +petit clocher qu'on aperçoit au loin, la mairie, maisonnette à un seul +étage sortie d'une boîte de joujoux, les grands épis dorés qui le soir +doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-même, qui, +poussant la complaisance jusqu'à ses dernières limites, attend le +monsieur essoufflé qui court péniblement là-bas, pour donner le signal +du départ ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous +crier: Pourquoi t'en vas-tu? + +Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village +ensoleillé, vient me demander mon concours pour la fête du pays, non +seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car, +passer une journée dans cet endroit délicieux est pour moi une joie +réelle. + +Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et +pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller à Athis, +l'artiste entre toutes les fois dans des colères furieuses. + +Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractère irascible et +emporté; au contraire, on veut bien me trouver bénin et doux, à rendre +des points à un mouton ... fût-il de Panurge. + +Cependant il y a des moments où, sans être comme certain violoncelliste +qui défend même de tousser pendant qu'il opère ... on ne peut s'empêcher +de ... jugez plutôt. + +Le concert qu'on organise à Athis-Mons a lieu sur l'unique place du +village. + +On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin +(je demande pardon à Voisin de le mettre derrière Pinard) et c'est +là-dessous que chanteurs, instrumentistes, comédiens ou monologuistes +débitent à tour de rôle leur produit. Comme je vous l'ai déjà dit, le +concert a lieu à l'occasion de la fête du pays, c'est assez dire que +chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues à loterie, massacres +des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme +la tente est adossée à l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la +sacristie)--avec l'horloge, c'est complet!!! + +Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du _Chapeau de la Marguerite_, moulu +par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au +pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tôle servant de palais à +l'énorme bouche qui rit (jeu, qu'on désigne, sous le nom de passe-boule, +si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les +sifflets de la locomotive qui passe non loin de là et surtout, oh! +surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satanée horloge +qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et répète même l'heure à +cinq ... il y a de quoi devenir fou à lier! + +Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une +poésie dite aux concerts d'Athis-Mons. + +Le récitateur entre, il annonce: + +_Aimé pour lui-même_, poésie de Aug. Erhard. + +A ce moment, l'air du _P'tit bleu_, joué à tour de bras par les chevaux +de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de +l'auteur. + +L'interprète, d'abord étonné, reprend: + + Qui de nous tous, ô mes amis, + En cette existence si brève + N'a point fait (et c'est bien permis) + Cet irréalisable rêve? + +Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir. + +Le diseur fait un soubresaut épouvantable, se trouble et perd la mémoire +mais cherchant à maîtriser son émotion, continue: + + Une femme au regard charmant + Brune ou blonde, ou rousse, ou bien même ... + +Dzing, dzing, fait la plaque de tôle. + +Le comédien décontenancé, perd la tête et poursuit en bafouillant: + + Enfin, comme il plaît à l'amant. + +Boum! Boum! Boum! prélude la grosse caisse du cirque voisin. + +Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, éperdu, rassemble +toute son énergie et trouve encore la force de dire: + + Mais qui vous aime pour ... + +Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne à toute volée +cette horloge diabolique. + +--C'est un baptême, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes. + +--Arrêtez-vous, crie-t-on de toutes parts. + +L'infortuné monologuiste, dont les yeux injectés de sang sortent de +l'orbite, croyant avoir derrière lui l'armoire des frères Davenport, se +précipite affolé dans les coulisses, en criant:--Si jamais on m'y +repince! + + * * * * * + +Et il y est repincé la fois suivante; car, comment résister à un ami +aussi charmant que C... et aux séductions d'un pays aussi ravissant +qu'Athis-Mons! + + + + +LES MÉDECINS DE MOLIÈRE + +_A. L. CRESSONNOIS._ + +Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et +autres médecins ridicules que Molière a semés dans plusieurs de ses +pièces (_Monsieur de Pourceaugnac_, le _Malade imaginaire_, le _Mariage +forcé_, l'_Amour médecin_, la _Jalousie du barbouillé_, le _Médecin +malgré lui_, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent +le véritable motif qui a poussé l'auteur à caricaturer ainsi les gens +qui exercent la médecine! + +Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent à quel fil a +tenu la création de ces types immortels?--Je ne crois pas. + +C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particulière qui a +fait éclore toutes les oeuvres citées plus haut. + +Voici dans quelles circonstances l'auteur du _Misanthrope_ résolut de +stigmatiser les docteurs de tous genres. + +Molière logeait chez un médecin, dont la femme, extrêmement avare, +voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur +le refus qu'il en fit, l'appartement fut loué à un autre. Aussi, depuis +ce temps-là, Molière n'a pas cessé de tourner en ridicule les médecins +qu'il avait déjà attaqués du reste dans le _Festin de Pierre_. + +Il définissait ainsi le médecin: + +«Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un +malade jusqu'à ce que la nature l'ait guéri, ou que les remèdes l'aient +tué.» + +L'_Amour médecin_ est la première pièce dans laquelle Molière a donné +libre cours à sa verve satirique et antimédicale. + +Afin de rendre ses plaisanteries plus agréables et en même temps plus +acerbes, plus piquantes, dans l'interprétation de cette pièce, qui fut +d'abord représentée devant le roi, l'auteur y joua les premiers médecins +de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il +avait en vue. + +Il fallait que Molière eût un rude courage ... et une bien grande +confiance dans la protectionnelle amitié de Louis XIV! + +J'ai retrouvé cette même audace chez un certain préfet du département de +la Gironde, qui, à l'époque où l'on allait jouer _Rabagas_ au théâtre +Français de Bordeaux, fit venir le principal interprète de cette pièce +et lui «ordonna» de se faire la tête exacte du héros de Sardou. Comme on +le voit, ce magistrat réactionnaire se moquait complètement de sa +destitution. + +Mais quittons le XIXe siècle pour revenir au XVIIe. + +Les médecins mis en scène, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guénaut +et d'Aquin--rien de Saint-Thomas--et comme Molière voulait déguiser leur +nom (c'était bien le moins) il pria l'auteur du _Lutrin_ de leur en +confectionner de convenables. + +Boileau en composa en effet, qui étaient tirés du grec et qui +désignaient le caractère de chacun de ces messieurs. + +C'est ainsi qu'il donna à M. de Fougerais, le nom de _Desfonandrès_, qui +signifie _tueur d'hommes_; (il paraît, que ce bon Fougerais n'y allait +pas de main morte, et que, à l'exemple du Crispin du _Distrait_: Il +mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de +_Bahis_, qui veut dire, _jappant_, _aboyant_, (j'ignore si ce _cognomen_ +a été trouvé par M. Esprit, saint!) + +_Macraton_ fut le nom qu'il donna à M. Guénaut, parce qu'il parlait +lentement (ce rapprochement avec le père «Bahis» prouve une fois de plus +l'évidence absolue de la loi des contrastes.) + +Et enfin, celui de Ternès, qui, dans la langue familière à feu Egger, +est synonyme de _saigneur_ à M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la +saignée. + +Je ne sais si, avec une réputation semblable, il réunissait beaucoup +d'invités à ses bals, d'Aquin (aïe). + +Eh bien, dire que si le propriétaire qui avait le très grand honneur de +loger Molière avait été complaisant (mais j'oublie que propriétaire et +complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne +fortune d'applaudir le charmant docteur de la «Jalousie du Barbouillé», +cette pièce de Molière si peu connue et pourtant si gaie! + +Donc, ô propriétaire harpagonesque! merci, merci! car grâce à ta +bourgeoise cupidité et ... à ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a +été donné d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le +réservé Marphurius. + + + + +LES ANIMAUX AU THÉATRE + +_A A. BERNHEIM._ + + +J'avais tout d'abord l'idée de donner un autre titre à ces lignes, +craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est +bien des bêtes à quatre pattes dont il s'agit ici. + +Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient représenter +pour la première fois, au théâtre de la Porte Saint-Martin, le _Voyage +autour du monde en 80 jours_, pièce en cinq actes et quinze tableaux. + +Le succès de cette féerie scientifique fut pyramidal; cinq cents +représentations ne purent épuiser ce succès persistant. Il fallait louer +sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode +faisait prime et les messieurs à pantalons pattus qui vendent bien plus +cher qu'au bureau, firent rapidement fortune. + +Tous les journaux furent unanimes à louer les auteurs, beaucoup les +directeurs et énormément ... les machinistes, décorateurs ... et autres +truqueurs ... sans jeu de mots. + +Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A +qui ou à quoi revenait le plus grand mérite de cet incontestable succès? +Était-ce à la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le +monde, ayant lu ses émouvantes et spirituelles histoires qui instruisent +un peu et amusent beaucoup, tout le monde désirait voir, mise en action, +une de ces aventures que M. Verne, lui-même, qualifie d'extraordinaires! +Voulait-on au contraire apprécier la part que son collaborateur, homme +d'esprit, avait apportée, renouvelant ce genre de pièce à spectacles, en +y ajoutant un grain de son originalité? + +Voulait-on, peut-être, entendre la voix tonitruante et les ronflements +sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle frémir aux mâles +emportements de l'appétissante Patry? + +Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si +Phileas-Fogg-Lacressonnière ne raterait pas le bateau en partance pour +l'Amérique? + +Non, impatient lecteur, ce n'était ni pour le talent du premier rôle, ni +pour la grâce de la jeune première, pas plus du reste que pour les +exploits du traître célèbre que le public se dérangeait en masse. + +Ce qu'il venait voir, c'était ... l'éléphant. + +Ah! la grande locomotive en carton pâte en dépérissait à vue d'oeil ... +elle en avait une figure de papier mâché ... mais il fallait se résigner +en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc! +un éléphant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus +vivant, un éléphant en viande! + +Il n'y avait pas à aller là contre. + +Ce n'étaient pas des gagistes à quinze sous par soirée, qui, montés les +uns sur les autres dans un éléphant en baudruche, singeaient (mon mot +est mal choisi) le pachyderme. + +Non, c'était bien un éléphant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait, +dormait et aimait ... (je m'avance peut-être un peu, en disant ça). +Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une pièce de théâtre, +suffisait à exciter au plus haut point la curiosité fructueuse de la +plèbe ébahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans _Mauprat_, des +colombes dans _Latude_, des chèvres dans le _Pardon de Ploermel_, mais un +éléphant, un é-lé-phant! Oh!! + +En fourrière, les chevaux de _Charles VI_, à l'Opéra! + +Oh! un éléphant!!! + +Aussi le titi, sitôt sa journée faite, accourait-il, sans même prendre +le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et +le lendemain, l'enfant demandait à son père si c'était la première fois +qu'on voyait un éléphant en scène. + +Ce à quoi le père répondait, à la prud'homme: + +--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des bêtes parmi les acteurs. + +Et comme ce brave bourgeois serait étonné, si on lui disait que la +première fois qu'on a introduit un animal sur un théâtre, ce fut en +1650! + +Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que +l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard, +Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand +Corneille. + +Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme +dans quelles circonstances l'auteur du _Cid_ fut le prédécesseur de +Dennery. + +Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorité, s'ennuyait, +paraît-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa +maman eut l'idée de demander à Corneille un divertissement pour le +dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'était peut-être pas +extrêmement développée--en dépit du _Menteur_--eut une idée folâtre, et +s'écria tout à coup: faisons ... une tragédie, mais une tragédie où il y +aura un clou. + +Quelque temps après, il enfantait _Andromède_, tragédie avec machines. +La reine mère, qui ne regardait pas à la dépense et faisait les choses +grandement, fit orner d'une façon magnifique la salle du Petit-Bourbon. +Le théâtre fort beau, élevé et profond, se prêtait du reste fort bien à +la circonstance. Le sieur Torelli, ancêtre de Godin, machiniste du roi, +s'occupa des machines d'_Andromède_ et fit des merveilles; les +décorations parurent si belles qu'elles furent gravées en taille douce. + +Le succès qu'obtint cette tragédie engagea les comédiens du Marais à la +reprendre, après la démolition au théâtre du Petit-Bourbon. + +Quoique coûteuse, cette reprise leur réussit à tel point qu'elle fut +renouvelée, avec profit, en 1682, par la troupe des Comédiens. + +Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on représenta le +Cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avait jamais été vu en +France. Il jouait admirablement son rôle et faisait en l'air tous les +mouvements qu'il pouvait faire sur terre. + +Il est vrai qu'à cette époque-là, on voyait souvent des chevaux vivants +dans les opéras d'Italie; mais ils paraissaient liés, et attachés de +telle manière qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait +produire, on l'avoue, un effet peu agréable à la vue. + +On s'y prenait d'une façon singulière dans la tragédie _Andromède_, pour +donner au cheval une ardeur guerrière. + +Extrêmement affamé par un jeûne à la Succi, qu'on lui faisait subir, +lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de +l'avoine. Inutile de dire si, à cette vue, l'animal hennissait, +trépignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupède +répondait-il parfaitement au dessein qu'on s'était proposé. + +La scène du cheval était le clou de la pièce et valut à _Andromède_ un +nombre respectable de représentations. + +Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a usé du truc. + +L'avoine est remplacée à l'Opéra Comique par des carottes qu'on tend à +la chèvre de Dinorah. + +Nous connaissons certain acteur auquel l'appât d'une pièce de cent sous +miroitant dans les frises donnerait un rude entrain. + +Son directeur devrait en essayer! + + + + +RIEN DE NOUVEAU + +_A C. SAMSON._ + + +Je ne sais quel journaliste, dernièrement, citait dans ses bons mots +cette anecdote: + +» Sur une ligne de chemin de fer: + +» Le train s'arrête. Un employé annonce la station d'une voix enrouée et +de façon inintelligible. + +»--Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un +mot de ce que vous dites. + +» L'employé, se retournant: + +»--Faudrait-il pas vous f... des ténors pour 90 francs par mois». + +Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans +accuser cet honnête et probablement illettré employé de plagiat, sans le +traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire, +peut-être même de lui apprendre, qu'en répondant ainsi au susdit +voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jetée du haut de la +scène de l'Opéra par un acteur en courroux, _au dix-septième siècle_! + +C'est, en effet, en 1696 que la scène se passa. + +On jouait sur la première scène lyrique ... de l'époque, _Ariane et +Bacchus_, tragédie-opéra, avec un prologue, dont les paroles étaient de +Saint-Jean et la musique de Marais. + +Au cours des représentations de cette oeuvre lyrique, l'acteur qui jouait +un des principaux personnages tomba malade. Obligé pour le remplacer de +prendre une doublure, le directeur s'adressa à un de ces chanteurs +subalternes, accoutumés à être sifflés, lorsqu'ils veulent sortir de +leur étroite sphère. + +Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) était chargé à l'improviste de +représenter un personnage royal. + +Ce roi postiche et hétéroclite parut donc et fut naturellement sifflé. + +Mais comme cet accueil discordant n'était pas pour lui chose nouvelle et +que, dès longtemps habituées à cette musique ... wagnérienne, avant la +lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement +le parterre et sans se déconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit +avec un étonnement simulé: + +» Je ne vous conçois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez +que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner +une voix de mille écus. + +Et avant l'employé de P-L-M., un autre acteur avait déjà resservi cette +même phrase, au public, dans les mêmes circonstances. + +C'était en 1705, on jouait _Alcine_ tragédie-opéra avec prologue, +(--paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enroué, +chargé de remplacer au pied levé une vedette, et la remplaçant aussi mal +que possible, qui la jeta en réponse aux sifflets des spectateurs. + +Ce qui prouve--car il faut toujours une moralité--qu'on n'invente rien +de nouveau et qu'il ne faut pas s'étonner si, disant quelque part un mot +drôle, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous répond: + +--Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827. + + + + +BILLET DE FAVEUR + +_A G. BESOMB._ + + +Messieurs les secrétaires des théâtres de Paris--subventionnés ou +non--se réunissent au moins une fois l'an afin de résoudre cette grave +question: la suppression des billets de faveur. + +Très grave et très importante, en effet, cette fameuse question des +billets! + +Moins compliquée à coup sûr que la question d'Orient, elle ne laisse pas +d'être assez embarrassante. + +Tous les jours, le nombre des quémandeurs de places va s'augmentant et, +si messieurs les secrétaires de théâtres ne s'empressent pas de mettre +un frein à la fureur des flots ... de raseurs, ils conduiront bientôt +leurs patrons à la ruine. + +Le Parisien ne peut se résoudre à payer sa place. La mode--déjà +vieille, hélas!--consiste à aller au spectacle _oculo_. Et non +seulement, le solliciteur se rencontre parmi les gens les plus pschutt, +mais encore dans le peuple. + +L'ouvrier ne paie pas plus sa place que le gommeux. Il trouve, je ne +sais comment, le moyen d'entrer sans bourse délier. Est-ce au moyen de +bassesses auprès du chef de claque qui l'embauche _au service_ parce +qu'il est pourvu de battoirs gigantesques? Est-ce parce qu'il est bien +avec un contrôleur? Est-ce parce que sa femme a une amie qui est cousine +d'une ouvreuse? Toujours est-il que la préposée à la location a rarement +la bonne fortune d'apercevoir sa silhouette. + +La seule différence qui existe entre le grelotteux et le titi, c'est que +celui-ci se meurtrit les chairs sur les bancs du paradis, pendant que +celui-là se prélasse aux fauteuils. + +Un de nos amis, secrétaire du théâtre des Folichonneries Érotiques, nous +communique quelques lettres de solliciteurs. Elles valent la peine +d'être lues en bonne compagnie. + +Premier exemple: + + A monsieur, monsieur le secrétaire «général» du théâtre des + Folichonneries-Erotiques. + +(Le solliciteur est persuadé que le qualificatif général attendrira +l'unique secrétaire). + + _Monsieur, + +J'ai fait un rêve (qui n'en fait en ce bas monde?) sera-t-il jamais +réalisé?_ Chi lo sa!... _dirait l'Italien. C'est d'assister à une +représentation de_ Mâchoire d'âne. + +_Les colonnes de mon journal sont remplies de louanges en faveur de ce +chef-d'oeuvre. Il paraît que c'est merveilleux. Et cela doit être, car si +le_ Nuage _le dit, c'est que c'est vrai. (Oui, je lis le_ Nuage; _que +voulez-vous, il ne coûte qu'un sou et le format est si grand que nous +avons tous de quoi lire. Ainsi ma femme ne s'intéresse qu'aux accidents; +moi, ce sont les nouvelles à la main qui me passionnent, Eudoxie dévore +les romans, c'est de son âge--et Réglisse, le mioche, déchiffre les +rébus comme pas un). + +Voici mes titres à la faveur du billet que je sollicite: + +J'ai fait un acte intitulé_ Plumpuding _et qui a été joué deux fois à +Auxerre et une fois à Sens. On l'a répété à Joigny, mais l'ingénue a été +obligée de s'aliter afin de ... enfin je ne peux pas en dire plus long._ + +_Je crois donc que, comme auteur dramatique, j'ai des droits à la loge +que vous allez avoir l'extrême obligeance de laisser chez le concierge à +mon nom. + +Agréez, monsieur le secrétaire général du théâtre des +Folichonneries-Erotiques, avec mes remerciements anticipés, l'assurance +de mon profond dévouement._ + + EUSÈBE FLORVILLE. + +_(Je m'appelle Maclou, mais je signe Florville pour des raisons de +famille qu'il serait trop long de vous expliquer.) + +P.-S.--Ah! mettez mon avant-scène au nom de Florville._ + +Passons à un autre. + + _Monsieur le secrétaire, + +Dès ma plus tendre enfance, ce que les poètes appelleraient ma prime +jeunesse, j'ai montré un goût très prononcé pour l'art dramatique. Mes +parents, qui ne voulaient pas que je fusse_ saltimbanque, _me mirent à +l'école des frères, mais, malgré les excellentes leçons que je reçus +dans cet établissement illaïque, je n'appris rien du tout. Ma très vive +intelligence ne comprenait pas aisément le calcul; l'histoire et la +géographie étaient trop arides pour elle et toujours, mon esprit se +montrait rétif à la connaissance de la grammaire. + +Je n'eus qu'un seul succès à la pension. Un succès d'acteur (déjà!) dans +une pièce que nous jouâmes, à la fin de l'année, à l'occasion de la +distribution des prix. A un moment donné, je devais imiter le cri de +l'âne, dans la coulisse et je m'acquittai de cette tâche avec un naturel +si parfait, qu'on me fit bisser. L'auteur me conduisit alors sur la +scène, en me montrant au public et me fit ce compliment, que je +n'oublierai jamais de ma vie: Un âne et vous, il n'y a pas de +différence!» + +Ma carrière était donc au théâtre. Je n'ai pas le temps de vous raconter +tous mes engagements; tant pis pour vous! car, c'est extrêmement curieux +de voir par quelles phases, j'ai passé, et, comment je suis arrivé à me +faire cette situation que l'Europe artiste m'envie, à l'heure qu'il est. + +Bref, car, je vois que le courrier s'avance, devant jouer, le mois +prochain, le rôle de Flip dans _«Mâchoire d'âne»_, je ne serais pas +fâché de voir comment le tient ce garçon que vous avez engagé. + +Ce n'est pas pour en faire mon profit, certes, mais il faut tout voir. + +En attendant cinq heures, heure à laquelle je viendrai chercher mon +billet, je vous salue bien, monsieur le secrétaire,_ + + BAFOUILLARD + Grand premier comique des théâtres de Toulouse, Lille et Elbeuf. + +Voyons celle-ci: + + _Mossieu, + +Cé moa ki é fé la rob de madame Therez et afin de voar les fé quel fet, +vous sriez bien emabe de me donné deux places, j'irai avec Gule. + +Merci bien, bien, assurance simpathique._ + + Veuve PRIFIXE, tailleuse. + +Et: + +_Si tu donnes un billet a ta fafame chérie, t'oras c'qu'tu veux._ + + BÉBÉ. + +Autre musique: + + _Monsieur, + +Puisque je ne peux parvenir à toucher un sou de ce qui m'est dû, + +Vous me dédommagerez de mon attente en m'octroyant des places. + +Si je n'en ai pas cinq pour ce soir, gare à la sortie!_ + + Votre créancier: SCHEFER, bottier. + +Et enfin! + + _Vieux. + +J'viens t'rendre grand service, envoie baignoire très grillée à bibi, + +Ton directeur devra reconnaissance d'remplir sa boîte. + + Merci et tout à la joie,_ + OSCAR. + + * * * * * + +J'en passe et des plus drôles! + + + + +CHEZ MOMUS + +_A. Ed. LHUILLIER._ + + +Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connaît, le +père Momus, le grand faiseur de revues breveté s. g. d. g., le grand +abatteur de féeries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique +pourvoyeur des petits théâtres, le dernier survivant des auteurs de +pantomimes. + +Tout Paris défile de deux à six dans _sa_ chambre. Car son appartement +se compose exclusivement d'une pièce et d'un tout petit cabinet de +toilette. La pièce de résistance lui sert donc de chambre à coucher, de +salon, de salle à manger et de cabinet de travail. + +Cette chambre «à tiroirs» est absolument encombrée de meubles bizarres, +de tableaux de maîtres ... et d'élèves, surtout, de photographies +d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en plâtre, en terre +cuite, en saxe; il y en a pour tous les goûts; aux murs, on ne pourrait +trouver la surface d'une pièce de cinq francs, inoccupée. Le papier qui +tapisse ce musée intime, disparaît complètement derrière les panoplies +arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes +turques ... autant de souvenirs qui ont été rapportés à Momus par des +amis de toutes provenances. + +Impossible de remuer dans ce capharnaüm sans casser quelque chose. Je me +rappellerai toujours ma première visite à Momus. J'arrive porteur d'une +lettre de recommandation; j'étais tellement troublé par la présence de +ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de +la cheminée. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je décroche les +embrasses d'un rideau. + +Et Momus de me dire, gaiement: + +--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier.... + +Cette phrase me remit tout à fait. + +Momus perche au cinquième, au coin de la rue Taitbout et du boulevard. +Il a une fenêtre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est +impraticable, barrée qu'elle est par l'immense table de travail. + +Combien de fois ai-je gravi ces étages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse +chez Momus! On est toujours sûr d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on +en entend de drôles, je vous assure! Les potins de coulisses sont +dévoilés dans toute leur crudité. C'est là, seulement qu'on apprend le +motif véritable qui a poussé Pichu à refuser son rôle, dans la nouvelle +pièce de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on +répète au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'étoile mâle +de ce théâtre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent +jaser un brin vers cinq heures, la répétition finie; aussi Momus est-il +au courant de tout et de tous, par _ouï dire_. + +Quel brave et spirituel bonhomme! Son âge? personne ne le sait, il +l'ignore peut-être lui-même. Tout rasé, comme il convient à «l'ami des +artistes», portant perruque, Momus se lève invariablement à six heures, +il se met au travail à sept; à neuf heures il déjeune d'un oeuf à la +coque et d'une tasse de thé. Et à partir de midi, commence le défilé des +auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant à l'art de +quelque côté. + +A six heures et demie, Momus s'habille et va dîner en ville, car notre +vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dîne +jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le reçoit à sa +table, demain ce sera M. Machin qui sera son hôte. + +Et c'est bien naturel qu'on recherche la société de Momus; il est si +gai, si fin conteur et en même temps si réservé dans ses gauloiseries! +Il vous dit les choses les plus raides avec une naïveté telle, qu'on +finit par les trouver toutes naturelles. + +Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a +eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau père et fils, +Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit +avoir un stock d'anecdotes assez amusantes. + +Toujours vêtu d'une manière irréprochable, cravate à la dernière mode, +linge d'une blancheur immaculée, Momus cache bien les lustres qu'il doit +avoir. + +Personne ne possède autant et d'aussi belles connaissances que ce +spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez +un de ces gros albums qui sont sur ce guéridon et vous trouverez des +dédicaces de Clairville, Thiboust, Barrière, Bayard, Duvert, Cogniard, +etc, etc. + +Momus ne possède qu'une seule chambre, comme je l'ai déjà dit plus haut. +Et néanmoins, il trouve moyen de réunir dans cette unique pièce, le jour +de sa fête, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystère. Ce qu'il y +a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... à y +venir, car je vous certifie que, cette nuit-là ... on est véritablement +chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il +les disperse aux quatre coins de la salle! + +Et comment ne pas se dérider en compagnie de tous les comiques de Paris? +Le petit tapis qui est devant la cheminée a été foulé par tous les +grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un +pareil intermède, il ferait pour sûr une brèche à sa fortune. + +Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici +Rousseil aux mâles et tragiques accents; voilà Théo, la divette des +Variétés; ici Fusier, le gai compère; derrière lui, la bonne et honnête +figure de Paul Legrand, dernier mime, le célèbre Pierrot; tous enfin se +donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple +d'un air paternel. + +Il y a quelques ... années, il s'en est passé une bien bonne chez Momus. +A ses _five o'clock_, venait assidûment Adolphe, qu'on pourrait assez +justement dénommer Poivreau, vu son état d'émotion continuelle. + +Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entré à l'Odéon, pour en +ressortir du reste aussitôt, son début n'ayant pas été précisément +heureux et s'étant borné à deux soirées, que les étudiants--gens +pervers--égayèrent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien +digne de la plume de Balzac. + +Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, hélas! avec l'auteur +immortel de là «Comédie humaine», je vais essayer, cependant, de vous +esquisser Poivreau ... non, Adolphe. + +Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule), +assez grand, très myope, un air de saleté désagréablement répandu sur +toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--réussi comme acteur, +eut l'idée néfaste de faire de la direction, en province. Après +plusieurs tentatives uniformément désastreuses, et le séjour des villes +départementales n'étant pas, par cela même, d'une sécurité absolue pour +lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale. + +Il vint donc à Paris, où il vivote en organisant à Meaux ou à +Coulommiers des petites représentations qu'il rend, il faut l'avouer, +on ne peut plus extraordinaires par l'appât irrésistible de son +concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son +nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le +public ... la première fois. De mémoire d'homme, on ne se rappelle pas +lui avoir vu donner une seconde représentation, à la demande générale, +dans la même ville. + +Bref, Adolphe est extrêmement connu ... au café de Madrid et à la +Chartreuse, estaminets uniquement fréquentés par les chanteurs de +chansonnettes en quête d'alcazars et par les clowns en rupture de +maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce +cabaret extrêmement artistique. + +Adolphe possède, entre mille prétentions, celles d'homme à bonnes +fortunes et, sous prétexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en +vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pâmoison +duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse. + +Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne +travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem +Saint-Honoré. + +Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrières, aux bottines +vissées! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes +dames, aux comtesses qui mènent le high-life à grandes guides qu'il +s'adresse! + +A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armoriées! les couronnes +princières! il ne jette son dévolu que sur une friponne titrée. + +C'est encore lui qui le dit. + +Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se déchaussait pas +pour mentir. + +Un jour, Momus reçut une lettre, portant cette suscription: + + * * * * * + + _A Monsieur MOMUS_, + + _Auteur dramatique_. + +et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne +microscopique que le contemporain du père Dupin n'aperçut pas tout +d'abord: + + _Pour remettre à M. Adolphe_. + +Naturellement Momus, ne lisant que son nom, décachette et lit. + +Ah! grands dieux!!! + +Ce qu'il lut!! non, je renonce à vous en raconter le contenu; c'est en +mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le +légitime fou rire qui s'empara de Momus. + +Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du +poulet: + + «Mon chérit, + +» Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta +petite famme vilain méchant jalou, lâche ta famille, c'est moi qui +payerai le dîné, je te ferai du plompoudin. At tu retrouvé ton +portemonnais tu père toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je +t'embrace bien fors et je te remercit des places au téâtre qeu tu m'a +envoillié par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la +présante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui +t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus chés nous il +est coché chés une grande cocotte madame l'a mit à la porte pardone mon +grifonage je suis pressé je t'adresse c'ete letre chés ton ami Momuz où +tu m'a di queu ta été l'autte jour, + +Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou, + + «JOSÉPHINE CACHET. + +» j'ai perdu ton adrese.» + +Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcinée d'Adolphe ... +qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure. + +Nous nous empressâmes--naturellement--de prendre une copie de ce +chef-d'oeuvre; nous étions une douzaine à connaître l'épître, aujourd'hui +nous sommes davantage. + + + + +UN CHANTEUR COMMERÇANT + +_A C. de RODDAZ._ + + +Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, épicier ou coiffeur, ayant +du goût pour la musique, par exemple, et s'exerçant le soir, les travaux +finis, à déchiffrer quelque partition wagnérienne; ainsi mon dentiste, +aussi bon chirurgien qu'aimable garçon, se livre régulièrement après son +dîner, sur son violoncelle, à une folle sarabande de croches et de +doubles croches. + +Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se +voit que très rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'_artiste +marchand_;--ces deux choses, _art_ et _commerce_, étant si +diamétralement opposées qu'on ne conçoit pas un individu qui s'est voué +à l'art par goût, trouvant dans la journée le moyen de débiter quelques +denrées coloniales ou autres. + +Et pourtant, il existe. Il m'a été donné de le voir cet oiseau rare, ce +merle bleu. + +Voici dans quelles circonstances: + +Dernièrement, je fus appelé pour un grand mariage, en province, et nous +étions là, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi. + +J'avais beaucoup entendu parler de lui. + +Il habitait la ville où nous étions et ne chantait guère que dans les +soirées données dans son département. + +Très bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien +étrange, notre héros. + +Chauve à rendre des points à une bille de billard, il possède la plus +épaisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait été donné de +contempler. + +Après son premier morceau, je le félicitai bien sincèrement. + +--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous +connaît un peu à Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite +une réputation superbe. + +--Oui, je sais bien, j'ai même pour amis des gens illustres, tels que +Faure. + +--Eh bien, alors? + +--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais dû y aller ... à présent, +voyez-vous, c'est fini. + +--Comment fini! vous avez?... + +--45. + +--Eh bien? + +--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait. + +--Votre ... + +--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-être pas? + +--Non, rien. + +--Je vends du champagne. + +--Ah! bah! + +--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'étais jeune, mes parents +ne voulaient sous aucun prétexte m'entendre parler chant ou théâtre; +alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un +ami, propriétaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme +premier commis, ensuite comme associé et enfin, aujourd'hui, je suis +seul à la tête d'une importante maison? Vous n'êtes pas sans avoir bu de +la carte tricolore? + +--Non, assurément. + +--Eh bien, c'est mon champagne! + +--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continué.... +Ah! pardon, j'aperçois le maître de la maison qui vient me chercher ... +après mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite +conversation qui m'intéresse infiniment. + + * * * * * + +--Vous disiez donc? + +--Dès que je gagnai suffisamment, je pris des leçons et lorsque je fus +assez fort pour voler.... + +--Vos clients? + +--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au théâtre d'ici, +dans une soirée de gala, donnée sous le patronage du maire. + +J'eus du succès et depuis ce temps-là, il ne se donne pas, je ne dirai +pas ici, mais dans toute la contrée, une cérémonie quelconque, concerts +pour les crèches, représentations au profit des pauvres, mariages, +cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher. + +Je suis, chose assez rare, prophète dans mon pays; mes compatriotes +m'adorent ... peut-être bien, parce que je ne les ai jamais quittés pour +la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai énormément de leçons. + +--Ah! je comprends alors.... + +--C'est égal, le moindre petit nom à Paris, ferait bien mieux mon +affaire. + +--Bah! vous êtes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas. + +Mais il doit s'en passer de drôles, tout de même, avec ce cumul +bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos: + +La scène représente une soirée dans le monde. + +Accessoires: lustre brillamment éclairé, piano dans un coin, habits +noirs au-fond; à l'avant-scène, dames et demoiselles luxueusement +habillées. + +X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se lève, le +maître de la maison enthousiasmé, prend le chanteur par le bras, +l'emmène au buffet: + +--Charmant! délicieux! suave! exquis! + +--Mille fois trop aimable. + +--Non, non, c'est sincère. Vous devez avoir besoin de vous rafraîchir, +sans doute? + +La figure du chanteur, de souriante qu'elle était, devient grave tout à +coup. + +Le maître de la maison, _gracieux_.--J'ai un champagne excellent! + +LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard. + +BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche? + +LUI.--Non, tricolore. + +BIDOUILLARD, _chauvin_.--Vive la France! (_plus calme_.) Je vais vous +offrir mon nectar. + +LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer. + +BIDOUILLARD.--Du mien? + +LUI.--Non, du mien. + +BIDOUILLARD, _étonné_.--Hé? + +LUI, _s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque +honteux._--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne +délicieux? + +BIDOUILLARD, _ébahi_.--Hein? + +LUI.--Je pourrais vous céder ça, dans des conditions extrêmement +avantageuses. + +BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment. + +LUI.--Ah! ça ne fait rien; nous en reparlerons (_à part_) après mon +second morceau. + +MADAME BIDOUILLARD, _survenant_.--Ces dames réclament avec insitance +_Mandolinata_. + +Lui.--Avec plaisir, madame! + +Le chanteur-commerçant disparaît. + +On aperçoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de +champagne. + + * * * * * + +Double dièze et aï mousseux! + + + + +LE CONCERT DE LA PLACE DE LA BOURSE + +_A. ALF. et EUG. BÉJOT._ + + +Vous connaissez sûrement l'_Eldorado_, l'Opéra des cafés-concerts; la +_Scala_, qui donna l'hospitalité à une princesse pour de bon; les +_Ambassadeurs_, rendez-vous des pschutteux tout à fait v'lan, en été; +l'_Alcazar_, que la foule assiège en ce moment pour applaudir chaque +soir Fusier, le gai compère; mais je parierais bien que vous ne +connaissez pas le _Concert de la place de la Bourse_. + + * * * * * + +Ah! dame, comment deviner l'existence de ce ... cette réunion ... qui, à +l'encontre des établissements cités plus haut, dédaigne les +affiches-réclames, les voitures-annonces, et tout ce qui peut appeler +sur elle l'attention publique. Au lieu de rechercher le bruit et la +renommée, ce ... cette société écarte avec soin tout ce qui pourrait +renseigner sur son ... fonctionnement! Vous ne comprenez, peut-être, pas +très bien; n'est-pas? Cela ne m'étonne pas: comment, en effet, ne pas +rester stupéfait à l'idée seule, d'acteurs évitant la presse, de +musiciens insensibles à la vue d'un auditoire nombreux? + +Voulez-vous que j'augmente encore votre surprise? Les soirées en +question ne sont ni mensuelles, ni hebdomadaires ni quotidiennes; elles +sont ... ou elles ne sont pas, selon le bon plaisir des acteurs ou selon +la température, car, s'il pleut, nos chanteurs, ces rossignols en +veston, se calfeutrent dans leur nid tout là-haut, tout là-haut au +cinquième étage! + +--Mais leur directeur ne leur intime donc pas.... + +Ils n'ont pas de directeur (les veinards), pas de maître, pas de tyran. +En vrais démocrates de l'art, ils sont en république: seulement c'est +une république ... artistique, rien de l'autre; autrement dit, ils sont +en société comme aux Français ou mieux au Château-d'Eau (direction +Bessac and Company). Les trois mots magiques qui flamboient sur nos +monuments: Liberté, égalité, fraternité, sont remplacés chez eux par ces +trois noms mythologiques «Melpomène, Thalie, Euterpe.» + +Et pour mettre enfin le comble à votre ahurissement, je vous dirai que +nos artistes ne sont pas payés; ils disent, jouent ou chantent _pro ipsa +arte!_ + +Mais comme je vois vos yeux à moitié sortis de leur orbite, vos cheveux +drus et vos nerfs contractés, je vais faire cesser cet affolement, bien +compréhensible du reste, en vous donnant la clef de l'énigme. + + * * * * * + +Il y a quelques semaines, par une belle soirée d'automne, comme octobre +nous en réserve quelquefois, je descendais lentement vers huit heures la +rue de la Banque, pensant à mille riens qui portaient mon esprit bien +loin de mes pas et me faisaient oublier mon itinéraire, lorsque +j'aperçus devant la Bourse un cercle du curieux. Tout d'abord, je n'y +prenais pas garde, sachant que de longue date les financiers, +boursicotiers et badauds désintéressés ont pris la bonne habitude de +stationner des heures durant, en groupes plus ou moins sympathiques, +devant le temple de Plutus. + +Je poursuivais donc mes pas, lorsque des applaudissements aussi nourris +que chaleureux, dirait Prud'homme, attirèrent de nouveau mon attention +et me décidèrent à m'approcher de cet endroit que j'avais jugé de voir +être un banal rassemblement. + +Pressentant un orateur loquace ou un ivrogne joyeux, et m'apprêtant à +recevoir un flot d'éloquence ou de ... je m'approchai. + + * * * * * + +Ah! que grandissime fut donc mon ébahissement! Tout d'abord trois ou +quatre rangs compacts de gens debout: devant eux, des privilégiés +trônaient, assis sur les bons sièges en fer de la maison ... (pas de +réclame) et enfin, au milieu du cercle, un gamin, vrai type de Gavroche +endimanché, le chapeau sur l'oreille et les mains dans ses poches, +récitant le _Souvenir de la nuit du 4_, d'Hugo, et avec quel +emportement! quelle fureur! Je ne sais ce que l'empire a fait à ce +moutard et si c'est une offense personnelle, mais saprelotte, il lui +garde un chien de sa chienne! Aussi, vous dire les trépignements et les +bravos recueillis par ce farouche déclamateur est impossible. + +Pour faire trêve à cette émotion générale, une partie de l'auditoire +demanda sur l'air des Lampions: Pâtissier! Pâtissier! Alors, sans se +faire attendre, parut la frimousse éveillée d'un marmiton de chez +Julien, vrai pâtissier de féerie. Ce jeune éphèbe, gâte-sauce par état +et baryton par goût, entra donc «dans le rond» et entonna d'une voix +fraîche les _Blés d'or_. + +Cette romance sentimentale--genre Debailleul--parut être du goût +général, car, à l'annonce de ce titre estival, un murmure approbateur +courut dans l'auditoire et le refrain fut repris par le public avec un +ensemble qu'on eût cru conduit par Danbé. Rappels et bis ne firent point +défaut à cet émule de Maurel-Vatel. + +Au pâtissier lyrique succéda un petit chasseur de chez Champeaux, qui +vint à son tour monologuer avec le _Monsieur qui a un tic;_ son succès a +dû lui faire des jaloux.... + +La bise commençait à souffler, je partis sans prendre de contre-marque +imaginaire. + + * * * * * + +Mais, tout en marchant, je songeais à ce bizarre concert en plein vent. +Bien curieuse, en effet, cette salle de spectacle dont le plafond est le +grand ciel bleu, où Phoebé sert de lustre, les réverbères de herses, les +bancs verts de fauteuils d'orchestre, et où la Bourse elle même, ce +monument si sévère dans la journée, ne craint pas de se rabaisser en +tenant lieu, la nuit venue, de toile de fond, et où enfin, en fait +d'étoiles, il n'y a que celles qui brillent au firmament! + +Ce qui donne encore une note bien originale à ce décor, ce sont les +deux statues de Pradier et Petitot. (La Fortune et l'Abondance) qui, du +haut de leur piédestal, contemplent maternellement cette tentative bien +digne de louanges: la propagation de l'amour de l'art! + +Ah! c'est bien là, le vrai, le seul théâtre populaire ... ou je ne m'y +connais pas. + + +Et quel bon public que celui qui est là! + +Gobeur en diable, il a ses préférés; il fait des entrées aux «forts» et +parfois, lorsque l'enthousiasme est à son comble, il jette des sous que +s'arrachent ... les loueuses de chaises qui prêtent gratis leurs sièges. + +Pour finir, un mot absolument authentique. + +Comme je félicitais une jeune ouvrière qui venait d'expectorer quelques +vers de Manuel, et lui demandais si elle pensait «faire du théâtre» plus +tard. Mimi Pinson me répondit avec une pointe d'orgueil: + +--Oh! oui, monsieur. Du reste, je suis allée voir M. Lapommeraye et il +m'a dit que je réussirais très certainement, car j'avais le profil de la +République. + + + + +SANS LE VOULOIR + +RONDEAU SANS MUSIQUE + +_A Paul HENRION._ + + + Sans le vouloir, un soir, on se promène, + Sans le vouloir on rencontre un minois + Dont l'aspect frais et riant, vous amène + A cheminer ensemble, en tapinois. + + Sans le vouloir on rit, on jase, on cause, + Sans le vouloir on lui donne le bras, + Sans le vouloir vous offrez quelque chose; + C'est accepté ... sans faire d'embarras. + + Sans le vouloir on prend une voiture. + Sans le vouloir on tient de gais propos, + Sans le vouloir tout bas on lui murmure + Des mots d'amour ... exigeant le huis clos! + + Sans le vouloir on arrive, on se quitte, + On se sépare en se serrant la main; + Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite + A faire encor, à deux, même chemin. + + Sans le vouloir, la semaine suivante, + On prend le train pour aller dans les bois; + Sous la tonnelle, en déjeûnant l'on chante, + Quitte à froisser le vertueux bourgeois, + + Sans le vouloir dans les champs on s'égare, + L'un contre l'autre étroitement serrés, + Et l'on revient, _Lui_, fumant son cigare, + _Elle_, baissant ses yeux mal assurés. + + Sans le vouloir on se met en ménage, + Sans le vouloir on y reste dix ans, + Sans le vouloir, hélas! on n'est pas sage, + Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants. + + Sans le vouloir, alors, en se marie, + Pour bien finir ce qu'on a commencé, + Et l'on s'en va, joyeux, à la mairie + Lancer un oui, d'un ton bien décidé! + + Et voilà comme on a changé sa vie, + Un soir d'été, causant sur le trottoir, + Avec deux yeux qui vous faisaient envie, + On est heureux et c'est sans le vouloir! + + + + +LES SOUFFLEURS + +_Au commandant GEORGIN_. + + +Le lendemain d'une _première à succès_, on peut lire dans les journaux +le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des +décorateurs, le bon goût du costumier, l'adresse des couturières; on +félicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas, +qu'aucun courriériste ne nomme, et qui, pourtant, a droit à un salut; +C'est le souffleur. + +Et cependant, quel auxiliaire pour les mémoires incertaines! Sans lui, +le jeune premier bafouillerait étrangement et la duègne, si rompue à la +scène, perdrait complètement la tête, si elle ne se _savait tenue_. + +Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se +disent qu'à la moindre absence cet humble leur «en verra le mot» et cela +les tranquillise. + +Et c'est cet homme, dont la collaboration est si nécessaire, le concours +si indispensable, qu'on ne remercie même pas par un mot d'encouragement! +Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles, +d'être seulement cité, fût-ce après la petite Trottoirine, dont +l'opulent corsage fait seul le succès. Aussi, éprouvé-je le besoin de +parler un peu de ce méconnu. C'est une classe si intéressante à étudier, +que celles de ces gens modestes dont le seul agrément est la vue des +mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits bénéfices.... + +Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer! + +Tel acteur qui ne sait pas un mot de son rôle et que cela rend furieux, +à cause du directeur qui est à l'avant-scène, lui dit d'un ton bourru: + +--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan. + +Tel autre qui, au contraire, sait _à la lettre_ (c'est même là son seul +mérite) veut faire le malin et lui dit impatienté: + +--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme ça, vous voyez bien que +je sais. + +La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas +réussi à prendre une place sur la scène, en a prise une dessous. + +C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas +de mise en scène embarrassants. + +Un type bien amusant, c'est le souffleur _gobeur_. + +C'est un jeune, celui-là! Il n'est pas encore blasé et s'amuse dans son +trou, plus que le titi qui a payé sa place. + +Pour lui, la pièce est toujours nouvelle; il sait tous les rôles par +coeur, y compris ceux des femmes et pourrait, à la rigueur, souffler sans +brochure. + +Il faut le voir pendant la pièce, soupirer avec l'amoureux, rire avec le +comique, pleurer avec l'ingénue, maudire avec le père noble; il sanglote +trépigne, chauffe le traître, encourage la duègne et s'oublie parfois +jusqu'à crier au premier rôle: «Vas-y!» + +Heureux enfant, qui croit que c'est arrivé! Laissons-le à ses chères +illusions! Pleure, exulte, va! ça vaut mieux que de blaguer la +situation! + +Combien je préfère ce souffleur convaincu à celui qui la fait _au +blasé_! + +Voyez-le dans sa niche, renfrogné, regardant dédaigneusement les +artistes et semblant leur dire: + +--Êtes-vous assez mauvais! + +N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne +manquant jamais l'occasion de s'écrier, si l'on vient à lui parler de +Saint-Germain: + +--Ah! si vous aviez vu Arnal! + +Un souffleur extraordinaire, c'est le père Ronflard. + +Très curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant, +comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le +mêlé-cassis chez le concierge du théâtre, buvetière de messieurs de +l'orchestre, machinistes et autres employés, il reste enfoui dans le +fond de sa boîte et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment précis où +le rideau se lève; et ce n'est pas la sonnette qui l'a réveillé, non +plus que la petite _polka-vinaigre_ jouée par l'orchestre: c'est +l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesuré. + +Souffler est extrêmement difficile. + +Il faut connaître les acteurs, pour les bien souffler; avoir étudié leur +caractère, possédé leur tempérament, en un mot, savoir à quelle +_nature_, on a à faire. + +Le véritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scène, +dans quelles dispositions d'esprit il se trouve. + +S'il est gai, porté aux cascades, disposé à ajouter au texte, alors, lui +laisser la bride sur le cou. + +S'il est au contraire, morose, ennuyé, chagrin par suite d'ennuis de +famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner +ses effets, approuver son jeu. + +Si l'artiste est traqueur, ne pas le lâcher, le tenir serré, afin qu'il +se sente «soutenu.» + +Une chose terrible pour l'artiste _qui sait_, c'est le souffleur qui +«envoie» tout, prenant _un temps_ pour une absence de mémoire et +soufflant jusqu'à ce que le comédien ait dit le mot. + +C'est horrible alors, de se sentir poussé l'épée dans les reins. + + * * * * * + +Un souffleur bien étrange, c'en est un dont on m'a raconté un fait, et +qu'on pourrait dénommer: le souffleur patriote. + +Voici pourquoi. + +Un artiste parisien jouait un soir en représentation, dans une ville de +l'Est. + +N'ayant fait qu'un raccord, dans la journée, avec les comédiens de la +troupe sédentaire, la pièce était loin d'être _fondue_, aussi à un +moment donné, le spectateur initié aux choses de théâtre eut pu +remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, _un loup_, +c'est-à-dire le désarroi que procure parmi les acteurs une réplique +omise ou une entrée manquée. + +L'artiste, très ému, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en +représentations dans une ville de province (la province se vante d'être +plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs +qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possédant une mémoire +impeccable et, ce qui n'est pas à dédaigner au théâtre, l'esprit d'à +propos, perd la tête et se voit dans l'impossibilité absolue +_d'enchaîner_ la situation par une phrase quelconque. + +A Paris, cela eut été tout seul, avec un souffleur connaissant son +métier, mais dans cette bonne ville, l'employé chargé de secourir les +mémoires troublées heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui +chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue: + +--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant +les Versaillais! + + * * * * * + +Un de mes amis qui jouait un jour le _Pauvre idiot_ si remarquablement +créé par Laferrière, eut à subir un souffleur étonnant. + +On sait qu'un acte se passe dans un cachot où le pauvre idiot est +enfermé depuis une vingtaine d'années. Et cette longue solitude, cette +complète ignorance du monde et des choses extérieures ont rendu _idiot_ +le héros de la pièce. + +Cet acte doit être _mimé_ par l'acteur chargé du principal rôle. + +L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations, +articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagrées +devant une chapelle; bref, il mime cet acte. + +A la répétition, il avait été convenu entre le souffleur et l'artiste +que celui-ci ne se mettrait pas à genoux ainsi que l'indiquait sa +brochure. + +Le soir, le moment de la génuflexion arrivé, mon ami supprime ce jeu de +scène, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait après. + +Mais il avait compté sans son hôte; le souffleur lui dit: «A genoux.» +Signe négatif de l'acteur. «A genoux!» répète plus fort l'enragé. «Non», +murmure mon ami. «A genoux!» hurle presque le souffleur sortant à moitié +de sa carapace. Et il fallut que le comédien obéit au souffleur dont il +dépendait. + +Le chef d'orchestre seul put entendre cet _à parte de l'idiot_: + +--Je m'y mets, mais tu me le paieras! + + * * * * * + +Il m'a été donné d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier +rôle aussi mauvais que prétentieux, il souffrait de cette situation +pénible: habiter les dessous. + +Très fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant +Delacroix, mettait sur ses cartes: _de La croix_, en deux mots, sans +doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en +descendait pas moins des Croisés. + +Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le compétent, sous prétexte +qu'il avait joué avec des artistes du Français, on ne pouvait lui +adresser la moindre observation. Or, un jour, à un artiste qui lui +faisait une remarque, il répondit cette phrase monumentale: + +--Monsieur, vous saurez que j'ai soufflé Ballande! + + * * * * * + +Et pour finir, je citerai cette anecdote ... salée qui a trait à Déjazet +la Grande. + +C'était en 1868, au théâtre de Grenoble où l'immortelle comédienne était +en représentations. + +Un soir, après le deuxième acte de _Gentil Bernard_, n'ayant pas eu le +chaleureux succès qu'elle attendait--et qu'elle était en droit +d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella +brusquement en ces termes: + +--Ah! ça, mon garçon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez +l'air de dormir? Que diable, à votre âge, vous devez savoir que +lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer! + + + + +UNE MALADIE DE PEAU + +_A. G. MAINIEL._ + + +Ah! c'était un bien drôle de type que le vieux Marsac, le père de +Sidonie Marsac, la Dorval moderne. + +Né à Clermont (Puy-de-Dôme), ce brave homme avait conservé vivaces les +qualités et les défauts de l'auverpin. + +A côté de fines roublardises, il avait certaines naïvetés par trop ... +simples et bien faites pour étonner les gens. + +On parlera longtemps au quartier Bréda--résidence qu'il a choisie depuis +la célébrité de sa fille--de sa curieuse maladie.... Oh! oui, l'étrange +maladie de peau du papa Marsac n'est pas prête d'être oubliée! + +Voici cette étonnante histoire qui a défrayé pendant un mois les +conversations de Notre-Dame-de-Lorette. + +Un matin du mois de janvier, alors que les carreaux de vitre sont tout +barbouillés de givre et que la neige ouate les toits, le père Marsac, en +s'approchant de la croisée, pour consulter son baromètre, constata non +sans quelque frayeur, un phénomène assez bizarre sur ses mains: elles +étaient veinées de noir. + +Comme dans toutes les circonstances embarrassantes de sa vie, il fit de +nouveau appel aux lumières de sa fille: + +--Chidonie! cria-t-il par deux fois, viens, viens voir ton père, et +dis-lui vite che qu'il a. + +L'actrice, après avoir regardé attentivement la dextre paternelle, +réprima un sourire et, pour rassurer l'auteur de ses jours, ajouta: + +--Ce n'est rien, va, ça passera tout seul. + +--Mais je chuis tigré!... che n'est plus un père que tu as, ch'est un +tigre, vougri.... + +--Allons, du calme, ce n'est rien, te dis-je. + +--Ch'est égal, je veux aller conchulter un médechin aujourd'hui même. + +--Mon Dieu, dit le médecin du père Marsac, ce n'est pas grave, il ne +faut pas s'effrayer outre mesure; vous allez me mettre là dessus un +cataplasme de farine de lin, et demain ni vu ni connu, vous aurez la +peau comme moi. + +--Oh! merchi, merchi, monchieur le docteur, je vous promets que votre +ordonnance chera chuivie, allez! + +Effectivement, le soir même, le père Marsac se faisait préparer par sa +bonne un bon _cataplajme_, qu'il se faisait appliquer sur ses extrémités +aussi manuelles que zébrées. + +Dam! vous dire que cette nuit-là, Morphée se livra à sa petite +occupation nocturne, qui consiste à effeuiller ses pavots sur le front +des gens qui oublient, serait mentir, car Marsac entendit sonner toutes +les heures à la vieille horloge de l'église. + +Aussi, dès que l'aube apparut indécise et tremblotante, le _malade_ ne +fit-il qu'un bond pour s'assurer à la clarté du matin des progrès de la +cure. Il arracha vivement le linge qui entourait les parties colorées, +et constatant aussitôt l'impuissance du remède, s'écria: + +--Cha n'a rien fait; ch'est encore plus tigré qu'avant. + +Qué faire, fouchtra, qué faire! J'irai aujourd'hui même conchulter un +autre médecin, une chpéchialichte, vougri. Tant pis, cha couchtera ché +qué cha couchtéra. + +A deux heures, le montagnard pénétra dans le salon d'attente du docteur ... +(pas de réclame), rue Caumartin, à l'entresol. + +Six personnes attendaient leur tour, feuilletant impatiemment des +albums, journaux, laissés là à dessein. Le père Marsac, qui ne savait +pas lire mais qui ne voulait pas en avoir l'air, prit une brochure +intitulée _l'art dentaire_ (ce qui indiquait bien qu'on était chez un +manicure) et s'endormit sur la première page qu'il tenait à l'envers. + +Enfin, après deux heures d'attente, la porte du fond s'ouvrit et un +domestique en livrée introduisit le client auquel nous nous intéressons. + +--Mon Dieu, dit tout de suite notre homme, pour dire qué je chouffre, jé +né chouffre pas, mais ces raies noires m'inquiètent et je ne sais +comment les faire dichparaître. + +Le prince de la science prit une loupe, regarda longtemps, réfléchit, +s'arma d'une plume, écrivit quelques mots, et remettant le papier à +Marsac anxieux, lui dit: + +--C'est vingt francs! + +L'habitant de Clermont fronça les sourcils, s'exécuta avec lenteur et, +prenant la porte, fila comme un trait, désireux de connaître enfin le +nom du mal et le remède à suivre. + +Une fois dans la rue, il déplia le papier bien cher--bien cher est le +mot--et lut avec stupeur: + +_Délayer du savon de Marseille dans de l'eau et se frotter les mains +avec;--la crasse disparaîtra aussitôt._ + + + + +LETTRE + +_A NICOLE T._ + + + Le Hâvre, 25 Août 1884 + + Mon cher ami, + +Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet été? + +Je m'éreinte. + +Sitôt l'usine fermée, je m'écrie: + +--Ah! ah! A nous, la mer! + +(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh! à nous, la +mer.) + +Et j'écris tout de suite pour voir s'il n'y a rien à frire au casino de +Levallois-les-Sables ou ailleurs. + +Le directeur, qui ne demande généralement pas mieux que d'animer son +casino, me répond invariablement: + +«Oui, venez!» + +Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me +proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: «Vous payez +naturellement vos frais de voyage et d'hôtel, ainsi que ceux des +artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour +la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez +les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je +me réserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre.» + +Aussi lui répond-on, comme chez Potin: + +--Et avec ça? + +Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais généraliser, en +disant, ce que l'artiste recherche, c'est le _fixe_, le bon fixe: comme +ça on ne manque pas de cachet. + +C'est, je crois, le seul cas où, en été, on recherche les _feux!_ + +Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument +déveinard comme directeur. + +Lorsque je suis _engagé_, ça marche très bien; mais quand je suis +_intéressé_, ça ne va plus du tout. + +Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre _impresario_, comme disent +les Anglais ... qui parlent italien. + +J'ai la guigne. + +Je suis sûr, si je fais une affaire à mon compte, que ce jour-là il +pleut ou le préfet est à toute extrémité: alors les gens pschutt de +l'endroit ne vont pas au théâtre.... + +Et puis quels soucis, quels _embêtements_ ne s'attire-t-on pas!! Ici, il +n'y a pas de rideau; là, point de rampe; à tel endroit, c'est le trou du +souffleur qui fait défaut; à tel autre, ce sont les portes qui manquent +absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller. + +Comme à Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous +arrivons: + +--Où est le Casino, ici? + +--Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino. + +A propos de Luc, un souvenir: + +Pour nous habiller, nous nous étions installés dans les cabines des +bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour étaler +nos affaires. + +Comme psyché, nous avions un de ces morceaux de glace où on se voit vert +(les établissements de bains et les hôtels de province ont seuls le +monopole de ces _miroirs_). + +Mais à un moment donné, je fais un mouvement--ça m'arrive +quelquefois--et, v'lan! la planche bascule et la chemise immaculée +glisse dans la baignoire ... où il restait de l'eau sale. + +Heureusement que la chemise était à mon camarade de cabine. Ce que j'ai +ri!!! + + * * * * * + +Dans les petits endroits, malheur à vous s'il vous faut un accessoire +autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien. +Je jouais, à Meaux, le _Serment d'Horace_. Vous savez que l'oncle +Dubreuil appelle sa camériste avec son revolver. + +Lorsque je demandai cet instrument nécessaire ... à l'action, on me +répondit: «Depuis que l'illustre Hédannomur est parti sans payer la +location des fusils pour les _Quatre Sergents_, l'armurier ne veut plus +louer ses armes....» + +Je termine cette trop longue lettre par la réponse la plus épique qui +m'ait été faite--et je vous en assure l'authenticité absolue. + +A Coulommiers. + +Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon. + +Le concierge me répond: + +--Pour ça, il faut voir le maire. + +Ces pays de fromages sont étonnants: quand on veut une cruche, il faut +aller trouver le maire. + +Bien vôtre. + + F. G. + + + + +L'ACTEUR RÉALISTE + +_A Charles et Victor LEGRAND._ + + +Le naturalisme n'existe pas seulement en littérature, il sévit encore et +surtout au théâtre. + +Certains acteurs, sous prétexte d'être vrais, s'habillent, se griment et +jouent de façon bien amusante, il faut en convenir. + +Nous avons tous connu, au Conservatoire, un garçon un peu timbré et que +nous désignerons, si vous le voulez bien, sous le prénom d'Isidore. + +Je n'oublierai jamais sa première classe. + + * * * * * + +On sait comment se fait la répartition des élèves au Temple du faubourg +Poissonnière. + +Après l'examen, le doyen des professeurs, alors, le grand Régnier, +choisit d'abord les élèves qui lui conviennent et laisse les autres à M. +Got, lequel prend ceux qui ont _une bonne voix_ et passe à M. Delaunay, +jeunes premiers et ingénues--un genre qui tend à disparaître +aujourd'hui.--Le reste devenait la propriété de feu Monrose, un comique +qui enseignait merveilleusement la tragédie. + +Ces quatre classes offraient un aspect bien différent. + +Chez Régnier: les travailleurs enragés, ceux que le démon du théâtre +tourmentait et qui voulaient arriver à tout prix (Régnier avait +généralement les plus hautes récompenses aux concours de fin d'année.) + +Chez Got: des farceurs qui ne demandaient qu'à s'amuser et organisaient +des tournées à Étampes, cette tour d'Auvergne de la Seine-et-Oise, +Chartres, etc. + +Chez Delaunay: la haute gomme, boudinés et copurchics toujours tirés à +plusieurs épingles; jeunes ... filles pour la plupart très fortes en +l'art ... de se faire payer hôtel et voiture, mais ne se doutant pas des +difficultés du théâtre, passant par le Conservatoire parce que c'est le +tremplin, mais lâchant l'école dès que le vieux est trouvé. A la classe +de l'éternel jeune premier, on ne voyait que pelisses, bouquets de +violettes, fourrures ... tout au musc! + +Chez Monrose, enfin, autre genre: la bohème (X... aujourd'hui, à l'Odéon, +qui se coupait les poches parce qu'il n'avait rien à y mettre dedans) les +échevelés, tragédiens farouches, Aricies pâlottes et grelottantes, beaucoup +de jolis minois cependant: le maître était amateur! + +Pour en revenir à notre héros, Isidore voulait jouer la tragédie ou la +comédie: peu lui importait pourvu qu'il jouât! + +Britannicus ou Crispin, son choix n'était pas fixé. + +Ayant lu qu'en 1830, les romantiques se laissaient pousser les cheveux, +Isidore n'avait rien à envier à Clodion ou à Monsieur de Lapommeraye. Sa +toison était telle qu'obligé de la natter, il l'enfouissait sous son +chapeau crasseux. + +Cette nature bizarre avait empoigné le créateur d'Annibal, qui le prit +dans sa classe et s'y intéressa un moment. + +--Que savez-vous? lui dit tout d'abord Régnier. + +--Je sais _Oreste_, répond Isidore en se cambrant. + +--Ah! Eh bien, montez sur l'estrade et dites nous Oreste. + + * * * * * + +La scène jouée, le jeune éphèbe regarde, anxieux, la figure du maître, +pour voir l'effet produit: + +--C'est bien, dit celui-ci, vous apprendrez ... Scapin! + +Inutile d'ajouter quels éclats de rire, saluèrent cette réplique! + + * * * * * + +Ce satané Isidore avait la rage de vouloir être vrai. + +--Jouer vrai, il n'y a que ça! répétait-il à satiété. + +Il est évident que l'acteur ne saurait fouiller trop minutieusement son +rôle et en creuser les détails, jusque dans les plus petits recoins, +mais enfin, il ne faut absolument pas aux dépens du «mouvement,» se +perdre dans des détails bien souvent subtils; car alors on en arrive à +faire comme ce malheureux Isidore, quand il jouait les _Folies +amoureuses_. + +Vous vous rappelez sans doute, lecteurs, les vers que Régnard met dans +la bouche de Crispin: + + Quand on veut, voyez-vous, qu'un siège réussisse, + Il faut premièrement s'emparer des dehors; + Connaître les endroits, les faibles et les forts. + Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe, + On ouvre la tranchée, + +(Ici, Isidore faisait le geste d'ouvrir avec une clef imaginaire). + + On canonne la place, + +(Boum! Boum!! Boum!!! tonnait le comédien). + + On renverse un rempart, + (Parapatapouf). + On fait brêche. + (Tschb!). + + Aussitôt on avance en bon ordre. + +(Il marchait comme un soldat dans les rangs). + + Et l'on donne l'assaut, + On égorge, on massacre, on tue, on vole, on pille.... + +Non; je renonce à décrire la pantomime fatigante à laquelle se livra +l'élève; à ce passage, il sautait hurlait, poignardait l'espace, donnait +des coups de baïonnette dans le vide, et tout ça, accompagné de pif, +paf, pouf, pan, ra, ta, pa, ta, pan, pan, tzing, pft! pft! pan!! + + C'est de même à peu près quand on prend une fille, + +Sachons gré à Isidore qui, probablement intimidé par l'auditoire, ne +mima pas ce vers caractéristique. + +La tirade finie, ce Lauri dramatique tomba épuisé sur une chaise et la +classe entière trépigna de joie. + +Moralité: Ne cherchons pas trop la petite bête, sous peine de passer +pour une grande. + + * * * * * + +A propos de vérité au théâtre, je terminerai par un mot épique de vieux +cabot, consciencieuse utilité, qui, ayant à annoncer _de la coulisse_, +le marquis de Z. dans une pièce se passant sous Louis XV, se grimait +aussi sincèrement que s'il avait dû paraître en public. + +--Était-ce bien utile? lui dit un camarade, en désignant sa perruque +poudrée. + +Et l'autre, sur un ton de mélo: + +--Et si le décor tombait! + + + + +LAMENTATIONS DE BOIELDIEU + +_A Emile BOUCHER._ + + +J'étais, l'autre jour, à Rouen, pour les fêtes de Corneille, et, passant +au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au +grand compositeur: + + Corneille! Corneille!! Corneille!!! + Eh bien, nous ne l'oublierons pas + Ce nom qui nous corne à l'oreille + Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las! + Les Rouennais ont plein la bouche + De celui qu'ils nomment leur dieu, + Mais moi, l'on me trouve très mouche + Et pourtant je suis Boieldieu. + + Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme? + Le _Cid_, _Horace_ et puis _Cinna_.... + Eh bien, moi, je pense qu'en somme, + Mon oeuvre est plus pschutteuse, na. + Je sais bien qu'il a fait _Dom Sanche_, + _Le Menteur_, ça c'est un peu mieux, + Mais, moi, j'ai fait la _Dame Blanche_ + Et puis quoi, je suis Boieldieu. + + Pour lui, seul, la ville est en fête; + C'est pour lui que sont accourus + Ministres, députés en quête + De placer leur speech très diffus. + Académiciens (folie!) + Bref, on est venu de tout lieu.... + Et pendant ce temps on m'oublie + Moi, le seul, le grand Boieldieu. + + Que de stances ont été lues! + Combien de poèmes divers! + Et Bornier qui, dans ses «statues» + Oublia de me mettre en vers! + Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille! + Napoléon premier ... tudieu! + C'est une insulte sans pareille + De lâcher ainsi Boieldieu! + + C'est pour lui seul, ces oriflammes, + Ces étendards et ces drapeaux, + + Pour lui seul, les petites femmes + Ont arboré de grands chapeaux, + Pour lui, la plus belle toilette, + Pour lui regards troublants ... pardieu! + Mettre ton nom seul en vedette, + C'est bien vexant pour Boieldieu. + + Mais bah, pourquoi tout ce tapage + Je préfère mon sort au tien, + Tous ces gens avec leur ramage + T'embêtent et tu ne dis rien. + Moi, du moins, Pierre, je n'avale + Pas de discours fastidieux, + Et si ce n'était la rafale[1] + Je rirais, foi de Boieldieu. + +[Footnote 1: Il avait fait un temps atroce.] + + + + +UN DROLE DE COUPLE + +_A P. BONHOMME_. + + +Connaissez-vous les Pittalugue? Non? Oui? ah tant pis, vous me privez du +plaisir de vous les faire connaître. + +--Ça ne fait rien, allez-y, du portrait! + +--Vous êtes vraiment bien bon; je commence: + +M. et madame Pittalugue sont concierges chez un notaire de mes amis. +Lui, fainéant comme un groupe de couleuvres, elle ... continuellement +altérée et se rafraîchissant toujours (C'est même chez madame Pittalugue +que j'ai observé pour la première fois ce curieux phénomène: le petit +bleu fait les nez rouges et les gens gris, mais passons....) + +Ces deux êtres bizarres ont le don de plaire à première vue, et +parviennent à faire dire, quand on les quitte: + +--Tiens, c'est étonnant, ils sont polis, ces concierges! + +Mais lorsqu'on les revoit, la bonne impression s'efface promptement et +l'on s'aperçoit bientôt qu'il faut en rabattre, leurs saluts exagérés +étant pantomime mécanique, leurs compliments, leçon apprise et leur +politesse enfin, pure et énervante obséquiosité! + +Certes, des pipelets grognons, ronchonneurs et grincheux sont bien +désagréables mais ils sont encore préférables aux Pittalugue en +question, qui ont résolu ce nouveau problème: embêtants à force d'être +trop gracieux! + +Si vous passez vingt-cinq fois dans la même journée devant leur loge, +vingt-cinq fois ils vous réciteront sans reprendre haleine et sur le +même ton monocorde et irritant leur interminable chapelet: + +--Ah! voilà, monsieur Bernard! Comment allez-vous monsieur Bernard? +Bien? tant mieux! et cette bonne madame Bernard qui est si gentille elle +va bien aussi? Ah! quel bonheur! vous êtes bien aimable, nous aussi, +allons tant mieux, monsieur Bernard! + +Vous êtes déjà au second étage que la litanie n'est pas terminée!! + + * * * * * + +Comme on ne reste généralement qu'une minute dans leur loge, ces gens-là +sont tellement désireux de vous débiter le plus de choses aimables en +très peu de temps qu'ils ne font pas du tout attention à ce que vous +leur dites; ils posent les questions et y répondent eux-mêmes et aïe +donc, ça ne fait rien! + +Ainsi, un jour, le premier clerc de mon ami, honnête rond-de-cuir, +depuis 25 ans dans la maison, très malade depuis un mois, avait cessé de +venir à l'étude, lorsque la nostalgie de la paperasserie le prenant, il +eut l'idée fatale de se traîner à son bureau. + +Il arrive au premier étage où est située la loge des cerbères et n'en +pouvant plus, tombe sur une chaise époumoné, soufflant comme un +malheureux! + +Je vous laisse à penser si les Pittalugue qui n'avaient pas vu ce +moribond depuis un mois, ratèrent l'occasion d'entonner leur refrain: + +--Ah! voilà monsieur Buvard! C'est monsieur Buvard; Joseph, viens voir +monsieur Buvard. + +Le mari arrive avec sa fille et recommence: + +--Ah! voilà monsieur Buvard.... Comment allez-vous, monsieur Buvard? + +Et le pauvre malade que tout ce bruit affolait, qui n'avait pas même la +force de leur imposer silence, leur murmure entre deux quintes: + +--Ah! je crois bien ... que c'est la dernière fois ... que vous me +voyez! + +Et tous les trois de s'écrier, en choeur: + +--Allons, tant mieux! Quel bonheur! Qu'il est gentil!! + +Le lendemain Buvard mourait ... pas de ça cependant! + + * * * * * + +Ces malheureux sont tellement habitués à être plus que polis envers le +public, qu'entre eux-mêmes ils se servent des qualificatifs les plus +tendres. + +_Mon gros chéri ... petit lapin ... coco adoré ..._ sont expressions +courantes et font partie de leur répertoire. + +La première fois que je me présentai chez eux, je demandai si mon ami +était chez lui. + +Je vais demander à _bébé. Bébé? Bébé?_ + +--Quoi, papa? + +Je me retourne, baissant la tête, pour voir le poupon. + +Mais je recule effrayé me trouvant en face d'une femme colosse, leur +progéniture, âgée de 25 ans! (c'était _Bébé_!!!) + +Comme Bébé n'était pas plus fixé que Coco. + +--Je vais monter, dis-je. + +Et tous les trois, à l'unisson, comme si je leur rendais un grand +service: + +--Oh! merci, vous êtes bien aimable!! + + * * * * * + +Ces chevaliers du cordon ont une manière à eux de vous faire un +compliment. + +Ils ont au-dessus de leur cheminée (on se demande pourquoi) une vieille +lithographie représentant Lamartine enfant. + +Comme je regardais, un jour, les traits de l'auteur de Jocelyn: + +--Ah! me dit M. Pittalugue, en voilà un qui avait de l'esprit! il serait +à désirer pour vous, que vous en _ayez le quart autant que lui_! + +--Comment le quart! reprit aussitôt madame son épouse, arrivant à la +rescousse et ne trouvant pas sans doute le compliment suffisamment +flatteur, le quart! tu veux dire le _cintième!!!_ + +Et dire que ces impairs ne sont que la conséquence fâcheuse d'un désir +immodéré de vouloir «être agréable à tout prix.» + +Du reste, s'il me fallait citer les gaffes de cette intéressante +famille, je n'en finirais pas; une cependant pour terminer cette +esquisse. + +Dernièrement, mon ami qui est célibataire (détail qui a son importance), +avait ... comment dirai-je ... attrapé ... ce que nos pères appelaient +«un coup de pied de Vénus». + +Occupant une situation quasi-officielle, il ne tenait naturellement pas +à ce que cet incident fût crié par dessus les toits, aussi +s'entourait-il de précautions infinies. + +Cette indisposition ne l'empêchant nullement de vaquer à ses affaires, +il était un jour enfermé dans son cabinet avec deux familles, élaborant +un contrat de mariage. + +Madame Pittalugue, toujours zélée, se précipite dans l'étude, demandant +aux clercs à parler immédiatement au maître. + +On lui répond que c'est impossible dans ce moment, mais ne se tenant pas +pour battue, elle force la consigne et tombant comme un aérolithe dans +la pièce à côté, s'écrie joyeuse en tendant une facture à Monsieur: + +--C'est pour votre petite note de copahu! + + + + +LETTRE DE JEANNINE A SUZANNE + +_A Camille DELAVILLE._ + + + Chère Suzette, + +Je t'entends d'ici t'écrier, en décachetant cette lettre:--Comment, de +Jeannine! + +Oui, de Jeannine elle-même, qui semblait bien à tort t'avoir oubliée +quand au contraire elle n'a cessé une minute de penser à toi, la +meilleure et la plus sûre des amies. + +Oui, je sais, j'ai gardé un silence un peu trop prolongé ... quand on +aime les gens, on leur donne des nouvelles ... mais, chère mignonne, on +voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la lune de miel. + +Espérons que ton ignorance sur ce sujet ne durera pas longtemps et +laisse-moi te donner beaucoup, beaucoup de détails sur ma nouvelle +situation. + +Mariée! Je suis mariée!! + +Le nom de mon seigneur et maître? Gaston de Clock, tu trouveras sans +doute joli _de Clock_, moi je préfère _Gaston_. + +Comment cela s'est fait? où nous nous sommes rencontrés la première +fois? + +Attends donc, impatiente! + +C'est au Palais de l'Industrie, j'étais à l'Exposition des _arts +décoratifs_ avec papa que la vue d'un vieux tapis de Smyrne absorbait; à +nos côtés se trouvait un jeune homme, élégamment vêtu quoique sans +recherche, et dont la figure expressive et douce me plut aussitôt, et, +ce qui prouve que la sympathie n'est pas un vain mot--le jeune homme, +ayant aperçu mon regard, ne me quitta plus des yeux. + +Il se fit présenter chez nous par un ami commun, vint souvent à la +maison et ... tu devines le reste. + +Quant à son portrait, que te dirai-je, il me plaît, c'est tout dire! + +Il est de taille moyenne, châtain, ses yeux sont très noirs, voilà pour +le physique; pour le moral je n'ai pas besoin de te dire qu'il a +énormément d'esprit, tu me connais et sais que je n'aurais jamais épousé +un homme banal. + +Gaston adore le théâtre, connaît toutes les pièces qu'on représente, le +nom des auteurs qui les ont signées et celui des acteurs qui les jouent ... +peut-être même le prénom des actrices, mais, bast! je ne puis être jalouse +du passé! + +Bref, Gaston est très Parisien, très moderne, comme on dit aux Variétés +(car aujourd'hui, je vais aux Variétés.) + +Tiens, pour te donner une idée de l'imagination de mon spirituel mari, +écoute comment le mâtin s'y est pris pour arriver à ses fins, +c'est-à-dire à me conquérir, selon sa propre expression. + +Ayant appris la piété de mes bons parents et sachant que l'on +n'accorderait ma main, qu'à un homme possédant des principes religieux, +Gaston suivit régulièrement les offices de Saint-Philippe du Roule ... +et précisément aux-mêmes heures que moi ... ce que c'est que le hasard! + +Cela m'étonnait bien un peu de la part de ce mondain, mais je le savais +résolu à tout pour m'obtenir! + +Désirant voir jusqu'où irait son amour pour moi, je lui demandai de se +confesser, lui promettant que s'il me donnait cette dernière preuve de +dévouement, nous n'aurions plus qu'à choisir le jour de la demande en +mariage. + +Ce fut avec infiniment de périphrases que j'abordai ce sujet délicat; +je tremblais fort, tu te l'imagines, redoutant la cruauté d'un vilain +refus; enfin, appelant à moi tout mon courage, j'abordai un soir cette +terrible question. + +Ma demande formulée, te dire que Gaston l'accueillit avec un +enthousiasme indescriptible, serait peut-être exagéré, mais enfin, il +fit contre fortune bon coeur et me demanda deux jours pour réfléchir. + +Les quarante-huit heures écoulées, la réponse fut affirmative. + +Je te laisse à deviner ma joie. + +C'est pour demain matin, me dit, un samedi soir, en nous quittant, mon +fiancé, à onze heures, à Saint-Thomas d'Aquin. Je m'étonnai bien un peu +de ce changement de paroisse, mais il ne fallait pas non plus se montrer +trop exigeante et imposer une église plutôt qu'une autre: le principal +pour moi était qu'il se confessât. + +Le lendemain, parvenue non sans peine, à décider mes parents à sortir de +leurs habitudes, en venant suivre la messe dans une autre chapelle que +la leur, je les conduisis tout naturellement à Saint-Thomas, à l'heure +que Gaston m'avait fixée. + +A peine, étions-nous installés que, levant les yeux, j'aperçus celui +qui devait être le compagnon de ma vie, agenouillé dans un +confessionnal. + +Je ne manquai, comme tu le penses, de le faire remarquer à mes parents +qui, émerveillés des sentiments discrètement religieux de mon futur +mari, s'empressèrent, une fois rentrés, de l'inviter à dîner pour causer +«de notre bonheur»! + +Et c'est hier soir, seulement, que demandant à Gaston, comment il avait +eu le courage--car, c'en était un pour lui--de faire ce que je lui avais +si durement imposé, qu'il me répondit, du ton le plus naturel du monde: + +--Mais, chère enfant, ce curé était sourd comme une poterie entière!! + + * * * * * + +Je t'embrasse bien fort, mignonne amie, et attends anxieusement tes +chères pattes de mouche. + + TA JEANNINE DE CLOCK + + + + +LES TICS + +_A RIVET._ + + +Qui n'a eu ou n'a pas un ou plusieurs tics? Bien intéressante serait la +liste des tics possibles et des célébrités «tiquées». + +Nombreuse par exemple est la collection des gens qui clignotent à +paupières que veux-tu? + +J'ai connu un jeune homme élégant, instruit, véritable boute-en-train de +toute la société lyonnaise, mais qui était, hélas! doté d'un tic +effrayant: il aboyait. + +Par suite de quelles circonstances cela lui était-il arrivé? Je +l'ignore. Était-ce après une grande douleur, la perte d'une personne +aimée, peut-être? ou bien cet effroyable malheur fut-il la conséquence +d'un désastre financier, qui sait? Ce qu'il y a de malheureusement +certain, c'est que, par moments, le pauvre garçon traversait des crises +atroces pendant lesquelles son martyre devenait effroyable! + +Les jours d'orage lui étaient particulièrement mauvais! Vous lui +parliez, il était très calme, rien en lui ne faisait pressentir +l'approche du mal mystérieux, et, tout à coup, au milieu d'une phrase, +ses traits s'altéraient, il devenait blême, et aboyait rageusement, se +tordant les bras, faisant claquer ses doigts. + +La crise était par bonheur aussi courte que violente. + +Mais ce qui augmentait la douleur de cet infortuné c'est qu'il se +sentait ridicule. Car, bien qu'étant extrêmement spirituel, gai, +serviable et bon garçon, il avait, à cause même du nombre de ses +relations choisies, quelques jaloux, des envieux qui ne demandaient qu'à +railler ses «attaques». + +Du reste, qui n'a pas d'ennemis en province! + +Un soir, en plein théâtre, pendant un entr'acte, il fut en proie à ce +mal terrible. + +Le rideau venait de baisser et les messieurs des fauteuils, debout, +claque sur la tête et jumelles en main, lorgnaient les _dames_ du +balcon. Soudain, un léger bruit, on se retourne et que voit-on? Notre +triste héros la tête complètement entrée dans son chapeau haut-de-forme; +d'un mouvement nerveux, il avait enfoncé son couvre-chef sur sa figure, +évitant par ce geste silencieux de grands éclats de voix qui eussent pu +occasionner un scandale. + +J'avoue que ce soir-là, il fallut vraiment être son ami, pour ne pas +rire avec toute la salle! + +Un tic moins grave et qui ne cause de dommage qu'à l'interlocuteur du +«tiqué», c'est celui du _monsieur qui vous déshabille en marchant._ + +Si vous cheminez longtemps ensemble vous arrivez à destination +complètement dépouillé, et vos boutons semés sur le parcours servent de +piste aux gens qui vous cherchent. + +Un tic, bien province aussi, c'est celui du monsieur qui, marchand avec +vous, s'arrête à chaque instant à mesure que l'histoire devient +intéressante. Avec celui-là, il ne faut pas être pressé. + +Ça s'explique encore dans les petites villes; on n'a rien à faire, c'est +une manière comme une autre de tuer le temps, on met une heure pour +faire cent mètres. + +Un maniaque assez insupportable aussi et qu'il faut fuir à l'égal de la +peste, c'est le _monsieur qui vous pousse en marchant._ + +Si vous êtes du côté des magasins, il vous envoie dans les carreaux de +vitre, résultat: une dépense, ou bien, il vous fait tomber dans le +ruisseau, conséquence: vous êtes crotté comme deux barbets. + +Sans compter qu'en partant vous étiez sur le trottoir de droite et +qu'arrivés au bout de la rue, c'est sur celui de gauche que vous vous +trouvez. + +Quand j'étais enfant, j'avais un tic assez vilain. + +Je ... comment diable dire ça, c'est difficile, à expliquer, enfin je ... +soufflais du nez. Les uns reniflaient, moi je soufflais. C'est la même +chose, sauf que c'est le contraire, l'un est ascendant et l'autre +descendant, voilà tout. + +A chaque instant: tscheu, tscheu et aïe donc! et aïe donc! + +Chez moi régnait le désespoir. + +--Quelle drôle de manie, il a à présent! + +--Comment lui faire passer ça! + +--Attendez, dit ma grand'mère, j'ai un moyen. + +--Lequel? + +--Vous verrez ça, au dîner. + +L'heure du repas sonnée, nous nous mettons à table. + +Je m'assieds et demande pourquoi l'on avait mis devant mon assiette, une +petite lampe à essence? + +--Ce n'est rien, répond la grand'maman, laisse-la. + +--Bon, fis-je, sans vouloir d'autres explications et je commençai mon +potage. + +Je n'avais pas avalé trois cuillerées, que mon satané tscheu, tscheu +commença et la lampe s'éteignit aussitôt. + +Tout le monde de rire aux éclats et moi profondément vexé, de me lever +avec la lampe que j'emportai rallumer en bas, à la cuisine. + +--Et chaque fois que lu l'éteindras, tu recommenceras cette petite +promenade, + +Cinq fois la flamme mourut, mais comme j'ai horreur de me déranger quand +je suis à table, la cinquième fois fut la dernière, et mon tscheu, +tscheu, ne se fit plus entendre. + +Ah! si toutes les grand'mères ressemblaient à la mienne, les enfants si +riches en habitudes ridicules se _détiqueraient_ vite. + +C'est encore à mon aïeule, que je dois de m'être débarrassé d'une manie +assez ordinaire chez les bébés gâtés: celle de tirer la langue aux gens +et aux choses ne me plaisant pas. + +Un jour, que je montrais dans toute son étendue, cet organe du goût et +de la parole à un ami de la famille, ma grand-mère vint à pas de loup, +derrière moi, et v'lan, sur la langue, une chiquenaude bien sentie, je +vous l'assure. + +Depuis on ne vit plus ma langue, que lorsque je la donnai au chat. + +Je passe le tic des lycéens imberbes se frisant avec obstination une +moustache absente; celui des femmes de quarante ans qui ne cessent de +répéter: «à mon âge ...» pour qu'on leur réponde, en choeur: «Oh! +madame!» + +Eh bien, et le monsieur qui termine toutes ses phrases par cet agaçant +«vous comprenez?» Avec ce refrain monotone, ce n'est pas la carte mais +la réponse forcée. + +N'oublions pas non plus le malheureux qui dodeline de la tête, comme un +magot de Saxe. L'infortuné n'ose aller à la salle des ventes de peur, +par une désolante méprise, de se voir adjuger tous les tableaux. + +Indépendamment de ses productions locales, chaque contrée a ses +locutions particulières. + +Le Breton dit: _dam!_ Le Marseillais commence ses phrases par: _té!_ Le +Bordelais, les finit par: _hé?_ Le Belge, les émaille d'un sempiternel: +_savez-vous?_ Pas d'Auvergnat, sans un vigoureux: _fouchtra!_ Ah! on +ferait une curieuse mosaïque avec toutes ces exclamations ... mais +n'anticipons pas et laissons aux académiciens de l'an 2886 le soin de +rédiger ces variantes, quand ils arriveront au mot tic, s'ils en sont à +la lettre T, à cette époque ... ce dont je doute. + + * * * * * + +Chez les acteurs, les tics sont assez fréquents. + +D'aucuns s'en sont servis comme attrait irrésistible et doivent en +partie leur succès à certaines manies bizarres. + +Celui-ci hoche la tête, celui-là la renverse en arrière, un tel se tape +à chaque instant sur les cuisses et, pour finir enfin, nous connaissons +tous, ce comédien, qui ayant à dire dans son rôle: + +--Hier, j'ai pris l'omnibus. + +Dira: + +--Hier, j'ai pris l'omnibus ... j'ai pris l'omnibus ... pris l'omnibus ... +omnibus ... nibus ... bus ... sss ... + +Avec ce système-là, il fait finir la pièce à minuit et demie, et le +lendemain, ce sont les camarades qui ne peuvent pas dire, à leur tour: + +--Hier, j'ai pris l'omnibus. + + + + +LES VACANCES D'UN COMÉDIEN + +_A M. LEFEBVRE._ + + +Enfin, nous fermons le 30! s'écrie le comédien avec un soupir énorme; je +vais donc pouvoir me reposer! Voyons, pour ne pas perdre une minute, si +j'écrivais toute de suite ... au théâtre d'Étampes-sur-Mer pour +organiser quelque chose. + +Et pendant les deux mois de _vacances_, vous êtes fébrile parce que le +directeur du Casino de Courbevoie-les-Sables vous a écrit de retarder +encore votre venue, tous les baigneurs n'étant pas arrivés, ou bien à +cause des réparations en train au grand kursaal de Chaville-les-Bains. + +Un ami qui demeure dans un trou perdu où il s'étiole à trente francs +l'heure, encaissé dans trois rochers, vous conseille de venir à _Nemo_; +aucun artiste n'y est venu jusqu'à ce jour (parbleu!); il y a quelque +chose à faire (oui, du mauvais sang!). + +Et ne demandant qu'à vous échauffer la bile ... toujours pour vous +reposer, vous prenez votre _ami_ au collet, en vous écriant: + +--Nemo! Nemo! Où est-ce ça, Nemo? Connais pas. + +J'y vais! + +Et l'ami, qui exulte à l'idée que vous allez venir peupler sa solitude +et, _qu'on sera deux derrière la malle,_ vous explique avec joie votre +itinéraire. + +--C'est très simple, tu pars le matin à six heures dix.... + +Et, comme vous bondissez, il reprend: + +--Oh! mon Dieu! pour une fois, tu peux bien te lever de bonne heure. +C'est très loin; on prend la ligne de Sceaux. Tu arrives à Trémoulu, à +neuf heures du soir. Ah! aie soin d'emporter de quoi manger, parce que +tu ne trouveras rien sur le parcours. + +--Hein? + +--Ah! dame, je te préviens: c'est un peu sauvage, mais quoi? si tu veux +avoir tes commodités comme à Paris, va à Trouville, alors. + +--C'est bon, ne te fâches pas. + +--A Trémoulu, tu descends et tu prends l'omnibus.... + +--Ah! il faut encore ... + +--Oui. Il n'est pas à tous les trains, mais je parlerai au conducteur. +A onze heures, enfin, tu mets pieds à terre. + +--_Nemo!_ Tout le monde descend? + +--Mais non; attends donc; est-il pressé! C'est Saint-Gulier, un petit +endroit délicieux. + +--Oh! à onze heures du soir.... + +--Il y a une auberge où remise l'omnibus. Tu vois, c'est commode; tu +prends un potage et du saucisson ... il n'y a guère de choix; tu te +couches et le lendemain à sept heures.... + +--Comment, encore!!! + +--Tu reprends l'omnibus, qui, vingt minutes après ... vingt minutes, +c'est une plaisanterie ... te dépose dans mes bras. + +--Déjà!!! + +--Oui, ris, plaisante, tu seras bien dédommagé une fois arrivé, je +t'assure. Ah! pendant que j'y pense, à Saint-Gulier, défie-toi de +l'aubergiste: il est un peu voleur! + + * * * * * + +Le lendemain matin, à cinq heures, votre ami se précipite avec fracas +dans votre chambre, va à la croisée qu'il ouvre en grand, pousse les +contrevents, arrache votre couverture, vous verse un peu d'eau sur le ... +front et vous calme par ces mots: + +--Allons! allons! nous ne sommes pas ici pour dormir! j'espère que tu +t'en es payé une partie de traversin! + +Vous êtes tellement abruti par la fatigue des deux derniers jours, par +cette troisième nuit d'insomnie, car le bruit de la mer auquel vous +n'êtes pas encore fait, et les visites lancinantes des mouches et des +punaises--auxquelles vous ne vous ferez jamais--ne vous ont pas permis +de fermer l'oeil une seconde; vous êtes tellement abruti, dis-je, que, +sans comprendre, vous regardez votre ami qui se tord en voyant vos yeux +bouffis, votre nez bourgeonnant et surtout, oh! surtout, l'air idiot +avec lequel vous vous rendormez. + +Enfin, dès l'aube, à huit heures, vous descendez n'ayant passé qu'un +pantalon. + +--Ah! allons voir la mer! est naturellement votre première phrase. + +--Dans cet accoutrement? tu es fou! + +--Est-ce que tu espérais me voir mettre un habit noir pour aller sur la +grève? + +--Mais, malheureux, songe donc que l'on te connaît ici, je t'ai annoncé ... +depuis trois jours, on t'attend ... on brûle de te voir, tu vas être +épluché.... Allons, habille-toi vite. C'est l'heure du bain, tous les +habitants sont sur la plage. + +Insister serait inutile; vous remontez vous vêtir plus convenablement, +et en avant pour la plage! + +Vous n'avez pas fait dix pas que toutes les têtes se tournent de votre +côté, et ta, ta, ta, et ta, ta, ta, on chuchote, on vous regarde comme +ce malheureux jeune homme à la tête de veau n'a jamais été regardé. + +L'ami, fier de son intimité avec vous, vous trimballe dans tous les +groupes, vous présente à tous les baigneurs de sa connaissance: + +--Ah! c'est monsieur dont vous nous avez tant parlé (échanges de +saluts). + +Un mollusque à lunettes bleues, croyant vous faire un compliment +fantastique, vous lance cette phrase prudhommesque: + +--Ah! monsieur, il paraît que vous avez une mémoire étonnante. + +--Du reste, nous vous connaissons depuis longtemps, reprend la femme du +mollusque, une grosse dame, très forte ... mais pas sur la langue +française: + +--Mon fils me parle souvent de vous, monsieur, il vous a entendu à sa +pension, à l'Ecole Papin, et il nous raconte toutes les singeries que +vous leur avez faites, car vous leur en avez fait, des singeries! + +--Oh! vous êtes trop aimable, madame. + +--Non, non, je dis la vérité. + +Et toute la sainte journée, ce sont de semblables sorties qu'il faut +essuyer. + +Après le déjeuner, je demande l'heure à laquelle arrivent les journaux +de Paris. + +--Le surlendemain soir, me répond-on. Et encore le facteur n'est pas +très exact. + +Mon ami, qui tremble à l'idée que je vais m'ennuyer, me dit: + +--Si tu veux, nous allons aller trouver le maire et lui demander la +permission de donner une soirée dans la salle de l'unique hôtel de Nemo: +_la Licorne d'or._ + +--Comment, tu te figures que je vais dire quelque chose devant les vingt +moules qui composent la population flottante de ce semblant de pays! +Mais ils croiront que monologue est le nom d'un crustacé! Jamais! +entends-tu bien. Jamais! + +La crainte d'une brouille me fait céder. + + * * * * * + +L'autorisation est accordée. Un adjoint qui calligraphie s'est chargé de +faire, à la plume, trois copies-programmes. On en placera une à la gare, +la seconde dans la salle à manger de _la Licorne_, et une troisième, +devant la porte de l'hôtel. + +--Les billets à cents sous, vous ferez trois cents francs, m'a-t-on dit. +Mais le maire, les adjoints, leur famille, le notaire, le docteur, le +pharmacien-dentiste-coiffeur-chirurgien-vétérinaire, le chef de gare, la +directrice de la poste et tous les parents du patron de _la Licorne_ +étant entrés pour rien, je me trouve devoir à celui-ci cinquante francs +pour la location de la salle. + +Mais si le résultat pécuniaire a été nul, voici l'effet produit: + +A la sortie: + +--C'est gentil, mais vous auriez dû nous dire quelque chose où vous +faites des grimaces. + + + + +33, BOULEVARD HAUSSMANN + +_A A. BELLOT._ + + +Le 13 janvier 1885, Messieurs A-V, T-H, et J-B (ne leur retournons par +le poignard dans la plaie, leur pièce ne fut jouée que trois fois) +lisaient, au théâtre de la Renaissance, un vaudeville en 3 actes qui +portait provisoirement ce titre d'indicateur: 33, boulevard Haussmann. + +Un de nos camarades, que nous appellerons Florival, si vous le voulez +bien, reçut comme chacun de nous son billet de service, sur lequel +s'étalaient ces mots: + + A 2 h. 1/2: Boulevard Haussmann, 33. + (Lecture). + +A l'heure indiquée, tous les artistes du coquet théâtre du boulevard +Saint-Martin, jouant dans la pièce nouvelle, étaient assis au foyer, +prêts à entendre l'oeuvre inédite. + +Quand je dis tous, je me trompe, un seul manquait, c'était Florival. +L'inexactitude habituelle du jeune comédien étant proverbiale, on ne +s'en étonna pas outre mesure, et l'on commença la lecture. + +Cette petite opération terminée, on passe à la collation ... des rôles. +Il était 4 heures vingt, lorsque la porte ouverte avec fracas, livra +passage à un homme affolé, débraillé. + +--Florival! fut le cri poussé par tout le monde, il est temps! + +--Vous êtes à l'amende, dit sévèrement le régisseur. + +--Ah! monsieur!... si vous saviez ... d'où je viens, haleta le jeune +premier suffoqué. + +--Oui, nous la connaissons, celle-là, elle ne prend plus.... + +--Mais, monsieur, je viens; comme l'indiquait mon bulletin, du nº 33, +boulevard Hausmann! + +Ici, je renonce, cher lecteur, à vous dépeindre les crises de nerfs, +les rires homériques, les convulsions hilarantes, les spasmes +fantastiques qui saluèrent cette réplique inattendue! + +Cinq minutes après (pas une de moins) un calme relatif s'étant fait, +Florival nous raconta la scène: + +J'arrive donc au 33, du boulevard Hausmann. Ne sachant de qui était la +pièce, je ne pouvais citer un nom au concierge, je me contente de +demander: + +--A quel étage, demeure l'auteur dramatique? + +Le pipelet me répond: + +--Ah! monsieur Saint-Albin? au deuxième, à droite. + +A ce moment, je crus me souvenir qu'il y a quelques jours, au théâtre, +on parlait effectivement de la lecture prochaine d'une pièce de M. +Valabrègue (Albin). Je me dis: c'est ça, Saint-Albin Valabrègue. Je le +savais Albin, mais je ne le croyais pas Saint. Il l'est, voilà tout. + +Je monte. + +On m'introduit dans un salon, où mes yeux sont attirés par des +photographies d'artiste, des menus de centièmes, un portrait de Labiche +avec dédicace etc., etc. + +Je me dis: il n'y a pas d'erreur, je suis bien chez un auteur +dramatique. + +J'en étais là de mes réflexions, lorsque le maître de la maison, +soulevant une tenture parut et vint à moi, le sourire aux lèvres: + +LUI.--Monsieur?... + +MOI.--Florival. + +LUI.--Florival? + +MOI.--De la Renaissance. + +LUI.--Ah! ah! très bien! vous venez probablement pour ma pièce. + +MOI.--Oui, monsieur, en effet, M. Samuel m'a dit de venir ici. + +LUI.--Ce serait avec infiniment de plaisir, mais nous faisons le +maximum. + +MOI, _étonné_.--Ah! vous faites le maximum! + +LUI.--Oui, oui, aussi Bertrand m'a dit: ne donnez rien. + +MOI, _ne comprenant rien du tout_.--Ah! Bertrand vous a dit.... + +LUI.--Croyez que je regrette ... mais comme on jouera la pièce longtemps +encore, je l'espère, vous aurez le temps de la voir. + +MOI, _comprenant de moins en moins_.--Oui j'aurai le temps ... mais je +ne viens pas du tout pour ce que vous croyez. + +LUI.--Comment, vous ne venez pas me demander des places pour +_Gavroche_? + +MOI.--Pas le moins du monde, je viens pour votre nouvelle pièce. + +LUI.--Ah! très bien, ma nouvelle pièce. + +MOI.--Oui. + +LUI.--A la bonne heure. Mais elle n'est pas terminée. + +MOI.--Comment, elle n'est pas terminée? + +LUI.--Non, je ne la lirai aux artistes du Palais-Royal.... + +MOI.--Le Palais-Royal? Je deviens fou! Qu'est-ce que le Palais-Royal +vient faire ici? + +LUI, _furieux_.--Ah! ça, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi! + +MOI, _abruti_.--Mais pas le moins du monde, monsieur, je suis Florival, +de la Renaissance et on m'a dit qu'aujourd'hui, vous nous lisiez une +pièce nouvelle, 33 boulevard Haussmann. Je suis venu chez vous et +j'attends. + +LUI.--Qu'est-ce que vous me racontez là! C'est Valabrègue qui a une +pièce portant ce titre, et il la lit en ce moment chez votre directeur! + +MOI, _courant comme un fou_.--Pardon, monsieur! Oh! ma tête! ma tête!! + +Allons, dit le régisseur, cette équipée est trop amusante pour qu'on +vous punisse. Pour cette fois-ci, je lève l'amende; mais une autre fois, +regardez mieux le tableau. + + * * * * * + + + + +UN PÈRE + +_A Edgar PATAY._ + + +Vous me demandiez pourquoi le père Prunier est fâché avec le jeune +Alfred Rigodon? + +Ah! mon Dieu, c'est toute une histoire que je vais essayer de vous +raconter en quelques mots. + +Il faut vous dire tout d'abord, que l'invention du fil à couper le +beurre remonte à bien des années avant la naissance de Prunier, ce qui +vous explique le qualificatif qui suit son nom; jadis +Charles-le-Téméraire, aujourd'hui Prunier-le-Simple. Donc, nous étions +depuis longtemps brouillés avec cet imbé ... ce brave Prunier; j'en +étais personnellement ravi, ce froid me privant du déplaisir d'entendre +divaguer notre homme. + +Mais, vous savez, nous habitons la campagne, c'est moi qui lui ai vendu +sa villa; nos jardins sont contigus, à chaque instant le facteur confond +nos journaux: autant de prétextes pour Poirier, non ... pour Prunier de +venir à la maison; bref, pour lui qui grillait du désir de se «remettre +avec moi», cent occasions se présentaient chaque jour, que j'évitais +avec soin. + +Cependant, il eut une idée, cet homme nul (ô reconnaissance, tu n'es +décidément qu'un vain mot!). L'époque des élections municipales +approchait; le conseil actuel était une réunion de gâteux cacochymes qui +laissaient aller les affaires du pays à la dérive: le besoin de +remplacer ces impotents séniles par des hommes robustes et décidés se +faisait impérieusement sentir. Depuis longtemps, on éprouvait dans le +pays le désir de voir un sang jeune et chaud couler dans les veines des +nouveaux officiers municipaux à la place du lait figé qui glaçait ces +vieux cadavres ambulants de conseillers. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que, cherchant un homme intelligent, +logique, instruit et spirituel, tous les habitants de la commune +dirigèrent leurs yeux sur moi. Ce fut Cerisier, allons, bien! Prunier, +veux-je dire, qui attacha le grelot; il vint me trouver officiellement, +s'excusa de troubler ma retraite, mais le salut du pays en dépendait; il +me suppliait de consentir à me laisser porter candidat aux élections +municipales; ma nomination était assurée, ajoutait-il, je jouissais de +toute la faveur populaire, et un refus serait une grave offense. + +Tout en l'écoutant, je me disais: + +--Mais pourquoi diable insiste-t-il autant? Je ne demande certes pas +mieux. + +Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins à peu près ce +langage: + +--Mon cher ami, je suis très sensible à votre démarche, je vous en +remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inhérents à ce +titre de conseiller municipal, loin de là: j'ai toujours, en homme +modeste, méprisé ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je +vois le péril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base, +le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me +proposer de défendre la nation. Vive la France! + +Figuier (décidément, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuadé que +l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et +partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui, +anxieux, haletants, attendaient ma réponse. + +Quinze jours après, je donnais un grand dîner en l'honneur de mon +élection. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'était naturellement +invité. + +Il était placé à table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis, +jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministère +de l'Intérieur. + +Je ne sais à quel propos, à un moment donné, Prunier lui décoche une +grossièreté; je me penche à l'oreille de mon voisin (car, me défiant de +ses gaffes, je l'avais placé à côté de moi) et lui souffle ces mots: + +--Épargnez-le, je vous dirai pourquoi. + + * * * * * + +Maintenant, faisons entrer en scène un personnage nouveau: + +Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, sèche, osseuse, +pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu +ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou bâiller. + +Est-ce sa dot, qui est cependant acceptable, ou bien son caractère, qui +ne l'est peut-être pas, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que +mademoiselle Sidonie est d'un casement difficile. + +Son père a toutes les peines du monde à lui décrocher un mari, et, sans +cesse aux aguets, il croit toujours découvrir le merle désiré ... qui se +dérobe au dernier moment. + + * * * * * + +Aux quelques mots que je lui murmurai rapidement, Pêcher, sapristi ... +Prunier comprit qu'il se trouvait en présence du gendre introuvable, et +sa figure, de rembrunie qu'elle était, devint sereine et béate. + +Oui, positivement, à ce moment-là, Prunier avait l'air serein. + +Alors, sans perdre une minute, notre homme commença le siège de Rigodon. + +--Un peu de Château-Laffitte? + +--Suprême de volaille? + +--Sidonie, passe donc la crème fouettée à monsieur. + +C'était en vain qu'Alfred refusait, son assiette était toujours pleine. + +On se lève, Rigodon s'apprête à offrir son bras à une dame; las! le +malheureux garçon, c'est Prunier qui le prend: il le guettait, l'infâme! + +--J'espère que vous me ferez aussi l'amitié d'accepter mon hospitalité. +J'ai une charmante chambre à votre disposition; vous serez là comme chez +vous; les Prunier ne sont pas gênants; vous aurez votre clef, vous +sortirez quand vous voudrez, vous rentrerez à votre heure. Venez dîner +le samedi à cinq heures et demie et repartez le lundi après déjeuner. +Nous nous amuserons, allez! C'est entendu, hein? Je compte sur vous. A +samedi! + + * * * * * + +Rigodon n'en revenait pas. + +Comment, cet homme qu'il ne connaissait pas, qui même, tout à l'heure +avait été impoli envers lui, se montrait familier au point de lui offrir +chambre et nourriture à la campagne? C'est prodigieux! + +--Bah! je veux bien, se dit Rigodon, voilà mes dimanches assurés. Ça +tombe à pic; Amélie va précisément passer tous les dimanches chez son +père! + +Et le samedi suivant, Rigodon prenait le train à Saint-Lazare et +débarquait à _Poussière-sur-Seine_, où Prunier l'attendait à la gare. + +Alors seulement, Alfred eut une idée du paradis. + +Arrivés à la villa Garibaldi (on n'a jamais pu savoir pourquoi ce +buen-retiro bourgeois portait le nom du général italien), Prunier se rua +sur notre ami en lui criant: + +--Asseyez-vous. + +--Hein? + +--Asseyez-vous et enlevez vos souliers; voici des pantoufles. + +--Oh! merci. + +--Otez votre jaquette. + +--Pourquoi? + +--Prenez cette veste de toile, donnez votre chapeau et mettez ce panama. + +--Que de reconnaissance! + +--Ne parlez donc pas de ça! + +Et cela dura tout l'été de 1884. + +Le dimanche matin on apportait à Alfred, encore couché, un grand bol de +lait ... du lait de vache, celui-là! A table, rien que des produits du +jardin, de vrais radis, des artichauts du potager cueillis par +_mademoiselle ma fille_, disait Néflier ... Prunier. + +Le premier dimanche on avait visité le pays; la famille expliquait qu'à +tel endroit du bois, Charles IX ou Louis XI (on n'était pas fixé) avait +détaché un pendu, prêt à rendre le soupir extrême (décidément, ce +n'était pas Louis XI); les autres dimanches, on faisait des excursions, +c'était charmant! + +De temps en temps, le lundi matin, alors que les Prunier, agitant leur +mouchoir, saluaient le départ du train qui emportait Rigodon, notre +Parisien se demandait bien à part lui: + +--Enfin, pourquoi cet accueil? + +Mais ne trouvant pas de réponse et heureux de cette sympathie qu'il +inspirait, il donnait un autre cours à ses idées! + +Le dernier dimanche de septembre, notre rural prit Rigodon à part et lui +demanda cinq minutes. + +--Avec plaisir, ma vieille branche de Prunier, dit gaiement le citadin. + +Et après un silence, employé à la confection de sa phrase, le +propriétaire commença: + +--Vous ne vous ennuyez pas, Rigodon? + +--Ah! ça, vous riez, dit le jeune homme, comment voulez-vous que je ... + +--Non, vous ne comprenez pas, je ne parle pas du moment présent ... je +fais allusion à votre vie ... pendant la semaine. Est-ce que vous +n'éprouvez pas de temps en temps le besoin de faire partager vos joies, +vos plaisirs, vos sensations à ... quelqu'un; en un mot, bon Rigodon, ne +songez-vous pas à ... vous marier? + +Rigodon s'écria alors, devinant tout à coup: + +--C'est donc pour ca! + +Et prenant les deux mains de son amphytrion, il lui dit ces simples +mots: + +--Ma femme s'appelle Amélie et j'ai deux garçons! + + + + +UNE REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE + +_A Laurent CARATSCH_ + + +Oh! bien extraordinaire, en effet, la représentation que j'organisai à +Bordeaux au mois de septembre 1880. + +Mais n'anticipons pas. + + * * * * * + +Mon premier prix de comédie obtenu, et ayant beaucoup travaillé pour le +conquérir, je me dis: + +Enfin, je vais donc aller me reposer un brin dans mon pays, en province! + +Et de prendre mon ticket pour la ville du bon vin ... et des grands +blagueurs. + +A peine _déchemindeferré_, je courus chez moi me faire presser par les +miens. + +Je n'avais pas fini de pleurer dans le gilet d'un vieil oncle ... que +je voyais pour la première fois ... qu'on vint m'annoncer la visite d'un +inconnu. + +Le monsieur, introduit dans le salon familial, prit tout à coup la +parole, en ces termes: + +--Je sais que vous êtes arrivé, aussi je tiens à être le premier +étranger qui vous félicite du grand succès que vous avez eu là-bas ... +au Conservatoire.... Ça ne m'étonne pas, du reste.... Je vous connais +depuis longtemps, moi. Ah! vous étiez bien petit à l'époque ... tenez, +pas plus haut que ça.... Je le disais à tout le monde ... le petit +Félix ... vous verrez ça ... plus tard! Me suis-je trompé, hé? + +--Mon Dieu, monsieur, je vous remercie bien sincèrement de l'objet.... + +--Vous ne le connaissez pas l'objet.... Non, vous ne le connaissez pas ... +car je viens aussi vous demander ... + +--Allons donc! fis-je à part moi. + +--De vouloir bien prêter votre aimable concours à une fête que nous +donnons.... + +--Ah! ah! + +--Nous serions si heureux d'afficher en grosses lettres le nom de _notre +compatriote_, suivi de ce beau titre si difficile à acquérir et si +légitimement envié: Premier prix du Conservatoire! + +Comment refuser, à un homme qui vous a vu pas plus haut que ça ... et +qui vous passe tant de pommade. Pas moyen, n'est-ce pas? Aussi lui +dis-je: + +--Vous pouvez compter sur moi. + +Je croyais qu'il allait m'étouffer. Non, si vous aviez vu ce garçon!... +enfin, c'est à se demander quel serait son état s'il gagnait jamais un +lot de 200,000 francs. + +Ses transports de tendresse un peu calmés, mon admirateur ... intéressé +reprit: + +Vous allez lire les journaux, je vais vous, faire passer une _nautte_! +Je ne vous dis que ça! Eh bien et les affiches ... non, mais vous verrez +les affiches! + +En effet, je les aperçus le lendemain d'un bout de la rue à l'autre. + +J'avais ce qu'on appelle en argot de théâtre: _Le fromage à la crème_, +c'est-à-dire mon nom imprimé sur une bande blanche. + +Aussi, pensez ce que mon coeur battait! + +Ce jour-là, sous prétexte de faire visiter la ville à mon grand-père, +qui l'habitait depuis plus de trente-cinq ans et qui la connaissait +naturellement mieux que son petit fils, je le fis passer _par hasard_, +devant tous les murs où l'on affiche d'ordinaire. + +Elles m'éblouissaient, ces immenses pancartes! + +Vous n'avez pas idée, ô Parisien qui n'êtes jamais allé plus loin que la +Porte-Maillot, de la dimension extraordinaire, folle, insensée des +affiches de théâtre en province! + +On se demande en voyant le nom d'illustres inconnus, comme moi, écrit en +lettres gigantesques s'il y aurait des caractères assez grands pour +imprimer le nom de Got ou de Dupuis, s'ils venaient en représentations +dans ces parages ... où on exagère tout. + +La fête se passa fort bien. Le malheur fut qu'alléché par le grand et +immodéré succès que me firent mes compatriotes, je prêtai une oreille +trop encourageante, si j'ose m'exprimer ainsi, comme disait feu +Ballande, aux personnes qui me conseillaient d'organiser moi-même une +représentation. + +Ah! si j'ai jamais eu une mauvaise idée, c'est bien ce jour-là! + +La représentation décidée, il s'agissait de trouver un local. + +On m'indiqua une charmante petite salle qui, jadis, sous le nom de +Gymnase dramatique, avait donné tous les soirs, pendant de nombreuses +années, l'hospitalité a des milliers de spectateurs. (Ligier s'y fit +même entendre). Mais depuis une dizaine d'années, délaissée par les +directeurs, elle ne s'entrebâillait qu'à de rares intervalles, pour les +troupes de passage. + +La dernière _tournée_ qui était passée sur ces planches fut celle de +Saint-Germain avec Jonathan. + +Il fut même répondu à l'artiste un mot épique, par la _patronne_ d'un +hôtel voisin. + +Jouant à 8 heures et la table d'hôte étant à 6 heures et demie, +Saint-Germain avait demandé de dîner, lui et sa troupe, un peu plus tôt, +afin d'avoir tout le temps de s'habiller et de respirer un peu en +sortant de table. Ce surcroît de travail ne fut pas goûté des +domestiques, qui servirent les artistes, comme des chiens. Saint-Germain +va trouver l'hôtesse: + +--Je ne vous comprends pas, madame, de tolérer que vos domestiques nous +traitent avec un tel sans façon; nous ne demandons pas l'impossible, +après tout; puisque nous payons bien, nous demandons à être servis +convenablement. + +--Eh! monsieur, c'est ce que je ne cesse de leur répéter: ce sont des +comédiens, je le sais bien, mais enfin quoi, vous ne savez pas ce que +vous pouvez devenir! + + * * * * * + +Mais revenons au Gymnase ... bordelais. + +Cette salle ne sert, la plupart du temps, qu'à l'exécution de choeurs, +cantates, oratorios, etc., etc., et la scène n'étant pas suffisamment +spacieuse pour contenir les cent cinquante ou deux cents personnes qui +y prennent place les jours d'exécution, on a eu l'idée de l'agrandir au +moyen de rallonges, ce qui fait qu'elle va jusqu'au milieu du théâtre. + +Par conséquent, le rideau baissé séparait la scène en deux parties +égales. + +Je louai donc cette salle, demandant toutefois qu'on me la donnât +arrangée et en état de pouvoir y jouer la comédie, car, n'ayant pas +l'intention d'interpréter un drame militaire aux évolutions nombreuses, +ce supplément de scène était pour moi parfaitement inutile et gênant. + +Il me restait alors à chercher trois ou quatre artistes, afin de +composer un spectacle présentable. + +Justement Amiati, de l'Eldorado, était en représentations à l'Alcazar, +où elle faisait _florès_. J'avais eu occasion de la voir souvent, au +concert du boulevard Strasbourg; nous avions beaucoup d'amis communs, la +présentation fut donc rapidement faite. Mise au courant de la situation, +l'Etoile, avec la meilleure grâce du monde, me promit son concours, si +toutefois elle avait la permission de son directeur. + +Je la conquis, cette permission! + +Je flamboyais, victorieux: Je possédais Amiati! + +Amiati, c'était mon _clou_ (encore une expression bizarre.) + +C'était pour ma soirée, un attrait réel, car la haute société n'allait +pas à l'Alcazar, et désirant fort applaudir la chanteuse, ne manquerait +pas cette occasion. + +En écrivant le nom de mademoiselle Amiati, il me revient à l'esprit un +mot que lui lança son hôtesse. + +Comme le public qui devait venir au Gymnase applaudir _mon étoile_, +était infiniment mieux élevé que celui qui l'acclamait tous les soirs à +l'Alcazar, sa propriétaire lui dit: + +--Vous n'aurez pas peur de chanter au Gymnase? + +--Pourquoi ça? + +--Té, vous allez voir là des gens bien! + +Décidément, les maîtresses d'hôtel de Bordeaux ont le monopole des +reparties heureuses. + +Amiati, c'était assurément beaucoup, mais ça ne suffisait pas. + +On jouait au Grand Théâtre: _Les Étrangleurs de Paris_. J'avais +précisément un camarade qui jouait un monsieur parfaitement honnête +qu'on étranglait vers les dix heures et quart, je lui proposai de jouer +avec moi: _Le petit voyage_. + +Sur ces entrefaites, un couple vient m'offrir de jouer un lever de +rideau. A merveille! + +Un baryton se présente. + +Il répète, mais ne chante pas une note de la partition, et comme le +pianiste le regarde, abruti: + +--Allez toujours, lui dit-il, moi, je ne fais pas ce qui est marqué! + +Le pianiste l'envoie promener ... je comprends ça. + +Le jour de la représentation arrivé, je cours chez le machiniste qui me +demande trois jours pour enlever l'avant-scène. + +--Trois jours, assassin, mais je joue ce soir! + +--Oh! alors n'y comptez pas. + +Je sentais blanchir la moitié de mes cheveux. + +--Mais comment voulez-vous que je fasse? le trou du souffleur a disparu +sous les planches qu'on a ajoutées ... et il sera utile, le trou du +souffleur!!! + +--Eh bien, il faut le mettre à découvert. + +--C'est mon avis. + +--Levons trois planches, alors! + +--Levons trois planches, alors. + +Et nous voilà levant trois planches. Jusqu'ici j'avais été organisateur, +régisseur, j'étais maintenant menuisier. + +Les trois planches enlevées, la carapace du souffleur émergea. Mais +devant cette boîte, il y avait un trou énorme et, de la première +galerie, on aurait vu les jambes de ce modeste mais utile employé. + +Je dis au machiniste: + +--A présent, il faut boucher cette cavité avec des planches: + +Cet ouvrier me répond avec sang-froid. + +--Avez-vous des planches? + +Alors, instinctivement je me fouille pour voir si par hasard je n'avais +pas sur moi.... + +Non, voyez-vous ce misérable qui me demande si j'ai des planches!! + +--Eh bien, et celles-là, fis-je en lui montrant celles que nous venions +d'enlever. + +--Oh! mais je ne puis pas les couper, reprit-il, il me les faudra +intactes pour les remettre à leur place. + +--Eh bien, qu'est-ce que nous allons faire alors, nous ne pouvons +cependant pas jouer avec un abîme béant au milieu de la scène. + +--Je ne sais pas, moi.... Clouez un tapis. + +Le temps s'écoulait, nous décidâmes de suivre ce conseil, et nous voilà +à genoux, clouant un tapis de billard au-dessus de cette immense trappe. + +J'étais devenu organisateur, régisseur, menuisier, machiniste, tapissier +et ce n'était pas fini!!! + +Pourvu, grands dieux! que mes artistes ne viennent pas se promener sur +ce parquet bizarre, ils n'auraient qu'à disparaître tout à coup, le +public croirait que nous jouons une féerie. + +Le trou du souffleur se trouvait donc ainsi placé _au milieu de la +scène_; ce qui fait que le soir, lorsque l'acteur s'avançait par trop, +il avait le _souffleur derrière lui_. + +--Eh bien, et la rampe? où est-elle la rampe? + +--Elle est cachée sous les planches. + +--Alors, nous n'aurons pas de rampe, ce soir??? + +La seconde moitié de mes cheveux s'argentait. + +--Allez vite, vite, me dit le menuisier-machiniste, chez le gazier du +théâtre. + +--Où ça? + +--A l'usine à gaz. + +--Bien, j'y vais. + +On sait que les usines à gaz ne sont jamais situées au centre des +villes, aussi ce fut seulement une heure après que je descendis de +voiture. + +--L'employé chargé du compteur à gaz du Gymnase ... où est-il? + +--A déjeuner, chez lui ... 310, boulevard du Bouscat. (A l'extrémité de +la ville!) + +Ah! le criminel! j'y cours. + +Une fois chez lui, on me dit: + +--Il vient de partir pour la rue Ornano où il range un tuyau à gaz, dans +la rue. + +Je vole rue Ornano. + +Je vois des pavés entassés les uns sur les autres ... mais pas de +gazier. Je demande aux boutiquiers voisins. + +--Où est-il? + +--Qui? + +--Le gazier qui était là tout à l'heure. + +--Il est allé probablement boire un coup. + +--L'ivrogne! il sort de table!!! + +Et me voilà, au milieu de la rue, devant un tuyau défoncé qui empestait +l'air, attendant mon homme. + +Il arriva enfin, je lui raconte ce qui se passe. + +Après m'avoir fait recommencer trois fois mon récit, ce bandit me +répond: + +--Je ne peux pas quitter mon poste sans autorisation du directeur de +l'usine. Allez me la chercher. + +Je galope à l'usine. J'arrache le mot et retourne chercher le gazier que +j'entraîne avec moi. + +Une fois au théâtre, on me dit: + +--Le piano n'est pas encore arrivé et les artistes attendent pour +répéter. + +Il était deux heures et je n'avais rien pris depuis la veille au soir. + +Je me précipite chez le facteur ... de pianos. + +Ce scélérat me répond: + +--J'ai oublié de dire hier à mon patron que vous étiez venu, et je ne +puis vous prêter un piano sans qu'il le sache. + +--Où est-il votre patron? + +--A la campagne, mais il reviendra ce soir à 7 heures. + +--A 7 heures, canaille!!!! mais je le veux de suite! + +Et j'allais l'étrangler, lorsque la porte s'ouvrit et la jeune fille de +la maison parut. + +Au lieu de me faire arrêter pour tentative d'assassinat, me +reconnaissant, elle consent à me louer un Pleyel. J'étais sauvé. + +J'arrive au théâtre. Mes artistes ayant perdu patience venaient de +partir, ne sachant trop s'ils reviendraient le soir. J'en racole trois +au café du théâtre, et nous répétons pour la première fois: _Le petit +voyage_. + +Quelle répétition, mon Dieu! + +Je croyais devenir fou. Le jeune premier ne savait pas un traître mot, +l'ingénu, qui avait pris des leçons de Talbot, demandait une allumette +sur le ton des imprécations de Camille, et quant à celui qui jouait le +rôle de l'aubergiste ... non, celui-là je renonce à vous le dépeindre ... +Au fait si ... un mot vous donnera une idée de sa bêtise. + +J'avais à lui dire, dans la pièce, après lui avoir commandé le menu du +souper: + +--Comme dessert, vous nous fricasserez quelque chose de sucré. + +A quoi, il doit répondre, énumérant ses plats: + +--Parfait-vanille ... orange, etc. etc. + +Ce malheureux ignorant qu'il existait de par le monde ... des pâtissiers +des parfaits, me répond d'un air entendu et comme s'il s'agissait de +l'adverbe: + +--Parfait!... vanille, orange. + +Je lui fus reconnaissant, car il me fit rire. C'était la première fois +que ça m'arrivait depuis trois jours. + + * * * * * + +Je dis au machiniste: + +--Comme accessoires, il nous faudra une cheminée.... + +Il me répond avec ironie: + +--Une cheminée ... au mois de juillet! + +Mais ce machiniste m'en a fait une plus drôle. + +Je le vois arriver avec une chaise originale. + +--Qu'est-ce que c'est que ça? + +--C'est une précaution. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? + +Et me faisant voir la brochure, il me montra ces mots: _Auguste rentrant +avec une grande précaution_. + +Enfin, je vis se terminer cette maudite représentation avec un réel +grand plaisir. Tout avait bien marché, mais c'est égal, si je ne suis +pas devenu fou ce soir-là, c'est que ma cervelle est rudement solide. + +N'importe, quand on me reprendra à organiser une représentation +extraordinaire, on refusera du monde à la piscine Rochechouart. + + + + +LE RUBAN + +_A Aurélien SCHOLL._ + + +Je vous donne en mille à deviner pourquoi mon ami Georges de Senneville +n'a pas fait son volontariat? + + * * * * * + +Inutile de chercher, vous ne trouveriez pas; aussi vous le dirai-je, +tout de suite. + +Georges avait dix-neuf ans, son baccalauréat et ... une maîtresse pour +lui tout seul; aussi comprendrez-vous aisément la grimace qu'il fit, en +recevant un beau jour du mois d'avril, un imprimé portant ces mots: + + CLASSE DE 1884 + + CONVOCATION + +«Le sieur Fernand-Georges de Senneville, inscrit sur les tableaux de +recensement du 1er arrondissement de Paris, est invité à se présenter +devant le conseil de révision, qui se réunira le jeudi 24 avril 1884, à +huit heures du matin, au Palais de l'Industrie (Champs-Élysées) pavillon +Nord-Est, salle du rez-de-chaussée, porte 5, pour procéder à la +formation de la classe de 1884.» + +--Sapristi! En voilà bien d'une autre! Je n'y pensais plus, moi! + +Et la tête baissée, Georges, dans une attitude d'abattement +indescriptible se prit à penser au vernissage, aux petits soupers qui en +sont la conséquence, en un mot à ces mille distractions de désoeuvré. + +Il faudrait donc, pendant douze interminables mois, oublier tous ces +plaisirs, se priver de ces fêtes éreintantes, il est vrai, mais +obligatoires pour quiconque fait partie de ce régiment bizarre et +interlope qu'on dénomme le Tout-Paris! + +Certes Georges était bon patriote dans maintes circonstances, il avait +donné de preuves de son attachement au sol natal; dernièrement encore, +n'avait-il pas à Nanterre fait une conférence sur «le repeuplement de la +France», conférence qui lui avait valu les félicitations et témoignages +de sympathie de la part des notables de la commune? N'était-il pas +membre fondateur de la Ligue des patriotes. Et du reste, il avait de +qui tenir, car dans sa famille on ne comptait que gentilshommes +valeureux et guerriers célèbres: Carolus de Senneville, son grand-oncle, +dont le portrait en pied était le plus bel ornement du grand salon +paternel, n'était-il pas là pour donner un démenti éclatant à l'impudent +qui aurait douté du courage familial? Non, encore une fois, personne +n'ignorait le chauvinisme de Georges comme il se plaisait à dire à +lui-même. + +Mais c'est égal, quitter tout à coup le pantalon étroit pour la large +culotte garance, abandonner les souliers chinois pour les godillots +carrés, troquer son bon lit de plume contre le sommier gouvernemental, +ne plus faire la grasse et réconfortante matinée, ce n'est pas drôle; en +un mot quand on a pris la douce et facile habitude de ne rien faire, et +qu'un beau jour, sans crier gare, on vient vous rappeler que vous devez +servir la patrie, eh bien, entre nous, c'est dur, convenons-en. + +Aussi, l'exclamation ci-dessus n'avait donc rien d'exagéré. + + * * * * * + +Georges alla, tout déconfit, faire part de la mauvaise nouvelle à Lucie, +l'ange blond qui charmait son heureuse existence. + +--Et il n'y a pas à dire: mon bel ami, soupira-t-il, en lui montrant la +cruelle convocation, il faut sauter le pas. + +--Voyons, dit tout à coup son amie, n'as-tu pas de cas d'exemption, au +moyen duquel tu pourrais.... + +--Hélas! non! soupira Georges, j'ai déjà obtenu deux sursis, mon père +vit encore ... bien heureusement. Je suis très bien constitué. + +--Oui, je sais, murmura Lucie, ses jolis yeux baissés, ah! c'est bien +triste! + +--Oui, très triste, en effet, répéta Georges sur le même ton et tout en +pensant à autre chose. + +--Une idée! exclama la jeune fille; si tu te fatiguais beaucoup jusqu'à +demain matin, peut-être qu'en voyant une figure tirée, des yeux battus, +on te croirait un peu poitrinaire et alors.... + +--Ah! bien, ouiche, fit Georges, si tu crois qu'on ne la leur fait +jamais, celle-là! Ils n'y coupent plus, va, et depuis longtemps! + +--Ça ne fait rien, essaye tout de même. + +--Mon Dieu, je veux bien. Voyons, qu'est-ce que je pourrais faire qui me +fatiguât beaucoup et ne fût pas trop ennuyeux. Il y a la marche, oui; +mais ça ne me va pas énormément, sans compter que ça rate quelquefois; +ainsi Gaston, tu sais, celui qui est si pâle, eh bien, Gaston s'était +livré à cet exercice éreintant: le matin il était allé de la barrière du +Trône à Longchamps, à pied; il arrive au conseil frais et dispos, le +visage épanoui, avec des couleurs, le malheureux! + +--Bon pour le service! lui cria-t-on, l'ayant à peine vu. Tu comprends +qu'il ne me sourit guère de juiferranter ainsi pour en arriver à ce +résultat!... Voyons, c'est curieux, je ne vois pas.... + +--Eh! bien, moi, dit Lucie plus rouge qu'une cerise, j'ai trouvé--et +sans chercher beaucoup--un moyen sûr et agréable de te fatiguer.... + +--J'y suis! cria Georges, qui venait de comprendre, un peu tardivement, +entre nous! J'y suis! répéta-t-il par deux fois tout en couvrant de +baisers sa gentille maîtresse. Oh! amour de ma vie, tu as raison, mais +où donc avais-je la tête de ne pas penser à ... + +Eh! bien, je veux préparer les choses de longue main, tiens-toi prête à +six heures, je viendrai te chercher pour dîner. Et fie-toi à moi pour le +programme de notre soirée. + + * * * * * + +Sorti de chez Maire, à huit heures et demie, notre aimable couple se +dirigea du côté des Variétés, où Georges avait loué une baignoire +grillée, s'entend! + +Vous dire qu'aucune réplique des acteurs ne leur échappa serait +peut-être mentir ... leur _attention_ fut un tantinet _distraite_. + +Venus au quart du premier acte, ils partirent au milieu du dernier. + +Légèrement émoustillés par le champagne et les grivoiseries si +chastement lascives de Judic, nos tourtereaux, enfouis dans le fond +d'une voiture, arrivèrent promptement chez eux, animés des meilleures +intentions, je vous l'assure. + + * * * * * + +A la clarté discrètement timide d'une veilleuse opale, Georges et Lucie +s'en donnèrent à coeur joie et se livrèrent à un de ces duels d'où +l'amour sort vainqueur, comme on disait au bon vieux temps. + +Quand on a fini de rire, on peut causer, a dit Lamartine, je crois (je +n'en suis pas sûr). Nos amoureux causaient donc de choses et +autres--surtout d'autres--et s'embrassaient toutes les deux minutes, +pour n'en pas perdre la charmante habitude. + +C'est ici, ô Armand Berquin, qu'il me faudrait ta plume. + +Comme si elle en eût besoin, la coquette Lucie s'était vêtue, pour se +rendre plus irrésistible encore, d'une chemisette dé soie crème, égayée +par endroits de petits noeuds de ruban ponceau! + +Ayant arraché un de ces rubans, elle jouait avec, s'en faisant tantôt un +collier, tantôt un bracelet; à un moment donné, une idée folle la prit. + + * * * * * + +--Mais tu me chatouilles, dit Georges en sursautant; qu'est-ce que tu +fais? + +--Je te décore, balbutia Lucie. + + * * * * * + +--Huit heures! lève-toi vite, tu vas être en retard! + +--Saprelotte! nous nous sommes endormis, dit Georges en enfilant +prestement son pantalon. Adieu, mignonne aimée, à midi je viendrai +immédiatement t'annoncer, heureux ou triste, le résultat. + +Notre conscrit fit irruption dans la grande salle du conseil, comme le +sergent instructeur appelait son nom. Il était temps, pensa Georges, +rassuré à l'idée de n'encourir aucune peine, et passant avec d'autres +camarades, fumistes, clercs de notaire et lycéens, dans une salle +contiguë, il procéda à la toilette de rigueur. + +--Georges de Senneville, à vous! + +Il grimpa prestement sur l'estrade et se mit de lui-même sous la toise. + +Mais aussitôt un formidable éclat de rire retentit, et tous, généraux, +chirurgiens, maire, gendarmes de se tordre dans des convulsions hilares +et nerveuses. + +--Exempté, pour végétation sanguinolente! cria le médecin militaire. + +Georges ne comprenant qu'une chose, c'est qu'on le rendait à sa chère +liberté, sauta comme un cabri sur ses effets et s'habilla sans demander +son reste. + +Mais tout en cherchant la cause du rire fou et spontané qui l'avait +accueilli, il jeta un regard sur lui-même et aperçut, joyeux et +guilleret, le ruban qui flottait toujours! + +Le médecin militaire, ayant sans doute cru à un phénomène bizarre, +l'avait exempté ex-abrupto. + + * * * * * + +Aussi, chères lectrices, ne soyez point étonnées, si le hasard vous +conduit à l'entresol de Georges de Senneville, de voir sur un cadre à +fond de velours noir briller un ruban rouge! + + + + +VIRGO + +_A Paul LHEUREUX_ + + +--Comment? toi, Pétru? dans mes bras! Et depuis quand ici? + +--D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma première visite.... + +--Oui, c'est gentil tout plein, ça. Mais pourquoi diable être retourné +dans ton satané pays qui n'a qu'un tort, celui d'être trop loin du café +Riche? + +--Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de +temps à autre aller se retremper «au pays». + +--Le fait est que tu en avais besoin, après la vie de patachon que tu +menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle +conquête. + +--Allons donc, et qui ça? + +--Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire +languir, ça m'amusera. Eh! bien, apprends, misérable veinard, que c'est +la plus jolie créature que je connaisse. Des yeux à damner les saints du +paradis, des dents à croquer toutes les pommes de ce jardin, des +cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas à plaindre, mon +gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient être à ta place, car +ta future victime fait tourner toutes les têtes en ce moment, Paris +entier s'occupe d'elle, sa photographie s'étale chez tous les libraires +du boulevard.... + +--Ah! vous êtes cruel. + +--Et toi, impatient. En un mot, je parle de ... + +--De? + +--De Pallas! + +--La dame de pique! + +--Non, Pallas, la grande comédienne qui électrise chaque soir deux mille +spectateurs dans _Virgo_, le drame naturaliste qu'on joue actuellement +aux Fantaisies-Macabres. + +--Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se révéler dans la +pièce que vous citez? + +--Oui, mon cher, elle-même. + +--Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu! + +--C'est possible, mais elle a vu ton portrait, là, sur la cheminée, et +s'est écriée tout à coup: «Dieu, le joli garçon!» et l'on sait ce que ça +veut dire quand Pallas s'écrie: «Dieu, le joli garçon!» Heureusement que +tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Pétru, je ne t'ai dit que +l'absolue vérité; vois maintenant ce que tu as à faire, mais tiens-moi +au courant, ça m'intéresse. + + * * * * * + +Neuf heures. Pétru sort de chez Noël en mâchonnant un régalia, et se +dirige lentement du côté des _Fantaisies_, où il est allé retenir dans +la journée l'avant-scène du rez-de-chaussée, côté gauche,--côté du +coeur--attention qu'on remarquera sans doute. + +Au-dessus du théâtre, le mot _Virgo_, écrit en lettres de feu, jette +une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq +lettres enflammées, le coeur de notre ami bat à éclater. + +--Si Pallas était réellement _virgo_, se dit-il, en riant; c'est peu +problable, vu son tempérament volcanique qui est proverbial. + +Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; _Valince, la +beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur +bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau!_ Pétru, après +avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans +la salle, d'un air résolu. + +Le lever de rideau terminé, la claque seule fit son office. + +Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec +indifférence les épaules cachées au fond des baignoires, et cherche +parmi les vieilles gardes les figures de connaissance. + +Mais l'orchestre prélude et le silence se fait aussitôt. + + * * * * * + +Au premier acte, Pallas ne paraît pas; il est même à remarquer +qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'_étoile_ que vers neuf +heures, la salle étant entièrement pleine à ce moment-là. + +Les spectateurs n'écoutaient donc qu'avec une attention relative +l'exposé de la pièce. + +Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparaît dans un costume aussi +transparent ... qu'une profession de foi de député. + +A peine entrée, Pallas aperçut Pétru dont le plastron se détachait +clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle +reprit bientôt ses sens et joua dès lors tout son rôle pour lui. + +Ah! que de passion dans ses scènes d'amour, que de câlineries félines +dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en étaient stupéfaits! +Jamais Pallas n'avait _donné_ comme ce soir-là. + +Lorsqu'au milieu du troisième acte elle adresse une déclaration des plus +brûlantes à Sangor, le jeune premier qui l'a arrachée des mains des +corsaires, ce n'est plus à l'artiste, son partenaire, qu'elle parle, +non, c'est à lui, l'être aimé, qui ne s'en doute peut-être pas. + +O puissance irrésistible de l'amour! + +Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui +a suffi pour ne plus l'oublier. + +Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en pitié en envoyant ce soir, au +théâtre, cet inconnu qui marquera peut-être dans l'existence de la +comédienne. + +Pétru, ayant remarqué le mouvement de Pallas à sa vue, et ne voulant +pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter à l'actrice +un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots: + +«Où et quand puis-je vous voir?» + +A la rigueur, _puis-je vous voir_ eût pu être supprimé; mais il fallait +être correct avant tout, au moins pour la première fois. + +Quelques instants après, la femme aux rubans roses arrive, mystérieuse, +et dit en souriant: + +«Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidélité.» + + * * * * * + +Le lendemain, à l'heure indiquée, Pétru jetait à un cocher cette adresse +ironique: rue de la Fidélité! + +Bientôt arrivé, grâce au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le +Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second étage de +l'actrice. + +Ah! quelle émotion avait Pétru en tirant le cordon de sonnette qui n'en +pouvait mais! + +La porte s'ouvre enfin. + +Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-même, sa belle et luxuriante +toison de cheveux bruns dénoués, rejetés en arrière, et + +... ... Dans le simple appareil + +D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. + +Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comédienne, et ... ... + + * * * * * + +Je n'avais pas revu Pétru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque +avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je +l'avoue, bien de la peine à le reconnaître. + +Ses traits tirés, son dos légèrement voûté, m'impressionnèrent vivement; +mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait +produit sur moi, je changeai tout à coup d'expression et, presque +souriant, lui demandai: + +--Eh bien, mortel! toujours heureux? + +--Ah! mon ami! dit-il en soupirant. + +Et dans ces trois mots, que de regrets, que de désillusions! + +--Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de traître de mélo? Il me +semble que ton sort n'est pas à plaindre. + +--Vous aussi! cria-t-il en m'étreignant le poignet, mais vous ignorez +donc ce que c'est que d'être épris d'une femme de théâtre? Ah! +ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite. + +Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il pût pleurer à +l'aise, Pétru s'épancha abondamment dans mon sein. + +--Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comédie; elle ne peut pas +me dire à table: «Passe-moi le sel», sans vibrer effrontément. Si je +parle d'une cocotte en la blaguant, aussitôt Pallas, prenant une pose +tragique, me commence une diatribe échevelée sur le sort infortuné des +filles livrées à elles-mêmes, et, pour couronner son discours, appelant +à son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me récitant le fameux: + + Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe! + +--Bah! + +--Et tout cela ne compte pas! le plus épouvantable, c'est la nuit; le +jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher! + +Et comme je clignais malignement. + +--Oh! non, vous n'y êtes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez +peut-être, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos--bien +gagné. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me réveille en sursaut, +me disant brusquement: + +--Lève-toi. + +--Hein? + +--Et prends ça. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Racine. + +--Pour quoi faire? + +--Donne-moi la réplique. + +Et nous voilà tous les deux, en chemise, jouant _Britannicus_. + +La première fois, j'ai trouvé ça drôle; dire de la tragédie à deux +heures du matin, dans ce nouveau péplum, c'était original; mais, à la +longue, je me suis lassé de ce plaisir, et j'ai essayé de faire +comprendre à Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement +que d'entendre une partie de la nuit hurler: + + Rome, l'unique objet.... + +A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre à +la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mépris: + +--Bourgeois! + +--Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour +Racine une admiration profonde; mais à quatre heures du matin, j'ai +autre chose à faire que de relire ses chefs-d'oeuvres.... + +Et me voyant sourire, Pétru exaspéré, s'interrompit: + +--Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest! + + + + +LETTRE + + + _Le Havre Sainte-Adresse, 18 août 1885._ + + Cher monsieur Besson, + +Après la tournée de la _Parisienne_, je n'ai eu que le temps de secouer +mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse. + +Je réalise ici le rêve de tous les comédiens: je suis directeur, +directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur +pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas +bien grande; nous sommes ... quatre--deux de chaque sexe--nous jouons +deux fois par semaine; ça n'a l'air de rien? eh bien, c'est énorme. + +C'est énorme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche +(et quel mal pour trouver un répertoire!) + +J'ai donné, jusqu'à présent, _vingt trois pièces en un acte, en treize +soirées (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les Étrennes +d'Édouard_), un petit chef-d'oeuvre que j'ai signé avec Évin, mon +collaborateur du _Lézard_--ayant été redemandés, sans compter +l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues! + +J'ai joué tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles, +Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens, +donc!) + +Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huché à mi-côte de +Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site! + +Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balnéaire +l'agrément de la grande ville qui est là, à ses pieds. + +Et jamais monotone un port de mer! + +Hier, j'ai été voir débarquer des cochons. + +Ce qu'ils ... criaient! + +Pas à la noce, ces compagnons de Saint-Antoine! + +Placés dans une grande caisse, une grue les élevait et les déposait sur +le quai. + +Après tout, ça n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons. + + * * * * * + +Hier, autre réjouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous +ces jeunes gens, en caleçon de bain, se précipitant à la fois dans la +«_mé_» et gagnant le large en cherchant ... à gagner le prix. + +500 mètres à faire! + +Le hasard avait placé à mes côtés le père et la mère d'un concurrent +qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils +paternels. + +--Ne te presse pas surtout, ménage ton souffle et fait des brasses, tu +entends, fais des brasses. + +--Savez-vous que c'est raide, dis-je à la mère, 500 mètres! + +--Oh! monsieur le gas, est marin; à sept ans, il a eu un prix. + +--Oh! bien, vous êtes tranquille. + +--Tiens, regarde ton fils, fait le père, en s'adressant à sa femme, +c'est lui le premier, à présent. Aïe donc! + +Et la mère, tout en le suivant des yeux, faisait les mêmes mouvements +que son rejeton. + +--Jusqu'où va-t-il? demandai-je. + +--Il va doubler la barque où est le drapeau là-bas! + +--Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est égal ce n'est +pas commode de doubler une barque en étant dans l'eau. Enfin!...) + +--Voyez-vous comme il souque! s'écria la mère triomphante. + +--Oh! oui, il souque bien! répétai-je en ayant l'air de comprendre ce +qu'elle voulait me dire. + + * * * * * + +Revenu à terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la +foule enthousiaste. + +--Bébé! exclama la maman en larmes. + +(Bébé avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.) + +--Tiens bois, ça, fieu, fit le père en tendant une fiole de rhum qu'il +venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi. + +Je vous assure que c'était très drôle de voir ce bon vieux couple +embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux +humides.... Il faut dire que j'étais si près de lui.... + +Le plus fort, c'est que, quelques instants après, il recommençait une +seconde course de 800 mètres, et la gagnait haut ... les bras.... + +Et comme en nageant on décrit toujours quelques zigzags, ça lui a fait +environ 1500 mètres qu'il avait dans les jambes à la fin de la journée. +Décidément il est plus fort que moi. + +Et maintenant un mot pour finir: + +Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino +embarrassé vint me demander _quelle heure il fallait peindre?_ + +Et comme je le regardais, prêt à pouffer: + +--Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours à cette +heure-là qu'on regarde la pendule. (Historique.) + + Bien vôtre, + F. G. + + + + +UN CLARINETTISTE + +_A Ph. GILLE._ + + +Dire que l'artiste a pour emblème l'humble violette serait à coup sûr, +une très jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'être pas +positivement exacte. + +On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualité dominante du +monsieur qui fait quelque chose en public. + +J'ai déjà coudoyé dans ma courte existence pas mal de comédiens poseurs, +de chanteurs prétentieux et d'instrumentistes se disant célébrissimes, +mais jamais, au grand jamais, il ne m'a été donné de voir un type aussi +achevé, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet été ... à +Galet-sur Mer. + +Sourdinoff (c'est son nom ... ou à près), clarinettiste aussi décoré que +chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un «concert instrumental +et spirituel» au casino de la station balnéaire précitée. + +Les plaisirs nocturnes étant plus que rares dans cette oasis de la +Normandie, à l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs +allèrent en foule retenir leur place à cette cellule vitrée dénommée: +Casino. + +La plage entière se fit inscrire. + +Pas de périphrases atténuantes: le concert fut assommant! + +Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez +vous-même: + +Première partie: ouverture _exécutée_ par un vieux monsieur payé 80 fr. +par mois pour éreinter l'ivoire de la maison Pleyel, à faire s'agiter +les pieds énormes de nos chers voisins, les Anglais. + +2º Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, dérangés +par Sourdinoff et joués par l'auteur. + +Entr'acte. + +Réouverture de plus en plus massacrée ... exécutée par le bon vieillard +«qui n'avait jamais travaillé devant un aussi bel auditoire» et, pour +finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le bénéficiaire! + +Ah! le criminel! marche funèbre et guerrière, valse, tarentelle, pas +redoublé, mélodie, galop, rien ne manqua. + +Et, comme heureux de ne plus être oppressé par le poids de ce programme, +le public, à l'issue de la soirée, applaudissait timidement; ce +Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier +numéro! + +Il se bissait, l'infâme! + +Je me disposais, joyeux, à regagner mes lares (vieux style) quand un +voisin de table d'hôte, vint me dire: + +--Venez féliciter Sourdinoff. + +--Hein? + +--Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et +compte sur vos compliments. + +--Mais ... + +--Voyons, ça vous coûte si peu, et ça lui fera tant de plaisir! + +Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en +art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en +le félicitant, était pour moi peu réjouissante. + +Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste--ça fait +trop de bruit--je suivis notre ami commun. + + * * * * * + +Nous arrivâmes au moment où une grosse dame disait avec admiration à +l'instrumentiste: + +--Vous devez avoir bien soif! + +Les présentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues: + +--... Succès réel ... public charmé ... devez être content ... mais le +disciple de Christophe Denner m'arrêtant tout à coup, me dit avec un +sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer: + +--Ah! cher confrère (pourquoi m'appelait-il confrère, moi qui ne souffle +dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'étranger pour remporter ce +qui s'appelle des succès prodigieux. Je ne parle pas, là, des couronnes +qu'on vous lance, des palmes qu'on vous décerne, des médailles qu'on +vous offre, des décorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout +cela n'est rien, auprès de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime, +voyez-vous, il n'y a encore que ça! C'est à qui vous approchera! Les +ducs, les princes considèrent comme un honneur insigne de vous serrer la +main. + +--Ah! bah! fis-je, ahuri. + +--Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une +aventure qui m'est arrivée dernièrement, à Potsdam. + +Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succès!... enfin, +je passe. La marquise de Pigalska y assistait. + +Enthousiasmée de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle, +une petite soirée et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je +consentis. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public était +composé de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes +auditeurs étaient assurément inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais +donc jouer là, devant un parterre de princes. + + * * * * * + +Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais à +commencer lorsque je m'aperçus que Pédali, mon accompagnateur n'était +pas là. Lui! un garçon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir +eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur +lui, ce soir-là. Je m'excusai de mon mieux auprès de la marquise, lui +assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que +de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me +faisais point entendre. Mais, à l'idée de son monde vainement réuni, de +sa soirée manquée, ma noble hôtesse soudainement devenue pourpre, +s'adressant à la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable +quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairière, que cet +honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se récusa. +J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarré, absolument correct +dans son habit noir, s'avança vers moi et me dit: + +--Mon Dieu, monsieur, j'ai joué souvent pour me distraire la fantaisie +de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre. +Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie. + +Après une demi-seconde d'hésitation, j'acceptai et n'eus pas à m'en +plaindre car mon accompagnateur improvisé me seconda merveilleusement. +Le morceau eut un succès écrasant, comme d'habitude. + +Je demandai à mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier +moi-même, il me répondit: + +--Venez demain à cette adresse; je serai heureux à mon tour, de vous +redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent. + +Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez. + + * * * * * + +Le lendemain, ma voiture s'arrêtait devant un magnifique hôtel. + +Une cloche m'ayant annoncé, un valet m'introduisit dans un salon +superbement orné quoique sévère, et quelques instants après, apparut le +maître de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la +marquise Pigalska. + + * * * * * + +Ma modestie m'empêche de vous répéter notre conversation, à l'issue de +laquelle je pris congé de mon mystérieux interlocuteur en lui demandant +toutefois à qui j'avais l'honneur de parler. + +--Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagné la veille? + +--? + +--C'était Bismarck!!! + + + + +LES COMMANDEMENTS DU COMÉDIEN + +_A. V. REGNARD._ + + + Chez un directeur te rendras, + Pour avoir un engagement. + + Dans son cabinet, tâcheras + D'être «refait» médiocrement. + + Tout d'abord, tu ne signeras + Que pour deux années, seulement. + + Toujours en vedette seras, + Seul et très gros, turellement. + + Une loge salubre auras, + A l'entresol, sur le devant, + + Le jour tu ne répéteras + Qu'après midi, jamais avant. + + Aux claqueurs, tu commanderas, + De t'applaudir fort, tout le temps. + + Aux ouvreuses ordonneras + De dire: Il a bien du talent! + + Le spectacle fini, crieras + Ton adresse assez bruyamment: + + Alors, veinard, remarqueras + Jeunes filles et leur maman.... + + * * * * * + * * * * * + + Mais de ça tu n'abuseras, + Vu ton petit tempérament. + + + + +LETTRE + +_A E. BENJAMIN._ + + +Nous _exploitons_, comme vous le savez, le grrrand succès parisien: _La +Mission délicate_. + +Après avoir joué tour à tour à Versailles, Chartres, Rennes, Nantes, +Angers, Saumur, Angoulême, Libourne, Périgueux. (Entre parenthèses, nous +avons mangé, à Rennes, des pâtés de Chartres, où nous avons bu du +guignolet d'Angers, que nous n'avons pu nous procurer dans sa ville +natale). Après le pays de M. Ballande, nous avons filé vers le Midi. + +Ah! le Midi! en voilà une mine d'observations! + +C'est là que nous en avons vu, des types! et entendu, des ... réponses! + +Sont-ils convaincus ou feignent-ils de l'être? En tout cas, ils sont +bien amusants, ces bons Méridionaux, mes doux compatriotes (je suis +Bordelais). + +Quelle réputation surfaite que la vivacité des gens du Sud! Ils sont +vifs, oui, en paroles, mais autrement.... Té, pourquoi se presser, hé? + +Je vais copier pour vous quelques réponses que j'ai crayonnées au fur et +à mesure que je les entendais. C'est sans suite ni cohésion, mais +excusez-moi, je vous écris pendant un entr'acte (oh! quel métier!) + +Ah! une recommandation auparavant: + +Prière de lire avec l'_accint_ sans cela, le mot n'a plus de saveur. + +A P..., un de nos camarades entre chez un chapelier, en lui désignant +un manille: + +--Combien ce chapeau? + +--Sisse cinquinte et il vous va, hé? + +--Mais il n'entre pas. + +--Naturellement, il se fera à la tête! + +Est-ce joli! mais ce qui l'est davantage, c'est que mon copain a acheté +le couvre-chef! + + * * * * * + +A l'hôtel où nous étions descendus, à Cahors. + +Nous rentrons à minuit. + +--Garçon, avez-vous une allumette? + +--Non je ne fume pas! + + * * * * * + +Et je vous répète, le seul mérite de ces mots, c'est qu'ils sont +absolument _vrais_. A Dax, le pays de la fontaine d'eau chaude, nous +allons prendre un bock dans un café-concert (genre _Ambassadeurs_,) et +tout en dégustant, nous demandons au patron: + +--Eh bien! ça va-t-il un peu les affaires? + +--Heu! heu! + +--Vous n'êtes pas content? + +--Si, mais c'est très dur; ici, les femmes sont usées tout de suite; +pour bien faire, il faudrait _changer le bétail_ tous les huit jours. + + * * * * * + +Et à Nîmes, cette réponse que nous fit une hôtelière: + +--Comment, dix sous, ce café? + +--Té, je vous ai servis dans des petites tasses! + +Elle n'est pas dans un sac, celle-là, hein? + + * * * * * + +A Mont-de-Marsan. + +Au théâtre, absence totale de luminaire. + +--Eh bien, où est le gaz? + +--Ah! c'est une nouvelle Compagnie qui est en train de changer les +tuyaux, vous en aurez quand les magasins seront fermés. + +(Ils ferment à onze heures et demie, nous avions fini.) + +Et le plus amusant, c'est que dans la journée, étant entré dans un +bureau de tabac pour allumer un cigare, et m'étonnant de voir le petit +tube de caoutchouc éteint, je reçus cette réponse: + +--Ah! c'est que ce soir il y a théâtre! + + * * * * * + +Je m'aperçois, mon cher ami, que je dois être terriblement monotone et +ennuyeux, aussi vais-je terminer cette nomenclature par cette dernière +méridionalerie: + +Nous dînions, à Pau, à table d'hôte, quand un compatriote du bon roi, +nous entendant dire que nous allions de Tarbes à Cahors, nous dit à +brûle-pourpoint et tout en vinaigrant sa salade: + +--Vous allez de _Tarbeuss_ à _Cahorss_? + +--Oui. + +--Eh bien il faut _vinte_ heures. + +--Hein! + +--Oui, oui, _vinte_ heures. + +--Mon Dieu, monsieur, dit l'un de nous, cela n'est pas possible, nous ne +partons demain qu'à neuf heures et nous jouons, le soir. + +--Sapristi, je le _sé_ bien, j'y _vé_ sans cesse. + +--A pied, alors? + +--Non, en voiture! + +Voyez-vous ce monsieur qui se figurait que nous voyagions _en voiture!_ + +Je termine en suppliant les Méridionaux qui pourraient lire cette lettre +de n'en pas vouloir au signataire qui, orfèvre lui-même, apprécie à sa +juste valeur ce pays qui a donné tant d'illustrations politiques et +artistiques à la France. + +Tout à vous, mon cher Benjamin. + + F. G. + + + + +LES TOURNÉES + +_A A. DUPRÉ._ + + +I + + Mon Dieu que c'est donc amusant + De faire en été des tournées! + On s'en va leste, insouciant; + Mon Dieu que c'est donc amusant! + On croit rapporter de l'argent, + De l'argent pour beaucoup d'années, + Et l'on revient comme Gros-Jean, + Mais c'est amusant les tournées! + + +II + + Or, on choisit ses compagnons. + Lorsque l'on fait un long voyage + Il faut éviter les grognons: + On choisit donc ses compagnons. + Je vais du côté des chignons, + Avec eux je fais bon ménage. + J'aime les visages mignons + Lorsque je fais un long voyage. + + +III + + Puis un paysage est charmant + Quand on le voit près d'une femme! + Il est plus bleu, le firmament, + Le paysage est mieux vraiment; + On se regarde tendrement + La nature épanouit l'âme.... + Qu'un paysage est donc charmant + Quand on le voit près d'une femme! + + +IV + + Le chemin de fer rend joyeux + Et vous met d'humeur folichonne, + Constamment admirer les cieux + Rend le morose très joyeux; + Avec les employés au mieux + On plaisante, on rit, on gasconne; + On les appelle tous «mon vieux» + Dam! l'humeur est très folichonne. + + +V + + On descend dans de bons hôtels + Dont les draps sont parfois humides, + Mais de tous temps ils furent tels; + En province, oh! les bons hôtels! + Où donc le confort des castels? + On rit de nous, gens trop timides, + Acceptant les affreux Vatels, + Ainsi que les vieux draps humides! + + +VI + + Dans la rue, on dit: Les voilà, + Les Parisiens! quel spectacle! + Sur nos pas, on pousse des ah! + Et l'on chuchote: Les voilà! + Mais nous, plutôt, disons: Holà, + Les voyant de notre pinacle, + Jamais on n'eût rêvé cela, + Les provinciaux, quel spectacle! + + +VII + + Et puis, comme l'on est gobeur + Quand on est loin du café Riche! + Ou trouve tout bon, tout meilleur, + Mon Dieu, comme l'on est gobeur! + O Parisien de malheur! + D'emballements tu n'es pas chiche, + A l'avenir sois moins gobeur + Eloigné de ton café Riche. + + +VIII + + Au retour, ils sont tous guéris + Les bons amateurs de tournées; + Avec joie ils voient leur Paris, + Au retour, ils sont tous guéris! + Ils n'en sont certes pas marris + En voilà pour plusieurs années! + Ils sont absolument guéris + Des interminables tournées. + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + +Nos acteurs en tournée +Le sac de Géronte +Concert-express +Une réception +Déception +Ténor et prestigiditateur +Les extra +Un impressario +Un concert à Athis-Nous +Les médecins de Molière +Les animaux au théâtre +Rien de nouveau +Billet de faveur +Chez Momus +Un chanteur commerçant +Le concert de la place de la Bourse +Sans le vouloir +Les souffleurs +Une maladie de peau +Lettre +L'acteur réaliste +Lamentations de Boieldieu +Un drôle de couple +Lettre de Jeannine à Suzanne +Les tics +Les vacances d'un comédien +33, boulevard Haussmann +Un père +Une représentation extraordinaire +Le ruban +Virgo +Lettre +Un clarinettiste +Les commandements du comédien +Lettre +Les tournées + +FIN DE LA TABLE + + + + + + +End of Project Gutenberg's Galipettes, by Félix Galipaux (1860-1931) + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12665 *** |
