diff options
Diffstat (limited to 'old/12331-8.txt')
| -rw-r--r-- | old/12331-8.txt | 4774 |
1 files changed, 4774 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/12331-8.txt b/old/12331-8.txt new file mode 100644 index 0000000..00c1b8d --- /dev/null +++ b/old/12331-8.txt @@ -0,0 +1,4774 @@ +The Project Gutenberg EBook of Contes à la brune, by Armand Silvestre + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes à la brune + +Author: Armand Silvestre + +Release Date: May 12, 2004 [EBook #12331] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À LA BRUNE *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +ARMAND SILVESTRE + + + + +CONTES + +A + +LA BRUNE + + +_Illustrations de Kauffmann_ + + + + +A.C.L. + +_Je dédie ces contes à la très belle qui les a inspirés. Je les +publie pour les lecteurs fidèles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y +retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce +qui y est profond et sincère. + +La mélancolie et la gaîté s'y sont mêlées d'elles-mêmes, puisque ce sont +des contes d'amour et que l'amour est, à la fois, le suprême tristesse +et la suprême joie._ + +ARMAND SILVESTRE. + +Juillet 1888. + + + + +[Illustration] + + + + +L'HYMNE DES BRUNES + +_A Catulle Mendès._ + + +Vous doutiez-vous, mon cher Mendès, que vous soulèveriez l'ire des +brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voilà confondu dans +un même anathème avec Maizeroy, également convaincu de n'aimer que les +toisons dorées baisant l'ivoire des épaules. Or voici que les porteuses +de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoréen, ont élevé +vers moi leur plainte et m'adjurent d'être leur champion contre vous. +Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer +m'arrive de par delà la Méditerranée, comme un alcyon dont l'aile s'est +trempée au flot salé. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datée +de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous +y trouveriez certainement le sort d'Orphée qui n'eut d'autre tort +peut-être que de trop pleurer devant la beauté farouche des Ménades, les +charmes dolents et baignés de mélancolie d'Eurydice. + +Par quoi ai-je mérité d'être ainsi choisi pour défendre la splendeur +sombre des crinières faites de nuit et pour répéter aux échos le doux +vers Virgilien: + + Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur. + +où est chantée la saveur de la noire airelle? Sans doute par la +sincérité d'un passé amoureux qui demeura, en effet, presque constamment +fidèle à la beauté brune, malgré quelques excursions dans les champs de +blés tout noyés de soleil vivant. Je ne blasphémerai pas cependant vos +charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et à +qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel où +presque tout me fut torture. La vérité est que mes vraies douleurs et +mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en +elle le secret horrible de mes désespoirs et de mes joies, dont le pied +triomphant m'écrasa le coeur, est coiffée d'un casque d'ombre; et cela +est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en célébrant ses +splendeurs cruelles. + + * * * * * + + Plus souples, plus légères que les fils dont la nuit + Tisse le voile obscur où son front se recèle, + Et plus enveloppants sont les cheveux de celle + Vers qui mon seul espoir désespéré s'enfuit; + + Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit, + Leur magnifique éclat sous ma lèvre étincelle, + Comme, dans le ciel noir où l'ombre s'amoncelle, + Des étoiles le choeur soudain s'allume et luit. + + Comme dans un linceul vivant et que soulève + Chacun des battements où se rythme mon rêve, + Dans leur réseau divin j'ai mon coeur enfermé. + + Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie, + Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie + Le doux et cher fardeau de leur flot parfumé. + + * * * * * + +O vous qui portez le signe redoutable des défaites innombrables de mon +coeur, Sulamites aux tempes nimbées d'ébène, je dirai, puisque cela vous +amuse, l'ineffable torture où me mit la contemplation de vos grâces +triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un +Pactole de lait où palpitent, ça et là, des parcelles de soleil; tandis +que tout est gaieté dans le printemps rose de leurs joues, l'éclat +de votre peau, à vous, est comme tissé de rayons de lune, de rayons +d'argent pâle où frissonnent les mystères sacrés de la nuit, et votre +pâleur mate, votre pâleur divine semble avoir besoin de notre sang +pour y boire les chaleurs inquiètes de la vie. C'est lui qu'aspire +silencieusement le baiser de vos lèvres froides, tragiques amantes dont +le sourire même cache d'invisibles morsures. Sur les épaules doucement +veloutées de vos rivales semble toujours flotter une lumière d'aurore; +ce sont les clartés stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre +poitrine où la transparence des chairs fait courir le réseau bleu des +veines, le réseau d'azur pâle qui se perd dans le marbre. Tandis que +la beauté des blondes est comme un éternel appel au plaisir, votre +attirance, à vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour +beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guère pour +vous moins de haine que d'amour, ô vous qui m'avez traîné dans les +géhennes, femmes au front lilial encadré de flottantes ténèbres! + + * * * * * + +Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce: + + Comme le vol d'une hirondelle, + Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux, + Double, en passant, une ombre d'aile, + Se dessinent tes noirs bandeaux. + + Leur ombre jumelle se joue + Sur le ciel de ton front qui luit, + Et jusqu'aux roses de ta joue, + De sa corolle étend la nuit. + + Avant que l'hiver n'effarouche + L'oiseau fidèle, si tu veux, + Je poserai longtemps ma bouche + Au sombre azur de tes cheveux. + + * * * * * + +Mais, au fait, si celles qui m'ont élu pour plaider contre vous, ô +Maizeroy, ô Catulle, étaient ce que nos aïeux appelaient des: «brunes +piquantes»! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de +simples «brunettes!» Ah! que j'aurais été daubé dans ma défense et comme +je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua +Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris à la beauté du Diable. Je +m'en tiens encore à celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le +seul dont je l'honore. Au cas où ma religion aurait été indignement +surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi: + + La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles; + Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil: + C'est cette ombre jumelle et ce double soleil, + Que celles que je sers doivent porter en elles. + + Et je leur veux aussi les grâces solennelles + Des déesses d'antan sortant de leur sommeil. + Car mon esprit païen au ciel même pareil, + Ne resplendit qu'au choc des beautés éternelles. + + Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs; + Mes bras ne s'ouvrant bien qu'à la rondeur des flancs + Dont le marbre vivant s'élargit en amphore. + + Telle est la Femme au corps par mon désir mordu + En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu + Et dont l'amour cruel sans trève me dévore! + +[Illustration] + + + + +I + +CONTES DE PRINTEMPS + + + + +[Illustration] + + + + +LA PREMIÈRE DU PRINTEMPS + + + C'est la première du Printemps + Au théâtre de la Nature, + +comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique féerie des +Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la première +du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenêtre, plein +d'espérance, et la referme, aveuglé par la neige. Encore un mensonge de +ce méchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de +Pandore, devant que chaque année soit finie, l'émissaire quotidien de +l'administration des Postes! Voilà un cadeau qui m'ennuie! D'abord +c'est le signal de tous ceux que j'aurai à faire sous le nom futile +d'étrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement +le catalogue de tous les ennuis à venir. Tous les jours de terme sont +marqués là et tous les jours d'échéance, toutes les nuits sans lune et +tous les jours sans gaieté! Il faut avoir été bien constamment heureux +pour aimer à prévoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants à Dieu +de nous céler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle à l'oubli, +qui peut seul consoler de vivre. Il ramène les anniversaires où l'on +pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont +ceux où on voudrait que le temps arrêtât sa course. C'est par décence +que l'Écriture prétend que, ce fut à l'occasion d'une bataille, que +Josué lui en donna l'ordre. S'il n'était pas le dernier des imbéciles +(et nous en avons connu beaucoup d'autres après lui) et s'il était +vraiment investi de ce féerique pouvoir, j'estime qu'il en a dû profiter +pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ô ma chère, le vol de +l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rêve et +mon voeu inexaucé. Mais il semble que son aile est plus rapide encore +quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce +calendrier qui nous prend au flanc comme un éperon! Et puis, j'ai encore +contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigné citer, dans +sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que +celui-ci ait été un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai établi +d'après les légendes. En revanche, sainte Beuve y est nommée, car +c'était une bien heureuse que le célèbre écrivain avait pour patronne, +ce qui lui donna un goût immodéré des femmes durant toute sa vie. Tandis +que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la +province, quelle injustice on nous fait à tous deux! + + * * * * * + +L'impunité dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achèvent +volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge à la femme qui la +leur a procurée porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie, +longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouillées_, +appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxène Boyer des +_conciliantes_ (avouez que le mot était joli et bien trouvé) vivent +maintenant sous un véritable couteau de Damoclès. Leur sommeil coupable +est peuplé de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espère, +de celle terreur, et le dégoût viendra à beaucoup de ces dames d'une +carrière qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour +un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris +cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de +décapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses +salaires honteux; ils massacrent en même temps ses domestiques et les +enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la +même occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de +l'homme que la police cherche partout où il n'est pas, avec le flair de +ses fins limiers, le concierge de la maison où s'est commis le crime et +toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'était présenté au +moment de sa fuite, il n'eût pas hésité davantage à leur trancher +le chef. J'en conclus que les immeubles où ces dames loueront des +appartements deviendront dangereux à leurs voisins. Il y a là une +question de risques locatifs, au moins aussi considérable que pour +l'incendie et qui donnera à réfléchir aux gens prudents. Nos aïeux +étaient plus sages qui ne laissaient pas «divaguer», comme disent les +maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants, +les personnes faisant le métier de ramener chez elles les voyageurs, les +rufians et les rôdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre +elles et comme cloîtrées dans de profanes couvents où habitait la +félicité antique. _Hic habitat félicitas_. La mode de ces maisons de +retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignité +des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens +raisonnables. Car il eût suffi d'un peu d'imagination et de luxe +oriental pour en faire la réalisation du Paradis de Mahomet sur la +terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vidées a été comme une +terre grasse et féconde pour le vice qui y a pullulé. Ah! comme les +Romains et les gens d'Herculanum étaient d'autres artistes et d'autres +philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protéger les jours +(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs +colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer à nouveau. +Elles ne chômeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez être +tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans +l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrès. + + * * * * * + +Que l'homme s'exagère volontiers ses maux, et comme il se plaindrait +moins de sa destinée, s'il considérait plus souvent les sorts pires que +le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'étude de l'histoire ne +devrait nous servir qu'à connaître ces exemples monstrueux de déveine, +chez certains héros, qui font dire aux gens raisonnables: «Enfin! en +voilà un qui était plus malheureux que moi!» Ce serait une excellente +leçon de philosophie résignée, puisqu'il est entendu que, par une sage +ordonnance de la Providence, nous sommes tous destinés à souffrir plus +ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos révoltes à la +part d'ennuis qui nous est faite. + +Cette réflexion mélancolique me vient du bruit que font messieurs les +bookmakers à propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont +ils viennent d'être l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que +presque tous habitent, exhaler leur colère le long du fleuve, comme +les Hébreux à Babylone ou comme les damnés au bord du Styx. Le grand +gémissement entendu dans Rhama n'était qu'une musiquette de quatre sous +auprès de la douloureuse symphonie dont ils régalent les oreilles. A les +entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le +gouvernement. C'est comme si c'était déjà fait! Ceux-ci geignent et +ceux-là clament; tous vocifèrent et se démènent. On a osé toucher à un +des corps les plus respectables de l'État moderne et secouer, dans leur +personne, les assises de la société!... Que leur a-t-on fait pourtant, +bon Dieu! Retiré tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur +servait qu'à ficher en terre pour faciliter leurs opérations. + +On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'étaient tués de +désespoir. Eh bien, si, dans les champs Élyséens d'un monde meilleur, +leurs ombres toujours gémissantes rencontrent l'ombre éternellement +mélancolique d'Abélard et que le grand érudit entende le sujet de leur +plainte, quel ironique sourire sur ses lèvres où le nom sacré d'Héloïse +brûle encore, et quel regard de dédain dans ses yeux abaissés! + + * * * * * + +--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chère! C'est le Printemps! + +Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant, +comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dénouée, les coudes +sur les genoux et les mains ramenées vers la flamme qui fait courir, +dans leur transparence délicate, de délicieux petits reflets roses. Et +je vous répète: + +--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas? + +Alors vous fermez les yeux, sans toujours me répondre, et j'imagine que +mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son +indécis, comme une romance lointaine dont les mots échappent et dont +l'air seul parvient jusqu'à vous, vague et mêlé dans le vent. Mais ces +mélodies inconsciemment perçues ont le don d'évoquer les visions et +les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous +recueillir dans le rêve des verdures renaissantes, des violettes bordant +les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues +promenades sous le soleil tiède déjà, de toutes les splendeurs en +boutons dont la Nature devait être parée aujourd'hui, si mon almanach +n'avait effrontément menti! Vous ne rêvez pas tant que cela, mon âme. Le +Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs où +vous aimez à vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout où vous +êtes? Et ne pouvons-nous pas chanter là comme dans les bois, et chaque +jour, tant notre joie s'y renouvelle: + + C'est la première du Printemps + Au théâtre de la Nature! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MIMOSAS + + +Comment ne pas songer qu'ils viennent de là-bas où la terreur et +l'effarement ont marqué la fin des jours de gaieté carnavalesque, +ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes +promènent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies +des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifférente à nos misères! +Tandis que la fourmillière humaine s'éparpillait affolée, croyant +encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles, +s'épanouissaient dans la sérénité du matin, sous cette première +blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel. + +La mythologie grecque, qui savait si bien mêler aux fables grandioses +les plus exquises imaginations, n'avait pas dédaigné de chercher une +légende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon, +dont je vous ai dit, un jour, le joli poème des lilas. L'Orient est +plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chère, +et constate l'infériorité de notre imagination à ce sujet. Ce n'est pas +assez pour moi de comparer sans cesse les lys à vos doigts et les roses +à votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'étaient pleins que de +ces choses-là. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys +n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de +votre main, et vos lèvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus +les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui, +si belles que soient les fleurs, sont encore à l'humiliation de la +femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une +mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais, +entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment +contemplées, évoquent mille images diverses, comme vous le savez bien, +vous qui passez des heures entières en contemplation devant un myosotis. + +Voilà ce que j'ai rêvé, moi, il y a quelques jours devant une branche de +mimosa. + + * * * * * + +La Méditerranée et son bleu manteau couchés sous le ciel, par un soir +d'été plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une île aujourd'hui +disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile à préciser, +puisqu'on a aimé toujours,--deux amants goûtant l'extase de cette heure +mystérieuse où s'ouvre le jardin des étoiles. L'île est proche de la +terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de +leurs âmes. Vous souvient-il que nous avons souvent rêvé d'une thébaïde +pareille, où rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des +banales gaietés? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les +vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siècle +lointain ils ont vécu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a, +comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit répandue sur +la double colline de neige de ses épaules; comme vous, elle a le profil +fier de la race élue, et, comme vous, je ne sais quel éclat fatal de +pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long +du flot qui chante, tout en poussant jusqu'à leurs beaux pieds nus, son +écume pareille à des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir +exile des hautes mers passent au-dessus de leurs têtes avec un doux +balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature +autour d'eux, dans ce magnifique paysage sérénal où leurs ombres +grandissent et bleuissent, à mesure que la lune se lève, la lune +mélancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisée. + + * * * * * + +--Que la vie est douce ici, ma bien-aimée! fait l'amant, rompant soudain +le silence. + +Et elle lui répondit, comme quelqu'un qui se réveille: + +--La mort serait plus douce encore, car elle nous réunirait pour jamais. + +Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs âmes s'y +mêlaient, ils y mesurèrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne +pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalité, par delà le trépas, qui +nous dévore ne nous vient que de l'amour. + +--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais +tout cela pourrait disparaître que, si tu me restais, je n'y prendrais +même pas garde. + +Elle lui répondit: + +--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton +amour. + +Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltées, s'immatérialisait +leur pensée dans un rêve où s'anéantissait l'univers. Ils sentaient bien +qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur était rien ni à l'un ni à +l'autre, que tout pouvait s'écrouler autour d'eux, mais non pas rompre +l'invisible chaîne que leurs lèvres tendues dans un baiser suprême +allaient fermer. + + * * * * * + +Jamais la sérénité du ciel n'avait été si grande dans aucune nuit d'été. +A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes +en un sillon d'argent. Les étoiles y posaient leurs images apaisées, +comme des oiseaux lassés dont le vol s'arrête sur un arbre où ne passe +pas le vent. Non, jamais, une telle sérénité du firmament n'avait +enveloppé toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis +un choc sous les pas. La mer soulevée et hurlante. Un bouquet de feu +montant dans l'air avec un fracas épouvantable et, plus loin, par delà +la rive, quelque Vésuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumée +de soufre.... Plus d'île charmante! Plus d'amants soupirant une idylle +dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaité, la même +flamme avait mêlé leurs esprits pour les emporter au ciel! + +Au printemps qui suivit, sur la plage où étaient retombées quelques +terres de l'île dispersée, une fleur nouvelle fleurit, semblant un +bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'était le +mimosa où respire encore l'âme douce et fidèle de ces amants fortunés! + + * * * * * + +Et pour finir moins tristement, ma chère, que par cette sombre légende: + + Vous connaissez la fleur légère + Bordant le flot bleu qui s'endort? + On dirait que, sur la fougère, + Le soleil tombe en neige d'or. + + Comme un panache de fumée + Que le couchant teint de safran, + Comme une poussière embaumée + Que pousse la brise en errant, + + Elle monte dans l'air humide + Où le flot roule un souffle amer, + Et mêle son parfum timide + Aux âcres senteurs de la mer. + + Elle flotte parmi l'espace + Où l'oranger tend ses bras lourds; + L'aile du papillon qui passe + Y met un fragile velours. + + Mimosa! presque un nom de fée! + Quelque naïade, assurément, + S'en étant autrefois coiffée, + Parut plus belle à son amant. + + J'aime cette fleur parfumée + Au souffle furtif et coquet, + Pour ce qu'une main bien aimée + Un jour en portait un bouquet. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +LE BUIS + + +Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous +devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot +nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par +groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale +d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin +les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde +assurément, mais d'une société plus provinciale que la province +elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le +bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle +providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de +l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer +en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets +secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les +notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement +assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire +cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils +applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour +les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils +se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne +songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent +dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur +redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est +qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits +verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela, +la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois +opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous +ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis +sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui +n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé. + +--C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant +auprès de moi. + +Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous +fait! + + * * * * * + +Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord: +Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me +monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde +d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix +d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église +tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies, +sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens +d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je +me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me +vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans +ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi +d'étonnant? + +Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses +études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de +meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids +de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église; +quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures +naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du +nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après +les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment +quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables? +N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé? + +En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma +vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité +prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais +fièrement au retour de la grand'messe. + + * * * * * + +Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte +remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions +disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était +un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui +n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette +consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité +n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que +celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et +dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini, +comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur +de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir +un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de +la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche +de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne +horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine +vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous +éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y +avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui +leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était +toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect +mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes +les formes accessibles à nos sens et à notre esprit. + + * * * * * + +Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis +dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé +par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que +j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces +pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le +déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors, +mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie, +avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en +échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté +avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère +âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez +données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un +souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PROSE DE PÂQUES + + +Tandis que, dans mon jardin, déjà, une verdure tendre suit, d'une vapeur +d'émeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de +petites grappes de rubis se dégagent des feuilles pâles et serrées, que +les pousses nouvelles des fusains nuancent de flèches jaunes leur masse +sombre, qu'à terre les bordures s'émaillent, épaissies, piquées çà et là +de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand +peuplier encore marqué au sceau de la désolation hibernale. Son tronc +noir monte droit dans le ciel et se sépare très haut en brins formant +comme un fuseau déchiqueté. Ces petites lignes noires et précises +tracent, sur l'azur indécis d'avril, comme un dessin à la plume, une +façon d'arabesque extrêmement délicate. Sur un point seulement, une +touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pâté comme en pose sur +leur cahier la maladresse des écoliers. Au premier abord, vous croiriez +le gui sacré que nos aïeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe +d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et +silencieuse du matin, le rêve évoque volontiers l'image de Velléda la +vierge aux jambes nues, le corps agité de prophétiques frissons, et, +plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, méditant les +destins obscurs de la terre douce et féconde où s'achèvent les gloires +de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces +tutélaires génies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la +pitié marquait d'un signe les peupliers et les chênes, patrons agrestes +des ancêtres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines! + +Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres détails, le petit coin +de nature où je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre +accrochée à la nervure tourmentée de l'arbre éploré, dont les souffles +mauvais de la lune rousse courbent la tête flexible. J'en ai vu partir, +l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volée de ramiers, de +ces ramiers confiants de banlieue que l'inexpérience des chasseurs +dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protégera la +crainte salutaire des dommages et intérêts. C'est un nid de l'autre +printemps qui est là, un nid où chuchotèrent beaucoup d'angoisses +et beaucoup de tendresses, un nid abandonné, dont les feuillages +renaissants voileront bientôt la mélancolie, comme les espoirs nouveaux +où s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaieté, sans que +celles-ci en demeurent moins attachées au plus solide de notre être, au +plus vivant de nos entrailles. + + * * * * * + +Par quelle association bizarre de pensées, par quel caprice de +rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gîte délaissé, +flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les +boutiques fastueuses où l'oeuf pascal, sous toutes ses formes, +emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge +qui constituait, dans notre enfance, le plus économique des présents. +Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but +coupable d'en augmenter le prix, découpaient sur les plus beaux, avec la +pointe d'un canif, le portrait d'une cathédrale. Mais l'oeuf nouveau, +l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le café +des étrennes dont le petit Noël avait été l'apéritif, invention des +petites dames plus que des mères de famille, joie des cocottes beaucoup +plus que tranquillité des parents. De tous les arts qui ont progressé +dans le siècle, celui de demander est certainement un des mieux +partagés. Ce temps a été dur pour les fois réconfortantes et les +illusions généreuses, mais il a beaucoup fait pour la quémanderie. Il a +tué les nobles colères, mais il a perfectionné le pourboire. Le laurier +a symbolysé certaines époques. La carotte servira d'emblème à celle-ci. +Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que +la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idée de réglementer +cette mode qui me convient moins et lui ôte, pour moi, beaucoup de sa +poésie. + +Oeufs sur oeufs derrière les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs +d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de +l'oeil des mammouths immenses récemment découverts et qui nous prouvent +que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau +recroquevillée d'un monde qui s'éteint. Est-ce que l'univers va finir +dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises +inouïes. Boîtes à jouets ou boîtes à bijoux. Plus rien de l'ancienne +légende qui donnait un sens particulier à cette nature de présents. + +Et, malgré moi, je me détournais de ces chapelets insupportables aux +grains inégaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans +le grand peuplier de mon jardin, le nid désert que mouillaient les +giboulées, le nid que n'agitaient plus de craintifs frémissements +d'ailes. Et cette antithèse prenant d'étranges proportions dans mon +esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma préoccupation ridicule: + +Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose! + + * * * * * + +Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand désoeuvrement +de foule, je pensais aux maisons où l'on pleure aujourd'hui les absents +de la dernière guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux, +portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coûté cher à faire +ainsi, mais il était celui qui devait s'envoler plus haut que les autres +du même nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il +était l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril +de servir son pays est venu à lui, il l'avait accueilli comme un ami +et il était parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les +pressentiments des mères? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a +rencontré l'éternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard +la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser. +Est-ce l'ongle subtil des bêtes de proie ou la pointe d'une pique +ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglanté, donnera à sa +face l'adieu de la lumière? Tandis que les clairons se taisent dans +l'éloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va +rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages +prêts à de nouveaux combats. Celui-là ne reverra plus le doux toit où +il avait été comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles +caresses, le doux toit dont il s'était trouvé l'hôte en naissant et où +les choses elles-mêmes semblaient l'aimer! + +Et lui donc! n'avait-il pas rêvé, à son tour, la demeure tranquille +où il amènerait un jour la jeune épouse toute blanche? La porte +n'était-elle pas ouverte déjà, perdue dans un échevèlement de glycine, +donnant sur le jardin où les causeries seraient si douces à la clarté +amie des étoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas +déjà la place du banc de pierre où les confidences meurent dans +l'imperceptible bruissement des mousses froissées quand s'allument doux +projets morts dans leur germe! Maison vide et rêve sans asile! + +Nid sans oeufs! oeufs sans nid! + + * * * * * + +Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour +nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, après l'hiver +qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est +en marchant dans la neige qui craquait délicieusement sous vos petits +pieds, le long du bois désolé et sous un ciel froid où le soleil pâle, +et las de lutter, soufflait à peine quelques vapeurs de cuivre que nous +parlions, votre bras tenant de très près le mien, du renouveau des +choses fêtant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure +frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une +toilette très légère et je verrais vos jolis bras sous les transparences +nacrées de l'étoffe. Nous nous arrêterions longtemps sous ce toit +rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les +lierres. Et vos baisers après avoir été le foyer où nos âmes croisaient +leurs étincelles, seraient devenus la fraîcheur des sources où elles +seraient venues boire ensemble. + +Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers +se moquent bien de nos misères. + +Et vous,--comme le temps fuit!--qui fûtes ma compagne d'une nuit +seulement; d'une nuit chaste mais pleine de désirs, dans l'emportement +du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous séparer à +l'arrivée; d'une nuit trop courte où ne s'échangèrent que des paroles +presque banales, mais où tous deux nous sentions déjà l'enlacement +délicieux des chaînes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie +oublié les rêves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien +qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'espérance? + +Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gîte. Des +bonheurs ignorés nous attendent là où ne nous mènera jamais notre +chemin. + +Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AU SALON + + +Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles, +les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de +couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos +Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule +grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait +ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies +autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles. +Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous +marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de +paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une +fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la +critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge +aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle +à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard +distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui +n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_ + +Tout à coup elle s'arrêta net: + +--Et de cinq, fit-elle. + +--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion +délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a +rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de +la satiété. + +--Mais les Èves cueillant une pomme! + +Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une +Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc +vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était +dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de +géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que +l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de +trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà +choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine +hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion +comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le +Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix, +et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de +se laver les mains. + +--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction. + + * * * * * + +Et j'ajoutai: + +--Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre +première mère,--et vous auriez porté mieux que personne le costume +traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré +au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre +votre innocente postérité? + +--Pour quoi, alors? + +Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me +remémorant ses goûts personnels, je repris: + +--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les +aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un +plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement +offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser +toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts +l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre +première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le +bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque +perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide +des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis +que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous +aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine, +à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes +naturelles.--Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une +autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime à +partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour +des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer +Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux +infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante +consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières +excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et +portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de +corail aux doigts! + +--Vous vous trompez, fit-elle. + + * * * * * + +--Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas +surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à +Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles +d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes +de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé +délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les +branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de +l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos +jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait +silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a +brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé +de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la +poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus +belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans +filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je +vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de +votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre +chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement +tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était +comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos +jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de +temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif +de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis! +Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain +notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long. +Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé +sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden. + +--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres. + + * * * * * + +--J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent +qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler +éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre +de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme +celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma +charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour, +en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille +ensoleillée; votre jaconas,--car vous étiez mise en campagnarde avec +un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une +tache noire--s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira +tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais +numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes +les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui. +Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre +toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit +volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues. +Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous +auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de +larmes. + +--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est, +comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps +que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et +se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un +coeur. + +[Illustration] + +[Illustration: TULIPES] + +Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier +ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et +accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un +faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un +bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor +que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées, +pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées +sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons +orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles +montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets. +Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des +roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir, +compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de +Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté +qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la +beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision +obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des +Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le +sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de +neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes +toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du +soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y +furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus +piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes +contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et +arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de +paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales, +une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes +pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les +tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous +qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière. + + * * * * * + +J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des +fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses +qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les +moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius, +l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit +celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette +impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette +fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et +des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui +avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce +qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve +qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous +l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à +l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y +en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple: +un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche +armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros +seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait +oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple +airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans +sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans +un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le +mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement +tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus +clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection +d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux +à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans +ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon +pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde! + + * * * * * + +Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le +vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche +qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un +poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je +préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour +héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou, +amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs +cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes. +Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me +rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de +par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes +quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs +de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins, +comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les +rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés +de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir +connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit: + + J'ai caché dans la rose en pleurs + Les larmes qu'il faut qu'on ignore, + Pour que la rosée et l'aurore + Les confondent avec les leurs. + + Puissent-elles, à ses couleurs, + Apporter plus d'éclat encore, + Et puisse la main que j'adore + La trouver belle entre les fleurs! + + Entre toutes la rose est celle + Dont l'âme jalouse recèle + Le mieux ses parfums au soleil, + + Et de qui la lèvre embaumée + Garde le plus d'ombre enfermée + Sous son beau sourire vermeil! + +Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah +cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui +sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus +sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le +plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves +déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui +est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices +réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour +qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui +montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui +courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que +surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--«Voilà la fleur +que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.» +Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait +comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la +main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts +déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée +blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe +pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne +vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse + + Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau, + +comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette +tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe +blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince +Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point +pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a +mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les +étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +POÈME DE MAI + + +Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai. +Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas +venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes +parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son +armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le +Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté +des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier +lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des +bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous +l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans +les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert +leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous +n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de +l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans +les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la +vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un +rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses +du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela +soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont +la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin +de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous +ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du +jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus +fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur +mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des +feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que +le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt: + + * * * * * + + A l'ombre douce de la nuit + De tes cheveux l'ombre est pareille. + Et la nacre des perles luit + Aux fins contours de ton oreille. + + De lis ton front est velouté: + Sur ta bouche meurt une rose, + Car tout rappelle, en ta beauté, + Le teint de quelque belle chose. + + Pour tes yeux seuls je cherche en vain. + Il semble qu'en eux se confonde + Le ton changeant qui fait divin + Le mirage du ciel dans l'onde. + + Tous tes charmes ont leur couleur + Où mon coeur se complaît sans trêve.... + Mais tes beaux yeux quelle est la leur? + --La chère couleur de mon Rêve! + + * * * * * + +Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre +avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie +d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en +elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs +accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé +au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement +rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies +et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien, +je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut, +profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant; +mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que +tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah! +dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où +je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble +que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres. +Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir, +quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et +d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans +un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous +les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous! +Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison +de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de +ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma +douleur comme toute ma joie. + + * * * * * + + Dans l'amour farouche où, sans trêve, + Je m'abîme et dont je mourrai, + J'ai mis l'orgueil désespéré + D'un coeur qu'avait trahi son rêve. + + Car je porte au flanc gauche un glaive + Invisible et si bien entré + Qu'il s'enfonce, plus acéré, + Quand ma lâche main le soulève. + + S'alourdissant sous mon effort, + Il fouille, plus avant, plus fort, + Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme, + + Et son poids grave dans ma chair + Un nom, ton nom cruel et cher + Qu'un jour écrivit sur sa lame. + + * * * * * + +Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au +fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis +que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers +des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent +mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas +attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs +de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps, +et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus +fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHOSES VÉCUES + + +Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de +discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je +préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope! +tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos +sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en +haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en +concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez +très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle +tendresse. + +Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est +tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous +le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le +pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai juré d'être +décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les +demoiselles. + +Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions +aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous +avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la +fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre +bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à +vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à +vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales +transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli +nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre +tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les +lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable +épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri +de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais +pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus +savante en botanique que moi;--c'est une fleur à peine, une façon de +petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre +que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour +la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon +portefeuille. + +J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela +mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable +pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur! +si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me +faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de +Linné ou de Jussieu! + + * * * * * + +Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée. +Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le +Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez +signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier +probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que +vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes +sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques +framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des +fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos +lèvres. + +Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que +nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est +imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en +avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre +longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je +faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des +fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté +m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui +donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne +sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer. + +L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me +donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien +qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et +très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me +faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même +à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne +pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu +que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des +tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la +branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux +chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des +groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les +raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche +apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible +fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes +qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la +douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir! + +[Illustration] + + + + +II + +CONTES D'ÉTÉ + + + + +[Illustration] + + + + +FÊTE DES FLEURS + + +C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin; +car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie +mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent +au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les +fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine +et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les +foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche, +pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent +qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu +qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui, +voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les +têtes indifférentes des passants. + +Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la +poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour +m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à +tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous +autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne +sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux. +Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont +arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures. +Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes, +s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée. + +Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour +grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est +pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort +empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi +d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux +Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à +cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir +refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même, +invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or. + + * * * * * + +Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et +destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il +n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris +envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé +en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à +bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement +des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la +sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet +des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs +initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les +mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares +brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs + + ....Concerts riches de cuivre, + Dont les soldats parfois inondent nos jardins, + Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre, + Versent quelque héroïsme au coeur des citadins. + +Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait +trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est +bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je +serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer +dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de +l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus +amusantes bouffonneries. + +Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait +compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant +mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le +promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude +de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si +intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires +gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge +mur. + + * * * * * + +C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous +proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande +de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé +n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande +de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur +gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement, +nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île +presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une +compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries +des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites +bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous +voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une +barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans +la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets, +cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des +gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu. + +N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et +n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit +bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe, +comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur +nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée +(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes) +vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu +qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la +partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail, +quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis +interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et +laissait s'entr'ouvrir la porte défendue. + +Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas! + + * * * * * + +Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que +clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre, +nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence +dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre +plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau, +palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des +triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur +l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres +et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant +partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se +brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans +l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles +doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices +opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide +des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied +de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et +secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la +_Vague_ ou de l'_Espérance_. Car c'est un vrai poète que ce blanc et +mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui +constituer une grande réputation de paresse. + +J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure +dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du +mensonge!... Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez +délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un +baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au +front couronné d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien, +dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le +désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle +cette rumeur vienne mourir. + +J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin +de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil +bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement +j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé +quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée +Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +EN MESSIDOR + + + Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées, + Neige odorante du printemps! + +Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue +parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents +blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des +fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et +même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par +pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent +des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les +vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur +humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les +confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum. + +Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes, +pour leur goût personnel? + +Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette +année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les +devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en +fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous +apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils +resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en +automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages +rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure +divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce +frileux et délicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit +ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu +gourmande, hélas! + +Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce +moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les +cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet +de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les +pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte, +semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres +fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un +ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit +le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui +s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir! + + * * * * * + +Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes +paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur +poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions +Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la +plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un +pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les +instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goûtais, moi, +mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume +léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre +pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant +le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter +la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais +pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait, +pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père +Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de +l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout +hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel +vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux +baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où +se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la +blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien +que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne +regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu +pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis +que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente +contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son +de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux. +Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement +que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener +ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air. + +Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit, +ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de +Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les +promeneurs sentimentaux! + + Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature. + +comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs +cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus +de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et +s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux +pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à +l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs. + + * * * * * + +Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois, +madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un +calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une +simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a +mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie +qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à +s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la +Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre +Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur +son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre +de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira +une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je +n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un +simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et +plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne +emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des +ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous +chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à +me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous +avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus +désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me +pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation. +La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre +compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en +serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce +sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche +de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable +chrétienne, et je vous en excuserai davantage. + + * * * * * + +Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes. +Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige +des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des +flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront +bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel +désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par +simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu, +par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque +décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le +reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour +nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres +venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel +ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur +de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces +accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je +parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour +dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère, +dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait +l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un +manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange +impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il +ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même. +Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni +Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +BATEAUX ROUGES + + +I + + +Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en +remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est +resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me +rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien +dans mon âme, j'ai trouvé ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance, +mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile +déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau +mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des +déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne, +pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien +vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les +plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et +de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et +l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire +à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et +furtives, viennent nous toucher au coeur. + +Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page +du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir. +Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais +charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa +coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se +sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la +peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords +figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah! +que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que +d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses +qui s'envolent aux premiers souffles du matin! + +Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux +qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous +les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était +qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus +chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien +secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y +tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau +était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou +trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides +d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature, +comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour +fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet +_animae dimidium mex_. + +On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans +verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et +les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de +terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au +contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de +marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs +encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes, +d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes +qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du +printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous +permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait +quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions, +avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de +vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie. +Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts +bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée +des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les +périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de +petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus +qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette +chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa +largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre +qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les +anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par +une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille +enchantements. + +Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le +petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un +mystère charmant et féerique. + +Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon +rêve! + + +II + + +Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait, +de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des +transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise, +partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques +vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui +se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si +grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin, +presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume +d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela. + +Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant +pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de +mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des +ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se +perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre +la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser. + +Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi, +devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu, +depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart +dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût +dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et +pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air, +comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes +yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament +plein d'étoiles. + +Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée +s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se +déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une +déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et +qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un +bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une +autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme +le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le +néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme +le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos +aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de +monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de +s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui +soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait +le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer +de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la +terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut- +être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie +était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la +mer. + +Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le +vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme +traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame +qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double +épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et +s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux +fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un +violon. + +Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette +qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe +d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la +mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière. + +Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos +amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous +vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous +eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de +flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AU PAYS DES RÊVES + + +Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une +éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique. +L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant +en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres; +l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les +toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les +piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation +dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils +entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des +passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux +de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des +jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié +s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes +meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la +déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle +embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites +et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir! + +Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et +amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec +le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette +année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le +cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes +dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond +des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait +inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre. +Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond +de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours, +rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez +clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas +et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et +de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les +fenêtres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions +regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris. + + * * * * * + +Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour +évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous +conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me +permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre +pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux +jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du +monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations +surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la +moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres +ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui +n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont +certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois +personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé +d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la +création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin +lui-même quand il me dit sur un ton de protection: + +--Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité, +mais je te sauverai. + +--Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne +sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans +elle me serait mille fois plus douloureux que mourir. + +--Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure +qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu +meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes +que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de +toi. Tu sais ce qui te reste à faire? + +--Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles. + +--Rappelle-toi l'exemple de Noé. + +--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un +portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le +ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité? + +--Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te +souviens-tu plus de l'arche? + +--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant +quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées? + +--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont. + +--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira. + +--Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais +que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la +déplorable espèce à laquelle tu appartiens! + +--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un +domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers +de celle que j'aime; mais les miens, jamais! + +--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton +gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société +des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon +Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu. + +Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit +enchifrongné des narines de M. Delaunay. + + * * * * * + +L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais +que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et +des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine +de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions +nous embarquer: + +--Et François? me demandâtes-vous. + +--Qui ça, François? + +--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais +l'appeler François! + +--Bon! m'écriai-je; il est encore temps. + +C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel +s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres +vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait +à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai, +mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y +avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur: + +--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié! + +Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une +faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez +promis de manger une aile de poulet. + +--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur +la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours +sur les crédits de Madagascar! + +L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous +étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic +douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la +confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de +poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais +nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença +à parler. + +Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il +nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais +français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées +progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit +déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la +serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos +serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible. +J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de +l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer +traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous +étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot +montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de +vos yeux. + + * * * * * + +Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de +cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des +oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises +encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un +temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions +parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer +leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son +derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète, +qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement +éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre +beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa +même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec +un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux +derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science +de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les +assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est +bien moins difficile: + + Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu, + Durant l'éternité rêver à votre dos. + +Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille +et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans +cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de +votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux +abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute +frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur +des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel +ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait +jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles +étoiles! + +Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe +sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au +sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre +suppliante et le ciel miséricordieux.... Non! l'heure implacable du +réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la +plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus +heureux de mes rêves est conté. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +NUIT BLANCHE + + +Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si +lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir +avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec +des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement +douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je +me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme, +dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil. + +Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous +apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares +déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe +bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des +transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair. +Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné +une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus +longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore +flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans +mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le +même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe +leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se +brisait et que le vent emportait. + +Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle. + +Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des +roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges. +Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts +dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles, +des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont +le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la +tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?... Après, j'ai +peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant, +mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à +moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez +aimé. + + * * * * * + +J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé. + +De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange +aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne +a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde +extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux +confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le +char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de +l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol +pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de +l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois, +de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres +routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et +des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt +votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est +un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir +effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine, +je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes +désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon +âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par +l'inexorable vent des destinées. + +O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de +l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la +chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait +éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos +reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens +renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses +de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées! + +Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un +instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son +escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le +rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile +obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait +proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve, +le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au +souvenir une immortalité. + + Sous l'aile blanche du matin, + Toute la terre se recueille; + Un frisson passe de la feuille + Du chêne à la feuille du thym. + + Tandis que pâlit la grande Ourse, + Descend un long frémissement + De l'oeil profond du firmament + A l'oeil entr'ouvert de la source. + + Ainsi, partout, autour de moi, + Comme un torrent tombant des cimes, + Roulant des faites aux abîmes, + S'étend l'universel émoi. + + Il n'est que mon coeur solitaire, + Loin de tes yeux, aux morts pareil, + En qui ne vibre aucun réveil, + Quand tout se réveille sur terre! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PARAPHRASE + + + Pour charmer mes heures moroses, + Je chante, le coeur plein de vous: + Ce n'est pas aux lèvres des roses + Qu'est le sourire le plus doux. + + J'évoque vos candeurs insignes + Et vos virginales fraîcheurs: + Ce n'est pas au cou blanc des cygnes + Que sont les plus pures blancheurs. + + Je vous vois passer sous les branches + Sur vos noirs cheveux se penchant + Ce n'est pas aux yeux des pervenches + Qu'est le regard le plus touchant. + + Votre image, en tous lieux suivie, + Seule, brille à travers mes pleurs + Tout ce que j'aime dans la vie, + Ce n'est ni le ciel ni les fleurs! + + * * * * * + +Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux +et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un +rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des +choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes +d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les +gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid +d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé +d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que +les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne +m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit +toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant +des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce +rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore +secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine! +La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous +sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme +des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles +éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle +pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande +résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à +l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me +navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux +depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert +seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un +retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice, +la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos +détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues, +admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil! + + * * * * * + + Fou de printemps, ton coeur s'étonne + De me voir, prophète attristé, + Penser quelquefois à l'automne, + Sous les premiers feux de l'été. + + Oui, je pense, en voyant les roses + Ouvrir leurs vivantes couleurs, + Que l'aile des autans moroses + Effeuillera toutes les fleurs. + + Que, des feuillages où tout chante, + Tous les oiseaux seront bannis, + Et que, sous l'averse méchante, + Se briseront les pauvres nids? + + Va! que l'autan ouvre son aile! + Que l'averse attriste les cieux! + De l'An la jeunesse éternelle + Reste sur ton front gracieux. + + * * * * * + +Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux +fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commencé d'aimer. Le +printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un +aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle +déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant +que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que +j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses. +Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et +que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le +coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie +où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est +sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or, +à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves +obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue +par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair. +Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de +larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie. +Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime, +pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi, +au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau +rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le +mien vers la coupe mortelle du premier baiser! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MATUTINA + + +C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenêtre ouverte, est +venue voler jusque sur le papier où ma plume allait courir. Elle est +très jaune, très sèche et toute recroquevillée. J'y reconnais cependant, +sous l'ondulation des brûlures solaires, sa forme en fer de flèche. +C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportée. + +Qu'allais-je vous conter déjà? Une histoire d'amour, sans doute, ou +quelque rêverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-être vous +dire les vers très simples que j'ai écrits pour que Capoul les chante +sur une musique de Lacôme: + + Je demande à l'oiseau qui passe + Sur les arbres, sans s'y poser, + Qu'il t'apporte, à travers l'espace, + La caresse de mon baiser. + + Je demande à la brise pleine + De l'âme mourante des fleurs, + De prendre un peu de ton haleine + Pour en venir sécher mes pleurs. + + Je demande au soleil de flamme, + Qui boit la sève et fait les vins, + Qu'il aspire toute mon âme, + Et la verse à tes pieds divins! + +et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines. +Oui, je me sentais l'esprit alerte et disposé à d'aimables confidences. + +Ah! maudite fenêtre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon +cerveau? + + * * * * * + +Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été +triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli, +précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir +immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune +inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points +invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts +découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses +odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants. +Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la +détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une +veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de +sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures, +et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles +architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre +enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes +encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large +blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le +fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices +odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients, +l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des +joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce +paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau +sous le vent qui la fouette.... + +Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler? + + * * * * * + +Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif, +je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais +présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des +choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement +le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurité des murailles +lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux +bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant +de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables, +contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les +matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage, +tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses +toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues +trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence; +tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des +jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit, +dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire: + + Le monotone ennui de vivre est en chemin. + +Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se +dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les +squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des +lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure +de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés! +C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le +vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils +d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui +tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air +tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit +le mausolée des floraisons mortes. + +Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous +mes yeux! + + * * * * * + +Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou +plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel +autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri +d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur +automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver +qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus +sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course +et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une +passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant +vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin +lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la +douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le +porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le +seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie! +Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout +qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce +qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le +dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des +lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise +entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur +précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies. +Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses +toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant +mêlées dans le même rêve immortel! + +Mais qu'ils prennent garde à la première feuille morte, au premier +froissement qui est comme la chute d'une première illusion dans ce monde +enchanté! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu! + +[Illustration] + + + + +III + +CONTES D'AUTOMNE + + + + +[Illustration] + + + + +DANS LES JARDINS + + +I + +PLUIE D'OR + + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un +tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que +l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente. +Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le +Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles +mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil +immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira +rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô +vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant +l'autel de la Beauté infinie. + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un +tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré; +quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des +réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui +ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson +d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine +du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des +rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus +des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non +pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes +les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre +qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la +chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources +sacrées! + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un +tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers +figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer. + + +II + +CHRYSANTHÈMES + + + Pour savoir a quel point je t'aime, + Effeuille, en rêvant, mon trésor, + Non la marguerite au coeur d'or, + Mais ce coeur blanc du chrysanthème. + + Car plus serrés et plus nombreux, + Ses pétales, faisceau de glaives, + Diront mieux l'infini des rêves + Où se perd mon coeur amoureux. + + «Un peu!--beaucoup!» mots sans pensée; + Et même: «passionnément», + Un mot qui ne dit rien vraiment + Du mal dont mon âme est blessée. + + C'est par mille et mille douleurs + Que mon être se multiplie + Et, languissant, vers toi se plie + Comme le chrysanthème en fleurs. + + La marguerite plus ne dure, + Quand l'automne, de ses doigts lourds, + Des mousses jaunit le velours + Et disperse au vent la verdure. + + Même après l'adieu du soleil, + Seul, dans les jardins qu'il décore, + Le chrysanthème s'ouvre encore, + A mon coeur fidèle pareil. + + Pour savoir à quel point je t'aime, + Effeuille, en rêvant, mon trésor, + Non la marguerite au coeur d'or, + Mais le coeur blanc du chrysanthème! + + +III + +BOUTON DE ROSES + + +Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage, +un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que +pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient +leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le +vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour +vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre +beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la +mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds +s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour +vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la +racine est au profond douloureux de mon coeur. + +Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons +défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et +pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que +l'inutile trésor des bonheurs perdus! + + +IV + +OEILLETS ROUGES + + + L'oeillet d'automne est sans parfums. + Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, + Il semble porter dans ses veines + Le sang glacé des coeurs défunts. + + Fleur sans parfum, âme sans rêves! + Oiseaux sans ailes, toutes deux, + Dont jamais les vols hasardeux + Pour les cieux n'ont quitté les grèves. + + Malgré ses velours éclatants + Dont ton regard charmé s'étonne, + Ne cueille pas l'oeillet d'automne, + Toi dont le coeur est tout printemps! + + Toi dont l'être est tout envolée + Vers les firmaments apaisés, + Où monte l'odeur des baisers + A l'odeur des roses mêlée. + + Si c'est du rouge que tu veux + Pour éclairer leur ombre, imprègne + De mon sang la fleur que ton peigne + Tient mourante dans tes cheveux, + + Et par les souffles embaumée + Autour de ton être flottants, + Toi dont la grâce est tout printemps. + Vivant Avril, ma bien-aimée! + + L'oeillet d'automne est sans parfums. + Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, + Il semble porter dans ses veines + Le sang glacé des coeurs défunts. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +SUPER FLUMINA + + +J'ai gardé certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est +comme malgré moi que, tous les huit jours, un accès de paresse qu'aucune +fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque +flânerie à l'aventure, dans la campagne où meurt le tintement des +cloches lointaines, à l'heure où les derniers fidèles franchissent les +porches des églises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce +sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, égrenant sur ma +route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oubliés, +lévite de toutes les religions méprisées, suprême croyant de toutes les +croyances déchues. + +Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de +bise ridait, sur une rive à peu près déserte, suivant le quai dont la +pierre limée par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans +un de ces paysages de banlieue que Rafaëlli excelle si bien à décrire +et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres +silhouettes des arbres dépouillés, semblent des griffonnages d'enfants. +De toutes les choses, l'eau est peut-être celle qui proteste le plus +tard contre les mélancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux +grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de +lumière qui passent, à sa surface, comme les derniers éclairs d'épées +d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux +gelées qui la figent, tandis que partout règne la grande immobilité de +la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin où je n'entendais guère +que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mêla, une rumeur +de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et +sourd, quelque chose de sinistre qui mêlait une note d'horreur à cette +mélancolie. Je m'arrêtai, je regardai et trouvai que j'étais arrivé, +sans y prendre garde, jusqu'à la gueule débordante d'un égout, là où la +grande ville déverse son opulent trésor d'ordures, infectant au loin +la rivière et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses +odeurs malsaines, la fétide haleine de tout ce qu elle vomit. + + * * * * * + +Et comme toutes nos pensées ne sont que les impressions réfléchies qui +nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le +haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un +océan de dégoût qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous +assistons depuis quelques jours y avaient amassé. De l'image matérielle +qui m'avait fait détourner les yeux, une vision morale se dégagea, celle +de l'immonde société qui, pareille à ces eaux croupies et déshonorées, +nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble +parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procès,--celui même de +notre état social,--nous révèle, occupant toute l'échelle des classes, +depuis ce qui devrait être l'honneur à jamais respecté jusqu'au devoir +inexorablement subi; toute cette canaille remuée comme une mare putride +où tombe une pierre, et qui grouille avec des éclats de rire, comme +grisée de sa propre infection; tous ces types révoltants de cynisme +qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe, +dans mon cerveau, avec les détritus, les trognons, les immondices que +l'égout roule à mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique +de mensonges; pas une révolte de la conscience dans cette clameur de +coquins se jetant l'ignominie à la face les uns des autres; pas une foi +qui surgisse, de ce désarroi de toutes les confiances, pas une foi dans +un homme dont on ose dire: Celui-là ne peut être soupçonné! Magistrats, +ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu +dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la +trompe et qui préfère s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilité +qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette +jetée au vent de tous les respects. Des accusés, encore sous la menace +des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir +de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxénète et son +infâme amant, relâchés, sans doute, parce que les prisons aussi ont +quelquefois besoin d'être assainies. Il ne se trouve personne pour +cracher au nez de ces ignobles drôles, pour les chasser comme on balaye +les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrière de cette pourriture +vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre +compagnie. + + * * * * * + +J'entends des gens dire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pas +vrai. Cette promiscuité de tous les appétits fraternisant dans la même +honte lucrative, cette démocratie qui unit, dans la malpropreté d'une +immense étreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et +celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le même sac d'écus, +sont d'invention très contemporaine et bien ce qu'on est convenu +d'appeler des «signes des temps.» Ce n'est pas la première fois que de +pareilles éclipses du sens moral sont signalées dans notre astronomie +historique. La seconde moitié du siècle dernier ne présentait pas, à son +début, un spectacle beaucoup plus ragoûtant. Il a fallu beaucoup de sang +pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer +notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus +plus bas qu'alors, parce que la virilité des races s'épuise à ces rouges +métamorphoses. Heureux ceux qui ont vécu dans des temps meilleurs et +mieux épris de tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine! Parmi nous, +ceux-là sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passé +et ne veulent vivre que de la mémoire des âges où fleurissait l'idéal. + +Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive où s'était +arrêtée ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours, +non plus souillé et comme encombré de ruines, mais limpide et emportant, +avec lui, une poussière fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante, +le couchant étendait, çà et là, de grandes opacités fulgurantes, comme +des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une +éclaircie s'était faite, à l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil, +sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque posé sur une +large lame de cuivre, en équilibre, comme on voit faire les bateleurs +forains. Ce qui fut les verdures estivales frangées de rouille par +l'automne, n'est plus qu'un enchevêtrement de petites branches noires se +découpant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait déjà disparu pour +moi, celle du cloaque où mes regards étaient tombés, celle du gouffre +où avait plongé mon esprit. Que m'importe, après tout, cette fange qui +descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait +la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le néant +est au bout. La nature est là, impassible et douce pour nous faire +prendre patience. L'amour est là, vibrant et cruel pour ne pas souffrir +que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les +splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurés fidèles à +l'idéal de poésie et de tendresse qui berça si longtemps les douleurs de +l'humanité! Plus haut que les ruisseaux débordants, plus haut que cette +mer de boue qui peut s'étendre mais ne saurait s'élever,--car les océans +bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de +nos espérances et l'immortel objet de nos désirs. Plus haut, sur un +autel tout embrumé de l'encens de mes voeux, sont posés tes pieds divins +et blancs, ma bien-aimée aux noirs cheveux, grand lis debout dans la +solitude jalouse de mes rêves, consolation du terrestre exil, toi +qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres +l'infini! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +DERNIÈRES VIOLETTES + + +Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares +encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un +assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux +d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop +longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit +les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier +soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une +épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur +sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui +meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers +vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien +douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant. +J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous +avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis +de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir +vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le +beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le +traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous +une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est +comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la +dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme +océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la +mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous +devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait +croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures +anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des +antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon +Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a +semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse +d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la +métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous +étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que +réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés +auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant, +les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés +s'envoler! + + * * * * * + +A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette +vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde, +que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers +froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que +celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans +les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images +mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris, +paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que +le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales, +dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du +Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne +traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment +un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère +des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que +cette désolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de +leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours +humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame, +j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi +de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute +pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon +désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver, +à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce +sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des +jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des +fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au +Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants +et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs +petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des +étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun +céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits +soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai +dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille +encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois, +quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire, +vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez +connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et +l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort +réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces +muettes éloquentes dont le langage est un parfum! + + * * * * * + +Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des +bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il +vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à +Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail; +vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui +mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos +petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle +tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les +mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares +petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous +reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles +mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal +essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble +gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car +ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler +encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie, +modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des +forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres. + +Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à +votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui +aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la +vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du +printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un +bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure, +l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de +lointaines amours. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +L'AGE D'OR + + +Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions +assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil +déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours, +ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez +vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous +vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante +et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice +d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies +fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet +ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards +s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles, +comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de +revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais +quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre +beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans +un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre +jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres, +par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient +venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages +s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le +charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse +contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs +fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis +des purs esprits n'est pas le mien. + +Oui, paradis! C'était un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au +détour profond d'une allée, un morceau du paradis qu'avait oublié de +garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout +ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant, +de droite et de gauche, c'était bien octobre avec ses tons jaunes ou +pourprés qui sont comme la couleur des déclins. C'était une débauche +d'ocre sur la grande palette de la nature, très clair aux branches +frémissantes des peupliers, plus foncé sur les masses plus denses des +autres essences. Mais partout la brûlure des étés prête à s'envoler aux +premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sèches. On eût +dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnés avait été promené +sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrêt dont +est atteint tout ce qui doit périr. Certes, il y avait beaucoup de +mélancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel éclat et +quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un féerique +embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulée de métal +scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des +lumières couraient sur toutes les arêtes vives ou s'étendaient, par +ondées, sur les plaines. + +--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup, +rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie. + + * * * * * + +Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des +cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne +parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des +rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait +refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte, +une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons. +La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses +et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la +nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède +encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans +murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés +dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De +l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et +insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes; +tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique +barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir +où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans +infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course +s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les +animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie +et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans +doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé +caresser la chimère.... L'homme seul était resté de toutes les bêtes, +l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue +démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir +acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait +longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le +sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait +les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au +ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable, +pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il +avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies, +emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait +ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers +perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était +la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés +magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés, +sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées +et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits +prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce, +l'_alma parens_ antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles +beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme +s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus +pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps. + + * * * * * + +Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie +nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé. +Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond +de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races +futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont +l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera, +faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là, +plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations +heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des +choses.... Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres +prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort +naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre +sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également +trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas +l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à +ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin +gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de +printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne +tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul +conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues. +Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant +écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les +mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de +celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or +sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis +biblique à nos fils éperdus! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHOSES D'AMOUR + + +Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes +natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs +têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de +toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure +et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le +front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles +mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence +des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble +seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle +du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait +penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du +ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses +blessures par les dernières flèches du soleil couchant. + +Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions +peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus +près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve +seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que +je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et +est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant +que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne +est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et +cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes +dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne +mirent que le ciel. + +Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrénéens au bord de l'Ariège, +où je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savouré la douceur +amère, sous l'oeil attendri des étoiles qui, toujours, ont des larmes +pour les amoureux! + + * * * * * + +Vous rêviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel +lien mystérieux dont la Poésie grecque a cherché l'image dans le tableau +gracieux de la naissance de Vénus. J'aime mieux, pour ma part, la +fable d'ève foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de +son berceau. Il fallait l'épanouissement des jardins à la première +apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur +les lèvres lesquels y sont demeurés depuis ce temps-là. Et, cependant, +la mer fait penser à la femme et la femme fait penser à la mer. + + La trahison vous fit parentes éternelles. + Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond! + Le mensonge du ciel habite vos prunelles, + Double abîme d'azur où notre espoir se fond. + +Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur +d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gardé quelque chose +dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux où +la pensée sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous +attirent vers les irréparables naufrages du coeur. Oui, les vôtres, +madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures +innomées et, dans leur verte transparence, sans cesse traversée +d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont +l'insensible océan berce les prières inutiles et les désespoirs +silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre +regard, et souvent il y passe des éclairs d'épée comme lorsque le flot +s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace +glauque est sillonné. + +Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie +éternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils +amants, pas plus que vos cruautés n'ont pu décourager ma tendresse. Le +grand symbole de la beauté toujours adorée et pardonnée est fait pour +vous séduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunité! + + * * * * * + +Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constellé +et les souffles tout parfumés de l'âme des bruyères; vous m'avez avoué +le charme mystérieux et pervers peut-être que la Mer avait pour vous. +Ainsi nous sommes-nous séparés sans que mon âme se soit, un seul +instant, éloignée de vous qui êtes, pour elle, comme une de ces patries +qu'on emporte partout où l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et +soupirer la flûte du pâtre. Vous vous êtes bercée sans doute, au bruit +monotone et profond des vagues à l'heure où les dernières voiles +semblaient à peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer. +Que m'avez-vous gardé de vous dans ces heures de rêveries? Comme les +barques lointaines qui s'enfonçaient dans les brumes rougies par le +couchant, votre pensée a-t-elle, par delà l'horizon incendié, tenté +l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'espérer et je devrais vous +dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouvé des oublis charmants au +caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a +fait tout d'abord un être désarmé devant vous. Devant le magnifique +panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une +floraison de lis, des vallées profondes le long desquelles les grandes +ombres pendaient comme des chevelures, des ravins où l'eau se brisait +avec des clameurs et de grandes colères d'écume, savez-vous où s'en +allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette +tranquille allée du bois où, pour la première fois, votre main s'est +posée sur mon bras, vers ce paysage à demi parisien qui fut le décor de +mes premières et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la +toilette que vous portiez ce jour-là? Nous aimons le bleu, tous les +deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-être est-ce ce goût +qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient +légèrement sur le sable humide des premières fraîcheurs de l'automne! +Ils dictaient un rythme nouveau à mon coeur qui leur fut un docile +écolier. Un frisson de rouille passait déjà sur les feuilles et vous +vous sentiez toute triste du déclin des dernières roses. + +Car vous avez pour les fleurs toutes les pitiés que vous n'avez pas pour +moi! Nous suivions une toute petite allée, tandis que tout près, dans +une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des +citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre +voix. Oui, ma chère, voilà tout ce que j'ai rêvé devant le grandiose +paysage des Pyrénées: cette allée dont un soleil déjà pâle de septembre +traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de +gazons étaient brûlées et piétinées, cette petite allée du bois où je +respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que +vous ne le sentîtes même pas. + +[Illustration] + + + + +IV + +CONTES D'HIVER + + + + +[Illustration] + + + + +PREMIÈRE NEIGE + + +Nous nous étions quittés avec un serrement de main à peine ébauché, +sans la chaude étreinte accoutumée, sans la réconciliation franche qui +terminait d'ordinaire nos futiles querelles, après des propos vraiment +cruels échangés et de mauvaises paroles restées sur le coeur. Elle ne +m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement délicieusement brusque, sa +belle chevelure débordante sur le front pour que j'y misse un dernier +baiser. Elle était remontée en voiture sans se retourner, sans me +montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrière, un coin de +visage blanc éclairé par une caresse des yeux. Moi, j'avais continué mon +chemin à pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le +clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumée avant +les célestes étoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la +saison; à travers un décor plein d'une bruyante mélancolie. C'était +l'heure où l'activité populaire agonise avant le calme du repas du soir. +Tout le boulevard était dans les cafés, hors quelques rôdeuses affamées, +ombres vivantes attachées aux rares passants et dont les zigzags captifs +laissaient derrière elles un fade parfum. La gaieté de ce spectacle +n'était pas pour me distraire des méditations douloureuses qui +m'assaillaient. Après une longue période de foi aveugle, je me reprenais +à douter que la femme fût autre chose qu'un mensonge délicieux fleuri de +regards et de sourires où elle ne laisse rien de son âme. Tout ce bruit +charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien +qu'un bruit comme celui de l'onde indifférente ou du vent impassible qui +passe. A quoi bon garder précieusement dans la mémoire le souvenir des +étreintes où notre coeur s'est fondu en délices désespérées? Nous ne +sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystérieuse cuirasse +le défend de nos faiblesses, et des seins magnifiques où meurt notre +désir ne sont qu'un rempart qui l'éloigne davantage du nôtre. Elle est +l'illusion qui charme et qui tue, l'éternelle embûche dressée sur le +chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles énergies. + +Ainsi pensais-je, découragé de l'amour par un amour plus grand et plus +vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prêtre +parmi les ruines d'un temple écroulé, me meurtrissant dans la nuit à des +débris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelèrent, et je me trouvai +subitement mêlé, en pleine lumière, à des groupes de causeurs joyeux +assis devant des verres où riaient des poisons couleur d'émeraude, d'or +brun et de rubis sanglant. + + * * * * * + +Quand je les quittai, une heure après, la neige avait tombé abondamment, +rayant encore de légères broderies blanches le manteau gris du ciel, +pareille à un vol de flèches obliques criblant les maigres arbres nus +comme des saints Sébastiens. Les toits, les voitures, les chaussées, +tout était blanc, et c'était un craquement sous les pas s'enfonçant +dans ce froid tapis. Une vague clarté montait de toutes ces candeurs +répandues, argentée comme si cet orient eût été fait de rayons de lune +en fusion. Les étoiles ont souvent l'air de rêver. Peut-être Perrette +devenue étoile, comme c'est le commun destin des belles âmes, avait-elle +laissé choir à nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres +aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous +regardent. + +Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec +une garniture d'ouate à chaque roue, les chevaux philosophes manquant +d'un pied, au moins, à chaque pas, résignés aux cinglements du fouet +inutile qui avait au moins le mérite de le réchauffer, ayant des buées +aux naseaux, des buées où les reflets des réverbères mettaient des +fumées de sang clair. Puisque j'étais condamné à la promenade, l'idée +me vint d'y mêler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en +traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'écartait pas beaucoup de +mon chemin. Idée miraculeuse et vraiment géniale, car je me trouvai, dès +les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse à +Paris, où elle se résout presque immédiatement en boue noire, la neige +apporte à la Nature un merveilleux élément de féerie. C'était un +enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur égale, +étalés en éblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues +d'une mer immobile et figée dans une rigidité marmoréenne. Les routes +larges, et d'un seul jet immaculé, scintillaient aux premiers plans, et +les masses moutonnaient à l'horizon, comme un troupeau couché dans la +pénombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande méditation de toutes +les choses et un mystérieux recueillement sous ce baptême de pureté +rajeunie. + + * * * * * + +Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme +un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos +ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait +été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel, +pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur +était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à +coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau +de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces +verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs +comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où +nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler; +que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de +leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser +vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles +transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous +sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur, +les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide, +n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un +peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un +peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de +nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre +vie. + +Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était, +autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc +mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient +désunis. + +Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil, +le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre, +et,--comme nous étions brouillés encore,--je me retrouvai sous la même +impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint, +qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est +plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres +se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux +coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées +dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une +fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de +l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle +aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir. + +Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus +légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas +ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux +chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne +bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges +éternelles. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CARNAVAL AMOUREUX + + +Savez-vous ce que j'ai rêvé? ma chère. Que vous aviez parié de vous +déguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaître. +L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me +donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un +héritage tombé du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de +la terre, comme des fleurs empoisonnées et mouillées de larmes,--me +permettait du donner un libre cours à votre caprice. Pour que rien n'y +fit obstacle, je vous ouvris un crédit illimité chez les costumiers les +plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous +étions rencontrés au bal masqué que donne, chaque année, à cet +anniversaire et dans son somptueux hôtel du quartier de l'Étoile, cette +fameuse Mme de C... dont les fêtes sont justement recherchées. Vous +sachant des intelligences dans la maison, j'étais certain que tout +y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rôle des +Nigaudinos de féerie. Mais je me voulais un très grand mérite dans cette +épreuve, un mérite qui vous touchât et me valût un de ces infinis des +grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'étais-je pas sûr de vous +reconnaître à la fin? De quelques voiles qu'il fût enveloppé, votre être +ne me crierait-il pas votre présence? Pourrais-je mettre seulement le +pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me +guiderait-il pas sûrement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous +faisait sourire et vous y répondiez par un air de future victoire +absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le +premier regard me fut comme un défi qui me valut tant de souffrances. + + * * * * * + +Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler +aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emporté déjà au bal où nous nous +devions retrouver. Mon ambition avait été de vous y reconnaître du +premier coup, de marcher droit à vous comme le prophète au Dieu qui +l'appelle. + +Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'étiez pas encore +arrivée et toute l'attention était pour cet aimable prince nègre venu en +France pour y conquérir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour +paraître plus beau, a emmené le fils d'un de ses ministres en façon de +repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous +les jours en pure ébène, de sorte qu'auprès de lui le prince semble +porter sur le visage un clair de lune. C'est une manière agréable de +faire faire le tour de France à son favori. La foule des invités était +considérable déjà, mais, je vous le jure, j'étais moralement sûr que +vous n'y étiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eût personne. Je +pourrais vous dire le moment précis où vous entrâtes. Mais tant de monde +m'entourait déjà que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand +je tentai de vous surprendre à votre entrée. La ruse sur laquelle vous +comptiez m'était déjà, d'ailleurs, révélée aussi depuis longtemps. +Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revêtu le +même costume que vous. Plus de cent déguisements pareils sur de jeunes +femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappé mes yeux. +Ils étaient les plus ingénieux du monde pour embarrasser l'esprit, +enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans +leur mauresque pudeur, rien voir à peu près du visage. A peine un +rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparaît celui des +étoiles sur un ciel balayé de rapides nuées. + + * * * * * + +La danse dissémina les groupes et les couples y passèrent. Vous dansiez +certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il +y avait là un homme que j'aurais étranglé avec une joie féroce: celui +dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les étoffes +légères et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour +qui la vraie musique était le rythme harmonieux de votre souffle; sur +qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire +involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siècles. Quel +immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et +compassés de nos pères! Je me mis à errer comme les bêtes de proie +qui fouillent des narines les souffles épais dans le vent. Un de vos +raffinements encore: le même parfum très doux, mais tyrannique et +pénétrant, baignait les ombres pareilles à vous. Un son de voix saisi +au hasard? Toutes étaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls +parlaient et je m'aperçus qu'ils étaient terriblement plus bavards que +les femmes. Et mes tortures recommençaient sous forme de mazurkes, de +polkas, de tournoiements méthodiques où mon coeur était broyé comme sous +une meule. J'eus un moment de désespoir. Vous avez un signe auquel je +ne me tromperais pas. Mais là! Vous savez comme moi où il est placé. Il +aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager +sous les jupes. Je sais que ce sont des manières que Mme de C... n'aime +pas, que vous appréciez peu vous-même. Si j'allais justement tomber sur +vous, à la première passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en +aurais pas moins gagné mon pari et vous n'en seriez pas moins obligée de +me donner l'Infini convenu. + + * * * * * + +Mon respect de la décence luttait mal contre mon désir de vaincre à +tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'écriai-je en moi-même, m'inspirant +des étendards du pieux Constantin. Un éclair de vrai génie descendu +certainement sur moi du trône Paradisiaque où siège aujourd'hui, dans +les phalanges sacrées, ce monarque sanctifié, traversa le désordre de +mon esprit et l'illumina. «Tu vaincras par un signe», me répétai-je en +bon français. Si je vous forçais, vous, à me reconnaître! Je me souvins +que vous m'aviez menacé de quelque chose la première fois que j'aurais +de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il +m'arrive quelquefois. Je m'éclipsais un instant et revins barbouillé de +ces débris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une +aile du nez. Mais l'effet fut immédiat, une petite main,--la vôtre,--me +lança un soufflet, et une petite voix,--la vôtre aussi,--ajouta à ce +geste charmant ces mots aimables: + +--Animal, je te l'avais promis. + +A moi l'Infini, ma chère! Vous vous étiez trahie. Hélas! je me suis +réveillé avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais +les inspirations du rêve nous viennent certainement des dieux et c'est +un religieux devoir d'y obéir quand la pleine conscience de nos actes +nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plaît! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +BROUILLARDS + + +Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre, +comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est +comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y +deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de +la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les +images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde +des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie +d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et +qui s'appelle: Brouillard. + +Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son +chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour +de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de +sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales +empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un +charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de +l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières. + +Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par +l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament, +le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à +l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il +ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort +glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret. + +La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache +maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout +est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les +lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux +follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous, +inquiète, affolée, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une +mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent. + + * * * * * + +Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment +les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment +pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend +derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des +spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que +des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le +souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle +inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes. +C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les +couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir +comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins +de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela +quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout +entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement +d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que +je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant, +j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui +ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette +demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et +furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes +mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu +dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube +fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur +divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot +noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de +vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son +carquois! + + * * * * * + +Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des +temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard +enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le +Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et +des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant, +nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai, +par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez +aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup +les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces. +Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid +pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore +davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin +de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés +juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un +encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles. +Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une +musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne +et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait +alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui +venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le +réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!... + +Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de +mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand +le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si +obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et +comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites, +seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait +tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami. + + + + +TAÏAUT + + +Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre: + + L'homme absurde est celui qui ne change jamais. + +Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus +d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où +les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et +tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les +draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a +plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les +académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que, +comme le dit un vieux et sage proverbe: + + Quand on est mort, c'est pour longtemps. + +Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers +mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même +simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine +engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir +été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve +un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer +une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler +soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais +consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour +connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur +manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui +s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue +des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait, +puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière. +Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance +du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui +vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce +temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la +prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme +la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes +enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes +politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins +de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes +opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule +sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise, +mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en +sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de +toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de +trouver imbéciles pour cette puérile raison!» + + * * * * * + +Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans +mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans +le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur +lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans +le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout +autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma +mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que, +la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de +prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par +tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire +de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de +l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et +contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et +j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi, +l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je +retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier +de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en +ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité +s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été +données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la +longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants, +venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce, +des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à +les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble, +intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes. +Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il +davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!» +J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire, +comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A +moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut! + + * * * * * + +Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur +endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très +instructif de mon ami Léonce Détroyat: _La France dans l'Indo-Chine_, +et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de +Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot: +_Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à +demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le +cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse +vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint, +il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots. +Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi +triomphant au village...._ J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor +et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul +coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la +rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux +de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et +digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce +diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux, +ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir +ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que, +ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme +vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de +Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes +promenades. + +C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons, +dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration +de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par +les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits +nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin +d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais, +je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je +vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des +premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à +peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval +dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute +qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite +d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image +allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré. +C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin +d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu! +J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait +atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses +sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et +la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien. +Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues +sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce +n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur +très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi, +sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis. +Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux: + +--Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec +compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part +de mon cheval et de la mienne. + + * * * * * + +Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus +immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes +goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère +âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements +intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce +de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant +pourtant que le nôtre! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AMOROSA + + +Un tapis de neige, mais si léger que partout le gazon le perçait de +mille flèches d'émeraude et que le sable des allées, apparaissant au +travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une +poussière de neige courant le long des branches noires et saupoudrant +les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannées. +Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs +rugueux ses lumières décomposées qui les faisaient apparaître bleus à +l'envers de sa course. Des lointains presque violets, très estompés de +gris clair et rayés imperceptiblement par l'enchevêtrement des futaies. +Sur tout cela, la sérénité silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce +coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y +descendait avec celui des moineaux et des mésanges s'abattant sur les +mousses avec de petits cris où pleurait la désespérance du printemps. +Quelques jacinthes ça et là crevaient cependant la terre noire, et des +bourgeons trop tôt venus perlaient aux branches. Un peu de patience, +mésanges et moineaux! Un peu de courage, ô coeur impatient de renaître! + +Après une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au +visage, je m'étais assis sur un banc, dans un coin largement illuminé, +ce qui lui donnait une impression de tiédeur relative. Mes yeux, +fatigués de l'horizon scintillant où semblaient passer des vapeurs de +givre, s'étaient abaissés vers le sol, mille clartés roses me passaient +sous les paupières et de minuscules étoiles d'or à travers les cils. +Mon regard flottait, avec ma pensée, dans un vague très doux, quand il +s'arrêta soudain sur une place d'une blancheur immaculée que traversait +un dessin bizarre tracé par la course d'un oiseau. Les petites pattes +avaient semé comme un trèfle noir qui courait suivant une ligne +capricieuse. On eût dit des hiéroglyphes et je me pris, le plus +sérieusement du monde, à vouloir déchiffrer cette mystérieuse écriture, +à chercher un sens à ces caractères si nets, et se succédant suivant un +rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonté pour complice du hasard +dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom, +comme si mon coeur était soudain tombé sur cette neige. + +L'oiseau tout seul était remonté dans la nue, sans y emporter mon âme. + + * * * * * + +Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la +neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain +ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme +les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent +semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines +terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui +c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais +aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle +avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient +été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un +parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui +le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans +coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti +pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant +savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins +nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que +la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et +glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où +se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon +épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de +si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais +mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles +s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume +et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée, +je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus +troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion +virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le +gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet +enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs +d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple +feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la +berce. + +O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis! + + * * * * * + +Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un +dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que +nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver +l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout +son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un +creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour +baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher +de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps +en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un +piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple +tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations. +Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où +son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le +rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait, +un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du +soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre +pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis +anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans +les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul +n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches +dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant +plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon +pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette +relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient +adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui +dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers +l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices +furieuses de la chair rassasiée? + +Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée. +Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est +demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri. + + * * * * * + +Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait +laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser, +la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est +envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice +vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va, +aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers +celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais +aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit: + + Ce sont les plus petites choses + Qui témoignent le plus d'amour. + +En attendant les grandes, comtesse, cependant! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MENSONGES + + +Un feu mourant dans la cheminée longtemps flambante, un soleil admirable +au dehors étendant, à l'angle de ma table, une nappe oblique dorée; un +rideau d'azur derrière ma vitre et autour de moi une température de +serre, tiède dans un air sans frissons; je goûtais le repos dominical, +allongé sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les +doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon +ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptisé moi-même: _le Pays des +Rêves_. Ce poète exquis connu de tous les délicats, vient de se marier +et m'a cru devoir envoyer une façon de testament lyrique, ses dernières +rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aimé le mariage, mais j'en +demanderais l'abolition immédiate s'il était vraiment mortel aux poètes. +Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais +de fort grands--vous aussi, qui avez dîné avec moi à la table de +Banville--lesquels lui ont survécu. C'est ce que je vous souhaite de +toute mon âme! + +Je lisais, ou mieux je chantais en moi-même,--car la musique du vers +éveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de +sainte Cécile, si bien nommée par Mallarmé: «Musicienne du silence», +y couraient sur un clavier mystérieux--les belles strophes, bien +empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum très +subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrêmement délicate et +pénétrante, comme le vol d'une âme de fleur. Et comme rien n'invite +mieux à la lente rêverie que le bercement des rythmes et les cadences +ailées qui emportent la pensée vers les mondes inconnus, vous me +pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu à peu de votre +livre, se perdit dans des horizons vaguement baignées de lumière: votre +musique ne fut plus dans ma tête qu'une série d'échos comme ceux que +répercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac +nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grisé certainement. + + * * * * * + +Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pénétré et que je +savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette +éblouissante clarté qui descendait des vitres et cet éclat limpide du +ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce +souffle embaumé dont je me sentais poursuivi ... le printemps était venu +tout à coup certainement, et c'était la fête immortelle des choses dans +la béatitude inquiète des êtres et l'épanouissement des renouveaux. +Qui donc avait dit que cet hiver obstiné ne finirait jamais! Les voilà +réduites à néant, les prophéties des astrologues qui nous montraient +Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohé! +le printemps s'est souvenu! C'est dans les allées des jardins que +resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois +dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux délivrés, une +floraison éperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la +brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont déjà plus. Ce sont +les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au +vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se +poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des +nids arrête çà et là le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas +seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothéose et +couru vers sa splendeur comme un astre vers le zénith. L'immense joie +de tout ce qui est salue l'hôte glorieux qui passe le front couronné de +soleil. + + * * * * * + +Et c'est comme une tristesse horrible qui m'étreint, seul, dans le +torrent des universelles gaietés, un _De Profundis_ qui monte de mon +coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'êtes pas près de moi, ma +chère âme, dans ce réveil triomphant des âmes appareillées se mêlant +dans l'air chargé de baisers. Je vous cherche auprès de moi, sans vous y +trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous +avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles +promenades, le long des taillis obscurs où le rossignol court à terre, +au bord des eaux calmes où descendrait votre noble image tremblante dans +un frisson d'argent, sur les routes lointaines où l'on marche entre les +genêts constellés comme au milieu des débris d'un ciel écroulé. Et +votre bras devait se poser encore sur le mien, à l'heure des douces +lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tête brune, aux cheveux +dénoués par le vent, s'inclinerait sur mon épaule, tendant votre front +vers ma bouche comme un lis battu que relèveront les rosées. Vous +m'aviez juré que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses +sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus légères et vos +pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de +votre être dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs épanouies. +Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce +printemps serait plus doux encore que le dernier où mon désir osait +vous effleurer à peine, mais où je goûtais déjà mille joies intimes et +profondes à entendre le son de votre voix, à boire votre haleine, à +contempler, craintif, votre impeccable beauté.... Et vous n'êtes pas +là! quel cimetière de bonheurs et de rêves, je foule dans les sentiers +fleuris! + + * * * * * + +L'impression m'avait été si cruelle que je me levai brusquement pour +être mieux sûr de m'en réveiller. Je quittai brusquement le livre, le +divan et la chambre tiède; je descendis dans le parterre qui s'étend au +bas de ma croisée et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au +visage. Le mirage du printemps s'évanouit en même temps. Oui, le ciel +était clair et bleu, comme il m'avait apparu à travers la croisée et le +soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle +de chaleur n'en descendait jusqu'à la terre. Celle-ci était encore dure +et gelée, crépitante sous le pied et rayée çà et là d'aiguilles de glace +ou bien portant, à l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une +peau d'hermine mangée aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres! +Les lilas! un enchevêtrement de ramures noires avec, çà et là, un +bourgeon rabougri, réfréné, pareil au bout d'une flèche émoussée. Les +sèves, inutilement appelées, étaient venues mourir à fleur d'écorce, +impuissantes à percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais +rêvé, bien rêvé! J'avais dit trop vite adieu à mon beau songe. Vous +n'avez pas été parjure, ma chère âme, le temps n'était pas encore venu. +Voilà tout! + +Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant +d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où +m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa +mélancolie au désordre de ma table de travail. + + * * * * * + +Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines. +J'avais repris le _Pays des Rêves_ à la page ouverte et, ayant relu +les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route, +s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai +celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute +resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué +de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre. +C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe +seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout +de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de +ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que +les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une +histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin +défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de +votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le +larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute +que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement +que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait +pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre +son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où +j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or. + +O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas, +fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +ENTRE TERRE ET CIEL + + +I + + +J'avais fait un rêve vraiment délicieux: j'étais redevenu l'enfant rose +avec de longs cheveux bouclés dont ma famille a religieusement gardé le +portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez +que ce n'est pas d'hier!--J'avais récité mon catéchisme avec une +conviction particulière et, pour me récompenser de ma condescendance à +accepter les mystères de la foi, on m'avait mené chez le pâtissier, +au bout du pont où j'ai pêché mes premiers goujons en faisant l'école +buissonnière. Un admirable spectacle était devant mes yeux: de hautes +meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de +beaux filets de sucre blanc soutachaient des crèmes solides aux couleurs +nationales du café et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux +comme une cathédrale, léchait avec mille langues de caramel, pareilles +aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais +gobichonnades plus variées n'avaient sollicité l'humeur friande d'un +innocent. + +Réveillé, j'ouvris ma fenêtre, et,--à part que j'avais une +trente-cinquaine d'années de plus qu'en ce temps-là,--il ne me semblait +pas que je fusse sorti de mon rêve. La nature n'était qu'une immense +boutique de confiseur. Sous la neige menue tombée la nuit, les arbres +avaient l'air saupoudrés de sucre râpé. Les petits ruisseaux gelés +avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait +fait des buissons autant de saint-honorés et un commencement de dégel +faisait les ardoises des toits pareils à des babas pleurant leurs larmes +de rhum. + +Mais tout cela n'était pas aimable comme la boutique du bout du pont +où il faisait une si bonne chaleur, imprégnée d'odeurs succulentes! Un +froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez +des rubis, et, pensant à l'auteur de ce déplorable hiver, je ne pus +m'empêcher d'appliquer au créateur de toutes choses cette épithète +qui était, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mépris: Sale +pâtissier! + +Et je pensais aussi à ce mot mélancolique d'Aubryet sur son lit de +douleur, disant à un ami: + +--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallée de Josaphat, +tu verras, quand on nommera l'auteur de la pièce, comme je sifflerai! + + +II + + +Voilà quelques instants déjà qu'une musique mystérieuse me chante aux +oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-être que la +chanson d'un rêve dans mon esprit. J'écoute au-dedans de moi. C'est +comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est +pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que +roule à l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crépitement vague de +friture dans l'air où passe la gaîté d'une fête foraine? Non! non! je +me prête de plus près encore une oreille attentive. C'est décidément un +gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mélancolique comme celui des +passereaux se groupant, en hiver, sur les branches. + +Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de là-bas qui voudraient +revenir et que leurs sentinelles avancées, leurs éclaireurs aux noires +ailes, retiennent derrière la barrière que ne franchit plus le soleil, +dont la tiède caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se +rappelant les nids laissés aux toits de Paris, ont la nostalgie de +ce ciel de France où s'obstinent les bourrasques, où les frimas +s'accumulent au mépris des avertissements du calendrier. Et elles nous +saluent de loin, ces chères exilées qui se demandent si le printemps +nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette année, +d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles pétales ne +frémissent pas aux souffles du matin! + + +III + + +J'avais absolument besoin de m'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose +du fâcheux état de l'atmosphère où je grelottais. J'éprouvais un désir +immodéré de vilipender même un innocent, une de ces soifs ridicules de +revanche qui font que lorsqu'une femme a été malheureuse avec un amant, +elle le fait payer à celui qui vient après. Je pensai méchamment que le +marronnier du vingt mars devait faire une drôle de tête cette année, +et je fis le voyage des Champs-Elysées, uniquement pour aller faire la +nique à ce vieillard. + +Son air piteux dépassait encore tout ce que j'avais prévu. + +Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien! +vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds? + +Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement +la tête comme pour me dire: Non. Et comme il avait été bon raillard dans +son temps, j'entendis, en même temps, un craquement singulier dans son +écorce. + +--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez +pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste à +l'occasion. + +Un zéphyr tiède était-il passé dans les branches de mon silencieux +interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les +yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir été aussi loin +et pour lui témoigner de mon respect pour son âge, en abordant un plus +sérieux sujet: + +--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans +le recueillement mystérieux des choses, as pénétré l'âme césarienne, +crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les +Napoléons? + +Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis +un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit +violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Épouvanté, je +me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reçus une accolade d'un +genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce +fut inutile. Car, jusqu'à la place de la Concorde où je déboulai comme +un fiacre emballé, le marronnier me poursuivit, suivant une image +héroïque du poète Gustave Mathieu, à grands coups de racine dans le +derrière. + + +IV + + +Il neigeait aussi à Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa +petite maison rouge aux dentelures de bois, était comme posée sur un +tapis épais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von +Bourik possède une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent +de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiancé de Gudule,-- +ainsi se nomme cette opulente créature,--se consola de ne l'avoir pas +épousée en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris +sa place à l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupçons, mais il +manque absolument de preuves. Il se sent intérieurement déshonoré sans +pouvoir articuler aucun fait. + +L'ancien fiancé qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie, +sa longue pipe à la bouche, à une heure de la nuit fort avancée, +l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bière. Il se souvient tout à +coup qu'il a oublié de dire à Gudule l'heure à laquelle il la verrait +le lendemain, pendant une absence de son fâcheux mari. Pour réparer cet +oubli condamnable, il s'en vient rôder autour de la petite maison rouge +aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondément. +Et puis sous quel prétexte en réveiller les hôtes--Écrire alors!--Bon! +Fritz s'aperçoit encore qu'il a laissé son crayon et ses tablettes sur +la table de la brasserie qui est certainement fermée maintenant. C'eût +été si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres où +le génie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouvé le lendemain +matin. + +Un trait de lumière jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un +rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement +de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idées chez +un homme à jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes +mousseuses et il ne les pouvait décidément plus contenir. Or, voyez +comme l'inspiration nous peut venir de n'importe où! Fritz pense que +ses expansions naturelles et tièdes feront des trous dans la neige et, +convenablement dirigées, pourront même y tracer des caractères. Avec +cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du +nouveau porte-plume--il parvient donc à tracer très distinctement, +devant la porte de Hans, ces mots destinés à sa femme: _A midi demain._ +Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchanté de son +imagination. + +Le malheur fut que c'est Hans, qui, étant sorti, le premier, lut avant +personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent +quelquefois de la façon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit à +Gudule: + +--Un homme vous a donné rendez-vous en écrivant sur la neige, et cet +homme est Fritz, votre ancien fiancé. + +--Est-il possible, s'écria Gudule, et quelle idée! + +--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai +reconnu son écriture! + + +V + + +C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'étais +sorti, ma chère âme, je vous le jure. Mais les volets étaient clos et +close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait même écrit +dessus: «Fermé pour cause de décès.» De décès? pourvu que ce ne soit que +le sien! C'était un petit vieillard désagréable et qui surfaisait sa +marchandise. Dieu ait son âme! Mais pourvu que le décès dont il s'agit +ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant à Mai qu'une +porte embarrassée de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de +pauvre, sans fleurs épanouissant leurs gerbes même sur son cercueil! Et +les promenades projetées le long des eaux claires où, nouvel Ulysse, +j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle +des Odyssées! Et les licites promesses sous les aubépines! Tout cela +sera-t-il donc enterré avec ce mot exquis, dont l'âme sera partie, sans +doute dans le parfum de la première violette? + +Je ne veux pas penser, ma chère, à cet écroulement de tous les bonheurs +médités au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux +pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde, +cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessiné, en +blanc, des fleurs tout à fait curieuses suivant le caprice des feuilles. +Un rayon de soleil n'aurait qu'à venir et à les fondre! L'image d'un +impérissable amour ne saurait être un si périssable présent! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +JACINTHES + + +Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur +coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, tendre et veiné comme une +chair délicate. + +Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs? + +Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'écorce durcie de +la terre étend son oppression jusqu'à nos pensées qu'il étreint, jusqu'à +notre âme qu'il referme sur ses désirs. En vain le Temps nous a-t-il +pétris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore à la grande loi qui +fait tristes ou gais les êtres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre +et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi, +il sera temps que l'humanité finisse et tombe, comme un fruit pourri, +dans le néant, comme un fruit où s'est tarie la dernière goutte des +sèves universelles. + +En attendant, résignons-nous à être comme les bêtes et comme les plantes +qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, éperdues +des lumières et des chaleurs à venir. C'est encore le meilleur de notre +lot et ce qui nous reste de divin. + +Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons +encore aux bien-aimées que des lilas de serre, chlorotiques et mourants, +sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent +leurs pétales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle +plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux, +de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes présents elles +accueillent les fantômes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi, +l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitié qui +s'échange entre ces exilées de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs +lèvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiédeurs +obstinées du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche +volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraîcheurs +humides et parfumées qu'ont gardées leur corolle. + + * * * * * + +Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les +matins ensoleillés emplissent d'une vapeur dorée, d'une poussière de +clarté rose roulée par les brises à l'horizon? Il advint plus d'une fois +quand, déjà lasse de notre course aurorale, vous vous étiez assise sur +un banc, que je me pris à contempler votre tête brune se détachant sur +ce fond d'apothéose, comme les figures des vierges sur le fond des +vitraux et des missels. Vous étiez toute nimbée comme une sainte, vous +qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme +tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thérèse, l'amante, +attardée d'un Dieu. Oui, ma chère, cette auréole vous seyait à ravir et +tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous +étiez là comme une déesse d'un temple plein d'encens vagues et de +musiques mystérieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre +Beauté sacrée, l'orgueil de votre chevelure où les souffles mettaient +de longs frissons d'azur sombre, l'éclat de votre front radieux de ces +triomphes intimes, la cruauté charmante de vos yeux et les dédains +exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adorée. +J'imagine que ma pensée s'imposait à la vôtre et que vous vous preniez +volontiers au sérieux, sans en rien dire, dans le rôle d'idole qui vous +va si bien. Car vous aviez le bon goût de ne pas interrompre mes extases +délicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'âme +de mes adorations mêlées à l'adoration des choses. Celle des fleurs vous +flattait un peu plus que la mienne. Voilà tout. + +Et, comme vous êtes une personne bien décidée à n'être ingrate qu'avec +moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des +tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire +du mal. Ce que les femmes ont de pitié pour les roses des haies! Au +fait, toute la pitié qu'elles n'ont pas pour nous! + + * * * * * + +Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs éternels. + +Après m'avoir dit de bien justes et bien éloquentes choses, d'une voix +où tintait l'écho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquité profonde +qu'il y avait à déparer ces pauvres églantines de leurs branches +maternelles, à trancher méchamment leur belle tige verte, à les arracher +à la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous +reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains; +à moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup +d'épines. Vous preniez même un grand plaisir à me voir piquer les +doigts, excellente créature que vous êtes! Et moi, je vous avoue que ce +martyre me donnait beaucoup de petites joies amères. Lequel est le plus +fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le +bonheur que nous avons à être torturés par elles? Le métier de victimes +a toujours eu du bon, même dans l'antiquité, où l'on ne manquait jamais +de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs +avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice. + +Je vous rends cette justice, mon amie, de n'être jamais allée avec vous +jusqu'à cet excès de familiarité. Il est vrai que vous n'avez jamais non +plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de +mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez même un mauvais regard +quand je les reniflais de trop près, comme si mon nez allait boire tout +leur parfum. + +Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas été jaloux de toutes +les préférences pour de simples végétaux champêtres très incapables +cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrûment rimé que +les miens. J'ai été même jusqu'à célébrer ces plantes, en vers de huit +pieds, pour vous être agréable. + +Ah! que vous étiez jolie, revenant du bois sous le grand frémissement +des feuillages, fuyant la caresse déjà brûlante du soleil, une gerbe +fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur +de votre butin où se mêlait le parfum vivant de votre haleine! + + * * * * * + +Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux +campagnards promènent devant eux dans les rues, toute la flore de cette +triste saison, les renoncules rouges pareilles à de larges taches de +sang, les anémones étoilées qui semblent de petits astres en train +de s'éteindre, les mimosas méditerranéens qu'on prendrait pour des +constellations que le vent a jetées à terre; en vain, vous disposez +artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant, +patiente, que les tiédeurs de votre chambre le fasse épanouir; il est +temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable +épanouissement des arômes et des couleurs. + +Nous reprendrons le chemin des grandes allées que bordent les mousses +émaillées de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces +promenades perdues où je retrouverai ma route à la clarté d'un regard +ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacrée quelque place que +je reconnaîtrai toujours. Ce sera pour mon âme comme une fête Dieu, où +j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que +les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de +votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fête Dieu +toute ensoleillée et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets +à la tête rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de +choeur avec une petite musique effarouchée. + +Oh! vienne! vienne le printemps! + +En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes +ouvrent, seules, leur coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, +tendre et veiné comme une chair délicate. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PREMIER SOLEIL + + +Un matin indécis avec des vapeurs légères, des brises d'argent qu'aucun +souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une +aurore sans flamme et lentement montée d'un horizon sans pourpre. +L'homme demeure indifférent à ce spectacle sans incidents; mais, +possédant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme +vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent à +travers les arbres dépouillés et piaillent le réveil encore obscur des +heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette +marche scandée par les oscillations du cou que rythme la musique +intérieure du désir. + +Cependant midi s'avance derrière une avant-garde de lumière. Le ciel +s'est éclairci et son azur aux pâleurs lointaines est comme celui d'un +grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du +soleil. Une tiédeur oubliée emplit l'atmosphère. L'illusion du printemps +à venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les êtres +salue ce retour des journées étincelantes dans la gloire des renouveaux. +Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les âmes +s'ouvrent à des brises mystérieuses où flottent, pour ce rêve, de vagues +parfums. On dirait que l'astre d'où descend la vie s'attarde sur le +chemin longtemps délaissé et s'assied, comme un voyageur las de sa +course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fête, +et ce Dieu bien-faisant qu'ont adoré tous les peuples sages se complaît +dans son temple rouvert et dans cette fumée bleue d'encens. Le soir +vient enfin, mais un soir tout différent de celui de veille, un soir +tout imprégné de la chaleur de cette première journée, un soir dont les +étoiles scintillent, non plus comme des flèches de givre piquées dans +le firmament, mais comme de petites roses de feu s'épanouissant dans un +grand jardin d'ombre. + + * * * * * + + Mignonne, voici le printemps, + --Aimons-nous bien au temps des roses.-- + L'azur, dans les cieux éclatants. + Rouvre ses portes longtemps closes, + D'où la lumière, en flots vainqueurs, + Descend jusqu'au fond de nos coeurs. + --Aimer! chanter!--les douces choses! + + Les taillis sont pleins de chansons; + --Aimons-nous bien au temps des roses;-- + Et l'ombre met de doux frissons + Au coeur tremblant des fleurs écloses. + Sur nos fronts l'aile du matin + Fait passer un souffle incertain. + --Aimer! rêver!--les douces choses! + + Nos rêves sont vite lassés. + --Aimons-nous bien au temps des roses.-- + Les beaux jours sont vite passés; + Le coeur a ses métamorphoses, + Mois le temps n'y saurait ternir + La floraison du souvenir. + --Aimer! souffrir!--les douces choses! + + * * * * * + +O réveil d'un printemps que consacrent deux années de souvenirs! Un +soleil se lève aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle, +le grand bois tant de fois parcouru dans les lumières, dans l'odeur +rajeunissante des sèves, dans les joies fraternelles de tout ce qui +aime. Tu remettras bientôt tes toilettes claires où se moule, dans une +intimité plus tentante, la grâce de ton corps, qu'on dirait illuminée, +comme des lampes d'albâtre, par la clarté intérieure que tes formes +portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beauté. +Reprenons les chemins où les premiers baisers ont fleuri sur nos lèvres, +les baisers furtifs et délicieux où s'exhale l'espoir tremblant des +tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette +souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passâmes +ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement +épanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps +ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie. + +Viens par les allées dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables +lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des +branches, leurs petites têtes d'émeraude. Ce sont nos espoirs vivants. +Tes yeux cherchent déjà des fleurs dans l'étendue et ma main se tend +pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la première rose à ton +corsage! + +Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du +soleil dans le grand bois pour évoquer cette floraison menteuse dans mon +cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin +d'hiver où toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'épuisât sous ta +main et que ma dernière pensée vînt remplacer à ton corsage la rose que +je t'ai promise et qui n'est même pas encore en bouton. + +[Illustration] + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +L'HYMNE DES BRUNES + + +I.--CONTES DE PRINTEMPS + +La première du printemps + +Mimosas + +Le buis + +Prose de Pâques + +Au salon + +Tulipes + +Poème de mai + +Choses vécues + + +II.--CONTES D'ÉTÉ + +Fête des Fleurs + +En messidor + +Bateaux rouges + +Au pays des rêves + +Nuits blanches + +Paraphrase + +Matutina + + +III.--CONTES D'AUTOMNE + +Dans les jardins + +Super flumina + +Derniers violettes + +L'âge d'or + +Choses d'amour + + +IV.--CONTES D'HIVER + +Première neige. + +Carnaval amoureux + +Brouillards + +Taïaut + +Amorosa + +Mensonges + +Entre terre et ciel + +Jacinthes + +Premier soleil + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes à la brune, by Armand Silvestre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À LA BRUNE *** + +***** This file should be named 12331-8.txt or 12331-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/3/3/12331/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
