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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12331 ***
+
+ARMAND SILVESTRE
+
+
+
+
+CONTES
+
+A
+
+LA BRUNE
+
+
+_Illustrations de Kauffmann_
+
+
+
+
+A.C.L.
+
+_Je dédie ces contes à la très belle qui les a inspirés. Je les
+publie pour les lecteurs fidèles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y
+retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce
+qui y est profond et sincère.
+
+La mélancolie et la gaîté s'y sont mêlées d'elles-mêmes, puisque ce sont
+des contes d'amour et que l'amour est, à la fois, le suprême tristesse
+et la suprême joie._
+
+ARMAND SILVESTRE.
+
+Juillet 1888.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L'HYMNE DES BRUNES
+
+_A Catulle Mendès._
+
+
+Vous doutiez-vous, mon cher Mendès, que vous soulèveriez l'ire des
+brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voilà confondu dans
+un même anathème avec Maizeroy, également convaincu de n'aimer que les
+toisons dorées baisant l'ivoire des épaules. Or voici que les porteuses
+de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoréen, ont élevé
+vers moi leur plainte et m'adjurent d'être leur champion contre vous.
+Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer
+m'arrive de par delà la Méditerranée, comme un alcyon dont l'aile s'est
+trempée au flot salé. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datée
+de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous
+y trouveriez certainement le sort d'Orphée qui n'eut d'autre tort
+peut-être que de trop pleurer devant la beauté farouche des Ménades, les
+charmes dolents et baignés de mélancolie d'Eurydice.
+
+Par quoi ai-je mérité d'être ainsi choisi pour défendre la splendeur
+sombre des crinières faites de nuit et pour répéter aux échos le doux
+vers Virgilien:
+
+ Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.
+
+où est chantée la saveur de la noire airelle? Sans doute par la
+sincérité d'un passé amoureux qui demeura, en effet, presque constamment
+fidèle à la beauté brune, malgré quelques excursions dans les champs de
+blés tout noyés de soleil vivant. Je ne blasphémerai pas cependant vos
+charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et à
+qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel où
+presque tout me fut torture. La vérité est que mes vraies douleurs et
+mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en
+elle le secret horrible de mes désespoirs et de mes joies, dont le pied
+triomphant m'écrasa le coeur, est coiffée d'un casque d'ombre; et cela
+est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en célébrant ses
+splendeurs cruelles.
+
+ * * * * *
+
+ Plus souples, plus légères que les fils dont la nuit
+ Tisse le voile obscur où son front se recèle,
+ Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
+ Vers qui mon seul espoir désespéré s'enfuit;
+
+ Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
+ Leur magnifique éclat sous ma lèvre étincelle,
+ Comme, dans le ciel noir où l'ombre s'amoncelle,
+ Des étoiles le choeur soudain s'allume et luit.
+
+ Comme dans un linceul vivant et que soulève
+ Chacun des battements où se rythme mon rêve,
+ Dans leur réseau divin j'ai mon coeur enfermé.
+
+ Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
+ Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
+ Le doux et cher fardeau de leur flot parfumé.
+
+ * * * * *
+
+O vous qui portez le signe redoutable des défaites innombrables de mon
+coeur, Sulamites aux tempes nimbées d'ébène, je dirai, puisque cela vous
+amuse, l'ineffable torture où me mit la contemplation de vos grâces
+triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un
+Pactole de lait où palpitent, ça et là, des parcelles de soleil; tandis
+que tout est gaieté dans le printemps rose de leurs joues, l'éclat
+de votre peau, à vous, est comme tissé de rayons de lune, de rayons
+d'argent pâle où frissonnent les mystères sacrés de la nuit, et votre
+pâleur mate, votre pâleur divine semble avoir besoin de notre sang
+pour y boire les chaleurs inquiètes de la vie. C'est lui qu'aspire
+silencieusement le baiser de vos lèvres froides, tragiques amantes dont
+le sourire même cache d'invisibles morsures. Sur les épaules doucement
+veloutées de vos rivales semble toujours flotter une lumière d'aurore;
+ce sont les clartés stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre
+poitrine où la transparence des chairs fait courir le réseau bleu des
+veines, le réseau d'azur pâle qui se perd dans le marbre. Tandis que
+la beauté des blondes est comme un éternel appel au plaisir, votre
+attirance, à vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour
+beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guère pour
+vous moins de haine que d'amour, ô vous qui m'avez traîné dans les
+géhennes, femmes au front lilial encadré de flottantes ténèbres!
+
+ * * * * *
+
+Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:
+
+ Comme le vol d'une hirondelle,
+ Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
+ Double, en passant, une ombre d'aile,
+ Se dessinent tes noirs bandeaux.
+
+ Leur ombre jumelle se joue
+ Sur le ciel de ton front qui luit,
+ Et jusqu'aux roses de ta joue,
+ De sa corolle étend la nuit.
+
+ Avant que l'hiver n'effarouche
+ L'oiseau fidèle, si tu veux,
+ Je poserai longtemps ma bouche
+ Au sombre azur de tes cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Mais, au fait, si celles qui m'ont élu pour plaider contre vous, ô
+Maizeroy, ô Catulle, étaient ce que nos aïeux appelaient des: «brunes
+piquantes»! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de
+simples «brunettes!» Ah! que j'aurais été daubé dans ma défense et comme
+je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua
+Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris à la beauté du Diable. Je
+m'en tiens encore à celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le
+seul dont je l'honore. Au cas où ma religion aurait été indignement
+surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:
+
+ La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
+ Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil:
+ C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
+ Que celles que je sers doivent porter en elles.
+
+ Et je leur veux aussi les grâces solennelles
+ Des déesses d'antan sortant de leur sommeil.
+ Car mon esprit païen au ciel même pareil,
+ Ne resplendit qu'au choc des beautés éternelles.
+
+ Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
+ Mes bras ne s'ouvrant bien qu'à la rondeur des flancs
+ Dont le marbre vivant s'élargit en amphore.
+
+ Telle est la Femme au corps par mon désir mordu
+ En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu
+ Et dont l'amour cruel sans trève me dévore!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+I
+
+CONTES DE PRINTEMPS
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA PREMIÈRE DU PRINTEMPS
+
+
+ C'est la première du Printemps
+ Au théâtre de la Nature,
+
+comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique féerie des
+Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la première
+du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenêtre, plein
+d'espérance, et la referme, aveuglé par la neige. Encore un mensonge de
+ce méchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de
+Pandore, devant que chaque année soit finie, l'émissaire quotidien de
+l'administration des Postes! Voilà un cadeau qui m'ennuie! D'abord
+c'est le signal de tous ceux que j'aurai à faire sous le nom futile
+d'étrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement
+le catalogue de tous les ennuis à venir. Tous les jours de terme sont
+marqués là et tous les jours d'échéance, toutes les nuits sans lune et
+tous les jours sans gaieté! Il faut avoir été bien constamment heureux
+pour aimer à prévoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants à Dieu
+de nous céler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle à l'oubli,
+qui peut seul consoler de vivre. Il ramène les anniversaires où l'on
+pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont
+ceux où on voudrait que le temps arrêtât sa course. C'est par décence
+que l'Écriture prétend que, ce fut à l'occasion d'une bataille, que
+Josué lui en donna l'ordre. S'il n'était pas le dernier des imbéciles
+(et nous en avons connu beaucoup d'autres après lui) et s'il était
+vraiment investi de ce féerique pouvoir, j'estime qu'il en a dû profiter
+pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ô ma chère, le vol de
+l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rêve et
+mon voeu inexaucé. Mais il semble que son aile est plus rapide encore
+quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce
+calendrier qui nous prend au flanc comme un éperon! Et puis, j'ai encore
+contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigné citer, dans
+sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que
+celui-ci ait été un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai établi
+d'après les légendes. En revanche, sainte Beuve y est nommée, car
+c'était une bien heureuse que le célèbre écrivain avait pour patronne,
+ce qui lui donna un goût immodéré des femmes durant toute sa vie. Tandis
+que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la
+province, quelle injustice on nous fait à tous deux!
+
+ * * * * *
+
+L'impunité dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achèvent
+volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge à la femme qui la
+leur a procurée porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie,
+longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouillées_,
+appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxène Boyer des
+_conciliantes_ (avouez que le mot était joli et bien trouvé) vivent
+maintenant sous un véritable couteau de Damoclès. Leur sommeil coupable
+est peuplé de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espère,
+de celle terreur, et le dégoût viendra à beaucoup de ces dames d'une
+carrière qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour
+un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris
+cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de
+décapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses
+salaires honteux; ils massacrent en même temps ses domestiques et les
+enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la
+même occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de
+l'homme que la police cherche partout où il n'est pas, avec le flair de
+ses fins limiers, le concierge de la maison où s'est commis le crime et
+toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'était présenté au
+moment de sa fuite, il n'eût pas hésité davantage à leur trancher
+le chef. J'en conclus que les immeubles où ces dames loueront des
+appartements deviendront dangereux à leurs voisins. Il y a là une
+question de risques locatifs, au moins aussi considérable que pour
+l'incendie et qui donnera à réfléchir aux gens prudents. Nos aïeux
+étaient plus sages qui ne laissaient pas «divaguer», comme disent les
+maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants,
+les personnes faisant le métier de ramener chez elles les voyageurs, les
+rufians et les rôdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre
+elles et comme cloîtrées dans de profanes couvents où habitait la
+félicité antique. _Hic habitat félicitas_. La mode de ces maisons de
+retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignité
+des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens
+raisonnables. Car il eût suffi d'un peu d'imagination et de luxe
+oriental pour en faire la réalisation du Paradis de Mahomet sur la
+terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vidées a été comme une
+terre grasse et féconde pour le vice qui y a pullulé. Ah! comme les
+Romains et les gens d'Herculanum étaient d'autres artistes et d'autres
+philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protéger les jours
+(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs
+colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer à nouveau.
+Elles ne chômeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez être
+tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans
+l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrès.
+
+ * * * * *
+
+Que l'homme s'exagère volontiers ses maux, et comme il se plaindrait
+moins de sa destinée, s'il considérait plus souvent les sorts pires que
+le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'étude de l'histoire ne
+devrait nous servir qu'à connaître ces exemples monstrueux de déveine,
+chez certains héros, qui font dire aux gens raisonnables: «Enfin! en
+voilà un qui était plus malheureux que moi!» Ce serait une excellente
+leçon de philosophie résignée, puisqu'il est entendu que, par une sage
+ordonnance de la Providence, nous sommes tous destinés à souffrir plus
+ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos révoltes à la
+part d'ennuis qui nous est faite.
+
+Cette réflexion mélancolique me vient du bruit que font messieurs les
+bookmakers à propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont
+ils viennent d'être l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que
+presque tous habitent, exhaler leur colère le long du fleuve, comme
+les Hébreux à Babylone ou comme les damnés au bord du Styx. Le grand
+gémissement entendu dans Rhama n'était qu'une musiquette de quatre sous
+auprès de la douloureuse symphonie dont ils régalent les oreilles. A les
+entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le
+gouvernement. C'est comme si c'était déjà fait! Ceux-ci geignent et
+ceux-là clament; tous vocifèrent et se démènent. On a osé toucher à un
+des corps les plus respectables de l'État moderne et secouer, dans leur
+personne, les assises de la société!... Que leur a-t-on fait pourtant,
+bon Dieu! Retiré tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur
+servait qu'à ficher en terre pour faciliter leurs opérations.
+
+On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'étaient tués de
+désespoir. Eh bien, si, dans les champs Élyséens d'un monde meilleur,
+leurs ombres toujours gémissantes rencontrent l'ombre éternellement
+mélancolique d'Abélard et que le grand érudit entende le sujet de leur
+plainte, quel ironique sourire sur ses lèvres où le nom sacré d'Héloïse
+brûle encore, et quel regard de dédain dans ses yeux abaissés!
+
+ * * * * *
+
+--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chère! C'est le Printemps!
+
+Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant,
+comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dénouée, les coudes
+sur les genoux et les mains ramenées vers la flamme qui fait courir,
+dans leur transparence délicate, de délicieux petits reflets roses. Et
+je vous répète:
+
+--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas?
+
+Alors vous fermez les yeux, sans toujours me répondre, et j'imagine que
+mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son
+indécis, comme une romance lointaine dont les mots échappent et dont
+l'air seul parvient jusqu'à vous, vague et mêlé dans le vent. Mais ces
+mélodies inconsciemment perçues ont le don d'évoquer les visions et
+les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous
+recueillir dans le rêve des verdures renaissantes, des violettes bordant
+les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues
+promenades sous le soleil tiède déjà, de toutes les splendeurs en
+boutons dont la Nature devait être parée aujourd'hui, si mon almanach
+n'avait effrontément menti! Vous ne rêvez pas tant que cela, mon âme. Le
+Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs où
+vous aimez à vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout où vous
+êtes? Et ne pouvons-nous pas chanter là comme dans les bois, et chaque
+jour, tant notre joie s'y renouvelle:
+
+ C'est la première du Printemps
+ Au théâtre de la Nature!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MIMOSAS
+
+
+Comment ne pas songer qu'ils viennent de là-bas où la terreur et
+l'effarement ont marqué la fin des jours de gaieté carnavalesque,
+ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes
+promènent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies
+des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifférente à nos misères!
+Tandis que la fourmillière humaine s'éparpillait affolée, croyant
+encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles,
+s'épanouissaient dans la sérénité du matin, sous cette première
+blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel.
+
+La mythologie grecque, qui savait si bien mêler aux fables grandioses
+les plus exquises imaginations, n'avait pas dédaigné de chercher une
+légende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon,
+dont je vous ai dit, un jour, le joli poème des lilas. L'Orient est
+plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chère,
+et constate l'infériorité de notre imagination à ce sujet. Ce n'est pas
+assez pour moi de comparer sans cesse les lys à vos doigts et les roses
+à votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'étaient pleins que de
+ces choses-là. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys
+n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de
+votre main, et vos lèvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus
+les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui,
+si belles que soient les fleurs, sont encore à l'humiliation de la
+femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une
+mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais,
+entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment
+contemplées, évoquent mille images diverses, comme vous le savez bien,
+vous qui passez des heures entières en contemplation devant un myosotis.
+
+Voilà ce que j'ai rêvé, moi, il y a quelques jours devant une branche de
+mimosa.
+
+ * * * * *
+
+La Méditerranée et son bleu manteau couchés sous le ciel, par un soir
+d'été plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une île aujourd'hui
+disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile à préciser,
+puisqu'on a aimé toujours,--deux amants goûtant l'extase de cette heure
+mystérieuse où s'ouvre le jardin des étoiles. L'île est proche de la
+terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de
+leurs âmes. Vous souvient-il que nous avons souvent rêvé d'une thébaïde
+pareille, où rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des
+banales gaietés? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les
+vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siècle
+lointain ils ont vécu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a,
+comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit répandue sur
+la double colline de neige de ses épaules; comme vous, elle a le profil
+fier de la race élue, et, comme vous, je ne sais quel éclat fatal de
+pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long
+du flot qui chante, tout en poussant jusqu'à leurs beaux pieds nus, son
+écume pareille à des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir
+exile des hautes mers passent au-dessus de leurs têtes avec un doux
+balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature
+autour d'eux, dans ce magnifique paysage sérénal où leurs ombres
+grandissent et bleuissent, à mesure que la lune se lève, la lune
+mélancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisée.
+
+ * * * * *
+
+--Que la vie est douce ici, ma bien-aimée! fait l'amant, rompant soudain
+le silence.
+
+Et elle lui répondit, comme quelqu'un qui se réveille:
+
+--La mort serait plus douce encore, car elle nous réunirait pour jamais.
+
+Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs âmes s'y
+mêlaient, ils y mesurèrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne
+pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalité, par delà le trépas, qui
+nous dévore ne nous vient que de l'amour.
+
+--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais
+tout cela pourrait disparaître que, si tu me restais, je n'y prendrais
+même pas garde.
+
+Elle lui répondit:
+
+--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton
+amour.
+
+Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltées, s'immatérialisait
+leur pensée dans un rêve où s'anéantissait l'univers. Ils sentaient bien
+qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur était rien ni à l'un ni à
+l'autre, que tout pouvait s'écrouler autour d'eux, mais non pas rompre
+l'invisible chaîne que leurs lèvres tendues dans un baiser suprême
+allaient fermer.
+
+ * * * * *
+
+Jamais la sérénité du ciel n'avait été si grande dans aucune nuit d'été.
+A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes
+en un sillon d'argent. Les étoiles y posaient leurs images apaisées,
+comme des oiseaux lassés dont le vol s'arrête sur un arbre où ne passe
+pas le vent. Non, jamais, une telle sérénité du firmament n'avait
+enveloppé toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis
+un choc sous les pas. La mer soulevée et hurlante. Un bouquet de feu
+montant dans l'air avec un fracas épouvantable et, plus loin, par delà
+la rive, quelque Vésuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumée
+de soufre.... Plus d'île charmante! Plus d'amants soupirant une idylle
+dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaité, la même
+flamme avait mêlé leurs esprits pour les emporter au ciel!
+
+Au printemps qui suivit, sur la plage où étaient retombées quelques
+terres de l'île dispersée, une fleur nouvelle fleurit, semblant un
+bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'était le
+mimosa où respire encore l'âme douce et fidèle de ces amants fortunés!
+
+ * * * * *
+
+Et pour finir moins tristement, ma chère, que par cette sombre légende:
+
+ Vous connaissez la fleur légère
+ Bordant le flot bleu qui s'endort?
+ On dirait que, sur la fougère,
+ Le soleil tombe en neige d'or.
+
+ Comme un panache de fumée
+ Que le couchant teint de safran,
+ Comme une poussière embaumée
+ Que pousse la brise en errant,
+
+ Elle monte dans l'air humide
+ Où le flot roule un souffle amer,
+ Et mêle son parfum timide
+ Aux âcres senteurs de la mer.
+
+ Elle flotte parmi l'espace
+ Où l'oranger tend ses bras lourds;
+ L'aile du papillon qui passe
+ Y met un fragile velours.
+
+ Mimosa! presque un nom de fée!
+ Quelque naïade, assurément,
+ S'en étant autrefois coiffée,
+ Parut plus belle à son amant.
+
+ J'aime cette fleur parfumée
+ Au souffle furtif et coquet,
+ Pour ce qu'une main bien aimée
+ Un jour en portait un bouquet.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE BUIS
+
+
+Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous
+devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot
+nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par
+groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale
+d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin
+les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde
+assurément, mais d'une société plus provinciale que la province
+elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le
+bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle
+providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de
+l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer
+en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets
+secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les
+notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement
+assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire
+cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils
+applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour
+les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils
+se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne
+songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent
+dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur
+redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est
+qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits
+verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela,
+la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois
+opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous
+ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis
+sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui
+n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé.
+
+--C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant
+auprès de moi.
+
+Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous
+fait!
+
+ * * * * *
+
+Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord:
+Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me
+monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde
+d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix
+d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église
+tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies,
+sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens
+d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je
+me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me
+vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans
+ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi
+d'étonnant?
+
+Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses
+études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de
+meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids
+de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église;
+quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures
+naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du
+nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après
+les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment
+quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables?
+N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé?
+
+En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma
+vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité
+prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais
+fièrement au retour de la grand'messe.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte
+remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions
+disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était
+un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui
+n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette
+consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité
+n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que
+celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et
+dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini,
+comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur
+de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir
+un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de
+la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche
+de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne
+horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine
+vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous
+éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y
+avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui
+leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était
+toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect
+mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes
+les formes accessibles à nos sens et à notre esprit.
+
+ * * * * *
+
+Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis
+dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé
+par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que
+j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces
+pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le
+déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors,
+mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie,
+avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en
+échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté
+avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère
+âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez
+données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un
+souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PROSE DE PÂQUES
+
+
+Tandis que, dans mon jardin, déjà, une verdure tendre suit, d'une vapeur
+d'émeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de
+petites grappes de rubis se dégagent des feuilles pâles et serrées, que
+les pousses nouvelles des fusains nuancent de flèches jaunes leur masse
+sombre, qu'à terre les bordures s'émaillent, épaissies, piquées çà et là
+de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand
+peuplier encore marqué au sceau de la désolation hibernale. Son tronc
+noir monte droit dans le ciel et se sépare très haut en brins formant
+comme un fuseau déchiqueté. Ces petites lignes noires et précises
+tracent, sur l'azur indécis d'avril, comme un dessin à la plume, une
+façon d'arabesque extrêmement délicate. Sur un point seulement, une
+touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pâté comme en pose sur
+leur cahier la maladresse des écoliers. Au premier abord, vous croiriez
+le gui sacré que nos aïeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe
+d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et
+silencieuse du matin, le rêve évoque volontiers l'image de Velléda la
+vierge aux jambes nues, le corps agité de prophétiques frissons, et,
+plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, méditant les
+destins obscurs de la terre douce et féconde où s'achèvent les gloires
+de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces
+tutélaires génies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la
+pitié marquait d'un signe les peupliers et les chênes, patrons agrestes
+des ancêtres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!
+
+Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres détails, le petit coin
+de nature où je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre
+accrochée à la nervure tourmentée de l'arbre éploré, dont les souffles
+mauvais de la lune rousse courbent la tête flexible. J'en ai vu partir,
+l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volée de ramiers, de
+ces ramiers confiants de banlieue que l'inexpérience des chasseurs
+dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protégera la
+crainte salutaire des dommages et intérêts. C'est un nid de l'autre
+printemps qui est là, un nid où chuchotèrent beaucoup d'angoisses
+et beaucoup de tendresses, un nid abandonné, dont les feuillages
+renaissants voileront bientôt la mélancolie, comme les espoirs nouveaux
+où s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaieté, sans que
+celles-ci en demeurent moins attachées au plus solide de notre être, au
+plus vivant de nos entrailles.
+
+ * * * * *
+
+Par quelle association bizarre de pensées, par quel caprice de
+rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gîte délaissé,
+flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les
+boutiques fastueuses où l'oeuf pascal, sous toutes ses formes,
+emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge
+qui constituait, dans notre enfance, le plus économique des présents.
+Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but
+coupable d'en augmenter le prix, découpaient sur les plus beaux, avec la
+pointe d'un canif, le portrait d'une cathédrale. Mais l'oeuf nouveau,
+l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le café
+des étrennes dont le petit Noël avait été l'apéritif, invention des
+petites dames plus que des mères de famille, joie des cocottes beaucoup
+plus que tranquillité des parents. De tous les arts qui ont progressé
+dans le siècle, celui de demander est certainement un des mieux
+partagés. Ce temps a été dur pour les fois réconfortantes et les
+illusions généreuses, mais il a beaucoup fait pour la quémanderie. Il a
+tué les nobles colères, mais il a perfectionné le pourboire. Le laurier
+a symbolysé certaines époques. La carotte servira d'emblème à celle-ci.
+Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que
+la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idée de réglementer
+cette mode qui me convient moins et lui ôte, pour moi, beaucoup de sa
+poésie.
+
+Oeufs sur oeufs derrière les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs
+d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de
+l'oeil des mammouths immenses récemment découverts et qui nous prouvent
+que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau
+recroquevillée d'un monde qui s'éteint. Est-ce que l'univers va finir
+dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises
+inouïes. Boîtes à jouets ou boîtes à bijoux. Plus rien de l'ancienne
+légende qui donnait un sens particulier à cette nature de présents.
+
+Et, malgré moi, je me détournais de ces chapelets insupportables aux
+grains inégaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans
+le grand peuplier de mon jardin, le nid désert que mouillaient les
+giboulées, le nid que n'agitaient plus de craintifs frémissements
+d'ailes. Et cette antithèse prenant d'étranges proportions dans mon
+esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma préoccupation ridicule:
+
+Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!
+
+ * * * * *
+
+Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand désoeuvrement
+de foule, je pensais aux maisons où l'on pleure aujourd'hui les absents
+de la dernière guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux,
+portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coûté cher à faire
+ainsi, mais il était celui qui devait s'envoler plus haut que les autres
+du même nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il
+était l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril
+de servir son pays est venu à lui, il l'avait accueilli comme un ami
+et il était parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les
+pressentiments des mères? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a
+rencontré l'éternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard
+la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser.
+Est-ce l'ongle subtil des bêtes de proie ou la pointe d'une pique
+ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglanté, donnera à sa
+face l'adieu de la lumière? Tandis que les clairons se taisent dans
+l'éloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va
+rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages
+prêts à de nouveaux combats. Celui-là ne reverra plus le doux toit où
+il avait été comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles
+caresses, le doux toit dont il s'était trouvé l'hôte en naissant et où
+les choses elles-mêmes semblaient l'aimer!
+
+Et lui donc! n'avait-il pas rêvé, à son tour, la demeure tranquille
+où il amènerait un jour la jeune épouse toute blanche? La porte
+n'était-elle pas ouverte déjà, perdue dans un échevèlement de glycine,
+donnant sur le jardin où les causeries seraient si douces à la clarté
+amie des étoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas
+déjà la place du banc de pierre où les confidences meurent dans
+l'imperceptible bruissement des mousses froissées quand s'allument doux
+projets morts dans leur germe! Maison vide et rêve sans asile!
+
+Nid sans oeufs! oeufs sans nid!
+
+ * * * * *
+
+Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour
+nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, après l'hiver
+qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est
+en marchant dans la neige qui craquait délicieusement sous vos petits
+pieds, le long du bois désolé et sous un ciel froid où le soleil pâle,
+et las de lutter, soufflait à peine quelques vapeurs de cuivre que nous
+parlions, votre bras tenant de très près le mien, du renouveau des
+choses fêtant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure
+frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une
+toilette très légère et je verrais vos jolis bras sous les transparences
+nacrées de l'étoffe. Nous nous arrêterions longtemps sous ce toit
+rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les
+lierres. Et vos baisers après avoir été le foyer où nos âmes croisaient
+leurs étincelles, seraient devenus la fraîcheur des sources où elles
+seraient venues boire ensemble.
+
+Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers
+se moquent bien de nos misères.
+
+Et vous,--comme le temps fuit!--qui fûtes ma compagne d'une nuit
+seulement; d'une nuit chaste mais pleine de désirs, dans l'emportement
+du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous séparer à
+l'arrivée; d'une nuit trop courte où ne s'échangèrent que des paroles
+presque banales, mais où tous deux nous sentions déjà l'enlacement
+délicieux des chaînes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie
+oublié les rêves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien
+qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'espérance?
+
+Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gîte. Des
+bonheurs ignorés nous attendent là où ne nous mènera jamais notre
+chemin.
+
+Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AU SALON
+
+
+Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles,
+les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de
+couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos
+Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule
+grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait
+ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies
+autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles.
+Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous
+marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de
+paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une
+fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la
+critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge
+aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle
+à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard
+distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui
+n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_
+
+Tout à coup elle s'arrêta net:
+
+--Et de cinq, fit-elle.
+
+--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion
+délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a
+rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de
+la satiété.
+
+--Mais les Èves cueillant une pomme!
+
+Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une
+Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc
+vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était
+dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de
+géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que
+l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de
+trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà
+choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine
+hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion
+comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le
+Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix,
+et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de
+se laver les mains.
+
+--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.
+
+ * * * * *
+
+Et j'ajoutai:
+
+--Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre
+première mère,--et vous auriez porté mieux que personne le costume
+traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré
+au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre
+votre innocente postérité?
+
+--Pour quoi, alors?
+
+Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me
+remémorant ses goûts personnels, je repris:
+
+--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les
+aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un
+plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement
+offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser
+toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts
+l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre
+première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le
+bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque
+perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide
+des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis
+que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous
+aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine,
+à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes
+naturelles.--Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une
+autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime à
+partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour
+des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer
+Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux
+infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante
+consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières
+excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et
+portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de
+corail aux doigts!
+
+--Vous vous trompez, fit-elle.
+
+ * * * * *
+
+--Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas
+surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à
+Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles
+d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes
+de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé
+délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les
+branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de
+l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos
+jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait
+silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a
+brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé
+de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la
+poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus
+belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans
+filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je
+vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de
+votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre
+chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement
+tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était
+comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos
+jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de
+temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif
+de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis!
+Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain
+notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long.
+Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé
+sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden.
+
+--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres.
+
+ * * * * *
+
+--J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent
+qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler
+éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre
+de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme
+celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma
+charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour,
+en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille
+ensoleillée; votre jaconas,--car vous étiez mise en campagnarde avec
+un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une
+tache noire--s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira
+tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais
+numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes
+les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui.
+Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre
+toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit
+volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues.
+Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous
+auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de
+larmes.
+
+--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est,
+comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps
+que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et
+se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un
+coeur.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: TULIPES]
+
+Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier
+ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et
+accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un
+faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un
+bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor
+que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées,
+pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées
+sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons
+orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles
+montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets.
+Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des
+roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir,
+compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de
+Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté
+qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la
+beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision
+obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des
+Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le
+sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de
+neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes
+toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du
+soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y
+furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus
+piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes
+contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et
+arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de
+paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales,
+une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes
+pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les
+tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous
+qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des
+fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses
+qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les
+moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius,
+l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit
+celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette
+impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette
+fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et
+des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui
+avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce
+qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve
+qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous
+l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à
+l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y
+en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple:
+un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche
+armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros
+seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait
+oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple
+airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans
+sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans
+un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le
+mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement
+tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus
+clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection
+d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux
+à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans
+ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon
+pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!
+
+ * * * * *
+
+Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le
+vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche
+qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un
+poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je
+préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour
+héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou,
+amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs
+cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes.
+Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me
+rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de
+par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes
+quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs
+de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins,
+comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les
+rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés
+de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir
+connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit:
+
+ J'ai caché dans la rose en pleurs
+ Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
+ Pour que la rosée et l'aurore
+ Les confondent avec les leurs.
+
+ Puissent-elles, à ses couleurs,
+ Apporter plus d'éclat encore,
+ Et puisse la main que j'adore
+ La trouver belle entre les fleurs!
+
+ Entre toutes la rose est celle
+ Dont l'âme jalouse recèle
+ Le mieux ses parfums au soleil,
+
+ Et de qui la lèvre embaumée
+ Garde le plus d'ombre enfermée
+ Sous son beau sourire vermeil!
+
+Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah
+cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui
+sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus
+sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le
+plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves
+déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui
+est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices
+réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour
+qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui
+montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui
+courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que
+surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--«Voilà la fleur
+que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.»
+Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait
+comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la
+main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts
+déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée
+blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe
+pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne
+vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse
+
+ Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau,
+
+comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette
+tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe
+blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince
+Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point
+pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a
+mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les
+étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+POÈME DE MAI
+
+
+Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai.
+Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas
+venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes
+parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son
+armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le
+Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté
+des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier
+lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des
+bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous
+l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans
+les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert
+leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous
+n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de
+l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans
+les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la
+vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un
+rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses
+du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela
+soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont
+la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin
+de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous
+ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du
+jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus
+fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur
+mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des
+feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que
+le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt:
+
+ * * * * *
+
+ A l'ombre douce de la nuit
+ De tes cheveux l'ombre est pareille.
+ Et la nacre des perles luit
+ Aux fins contours de ton oreille.
+
+ De lis ton front est velouté:
+ Sur ta bouche meurt une rose,
+ Car tout rappelle, en ta beauté,
+ Le teint de quelque belle chose.
+
+ Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
+ Il semble qu'en eux se confonde
+ Le ton changeant qui fait divin
+ Le mirage du ciel dans l'onde.
+
+ Tous tes charmes ont leur couleur
+ Où mon coeur se complaît sans trêve....
+ Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
+ --La chère couleur de mon Rêve!
+
+ * * * * *
+
+Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre
+avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie
+d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en
+elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs
+accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé
+au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement
+rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies
+et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien,
+je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut,
+profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant;
+mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que
+tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah!
+dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où
+je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble
+que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres.
+Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir,
+quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et
+d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans
+un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous
+les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous!
+Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison
+de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de
+ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma
+douleur comme toute ma joie.
+
+ * * * * *
+
+ Dans l'amour farouche où, sans trêve,
+ Je m'abîme et dont je mourrai,
+ J'ai mis l'orgueil désespéré
+ D'un coeur qu'avait trahi son rêve.
+
+ Car je porte au flanc gauche un glaive
+ Invisible et si bien entré
+ Qu'il s'enfonce, plus acéré,
+ Quand ma lâche main le soulève.
+
+ S'alourdissant sous mon effort,
+ Il fouille, plus avant, plus fort,
+ Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme,
+
+ Et son poids grave dans ma chair
+ Un nom, ton nom cruel et cher
+ Qu'un jour écrivit sur sa lame.
+
+ * * * * *
+
+Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au
+fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis
+que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers
+des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent
+mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas
+attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs
+de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps,
+et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus
+fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHOSES VÉCUES
+
+
+Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de
+discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je
+préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope!
+tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos
+sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en
+haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en
+concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez
+très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle
+tendresse.
+
+Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est
+tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous
+le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le
+pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai juré d'être
+décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les
+demoiselles.
+
+Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions
+aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous
+avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la
+fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre
+bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à
+vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à
+vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales
+transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli
+nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre
+tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les
+lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable
+épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri
+de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais
+pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus
+savante en botanique que moi;--c'est une fleur à peine, une façon de
+petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre
+que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour
+la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon
+portefeuille.
+
+J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela
+mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable
+pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur!
+si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me
+faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de
+Linné ou de Jussieu!
+
+ * * * * *
+
+Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée.
+Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le
+Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez
+signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier
+probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que
+vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes
+sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques
+framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des
+fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos
+lèvres.
+
+Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que
+nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est
+imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en
+avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre
+longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je
+faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des
+fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté
+m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui
+donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne
+sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.
+
+L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me
+donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien
+qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et
+très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me
+faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même
+à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne
+pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu
+que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des
+tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la
+branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux
+chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des
+groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les
+raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche
+apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible
+fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes
+qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la
+douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+II
+
+CONTES D'ÉTÉ
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+FÊTE DES FLEURS
+
+
+C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin;
+car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie
+mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent
+au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les
+fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine
+et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les
+foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche,
+pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent
+qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu
+qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui,
+voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les
+têtes indifférentes des passants.
+
+Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la
+poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour
+m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à
+tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous
+autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne
+sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux.
+Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont
+arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures.
+Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes,
+s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée.
+
+Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour
+grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est
+pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort
+empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi
+d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux
+Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à
+cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir
+refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même,
+invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or.
+
+ * * * * *
+
+Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et
+destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il
+n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris
+envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé
+en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à
+bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement
+des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la
+sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet
+des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs
+initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les
+mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares
+brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs
+
+ ....Concerts riches de cuivre,
+ Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
+ Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre,
+ Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
+
+Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait
+trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est
+bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je
+serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer
+dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de
+l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus
+amusantes bouffonneries.
+
+Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait
+compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant
+mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le
+promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude
+de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si
+intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires
+gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge
+mur.
+
+ * * * * *
+
+C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous
+proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande
+de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé
+n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande
+de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur
+gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement,
+nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île
+presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une
+compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries
+des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites
+bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous
+voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une
+barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans
+la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets,
+cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des
+gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu.
+
+N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et
+n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit
+bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe,
+comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur
+nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée
+(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes)
+vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu
+qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la
+partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail,
+quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis
+interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et
+laissait s'entr'ouvrir la porte défendue.
+
+Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas!
+
+ * * * * *
+
+Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que
+clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre,
+nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence
+dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre
+plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau,
+palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des
+triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur
+l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres
+et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant
+partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se
+brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans
+l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles
+doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices
+opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide
+des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied
+de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et
+secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la
+_Vague_ ou de l'_Espérance_. Car c'est un vrai poète que ce blanc et
+mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui
+constituer une grande réputation de paresse.
+
+J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure
+dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du
+mensonge!... Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez
+délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un
+baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au
+front couronné d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien,
+dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le
+désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle
+cette rumeur vienne mourir.
+
+J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin
+de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil
+bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement
+j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé
+quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée
+Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+EN MESSIDOR
+
+
+ Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées,
+ Neige odorante du printemps!
+
+Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue
+parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents
+blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des
+fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et
+même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par
+pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent
+des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les
+vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur
+humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les
+confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum.
+
+Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes,
+pour leur goût personnel?
+
+Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette
+année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les
+devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en
+fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous
+apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils
+resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en
+automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages
+rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure
+divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce
+frileux et délicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit
+ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu
+gourmande, hélas!
+
+Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce
+moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les
+cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet
+de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les
+pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte,
+semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres
+fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un
+ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit
+le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui
+s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir!
+
+ * * * * *
+
+Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes
+paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur
+poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions
+Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la
+plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un
+pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les
+instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goûtais, moi,
+mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume
+léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre
+pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant
+le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter
+la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais
+pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait,
+pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père
+Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de
+l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout
+hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel
+vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux
+baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où
+se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la
+blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien
+que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne
+regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu
+pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis
+que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente
+contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son
+de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux.
+Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement
+que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener
+ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air.
+
+Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit,
+ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de
+Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les
+promeneurs sentimentaux!
+
+ Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.
+
+comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs
+cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus
+de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et
+s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux
+pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à
+l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs.
+
+ * * * * *
+
+Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois,
+madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un
+calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une
+simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a
+mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie
+qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à
+s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la
+Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre
+Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur
+son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre
+de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira
+une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je
+n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un
+simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et
+plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne
+emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des
+ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous
+chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à
+me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous
+avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus
+désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me
+pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation.
+La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre
+compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en
+serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce
+sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche
+de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable
+chrétienne, et je vous en excuserai davantage.
+
+ * * * * *
+
+Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes.
+Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige
+des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des
+flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront
+bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel
+désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par
+simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu,
+par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque
+décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le
+reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour
+nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres
+venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel
+ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur
+de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces
+accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je
+parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour
+dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère,
+dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait
+l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un
+manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange
+impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il
+ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même.
+Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni
+Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+BATEAUX ROUGES
+
+
+I
+
+
+Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en
+remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est
+resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me
+rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien
+dans mon âme, j'ai trouvé ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance,
+mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile
+déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau
+mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des
+déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne,
+pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien
+vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les
+plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et
+de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et
+l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire
+à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et
+furtives, viennent nous toucher au coeur.
+
+Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page
+du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir.
+Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais
+charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa
+coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se
+sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la
+peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords
+figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah!
+que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que
+d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses
+qui s'envolent aux premiers souffles du matin!
+
+Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux
+qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous
+les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était
+qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus
+chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien
+secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y
+tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau
+était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou
+trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides
+d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature,
+comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour
+fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet
+_animae dimidium mex_.
+
+On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans
+verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et
+les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de
+terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au
+contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de
+marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs
+encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes,
+d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes
+qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du
+printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous
+permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait
+quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions,
+avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de
+vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie.
+Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts
+bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée
+des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les
+périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de
+petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus
+qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette
+chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa
+largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre
+qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les
+anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par
+une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille
+enchantements.
+
+Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le
+petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un
+mystère charmant et féerique.
+
+Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon
+rêve!
+
+
+II
+
+
+Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait,
+de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des
+transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise,
+partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques
+vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui
+se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si
+grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin,
+presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume
+d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela.
+
+Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant
+pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de
+mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des
+ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se
+perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre
+la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser.
+
+Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi,
+devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu,
+depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart
+dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût
+dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et
+pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air,
+comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes
+yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament
+plein d'étoiles.
+
+Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée
+s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se
+déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une
+déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et
+qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un
+bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une
+autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme
+le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le
+néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme
+le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos
+aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de
+monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de
+s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui
+soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait
+le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer
+de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la
+terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut-
+être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie
+était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la
+mer.
+
+Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le
+vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme
+traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame
+qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double
+épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et
+s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux
+fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un
+violon.
+
+Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette
+qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe
+d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la
+mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière.
+
+Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos
+amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous
+vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous
+eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de
+flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AU PAYS DES RÊVES
+
+
+Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une
+éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique.
+L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant
+en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres;
+l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les
+toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les
+piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation
+dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils
+entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des
+passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux
+de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des
+jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié
+s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes
+meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la
+déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle
+embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites
+et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!
+
+Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et
+amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec
+le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette
+année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le
+cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes
+dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond
+des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait
+inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre.
+Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond
+de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours,
+rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez
+clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas
+et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et
+de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les
+fenêtres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions
+regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris.
+
+ * * * * *
+
+Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour
+évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous
+conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me
+permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre
+pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux
+jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du
+monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations
+surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la
+moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres
+ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui
+n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont
+certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois
+personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé
+d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la
+création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin
+lui-même quand il me dit sur un ton de protection:
+
+--Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité,
+mais je te sauverai.
+
+--Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne
+sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans
+elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.
+
+--Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure
+qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu
+meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes
+que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de
+toi. Tu sais ce qui te reste à faire?
+
+--Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles.
+
+--Rappelle-toi l'exemple de Noé.
+
+--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un
+portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le
+ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité?
+
+--Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te
+souviens-tu plus de l'arche?
+
+--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant
+quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées?
+
+--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.
+
+--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.
+
+--Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais
+que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la
+déplorable espèce à laquelle tu appartiens!
+
+--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un
+domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers
+de celle que j'aime; mais les miens, jamais!
+
+--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton
+gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société
+des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon
+Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.
+
+Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit
+enchifrongné des narines de M. Delaunay.
+
+ * * * * *
+
+L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais
+que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et
+des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine
+de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions
+nous embarquer:
+
+--Et François? me demandâtes-vous.
+
+--Qui ça, François?
+
+--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais
+l'appeler François!
+
+--Bon! m'écriai-je; il est encore temps.
+
+C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel
+s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres
+vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait
+à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai,
+mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y
+avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur:
+
+--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié!
+
+Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une
+faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez
+promis de manger une aile de poulet.
+
+--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur
+la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours
+sur les crédits de Madagascar!
+
+L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous
+étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic
+douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la
+confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de
+poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais
+nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença
+à parler.
+
+Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il
+nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais
+français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées
+progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit
+déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la
+serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos
+serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible.
+J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de
+l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer
+traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous
+étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot
+montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de
+vos yeux.
+
+ * * * * *
+
+Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de
+cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des
+oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises
+encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un
+temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions
+parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer
+leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son
+derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète,
+qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement
+éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre
+beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa
+même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec
+un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux
+derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science
+de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les
+assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est
+bien moins difficile:
+
+ Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
+ Durant l'éternité rêver à votre dos.
+
+Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille
+et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans
+cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de
+votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux
+abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute
+frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur
+des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel
+ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait
+jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles
+étoiles!
+
+Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe
+sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au
+sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre
+suppliante et le ciel miséricordieux.... Non! l'heure implacable du
+réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la
+plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus
+heureux de mes rêves est conté.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+NUIT BLANCHE
+
+
+Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si
+lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir
+avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec
+des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement
+douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je
+me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme,
+dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.
+
+Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous
+apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares
+déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe
+bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des
+transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair.
+Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné
+une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus
+longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore
+flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans
+mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le
+même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe
+leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se
+brisait et que le vent emportait.
+
+Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle.
+
+Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des
+roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges.
+Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts
+dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles,
+des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont
+le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la
+tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?... Après, j'ai
+peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant,
+mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à
+moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez
+aimé.
+
+ * * * * *
+
+J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé.
+
+De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange
+aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne
+a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde
+extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux
+confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le
+char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de
+l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol
+pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de
+l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois,
+de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres
+routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et
+des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt
+votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est
+un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir
+effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine,
+je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes
+désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon
+âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par
+l'inexorable vent des destinées.
+
+O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de
+l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la
+chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait
+éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos
+reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens
+renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses
+de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées!
+
+Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un
+instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son
+escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le
+rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile
+obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait
+proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve,
+le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au
+souvenir une immortalité.
+
+ Sous l'aile blanche du matin,
+ Toute la terre se recueille;
+ Un frisson passe de la feuille
+ Du chêne à la feuille du thym.
+
+ Tandis que pâlit la grande Ourse,
+ Descend un long frémissement
+ De l'oeil profond du firmament
+ A l'oeil entr'ouvert de la source.
+
+ Ainsi, partout, autour de moi,
+ Comme un torrent tombant des cimes,
+ Roulant des faites aux abîmes,
+ S'étend l'universel émoi.
+
+ Il n'est que mon coeur solitaire,
+ Loin de tes yeux, aux morts pareil,
+ En qui ne vibre aucun réveil,
+ Quand tout se réveille sur terre!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PARAPHRASE
+
+
+ Pour charmer mes heures moroses,
+ Je chante, le coeur plein de vous:
+ Ce n'est pas aux lèvres des roses
+ Qu'est le sourire le plus doux.
+
+ J'évoque vos candeurs insignes
+ Et vos virginales fraîcheurs:
+ Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
+ Que sont les plus pures blancheurs.
+
+ Je vous vois passer sous les branches
+ Sur vos noirs cheveux se penchant
+ Ce n'est pas aux yeux des pervenches
+ Qu'est le regard le plus touchant.
+
+ Votre image, en tous lieux suivie,
+ Seule, brille à travers mes pleurs
+ Tout ce que j'aime dans la vie,
+ Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!
+
+ * * * * *
+
+Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux
+et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un
+rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des
+choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes
+d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les
+gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid
+d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé
+d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que
+les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne
+m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit
+toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant
+des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce
+rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore
+secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine!
+La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous
+sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme
+des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles
+éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle
+pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande
+résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à
+l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me
+navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux
+depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert
+seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un
+retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice,
+la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos
+détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues,
+admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil!
+
+ * * * * *
+
+ Fou de printemps, ton coeur s'étonne
+ De me voir, prophète attristé,
+ Penser quelquefois à l'automne,
+ Sous les premiers feux de l'été.
+
+ Oui, je pense, en voyant les roses
+ Ouvrir leurs vivantes couleurs,
+ Que l'aile des autans moroses
+ Effeuillera toutes les fleurs.
+
+ Que, des feuillages où tout chante,
+ Tous les oiseaux seront bannis,
+ Et que, sous l'averse méchante,
+ Se briseront les pauvres nids?
+
+ Va! que l'autan ouvre son aile!
+ Que l'averse attriste les cieux!
+ De l'An la jeunesse éternelle
+ Reste sur ton front gracieux.
+
+ * * * * *
+
+Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux
+fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commencé d'aimer. Le
+printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un
+aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle
+déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant
+que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que
+j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses.
+Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et
+que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le
+coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie
+où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est
+sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or,
+à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves
+obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue
+par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair.
+Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de
+larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie.
+Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime,
+pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi,
+au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau
+rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le
+mien vers la coupe mortelle du premier baiser!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MATUTINA
+
+
+C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenêtre ouverte, est
+venue voler jusque sur le papier où ma plume allait courir. Elle est
+très jaune, très sèche et toute recroquevillée. J'y reconnais cependant,
+sous l'ondulation des brûlures solaires, sa forme en fer de flèche.
+C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportée.
+
+Qu'allais-je vous conter déjà? Une histoire d'amour, sans doute, ou
+quelque rêverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-être vous
+dire les vers très simples que j'ai écrits pour que Capoul les chante
+sur une musique de Lacôme:
+
+ Je demande à l'oiseau qui passe
+ Sur les arbres, sans s'y poser,
+ Qu'il t'apporte, à travers l'espace,
+ La caresse de mon baiser.
+
+ Je demande à la brise pleine
+ De l'âme mourante des fleurs,
+ De prendre un peu de ton haleine
+ Pour en venir sécher mes pleurs.
+
+ Je demande au soleil de flamme,
+ Qui boit la sève et fait les vins,
+ Qu'il aspire toute mon âme,
+ Et la verse à tes pieds divins!
+
+et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines.
+Oui, je me sentais l'esprit alerte et disposé à d'aimables confidences.
+
+Ah! maudite fenêtre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon
+cerveau?
+
+ * * * * *
+
+Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été
+triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli,
+précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir
+immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune
+inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points
+invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts
+découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses
+odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants.
+Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la
+détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une
+veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de
+sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures,
+et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles
+architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre
+enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes
+encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large
+blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le
+fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices
+odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients,
+l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des
+joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce
+paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau
+sous le vent qui la fouette....
+
+Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?
+
+ * * * * *
+
+Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif,
+je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais
+présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des
+choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement
+le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurité des murailles
+lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux
+bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant
+de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables,
+contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les
+matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage,
+tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses
+toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues
+trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence;
+tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des
+jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit,
+dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:
+
+ Le monotone ennui de vivre est en chemin.
+
+Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se
+dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les
+squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des
+lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure
+de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés!
+C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le
+vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils
+d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui
+tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air
+tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit
+le mausolée des floraisons mortes.
+
+Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous
+mes yeux!
+
+ * * * * *
+
+Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou
+plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel
+autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri
+d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur
+automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver
+qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus
+sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course
+et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une
+passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant
+vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin
+lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la
+douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le
+porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le
+seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie!
+Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout
+qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce
+qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le
+dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des
+lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise
+entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur
+précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies.
+Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses
+toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant
+mêlées dans le même rêve immortel!
+
+Mais qu'ils prennent garde à la première feuille morte, au premier
+froissement qui est comme la chute d'une première illusion dans ce monde
+enchanté! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+III
+
+CONTES D'AUTOMNE
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DANS LES JARDINS
+
+
+I
+
+PLUIE D'OR
+
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
+tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que
+l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente.
+Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le
+Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles
+mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil
+immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira
+rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô
+vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant
+l'autel de la Beauté infinie.
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
+tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré;
+quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des
+réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui
+ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson
+d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine
+du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des
+rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus
+des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non
+pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes
+les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre
+qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la
+chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources
+sacrées!
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un
+tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers
+figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer.
+
+
+II
+
+CHRYSANTHÈMES
+
+
+ Pour savoir a quel point je t'aime,
+ Effeuille, en rêvant, mon trésor,
+ Non la marguerite au coeur d'or,
+ Mais ce coeur blanc du chrysanthème.
+
+ Car plus serrés et plus nombreux,
+ Ses pétales, faisceau de glaives,
+ Diront mieux l'infini des rêves
+ Où se perd mon coeur amoureux.
+
+ «Un peu!--beaucoup!» mots sans pensée;
+ Et même: «passionnément»,
+ Un mot qui ne dit rien vraiment
+ Du mal dont mon âme est blessée.
+
+ C'est par mille et mille douleurs
+ Que mon être se multiplie
+ Et, languissant, vers toi se plie
+ Comme le chrysanthème en fleurs.
+
+ La marguerite plus ne dure,
+ Quand l'automne, de ses doigts lourds,
+ Des mousses jaunit le velours
+ Et disperse au vent la verdure.
+
+ Même après l'adieu du soleil,
+ Seul, dans les jardins qu'il décore,
+ Le chrysanthème s'ouvre encore,
+ A mon coeur fidèle pareil.
+
+ Pour savoir à quel point je t'aime,
+ Effeuille, en rêvant, mon trésor,
+ Non la marguerite au coeur d'or,
+ Mais le coeur blanc du chrysanthème!
+
+
+III
+
+BOUTON DE ROSES
+
+
+Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage,
+un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que
+pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient
+leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le
+vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour
+vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre
+beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la
+mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds
+s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour
+vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la
+racine est au profond douloureux de mon coeur.
+
+Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons
+défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et
+pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que
+l'inutile trésor des bonheurs perdus!
+
+
+IV
+
+OEILLETS ROUGES
+
+
+ L'oeillet d'automne est sans parfums.
+ Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
+ Il semble porter dans ses veines
+ Le sang glacé des coeurs défunts.
+
+ Fleur sans parfum, âme sans rêves!
+ Oiseaux sans ailes, toutes deux,
+ Dont jamais les vols hasardeux
+ Pour les cieux n'ont quitté les grèves.
+
+ Malgré ses velours éclatants
+ Dont ton regard charmé s'étonne,
+ Ne cueille pas l'oeillet d'automne,
+ Toi dont le coeur est tout printemps!
+
+ Toi dont l'être est tout envolée
+ Vers les firmaments apaisés,
+ Où monte l'odeur des baisers
+ A l'odeur des roses mêlée.
+
+ Si c'est du rouge que tu veux
+ Pour éclairer leur ombre, imprègne
+ De mon sang la fleur que ton peigne
+ Tient mourante dans tes cheveux,
+
+ Et par les souffles embaumée
+ Autour de ton être flottants,
+ Toi dont la grâce est tout printemps.
+ Vivant Avril, ma bien-aimée!
+
+ L'oeillet d'automne est sans parfums.
+ Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
+ Il semble porter dans ses veines
+ Le sang glacé des coeurs défunts.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+SUPER FLUMINA
+
+
+J'ai gardé certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est
+comme malgré moi que, tous les huit jours, un accès de paresse qu'aucune
+fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque
+flânerie à l'aventure, dans la campagne où meurt le tintement des
+cloches lointaines, à l'heure où les derniers fidèles franchissent les
+porches des églises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce
+sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, égrenant sur ma
+route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oubliés,
+lévite de toutes les religions méprisées, suprême croyant de toutes les
+croyances déchues.
+
+Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de
+bise ridait, sur une rive à peu près déserte, suivant le quai dont la
+pierre limée par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans
+un de ces paysages de banlieue que Rafaëlli excelle si bien à décrire
+et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres
+silhouettes des arbres dépouillés, semblent des griffonnages d'enfants.
+De toutes les choses, l'eau est peut-être celle qui proteste le plus
+tard contre les mélancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux
+grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de
+lumière qui passent, à sa surface, comme les derniers éclairs d'épées
+d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux
+gelées qui la figent, tandis que partout règne la grande immobilité de
+la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin où je n'entendais guère
+que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mêla, une rumeur
+de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et
+sourd, quelque chose de sinistre qui mêlait une note d'horreur à cette
+mélancolie. Je m'arrêtai, je regardai et trouvai que j'étais arrivé,
+sans y prendre garde, jusqu'à la gueule débordante d'un égout, là où la
+grande ville déverse son opulent trésor d'ordures, infectant au loin
+la rivière et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses
+odeurs malsaines, la fétide haleine de tout ce qu elle vomit.
+
+ * * * * *
+
+Et comme toutes nos pensées ne sont que les impressions réfléchies qui
+nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le
+haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un
+océan de dégoût qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous
+assistons depuis quelques jours y avaient amassé. De l'image matérielle
+qui m'avait fait détourner les yeux, une vision morale se dégagea, celle
+de l'immonde société qui, pareille à ces eaux croupies et déshonorées,
+nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble
+parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procès,--celui même de
+notre état social,--nous révèle, occupant toute l'échelle des classes,
+depuis ce qui devrait être l'honneur à jamais respecté jusqu'au devoir
+inexorablement subi; toute cette canaille remuée comme une mare putride
+où tombe une pierre, et qui grouille avec des éclats de rire, comme
+grisée de sa propre infection; tous ces types révoltants de cynisme
+qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe,
+dans mon cerveau, avec les détritus, les trognons, les immondices que
+l'égout roule à mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique
+de mensonges; pas une révolte de la conscience dans cette clameur de
+coquins se jetant l'ignominie à la face les uns des autres; pas une foi
+qui surgisse, de ce désarroi de toutes les confiances, pas une foi dans
+un homme dont on ose dire: Celui-là ne peut être soupçonné! Magistrats,
+ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu
+dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la
+trompe et qui préfère s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilité
+qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette
+jetée au vent de tous les respects. Des accusés, encore sous la menace
+des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir
+de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxénète et son
+infâme amant, relâchés, sans doute, parce que les prisons aussi ont
+quelquefois besoin d'être assainies. Il ne se trouve personne pour
+cracher au nez de ces ignobles drôles, pour les chasser comme on balaye
+les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrière de cette pourriture
+vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre
+compagnie.
+
+ * * * * *
+
+J'entends des gens dire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pas
+vrai. Cette promiscuité de tous les appétits fraternisant dans la même
+honte lucrative, cette démocratie qui unit, dans la malpropreté d'une
+immense étreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et
+celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le même sac d'écus,
+sont d'invention très contemporaine et bien ce qu'on est convenu
+d'appeler des «signes des temps.» Ce n'est pas la première fois que de
+pareilles éclipses du sens moral sont signalées dans notre astronomie
+historique. La seconde moitié du siècle dernier ne présentait pas, à son
+début, un spectacle beaucoup plus ragoûtant. Il a fallu beaucoup de sang
+pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer
+notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus
+plus bas qu'alors, parce que la virilité des races s'épuise à ces rouges
+métamorphoses. Heureux ceux qui ont vécu dans des temps meilleurs et
+mieux épris de tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine! Parmi nous,
+ceux-là sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passé
+et ne veulent vivre que de la mémoire des âges où fleurissait l'idéal.
+
+Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive où s'était
+arrêtée ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours,
+non plus souillé et comme encombré de ruines, mais limpide et emportant,
+avec lui, une poussière fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante,
+le couchant étendait, çà et là, de grandes opacités fulgurantes, comme
+des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une
+éclaircie s'était faite, à l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil,
+sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque posé sur une
+large lame de cuivre, en équilibre, comme on voit faire les bateleurs
+forains. Ce qui fut les verdures estivales frangées de rouille par
+l'automne, n'est plus qu'un enchevêtrement de petites branches noires se
+découpant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait déjà disparu pour
+moi, celle du cloaque où mes regards étaient tombés, celle du gouffre
+où avait plongé mon esprit. Que m'importe, après tout, cette fange qui
+descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait
+la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le néant
+est au bout. La nature est là, impassible et douce pour nous faire
+prendre patience. L'amour est là, vibrant et cruel pour ne pas souffrir
+que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les
+splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurés fidèles à
+l'idéal de poésie et de tendresse qui berça si longtemps les douleurs de
+l'humanité! Plus haut que les ruisseaux débordants, plus haut que cette
+mer de boue qui peut s'étendre mais ne saurait s'élever,--car les océans
+bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de
+nos espérances et l'immortel objet de nos désirs. Plus haut, sur un
+autel tout embrumé de l'encens de mes voeux, sont posés tes pieds divins
+et blancs, ma bien-aimée aux noirs cheveux, grand lis debout dans la
+solitude jalouse de mes rêves, consolation du terrestre exil, toi
+qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres
+l'infini!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DERNIÈRES VIOLETTES
+
+
+Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares
+encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un
+assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux
+d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop
+longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit
+les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier
+soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une
+épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur
+sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui
+meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers
+vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien
+douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant.
+J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous
+avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis
+de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir
+vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le
+beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le
+traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous
+une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est
+comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la
+dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme
+océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la
+mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous
+devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait
+croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures
+anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des
+antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon
+Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a
+semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse
+d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la
+métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous
+étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que
+réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés
+auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant,
+les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés
+s'envoler!
+
+ * * * * *
+
+A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette
+vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde,
+que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers
+froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que
+celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans
+les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images
+mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris,
+paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que
+le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales,
+dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du
+Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne
+traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment
+un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère
+des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que
+cette désolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de
+leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours
+humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame,
+j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi
+de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute
+pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon
+désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver,
+à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce
+sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des
+jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des
+fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au
+Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants
+et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs
+petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des
+étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun
+céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits
+soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai
+dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille
+encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois,
+quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire,
+vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez
+connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et
+l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort
+réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces
+muettes éloquentes dont le langage est un parfum!
+
+ * * * * *
+
+Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des
+bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il
+vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à
+Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail;
+vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui
+mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos
+petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle
+tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les
+mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares
+petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous
+reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles
+mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal
+essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble
+gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car
+ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler
+encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie,
+modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des
+forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres.
+
+Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à
+votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui
+aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la
+vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du
+printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un
+bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure,
+l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de
+lointaines amours.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L'AGE D'OR
+
+
+Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions
+assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil
+déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours,
+ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez
+vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous
+vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante
+et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice
+d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies
+fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet
+ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards
+s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles,
+comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de
+revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais
+quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre
+beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans
+un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre
+jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres,
+par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient
+venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages
+s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le
+charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse
+contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs
+fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis
+des purs esprits n'est pas le mien.
+
+Oui, paradis! C'était un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au
+détour profond d'une allée, un morceau du paradis qu'avait oublié de
+garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout
+ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant,
+de droite et de gauche, c'était bien octobre avec ses tons jaunes ou
+pourprés qui sont comme la couleur des déclins. C'était une débauche
+d'ocre sur la grande palette de la nature, très clair aux branches
+frémissantes des peupliers, plus foncé sur les masses plus denses des
+autres essences. Mais partout la brûlure des étés prête à s'envoler aux
+premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sèches. On eût
+dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnés avait été promené
+sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrêt dont
+est atteint tout ce qui doit périr. Certes, il y avait beaucoup de
+mélancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel éclat et
+quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un féerique
+embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulée de métal
+scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des
+lumières couraient sur toutes les arêtes vives ou s'étendaient, par
+ondées, sur les plaines.
+
+--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup,
+rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie.
+
+ * * * * *
+
+Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des
+cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne
+parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des
+rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait
+refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte,
+une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons.
+La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses
+et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la
+nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède
+encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans
+murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés
+dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De
+l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et
+insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes;
+tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique
+barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir
+où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans
+infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course
+s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les
+animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie
+et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans
+doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé
+caresser la chimère.... L'homme seul était resté de toutes les bêtes,
+l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue
+démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir
+acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait
+longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le
+sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait
+les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au
+ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable,
+pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il
+avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies,
+emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait
+ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers
+perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était
+la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés
+magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés,
+sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées
+et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits
+prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce,
+l'_alma parens_ antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles
+beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme
+s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus
+pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.
+
+ * * * * *
+
+Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie
+nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé.
+Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond
+de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races
+futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont
+l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera,
+faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là,
+plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations
+heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des
+choses.... Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres
+prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort
+naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre
+sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également
+trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas
+l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à
+ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin
+gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de
+printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne
+tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul
+conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues.
+Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant
+écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les
+mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de
+celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or
+sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis
+biblique à nos fils éperdus!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHOSES D'AMOUR
+
+
+Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes
+natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs
+têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de
+toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure
+et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le
+front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles
+mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence
+des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble
+seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle
+du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait
+penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du
+ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses
+blessures par les dernières flèches du soleil couchant.
+
+Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions
+peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus
+près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve
+seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que
+je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et
+est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant
+que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne
+est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et
+cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes
+dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne
+mirent que le ciel.
+
+Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrénéens au bord de l'Ariège,
+où je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savouré la douceur
+amère, sous l'oeil attendri des étoiles qui, toujours, ont des larmes
+pour les amoureux!
+
+ * * * * *
+
+Vous rêviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel
+lien mystérieux dont la Poésie grecque a cherché l'image dans le tableau
+gracieux de la naissance de Vénus. J'aime mieux, pour ma part, la
+fable d'ève foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de
+son berceau. Il fallait l'épanouissement des jardins à la première
+apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur
+les lèvres lesquels y sont demeurés depuis ce temps-là. Et, cependant,
+la mer fait penser à la femme et la femme fait penser à la mer.
+
+ La trahison vous fit parentes éternelles.
+ Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond!
+ Le mensonge du ciel habite vos prunelles,
+ Double abîme d'azur où notre espoir se fond.
+
+Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur
+d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gardé quelque chose
+dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux où
+la pensée sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous
+attirent vers les irréparables naufrages du coeur. Oui, les vôtres,
+madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures
+innomées et, dans leur verte transparence, sans cesse traversée
+d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont
+l'insensible océan berce les prières inutiles et les désespoirs
+silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre
+regard, et souvent il y passe des éclairs d'épée comme lorsque le flot
+s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace
+glauque est sillonné.
+
+Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie
+éternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils
+amants, pas plus que vos cruautés n'ont pu décourager ma tendresse. Le
+grand symbole de la beauté toujours adorée et pardonnée est fait pour
+vous séduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunité!
+
+ * * * * *
+
+Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constellé
+et les souffles tout parfumés de l'âme des bruyères; vous m'avez avoué
+le charme mystérieux et pervers peut-être que la Mer avait pour vous.
+Ainsi nous sommes-nous séparés sans que mon âme se soit, un seul
+instant, éloignée de vous qui êtes, pour elle, comme une de ces patries
+qu'on emporte partout où l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et
+soupirer la flûte du pâtre. Vous vous êtes bercée sans doute, au bruit
+monotone et profond des vagues à l'heure où les dernières voiles
+semblaient à peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer.
+Que m'avez-vous gardé de vous dans ces heures de rêveries? Comme les
+barques lointaines qui s'enfonçaient dans les brumes rougies par le
+couchant, votre pensée a-t-elle, par delà l'horizon incendié, tenté
+l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'espérer et je devrais vous
+dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouvé des oublis charmants au
+caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a
+fait tout d'abord un être désarmé devant vous. Devant le magnifique
+panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une
+floraison de lis, des vallées profondes le long desquelles les grandes
+ombres pendaient comme des chevelures, des ravins où l'eau se brisait
+avec des clameurs et de grandes colères d'écume, savez-vous où s'en
+allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette
+tranquille allée du bois où, pour la première fois, votre main s'est
+posée sur mon bras, vers ce paysage à demi parisien qui fut le décor de
+mes premières et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la
+toilette que vous portiez ce jour-là? Nous aimons le bleu, tous les
+deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-être est-ce ce goût
+qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient
+légèrement sur le sable humide des premières fraîcheurs de l'automne!
+Ils dictaient un rythme nouveau à mon coeur qui leur fut un docile
+écolier. Un frisson de rouille passait déjà sur les feuilles et vous
+vous sentiez toute triste du déclin des dernières roses.
+
+Car vous avez pour les fleurs toutes les pitiés que vous n'avez pas pour
+moi! Nous suivions une toute petite allée, tandis que tout près, dans
+une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des
+citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre
+voix. Oui, ma chère, voilà tout ce que j'ai rêvé devant le grandiose
+paysage des Pyrénées: cette allée dont un soleil déjà pâle de septembre
+traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de
+gazons étaient brûlées et piétinées, cette petite allée du bois où je
+respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que
+vous ne le sentîtes même pas.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IV
+
+CONTES D'HIVER
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PREMIÈRE NEIGE
+
+
+Nous nous étions quittés avec un serrement de main à peine ébauché,
+sans la chaude étreinte accoutumée, sans la réconciliation franche qui
+terminait d'ordinaire nos futiles querelles, après des propos vraiment
+cruels échangés et de mauvaises paroles restées sur le coeur. Elle ne
+m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement délicieusement brusque, sa
+belle chevelure débordante sur le front pour que j'y misse un dernier
+baiser. Elle était remontée en voiture sans se retourner, sans me
+montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrière, un coin de
+visage blanc éclairé par une caresse des yeux. Moi, j'avais continué mon
+chemin à pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le
+clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumée avant
+les célestes étoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la
+saison; à travers un décor plein d'une bruyante mélancolie. C'était
+l'heure où l'activité populaire agonise avant le calme du repas du soir.
+Tout le boulevard était dans les cafés, hors quelques rôdeuses affamées,
+ombres vivantes attachées aux rares passants et dont les zigzags captifs
+laissaient derrière elles un fade parfum. La gaieté de ce spectacle
+n'était pas pour me distraire des méditations douloureuses qui
+m'assaillaient. Après une longue période de foi aveugle, je me reprenais
+à douter que la femme fût autre chose qu'un mensonge délicieux fleuri de
+regards et de sourires où elle ne laisse rien de son âme. Tout ce bruit
+charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien
+qu'un bruit comme celui de l'onde indifférente ou du vent impassible qui
+passe. A quoi bon garder précieusement dans la mémoire le souvenir des
+étreintes où notre coeur s'est fondu en délices désespérées? Nous ne
+sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystérieuse cuirasse
+le défend de nos faiblesses, et des seins magnifiques où meurt notre
+désir ne sont qu'un rempart qui l'éloigne davantage du nôtre. Elle est
+l'illusion qui charme et qui tue, l'éternelle embûche dressée sur le
+chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles énergies.
+
+Ainsi pensais-je, découragé de l'amour par un amour plus grand et plus
+vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prêtre
+parmi les ruines d'un temple écroulé, me meurtrissant dans la nuit à des
+débris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelèrent, et je me trouvai
+subitement mêlé, en pleine lumière, à des groupes de causeurs joyeux
+assis devant des verres où riaient des poisons couleur d'émeraude, d'or
+brun et de rubis sanglant.
+
+ * * * * *
+
+Quand je les quittai, une heure après, la neige avait tombé abondamment,
+rayant encore de légères broderies blanches le manteau gris du ciel,
+pareille à un vol de flèches obliques criblant les maigres arbres nus
+comme des saints Sébastiens. Les toits, les voitures, les chaussées,
+tout était blanc, et c'était un craquement sous les pas s'enfonçant
+dans ce froid tapis. Une vague clarté montait de toutes ces candeurs
+répandues, argentée comme si cet orient eût été fait de rayons de lune
+en fusion. Les étoiles ont souvent l'air de rêver. Peut-être Perrette
+devenue étoile, comme c'est le commun destin des belles âmes, avait-elle
+laissé choir à nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres
+aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous
+regardent.
+
+Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec
+une garniture d'ouate à chaque roue, les chevaux philosophes manquant
+d'un pied, au moins, à chaque pas, résignés aux cinglements du fouet
+inutile qui avait au moins le mérite de le réchauffer, ayant des buées
+aux naseaux, des buées où les reflets des réverbères mettaient des
+fumées de sang clair. Puisque j'étais condamné à la promenade, l'idée
+me vint d'y mêler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en
+traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'écartait pas beaucoup de
+mon chemin. Idée miraculeuse et vraiment géniale, car je me trouvai, dès
+les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse à
+Paris, où elle se résout presque immédiatement en boue noire, la neige
+apporte à la Nature un merveilleux élément de féerie. C'était un
+enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur égale,
+étalés en éblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues
+d'une mer immobile et figée dans une rigidité marmoréenne. Les routes
+larges, et d'un seul jet immaculé, scintillaient aux premiers plans, et
+les masses moutonnaient à l'horizon, comme un troupeau couché dans la
+pénombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande méditation de toutes
+les choses et un mystérieux recueillement sous ce baptême de pureté
+rajeunie.
+
+ * * * * *
+
+Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme
+un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos
+ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait
+été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel,
+pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur
+était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à
+coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau
+de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces
+verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs
+comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où
+nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler;
+que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de
+leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser
+vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles
+transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous
+sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur,
+les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide,
+n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un
+peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un
+peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de
+nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre
+vie.
+
+Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était,
+autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc
+mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient
+désunis.
+
+Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil,
+le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre,
+et,--comme nous étions brouillés encore,--je me retrouvai sous la même
+impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint,
+qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est
+plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres
+se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux
+coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées
+dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une
+fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de
+l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle
+aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir.
+
+Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus
+légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas
+ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux
+chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne
+bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges
+éternelles.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CARNAVAL AMOUREUX
+
+
+Savez-vous ce que j'ai rêvé? ma chère. Que vous aviez parié de vous
+déguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaître.
+L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me
+donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un
+héritage tombé du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de
+la terre, comme des fleurs empoisonnées et mouillées de larmes,--me
+permettait du donner un libre cours à votre caprice. Pour que rien n'y
+fit obstacle, je vous ouvris un crédit illimité chez les costumiers les
+plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous
+étions rencontrés au bal masqué que donne, chaque année, à cet
+anniversaire et dans son somptueux hôtel du quartier de l'Étoile, cette
+fameuse Mme de C... dont les fêtes sont justement recherchées. Vous
+sachant des intelligences dans la maison, j'étais certain que tout
+y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rôle des
+Nigaudinos de féerie. Mais je me voulais un très grand mérite dans cette
+épreuve, un mérite qui vous touchât et me valût un de ces infinis des
+grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'étais-je pas sûr de vous
+reconnaître à la fin? De quelques voiles qu'il fût enveloppé, votre être
+ne me crierait-il pas votre présence? Pourrais-je mettre seulement le
+pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me
+guiderait-il pas sûrement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous
+faisait sourire et vous y répondiez par un air de future victoire
+absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le
+premier regard me fut comme un défi qui me valut tant de souffrances.
+
+ * * * * *
+
+Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler
+aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emporté déjà au bal où nous nous
+devions retrouver. Mon ambition avait été de vous y reconnaître du
+premier coup, de marcher droit à vous comme le prophète au Dieu qui
+l'appelle.
+
+Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'étiez pas encore
+arrivée et toute l'attention était pour cet aimable prince nègre venu en
+France pour y conquérir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour
+paraître plus beau, a emmené le fils d'un de ses ministres en façon de
+repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous
+les jours en pure ébène, de sorte qu'auprès de lui le prince semble
+porter sur le visage un clair de lune. C'est une manière agréable de
+faire faire le tour de France à son favori. La foule des invités était
+considérable déjà, mais, je vous le jure, j'étais moralement sûr que
+vous n'y étiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eût personne. Je
+pourrais vous dire le moment précis où vous entrâtes. Mais tant de monde
+m'entourait déjà que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand
+je tentai de vous surprendre à votre entrée. La ruse sur laquelle vous
+comptiez m'était déjà, d'ailleurs, révélée aussi depuis longtemps.
+Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revêtu le
+même costume que vous. Plus de cent déguisements pareils sur de jeunes
+femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappé mes yeux.
+Ils étaient les plus ingénieux du monde pour embarrasser l'esprit,
+enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans
+leur mauresque pudeur, rien voir à peu près du visage. A peine un
+rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparaît celui des
+étoiles sur un ciel balayé de rapides nuées.
+
+ * * * * *
+
+La danse dissémina les groupes et les couples y passèrent. Vous dansiez
+certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il
+y avait là un homme que j'aurais étranglé avec une joie féroce: celui
+dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les étoffes
+légères et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour
+qui la vraie musique était le rythme harmonieux de votre souffle; sur
+qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire
+involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siècles. Quel
+immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et
+compassés de nos pères! Je me mis à errer comme les bêtes de proie
+qui fouillent des narines les souffles épais dans le vent. Un de vos
+raffinements encore: le même parfum très doux, mais tyrannique et
+pénétrant, baignait les ombres pareilles à vous. Un son de voix saisi
+au hasard? Toutes étaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls
+parlaient et je m'aperçus qu'ils étaient terriblement plus bavards que
+les femmes. Et mes tortures recommençaient sous forme de mazurkes, de
+polkas, de tournoiements méthodiques où mon coeur était broyé comme sous
+une meule. J'eus un moment de désespoir. Vous avez un signe auquel je
+ne me tromperais pas. Mais là! Vous savez comme moi où il est placé. Il
+aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager
+sous les jupes. Je sais que ce sont des manières que Mme de C... n'aime
+pas, que vous appréciez peu vous-même. Si j'allais justement tomber sur
+vous, à la première passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en
+aurais pas moins gagné mon pari et vous n'en seriez pas moins obligée de
+me donner l'Infini convenu.
+
+ * * * * *
+
+Mon respect de la décence luttait mal contre mon désir de vaincre à
+tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'écriai-je en moi-même, m'inspirant
+des étendards du pieux Constantin. Un éclair de vrai génie descendu
+certainement sur moi du trône Paradisiaque où siège aujourd'hui, dans
+les phalanges sacrées, ce monarque sanctifié, traversa le désordre de
+mon esprit et l'illumina. «Tu vaincras par un signe», me répétai-je en
+bon français. Si je vous forçais, vous, à me reconnaître! Je me souvins
+que vous m'aviez menacé de quelque chose la première fois que j'aurais
+de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il
+m'arrive quelquefois. Je m'éclipsais un instant et revins barbouillé de
+ces débris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une
+aile du nez. Mais l'effet fut immédiat, une petite main,--la vôtre,--me
+lança un soufflet, et une petite voix,--la vôtre aussi,--ajouta à ce
+geste charmant ces mots aimables:
+
+--Animal, je te l'avais promis.
+
+A moi l'Infini, ma chère! Vous vous étiez trahie. Hélas! je me suis
+réveillé avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais
+les inspirations du rêve nous viennent certainement des dieux et c'est
+un religieux devoir d'y obéir quand la pleine conscience de nos actes
+nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plaît!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+BROUILLARDS
+
+
+Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre,
+comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est
+comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y
+deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de
+la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les
+images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde
+des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie
+d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et
+qui s'appelle: Brouillard.
+
+Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son
+chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour
+de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de
+sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales
+empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un
+charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de
+l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières.
+
+Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par
+l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament,
+le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à
+l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il
+ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort
+glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.
+
+La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache
+maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout
+est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les
+lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux
+follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous,
+inquiète, affolée, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une
+mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent.
+
+ * * * * *
+
+Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment
+les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment
+pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend
+derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des
+spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que
+des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le
+souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle
+inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes.
+C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les
+couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir
+comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins
+de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela
+quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout
+entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement
+d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que
+je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant,
+j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui
+ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette
+demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et
+furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes
+mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu
+dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube
+fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur
+divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot
+noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de
+vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son
+carquois!
+
+ * * * * *
+
+Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des
+temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard
+enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le
+Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et
+des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant,
+nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai,
+par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez
+aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup
+les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces.
+Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid
+pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore
+davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin
+de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés
+juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un
+encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles.
+Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une
+musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne
+et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait
+alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui
+venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le
+réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!...
+
+Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de
+mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand
+le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si
+obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et
+comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites,
+seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait
+tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami.
+
+
+
+
+TAÏAUT
+
+
+Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre:
+
+ L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
+
+Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus
+d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où
+les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et
+tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les
+draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a
+plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les
+académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que,
+comme le dit un vieux et sage proverbe:
+
+ Quand on est mort, c'est pour longtemps.
+
+Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers
+mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même
+simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine
+engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir
+été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve
+un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer
+une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler
+soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais
+consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour
+connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur
+manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui
+s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue
+des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait,
+puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière.
+Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance
+du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui
+vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce
+temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la
+prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme
+la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes
+enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes
+politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins
+de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes
+opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule
+sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise,
+mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en
+sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de
+toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de
+trouver imbéciles pour cette puérile raison!»
+
+ * * * * *
+
+Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans
+mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans
+le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur
+lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans
+le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout
+autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma
+mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que,
+la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de
+prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par
+tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire
+de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de
+l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et
+contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et
+j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi,
+l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je
+retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier
+de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en
+ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité
+s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été
+données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la
+longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants,
+venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce,
+des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à
+les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble,
+intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes.
+Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il
+davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!»
+J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire,
+comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A
+moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut!
+
+ * * * * *
+
+Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur
+endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très
+instructif de mon ami Léonce Détroyat: _La France dans l'Indo-Chine_,
+et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de
+Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot:
+_Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à
+demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le
+cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse
+vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint,
+il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots.
+Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi
+triomphant au village...._ J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor
+et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul
+coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la
+rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux
+de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et
+digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce
+diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux,
+ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir
+ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que,
+ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme
+vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de
+Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes
+promenades.
+
+C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons,
+dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration
+de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par
+les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits
+nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin
+d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais,
+je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je
+vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des
+premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à
+peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval
+dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute
+qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite
+d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image
+allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré.
+C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin
+d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu!
+J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait
+atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses
+sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et
+la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien.
+Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues
+sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce
+n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur
+très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi,
+sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis.
+Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux:
+
+--Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec
+compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part
+de mon cheval et de la mienne.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus
+immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes
+goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère
+âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements
+intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce
+de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant
+pourtant que le nôtre!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AMOROSA
+
+
+Un tapis de neige, mais si léger que partout le gazon le perçait de
+mille flèches d'émeraude et que le sable des allées, apparaissant au
+travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une
+poussière de neige courant le long des branches noires et saupoudrant
+les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannées.
+Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs
+rugueux ses lumières décomposées qui les faisaient apparaître bleus à
+l'envers de sa course. Des lointains presque violets, très estompés de
+gris clair et rayés imperceptiblement par l'enchevêtrement des futaies.
+Sur tout cela, la sérénité silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce
+coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y
+descendait avec celui des moineaux et des mésanges s'abattant sur les
+mousses avec de petits cris où pleurait la désespérance du printemps.
+Quelques jacinthes ça et là crevaient cependant la terre noire, et des
+bourgeons trop tôt venus perlaient aux branches. Un peu de patience,
+mésanges et moineaux! Un peu de courage, ô coeur impatient de renaître!
+
+Après une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au
+visage, je m'étais assis sur un banc, dans un coin largement illuminé,
+ce qui lui donnait une impression de tiédeur relative. Mes yeux,
+fatigués de l'horizon scintillant où semblaient passer des vapeurs de
+givre, s'étaient abaissés vers le sol, mille clartés roses me passaient
+sous les paupières et de minuscules étoiles d'or à travers les cils.
+Mon regard flottait, avec ma pensée, dans un vague très doux, quand il
+s'arrêta soudain sur une place d'une blancheur immaculée que traversait
+un dessin bizarre tracé par la course d'un oiseau. Les petites pattes
+avaient semé comme un trèfle noir qui courait suivant une ligne
+capricieuse. On eût dit des hiéroglyphes et je me pris, le plus
+sérieusement du monde, à vouloir déchiffrer cette mystérieuse écriture,
+à chercher un sens à ces caractères si nets, et se succédant suivant un
+rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonté pour complice du hasard
+dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom,
+comme si mon coeur était soudain tombé sur cette neige.
+
+L'oiseau tout seul était remonté dans la nue, sans y emporter mon âme.
+
+ * * * * *
+
+Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la
+neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain
+ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme
+les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent
+semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines
+terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui
+c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais
+aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle
+avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient
+été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un
+parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui
+le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans
+coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti
+pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant
+savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins
+nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que
+la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et
+glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où
+se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon
+épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de
+si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais
+mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles
+s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume
+et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée,
+je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus
+troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion
+virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le
+gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet
+enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs
+d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple
+feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la
+berce.
+
+O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis!
+
+ * * * * *
+
+Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un
+dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que
+nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver
+l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout
+son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un
+creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour
+baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher
+de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps
+en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un
+piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple
+tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations.
+Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où
+son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le
+rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait,
+un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du
+soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre
+pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis
+anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans
+les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul
+n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches
+dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant
+plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon
+pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette
+relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient
+adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui
+dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers
+l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices
+furieuses de la chair rassasiée?
+
+Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée.
+Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est
+demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait
+laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser,
+la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est
+envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice
+vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va,
+aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers
+celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais
+aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit:
+
+ Ce sont les plus petites choses
+ Qui témoignent le plus d'amour.
+
+En attendant les grandes, comtesse, cependant!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MENSONGES
+
+
+Un feu mourant dans la cheminée longtemps flambante, un soleil admirable
+au dehors étendant, à l'angle de ma table, une nappe oblique dorée; un
+rideau d'azur derrière ma vitre et autour de moi une température de
+serre, tiède dans un air sans frissons; je goûtais le repos dominical,
+allongé sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les
+doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon
+ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptisé moi-même: _le Pays des
+Rêves_. Ce poète exquis connu de tous les délicats, vient de se marier
+et m'a cru devoir envoyer une façon de testament lyrique, ses dernières
+rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aimé le mariage, mais j'en
+demanderais l'abolition immédiate s'il était vraiment mortel aux poètes.
+Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais
+de fort grands--vous aussi, qui avez dîné avec moi à la table de
+Banville--lesquels lui ont survécu. C'est ce que je vous souhaite de
+toute mon âme!
+
+Je lisais, ou mieux je chantais en moi-même,--car la musique du vers
+éveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de
+sainte Cécile, si bien nommée par Mallarmé: «Musicienne du silence»,
+y couraient sur un clavier mystérieux--les belles strophes, bien
+empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum très
+subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrêmement délicate et
+pénétrante, comme le vol d'une âme de fleur. Et comme rien n'invite
+mieux à la lente rêverie que le bercement des rythmes et les cadences
+ailées qui emportent la pensée vers les mondes inconnus, vous me
+pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu à peu de votre
+livre, se perdit dans des horizons vaguement baignées de lumière: votre
+musique ne fut plus dans ma tête qu'une série d'échos comme ceux que
+répercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac
+nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grisé certainement.
+
+ * * * * *
+
+Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pénétré et que je
+savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette
+éblouissante clarté qui descendait des vitres et cet éclat limpide du
+ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce
+souffle embaumé dont je me sentais poursuivi ... le printemps était venu
+tout à coup certainement, et c'était la fête immortelle des choses dans
+la béatitude inquiète des êtres et l'épanouissement des renouveaux.
+Qui donc avait dit que cet hiver obstiné ne finirait jamais! Les voilà
+réduites à néant, les prophéties des astrologues qui nous montraient
+Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohé!
+le printemps s'est souvenu! C'est dans les allées des jardins que
+resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois
+dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux délivrés, une
+floraison éperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la
+brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont déjà plus. Ce sont
+les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au
+vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se
+poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des
+nids arrête çà et là le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas
+seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothéose et
+couru vers sa splendeur comme un astre vers le zénith. L'immense joie
+de tout ce qui est salue l'hôte glorieux qui passe le front couronné de
+soleil.
+
+ * * * * *
+
+Et c'est comme une tristesse horrible qui m'étreint, seul, dans le
+torrent des universelles gaietés, un _De Profundis_ qui monte de mon
+coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'êtes pas près de moi, ma
+chère âme, dans ce réveil triomphant des âmes appareillées se mêlant
+dans l'air chargé de baisers. Je vous cherche auprès de moi, sans vous y
+trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous
+avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles
+promenades, le long des taillis obscurs où le rossignol court à terre,
+au bord des eaux calmes où descendrait votre noble image tremblante dans
+un frisson d'argent, sur les routes lointaines où l'on marche entre les
+genêts constellés comme au milieu des débris d'un ciel écroulé. Et
+votre bras devait se poser encore sur le mien, à l'heure des douces
+lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tête brune, aux cheveux
+dénoués par le vent, s'inclinerait sur mon épaule, tendant votre front
+vers ma bouche comme un lis battu que relèveront les rosées. Vous
+m'aviez juré que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses
+sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus légères et vos
+pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de
+votre être dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs épanouies.
+Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce
+printemps serait plus doux encore que le dernier où mon désir osait
+vous effleurer à peine, mais où je goûtais déjà mille joies intimes et
+profondes à entendre le son de votre voix, à boire votre haleine, à
+contempler, craintif, votre impeccable beauté.... Et vous n'êtes pas
+là! quel cimetière de bonheurs et de rêves, je foule dans les sentiers
+fleuris!
+
+ * * * * *
+
+L'impression m'avait été si cruelle que je me levai brusquement pour
+être mieux sûr de m'en réveiller. Je quittai brusquement le livre, le
+divan et la chambre tiède; je descendis dans le parterre qui s'étend au
+bas de ma croisée et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au
+visage. Le mirage du printemps s'évanouit en même temps. Oui, le ciel
+était clair et bleu, comme il m'avait apparu à travers la croisée et le
+soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle
+de chaleur n'en descendait jusqu'à la terre. Celle-ci était encore dure
+et gelée, crépitante sous le pied et rayée çà et là d'aiguilles de glace
+ou bien portant, à l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une
+peau d'hermine mangée aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres!
+Les lilas! un enchevêtrement de ramures noires avec, çà et là, un
+bourgeon rabougri, réfréné, pareil au bout d'une flèche émoussée. Les
+sèves, inutilement appelées, étaient venues mourir à fleur d'écorce,
+impuissantes à percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais
+rêvé, bien rêvé! J'avais dit trop vite adieu à mon beau songe. Vous
+n'avez pas été parjure, ma chère âme, le temps n'était pas encore venu.
+Voilà tout!
+
+Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant
+d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où
+m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa
+mélancolie au désordre de ma table de travail.
+
+ * * * * *
+
+Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines.
+J'avais repris le _Pays des Rêves_ à la page ouverte et, ayant relu
+les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route,
+s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai
+celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute
+resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué
+de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre.
+C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe
+seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout
+de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de
+ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que
+les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une
+histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin
+défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de
+votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le
+larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute
+que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement
+que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait
+pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre
+son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où
+j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or.
+
+O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas,
+fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ENTRE TERRE ET CIEL
+
+
+I
+
+
+J'avais fait un rêve vraiment délicieux: j'étais redevenu l'enfant rose
+avec de longs cheveux bouclés dont ma famille a religieusement gardé le
+portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez
+que ce n'est pas d'hier!--J'avais récité mon catéchisme avec une
+conviction particulière et, pour me récompenser de ma condescendance à
+accepter les mystères de la foi, on m'avait mené chez le pâtissier,
+au bout du pont où j'ai pêché mes premiers goujons en faisant l'école
+buissonnière. Un admirable spectacle était devant mes yeux: de hautes
+meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de
+beaux filets de sucre blanc soutachaient des crèmes solides aux couleurs
+nationales du café et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux
+comme une cathédrale, léchait avec mille langues de caramel, pareilles
+aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais
+gobichonnades plus variées n'avaient sollicité l'humeur friande d'un
+innocent.
+
+Réveillé, j'ouvris ma fenêtre, et,--à part que j'avais une
+trente-cinquaine d'années de plus qu'en ce temps-là,--il ne me semblait
+pas que je fusse sorti de mon rêve. La nature n'était qu'une immense
+boutique de confiseur. Sous la neige menue tombée la nuit, les arbres
+avaient l'air saupoudrés de sucre râpé. Les petits ruisseaux gelés
+avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait
+fait des buissons autant de saint-honorés et un commencement de dégel
+faisait les ardoises des toits pareils à des babas pleurant leurs larmes
+de rhum.
+
+Mais tout cela n'était pas aimable comme la boutique du bout du pont
+où il faisait une si bonne chaleur, imprégnée d'odeurs succulentes! Un
+froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez
+des rubis, et, pensant à l'auteur de ce déplorable hiver, je ne pus
+m'empêcher d'appliquer au créateur de toutes choses cette épithète
+qui était, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mépris: Sale
+pâtissier!
+
+Et je pensais aussi à ce mot mélancolique d'Aubryet sur son lit de
+douleur, disant à un ami:
+
+--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallée de Josaphat,
+tu verras, quand on nommera l'auteur de la pièce, comme je sifflerai!
+
+
+II
+
+
+Voilà quelques instants déjà qu'une musique mystérieuse me chante aux
+oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-être que la
+chanson d'un rêve dans mon esprit. J'écoute au-dedans de moi. C'est
+comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est
+pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que
+roule à l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crépitement vague de
+friture dans l'air où passe la gaîté d'une fête foraine? Non! non! je
+me prête de plus près encore une oreille attentive. C'est décidément un
+gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mélancolique comme celui des
+passereaux se groupant, en hiver, sur les branches.
+
+Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de là-bas qui voudraient
+revenir et que leurs sentinelles avancées, leurs éclaireurs aux noires
+ailes, retiennent derrière la barrière que ne franchit plus le soleil,
+dont la tiède caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se
+rappelant les nids laissés aux toits de Paris, ont la nostalgie de
+ce ciel de France où s'obstinent les bourrasques, où les frimas
+s'accumulent au mépris des avertissements du calendrier. Et elles nous
+saluent de loin, ces chères exilées qui se demandent si le printemps
+nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette année,
+d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles pétales ne
+frémissent pas aux souffles du matin!
+
+
+III
+
+
+J'avais absolument besoin de m'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose
+du fâcheux état de l'atmosphère où je grelottais. J'éprouvais un désir
+immodéré de vilipender même un innocent, une de ces soifs ridicules de
+revanche qui font que lorsqu'une femme a été malheureuse avec un amant,
+elle le fait payer à celui qui vient après. Je pensai méchamment que le
+marronnier du vingt mars devait faire une drôle de tête cette année,
+et je fis le voyage des Champs-Elysées, uniquement pour aller faire la
+nique à ce vieillard.
+
+Son air piteux dépassait encore tout ce que j'avais prévu.
+
+Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien!
+vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds?
+
+Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement
+la tête comme pour me dire: Non. Et comme il avait été bon raillard dans
+son temps, j'entendis, en même temps, un craquement singulier dans son
+écorce.
+
+--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez
+pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste à
+l'occasion.
+
+Un zéphyr tiède était-il passé dans les branches de mon silencieux
+interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les
+yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir été aussi loin
+et pour lui témoigner de mon respect pour son âge, en abordant un plus
+sérieux sujet:
+
+--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans
+le recueillement mystérieux des choses, as pénétré l'âme césarienne,
+crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les
+Napoléons?
+
+Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis
+un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit
+violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Épouvanté, je
+me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reçus une accolade d'un
+genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce
+fut inutile. Car, jusqu'à la place de la Concorde où je déboulai comme
+un fiacre emballé, le marronnier me poursuivit, suivant une image
+héroïque du poète Gustave Mathieu, à grands coups de racine dans le
+derrière.
+
+
+IV
+
+
+Il neigeait aussi à Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa
+petite maison rouge aux dentelures de bois, était comme posée sur un
+tapis épais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von
+Bourik possède une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent
+de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiancé de Gudule,--
+ainsi se nomme cette opulente créature,--se consola de ne l'avoir pas
+épousée en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris
+sa place à l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupçons, mais il
+manque absolument de preuves. Il se sent intérieurement déshonoré sans
+pouvoir articuler aucun fait.
+
+L'ancien fiancé qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie,
+sa longue pipe à la bouche, à une heure de la nuit fort avancée,
+l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bière. Il se souvient tout à
+coup qu'il a oublié de dire à Gudule l'heure à laquelle il la verrait
+le lendemain, pendant une absence de son fâcheux mari. Pour réparer cet
+oubli condamnable, il s'en vient rôder autour de la petite maison rouge
+aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondément.
+Et puis sous quel prétexte en réveiller les hôtes--Écrire alors!--Bon!
+Fritz s'aperçoit encore qu'il a laissé son crayon et ses tablettes sur
+la table de la brasserie qui est certainement fermée maintenant. C'eût
+été si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres où
+le génie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouvé le lendemain
+matin.
+
+Un trait de lumière jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un
+rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement
+de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idées chez
+un homme à jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes
+mousseuses et il ne les pouvait décidément plus contenir. Or, voyez
+comme l'inspiration nous peut venir de n'importe où! Fritz pense que
+ses expansions naturelles et tièdes feront des trous dans la neige et,
+convenablement dirigées, pourront même y tracer des caractères. Avec
+cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du
+nouveau porte-plume--il parvient donc à tracer très distinctement,
+devant la porte de Hans, ces mots destinés à sa femme: _A midi demain._
+Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchanté de son
+imagination.
+
+Le malheur fut que c'est Hans, qui, étant sorti, le premier, lut avant
+personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent
+quelquefois de la façon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit à
+Gudule:
+
+--Un homme vous a donné rendez-vous en écrivant sur la neige, et cet
+homme est Fritz, votre ancien fiancé.
+
+--Est-il possible, s'écria Gudule, et quelle idée!
+
+--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai
+reconnu son écriture!
+
+
+V
+
+
+C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'étais
+sorti, ma chère âme, je vous le jure. Mais les volets étaient clos et
+close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait même écrit
+dessus: «Fermé pour cause de décès.» De décès? pourvu que ce ne soit que
+le sien! C'était un petit vieillard désagréable et qui surfaisait sa
+marchandise. Dieu ait son âme! Mais pourvu que le décès dont il s'agit
+ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant à Mai qu'une
+porte embarrassée de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de
+pauvre, sans fleurs épanouissant leurs gerbes même sur son cercueil! Et
+les promenades projetées le long des eaux claires où, nouvel Ulysse,
+j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle
+des Odyssées! Et les licites promesses sous les aubépines! Tout cela
+sera-t-il donc enterré avec ce mot exquis, dont l'âme sera partie, sans
+doute dans le parfum de la première violette?
+
+Je ne veux pas penser, ma chère, à cet écroulement de tous les bonheurs
+médités au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux
+pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde,
+cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessiné, en
+blanc, des fleurs tout à fait curieuses suivant le caprice des feuilles.
+Un rayon de soleil n'aurait qu'à venir et à les fondre! L'image d'un
+impérissable amour ne saurait être un si périssable présent!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+JACINTHES
+
+
+Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur
+coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, tendre et veiné comme une
+chair délicate.
+
+Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?
+
+Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'écorce durcie de
+la terre étend son oppression jusqu'à nos pensées qu'il étreint, jusqu'à
+notre âme qu'il referme sur ses désirs. En vain le Temps nous a-t-il
+pétris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore à la grande loi qui
+fait tristes ou gais les êtres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre
+et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi,
+il sera temps que l'humanité finisse et tombe, comme un fruit pourri,
+dans le néant, comme un fruit où s'est tarie la dernière goutte des
+sèves universelles.
+
+En attendant, résignons-nous à être comme les bêtes et comme les plantes
+qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, éperdues
+des lumières et des chaleurs à venir. C'est encore le meilleur de notre
+lot et ce qui nous reste de divin.
+
+Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons
+encore aux bien-aimées que des lilas de serre, chlorotiques et mourants,
+sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent
+leurs pétales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle
+plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux,
+de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes présents elles
+accueillent les fantômes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi,
+l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitié qui
+s'échange entre ces exilées de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs
+lèvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiédeurs
+obstinées du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche
+volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraîcheurs
+humides et parfumées qu'ont gardées leur corolle.
+
+ * * * * *
+
+Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les
+matins ensoleillés emplissent d'une vapeur dorée, d'une poussière de
+clarté rose roulée par les brises à l'horizon? Il advint plus d'une fois
+quand, déjà lasse de notre course aurorale, vous vous étiez assise sur
+un banc, que je me pris à contempler votre tête brune se détachant sur
+ce fond d'apothéose, comme les figures des vierges sur le fond des
+vitraux et des missels. Vous étiez toute nimbée comme une sainte, vous
+qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme
+tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thérèse, l'amante,
+attardée d'un Dieu. Oui, ma chère, cette auréole vous seyait à ravir et
+tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous
+étiez là comme une déesse d'un temple plein d'encens vagues et de
+musiques mystérieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre
+Beauté sacrée, l'orgueil de votre chevelure où les souffles mettaient
+de longs frissons d'azur sombre, l'éclat de votre front radieux de ces
+triomphes intimes, la cruauté charmante de vos yeux et les dédains
+exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adorée.
+J'imagine que ma pensée s'imposait à la vôtre et que vous vous preniez
+volontiers au sérieux, sans en rien dire, dans le rôle d'idole qui vous
+va si bien. Car vous aviez le bon goût de ne pas interrompre mes extases
+délicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'âme
+de mes adorations mêlées à l'adoration des choses. Celle des fleurs vous
+flattait un peu plus que la mienne. Voilà tout.
+
+Et, comme vous êtes une personne bien décidée à n'être ingrate qu'avec
+moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des
+tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire
+du mal. Ce que les femmes ont de pitié pour les roses des haies! Au
+fait, toute la pitié qu'elles n'ont pas pour nous!
+
+ * * * * *
+
+Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs éternels.
+
+Après m'avoir dit de bien justes et bien éloquentes choses, d'une voix
+où tintait l'écho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquité profonde
+qu'il y avait à déparer ces pauvres églantines de leurs branches
+maternelles, à trancher méchamment leur belle tige verte, à les arracher
+à la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous
+reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains;
+à moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup
+d'épines. Vous preniez même un grand plaisir à me voir piquer les
+doigts, excellente créature que vous êtes! Et moi, je vous avoue que ce
+martyre me donnait beaucoup de petites joies amères. Lequel est le plus
+fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le
+bonheur que nous avons à être torturés par elles? Le métier de victimes
+a toujours eu du bon, même dans l'antiquité, où l'on ne manquait jamais
+de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs
+avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.
+
+Je vous rends cette justice, mon amie, de n'être jamais allée avec vous
+jusqu'à cet excès de familiarité. Il est vrai que vous n'avez jamais non
+plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de
+mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez même un mauvais regard
+quand je les reniflais de trop près, comme si mon nez allait boire tout
+leur parfum.
+
+Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas été jaloux de toutes
+les préférences pour de simples végétaux champêtres très incapables
+cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrûment rimé que
+les miens. J'ai été même jusqu'à célébrer ces plantes, en vers de huit
+pieds, pour vous être agréable.
+
+Ah! que vous étiez jolie, revenant du bois sous le grand frémissement
+des feuillages, fuyant la caresse déjà brûlante du soleil, une gerbe
+fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur
+de votre butin où se mêlait le parfum vivant de votre haleine!
+
+ * * * * *
+
+Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux
+campagnards promènent devant eux dans les rues, toute la flore de cette
+triste saison, les renoncules rouges pareilles à de larges taches de
+sang, les anémones étoilées qui semblent de petits astres en train
+de s'éteindre, les mimosas méditerranéens qu'on prendrait pour des
+constellations que le vent a jetées à terre; en vain, vous disposez
+artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant,
+patiente, que les tiédeurs de votre chambre le fasse épanouir; il est
+temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable
+épanouissement des arômes et des couleurs.
+
+Nous reprendrons le chemin des grandes allées que bordent les mousses
+émaillées de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces
+promenades perdues où je retrouverai ma route à la clarté d'un regard
+ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacrée quelque place que
+je reconnaîtrai toujours. Ce sera pour mon âme comme une fête Dieu, où
+j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que
+les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de
+votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fête Dieu
+toute ensoleillée et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets
+à la tête rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de
+choeur avec une petite musique effarouchée.
+
+Oh! vienne! vienne le printemps!
+
+En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes
+ouvrent, seules, leur coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant,
+tendre et veiné comme une chair délicate.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PREMIER SOLEIL
+
+
+Un matin indécis avec des vapeurs légères, des brises d'argent qu'aucun
+souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une
+aurore sans flamme et lentement montée d'un horizon sans pourpre.
+L'homme demeure indifférent à ce spectacle sans incidents; mais,
+possédant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme
+vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent à
+travers les arbres dépouillés et piaillent le réveil encore obscur des
+heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette
+marche scandée par les oscillations du cou que rythme la musique
+intérieure du désir.
+
+Cependant midi s'avance derrière une avant-garde de lumière. Le ciel
+s'est éclairci et son azur aux pâleurs lointaines est comme celui d'un
+grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du
+soleil. Une tiédeur oubliée emplit l'atmosphère. L'illusion du printemps
+à venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les êtres
+salue ce retour des journées étincelantes dans la gloire des renouveaux.
+Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les âmes
+s'ouvrent à des brises mystérieuses où flottent, pour ce rêve, de vagues
+parfums. On dirait que l'astre d'où descend la vie s'attarde sur le
+chemin longtemps délaissé et s'assied, comme un voyageur las de sa
+course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fête,
+et ce Dieu bien-faisant qu'ont adoré tous les peuples sages se complaît
+dans son temple rouvert et dans cette fumée bleue d'encens. Le soir
+vient enfin, mais un soir tout différent de celui de veille, un soir
+tout imprégné de la chaleur de cette première journée, un soir dont les
+étoiles scintillent, non plus comme des flèches de givre piquées dans
+le firmament, mais comme de petites roses de feu s'épanouissant dans un
+grand jardin d'ombre.
+
+ * * * * *
+
+ Mignonne, voici le printemps,
+ --Aimons-nous bien au temps des roses.--
+ L'azur, dans les cieux éclatants.
+ Rouvre ses portes longtemps closes,
+ D'où la lumière, en flots vainqueurs,
+ Descend jusqu'au fond de nos coeurs.
+ --Aimer! chanter!--les douces choses!
+
+ Les taillis sont pleins de chansons;
+ --Aimons-nous bien au temps des roses;--
+ Et l'ombre met de doux frissons
+ Au coeur tremblant des fleurs écloses.
+ Sur nos fronts l'aile du matin
+ Fait passer un souffle incertain.
+ --Aimer! rêver!--les douces choses!
+
+ Nos rêves sont vite lassés.
+ --Aimons-nous bien au temps des roses.--
+ Les beaux jours sont vite passés;
+ Le coeur a ses métamorphoses,
+ Mois le temps n'y saurait ternir
+ La floraison du souvenir.
+ --Aimer! souffrir!--les douces choses!
+
+ * * * * *
+
+O réveil d'un printemps que consacrent deux années de souvenirs! Un
+soleil se lève aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle,
+le grand bois tant de fois parcouru dans les lumières, dans l'odeur
+rajeunissante des sèves, dans les joies fraternelles de tout ce qui
+aime. Tu remettras bientôt tes toilettes claires où se moule, dans une
+intimité plus tentante, la grâce de ton corps, qu'on dirait illuminée,
+comme des lampes d'albâtre, par la clarté intérieure que tes formes
+portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beauté.
+Reprenons les chemins où les premiers baisers ont fleuri sur nos lèvres,
+les baisers furtifs et délicieux où s'exhale l'espoir tremblant des
+tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette
+souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passâmes
+ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement
+épanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps
+ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.
+
+Viens par les allées dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables
+lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des
+branches, leurs petites têtes d'émeraude. Ce sont nos espoirs vivants.
+Tes yeux cherchent déjà des fleurs dans l'étendue et ma main se tend
+pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la première rose à ton
+corsage!
+
+Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du
+soleil dans le grand bois pour évoquer cette floraison menteuse dans mon
+cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin
+d'hiver où toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'épuisât sous ta
+main et que ma dernière pensée vînt remplacer à ton corsage la rose que
+je t'ai promise et qui n'est même pas encore en bouton.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+L'HYMNE DES BRUNES
+
+
+I.--CONTES DE PRINTEMPS
+
+La première du printemps
+
+Mimosas
+
+Le buis
+
+Prose de Pâques
+
+Au salon
+
+Tulipes
+
+Poème de mai
+
+Choses vécues
+
+
+II.--CONTES D'ÉTÉ
+
+Fête des Fleurs
+
+En messidor
+
+Bateaux rouges
+
+Au pays des rêves
+
+Nuits blanches
+
+Paraphrase
+
+Matutina
+
+
+III.--CONTES D'AUTOMNE
+
+Dans les jardins
+
+Super flumina
+
+Derniers violettes
+
+L'âge d'or
+
+Choses d'amour
+
+
+IV.--CONTES D'HIVER
+
+Première neige.
+
+Carnaval amoureux
+
+Brouillards
+
+Taïaut
+
+Amorosa
+
+Mensonges
+
+Entre terre et ciel
+
+Jacinthes
+
+Premier soleil
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes à la brune, by Armand Silvestre
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12331 ***
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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@@ -0,0 +1,4774 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes la brune, by Armand Silvestre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes la brune
+
+Author: Armand Silvestre
+
+Release Date: May 12, 2004 [EBook #12331]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES LA BRUNE ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+ARMAND SILVESTRE
+
+
+
+
+CONTES
+
+A
+
+LA BRUNE
+
+
+_Illustrations de Kauffmann_
+
+
+
+
+A.C.L.
+
+_Je ddie ces contes la trs belle qui les a inspirs. Je les
+publie pour les lecteurs fidles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y
+retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce
+qui y est profond et sincre.
+
+La mlancolie et la gat s'y sont mles d'elles-mmes, puisque ce sont
+des contes d'amour et que l'amour est, la fois, le suprme tristesse
+et la suprme joie._
+
+ARMAND SILVESTRE.
+
+Juillet 1888.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L'HYMNE DES BRUNES
+
+_A Catulle Mends._
+
+
+Vous doutiez-vous, mon cher Mends, que vous soulveriez l'ire des
+brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voil confondu dans
+un mme anathme avec Maizeroy, galement convaincu de n'aimer que les
+toisons dores baisant l'ivoire des paules. Or voici que les porteuses
+de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoren, ont lev
+vers moi leur plainte et m'adjurent d'tre leur champion contre vous.
+Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer
+m'arrive de par del la Mditerrane, comme un alcyon dont l'aile s'est
+trempe au flot sal. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, date
+de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous
+y trouveriez certainement le sort d'Orphe qui n'eut d'autre tort
+peut-tre que de trop pleurer devant la beaut farouche des Mnades, les
+charmes dolents et baigns de mlancolie d'Eurydice.
+
+Par quoi ai-je mrit d'tre ainsi choisi pour dfendre la splendeur
+sombre des crinires faites de nuit et pour rpter aux chos le doux
+vers Virgilien:
+
+ Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.
+
+o est chante la saveur de la noire airelle? Sans doute par la
+sincrit d'un pass amoureux qui demeura, en effet, presque constamment
+fidle la beaut brune, malgr quelques excursions dans les champs de
+bls tout noys de soleil vivant. Je ne blasphmerai pas cependant vos
+charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et
+qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel o
+presque tout me fut torture. La vrit est que mes vraies douleurs et
+mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en
+elle le secret horrible de mes dsespoirs et de mes joies, dont le pied
+triomphant m'crasa le coeur, est coiffe d'un casque d'ombre; et cela
+est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en clbrant ses
+splendeurs cruelles.
+
+ * * * * *
+
+ Plus souples, plus lgres que les fils dont la nuit
+ Tisse le voile obscur o son front se recle,
+ Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
+ Vers qui mon seul espoir dsespr s'enfuit;
+
+ Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
+ Leur magnifique clat sous ma lvre tincelle,
+ Comme, dans le ciel noir o l'ombre s'amoncelle,
+ Des toiles le choeur soudain s'allume et luit.
+
+ Comme dans un linceul vivant et que soulve
+ Chacun des battements o se rythme mon rve,
+ Dans leur rseau divin j'ai mon coeur enferm.
+
+ Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
+ Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
+ Le doux et cher fardeau de leur flot parfum.
+
+ * * * * *
+
+O vous qui portez le signe redoutable des dfaites innombrables de mon
+coeur, Sulamites aux tempes nimbes d'bne, je dirai, puisque cela vous
+amuse, l'ineffable torture o me mit la contemplation de vos grces
+triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un
+Pactole de lait o palpitent, a et l, des parcelles de soleil; tandis
+que tout est gaiet dans le printemps rose de leurs joues, l'clat
+de votre peau, vous, est comme tiss de rayons de lune, de rayons
+d'argent ple o frissonnent les mystres sacrs de la nuit, et votre
+pleur mate, votre pleur divine semble avoir besoin de notre sang
+pour y boire les chaleurs inquites de la vie. C'est lui qu'aspire
+silencieusement le baiser de vos lvres froides, tragiques amantes dont
+le sourire mme cache d'invisibles morsures. Sur les paules doucement
+veloutes de vos rivales semble toujours flotter une lumire d'aurore;
+ce sont les clarts stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre
+poitrine o la transparence des chairs fait courir le rseau bleu des
+veines, le rseau d'azur ple qui se perd dans le marbre. Tandis que
+la beaut des blondes est comme un ternel appel au plaisir, votre
+attirance, vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour
+beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je gure pour
+vous moins de haine que d'amour, vous qui m'avez tran dans les
+ghennes, femmes au front lilial encadr de flottantes tnbres!
+
+ * * * * *
+
+Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:
+
+ Comme le vol d'une hirondelle,
+ Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
+ Double, en passant, une ombre d'aile,
+ Se dessinent tes noirs bandeaux.
+
+ Leur ombre jumelle se joue
+ Sur le ciel de ton front qui luit,
+ Et jusqu'aux roses de ta joue,
+ De sa corolle tend la nuit.
+
+ Avant que l'hiver n'effarouche
+ L'oiseau fidle, si tu veux,
+ Je poserai longtemps ma bouche
+ Au sombre azur de tes cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Mais, au fait, si celles qui m'ont lu pour plaider contre vous,
+Maizeroy, Catulle, taient ce que nos aeux appelaient des: brunes
+piquantes! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de
+simples brunettes! Ah! que j'aurais t daub dans ma dfense et comme
+je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua
+Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris la beaut du Diable. Je
+m'en tiens encore celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le
+seul dont je l'honore. Au cas o ma religion aurait t indignement
+surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:
+
+ La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
+ Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil:
+ C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
+ Que celles que je sers doivent porter en elles.
+
+ Et je leur veux aussi les grces solennelles
+ Des desses d'antan sortant de leur sommeil.
+ Car mon esprit paen au ciel mme pareil,
+ Ne resplendit qu'au choc des beauts ternelles.
+
+ Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
+ Mes bras ne s'ouvrant bien qu' la rondeur des flancs
+ Dont le marbre vivant s'largit en amphore.
+
+ Telle est la Femme au corps par mon dsir mordu
+ En qui s'incarne l'heur de mon rve perdu
+ Et dont l'amour cruel sans trve me dvore!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+I
+
+CONTES DE PRINTEMPS
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA PREMIRE DU PRINTEMPS
+
+
+ C'est la premire du Printemps
+ Au thtre de la Nature,
+
+comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique ferie des
+Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la premire
+du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fentre, plein
+d'esprance, et la referme, aveugl par la neige. Encore un mensonge de
+ce mchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de
+Pandore, devant que chaque anne soit finie, l'missaire quotidien de
+l'administration des Postes! Voil un cadeau qui m'ennuie! D'abord
+c'est le signal de tous ceux que j'aurai faire sous le nom futile
+d'trennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement
+le catalogue de tous les ennuis venir. Tous les jours de terme sont
+marqus l et tous les jours d'chance, toutes les nuits sans lune et
+tous les jours sans gaiet! Il faut avoir t bien constamment heureux
+pour aimer prvoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants Dieu
+de nous cler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle l'oubli,
+qui peut seul consoler de vivre. Il ramne les anniversaires o l'on
+pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont
+ceux o on voudrait que le temps arrtt sa course. C'est par dcence
+que l'criture prtend que, ce fut l'occasion d'une bataille, que
+Josu lui en donna l'ordre. S'il n'tait pas le dernier des imbciles
+(et nous en avons connu beaucoup d'autres aprs lui) et s'il tait
+vraiment investi de ce ferique pouvoir, j'estime qu'il en a d profiter
+pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ma chre, le vol de
+l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rve et
+mon voeu inexauc. Mais il semble que son aile est plus rapide encore
+quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce
+calendrier qui nous prend au flanc comme un peron! Et puis, j'ai encore
+contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daign citer, dans
+sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que
+celui-ci ait t un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai tabli
+d'aprs les lgendes. En revanche, sainte Beuve y est nomme, car
+c'tait une bien heureuse que le clbre crivain avait pour patronne,
+ce qui lui donna un got immodr des femmes durant toute sa vie. Tandis
+que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la
+province, quelle injustice on nous fait tous deux!
+
+ * * * * *
+
+L'impunit dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achvent
+volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge la femme qui la
+leur a procure porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie,
+longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouilles_,
+appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxne Boyer des
+_conciliantes_ (avouez que le mot tait joli et bien trouv) vivent
+maintenant sous un vritable couteau de Damocls. Leur sommeil coupable
+est peupl de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espre,
+de celle terreur, et le dgot viendra beaucoup de ces dames d'une
+carrire qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour
+un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris
+cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de
+dcapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses
+salaires honteux; ils massacrent en mme temps ses domestiques et les
+enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la
+mme occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de
+l'homme que la police cherche partout o il n'est pas, avec le flair de
+ses fins limiers, le concierge de la maison o s'est commis le crime et
+toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'tait prsent au
+moment de sa fuite, il n'et pas hsit davantage leur trancher
+le chef. J'en conclus que les immeubles o ces dames loueront des
+appartements deviendront dangereux leurs voisins. Il y a l une
+question de risques locatifs, au moins aussi considrable que pour
+l'incendie et qui donnera rflchir aux gens prudents. Nos aeux
+taient plus sages qui ne laissaient pas divaguer, comme disent les
+maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants,
+les personnes faisant le mtier de ramener chez elles les voyageurs, les
+rufians et les rdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre
+elles et comme clotres dans de profanes couvents o habitait la
+flicit antique. _Hic habitat flicitas_. La mode de ces maisons de
+retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignit
+des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens
+raisonnables. Car il et suffi d'un peu d'imagination et de luxe
+oriental pour en faire la ralisation du Paradis de Mahomet sur la
+terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vides a t comme une
+terre grasse et fconde pour le vice qui y a pullul. Ah! comme les
+Romains et les gens d'Herculanum taient d'autres artistes et d'autres
+philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protger les jours
+(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs
+colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer nouveau.
+Elles ne chmeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez tre
+tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans
+l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrs.
+
+ * * * * *
+
+Que l'homme s'exagre volontiers ses maux, et comme il se plaindrait
+moins de sa destine, s'il considrait plus souvent les sorts pires que
+le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'tude de l'histoire ne
+devrait nous servir qu' connatre ces exemples monstrueux de dveine,
+chez certains hros, qui font dire aux gens raisonnables: Enfin! en
+voil un qui tait plus malheureux que moi! Ce serait une excellente
+leon de philosophie rsigne, puisqu'il est entendu que, par une sage
+ordonnance de la Providence, nous sommes tous destins souffrir plus
+ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos rvoltes la
+part d'ennuis qui nous est faite.
+
+Cette rflexion mlancolique me vient du bruit que font messieurs les
+bookmakers propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont
+ils viennent d'tre l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que
+presque tous habitent, exhaler leur colre le long du fleuve, comme
+les Hbreux Babylone ou comme les damns au bord du Styx. Le grand
+gmissement entendu dans Rhama n'tait qu'une musiquette de quatre sous
+auprs de la douloureuse symphonie dont ils rgalent les oreilles. A les
+entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le
+gouvernement. C'est comme si c'tait dj fait! Ceux-ci geignent et
+ceux-l clament; tous vocifrent et se dmnent. On a os toucher un
+des corps les plus respectables de l'tat moderne et secouer, dans leur
+personne, les assises de la socit!... Que leur a-t-on fait pourtant,
+bon Dieu! Retir tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur
+servait qu' ficher en terre pour faciliter leurs oprations.
+
+On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'taient tus de
+dsespoir. Eh bien, si, dans les champs lysens d'un monde meilleur,
+leurs ombres toujours gmissantes rencontrent l'ombre ternellement
+mlancolique d'Ablard et que le grand rudit entende le sujet de leur
+plainte, quel ironique sourire sur ses lvres o le nom sacr d'Hlose
+brle encore, et quel regard de ddain dans ses yeux abaisss!
+
+ * * * * *
+
+--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chre! C'est le Printemps!
+
+Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant,
+comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dnoue, les coudes
+sur les genoux et les mains ramenes vers la flamme qui fait courir,
+dans leur transparence dlicate, de dlicieux petits reflets roses. Et
+je vous rpte:
+
+--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas?
+
+Alors vous fermez les yeux, sans toujours me rpondre, et j'imagine que
+mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son
+indcis, comme une romance lointaine dont les mots chappent et dont
+l'air seul parvient jusqu' vous, vague et ml dans le vent. Mais ces
+mlodies inconsciemment perues ont le don d'voquer les visions et
+les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous
+recueillir dans le rve des verdures renaissantes, des violettes bordant
+les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues
+promenades sous le soleil tide dj, de toutes les splendeurs en
+boutons dont la Nature devait tre pare aujourd'hui, si mon almanach
+n'avait effrontment menti! Vous ne rvez pas tant que cela, mon me. Le
+Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs o
+vous aimez vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout o vous
+tes? Et ne pouvons-nous pas chanter l comme dans les bois, et chaque
+jour, tant notre joie s'y renouvelle:
+
+ C'est la premire du Printemps
+ Au thtre de la Nature!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MIMOSAS
+
+
+Comment ne pas songer qu'ils viennent de l-bas o la terreur et
+l'effarement ont marqu la fin des jours de gaiet carnavalesque,
+ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes
+promnent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies
+des marchandes ambulantes? Que la Nature est indiffrente nos misres!
+Tandis que la fourmillire humaine s'parpillait affole, croyant
+encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles,
+s'panouissaient dans la srnit du matin, sous cette premire
+blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel.
+
+La mythologie grecque, qui savait si bien mler aux fables grandioses
+les plus exquises imaginations, n'avait pas ddaign de chercher une
+lgende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon,
+dont je vous ai dit, un jour, le joli pome des lilas. L'Orient est
+plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chre,
+et constate l'infriorit de notre imagination ce sujet. Ce n'est pas
+assez pour moi de comparer sans cesse les lys vos doigts et les roses
+ votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'taient pleins que de
+ces choses-l. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys
+n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de
+votre main, et vos lvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus
+les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui,
+si belles que soient les fleurs, sont encore l'humiliation de la
+femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une
+mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais,
+entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment
+contemples, voquent mille images diverses, comme vous le savez bien,
+vous qui passez des heures entires en contemplation devant un myosotis.
+
+Voil ce que j'ai rv, moi, il y a quelques jours devant une branche de
+mimosa.
+
+ * * * * *
+
+La Mditerrane et son bleu manteau couchs sous le ciel, par un soir
+d't plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une le aujourd'hui
+disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile prciser,
+puisqu'on a aim toujours,--deux amants gotant l'extase de cette heure
+mystrieuse o s'ouvre le jardin des toiles. L'le est proche de la
+terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de
+leurs mes. Vous souvient-il que nous avons souvent rv d'une thbade
+pareille, o rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des
+banales gaiets? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les
+vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel sicle
+lointain ils ont vcu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a,
+comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit rpandue sur
+la double colline de neige de ses paules; comme vous, elle a le profil
+fier de la race lue, et, comme vous, je ne sais quel clat fatal de
+pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long
+du flot qui chante, tout en poussant jusqu' leurs beaux pieds nus, son
+cume pareille des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir
+exile des hautes mers passent au-dessus de leurs ttes avec un doux
+balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature
+autour d'eux, dans ce magnifique paysage srnal o leurs ombres
+grandissent et bleuissent, mesure que la lune se lve, la lune
+mlancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brise.
+
+ * * * * *
+
+--Que la vie est douce ici, ma bien-aime! fait l'amant, rompant soudain
+le silence.
+
+Et elle lui rpondit, comme quelqu'un qui se rveille:
+
+--La mort serait plus douce encore, car elle nous runirait pour jamais.
+
+Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs mes s'y
+mlaient, ils y mesurrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne
+pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalit, par del le trpas, qui
+nous dvore ne nous vient que de l'amour.
+
+--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais
+tout cela pourrait disparatre que, si tu me restais, je n'y prendrais
+mme pas garde.
+
+Elle lui rpondit:
+
+--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton
+amour.
+
+Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltes, s'immatrialisait
+leur pense dans un rve o s'anantissait l'univers. Ils sentaient bien
+qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur tait rien ni l'un ni
+l'autre, que tout pouvait s'crouler autour d'eux, mais non pas rompre
+l'invisible chane que leurs lvres tendues dans un baiser suprme
+allaient fermer.
+
+ * * * * *
+
+Jamais la srnit du ciel n'avait t si grande dans aucune nuit d't.
+A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes
+en un sillon d'argent. Les toiles y posaient leurs images apaises,
+comme des oiseaux lasss dont le vol s'arrte sur un arbre o ne passe
+pas le vent. Non, jamais, une telle srnit du firmament n'avait
+envelopp toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis
+un choc sous les pas. La mer souleve et hurlante. Un bouquet de feu
+montant dans l'air avec un fracas pouvantable et, plus loin, par del
+la rive, quelque Vsuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fume
+de soufre.... Plus d'le charmante! Plus d'amants soupirant une idylle
+dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhait, la mme
+flamme avait ml leurs esprits pour les emporter au ciel!
+
+Au printemps qui suivit, sur la plage o taient retombes quelques
+terres de l'le disperse, une fleur nouvelle fleurit, semblant un
+bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'tait le
+mimosa o respire encore l'me douce et fidle de ces amants fortuns!
+
+ * * * * *
+
+Et pour finir moins tristement, ma chre, que par cette sombre lgende:
+
+ Vous connaissez la fleur lgre
+ Bordant le flot bleu qui s'endort?
+ On dirait que, sur la fougre,
+ Le soleil tombe en neige d'or.
+
+ Comme un panache de fume
+ Que le couchant teint de safran,
+ Comme une poussire embaume
+ Que pousse la brise en errant,
+
+ Elle monte dans l'air humide
+ O le flot roule un souffle amer,
+ Et mle son parfum timide
+ Aux cres senteurs de la mer.
+
+ Elle flotte parmi l'espace
+ O l'oranger tend ses bras lourds;
+ L'aile du papillon qui passe
+ Y met un fragile velours.
+
+ Mimosa! presque un nom de fe!
+ Quelque naade, assurment,
+ S'en tant autrefois coiffe,
+ Parut plus belle son amant.
+
+ J'aime cette fleur parfume
+ Au souffle furtif et coquet,
+ Pour ce qu'une main bien aime
+ Un jour en portait un bouquet.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE BUIS
+
+
+Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous
+devinez si c'tait un remue-mnage. A chaque train c'tait un flot
+nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par
+groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spciale
+d'migrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin
+les hautes traditions de la noblesse franaise, brave petit monde
+assurment, mais d'une socit plus provinciale que la province
+elle-mme. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le
+bourdonnement des mouches est, ct, fort intressant. Mais quelle
+providence pour les dbitants indignes qui ne vivent gure que de
+l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gte-sauces se ruer
+en cuisine dans les arrire-boutiques et les garons des estaminets
+secouer les chaises du vent emport par leurs tabliers blancs. Les
+notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement
+assis devant leurs portes, regardent avec une joie dbonnaire
+cet lment de prosprit se rpandre autour de leurs lares. Ils
+applaudissent au progrs contemporain, au sage got de ce peuple pour
+les plaisirs faciles, au dveloppement des industries alimentaires; ils
+se rjouissent d'tre ns dans un si beau temps o tout le monde ne
+songe qu' s'amuser. Les grands cacatos de la dmocratie locale trnent
+dans cet panouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur
+redingote: Ce beau temps-l, c'est nous qui l'avons fait! La vrit est
+qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits
+verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, aprs cela,
+la prosprit nationale et le bien-tre croissant des classes autrefois
+opprimes. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous
+ces gosiers arross et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis
+sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui
+n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas t oblig.
+
+--C'est aujourd'hui Pques-fleuries, dit un enfant son pre en passant
+auprs de moi.
+
+Son pre le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que a nous
+fait!
+
+ * * * * *
+
+Eh bien! moi, a me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord:
+Pques-fleuries! Ce fut comme une bouffe de souvenirs d'enfance qui me
+monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde
+d'motions douces se rveilla en moi, douces et lointaines comme la voix
+d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'glise
+tout jonchs de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies,
+sous cette verdure, comme cela tait quand j'avais douze ans. Des relens
+d'encens et des gmissements d'orgue passrent dans l'air, et je
+me complus singulirement cette vision qui me rajeunissait et me
+vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans
+ma mmoire, et cette musique m'tait la plus douce du monde. Quoi
+d'tonnant?
+
+Dans l'uniforme ennui des premires annes qu'emplissent de fastidieuses
+tudes et de stupides exercices de mmoire, je ne me souviens pas de
+meilleur repos que celui des ftes religieuses. Passer des murs froids
+de l'tude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illumine de l'glise;
+quitter les bouquins noircis et corns pour le missel aux enluminures
+naves; entendre les mlodies sublimes du plain-chant au lieu du
+nasillard discours du pion; respirer pleins poumons le benjoin aprs
+les fades parfums de la cuisine scolaire, n'tait-ce pas vraiment
+quitter les ralits immondes pour les visions les plus aimables?
+N'tait-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps ferm?
+
+En ce temps-l, le jour des Rameaux tait un grand vnement dans ma
+vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanit
+prosterne m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais
+firement au retour de la grand'messe.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte
+remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions
+disparues. Grce lui, la Nature tait de toutes leurs ftes. C'tait
+un lment essentiellement paen de posie et de grandeur, qui
+n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aeux. Cette
+conscration des choses par un commerce glorieux avec la Divinit
+n'tait pas pour nous montrer le nant de la Matire. J'avoue que
+celle-ci m'apparat beaucoup plus infime et humilie sous le scalpel et
+dans les cornues, se brisant, s'vaporant, se multipliant l'infini,
+comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur
+de vivre parmi tous ces gaz dcomposs. Dt un dogme indniable surgir
+un jour de toute cette cuisine, je lui prfrerais encore le mensonge de
+la Vrit nue s'lanant des eaux candides d'un puits. Cette recherche
+de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me rpugne
+horriblement, et j'aimais mieux les efforts briss de l'me humaine
+vers un idal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous
+claire et nous rchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y
+avait un beau fond de panthisme dans les crmonies chrtiennes, qui
+leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grce. C'tait
+toujours une attache l'ternelle vrit qui est dans le respect
+mystrieux de la vie et dans l'adoration mditative du Beau dans toutes
+les formes accessibles nos sens et notre esprit.
+
+ * * * * *
+
+Comme j'tais loin des promeneurs parisiens et des indignes rjouis
+dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythm
+par la distance et s'affaiblissant chaque nouveau retour! C'est que
+j'avais pris la pleine campagne tout en mditant et me perdant dans ces
+penses, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le
+dclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'glise, vide alors,
+mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie,
+avec des rameaux de buis bni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en
+change de mon aumne, et je ne l'ai pas jet. Je l'ai mme rapport
+avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chre
+me, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez
+donnes autrefois et que j'ai toujours prcieusement gardes. C'est un
+souvenir de jeunesse que je veux mler nos souvenirs d'amour.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PROSE DE PQUES
+
+
+Tandis que, dans mon jardin, dj, une verdure tendre suit, d'une vapeur
+d'meraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de
+petites grappes de rubis se dgagent des feuilles ples et serres, que
+les pousses nouvelles des fusains nuancent de flches jaunes leur masse
+sombre, qu' terre les bordures s'maillent, paissies, piques et l
+de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand
+peuplier encore marqu au sceau de la dsolation hibernale. Son tronc
+noir monte droit dans le ciel et se spare trs haut en brins formant
+comme un fuseau dchiquet. Ces petites lignes noires et prcises
+tracent, sur l'azur indcis d'avril, comme un dessin la plume, une
+faon d'arabesque extrmement dlicate. Sur un point seulement, une
+touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pt comme en pose sur
+leur cahier la maladresse des coliers. Au premier abord, vous croiriez
+le gui sacr que nos aeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe
+d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et
+silencieuse du matin, le rve voque volontiers l'image de Vellda la
+vierge aux jambes nues, le corps agit de prophtiques frissons, et,
+plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, mditant les
+destins obscurs de la terre douce et fconde o s'achvent les gloires
+de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces
+tutlaires gnies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la
+piti marquait d'un signe les peupliers et les chnes, patrons agrestes
+des anctres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!
+
+Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres dtails, le petit coin
+de nature o je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre
+accroche la nervure tourmente de l'arbre plor, dont les souffles
+mauvais de la lune rousse courbent la tte flexible. J'en ai vu partir,
+l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une vole de ramiers, de
+ces ramiers confiants de banlieue que l'inexprience des chasseurs
+dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protgera la
+crainte salutaire des dommages et intrts. C'est un nid de l'autre
+printemps qui est l, un nid o chuchotrent beaucoup d'angoisses
+et beaucoup de tendresses, un nid abandonn, dont les feuillages
+renaissants voileront bientt la mlancolie, comme les espoirs nouveaux
+o s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaiet, sans que
+celles-ci en demeurent moins attaches au plus solide de notre tre, au
+plus vivant de nos entrailles.
+
+ * * * * *
+
+Par quelle association bizarre de penses, par quel caprice de
+rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gte dlaiss,
+flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les
+boutiques fastueuses o l'oeuf pascal, sous toutes ses formes,
+emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge
+qui constituait, dans notre enfance, le plus conomique des prsents.
+Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but
+coupable d'en augmenter le prix, dcoupaient sur les plus beaux, avec la
+pointe d'un canif, le portrait d'une cathdrale. Mais l'oeuf nouveau,
+l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le caf
+des trennes dont le petit Nol avait t l'apritif, invention des
+petites dames plus que des mres de famille, joie des cocottes beaucoup
+plus que tranquillit des parents. De tous les arts qui ont progress
+dans le sicle, celui de demander est certainement un des mieux
+partags. Ce temps a t dur pour les fois rconfortantes et les
+illusions gnreuses, mais il a beaucoup fait pour la qumanderie. Il a
+tu les nobles colres, mais il a perfectionn le pourboire. Le laurier
+a symbolys certaines poques. La carotte servira d'emblme celle-ci.
+Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que
+la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'ide de rglementer
+cette mode qui me convient moins et lui te, pour moi, beaucoup de sa
+posie.
+
+Oeufs sur oeufs derrire les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs
+d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de
+l'oeil des mammouths immenses rcemment dcouverts et qui nous prouvent
+que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau
+recroqueville d'un monde qui s'teint. Est-ce que l'univers va finir
+dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises
+inoues. Botes jouets ou botes bijoux. Plus rien de l'ancienne
+lgende qui donnait un sens particulier cette nature de prsents.
+
+Et, malgr moi, je me dtournais de ces chapelets insupportables aux
+grains ingaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans
+le grand peuplier de mon jardin, le nid dsert que mouillaient les
+giboules, le nid que n'agitaient plus de craintifs frmissements
+d'ailes. Et cette antithse prenant d'tranges proportions dans mon
+esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma proccupation ridicule:
+
+Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!
+
+ * * * * *
+
+Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand dsoeuvrement
+de foule, je pensais aux maisons o l'on pleure aujourd'hui les absents
+de la dernire guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux,
+portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait cot cher faire
+ainsi, mais il tait celui qui devait s'envoler plus haut que les autres
+du mme nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il
+tait l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril
+de servir son pays est venu lui, il l'avait accueilli comme un ami
+et il tait parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les
+pressentiments des mres? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a
+rencontr l'ternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard
+la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser.
+Est-ce l'ongle subtil des btes de proie ou la pointe d'une pique
+ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglant, donnera sa
+face l'adieu de la lumire? Tandis que les clairons se taisent dans
+l'loignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va
+rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages
+prts de nouveaux combats. Celui-l ne reverra plus le doux toit o
+il avait t comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles
+caresses, le doux toit dont il s'tait trouv l'hte en naissant et o
+les choses elles-mmes semblaient l'aimer!
+
+Et lui donc! n'avait-il pas rv, son tour, la demeure tranquille
+o il amnerait un jour la jeune pouse toute blanche? La porte
+n'tait-elle pas ouverte dj, perdue dans un chevlement de glycine,
+donnant sur le jardin o les causeries seraient si douces la clart
+amie des toiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas
+dj la place du banc de pierre o les confidences meurent dans
+l'imperceptible bruissement des mousses froisses quand s'allument doux
+projets morts dans leur germe! Maison vide et rve sans asile!
+
+Nid sans oeufs! oeufs sans nid!
+
+ * * * * *
+
+Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour
+nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, aprs l'hiver
+qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est
+en marchant dans la neige qui craquait dlicieusement sous vos petits
+pieds, le long du bois dsol et sous un ciel froid o le soleil ple,
+et las de lutter, soufflait peine quelques vapeurs de cuivre que nous
+parlions, votre bras tenant de trs prs le mien, du renouveau des
+choses ftant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure
+frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une
+toilette trs lgre et je verrais vos jolis bras sous les transparences
+nacres de l'toffe. Nous nous arrterions longtemps sous ce toit
+rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les
+lierres. Et vos baisers aprs avoir t le foyer o nos mes croisaient
+leurs tincelles, seraient devenus la fracheur des sources o elles
+seraient venues boire ensemble.
+
+Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers
+se moquent bien de nos misres.
+
+Et vous,--comme le temps fuit!--qui ftes ma compagne d'une nuit
+seulement; d'une nuit chaste mais pleine de dsirs, dans l'emportement
+du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous sparer
+l'arrive; d'une nuit trop courte o ne s'changrent que des paroles
+presque banales, mais o tous deux nous sentions dj l'enlacement
+dlicieux des chanes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie
+oubli les rves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien
+qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'esprance?
+
+Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gte. Des
+bonheurs ignors nous attendent l o ne nous mnera jamais notre
+chemin.
+
+Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AU SALON
+
+
+Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles,
+les yeux dj un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de
+couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet gure, nos
+Expositions annuelles, les patientes tudes. Autour de nous la foule
+grouillait, et l'on et dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait
+ouvert sa bote mystrieuse, tant il se disait de sottises et d'hrsies
+autour de nous. Les admirations coeurantes allaient aux succs faciles.
+Je vous recommande le got des jeunes filles du monde en peinture. Nous
+marchions, dj lasss, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de
+paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une
+fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce la
+critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge
+aujourd'hui, ce qui ne laisse personne le temps d'apprendre. Infidle
+ mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard
+distrait par del les cimaises, vers les sommets o s'en vont ceux qui
+n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_
+
+Tout coup elle s'arrta net:
+
+--Et de cinq, fit-elle.
+
+--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'tait une occasion
+dlicieuse de frler de plus prs les charmes que la possession m'a
+rendu plus chers, rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de
+la satit.
+
+--Mais les ves cueillant une pomme!
+
+Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'tait bien une
+ve, en effet, qui, dans une nudit correcte, tendait son bras blanc
+vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre tait
+dans notre Normandie et non pas o l'on mit d'ignorants restaurateurs de
+gographie. Car toutes les dcouvertes nouvelles tendent prouver que
+l'ancienne Palestine tait dans notre France. Je ne dsespre pas de
+trouver Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai dj
+choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine
+hbreu, l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion
+comme nos anctres reprsentaient les Mystres. Je figurerai Simon le
+Nazaren, parce que j'ai une faon trs distingue de porter la croix,
+et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de
+se laver les mains.
+
+--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.
+
+ * * * * *
+
+Et j'ajoutai:
+
+--Parions, madame, que si c'tait vous qui eussiez t notre
+premire mre,--et vous auriez port mieux que personne le costume
+traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livr
+au ridicule le front de votre mari, et condamn des maux sans nombre
+votre innocente postrit?
+
+--Pour quoi, alors?
+
+Et elle me regardait avec un tonnement doux dans les yeux. Me
+remmorant ses gots personnels, je repris:
+
+--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les
+aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi vous-mme tout un
+plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez srement
+offert. J'aurais certainement refus les fraises pour vous les laisser
+toutes, mais j'aurais bais la feuille parce que vos jolis doigts
+l'auraient touche, et devinant peut-tre qu'elle serait bientt votre
+premire jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le
+bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie chaque
+perle rouge et savoureuse dcouverte par vous, dans la profondeur humide
+des gazons, et que les merles s'effarouchaient votre approche tandis
+que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous
+aviez des gourmandises charmantes et vous traniez, comme une gamine,
+ genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes
+naturelles.--Comme c'est bon! rptiez-vous. Et moi, j'attendais une
+autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime
+partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour
+des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti coiffer
+Adam du bonnet de Sganarelle et prcipiter votre race dans les maux
+infinis, dont cependant, mon humble avis, l'amour est une suffisante
+consolation. Oui, sournoise adore qui, dans ces printanires
+excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et
+portiez rapidement votre jolie main votre bouche, avec un grain de
+corail aux doigts!
+
+--Vous vous trompez, fit-elle.
+
+ * * * * *
+
+--Alors, c'et donc t pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas
+surpris; car vous n'avez pas non plus oubli nos belles promenades
+Montmorency, d'o vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles
+d'oreilles, mettant de chaque ct de votre cou deux larges gouttes
+de sang? Je me souviens de vos intrpidits, madame, et j'ai gard
+dlicieusement la mmoire des coups d'oeil que je glissais entre les
+branches, quand vos jolis pieds poss sur quelque fourche naturelle de
+l'arbre, vous cartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos
+jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait
+silencieusement les antiennes du dsir. Tel, quand un lys dont le vent a
+bris la tige penche vers le sol, son calice retourn, le bourdon tomb
+de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des ptales, la
+poussire embaume des tamines. Car vous tes, madame, une fleur plus
+belle et plus pure que le lys et tes aussi bien mise que lui, sans
+filer davantage. Vous aviez quelquefois une ide charmante et dont je
+vous tais spcialement reconnaissant: celle de relever le devant de
+votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre
+chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'tait un agrandissement
+tout fait agrable du panorama o s'obstinait mon regard. Et c'tait
+comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos
+jolis doigts blancs, ma belle dvote, un chapelet que vous baisiez de
+temps en temps, mlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif
+de vos lvres. Comme vous buviez toutes ces petites coupes de rubis!
+Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain
+notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux perls tout le long.
+Ah! dcidment, c'est pour des cerises que vous auriez seulement ferm
+sur le nez de vos petits-fils la porte immacule de l'den.
+
+--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lvres.
+
+ * * * * *
+
+--J'y suis enfin! m'criai-je; vous n'eussiez cout le maudit serpent
+qui nous a tous perdus et que Dieu a condamn pour cela souffler
+ternellement dans les glises, que s'il vous avait montr sur l'arbre
+de la science du Bien du Mal une belle pche au duvet parfum comme
+celui de votre joue. Nous allions aussi Montreuil dans la saison, ma
+charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour,
+en levant le bras trop haut, vous glisstes le long de la muraille
+ensoleille; votre jaconas,--car vous tiez mise en campagnarde avec
+un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une
+tache noire--s'accrocha un clou plant entre les pierres et se dchira
+tout du long. Ainsi me fut rvl l'envers de la mdaille que j'avais
+numismatise amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes
+les mdailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement bloui.
+Bien vite releve et, sans mme prendre le soin de rparer votre
+toilette, vous vous barbouilliez effrontment du jus luisant du fruit
+vol, vous vous barbouilliez les lvres et mme un peu les joues.
+Allons, j'ai devin, cette fois, et c'est pour une pche que vous nous
+auriez tous condamns payer nos contributions dans cette valle de
+larmes.
+
+--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut tre franche, c'est,
+comme ve, pour une pomme que je vous aurais tous damns, en mme temps
+que moi-mme. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme rsiste et
+se dchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un
+coeur.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: TULIPES]
+
+Derrire les vitres embues d'un marchand de fleurs, dans un panier
+ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergre, enrubann et
+accroch, au mpris du bon sens, un chevalet de palissandre, un
+faisceau de ces tulipes prcoces qui nous viennent de loin composait un
+bouquet aux couleurs tentantes et varies. Comme humilies du dcor
+que leur faisait la btise humaine, les fleurs demeuraient fermes,
+pareilles aux pointes mousses de lourdes flches, lgrement inclines
+sur leur tige, mais souriantes cependant de l'clat de leurs tons
+orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles
+montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets.
+Tout autour s'plorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des
+roses anmiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir,
+compatissamment regardes par l'oeil bleu des violettes de Parme et de
+Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprt
+qui faisait, la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la
+beaut des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision
+obstine pendant le reste de ma promenade dans la nudit des
+Champs-lyses sans verdure o le pas des chevaux sonnait sec sur le
+sol gel, avenue de squelettes d'arbres hypnotiss dans l'air charg de
+neige, mlancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes
+toilettes montant vers les fracheurs du bois dans la rose caresse du
+soleil couchant. C'est l surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y
+furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus
+piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes
+contemples un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et
+arrtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif travers de
+paraphes noirs, celles-l uni-colores et du ton frais des bengales,
+une surtout presque blanche avec une moucheture de sang ple, toutes
+pensives de ma propre pense et portant, en elles, comme moi, les
+tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous
+qu'obsde, au coeur mme des frimas, le rve immortel de la lumire.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des
+fous tulipiers. Des botanistes m'ont montr l-bas ces varits fameuses
+qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les
+moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius,
+l'importateur de la plante sacre, est encore vnr l-bas et maudit
+celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette
+impie les magnifiques parterres. Les lgendes abondent l-bas sur cette
+fleur qui y fut passionnment aime, comme une femme, avec des folies et
+des dsespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui
+avait enfin dcouvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce
+qu'un jury jaloux en crasa les caeux devant lui. Voil qui prouve
+qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opra, sous
+l'oeil paterne des commissions budgtaires, que pour se livrer
+l'agriculture qui est moins directement protge par l'tat. Mais il y
+en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple:
+un malheureux matelot attendait patiemment son rengagement d'un riche
+armateur qui ne se pressait gure, comme ont coutume de faire les gros
+seigneurs vis--vis des petites gens. Seul, dans une salle o l'avait
+oubli le caprice du matre, l'homme aux flancs cuirasss d'un triple
+airain y sentit bientt descendre une faim abominable. Il n'avait dans
+sa poche qu'un mchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans
+un ordre admirable, de gros oignons taient rangs. Il en prit un, le
+mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement
+tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mang le plus
+clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection
+d'oignons uniques qu'il se disposait vendre pour remettre ses bateaux
+ la mer. Plusieurs varits introuvables de tulipes s'anantirent dans
+ce dsastre. C'est assurment un malheur, mais quelle admirable leon
+pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!
+
+ * * * * *
+
+Dcidment, de toutes les tulipes que j'ai admires l-bas, derrire le
+vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je prfre est la blanche
+qui semblait comme clabousse de pourpre vivante. Celle-l voque un
+pome que je lus autrefois, moins que je ne l'aie invent et que je
+prfre encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour
+hros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou,
+amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs
+cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes.
+Et, dans leurs yeux, un scintillement d'toiles. Je crois mme me
+rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volont, du moins, sinon de
+par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays taient potes
+quelquefois, comme notre Charles d'Orlans qui fut un des bons rimeurs
+de son poque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins,
+comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les
+rythmes les plus harmonieux, les mlancolies de son me et les cruauts
+de l'adore. J'ai mme traduit, sinon simplement imit sans l'avoir
+connu, un de ses courts pomes dans le sonnet qui suit:
+
+ J'ai cach dans la rose en pleurs
+ Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
+ Pour que la rose et l'aurore
+ Les confondent avec les leurs.
+
+ Puissent-elles, ses couleurs,
+ Apporter plus d'clat encore,
+ Et puisse la main que j'adore
+ La trouver belle entre les fleurs!
+
+ Entre toutes la rose est celle
+ Dont l'me jalouse recle
+ Le mieux ses parfums au soleil,
+
+ Et de qui la lvre embaume
+ Garde le plus d'ombre enferme
+ Sous son beau sourire vermeil!
+
+Mais bah! l'adore se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah
+cueillait pour elle. Elle tait capricieuse comme toutes celles qui
+sont belles. Son caprice tait l'amour de quelque fleur plus rare, plus
+sauvage et que ne possdt aucun jardin. L'idal de la femme est le
+plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rves
+draisonnables. Il est chimrique en diable, tandis que le ntre, qui
+est vivant dans sa beaut, nous induit en courage et en sacrifices
+rels. Ses imaginations nous sont de vritables tortures. Un jour
+qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui
+montra, par del un prcipice, sur le bord escarp d'un torrent qui
+courait sous une toison d'cume argente, une plante trange que
+surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--Voil la fleur
+que je voudrais, dit-elle. Mais je vous dfends de me l'aller chercher.
+Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plong dans le gouffre, en sortait
+comme par un miracle, et violemment jet sur l'autre rive, mourait la
+main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts
+dchirs aux rocs. Ces taches sacres en avaient mouchet l'immacule
+blancheur; ces gouttes rouges avaient baptis la premire tulipe
+pareille celle que je prfrais dans le ridicule panier. Ma fable ne
+vaut-elle pas bien celle de ce misrable Narcisse
+
+ Dont les honteuses mains creusrent le tombeau,
+
+comme a fort bien dit le pote Henri Cantel? C'est dcidment cette
+tulipe-l que je vais acheter pour vous, ma chre me, cette tulipe
+blanche o coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beaut du prince
+Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous tes de tout point
+pareille celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a
+mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les
+toiles qui mnent les bergers aux pieds des Dieux!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+POME DE MAI
+
+
+Vous ne voulez pas le croire, ma chre, mais nous sommes en Mai.
+Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas
+venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes
+parfumes? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son
+armure d'meraude? Mais le mien, tout prt fleurir, me dit que le
+Printemps est bien l malgr la mlancolie du ciel et la pauvret
+des premires verdures. Je suis fidle aux dates comme le calendrier
+lui-mme. Je vous jure que le temps est arriv d'aller cueillir des
+bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses l'oreille sous
+l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans
+les gazons noys de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert
+leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumire. Nous
+n'irons donc pas sur le bord de la rivire qui chante, comme au Mai de
+l'an pass qui ne nous fut, tous deux, qu'une longue promenade dans
+les bois. C'est auprs du feu flambant encore que nous voquerons la
+vision des riants paysages inonds de soleil, des eaux glissant sous un
+rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses
+du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela
+soit en nous! Car tout cela n'est que le rveil des impressions qui sont
+la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin
+de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous
+ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chre me, l'hommage du
+jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus
+fidles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur
+mieux la voix caressante des fauvettes sous l'paisseur obscure des
+feuilles. Le trouble o me met votre beaut sera comme le frisson que
+le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutt:
+
+ * * * * *
+
+ A l'ombre douce de la nuit
+ De tes cheveux l'ombre est pareille.
+ Et la nacre des perles luit
+ Aux fins contours de ton oreille.
+
+ De lis ton front est velout:
+ Sur ta bouche meurt une rose,
+ Car tout rappelle, en ta beaut,
+ Le teint de quelque belle chose.
+
+ Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
+ Il semble qu'en eux se confonde
+ Le ton changeant qui fait divin
+ Le mirage du ciel dans l'onde.
+
+ Tous tes charmes ont leur couleur
+ O mon coeur se complat sans trve....
+ Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
+ --La chre couleur de mon Rve!
+
+ * * * * *
+
+Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre
+avec vous les jours passs; car ils ne suffiraient plus ma vie
+d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en
+elle l'impatience du dsir et la puissance des joies. Les bonheurs
+accumuls ont fait comme un lit de fleurs trs profond et trs lev
+au bonheur que je rve. En vous suivant, je me suis tout naturellement
+rapproch du ciel. Je plane trs au-dessus des routes autrefois suivies
+et, si douces qu'elles aient t, votre bras s'appuyant sur le mien,
+je ne veux pas redescendre. L'abme qui me tente est celui d'en haut,
+profond et plein d'toiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant;
+mais pour tre plus assurs que nos mes se sont mles davantage et que
+tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah!
+dans les sentiers silencieux o nous marchions l'un prs de l'autre, o
+je buvais votre souffle, ma tte penche vers votre tte, il me semble
+que si nous y revenions, mes lvres n'y quitteraient plus vos lvres.
+Ah! sur les gazons pleins de marguerites, o nous allions nous asseoir,
+quand le soleil dclinait derrire les grands arbres teints de rouge et
+d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans
+un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semes, nous
+les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous!
+Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour dcrotre ont, seuls, raison
+de chercher l'oubli. Celui que votre beaut m'inspire n'est pas de
+ces affections prissables. Il est en moi plus que moi-mme, toute ma
+douleur comme toute ma joie.
+
+ * * * * *
+
+ Dans l'amour farouche o, sans trve,
+ Je m'abme et dont je mourrai,
+ J'ai mis l'orgueil dsespr
+ D'un coeur qu'avait trahi son rve.
+
+ Car je porte au flanc gauche un glaive
+ Invisible et si bien entr
+ Qu'il s'enfonce, plus acr,
+ Quand ma lche main le soulve.
+
+ S'alourdissant sous mon effort,
+ Il fouille, plus avant, plus fort,
+ Dans ma poitrine, jusqu' l'me,
+
+ Et son poids grave dans ma chair
+ Un nom, ton nom cruel et cher
+ Qu'un jour crivit sur sa lame.
+
+ * * * * *
+
+Mais vous ne m'coutez pas, ma mie. Ah! femme que vous tes! Comme, au
+fond de votre tre, vous tes bien plus la Nature qu' l'Amour. Tandis
+que je vous chante mes tortures et mes dlices, vos yeux se perdent vers
+des lointains o ma voix ne parvient gure. Mes vers vous consolent
+mal des roses absentes et votre pense est toute au regret des lilas
+attards. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs
+de cette anne viennent tard, peut-tre dureront-elles plus longtemps,
+et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus
+fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHOSES VCUES
+
+
+Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre ternel sujet de
+discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je
+prfre, et comme je vous rponds tantt: la rose! tantt: l'hliotrope!
+tantt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos
+sombres cheveux, comme dit un vers clbre de Coppe, ou qui palpite en
+haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en
+concluez que je n'ai aucune fixit dans les gots et vous m'accusez
+trs haut d'inconstance, vous qui je me suis li par une immortelle
+tendresse.
+
+Vous allez jusqu' me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est
+tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous
+le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le
+pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai jur d'tre
+dcent aujourd'hui. J'cris pour les acadmiciens et pour les
+demoiselles.
+
+O en tais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions
+aussi inattendues. Eh bien! pour clore un dbat qui a trop dur, je vous
+avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la
+fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre
+bouche, ni l'hliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser
+vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent tre demeures
+vos doigts effils; ce n'est pas non plus la pivoine dont les ptales
+transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli
+nez latin, ni l'iris marin qui a les dlicieux balancements de votre
+tte mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serres, a les
+lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthmis dont l'innombrable
+panouissement et la gloire constelle n'a d'gal que le faisceau fleuri
+de vos grces et de vos splendeurs. La fleur que je prfre, je ne sais
+pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus
+savante en botanique que moi;--c'est une fleur peine, une faon de
+petite herbe sauvage. Elle s'est trouve prise dans la feuille de lierre
+que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour
+la premire fois et que vous plites en deux pour la cacher dans mon
+portefeuille.
+
+J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela
+mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystrieux et inexorable
+pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destine! c'est--dire: le Bonheur!
+si cela vous plat, ou: l'immortelle Dtresse, s'il vous convient de me
+faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de
+Linn ou de Jussieu!
+
+ * * * * *
+
+Nous en sommes peine aux fraises, ma trs chre et trs belle aime.
+Je crois mme avoir fait rouler dans votre assiette les premires que le
+Midi nous ait envoyes. Vous avez dj rv de cerises et vous m'avez
+signal des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier
+probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que
+vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes
+sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques
+framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le prsent, des
+fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos
+lvres.
+
+Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que
+nous garde le dveloppement des saisons, venir son poque. Il est
+imprudent de vouloir hter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en
+avez-vous pas trouv un, fort cruel pour moi, me faire attendre
+longtemps, longtemps, et jusqu' me dsesprer, un bonheur dont je
+faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des
+fraises de l'amour dans le bois mystrieux des esprances. Votre beaut
+m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanires qui
+donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rve, je ne
+sais quoi d'enchant o le dsir s'ose, peine, aventurer.
+
+L'ide de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me
+donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien
+qu' effleurer votre joue. Nous avons got des joies trs douces et
+trs incontestables ces innocentes caresses: joies pour vous me
+faire souffrir, me voyant de plus en plus dompt, et joies pour moi-mme
+ me perdre dans l'extase o me plongeait votre seule vue. Cela ne
+pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu
+que la flicit plus complte qui devait suivre l'immense flicit des
+tendresses sans rserve ft comme le fruit mr qui se dtache de la
+branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux
+chairs fermes, aux durets virginales; puis l'grnement de rubis des
+groseillers suivra; l'or rougira aux flancs velouts des abricots; les
+raisins revtiront leurs transparences nacres; puis enfin la pche
+apparatra dans les corbeilles, la pche dont le duvet imperceptible
+fait penser celui dont vos belles paules sont pares. Nous ne sommes
+qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la
+douceur d'esprer jusqu' ce que vienne celle de se souvenir!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+II
+
+CONTES D'T
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+FTE DES FLEURS
+
+
+C'est un rve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin;
+car il y a longtemps dj que j'ai donn pour unique horizon ma vie
+mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent
+au-dessus de mon mur intrieurement toil de pavots, vivant l les
+ftes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine
+et multiplie par les chos innombrables de la rivire. J'ai pris les
+foules en horreur pour la tyrannie bte qu'elles imposent la marche,
+pour la curiosit banale qui les pousse en tous sens comme un torrent
+qui se dchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu
+qu'une solitude douce m'en spare, pareil cela l'goste qui,
+voluptueusement, coute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les
+ttes indiffrentes des passants.
+
+Non, vraiment, l'ide de tous les fiacres de Paris changeant, dans la
+poussire d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'tait pas pour
+m'arracher aux dlices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes
+tte noire qui j'ai abandonn ma moisson de cerises. D'autant que nous
+autres, horticulteurs dsintresss des parterres de banlieue, nous ne
+sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux.
+Nous avons la pit de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont
+arraches qu'en saignant empourpres comme d'odorantes blessures.
+Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lvres souriantes,
+s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rose.
+
+Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donn pour
+grandir. Car l'tat de jardinier dans le dpartement de la Seine n'est
+pas une sincure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort
+empchs de le remplir, n'ayant pas dans l'me ce je ne sais quoi
+d'ingnieusement agreste qu'a laiss dans le ntre l'admiration du doux
+Virgile. Enfin ces orgies nous rvoltent, nous qui ne consentons
+cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir
+refleurir au corsage de la bien-aime, l o notre coeur lui-mme,
+invisible, est suspendu, travers aussi par une longue pingle d'or.
+
+ * * * * *
+
+Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et
+destin entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il
+n'est pas malais de s'imaginer Paris dbordant de sa ceinture, Paris
+envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brls, Paris rang
+en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout
+bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement
+des tentes o les garons s'vertuent, rafrachissant les boissons de la
+sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet
+des orgues mcaniques; le roulement vertical des ballons captifs
+initiant les populations terrestres aux dlices du mal de mer; les
+mts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air travers de rares
+brises; les musiques militaires lanant pleine vole leurs
+
+ ....Concerts riches de cuivre,
+ Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
+ Et qui, dans les soirs d'or o l'on se sent revivre,
+ Versent quelque hrosme au coeur des citadins.
+
+Comme l'a si bien dit Beaudelaire, qui l'ingnieux Schrer ne devait
+trouver plus tard ni gnie ni talent. Car ce Schrer merveilleux est
+bien autrement comique que les avaleurs d'toupes du carrefour, et je
+serais fort capable de me dranger pour l'aller voir seulement passer
+dans le cocasse infini de son srieux. Car il est, en littrature, de
+l'cole de Lonce en thtre et c'est sans rire qu'il dbite ses plus
+amusantes bouffonneries.
+
+Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait
+compagnie, je me reprsentais, comme si j'y tais moi-mme, cette tant
+mirifique crmonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le
+promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude
+de frquenter leurs portires. Et, tout doucement, l'illusion me vint si
+intense que, d'un geste mcanique et abandonn, je jetais d'imaginaires
+gratte-culs un tas de vieilles htares dont ma jeunesse a vu l'ge
+mur.
+
+ * * * * *
+
+C'est alors que l'ide me vint, madame et belle lectrice, de vous
+proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande
+de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-mme dont ce dfil
+n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande
+de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur
+gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement,
+nous nous faisions conduire dans l'le qu'un chalet dcore, dans l'le
+presque dserte o, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une
+compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries
+des garons limonadiers, ventrs d'un tablier blanc comme les petites
+bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'o nous
+voyions seulement, dans le dcoupage des feuilles et derrire une
+barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans
+la poussire lumineuse, l'horizon et dans l'odeur tide des beignets,
+cette thorie banale de promeneurs bariols secouant autour d'eux des
+gerbes dfleuries, parpillant des ptales anonymes dans ce tohu-bohu.
+
+N'oubliez pas que je continue rver, madame et chre lectrice, et
+n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris regarder le petit
+bout de vos souliers mordors peine sortant des soies de votre jupe,
+comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur
+nid. On n'a pas de raison pour se gner en songe. Une fourmi bien avise
+(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le gnie de ces insectes)
+vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprvu
+qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gants de sude la
+partie blesse, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un dtail,
+quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis
+interdit, posait un instant son pe flamboyante pour se moucher et
+laissait s'entr'ouvrir la porte dfendue.
+
+Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de l-bas!
+
+ * * * * *
+
+Et, comme la nuit descendait, prcde des rouges adieux du couchant que
+clament, trop loin pour tre entendus, d'immenses trompettes de cuivre,
+nous ne songions pas quitter ce coin paisible, cette oasis de silence
+dans le bruyant dsert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre
+plus paisse, coupe celle-l par les sillons d'argent de l'eau,
+palmes d'cume semblant glisser la surface des lacs comme celles des
+triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur
+l'herbe, mais plus prs l'un de l'autre, subissant, comme tous les tres
+et comme toutes les choses, cet alanguissement des dclins. Cependant
+partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se
+brisaient, puis se renouaient, puis s'grenaient silencieusement dans
+l'onde; des rosaires aux grains lumineux frmissaient sous d'invisibles
+doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices
+opalins et les musiques se rveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide
+des clarts du jour. On valsait de l'autre ct, on valsait au pied
+de Mtra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et
+secouant dans la brise enfin leve les divines harmonies de la
+_Vague_ ou de l'_Esprance_. Car c'est un vrai pote que ce blanc et
+mlancolique garon qui a plus crit que personne, ce qui a suffi lui
+constituer une grande rputation de paresse.
+
+J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rve prit ici une tournure
+dangereuse vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du
+mensonge!... Nous nous tions si bien rapprochs que vous me mordilliez
+dlicieusement les lvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un
+baiser la saveur en la bouche, comme disait le bon pote Ronsard, au
+front couronn d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien,
+dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le
+dsir de quelque retraite deux dans une Thbade au pied de laquelle
+cette rumeur vienne mourir.
+
+J'ai rv encore qu'en me quittant vous m'aviez donn un magnifique brin
+de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil
+bleu, un oeil ple et doux charg de souvenir. Donc, non seulement
+j'avais eu ma fte des fleurs comme les autres; mais j'en avais gard
+quelque chose, la mmoire exquise de votre toilette, Madame et honore
+Lectrice, et de vos jolis souliers mordors.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+EN MESSIDOR
+
+
+ Le beau pommier si fier de ses fleurs toiles,
+ Neige odorante du printemps!
+
+Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue
+parfois mordre dans une pche au velours ruisselant sous vos dents
+blanches, voire engloutir, avec de dlicieuses petites mines, des
+fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lvres, et
+mme dchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-tre tait-ce par
+pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'cole des gens qui gardent
+des poires pour la soif. Je prfre infiniment celles-ci, par les
+vespres altres, la fracheur des sources susurrant dans l'paisseur
+humide des gazons. La vraie raison d'tre des fruits, c'est les
+confitures, quand la main dlicate d'une femme y a mis son parfum.
+
+Non? Vous n'tes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mmes,
+pour leur got personnel?
+
+Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette
+anne ni cerises, ni pommes, ni pches mme, mais les arbres qui les
+devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en
+fte sous la blancheur de leur floraison printanire; tels ils vous
+apparaissent comme l'parpillement d'une coiffure de marie, tels ils
+resteront, en t, variant la profondeur panouie des verdures; en
+automne, grenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages
+rouills. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure
+divine de l'Esprance, et ces rameaux ne se dpouilleront pas de ce
+frileux et dlicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit
+ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous tes si peu
+gourmande, hlas!
+
+Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce
+moment. Aux pchers pendent encore des ptales d'un rose tendre; les
+cerisiers semblent, de loin, des arbres o, par touffes menues, le duvet
+de quelque cygne cleste s'est accroch; et voici maintenant que les
+pommiers s'toilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte,
+semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres
+fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un
+ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit
+le pote; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui
+s'envole, arienne et impollue, dans les souffles tides du soir!
+
+ * * * * *
+
+Ayant gard, par ce temps d'indiffrence, le got obstin des lgendes
+paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mler, ma chre, leur
+potique mmoire. C'est ainsi que j'ai rv, cette nuit, que nous tions
+Adam et ve dans leur premier sjour. Cette imagination m'tait la
+plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un
+pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les
+instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je gotais, moi,
+mille dlices sournoises et profondes vous contempler dans le costume
+lger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aim. Dt votre
+pudeur souffrir de cet aveu, je vous prfrais ainsi, mme en voquant
+le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une faon de porter
+la nudit qui tait un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais
+pas mal du motet dlicat que la musique lointaine des anges dispersait,
+pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Pre
+temel qui nous souriait dans un coin particulirement lumineux de
+l'azur. Tout m'tait gal dans cette splendeur des choses cres, tout
+hormis le beau ton nacr de votre chair, le rythme divin suivant lequel
+vos formes augustes sont modeles, le triomphe de vos seins tendant aux
+baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches o
+se brise le dsir, l'ombre de vos cheveux o s'engloutit le rve, la
+blancheur liliale de vos pieds o vient s'abattre le baiser. Ah! bien
+que l, sous le coeur, je sentisse encore une brlure cruelle, je ne
+regrettais pas un instant la ctelette qui m'avait t vole par Dieu
+pendant mon sommeil et d'o tant de charmes taient sortis! Et tandis
+que, muet d'extase je m'abmais dans la dlicieuse et vhmente
+contemplation de votre personne, j'coutais, ravissement nouveau, le son
+de votre voix o chantait l'me elle-mme des sources et des oiseaux.
+Vous vous moquiez de moi comme l'ordinaire, mais plus affectueusement
+que dans la valle de larmes o nous avons coutume de nous promener
+ensemble, vous en robe tranante et moi en simple pet-en-l'air.
+
+Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit,
+ma chre! Plus d'ombre et plus de mystre que dans les bois mmes de
+Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'o l'oeil poursuit les
+promeneurs sentimentaux!
+
+ Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.
+
+comme a dit Chnier en parlant des coteaux d'rymanthe, trs infrieurs
+cependant. Le Pre ternel, lui-mme, n'tait pas gnant. Au-dessus
+de nos ttes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et
+s'panouissait en un grand enchevtrement de branches. C'tait le fameux
+pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il tait bien plus beau qu'
+l'heure de la tentation biblique: il tait tout en fleurs.
+
+ * * * * *
+
+Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois,
+madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou mme d'un
+calvile, je vous crois infiniment plus accessible au prsent d'une
+simple fleur que votre caprice et souhaite. L'auteur de la Gense a
+mal connu la Femme. Ce n'est pas mon apptit, mais sa fantaisie
+qu'il faut toujours frapper, comme une porte fragile et prte
+s'ouvrir. L've de la Bible ressemble vraiment un peu trop la
+Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde mme pas le bouquet du pauvre
+Siebel, mais s'prend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur
+son chemin. Je trouve que la femme est calomnie dans l'une et l'autre
+de ces lgendes. Je ne me dfie, madame, que de celui qui vous offrira
+une rose juste l'instant o votre rve s'garait sur un rosier. Je
+n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mre commune et un
+simple serpent; je le trouve galement mal observ. Plus ingnieux et
+plus vrai, l'art paen a choisi un cygne pour tenter Lda, le cygne
+emblme, tout la fois, de la grce et de la force, le cygne qui a des
+ailes et peut emporter la pense vers de lointains azurs. Je ne vous
+chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destin
+me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous
+avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus
+dsagrable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me
+pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation.
+La premire fois que l'obligeance d'un songe me ramnera, en votre
+compagnie, sous les ombrages parfums de l'den qui, sans vous, n'en
+serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce
+sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apport une petite branche
+de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus potique que dans la fable
+chrtienne, et je vous en excuserai davantage.
+
+ * * * * *
+
+Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes.
+Le temps fuit et, suivant le vol des ptales roses des pchers, la neige
+des cerisiers et des abricotiers se disperse dj, rien qu'au vent des
+flches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se dconstelleront
+bientt, leurs toiles se dtachant une une comme les astres d'un ciel
+dsol. N'attendez pas cet instant; madame, pour raliser par piti, par
+simple piti, tout ce que vous pouvez du rve o je me suis tant complu,
+par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque
+dcor o je vous vis sans voiles, durant ce rve trop court. Tout le
+reste nous manque, l'orphon mlodieux des archanges s'essoufflent pour
+nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres
+venant se coucher nos pieds, la barbe souriante du Pre ternel
+ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur
+de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces
+accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je
+parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas ncessaire pour
+dvtir votre auguste beaut. Car le vrai paradis, il est l, ma chre,
+dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait
+l'envahissante splendeur de vos cheveux dnous et vous faisant un
+manteau vivant. Et ce paradis-l est en vous, et vous seule tes l'ange
+impitoyable qui en gardez l'entre contre l'affolement de mes dsirs. Il
+ne dpend pas de moi de me dguiser en cygne, pour me tromper moi-mme.
+Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'tes ni ve ni
+Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+BATEAUX ROUGES
+
+
+I
+
+
+Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en
+remuant des vieilleries o un peu de tout ce qui fut une vie est
+rest, bouquins jets au rebut, bouquets autrefois baiss et qui ne me
+rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'veillent plus rien
+dans mon me, j'ai trouv ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance,
+mon jouet favori, un petit bateau aux mtures brises, la voile
+dchire, la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau
+mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des
+dplacements et des exils, travers la vie trouble qui fut la mienne,
+pleine de sparations, de dparts plors et d'adieux? Je n'en sais rien
+vraiment, moi qui ai gar mes plus beaux livres, mes objets d'art les
+plus chers et qui suis comme un roc mlancolique entour d'paves et
+de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et
+l'attendrissement que m'a caus sa dcouverte est pour me faire croire
+ quelqu'une de ces fatalits douces qui, de bien loin, inattendues et
+furtives, viennent nous toucher au coeur.
+
+Ce navire en miniature, il est comme une image grave la premire page
+du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-tre parcourir.
+Il a la solennit bte des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais
+charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa
+coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se
+sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une faon de rseau sur la
+peinture caille. De petits canons en bois taient colls aux sabords
+figurs par des trous noirs mal dessins par un inhabile pinceau. Ah!
+que de belles heures ont vogu sur ce vaisseau en caricature! Que
+d'heures douces et baignes de soleil levant comme les ptales de roses
+qui s'envolent aux premiers souffles du matin!
+
+Ce joujou qui pouvait bien avoir cot cinq francs l'oncle gnreux
+qui me l'avait donn pour mes trennes tait un objet d'envie pour tous
+les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'tait
+qu' mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus
+chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien
+secrtement enfoui sous les saulaies de la petite rivire, pour y
+tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise l'eau du bateau
+tait une crmonie d'une importance sans gale. Nous tions deux ou
+trois genoux pour le poser en quilibre sur les mille petites rides
+d'argent qui l'allaient bercer. Il tait un peu rouleur de sa nature,
+comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour
+fendre le flot minuscule et pourtant paisible qui je confiais cet
+_animae dimidium mex_.
+
+On descendait de ce ct, la rivire par une pente douce, mais sans
+verdure, le sol y tant souvent foul par les sabots des lavandires et
+les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle tait couleur de
+terre mouille avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au
+contraire, qui bornait une admirable prairie, tait maille de
+marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs
+encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes,
+d'un violet ple et trs doux, celles-l en forme de clochettes
+qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfume d'encens du
+printemps. Bien qu'attach solidement une longue ficelle qui nous
+permettait de le ramener nous, en cas de naufrage, notre bateau allait
+quelquefois assez loin de la berge d'o nous suivions ses volutions,
+avec l'attention d'un conseil d'amiraut. C'tait les jours o un peu de
+vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie.
+Ces lointains voyages la dcouverte d'les formes par de hauts
+bouquets de roseaux, d'archipels constitus par la floraison toile
+des nnuphars, de rcifs dont un tronc de saule mort faisait tous les
+prils, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de
+petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus
+qu'aucun autre, moi, le propritaire de l'embarcation, je mditais cette
+chose hardie que mon btiment traverst la rivire tout entire, dans sa
+largeur complte, et allt aborder dans cette faon de paradis terrestre
+qui tait l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les
+anthmises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par
+une flore agreste, exubrante, aux mille couleurs et aux mille
+enchantements.
+
+Hlas! jamais un souffle favorable cet imprieux dsir ne poussa le
+petit bateau rouge jusqu' ce rivage que mon imagination emplissait d'un
+mystre charmant et ferique.
+
+Ce petit bateau rouge est bris; il est demeur la fidle image de mon
+rve!
+
+
+II
+
+
+Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Trs calme, elle semblait,
+de la jete au pied des dunes, une immense pierrerie passant des
+transparences de l'meraude aux opacits azures de la turquoise,
+partout traverse d'un scintillement d'tincelles. A peine quelques
+vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui
+se divisait bien vite comme un cheveau trop lger. Jamais srnit si
+grande n'avait habit le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton trs fin,
+presque gris, tait bord, l'horizon, par une large bande de brume
+d'un violet ple qui mettait un reflet d'amthyste sur tout cela.
+
+Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'loignant
+pour la pche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de
+mouettes roses par le soleil couchant et quelques-unes pareilles des
+ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait t visible tout le jour, se
+perdait dans la bue profonde et lumineuse qui bientt allait confondre
+la mer et le ciel comme deux lvres dans un baiser.
+
+Vous tiez assise ct de moi, ma chre me, et vous rviez comme moi,
+devant ce magnifique paysage. Tout coup, le soleil, qui avait disparu,
+depuis un instant, derrire le rideau de nues qui semblait un rempart
+dress sur l'horizon, le pera de sa clart rouge et sans rayons. On et
+dit un trou de feu bant dans le ciel, une blessure large et ronde et
+pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arrach et pendu en l'air,
+comme l'tal d'un boucher. C'tait terrible et superbe la fois. Mes
+yeux cherchrent les vtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament
+plein d'toiles.
+
+Cependant le nuage bless reprenait le combat et l'ombre rvolte
+s'acharnait l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se
+dforma soudain et ne fut bientt plus qu'une bande clatante, une
+dchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose trange et
+qui vous frappa autant que moi! Cette dchirure avait la forme d'un
+bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une
+autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensit, m'apparut comme
+le vaisseau qui emporte nos rves vers l'infini, nos tendresses vers le
+nant et que colore la fleur vivante et pourpre de nos veines; comme
+le navire qui nous confions plus de la moiti de notre me, nos
+aspirations suprmes et nos dsirs dsesprs. En vain il tentait de
+monter plus haut dans le ciel sur le dos cumeux des nues, ou de
+s'enfoncer plus avant dans l'horizon, pouss par le vent amer qui
+soufflait de la rive. Il demeurait immobile, riv au flot qui semblait
+le porter et qu'on et dit fig autour de lui comme les flots d'une mer
+de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la
+terre et le ciel, attach au roc comme par une ancre invisible. Et peut-
+tre, pensiez-vous comme moi, ma chre me. Car une grande mlancolie
+tait dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la
+mer.
+
+Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufrags! Soudain le
+vaisseau de feu que nous emplissions du fantme de nos penses fut comme
+travers par une raie d'ombre qui le spara en deux. On et dit une lame
+qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double
+pave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et
+s'amincissant sous le travail destructeur des lments. Bientt deux
+fils parallles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un
+violon.
+
+Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette
+qui s'levait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe
+d'meraude ple et comme jonche de palmes d'argent qui claboussait la
+mer o le vent du soir faisait passer de vagues tranes de lumire.
+
+Quand le temps aura bris la barque fragile et lumineuse qui emporte nos
+amours vers la mme douleur et nos tendresses vers le mme adieu, vous
+vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous
+emes ensemble de ce soleil couchant et dchir, pareil un vaisseau de
+flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AU PAYS DES RVES
+
+
+Nous avions regard, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une
+claircie depuis l'aube, pas un entr'acte ce long drame aquatique.
+L'uniforme spectacle de la pluie se prcipitant en averses ou s'talant
+en lentes ondes; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres;
+l'impression mlancolique d'une grande ville inonde et dont tous les
+toits pleurent sur tous les pavs. Ce devait tre affreux pour les
+pitons qui pataugeaient dans les poudres dlayes de la circulation
+dominicale, pour les chiens sans matres qu'on chassait des seuils
+entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des
+passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux
+de ce temps nfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des
+jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre piti
+s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous tes
+meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'me de la
+desse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle
+embaum. Ah! que vous tiez triste du sort des graniums, des clmatites
+et des chvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!
+
+Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et
+amlioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec
+le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette
+anne, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera mme le
+cheval la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honntes
+dames taient en train de gmir sur leurs toilettes enfouies au fond
+des voitures. O vanit des futurs enivrements! En vain la mode avait
+invent, pour cette journe fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre.
+Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vrit devait rire au fond
+de son puits, la Vrit ternellement nue et que j'aimerai toujours,
+rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez
+clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le nant des falbalas
+et l'inanit des jupes. Ce sont stupides inventions de couturires et
+de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les
+fentres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions
+regard, ma chre, toute la journe l'eau rayer le ciel gris.
+
+ * * * * *
+
+Nos rves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour
+vanoui. Rien d'tonnant donc celui que je fis et que je vais vous
+conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me
+permettra d'tre prolixe. Car il faut un long temps cet ocan d'ombre
+pour s'tendre en flux pesant sur vos paules, et remonter en reflux
+jusqu'au-dessus de votre nuque ambre. Pour tre le plus naturel du
+monde, mon songe n'en est pas moins curieux et ml d'imaginations
+surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Pre ternel la
+moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres
+ont sensiblement abus; un Jhovah ras comme un comdien, ce qui
+n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de thtre sont
+certainement les dieux de cette poque. S'il et t seulement en trois
+personnes, j'aurais cru un troisime frre Lyonnet. Il avait gard
+d'ailleurs toute l'autorit d'un premier rle dans la comdie de la
+cration, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin
+lui-mme quand il me dit sur un ton de protection:
+
+--Je viens de commander un nouveau Dluge, en ayant assez de l'humanit,
+mais je te sauverai.
+
+--Vous savez, Seigneur, lui rpondis-je avec franchise, si vous ne
+sauvez pas, en mme temps, ma bonne amie, je refuse ma grce. Vivre sans
+elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.
+
+--Tu es un bon Jobard, reprit le Matre du monde en riant; je te jure
+qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu
+meures. Mais c'est peut-tre pour ta navet obstine avec les femmes
+que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue se moquer de
+toi. Tu sais ce qui te reste faire?
+
+--Je ne m'en doute pas, Rgent des toiles.
+
+--Rappelle-toi l'exemple de No.
+
+--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un
+portefaix et que je montre mon derrire mes fils? Et comment le
+ferai-je, Dieu de bont, vous ne m'avez pas donn de postrit?
+
+--No ne se contenta pas de cet acte de mansutude paternelle. Ne te
+souviens-tu plus de l'arche?
+
+--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant
+quarante jours avec mon adore et une partie de toutes les btes cres?
+
+--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.
+
+--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.
+
+--Je te prviens que tu auras l'air d'un concierge qui dmnage. Mais
+que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la
+dplorable espce laquelle tu appartiens!
+
+--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un
+domestique. Je consentirais la rigueur brosser les mignons souliers
+de celle que j'aime; mais les miens, jamais!
+
+--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras ton
+gr. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la socit
+des lus est embtante! Ah! si je n'avais pens qu' la gaiet de mon
+Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.
+
+Et sur cette pense morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit
+enchifrongn des narines de M. Delaunay.
+
+ * * * * *
+
+L'arche tait acheve. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais
+que vous l'aimez. L'intrieur tait confortable avec des portires et
+des tapis partout, et je vous avais mnag, la poupe, une serre pleine
+de fleurs admirables, un vritable jardin. Au moment o nous allions
+nous embarquer:
+
+--Et Franois? me demandtes-vous.
+
+--Qui a, Franois?
+
+--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais
+l'appeler Franois!
+
+--Bon! m'criai-je; il est encore temps.
+
+C'tait bien juste. Le dluge commenait; les cataractes du ciel
+s'taient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les tres
+vivants. Les monuments taient dj submergs. Un malheureux s'agitait
+ la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai,
+mouill comme un chat de gouttire. Au lieu de me remercier, comme j'y
+avais droit, j'imagine, il s'cria d'un air de mauvaise humeur:
+
+--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oubli!
+
+Quand je lui proposai de nous aider mettre le couvert, car j'avais une
+faim horrible aprs ce gigantesque travail, et vous-mme vous m'aviez
+promis de manger une aile de poulet.
+
+--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats fouetter. Et mon amendement sur
+la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours
+sur les crdits de Madagascar!
+
+L'illusion n'tait plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous
+tions tombs sur un animal politique. Il confirma notre pronostic
+douloureux en dvorant comme quatre, sans avoir contribu en rien la
+confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de
+poulet! Nous nous dmes tout d'abord: Voil une bouche inutile! Mais
+nous pensmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommena
+ parler.
+
+Car, peine gav, il reprit son abominable et nausabond bavardage; il
+nous tourdit de ses emphatiques propos; il nous rvolta de son mauvais
+franais; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billeveses
+progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit
+dborder le vase de notre mansutude en s'asseyant lourdement, dans la
+serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos
+serins avec la fume de son cigare. Vous me fites un signe terrible.
+J'avais mnag, deux pas de l, une trappe pour le nettoyage de
+l'arche. Je le poussai affectueusement de ce ct et je le fis basculer
+tratreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en ternuant. Nous
+tions dj une hauteur si considrable, toujours soulevs par le flot
+montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux toiles jalouses de
+vos yeux.
+
+ * * * * *
+
+Mais que la vie nous devint douce, ma chre, une fois dbarrasss de
+cet hte fcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des
+oiseaux, nos jours s'coulaient exquis, suivis de nuits plus exquises
+encore. Une seule pense nous proccupait: c'est que cela n'et qu'un
+temps et que ce bienheureux dluge ne pt durer toujours. Nous tions
+parvenus une telle lvation que les astres taient obligs de retirer
+leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son
+derrire afin que le bout n'en ft pas mouill. Une imprudente comte,
+qui voulut vous contempler de trop prs, eut la queue compltement
+teinte, ce qui fit normment rire les constellations voisines. Votre
+beaut fut universellement acclame par les plantes, et Jupiter composa
+mme en votre honneur quelques vers qui tonnrent dans l'immensit avec
+un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux
+derniers, dont la rime nous parat insuffisante nous que la science
+de mon matre Banville a pervertis. Mais ces hauteurs sidrales les
+assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est
+bien moins difficile:
+
+ Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
+ Durant l'ternit rver votre dos.
+
+Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphre de lumire trs vieille
+et qui a dj beaucoup roul. Oh! oui, j'tais heureux, mignonne, dans
+cette solitude que vous emplissiez seule de votre chre prsence et de
+votre chre voix dans ce dsert en miniature suspendu entre deux
+abmes! Dsert! non; mais oasis toute parfume de votre haleine, toute
+frissonnante des fracheurs de votre beaut. Et ce Paradis difi sur
+des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anantissement universel
+ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauv et l'emportait
+jusqu'au lyrique sjour des immortelles posies, dans des immortelles
+toiles!
+
+Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupires fermes. La colombe
+sans doute qui m'apportait, comme feu No, le rameau d'olivier au
+sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumire jet entre la terre
+suppliante et le ciel misricordieux.... Non! l'heure implacable du
+rveil qui me prsentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la
+plume avec laquelle je viens d'crire ces lignes vridiques, o le plus
+heureux de mes rves est cont.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+NUIT BLANCHE
+
+
+Une atmosphre pesante o s'amassent les prochaines ondes; un ciel si
+lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir
+avec peine; un air tide tout charg de l'agonie des fleurs, fade, avec
+des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet nervement
+douloureux des choses la fois impatientes et craintives de l'orage. Je
+me rsigne ne plus fermer les yeux et je pense vous, ma chre me,
+dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.
+
+Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous
+apportai dans sa large et humide collerette? Les roses taient rares
+dj; nous tions en septembre et vous portiez une dlicieuse robe
+bleue qui se modelait aux souples beauts de votre taille, mlant des
+transparences d'ambre, sur votre poitrine, des coules de lapis clair.
+Vous m'avez grond, mais quand je vous ai quitte, vous m'avez donn
+une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durt plus
+longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le ptale encore
+flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est gure dans
+mon jardin dont je n'aie dchir le coeur pour vous rpondre dans le
+mme langage. Hlas! Bientt les ondes parpillrent dans l'herbe
+leurs feuilles mouilles. C'tait une des posies de notre amour qui se
+brisait et que le vent emportait.
+
+Mais d'autres printemps l'ont ramene plus vivace et plus fidle.
+
+Nous approchons de la mme saison, celle o je vous ai connue. Bien des
+roses sont dj mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges.
+Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts
+dahlias fous et serrs comme les ruches tuyautes de vos dentelles,
+des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont
+le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mlancolique comme la
+tristesse presque console d'une veuve. Et puis aprs?... Aprs, j'ai
+peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant,
+mon premier prsent, vous avez fait plus attention mes roses qu'
+moi-mme, et peut-tre est-ce leur souvenir seulement que vous avez
+aim.
+
+ * * * * *
+
+J'ouvre ma fentre pour regarder la nuit. Le temps s'est lev.
+
+De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange
+aux approches de la lune. Les saintes mlancolies, que l'homme moderne
+a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde
+extrieur. Quoiqu'il fasse, il n'empchera jamais la mer de gmir aux
+confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tte, avec le
+char des astres et l'avalanche des nues, les proccupations de
+l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol
+plissant, toiles sous qui s'allumera bientt le formidable bcher de
+l'aurore, je cherche les images ailes des bien-aimes d'autrefois,
+de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emport sur d'autres
+routes que la mienne. Vos yeux de lumire s'attendrissent pour moi, et
+des regards s'y rallument qui descendent jusqu' mon coeur; bientt
+votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est
+un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, aprs avoir
+effleur vos lvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine,
+je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flches brises de mes
+dsirs et les fleurs souilles de vos trahisons, tout ce qui fut mon
+me et votre jouet parpill en fugitives tincelles, balay par
+l'inexorable vent des destines.
+
+O joies amres que la Beaut donne et reprend, mortelles extases de
+l'amour que le temps mesure notre faiblesse, frisson divin que la
+chair de la femme met notre chair, infini menteur dont elle fait
+clater notre me, aiguillons de feu que son regard plante dans nos
+reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens
+renatre aux silences de cette nuit toile, aux splendeurs mystrieuses
+de ce ciel o les flammes teintes se sont rallumes!
+
+Cependant une nue de vapeurs blanches monte l'horizon. Dans un
+instant le jour gravira les premires marches encore obscures de son
+escalier de feu. Un un les astres craintifs vont s'envoler devant le
+rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernire toile
+obstine au manteau flottant du ciel. C'est Vnus, comme si tout devait
+proclamer, dans ma pense, qu'alors que tout s'vanouit comme un rve,
+le culte de la Beaut et les chers supplices de l'amour assurent au
+souvenir une immortalit.
+
+ Sous l'aile blanche du matin,
+ Toute la terre se recueille;
+ Un frisson passe de la feuille
+ Du chne la feuille du thym.
+
+ Tandis que plit la grande Ourse,
+ Descend un long frmissement
+ De l'oeil profond du firmament
+ A l'oeil entr'ouvert de la source.
+
+ Ainsi, partout, autour de moi,
+ Comme un torrent tombant des cimes,
+ Roulant des faites aux abmes,
+ S'tend l'universel moi.
+
+ Il n'est que mon coeur solitaire,
+ Loin de tes yeux, aux morts pareil,
+ En qui ne vibre aucun rveil,
+ Quand tout se rveille sur terre!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PARAPHRASE
+
+
+ Pour charmer mes heures moroses,
+ Je chante, le coeur plein de vous:
+ Ce n'est pas aux lvres des roses
+ Qu'est le sourire le plus doux.
+
+ J'voque vos candeurs insignes
+ Et vos virginales fracheurs:
+ Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
+ Que sont les plus pures blancheurs.
+
+ Je vous vois passer sous les branches
+ Sur vos noirs cheveux se penchant
+ Ce n'est pas aux yeux des pervenches
+ Qu'est le regard le plus touchant.
+
+ Votre image, en tous lieux suivie,
+ Seule, brille travers mes pleurs
+ Tout ce que j'aime dans la vie,
+ Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!
+
+ * * * * *
+
+Heureux ceux que n'atteint pas la mlancolie des spectacles trop beaux
+et qui, pareils aux moineaux francs bouriffs de bien-tre dans un
+rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaiet triomphante des
+choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes
+d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les
+gloires de l't. Mes yeux se sont toujours blesss l'azur froid
+d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse travers
+d'tincelles. Il n'est pas jusqu' l'blouissement des jardins que
+les fleurs font pareils d'immenses et vivantes joailleries qui ne
+m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois o l'ombre amortit
+toutes ces splendeurs, les bois dont le mystre rve au bruit murmurant
+des sources. Mais cette vigueur excessive et dbordante des sves, ce
+rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore
+secrtement. Non! Tout ce dcor-l est trop beau pour la vie humaine!
+La pice ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous
+sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable ferie, comme
+des gnies aux ailes coupes et qui ne portent plus que des toiles
+teintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle
+pour nos amours dgnres, pour nos passions sans colre! La grande
+rsignation des automnes vaut mieux au dclin de nos rves,
+l'attidissement de notre sang. Oui, l't, dans son clat sans merci me
+navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funraire aux dieux
+depuis longtemps envols. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert
+seulement et nous emplit d'aspirations dcevantes. Adorer, dans un
+retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice,
+la beaut nue de la femme, seul lambeau d'idal pendue devant nos
+dtresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues,
+admirables et funbres journes brles par un dsolant soleil!
+
+ * * * * *
+
+ Fou de printemps, ton coeur s'tonne
+ De me voir, prophte attrist,
+ Penser quelquefois l'automne,
+ Sous les premiers feux de l't.
+
+ Oui, je pense, en voyant les roses
+ Ouvrir leurs vivantes couleurs,
+ Que l'aile des autans moroses
+ Effeuillera toutes les fleurs.
+
+ Que, des feuillages o tout chante,
+ Tous les oiseaux seront bannis,
+ Et que, sous l'averse mchante,
+ Se briseront les pauvres nids?
+
+ Va! que l'autan ouvre son aile!
+ Que l'averse attriste les cieux!
+ De l'An la jeunesse ternelle
+ Reste sur ton front gracieux.
+
+ * * * * *
+
+Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux
+fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commenc d'aimer. Le
+printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un
+aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oublies. J'ai dit quelle
+dception l't est pour moi. L'automne m'est fatal ou prcieux, suivant
+que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que
+j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses.
+Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les dclins, et
+que subissent tous les tres ayant un semblant d'me, qui me faisait le
+coeur prt recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie
+o les sceaux s'impriment plus profondment? Toujours est-il que c'est
+sous un ciel embrum, devant un paysage s'effritant en poussire d'or,
+ la lumire des couchants rays de cuivre et de topaze, que mes rves
+obscurs sont devenus de puissants dsirs, que j'ai senti ma chair mordue
+par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair.
+Saison redoutable et charmante! Je lui ai d des annes pleines de
+larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie.
+Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime,
+ple soleil d'octobre dont la mlancolie s'est faite aurole, pour moi,
+au front de la femme; doux et tratre soleil qui aspirait vers la peau
+rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le
+mien vers la coupe mortelle du premier baiser!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MATUTINA
+
+
+C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fentre ouverte, est
+venue voler jusque sur le papier o ma plume allait courir. Elle est
+trs jaune, trs sche et toute recroqueville. J'y reconnais cependant,
+sous l'ondulation des brlures solaires, sa forme en fer de flche.
+C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apporte.
+
+Qu'allais-je vous conter dj? Une histoire d'amour, sans doute, ou
+quelque rverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-tre vous
+dire les vers trs simples que j'ai crits pour que Capoul les chante
+sur une musique de Lacme:
+
+ Je demande l'oiseau qui passe
+ Sur les arbres, sans s'y poser,
+ Qu'il t'apporte, travers l'espace,
+ La caresse de mon baiser.
+
+ Je demande la brise pleine
+ De l'me mourante des fleurs,
+ De prendre un peu de ton haleine
+ Pour en venir scher mes pleurs.
+
+ Je demande au soleil de flamme,
+ Qui boit la sve et fait les vins,
+ Qu'il aspire toute mon me,
+ Et la verse tes pieds divins!
+
+et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines.
+Oui, je me sentais l'esprit alerte et dispos d'aimables confidences.
+
+Ah! maudite fentre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon
+cerveau?
+
+ * * * * *
+
+Je regarde dans mon jardin. Tout y clbre encore la gloire de l't
+triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli,
+prcd par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir
+immense montant des mains obscures d'un lvite inconnu. Aucune
+inquitude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points
+invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers trs verts
+dcoupent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses
+odorantes, y enchevtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants.
+Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la
+dtresse des roses dfleuries; de la tige de mes glaeuls, comme d'une
+veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fuses de
+sang clair; une constellation d'oeillets s'parpille dans les bordures,
+et mes chres acanthes pyrnennes panouissent leurs larges feuilles
+architecturalement dchiquetes comme des souvenirs dont l'ombre
+enveloppe l'me. La gaiet vorace des oiseaux s'acharne aux prunes
+encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large
+blessure aux lvres pourpres. Je devine, derrire ce rideau riant, le
+fleuve tranquille et tide o les barques glissent entre les calices
+odorants des nnuphars, o les pcheurs matinaux guettent, patients,
+l'ablette, encore paresseuse de ses printanires amours, au pied des
+joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une ternelle srnit dans ce
+paysage o rien ne menace, des colres du ciel ou des caprices de l'eau
+sous le vent qui la fouette....
+
+Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?
+
+ * * * * *
+
+Car j'ai beau te faire crpiter sous la pointe rageuse de mon canif,
+je ne pourrai anantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais
+prsage dont ton aile tait charge. Dans cette orgie radieuse des
+choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement
+le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurit des murailles
+lointaines faites des orages amonceles et des frimas venir. O faux
+bijou d'or fauve, l'automne est cach dans l'entortillement cassant
+de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables,
+contient quelqu'une des misres qui sont le dclin de l'anne. Voici les
+matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'o le soleil ne se dgage,
+tardif, que comme le visage ple d'un mourant dj couch dans ses
+toiles: les soirs impatients sonnant l'horizon, dans de longues
+trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence;
+tout ce cortge de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des
+jours plus courts et dont le pote Lon Dierx a si magnifiquement dit,
+dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:
+
+ Le monotone ennui de vivre est en chemin.
+
+Voici cette effroyable rsurrection des corps qui nous montre, se
+dgageant de la terre comme des morts rvolts qu'un signal appelle, les
+squelettes dcharns des arbres n'agitant plus, leurs cimes, que des
+lambeaux de verdure, des arbres dont l'me s'est enfuie avec le murmure
+de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exils!
+C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le
+vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils
+d'argent que tissent les araignes, inutiles ouvrires d'octobre, qui
+tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air
+tous ces coins de nature s'effondrant. La piti des chrysantmes fleurit
+le mausole des floraisons mortes.
+
+Ah! maudite feuille, voil le tableau mlancolique que tu voques sous
+mes yeux!
+
+ * * * * *
+
+Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou
+plutt la Nature n'est qu'un grand dcor symbolique dress par le ciel
+autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri
+d'esprances, leur t que le baiser du soleil rchauffe et mrit, leur
+automne o le souvenir met encore des douceurs inquites, leur hiver
+qu'treignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus
+sage par les dtresses passes, sait arrter son coeur dans cette course
+et l'arracher cette loi fatale, pour l'asseoir dans la srnit d'une
+passion qui dfie le lent travail des choses et des penses se htant
+vers un mme dclin! Cette force consciente et rvolte contre le destin
+lui-mme ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la
+douleur, et toutes les mes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le
+porter. Heureux, dis-je, celui qui mnager de son dernier bonheur, le
+seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie!
+Qu'il veille aux prsages muets, aux avertissements obscurs et surtout
+qu'il se rappelle. Les gens senss mettent dans leur amour tout ce
+qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mler. Ils le
+dgagent des jalousies stupides, des orgueils faciles blesser, des
+lassitudes que la satit apporte. Ils en font l'heure rare et exquise
+entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur
+prcieuse de leur coeur et de l'esprit; le trsor avare de leurs joies.
+Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l't resplendissant des caresses
+toujours savoureuses, des mes se fondant dans le mme infini, s'abmant
+mles dans le mme rve immortel!
+
+Mais qu'ils prennent garde la premire feuille morte, au premier
+froissement qui est comme la chute d'une premire illusion dans ce monde
+enchant! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+III
+
+CONTES D'AUTOMNE
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DANS LES JARDINS
+
+
+I
+
+PLUIE D'OR
+
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
+tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+J'ai toujours pens que la fable des amours de Jupiter n'tait que
+l'histoire potique des saisons. En ce moment c'est Dana qu'il tente.
+Dana qui a dpouill les chastes parures dont l'avait enveloppe le
+Printemps, Dana dj nue et bientt fconde. Car de toutes ces feuilles
+mortes dont la terre boira les dernires sves, renatra l'orgueil
+immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira
+rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches,
+vous devant qui je veux voir la Nature entire agenouille comme devant
+l'autel de la Beaut infinie.
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
+tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est dchir;
+quelques lambeaux peine sont demeurs suspendus au squelette froid des
+ralits. Les verdures se sont vanouies au front pensif des forts qui
+ne sont plus qu'un brutal enchevtrement de branches noires. Le frisson
+d'meraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine
+du soir caressait les hautes herbes, s'en est all vers l'horizon des
+rves perdus. Ainsi quand la main des Destines a secou l'or au-dessus
+des ttes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non
+pas la pomme biblique, ce fut pour l'me humaine un effarement de toutes
+les noblesses de la pense, l'oubli de l'idal entrevu, l'hiver pre
+qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempte aprs la
+chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources
+sacres!
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un
+tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+Oui, ma chre me, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers
+figs aux lvres de ceux qui ne savent pas aimer.
+
+
+II
+
+CHRYSANTHMES
+
+
+ Pour savoir a quel point je t'aime,
+ Effeuille, en rvant, mon trsor,
+ Non la marguerite au coeur d'or,
+ Mais ce coeur blanc du chrysanthme.
+
+ Car plus serrs et plus nombreux,
+ Ses ptales, faisceau de glaives,
+ Diront mieux l'infini des rves
+ O se perd mon coeur amoureux.
+
+ Un peu!--beaucoup! mots sans pense;
+ Et mme: passionnment,
+ Un mot qui ne dit rien vraiment
+ Du mal dont mon me est blesse.
+
+ C'est par mille et mille douleurs
+ Que mon tre se multiplie
+ Et, languissant, vers toi se plie
+ Comme le chrysanthme en fleurs.
+
+ La marguerite plus ne dure,
+ Quand l'automne, de ses doigts lourds,
+ Des mousses jaunit le velours
+ Et disperse au vent la verdure.
+
+ Mme aprs l'adieu du soleil,
+ Seul, dans les jardins qu'il dcore,
+ Le chrysanthme s'ouvre encore,
+ A mon coeur fidle pareil.
+
+ Pour savoir quel point je t'aime,
+ Effeuille, en rvant, mon trsor,
+ Non la marguerite au coeur d'or,
+ Mais le coeur blanc du chrysanthme!
+
+
+III
+
+BOUTON DE ROSES
+
+
+Sous les feuilles jaunes et dgouttantes de pluie d'un rosier sauvage,
+un bouton trs ple s'obstine, dont les ptales ne se dveloppent que
+pour se recroqueviller aussitt comme des oiseaux frileux qui replient
+leurs ailes dans l'air trop froid. Voil plusieurs jours dj que je le
+vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour
+vous l'apporter. Puis j'ai trouv qu'il tait bien peu digne de votre
+beaut triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la
+mlancolie d'automne. Il vous et bien dit pourtant qu' vos pieds
+s'effeuillera ma dernire pense et qu'une rose fleurit toujours pour
+vous dans le jardin drob de mes rves, une rose immortelle dont la
+racine est au profond douloureux de mon coeur.
+
+Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce dsespr des floraisons
+dfaillantes, venu trop tard pour la gloire des panouissements et
+pareil l'amour tardif qui compte moins les bonheurs venir que
+l'inutile trsor des bonheurs perdus!
+
+
+IV
+
+OEILLETS ROUGES
+
+
+ L'oeillet d'automne est sans parfums.
+ Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
+ Il semble porter dans ses veines
+ Le sang glac des coeurs dfunts.
+
+ Fleur sans parfum, me sans rves!
+ Oiseaux sans ailes, toutes deux,
+ Dont jamais les vols hasardeux
+ Pour les cieux n'ont quitt les grves.
+
+ Malgr ses velours clatants
+ Dont ton regard charm s'tonne,
+ Ne cueille pas l'oeillet d'automne,
+ Toi dont le coeur est tout printemps!
+
+ Toi dont l'tre est tout envole
+ Vers les firmaments apaiss,
+ O monte l'odeur des baisers
+ A l'odeur des roses mle.
+
+ Si c'est du rouge que tu veux
+ Pour clairer leur ombre, imprgne
+ De mon sang la fleur que ton peigne
+ Tient mourante dans tes cheveux,
+
+ Et par les souffles embaume
+ Autour de ton tre flottants,
+ Toi dont la grce est tout printemps.
+ Vivant Avril, ma bien-aime!
+
+ L'oeillet d'automne est sans parfums.
+ Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
+ Il semble porter dans ses veines
+ Le sang glac des coeurs dfunts.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+SUPER FLUMINA
+
+
+J'ai gard certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est
+comme malgr moi que, tous les huit jours, un accs de paresse qu'aucune
+fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque
+flnerie l'aventure, dans la campagne o meurt le tintement des
+cloches lointaines, l'heure o les derniers fidles franchissent les
+porches des glises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce
+sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, grenant sur ma
+route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oublis,
+lvite de toutes les religions mprises, suprme croyant de toutes les
+croyances dchues.
+
+Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de
+bise ridait, sur une rive peu prs dserte, suivant le quai dont la
+pierre lime par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans
+un de ces paysages de banlieue que Rafalli excelle si bien dcrire
+et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres
+silhouettes des arbres dpouills, semblent des griffonnages d'enfants.
+De toutes les choses, l'eau est peut-tre celle qui proteste le plus
+tard contre les mlancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux
+grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de
+lumire qui passent, sa surface, comme les derniers clairs d'pes
+d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux
+geles qui la figent, tandis que partout rgne la grande immobilit de
+la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin o je n'entendais gure
+que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mla, une rumeur
+de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et
+sourd, quelque chose de sinistre qui mlait une note d'horreur cette
+mlancolie. Je m'arrtai, je regardai et trouvai que j'tais arriv,
+sans y prendre garde, jusqu' la gueule dbordante d'un gout, l o la
+grande ville dverse son opulent trsor d'ordures, infectant au loin
+la rivire et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses
+odeurs malsaines, la ftide haleine de tout ce qu elle vomit.
+
+ * * * * *
+
+Et comme toutes nos penses ne sont que les impressions rflchies qui
+nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le
+haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un
+ocan de dgot qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous
+assistons depuis quelques jours y avaient amass. De l'image matrielle
+qui m'avait fait dtourner les yeux, une vision morale se dgagea, celle
+de l'immonde socit qui, pareille ces eaux croupies et dshonores,
+nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble
+parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procs,--celui mme de
+notre tat social,--nous rvle, occupant toute l'chelle des classes,
+depuis ce qui devrait tre l'honneur jamais respect jusqu'au devoir
+inexorablement subi; toute cette canaille remue comme une mare putride
+o tombe une pierre, et qui grouille avec des clats de rire, comme
+grise de sa propre infection; tous ces types rvoltants de cynisme
+qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe,
+dans mon cerveau, avec les dtritus, les trognons, les immondices que
+l'gout roule mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique
+de mensonges; pas une rvolte de la conscience dans cette clameur de
+coquins se jetant l'ignominie la face les uns des autres; pas une foi
+qui surgisse, de ce dsarroi de toutes les confiances, pas une foi dans
+un homme dont on ose dire: Celui-l ne peut tre souponn! Magistrats,
+ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu
+dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la
+trompe et qui prfre s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilit
+qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette
+jete au vent de tous les respects. Des accuss, encore sous la menace
+des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir
+de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxnte et son
+infme amant, relchs, sans doute, parce que les prisons aussi ont
+quelquefois besoin d'tre assainies. Il ne se trouve personne pour
+cracher au nez de ces ignobles drles, pour les chasser comme on balaye
+les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrire de cette pourriture
+vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre
+compagnie.
+
+ * * * * *
+
+J'entends des gens dire qu'il en a toujours t ainsi. Ce n'est pas
+vrai. Cette promiscuit de tous les apptits fraternisant dans la mme
+honte lucrative, cette dmocratie qui unit, dans la malpropret d'une
+immense treinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et
+celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le mme sac d'cus,
+sont d'invention trs contemporaine et bien ce qu'on est convenu
+d'appeler des signes des temps. Ce n'est pas la premire fois que de
+pareilles clipses du sens moral sont signales dans notre astronomie
+historique. La seconde moiti du sicle dernier ne prsentait pas, son
+dbut, un spectacle beaucoup plus ragotant. Il a fallu beaucoup de sang
+pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer
+notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus
+plus bas qu'alors, parce que la virilit des races s'puise ces rouges
+mtamorphoses. Heureux ceux qui ont vcu dans des temps meilleurs et
+mieux pris de tout ce qui fait la dignit de l'me humaine! Parmi nous,
+ceux-l sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le pass
+et ne veulent vivre que de la mmoire des ges o fleurissait l'idal.
+
+Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive o s'tait
+arrte ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours,
+non plus souill et comme encombr de ruines, mais limpide et emportant,
+avec lui, une poussire fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante,
+le couchant tendait, et l, de grandes opacits fulgurantes, comme
+des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une
+claircie s'tait faite, l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil,
+sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque pos sur une
+large lame de cuivre, en quilibre, comme on voit faire les bateleurs
+forains. Ce qui fut les verdures estivales franges de rouille par
+l'automne, n'est plus qu'un enchevtrement de petites branches noires se
+dcoupant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait dj disparu pour
+moi, celle du cloaque o mes regards taient tombs, celle du gouffre
+o avait plong mon esprit. Que m'importe, aprs tout, cette fange qui
+descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait
+la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le nant
+est au bout. La nature est l, impassible et douce pour nous faire
+prendre patience. L'amour est l, vibrant et cruel pour ne pas souffrir
+que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les
+splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurs fidles
+l'idal de posie et de tendresse qui bera si longtemps les douleurs de
+l'humanit! Plus haut que les ruisseaux dbordants, plus haut que cette
+mer de boue qui peut s'tendre mais ne saurait s'lever,--car les ocans
+bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de
+nos esprances et l'immortel objet de nos dsirs. Plus haut, sur un
+autel tout embrum de l'encens de mes voeux, sont poss tes pieds divins
+et blancs, ma bien-aime aux noirs cheveux, grand lis debout dans la
+solitude jalouse de mes rves, consolation du terrestre exil, toi
+qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres
+l'infini!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DERNIRES VIOLETTES
+
+
+Voici que les premires violettes d'automne ont reparu Paris; rares
+encore, car j'eus infiniment de peine, madame, vous en trouver un
+assez petit bouquet; toutes petites, peine ouvertes comme des yeux
+d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop
+longues et menues. Trs artificieusement, la marchande qui me les vendit
+les avait enveloppes de solides feuilles de lierre: mais votre premier
+soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une
+pingle, pendantes et bien vite fltries votre corsage. J'enviai leur
+sort nanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui
+meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle levaient vers
+vous, comme une dernire haleine, n'tait-il pas un pardon? Douce, bien
+douce cette odeur de fleur trop tt cueillie et trop vite s'tiolant.
+J'ai pens que l'me de ces violettes tait faite de tout ce que nous
+avions rv pour l't disparu et que le temps ne nous a pas permis
+de raliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir
+vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le
+beau paysage dont les verdures semblent aussi dnoues, la Seine qui le
+traverse vingt fois tant pareille un large ruban bleu flottant sous
+une main capricieuse; voyages travers ce beau pays de France qui est
+comme un panorama de merveilles. Ici bord de neiges ternelles par la
+dentelure profonde des montagnes, l doucement vallonn par le calme
+ocan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la
+mer, partout baign de lumire et caress par des souffles fconds. Nous
+devions voir ensemble des villes o le souvenir du pass nous ferait
+croire que nous nous sommes aims toujours, vous sous les parures
+anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des
+antiques chevaliers dont je sens le coeur fidle dans ma poitrine. Mon
+Dieu, ma chre, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a
+sembl que je vous revoyais la premire fois comme l'unique matresse
+d'une vie antrieure ma naissance. Vous ne croyez peut-tre pas la
+mtempsychose? Moi j'y crois tout fait. Je vous dis que nous nous
+tions rencontrs dj et que cette passion nouvelle n'a fait que
+rveiller, sur nos lvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rvs
+auront leur jour dans l'ternit de notre tendresse. En attendant,
+les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laisss
+s'envoler!
+
+ * * * * *
+
+A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette
+vieille cit pour les liens d'affection et les amitis qu'elle me garde,
+que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers
+froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que
+celles de Nice cent fois et dont les bouquets normes, promens dans
+les rues ou pendant derrire les vitrines, protestent contre les images
+mlancoliques qu'voque, dans la pense, le ciel triste, morne, gris,
+paraph de dessins noirs par les branches dpouilles o s'abat, ds que
+le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes mridionales,
+dont l'me est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du
+Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul touffant des nues que ne
+traverse ni rayon de clart ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment
+un sommeil troubl de cauchemars sous le fouet des ondes et la colre
+des ouragans. Plus de chansons et plus d'clats de rire! Est-ce que
+cette dsolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de
+leurs lvres silencieuses, de leurs petites lvres parfumes et toujours
+humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame,
+j'tais en exil l-bas, et je crois que mon premier prsent fut un envoi
+de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlrent sans doute
+pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle mon
+dsir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver,
+ nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce
+sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthme, cette parure des
+jardins mondains, dont la dure ne m'intresse pas plus que celle des
+fleurs en papier dont les chemines bourgeoises sont encore dcores au
+Marais. Car, eux non plus, les chrysanthmes, n'ont jamais paru vivants
+et frmissants sous le zphir et jamais parfum n'a palpit dans leurs
+petits ptales secs, pointus et serrs, pareils qu'ils sont des
+toiles sans lumire, des toiles terrestres o ne scintille aucun
+cleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits
+soleils teints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai
+dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille
+encore sous les cendres embaumes des encensoirs. Mais, quelquefois,
+quand mon souvenir chantera quelque appel mystrieux dans votre mmoire,
+vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez
+connues par moi, et qui vous ont dit dj, par del le temps et
+l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort
+rjoui de les sentir et qu' mon tour, elles me parleront de vous, ces
+muettes loquentes dont le langage est un parfum!
+
+ * * * * *
+
+Je ne veux pas tre cependant injuste pour nos petites violettes des
+bois parisiens qui meurent sous la premire neige. Nous irons, s'il
+vous plat, en cueillir nous-mme Saint-Cloud ou Ville-d'Avray,
+Vaucresson ou Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail;
+vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourn au soleil tide qui
+mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos
+petits pieds croiss sur le sable, o le bout de votre inutile ombrelle
+tracera de capricieux dessins; moi, courb comme un bcheron sur les
+mousses et furetant dans le gazon mouill pour y trouver les rares
+petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous
+reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premires feuilles
+mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal
+essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate dsespre o semble
+gmir l'me hroque de Beethoven dchane parmi les lments. Car
+ce doit tre une satisfaction des grands musiciens trpasss de mler
+encore aux souffles ternels de l'air le souffle ternel de leur gnie,
+modulant, suivant des rythmes mystrieux, dans la voix tumultueuse des
+forts sonores et les flots vibrants comme des lyres.
+
+Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli,
+votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui
+aura t la plus prs de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la
+vtre, violette d'automne qui me sera plus chre que toutes celles du
+printemps venir et mme que ces admirables violettes de Toulouse d'un
+bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clmence Isaure,
+l'immortelle soeur des trouvres, dont le nom seul est un pome de
+lointaines amours.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L'AGE D'OR
+
+
+Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage o nous tions
+assis, l'un auprs de l'autre, il y a deux jours, l'heure du soleil
+dclinant vers les horizons clairs d'une tide aprs-midi? Deux jours,
+ce n'est pas bien long, mme pour une mmoire de femme, et vous pouvez
+vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous
+vieillit tous les deux! C'tait sous une feuille toute verdoyante
+et comme printanire, malgr la saison o nous sommes. Caprice
+d'exposition, sans doute, protge des ardeurs caniculaires, des pluies
+fouettantes et du vent qui brle. Mais rien n'tait plus frais que cet
+ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards
+s'arrtrent sur un marronnier charg de fleurs et de pousses nouvelles,
+comme si avril, le plus menteur des mois de l'anne, avait promis de
+revenir bientt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais
+quelques petites fleurs parses dans leur uniforme de velours. Votre
+beaut rayonnait dans ce dcor la fois clatant et doux comme dans
+un reposoir de Fte-Dieu lev pour elle. On et dit que c'tait votre
+jeunesse qui se rpandait autour d'elle sur les choses et sur les tres,
+par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux taient
+venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages
+s'levaient, vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'tais sous le
+charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse
+contemplation de vos grces, plein d'adorations mystiques et de dsirs
+fous. Car l'me est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis
+des purs esprits n'est pas le mien.
+
+Oui, paradis! C'tait un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au
+dtour profond d'une alle, un morceau du paradis qu'avait oubli de
+garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout
+ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant,
+de droite et de gauche, c'tait bien octobre avec ses tons jaunes ou
+pourprs qui sont comme la couleur des dclins. C'tait une dbauche
+d'ocre sur la grande palette de la nature, trs clair aux branches
+frmissantes des peupliers, plus fonc sur les masses plus denses des
+autres essences. Mais partout la brlure des ts prte s'envoler aux
+premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sches. On et
+dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamns avait t promen
+sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrt dont
+est atteint tout ce qui doit prir. Certes, il y avait beaucoup de
+mlancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel clat et
+quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un ferique
+embrasement; le fleuve lointain paraissait une coule de mtal
+scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des
+lumires couraient sur toutes les artes vives ou s'tendaient, par
+ondes, sur les plaines.
+
+--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout coup,
+rompant le silence o se complaisait ma tendresse recueillie.
+
+ * * * * *
+
+Et ce simple mot, tomb de vos lvres, m'a valu, cette nuit, un des
+cauchemars les plus fcheux qui m'aient laiss pensif au rveil. Vous ne
+parliez plus par mtaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des
+rages de damne avait touch sa rcompense. Midas ressuscit voyait
+refleurir son rve monstrueux. Suscite par quelque sublime dcouverte,
+une immense convulsion avait retourn le globe sur lequel nous vivons.
+La terre avait vomi ses entrailles sa surface, ses entrailles lasses
+et dchires par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la
+nature extrieure tait en or, en or dur et cristallin, mais tide
+encore des fusions anciennes au centre de notre plante. Les arbres sans
+murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrts
+dans leur cours, les valles sans ombres frmissantes, tout en or. De
+l'or, de l'or, rien que de l'or! C'tait superbe d'abord, puis odieux et
+insupportable regarder. Des ppites gisaient sous toutes les formes;
+tous les corps rsonnaient avec le mme bruit sec la mme musique
+barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir
+o se refltait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans
+infini, sans au del, sans voiles, o les astres figs dans leur course
+s'teignent comme des flambeaux qui plissent dans le grand jour. Les
+animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie
+et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans
+doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-mme n'et os
+caresser la chimre.... L'homme seul tait rest de toutes les btes,
+l'homme affam, l'homme chti par son propre vice, victime de sa longue
+dmence, l'homme perdu dans cette ralisation cruelle de son dsir
+acharn. Le mtal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait
+longtemps pay de la sueur des misrables, et cherch jusque dans le
+sang, ce mtal le dbordait, l'envahissait, l'treignait. Il lui brlait
+les pieds, lui dchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au
+ventre les morsures de la faim. Il et vendu son me, l'homme misrable,
+pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il
+avait profan, souill, foul sous ses pas dans ses recherches impies,
+emplissait sa mmoire de remords et d'ironie. L'idal conspu y pleurait
+ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers
+perdus; la posie y chantait sa chanson jamais envole. Puis c'tait
+la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des bls
+magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dors,
+sous les souffles mrissants du matin; l'image des vignes empourpres
+et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits
+prochains; la vision imprissable de cette nature maternelle et douce,
+l'_alma parens_ antique, pleine de grces fcondes et de fertiles
+beauts! Ah! vous auriez frmi, comme moi, voir ce fantme de l'homme
+s'agiter dans cette apothose implacable de la Matire juge la plus
+pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.
+
+ * * * * *
+
+veill, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie
+nocturne. Il y avait des moments o je croyais que je n'avais pas rv.
+Car un symbole trs clair et trs aisment saisissable tait au fond
+de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races
+futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont
+l'honneur de la ntre et de ce temps mprisable. Oui, l'homme crvera,
+faute d'idal et faute de pain, aprs avoir puis, pour en venir l,
+plus de gnie qu'il n'en et fallu pour rendre d'ternelles gnrations
+heureuses dans l'amour simple des tres et le respect facile des
+choses.... Mais je ne vous veux pas pouvanter, madame, de ces sombres
+prophties. Je serai mort certainement avant ce temps-l, d'une mort
+naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre
+sourire, vous-mme, peut-tre, ma chre me, serez-vous galement
+trpasse; car la beaut, pour tre immortelle, ne donne pas
+l'immortalit. J'imagine toutefois que, comme nous, l'autre jour,
+ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la piti du destin
+gardera quelque oasis pareille celle o, dans une illusion de
+printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne
+tendre, sur les fentres, son mlancolique linceul. Car l'amour seul
+conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques mes lues.
+Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant
+couts, pour que les ruisseaux roulent leur fracheur parmi les
+mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de
+celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet ge d'or
+sans piti, gardera, comme un ange dbonnaire, un coin de ce paradis
+biblique nos fils perdus!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHOSES D'AMOUR
+
+
+Vous n'avez pas voulu, ma chre me, me suivre au pays des montagnes
+natales qui, comme des vieilles dcoiffes par le vent, portent leurs
+ttes nues et rides des lambeaux de nuages pareils des chiffons de
+toile; dont les pieds lourds et frileux sont peine chausss de verdure
+et semblent reculer devant l'claboussure argente des torrents; dont le
+front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'ternelles
+mlancolies. Vous avez redout cette nature sauvage et ce grand silence
+des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble
+seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle
+du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait
+penser aux paules montueuses et lasses d'Atlas, le spectacle du
+ciel nocturne dcoup par ces masses sombres et cribl de lumineuses
+blessures par les dernires flches du soleil couchant.
+
+Oui, je sais l des coins merveilleux de paysage o nous eussions
+peut-tre got des repos inconnus, o nous nous serions sentis plus
+prs l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve
+seul, la montagne est comme un crasement douloureux de la pense, que
+je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et
+est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant
+que la lumire inonde. Mais deux, ma chre me, deux! La montagne
+est comme une porte sacre qui nous enferme dans un rve de solitude et
+cache notre bonheur, et nous fait pareils ces belles eaux chantantes
+dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne
+mirent que le ciel.
+
+Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrnens au bord de l'Arige,
+o je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savour la douceur
+amre, sous l'oeil attendri des toiles qui, toujours, ont des larmes
+pour les amoureux!
+
+ * * * * *
+
+Vous rviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel
+lien mystrieux dont la Posie grecque a cherch l'image dans le tableau
+gracieux de la naissance de Vnus. J'aime mieux, pour ma part, la
+fable d've foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de
+son berceau. Il fallait l'panouissement des jardins la premire
+apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur
+les lvres lesquels y sont demeurs depuis ce temps-l. Et, cependant,
+la mer fait penser la femme et la femme fait penser la mer.
+
+ La trahison vous fit parentes ternelles.
+ Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond!
+ Le mensonge du ciel habite vos prunelles,
+ Double abme d'azur o notre espoir se fond.
+
+Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur
+d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gard quelque chose
+dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux o
+la pense sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous
+attirent vers les irrparables naufrages du coeur. Oui, les vtres,
+madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures
+innomes et, dans leur verte transparence, sans cesse traverse
+d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont
+l'insensible ocan berce les prires inutiles et les dsespoirs
+silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre
+regard, et souvent il y passe des clairs d'pe comme lorsque le flot
+s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace
+glauque est sillonn.
+
+Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie
+ternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils
+amants, pas plus que vos cruauts n'ont pu dcourager ma tendresse. Le
+grand symbole de la beaut toujours adore et pardonne est fait pour
+vous sduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunit!
+
+ * * * * *
+
+Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constell
+et les souffles tout parfums de l'me des bruyres; vous m'avez avou
+le charme mystrieux et pervers peut-tre que la Mer avait pour vous.
+Ainsi nous sommes-nous spars sans que mon me se soit, un seul
+instant, loigne de vous qui tes, pour elle, comme une de ces patries
+qu'on emporte partout o l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et
+soupirer la flte du ptre. Vous vous tes berce sans doute, au bruit
+monotone et profond des vagues l'heure o les dernires voiles
+semblaient peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer.
+Que m'avez-vous gard de vous dans ces heures de rveries? Comme les
+barques lointaines qui s'enfonaient dans les brumes rougies par le
+couchant, votre pense a-t-elle, par del l'horizon incendi, tent
+l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'esprer et je devrais vous
+dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouv des oublis charmants au
+caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a
+fait tout d'abord un tre dsarm devant vous. Devant le magnifique
+panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une
+floraison de lis, des valles profondes le long desquelles les grandes
+ombres pendaient comme des chevelures, des ravins o l'eau se brisait
+avec des clameurs et de grandes colres d'cume, savez-vous o s'en
+allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette
+tranquille alle du bois o, pour la premire fois, votre main s'est
+pose sur mon bras, vers ce paysage demi parisien qui fut le dcor de
+mes premires et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la
+toilette que vous portiez ce jour-l? Nous aimons le bleu, tous les
+deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-tre est-ce ce got
+qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient
+lgrement sur le sable humide des premires fracheurs de l'automne!
+Ils dictaient un rythme nouveau mon coeur qui leur fut un docile
+colier. Un frisson de rouille passait dj sur les feuilles et vous
+vous sentiez toute triste du dclin des dernires roses.
+
+Car vous avez pour les fleurs toutes les pitis que vous n'avez pas pour
+moi! Nous suivions une toute petite alle, tandis que tout prs, dans
+une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des
+citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre
+voix. Oui, ma chre, voil tout ce que j'ai rv devant le grandiose
+paysage des Pyrnes: cette alle dont un soleil dj ple de septembre
+traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de
+gazons taient brles et pitines, cette petite alle du bois o je
+respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que
+vous ne le senttes mme pas.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IV
+
+CONTES D'HIVER
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PREMIRE NEIGE
+
+
+Nous nous tions quitts avec un serrement de main peine bauch,
+sans la chaude treinte accoutume, sans la rconciliation franche qui
+terminait d'ordinaire nos futiles querelles, aprs des propos vraiment
+cruels changs et de mauvaises paroles restes sur le coeur. Elle ne
+m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement dlicieusement brusque, sa
+belle chevelure dbordante sur le front pour que j'y misse un dernier
+baiser. Elle tait remonte en voiture sans se retourner, sans me
+montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrire, un coin de
+visage blanc clair par une caresse des yeux. Moi, j'avais continu mon
+chemin pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le
+clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allume avant
+les clestes toiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la
+saison; travers un dcor plein d'une bruyante mlancolie. C'tait
+l'heure o l'activit populaire agonise avant le calme du repas du soir.
+Tout le boulevard tait dans les cafs, hors quelques rdeuses affames,
+ombres vivantes attaches aux rares passants et dont les zigzags captifs
+laissaient derrire elles un fade parfum. La gaiet de ce spectacle
+n'tait pas pour me distraire des mditations douloureuses qui
+m'assaillaient. Aprs une longue priode de foi aveugle, je me reprenais
+ douter que la femme ft autre chose qu'un mensonge dlicieux fleuri de
+regards et de sourires o elle ne laisse rien de son me. Tout ce bruit
+charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien
+qu'un bruit comme celui de l'onde indiffrente ou du vent impassible qui
+passe. A quoi bon garder prcieusement dans la mmoire le souvenir des
+treintes o notre coeur s'est fondu en dlices dsespres? Nous ne
+sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystrieuse cuirasse
+le dfend de nos faiblesses, et des seins magnifiques o meurt notre
+dsir ne sont qu'un rempart qui l'loigne davantage du ntre. Elle est
+l'illusion qui charme et qui tue, l'ternelle embche dresse sur le
+chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles nergies.
+
+Ainsi pensais-je, dcourag de l'amour par un amour plus grand et plus
+vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prtre
+parmi les ruines d'un temple croul, me meurtrissant dans la nuit des
+dbris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelrent, et je me trouvai
+subitement ml, en pleine lumire, des groupes de causeurs joyeux
+assis devant des verres o riaient des poisons couleur d'meraude, d'or
+brun et de rubis sanglant.
+
+ * * * * *
+
+Quand je les quittai, une heure aprs, la neige avait tomb abondamment,
+rayant encore de lgres broderies blanches le manteau gris du ciel,
+pareille un vol de flches obliques criblant les maigres arbres nus
+comme des saints Sbastiens. Les toits, les voitures, les chausses,
+tout tait blanc, et c'tait un craquement sous les pas s'enfonant
+dans ce froid tapis. Une vague clart montait de toutes ces candeurs
+rpandues, argente comme si cet orient et t fait de rayons de lune
+en fusion. Les toiles ont souvent l'air de rver. Peut-tre Perrette
+devenue toile, comme c'est le commun destin des belles mes, avait-elle
+laiss choir nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres
+aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous
+regardent.
+
+Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec
+une garniture d'ouate chaque roue, les chevaux philosophes manquant
+d'un pied, au moins, chaque pas, rsigns aux cinglements du fouet
+inutile qui avait au moins le mrite de le rchauffer, ayant des bues
+aux naseaux, des bues o les reflets des rverbres mettaient des
+fumes de sang clair. Puisque j'tais condamn la promenade, l'ide
+me vint d'y mler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en
+traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'cartait pas beaucoup de
+mon chemin. Ide miraculeuse et vraiment gniale, car je me trouvai, ds
+les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse
+Paris, o elle se rsout presque immdiatement en boue noire, la neige
+apporte la Nature un merveilleux lment de ferie. C'tait un
+enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur gale,
+tals en blouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues
+d'une mer immobile et fige dans une rigidit marmorenne. Les routes
+larges, et d'un seul jet immacul, scintillaient aux premiers plans, et
+les masses moutonnaient l'horizon, comme un troupeau couch dans la
+pnombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande mditation de toutes
+les choses et un mystrieux recueillement sous ce baptme de puret
+rajeunie.
+
+ * * * * *
+
+Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme
+un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos
+ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait
+t un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel,
+pourquoi s'tait-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur
+tait mort jamais, que tout ce qui y avait touch m'apparut tout
+coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau
+de marbre s'tait lev? Car c'tait un peu de notre coeur que ces
+verdures, sous lesquelles avaient sonn nos premiers baisers, furtifs
+comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les alles o
+nous nous tions si souvent serrs l'un contre l'autre sans nous parler;
+que ces gazons, d'o les violettes nous avaient regards passer, de
+leurs yeux ples et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser
+vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles
+transparentes de nos rves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous
+sommes, que tout n'a t fait que pour servir nos tendresses, l'azur,
+les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide,
+n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un
+peu de nous tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un
+peu de sa laine; soupirs envols, joies perdues, tout ce qui s'en va de
+nous dans les extases o se consume le meilleur et le plus pur de notre
+vie.
+
+Et je m'abmais de plus en plus dans cette ide sombre que tout tait,
+autour de moi, la spulture clatante de mon bonheur, et que ce blanc
+mausole avait surgi l'heure mme o nos coeurs sans pardon s'taient
+dsunis.
+
+Le lendemain l'aube se leva, sous ma croise, par un dcor tout pareil,
+le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre,
+et,--comme nous tions brouills encore,--je me retrouvai sous la mme
+impression, oppresse et superstitieuse. Mais, midi, le soleil vint,
+qui fondit cette lgre paisseur de la premire neige, laquelle est
+plutt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres
+se mirent pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux
+coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstines
+dgageaient, comme des carquois de Diane, une flche d'meraude. Une
+fleur, une fleur mme qui s'tait ouverte sur les derniers pas de
+l'automne, mergea de ces blancheurs dfaillantes. tait-elle, elle
+aussi, un symbole m'annonant que notre amour allait refleurir.
+
+Ce qui me reste de cette rverie, c'est que la fcherie, mme la plus
+lgre, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas
+ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux
+chaleurs sacres qui s'panouissent dans le sang vivant des roses, ne
+bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges
+ternelles.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CARNAVAL AMOUREUX
+
+
+Savez-vous ce que j'ai rv? ma chre. Que vous aviez pari de vous
+dguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnatre.
+L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me
+donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un
+hritage tomb du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de
+la terre, comme des fleurs empoisonnes et mouilles de larmes,--me
+permettait du donner un libre cours votre caprice. Pour que rien n'y
+fit obstacle, je vous ouvris un crdit illimit chez les costumiers les
+plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous
+tions rencontrs au bal masqu que donne, chaque anne, cet
+anniversaire et dans son somptueux htel du quartier de l'toile, cette
+fameuse Mme de C... dont les ftes sont justement recherches. Vous
+sachant des intelligences dans la maison, j'tais certain que tout
+y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rle des
+Nigaudinos de ferie. Mais je me voulais un trs grand mrite dans cette
+preuve, un mrite qui vous toucht et me valt un de ces infinis des
+grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'tais-je pas sr de vous
+reconnatre la fin? De quelques voiles qu'il ft envelopp, votre tre
+ne me crierait-il pas votre prsence? Pourrais-je mettre seulement le
+pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me
+guiderait-il pas srement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous
+faisait sourire et vous y rpondiez par un air de future victoire
+absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le
+premier regard me fut comme un dfi qui me valut tant de souffrances.
+
+ * * * * *
+
+Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler
+aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emport dj au bal o nous nous
+devions retrouver. Mon ambition avait t de vous y reconnatre du
+premier coup, de marcher droit vous comme le prophte au Dieu qui
+l'appelle.
+
+Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'tiez pas encore
+arrive et toute l'attention tait pour cet aimable prince ngre venu en
+France pour y conqurir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour
+paratre plus beau, a emmen le fils d'un de ses ministres en faon de
+repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous
+les jours en pure bne, de sorte qu'auprs de lui le prince semble
+porter sur le visage un clair de lune. C'est une manire agrable de
+faire faire le tour de France son favori. La foule des invits tait
+considrable dj, mais, je vous le jure, j'tais moralement sr que
+vous n'y tiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y et personne. Je
+pourrais vous dire le moment prcis o vous entrtes. Mais tant de monde
+m'entourait dj que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand
+je tentai de vous surprendre votre entre. La ruse sur laquelle vous
+comptiez m'tait dj, d'ailleurs, rvle aussi depuis longtemps.
+Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revtu le
+mme costume que vous. Plus de cent dguisements pareils sur de jeunes
+femmes ayant sensiblement votre taille avaient frapp mes yeux.
+Ils taient les plus ingnieux du monde pour embarrasser l'esprit,
+enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans
+leur mauresque pudeur, rien voir peu prs du visage. A peine un
+rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparat celui des
+toiles sur un ciel balay de rapides nues.
+
+ * * * * *
+
+La danse dissmina les groupes et les couples y passrent. Vous dansiez
+certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il
+y avait l un homme que j'aurais trangl avec une joie froce: celui
+dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les toffes
+lgres et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour
+qui la vraie musique tait le rythme harmonieux de votre souffle; sur
+qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire
+involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des sicles. Quel
+immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et
+compasss de nos pres! Je me mis errer comme les btes de proie
+qui fouillent des narines les souffles pais dans le vent. Un de vos
+raffinements encore: le mme parfum trs doux, mais tyrannique et
+pntrant, baignait les ombres pareilles vous. Un son de voix saisi
+au hasard? Toutes taient rigoureusement muettes. Les hommes seuls
+parlaient et je m'aperus qu'ils taient terriblement plus bavards que
+les femmes. Et mes tortures recommenaient sous forme de mazurkes, de
+polkas, de tournoiements mthodiques o mon coeur tait broy comme sous
+une meule. J'eus un moment de dsespoir. Vous avez un signe auquel je
+ne me tromperais pas. Mais l! Vous savez comme moi o il est plac. Il
+aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager
+sous les jupes. Je sais que ce sont des manires que Mme de C... n'aime
+pas, que vous apprciez peu vous-mme. Si j'allais justement tomber sur
+vous, la premire passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en
+aurais pas moins gagn mon pari et vous n'en seriez pas moins oblige de
+me donner l'Infini convenu.
+
+ * * * * *
+
+Mon respect de la dcence luttait mal contre mon dsir de vaincre
+tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'criai-je en moi-mme, m'inspirant
+des tendards du pieux Constantin. Un clair de vrai gnie descendu
+certainement sur moi du trne Paradisiaque o sige aujourd'hui, dans
+les phalanges sacres, ce monarque sanctifi, traversa le dsordre de
+mon esprit et l'illumina. Tu vaincras par un signe, me rptai-je en
+bon franais. Si je vous forais, vous, me reconnatre! Je me souvins
+que vous m'aviez menac de quelque chose la premire fois que j'aurais
+de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il
+m'arrive quelquefois. Je m'clipsais un instant et revins barbouill de
+ces dbris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une
+aile du nez. Mais l'effet fut immdiat, une petite main,--la vtre,--me
+lana un soufflet, et une petite voix,--la vtre aussi,--ajouta ce
+geste charmant ces mots aimables:
+
+--Animal, je te l'avais promis.
+
+A moi l'Infini, ma chre! Vous vous tiez trahie. Hlas! je me suis
+rveill avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais
+les inspirations du rve nous viennent certainement des dieux et c'est
+un religieux devoir d'y obir quand la pleine conscience de nos actes
+nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plat!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+BROUILLARDS
+
+
+Une poussire d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre,
+comme si quelque plante teinte s'y tait brise l'infini. C'est
+comme un voile de lumire diffuse entre nos regards et les choses qui y
+deviennent vagues et vacillantes et comme dlivres des lois rigides de
+la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indcisent, les
+images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde
+des ralits vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie
+d'imagination que ce phnomne maudit des gens htifs et des cochers et
+qui s'appelle: Brouillard.
+
+Aller enfin un peu sans savoir o l'on va! Pouvoir rver au bout de son
+chemin l'horizon de son rve! marcher dans l'inconnu; construire autour
+de soi des paysages de feries; emporter sous son front le dcor de
+sa pense! Et cette rvolte elle-mme de toutes les activits banales
+emptres dans ce filet d'obscurit menteuse! Tout cela a pour moi un
+charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matrielle de
+l'Ide, un instant affranchie des servitudes coutumires.
+
+Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tram sur la route par
+l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament,
+le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant
+l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il
+ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort
+glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.
+
+La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache
+maintenant le mystrieux lever des toiles. C'est le mme milieu o tout
+est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les
+lumires traversant cette ombre d'clairs ples pareilles des feux
+follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous,
+inquite, affole, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une
+mlancolie et d'une terreur o je me suis complu souvent.
+
+ * * * * *
+
+Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment
+les amours vraies commencent. Tout coup et, sans qu'on sache vraiment
+pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le pass y descend
+derrire un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des
+spectres charmants et l'cho de leurs voix envoles ne tinte plus que
+des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutt le
+souvenir lui-mme n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle
+inconnu balaye et fait pirouetter les nues comme des feuilles mortes.
+C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baises et dont les
+couleurs se confondent. Le cerveau gote une douceur secrte se sentir
+comme balanc dans ces fumes. C'est l'approche d'un de ces rares matins
+de l'me qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela
+quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'tre tout
+entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement
+d'une aurore! C'est ainsi que vous avez pass prs de moi, vous que
+je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant,
+j'tais pareil au voyageur que des brumes paisses ont surpris et qui
+ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumes. Dans cette
+demi-clart diffuse, vos yeux luisent tout coup, troublants et
+furtifs. Aprs eux la nuit me sembla plus profonde o s'abmaient toutes
+mes impressions. Je traversai des priodes d'angoisse et de doute, perdu
+dans ce nant o ma main mit si longtemps retrouver la vtre! L'aube
+fut lente natre, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pleur
+divine de sa face pareille la vtre, semblant porter, dans le flot
+noir de ses cheveux dnous, les ombres qu'elle venait de chasser et de
+vaincre, comme Diane portait son paule son butin tranant aprs son
+carquois!
+
+ * * * * *
+
+Nous fmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des
+temps dcris comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard
+enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le
+Bois n'tait pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et
+des rues. Les passants, qui ne se rvlaient nous qu'en nous frlant,
+nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en prouvai,
+par le pressement de mon bras, un contre-coup dlicieux. Vous n'aviez
+aucune bonne raison me donner quand mes lvres cherchaient tout coup
+les vtres, aucun tmoin possible voquer pour rprimer mes audaces.
+Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid
+pntrant vous fit mal, et ce silence deux semblait nous isoler encore
+davantage, mieux consacrer une communaut de penses qui n'a pas besoin
+de s'affirmer par des mots. Nous tions, pour moi, pareils ces fiancs
+juifs qu'un mme drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'tait un
+encens d'hymne dont nous tions comme baigns et rendus invisibles.
+Une musique immatrielle emplissait le vide de nos propres paroles, une
+musique d'pithalame qui chantait les grces infinies de votre personne
+et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait
+alors doucement le visage! C'tait l'me du printemps prochain qui
+venait dj me promettre sur votre bouche les ivresses venir dans le
+rveil sacr des choses! Et l'me du printemps ne mentait pas!...
+
+Hlas! pourquoi le brouillard n'voque-t-il pas seulement les dlices de
+mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand
+le doute me vint et que l'me de celle que j'aimais me fut soudain si
+obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et
+comme un dsespr! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites,
+seul en me disant que, peut-tre et grce leur trahison, elle passait
+tout prs de moi, doucement appuye au bras d'un autre ami.
+
+
+
+
+TAAUT
+
+
+Je m'tais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers mdiocre:
+
+ L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
+
+Ajoutons, pour la dfense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus
+d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'clectisme o
+les opinions ont, pour le plus grand nombre, la dure d'un vtement, et
+tout le monde sait comment les vtements sont confectionns avec les
+draps sophistiqus et les machines coudre contemporaine. Il n'y a
+plus que les acadmiciens qui se commandent des habits solides, les
+acadmiciens et les trpasss opulents, par l'excellente raison que,
+comme le dit un vieux et sage proverbe:
+
+ Quand on est mort, c'est pour longtemps.
+
+Le rve appesantit notre imagination et notre pense sur les derniers
+mots qui, pendant la veille, ont donn dans notre oreille et mme
+simplement dans notre cerveau. Ce vers a raison, me dis-je peine
+engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'aprs avoir
+t immuable dans mes gots, pendant une quarantaine d'annes, j'prouve
+un vague besoin d'essayer des gots des autres et de consacrer
+une priode de ma vie au moins gale, s'il plat Dieu, brler
+soigneusement tout ce que j'ai ador et adorer tout ce que je brlais
+consciencieusement. Je vais rechercher l'amiti des dames maigres pour
+connatre par quel charme mystrieux elles remplacent ce qui leur
+manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chastet des carmes qui
+s'adressent des mythes et des illusions fondantes sous l'audace due
+des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'tes pas encore mon fait,
+puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le d de Jenny l'ouvrire.
+Jenez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance
+du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui
+vous amusera passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce
+temps-l, fidle mon programme de palinodie complte, je lirai de la
+prose de Caro et des posies de Camille Doucet, pour apprendre comme
+la banalit des penses peut exalter l'me et la mdiocrit des rimes
+enchanter l'oue; ou bien je ferai ma socit ordinaire d'hommes
+politiques qui m'apparatront dsintresss, patriotes et pleins
+de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes
+opinions. A moins que je ne parie aux courses, ml la foule
+sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise,
+mais j'cris en franais comme je prononce), ou que je m'habille en
+sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de
+toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de
+trouver imbciles pour cette purile raison!
+
+ * * * * *
+
+Et, les formes du songe d'abord indcises se figeant, plus solides dans
+mon cerveau, comme ces nues lgres qui, aprs leur course vague dans
+le ciel, semblent prendre corps l'horizon, marches de marbre rose, sur
+lequel le soleil dclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans
+le domaine de l'action et, ayant mdit de la chasse plus que de tout
+autre exercice lgant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma
+mmoire me disait bien mille choses dsagrables, me rappelant que,
+la veille encore, je tenais un Nemrod endurci ce discours plein de
+prud'homie: Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par
+temprament, un acte belliqueux que m par un sentiment extraordinaire
+de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de
+l'me, je n'y trouve aucune cause d'inimiti contre les livres et
+contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vcu dans les bois et
+j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi,
+l'clat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rose. Je
+retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'tais presque fier
+de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprs de moi, en
+ayant l'air de m'admettre dans leur intimit. Un sentiment de fraternit
+s'levait en moi leur approche, et puisque les oreilles ont t
+donnes aux tres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, voir la
+longueur des leurs, qu'ils taient des quadrupdes doctes et savants,
+venus pour m'observer moi-mme et faire, aux sujets de mon espce,
+des mmoires leurs socits d'encouragement. Loin de songer
+les tourmenter, je m'efforais donc de leur paratre beau, noble,
+intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes.
+Car, s'il est flatteur d'tre lou par son semblable, combien l'est-il
+davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanit!
+J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire,
+comme un simple dput. Mon permis tait en rgle, mon fusil charg. A
+moi, Rustaud! A moi Mdor! Taaut! Taaut!
+
+ * * * * *
+
+Les impressions se mlent volontiers dans l'tat o j'tais le penseur
+endormi. J'avais lu dans la journe le trs curieux livre et trs
+instructif de mon ami Lonce Dtroyat: _La France dans l'Indo-Chine_,
+et le passage suivant sur la faon dont on chasse le cerf dans l'le de
+Battambang m'tait rest dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot:
+_Cette chasse est pratique par des chevaux d'une race particulire,
+demi sauvages et dresss cet effet. Mont par son cavalier, ds que le
+cheval aperoit le cerf, il se prcipite sa poursuite avec une vitesse
+vertigineuse qui lui permet mme de le dpasser. Ds qu'il l'a atteint,
+il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achve coups de sabots.
+Comme rcompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi
+triomphant au village...._ J'en avais dj assez de leurs chiens; Mdor
+et Rustaud taient deux btes assourdissantes. Et, sans tirer un seul
+coup de mon fusil que je pendis un arbre, je fis venir, avec la
+rapidit dont nos voeux disposent dans le rve, un de ces petits chevaux
+de l'le de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et
+digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais dj enfourch ce
+diabolique coursier la crinire noire comme vos magnifiques cheveux,
+ma chre, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir
+ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que,
+ne connaissant pas le chemin de l'le de Battambang et tant, comme
+vous le savez, un peu casanier de nature, j'tais rest dans le bois de
+Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes
+promenades.
+
+C'tait un samedi soir, aprs le dpart des cavaliers et des pitons,
+dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration
+de la grande Ville, sous une belle clart de lune qui tendait, par
+les alles, de grandes nappes d'or ple comme pour inviter les esprits
+nocturnes leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin
+d'toile dans la coupe rapidement forme des vobulis. Je m'abandonnais,
+je l'avoue, mille penses trs lointaines de la chasse commence. Je
+vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des
+premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches
+peine dtendues par un frisson de brise. Tout coup, mon petit cheval
+dressa furieusement les oreilles; sa crinire se hrissa, si haute
+qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta la poursuite
+d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traner aprs elle l'image
+allonge et double des appendices jumeaux dont son front tait par.
+C'tait un cerf! un cerf magnifique chapp sans doute du Jardin
+d'acclimatation! Ma monture tait comme ivre de carnage entrevu!
+J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanqut par terre. Elle allait
+atteindre sa victime et levait dj sur elle la menace mortelle de ses
+sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et
+la force de matriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien.
+Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents dj tendues
+sur l'chin du fuyard, je le clouai sur place. Il tait temps! Ce
+n'tait pas un cerf que nous avions forc, mais un homme, un monsieur
+trs bien, un mari du jour que nous avions rencontr dans l'aprs-midi,
+sa jeune femme toute blanche au bras, et en tte d'un cortge d'amis.
+Toujours en habit noir, il s'tait jet genoux:
+
+--Eh quoi, monsieur, dj? ne pus-je m'empcher de lui dire avec
+compassion, pour excuser l'erreur dont il avait t l'objet de la part
+de mon cheval et de la mienne.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'motion avait t trop forte et je me rveillai. Je rsolus
+immdiatement, pour ne plus m'exposer de tels prils, de reprendre mes
+gots antrieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chre
+me, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements
+intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce
+de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant
+pourtant que le ntre!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AMOROSA
+
+
+Un tapis de neige, mais si lger que partout le gazon le perait de
+mille flches d'meraude et que le sable des alles, apparaissant au
+travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une
+poussire de neige courant le long des branches noires et saupoudrant
+les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannes.
+Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs
+rugueux ses lumires dcomposes qui les faisaient apparatre bleus
+l'envers de sa course. Des lointains presque violets, trs estomps de
+gris clair et rays imperceptiblement par l'enchevtrement des futaies.
+Sur tout cela, la srnit silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce
+coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y
+descendait avec celui des moineaux et des msanges s'abattant sur les
+mousses avec de petits cris o pleurait la dsesprance du printemps.
+Quelques jacinthes a et l crevaient cependant la terre noire, et des
+bourgeons trop tt venus perlaient aux branches. Un peu de patience,
+msanges et moineaux! Un peu de courage, coeur impatient de renatre!
+
+Aprs une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au
+visage, je m'tais assis sur un banc, dans un coin largement illumin,
+ce qui lui donnait une impression de tideur relative. Mes yeux,
+fatigus de l'horizon scintillant o semblaient passer des vapeurs de
+givre, s'taient abaisss vers le sol, mille clarts roses me passaient
+sous les paupires et de minuscules toiles d'or travers les cils.
+Mon regard flottait, avec ma pense, dans un vague trs doux, quand il
+s'arrta soudain sur une place d'une blancheur immacule que traversait
+un dessin bizarre trac par la course d'un oiseau. Les petites pattes
+avaient sem comme un trfle noir qui courait suivant une ligne
+capricieuse. On et dit des hiroglyphes et je me pris, le plus
+srieusement du monde, vouloir dchiffrer cette mystrieuse criture,
+ chercher un sens ces caractres si nets, et se succdant suivant un
+rythme inconnu. On a toujours sa bonne volont pour complice du hasard
+dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom,
+comme si mon coeur tait soudain tomb sur cette neige.
+
+L'oiseau tout seul tait remont dans la nue, sans y emporter mon me.
+
+ * * * * *
+
+Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce mme bois, d'un hiver o la
+neige aussi tait partout, comme si un fleuve de lait se ft soudain
+ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme
+les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos ttes et souvent
+semblent-ils, l'horizon, prolonger les chanes de nos collines
+terrestres dans la clart rouge et moutonnante des couchants. Oui
+c'tait par un hiver tout pareil et dans un pareil dcor que j'avais
+aim pour la dernire fois peut-tre. Une longue rverie deux, telle
+avait t l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient
+t tout le langage, et la douceur m'en tait reste comme celle d'un
+parfum bien pntrant qu'on a respir sans avoir cueilli la fleur qui
+le donne. Qui nous avait pousss l'un vers l'autre? Un hasard. Sans
+coquetterie, elle avait pos sa main sur mon bras et nous tions parti
+pour je ne sais quel voyage la fois tendre et sans but, ne voulant
+savoir o nous allions, pourvu que ce ft ensemble. Et tous les chemins
+nous taient aimables pour marcher ainsi cte cte, mme ceux que
+la gele avait fait durs, mme ceux que la neige rendait froids et
+glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une treinte o
+se fondait mon coeur; souvent sa jolie tte brune dut se coller mon
+paule pour fuir les fouailles des bourrasques. Je respirais alors de
+si prs son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais
+mes lvres n'avaient os se pencher jusqu' son front, mais elles
+s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frmissement de sa plume
+et dans le chatouillement de sa voilette. Nous tions l'idylle gare,
+je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus
+troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion
+virile, de plaisir pre et partag sont tombes pour moi dans le
+gouffre de l'oubli, tandis que tout est rest dans ma mmoire de cet
+enfantillage cruel et dlicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs
+d'un lac, la splendeur pourpre des pierreries, tandis qu'une simple
+feuille tombe d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la
+berce.
+
+O dernire feuille tombe de l'arbre automnal que je suis!
+
+ * * * * *
+
+Tout en elle tait exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un
+dessin superbe taient un de mes platoniques ravissements. Une fois que
+nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa en graver
+l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout
+son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un
+creux. Elle eut grand'peine m'empcher de me mettre genoux pour
+baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empcher
+de revenir le lendemain seul, cette place, et d'y demeurer longtemps
+en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un
+pidestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple
+tout parfum encore de sa prsence et de l'encens de mes adorations.
+Je la revoyais debout dans l'paisseur moite de ses fourrures d'o
+son noble profil mergeait comme sculpt dans un ivoire vivant, et le
+rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'amthiste m'enveloppait,
+un noyau d'extase attirait soi tout mon sang comme le rayonnement du
+soleil boit la matinale rose. Ce m'tait une terreur qu'un autre
+pas vint profaner celui-l, qu'une neige nouvelle vint estomper puis
+anantir ce contour, qu'une journe de chaleur emportt cette image dans
+les coules indiffrentes du dgel. Mais le lieu tait solitaire et nul
+n'y passa de longtemps aprs nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches
+dans ses profondeurs ardoises et le temps demeura froid durant
+plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon
+plerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dvotieuses vers cette
+relique trange, n'osant confier celle mme que mon culte patient
+adorait ainsi, cet enfantillage de ma pense toute remplie d'elle! Qui
+dira ce qui s'en va de notre me dans ces aspirations muettes vers
+l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas mme les dlices
+furieuses de la chair rassasie?
+
+Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculpte.
+Mais sa chaleur ne vint pas jusqu' mon coeur o l'empreinte est
+demeure, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi s'effaceront demain, aprs demain peut-tre, les traces qu'avait
+laisses hier, sur la neige, l'endroit que je regardais sans penser,
+la course capricieuse de la msange ou du moineau. L'oiseau s'est
+envol; Dieu sait o! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice
+vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va,
+aussi prs du ciel qu'il lui plat! Telle s'envole aussi ma pense vers
+celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais
+aim aucune autre, et qui m'apprit que le pote eut raison, qui dit:
+
+ Ce sont les plus petites choses
+ Qui tmoignent le plus d'amour.
+
+En attendant les grandes, comtesse, cependant!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MENSONGES
+
+
+Un feu mourant dans la chemine longtemps flambante, un soleil admirable
+au dehors tendant, l'angle de ma table, une nappe oblique dore; un
+rideau d'azur derrire ma vitre et autour de moi une temprature de
+serre, tide dans un air sans frissons; je gotais le repos dominical,
+allong sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les
+doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon
+ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptis moi-mme: _le Pays des
+Rves_. Ce pote exquis connu de tous les dlicats, vient de se marier
+et m'a cru devoir envoyer une faon de testament lyrique, ses dernires
+rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aim le mariage, mais j'en
+demanderais l'abolition immdiate s'il tait vraiment mortel aux potes.
+Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais
+de fort grands--vous aussi, qui avez dn avec moi la table de
+Banville--lesquels lui ont survcu. C'est ce que je vous souhaite de
+toute mon me!
+
+Je lisais, ou mieux je chantais en moi-mme,--car la musique du vers
+veille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de
+sainte Ccile, si bien nomme par Mallarm: Musicienne du silence,
+y couraient sur un clavier mystrieux--les belles strophes, bien
+empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum trs
+subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrmement dlicate et
+pntrante, comme le vol d'une me de fleur. Et comme rien n'invite
+mieux la lente rverie que le bercement des rythmes et les cadences
+ailes qui emportent la pense vers les mondes inconnus, vous me
+pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu peu de votre
+livre, se perdit dans des horizons vaguement baignes de lumire: votre
+musique ne fut plus dans ma tte qu'une srie d'chos comme ceux que
+rpercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac
+nocturne. Cette senteur de lilas m'avait gris certainement.
+
+ * * * * *
+
+Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pntr et que je
+savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette
+blouissante clart qui descendait des vitres et cet clat limpide du
+ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce
+souffle embaum dont je me sentais poursuivi ... le printemps tait venu
+tout coup certainement, et c'tait la fte immortelle des choses dans
+la batitude inquite des tres et l'panouissement des renouveaux.
+Qui donc avait dit que cet hiver obstin ne finirait jamais! Les voil
+rduites nant, les prophties des astrologues qui nous montraient
+Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evoh!
+le printemps s'est souvenu! C'est dans les alles des jardins que
+resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois
+dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux dlivrs, une
+floraison perdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la
+brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont dj plus. Ce sont
+les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au
+vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se
+poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des
+nids arrte et l le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas
+seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothose et
+couru vers sa splendeur comme un astre vers le znith. L'immense joie
+de tout ce qui est salue l'hte glorieux qui passe le front couronn de
+soleil.
+
+ * * * * *
+
+Et c'est comme une tristesse horrible qui m'treint, seul, dans le
+torrent des universelles gaiets, un _De Profundis_ qui monte de mon
+coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'tes pas prs de moi, ma
+chre me, dans ce rveil triomphant des mes appareilles se mlant
+dans l'air charg de baisers. Je vous cherche auprs de moi, sans vous y
+trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous
+avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles
+promenades, le long des taillis obscurs o le rossignol court terre,
+au bord des eaux calmes o descendrait votre noble image tremblante dans
+un frisson d'argent, sur les routes lointaines o l'on marche entre les
+gents constells comme au milieu des dbris d'un ciel croul. Et
+votre bras devait se poser encore sur le mien, l'heure des douces
+lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tte brune, aux cheveux
+dnous par le vent, s'inclinerait sur mon paule, tendant votre front
+vers ma bouche comme un lis battu que relveront les roses. Vous
+m'aviez jur que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses
+sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus lgres et vos
+pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de
+votre tre dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs panouies.
+Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce
+printemps serait plus doux encore que le dernier o mon dsir osait
+vous effleurer peine, mais o je gotais dj mille joies intimes et
+profondes entendre le son de votre voix, boire votre haleine,
+contempler, craintif, votre impeccable beaut.... Et vous n'tes pas
+l! quel cimetire de bonheurs et de rves, je foule dans les sentiers
+fleuris!
+
+ * * * * *
+
+L'impression m'avait t si cruelle que je me levai brusquement pour
+tre mieux sr de m'en rveiller. Je quittai brusquement le livre, le
+divan et la chambre tide; je descendis dans le parterre qui s'tend au
+bas de ma croise et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au
+visage. Le mirage du printemps s'vanouit en mme temps. Oui, le ciel
+tait clair et bleu, comme il m'avait apparu travers la croise et le
+soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle
+de chaleur n'en descendait jusqu' la terre. Celle-ci tait encore dure
+et gele, crpitante sous le pied et raye et l d'aiguilles de glace
+ou bien portant, l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une
+peau d'hermine mange aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres!
+Les lilas! un enchevtrement de ramures noires avec, et l, un
+bourgeon rabougri, rfrn, pareil au bout d'une flche mousse. Les
+sves, inutilement appeles, taient venues mourir fleur d'corce,
+impuissantes percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais
+rv, bien rv! J'avais dit trop vite adieu mon beau songe. Vous
+n'avez pas t parjure, ma chre me, le temps n'tait pas encore venu.
+Voil tout!
+
+Et tout joyeux de l'horreur encore rpandue partout, l'hiver refusant
+d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pice l'atmosphre moite o
+m'attendait le volume interrompu, o la cigarette teinte ajoutait sa
+mlancolie au dsordre de ma table de travail.
+
+ * * * * *
+
+Dcidment j'tais hant. La mme odeur de lilas me courait aux narines.
+J'avais repris le _Pays des Rves_ la page ouverte et, ayant relu
+les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route,
+s'entrane au rythme par une srie de mouvements jumeaux, je tournai
+celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui tait sans doute
+rest coll au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqu
+de l'illusion qui m'tait subitement venue et menaait de me reprendre.
+C'tait une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe
+seulement qui avait t aplatie entre deux feuilles du volume, un bout
+de fleur dessche, mais qui avait gard toute son me odorante, une de
+ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que
+les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien prcieux, une
+histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin
+dfendu, cette petite branche, et je l'avais conserve en mmoire de
+votre aimable pch, si charmante je vous avais vue, craintive dans le
+larcin et tendant vos chres mains blanches vers la branche trop haute
+que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement
+que vous me l'aviez donne, la petite grappe qui, tout le jour, avait
+pendu votre corsage, berce par votre souffle, renouvelant au vtre
+son parfum. Et je l'avais enferm, dans un de mes livres aims, l o
+j'tais sr de la retrouver, dans un beau cercueil clou de rimes d'or.
+
+O lilas, chers lilas, que j'ai respir avant la floraison du lilas,
+fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'esprance!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ENTRE TERRE ET CIEL
+
+
+I
+
+
+J'avais fait un rve vraiment dlicieux: j'tais redevenu l'enfant rose
+avec de longs cheveux boucls dont ma famille a religieusement gard le
+portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez
+que ce n'est pas d'hier!--J'avais rcit mon catchisme avec une
+conviction particulire et, pour me rcompenser de ma condescendance
+accepter les mystres de la foi, on m'avait men chez le ptissier,
+au bout du pont o j'ai pch mes premiers goujons en faisant l'cole
+buissonnire. Un admirable spectacle tait devant mes yeux: de hautes
+meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de
+beaux filets de sucre blanc soutachaient des crmes solides aux couleurs
+nationales du caf et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux
+comme une cathdrale, lchait avec mille langues de caramel, pareilles
+aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais
+gobichonnades plus varies n'avaient sollicit l'humeur friande d'un
+innocent.
+
+Rveill, j'ouvris ma fentre, et,-- part que j'avais une
+trente-cinquaine d'annes de plus qu'en ce temps-l,--il ne me semblait
+pas que je fusse sorti de mon rve. La nature n'tait qu'une immense
+boutique de confiseur. Sous la neige menue tombe la nuit, les arbres
+avaient l'air saupoudrs de sucre rp. Les petits ruisseaux gels
+avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait
+fait des buissons autant de saint-honors et un commencement de dgel
+faisait les ardoises des toits pareils des babas pleurant leurs larmes
+de rhum.
+
+Mais tout cela n'tait pas aimable comme la boutique du bout du pont
+o il faisait une si bonne chaleur, imprgne d'odeurs succulentes! Un
+froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez
+des rubis, et, pensant l'auteur de ce dplorable hiver, je ne pus
+m'empcher d'appliquer au crateur de toutes choses cette pithte
+qui tait, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mpris: Sale
+ptissier!
+
+Et je pensais aussi ce mot mlancolique d'Aubryet sur son lit de
+douleur, disant un ami:
+
+--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la valle de Josaphat,
+tu verras, quand on nommera l'auteur de la pice, comme je sifflerai!
+
+
+II
+
+
+Voil quelques instants dj qu'une musique mystrieuse me chante aux
+oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-tre que la
+chanson d'un rve dans mon esprit. J'coute au-dedans de moi. C'est
+comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est
+pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que
+roule l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crpitement vague de
+friture dans l'air o passe la gat d'une fte foraine? Non! non! je
+me prte de plus prs encore une oreille attentive. C'est dcidment un
+gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mlancolique comme celui des
+passereaux se groupant, en hiver, sur les branches.
+
+Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de l-bas qui voudraient
+revenir et que leurs sentinelles avances, leurs claireurs aux noires
+ailes, retiennent derrire la barrire que ne franchit plus le soleil,
+dont la tide caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se
+rappelant les nids laisss aux toits de Paris, ont la nostalgie de
+ce ciel de France o s'obstinent les bourrasques, o les frimas
+s'accumulent au mpris des avertissements du calendrier. Et elles nous
+saluent de loin, ces chres exiles qui se demandent si le printemps
+nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette anne,
+d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles ptales ne
+frmissent pas aux souffles du matin!
+
+
+III
+
+
+J'avais absolument besoin de m'en prendre quelqu'un ou quelque chose
+du fcheux tat de l'atmosphre o je grelottais. J'prouvais un dsir
+immodr de vilipender mme un innocent, une de ces soifs ridicules de
+revanche qui font que lorsqu'une femme a t malheureuse avec un amant,
+elle le fait payer celui qui vient aprs. Je pensai mchamment que le
+marronnier du vingt mars devait faire une drle de tte cette anne,
+et je fis le voyage des Champs-Elyses, uniquement pour aller faire la
+nique ce vieillard.
+
+Son air piteux dpassait encore tout ce que j'avais prvu.
+
+Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien!
+vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds?
+
+Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement
+la tte comme pour me dire: Non. Et comme il avait t bon raillard dans
+son temps, j'entendis, en mme temps, un craquement singulier dans son
+corce.
+
+--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez
+pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste
+l'occasion.
+
+Un zphyr tide tait-il pass dans les branches de mon silencieux
+interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les
+yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir t aussi loin
+et pour lui tmoigner de mon respect pour son ge, en abordant un plus
+srieux sujet:
+
+--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans
+le recueillement mystrieux des choses, as pntr l'me csarienne,
+crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les
+Napolons?
+
+Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis
+un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit
+violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. pouvant, je
+me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reus une accolade d'un
+genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce
+fut inutile. Car, jusqu' la place de la Concorde o je dboulai comme
+un fiacre emball, le marronnier me poursuivit, suivant une image
+hroque du pote Gustave Mathieu, grands coups de racine dans le
+derrire.
+
+
+IV
+
+
+Il neigeait aussi Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa
+petite maison rouge aux dentelures de bois, tait comme pose sur un
+tapis pais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von
+Bourik possde une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent
+de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fianc de Gudule,--
+ainsi se nomme cette opulente crature,--se consola de ne l'avoir pas
+pouse en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris
+sa place l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupons, mais il
+manque absolument de preuves. Il se sent intrieurement dshonor sans
+pouvoir articuler aucun fait.
+
+L'ancien fianc qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie,
+sa longue pipe la bouche, une heure de la nuit fort avance,
+l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bire. Il se souvient tout
+coup qu'il a oubli de dire Gudule l'heure laquelle il la verrait
+le lendemain, pendant une absence de son fcheux mari. Pour rparer cet
+oubli condamnable, il s'en vient rder autour de la petite maison rouge
+aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondment.
+Et puis sous quel prtexte en rveiller les htes--crire alors!--Bon!
+Fritz s'aperoit encore qu'il a laiss son crayon et ses tablettes sur
+la table de la brasserie qui est certainement ferme maintenant. C'et
+t si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres o
+le gnie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouv le lendemain
+matin.
+
+Un trait de lumire jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un
+rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement
+de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des ides chez
+un homme jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes
+mousseuses et il ne les pouvait dcidment plus contenir. Or, voyez
+comme l'inspiration nous peut venir de n'importe o! Fritz pense que
+ses expansions naturelles et tides feront des trous dans la neige et,
+convenablement diriges, pourront mme y tracer des caractres. Avec
+cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du
+nouveau porte-plume--il parvient donc tracer trs distinctement,
+devant la porte de Hans, ces mots destins sa femme: _A midi demain._
+Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchant de son
+imagination.
+
+Le malheur fut que c'est Hans, qui, tant sorti, le premier, lut avant
+personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent
+quelquefois de la faon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit
+Gudule:
+
+--Un homme vous a donn rendez-vous en crivant sur la neige, et cet
+homme est Fritz, votre ancien fianc.
+
+--Est-il possible, s'cria Gudule, et quelle ide!
+
+--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai
+reconnu son criture!
+
+
+V
+
+
+C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'tais
+sorti, ma chre me, je vous le jure. Mais les volets taient clos et
+close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait mme crit
+dessus: Ferm pour cause de dcs. De dcs? pourvu que ce ne soit que
+le sien! C'tait un petit vieillard dsagrable et qui surfaisait sa
+marchandise. Dieu ait son me! Mais pourvu que le dcs dont il s'agit
+ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant Mai qu'une
+porte embarrasse de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de
+pauvre, sans fleurs panouissant leurs gerbes mme sur son cercueil! Et
+les promenades projetes le long des eaux claires o, nouvel Ulysse,
+j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle
+des Odysses! Et les licites promesses sous les aubpines! Tout cela
+sera-t-il donc enterr avec ce mot exquis, dont l'me sera partie, sans
+doute dans le parfum de la premire violette?
+
+Je ne veux pas penser, ma chre, cet croulement de tous les bonheurs
+mdits au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux
+pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde,
+cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessin, en
+blanc, des fleurs tout fait curieuses suivant le caprice des feuilles.
+Un rayon de soleil n'aurait qu' venir et les fondre! L'image d'un
+imprissable amour ne saurait tre un si prissable prsent!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+JACINTHES
+
+
+Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur
+coeur dchiquet, leur coeur de marbre vivant, tendre et vein comme une
+chair dlicate.
+
+Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?
+
+Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'corce durcie de
+la terre tend son oppression jusqu' nos penses qu'il treint, jusqu'
+notre me qu'il referme sur ses dsirs. En vain le Temps nous a-t-il
+ptris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore la grande loi qui
+fait tristes ou gais les tres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre
+et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi,
+il sera temps que l'humanit finisse et tombe, comme un fruit pourri,
+dans le nant, comme un fruit o s'est tarie la dernire goutte des
+sves universelles.
+
+En attendant, rsignons-nous tre comme les btes et comme les plantes
+qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, perdues
+des lumires et des chaleurs venir. C'est encore le meilleur de notre
+lot et ce qui nous reste de divin.
+
+Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons
+encore aux bien-aimes que des lilas de serre, chlorotiques et mourants,
+sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent
+leurs ptales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle
+plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux,
+de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes prsents elles
+accueillent les fantmes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi,
+l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande piti qui
+s'change entre ces exiles de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs
+lvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tideurs
+obstines du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche
+volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fracheurs
+humides et parfumes qu'ont gardes leur corolle.
+
+ * * * * *
+
+Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les
+matins ensoleills emplissent d'une vapeur dore, d'une poussire de
+clart rose roule par les brises l'horizon? Il advint plus d'une fois
+quand, dj lasse de notre course aurorale, vous vous tiez assise sur
+un banc, que je me pris contempler votre tte brune se dtachant sur
+ce fond d'apothose, comme les figures des vierges sur le fond des
+vitraux et des missels. Vous tiez toute nimbe comme une sainte, vous
+qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme
+tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thrse, l'amante,
+attarde d'un Dieu. Oui, ma chre, cette aurole vous seyait ravir et
+tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous
+tiez l comme une desse d'un temple plein d'encens vagues et de
+musiques mystrieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre
+Beaut sacre, l'orgueil de votre chevelure o les souffles mettaient
+de longs frissons d'azur sombre, l'clat de votre front radieux de ces
+triomphes intimes, la cruaut charmante de vos yeux et les ddains
+exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adore.
+J'imagine que ma pense s'imposait la vtre et que vous vous preniez
+volontiers au srieux, sans en rien dire, dans le rle d'idole qui vous
+va si bien. Car vous aviez le bon got de ne pas interrompre mes extases
+dlicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'me
+de mes adorations mles l'adoration des choses. Celle des fleurs vous
+flattait un peu plus que la mienne. Voil tout.
+
+Et, comme vous tes une personne bien dcide n'tre ingrate qu'avec
+moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des
+tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire
+du mal. Ce que les femmes ont de piti pour les roses des haies! Au
+fait, toute la piti qu'elles n'ont pas pour nous!
+
+ * * * * *
+
+Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs ternels.
+
+Aprs m'avoir dit de bien justes et bien loquentes choses, d'une voix
+o tintait l'cho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquit profonde
+qu'il y avait dparer ces pauvres glantines de leurs branches
+maternelles, trancher mchamment leur belle tige verte, les arracher
+ la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous
+reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains;
+ moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup
+d'pines. Vous preniez mme un grand plaisir me voir piquer les
+doigts, excellente crature que vous tes! Et moi, je vous avoue que ce
+martyre me donnait beaucoup de petites joies amres. Lequel est le plus
+fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le
+bonheur que nous avons tre torturs par elles? Le mtier de victimes
+a toujours eu du bon, mme dans l'antiquit, o l'on ne manquait jamais
+de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs
+avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.
+
+Je vous rends cette justice, mon amie, de n'tre jamais alle avec vous
+jusqu' cet excs de familiarit. Il est vrai que vous n'avez jamais non
+plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de
+mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez mme un mauvais regard
+quand je les reniflais de trop prs, comme si mon nez allait boire tout
+leur parfum.
+
+Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas t jaloux de toutes
+les prfrences pour de simples vgtaux champtres trs incapables
+cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrment rim que
+les miens. J'ai t mme jusqu' clbrer ces plantes, en vers de huit
+pieds, pour vous tre agrable.
+
+Ah! que vous tiez jolie, revenant du bois sous le grand frmissement
+des feuillages, fuyant la caresse dj brlante du soleil, une gerbe
+fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur
+de votre butin o se mlait le parfum vivant de votre haleine!
+
+ * * * * *
+
+Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux
+campagnards promnent devant eux dans les rues, toute la flore de cette
+triste saison, les renoncules rouges pareilles de larges taches de
+sang, les anmones toiles qui semblent de petits astres en train
+de s'teindre, les mimosas mditerranens qu'on prendrait pour des
+constellations que le vent a jetes terre; en vain, vous disposez
+artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant,
+patiente, que les tideurs de votre chambre le fasse panouir; il est
+temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable
+panouissement des armes et des couleurs.
+
+Nous reprendrons le chemin des grandes alles que bordent les mousses
+mailles de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces
+promenades perdues o je retrouverai ma route la clart d'un regard
+ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacre quelque place que
+je reconnatrai toujours. Ce sera pour mon me comme une fte Dieu, o
+j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que
+les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de
+votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fte Dieu
+toute ensoleille et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets
+ la tte rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de
+choeur avec une petite musique effarouche.
+
+Oh! vienne! vienne le printemps!
+
+En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes
+ouvrent, seules, leur coeur dchiquet, leur coeur de marbre vivant,
+tendre et vein comme une chair dlicate.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PREMIER SOLEIL
+
+
+Un matin indcis avec des vapeurs lgres, des brises d'argent qu'aucun
+souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une
+aurore sans flamme et lentement monte d'un horizon sans pourpre.
+L'homme demeure indiffrent ce spectacle sans incidents; mais,
+possdant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme
+vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent
+travers les arbres dpouills et piaillent le rveil encore obscur des
+heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette
+marche scande par les oscillations du cou que rythme la musique
+intrieure du dsir.
+
+Cependant midi s'avance derrire une avant-garde de lumire. Le ciel
+s'est clairci et son azur aux pleurs lointaines est comme celui d'un
+grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du
+soleil. Une tideur oublie emplit l'atmosphre. L'illusion du printemps
+ venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les tres
+salue ce retour des journes tincelantes dans la gloire des renouveaux.
+Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les mes
+s'ouvrent des brises mystrieuses o flottent, pour ce rve, de vagues
+parfums. On dirait que l'astre d'o descend la vie s'attarde sur le
+chemin longtemps dlaiss et s'assied, comme un voyageur las de sa
+course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fte,
+et ce Dieu bien-faisant qu'ont ador tous les peuples sages se complat
+dans son temple rouvert et dans cette fume bleue d'encens. Le soir
+vient enfin, mais un soir tout diffrent de celui de veille, un soir
+tout imprgn de la chaleur de cette premire journe, un soir dont les
+toiles scintillent, non plus comme des flches de givre piques dans
+le firmament, mais comme de petites roses de feu s'panouissant dans un
+grand jardin d'ombre.
+
+ * * * * *
+
+ Mignonne, voici le printemps,
+ --Aimons-nous bien au temps des roses.--
+ L'azur, dans les cieux clatants.
+ Rouvre ses portes longtemps closes,
+ D'o la lumire, en flots vainqueurs,
+ Descend jusqu'au fond de nos coeurs.
+ --Aimer! chanter!--les douces choses!
+
+ Les taillis sont pleins de chansons;
+ --Aimons-nous bien au temps des roses;--
+ Et l'ombre met de doux frissons
+ Au coeur tremblant des fleurs closes.
+ Sur nos fronts l'aile du matin
+ Fait passer un souffle incertain.
+ --Aimer! rver!--les douces choses!
+
+ Nos rves sont vite lasss.
+ --Aimons-nous bien au temps des roses.--
+ Les beaux jours sont vite passs;
+ Le coeur a ses mtamorphoses,
+ Mois le temps n'y saurait ternir
+ La floraison du souvenir.
+ --Aimer! souffrir!--les douces choses!
+
+ * * * * *
+
+O rveil d'un printemps que consacrent deux annes de souvenirs! Un
+soleil se lve aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle,
+le grand bois tant de fois parcouru dans les lumires, dans l'odeur
+rajeunissante des sves, dans les joies fraternelles de tout ce qui
+aime. Tu remettras bientt tes toilettes claires o se moule, dans une
+intimit plus tentante, la grce de ton corps, qu'on dirait illumine,
+comme des lampes d'albtre, par la clart intrieure que tes formes
+portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beaut.
+Reprenons les chemins o les premiers baisers ont fleuri sur nos lvres,
+les baisers furtifs et dlicieux o s'exhale l'espoir tremblant des
+tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette
+souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passmes
+ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement
+panouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps
+ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.
+
+Viens par les alles dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables
+lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des
+branches, leurs petites ttes d'meraude. Ce sont nos espoirs vivants.
+Tes yeux cherchent dj des fleurs dans l'tendue et ma main se tend
+pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la premire rose ton
+corsage!
+
+Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du
+soleil dans le grand bois pour voquer cette floraison menteuse dans mon
+cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin
+d'hiver o toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'puist sous ta
+main et que ma dernire pense vnt remplacer ton corsage la rose que
+je t'ai promise et qui n'est mme pas encore en bouton.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+
+L'HYMNE DES BRUNES
+
+
+I.--CONTES DE PRINTEMPS
+
+La premire du printemps
+
+Mimosas
+
+Le buis
+
+Prose de Pques
+
+Au salon
+
+Tulipes
+
+Pome de mai
+
+Choses vcues
+
+
+II.--CONTES D'T
+
+Fte des Fleurs
+
+En messidor
+
+Bateaux rouges
+
+Au pays des rves
+
+Nuits blanches
+
+Paraphrase
+
+Matutina
+
+
+III.--CONTES D'AUTOMNE
+
+Dans les jardins
+
+Super flumina
+
+Derniers violettes
+
+L'ge d'or
+
+Choses d'amour
+
+
+IV.--CONTES D'HIVER
+
+Premire neige.
+
+Carnaval amoureux
+
+Brouillards
+
+Taaut
+
+Amorosa
+
+Mensonges
+
+Entre terre et ciel
+
+Jacinthes
+
+Premier soleil
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes la brune, by Armand Silvestre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES LA BRUNE ***
+
+***** This file should be named 12331-8.txt or 12331-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/2/3/3/12331/
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+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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Binary files differ
diff --git a/old/12331.txt b/old/12331.txt
new file mode 100644
index 0000000..0f00e00
--- /dev/null
+++ b/old/12331.txt
@@ -0,0 +1,4774 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes a la brune, by Armand Silvestre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes a la brune
+
+Author: Armand Silvestre
+
+Release Date: May 12, 2004 [EBook #12331]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A LA BRUNE ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliotheque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+ARMAND SILVESTRE
+
+
+
+
+CONTES
+
+A
+
+LA BRUNE
+
+
+_Illustrations de Kauffmann_
+
+
+
+
+A.C.L.
+
+_Je dedie ces contes a la tres belle qui les a inspires. Je les
+publie pour les lecteurs fideles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y
+retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce
+qui y est profond et sincere.
+
+La melancolie et la gaite s'y sont melees d'elles-memes, puisque ce sont
+des contes d'amour et que l'amour est, a la fois, le supreme tristesse
+et la supreme joie._
+
+ARMAND SILVESTRE.
+
+Juillet 1888.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L'HYMNE DES BRUNES
+
+_A Catulle Mendes._
+
+
+Vous doutiez-vous, mon cher Mendes, que vous souleveriez l'ire des
+brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voila confondu dans
+un meme anatheme avec Maizeroy, egalement convaincu de n'aimer que les
+toisons dorees baisant l'ivoire des epaules. Or voici que les porteuses
+de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoreen, ont eleve
+vers moi leur plainte et m'adjurent d'etre leur champion contre vous.
+Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer
+m'arrive de par dela la Mediterranee, comme un alcyon dont l'aile s'est
+trempee au flot sale. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datee
+de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous
+y trouveriez certainement le sort d'Orphee qui n'eut d'autre tort
+peut-etre que de trop pleurer devant la beaute farouche des Menades, les
+charmes dolents et baignes de melancolie d'Eurydice.
+
+Par quoi ai-je merite d'etre ainsi choisi pour defendre la splendeur
+sombre des crinieres faites de nuit et pour repeter aux echos le doux
+vers Virgilien:
+
+ Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.
+
+ou est chantee la saveur de la noire airelle? Sans doute par la
+sincerite d'un passe amoureux qui demeura, en effet, presque constamment
+fidele a la beaute brune, malgre quelques excursions dans les champs de
+bles tout noyes de soleil vivant. Je ne blasphemerai pas cependant vos
+charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et a
+qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel ou
+presque tout me fut torture. La verite est que mes vraies douleurs et
+mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en
+elle le secret horrible de mes desespoirs et de mes joies, dont le pied
+triomphant m'ecrasa le coeur, est coiffee d'un casque d'ombre; et cela
+est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en celebrant ses
+splendeurs cruelles.
+
+ * * * * *
+
+ Plus souples, plus legeres que les fils dont la nuit
+ Tisse le voile obscur ou son front se recele,
+ Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
+ Vers qui mon seul espoir desespere s'enfuit;
+
+ Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
+ Leur magnifique eclat sous ma levre etincelle,
+ Comme, dans le ciel noir ou l'ombre s'amoncelle,
+ Des etoiles le choeur soudain s'allume et luit.
+
+ Comme dans un linceul vivant et que souleve
+ Chacun des battements ou se rythme mon reve,
+ Dans leur reseau divin j'ai mon coeur enferme.
+
+ Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
+ Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
+ Le doux et cher fardeau de leur flot parfume.
+
+ * * * * *
+
+O vous qui portez le signe redoutable des defaites innombrables de mon
+coeur, Sulamites aux tempes nimbees d'ebene, je dirai, puisque cela vous
+amuse, l'ineffable torture ou me mit la contemplation de vos graces
+triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un
+Pactole de lait ou palpitent, ca et la, des parcelles de soleil; tandis
+que tout est gaiete dans le printemps rose de leurs joues, l'eclat
+de votre peau, a vous, est comme tisse de rayons de lune, de rayons
+d'argent pale ou frissonnent les mysteres sacres de la nuit, et votre
+paleur mate, votre paleur divine semble avoir besoin de notre sang
+pour y boire les chaleurs inquietes de la vie. C'est lui qu'aspire
+silencieusement le baiser de vos levres froides, tragiques amantes dont
+le sourire meme cache d'invisibles morsures. Sur les epaules doucement
+veloutees de vos rivales semble toujours flotter une lumiere d'aurore;
+ce sont les clartes stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre
+poitrine ou la transparence des chairs fait courir le reseau bleu des
+veines, le reseau d'azur pale qui se perd dans le marbre. Tandis que
+la beaute des blondes est comme un eternel appel au plaisir, votre
+attirance, a vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour
+beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guere pour
+vous moins de haine que d'amour, o vous qui m'avez traine dans les
+gehennes, femmes au front lilial encadre de flottantes tenebres!
+
+ * * * * *
+
+Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:
+
+ Comme le vol d'une hirondelle,
+ Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
+ Double, en passant, une ombre d'aile,
+ Se dessinent tes noirs bandeaux.
+
+ Leur ombre jumelle se joue
+ Sur le ciel de ton front qui luit,
+ Et jusqu'aux roses de ta joue,
+ De sa corolle etend la nuit.
+
+ Avant que l'hiver n'effarouche
+ L'oiseau fidele, si tu veux,
+ Je poserai longtemps ma bouche
+ Au sombre azur de tes cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Mais, au fait, si celles qui m'ont elu pour plaider contre vous, o
+Maizeroy, o Catulle, etaient ce que nos aieux appelaient des: "brunes
+piquantes"! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de
+simples "brunettes!" Ah! que j'aurais ete daube dans ma defense et comme
+je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua
+Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris a la beaute du Diable. Je
+m'en tiens encore a celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le
+seul dont je l'honore. Au cas ou ma religion aurait ete indignement
+surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:
+
+ La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
+ Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil:
+ C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
+ Que celles que je sers doivent porter en elles.
+
+ Et je leur veux aussi les graces solennelles
+ Des deesses d'antan sortant de leur sommeil.
+ Car mon esprit paien au ciel meme pareil,
+ Ne resplendit qu'au choc des beautes eternelles.
+
+ Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
+ Mes bras ne s'ouvrant bien qu'a la rondeur des flancs
+ Dont le marbre vivant s'elargit en amphore.
+
+ Telle est la Femme au corps par mon desir mordu
+ En qui s'incarne l'heur de mon reve eperdu
+ Et dont l'amour cruel sans treve me devore!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+I
+
+CONTES DE PRINTEMPS
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA PREMIERE DU PRINTEMPS
+
+
+ C'est la premiere du Printemps
+ Au theatre de la Nature,
+
+comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique feerie des
+Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la premiere
+du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenetre, plein
+d'esperance, et la referme, aveugle par la neige. Encore un mensonge de
+ce mechant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de
+Pandore, devant que chaque annee soit finie, l'emissaire quotidien de
+l'administration des Postes! Voila un cadeau qui m'ennuie! D'abord
+c'est le signal de tous ceux que j'aurai a faire sous le nom futile
+d'etrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement
+le catalogue de tous les ennuis a venir. Tous les jours de terme sont
+marques la et tous les jours d'echeance, toutes les nuits sans lune et
+tous les jours sans gaiete! Il faut avoir ete bien constamment heureux
+pour aimer a prevoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants a Dieu
+de nous celer l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle a l'oubli,
+qui peut seul consoler de vivre. Il ramene les anniversaires ou l'on
+pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont
+ceux ou on voudrait que le temps arretat sa course. C'est par decence
+que l'Ecriture pretend que, ce fut a l'occasion d'une bataille, que
+Josue lui en donna l'ordre. S'il n'etait pas le dernier des imbeciles
+(et nous en avons connu beaucoup d'autres apres lui) et s'il etait
+vraiment investi de ce feerique pouvoir, j'estime qu'il en a du profiter
+pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, o ma chere, le vol de
+l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon reve et
+mon voeu inexauce. Mais il semble que son aile est plus rapide encore
+quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce
+calendrier qui nous prend au flanc comme un eperon! Et puis, j'ai encore
+contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigne citer, dans
+sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que
+celui-ci ait ete un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai etabli
+d'apres les legendes. En revanche, sainte Beuve y est nommee, car
+c'etait une bien heureuse que le celebre ecrivain avait pour patronne,
+ce qui lui donna un gout immodere des femmes durant toute sa vie. Tandis
+que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la
+province, quelle injustice on nous fait a tous deux!
+
+ * * * * *
+
+L'impunite dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achevent
+volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge a la femme qui la
+leur a procuree porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie,
+longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouillees_,
+appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxene Boyer des
+_conciliantes_ (avouez que le mot etait joli et bien trouve) vivent
+maintenant sous un veritable couteau de Damocles. Leur sommeil coupable
+est peuple de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espere,
+de celle terreur, et le degout viendra a beaucoup de ces dames d'une
+carriere qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour
+un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris
+cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de
+decapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses
+salaires honteux; ils massacrent en meme temps ses domestiques et les
+enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la
+meme occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de
+l'homme que la police cherche partout ou il n'est pas, avec le flair de
+ses fins limiers, le concierge de la maison ou s'est commis le crime et
+toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'etait presente au
+moment de sa fuite, il n'eut pas hesite davantage a leur trancher
+le chef. J'en conclus que les immeubles ou ces dames loueront des
+appartements deviendront dangereux a leurs voisins. Il y a la une
+question de risques locatifs, au moins aussi considerable que pour
+l'incendie et qui donnera a reflechir aux gens prudents. Nos aieux
+etaient plus sages qui ne laissaient pas "divaguer", comme disent les
+maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants,
+les personnes faisant le metier de ramener chez elles les voyageurs, les
+rufians et les rodeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre
+elles et comme cloitrees dans de profanes couvents ou habitait la
+felicite antique. _Hic habitat felicitas_. La mode de ces maisons de
+retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignite
+des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens
+raisonnables. Car il eut suffi d'un peu d'imagination et de luxe
+oriental pour en faire la realisation du Paradis de Mahomet sur la
+terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont videes a ete comme une
+terre grasse et feconde pour le vice qui y a pullule. Ah! comme les
+Romains et les gens d'Herculanum etaient d'autres artistes et d'autres
+philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour proteger les jours
+(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs
+colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer a nouveau.
+Elles ne chomeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez etre
+tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans
+l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progres.
+
+ * * * * *
+
+Que l'homme s'exagere volontiers ses maux, et comme il se plaindrait
+moins de sa destinee, s'il considerait plus souvent les sorts pires que
+le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'etude de l'histoire ne
+devrait nous servir qu'a connaitre ces exemples monstrueux de deveine,
+chez certains heros, qui font dire aux gens raisonnables: "Enfin! en
+voila un qui etait plus malheureux que moi!" Ce serait une excellente
+lecon de philosophie resignee, puisqu'il est entendu que, par une sage
+ordonnance de la Providence, nous sommes tous destines a souffrir plus
+ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos revoltes a la
+part d'ennuis qui nous est faite.
+
+Cette reflexion melancolique me vient du bruit que font messieurs les
+bookmakers a propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont
+ils viennent d'etre l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que
+presque tous habitent, exhaler leur colere le long du fleuve, comme
+les Hebreux a Babylone ou comme les damnes au bord du Styx. Le grand
+gemissement entendu dans Rhama n'etait qu'une musiquette de quatre sous
+aupres de la douloureuse symphonie dont ils regalent les oreilles. A les
+entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le
+gouvernement. C'est comme si c'etait deja fait! Ceux-ci geignent et
+ceux-la clament; tous vociferent et se demenent. On a ose toucher a un
+des corps les plus respectables de l'Etat moderne et secouer, dans leur
+personne, les assises de la societe!... Que leur a-t-on fait pourtant,
+bon Dieu! Retire tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur
+servait qu'a ficher en terre pour faciliter leurs operations.
+
+On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'etaient tues de
+desespoir. Eh bien, si, dans les champs Elyseens d'un monde meilleur,
+leurs ombres toujours gemissantes rencontrent l'ombre eternellement
+melancolique d'Abelard et que le grand erudit entende le sujet de leur
+plainte, quel ironique sourire sur ses levres ou le nom sacre d'Heloise
+brule encore, et quel regard de dedain dans ses yeux abaisses!
+
+ * * * * *
+
+--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chere! C'est le Printemps!
+
+Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant,
+comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure denouee, les coudes
+sur les genoux et les mains ramenees vers la flamme qui fait courir,
+dans leur transparence delicate, de delicieux petits reflets roses. Et
+je vous repete:
+
+--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas?
+
+Alors vous fermez les yeux, sans toujours me repondre, et j'imagine que
+mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son
+indecis, comme une romance lointaine dont les mots echappent et dont
+l'air seul parvient jusqu'a vous, vague et mele dans le vent. Mais ces
+melodies inconsciemment percues ont le don d'evoquer les visions et
+les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous
+recueillir dans le reve des verdures renaissantes, des violettes bordant
+les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues
+promenades sous le soleil tiede deja, de toutes les splendeurs en
+boutons dont la Nature devait etre paree aujourd'hui, si mon almanach
+n'avait effrontement menti! Vous ne revez pas tant que cela, mon ame. Le
+Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs ou
+vous aimez a vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout ou vous
+etes? Et ne pouvons-nous pas chanter la comme dans les bois, et chaque
+jour, tant notre joie s'y renouvelle:
+
+ C'est la premiere du Printemps
+ Au theatre de la Nature!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MIMOSAS
+
+
+Comment ne pas songer qu'ils viennent de la-bas ou la terreur et
+l'effarement ont marque la fin des jours de gaiete carnavalesque,
+ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes
+promenent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies
+des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifferente a nos miseres!
+Tandis que la fourmilliere humaine s'eparpillait affolee, croyant
+encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles,
+s'epanouissaient dans la serenite du matin, sous cette premiere
+blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel.
+
+La mythologie grecque, qui savait si bien meler aux fables grandioses
+les plus exquises imaginations, n'avait pas dedaigne de chercher une
+legende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon,
+dont je vous ai dit, un jour, le joli poeme des lilas. L'Orient est
+plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chere,
+et constate l'inferiorite de notre imagination a ce sujet. Ce n'est pas
+assez pour moi de comparer sans cesse les lys a vos doigts et les roses
+a votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'etaient pleins que de
+ces choses-la. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys
+n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de
+votre main, et vos levres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus
+les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui,
+si belles que soient les fleurs, sont encore a l'humiliation de la
+femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une
+mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais,
+entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment
+contemplees, evoquent mille images diverses, comme vous le savez bien,
+vous qui passez des heures entieres en contemplation devant un myosotis.
+
+Voila ce que j'ai reve, moi, il y a quelques jours devant une branche de
+mimosa.
+
+ * * * * *
+
+La Mediterranee et son bleu manteau couches sous le ciel, par un soir
+d'ete plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une ile aujourd'hui
+disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile a preciser,
+puisqu'on a aime toujours,--deux amants goutant l'extase de cette heure
+mysterieuse ou s'ouvre le jardin des etoiles. L'ile est proche de la
+terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de
+leurs ames. Vous souvient-il que nous avons souvent reve d'une thebaide
+pareille, ou rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des
+banales gaietes? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les
+vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siecle
+lointain ils ont vecu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a,
+comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit repandue sur
+la double colline de neige de ses epaules; comme vous, elle a le profil
+fier de la race elue, et, comme vous, je ne sais quel eclat fatal de
+pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long
+du flot qui chante, tout en poussant jusqu'a leurs beaux pieds nus, son
+ecume pareille a des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir
+exile des hautes mers passent au-dessus de leurs tetes avec un doux
+balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature
+autour d'eux, dans ce magnifique paysage serenal ou leurs ombres
+grandissent et bleuissent, a mesure que la lune se leve, la lune
+melancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisee.
+
+ * * * * *
+
+--Que la vie est douce ici, ma bien-aimee! fait l'amant, rompant soudain
+le silence.
+
+Et elle lui repondit, comme quelqu'un qui se reveille:
+
+--La mort serait plus douce encore, car elle nous reunirait pour jamais.
+
+Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs ames s'y
+melaient, ils y mesurerent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne
+pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalite, par dela le trepas, qui
+nous devore ne nous vient que de l'amour.
+
+--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais
+tout cela pourrait disparaitre que, si tu me restais, je n'y prendrais
+meme pas garde.
+
+Elle lui repondit:
+
+--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton
+amour.
+
+Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltees, s'immaterialisait
+leur pensee dans un reve ou s'aneantissait l'univers. Ils sentaient bien
+qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur etait rien ni a l'un ni a
+l'autre, que tout pouvait s'ecrouler autour d'eux, mais non pas rompre
+l'invisible chaine que leurs levres tendues dans un baiser supreme
+allaient fermer.
+
+ * * * * *
+
+Jamais la serenite du ciel n'avait ete si grande dans aucune nuit d'ete.
+A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes
+en un sillon d'argent. Les etoiles y posaient leurs images apaisees,
+comme des oiseaux lasses dont le vol s'arrete sur un arbre ou ne passe
+pas le vent. Non, jamais, une telle serenite du firmament n'avait
+enveloppe toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis
+un choc sous les pas. La mer soulevee et hurlante. Un bouquet de feu
+montant dans l'air avec un fracas epouvantable et, plus loin, par dela
+la rive, quelque Vesuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumee
+de soufre.... Plus d'ile charmante! Plus d'amants soupirant une idylle
+dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaite, la meme
+flamme avait mele leurs esprits pour les emporter au ciel!
+
+Au printemps qui suivit, sur la plage ou etaient retombees quelques
+terres de l'ile dispersee, une fleur nouvelle fleurit, semblant un
+bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'etait le
+mimosa ou respire encore l'ame douce et fidele de ces amants fortunes!
+
+ * * * * *
+
+Et pour finir moins tristement, ma chere, que par cette sombre legende:
+
+ Vous connaissez la fleur legere
+ Bordant le flot bleu qui s'endort?
+ On dirait que, sur la fougere,
+ Le soleil tombe en neige d'or.
+
+ Comme un panache de fumee
+ Que le couchant teint de safran,
+ Comme une poussiere embaumee
+ Que pousse la brise en errant,
+
+ Elle monte dans l'air humide
+ Ou le flot roule un souffle amer,
+ Et mele son parfum timide
+ Aux acres senteurs de la mer.
+
+ Elle flotte parmi l'espace
+ Ou l'oranger tend ses bras lourds;
+ L'aile du papillon qui passe
+ Y met un fragile velours.
+
+ Mimosa! presque un nom de fee!
+ Quelque naiade, assurement,
+ S'en etant autrefois coiffee,
+ Parut plus belle a son amant.
+
+ J'aime cette fleur parfumee
+ Au souffle furtif et coquet,
+ Pour ce qu'une main bien aimee
+ Un jour en portait un bouquet.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE BUIS
+
+
+Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous
+devinez si c'etait un remue-menage. A chaque train c'etait un flot
+nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par
+groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population speciale
+d'emigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin
+les hautes traditions de la noblesse francaise, brave petit monde
+assurement, mais d'une societe plus provinciale que la province
+elle-meme. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le
+bourdonnement des mouches est, a cote, fort interessant. Mais quelle
+providence pour les debitants indigenes qui ne vivent guere que de
+l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gate-sauces se ruer
+en cuisine dans les arriere-boutiques et les garcons des estaminets
+secouer les chaises du vent emporte par leurs tabliers blancs. Les
+notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement
+assis devant leurs portes, regardent avec une joie debonnaire
+cet element de prosperite se repandre autour de leurs lares. Ils
+applaudissent au progres contemporain, au sage gout de ce peuple pour
+les plaisirs faciles, au developpement des industries alimentaires; ils
+se rejouissent d'etre nes dans un si beau temps ou tout le monde ne
+songe qu'a s'amuser. Les grands cacatoes de la democratie locale tronent
+dans cet epanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur
+redingote: Ce beau temps-la, c'est nous qui l'avons fait! La verite est
+qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits
+verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, apres cela,
+la prosperite nationale et le bien-etre croissant des classes autrefois
+opprimees. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous
+ces gosiers arroses et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis
+sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui
+n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas ete oblige.
+
+--C'est aujourd'hui Paques-fleuries, dit un enfant a son pere en passant
+aupres de moi.
+
+Son pere le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ca nous
+fait!
+
+ * * * * *
+
+Eh bien! moi, ca me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord:
+Paques-fleuries! Ce fut comme une bouffee de souvenirs d'enfance qui me
+monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde
+d'emotions douces se reveilla en moi, douces et lointaines comme la voix
+d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'eglise
+tout jonches de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies,
+sous cette verdure, comme cela etait quand j'avais douze ans. Des relens
+d'encens et des gemissements d'orgue passerent dans l'air, et je
+me complus singulierement a cette vision qui me rajeunissait et me
+vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans
+ma memoire, et cette musique m'etait la plus douce du monde. Quoi
+d'etonnant?
+
+Dans l'uniforme ennui des premieres annees qu'emplissent de fastidieuses
+etudes et de stupides exercices de memoire, je ne me souviens pas de
+meilleur repos que celui des fetes religieuses. Passer des murs froids
+de l'etude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminee de l'eglise;
+quitter les bouquins noircis et cornes pour le missel aux enluminures
+naives; entendre les melodies sublimes du plain-chant au lieu du
+nasillard discours du pion; respirer a pleins poumons le benjoin apres
+les fades parfums de la cuisine scolaire, n'etait-ce pas vraiment
+quitter les realites immondes pour les visions les plus aimables?
+N'etait-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps ferme?
+
+En ce temps-la, le jour des Rameaux etait un grand evenement dans ma
+vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanite
+prosternee m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais
+fierement au retour de la grand'messe.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte
+remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions
+disparues. Grace a lui, la Nature etait de toutes leurs fetes. C'etait
+un element essentiellement paien de poesie et de grandeur, qui
+n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aieux. Cette
+consecration des choses par un commerce glorieux avec la Divinite
+n'etait pas pour nous montrer le neant de la Matiere. J'avoue que
+celle-ci m'apparait beaucoup plus infime et humiliee sous le scalpel et
+dans les cornues, se brisant, s'evaporant, se multipliant a l'infini,
+comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur
+de vivre parmi tous ces gaz decomposes. Dut un dogme indeniable surgir
+un jour de toute cette cuisine, je lui prefererais encore le mensonge de
+la Verite nue s'elancant des eaux candides d'un puits. Cette recherche
+de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me repugne
+horriblement, et j'aimais mieux les efforts brises de l'ame humaine
+vers un ideal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous
+eclaire et nous rechauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y
+avait un beau fond de pantheisme dans les ceremonies chretiennes, qui
+leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grece. C'etait
+toujours une attache a l'eternelle verite qui est dans le respect
+mysterieux de la vie et dans l'adoration meditative du Beau dans toutes
+les formes accessibles a nos sens et a notre esprit.
+
+ * * * * *
+
+Comme j'etais loin des promeneurs parisiens et des indigenes rejouis
+dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythme
+par la distance et s'affaiblissant a chaque nouveau retour! C'est que
+j'avais pris la pleine campagne tout en meditant et me perdant dans ces
+pensees, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le
+declin du soleil. Il me fit passer presque devant l'eglise, vide alors,
+mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie,
+avec des rameaux de buis beni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en
+echange de mon aumone, et je ne l'ai pas jete. Je l'ai meme rapporte
+avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chere
+ame, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez
+donnees autrefois et que j'ai toujours precieusement gardees. C'est un
+souvenir de jeunesse que je veux meler a nos souvenirs d'amour.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PROSE DE PAQUES
+
+
+Tandis que, dans mon jardin, deja, une verdure tendre suit, d'une vapeur
+d'emeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de
+petites grappes de rubis se degagent des feuilles pales et serrees, que
+les pousses nouvelles des fusains nuancent de fleches jaunes leur masse
+sombre, qu'a terre les bordures s'emaillent, epaissies, piquees ca et la
+de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand
+peuplier encore marque au sceau de la desolation hibernale. Son tronc
+noir monte droit dans le ciel et se separe tres haut en brins formant
+comme un fuseau dechiquete. Ces petites lignes noires et precises
+tracent, sur l'azur indecis d'avril, comme un dessin a la plume, une
+facon d'arabesque extremement delicate. Sur un point seulement, une
+touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pate comme en pose sur
+leur cahier la maladresse des ecoliers. Au premier abord, vous croiriez
+le gui sacre que nos aieux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe
+d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et
+silencieuse du matin, le reve evoque volontiers l'image de Velleda la
+vierge aux jambes nues, le corps agite de prophetiques frissons, et,
+plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, meditant les
+destins obscurs de la terre douce et feconde ou s'achevent les gloires
+de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces
+tutelaires genies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la
+pitie marquait d'un signe les peupliers et les chenes, patrons agrestes
+des ancetres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!
+
+Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres details, le petit coin
+de nature ou je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre
+accrochee a la nervure tourmentee de l'arbre eplore, dont les souffles
+mauvais de la lune rousse courbent la tete flexible. J'en ai vu partir,
+l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volee de ramiers, de
+ces ramiers confiants de banlieue que l'inexperience des chasseurs
+dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protegera la
+crainte salutaire des dommages et interets. C'est un nid de l'autre
+printemps qui est la, un nid ou chuchoterent beaucoup d'angoisses
+et beaucoup de tendresses, un nid abandonne, dont les feuillages
+renaissants voileront bientot la melancolie, comme les espoirs nouveaux
+ou s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaiete, sans que
+celles-ci en demeurent moins attachees au plus solide de notre etre, au
+plus vivant de nos entrailles.
+
+ * * * * *
+
+Par quelle association bizarre de pensees, par quel caprice de
+rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gite delaisse,
+flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les
+boutiques fastueuses ou l'oeuf pascal, sous toutes ses formes,
+emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge
+qui constituait, dans notre enfance, le plus economique des presents.
+Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but
+coupable d'en augmenter le prix, decoupaient sur les plus beaux, avec la
+pointe d'un canif, le portrait d'une cathedrale. Mais l'oeuf nouveau,
+l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le cafe
+des etrennes dont le petit Noel avait ete l'aperitif, invention des
+petites dames plus que des meres de famille, joie des cocottes beaucoup
+plus que tranquillite des parents. De tous les arts qui ont progresse
+dans le siecle, celui de demander est certainement un des mieux
+partages. Ce temps a ete dur pour les fois reconfortantes et les
+illusions genereuses, mais il a beaucoup fait pour la quemanderie. Il a
+tue les nobles coleres, mais il a perfectionne le pourboire. Le laurier
+a symbolyse certaines epoques. La carotte servira d'embleme a celle-ci.
+Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que
+la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idee de reglementer
+cette mode qui me convient moins et lui ote, pour moi, beaucoup de sa
+poesie.
+
+Oeufs sur oeufs derriere les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs
+d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de
+l'oeil des mammouths immenses recemment decouverts et qui nous prouvent
+que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau
+recroquevillee d'un monde qui s'eteint. Est-ce que l'univers va finir
+dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises
+inouies. Boites a jouets ou boites a bijoux. Plus rien de l'ancienne
+legende qui donnait un sens particulier a cette nature de presents.
+
+Et, malgre moi, je me detournais de ces chapelets insupportables aux
+grains inegaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans
+le grand peuplier de mon jardin, le nid desert que mouillaient les
+giboulees, le nid que n'agitaient plus de craintifs fremissements
+d'ailes. Et cette antithese prenant d'etranges proportions dans mon
+esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma preoccupation ridicule:
+
+Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!
+
+ * * * * *
+
+Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand desoeuvrement
+de foule, je pensais aux maisons ou l'on pleure aujourd'hui les absents
+de la derniere guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux,
+portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coute cher a faire
+ainsi, mais il etait celui qui devait s'envoler plus haut que les autres
+du meme nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il
+etait l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril
+de servir son pays est venu a lui, il l'avait accueilli comme un ami
+et il etait parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les
+pressentiments des meres? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a
+rencontre l'eternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard
+la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser.
+Est-ce l'ongle subtil des betes de proie ou la pointe d'une pique
+ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglante, donnera a sa
+face l'adieu de la lumiere? Tandis que les clairons se taisent dans
+l'eloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va
+rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages
+prets a de nouveaux combats. Celui-la ne reverra plus le doux toit ou
+il avait ete comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles
+caresses, le doux toit dont il s'etait trouve l'hote en naissant et ou
+les choses elles-memes semblaient l'aimer!
+
+Et lui donc! n'avait-il pas reve, a son tour, la demeure tranquille
+ou il amenerait un jour la jeune epouse toute blanche? La porte
+n'etait-elle pas ouverte deja, perdue dans un echevelement de glycine,
+donnant sur le jardin ou les causeries seraient si douces a la clarte
+amie des etoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas
+deja la place du banc de pierre ou les confidences meurent dans
+l'imperceptible bruissement des mousses froissees quand s'allument doux
+projets morts dans leur germe! Maison vide et reve sans asile!
+
+Nid sans oeufs! oeufs sans nid!
+
+ * * * * *
+
+Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour
+nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, apres l'hiver
+qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est
+en marchant dans la neige qui craquait delicieusement sous vos petits
+pieds, le long du bois desole et sous un ciel froid ou le soleil pale,
+et las de lutter, soufflait a peine quelques vapeurs de cuivre que nous
+parlions, votre bras tenant de tres pres le mien, du renouveau des
+choses fetant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure
+frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une
+toilette tres legere et je verrais vos jolis bras sous les transparences
+nacrees de l'etoffe. Nous nous arreterions longtemps sous ce toit
+rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les
+lierres. Et vos baisers apres avoir ete le foyer ou nos ames croisaient
+leurs etincelles, seraient devenus la fraicheur des sources ou elles
+seraient venues boire ensemble.
+
+Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers
+se moquent bien de nos miseres.
+
+Et vous,--comme le temps fuit!--qui futes ma compagne d'une nuit
+seulement; d'une nuit chaste mais pleine de desirs, dans l'emportement
+du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous separer a
+l'arrivee; d'une nuit trop courte ou ne s'echangerent que des paroles
+presque banales, mais ou tous deux nous sentions deja l'enlacement
+delicieux des chaines qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie
+oublie les reves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien
+qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'esperance?
+
+Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gite. Des
+bonheurs ignores nous attendent la ou ne nous menera jamais notre
+chemin.
+
+Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AU SALON
+
+
+Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles,
+les yeux deja un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de
+couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guere, a nos
+Expositions annuelles, les patientes etudes. Autour de nous la foule
+grouillait, et l'on eut dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait
+ouvert sa boite mysterieuse, tant il se disait de sottises et d'heresies
+autour de nous. Les admirations ecoeurantes allaient aux succes faciles.
+Je vous recommande le gout des jeunes filles du monde en peinture. Nous
+marchions, deja lasses, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de
+paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une
+fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce a la
+critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge
+aujourd'hui, ce qui ne laisse a personne le temps d'apprendre. Infidele
+a mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard
+distrait par dela les cimaises, vers les sommets ou s'en vont ceux qui
+n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_
+
+Tout a coup elle s'arreta net:
+
+--Et de cinq, fit-elle.
+
+--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'etait une occasion
+delicieuse de froler de plus pres les charmes que la possession m'a
+rendu plus chers, a rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de
+la satiete.
+
+--Mais les Eves cueillant une pomme!
+
+Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'etait bien une
+Eve, en effet, qui, dans une nudite correcte, tendait son bras blanc
+vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre etait
+dans notre Normandie et non pas ou l'on mit d'ignorants restaurateurs de
+geographie. Car toutes les decouvertes nouvelles tendent a prouver que
+l'ancienne Palestine etait dans notre France. Je ne desespere pas de
+trouver a Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai deja
+choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine
+hebreu, a l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion
+comme nos ancetres representaient les Mysteres. Je figurerai Simon le
+Nazareen, parce que j'ai une facon tres distinguee de porter la croix,
+et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de
+se laver les mains.
+
+--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.
+
+ * * * * *
+
+Et j'ajoutai:
+
+--Parions, madame, que si c'etait vous qui eussiez ete notre
+premiere mere,--et vous auriez porte mieux que personne le costume
+traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livre
+au ridicule le front de votre mari, et condamne a des maux sans nombre
+votre innocente posterite?
+
+--Pour quoi, alors?
+
+Et elle me regardait avec un etonnement doux dans les yeux. Me
+rememorant ses gouts personnels, je repris:
+
+--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les
+aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi a vous-meme tout un
+plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez surement
+offert. J'aurais certainement refuse les fraises pour vous les laisser
+toutes, mais j'aurais baise la feuille parce que vos jolis doigts
+l'auraient touchee, et devinant peut-etre qu'elle serait bientot votre
+premiere jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le
+bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie a chaque
+perle rouge et savoureuse decouverte par vous, dans la profondeur humide
+des gazons, et que les merles s'effarouchaient a votre approche tandis
+que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous
+aviez des gourmandises charmantes et vous trainiez, comme une gamine,
+a genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes
+naturelles.--Comme c'est bon! repetiez-vous. Et moi, j'attendais une
+autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime a
+partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour
+des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti a coiffer
+Adam du bonnet de Sganarelle et a precipiter votre race dans les maux
+infinis, dont cependant, a mon humble avis, l'amour est une suffisante
+consolation. Oui, sournoise adoree qui, dans ces printanieres
+excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et
+portiez rapidement votre jolie main a votre bouche, avec un grain de
+corail aux doigts!
+
+--Vous vous trompez, fit-elle.
+
+ * * * * *
+
+--Alors, c'eut donc ete pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas
+surpris; car vous n'avez pas non plus oublie nos belles promenades a
+Montmorency, d'ou vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles
+d'oreilles, mettant de chaque cote de votre cou deux larges gouttes
+de sang? Je me souviens de vos intrepidites, madame, et j'ai garde
+delicieusement la memoire des coups d'oeil que je glissais entre les
+branches, quand vos jolis pieds poses sur quelque fourche naturelle de
+l'arbre, vous ecartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos
+jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait
+silencieusement les antiennes du desir. Tel, quand un lys dont le vent a
+brise la tige penche vers le sol, son calice retourne, le bourdon tombe
+de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des petales, la
+poussiere embaumee des etamines. Car vous etes, madame, une fleur plus
+belle et plus pure que le lys et etes aussi bien mise que lui, sans
+filer davantage. Vous aviez quelquefois une idee charmante et dont je
+vous etais specialement reconnaissant: celle de relever le devant de
+votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre
+chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'etait un agrandissement
+tout a fait agreable du panorama ou s'obstinait mon regard. Et c'etait
+comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos
+jolis doigts blancs, ma belle devote, un chapelet que vous baisiez de
+temps en temps, melant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif
+de vos levres. Comme vous buviez a toutes ces petites coupes de rubis!
+Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain
+notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux eperles tout le long.
+Ah! decidement, c'est pour des cerises que vous auriez seulement ferme
+sur le nez de vos petits-fils la porte immaculee de l'Eden.
+
+--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les levres.
+
+ * * * * *
+
+--J'y suis enfin! m'ecriai-je; vous n'eussiez ecoute le maudit serpent
+qui nous a tous perdus et que Dieu a condamne pour cela a souffler
+eternellement dans les eglises, que s'il vous avait montre sur l'arbre
+de la science du Bien du Mal une belle peche au duvet parfume comme
+celui de votre joue. Nous allions aussi a Montreuil dans la saison, ma
+charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour,
+en levant le bras trop haut, vous glissates le long de la muraille
+ensoleillee; votre jaconas,--car vous etiez mise en campagnarde avec
+un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une
+tache noire--s'accrocha a un clou plante entre les pierres et se dechira
+tout du long. Ainsi me fut revele l'envers de la medaille que j'avais
+numismatisee amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes
+les medailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ebloui.
+Bien vite relevee et, sans meme prendre le soin de reparer votre
+toilette, vous vous barbouilliez effrontement du jus luisant du fruit
+vole, vous vous barbouilliez les levres et meme un peu les joues.
+Allons, j'ai devine, cette fois, et c'est pour une peche que vous nous
+auriez tous condamnes a payer nos contributions dans cette vallee de
+larmes.
+
+--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut etre franche, c'est,
+comme Eve, pour une pomme que je vous aurais tous damnes, en meme temps
+que moi-meme. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme resiste et
+se dechire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un
+coeur.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: TULIPES]
+
+Derriere les vitres embuees d'un marchand de fleurs, dans un panier
+ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergere, enrubanne et
+accroche, au mepris du bon sens, a un chevalet de palissandre, un
+faisceau de ces tulipes precoces qui nous viennent de loin composait un
+bouquet aux couleurs tentantes et variees. Comme humiliees du decor
+que leur faisait la betise humaine, les fleurs demeuraient fermees,
+pareilles aux pointes emoussees de lourdes fleches, legerement inclinees
+sur leur tige, mais souriantes cependant de l'eclat de leurs tons
+orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles
+montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets.
+Tout autour s'eplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des
+roses anemiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir,
+compatissamment regardees par l'oeil bleu des violettes de Parme et de
+Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprete
+qui faisait, a la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la
+beaute des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision
+obstinee pendant le reste de ma promenade dans la nudite des
+Champs-Elysees sans verdure ou le pas des chevaux sonnait sec sur le
+sol gele, avenue de squelettes d'arbres hypnotises dans l'air charge de
+neige, melancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes
+toilettes montant vers les fraicheurs du bois dans la rose caresse du
+soleil couchant. C'est la surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y
+furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus
+piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes
+contemplees un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et
+arretait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traverse de
+paraphes noirs, celles-la uni-colores et du ton frais des bengales,
+une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pale, toutes
+pensives de ma propre pensee et portant, en elles, comme moi, les
+tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous
+qu'obsede, au coeur meme des frimas, le reve immortel de la lumiere.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des
+fous tulipiers. Des botanistes m'ont montre la-bas ces varietes fameuses
+qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les
+moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius,
+l'importateur de la plante sacree, est encore venere la-bas et maudit
+celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette
+impie les magnifiques parterres. Les legendes abondent la-bas sur cette
+fleur qui y fut passionnement aimee, comme une femme, avec des folies et
+des desespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui
+avait enfin decouvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce
+qu'un jury jaloux en ecrasa les caieux devant lui. Voila qui prouve
+qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opera, sous
+l'oeil paterne des commissions budgetaires, que pour se livrer a
+l'agriculture qui est moins directement protegee par l'Etat. Mais il y
+en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple:
+un malheureux matelot attendait patiemment son reengagement d'un riche
+armateur qui ne se pressait guere, comme ont coutume de faire les gros
+seigneurs vis-a-vis des petites gens. Seul, dans une salle ou l'avait
+oublie le caprice du maitre, l'homme aux flancs cuirasses d'un triple
+airain y sentit bientot descendre une faim abominable. Il n'avait dans
+sa poche qu'un mechant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans
+un ordre admirable, de gros oignons etaient ranges. Il en prit un, le
+mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement
+tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mange le plus
+clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection
+d'oignons uniques qu'il se disposait a vendre pour remettre ses bateaux
+a la mer. Plusieurs varietes introuvables de tulipes s'aneantirent dans
+ce desastre. C'est assurement un malheur, mais quelle admirable lecon
+pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!
+
+ * * * * *
+
+Decidement, de toutes les tulipes que j'ai admirees la-bas, derriere le
+vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je prefere est la blanche
+qui semblait comme eclaboussee de pourpre vivante. Celle-la evoque un
+poeme que je lus autrefois, a moins que je ne l'aie invente et que je
+prefere encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour
+heros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou,
+amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs
+cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes.
+Et, dans leurs yeux, un scintillement d'etoiles. Je crois meme me
+rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonte, du moins, sinon de
+par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays etaient poetes
+quelquefois, comme notre Charles d'Orleans qui fut un des bons rimeurs
+de son epoque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins,
+comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les
+rythmes les plus harmonieux, les melancolies de son ame et les cruautes
+de l'adoree. J'ai meme traduit, sinon simplement imite sans l'avoir
+connu, un de ses courts poemes dans le sonnet qui suit:
+
+ J'ai cache dans la rose en pleurs
+ Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
+ Pour que la rosee et l'aurore
+ Les confondent avec les leurs.
+
+ Puissent-elles, a ses couleurs,
+ Apporter plus d'eclat encore,
+ Et puisse la main que j'adore
+ La trouver belle entre les fleurs!
+
+ Entre toutes la rose est celle
+ Dont l'ame jalouse recele
+ Le mieux ses parfums au soleil,
+
+ Et de qui la levre embaumee
+ Garde le plus d'ombre enfermee
+ Sous son beau sourire vermeil!
+
+Mais bah! l'adoree se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah
+cueillait pour elle. Elle etait capricieuse comme toutes celles qui
+sont belles. Son caprice etait l'amour de quelque fleur plus rare, plus
+sauvage et que ne possedat aucun jardin. L'ideal de la femme est le
+plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces reves
+deraisonnables. Il est chimerique en diable, tandis que le notre, qui
+est vivant dans sa beaute, nous induit en courage et en sacrifices
+reels. Ses imaginations nous sont de veritables tortures. Un jour
+qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui
+montra, par dela un precipice, sur le bord escarpe d'un torrent qui
+courait sous une toison d'ecume argentee, une plante etrange que
+surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--"Voila la fleur
+que je voudrais, dit-elle. Mais je vous defends de me l'aller chercher."
+Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plonge dans le gouffre, en sortait
+comme par un miracle, et violemment jete sur l'autre rive, mourait la
+main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts
+dechires aux rocs. Ces taches sacrees en avaient mouchete l'immaculee
+blancheur; ces gouttes rouges avaient baptise la premiere tulipe
+pareille a celle que je preferais dans le ridicule panier. Ma fable ne
+vaut-elle pas bien celle de ce miserable Narcisse
+
+ Dont les honteuses mains creuserent le tombeau,
+
+comme a fort bien dit le poete Henri Cantel? C'est decidement cette
+tulipe-la que je vais acheter pour vous, ma chere ame, cette tulipe
+blanche ou coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beaute du prince
+Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous etes de tout point
+pareille a celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a
+mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les
+etoiles qui menent les bergers aux pieds des Dieux!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+POEME DE MAI
+
+
+Vous ne voulez pas le croire, ma chere, mais nous sommes en Mai.
+Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas
+venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes
+parfumees? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son
+armure d'emeraude? Mais le mien, tout pret a fleurir, me dit que le
+Printemps est bien la malgre la melancolie du ciel et la pauvrete
+des premieres verdures. Je suis fidele aux dates comme le calendrier
+lui-meme. Je vous jure que le temps est arrive d'aller cueillir des
+bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses a l'oreille sous
+l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans
+les gazons noyes de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert
+leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumiere. Nous
+n'irons donc pas sur le bord de la riviere qui chante, comme au Mai de
+l'an passe qui ne nous fut, a tous deux, qu'une longue promenade dans
+les bois. C'est aupres du feu flambant encore que nous evoquerons la
+vision des riants paysages inondes de soleil, des eaux glissant sous un
+rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses
+du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela
+soit en nous! Car tout cela n'est que le reveil des impressions qui sont
+la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin
+de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous
+ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chere ame, l'hommage du
+jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus
+fideles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur
+mieux la voix caressante des fauvettes sous l'epaisseur obscure des
+feuillees. Le trouble ou me met votre beaute sera comme le frisson que
+le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutot:
+
+ * * * * *
+
+ A l'ombre douce de la nuit
+ De tes cheveux l'ombre est pareille.
+ Et la nacre des perles luit
+ Aux fins contours de ton oreille.
+
+ De lis ton front est veloute:
+ Sur ta bouche meurt une rose,
+ Car tout rappelle, en ta beaute,
+ Le teint de quelque belle chose.
+
+ Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
+ Il semble qu'en eux se confonde
+ Le ton changeant qui fait divin
+ Le mirage du ciel dans l'onde.
+
+ Tous tes charmes ont leur couleur
+ Ou mon coeur se complait sans treve....
+ Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
+ --La chere couleur de mon Reve!
+
+ * * * * *
+
+Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre
+avec vous les jours passes; car ils ne suffiraient plus a ma vie
+d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en
+elle l'impatience du desir et la puissance des joies. Les bonheurs
+accumules ont fait comme un lit de fleurs tres profond et tres eleve
+au bonheur que je reve. En vous suivant, je me suis tout naturellement
+rapproche du ciel. Je plane tres au-dessus des routes autrefois suivies
+et, si douces qu'elles aient ete, votre bras s'appuyant sur le mien,
+je ne veux pas redescendre. L'abime qui me tente est celui d'en haut,
+profond et plein d'etoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant;
+mais pour etre plus assures que nos ames se sont melees davantage et que
+tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah!
+dans les sentiers silencieux ou nous marchions l'un pres de l'autre, ou
+je buvais votre souffle, ma tete penchee vers votre tete, il me semble
+que si nous y revenions, mes levres n'y quitteraient plus vos levres.
+Ah! sur les gazons pleins de marguerites, ou nous allions nous asseoir,
+quand le soleil declinait derriere les grands arbres teintes de rouge et
+d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans
+un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semees, nous
+les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous!
+Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour decroitre ont, seuls, raison
+de chercher l'oubli. Celui que votre beaute m'inspire n'est pas de
+ces affections perissables. Il est en moi plus que moi-meme, toute ma
+douleur comme toute ma joie.
+
+ * * * * *
+
+ Dans l'amour farouche ou, sans treve,
+ Je m'abime et dont je mourrai,
+ J'ai mis l'orgueil desespere
+ D'un coeur qu'avait trahi son reve.
+
+ Car je porte au flanc gauche un glaive
+ Invisible et si bien entre
+ Qu'il s'enfonce, plus acere,
+ Quand ma lache main le souleve.
+
+ S'alourdissant sous mon effort,
+ Il fouille, plus avant, plus fort,
+ Dans ma poitrine, jusqu'a l'ame,
+
+ Et son poids grave dans ma chair
+ Un nom, ton nom cruel et cher
+ Qu'un jour ecrivit sur sa lame.
+
+ * * * * *
+
+Mais vous ne m'ecoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous etes! Comme, au
+fond de votre etre, vous etes bien plus a la Nature qu'a l'Amour. Tandis
+que je vous chante mes tortures et mes delices, vos yeux se perdent vers
+des lointains ou ma voix ne parvient guere. Mes vers vous consolent
+mal des roses absentes et votre pensee est toute au regret des lilas
+attardes. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs
+de cette annee viennent tard, peut-etre dureront-elles plus longtemps,
+et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus
+fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHOSES VECUES
+
+
+Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre eternel sujet de
+discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je
+prefere, et comme je vous reponds tantot: la rose! tantot: l'heliotrope!
+tantot: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos
+sombres cheveux, comme dit un vers celebre de Coppee, ou qui palpite en
+haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en
+concluez que je n'ai aucune fixite dans les gouts et vous m'accusez
+tres haut d'inconstance, vous a qui je me suis lie par une immortelle
+tendresse.
+
+Vous allez jusqu'a me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est
+tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous
+le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le
+pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai jure d'etre
+decent aujourd'hui. J'ecris pour les academiciens et pour les
+demoiselles.
+
+Ou en etais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions
+aussi inattendues. Eh bien! pour clore un debat qui a trop dure, je vous
+avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la
+fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre
+bouche, ni l'heliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser a
+vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent etre demeurees a
+vos doigts effiles; ce n'est pas non plus la pivoine dont les petales
+transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli
+nez latin, ni l'iris marin qui a les delicieux balancements de votre
+tete mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrees, a les
+lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthemis dont l'innombrable
+epanouissement et la gloire constellee n'a d'egal que le faisceau fleuri
+de vos graces et de vos splendeurs. La fleur que je prefere, je ne sais
+pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus
+savante en botanique que moi;--c'est une fleur a peine, une facon de
+petite herbe sauvage. Elle s'est trouvee prise dans la feuille de lierre
+que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour
+la premiere fois et que vous pliates en deux pour la cacher dans mon
+portefeuille.
+
+J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela
+mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mysterieux et inexorable
+pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinee! c'est-a-dire: le Bonheur!
+si cela vous plait, ou: l'immortelle Detresse, s'il vous convient de me
+faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de
+Linne ou de Jussieu!
+
+ * * * * *
+
+Nous en sommes a peine aux fraises, ma tres chere et tres belle aimee.
+Je crois meme avoir fait rouler dans votre assiette les premieres que le
+Midi nous ait envoyees. Vous avez deja reve de cerises et vous m'avez
+signale des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier
+probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que
+vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes
+sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques
+framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le present, des
+fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos
+levres.
+
+Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que
+nous garde le developpement des saisons, venir a son epoque. Il est
+imprudent de vouloir hater l'heure toujours factice des plaisirs. N'en
+avez-vous pas trouve un, fort cruel pour moi, a me faire attendre
+longtemps, longtemps, et jusqu'a me desesperer, un bonheur dont je
+faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des
+fraises de l'amour dans le bois mysterieux des esperances. Votre beaute
+m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanieres qui
+donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de reve, je ne
+sais quoi d'enchante ou le desir s'ose, a peine, aventurer.
+
+L'idee de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me
+donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien
+qu'a effleurer votre joue. Nous avons goute des joies tres douces et
+tres incontestables a ces innocentes caresses: joies pour vous a me
+faire souffrir, me voyant de plus en plus dompte, et joies pour moi-meme
+a me perdre dans l'extase ou me plongeait votre seule vue. Cela ne
+pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu
+que la felicite plus complete qui devait suivre l'immense felicite des
+tendresses sans reserve fut comme le fruit mur qui se detache de la
+branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux
+chairs fermes, aux duretes virginales; puis l'egrenement de rubis des
+groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutes des abricots; les
+raisins revetiront leurs transparences nacrees; puis enfin la peche
+apparaitra dans les corbeilles, la peche dont le duvet imperceptible
+fait penser a celui dont vos belles epaules sont parees. Nous ne sommes
+qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la
+douceur d'esperer jusqu'a ce que vienne celle de se souvenir!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+II
+
+CONTES D'ETE
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+FETE DES FLEURS
+
+
+C'est un reve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin;
+car il y a longtemps deja que j'ai donne pour unique horizon a ma vie
+mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent
+au-dessus de mon mur interieurement etoile de pavots, vivant la les
+fetes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine
+et multipliee par les echos innombrables de la riviere. J'ai pris les
+foules en horreur pour la tyrannie bete qu'elles imposent a la marche,
+pour la curiosite banale qui les pousse en tous sens comme un torrent
+qui se dechire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu
+qu'une solitude douce m'en separe, pareil a cela a l'egoiste qui,
+voluptueusement, ecoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les
+tetes indifferentes des passants.
+
+Non, vraiment, l'idee de tous les fiacres de Paris echangeant, dans la
+poussiere d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'etait pas pour
+m'arracher aux delices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes a
+tete noire a qui j'ai abandonne ma moisson de cerises. D'autant que nous
+autres, horticulteurs desinteresses des parterres de banlieue, nous ne
+sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux.
+Nous avons la piete de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont
+arrachees qu'en saignant empourprees comme d'odorantes blessures.
+Sur leur tige, elles apparaissaient comme des levres souriantes,
+s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosee.
+
+Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donne pour
+grandir. Car l'etat de jardinier dans le departement de la Seine n'est
+pas une sinecure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort
+empeches de le remplir, n'ayant pas dans l'ame ce je ne sais quoi
+d'ingenieusement agreste qu'a laisse dans le notre l'admiration du doux
+Virgile. Enfin ces orgies nous revoltent, nous qui ne consentons a
+cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir
+refleurir au corsage de la bien-aimee, la ou notre coeur lui-meme,
+invisible, est suspendu, traverse aussi par une longue epingle d'or.
+
+ * * * * *
+
+Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et
+destine a entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il
+n'est pas malaise de s'imaginer Paris debordant de sa ceinture, Paris
+envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brules, Paris range
+en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout a
+bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement
+des tentes ou les garcons s'evertuent, rafraichissant les boissons de la
+sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet
+des orgues mecaniques; le roulement vertical des ballons captifs
+initiant les populations terrestres aux delices du mal de mer; les
+mats et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traverse de rares
+brises; les musiques militaires lancant a pleine volee leurs
+
+ ....Concerts riches de cuivre,
+ Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
+ Et qui, dans les soirs d'or ou l'on se sent revivre,
+ Versent quelque heroisme au coeur des citadins.
+
+Comme l'a si bien dit Beaudelaire, a qui l'ingenieux Scherer ne devait
+trouver plus tard ni genie ni talent. Car ce Scherer merveilleux est
+bien autrement comique que les avaleurs d'etoupes du carrefour, et je
+serais fort capable de me deranger pour l'aller voir seulement passer
+dans le cocasse infini de son serieux. Car il est, en litterature, de
+l'ecole de Leonce en theatre et c'est sans rire qu'il debite ses plus
+amusantes bouffonneries.
+
+Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait
+compagnie, je me representais, comme si j'y etais moi-meme, cette tant
+mirifique ceremonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le
+promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude
+de frequenter leurs portieres. Et, tout doucement, l'illusion me vint si
+intense que, d'un geste mecanique et abandonne, je jetais d'imaginaires
+gratte-culs a un tas de vieilles hetaires dont ma jeunesse a vu l'age
+mur.
+
+ * * * * *
+
+C'est alors que l'idee me vint, madame et belle lectrice, de vous
+proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande
+de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-meme dont ce defile
+n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande
+de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur
+gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement,
+nous nous faisions conduire dans l'ile qu'un chalet decore, dans l'ile
+presque deserte ou, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une
+compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries
+des garcons limonadiers, ventres d'un tablier blanc comme les petites
+bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'ou nous
+voyions seulement, dans le decoupage des feuilles et derriere une
+barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans
+la poussiere lumineuse, a l'horizon et dans l'odeur tiede des beignets,
+cette theorie banale de promeneurs barioles secouant autour d'eux des
+gerbes defleuries, eparpillant des petales anonymes dans ce tohu-bohu.
+
+N'oubliez pas que je continue a rever, madame et chere lectrice, et
+n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris a regarder le petit
+bout de vos souliers mordores a peine sortant des soies de votre jupe,
+comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur
+nid. On n'a pas de raison pour se gener en songe. Une fourmi bien avisee
+(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le genie de ces insectes)
+vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprevu
+qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantes de suede a la
+partie blessee, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un detail,
+quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis
+interdit, posait un instant son epee flamboyante pour se moucher et
+laissait s'entr'ouvrir la porte defendue.
+
+Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de la-bas!
+
+ * * * * *
+
+Et, comme la nuit descendait, precedee des rouges adieux du couchant que
+clament, trop loin pour etre entendus, d'immenses trompettes de cuivre,
+nous ne songions pas a quitter ce coin paisible, cette oasis de silence
+dans le bruyant desert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre
+plus epaisse, coupee celle-la par les sillons d'argent de l'eau,
+palmes d'ecume semblant glisser a la surface des lacs comme celles des
+triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur
+l'herbe, mais plus pres l'un de l'autre, subissant, comme tous les etres
+et comme toutes les choses, cet alanguissement des declins. Cependant
+partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se
+brisaient, puis se renouaient, puis s'egrenaient silencieusement dans
+l'onde; des rosaires aux grains lumineux fremissaient sous d'invisibles
+doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices
+opalins et les musiques se reveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide
+des clartes du jour. On valsait de l'autre cote, on valsait au pied
+de Metra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et
+secouant dans la brise enfin levee les divines harmonies de la
+_Vague_ ou de l'_Esperance_. Car c'est un vrai poete que ce blanc et
+melancolique garcon qui a plus ecrit que personne, ce qui a suffi a lui
+constituer une grande reputation de paresse.
+
+J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon reve prit ici une tournure
+dangereuse a vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du
+mensonge!... Nous nous etions si bien rapproches que vous me mordilliez
+delicieusement les levres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un
+baiser "la saveur en la bouche", comme disait le bon poete Ronsard, au
+front couronne d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien,
+dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le
+desir de quelque retraite a deux dans une Thebaide au pied de laquelle
+cette rumeur vienne mourir.
+
+J'ai reve encore qu'en me quittant vous m'aviez donne un magnifique brin
+de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil
+bleu, un oeil pale et doux charge de souvenir. Donc, non seulement
+j'avais eu ma fete des fleurs comme les autres; mais j'en avais garde
+quelque chose, la memoire exquise de votre toilette, Madame et honoree
+Lectrice, et de vos jolis souliers mordores.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+EN MESSIDOR
+
+
+ Le beau pommier si fier de ses fleurs etoilees,
+ Neige odorante du printemps!
+
+Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue
+parfois mordre dans une peche au velours ruisselant sous vos dents
+blanches, voire engloutir, avec de delicieuses petites mines, des
+fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos levres, et
+meme dechirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-etre etait-ce par
+pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'ecole des gens qui gardent
+des poires pour la soif. Je prefere infiniment a celles-ci, par les
+vesprees alterees, la fraicheur des sources susurrant dans l'epaisseur
+humide des gazons. La vraie raison d'etre des fruits, c'est les
+confitures, quand la main delicate d'une femme y a mis son parfum.
+
+Non? Vous n'etes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-memes,
+pour leur gout personnel?
+
+Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette
+annee ni cerises, ni pommes, ni peches meme, mais les arbres qui les
+devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en
+fete sous la blancheur de leur floraison printaniere; tels ils vous
+apparaissent comme l'eparpillement d'une coiffure de mariee, tels ils
+resteront, en ete, variant la profondeur epanouie des verdures; en
+automne, egrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages
+rouilles. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure
+divine de l'Esperance, et ces rameaux ne se depouilleront pas de ce
+frileux et delicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit
+ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous etes si peu
+gourmande, helas!
+
+Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce
+moment. Aux pechers pendent encore des petales d'un rose tendre; les
+cerisiers semblent, de loin, des arbres ou, par touffes menues, le duvet
+de quelque cygne celeste s'est accroche; et voici maintenant que les
+pommiers s'etoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte,
+semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres
+fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un
+ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit
+le poete; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui
+s'envole, aerienne et impolluee, dans les souffles tiedes du soir!
+
+ * * * * *
+
+Ayant garde, par ce temps d'indifference, le gout obstine des legendes
+paradisiaques, il m'arrive souvent de vous meler, ma chere, a leur
+poetique memoire. C'est ainsi que j'ai reve, cette nuit, que nous etions
+Adam et Eve dans leur premier sejour. Cette imagination m'etait la
+plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un
+pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les
+instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goutais, moi,
+mille delices sournoises et profondes a vous contempler dans le costume
+leger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aime. Dut votre
+pudeur souffrir de cet aveu, je vous preferais ainsi, meme en evoquant
+le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une facon de porter
+la nudite qui etait un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais
+pas mal du motet delicat que la musique lointaine des anges dispersait,
+pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Pere
+Etemel qui nous souriait dans un coin particulierement lumineux de
+l'azur. Tout m'etait egal dans cette splendeur des choses creees, tout
+hormis le beau ton nacre de votre chair, le rythme divin suivant lequel
+vos formes augustes sont modelees, le triomphe de vos seins tendant aux
+baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches ou
+se brise le desir, l'ombre de vos cheveux ou s'engloutit le reve, la
+blancheur liliale de vos pieds ou vient s'abattre le baiser. Ah! bien
+que la, sous le coeur, je sentisse encore une brulure cruelle, je ne
+regrettais pas un instant la cotelette qui m'avait ete volee par Dieu
+pendant mon sommeil et d'ou tant de charmes etaient sortis! Et tandis
+que, muet d'extase je m'abimais dans la delicieuse et vehemente
+contemplation de votre personne, j'ecoutais, ravissement nouveau, le son
+de votre voix ou chantait l'ame elle-meme des sources et des oiseaux.
+Vous vous moquiez de moi comme a l'ordinaire, mais plus affectueusement
+que dans la vallee de larmes ou nous avons coutume de nous promener
+ensemble, vous en robe trainante et moi en simple pet-en-l'air.
+
+Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit,
+ma chere! Plus d'ombre et plus de mystere que dans les bois memes de
+Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'ou l'oeil poursuit les
+promeneurs sentimentaux!
+
+ Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.
+
+comme a dit Chenier en parlant des coteaux d'Erymanthe, tres inferieurs
+cependant. Le Pere Eternel, lui-meme, n'etait pas genant. Au-dessus
+de nos tetes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et
+s'epanouissait en un grand enchevetrement de branches. C'etait le fameux
+pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il etait bien plus beau qu'a
+l'heure de la tentation biblique: il etait tout en fleurs.
+
+ * * * * *
+
+Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois,
+madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou meme d'un
+calvile, je vous crois infiniment plus accessible au present d'une
+simple fleur que votre caprice eut souhaitee. L'auteur de la Genese a
+mal connu la Femme. Ce n'est pas a mon appetit, mais a sa fantaisie
+qu'il faut toujours frapper, comme a une porte fragile et prete a
+s'ouvrir. L'Eve de la Bible ressemble vraiment un peu trop a la
+Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde meme pas le bouquet du pauvre
+Siebel, mais s'eprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur
+son chemin. Je trouve que la femme est calomniee dans l'une et l'autre
+de ces legendes. Je ne me defie, madame, que de celui qui vous offrira
+une rose juste a l'instant ou votre reve s'egarait sur un rosier. Je
+n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mere commune et un
+simple serpent; je le trouve egalement mal observe. Plus ingenieux et
+plus vrai, l'art paien a choisi un cygne pour tenter Leda, le cygne
+embleme, tout a la fois, de la grace et de la force, le cygne qui a des
+ailes et peut emporter la pensee vers de lointains azurs. Je ne vous
+chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destine a
+me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous
+avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus
+desagreable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me
+pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation.
+La premiere fois que l'obligeance d'un songe me ramenera, en votre
+compagnie, sous les ombrages parfumes de l'Eden qui, sans vous, n'en
+serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce
+sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporte une petite branche
+de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poetique que dans la fable
+chretienne, et je vous en excuserai davantage.
+
+ * * * * *
+
+Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes.
+Le temps fuit et, suivant le vol des petales roses des pechers, la neige
+des cerisiers et des abricotiers se disperse deja, rien qu'au vent des
+fleches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se deconstelleront
+bientot, leurs etoiles se detachant une a une comme les astres d'un ciel
+desole. N'attendez pas cet instant; madame, pour realiser par pitie, par
+simple pitie, tout ce que vous pouvez du reve ou je me suis tant complu,
+par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque
+decor ou je vous vis sans voiles, durant ce reve trop court. Tout le
+reste nous manque, l'orpheon melodieux des archanges s'essoufflent pour
+nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres
+venant se coucher a nos pieds, la barbe souriante du Pere Eternel
+ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur
+de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces
+accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je
+parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas necessaire pour
+devetir votre auguste beaute. Car le vrai paradis, il est la, ma chere,
+dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait
+l'envahissante splendeur de vos cheveux denoues et vous faisant un
+manteau vivant. Et ce paradis-la est en vous, et vous seule etes l'ange
+impitoyable qui en gardez l'entree contre l'affolement de mes desirs. Il
+ne depend pas de moi de me deguiser en cygne, pour me tromper moi-meme.
+Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'etes ni Eve ni
+Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+BATEAUX ROUGES
+
+
+I
+
+
+Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en
+remuant des vieilleries ou un peu de tout ce qui fut une vie est
+reste, bouquins jetes au rebut, bouquets autrefois baises et qui ne me
+rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'eveillent plus rien
+dans mon ame, j'ai trouve ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance,
+mon jouet favori, un petit bateau aux matures brisees, a la voile
+dechiree, a la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau
+mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des
+deplacements et des exils, a travers la vie troublee qui fut la mienne,
+pleine de separations, de departs eplores et d'adieux? Je n'en sais rien
+vraiment, moi qui ai egare mes plus beaux livres, mes objets d'art les
+plus chers et qui suis comme un roc melancolique entoure d'epaves et
+de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et
+l'attendrissement que m'a cause sa decouverte est pour me faire croire
+a quelqu'une de ces fatalites douces qui, de bien loin, inattendues et
+furtives, viennent nous toucher au coeur.
+
+Ce navire en miniature, il est comme une image gravee a la premiere page
+du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-etre a parcourir.
+Il a la solennite bete des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais
+charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa
+coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se
+sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une facon de reseau sur la
+peinture ecaillee. De petits canons en bois etaient colles aux sabords
+figures par des trous noirs mal dessines par un inhabile pinceau. Ah!
+que de belles heures ont vogue sur ce vaisseau en caricature! Que
+d'heures douces et baignees de soleil levant comme les petales de roses
+qui s'envolent aux premiers souffles du matin!
+
+Ce joujou qui pouvait bien avoir coute cinq francs a l'oncle genereux
+qui me l'avait donne pour mes etrennes etait un objet d'envie pour tous
+les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'etait
+qu'a mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus
+chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien
+secretement enfoui sous les saulaies de la petite riviere, pour y
+tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise a l'eau du bateau
+etait une ceremonie d'une importance sans egale. Nous etions deux ou
+trois a genoux pour le poser en equilibre sur les mille petites rides
+d'argent qui l'allaient bercer. Il etait un peu rouleur de sa nature,
+comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour
+fendre le flot minuscule et pourtant paisible a qui je confiais cet
+_animae dimidium mex_.
+
+On descendait de ce cote, a la riviere par une pente douce, mais sans
+verdure, le sol y etant souvent foule par les sabots des lavandieres et
+les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle etait couleur de
+terre mouillee avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au
+contraire, qui bornait une admirable prairie, etait emaillee de
+marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs
+encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes,
+d'un violet pale et tres doux, celles-la en forme de clochettes
+qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumee d'encens du
+printemps. Bien qu'attache solidement a une longue ficelle qui nous
+permettait de le ramener a nous, en cas de naufrage, notre bateau allait
+quelquefois assez loin de la berge d'ou nous suivions ses evolutions,
+avec l'attention d'un conseil d'amiraute. C'etait les jours ou un peu de
+vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie.
+Ces lointains voyages a la decouverte d'iles formees par de hauts
+bouquets de roseaux, d'archipels constitues par la floraison etoilee
+des nenuphars, de recifs dont un tronc de saule mort faisait tous les
+perils, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de
+petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus
+qu'aucun autre, moi, le proprietaire de l'embarcation, je meditais cette
+chose hardie que mon batiment traversat la riviere tout entiere, dans sa
+largeur complete, et allat aborder dans cette facon de paradis terrestre
+qui etait a l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les
+anthemises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par
+une flore agreste, exuberante, aux mille couleurs et aux mille
+enchantements.
+
+Helas! jamais un souffle favorable a cet imperieux desir ne poussa le
+petit bateau rouge jusqu'a ce rivage que mon imagination emplissait d'un
+mystere charmant et feerique.
+
+Ce petit bateau rouge est brise; il est demeure la fidele image de mon
+reve!
+
+
+II
+
+
+Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Tres calme, elle semblait,
+de la jetee au pied des dunes, une immense pierrerie passant des
+transparences de l'emeraude aux opacites azurees de la turquoise,
+partout traversee d'un scintillement d'etincelles. A peine quelques
+vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui
+se divisait bien vite comme un echeveau trop leger. Jamais serenite si
+grande n'avait habite le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton tres fin,
+presque gris, etait borde, a l'horizon, par une large bande de brume
+d'un violet pale qui mettait un reflet d'amethyste sur tout cela.
+
+Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'eloignant
+pour la peche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de
+mouettes rosees par le soleil couchant et quelques-unes pareilles a des
+ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait ete visible tout le jour, se
+perdait dans la buee profonde et lumineuse qui bientot allait confondre
+la mer et le ciel comme deux levres dans un baiser.
+
+Vous etiez assise a cote de moi, ma chere ame, et vous reviez comme moi,
+devant ce magnifique paysage. Tout a coup, le soleil, qui avait disparu,
+depuis un instant, derriere le rideau de nuees qui semblait un rempart
+dresse sur l'horizon, le perca de sa clarte rouge et sans rayons. On eut
+dit un trou de feu beant dans le ciel, une blessure large et ronde et
+pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arrache et pendu en l'air,
+comme a l'etal d'un boucher. C'etait terrible et superbe a la fois. Mes
+yeux chercherent les votres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament
+plein d'etoiles.
+
+Cependant le nuage blesse reprenait le combat et l'ombre revoltee
+s'acharnait a l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se
+deforma soudain et ne fut bientot plus qu'une bande eclatante, une
+dechirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose etrange et
+qui vous frappa autant que moi! Cette dechirure avait la forme d'un
+bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une
+autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensite, m'apparut comme
+le vaisseau qui emporte nos reves vers l'infini, nos tendresses vers le
+neant et que colore la fleur vivante et pourpree de nos veines; comme
+le navire a qui nous confions plus de la moitie de notre ame, nos
+aspirations supremes et nos desirs desesperes. En vain il tentait de
+monter plus haut dans le ciel sur le dos ecumeux des nuees, ou de
+s'enfoncer plus avant dans l'horizon, pousse par le vent amer qui
+soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rive au flot qui semblait
+le porter et qu'on eut dit fige autour de lui comme les flots d'une mer
+de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la
+terre et le ciel, attache au roc comme par une ancre invisible. Et peut-
+etre, pensiez-vous comme moi, ma chere ame. Car une grande melancolie
+etait dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la
+mer.
+
+Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufrages! Soudain le
+vaisseau de feu que nous emplissions du fantome de nos pensees fut comme
+traverse par une raie d'ombre qui le separa en deux. On eut dit une lame
+qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double
+epave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et
+s'amincissant sous le travail destructeur des elements. Bientot deux
+fils paralleles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un
+violon.
+
+Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette
+qui s'elevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe
+d'emeraude pale et comme jonchee de palmes d'argent qui eclaboussait la
+mer ou le vent du soir faisait passer de vagues trainees de lumiere.
+
+Quand le temps aura brise la barque fragile et lumineuse qui emporte nos
+amours vers la meme douleur et nos tendresses vers le meme adieu, vous
+vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous
+eumes ensemble de ce soleil couchant et dechire, pareil a un vaisseau de
+flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AU PAYS DES REVES
+
+
+Nous avions regarde, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une
+eclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte a ce long drame aquatique.
+L'uniforme spectacle de la pluie se precipitant en averses ou s'etalant
+en lentes ondees; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres;
+l'impression melancolique d'une grande ville inondee et dont tous les
+toits pleurent sur tous les paves. Ce devait etre affreux pour les
+pietons qui pataugeaient dans les poudres delayees de la circulation
+dominicale, pour les chiens sans maitres qu'on chassait des seuils
+entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des
+passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux
+de ce temps nefaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des
+jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitie
+s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous etes
+meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'ame de la
+deesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle
+embaume. Ah! que vous etiez triste du sort des geraniums, des clematites
+et des chevrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!
+
+Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et
+amelioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec
+le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette
+annee, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera meme le
+cheval a la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnetes
+dames etaient en train de gemir sur leurs toilettes enfouies au fond
+des voitures. O vanite des futurs enivrements! En vain la mode avait
+invente, pour cette journee fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre.
+Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Verite devait rire au fond
+de son puits, la Verite eternellement nue et que j'aimerai toujours,
+rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez
+clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le neant des falbalas
+et l'inanite des jupes. Ce sont stupides inventions de couturieres et
+de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les
+fenetres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions
+regarde, ma chere, toute la journee l'eau rayer le ciel gris.
+
+ * * * * *
+
+Nos reves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour
+evanoui. Rien d'etonnant donc a celui que je fis et que je vais vous
+conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me
+permettra d'etre prolixe. Car il faut un long temps a cet ocean d'ombre
+pour s'etendre en flux pesant sur vos epaules, et remonter en reflux
+jusqu'au-dessus de votre nuque ambree. Pour etre le plus naturel du
+monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mele d'imaginations
+surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Pere Eternel a la
+moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres
+ont sensiblement abuse; un Jehovah rase comme un comedien, ce qui
+n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de theatre sont
+certainement les dieux de cette epoque. S'il eut ete seulement en trois
+personnes, j'aurais cru a un troisieme frere Lyonnet. Il avait garde
+d'ailleurs toute l'autorite d'un premier role dans la comedie de la
+creation, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin
+lui-meme quand il me dit sur un ton de protection:
+
+--Je viens de commander un nouveau Deluge, en ayant assez de l'humanite,
+mais je te sauverai.
+
+--Vous savez, Seigneur, lui repondis-je avec franchise, si vous ne
+sauvez pas, en meme temps, ma bonne amie, je refuse ma grace. Vivre sans
+elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.
+
+--Tu es un bon Jobard, reprit le Maitre du monde en riant; je te jure
+qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu
+meures. Mais c'est peut-etre pour ta naivete obstinee avec les femmes
+que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue a se moquer de
+toi. Tu sais ce qui te reste a faire?
+
+--Je ne m'en doute pas, Regent des etoiles.
+
+--Rappelle-toi l'exemple de Noe.
+
+--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un
+portefaix et que je montre mon derriere a mes fils? Et comment le
+ferai-je, Dieu de bonte, vous ne m'avez pas donne de posterite?
+
+--Noe ne se contenta pas de cet acte de mansuetude paternelle. Ne te
+souviens-tu plus de l'arche?
+
+--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant
+quarante jours avec mon adoree et une partie de toutes les betes creees?
+
+--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.
+
+--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.
+
+--Je te previens que tu auras l'air d'un concierge qui demenage. Mais
+que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la
+deplorable espece a laquelle tu appartiens!
+
+--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un
+domestique. Je consentirais a la rigueur a brosser les mignons souliers
+de celle que j'aime; mais les miens, jamais!
+
+--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras a ton
+gre. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la societe
+des elus est embetante! Ah! si je n'avais pense qu'a la gaiete de mon
+Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.
+
+Et sur cette pensee morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit
+enchifrongne des narines de M. Delaunay.
+
+ * * * * *
+
+L'arche etait achevee. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais
+que vous l'aimez. L'interieur etait confortable avec des portieres et
+des tapis partout, et je vous avais menage, a la poupe, une serre pleine
+de fleurs admirables, un veritable jardin. Au moment ou nous allions
+nous embarquer:
+
+--Et Francois? me demandates-vous.
+
+--Qui ca, Francois?
+
+--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais
+l'appeler Francois!
+
+--Bon! m'ecriai-je; il est encore temps.
+
+C'etait bien juste. Le deluge commencait; les cataractes du ciel
+s'etaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les etres
+vivants. Les monuments etaient deja submerges. Un malheureux s'agitait
+a la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai,
+mouille comme un chat de gouttiere. Au lieu de me remercier, comme j'y
+avais droit, j'imagine, il s'ecria d'un air de mauvaise humeur:
+
+--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublie!
+
+Quand je lui proposai de nous aider a mettre le couvert, car j'avais une
+faim horrible apres ce gigantesque travail, et vous-meme vous m'aviez
+promis de manger une aile de poulet.
+
+--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats a fouetter. Et mon amendement sur
+la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours
+sur les credits de Madagascar!
+
+L'illusion n'etait plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous
+etions tombes sur un animal politique. Il confirma notre pronostic
+douloureux en devorant comme quatre, sans avoir contribue en rien a la
+confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de
+poulet! Nous nous dimes tout d'abord: Voila une bouche inutile! Mais
+nous pensames plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommenca
+a parler.
+
+Car, a peine gave, il reprit son abominable et nauseabond bavardage; il
+nous etourdit de ses emphatiques propos; il nous revolta de son mauvais
+francais; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesees
+progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit
+deborder le vase de notre mansuetude en s'asseyant lourdement, dans la
+serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos
+serins avec la fumee de son cigare. Vous me fites un signe terrible.
+J'avais menage, a deux pas de la, une trappe pour le nettoyage de
+l'arche. Je le poussai affectueusement de ce cote et je le fis basculer
+traitreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en eternuant. Nous
+etions deja a une hauteur si considerable, toujours souleves par le flot
+montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux etoiles jalouses de
+vos yeux.
+
+ * * * * *
+
+Mais que la vie nous devint douce, ma chere, une fois debarrasses de
+cet hote facheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des
+oiseaux, nos jours s'ecoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises
+encore. Une seule pensee nous preoccupait: c'est que cela n'eut qu'un
+temps et que ce bienheureux deluge ne put durer toujours. Nous etions
+parvenus a une telle elevation que les astres etaient obliges de retirer
+leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son
+derriere afin que le bout n'en fut pas mouille. Une imprudente comete,
+qui voulut vous contempler de trop pres, eut la queue completement
+eteinte, ce qui fit enormement rire les constellations voisines. Votre
+beaute fut universellement acclamee par les planetes, et Jupiter composa
+meme en votre honneur quelques vers qui tonnerent dans l'immensite avec
+un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux
+derniers, dont la rime nous parait insuffisante a nous que la science
+de mon maitre Banville a pervertis. Mais a ces hauteurs siderales les
+assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est
+bien moins difficile:
+
+ Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
+ Durant l'eternite rever a votre dos.
+
+Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphere de lumiere tres vieille
+et qui a deja beaucoup roule. Oh! oui, j'etais heureux, mignonne, dans
+cette solitude que vous emplissiez seule de votre chere presence et de
+votre chere voix dans ce desert en miniature suspendu entre deux
+abimes! Desert! non; mais oasis toute parfumee de votre haleine, toute
+frissonnante des fraicheurs de votre beaute. Et ce Paradis edifie sur
+des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'aneantissement universel
+ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauve et l'emportait
+jusqu'au lyrique sejour des immortelles poesies, dans des immortelles
+etoiles!
+
+Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupieres fermees. La colombe
+sans doute qui m'apportait, comme a feu Noe, le rameau d'olivier au
+sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumiere jete entre la terre
+suppliante et le ciel misericordieux.... Non! l'heure implacable du
+reveil qui me presentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la
+plume avec laquelle je viens d'ecrire ces lignes veridiques, ou le plus
+heureux de mes reves est conte.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+NUIT BLANCHE
+
+
+Une atmosphere pesante ou s'amassent les prochaines ondees; un ciel si
+lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir
+avec peine; un air tiede tout charge de l'agonie des fleurs, fade, avec
+des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet enervement
+douloureux des choses a la fois impatientes et craintives de l'orage. Je
+me resigne a ne plus fermer les yeux et je pense a vous, ma chere ame,
+dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.
+
+Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous
+apportai dans sa large et humide collerette? Les roses etaient rares
+deja; nous etions en septembre et vous portiez une delicieuse robe
+bleue qui se modelait aux souples beautes de votre taille, melant des
+transparences d'ambre, sur votre poitrine, a des coulees de lapis clair.
+Vous m'avez gronde, mais quand je vous ai quittee, vous m'avez donne
+une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durat plus
+longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le petale encore
+flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guere dans
+mon jardin dont je n'aie dechire le coeur pour vous repondre dans le
+meme langage. Helas! Bientot les ondees eparpillerent dans l'herbe
+leurs feuilles mouillees. C'etait une des poesies de notre amour qui se
+brisait et que le vent emportait.
+
+Mais d'autres printemps l'ont ramenee plus vivace et plus fidele.
+
+Nous approchons de la meme saison, celle ou je vous ai connue. Bien des
+roses sont deja mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges.
+Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts
+dahlias fous et serres comme les ruches tuyautees de vos dentelles,
+des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont
+le demi-deuil a quelque chose de charmant et de melancolique comme la
+tristesse presque consolee d'une veuve. Et puis apres?... Apres, j'ai
+peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant,
+mon premier present, vous avez fait plus attention a mes roses qu'a
+moi-meme, et peut-etre est-ce leur souvenir seulement que vous avez
+aime.
+
+ * * * * *
+
+J'ouvre ma fenetre pour regarder la nuit. Le temps s'est leve.
+
+De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange
+aux approches de la lune. Les saintes melancolies, que l'homme moderne
+a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde
+exterieur. Quoiqu'il fasse, il n'empechera jamais la mer de gemir aux
+confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tete, avec le
+char des astres et l'avalanche des nuees, les preoccupations de
+l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol
+palissant, etoiles sous qui s'allumera bientot le formidable bucher de
+l'aurore, je cherche les images ailees des bien-aimees d'autrefois,
+de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporte sur d'autres
+routes que la mienne. Vos yeux de lumiere s'attendrissent pour moi, et
+des regards s'y rallument qui descendent jusqu'a mon coeur; bientot
+votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est
+un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, apres avoir
+effleure vos levres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine,
+je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les fleches brisees de mes
+desirs et les fleurs souillees de vos trahisons, tout ce qui fut mon
+ame et votre jouet eparpille en fugitives etincelles, balaye par
+l'inexorable vent des destinees.
+
+O joies ameres que la Beaute donne et reprend, mortelles extases de
+l'amour que le temps mesure a notre faiblesse, frisson divin que la
+chair de la femme met a notre chair, infini menteur dont elle fait
+eclater notre ame, aiguillons de feu que son regard plante dans nos
+reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens
+renaitre aux silences de cette nuit etoilee, aux splendeurs mysterieuses
+de ce ciel ou les flammes eteintes se sont rallumees!
+
+Cependant une nuee de vapeurs blanches monte a l'horizon. Dans un
+instant le jour gravira les premieres marches encore obscures de son
+escalier de feu. Un a un les astres craintifs vont s'envoler devant le
+rayonnement d'argent de son armure. Je salue la derniere etoile
+obstinee au manteau flottant du ciel. C'est Venus, comme si tout devait
+proclamer, dans ma pensee, qu'alors que tout s'evanouit comme un reve,
+le culte de la Beaute et les chers supplices de l'amour assurent au
+souvenir une immortalite.
+
+ Sous l'aile blanche du matin,
+ Toute la terre se recueille;
+ Un frisson passe de la feuille
+ Du chene a la feuille du thym.
+
+ Tandis que palit la grande Ourse,
+ Descend un long fremissement
+ De l'oeil profond du firmament
+ A l'oeil entr'ouvert de la source.
+
+ Ainsi, partout, autour de moi,
+ Comme un torrent tombant des cimes,
+ Roulant des faites aux abimes,
+ S'etend l'universel emoi.
+
+ Il n'est que mon coeur solitaire,
+ Loin de tes yeux, aux morts pareil,
+ En qui ne vibre aucun reveil,
+ Quand tout se reveille sur terre!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PARAPHRASE
+
+
+ Pour charmer mes heures moroses,
+ Je chante, le coeur plein de vous:
+ Ce n'est pas aux levres des roses
+ Qu'est le sourire le plus doux.
+
+ J'evoque vos candeurs insignes
+ Et vos virginales fraicheurs:
+ Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
+ Que sont les plus pures blancheurs.
+
+ Je vous vois passer sous les branches
+ Sur vos noirs cheveux se penchant
+ Ce n'est pas aux yeux des pervenches
+ Qu'est le regard le plus touchant.
+
+ Votre image, en tous lieux suivie,
+ Seule, brille a travers mes pleurs
+ Tout ce que j'aime dans la vie,
+ Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!
+
+ * * * * *
+
+Heureux ceux que n'atteint pas la melancolie des spectacles trop beaux
+et qui, pareils aux moineaux francs ebouriffes de bien-etre dans un
+rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaiete triomphante des
+choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes
+d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les
+gloires de l'ete. Mes yeux se sont toujours blesses a l'azur froid
+d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traverse
+d'etincelles. Il n'est pas jusqu'a l'eblouissement des jardins que
+les fleurs font pareils a d'immenses et vivantes joailleries qui ne
+m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois ou l'ombre amortit
+toutes ces splendeurs, les bois dont le mystere reve au bruit murmurant
+des sources. Mais cette vigueur excessive et debordante des seves, ce
+rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore
+secretement. Non! Tout ce decor-la est trop beau pour la vie humaine!
+La piece ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous
+sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable feerie, comme
+des genies aux ailes coupees et qui ne portent plus que des etoiles
+eteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle
+pour nos amours degenerees, pour nos passions sans colere! La grande
+resignation des automnes vaut mieux au declin de nos reves, a
+l'attiedissement de notre sang. Oui, l'ete, dans son eclat sans merci me
+navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funeraire aux dieux
+depuis longtemps envoles. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert
+seulement et nous emplit d'aspirations decevantes. Adorer, dans un
+retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice,
+la beaute nue de la femme, seul lambeau d'ideal pendue devant nos
+detresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues,
+admirables et funebres journees brulees par un desolant soleil!
+
+ * * * * *
+
+ Fou de printemps, ton coeur s'etonne
+ De me voir, prophete attriste,
+ Penser quelquefois a l'automne,
+ Sous les premiers feux de l'ete.
+
+ Oui, je pense, en voyant les roses
+ Ouvrir leurs vivantes couleurs,
+ Que l'aile des autans moroses
+ Effeuillera toutes les fleurs.
+
+ Que, des feuillages ou tout chante,
+ Tous les oiseaux seront bannis,
+ Et que, sous l'averse mechante,
+ Se briseront les pauvres nids?
+
+ Va! que l'autan ouvre son aile!
+ Que l'averse attriste les cieux!
+ De l'An la jeunesse eternelle
+ Reste sur ton front gracieux.
+
+ * * * * *
+
+Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux
+fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commence d'aimer. Le
+printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un
+aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliees. J'ai dit quelle
+deception l'ete est pour moi. L'automne m'est fatal ou precieux, suivant
+que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que
+j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses.
+Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les declins, et
+que subissent tous les etres ayant un semblant d'ame, qui me faisait le
+coeur pret a recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie
+ou les sceaux s'impriment plus profondement? Toujours est-il que c'est
+sous un ciel embrume, devant un paysage s'effritant en poussiere d'or,
+a la lumiere des couchants rayes de cuivre et de topaze, que mes reves
+obscurs sont devenus de puissants desirs, que j'ai senti ma chair mordue
+par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair.
+Saison redoutable et charmante! Je lui ai du des annees pleines de
+larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie.
+Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime,
+pale soleil d'octobre dont la melancolie s'est faite aureole, pour moi,
+au front de la femme; doux et traitre soleil qui aspirait vers la peau
+rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le
+mien vers la coupe mortelle du premier baiser!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MATUTINA
+
+
+C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenetre ouverte, est
+venue voler jusque sur le papier ou ma plume allait courir. Elle est
+tres jaune, tres seche et toute recroquevillee. J'y reconnais cependant,
+sous l'ondulation des brulures solaires, sa forme en fer de fleche.
+C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportee.
+
+Qu'allais-je vous conter deja? Une histoire d'amour, sans doute, ou
+quelque reverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-etre vous
+dire les vers tres simples que j'ai ecrits pour que Capoul les chante
+sur une musique de Lacome:
+
+ Je demande a l'oiseau qui passe
+ Sur les arbres, sans s'y poser,
+ Qu'il t'apporte, a travers l'espace,
+ La caresse de mon baiser.
+
+ Je demande a la brise pleine
+ De l'ame mourante des fleurs,
+ De prendre un peu de ton haleine
+ Pour en venir secher mes pleurs.
+
+ Je demande au soleil de flamme,
+ Qui boit la seve et fait les vins,
+ Qu'il aspire toute mon ame,
+ Et la verse a tes pieds divins!
+
+et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines.
+Oui, je me sentais l'esprit alerte et dispose a d'aimables confidences.
+
+Ah! maudite fenetre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon
+cerveau?
+
+ * * * * *
+
+Je regarde dans mon jardin. Tout y celebre encore la gloire de l'ete
+triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli,
+precede par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir
+immense montant des mains obscures d'un levite inconnu. Aucune
+inquietude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points
+invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers tres verts
+decoupent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses
+odorantes, y enchevetrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants.
+Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la
+detresse des roses defleuries; de la tige de mes glaieuls, comme d'une
+veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusees de
+sang clair; une constellation d'oeillets s'eparpille dans les bordures,
+et mes cheres acanthes pyreneennes epanouissent leurs larges feuilles
+architecturalement dechiquetees comme des souvenirs dont l'ombre
+enveloppe l'ame. La gaiete vorace des oiseaux s'acharne aux prunes
+encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large
+blessure aux levres pourprees. Je devine, derriere ce rideau riant, le
+fleuve tranquille et tiede ou les barques glissent entre les calices
+odorants des nenuphars, ou les pecheurs matinaux guettent, patients,
+l'ablette, encore paresseuse de ses printanieres amours, au pied des
+joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une eternelle serenite dans ce
+paysage ou rien ne menace, des coleres du ciel ou des caprices de l'eau
+sous le vent qui la fouette....
+
+Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?
+
+ * * * * *
+
+Car j'ai beau te faire crepiter sous la pointe rageuse de mon canif,
+je ne pourrai aneantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais
+presage dont ton aile etait chargee. Dans cette orgie radieuse des
+choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement
+le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurite des murailles
+lointaines faites des orages amoncelees et des frimas a venir. O faux
+bijou d'or fauve, l'automne est cache dans l'entortillement cassant
+de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables,
+contient quelqu'une des miseres qui sont le declin de l'annee. Voici les
+matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'ou le soleil ne se degage,
+tardif, que comme le visage pale d'un mourant deja couche dans ses
+toiles: les soirs impatients sonnant a l'horizon, dans de longues
+trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence;
+tout ce cortege de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des
+jours plus courts et dont le poete Leon Dierx a si magnifiquement dit,
+dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:
+
+ Le monotone ennui de vivre est en chemin.
+
+Voici cette effroyable resurrection des corps qui nous montre, se
+degageant de la terre comme des morts revoltes qu'un signal appelle, les
+squelettes decharnes des arbres n'agitant plus, a leurs cimes, que des
+lambeaux de verdure, des arbres dont l'ame s'est enfuie avec le murmure
+de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exiles!
+C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le
+vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils
+d'argent que tissent les araignees, inutiles ouvrieres d'octobre, qui
+tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air
+tous ces coins de nature s'effondrant. La pitie des chrysantemes fleurit
+le mausolee des floraisons mortes.
+
+Ah! maudite feuille, voila le tableau melancolique que tu evoques sous
+mes yeux!
+
+ * * * * *
+
+Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou
+plutot la Nature n'est qu'un grand decor symbolique dresse par le ciel
+autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri
+d'esperances, leur ete que le baiser du soleil rechauffe et murit, leur
+automne ou le souvenir met encore des douceurs inquietes, leur hiver
+qu'etreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus
+sage par les detresses passees, sait arreter son coeur dans cette course
+et l'arracher a cette loi fatale, pour l'asseoir dans la serenite d'une
+passion qui defie le lent travail des choses et des pensees se hatant
+vers un meme declin! Cette force consciente et revoltee contre le destin
+lui-meme ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la
+douleur, et toutes les ames n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le
+porter. Heureux, dis-je, celui qui menager de son dernier bonheur, le
+seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie!
+Qu'il veille aux presages muets, aux avertissements obscurs et surtout
+qu'il se rappelle. Les gens senses mettent dans leur amour tout ce
+qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y meler. Ils le
+degagent des jalousies stupides, des orgueils faciles a blesser, des
+lassitudes que la satiete apporte. Ils en font l'heure rare et exquise
+entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur
+precieuse de leur coeur et de l'esprit; le tresor avare de leurs joies.
+Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'ete resplendissant des caresses
+toujours savoureuses, des ames se fondant dans le meme infini, s'abimant
+melees dans le meme reve immortel!
+
+Mais qu'ils prennent garde a la premiere feuille morte, au premier
+froissement qui est comme la chute d'une premiere illusion dans ce monde
+enchante! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+III
+
+CONTES D'AUTOMNE
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DANS LES JARDINS
+
+
+I
+
+PLUIE D'OR
+
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
+tourbillon d'or, d'or disperse qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+J'ai toujours pense que la fable des amours de Jupiter n'etait que
+l'histoire poetique des saisons. En ce moment c'est Danae qu'il tente.
+Danae qui a depouille les chastes parures dont l'avait enveloppee le
+Printemps, Danae deja nue et bientot feconde. Car de toutes ces feuilles
+mortes dont la terre boira les dernieres seves, renaitra l'orgueil
+immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira
+rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, o
+vous devant qui je veux voir la Nature entiere agenouillee comme devant
+l'autel de la Beaute infinie.
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
+tourbillon d'or, d'or disperse qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est dechire;
+quelques lambeaux a peine sont demeures suspendus au squelette froid des
+realites. Les verdures se sont evanouies au front pensif des forets qui
+ne sont plus qu'un brutal enchevetrement de branches noires. Le frisson
+d'emeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine
+du soir caressait les hautes herbes, s'en est alle vers l'horizon des
+reves perdus. Ainsi quand la main des Destinees a secoue l'or au-dessus
+des tetes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non
+pas la pomme biblique, ce fut pour l'ame humaine un effarement de toutes
+les noblesses de la pensee, l'oubli de l'ideal entrevu, l'hiver apre
+qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempete apres la
+chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources
+sacrees!
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un
+tourbillon d'or, d'or disperse qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+Oui, ma chere ame, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers
+figes aux levres de ceux qui ne savent pas aimer.
+
+
+II
+
+CHRYSANTHEMES
+
+
+ Pour savoir a quel point je t'aime,
+ Effeuille, en revant, mon tresor,
+ Non la marguerite au coeur d'or,
+ Mais ce coeur blanc du chrysantheme.
+
+ Car plus serres et plus nombreux,
+ Ses petales, faisceau de glaives,
+ Diront mieux l'infini des reves
+ Ou se perd mon coeur amoureux.
+
+ "Un peu!--beaucoup!" mots sans pensee;
+ Et meme: "passionnement",
+ Un mot qui ne dit rien vraiment
+ Du mal dont mon ame est blessee.
+
+ C'est par mille et mille douleurs
+ Que mon etre se multiplie
+ Et, languissant, vers toi se plie
+ Comme le chrysantheme en fleurs.
+
+ La marguerite plus ne dure,
+ Quand l'automne, de ses doigts lourds,
+ Des mousses jaunit le velours
+ Et disperse au vent la verdure.
+
+ Meme apres l'adieu du soleil,
+ Seul, dans les jardins qu'il decore,
+ Le chrysantheme s'ouvre encore,
+ A mon coeur fidele pareil.
+
+ Pour savoir a quel point je t'aime,
+ Effeuille, en revant, mon tresor,
+ Non la marguerite au coeur d'or,
+ Mais le coeur blanc du chrysantheme!
+
+
+III
+
+BOUTON DE ROSES
+
+
+Sous les feuilles jaunes et degouttantes de pluie d'un rosier sauvage,
+un bouton tres pale s'obstine, dont les petales ne se developpent que
+pour se recroqueviller aussitot comme des oiseaux frileux qui replient
+leurs ailes dans l'air trop froid. Voila plusieurs jours deja que je le
+vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour
+vous l'apporter. Puis j'ai trouve qu'il etait bien peu digne de votre
+beaute triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la
+melancolie d'automne. Il vous eut bien dit pourtant qu'a vos pieds
+s'effeuillera ma derniere pensee et qu'une rose fleurit toujours pour
+vous dans le jardin derobe de mes reves, une rose immortelle dont la
+racine est au profond douloureux de mon coeur.
+
+Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce desespere des floraisons
+defaillantes, venu trop tard pour la gloire des epanouissements et
+pareil a l'amour tardif qui compte moins les bonheurs a venir que
+l'inutile tresor des bonheurs perdus!
+
+
+IV
+
+OEILLETS ROUGES
+
+
+ L'oeillet d'automne est sans parfums.
+ Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
+ Il semble porter dans ses veines
+ Le sang glace des coeurs defunts.
+
+ Fleur sans parfum, ame sans reves!
+ Oiseaux sans ailes, toutes deux,
+ Dont jamais les vols hasardeux
+ Pour les cieux n'ont quitte les greves.
+
+ Malgre ses velours eclatants
+ Dont ton regard charme s'etonne,
+ Ne cueille pas l'oeillet d'automne,
+ Toi dont le coeur est tout printemps!
+
+ Toi dont l'etre est tout envolee
+ Vers les firmaments apaises,
+ Ou monte l'odeur des baisers
+ A l'odeur des roses melee.
+
+ Si c'est du rouge que tu veux
+ Pour eclairer leur ombre, impregne
+ De mon sang la fleur que ton peigne
+ Tient mourante dans tes cheveux,
+
+ Et par les souffles embaumee
+ Autour de ton etre flottants,
+ Toi dont la grace est tout printemps.
+ Vivant Avril, ma bien-aimee!
+
+ L'oeillet d'automne est sans parfums.
+ Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
+ Il semble porter dans ses veines
+ Le sang glace des coeurs defunts.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+SUPER FLUMINA
+
+
+J'ai garde certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est
+comme malgre moi que, tous les huit jours, un acces de paresse qu'aucune
+fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque
+flanerie a l'aventure, dans la campagne ou meurt le tintement des
+cloches lointaines, a l'heure ou les derniers fideles franchissent les
+porches des eglises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce
+sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, egrenant sur ma
+route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oublies,
+levite de toutes les religions meprisees, supreme croyant de toutes les
+croyances dechues.
+
+Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de
+bise ridait, sur une rive a peu pres deserte, suivant le quai dont la
+pierre limee par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans
+un de ces paysages de banlieue que Rafaelli excelle si bien a decrire
+et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres
+silhouettes des arbres depouilles, semblent des griffonnages d'enfants.
+De toutes les choses, l'eau est peut-etre celle qui proteste le plus
+tard contre les melancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux
+grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de
+lumiere qui passent, a sa surface, comme les derniers eclairs d'epees
+d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux
+gelees qui la figent, tandis que partout regne la grande immobilite de
+la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin ou je n'entendais guere
+que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mela, une rumeur
+de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et
+sourd, quelque chose de sinistre qui melait une note d'horreur a cette
+melancolie. Je m'arretai, je regardai et trouvai que j'etais arrive,
+sans y prendre garde, jusqu'a la gueule debordante d'un egout, la ou la
+grande ville deverse son opulent tresor d'ordures, infectant au loin
+la riviere et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses
+odeurs malsaines, la fetide haleine de tout ce qu elle vomit.
+
+ * * * * *
+
+Et comme toutes nos pensees ne sont que les impressions reflechies qui
+nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le
+haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un
+ocean de degout qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous
+assistons depuis quelques jours y avaient amasse. De l'image materielle
+qui m'avait fait detourner les yeux, une vision morale se degagea, celle
+de l'immonde societe qui, pareille a ces eaux croupies et deshonorees,
+nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble
+parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un proces,--celui meme de
+notre etat social,--nous revele, occupant toute l'echelle des classes,
+depuis ce qui devrait etre l'honneur a jamais respecte jusqu'au devoir
+inexorablement subi; toute cette canaille remuee comme une mare putride
+ou tombe une pierre, et qui grouille avec des eclats de rire, comme
+grisee de sa propre infection; tous ces types revoltants de cynisme
+qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe,
+dans mon cerveau, avec les detritus, les trognons, les immondices que
+l'egout roule a mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique
+de mensonges; pas une revolte de la conscience dans cette clameur de
+coquins se jetant l'ignominie a la face les uns des autres; pas une foi
+qui surgisse, de ce desarroi de toutes les confiances, pas une foi dans
+un homme dont on ose dire: Celui-la ne peut etre soupconne! Magistrats,
+ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu
+dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la
+trompe et qui prefere s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilite
+qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette
+jetee au vent de tous les respects. Des accuses, encore sous la menace
+des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir
+de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxenete et son
+infame amant, relaches, sans doute, parce que les prisons aussi ont
+quelquefois besoin d'etre assainies. Il ne se trouve personne pour
+cracher au nez de ces ignobles droles, pour les chasser comme on balaye
+les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derriere de cette pourriture
+vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre
+compagnie.
+
+ * * * * *
+
+J'entends des gens dire qu'il en a toujours ete ainsi. Ce n'est pas
+vrai. Cette promiscuite de tous les appetits fraternisant dans la meme
+honte lucrative, cette democratie qui unit, dans la malproprete d'une
+immense etreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et
+celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le meme sac d'ecus,
+sont d'invention tres contemporaine et bien ce qu'on est convenu
+d'appeler des "signes des temps." Ce n'est pas la premiere fois que de
+pareilles eclipses du sens moral sont signalees dans notre astronomie
+historique. La seconde moitie du siecle dernier ne presentait pas, a son
+debut, un spectacle beaucoup plus ragoutant. Il a fallu beaucoup de sang
+pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer
+notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus
+plus bas qu'alors, parce que la virilite des races s'epuise a ces rouges
+metamorphoses. Heureux ceux qui ont vecu dans des temps meilleurs et
+mieux epris de tout ce qui fait la dignite de l'ame humaine! Parmi nous,
+ceux-la sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passe
+et ne veulent vivre que de la memoire des ages ou fleurissait l'ideal.
+
+Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive ou s'etait
+arretee ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours,
+non plus souille et comme encombre de ruines, mais limpide et emportant,
+avec lui, une poussiere fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante,
+le couchant etendait, ca et la, de grandes opacites fulgurantes, comme
+des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une
+eclaircie s'etait faite, a l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil,
+sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque pose sur une
+large lame de cuivre, en equilibre, comme on voit faire les bateleurs
+forains. Ce qui fut les verdures estivales frangees de rouille par
+l'automne, n'est plus qu'un enchevetrement de petites branches noires se
+decoupant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait deja disparu pour
+moi, celle du cloaque ou mes regards etaient tombes, celle du gouffre
+ou avait plonge mon esprit. Que m'importe, apres tout, cette fange qui
+descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait
+la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le neant
+est au bout. La nature est la, impassible et douce pour nous faire
+prendre patience. L'amour est la, vibrant et cruel pour ne pas souffrir
+que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les
+splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeures fideles a
+l'ideal de poesie et de tendresse qui berca si longtemps les douleurs de
+l'humanite! Plus haut que les ruisseaux debordants, plus haut que cette
+mer de boue qui peut s'etendre mais ne saurait s'elever,--car les oceans
+bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de
+nos esperances et l'immortel objet de nos desirs. Plus haut, sur un
+autel tout embrume de l'encens de mes voeux, sont poses tes pieds divins
+et blancs, ma bien-aimee aux noirs cheveux, grand lis debout dans la
+solitude jalouse de mes reves, consolation du terrestre exil, toi
+qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres
+l'infini!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DERNIERES VIOLETTES
+
+
+Voici que les premieres violettes d'automne ont reparu a Paris; rares
+encore, car j'eus infiniment de peine, madame, a vous en trouver un
+assez petit bouquet; toutes petites, a peine ouvertes comme des yeux
+d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop
+longues et menues. Tres artificieusement, la marchande qui me les vendit
+les avait enveloppees de solides feuilles de lierre: mais votre premier
+soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une
+epingle, pendantes et bien vite fletries a votre corsage. J'enviai leur
+sort neanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui
+meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle elevaient vers
+vous, comme une derniere haleine, n'etait-il pas un pardon? Douce, bien
+douce cette odeur de fleur trop tot cueillie et trop vite s'etiolant.
+J'ai pense que l'ame de ces violettes etait faite de tout ce que nous
+avions reve pour l'ete disparu et que le temps ne nous a pas permis
+de realiser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir
+vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le
+beau paysage dont les verdures semblent aussi denouees, la Seine qui le
+traverse vingt fois etant pareille a un large ruban bleu flottant sous
+une main capricieuse; voyages a travers ce beau pays de France qui est
+comme un panorama de merveilles. Ici borde de neiges eternelles par la
+dentelure profonde des montagnes, la doucement vallonne par le calme
+ocean des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la
+mer, partout baigne de lumiere et caresse par des souffles feconds. Nous
+devions voir ensemble des villes ou le souvenir du passe nous ferait
+croire que nous nous sommes aimes toujours, vous sous les parures
+anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des
+antiques chevaliers dont je sens le coeur fidele dans ma poitrine. Mon
+Dieu, ma chere, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a
+semble que je vous revoyais la premiere fois comme l'unique maitresse
+d'une vie anterieure a ma naissance. Vous ne croyez peut-etre pas a la
+metempsychose? Moi j'y crois tout a fait. Je vous dis que nous nous
+etions rencontres deja et que cette passion nouvelle n'a fait que
+reveiller, sur nos levres, des baisers endormis. Tous les bonheurs reves
+auront leur jour dans l'eternite de notre tendresse. En attendant,
+les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laisses
+s'envoler!
+
+ * * * * *
+
+A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette
+vieille cite pour les liens d'affection et les amities qu'elle me garde,
+que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers
+froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que
+celles de Nice cent fois et dont les bouquets enormes, promenes dans
+les rues ou pendant derriere les vitrines, protestent contre les images
+melancoliques qu'evoque, dans la pensee, le ciel triste, morne, gris,
+paraphe de dessins noirs par les branches depouillees ou s'abat, des que
+le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes meridionales,
+dont l'ame est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du
+Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul etouffant des nuees que ne
+traverse ni rayon de clarte ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment
+un sommeil trouble de cauchemars sous le fouet des ondees et la colere
+des ouragans. Plus de chansons et plus d'eclats de rire! Est-ce que
+cette desolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de
+leurs levres silencieuses, de leurs petites levres parfumees et toujours
+humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame,
+j'etais en exil la-bas, et je crois que mon premier present fut un envoi
+de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlerent sans doute
+pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle a mon
+desir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver,
+a nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce
+sentiment, mais j'ai en horreur le chrysantheme, cette parure des
+jardins mondains, dont la duree ne m'interesse pas plus que celle des
+fleurs en papier dont les cheminees bourgeoises sont encore decorees au
+Marais. Car, eux non plus, les chrysanthemes, n'ont jamais paru vivants
+et fremissants sous le zephir et jamais parfum n'a palpite dans leurs
+petits petales secs, pointus et serres, pareils qu'ils sont a des
+etoiles sans lumiere, a des etoiles terrestres ou ne scintille aucun
+celeste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits
+soleils eteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai
+dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille
+encore sous les cendres embaumees des encensoirs. Mais, quelquefois,
+quand mon souvenir chantera quelque appel mysterieux dans votre memoire,
+vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez
+connues par moi, et qui vous ont dit deja, par dela le temps et
+l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort
+rejoui de les sentir et qu'a mon tour, elles me parleront de vous, ces
+muettes eloquentes dont le langage est un parfum!
+
+ * * * * *
+
+Je ne veux pas etre cependant injuste pour nos petites violettes des
+bois parisiens qui meurent sous la premiere neige. Nous irons, s'il
+vous plait, en cueillir nous-meme a Saint-Cloud ou a Ville-d'Avray, a
+Vaucresson ou a Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail;
+vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourne au soleil tiede qui
+mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos
+petits pieds croises sur le sable, ou le bout de votre inutile ombrelle
+tracera de capricieux dessins; moi, courbe comme un bucheron sur les
+mousses et furetant dans le gazon mouille pour y trouver les rares
+petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous
+reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premieres feuilles
+mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal
+essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate desesperee ou semble
+gemir l'ame heroique de Beethoven dechainee parmi les elements. Car
+ce doit etre une satisfaction des grands musiciens trepasses de meler
+encore aux souffles eternels de l'air le souffle eternel de leur genie,
+modulant, suivant des rythmes mysterieux, dans la voix tumultueuse des
+forets sonores et les flots vibrants comme des lyres.
+
+Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, a
+votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui
+aura ete la plus pres de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la
+votre, violette d'automne qui me sera plus chere que toutes celles du
+printemps a venir et meme que ces admirables violettes de Toulouse d'un
+bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clemence Isaure,
+l'immortelle soeur des trouveres, dont le nom seul est un poeme de
+lointaines amours.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L'AGE D'OR
+
+
+Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage ou nous etions
+assis, l'un aupres de l'autre, il y a deux jours, a l'heure du soleil
+declinant vers les horizons clairs d'une tiede apres-midi? Deux jours,
+ce n'est pas bien long, meme pour une memoire de femme, et vous pouvez
+vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous
+vieillit tous les deux! C'etait sous une feuillee toute verdoyante
+et comme printaniere, malgre la saison ou nous sommes. Caprice
+d'exposition, sans doute, protegee des ardeurs caniculaires, des pluies
+fouettantes et du vent qui brule. Mais rien n'etait plus frais que cet
+ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards
+s'arreterent sur un marronnier charge de fleurs et de pousses nouvelles,
+comme si avril, le plus menteur des mois de l'annee, avait promis de
+revenir bientot. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais
+quelques petites fleurs eparses dans leur uniforme de velours. Votre
+beaute rayonnait dans ce decor a la fois eclatant et doux comme dans
+un reposoir de Fete-Dieu eleve pour elle. On eut dit que c'etait votre
+jeunesse qui se repandait autour d'elle sur les choses et sur les etres,
+par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux etaient
+venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages
+s'elevaient, a vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'etais sous le
+charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse
+contemplation de vos graces, plein d'adorations mystiques et de desirs
+fous. Car l'ame est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis
+des purs esprits n'est pas le mien.
+
+Oui, paradis! C'etait un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au
+detour profond d'une allee, un morceau du paradis qu'avait oublie de
+garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout
+ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant,
+de droite et de gauche, c'etait bien octobre avec ses tons jaunes ou
+pourpres qui sont comme la couleur des declins. C'etait une debauche
+d'ocre sur la grande palette de la nature, tres clair aux branches
+fremissantes des peupliers, plus fonce sur les masses plus denses des
+autres essences. Mais partout la brulure des etes prete a s'envoler aux
+premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles seches. On eut
+dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnes avait ete promene
+sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arret dont
+est atteint tout ce qui doit perir. Certes, il y avait beaucoup de
+melancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel eclat et
+quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un feerique
+embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulee de metal
+scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des
+lumieres couraient sur toutes les aretes vives ou s'etendaient, par
+ondees, sur les plaines.
+
+--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout a coup,
+rompant le silence ou se complaisait ma tendresse recueillie.
+
+ * * * * *
+
+Et ce simple mot, tombe de vos levres, m'a valu, cette nuit, un des
+cauchemars les plus facheux qui m'aient laisse pensif au reveil. Vous ne
+parliez plus par metaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des
+rages de damnee avait touche sa recompense. Midas ressuscite voyait
+refleurir son reve monstrueux. Suscitee par quelque sublime decouverte,
+une immense convulsion avait retourne le globe sur lequel nous vivons.
+La terre avait vomi ses entrailles a sa surface, ses entrailles lasses
+et dechirees par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la
+nature exterieure etait en or, en or dur et cristallin, mais tiede
+encore des fusions anciennes au centre de notre planete. Les arbres sans
+murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arretes
+dans leur cours, les vallees sans ombres fremissantes, tout en or. De
+l'or, de l'or, rien que de l'or! C'etait superbe d'abord, puis odieux et
+insupportable a regarder. Des pepites gisaient sous toutes les formes;
+tous les corps resonnaient avec le meme bruit sec la meme musique
+barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir
+ou se refletait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans
+infini, sans au dela, sans voiles, ou les astres figes dans leur course
+s'eteignent comme des flambeaux qui palissent dans le grand jour. Les
+animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie
+et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans
+doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-meme n'eut ose
+caresser la chimere.... L'homme seul etait reste de toutes les betes,
+l'homme affame, l'homme chatie par son propre vice, victime de sa longue
+demence, l'homme eperdu dans cette realisation cruelle de son desir
+acharne. Le metal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait
+longtemps paye de la sueur des miserables, et cherche jusque dans le
+sang, ce metal le debordait, l'envahissait, l'etreignait. Il lui brulait
+les pieds, lui dechirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au
+ventre les morsures de la faim. Il eut vendu son ame, l'homme miserable,
+pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il
+avait profane, souille, foule sous ses pas dans ses recherches impies,
+emplissait sa memoire de remords et d'ironie. L'ideal conspue y pleurait
+ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers
+perdus; la poesie y chantait sa chanson a jamais envolee. Puis c'etait
+la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des bles
+magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dores,
+sous les souffles murissants du matin; l'image des vignes empourprees
+et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits
+prochains; la vision imperissable de cette nature maternelle et douce,
+l'_alma parens_ antique, pleine de graces fecondes et de fertiles
+beautes! Ah! vous auriez fremi, comme moi, a voir ce fantome de l'homme
+s'agiter dans cette apotheose implacable de la Matiere jugee la plus
+pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.
+
+ * * * * *
+
+Eveille, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie
+nocturne. Il y avait des moments ou je croyais que je n'avais pas reve.
+Car un symbole tres clair et tres aisement saisissable etait au fond
+de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races
+futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont
+l'honneur de la notre et de ce temps meprisable. Oui, l'homme crevera,
+faute d'ideal et faute de pain, apres avoir epuise, pour en venir la,
+plus de genie qu'il n'en eut fallu pour rendre d'eternelles generations
+heureuses dans l'amour simple des etres et le respect facile des
+choses.... Mais je ne vous veux pas epouvanter, madame, de ces sombres
+propheties. Je serai mort certainement avant ce temps-la, d'une mort
+naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre
+sourire, vous-meme, peut-etre, ma chere ame, serez-vous egalement
+trepassee; car la beaute, pour etre immortelle, ne donne pas
+l'immortalite. J'imagine toutefois que, comme a nous, l'autre jour, a
+ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitie du destin
+gardera quelque oasis pareille a celle ou, dans une illusion de
+printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne
+tendre, sur les fenetres, son melancolique linceul. Car l'amour seul
+conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques ames elues.
+Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant
+ecoutes, pour que les ruisseaux roulent leur fraicheur parmi les
+mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de
+celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet age d'or
+sans pitie, gardera, comme un ange debonnaire, un coin de ce paradis
+biblique a nos fils eperdus!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHOSES D'AMOUR
+
+
+Vous n'avez pas voulu, ma chere ame, me suivre au pays des montagnes
+natales qui, comme des vieilles decoiffees par le vent, portent a leurs
+tetes nues et ridees des lambeaux de nuages pareils a des chiffons de
+toile; dont les pieds lourds et frileux sont a peine chausses de verdure
+et semblent reculer devant l'eclaboussure argentee des torrents; dont le
+front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'eternelles
+melancolies. Vous avez redoute cette nature sauvage et ce grand silence
+des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble
+seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle
+du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait
+penser aux epaules montueuses et lassees d'Atlas, le spectacle du
+ciel nocturne decoupe par ces masses sombres et crible de lumineuses
+blessures par les dernieres fleches du soleil couchant.
+
+Oui, je sais la des coins merveilleux de paysage ou nous eussions
+peut-etre goute des repos inconnus, ou nous nous serions sentis plus
+pres l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve
+seul, la montagne est comme un ecrasement douloureux de la pensee, que
+je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et
+est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant
+que la lumiere inonde. Mais a deux, ma chere ame, a deux! La montagne
+est comme une porte sacree qui nous enferme dans un reve de solitude et
+cache notre bonheur, et nous fait pareils a ces belles eaux chantantes
+dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne
+mirent que le ciel.
+
+Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyreneens au bord de l'Ariege,
+ou je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savoure la douceur
+amere, sous l'oeil attendri des etoiles qui, toujours, ont des larmes
+pour les amoureux!
+
+ * * * * *
+
+Vous reviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel
+lien mysterieux dont la Poesie grecque a cherche l'image dans le tableau
+gracieux de la naissance de Venus. J'aime mieux, pour ma part, la
+fable d'eve foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de
+son berceau. Il fallait l'epanouissement des jardins a la premiere
+apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur
+les levres lesquels y sont demeures depuis ce temps-la. Et, cependant,
+la mer fait penser a la femme et la femme fait penser a la mer.
+
+ La trahison vous fit parentes eternelles.
+ Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond!
+ Le mensonge du ciel habite vos prunelles,
+ Double abime d'azur ou notre espoir se fond.
+
+Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur
+d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a garde quelque chose
+dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux ou
+la pensee sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous
+attirent vers les irreparables naufrages du coeur. Oui, les votres,
+madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures
+innomees et, dans leur verte transparence, sans cesse traversee
+d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont
+l'insensible ocean berce les prieres inutiles et les desespoirs
+silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre
+regard, et souvent il y passe des eclairs d'epee comme lorsque le flot
+s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace
+glauque est sillonne.
+
+Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie
+eternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils
+amants, pas plus que vos cruautes n'ont pu decourager ma tendresse. Le
+grand symbole de la beaute toujours adoree et pardonnee est fait pour
+vous seduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunite!
+
+ * * * * *
+
+Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constelle
+et les souffles tout parfumes de l'ame des bruyeres; vous m'avez avoue
+le charme mysterieux et pervers peut-etre que la Mer avait pour vous.
+Ainsi nous sommes-nous separes sans que mon ame se soit, un seul
+instant, eloignee de vous qui etes, pour elle, comme une de ces patries
+qu'on emporte partout ou l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et
+soupirer la flute du patre. Vous vous etes bercee sans doute, au bruit
+monotone et profond des vagues a l'heure ou les dernieres voiles
+semblaient a peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer.
+Que m'avez-vous garde de vous dans ces heures de reveries? Comme les
+barques lointaines qui s'enfoncaient dans les brumes rougies par le
+couchant, votre pensee a-t-elle, par dela l'horizon incendie, tente
+l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'esperer et je devrais vous
+dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouve des oublis charmants au
+caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a
+fait tout d'abord un etre desarme devant vous. Devant le magnifique
+panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une
+floraison de lis, des vallees profondes le long desquelles les grandes
+ombres pendaient comme des chevelures, des ravins ou l'eau se brisait
+avec des clameurs et de grandes coleres d'ecume, savez-vous ou s'en
+allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette
+tranquille allee du bois ou, pour la premiere fois, votre main s'est
+posee sur mon bras, vers ce paysage a demi parisien qui fut le decor de
+mes premieres et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la
+toilette que vous portiez ce jour-la? Nous aimons le bleu, tous les
+deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-etre est-ce ce gout
+qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient
+legerement sur le sable humide des premieres fraicheurs de l'automne!
+Ils dictaient un rythme nouveau a mon coeur qui leur fut un docile
+ecolier. Un frisson de rouille passait deja sur les feuilles et vous
+vous sentiez toute triste du declin des dernieres roses.
+
+Car vous avez pour les fleurs toutes les pities que vous n'avez pas pour
+moi! Nous suivions une toute petite allee, tandis que tout pres, dans
+une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des
+citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre
+voix. Oui, ma chere, voila tout ce que j'ai reve devant le grandiose
+paysage des Pyrenees: cette allee dont un soleil deja pale de septembre
+traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de
+gazons etaient brulees et pietinees, cette petite allee du bois ou je
+respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que
+vous ne le sentites meme pas.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IV
+
+CONTES D'HIVER
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PREMIERE NEIGE
+
+
+Nous nous etions quittes avec un serrement de main a peine ebauche,
+sans la chaude etreinte accoutumee, sans la reconciliation franche qui
+terminait d'ordinaire nos futiles querelles, apres des propos vraiment
+cruels echanges et de mauvaises paroles restees sur le coeur. Elle ne
+m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement delicieusement brusque, sa
+belle chevelure debordante sur le front pour que j'y misse un dernier
+baiser. Elle etait remontee en voiture sans se retourner, sans me
+montrer longtemps encore, par la petite vitre de derriere, un coin de
+visage blanc eclaire par une caresse des yeux. Moi, j'avais continue mon
+chemin a pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le
+clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumee avant
+les celestes etoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la
+saison; a travers un decor plein d'une bruyante melancolie. C'etait
+l'heure ou l'activite populaire agonise avant le calme du repas du soir.
+Tout le boulevard etait dans les cafes, hors quelques rodeuses affamees,
+ombres vivantes attachees aux rares passants et dont les zigzags captifs
+laissaient derriere elles un fade parfum. La gaiete de ce spectacle
+n'etait pas pour me distraire des meditations douloureuses qui
+m'assaillaient. Apres une longue periode de foi aveugle, je me reprenais
+a douter que la femme fut autre chose qu'un mensonge delicieux fleuri de
+regards et de sourires ou elle ne laisse rien de son ame. Tout ce bruit
+charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien
+qu'un bruit comme celui de l'onde indifferente ou du vent impassible qui
+passe. A quoi bon garder precieusement dans la memoire le souvenir des
+etreintes ou notre coeur s'est fondu en delices desesperees? Nous ne
+sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mysterieuse cuirasse
+le defend de nos faiblesses, et des seins magnifiques ou meurt notre
+desir ne sont qu'un rempart qui l'eloigne davantage du notre. Elle est
+l'illusion qui charme et qui tue, l'eternelle embuche dressee sur le
+chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles energies.
+
+Ainsi pensais-je, decourage de l'amour par un amour plus grand et plus
+vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un pretre
+parmi les ruines d'un temple ecroule, me meurtrissant dans la nuit a des
+debris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelerent, et je me trouvai
+subitement mele, en pleine lumiere, a des groupes de causeurs joyeux
+assis devant des verres ou riaient des poisons couleur d'emeraude, d'or
+brun et de rubis sanglant.
+
+ * * * * *
+
+Quand je les quittai, une heure apres, la neige avait tombe abondamment,
+rayant encore de legeres broderies blanches le manteau gris du ciel,
+pareille a un vol de fleches obliques criblant les maigres arbres nus
+comme des saints Sebastiens. Les toits, les voitures, les chaussees,
+tout etait blanc, et c'etait un craquement sous les pas s'enfoncant
+dans ce froid tapis. Une vague clarte montait de toutes ces candeurs
+repandues, argentee comme si cet orient eut ete fait de rayons de lune
+en fusion. Les etoiles ont souvent l'air de rever. Peut-etre Perrette
+devenue etoile, comme c'est le commun destin des belles ames, avait-elle
+laisse choir a nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres
+aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous
+regardent.
+
+Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec
+une garniture d'ouate a chaque roue, les chevaux philosophes manquant
+d'un pied, au moins, a chaque pas, resignes aux cinglements du fouet
+inutile qui avait au moins le merite de le rechauffer, ayant des buees
+aux naseaux, des buees ou les reflets des reverberes mettaient des
+fumees de sang clair. Puisque j'etais condamne a la promenade, l'idee
+me vint d'y meler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en
+traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'ecartait pas beaucoup de
+mon chemin. Idee miraculeuse et vraiment geniale, car je me trouvai, des
+les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse a
+Paris, ou elle se resout presque immediatement en boue noire, la neige
+apporte a la Nature un merveilleux element de feerie. C'etait un
+enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur egale,
+etales en eblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues
+d'une mer immobile et figee dans une rigidite marmoreenne. Les routes
+larges, et d'un seul jet immacule, scintillaient aux premiers plans, et
+les masses moutonnaient a l'horizon, comme un troupeau couche dans la
+penombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande meditation de toutes
+les choses et un mysterieux recueillement sous ce bapteme de purete
+rajeunie.
+
+ * * * * *
+
+Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme
+un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos
+ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait
+ete un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel,
+pourquoi s'etait-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur
+etait mort a jamais, que tout ce qui y avait touche m'apparut tout a
+coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau
+de marbre s'etait eleve? Car c'etait un peu de notre coeur que ces
+verdures, sous lesquelles avaient sonne nos premiers baisers, furtifs
+comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allees ou
+nous nous etions si souvent serres l'un contre l'autre sans nous parler;
+que ces gazons, d'ou les violettes nous avaient regardes passer, de
+leurs yeux pales et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser
+vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles
+transparentes de nos reves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous
+sommes, que tout n'a ete fait que pour servir a nos tendresses, l'azur,
+les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide,
+n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un
+peu de nous a tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un
+peu de sa laine; soupirs envoles, joies perdues, tout ce qui s'en va de
+nous dans les extases ou se consume le meilleur et le plus pur de notre
+vie.
+
+Et je m'abimais de plus en plus dans cette idee sombre que tout etait,
+autour de moi, la sepulture eclatante de mon bonheur, et que ce blanc
+mausolee avait surgi a l'heure meme ou nos coeurs sans pardon s'etaient
+desunis.
+
+Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisee, par un decor tout pareil,
+le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre,
+et,--comme nous etions brouilles encore,--je me retrouvai sous la meme
+impression, oppressee et superstitieuse. Mais, a midi, le soleil vint,
+qui fondit cette legere epaisseur de la premiere neige, laquelle est
+plutot comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres
+se mirent a pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux
+coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinees
+degageaient, comme des carquois de Diane, une fleche d'emeraude. Une
+fleur, une fleur meme qui s'etait ouverte sur les derniers pas de
+l'automne, emergea de ces blancheurs defaillantes. Etait-elle, elle
+aussi, un symbole m'annoncant que notre amour allait refleurir.
+
+Ce qui me reste de cette reverie, c'est que la facherie, meme la plus
+legere, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas
+ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux
+chaleurs sacrees qui s'epanouissent dans le sang vivant des roses, ne
+bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges
+eternelles.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CARNAVAL AMOUREUX
+
+
+Savez-vous ce que j'ai reve? ma chere. Que vous aviez parie de vous
+deguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaitre.
+L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me
+donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un
+heritage tombe du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de
+la terre, comme des fleurs empoisonnees et mouillees de larmes,--me
+permettait du donner un libre cours a votre caprice. Pour que rien n'y
+fit obstacle, je vous ouvris un credit illimite chez les costumiers les
+plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous
+etions rencontres au bal masque que donne, chaque annee, a cet
+anniversaire et dans son somptueux hotel du quartier de l'Etoile, cette
+fameuse Mme de C... dont les fetes sont justement recherchees. Vous
+sachant des intelligences dans la maison, j'etais certain que tout
+y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le role des
+Nigaudinos de feerie. Mais je me voulais un tres grand merite dans cette
+epreuve, un merite qui vous touchat et me valut un de ces infinis des
+grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'etais-je pas sur de vous
+reconnaitre a la fin? De quelques voiles qu'il fut enveloppe, votre etre
+ne me crierait-il pas votre presence? Pourrais-je mettre seulement le
+pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me
+guiderait-il pas surement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous
+faisait sourire et vous y repondiez par un air de future victoire
+absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le
+premier regard me fut comme un defi qui me valut tant de souffrances.
+
+ * * * * *
+
+Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler
+aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emporte deja au bal ou nous nous
+devions retrouver. Mon ambition avait ete de vous y reconnaitre du
+premier coup, de marcher droit a vous comme le prophete au Dieu qui
+l'appelle.
+
+Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'etiez pas encore
+arrivee et toute l'attention etait pour cet aimable prince negre venu en
+France pour y conquerir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour
+paraitre plus beau, a emmene le fils d'un de ses ministres en facon de
+repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous
+les jours en pure ebene, de sorte qu'aupres de lui le prince semble
+porter sur le visage un clair de lune. C'est une maniere agreable de
+faire faire le tour de France a son favori. La foule des invites etait
+considerable deja, mais, je vous le jure, j'etais moralement sur que
+vous n'y etiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eut personne. Je
+pourrais vous dire le moment precis ou vous entrates. Mais tant de monde
+m'entourait deja que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand
+je tentai de vous surprendre a votre entree. La ruse sur laquelle vous
+comptiez m'etait deja, d'ailleurs, revelee aussi depuis longtemps.
+Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revetu le
+meme costume que vous. Plus de cent deguisements pareils sur de jeunes
+femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappe mes yeux.
+Ils etaient les plus ingenieux du monde pour embarrasser l'esprit,
+enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans
+leur mauresque pudeur, rien voir a peu pres du visage. A peine un
+rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparait celui des
+etoiles sur un ciel balaye de rapides nuees.
+
+ * * * * *
+
+La danse dissemina les groupes et les couples y passerent. Vous dansiez
+certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il
+y avait la un homme que j'aurais etrangle avec une joie feroce: celui
+dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les etoffes
+legeres et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour
+qui la vraie musique etait le rythme harmonieux de votre souffle; sur
+qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire
+involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siecles. Quel
+immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et
+compasses de nos peres! Je me mis a errer comme les betes de proie
+qui fouillent des narines les souffles epais dans le vent. Un de vos
+raffinements encore: le meme parfum tres doux, mais tyrannique et
+penetrant, baignait les ombres pareilles a vous. Un son de voix saisi
+au hasard? Toutes etaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls
+parlaient et je m'apercus qu'ils etaient terriblement plus bavards que
+les femmes. Et mes tortures recommencaient sous forme de mazurkes, de
+polkas, de tournoiements methodiques ou mon coeur etait broye comme sous
+une meule. J'eus un moment de desespoir. Vous avez un signe auquel je
+ne me tromperais pas. Mais la! Vous savez comme moi ou il est place. Il
+aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager
+sous les jupes. Je sais que ce sont des manieres que Mme de C... n'aime
+pas, que vous appreciez peu vous-meme. Si j'allais justement tomber sur
+vous, a la premiere passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en
+aurais pas moins gagne mon pari et vous n'en seriez pas moins obligee de
+me donner l'Infini convenu.
+
+ * * * * *
+
+Mon respect de la decence luttait mal contre mon desir de vaincre a
+tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'ecriai-je en moi-meme, m'inspirant
+des etendards du pieux Constantin. Un eclair de vrai genie descendu
+certainement sur moi du trone Paradisiaque ou siege aujourd'hui, dans
+les phalanges sacrees, ce monarque sanctifie, traversa le desordre de
+mon esprit et l'illumina. "Tu vaincras par un signe", me repetai-je en
+bon francais. Si je vous forcais, vous, a me reconnaitre! Je me souvins
+que vous m'aviez menace de quelque chose la premiere fois que j'aurais
+de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il
+m'arrive quelquefois. Je m'eclipsais un instant et revins barbouille de
+ces debris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une
+aile du nez. Mais l'effet fut immediat, une petite main,--la votre,--me
+lanca un soufflet, et une petite voix,--la votre aussi,--ajouta a ce
+geste charmant ces mots aimables:
+
+--Animal, je te l'avais promis.
+
+A moi l'Infini, ma chere! Vous vous etiez trahie. Helas! je me suis
+reveille avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais
+les inspirations du reve nous viennent certainement des dieux et c'est
+un religieux devoir d'y obeir quand la pleine conscience de nos actes
+nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plait!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+BROUILLARDS
+
+
+Une poussiere d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre,
+comme si quelque planete eteinte s'y etait brisee a l'infini. C'est
+comme un voile de lumiere diffuse entre nos regards et les choses qui y
+deviennent vagues et vacillantes et comme delivrees des lois rigides de
+la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indecisent, les
+images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde
+des realites vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie
+d'imagination que ce phenomene maudit des gens hatifs et des cochers et
+qui s'appelle: Brouillard.
+
+Aller enfin un peu sans savoir ou l'on va! Pouvoir rever au bout de son
+chemin l'horizon de son reve! marcher dans l'inconnu; construire autour
+de soi des paysages de feeries; emporter sous son front le decor de
+sa pensee! Et cette revolte elle-meme de toutes les activites banales
+empetrees dans ce filet d'obscurite menteuse! Tout cela a pour moi un
+charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche materielle de
+l'Idee, un instant affranchie des servitudes coutumieres.
+
+Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire trame sur la route par
+l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament,
+le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant a
+l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il
+ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort
+glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.
+
+La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache
+maintenant le mysterieux lever des etoiles. C'est le meme milieu ou tout
+est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les
+lumieres traversant cette ombre d'eclairs pales pareilles a des feux
+follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous,
+inquiete, affolee, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une
+melancolie et d'une terreur ou je me suis complu souvent.
+
+ * * * * *
+
+Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment
+les amours vraies commencent. Tout a coup et, sans qu'on sache vraiment
+pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passe y descend
+derriere un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des
+spectres charmants et l'echo de leurs voix envolees ne tinte plus que
+des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutot le
+souvenir lui-meme n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle
+inconnu balaye et fait pirouetter les nuees comme des feuilles mortes.
+C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisees et dont les
+couleurs se confondent. Le cerveau goute une douceur secrete a se sentir
+comme balance dans ces fumees. C'est l'approche d'un de ces rares matins
+de l'ame qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela
+quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'etre tout
+entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement
+d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passe pres de moi, o vous que
+je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant,
+j'etais pareil au voyageur que des brumes epaisses ont surpris et qui
+ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumees. Dans cette
+demi-clarte diffuse, vos yeux luisent tout a coup, troublants et
+furtifs. Apres eux la nuit me sembla plus profonde ou s'abimaient toutes
+mes impressions. Je traversai des periodes d'angoisse et de doute, perdu
+dans ce neant ou ma main mit si longtemps a retrouver la votre! L'aube
+fut lente a naitre, mais enfin elle naquit, triomphante sous la paleur
+divine de sa face pareille a la votre, semblant porter, dans le flot
+noir de ses cheveux denoues, les ombres qu'elle venait de chasser et de
+vaincre, comme Diane portait a son epaule son butin trainant apres son
+carquois!
+
+ * * * * *
+
+Nous fimes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des
+temps decries comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard
+enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le
+Bois n'etait pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et
+des rues. Les passants, qui ne se revelaient a nous qu'en nous frolant,
+nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en eprouvai,
+par le pressement de mon bras, un contre-coup delicieux. Vous n'aviez
+aucune bonne raison a me donner quand mes levres cherchaient tout a coup
+les votres, aucun temoin possible a evoquer pour reprimer mes audaces.
+Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid
+penetrant vous fit mal, et ce silence a deux semblait nous isoler encore
+davantage, mieux consacrer une communaute de pensees qui n'a pas besoin
+de s'affirmer par des mots. Nous etions, pour moi, pareils a ces fiances
+juifs qu'un meme drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'etait un
+encens d'hymenee dont nous etions comme baignes et rendus invisibles.
+Une musique immaterielle emplissait le vide de nos propres paroles, une
+musique d'epithalame qui chantait les graces infinies de votre personne
+et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait
+alors doucement le visage! C'etait l'ame du printemps prochain qui
+venait deja me promettre sur votre bouche les ivresses a venir dans le
+reveil sacre des choses! Et l'ame du printemps ne mentait pas!...
+
+Helas! pourquoi le brouillard n'evoque-t-il pas seulement les delices de
+mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand
+le doute me vint et que l'ame de celle que j'aimais me fut soudain si
+obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et
+comme un desespere! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites,
+seul en me disant que, peut-etre et grace a leur trahison, elle passait
+tout pres de moi, doucement appuyee au bras d'un autre ami.
+
+
+
+
+TAIAUT
+
+
+Je m'etais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers mediocre:
+
+ L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
+
+Ajoutons, pour la defense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus
+d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'eclectisme ou
+les opinions ont, pour le plus grand nombre, la duree d'un vetement, et
+tout le monde sait comment les vetements sont confectionnes avec les
+draps sophistiques et les machines a coudre contemporaine. Il n'y a
+plus que les academiciens qui se commandent des habits solides, les
+academiciens et les trepasses opulents, par l'excellente raison que,
+comme le dit un vieux et sage proverbe:
+
+ Quand on est mort, c'est pour longtemps.
+
+Le reve appesantit notre imagination et notre pensee sur les derniers
+mots qui, pendant la veille, ont donne dans notre oreille et meme
+simplement dans notre cerveau. "Ce vers a raison, me dis-je a peine
+engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'apres avoir
+ete immuable dans mes gouts, pendant une quarantaine d'annees, j'eprouve
+un vague besoin d'essayer des gouts des autres et de consacrer
+une periode de ma vie au moins egale, s'il plait a Dieu, a bruler
+soigneusement tout ce que j'ai adore et a adorer tout ce que je brulais
+consciencieusement. Je vais rechercher l'amitie des dames maigres pour
+connaitre par quel charme mysterieux elles remplacent ce qui leur
+manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chastete des carmes qui
+s'adressent a des mythes et des illusions fondantes sous l'audace decue
+des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'etes pas encore mon fait,
+puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le de de Jenny l'ouvriere.
+Jeunez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance
+du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui
+vous amusera a passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce
+temps-la, fidele a mon programme de palinodie complete, je lirai de la
+prose de Caro et des poesies de Camille Doucet, pour apprendre comme
+la banalite des pensees peut exalter l'ame et la mediocrite des rimes
+enchanter l'ouie; ou bien je ferai ma societe ordinaire d'hommes
+politiques qui m'apparaitront desinteresses, patriotes et pleins
+de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes
+opinions. A moins que je ne parie aux courses, mele a la foule
+sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise,
+mais j'ecris en francais comme je prononce), ou que je m'habille en
+sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de
+toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de
+trouver imbeciles pour cette puerile raison!"
+
+ * * * * *
+
+Et, les formes du songe d'abord indecises se figeant, plus solides dans
+mon cerveau, comme ces nuees legeres qui, apres leur course vague dans
+le ciel, semblent prendre corps a l'horizon, marches de marbre rose, sur
+lequel le soleil declinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans
+le domaine de l'action et, ayant medit de la chasse plus que de tout
+autre exercice elegant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma
+memoire me disait bien mille choses desagreables, me rappelant que,
+la veille encore, je tenais a un Nemrod endurci ce discours plein de
+prud'homie: "Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par
+temperament, a un acte belliqueux que mu par un sentiment extraordinaire
+de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de
+l'ame, je n'y trouve aucune cause d'inimitie contre les lievres et
+contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vecu dans les bois et
+j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi,
+l'eclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosee. Je
+retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'etais presque fier
+de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe aupres de moi, en
+ayant l'air de m'admettre dans leur intimite. Un sentiment de fraternite
+s'elevait en moi a leur approche, et puisque les oreilles ont ete
+donnees aux etres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, a voir la
+longueur des leurs, qu'ils etaient des quadrupedes doctes et savants,
+venus pour m'observer moi-meme et faire, aux sujets de mon espece,
+des memoires a leurs societes d'encouragement. Loin de songer a
+les tourmenter, je m'efforcais donc de leur paraitre beau, noble,
+intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes.
+Car, s'il est flatteur d'etre loue par son semblable, combien l'est-il
+davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanite!"
+J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire,
+comme un simple depute. Mon permis etait en regle, mon fusil charge. A
+moi, Rustaud! A moi Medor! Taiaut! Taiaut!
+
+ * * * * *
+
+Les impressions se melent volontiers dans l'etat ou j'etais le penseur
+endormi. J'avais lu dans la journee le tres curieux livre et tres
+instructif de mon ami Leonce Detroyat: _La France dans l'Indo-Chine_,
+et le passage suivant sur la facon dont on chasse le cerf dans l'ile de
+Battambang m'etait reste dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot:
+_Cette chasse est pratiquee par des chevaux d'une race particuliere, a
+demi sauvages et dresses a cet effet. Monte par son cavalier, des que le
+cheval apercoit le cerf, il se precipite a sa poursuite avec une vitesse
+vertigineuse qui lui permet meme de le depasser. Des qu'il l'a atteint,
+il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'acheve a coups de sabots.
+Comme recompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi
+triomphant au village...._ J'en avais deja assez de leurs chiens; Medor
+et Rustaud etaient deux betes assourdissantes. Et, sans tirer un seul
+coup de mon fusil que je pendis a un arbre, je fis venir, avec la
+rapidite dont nos voeux disposent dans le reve, un de ces petits chevaux
+de l'ile de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et
+digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais deja enfourche ce
+diabolique coursier a la criniere noire comme vos magnifiques cheveux,
+ma chere, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir
+ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que,
+ne connaissant pas le chemin de l'ile de Battambang et etant, comme
+vous le savez, un peu casanier de nature, j'etais reste dans le bois de
+Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes
+promenades.
+
+C'etait un samedi soir, apres le depart des cavaliers et des pietons,
+dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration
+de la grande Ville, sous une belle clarte de lune qui etendait, par
+les allees, de grandes nappes d'or pale comme pour inviter les esprits
+nocturnes a leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin
+d'etoile dans la coupe rapidement formee des vobulis. Je m'abandonnais,
+je l'avoue, a mille pensees tres lointaines de la chasse commencee. Je
+vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des
+premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches a
+peine detendues par un frisson de brise. Tout a coup, mon petit cheval
+dressa furieusement les oreilles; sa criniere se herissa, si haute
+qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta a la poursuite
+d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant trainer apres elle l'image
+allongee et double des appendices jumeaux dont son front etait pare.
+C'etait un cerf! un cerf magnifique echappe sans doute du Jardin
+d'acclimatation! Ma monture etait comme ivre de carnage entrevu!
+J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquat par terre. Elle allait
+atteindre sa victime et levait deja sur elle la menace mortelle de ses
+sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et
+la force de maitriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien.
+Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents deja tendues
+sur l'echine du fuyard, je le clouai sur place. Il etait temps! Ce
+n'etait pas un cerf que nous avions force, mais un homme, un monsieur
+tres bien, un marie du jour que nous avions rencontre dans l'apres-midi,
+sa jeune femme toute blanche au bras, et en tete d'un cortege d'amis.
+Toujours en habit noir, il s'etait jete a genoux:
+
+--Eh quoi, monsieur, deja? ne pus-je m'empecher de lui dire avec
+compassion, pour excuser l'erreur dont il avait ete l'objet de la part
+de mon cheval et de la mienne.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'emotion avait ete trop forte et je me reveillai. Je resolus
+immediatement, pour ne plus m'exposer a de tels perils, de reprendre mes
+gouts anterieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chere
+ame, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements
+intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce
+de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant
+pourtant que le notre!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AMOROSA
+
+
+Un tapis de neige, mais si leger que partout le gazon le percait de
+mille fleches d'emeraude et que le sable des allees, apparaissant au
+travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une
+poussiere de neige courant le long des branches noires et saupoudrant
+les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannees.
+Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs
+rugueux ses lumieres decomposees qui les faisaient apparaitre bleus a
+l'envers de sa course. Des lointains presque violets, tres estompes de
+gris clair et rayes imperceptiblement par l'enchevetrement des futaies.
+Sur tout cela, la serenite silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce
+coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y
+descendait avec celui des moineaux et des mesanges s'abattant sur les
+mousses avec de petits cris ou pleurait la desesperance du printemps.
+Quelques jacinthes ca et la crevaient cependant la terre noire, et des
+bourgeons trop tot venus perlaient aux branches. Un peu de patience,
+mesanges et moineaux! Un peu de courage, o coeur impatient de renaitre!
+
+Apres une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au
+visage, je m'etais assis sur un banc, dans un coin largement illumine,
+ce qui lui donnait une impression de tiedeur relative. Mes yeux,
+fatigues de l'horizon scintillant ou semblaient passer des vapeurs de
+givre, s'etaient abaisses vers le sol, mille clartes roses me passaient
+sous les paupieres et de minuscules etoiles d'or a travers les cils.
+Mon regard flottait, avec ma pensee, dans un vague tres doux, quand il
+s'arreta soudain sur une place d'une blancheur immaculee que traversait
+un dessin bizarre trace par la course d'un oiseau. Les petites pattes
+avaient seme comme un trefle noir qui courait suivant une ligne
+capricieuse. On eut dit des hieroglyphes et je me pris, le plus
+serieusement du monde, a vouloir dechiffrer cette mysterieuse ecriture,
+a chercher un sens a ces caracteres si nets, et se succedant suivant un
+rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonte pour complice du hasard
+dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom,
+comme si mon coeur etait soudain tombe sur cette neige.
+
+L'oiseau tout seul etait remonte dans la nue, sans y emporter mon ame.
+
+ * * * * *
+
+Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce meme bois, d'un hiver ou la
+neige aussi etait partout, comme si un fleuve de lait se fut soudain
+ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme
+les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos tetes et souvent
+semblent-ils, a l'horizon, prolonger les chaines de nos collines
+terrestres dans la clarte rouge et moutonnante des couchants. Oui
+c'etait par un hiver tout pareil et dans un pareil decor que j'avais
+aime pour la derniere fois peut-etre. Une longue reverie a deux, telle
+avait ete l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient
+ete tout le langage, et la douceur m'en etait restee comme celle d'un
+parfum bien penetrant qu'on a respire sans avoir cueilli la fleur qui
+le donne. Qui nous avait pousses l'un vers l'autre? Un hasard. Sans
+coquetterie, elle avait pose sa main sur mon bras et nous etions parti
+pour je ne sais quel voyage a la fois tendre et sans but, ne voulant
+savoir ou nous allions, pourvu que ce fut ensemble. Et tous les chemins
+nous etaient aimables pour marcher ainsi cote a cote, meme ceux que
+la gelee avait fait durs, meme ceux que la neige rendait froids et
+glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une etreinte ou
+se fondait mon coeur; souvent sa jolie tete brune dut se coller a mon
+epaule pour fuir les fouaillees des bourrasques. Je respirais alors de
+si pres son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais
+mes levres n'avaient ose se pencher jusqu'a son front, mais elles
+s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le fremissement de sa plume
+et dans le chatouillement de sa voilette. Nous etions l'idylle egaree,
+je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus
+troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion
+virile, de plaisir apre et partage sont tombees pour moi dans le
+gouffre de l'oubli, tandis que tout est reste dans ma memoire de cet
+enfantillage cruel et delicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs
+d'un lac, la splendeur pourpree des pierreries, tandis qu'une simple
+feuille tombee d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la
+berce.
+
+O derniere feuille tombee de l'arbre automnal que je suis!
+
+ * * * * *
+
+Tout en elle etait exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un
+dessin superbe etaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que
+nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa a en graver
+l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout
+son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un
+creux. Elle eut grand'peine a m'empecher de me mettre a genoux pour
+baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empecher
+de revenir le lendemain seul, a cette place, et d'y demeurer longtemps
+en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un
+piedestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple
+tout parfume encore de sa presence et de l'encens de mes adorations.
+Je la revoyais debout dans l'epaisseur moite de ses fourrures d'ou
+son noble profil emergeait comme sculpte dans un ivoire vivant, et le
+rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'amethiste m'enveloppait,
+un noyau d'extase attirait a soi tout mon sang comme le rayonnement du
+soleil boit la matinale rosee. Ce m'etait une terreur qu'un autre
+pas vint profaner celui-la, qu'une neige nouvelle vint estomper puis
+aneantir ce contour, qu'une journee de chaleur emportat cette image dans
+les coulees indifferentes du degel. Mais le lieu etait solitaire et nul
+n'y passa de longtemps apres nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches
+dans ses profondeurs ardoisees et le temps demeura froid durant
+plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon
+pelerinage, reprendre, chaque matin, mes courses devotieuses vers cette
+relique etrange, n'osant confier a celle meme que mon culte patient
+adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensee toute remplie d'elle! Qui
+dira ce qui s'en va de notre ame dans ces aspirations muettes vers
+l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas meme les delices
+furieuses de la chair rassasiee?
+
+Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptee.
+Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'a mon coeur ou l'empreinte est
+demeuree, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi s'effaceront demain, apres demain peut-etre, les traces qu'avait
+laissees hier, sur la neige, a l'endroit que je regardais sans penser,
+la course capricieuse de la mesange ou du moineau. L'oiseau s'est
+envole; Dieu sait ou! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice
+vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va,
+aussi pres du ciel qu'il lui plait! Telle s'envole aussi ma pensee vers
+celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais
+aime aucune autre, et qui m'apprit que le poete eut raison, qui dit:
+
+ Ce sont les plus petites choses
+ Qui temoignent le plus d'amour.
+
+En attendant les grandes, comtesse, cependant!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MENSONGES
+
+
+Un feu mourant dans la cheminee longtemps flambante, un soleil admirable
+au dehors etendant, a l'angle de ma table, une nappe oblique doree; un
+rideau d'azur derriere ma vitre et autour de moi une temperature de
+serre, tiede dans un air sans frissons; je goutais le repos dominical,
+allonge sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les
+doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon
+ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptise moi-meme: _le Pays des
+Reves_. Ce poete exquis connu de tous les delicats, vient de se marier
+et m'a cru devoir envoyer une facon de testament lyrique, ses dernieres
+rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aime le mariage, mais j'en
+demanderais l'abolition immediate s'il etait vraiment mortel aux poetes.
+Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais
+de fort grands--vous aussi, qui avez dine avec moi a la table de
+Banville--lesquels lui ont survecu. C'est ce que je vous souhaite de
+toute mon ame!
+
+Je lisais, ou mieux je chantais en moi-meme,--car la musique du vers
+eveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de
+sainte Cecile, si bien nommee par Mallarme: "Musicienne du silence",
+y couraient sur un clavier mysterieux--les belles strophes, bien
+empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum tres
+subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extremement delicate et
+penetrante, comme le vol d'une ame de fleur. Et comme rien n'invite
+mieux a la lente reverie que le bercement des rythmes et les cadences
+ailees qui emportent la pensee vers les mondes inconnus, vous me
+pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu a peu de votre
+livre, se perdit dans des horizons vaguement baignees de lumiere: votre
+musique ne fut plus dans ma tete qu'une serie d'echos comme ceux que
+repercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac
+nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grise certainement.
+
+ * * * * *
+
+Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais penetre et que je
+savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette
+eblouissante clarte qui descendait des vitres et cet eclat limpide du
+ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce
+souffle embaume dont je me sentais poursuivi ... le printemps etait venu
+tout a coup certainement, et c'etait la fete immortelle des choses dans
+la beatitude inquiete des etres et l'epanouissement des renouveaux.
+Qui donc avait dit que cet hiver obstine ne finirait jamais! Les voila
+reduites a neant, les propheties des astrologues qui nous montraient
+Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohe!
+le printemps s'est souvenu! C'est dans les allees des jardins que
+resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois
+dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux delivres, une
+floraison eperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la
+brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont deja plus. Ce sont
+les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au
+vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se
+poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des
+nids arrete ca et la le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas
+seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apotheose et
+couru vers sa splendeur comme un astre vers le zenith. L'immense joie
+de tout ce qui est salue l'hote glorieux qui passe le front couronne de
+soleil.
+
+ * * * * *
+
+Et c'est comme une tristesse horrible qui m'etreint, seul, dans le
+torrent des universelles gaietes, un _De Profundis_ qui monte de mon
+coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'etes pas pres de moi, ma
+chere ame, dans ce reveil triomphant des ames appareillees se melant
+dans l'air charge de baisers. Je vous cherche aupres de moi, sans vous y
+trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous
+avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles
+promenades, le long des taillis obscurs ou le rossignol court a terre,
+au bord des eaux calmes ou descendrait votre noble image tremblante dans
+un frisson d'argent, sur les routes lointaines ou l'on marche entre les
+genets constelles comme au milieu des debris d'un ciel ecroule. Et
+votre bras devait se poser encore sur le mien, a l'heure des douces
+lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tete brune, aux cheveux
+denoues par le vent, s'inclinerait sur mon epaule, tendant votre front
+vers ma bouche comme un lis battu que releveront les rosees. Vous
+m'aviez jure que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses
+sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus legeres et vos
+pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de
+votre etre dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs epanouies.
+Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce
+printemps serait plus doux encore que le dernier ou mon desir osait
+vous effleurer a peine, mais ou je goutais deja mille joies intimes et
+profondes a entendre le son de votre voix, a boire votre haleine, a
+contempler, craintif, votre impeccable beaute.... Et vous n'etes pas
+la! quel cimetiere de bonheurs et de reves, je foule dans les sentiers
+fleuris!
+
+ * * * * *
+
+L'impression m'avait ete si cruelle que je me levai brusquement pour
+etre mieux sur de m'en reveiller. Je quittai brusquement le livre, le
+divan et la chambre tiede; je descendis dans le parterre qui s'etend au
+bas de ma croisee et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au
+visage. Le mirage du printemps s'evanouit en meme temps. Oui, le ciel
+etait clair et bleu, comme il m'avait apparu a travers la croisee et le
+soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle
+de chaleur n'en descendait jusqu'a la terre. Celle-ci etait encore dure
+et gelee, crepitante sous le pied et rayee ca et la d'aiguilles de glace
+ou bien portant, a l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une
+peau d'hermine mangee aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres!
+Les lilas! un enchevetrement de ramures noires avec, ca et la, un
+bourgeon rabougri, refrene, pareil au bout d'une fleche emoussee. Les
+seves, inutilement appelees, etaient venues mourir a fleur d'ecorce,
+impuissantes a percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais
+reve, bien reve! J'avais dit trop vite adieu a mon beau songe. Vous
+n'avez pas ete parjure, ma chere ame, le temps n'etait pas encore venu.
+Voila tout!
+
+Et tout joyeux de l'horreur encore repandue partout, l'hiver refusant
+d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la piece a l'atmosphere moite ou
+m'attendait le volume interrompu, ou la cigarette eteinte ajoutait sa
+melancolie au desordre de ma table de travail.
+
+ * * * * *
+
+Decidement j'etais hante. La meme odeur de lilas me courait aux narines.
+J'avais repris le _Pays des Reves_ a la page ouverte et, ayant relu
+les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route,
+s'entraine au rythme par une serie de mouvements jumeaux, je tournai
+celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui etait sans doute
+reste colle au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut explique
+de l'illusion qui m'etait subitement venue et menacait de me reprendre.
+C'etait une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe
+seulement qui avait ete aplatie entre deux feuilles du volume, un bout
+de fleur dessechee, mais qui avait garde toute son ame odorante, une de
+ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que
+les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien precieux, une
+histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin
+defendu, cette petite branche, et je l'avais conservee en memoire de
+votre aimable peche, si charmante je vous avais vue, craintive dans le
+larcin et tendant vos cheres mains blanches vers la branche trop haute
+que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement
+que vous me l'aviez donnee, la petite grappe qui, tout le jour, avait
+pendu a votre corsage, bercee par votre souffle, renouvelant au votre
+son parfum. Et je l'avais enferme, dans un de mes livres aimes, la ou
+j'etais sur de la retrouver, dans un beau cercueil cloue de rimes d'or.
+
+O lilas, chers lilas, que j'ai respire avant la floraison du lilas,
+fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'esperance!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ENTRE TERRE ET CIEL
+
+
+I
+
+
+J'avais fait un reve vraiment delicieux: j'etais redevenu l'enfant rose
+avec de longs cheveux boucles dont ma famille a religieusement garde le
+portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez
+que ce n'est pas d'hier!--J'avais recite mon catechisme avec une
+conviction particuliere et, pour me recompenser de ma condescendance a
+accepter les mysteres de la foi, on m'avait mene chez le patissier,
+au bout du pont ou j'ai peche mes premiers goujons en faisant l'ecole
+buissonniere. Un admirable spectacle etait devant mes yeux: de hautes
+meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de
+beaux filets de sucre blanc soutachaient des cremes solides aux couleurs
+nationales du cafe et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux
+comme une cathedrale, lechait avec mille langues de caramel, pareilles
+aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais
+gobichonnades plus variees n'avaient sollicite l'humeur friande d'un
+innocent.
+
+Reveille, j'ouvris ma fenetre, et,--a part que j'avais une
+trente-cinquaine d'annees de plus qu'en ce temps-la,--il ne me semblait
+pas que je fusse sorti de mon reve. La nature n'etait qu'une immense
+boutique de confiseur. Sous la neige menue tombee la nuit, les arbres
+avaient l'air saupoudres de sucre rape. Les petits ruisseaux geles
+avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait
+fait des buissons autant de saint-honores et un commencement de degel
+faisait les ardoises des toits pareils a des babas pleurant leurs larmes
+de rhum.
+
+Mais tout cela n'etait pas aimable comme la boutique du bout du pont
+ou il faisait une si bonne chaleur, impregnee d'odeurs succulentes! Un
+froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez
+des rubis, et, pensant a l'auteur de ce deplorable hiver, je ne pus
+m'empecher d'appliquer au createur de toutes choses cette epithete
+qui etait, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mepris: Sale
+patissier!
+
+Et je pensais aussi a ce mot melancolique d'Aubryet sur son lit de
+douleur, disant a un ami:
+
+--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallee de Josaphat,
+tu verras, quand on nommera l'auteur de la piece, comme je sifflerai!
+
+
+II
+
+
+Voila quelques instants deja qu'une musique mysterieuse me chante aux
+oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-etre que la
+chanson d'un reve dans mon esprit. J'ecoute au-dedans de moi. C'est
+comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est
+pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que
+roule a l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crepitement vague de
+friture dans l'air ou passe la gaite d'une fete foraine? Non! non! je
+me prete de plus pres encore une oreille attentive. C'est decidement un
+gazouillement d'oiseaux, un gazouillement melancolique comme celui des
+passereaux se groupant, en hiver, sur les branches.
+
+Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de la-bas qui voudraient
+revenir et que leurs sentinelles avancees, leurs eclaireurs aux noires
+ailes, retiennent derriere la barriere que ne franchit plus le soleil,
+dont la tiede caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se
+rappelant les nids laisses aux toits de Paris, ont la nostalgie de
+ce ciel de France ou s'obstinent les bourrasques, ou les frimas
+s'accumulent au mepris des avertissements du calendrier. Et elles nous
+saluent de loin, ces cheres exilees qui se demandent si le printemps
+nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette annee,
+d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles petales ne
+fremissent pas aux souffles du matin!
+
+
+III
+
+
+J'avais absolument besoin de m'en prendre a quelqu'un ou a quelque chose
+du facheux etat de l'atmosphere ou je grelottais. J'eprouvais un desir
+immodere de vilipender meme un innocent, une de ces soifs ridicules de
+revanche qui font que lorsqu'une femme a ete malheureuse avec un amant,
+elle le fait payer a celui qui vient apres. Je pensai mechamment que le
+marronnier du vingt mars devait faire une drole de tete cette annee,
+et je fis le voyage des Champs-Elysees, uniquement pour aller faire la
+nique a ce vieillard.
+
+Son air piteux depassait encore tout ce que j'avais prevu.
+
+Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien!
+vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds?
+
+Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement
+la tete comme pour me dire: Non. Et comme il avait ete bon raillard dans
+son temps, j'entendis, en meme temps, un craquement singulier dans son
+ecorce.
+
+--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez
+pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste a
+l'occasion.
+
+Un zephyr tiede etait-il passe dans les branches de mon silencieux
+interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les
+yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir ete aussi loin
+et pour lui temoigner de mon respect pour son age, en abordant un plus
+serieux sujet:
+
+--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans
+le recueillement mysterieux des choses, as penetre l'ame cesarienne,
+crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les
+Napoleons?
+
+Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis
+un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit
+violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Epouvante, je
+me retournai, mais ce fut une maladresse. Je recus une accolade d'un
+genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce
+fut inutile. Car, jusqu'a la place de la Concorde ou je deboulai comme
+un fiacre emballe, le marronnier me poursuivit, suivant une image
+heroique du poete Gustave Mathieu, a grands coups de racine dans le
+derriere.
+
+
+IV
+
+
+Il neigeait aussi a Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa
+petite maison rouge aux dentelures de bois, etait comme posee sur un
+tapis epais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von
+Bourik possede une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent
+de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiance de Gudule,--
+ainsi se nomme cette opulente creature,--se consola de ne l'avoir pas
+epousee en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris
+sa place a l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupcons, mais il
+manque absolument de preuves. Il se sent interieurement deshonore sans
+pouvoir articuler aucun fait.
+
+L'ancien fiance qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie,
+sa longue pipe a la bouche, a une heure de la nuit fort avancee,
+l'esprit nageant dans une blonde vapeur de biere. Il se souvient tout a
+coup qu'il a oublie de dire a Gudule l'heure a laquelle il la verrait
+le lendemain, pendant une absence de son facheux mari. Pour reparer cet
+oubli condamnable, il s'en vient roder autour de la petite maison rouge
+aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondement.
+Et puis sous quel pretexte en reveiller les hotes--Ecrire alors!--Bon!
+Fritz s'apercoit encore qu'il a laisse son crayon et ses tablettes sur
+la table de la brasserie qui est certainement fermee maintenant. C'eut
+ete si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres ou
+le genie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouve le lendemain
+matin.
+
+Un trait de lumiere jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un
+rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement
+de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idees chez
+un homme a jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes
+mousseuses et il ne les pouvait decidement plus contenir. Or, voyez
+comme l'inspiration nous peut venir de n'importe ou! Fritz pense que
+ses expansions naturelles et tiedes feront des trous dans la neige et,
+convenablement dirigees, pourront meme y tracer des caracteres. Avec
+cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du
+nouveau porte-plume--il parvient donc a tracer tres distinctement,
+devant la porte de Hans, ces mots destines a sa femme: _A midi demain._
+Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchante de son
+imagination.
+
+Le malheur fut que c'est Hans, qui, etant sorti, le premier, lut avant
+personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent
+quelquefois de la facon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit a
+Gudule:
+
+--Un homme vous a donne rendez-vous en ecrivant sur la neige, et cet
+homme est Fritz, votre ancien fiance.
+
+--Est-il possible, s'ecria Gudule, et quelle idee!
+
+--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai
+reconnu son ecriture!
+
+
+V
+
+
+C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'etais
+sorti, ma chere ame, je vous le jure. Mais les volets etaient clos et
+close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait meme ecrit
+dessus: "Ferme pour cause de deces." De deces? pourvu que ce ne soit que
+le sien! C'etait un petit vieillard desagreable et qui surfaisait sa
+marchandise. Dieu ait son ame! Mais pourvu que le deces dont il s'agit
+ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant a Mai qu'une
+porte embarrassee de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de
+pauvre, sans fleurs epanouissant leurs gerbes meme sur son cercueil! Et
+les promenades projetees le long des eaux claires ou, nouvel Ulysse,
+j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle
+des Odyssees! Et les licites promesses sous les aubepines! Tout cela
+sera-t-il donc enterre avec ce mot exquis, dont l'ame sera partie, sans
+doute dans le parfum de la premiere violette?
+
+Je ne veux pas penser, ma chere, a cet ecroulement de tous les bonheurs
+medites au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux
+pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde,
+cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessine, en
+blanc, des fleurs tout a fait curieuses suivant le caprice des feuilles.
+Un rayon de soleil n'aurait qu'a venir et a les fondre! L'image d'un
+imperissable amour ne saurait etre un si perissable present!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+JACINTHES
+
+
+Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur
+coeur dechiquete, leur coeur de marbre vivant, tendre et veine comme une
+chair delicate.
+
+Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?
+
+Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'ecorce durcie de
+la terre etend son oppression jusqu'a nos pensees qu'il etreint, jusqu'a
+notre ame qu'il referme sur ses desirs. En vain le Temps nous a-t-il
+petris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore a la grande loi qui
+fait tristes ou gais les etres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre
+et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi,
+il sera temps que l'humanite finisse et tombe, comme un fruit pourri,
+dans le neant, comme un fruit ou s'est tarie la derniere goutte des
+seves universelles.
+
+En attendant, resignons-nous a etre comme les betes et comme les plantes
+qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, eperdues
+des lumieres et des chaleurs a venir. C'est encore le meilleur de notre
+lot et ce qui nous reste de divin.
+
+Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons
+encore aux bien-aimees que des lilas de serre, chlorotiques et mourants,
+sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent
+leurs petales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle
+plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux,
+de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes presents elles
+accueillent les fantomes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi,
+l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitie qui
+s'echange entre ces exilees de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs
+levres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiedeurs
+obstinees du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche
+volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraicheurs
+humides et parfumees qu'ont gardees leur corolle.
+
+ * * * * *
+
+Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les
+matins ensoleilles emplissent d'une vapeur doree, d'une poussiere de
+clarte rose roulee par les brises a l'horizon? Il advint plus d'une fois
+quand, deja lasse de notre course aurorale, vous vous etiez assise sur
+un banc, que je me pris a contempler votre tete brune se detachant sur
+ce fond d'apotheose, comme les figures des vierges sur le fond des
+vitraux et des missels. Vous etiez toute nimbee comme une sainte, vous
+qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme
+tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Therese, l'amante,
+attardee d'un Dieu. Oui, ma chere, cette aureole vous seyait a ravir et
+tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous
+etiez la comme une deesse d'un temple plein d'encens vagues et de
+musiques mysterieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre
+Beaute sacree, l'orgueil de votre chevelure ou les souffles mettaient
+de longs frissons d'azur sombre, l'eclat de votre front radieux de ces
+triomphes intimes, la cruaute charmante de vos yeux et les dedains
+exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adoree.
+J'imagine que ma pensee s'imposait a la votre et que vous vous preniez
+volontiers au serieux, sans en rien dire, dans le role d'idole qui vous
+va si bien. Car vous aviez le bon gout de ne pas interrompre mes extases
+delicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'ame
+de mes adorations melees a l'adoration des choses. Celle des fleurs vous
+flattait un peu plus que la mienne. Voila tout.
+
+Et, comme vous etes une personne bien decidee a n'etre ingrate qu'avec
+moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des
+tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire
+du mal. Ce que les femmes ont de pitie pour les roses des haies! Au
+fait, toute la pitie qu'elles n'ont pas pour nous!
+
+ * * * * *
+
+Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs eternels.
+
+Apres m'avoir dit de bien justes et bien eloquentes choses, d'une voix
+ou tintait l'echo de vos larmes de petite fille, sur l'iniquite profonde
+qu'il y avait a deparer ces pauvres eglantines de leurs branches
+maternelles, a trancher mechamment leur belle tige verte, a les arracher
+a la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous
+reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains;
+a moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup
+d'epines. Vous preniez meme un grand plaisir a me voir piquer les
+doigts, excellente creature que vous etes! Et moi, je vous avoue que ce
+martyre me donnait beaucoup de petites joies ameres. Lequel est le plus
+fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le
+bonheur que nous avons a etre tortures par elles? Le metier de victimes
+a toujours eu du bon, meme dans l'antiquite, ou l'on ne manquait jamais
+de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs
+avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.
+
+Je vous rends cette justice, mon amie, de n'etre jamais allee avec vous
+jusqu'a cet exces de familiarite. Il est vrai que vous n'avez jamais non
+plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de
+mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez meme un mauvais regard
+quand je les reniflais de trop pres, comme si mon nez allait boire tout
+leur parfum.
+
+Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas ete jaloux de toutes
+les preferences pour de simples vegetaux champetres tres incapables
+cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrument rime que
+les miens. J'ai ete meme jusqu'a celebrer ces plantes, en vers de huit
+pieds, pour vous etre agreable.
+
+Ah! que vous etiez jolie, revenant du bois sous le grand fremissement
+des feuillages, fuyant la caresse deja brulante du soleil, une gerbe
+fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur
+de votre butin ou se melait le parfum vivant de votre haleine!
+
+ * * * * *
+
+Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux
+campagnards promenent devant eux dans les rues, toute la flore de cette
+triste saison, les renoncules rouges pareilles a de larges taches de
+sang, les anemones etoilees qui semblent de petits astres en train
+de s'eteindre, les mimosas mediterraneens qu'on prendrait pour des
+constellations que le vent a jetees a terre; en vain, vous disposez
+artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant,
+patiente, que les tiedeurs de votre chambre le fasse epanouir; il est
+temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable
+epanouissement des aromes et des couleurs.
+
+Nous reprendrons le chemin des grandes allees que bordent les mousses
+emaillees de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces
+promenades perdues ou je retrouverai ma route a la clarte d'un regard
+ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacree quelque place que
+je reconnaitrai toujours. Ce sera pour mon ame comme une fete Dieu, ou
+j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que
+les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de
+votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fete Dieu
+toute ensoleillee et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets
+a la tete rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de
+choeur avec une petite musique effarouchee.
+
+Oh! vienne! vienne le printemps!
+
+En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes
+ouvrent, seules, leur coeur dechiquete, leur coeur de marbre vivant,
+tendre et veine comme une chair delicate.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PREMIER SOLEIL
+
+
+Un matin indecis avec des vapeurs legeres, des brises d'argent qu'aucun
+souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une
+aurore sans flamme et lentement montee d'un horizon sans pourpre.
+L'homme demeure indifferent a ce spectacle sans incidents; mais,
+possedant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme
+vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent a
+travers les arbres depouilles et piaillent le reveil encore obscur des
+heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette
+marche scandee par les oscillations du cou que rythme la musique
+interieure du desir.
+
+Cependant midi s'avance derriere une avant-garde de lumiere. Le ciel
+s'est eclairci et son azur aux paleurs lointaines est comme celui d'un
+grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du
+soleil. Une tiedeur oubliee emplit l'atmosphere. L'illusion du printemps
+a venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les etres
+salue ce retour des journees etincelantes dans la gloire des renouveaux.
+Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les ames
+s'ouvrent a des brises mysterieuses ou flottent, pour ce reve, de vagues
+parfums. On dirait que l'astre d'ou descend la vie s'attarde sur le
+chemin longtemps delaisse et s'assied, comme un voyageur las de sa
+course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fete,
+et ce Dieu bien-faisant qu'ont adore tous les peuples sages se complait
+dans son temple rouvert et dans cette fumee bleue d'encens. Le soir
+vient enfin, mais un soir tout different de celui de veille, un soir
+tout impregne de la chaleur de cette premiere journee, un soir dont les
+etoiles scintillent, non plus comme des fleches de givre piquees dans
+le firmament, mais comme de petites roses de feu s'epanouissant dans un
+grand jardin d'ombre.
+
+ * * * * *
+
+ Mignonne, voici le printemps,
+ --Aimons-nous bien au temps des roses.--
+ L'azur, dans les cieux eclatants.
+ Rouvre ses portes longtemps closes,
+ D'ou la lumiere, en flots vainqueurs,
+ Descend jusqu'au fond de nos coeurs.
+ --Aimer! chanter!--les douces choses!
+
+ Les taillis sont pleins de chansons;
+ --Aimons-nous bien au temps des roses;--
+ Et l'ombre met de doux frissons
+ Au coeur tremblant des fleurs ecloses.
+ Sur nos fronts l'aile du matin
+ Fait passer un souffle incertain.
+ --Aimer! rever!--les douces choses!
+
+ Nos reves sont vite lasses.
+ --Aimons-nous bien au temps des roses.--
+ Les beaux jours sont vite passes;
+ Le coeur a ses metamorphoses,
+ Mois le temps n'y saurait ternir
+ La floraison du souvenir.
+ --Aimer! souffrir!--les douces choses!
+
+ * * * * *
+
+O reveil d'un printemps que consacrent deux annees de souvenirs! Un
+soleil se leve aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle,
+le grand bois tant de fois parcouru dans les lumieres, dans l'odeur
+rajeunissante des seves, dans les joies fraternelles de tout ce qui
+aime. Tu remettras bientot tes toilettes claires ou se moule, dans une
+intimite plus tentante, la grace de ton corps, qu'on dirait illuminee,
+comme des lampes d'albatre, par la clarte interieure que tes formes
+portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beaute.
+Reprenons les chemins ou les premiers baisers ont fleuri sur nos levres,
+les baisers furtifs et delicieux ou s'exhale l'espoir tremblant des
+tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette
+souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passames
+ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement
+epanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps
+ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.
+
+Viens par les allees dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables
+lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des
+branches, leurs petites tetes d'emeraude. Ce sont nos espoirs vivants.
+Tes yeux cherchent deja des fleurs dans l'etendue et ma main se tend
+pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la premiere rose a ton
+corsage!
+
+Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du
+soleil dans le grand bois pour evoquer cette floraison menteuse dans mon
+cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin
+d'hiver ou toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'epuisat sous ta
+main et que ma derniere pensee vint remplacer a ton corsage la rose que
+je t'ai promise et qui n'est meme pas encore en bouton.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+L'HYMNE DES BRUNES
+
+
+I.--CONTES DE PRINTEMPS
+
+La premiere du printemps
+
+Mimosas
+
+Le buis
+
+Prose de Paques
+
+Au salon
+
+Tulipes
+
+Poeme de mai
+
+Choses vecues
+
+
+II.--CONTES D'ETE
+
+Fete des Fleurs
+
+En messidor
+
+Bateaux rouges
+
+Au pays des reves
+
+Nuits blanches
+
+Paraphrase
+
+Matutina
+
+
+III.--CONTES D'AUTOMNE
+
+Dans les jardins
+
+Super flumina
+
+Derniers violettes
+
+L'age d'or
+
+Choses d'amour
+
+
+IV.--CONTES D'HIVER
+
+Premiere neige.
+
+Carnaval amoureux
+
+Brouillards
+
+Taiaut
+
+Amorosa
+
+Mensonges
+
+Entre terre et ciel
+
+Jacinthes
+
+Premier soleil
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes a la brune, by Armand Silvestre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A LA BRUNE ***
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/12331.zip b/old/12331.zip
new file mode 100644
index 0000000..f3d6a64
--- /dev/null
+++ b/old/12331.zip
Binary files differ