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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/12331-0.txt b/12331-0.txt new file mode 100644 index 0000000..267cb6a --- /dev/null +++ b/12331-0.txt @@ -0,0 +1,4349 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12331 *** + +ARMAND SILVESTRE + + + + +CONTES + +A + +LA BRUNE + + +_Illustrations de Kauffmann_ + + + + +A.C.L. + +_Je dédie ces contes à la très belle qui les a inspirés. Je les +publie pour les lecteurs fidèles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y +retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce +qui y est profond et sincère. + +La mélancolie et la gaîté s'y sont mêlées d'elles-mêmes, puisque ce sont +des contes d'amour et que l'amour est, à la fois, le suprême tristesse +et la suprême joie._ + +ARMAND SILVESTRE. + +Juillet 1888. + + + + +[Illustration] + + + + +L'HYMNE DES BRUNES + +_A Catulle Mendès._ + + +Vous doutiez-vous, mon cher Mendès, que vous soulèveriez l'ire des +brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voilà confondu dans +un même anathème avec Maizeroy, également convaincu de n'aimer que les +toisons dorées baisant l'ivoire des épaules. Or voici que les porteuses +de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoréen, ont élevé +vers moi leur plainte et m'adjurent d'être leur champion contre vous. +Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer +m'arrive de par delà la Méditerranée, comme un alcyon dont l'aile s'est +trempée au flot salé. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datée +de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous +y trouveriez certainement le sort d'Orphée qui n'eut d'autre tort +peut-être que de trop pleurer devant la beauté farouche des Ménades, les +charmes dolents et baignés de mélancolie d'Eurydice. + +Par quoi ai-je mérité d'être ainsi choisi pour défendre la splendeur +sombre des crinières faites de nuit et pour répéter aux échos le doux +vers Virgilien: + + Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur. + +où est chantée la saveur de la noire airelle? Sans doute par la +sincérité d'un passé amoureux qui demeura, en effet, presque constamment +fidèle à la beauté brune, malgré quelques excursions dans les champs de +blés tout noyés de soleil vivant. Je ne blasphémerai pas cependant vos +charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et à +qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel où +presque tout me fut torture. La vérité est que mes vraies douleurs et +mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en +elle le secret horrible de mes désespoirs et de mes joies, dont le pied +triomphant m'écrasa le coeur, est coiffée d'un casque d'ombre; et cela +est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en célébrant ses +splendeurs cruelles. + + * * * * * + + Plus souples, plus légères que les fils dont la nuit + Tisse le voile obscur où son front se recèle, + Et plus enveloppants sont les cheveux de celle + Vers qui mon seul espoir désespéré s'enfuit; + + Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit, + Leur magnifique éclat sous ma lèvre étincelle, + Comme, dans le ciel noir où l'ombre s'amoncelle, + Des étoiles le choeur soudain s'allume et luit. + + Comme dans un linceul vivant et que soulève + Chacun des battements où se rythme mon rêve, + Dans leur réseau divin j'ai mon coeur enfermé. + + Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie, + Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie + Le doux et cher fardeau de leur flot parfumé. + + * * * * * + +O vous qui portez le signe redoutable des défaites innombrables de mon +coeur, Sulamites aux tempes nimbées d'ébène, je dirai, puisque cela vous +amuse, l'ineffable torture où me mit la contemplation de vos grâces +triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un +Pactole de lait où palpitent, ça et là, des parcelles de soleil; tandis +que tout est gaieté dans le printemps rose de leurs joues, l'éclat +de votre peau, à vous, est comme tissé de rayons de lune, de rayons +d'argent pâle où frissonnent les mystères sacrés de la nuit, et votre +pâleur mate, votre pâleur divine semble avoir besoin de notre sang +pour y boire les chaleurs inquiètes de la vie. C'est lui qu'aspire +silencieusement le baiser de vos lèvres froides, tragiques amantes dont +le sourire même cache d'invisibles morsures. Sur les épaules doucement +veloutées de vos rivales semble toujours flotter une lumière d'aurore; +ce sont les clartés stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre +poitrine où la transparence des chairs fait courir le réseau bleu des +veines, le réseau d'azur pâle qui se perd dans le marbre. Tandis que +la beauté des blondes est comme un éternel appel au plaisir, votre +attirance, à vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour +beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guère pour +vous moins de haine que d'amour, ô vous qui m'avez traîné dans les +géhennes, femmes au front lilial encadré de flottantes ténèbres! + + * * * * * + +Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce: + + Comme le vol d'une hirondelle, + Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux, + Double, en passant, une ombre d'aile, + Se dessinent tes noirs bandeaux. + + Leur ombre jumelle se joue + Sur le ciel de ton front qui luit, + Et jusqu'aux roses de ta joue, + De sa corolle étend la nuit. + + Avant que l'hiver n'effarouche + L'oiseau fidèle, si tu veux, + Je poserai longtemps ma bouche + Au sombre azur de tes cheveux. + + * * * * * + +Mais, au fait, si celles qui m'ont élu pour plaider contre vous, ô +Maizeroy, ô Catulle, étaient ce que nos aïeux appelaient des: «brunes +piquantes»! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de +simples «brunettes!» Ah! que j'aurais été daubé dans ma défense et comme +je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua +Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris à la beauté du Diable. Je +m'en tiens encore à celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le +seul dont je l'honore. Au cas où ma religion aurait été indignement +surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi: + + La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles; + Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil: + C'est cette ombre jumelle et ce double soleil, + Que celles que je sers doivent porter en elles. + + Et je leur veux aussi les grâces solennelles + Des déesses d'antan sortant de leur sommeil. + Car mon esprit païen au ciel même pareil, + Ne resplendit qu'au choc des beautés éternelles. + + Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs; + Mes bras ne s'ouvrant bien qu'à la rondeur des flancs + Dont le marbre vivant s'élargit en amphore. + + Telle est la Femme au corps par mon désir mordu + En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu + Et dont l'amour cruel sans trève me dévore! + +[Illustration] + + + + +I + +CONTES DE PRINTEMPS + + + + +[Illustration] + + + + +LA PREMIÈRE DU PRINTEMPS + + + C'est la première du Printemps + Au théâtre de la Nature, + +comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique féerie des +Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la première +du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenêtre, plein +d'espérance, et la referme, aveuglé par la neige. Encore un mensonge de +ce méchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de +Pandore, devant que chaque année soit finie, l'émissaire quotidien de +l'administration des Postes! Voilà un cadeau qui m'ennuie! D'abord +c'est le signal de tous ceux que j'aurai à faire sous le nom futile +d'étrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement +le catalogue de tous les ennuis à venir. Tous les jours de terme sont +marqués là et tous les jours d'échéance, toutes les nuits sans lune et +tous les jours sans gaieté! Il faut avoir été bien constamment heureux +pour aimer à prévoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants à Dieu +de nous céler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle à l'oubli, +qui peut seul consoler de vivre. Il ramène les anniversaires où l'on +pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont +ceux où on voudrait que le temps arrêtât sa course. C'est par décence +que l'Écriture prétend que, ce fut à l'occasion d'une bataille, que +Josué lui en donna l'ordre. S'il n'était pas le dernier des imbéciles +(et nous en avons connu beaucoup d'autres après lui) et s'il était +vraiment investi de ce féerique pouvoir, j'estime qu'il en a dû profiter +pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ô ma chère, le vol de +l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rêve et +mon voeu inexaucé. Mais il semble que son aile est plus rapide encore +quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce +calendrier qui nous prend au flanc comme un éperon! Et puis, j'ai encore +contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigné citer, dans +sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que +celui-ci ait été un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai établi +d'après les légendes. En revanche, sainte Beuve y est nommée, car +c'était une bien heureuse que le célèbre écrivain avait pour patronne, +ce qui lui donna un goût immodéré des femmes durant toute sa vie. Tandis +que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la +province, quelle injustice on nous fait à tous deux! + + * * * * * + +L'impunité dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achèvent +volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge à la femme qui la +leur a procurée porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie, +longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouillées_, +appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxène Boyer des +_conciliantes_ (avouez que le mot était joli et bien trouvé) vivent +maintenant sous un véritable couteau de Damoclès. Leur sommeil coupable +est peuplé de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espère, +de celle terreur, et le dégoût viendra à beaucoup de ces dames d'une +carrière qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour +un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris +cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de +décapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses +salaires honteux; ils massacrent en même temps ses domestiques et les +enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la +même occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de +l'homme que la police cherche partout où il n'est pas, avec le flair de +ses fins limiers, le concierge de la maison où s'est commis le crime et +toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'était présenté au +moment de sa fuite, il n'eût pas hésité davantage à leur trancher +le chef. J'en conclus que les immeubles où ces dames loueront des +appartements deviendront dangereux à leurs voisins. Il y a là une +question de risques locatifs, au moins aussi considérable que pour +l'incendie et qui donnera à réfléchir aux gens prudents. Nos aïeux +étaient plus sages qui ne laissaient pas «divaguer», comme disent les +maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants, +les personnes faisant le métier de ramener chez elles les voyageurs, les +rufians et les rôdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre +elles et comme cloîtrées dans de profanes couvents où habitait la +félicité antique. _Hic habitat félicitas_. La mode de ces maisons de +retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignité +des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens +raisonnables. Car il eût suffi d'un peu d'imagination et de luxe +oriental pour en faire la réalisation du Paradis de Mahomet sur la +terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vidées a été comme une +terre grasse et féconde pour le vice qui y a pullulé. Ah! comme les +Romains et les gens d'Herculanum étaient d'autres artistes et d'autres +philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protéger les jours +(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs +colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer à nouveau. +Elles ne chômeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez être +tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans +l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrès. + + * * * * * + +Que l'homme s'exagère volontiers ses maux, et comme il se plaindrait +moins de sa destinée, s'il considérait plus souvent les sorts pires que +le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'étude de l'histoire ne +devrait nous servir qu'à connaître ces exemples monstrueux de déveine, +chez certains héros, qui font dire aux gens raisonnables: «Enfin! en +voilà un qui était plus malheureux que moi!» Ce serait une excellente +leçon de philosophie résignée, puisqu'il est entendu que, par une sage +ordonnance de la Providence, nous sommes tous destinés à souffrir plus +ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos révoltes à la +part d'ennuis qui nous est faite. + +Cette réflexion mélancolique me vient du bruit que font messieurs les +bookmakers à propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont +ils viennent d'être l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que +presque tous habitent, exhaler leur colère le long du fleuve, comme +les Hébreux à Babylone ou comme les damnés au bord du Styx. Le grand +gémissement entendu dans Rhama n'était qu'une musiquette de quatre sous +auprès de la douloureuse symphonie dont ils régalent les oreilles. A les +entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le +gouvernement. C'est comme si c'était déjà fait! Ceux-ci geignent et +ceux-là clament; tous vocifèrent et se démènent. On a osé toucher à un +des corps les plus respectables de l'État moderne et secouer, dans leur +personne, les assises de la société!... Que leur a-t-on fait pourtant, +bon Dieu! Retiré tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur +servait qu'à ficher en terre pour faciliter leurs opérations. + +On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'étaient tués de +désespoir. Eh bien, si, dans les champs Élyséens d'un monde meilleur, +leurs ombres toujours gémissantes rencontrent l'ombre éternellement +mélancolique d'Abélard et que le grand érudit entende le sujet de leur +plainte, quel ironique sourire sur ses lèvres où le nom sacré d'Héloïse +brûle encore, et quel regard de dédain dans ses yeux abaissés! + + * * * * * + +--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chère! C'est le Printemps! + +Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant, +comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dénouée, les coudes +sur les genoux et les mains ramenées vers la flamme qui fait courir, +dans leur transparence délicate, de délicieux petits reflets roses. Et +je vous répète: + +--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas? + +Alors vous fermez les yeux, sans toujours me répondre, et j'imagine que +mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son +indécis, comme une romance lointaine dont les mots échappent et dont +l'air seul parvient jusqu'à vous, vague et mêlé dans le vent. Mais ces +mélodies inconsciemment perçues ont le don d'évoquer les visions et +les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous +recueillir dans le rêve des verdures renaissantes, des violettes bordant +les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues +promenades sous le soleil tiède déjà, de toutes les splendeurs en +boutons dont la Nature devait être parée aujourd'hui, si mon almanach +n'avait effrontément menti! Vous ne rêvez pas tant que cela, mon âme. Le +Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs où +vous aimez à vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout où vous +êtes? Et ne pouvons-nous pas chanter là comme dans les bois, et chaque +jour, tant notre joie s'y renouvelle: + + C'est la première du Printemps + Au théâtre de la Nature! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MIMOSAS + + +Comment ne pas songer qu'ils viennent de là-bas où la terreur et +l'effarement ont marqué la fin des jours de gaieté carnavalesque, +ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes +promènent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies +des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifférente à nos misères! +Tandis que la fourmillière humaine s'éparpillait affolée, croyant +encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles, +s'épanouissaient dans la sérénité du matin, sous cette première +blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel. + +La mythologie grecque, qui savait si bien mêler aux fables grandioses +les plus exquises imaginations, n'avait pas dédaigné de chercher une +légende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon, +dont je vous ai dit, un jour, le joli poème des lilas. L'Orient est +plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chère, +et constate l'infériorité de notre imagination à ce sujet. Ce n'est pas +assez pour moi de comparer sans cesse les lys à vos doigts et les roses +à votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'étaient pleins que de +ces choses-là. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys +n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de +votre main, et vos lèvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus +les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui, +si belles que soient les fleurs, sont encore à l'humiliation de la +femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une +mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais, +entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment +contemplées, évoquent mille images diverses, comme vous le savez bien, +vous qui passez des heures entières en contemplation devant un myosotis. + +Voilà ce que j'ai rêvé, moi, il y a quelques jours devant une branche de +mimosa. + + * * * * * + +La Méditerranée et son bleu manteau couchés sous le ciel, par un soir +d'été plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une île aujourd'hui +disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile à préciser, +puisqu'on a aimé toujours,--deux amants goûtant l'extase de cette heure +mystérieuse où s'ouvre le jardin des étoiles. L'île est proche de la +terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de +leurs âmes. Vous souvient-il que nous avons souvent rêvé d'une thébaïde +pareille, où rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des +banales gaietés? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les +vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siècle +lointain ils ont vécu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a, +comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit répandue sur +la double colline de neige de ses épaules; comme vous, elle a le profil +fier de la race élue, et, comme vous, je ne sais quel éclat fatal de +pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long +du flot qui chante, tout en poussant jusqu'à leurs beaux pieds nus, son +écume pareille à des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir +exile des hautes mers passent au-dessus de leurs têtes avec un doux +balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature +autour d'eux, dans ce magnifique paysage sérénal où leurs ombres +grandissent et bleuissent, à mesure que la lune se lève, la lune +mélancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisée. + + * * * * * + +--Que la vie est douce ici, ma bien-aimée! fait l'amant, rompant soudain +le silence. + +Et elle lui répondit, comme quelqu'un qui se réveille: + +--La mort serait plus douce encore, car elle nous réunirait pour jamais. + +Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs âmes s'y +mêlaient, ils y mesurèrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne +pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalité, par delà le trépas, qui +nous dévore ne nous vient que de l'amour. + +--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais +tout cela pourrait disparaître que, si tu me restais, je n'y prendrais +même pas garde. + +Elle lui répondit: + +--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton +amour. + +Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltées, s'immatérialisait +leur pensée dans un rêve où s'anéantissait l'univers. Ils sentaient bien +qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur était rien ni à l'un ni à +l'autre, que tout pouvait s'écrouler autour d'eux, mais non pas rompre +l'invisible chaîne que leurs lèvres tendues dans un baiser suprême +allaient fermer. + + * * * * * + +Jamais la sérénité du ciel n'avait été si grande dans aucune nuit d'été. +A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes +en un sillon d'argent. Les étoiles y posaient leurs images apaisées, +comme des oiseaux lassés dont le vol s'arrête sur un arbre où ne passe +pas le vent. Non, jamais, une telle sérénité du firmament n'avait +enveloppé toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis +un choc sous les pas. La mer soulevée et hurlante. Un bouquet de feu +montant dans l'air avec un fracas épouvantable et, plus loin, par delà +la rive, quelque Vésuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumée +de soufre.... Plus d'île charmante! Plus d'amants soupirant une idylle +dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaité, la même +flamme avait mêlé leurs esprits pour les emporter au ciel! + +Au printemps qui suivit, sur la plage où étaient retombées quelques +terres de l'île dispersée, une fleur nouvelle fleurit, semblant un +bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'était le +mimosa où respire encore l'âme douce et fidèle de ces amants fortunés! + + * * * * * + +Et pour finir moins tristement, ma chère, que par cette sombre légende: + + Vous connaissez la fleur légère + Bordant le flot bleu qui s'endort? + On dirait que, sur la fougère, + Le soleil tombe en neige d'or. + + Comme un panache de fumée + Que le couchant teint de safran, + Comme une poussière embaumée + Que pousse la brise en errant, + + Elle monte dans l'air humide + Où le flot roule un souffle amer, + Et mêle son parfum timide + Aux âcres senteurs de la mer. + + Elle flotte parmi l'espace + Où l'oranger tend ses bras lourds; + L'aile du papillon qui passe + Y met un fragile velours. + + Mimosa! presque un nom de fée! + Quelque naïade, assurément, + S'en étant autrefois coiffée, + Parut plus belle à son amant. + + J'aime cette fleur parfumée + Au souffle furtif et coquet, + Pour ce qu'une main bien aimée + Un jour en portait un bouquet. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +LE BUIS + + +Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous +devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot +nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par +groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale +d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin +les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde +assurément, mais d'une société plus provinciale que la province +elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le +bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle +providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de +l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer +en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets +secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les +notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement +assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire +cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils +applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour +les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils +se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne +songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent +dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur +redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est +qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits +verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela, +la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois +opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous +ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis +sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui +n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé. + +--C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant +auprès de moi. + +Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous +fait! + + * * * * * + +Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord: +Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me +monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde +d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix +d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église +tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies, +sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens +d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je +me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me +vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans +ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi +d'étonnant? + +Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses +études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de +meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids +de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église; +quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures +naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du +nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après +les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment +quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables? +N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé? + +En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma +vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité +prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais +fièrement au retour de la grand'messe. + + * * * * * + +Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte +remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions +disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était +un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui +n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette +consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité +n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que +celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et +dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini, +comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur +de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir +un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de +la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche +de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne +horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine +vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous +éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y +avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui +leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était +toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect +mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes +les formes accessibles à nos sens et à notre esprit. + + * * * * * + +Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis +dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé +par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que +j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces +pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le +déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors, +mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie, +avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en +échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté +avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère +âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez +données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un +souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PROSE DE PÂQUES + + +Tandis que, dans mon jardin, déjà, une verdure tendre suit, d'une vapeur +d'émeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de +petites grappes de rubis se dégagent des feuilles pâles et serrées, que +les pousses nouvelles des fusains nuancent de flèches jaunes leur masse +sombre, qu'à terre les bordures s'émaillent, épaissies, piquées çà et là +de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand +peuplier encore marqué au sceau de la désolation hibernale. Son tronc +noir monte droit dans le ciel et se sépare très haut en brins formant +comme un fuseau déchiqueté. Ces petites lignes noires et précises +tracent, sur l'azur indécis d'avril, comme un dessin à la plume, une +façon d'arabesque extrêmement délicate. Sur un point seulement, une +touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pâté comme en pose sur +leur cahier la maladresse des écoliers. Au premier abord, vous croiriez +le gui sacré que nos aïeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe +d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et +silencieuse du matin, le rêve évoque volontiers l'image de Velléda la +vierge aux jambes nues, le corps agité de prophétiques frissons, et, +plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, méditant les +destins obscurs de la terre douce et féconde où s'achèvent les gloires +de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces +tutélaires génies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la +pitié marquait d'un signe les peupliers et les chênes, patrons agrestes +des ancêtres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines! + +Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres détails, le petit coin +de nature où je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre +accrochée à la nervure tourmentée de l'arbre éploré, dont les souffles +mauvais de la lune rousse courbent la tête flexible. J'en ai vu partir, +l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volée de ramiers, de +ces ramiers confiants de banlieue que l'inexpérience des chasseurs +dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protégera la +crainte salutaire des dommages et intérêts. C'est un nid de l'autre +printemps qui est là, un nid où chuchotèrent beaucoup d'angoisses +et beaucoup de tendresses, un nid abandonné, dont les feuillages +renaissants voileront bientôt la mélancolie, comme les espoirs nouveaux +où s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaieté, sans que +celles-ci en demeurent moins attachées au plus solide de notre être, au +plus vivant de nos entrailles. + + * * * * * + +Par quelle association bizarre de pensées, par quel caprice de +rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gîte délaissé, +flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les +boutiques fastueuses où l'oeuf pascal, sous toutes ses formes, +emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge +qui constituait, dans notre enfance, le plus économique des présents. +Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but +coupable d'en augmenter le prix, découpaient sur les plus beaux, avec la +pointe d'un canif, le portrait d'une cathédrale. Mais l'oeuf nouveau, +l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le café +des étrennes dont le petit Noël avait été l'apéritif, invention des +petites dames plus que des mères de famille, joie des cocottes beaucoup +plus que tranquillité des parents. De tous les arts qui ont progressé +dans le siècle, celui de demander est certainement un des mieux +partagés. Ce temps a été dur pour les fois réconfortantes et les +illusions généreuses, mais il a beaucoup fait pour la quémanderie. Il a +tué les nobles colères, mais il a perfectionné le pourboire. Le laurier +a symbolysé certaines époques. La carotte servira d'emblème à celle-ci. +Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que +la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idée de réglementer +cette mode qui me convient moins et lui ôte, pour moi, beaucoup de sa +poésie. + +Oeufs sur oeufs derrière les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs +d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de +l'oeil des mammouths immenses récemment découverts et qui nous prouvent +que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau +recroquevillée d'un monde qui s'éteint. Est-ce que l'univers va finir +dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises +inouïes. Boîtes à jouets ou boîtes à bijoux. Plus rien de l'ancienne +légende qui donnait un sens particulier à cette nature de présents. + +Et, malgré moi, je me détournais de ces chapelets insupportables aux +grains inégaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans +le grand peuplier de mon jardin, le nid désert que mouillaient les +giboulées, le nid que n'agitaient plus de craintifs frémissements +d'ailes. Et cette antithèse prenant d'étranges proportions dans mon +esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma préoccupation ridicule: + +Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose! + + * * * * * + +Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand désoeuvrement +de foule, je pensais aux maisons où l'on pleure aujourd'hui les absents +de la dernière guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux, +portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coûté cher à faire +ainsi, mais il était celui qui devait s'envoler plus haut que les autres +du même nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il +était l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril +de servir son pays est venu à lui, il l'avait accueilli comme un ami +et il était parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les +pressentiments des mères? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a +rencontré l'éternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard +la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser. +Est-ce l'ongle subtil des bêtes de proie ou la pointe d'une pique +ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglanté, donnera à sa +face l'adieu de la lumière? Tandis que les clairons se taisent dans +l'éloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va +rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages +prêts à de nouveaux combats. Celui-là ne reverra plus le doux toit où +il avait été comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles +caresses, le doux toit dont il s'était trouvé l'hôte en naissant et où +les choses elles-mêmes semblaient l'aimer! + +Et lui donc! n'avait-il pas rêvé, à son tour, la demeure tranquille +où il amènerait un jour la jeune épouse toute blanche? La porte +n'était-elle pas ouverte déjà, perdue dans un échevèlement de glycine, +donnant sur le jardin où les causeries seraient si douces à la clarté +amie des étoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas +déjà la place du banc de pierre où les confidences meurent dans +l'imperceptible bruissement des mousses froissées quand s'allument doux +projets morts dans leur germe! Maison vide et rêve sans asile! + +Nid sans oeufs! oeufs sans nid! + + * * * * * + +Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour +nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, après l'hiver +qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est +en marchant dans la neige qui craquait délicieusement sous vos petits +pieds, le long du bois désolé et sous un ciel froid où le soleil pâle, +et las de lutter, soufflait à peine quelques vapeurs de cuivre que nous +parlions, votre bras tenant de très près le mien, du renouveau des +choses fêtant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure +frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une +toilette très légère et je verrais vos jolis bras sous les transparences +nacrées de l'étoffe. Nous nous arrêterions longtemps sous ce toit +rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les +lierres. Et vos baisers après avoir été le foyer où nos âmes croisaient +leurs étincelles, seraient devenus la fraîcheur des sources où elles +seraient venues boire ensemble. + +Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers +se moquent bien de nos misères. + +Et vous,--comme le temps fuit!--qui fûtes ma compagne d'une nuit +seulement; d'une nuit chaste mais pleine de désirs, dans l'emportement +du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous séparer à +l'arrivée; d'une nuit trop courte où ne s'échangèrent que des paroles +presque banales, mais où tous deux nous sentions déjà l'enlacement +délicieux des chaînes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie +oublié les rêves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien +qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'espérance? + +Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gîte. Des +bonheurs ignorés nous attendent là où ne nous mènera jamais notre +chemin. + +Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AU SALON + + +Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles, +les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de +couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos +Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule +grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait +ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies +autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles. +Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous +marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de +paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une +fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la +critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge +aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle +à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard +distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui +n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_ + +Tout à coup elle s'arrêta net: + +--Et de cinq, fit-elle. + +--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion +délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a +rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de +la satiété. + +--Mais les Èves cueillant une pomme! + +Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une +Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc +vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était +dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de +géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que +l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de +trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà +choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine +hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion +comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le +Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix, +et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de +se laver les mains. + +--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction. + + * * * * * + +Et j'ajoutai: + +--Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre +première mère,--et vous auriez porté mieux que personne le costume +traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré +au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre +votre innocente postérité? + +--Pour quoi, alors? + +Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me +remémorant ses goûts personnels, je repris: + +--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les +aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un +plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement +offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser +toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts +l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre +première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le +bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque +perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide +des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis +que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous +aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine, +à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes +naturelles.--Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une +autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime à +partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour +des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer +Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux +infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante +consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières +excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et +portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de +corail aux doigts! + +--Vous vous trompez, fit-elle. + + * * * * * + +--Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas +surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à +Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles +d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes +de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé +délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les +branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de +l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos +jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait +silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a +brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé +de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la +poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus +belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans +filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je +vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de +votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre +chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement +tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était +comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos +jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de +temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif +de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis! +Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain +notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long. +Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé +sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden. + +--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres. + + * * * * * + +--J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent +qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler +éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre +de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme +celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma +charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour, +en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille +ensoleillée; votre jaconas,--car vous étiez mise en campagnarde avec +un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une +tache noire--s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira +tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais +numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes +les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui. +Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre +toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit +volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues. +Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous +auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de +larmes. + +--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est, +comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps +que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et +se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un +coeur. + +[Illustration] + +[Illustration: TULIPES] + +Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier +ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et +accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un +faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un +bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor +que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées, +pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées +sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons +orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles +montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets. +Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des +roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir, +compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de +Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté +qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la +beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision +obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des +Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le +sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de +neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes +toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du +soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y +furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus +piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes +contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et +arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de +paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales, +une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes +pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les +tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous +qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière. + + * * * * * + +J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des +fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses +qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les +moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius, +l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit +celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette +impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette +fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et +des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui +avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce +qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve +qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous +l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à +l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y +en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple: +un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche +armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros +seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait +oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple +airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans +sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans +un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le +mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement +tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus +clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection +d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux +à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans +ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon +pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde! + + * * * * * + +Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le +vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche +qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un +poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je +préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour +héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou, +amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs +cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes. +Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me +rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de +par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes +quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs +de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins, +comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les +rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés +de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir +connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit: + + J'ai caché dans la rose en pleurs + Les larmes qu'il faut qu'on ignore, + Pour que la rosée et l'aurore + Les confondent avec les leurs. + + Puissent-elles, à ses couleurs, + Apporter plus d'éclat encore, + Et puisse la main que j'adore + La trouver belle entre les fleurs! + + Entre toutes la rose est celle + Dont l'âme jalouse recèle + Le mieux ses parfums au soleil, + + Et de qui la lèvre embaumée + Garde le plus d'ombre enfermée + Sous son beau sourire vermeil! + +Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah +cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui +sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus +sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le +plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves +déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui +est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices +réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour +qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui +montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui +courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que +surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--«Voilà la fleur +que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.» +Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait +comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la +main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts +déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée +blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe +pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne +vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse + + Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau, + +comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette +tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe +blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince +Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point +pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a +mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les +étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +POÈME DE MAI + + +Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai. +Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas +venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes +parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son +armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le +Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté +des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier +lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des +bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous +l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans +les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert +leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous +n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de +l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans +les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la +vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un +rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses +du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela +soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont +la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin +de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous +ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du +jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus +fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur +mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des +feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que +le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt: + + * * * * * + + A l'ombre douce de la nuit + De tes cheveux l'ombre est pareille. + Et la nacre des perles luit + Aux fins contours de ton oreille. + + De lis ton front est velouté: + Sur ta bouche meurt une rose, + Car tout rappelle, en ta beauté, + Le teint de quelque belle chose. + + Pour tes yeux seuls je cherche en vain. + Il semble qu'en eux se confonde + Le ton changeant qui fait divin + Le mirage du ciel dans l'onde. + + Tous tes charmes ont leur couleur + Où mon coeur se complaît sans trêve.... + Mais tes beaux yeux quelle est la leur? + --La chère couleur de mon Rêve! + + * * * * * + +Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre +avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie +d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en +elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs +accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé +au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement +rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies +et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien, +je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut, +profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant; +mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que +tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah! +dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où +je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble +que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres. +Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir, +quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et +d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans +un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous +les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous! +Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison +de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de +ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma +douleur comme toute ma joie. + + * * * * * + + Dans l'amour farouche où, sans trêve, + Je m'abîme et dont je mourrai, + J'ai mis l'orgueil désespéré + D'un coeur qu'avait trahi son rêve. + + Car je porte au flanc gauche un glaive + Invisible et si bien entré + Qu'il s'enfonce, plus acéré, + Quand ma lâche main le soulève. + + S'alourdissant sous mon effort, + Il fouille, plus avant, plus fort, + Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme, + + Et son poids grave dans ma chair + Un nom, ton nom cruel et cher + Qu'un jour écrivit sur sa lame. + + * * * * * + +Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au +fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis +que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers +des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent +mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas +attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs +de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps, +et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus +fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHOSES VÉCUES + + +Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de +discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je +préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope! +tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos +sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en +haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en +concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez +très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle +tendresse. + +Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est +tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous +le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le +pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai juré d'être +décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les +demoiselles. + +Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions +aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous +avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la +fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre +bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à +vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à +vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales +transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli +nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre +tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les +lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable +épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri +de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais +pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus +savante en botanique que moi;--c'est une fleur à peine, une façon de +petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre +que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour +la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon +portefeuille. + +J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela +mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable +pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur! +si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me +faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de +Linné ou de Jussieu! + + * * * * * + +Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée. +Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le +Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez +signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier +probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que +vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes +sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques +framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des +fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos +lèvres. + +Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que +nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est +imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en +avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre +longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je +faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des +fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté +m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui +donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne +sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer. + +L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me +donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien +qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et +très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me +faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même +à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne +pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu +que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des +tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la +branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux +chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des +groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les +raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche +apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible +fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes +qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la +douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir! + +[Illustration] + + + + +II + +CONTES D'ÉTÉ + + + + +[Illustration] + + + + +FÊTE DES FLEURS + + +C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin; +car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie +mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent +au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les +fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine +et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les +foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche, +pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent +qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu +qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui, +voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les +têtes indifférentes des passants. + +Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la +poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour +m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à +tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous +autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne +sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux. +Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont +arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures. +Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes, +s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée. + +Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour +grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est +pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort +empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi +d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux +Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à +cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir +refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même, +invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or. + + * * * * * + +Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et +destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il +n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris +envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé +en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à +bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement +des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la +sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet +des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs +initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les +mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares +brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs + + ....Concerts riches de cuivre, + Dont les soldats parfois inondent nos jardins, + Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre, + Versent quelque héroïsme au coeur des citadins. + +Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait +trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est +bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je +serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer +dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de +l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus +amusantes bouffonneries. + +Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait +compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant +mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le +promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude +de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si +intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires +gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge +mur. + + * * * * * + +C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous +proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande +de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé +n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande +de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur +gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement, +nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île +presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une +compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries +des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites +bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous +voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une +barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans +la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets, +cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des +gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu. + +N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et +n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit +bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe, +comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur +nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée +(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes) +vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu +qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la +partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail, +quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis +interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et +laissait s'entr'ouvrir la porte défendue. + +Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas! + + * * * * * + +Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que +clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre, +nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence +dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre +plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau, +palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des +triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur +l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres +et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant +partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se +brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans +l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles +doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices +opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide +des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied +de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et +secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la +_Vague_ ou de l'_Espérance_. Car c'est un vrai poète que ce blanc et +mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui +constituer une grande réputation de paresse. + +J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure +dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du +mensonge!... Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez +délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un +baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au +front couronné d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien, +dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le +désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle +cette rumeur vienne mourir. + +J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin +de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil +bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement +j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé +quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée +Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +EN MESSIDOR + + + Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées, + Neige odorante du printemps! + +Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue +parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents +blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des +fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et +même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par +pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent +des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les +vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur +humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les +confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum. + +Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes, +pour leur goût personnel? + +Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette +année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les +devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en +fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous +apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils +resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en +automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages +rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure +divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce +frileux et délicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit +ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu +gourmande, hélas! + +Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce +moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les +cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet +de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les +pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte, +semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres +fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un +ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit +le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui +s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir! + + * * * * * + +Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes +paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur +poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions +Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la +plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un +pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les +instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goûtais, moi, +mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume +léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre +pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant +le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter +la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais +pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait, +pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père +Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de +l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout +hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel +vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux +baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où +se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la +blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien +que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne +regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu +pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis +que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente +contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son +de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux. +Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement +que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener +ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air. + +Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit, +ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de +Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les +promeneurs sentimentaux! + + Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature. + +comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs +cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus +de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et +s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux +pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à +l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs. + + * * * * * + +Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois, +madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un +calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une +simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a +mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie +qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à +s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la +Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre +Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur +son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre +de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira +une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je +n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un +simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et +plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne +emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des +ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous +chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à +me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous +avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus +désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me +pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation. +La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre +compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en +serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce +sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche +de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable +chrétienne, et je vous en excuserai davantage. + + * * * * * + +Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes. +Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige +des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des +flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront +bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel +désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par +simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu, +par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque +décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le +reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour +nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres +venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel +ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur +de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces +accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je +parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour +dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère, +dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait +l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un +manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange +impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il +ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même. +Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni +Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +BATEAUX ROUGES + + +I + + +Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en +remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est +resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me +rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien +dans mon âme, j'ai trouvé ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance, +mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile +déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau +mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des +déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne, +pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien +vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les +plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et +de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et +l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire +à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et +furtives, viennent nous toucher au coeur. + +Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page +du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir. +Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais +charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa +coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se +sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la +peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords +figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah! +que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que +d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses +qui s'envolent aux premiers souffles du matin! + +Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux +qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous +les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était +qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus +chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien +secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y +tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau +était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou +trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides +d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature, +comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour +fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet +_animae dimidium mex_. + +On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans +verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et +les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de +terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au +contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de +marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs +encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes, +d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes +qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du +printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous +permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait +quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions, +avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de +vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie. +Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts +bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée +des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les +périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de +petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus +qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette +chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa +largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre +qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les +anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par +une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille +enchantements. + +Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le +petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un +mystère charmant et féerique. + +Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon +rêve! + + +II + + +Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait, +de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des +transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise, +partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques +vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui +se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si +grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin, +presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume +d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela. + +Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant +pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de +mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des +ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se +perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre +la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser. + +Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi, +devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu, +depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart +dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût +dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et +pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air, +comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes +yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament +plein d'étoiles. + +Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée +s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se +déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une +déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et +qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un +bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une +autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme +le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le +néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme +le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos +aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de +monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de +s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui +soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait +le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer +de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la +terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut- +être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie +était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la +mer. + +Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le +vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme +traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame +qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double +épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et +s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux +fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un +violon. + +Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette +qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe +d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la +mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière. + +Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos +amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous +vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous +eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de +flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AU PAYS DES RÊVES + + +Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une +éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique. +L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant +en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres; +l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les +toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les +piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation +dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils +entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des +passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux +de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des +jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié +s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes +meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la +déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle +embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites +et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir! + +Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et +amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec +le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette +année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le +cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes +dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond +des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait +inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre. +Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond +de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours, +rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez +clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas +et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et +de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les +fenêtres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions +regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris. + + * * * * * + +Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour +évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous +conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me +permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre +pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux +jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du +monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations +surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la +moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres +ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui +n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont +certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois +personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé +d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la +création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin +lui-même quand il me dit sur un ton de protection: + +--Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité, +mais je te sauverai. + +--Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne +sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans +elle me serait mille fois plus douloureux que mourir. + +--Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure +qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu +meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes +que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de +toi. Tu sais ce qui te reste à faire? + +--Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles. + +--Rappelle-toi l'exemple de Noé. + +--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un +portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le +ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité? + +--Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te +souviens-tu plus de l'arche? + +--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant +quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées? + +--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont. + +--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira. + +--Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais +que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la +déplorable espèce à laquelle tu appartiens! + +--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un +domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers +de celle que j'aime; mais les miens, jamais! + +--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton +gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société +des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon +Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu. + +Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit +enchifrongné des narines de M. Delaunay. + + * * * * * + +L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais +que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et +des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine +de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions +nous embarquer: + +--Et François? me demandâtes-vous. + +--Qui ça, François? + +--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais +l'appeler François! + +--Bon! m'écriai-je; il est encore temps. + +C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel +s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres +vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait +à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai, +mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y +avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur: + +--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié! + +Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une +faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez +promis de manger une aile de poulet. + +--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur +la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours +sur les crédits de Madagascar! + +L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous +étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic +douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la +confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de +poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais +nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença +à parler. + +Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il +nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais +français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées +progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit +déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la +serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos +serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible. +J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de +l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer +traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous +étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot +montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de +vos yeux. + + * * * * * + +Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de +cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des +oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises +encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un +temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions +parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer +leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son +derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète, +qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement +éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre +beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa +même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec +un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux +derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science +de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les +assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est +bien moins difficile: + + Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu, + Durant l'éternité rêver à votre dos. + +Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille +et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans +cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de +votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux +abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute +frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur +des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel +ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait +jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles +étoiles! + +Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe +sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au +sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre +suppliante et le ciel miséricordieux.... Non! l'heure implacable du +réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la +plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus +heureux de mes rêves est conté. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +NUIT BLANCHE + + +Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si +lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir +avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec +des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement +douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je +me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme, +dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil. + +Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous +apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares +déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe +bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des +transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair. +Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné +une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus +longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore +flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans +mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le +même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe +leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se +brisait et que le vent emportait. + +Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle. + +Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des +roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges. +Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts +dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles, +des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont +le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la +tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?... Après, j'ai +peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant, +mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à +moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez +aimé. + + * * * * * + +J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé. + +De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange +aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne +a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde +extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux +confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le +char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de +l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol +pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de +l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois, +de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres +routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et +des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt +votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est +un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir +effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine, +je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes +désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon +âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par +l'inexorable vent des destinées. + +O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de +l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la +chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait +éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos +reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens +renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses +de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées! + +Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un +instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son +escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le +rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile +obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait +proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve, +le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au +souvenir une immortalité. + + Sous l'aile blanche du matin, + Toute la terre se recueille; + Un frisson passe de la feuille + Du chêne à la feuille du thym. + + Tandis que pâlit la grande Ourse, + Descend un long frémissement + De l'oeil profond du firmament + A l'oeil entr'ouvert de la source. + + Ainsi, partout, autour de moi, + Comme un torrent tombant des cimes, + Roulant des faites aux abîmes, + S'étend l'universel émoi. + + Il n'est que mon coeur solitaire, + Loin de tes yeux, aux morts pareil, + En qui ne vibre aucun réveil, + Quand tout se réveille sur terre! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PARAPHRASE + + + Pour charmer mes heures moroses, + Je chante, le coeur plein de vous: + Ce n'est pas aux lèvres des roses + Qu'est le sourire le plus doux. + + J'évoque vos candeurs insignes + Et vos virginales fraîcheurs: + Ce n'est pas au cou blanc des cygnes + Que sont les plus pures blancheurs. + + Je vous vois passer sous les branches + Sur vos noirs cheveux se penchant + Ce n'est pas aux yeux des pervenches + Qu'est le regard le plus touchant. + + Votre image, en tous lieux suivie, + Seule, brille à travers mes pleurs + Tout ce que j'aime dans la vie, + Ce n'est ni le ciel ni les fleurs! + + * * * * * + +Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux +et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un +rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des +choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes +d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les +gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid +d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé +d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que +les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne +m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit +toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant +des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce +rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore +secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine! +La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous +sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme +des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles +éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle +pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande +résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à +l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me +navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux +depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert +seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un +retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice, +la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos +détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues, +admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil! + + * * * * * + + Fou de printemps, ton coeur s'étonne + De me voir, prophète attristé, + Penser quelquefois à l'automne, + Sous les premiers feux de l'été. + + Oui, je pense, en voyant les roses + Ouvrir leurs vivantes couleurs, + Que l'aile des autans moroses + Effeuillera toutes les fleurs. + + Que, des feuillages où tout chante, + Tous les oiseaux seront bannis, + Et que, sous l'averse méchante, + Se briseront les pauvres nids? + + Va! que l'autan ouvre son aile! + Que l'averse attriste les cieux! + De l'An la jeunesse éternelle + Reste sur ton front gracieux. + + * * * * * + +Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux +fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commencé d'aimer. Le +printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un +aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle +déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant +que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que +j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses. +Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et +que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le +coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie +où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est +sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or, +à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves +obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue +par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair. +Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de +larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie. +Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime, +pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi, +au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau +rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le +mien vers la coupe mortelle du premier baiser! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MATUTINA + + +C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenêtre ouverte, est +venue voler jusque sur le papier où ma plume allait courir. Elle est +très jaune, très sèche et toute recroquevillée. J'y reconnais cependant, +sous l'ondulation des brûlures solaires, sa forme en fer de flèche. +C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportée. + +Qu'allais-je vous conter déjà? Une histoire d'amour, sans doute, ou +quelque rêverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-être vous +dire les vers très simples que j'ai écrits pour que Capoul les chante +sur une musique de Lacôme: + + Je demande à l'oiseau qui passe + Sur les arbres, sans s'y poser, + Qu'il t'apporte, à travers l'espace, + La caresse de mon baiser. + + Je demande à la brise pleine + De l'âme mourante des fleurs, + De prendre un peu de ton haleine + Pour en venir sécher mes pleurs. + + Je demande au soleil de flamme, + Qui boit la sève et fait les vins, + Qu'il aspire toute mon âme, + Et la verse à tes pieds divins! + +et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines. +Oui, je me sentais l'esprit alerte et disposé à d'aimables confidences. + +Ah! maudite fenêtre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon +cerveau? + + * * * * * + +Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été +triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli, +précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir +immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune +inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points +invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts +découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses +odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants. +Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la +détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une +veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de +sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures, +et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles +architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre +enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes +encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large +blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le +fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices +odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients, +l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des +joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce +paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau +sous le vent qui la fouette.... + +Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler? + + * * * * * + +Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif, +je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais +présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des +choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement +le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurité des murailles +lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux +bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant +de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables, +contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les +matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage, +tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses +toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues +trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence; +tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des +jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit, +dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire: + + Le monotone ennui de vivre est en chemin. + +Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se +dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les +squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des +lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure +de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés! +C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le +vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils +d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui +tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air +tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit +le mausolée des floraisons mortes. + +Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous +mes yeux! + + * * * * * + +Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou +plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel +autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri +d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur +automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver +qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus +sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course +et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une +passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant +vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin +lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la +douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le +porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le +seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie! +Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout +qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce +qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le +dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des +lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise +entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur +précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies. +Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses +toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant +mêlées dans le même rêve immortel! + +Mais qu'ils prennent garde à la première feuille morte, au premier +froissement qui est comme la chute d'une première illusion dans ce monde +enchanté! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu! + +[Illustration] + + + + +III + +CONTES D'AUTOMNE + + + + +[Illustration] + + + + +DANS LES JARDINS + + +I + +PLUIE D'OR + + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un +tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que +l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente. +Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le +Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles +mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil +immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira +rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô +vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant +l'autel de la Beauté infinie. + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un +tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré; +quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des +réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui +ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson +d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine +du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des +rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus +des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non +pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes +les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre +qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la +chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources +sacrées! + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un +tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers +figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer. + + +II + +CHRYSANTHÈMES + + + Pour savoir a quel point je t'aime, + Effeuille, en rêvant, mon trésor, + Non la marguerite au coeur d'or, + Mais ce coeur blanc du chrysanthème. + + Car plus serrés et plus nombreux, + Ses pétales, faisceau de glaives, + Diront mieux l'infini des rêves + Où se perd mon coeur amoureux. + + «Un peu!--beaucoup!» mots sans pensée; + Et même: «passionnément», + Un mot qui ne dit rien vraiment + Du mal dont mon âme est blessée. + + C'est par mille et mille douleurs + Que mon être se multiplie + Et, languissant, vers toi se plie + Comme le chrysanthème en fleurs. + + La marguerite plus ne dure, + Quand l'automne, de ses doigts lourds, + Des mousses jaunit le velours + Et disperse au vent la verdure. + + Même après l'adieu du soleil, + Seul, dans les jardins qu'il décore, + Le chrysanthème s'ouvre encore, + A mon coeur fidèle pareil. + + Pour savoir à quel point je t'aime, + Effeuille, en rêvant, mon trésor, + Non la marguerite au coeur d'or, + Mais le coeur blanc du chrysanthème! + + +III + +BOUTON DE ROSES + + +Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage, +un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que +pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient +leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le +vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour +vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre +beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la +mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds +s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour +vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la +racine est au profond douloureux de mon coeur. + +Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons +défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et +pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que +l'inutile trésor des bonheurs perdus! + + +IV + +OEILLETS ROUGES + + + L'oeillet d'automne est sans parfums. + Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, + Il semble porter dans ses veines + Le sang glacé des coeurs défunts. + + Fleur sans parfum, âme sans rêves! + Oiseaux sans ailes, toutes deux, + Dont jamais les vols hasardeux + Pour les cieux n'ont quitté les grèves. + + Malgré ses velours éclatants + Dont ton regard charmé s'étonne, + Ne cueille pas l'oeillet d'automne, + Toi dont le coeur est tout printemps! + + Toi dont l'être est tout envolée + Vers les firmaments apaisés, + Où monte l'odeur des baisers + A l'odeur des roses mêlée. + + Si c'est du rouge que tu veux + Pour éclairer leur ombre, imprègne + De mon sang la fleur que ton peigne + Tient mourante dans tes cheveux, + + Et par les souffles embaumée + Autour de ton être flottants, + Toi dont la grâce est tout printemps. + Vivant Avril, ma bien-aimée! + + L'oeillet d'automne est sans parfums. + Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, + Il semble porter dans ses veines + Le sang glacé des coeurs défunts. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +SUPER FLUMINA + + +J'ai gardé certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est +comme malgré moi que, tous les huit jours, un accès de paresse qu'aucune +fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque +flânerie à l'aventure, dans la campagne où meurt le tintement des +cloches lointaines, à l'heure où les derniers fidèles franchissent les +porches des églises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce +sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, égrenant sur ma +route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oubliés, +lévite de toutes les religions méprisées, suprême croyant de toutes les +croyances déchues. + +Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de +bise ridait, sur une rive à peu près déserte, suivant le quai dont la +pierre limée par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans +un de ces paysages de banlieue que Rafaëlli excelle si bien à décrire +et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres +silhouettes des arbres dépouillés, semblent des griffonnages d'enfants. +De toutes les choses, l'eau est peut-être celle qui proteste le plus +tard contre les mélancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux +grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de +lumière qui passent, à sa surface, comme les derniers éclairs d'épées +d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux +gelées qui la figent, tandis que partout règne la grande immobilité de +la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin où je n'entendais guère +que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mêla, une rumeur +de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et +sourd, quelque chose de sinistre qui mêlait une note d'horreur à cette +mélancolie. Je m'arrêtai, je regardai et trouvai que j'étais arrivé, +sans y prendre garde, jusqu'à la gueule débordante d'un égout, là où la +grande ville déverse son opulent trésor d'ordures, infectant au loin +la rivière et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses +odeurs malsaines, la fétide haleine de tout ce qu elle vomit. + + * * * * * + +Et comme toutes nos pensées ne sont que les impressions réfléchies qui +nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le +haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un +océan de dégoût qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous +assistons depuis quelques jours y avaient amassé. De l'image matérielle +qui m'avait fait détourner les yeux, une vision morale se dégagea, celle +de l'immonde société qui, pareille à ces eaux croupies et déshonorées, +nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble +parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procès,--celui même de +notre état social,--nous révèle, occupant toute l'échelle des classes, +depuis ce qui devrait être l'honneur à jamais respecté jusqu'au devoir +inexorablement subi; toute cette canaille remuée comme une mare putride +où tombe une pierre, et qui grouille avec des éclats de rire, comme +grisée de sa propre infection; tous ces types révoltants de cynisme +qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe, +dans mon cerveau, avec les détritus, les trognons, les immondices que +l'égout roule à mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique +de mensonges; pas une révolte de la conscience dans cette clameur de +coquins se jetant l'ignominie à la face les uns des autres; pas une foi +qui surgisse, de ce désarroi de toutes les confiances, pas une foi dans +un homme dont on ose dire: Celui-là ne peut être soupçonné! Magistrats, +ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu +dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la +trompe et qui préfère s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilité +qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette +jetée au vent de tous les respects. Des accusés, encore sous la menace +des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir +de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxénète et son +infâme amant, relâchés, sans doute, parce que les prisons aussi ont +quelquefois besoin d'être assainies. Il ne se trouve personne pour +cracher au nez de ces ignobles drôles, pour les chasser comme on balaye +les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrière de cette pourriture +vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre +compagnie. + + * * * * * + +J'entends des gens dire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pas +vrai. Cette promiscuité de tous les appétits fraternisant dans la même +honte lucrative, cette démocratie qui unit, dans la malpropreté d'une +immense étreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et +celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le même sac d'écus, +sont d'invention très contemporaine et bien ce qu'on est convenu +d'appeler des «signes des temps.» Ce n'est pas la première fois que de +pareilles éclipses du sens moral sont signalées dans notre astronomie +historique. La seconde moitié du siècle dernier ne présentait pas, à son +début, un spectacle beaucoup plus ragoûtant. Il a fallu beaucoup de sang +pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer +notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus +plus bas qu'alors, parce que la virilité des races s'épuise à ces rouges +métamorphoses. Heureux ceux qui ont vécu dans des temps meilleurs et +mieux épris de tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine! Parmi nous, +ceux-là sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passé +et ne veulent vivre que de la mémoire des âges où fleurissait l'idéal. + +Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive où s'était +arrêtée ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours, +non plus souillé et comme encombré de ruines, mais limpide et emportant, +avec lui, une poussière fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante, +le couchant étendait, çà et là, de grandes opacités fulgurantes, comme +des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une +éclaircie s'était faite, à l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil, +sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque posé sur une +large lame de cuivre, en équilibre, comme on voit faire les bateleurs +forains. Ce qui fut les verdures estivales frangées de rouille par +l'automne, n'est plus qu'un enchevêtrement de petites branches noires se +découpant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait déjà disparu pour +moi, celle du cloaque où mes regards étaient tombés, celle du gouffre +où avait plongé mon esprit. Que m'importe, après tout, cette fange qui +descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait +la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le néant +est au bout. La nature est là, impassible et douce pour nous faire +prendre patience. L'amour est là, vibrant et cruel pour ne pas souffrir +que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les +splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurés fidèles à +l'idéal de poésie et de tendresse qui berça si longtemps les douleurs de +l'humanité! Plus haut que les ruisseaux débordants, plus haut que cette +mer de boue qui peut s'étendre mais ne saurait s'élever,--car les océans +bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de +nos espérances et l'immortel objet de nos désirs. Plus haut, sur un +autel tout embrumé de l'encens de mes voeux, sont posés tes pieds divins +et blancs, ma bien-aimée aux noirs cheveux, grand lis debout dans la +solitude jalouse de mes rêves, consolation du terrestre exil, toi +qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres +l'infini! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +DERNIÈRES VIOLETTES + + +Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares +encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un +assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux +d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop +longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit +les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier +soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une +épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur +sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui +meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers +vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien +douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant. +J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous +avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis +de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir +vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le +beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le +traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous +une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est +comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la +dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme +océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la +mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous +devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait +croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures +anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des +antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon +Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a +semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse +d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la +métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous +étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que +réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés +auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant, +les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés +s'envoler! + + * * * * * + +A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette +vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde, +que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers +froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que +celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans +les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images +mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris, +paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que +le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales, +dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du +Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne +traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment +un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère +des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que +cette désolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de +leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours +humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame, +j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi +de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute +pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon +désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver, +à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce +sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des +jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des +fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au +Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants +et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs +petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des +étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun +céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits +soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai +dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille +encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois, +quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire, +vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez +connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et +l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort +réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces +muettes éloquentes dont le langage est un parfum! + + * * * * * + +Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des +bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il +vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à +Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail; +vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui +mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos +petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle +tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les +mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares +petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous +reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles +mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal +essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble +gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car +ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler +encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie, +modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des +forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres. + +Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à +votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui +aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la +vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du +printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un +bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure, +l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de +lointaines amours. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +L'AGE D'OR + + +Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions +assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil +déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours, +ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez +vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous +vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante +et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice +d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies +fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet +ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards +s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles, +comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de +revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais +quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre +beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans +un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre +jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres, +par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient +venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages +s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le +charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse +contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs +fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis +des purs esprits n'est pas le mien. + +Oui, paradis! C'était un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au +détour profond d'une allée, un morceau du paradis qu'avait oublié de +garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout +ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant, +de droite et de gauche, c'était bien octobre avec ses tons jaunes ou +pourprés qui sont comme la couleur des déclins. C'était une débauche +d'ocre sur la grande palette de la nature, très clair aux branches +frémissantes des peupliers, plus foncé sur les masses plus denses des +autres essences. Mais partout la brûlure des étés prête à s'envoler aux +premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sèches. On eût +dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnés avait été promené +sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrêt dont +est atteint tout ce qui doit périr. Certes, il y avait beaucoup de +mélancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel éclat et +quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un féerique +embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulée de métal +scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des +lumières couraient sur toutes les arêtes vives ou s'étendaient, par +ondées, sur les plaines. + +--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup, +rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie. + + * * * * * + +Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des +cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne +parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des +rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait +refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte, +une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons. +La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses +et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la +nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède +encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans +murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés +dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De +l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et +insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes; +tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique +barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir +où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans +infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course +s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les +animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie +et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans +doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé +caresser la chimère.... L'homme seul était resté de toutes les bêtes, +l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue +démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir +acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait +longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le +sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait +les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au +ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable, +pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il +avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies, +emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait +ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers +perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était +la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés +magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés, +sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées +et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits +prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce, +l'_alma parens_ antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles +beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme +s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus +pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps. + + * * * * * + +Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie +nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé. +Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond +de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races +futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont +l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera, +faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là, +plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations +heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des +choses.... Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres +prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort +naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre +sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également +trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas +l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à +ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin +gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de +printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne +tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul +conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues. +Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant +écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les +mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de +celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or +sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis +biblique à nos fils éperdus! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHOSES D'AMOUR + + +Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes +natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs +têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de +toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure +et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le +front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles +mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence +des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble +seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle +du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait +penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du +ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses +blessures par les dernières flèches du soleil couchant. + +Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions +peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus +près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve +seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que +je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et +est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant +que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne +est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et +cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes +dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne +mirent que le ciel. + +Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrénéens au bord de l'Ariège, +où je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savouré la douceur +amère, sous l'oeil attendri des étoiles qui, toujours, ont des larmes +pour les amoureux! + + * * * * * + +Vous rêviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel +lien mystérieux dont la Poésie grecque a cherché l'image dans le tableau +gracieux de la naissance de Vénus. J'aime mieux, pour ma part, la +fable d'ève foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de +son berceau. Il fallait l'épanouissement des jardins à la première +apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur +les lèvres lesquels y sont demeurés depuis ce temps-là. Et, cependant, +la mer fait penser à la femme et la femme fait penser à la mer. + + La trahison vous fit parentes éternelles. + Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond! + Le mensonge du ciel habite vos prunelles, + Double abîme d'azur où notre espoir se fond. + +Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur +d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gardé quelque chose +dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux où +la pensée sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous +attirent vers les irréparables naufrages du coeur. Oui, les vôtres, +madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures +innomées et, dans leur verte transparence, sans cesse traversée +d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont +l'insensible océan berce les prières inutiles et les désespoirs +silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre +regard, et souvent il y passe des éclairs d'épée comme lorsque le flot +s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace +glauque est sillonné. + +Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie +éternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils +amants, pas plus que vos cruautés n'ont pu décourager ma tendresse. Le +grand symbole de la beauté toujours adorée et pardonnée est fait pour +vous séduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunité! + + * * * * * + +Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constellé +et les souffles tout parfumés de l'âme des bruyères; vous m'avez avoué +le charme mystérieux et pervers peut-être que la Mer avait pour vous. +Ainsi nous sommes-nous séparés sans que mon âme se soit, un seul +instant, éloignée de vous qui êtes, pour elle, comme une de ces patries +qu'on emporte partout où l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et +soupirer la flûte du pâtre. Vous vous êtes bercée sans doute, au bruit +monotone et profond des vagues à l'heure où les dernières voiles +semblaient à peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer. +Que m'avez-vous gardé de vous dans ces heures de rêveries? Comme les +barques lointaines qui s'enfonçaient dans les brumes rougies par le +couchant, votre pensée a-t-elle, par delà l'horizon incendié, tenté +l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'espérer et je devrais vous +dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouvé des oublis charmants au +caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a +fait tout d'abord un être désarmé devant vous. Devant le magnifique +panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une +floraison de lis, des vallées profondes le long desquelles les grandes +ombres pendaient comme des chevelures, des ravins où l'eau se brisait +avec des clameurs et de grandes colères d'écume, savez-vous où s'en +allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette +tranquille allée du bois où, pour la première fois, votre main s'est +posée sur mon bras, vers ce paysage à demi parisien qui fut le décor de +mes premières et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la +toilette que vous portiez ce jour-là? Nous aimons le bleu, tous les +deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-être est-ce ce goût +qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient +légèrement sur le sable humide des premières fraîcheurs de l'automne! +Ils dictaient un rythme nouveau à mon coeur qui leur fut un docile +écolier. Un frisson de rouille passait déjà sur les feuilles et vous +vous sentiez toute triste du déclin des dernières roses. + +Car vous avez pour les fleurs toutes les pitiés que vous n'avez pas pour +moi! Nous suivions une toute petite allée, tandis que tout près, dans +une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des +citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre +voix. Oui, ma chère, voilà tout ce que j'ai rêvé devant le grandiose +paysage des Pyrénées: cette allée dont un soleil déjà pâle de septembre +traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de +gazons étaient brûlées et piétinées, cette petite allée du bois où je +respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que +vous ne le sentîtes même pas. + +[Illustration] + + + + +IV + +CONTES D'HIVER + + + + +[Illustration] + + + + +PREMIÈRE NEIGE + + +Nous nous étions quittés avec un serrement de main à peine ébauché, +sans la chaude étreinte accoutumée, sans la réconciliation franche qui +terminait d'ordinaire nos futiles querelles, après des propos vraiment +cruels échangés et de mauvaises paroles restées sur le coeur. Elle ne +m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement délicieusement brusque, sa +belle chevelure débordante sur le front pour que j'y misse un dernier +baiser. Elle était remontée en voiture sans se retourner, sans me +montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrière, un coin de +visage blanc éclairé par une caresse des yeux. Moi, j'avais continué mon +chemin à pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le +clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumée avant +les célestes étoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la +saison; à travers un décor plein d'une bruyante mélancolie. C'était +l'heure où l'activité populaire agonise avant le calme du repas du soir. +Tout le boulevard était dans les cafés, hors quelques rôdeuses affamées, +ombres vivantes attachées aux rares passants et dont les zigzags captifs +laissaient derrière elles un fade parfum. La gaieté de ce spectacle +n'était pas pour me distraire des méditations douloureuses qui +m'assaillaient. Après une longue période de foi aveugle, je me reprenais +à douter que la femme fût autre chose qu'un mensonge délicieux fleuri de +regards et de sourires où elle ne laisse rien de son âme. Tout ce bruit +charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien +qu'un bruit comme celui de l'onde indifférente ou du vent impassible qui +passe. A quoi bon garder précieusement dans la mémoire le souvenir des +étreintes où notre coeur s'est fondu en délices désespérées? Nous ne +sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystérieuse cuirasse +le défend de nos faiblesses, et des seins magnifiques où meurt notre +désir ne sont qu'un rempart qui l'éloigne davantage du nôtre. Elle est +l'illusion qui charme et qui tue, l'éternelle embûche dressée sur le +chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles énergies. + +Ainsi pensais-je, découragé de l'amour par un amour plus grand et plus +vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prêtre +parmi les ruines d'un temple écroulé, me meurtrissant dans la nuit à des +débris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelèrent, et je me trouvai +subitement mêlé, en pleine lumière, à des groupes de causeurs joyeux +assis devant des verres où riaient des poisons couleur d'émeraude, d'or +brun et de rubis sanglant. + + * * * * * + +Quand je les quittai, une heure après, la neige avait tombé abondamment, +rayant encore de légères broderies blanches le manteau gris du ciel, +pareille à un vol de flèches obliques criblant les maigres arbres nus +comme des saints Sébastiens. Les toits, les voitures, les chaussées, +tout était blanc, et c'était un craquement sous les pas s'enfonçant +dans ce froid tapis. Une vague clarté montait de toutes ces candeurs +répandues, argentée comme si cet orient eût été fait de rayons de lune +en fusion. Les étoiles ont souvent l'air de rêver. Peut-être Perrette +devenue étoile, comme c'est le commun destin des belles âmes, avait-elle +laissé choir à nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres +aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous +regardent. + +Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec +une garniture d'ouate à chaque roue, les chevaux philosophes manquant +d'un pied, au moins, à chaque pas, résignés aux cinglements du fouet +inutile qui avait au moins le mérite de le réchauffer, ayant des buées +aux naseaux, des buées où les reflets des réverbères mettaient des +fumées de sang clair. Puisque j'étais condamné à la promenade, l'idée +me vint d'y mêler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en +traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'écartait pas beaucoup de +mon chemin. Idée miraculeuse et vraiment géniale, car je me trouvai, dès +les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse à +Paris, où elle se résout presque immédiatement en boue noire, la neige +apporte à la Nature un merveilleux élément de féerie. C'était un +enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur égale, +étalés en éblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues +d'une mer immobile et figée dans une rigidité marmoréenne. Les routes +larges, et d'un seul jet immaculé, scintillaient aux premiers plans, et +les masses moutonnaient à l'horizon, comme un troupeau couché dans la +pénombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande méditation de toutes +les choses et un mystérieux recueillement sous ce baptême de pureté +rajeunie. + + * * * * * + +Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme +un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos +ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait +été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel, +pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur +était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à +coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau +de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces +verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs +comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où +nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler; +que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de +leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser +vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles +transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous +sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur, +les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide, +n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un +peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un +peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de +nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre +vie. + +Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était, +autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc +mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient +désunis. + +Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil, +le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre, +et,--comme nous étions brouillés encore,--je me retrouvai sous la même +impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint, +qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est +plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres +se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux +coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées +dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une +fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de +l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle +aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir. + +Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus +légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas +ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux +chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne +bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges +éternelles. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CARNAVAL AMOUREUX + + +Savez-vous ce que j'ai rêvé? ma chère. Que vous aviez parié de vous +déguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaître. +L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me +donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un +héritage tombé du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de +la terre, comme des fleurs empoisonnées et mouillées de larmes,--me +permettait du donner un libre cours à votre caprice. Pour que rien n'y +fit obstacle, je vous ouvris un crédit illimité chez les costumiers les +plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous +étions rencontrés au bal masqué que donne, chaque année, à cet +anniversaire et dans son somptueux hôtel du quartier de l'Étoile, cette +fameuse Mme de C... dont les fêtes sont justement recherchées. Vous +sachant des intelligences dans la maison, j'étais certain que tout +y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rôle des +Nigaudinos de féerie. Mais je me voulais un très grand mérite dans cette +épreuve, un mérite qui vous touchât et me valût un de ces infinis des +grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'étais-je pas sûr de vous +reconnaître à la fin? De quelques voiles qu'il fût enveloppé, votre être +ne me crierait-il pas votre présence? Pourrais-je mettre seulement le +pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me +guiderait-il pas sûrement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous +faisait sourire et vous y répondiez par un air de future victoire +absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le +premier regard me fut comme un défi qui me valut tant de souffrances. + + * * * * * + +Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler +aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emporté déjà au bal où nous nous +devions retrouver. Mon ambition avait été de vous y reconnaître du +premier coup, de marcher droit à vous comme le prophète au Dieu qui +l'appelle. + +Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'étiez pas encore +arrivée et toute l'attention était pour cet aimable prince nègre venu en +France pour y conquérir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour +paraître plus beau, a emmené le fils d'un de ses ministres en façon de +repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous +les jours en pure ébène, de sorte qu'auprès de lui le prince semble +porter sur le visage un clair de lune. C'est une manière agréable de +faire faire le tour de France à son favori. La foule des invités était +considérable déjà, mais, je vous le jure, j'étais moralement sûr que +vous n'y étiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eût personne. Je +pourrais vous dire le moment précis où vous entrâtes. Mais tant de monde +m'entourait déjà que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand +je tentai de vous surprendre à votre entrée. La ruse sur laquelle vous +comptiez m'était déjà, d'ailleurs, révélée aussi depuis longtemps. +Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revêtu le +même costume que vous. Plus de cent déguisements pareils sur de jeunes +femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappé mes yeux. +Ils étaient les plus ingénieux du monde pour embarrasser l'esprit, +enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans +leur mauresque pudeur, rien voir à peu près du visage. A peine un +rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparaît celui des +étoiles sur un ciel balayé de rapides nuées. + + * * * * * + +La danse dissémina les groupes et les couples y passèrent. Vous dansiez +certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il +y avait là un homme que j'aurais étranglé avec une joie féroce: celui +dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les étoffes +légères et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour +qui la vraie musique était le rythme harmonieux de votre souffle; sur +qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire +involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siècles. Quel +immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et +compassés de nos pères! Je me mis à errer comme les bêtes de proie +qui fouillent des narines les souffles épais dans le vent. Un de vos +raffinements encore: le même parfum très doux, mais tyrannique et +pénétrant, baignait les ombres pareilles à vous. Un son de voix saisi +au hasard? Toutes étaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls +parlaient et je m'aperçus qu'ils étaient terriblement plus bavards que +les femmes. Et mes tortures recommençaient sous forme de mazurkes, de +polkas, de tournoiements méthodiques où mon coeur était broyé comme sous +une meule. J'eus un moment de désespoir. Vous avez un signe auquel je +ne me tromperais pas. Mais là! Vous savez comme moi où il est placé. Il +aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager +sous les jupes. Je sais que ce sont des manières que Mme de C... n'aime +pas, que vous appréciez peu vous-même. Si j'allais justement tomber sur +vous, à la première passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en +aurais pas moins gagné mon pari et vous n'en seriez pas moins obligée de +me donner l'Infini convenu. + + * * * * * + +Mon respect de la décence luttait mal contre mon désir de vaincre à +tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'écriai-je en moi-même, m'inspirant +des étendards du pieux Constantin. Un éclair de vrai génie descendu +certainement sur moi du trône Paradisiaque où siège aujourd'hui, dans +les phalanges sacrées, ce monarque sanctifié, traversa le désordre de +mon esprit et l'illumina. «Tu vaincras par un signe», me répétai-je en +bon français. Si je vous forçais, vous, à me reconnaître! Je me souvins +que vous m'aviez menacé de quelque chose la première fois que j'aurais +de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il +m'arrive quelquefois. Je m'éclipsais un instant et revins barbouillé de +ces débris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une +aile du nez. Mais l'effet fut immédiat, une petite main,--la vôtre,--me +lança un soufflet, et une petite voix,--la vôtre aussi,--ajouta à ce +geste charmant ces mots aimables: + +--Animal, je te l'avais promis. + +A moi l'Infini, ma chère! Vous vous étiez trahie. Hélas! je me suis +réveillé avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais +les inspirations du rêve nous viennent certainement des dieux et c'est +un religieux devoir d'y obéir quand la pleine conscience de nos actes +nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plaît! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +BROUILLARDS + + +Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre, +comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est +comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y +deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de +la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les +images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde +des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie +d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et +qui s'appelle: Brouillard. + +Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son +chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour +de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de +sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales +empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un +charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de +l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières. + +Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par +l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament, +le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à +l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il +ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort +glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret. + +La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache +maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout +est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les +lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux +follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous, +inquiète, affolée, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une +mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent. + + * * * * * + +Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment +les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment +pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend +derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des +spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que +des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le +souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle +inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes. +C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les +couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir +comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins +de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela +quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout +entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement +d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que +je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant, +j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui +ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette +demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et +furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes +mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu +dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube +fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur +divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot +noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de +vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son +carquois! + + * * * * * + +Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des +temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard +enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le +Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et +des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant, +nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai, +par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez +aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup +les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces. +Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid +pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore +davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin +de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés +juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un +encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles. +Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une +musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne +et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait +alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui +venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le +réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!... + +Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de +mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand +le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si +obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et +comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites, +seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait +tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami. + + + + +TAÏAUT + + +Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre: + + L'homme absurde est celui qui ne change jamais. + +Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus +d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où +les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et +tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les +draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a +plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les +académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que, +comme le dit un vieux et sage proverbe: + + Quand on est mort, c'est pour longtemps. + +Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers +mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même +simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine +engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir +été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve +un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer +une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler +soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais +consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour +connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur +manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui +s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue +des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait, +puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière. +Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance +du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui +vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce +temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la +prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme +la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes +enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes +politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins +de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes +opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule +sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise, +mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en +sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de +toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de +trouver imbéciles pour cette puérile raison!» + + * * * * * + +Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans +mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans +le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur +lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans +le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout +autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma +mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que, +la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de +prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par +tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire +de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de +l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et +contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et +j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi, +l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je +retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier +de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en +ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité +s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été +données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la +longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants, +venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce, +des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à +les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble, +intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes. +Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il +davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!» +J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire, +comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A +moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut! + + * * * * * + +Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur +endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très +instructif de mon ami Léonce Détroyat: _La France dans l'Indo-Chine_, +et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de +Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot: +_Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à +demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le +cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse +vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint, +il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots. +Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi +triomphant au village...._ J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor +et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul +coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la +rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux +de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et +digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce +diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux, +ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir +ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que, +ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme +vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de +Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes +promenades. + +C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons, +dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration +de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par +les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits +nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin +d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais, +je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je +vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des +premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à +peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval +dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute +qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite +d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image +allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré. +C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin +d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu! +J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait +atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses +sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et +la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien. +Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues +sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce +n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur +très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi, +sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis. +Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux: + +--Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec +compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part +de mon cheval et de la mienne. + + * * * * * + +Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus +immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes +goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère +âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements +intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce +de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant +pourtant que le nôtre! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AMOROSA + + +Un tapis de neige, mais si léger que partout le gazon le perçait de +mille flèches d'émeraude et que le sable des allées, apparaissant au +travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une +poussière de neige courant le long des branches noires et saupoudrant +les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannées. +Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs +rugueux ses lumières décomposées qui les faisaient apparaître bleus à +l'envers de sa course. Des lointains presque violets, très estompés de +gris clair et rayés imperceptiblement par l'enchevêtrement des futaies. +Sur tout cela, la sérénité silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce +coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y +descendait avec celui des moineaux et des mésanges s'abattant sur les +mousses avec de petits cris où pleurait la désespérance du printemps. +Quelques jacinthes ça et là crevaient cependant la terre noire, et des +bourgeons trop tôt venus perlaient aux branches. Un peu de patience, +mésanges et moineaux! Un peu de courage, ô coeur impatient de renaître! + +Après une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au +visage, je m'étais assis sur un banc, dans un coin largement illuminé, +ce qui lui donnait une impression de tiédeur relative. Mes yeux, +fatigués de l'horizon scintillant où semblaient passer des vapeurs de +givre, s'étaient abaissés vers le sol, mille clartés roses me passaient +sous les paupières et de minuscules étoiles d'or à travers les cils. +Mon regard flottait, avec ma pensée, dans un vague très doux, quand il +s'arrêta soudain sur une place d'une blancheur immaculée que traversait +un dessin bizarre tracé par la course d'un oiseau. Les petites pattes +avaient semé comme un trèfle noir qui courait suivant une ligne +capricieuse. On eût dit des hiéroglyphes et je me pris, le plus +sérieusement du monde, à vouloir déchiffrer cette mystérieuse écriture, +à chercher un sens à ces caractères si nets, et se succédant suivant un +rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonté pour complice du hasard +dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom, +comme si mon coeur était soudain tombé sur cette neige. + +L'oiseau tout seul était remonté dans la nue, sans y emporter mon âme. + + * * * * * + +Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la +neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain +ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme +les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent +semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines +terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui +c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais +aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle +avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient +été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un +parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui +le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans +coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti +pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant +savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins +nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que +la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et +glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où +se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon +épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de +si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais +mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles +s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume +et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée, +je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus +troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion +virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le +gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet +enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs +d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple +feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la +berce. + +O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis! + + * * * * * + +Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un +dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que +nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver +l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout +son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un +creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour +baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher +de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps +en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un +piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple +tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations. +Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où +son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le +rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait, +un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du +soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre +pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis +anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans +les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul +n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches +dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant +plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon +pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette +relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient +adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui +dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers +l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices +furieuses de la chair rassasiée? + +Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée. +Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est +demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri. + + * * * * * + +Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait +laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser, +la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est +envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice +vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va, +aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers +celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais +aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit: + + Ce sont les plus petites choses + Qui témoignent le plus d'amour. + +En attendant les grandes, comtesse, cependant! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MENSONGES + + +Un feu mourant dans la cheminée longtemps flambante, un soleil admirable +au dehors étendant, à l'angle de ma table, une nappe oblique dorée; un +rideau d'azur derrière ma vitre et autour de moi une température de +serre, tiède dans un air sans frissons; je goûtais le repos dominical, +allongé sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les +doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon +ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptisé moi-même: _le Pays des +Rêves_. Ce poète exquis connu de tous les délicats, vient de se marier +et m'a cru devoir envoyer une façon de testament lyrique, ses dernières +rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aimé le mariage, mais j'en +demanderais l'abolition immédiate s'il était vraiment mortel aux poètes. +Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais +de fort grands--vous aussi, qui avez dîné avec moi à la table de +Banville--lesquels lui ont survécu. C'est ce que je vous souhaite de +toute mon âme! + +Je lisais, ou mieux je chantais en moi-même,--car la musique du vers +éveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de +sainte Cécile, si bien nommée par Mallarmé: «Musicienne du silence», +y couraient sur un clavier mystérieux--les belles strophes, bien +empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum très +subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrêmement délicate et +pénétrante, comme le vol d'une âme de fleur. Et comme rien n'invite +mieux à la lente rêverie que le bercement des rythmes et les cadences +ailées qui emportent la pensée vers les mondes inconnus, vous me +pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu à peu de votre +livre, se perdit dans des horizons vaguement baignées de lumière: votre +musique ne fut plus dans ma tête qu'une série d'échos comme ceux que +répercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac +nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grisé certainement. + + * * * * * + +Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pénétré et que je +savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette +éblouissante clarté qui descendait des vitres et cet éclat limpide du +ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce +souffle embaumé dont je me sentais poursuivi ... le printemps était venu +tout à coup certainement, et c'était la fête immortelle des choses dans +la béatitude inquiète des êtres et l'épanouissement des renouveaux. +Qui donc avait dit que cet hiver obstiné ne finirait jamais! Les voilà +réduites à néant, les prophéties des astrologues qui nous montraient +Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohé! +le printemps s'est souvenu! C'est dans les allées des jardins que +resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois +dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux délivrés, une +floraison éperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la +brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont déjà plus. Ce sont +les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au +vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se +poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des +nids arrête çà et là le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas +seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothéose et +couru vers sa splendeur comme un astre vers le zénith. L'immense joie +de tout ce qui est salue l'hôte glorieux qui passe le front couronné de +soleil. + + * * * * * + +Et c'est comme une tristesse horrible qui m'étreint, seul, dans le +torrent des universelles gaietés, un _De Profundis_ qui monte de mon +coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'êtes pas près de moi, ma +chère âme, dans ce réveil triomphant des âmes appareillées se mêlant +dans l'air chargé de baisers. Je vous cherche auprès de moi, sans vous y +trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous +avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles +promenades, le long des taillis obscurs où le rossignol court à terre, +au bord des eaux calmes où descendrait votre noble image tremblante dans +un frisson d'argent, sur les routes lointaines où l'on marche entre les +genêts constellés comme au milieu des débris d'un ciel écroulé. Et +votre bras devait se poser encore sur le mien, à l'heure des douces +lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tête brune, aux cheveux +dénoués par le vent, s'inclinerait sur mon épaule, tendant votre front +vers ma bouche comme un lis battu que relèveront les rosées. Vous +m'aviez juré que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses +sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus légères et vos +pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de +votre être dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs épanouies. +Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce +printemps serait plus doux encore que le dernier où mon désir osait +vous effleurer à peine, mais où je goûtais déjà mille joies intimes et +profondes à entendre le son de votre voix, à boire votre haleine, à +contempler, craintif, votre impeccable beauté.... Et vous n'êtes pas +là! quel cimetière de bonheurs et de rêves, je foule dans les sentiers +fleuris! + + * * * * * + +L'impression m'avait été si cruelle que je me levai brusquement pour +être mieux sûr de m'en réveiller. Je quittai brusquement le livre, le +divan et la chambre tiède; je descendis dans le parterre qui s'étend au +bas de ma croisée et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au +visage. Le mirage du printemps s'évanouit en même temps. Oui, le ciel +était clair et bleu, comme il m'avait apparu à travers la croisée et le +soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle +de chaleur n'en descendait jusqu'à la terre. Celle-ci était encore dure +et gelée, crépitante sous le pied et rayée çà et là d'aiguilles de glace +ou bien portant, à l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une +peau d'hermine mangée aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres! +Les lilas! un enchevêtrement de ramures noires avec, çà et là, un +bourgeon rabougri, réfréné, pareil au bout d'une flèche émoussée. Les +sèves, inutilement appelées, étaient venues mourir à fleur d'écorce, +impuissantes à percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais +rêvé, bien rêvé! J'avais dit trop vite adieu à mon beau songe. Vous +n'avez pas été parjure, ma chère âme, le temps n'était pas encore venu. +Voilà tout! + +Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant +d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où +m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa +mélancolie au désordre de ma table de travail. + + * * * * * + +Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines. +J'avais repris le _Pays des Rêves_ à la page ouverte et, ayant relu +les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route, +s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai +celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute +resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué +de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre. +C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe +seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout +de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de +ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que +les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une +histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin +défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de +votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le +larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute +que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement +que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait +pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre +son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où +j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or. + +O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas, +fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +ENTRE TERRE ET CIEL + + +I + + +J'avais fait un rêve vraiment délicieux: j'étais redevenu l'enfant rose +avec de longs cheveux bouclés dont ma famille a religieusement gardé le +portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez +que ce n'est pas d'hier!--J'avais récité mon catéchisme avec une +conviction particulière et, pour me récompenser de ma condescendance à +accepter les mystères de la foi, on m'avait mené chez le pâtissier, +au bout du pont où j'ai pêché mes premiers goujons en faisant l'école +buissonnière. Un admirable spectacle était devant mes yeux: de hautes +meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de +beaux filets de sucre blanc soutachaient des crèmes solides aux couleurs +nationales du café et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux +comme une cathédrale, léchait avec mille langues de caramel, pareilles +aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais +gobichonnades plus variées n'avaient sollicité l'humeur friande d'un +innocent. + +Réveillé, j'ouvris ma fenêtre, et,--à part que j'avais une +trente-cinquaine d'années de plus qu'en ce temps-là,--il ne me semblait +pas que je fusse sorti de mon rêve. La nature n'était qu'une immense +boutique de confiseur. Sous la neige menue tombée la nuit, les arbres +avaient l'air saupoudrés de sucre râpé. Les petits ruisseaux gelés +avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait +fait des buissons autant de saint-honorés et un commencement de dégel +faisait les ardoises des toits pareils à des babas pleurant leurs larmes +de rhum. + +Mais tout cela n'était pas aimable comme la boutique du bout du pont +où il faisait une si bonne chaleur, imprégnée d'odeurs succulentes! Un +froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez +des rubis, et, pensant à l'auteur de ce déplorable hiver, je ne pus +m'empêcher d'appliquer au créateur de toutes choses cette épithète +qui était, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mépris: Sale +pâtissier! + +Et je pensais aussi à ce mot mélancolique d'Aubryet sur son lit de +douleur, disant à un ami: + +--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallée de Josaphat, +tu verras, quand on nommera l'auteur de la pièce, comme je sifflerai! + + +II + + +Voilà quelques instants déjà qu'une musique mystérieuse me chante aux +oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-être que la +chanson d'un rêve dans mon esprit. J'écoute au-dedans de moi. C'est +comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est +pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que +roule à l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crépitement vague de +friture dans l'air où passe la gaîté d'une fête foraine? Non! non! je +me prête de plus près encore une oreille attentive. C'est décidément un +gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mélancolique comme celui des +passereaux se groupant, en hiver, sur les branches. + +Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de là-bas qui voudraient +revenir et que leurs sentinelles avancées, leurs éclaireurs aux noires +ailes, retiennent derrière la barrière que ne franchit plus le soleil, +dont la tiède caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se +rappelant les nids laissés aux toits de Paris, ont la nostalgie de +ce ciel de France où s'obstinent les bourrasques, où les frimas +s'accumulent au mépris des avertissements du calendrier. Et elles nous +saluent de loin, ces chères exilées qui se demandent si le printemps +nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette année, +d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles pétales ne +frémissent pas aux souffles du matin! + + +III + + +J'avais absolument besoin de m'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose +du fâcheux état de l'atmosphère où je grelottais. J'éprouvais un désir +immodéré de vilipender même un innocent, une de ces soifs ridicules de +revanche qui font que lorsqu'une femme a été malheureuse avec un amant, +elle le fait payer à celui qui vient après. Je pensai méchamment que le +marronnier du vingt mars devait faire une drôle de tête cette année, +et je fis le voyage des Champs-Elysées, uniquement pour aller faire la +nique à ce vieillard. + +Son air piteux dépassait encore tout ce que j'avais prévu. + +Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien! +vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds? + +Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement +la tête comme pour me dire: Non. Et comme il avait été bon raillard dans +son temps, j'entendis, en même temps, un craquement singulier dans son +écorce. + +--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez +pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste à +l'occasion. + +Un zéphyr tiède était-il passé dans les branches de mon silencieux +interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les +yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir été aussi loin +et pour lui témoigner de mon respect pour son âge, en abordant un plus +sérieux sujet: + +--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans +le recueillement mystérieux des choses, as pénétré l'âme césarienne, +crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les +Napoléons? + +Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis +un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit +violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Épouvanté, je +me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reçus une accolade d'un +genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce +fut inutile. Car, jusqu'à la place de la Concorde où je déboulai comme +un fiacre emballé, le marronnier me poursuivit, suivant une image +héroïque du poète Gustave Mathieu, à grands coups de racine dans le +derrière. + + +IV + + +Il neigeait aussi à Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa +petite maison rouge aux dentelures de bois, était comme posée sur un +tapis épais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von +Bourik possède une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent +de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiancé de Gudule,-- +ainsi se nomme cette opulente créature,--se consola de ne l'avoir pas +épousée en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris +sa place à l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupçons, mais il +manque absolument de preuves. Il se sent intérieurement déshonoré sans +pouvoir articuler aucun fait. + +L'ancien fiancé qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie, +sa longue pipe à la bouche, à une heure de la nuit fort avancée, +l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bière. Il se souvient tout à +coup qu'il a oublié de dire à Gudule l'heure à laquelle il la verrait +le lendemain, pendant une absence de son fâcheux mari. Pour réparer cet +oubli condamnable, il s'en vient rôder autour de la petite maison rouge +aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondément. +Et puis sous quel prétexte en réveiller les hôtes--Écrire alors!--Bon! +Fritz s'aperçoit encore qu'il a laissé son crayon et ses tablettes sur +la table de la brasserie qui est certainement fermée maintenant. C'eût +été si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres où +le génie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouvé le lendemain +matin. + +Un trait de lumière jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un +rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement +de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idées chez +un homme à jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes +mousseuses et il ne les pouvait décidément plus contenir. Or, voyez +comme l'inspiration nous peut venir de n'importe où! Fritz pense que +ses expansions naturelles et tièdes feront des trous dans la neige et, +convenablement dirigées, pourront même y tracer des caractères. Avec +cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du +nouveau porte-plume--il parvient donc à tracer très distinctement, +devant la porte de Hans, ces mots destinés à sa femme: _A midi demain._ +Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchanté de son +imagination. + +Le malheur fut que c'est Hans, qui, étant sorti, le premier, lut avant +personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent +quelquefois de la façon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit à +Gudule: + +--Un homme vous a donné rendez-vous en écrivant sur la neige, et cet +homme est Fritz, votre ancien fiancé. + +--Est-il possible, s'écria Gudule, et quelle idée! + +--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai +reconnu son écriture! + + +V + + +C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'étais +sorti, ma chère âme, je vous le jure. Mais les volets étaient clos et +close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait même écrit +dessus: «Fermé pour cause de décès.» De décès? pourvu que ce ne soit que +le sien! C'était un petit vieillard désagréable et qui surfaisait sa +marchandise. Dieu ait son âme! Mais pourvu que le décès dont il s'agit +ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant à Mai qu'une +porte embarrassée de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de +pauvre, sans fleurs épanouissant leurs gerbes même sur son cercueil! Et +les promenades projetées le long des eaux claires où, nouvel Ulysse, +j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle +des Odyssées! Et les licites promesses sous les aubépines! Tout cela +sera-t-il donc enterré avec ce mot exquis, dont l'âme sera partie, sans +doute dans le parfum de la première violette? + +Je ne veux pas penser, ma chère, à cet écroulement de tous les bonheurs +médités au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux +pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde, +cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessiné, en +blanc, des fleurs tout à fait curieuses suivant le caprice des feuilles. +Un rayon de soleil n'aurait qu'à venir et à les fondre! L'image d'un +impérissable amour ne saurait être un si périssable présent! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +JACINTHES + + +Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur +coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, tendre et veiné comme une +chair délicate. + +Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs? + +Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'écorce durcie de +la terre étend son oppression jusqu'à nos pensées qu'il étreint, jusqu'à +notre âme qu'il referme sur ses désirs. En vain le Temps nous a-t-il +pétris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore à la grande loi qui +fait tristes ou gais les êtres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre +et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi, +il sera temps que l'humanité finisse et tombe, comme un fruit pourri, +dans le néant, comme un fruit où s'est tarie la dernière goutte des +sèves universelles. + +En attendant, résignons-nous à être comme les bêtes et comme les plantes +qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, éperdues +des lumières et des chaleurs à venir. C'est encore le meilleur de notre +lot et ce qui nous reste de divin. + +Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons +encore aux bien-aimées que des lilas de serre, chlorotiques et mourants, +sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent +leurs pétales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle +plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux, +de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes présents elles +accueillent les fantômes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi, +l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitié qui +s'échange entre ces exilées de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs +lèvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiédeurs +obstinées du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche +volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraîcheurs +humides et parfumées qu'ont gardées leur corolle. + + * * * * * + +Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les +matins ensoleillés emplissent d'une vapeur dorée, d'une poussière de +clarté rose roulée par les brises à l'horizon? Il advint plus d'une fois +quand, déjà lasse de notre course aurorale, vous vous étiez assise sur +un banc, que je me pris à contempler votre tête brune se détachant sur +ce fond d'apothéose, comme les figures des vierges sur le fond des +vitraux et des missels. Vous étiez toute nimbée comme une sainte, vous +qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme +tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thérèse, l'amante, +attardée d'un Dieu. Oui, ma chère, cette auréole vous seyait à ravir et +tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous +étiez là comme une déesse d'un temple plein d'encens vagues et de +musiques mystérieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre +Beauté sacrée, l'orgueil de votre chevelure où les souffles mettaient +de longs frissons d'azur sombre, l'éclat de votre front radieux de ces +triomphes intimes, la cruauté charmante de vos yeux et les dédains +exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adorée. +J'imagine que ma pensée s'imposait à la vôtre et que vous vous preniez +volontiers au sérieux, sans en rien dire, dans le rôle d'idole qui vous +va si bien. Car vous aviez le bon goût de ne pas interrompre mes extases +délicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'âme +de mes adorations mêlées à l'adoration des choses. Celle des fleurs vous +flattait un peu plus que la mienne. Voilà tout. + +Et, comme vous êtes une personne bien décidée à n'être ingrate qu'avec +moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des +tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire +du mal. Ce que les femmes ont de pitié pour les roses des haies! Au +fait, toute la pitié qu'elles n'ont pas pour nous! + + * * * * * + +Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs éternels. + +Après m'avoir dit de bien justes et bien éloquentes choses, d'une voix +où tintait l'écho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquité profonde +qu'il y avait à déparer ces pauvres églantines de leurs branches +maternelles, à trancher méchamment leur belle tige verte, à les arracher +à la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous +reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains; +à moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup +d'épines. Vous preniez même un grand plaisir à me voir piquer les +doigts, excellente créature que vous êtes! Et moi, je vous avoue que ce +martyre me donnait beaucoup de petites joies amères. Lequel est le plus +fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le +bonheur que nous avons à être torturés par elles? Le métier de victimes +a toujours eu du bon, même dans l'antiquité, où l'on ne manquait jamais +de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs +avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice. + +Je vous rends cette justice, mon amie, de n'être jamais allée avec vous +jusqu'à cet excès de familiarité. Il est vrai que vous n'avez jamais non +plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de +mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez même un mauvais regard +quand je les reniflais de trop près, comme si mon nez allait boire tout +leur parfum. + +Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas été jaloux de toutes +les préférences pour de simples végétaux champêtres très incapables +cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrûment rimé que +les miens. J'ai été même jusqu'à célébrer ces plantes, en vers de huit +pieds, pour vous être agréable. + +Ah! que vous étiez jolie, revenant du bois sous le grand frémissement +des feuillages, fuyant la caresse déjà brûlante du soleil, une gerbe +fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur +de votre butin où se mêlait le parfum vivant de votre haleine! + + * * * * * + +Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux +campagnards promènent devant eux dans les rues, toute la flore de cette +triste saison, les renoncules rouges pareilles à de larges taches de +sang, les anémones étoilées qui semblent de petits astres en train +de s'éteindre, les mimosas méditerranéens qu'on prendrait pour des +constellations que le vent a jetées à terre; en vain, vous disposez +artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant, +patiente, que les tiédeurs de votre chambre le fasse épanouir; il est +temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable +épanouissement des arômes et des couleurs. + +Nous reprendrons le chemin des grandes allées que bordent les mousses +émaillées de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces +promenades perdues où je retrouverai ma route à la clarté d'un regard +ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacrée quelque place que +je reconnaîtrai toujours. Ce sera pour mon âme comme une fête Dieu, où +j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que +les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de +votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fête Dieu +toute ensoleillée et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets +à la tête rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de +choeur avec une petite musique effarouchée. + +Oh! vienne! vienne le printemps! + +En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes +ouvrent, seules, leur coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, +tendre et veiné comme une chair délicate. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PREMIER SOLEIL + + +Un matin indécis avec des vapeurs légères, des brises d'argent qu'aucun +souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une +aurore sans flamme et lentement montée d'un horizon sans pourpre. +L'homme demeure indifférent à ce spectacle sans incidents; mais, +possédant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme +vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent à +travers les arbres dépouillés et piaillent le réveil encore obscur des +heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette +marche scandée par les oscillations du cou que rythme la musique +intérieure du désir. + +Cependant midi s'avance derrière une avant-garde de lumière. Le ciel +s'est éclairci et son azur aux pâleurs lointaines est comme celui d'un +grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du +soleil. Une tiédeur oubliée emplit l'atmosphère. L'illusion du printemps +à venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les êtres +salue ce retour des journées étincelantes dans la gloire des renouveaux. +Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les âmes +s'ouvrent à des brises mystérieuses où flottent, pour ce rêve, de vagues +parfums. On dirait que l'astre d'où descend la vie s'attarde sur le +chemin longtemps délaissé et s'assied, comme un voyageur las de sa +course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fête, +et ce Dieu bien-faisant qu'ont adoré tous les peuples sages se complaît +dans son temple rouvert et dans cette fumée bleue d'encens. Le soir +vient enfin, mais un soir tout différent de celui de veille, un soir +tout imprégné de la chaleur de cette première journée, un soir dont les +étoiles scintillent, non plus comme des flèches de givre piquées dans +le firmament, mais comme de petites roses de feu s'épanouissant dans un +grand jardin d'ombre. + + * * * * * + + Mignonne, voici le printemps, + --Aimons-nous bien au temps des roses.-- + L'azur, dans les cieux éclatants. + Rouvre ses portes longtemps closes, + D'où la lumière, en flots vainqueurs, + Descend jusqu'au fond de nos coeurs. + --Aimer! chanter!--les douces choses! + + Les taillis sont pleins de chansons; + --Aimons-nous bien au temps des roses;-- + Et l'ombre met de doux frissons + Au coeur tremblant des fleurs écloses. + Sur nos fronts l'aile du matin + Fait passer un souffle incertain. + --Aimer! rêver!--les douces choses! + + Nos rêves sont vite lassés. + --Aimons-nous bien au temps des roses.-- + Les beaux jours sont vite passés; + Le coeur a ses métamorphoses, + Mois le temps n'y saurait ternir + La floraison du souvenir. + --Aimer! souffrir!--les douces choses! + + * * * * * + +O réveil d'un printemps que consacrent deux années de souvenirs! Un +soleil se lève aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle, +le grand bois tant de fois parcouru dans les lumières, dans l'odeur +rajeunissante des sèves, dans les joies fraternelles de tout ce qui +aime. Tu remettras bientôt tes toilettes claires où se moule, dans une +intimité plus tentante, la grâce de ton corps, qu'on dirait illuminée, +comme des lampes d'albâtre, par la clarté intérieure que tes formes +portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beauté. +Reprenons les chemins où les premiers baisers ont fleuri sur nos lèvres, +les baisers furtifs et délicieux où s'exhale l'espoir tremblant des +tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette +souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passâmes +ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement +épanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps +ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie. + +Viens par les allées dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables +lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des +branches, leurs petites têtes d'émeraude. Ce sont nos espoirs vivants. +Tes yeux cherchent déjà des fleurs dans l'étendue et ma main se tend +pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la première rose à ton +corsage! + +Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du +soleil dans le grand bois pour évoquer cette floraison menteuse dans mon +cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin +d'hiver où toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'épuisât sous ta +main et que ma dernière pensée vînt remplacer à ton corsage la rose que +je t'ai promise et qui n'est même pas encore en bouton. + +[Illustration] + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +L'HYMNE DES BRUNES + + +I.--CONTES DE PRINTEMPS + +La première du printemps + +Mimosas + +Le buis + +Prose de Pâques + +Au salon + +Tulipes + +Poème de mai + +Choses vécues + + +II.--CONTES D'ÉTÉ + +Fête des Fleurs + +En messidor + +Bateaux rouges + +Au pays des rêves + +Nuits blanches + +Paraphrase + +Matutina + + +III.--CONTES D'AUTOMNE + +Dans les jardins + +Super flumina + +Derniers violettes + +L'âge d'or + +Choses d'amour + + +IV.--CONTES D'HIVER + +Première neige. + +Carnaval amoureux + +Brouillards + +Taïaut + +Amorosa + +Mensonges + +Entre terre et ciel + +Jacinthes + +Premier soleil + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes à la brune, by Armand Silvestre + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12331 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes la brune + +Author: Armand Silvestre + +Release Date: May 12, 2004 [EBook #12331] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES LA BRUNE *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +ARMAND SILVESTRE + + + + +CONTES + +A + +LA BRUNE + + +_Illustrations de Kauffmann_ + + + + +A.C.L. + +_Je ddie ces contes la trs belle qui les a inspirs. Je les +publie pour les lecteurs fidles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y +retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce +qui y est profond et sincre. + +La mlancolie et la gat s'y sont mles d'elles-mmes, puisque ce sont +des contes d'amour et que l'amour est, la fois, le suprme tristesse +et la suprme joie._ + +ARMAND SILVESTRE. + +Juillet 1888. + + + + +[Illustration] + + + + +L'HYMNE DES BRUNES + +_A Catulle Mends._ + + +Vous doutiez-vous, mon cher Mends, que vous soulveriez l'ire des +brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voil confondu dans +un mme anathme avec Maizeroy, galement convaincu de n'aimer que les +toisons dores baisant l'ivoire des paules. Or voici que les porteuses +de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoren, ont lev +vers moi leur plainte et m'adjurent d'tre leur champion contre vous. +Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer +m'arrive de par del la Mditerrane, comme un alcyon dont l'aile s'est +trempe au flot sal. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, date +de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous +y trouveriez certainement le sort d'Orphe qui n'eut d'autre tort +peut-tre que de trop pleurer devant la beaut farouche des Mnades, les +charmes dolents et baigns de mlancolie d'Eurydice. + +Par quoi ai-je mrit d'tre ainsi choisi pour dfendre la splendeur +sombre des crinires faites de nuit et pour rpter aux chos le doux +vers Virgilien: + + Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur. + +o est chante la saveur de la noire airelle? Sans doute par la +sincrit d'un pass amoureux qui demeura, en effet, presque constamment +fidle la beaut brune, malgr quelques excursions dans les champs de +bls tout noys de soleil vivant. Je ne blasphmerai pas cependant vos +charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et +qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel o +presque tout me fut torture. La vrit est que mes vraies douleurs et +mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en +elle le secret horrible de mes dsespoirs et de mes joies, dont le pied +triomphant m'crasa le coeur, est coiffe d'un casque d'ombre; et cela +est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en clbrant ses +splendeurs cruelles. + + * * * * * + + Plus souples, plus lgres que les fils dont la nuit + Tisse le voile obscur o son front se recle, + Et plus enveloppants sont les cheveux de celle + Vers qui mon seul espoir dsespr s'enfuit; + + Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit, + Leur magnifique clat sous ma lvre tincelle, + Comme, dans le ciel noir o l'ombre s'amoncelle, + Des toiles le choeur soudain s'allume et luit. + + Comme dans un linceul vivant et que soulve + Chacun des battements o se rythme mon rve, + Dans leur rseau divin j'ai mon coeur enferm. + + Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie, + Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie + Le doux et cher fardeau de leur flot parfum. + + * * * * * + +O vous qui portez le signe redoutable des dfaites innombrables de mon +coeur, Sulamites aux tempes nimbes d'bne, je dirai, puisque cela vous +amuse, l'ineffable torture o me mit la contemplation de vos grces +triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un +Pactole de lait o palpitent, a et l, des parcelles de soleil; tandis +que tout est gaiet dans le printemps rose de leurs joues, l'clat +de votre peau, vous, est comme tiss de rayons de lune, de rayons +d'argent ple o frissonnent les mystres sacrs de la nuit, et votre +pleur mate, votre pleur divine semble avoir besoin de notre sang +pour y boire les chaleurs inquites de la vie. C'est lui qu'aspire +silencieusement le baiser de vos lvres froides, tragiques amantes dont +le sourire mme cache d'invisibles morsures. Sur les paules doucement +veloutes de vos rivales semble toujours flotter une lumire d'aurore; +ce sont les clarts stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre +poitrine o la transparence des chairs fait courir le rseau bleu des +veines, le rseau d'azur ple qui se perd dans le marbre. Tandis que +la beaut des blondes est comme un ternel appel au plaisir, votre +attirance, vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour +beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je gure pour +vous moins de haine que d'amour, vous qui m'avez tran dans les +ghennes, femmes au front lilial encadr de flottantes tnbres! + + * * * * * + +Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce: + + Comme le vol d'une hirondelle, + Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux, + Double, en passant, une ombre d'aile, + Se dessinent tes noirs bandeaux. + + Leur ombre jumelle se joue + Sur le ciel de ton front qui luit, + Et jusqu'aux roses de ta joue, + De sa corolle tend la nuit. + + Avant que l'hiver n'effarouche + L'oiseau fidle, si tu veux, + Je poserai longtemps ma bouche + Au sombre azur de tes cheveux. + + * * * * * + +Mais, au fait, si celles qui m'ont lu pour plaider contre vous, +Maizeroy, Catulle, taient ce que nos aeux appelaient des: brunes +piquantes! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de +simples brunettes! Ah! que j'aurais t daub dans ma dfense et comme +je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua +Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris la beaut du Diable. Je +m'en tiens encore celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le +seul dont je l'honore. Au cas o ma religion aurait t indignement +surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi: + + La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles; + Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil: + C'est cette ombre jumelle et ce double soleil, + Que celles que je sers doivent porter en elles. + + Et je leur veux aussi les grces solennelles + Des desses d'antan sortant de leur sommeil. + Car mon esprit paen au ciel mme pareil, + Ne resplendit qu'au choc des beauts ternelles. + + Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs; + Mes bras ne s'ouvrant bien qu' la rondeur des flancs + Dont le marbre vivant s'largit en amphore. + + Telle est la Femme au corps par mon dsir mordu + En qui s'incarne l'heur de mon rve perdu + Et dont l'amour cruel sans trve me dvore! + +[Illustration] + + + + +I + +CONTES DE PRINTEMPS + + + + +[Illustration] + + + + +LA PREMIRE DU PRINTEMPS + + + C'est la premire du Printemps + Au thtre de la Nature, + +comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique ferie des +Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la premire +du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fentre, plein +d'esprance, et la referme, aveugl par la neige. Encore un mensonge de +ce mchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de +Pandore, devant que chaque anne soit finie, l'missaire quotidien de +l'administration des Postes! Voil un cadeau qui m'ennuie! D'abord +c'est le signal de tous ceux que j'aurai faire sous le nom futile +d'trennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement +le catalogue de tous les ennuis venir. Tous les jours de terme sont +marqus l et tous les jours d'chance, toutes les nuits sans lune et +tous les jours sans gaiet! Il faut avoir t bien constamment heureux +pour aimer prvoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants Dieu +de nous cler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle l'oubli, +qui peut seul consoler de vivre. Il ramne les anniversaires o l'on +pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont +ceux o on voudrait que le temps arrtt sa course. C'est par dcence +que l'criture prtend que, ce fut l'occasion d'une bataille, que +Josu lui en donna l'ordre. S'il n'tait pas le dernier des imbciles +(et nous en avons connu beaucoup d'autres aprs lui) et s'il tait +vraiment investi de ce ferique pouvoir, j'estime qu'il en a d profiter +pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ma chre, le vol de +l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rve et +mon voeu inexauc. Mais il semble que son aile est plus rapide encore +quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce +calendrier qui nous prend au flanc comme un peron! Et puis, j'ai encore +contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daign citer, dans +sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que +celui-ci ait t un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai tabli +d'aprs les lgendes. En revanche, sainte Beuve y est nomme, car +c'tait une bien heureuse que le clbre crivain avait pour patronne, +ce qui lui donna un got immodr des femmes durant toute sa vie. Tandis +que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la +province, quelle injustice on nous fait tous deux! + + * * * * * + +L'impunit dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achvent +volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge la femme qui la +leur a procure porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie, +longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouilles_, +appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxne Boyer des +_conciliantes_ (avouez que le mot tait joli et bien trouv) vivent +maintenant sous un vritable couteau de Damocls. Leur sommeil coupable +est peupl de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espre, +de celle terreur, et le dgot viendra beaucoup de ces dames d'une +carrire qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour +un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris +cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de +dcapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses +salaires honteux; ils massacrent en mme temps ses domestiques et les +enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la +mme occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de +l'homme que la police cherche partout o il n'est pas, avec le flair de +ses fins limiers, le concierge de la maison o s'est commis le crime et +toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'tait prsent au +moment de sa fuite, il n'et pas hsit davantage leur trancher +le chef. J'en conclus que les immeubles o ces dames loueront des +appartements deviendront dangereux leurs voisins. Il y a l une +question de risques locatifs, au moins aussi considrable que pour +l'incendie et qui donnera rflchir aux gens prudents. Nos aeux +taient plus sages qui ne laissaient pas divaguer, comme disent les +maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants, +les personnes faisant le mtier de ramener chez elles les voyageurs, les +rufians et les rdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre +elles et comme clotres dans de profanes couvents o habitait la +flicit antique. _Hic habitat flicitas_. La mode de ces maisons de +retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignit +des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens +raisonnables. Car il et suffi d'un peu d'imagination et de luxe +oriental pour en faire la ralisation du Paradis de Mahomet sur la +terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vides a t comme une +terre grasse et fconde pour le vice qui y a pullul. Ah! comme les +Romains et les gens d'Herculanum taient d'autres artistes et d'autres +philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protger les jours +(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs +colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer nouveau. +Elles ne chmeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez tre +tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans +l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrs. + + * * * * * + +Que l'homme s'exagre volontiers ses maux, et comme il se plaindrait +moins de sa destine, s'il considrait plus souvent les sorts pires que +le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'tude de l'histoire ne +devrait nous servir qu' connatre ces exemples monstrueux de dveine, +chez certains hros, qui font dire aux gens raisonnables: Enfin! en +voil un qui tait plus malheureux que moi! Ce serait une excellente +leon de philosophie rsigne, puisqu'il est entendu que, par une sage +ordonnance de la Providence, nous sommes tous destins souffrir plus +ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos rvoltes la +part d'ennuis qui nous est faite. + +Cette rflexion mlancolique me vient du bruit que font messieurs les +bookmakers propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont +ils viennent d'tre l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que +presque tous habitent, exhaler leur colre le long du fleuve, comme +les Hbreux Babylone ou comme les damns au bord du Styx. Le grand +gmissement entendu dans Rhama n'tait qu'une musiquette de quatre sous +auprs de la douloureuse symphonie dont ils rgalent les oreilles. A les +entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le +gouvernement. C'est comme si c'tait dj fait! Ceux-ci geignent et +ceux-l clament; tous vocifrent et se dmnent. On a os toucher un +des corps les plus respectables de l'tat moderne et secouer, dans leur +personne, les assises de la socit!... Que leur a-t-on fait pourtant, +bon Dieu! Retir tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur +servait qu' ficher en terre pour faciliter leurs oprations. + +On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'taient tus de +dsespoir. Eh bien, si, dans les champs lysens d'un monde meilleur, +leurs ombres toujours gmissantes rencontrent l'ombre ternellement +mlancolique d'Ablard et que le grand rudit entende le sujet de leur +plainte, quel ironique sourire sur ses lvres o le nom sacr d'Hlose +brle encore, et quel regard de ddain dans ses yeux abaisss! + + * * * * * + +--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chre! C'est le Printemps! + +Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant, +comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dnoue, les coudes +sur les genoux et les mains ramenes vers la flamme qui fait courir, +dans leur transparence dlicate, de dlicieux petits reflets roses. Et +je vous rpte: + +--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas? + +Alors vous fermez les yeux, sans toujours me rpondre, et j'imagine que +mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son +indcis, comme une romance lointaine dont les mots chappent et dont +l'air seul parvient jusqu' vous, vague et ml dans le vent. Mais ces +mlodies inconsciemment perues ont le don d'voquer les visions et +les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous +recueillir dans le rve des verdures renaissantes, des violettes bordant +les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues +promenades sous le soleil tide dj, de toutes les splendeurs en +boutons dont la Nature devait tre pare aujourd'hui, si mon almanach +n'avait effrontment menti! Vous ne rvez pas tant que cela, mon me. Le +Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs o +vous aimez vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout o vous +tes? Et ne pouvons-nous pas chanter l comme dans les bois, et chaque +jour, tant notre joie s'y renouvelle: + + C'est la premire du Printemps + Au thtre de la Nature! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MIMOSAS + + +Comment ne pas songer qu'ils viennent de l-bas o la terreur et +l'effarement ont marqu la fin des jours de gaiet carnavalesque, +ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes +promnent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies +des marchandes ambulantes? Que la Nature est indiffrente nos misres! +Tandis que la fourmillire humaine s'parpillait affole, croyant +encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles, +s'panouissaient dans la srnit du matin, sous cette premire +blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel. + +La mythologie grecque, qui savait si bien mler aux fables grandioses +les plus exquises imaginations, n'avait pas ddaign de chercher une +lgende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon, +dont je vous ai dit, un jour, le joli pome des lilas. L'Orient est +plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chre, +et constate l'infriorit de notre imagination ce sujet. Ce n'est pas +assez pour moi de comparer sans cesse les lys vos doigts et les roses + votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'taient pleins que de +ces choses-l. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys +n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de +votre main, et vos lvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus +les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui, +si belles que soient les fleurs, sont encore l'humiliation de la +femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une +mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais, +entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment +contemples, voquent mille images diverses, comme vous le savez bien, +vous qui passez des heures entires en contemplation devant un myosotis. + +Voil ce que j'ai rv, moi, il y a quelques jours devant une branche de +mimosa. + + * * * * * + +La Mditerrane et son bleu manteau couchs sous le ciel, par un soir +d't plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une le aujourd'hui +disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile prciser, +puisqu'on a aim toujours,--deux amants gotant l'extase de cette heure +mystrieuse o s'ouvre le jardin des toiles. L'le est proche de la +terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de +leurs mes. Vous souvient-il que nous avons souvent rv d'une thbade +pareille, o rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des +banales gaiets? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les +vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel sicle +lointain ils ont vcu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a, +comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit rpandue sur +la double colline de neige de ses paules; comme vous, elle a le profil +fier de la race lue, et, comme vous, je ne sais quel clat fatal de +pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long +du flot qui chante, tout en poussant jusqu' leurs beaux pieds nus, son +cume pareille des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir +exile des hautes mers passent au-dessus de leurs ttes avec un doux +balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature +autour d'eux, dans ce magnifique paysage srnal o leurs ombres +grandissent et bleuissent, mesure que la lune se lve, la lune +mlancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brise. + + * * * * * + +--Que la vie est douce ici, ma bien-aime! fait l'amant, rompant soudain +le silence. + +Et elle lui rpondit, comme quelqu'un qui se rveille: + +--La mort serait plus douce encore, car elle nous runirait pour jamais. + +Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs mes s'y +mlaient, ils y mesurrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne +pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalit, par del le trpas, qui +nous dvore ne nous vient que de l'amour. + +--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais +tout cela pourrait disparatre que, si tu me restais, je n'y prendrais +mme pas garde. + +Elle lui rpondit: + +--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton +amour. + +Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltes, s'immatrialisait +leur pense dans un rve o s'anantissait l'univers. Ils sentaient bien +qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur tait rien ni l'un ni +l'autre, que tout pouvait s'crouler autour d'eux, mais non pas rompre +l'invisible chane que leurs lvres tendues dans un baiser suprme +allaient fermer. + + * * * * * + +Jamais la srnit du ciel n'avait t si grande dans aucune nuit d't. +A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes +en un sillon d'argent. Les toiles y posaient leurs images apaises, +comme des oiseaux lasss dont le vol s'arrte sur un arbre o ne passe +pas le vent. Non, jamais, une telle srnit du firmament n'avait +envelopp toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis +un choc sous les pas. La mer souleve et hurlante. Un bouquet de feu +montant dans l'air avec un fracas pouvantable et, plus loin, par del +la rive, quelque Vsuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fume +de soufre.... Plus d'le charmante! Plus d'amants soupirant une idylle +dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhait, la mme +flamme avait ml leurs esprits pour les emporter au ciel! + +Au printemps qui suivit, sur la plage o taient retombes quelques +terres de l'le disperse, une fleur nouvelle fleurit, semblant un +bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'tait le +mimosa o respire encore l'me douce et fidle de ces amants fortuns! + + * * * * * + +Et pour finir moins tristement, ma chre, que par cette sombre lgende: + + Vous connaissez la fleur lgre + Bordant le flot bleu qui s'endort? + On dirait que, sur la fougre, + Le soleil tombe en neige d'or. + + Comme un panache de fume + Que le couchant teint de safran, + Comme une poussire embaume + Que pousse la brise en errant, + + Elle monte dans l'air humide + O le flot roule un souffle amer, + Et mle son parfum timide + Aux cres senteurs de la mer. + + Elle flotte parmi l'espace + O l'oranger tend ses bras lourds; + L'aile du papillon qui passe + Y met un fragile velours. + + Mimosa! presque un nom de fe! + Quelque naade, assurment, + S'en tant autrefois coiffe, + Parut plus belle son amant. + + J'aime cette fleur parfume + Au souffle furtif et coquet, + Pour ce qu'une main bien aime + Un jour en portait un bouquet. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +LE BUIS + + +Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous +devinez si c'tait un remue-mnage. A chaque train c'tait un flot +nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par +groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spciale +d'migrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin +les hautes traditions de la noblesse franaise, brave petit monde +assurment, mais d'une socit plus provinciale que la province +elle-mme. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le +bourdonnement des mouches est, ct, fort intressant. Mais quelle +providence pour les dbitants indignes qui ne vivent gure que de +l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gte-sauces se ruer +en cuisine dans les arrire-boutiques et les garons des estaminets +secouer les chaises du vent emport par leurs tabliers blancs. Les +notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement +assis devant leurs portes, regardent avec une joie dbonnaire +cet lment de prosprit se rpandre autour de leurs lares. Ils +applaudissent au progrs contemporain, au sage got de ce peuple pour +les plaisirs faciles, au dveloppement des industries alimentaires; ils +se rjouissent d'tre ns dans un si beau temps o tout le monde ne +songe qu' s'amuser. Les grands cacatos de la dmocratie locale trnent +dans cet panouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur +redingote: Ce beau temps-l, c'est nous qui l'avons fait! La vrit est +qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits +verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, aprs cela, +la prosprit nationale et le bien-tre croissant des classes autrefois +opprimes. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous +ces gosiers arross et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis +sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui +n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas t oblig. + +--C'est aujourd'hui Pques-fleuries, dit un enfant son pre en passant +auprs de moi. + +Son pre le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que a nous +fait! + + * * * * * + +Eh bien! moi, a me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord: +Pques-fleuries! Ce fut comme une bouffe de souvenirs d'enfance qui me +monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde +d'motions douces se rveilla en moi, douces et lointaines comme la voix +d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'glise +tout jonchs de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies, +sous cette verdure, comme cela tait quand j'avais douze ans. Des relens +d'encens et des gmissements d'orgue passrent dans l'air, et je +me complus singulirement cette vision qui me rajeunissait et me +vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans +ma mmoire, et cette musique m'tait la plus douce du monde. Quoi +d'tonnant? + +Dans l'uniforme ennui des premires annes qu'emplissent de fastidieuses +tudes et de stupides exercices de mmoire, je ne me souviens pas de +meilleur repos que celui des ftes religieuses. Passer des murs froids +de l'tude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illumine de l'glise; +quitter les bouquins noircis et corns pour le missel aux enluminures +naves; entendre les mlodies sublimes du plain-chant au lieu du +nasillard discours du pion; respirer pleins poumons le benjoin aprs +les fades parfums de la cuisine scolaire, n'tait-ce pas vraiment +quitter les ralits immondes pour les visions les plus aimables? +N'tait-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps ferm? + +En ce temps-l, le jour des Rameaux tait un grand vnement dans ma +vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanit +prosterne m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais +firement au retour de la grand'messe. + + * * * * * + +Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte +remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions +disparues. Grce lui, la Nature tait de toutes leurs ftes. C'tait +un lment essentiellement paen de posie et de grandeur, qui +n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aeux. Cette +conscration des choses par un commerce glorieux avec la Divinit +n'tait pas pour nous montrer le nant de la Matire. J'avoue que +celle-ci m'apparat beaucoup plus infime et humilie sous le scalpel et +dans les cornues, se brisant, s'vaporant, se multipliant l'infini, +comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur +de vivre parmi tous ces gaz dcomposs. Dt un dogme indniable surgir +un jour de toute cette cuisine, je lui prfrerais encore le mensonge de +la Vrit nue s'lanant des eaux candides d'un puits. Cette recherche +de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me rpugne +horriblement, et j'aimais mieux les efforts briss de l'me humaine +vers un idal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous +claire et nous rchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y +avait un beau fond de panthisme dans les crmonies chrtiennes, qui +leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grce. C'tait +toujours une attache l'ternelle vrit qui est dans le respect +mystrieux de la vie et dans l'adoration mditative du Beau dans toutes +les formes accessibles nos sens et notre esprit. + + * * * * * + +Comme j'tais loin des promeneurs parisiens et des indignes rjouis +dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythm +par la distance et s'affaiblissant chaque nouveau retour! C'est que +j'avais pris la pleine campagne tout en mditant et me perdant dans ces +penses, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le +dclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'glise, vide alors, +mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie, +avec des rameaux de buis bni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en +change de mon aumne, et je ne l'ai pas jet. Je l'ai mme rapport +avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chre +me, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez +donnes autrefois et que j'ai toujours prcieusement gardes. C'est un +souvenir de jeunesse que je veux mler nos souvenirs d'amour. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PROSE DE PQUES + + +Tandis que, dans mon jardin, dj, une verdure tendre suit, d'une vapeur +d'meraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de +petites grappes de rubis se dgagent des feuilles ples et serres, que +les pousses nouvelles des fusains nuancent de flches jaunes leur masse +sombre, qu' terre les bordures s'maillent, paissies, piques et l +de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand +peuplier encore marqu au sceau de la dsolation hibernale. Son tronc +noir monte droit dans le ciel et se spare trs haut en brins formant +comme un fuseau dchiquet. Ces petites lignes noires et prcises +tracent, sur l'azur indcis d'avril, comme un dessin la plume, une +faon d'arabesque extrmement dlicate. Sur un point seulement, une +touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pt comme en pose sur +leur cahier la maladresse des coliers. Au premier abord, vous croiriez +le gui sacr que nos aeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe +d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et +silencieuse du matin, le rve voque volontiers l'image de Vellda la +vierge aux jambes nues, le corps agit de prophtiques frissons, et, +plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, mditant les +destins obscurs de la terre douce et fconde o s'achvent les gloires +de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces +tutlaires gnies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la +piti marquait d'un signe les peupliers et les chnes, patrons agrestes +des anctres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines! + +Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres dtails, le petit coin +de nature o je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre +accroche la nervure tourmente de l'arbre plor, dont les souffles +mauvais de la lune rousse courbent la tte flexible. J'en ai vu partir, +l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une vole de ramiers, de +ces ramiers confiants de banlieue que l'inexprience des chasseurs +dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protgera la +crainte salutaire des dommages et intrts. C'est un nid de l'autre +printemps qui est l, un nid o chuchotrent beaucoup d'angoisses +et beaucoup de tendresses, un nid abandonn, dont les feuillages +renaissants voileront bientt la mlancolie, comme les espoirs nouveaux +o s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaiet, sans que +celles-ci en demeurent moins attaches au plus solide de notre tre, au +plus vivant de nos entrailles. + + * * * * * + +Par quelle association bizarre de penses, par quel caprice de +rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gte dlaiss, +flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les +boutiques fastueuses o l'oeuf pascal, sous toutes ses formes, +emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge +qui constituait, dans notre enfance, le plus conomique des prsents. +Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but +coupable d'en augmenter le prix, dcoupaient sur les plus beaux, avec la +pointe d'un canif, le portrait d'une cathdrale. Mais l'oeuf nouveau, +l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le caf +des trennes dont le petit Nol avait t l'apritif, invention des +petites dames plus que des mres de famille, joie des cocottes beaucoup +plus que tranquillit des parents. De tous les arts qui ont progress +dans le sicle, celui de demander est certainement un des mieux +partags. Ce temps a t dur pour les fois rconfortantes et les +illusions gnreuses, mais il a beaucoup fait pour la qumanderie. Il a +tu les nobles colres, mais il a perfectionn le pourboire. Le laurier +a symbolys certaines poques. La carotte servira d'emblme celle-ci. +Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que +la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'ide de rglementer +cette mode qui me convient moins et lui te, pour moi, beaucoup de sa +posie. + +Oeufs sur oeufs derrire les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs +d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de +l'oeil des mammouths immenses rcemment dcouverts et qui nous prouvent +que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau +recroqueville d'un monde qui s'teint. Est-ce que l'univers va finir +dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises +inoues. Botes jouets ou botes bijoux. Plus rien de l'ancienne +lgende qui donnait un sens particulier cette nature de prsents. + +Et, malgr moi, je me dtournais de ces chapelets insupportables aux +grains ingaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans +le grand peuplier de mon jardin, le nid dsert que mouillaient les +giboules, le nid que n'agitaient plus de craintifs frmissements +d'ailes. Et cette antithse prenant d'tranges proportions dans mon +esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma proccupation ridicule: + +Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose! + + * * * * * + +Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand dsoeuvrement +de foule, je pensais aux maisons o l'on pleure aujourd'hui les absents +de la dernire guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux, +portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait cot cher faire +ainsi, mais il tait celui qui devait s'envoler plus haut que les autres +du mme nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il +tait l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril +de servir son pays est venu lui, il l'avait accueilli comme un ami +et il tait parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les +pressentiments des mres? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a +rencontr l'ternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard +la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser. +Est-ce l'ongle subtil des btes de proie ou la pointe d'une pique +ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglant, donnera sa +face l'adieu de la lumire? Tandis que les clairons se taisent dans +l'loignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va +rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages +prts de nouveaux combats. Celui-l ne reverra plus le doux toit o +il avait t comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles +caresses, le doux toit dont il s'tait trouv l'hte en naissant et o +les choses elles-mmes semblaient l'aimer! + +Et lui donc! n'avait-il pas rv, son tour, la demeure tranquille +o il amnerait un jour la jeune pouse toute blanche? La porte +n'tait-elle pas ouverte dj, perdue dans un chevlement de glycine, +donnant sur le jardin o les causeries seraient si douces la clart +amie des toiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas +dj la place du banc de pierre o les confidences meurent dans +l'imperceptible bruissement des mousses froisses quand s'allument doux +projets morts dans leur germe! Maison vide et rve sans asile! + +Nid sans oeufs! oeufs sans nid! + + * * * * * + +Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour +nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, aprs l'hiver +qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est +en marchant dans la neige qui craquait dlicieusement sous vos petits +pieds, le long du bois dsol et sous un ciel froid o le soleil ple, +et las de lutter, soufflait peine quelques vapeurs de cuivre que nous +parlions, votre bras tenant de trs prs le mien, du renouveau des +choses ftant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure +frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une +toilette trs lgre et je verrais vos jolis bras sous les transparences +nacres de l'toffe. Nous nous arrterions longtemps sous ce toit +rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les +lierres. Et vos baisers aprs avoir t le foyer o nos mes croisaient +leurs tincelles, seraient devenus la fracheur des sources o elles +seraient venues boire ensemble. + +Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers +se moquent bien de nos misres. + +Et vous,--comme le temps fuit!--qui ftes ma compagne d'une nuit +seulement; d'une nuit chaste mais pleine de dsirs, dans l'emportement +du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous sparer +l'arrive; d'une nuit trop courte o ne s'changrent que des paroles +presque banales, mais o tous deux nous sentions dj l'enlacement +dlicieux des chanes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie +oubli les rves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien +qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'esprance? + +Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gte. Des +bonheurs ignors nous attendent l o ne nous mnera jamais notre +chemin. + +Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AU SALON + + +Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles, +les yeux dj un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de +couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet gure, nos +Expositions annuelles, les patientes tudes. Autour de nous la foule +grouillait, et l'on et dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait +ouvert sa bote mystrieuse, tant il se disait de sottises et d'hrsies +autour de nous. Les admirations coeurantes allaient aux succs faciles. +Je vous recommande le got des jeunes filles du monde en peinture. Nous +marchions, dj lasss, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de +paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une +fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce la +critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge +aujourd'hui, ce qui ne laisse personne le temps d'apprendre. Infidle + mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard +distrait par del les cimaises, vers les sommets o s'en vont ceux qui +n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_ + +Tout coup elle s'arrta net: + +--Et de cinq, fit-elle. + +--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'tait une occasion +dlicieuse de frler de plus prs les charmes que la possession m'a +rendu plus chers, rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de +la satit. + +--Mais les ves cueillant une pomme! + +Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'tait bien une +ve, en effet, qui, dans une nudit correcte, tendait son bras blanc +vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre tait +dans notre Normandie et non pas o l'on mit d'ignorants restaurateurs de +gographie. Car toutes les dcouvertes nouvelles tendent prouver que +l'ancienne Palestine tait dans notre France. Je ne dsespre pas de +trouver Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai dj +choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine +hbreu, l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion +comme nos anctres reprsentaient les Mystres. Je figurerai Simon le +Nazaren, parce que j'ai une faon trs distingue de porter la croix, +et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de +se laver les mains. + +--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction. + + * * * * * + +Et j'ajoutai: + +--Parions, madame, que si c'tait vous qui eussiez t notre +premire mre,--et vous auriez port mieux que personne le costume +traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livr +au ridicule le front de votre mari, et condamn des maux sans nombre +votre innocente postrit? + +--Pour quoi, alors? + +Et elle me regardait avec un tonnement doux dans les yeux. Me +remmorant ses gots personnels, je repris: + +--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les +aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi vous-mme tout un +plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez srement +offert. J'aurais certainement refus les fraises pour vous les laisser +toutes, mais j'aurais bais la feuille parce que vos jolis doigts +l'auraient touche, et devinant peut-tre qu'elle serait bientt votre +premire jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le +bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie chaque +perle rouge et savoureuse dcouverte par vous, dans la profondeur humide +des gazons, et que les merles s'effarouchaient votre approche tandis +que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous +aviez des gourmandises charmantes et vous traniez, comme une gamine, + genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes +naturelles.--Comme c'est bon! rptiez-vous. Et moi, j'attendais une +autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime +partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour +des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti coiffer +Adam du bonnet de Sganarelle et prcipiter votre race dans les maux +infinis, dont cependant, mon humble avis, l'amour est une suffisante +consolation. Oui, sournoise adore qui, dans ces printanires +excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et +portiez rapidement votre jolie main votre bouche, avec un grain de +corail aux doigts! + +--Vous vous trompez, fit-elle. + + * * * * * + +--Alors, c'et donc t pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas +surpris; car vous n'avez pas non plus oubli nos belles promenades +Montmorency, d'o vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles +d'oreilles, mettant de chaque ct de votre cou deux larges gouttes +de sang? Je me souviens de vos intrpidits, madame, et j'ai gard +dlicieusement la mmoire des coups d'oeil que je glissais entre les +branches, quand vos jolis pieds poss sur quelque fourche naturelle de +l'arbre, vous cartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos +jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait +silencieusement les antiennes du dsir. Tel, quand un lys dont le vent a +bris la tige penche vers le sol, son calice retourn, le bourdon tomb +de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des ptales, la +poussire embaume des tamines. Car vous tes, madame, une fleur plus +belle et plus pure que le lys et tes aussi bien mise que lui, sans +filer davantage. Vous aviez quelquefois une ide charmante et dont je +vous tais spcialement reconnaissant: celle de relever le devant de +votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre +chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'tait un agrandissement +tout fait agrable du panorama o s'obstinait mon regard. Et c'tait +comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos +jolis doigts blancs, ma belle dvote, un chapelet que vous baisiez de +temps en temps, mlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif +de vos lvres. Comme vous buviez toutes ces petites coupes de rubis! +Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain +notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux perls tout le long. +Ah! dcidment, c'est pour des cerises que vous auriez seulement ferm +sur le nez de vos petits-fils la porte immacule de l'den. + +--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lvres. + + * * * * * + +--J'y suis enfin! m'criai-je; vous n'eussiez cout le maudit serpent +qui nous a tous perdus et que Dieu a condamn pour cela souffler +ternellement dans les glises, que s'il vous avait montr sur l'arbre +de la science du Bien du Mal une belle pche au duvet parfum comme +celui de votre joue. Nous allions aussi Montreuil dans la saison, ma +charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour, +en levant le bras trop haut, vous glisstes le long de la muraille +ensoleille; votre jaconas,--car vous tiez mise en campagnarde avec +un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une +tache noire--s'accrocha un clou plant entre les pierres et se dchira +tout du long. Ainsi me fut rvl l'envers de la mdaille que j'avais +numismatise amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes +les mdailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement bloui. +Bien vite releve et, sans mme prendre le soin de rparer votre +toilette, vous vous barbouilliez effrontment du jus luisant du fruit +vol, vous vous barbouilliez les lvres et mme un peu les joues. +Allons, j'ai devin, cette fois, et c'est pour une pche que vous nous +auriez tous condamns payer nos contributions dans cette valle de +larmes. + +--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut tre franche, c'est, +comme ve, pour une pomme que je vous aurais tous damns, en mme temps +que moi-mme. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme rsiste et +se dchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un +coeur. + +[Illustration] + +[Illustration: TULIPES] + +Derrire les vitres embues d'un marchand de fleurs, dans un panier +ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergre, enrubann et +accroch, au mpris du bon sens, un chevalet de palissandre, un +faisceau de ces tulipes prcoces qui nous viennent de loin composait un +bouquet aux couleurs tentantes et varies. Comme humilies du dcor +que leur faisait la btise humaine, les fleurs demeuraient fermes, +pareilles aux pointes mousses de lourdes flches, lgrement inclines +sur leur tige, mais souriantes cependant de l'clat de leurs tons +orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles +montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets. +Tout autour s'plorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des +roses anmiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir, +compatissamment regardes par l'oeil bleu des violettes de Parme et de +Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprt +qui faisait, la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la +beaut des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision +obstine pendant le reste de ma promenade dans la nudit des +Champs-lyses sans verdure o le pas des chevaux sonnait sec sur le +sol gel, avenue de squelettes d'arbres hypnotiss dans l'air charg de +neige, mlancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes +toilettes montant vers les fracheurs du bois dans la rose caresse du +soleil couchant. C'est l surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y +furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus +piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes +contemples un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et +arrtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif travers de +paraphes noirs, celles-l uni-colores et du ton frais des bengales, +une surtout presque blanche avec une moucheture de sang ple, toutes +pensives de ma propre pense et portant, en elles, comme moi, les +tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous +qu'obsde, au coeur mme des frimas, le rve immortel de la lumire. + + * * * * * + +J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des +fous tulipiers. Des botanistes m'ont montr l-bas ces varits fameuses +qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les +moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius, +l'importateur de la plante sacre, est encore vnr l-bas et maudit +celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette +impie les magnifiques parterres. Les lgendes abondent l-bas sur cette +fleur qui y fut passionnment aime, comme une femme, avec des folies et +des dsespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui +avait enfin dcouvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce +qu'un jury jaloux en crasa les caeux devant lui. Voil qui prouve +qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opra, sous +l'oeil paterne des commissions budgtaires, que pour se livrer +l'agriculture qui est moins directement protge par l'tat. Mais il y +en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple: +un malheureux matelot attendait patiemment son rengagement d'un riche +armateur qui ne se pressait gure, comme ont coutume de faire les gros +seigneurs vis--vis des petites gens. Seul, dans une salle o l'avait +oubli le caprice du matre, l'homme aux flancs cuirasss d'un triple +airain y sentit bientt descendre une faim abominable. Il n'avait dans +sa poche qu'un mchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans +un ordre admirable, de gros oignons taient rangs. Il en prit un, le +mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement +tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mang le plus +clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection +d'oignons uniques qu'il se disposait vendre pour remettre ses bateaux + la mer. Plusieurs varits introuvables de tulipes s'anantirent dans +ce dsastre. C'est assurment un malheur, mais quelle admirable leon +pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde! + + * * * * * + +Dcidment, de toutes les tulipes que j'ai admires l-bas, derrire le +vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je prfre est la blanche +qui semblait comme clabousse de pourpre vivante. Celle-l voque un +pome que je lus autrefois, moins que je ne l'aie invent et que je +prfre encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour +hros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou, +amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs +cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes. +Et, dans leurs yeux, un scintillement d'toiles. Je crois mme me +rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volont, du moins, sinon de +par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays taient potes +quelquefois, comme notre Charles d'Orlans qui fut un des bons rimeurs +de son poque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins, +comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les +rythmes les plus harmonieux, les mlancolies de son me et les cruauts +de l'adore. J'ai mme traduit, sinon simplement imit sans l'avoir +connu, un de ses courts pomes dans le sonnet qui suit: + + J'ai cach dans la rose en pleurs + Les larmes qu'il faut qu'on ignore, + Pour que la rose et l'aurore + Les confondent avec les leurs. + + Puissent-elles, ses couleurs, + Apporter plus d'clat encore, + Et puisse la main que j'adore + La trouver belle entre les fleurs! + + Entre toutes la rose est celle + Dont l'me jalouse recle + Le mieux ses parfums au soleil, + + Et de qui la lvre embaume + Garde le plus d'ombre enferme + Sous son beau sourire vermeil! + +Mais bah! l'adore se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah +cueillait pour elle. Elle tait capricieuse comme toutes celles qui +sont belles. Son caprice tait l'amour de quelque fleur plus rare, plus +sauvage et que ne possdt aucun jardin. L'idal de la femme est le +plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rves +draisonnables. Il est chimrique en diable, tandis que le ntre, qui +est vivant dans sa beaut, nous induit en courage et en sacrifices +rels. Ses imaginations nous sont de vritables tortures. Un jour +qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui +montra, par del un prcipice, sur le bord escarp d'un torrent qui +courait sous une toison d'cume argente, une plante trange que +surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--Voil la fleur +que je voudrais, dit-elle. Mais je vous dfends de me l'aller chercher. +Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plong dans le gouffre, en sortait +comme par un miracle, et violemment jet sur l'autre rive, mourait la +main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts +dchirs aux rocs. Ces taches sacres en avaient mouchet l'immacule +blancheur; ces gouttes rouges avaient baptis la premire tulipe +pareille celle que je prfrais dans le ridicule panier. Ma fable ne +vaut-elle pas bien celle de ce misrable Narcisse + + Dont les honteuses mains creusrent le tombeau, + +comme a fort bien dit le pote Henri Cantel? C'est dcidment cette +tulipe-l que je vais acheter pour vous, ma chre me, cette tulipe +blanche o coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beaut du prince +Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous tes de tout point +pareille celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a +mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les +toiles qui mnent les bergers aux pieds des Dieux! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +POME DE MAI + + +Vous ne voulez pas le croire, ma chre, mais nous sommes en Mai. +Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas +venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes +parfumes? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son +armure d'meraude? Mais le mien, tout prt fleurir, me dit que le +Printemps est bien l malgr la mlancolie du ciel et la pauvret +des premires verdures. Je suis fidle aux dates comme le calendrier +lui-mme. Je vous jure que le temps est arriv d'aller cueillir des +bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses l'oreille sous +l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans +les gazons noys de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert +leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumire. Nous +n'irons donc pas sur le bord de la rivire qui chante, comme au Mai de +l'an pass qui ne nous fut, tous deux, qu'une longue promenade dans +les bois. C'est auprs du feu flambant encore que nous voquerons la +vision des riants paysages inonds de soleil, des eaux glissant sous un +rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses +du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela +soit en nous! Car tout cela n'est que le rveil des impressions qui sont +la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin +de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous +ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chre me, l'hommage du +jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus +fidles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur +mieux la voix caressante des fauvettes sous l'paisseur obscure des +feuilles. Le trouble o me met votre beaut sera comme le frisson que +le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutt: + + * * * * * + + A l'ombre douce de la nuit + De tes cheveux l'ombre est pareille. + Et la nacre des perles luit + Aux fins contours de ton oreille. + + De lis ton front est velout: + Sur ta bouche meurt une rose, + Car tout rappelle, en ta beaut, + Le teint de quelque belle chose. + + Pour tes yeux seuls je cherche en vain. + Il semble qu'en eux se confonde + Le ton changeant qui fait divin + Le mirage du ciel dans l'onde. + + Tous tes charmes ont leur couleur + O mon coeur se complat sans trve.... + Mais tes beaux yeux quelle est la leur? + --La chre couleur de mon Rve! + + * * * * * + +Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre +avec vous les jours passs; car ils ne suffiraient plus ma vie +d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en +elle l'impatience du dsir et la puissance des joies. Les bonheurs +accumuls ont fait comme un lit de fleurs trs profond et trs lev +au bonheur que je rve. En vous suivant, je me suis tout naturellement +rapproch du ciel. Je plane trs au-dessus des routes autrefois suivies +et, si douces qu'elles aient t, votre bras s'appuyant sur le mien, +je ne veux pas redescendre. L'abme qui me tente est celui d'en haut, +profond et plein d'toiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant; +mais pour tre plus assurs que nos mes se sont mles davantage et que +tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah! +dans les sentiers silencieux o nous marchions l'un prs de l'autre, o +je buvais votre souffle, ma tte penche vers votre tte, il me semble +que si nous y revenions, mes lvres n'y quitteraient plus vos lvres. +Ah! sur les gazons pleins de marguerites, o nous allions nous asseoir, +quand le soleil dclinait derrire les grands arbres teints de rouge et +d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans +un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semes, nous +les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous! +Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour dcrotre ont, seuls, raison +de chercher l'oubli. Celui que votre beaut m'inspire n'est pas de +ces affections prissables. Il est en moi plus que moi-mme, toute ma +douleur comme toute ma joie. + + * * * * * + + Dans l'amour farouche o, sans trve, + Je m'abme et dont je mourrai, + J'ai mis l'orgueil dsespr + D'un coeur qu'avait trahi son rve. + + Car je porte au flanc gauche un glaive + Invisible et si bien entr + Qu'il s'enfonce, plus acr, + Quand ma lche main le soulve. + + S'alourdissant sous mon effort, + Il fouille, plus avant, plus fort, + Dans ma poitrine, jusqu' l'me, + + Et son poids grave dans ma chair + Un nom, ton nom cruel et cher + Qu'un jour crivit sur sa lame. + + * * * * * + +Mais vous ne m'coutez pas, ma mie. Ah! femme que vous tes! Comme, au +fond de votre tre, vous tes bien plus la Nature qu' l'Amour. Tandis +que je vous chante mes tortures et mes dlices, vos yeux se perdent vers +des lointains o ma voix ne parvient gure. Mes vers vous consolent +mal des roses absentes et votre pense est toute au regret des lilas +attards. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs +de cette anne viennent tard, peut-tre dureront-elles plus longtemps, +et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus +fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHOSES VCUES + + +Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre ternel sujet de +discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je +prfre, et comme je vous rponds tantt: la rose! tantt: l'hliotrope! +tantt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos +sombres cheveux, comme dit un vers clbre de Coppe, ou qui palpite en +haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en +concluez que je n'ai aucune fixit dans les gots et vous m'accusez +trs haut d'inconstance, vous qui je me suis li par une immortelle +tendresse. + +Vous allez jusqu' me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est +tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous +le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le +pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai jur d'tre +dcent aujourd'hui. J'cris pour les acadmiciens et pour les +demoiselles. + +O en tais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions +aussi inattendues. Eh bien! pour clore un dbat qui a trop dur, je vous +avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la +fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre +bouche, ni l'hliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser +vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent tre demeures +vos doigts effils; ce n'est pas non plus la pivoine dont les ptales +transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli +nez latin, ni l'iris marin qui a les dlicieux balancements de votre +tte mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serres, a les +lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthmis dont l'innombrable +panouissement et la gloire constelle n'a d'gal que le faisceau fleuri +de vos grces et de vos splendeurs. La fleur que je prfre, je ne sais +pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus +savante en botanique que moi;--c'est une fleur peine, une faon de +petite herbe sauvage. Elle s'est trouve prise dans la feuille de lierre +que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour +la premire fois et que vous plites en deux pour la cacher dans mon +portefeuille. + +J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela +mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystrieux et inexorable +pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destine! c'est--dire: le Bonheur! +si cela vous plat, ou: l'immortelle Dtresse, s'il vous convient de me +faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de +Linn ou de Jussieu! + + * * * * * + +Nous en sommes peine aux fraises, ma trs chre et trs belle aime. +Je crois mme avoir fait rouler dans votre assiette les premires que le +Midi nous ait envoyes. Vous avez dj rv de cerises et vous m'avez +signal des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier +probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que +vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes +sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques +framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le prsent, des +fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos +lvres. + +Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que +nous garde le dveloppement des saisons, venir son poque. Il est +imprudent de vouloir hter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en +avez-vous pas trouv un, fort cruel pour moi, me faire attendre +longtemps, longtemps, et jusqu' me dsesprer, un bonheur dont je +faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des +fraises de l'amour dans le bois mystrieux des esprances. Votre beaut +m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanires qui +donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rve, je ne +sais quoi d'enchant o le dsir s'ose, peine, aventurer. + +L'ide de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me +donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien +qu' effleurer votre joue. Nous avons got des joies trs douces et +trs incontestables ces innocentes caresses: joies pour vous me +faire souffrir, me voyant de plus en plus dompt, et joies pour moi-mme + me perdre dans l'extase o me plongeait votre seule vue. Cela ne +pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu +que la flicit plus complte qui devait suivre l'immense flicit des +tendresses sans rserve ft comme le fruit mr qui se dtache de la +branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux +chairs fermes, aux durets virginales; puis l'grnement de rubis des +groseillers suivra; l'or rougira aux flancs velouts des abricots; les +raisins revtiront leurs transparences nacres; puis enfin la pche +apparatra dans les corbeilles, la pche dont le duvet imperceptible +fait penser celui dont vos belles paules sont pares. Nous ne sommes +qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la +douceur d'esprer jusqu' ce que vienne celle de se souvenir! + +[Illustration] + + + + +II + +CONTES D'T + + + + +[Illustration] + + + + +FTE DES FLEURS + + +C'est un rve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin; +car il y a longtemps dj que j'ai donn pour unique horizon ma vie +mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent +au-dessus de mon mur intrieurement toil de pavots, vivant l les +ftes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine +et multiplie par les chos innombrables de la rivire. J'ai pris les +foules en horreur pour la tyrannie bte qu'elles imposent la marche, +pour la curiosit banale qui les pousse en tous sens comme un torrent +qui se dchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu +qu'une solitude douce m'en spare, pareil cela l'goste qui, +voluptueusement, coute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les +ttes indiffrentes des passants. + +Non, vraiment, l'ide de tous les fiacres de Paris changeant, dans la +poussire d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'tait pas pour +m'arracher aux dlices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes +tte noire qui j'ai abandonn ma moisson de cerises. D'autant que nous +autres, horticulteurs dsintresss des parterres de banlieue, nous ne +sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux. +Nous avons la pit de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont +arraches qu'en saignant empourpres comme d'odorantes blessures. +Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lvres souriantes, +s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rose. + +Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donn pour +grandir. Car l'tat de jardinier dans le dpartement de la Seine n'est +pas une sincure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort +empchs de le remplir, n'ayant pas dans l'me ce je ne sais quoi +d'ingnieusement agreste qu'a laiss dans le ntre l'admiration du doux +Virgile. Enfin ces orgies nous rvoltent, nous qui ne consentons +cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir +refleurir au corsage de la bien-aime, l o notre coeur lui-mme, +invisible, est suspendu, travers aussi par une longue pingle d'or. + + * * * * * + +Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et +destin entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il +n'est pas malais de s'imaginer Paris dbordant de sa ceinture, Paris +envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brls, Paris rang +en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout +bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement +des tentes o les garons s'vertuent, rafrachissant les boissons de la +sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet +des orgues mcaniques; le roulement vertical des ballons captifs +initiant les populations terrestres aux dlices du mal de mer; les +mts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air travers de rares +brises; les musiques militaires lanant pleine vole leurs + + ....Concerts riches de cuivre, + Dont les soldats parfois inondent nos jardins, + Et qui, dans les soirs d'or o l'on se sent revivre, + Versent quelque hrosme au coeur des citadins. + +Comme l'a si bien dit Beaudelaire, qui l'ingnieux Schrer ne devait +trouver plus tard ni gnie ni talent. Car ce Schrer merveilleux est +bien autrement comique que les avaleurs d'toupes du carrefour, et je +serais fort capable de me dranger pour l'aller voir seulement passer +dans le cocasse infini de son srieux. Car il est, en littrature, de +l'cole de Lonce en thtre et c'est sans rire qu'il dbite ses plus +amusantes bouffonneries. + +Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait +compagnie, je me reprsentais, comme si j'y tais moi-mme, cette tant +mirifique crmonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le +promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude +de frquenter leurs portires. Et, tout doucement, l'illusion me vint si +intense que, d'un geste mcanique et abandonn, je jetais d'imaginaires +gratte-culs un tas de vieilles htares dont ma jeunesse a vu l'ge +mur. + + * * * * * + +C'est alors que l'ide me vint, madame et belle lectrice, de vous +proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande +de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-mme dont ce dfil +n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande +de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur +gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement, +nous nous faisions conduire dans l'le qu'un chalet dcore, dans l'le +presque dserte o, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une +compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries +des garons limonadiers, ventrs d'un tablier blanc comme les petites +bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'o nous +voyions seulement, dans le dcoupage des feuilles et derrire une +barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans +la poussire lumineuse, l'horizon et dans l'odeur tide des beignets, +cette thorie banale de promeneurs bariols secouant autour d'eux des +gerbes dfleuries, parpillant des ptales anonymes dans ce tohu-bohu. + +N'oubliez pas que je continue rver, madame et chre lectrice, et +n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris regarder le petit +bout de vos souliers mordors peine sortant des soies de votre jupe, +comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur +nid. On n'a pas de raison pour se gner en songe. Une fourmi bien avise +(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le gnie de ces insectes) +vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprvu +qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gants de sude la +partie blesse, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un dtail, +quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis +interdit, posait un instant son pe flamboyante pour se moucher et +laissait s'entr'ouvrir la porte dfendue. + +Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de l-bas! + + * * * * * + +Et, comme la nuit descendait, prcde des rouges adieux du couchant que +clament, trop loin pour tre entendus, d'immenses trompettes de cuivre, +nous ne songions pas quitter ce coin paisible, cette oasis de silence +dans le bruyant dsert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre +plus paisse, coupe celle-l par les sillons d'argent de l'eau, +palmes d'cume semblant glisser la surface des lacs comme celles des +triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur +l'herbe, mais plus prs l'un de l'autre, subissant, comme tous les tres +et comme toutes les choses, cet alanguissement des dclins. Cependant +partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se +brisaient, puis se renouaient, puis s'grenaient silencieusement dans +l'onde; des rosaires aux grains lumineux frmissaient sous d'invisibles +doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices +opalins et les musiques se rveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide +des clarts du jour. On valsait de l'autre ct, on valsait au pied +de Mtra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et +secouant dans la brise enfin leve les divines harmonies de la +_Vague_ ou de l'_Esprance_. Car c'est un vrai pote que ce blanc et +mlancolique garon qui a plus crit que personne, ce qui a suffi lui +constituer une grande rputation de paresse. + +J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rve prit ici une tournure +dangereuse vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du +mensonge!... Nous nous tions si bien rapprochs que vous me mordilliez +dlicieusement les lvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un +baiser la saveur en la bouche, comme disait le bon pote Ronsard, au +front couronn d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien, +dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le +dsir de quelque retraite deux dans une Thbade au pied de laquelle +cette rumeur vienne mourir. + +J'ai rv encore qu'en me quittant vous m'aviez donn un magnifique brin +de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil +bleu, un oeil ple et doux charg de souvenir. Donc, non seulement +j'avais eu ma fte des fleurs comme les autres; mais j'en avais gard +quelque chose, la mmoire exquise de votre toilette, Madame et honore +Lectrice, et de vos jolis souliers mordors. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +EN MESSIDOR + + + Le beau pommier si fier de ses fleurs toiles, + Neige odorante du printemps! + +Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue +parfois mordre dans une pche au velours ruisselant sous vos dents +blanches, voire engloutir, avec de dlicieuses petites mines, des +fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lvres, et +mme dchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-tre tait-ce par +pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'cole des gens qui gardent +des poires pour la soif. Je prfre infiniment celles-ci, par les +vespres altres, la fracheur des sources susurrant dans l'paisseur +humide des gazons. La vraie raison d'tre des fruits, c'est les +confitures, quand la main dlicate d'une femme y a mis son parfum. + +Non? Vous n'tes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mmes, +pour leur got personnel? + +Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette +anne ni cerises, ni pommes, ni pches mme, mais les arbres qui les +devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en +fte sous la blancheur de leur floraison printanire; tels ils vous +apparaissent comme l'parpillement d'une coiffure de marie, tels ils +resteront, en t, variant la profondeur panouie des verdures; en +automne, grenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages +rouills. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure +divine de l'Esprance, et ces rameaux ne se dpouilleront pas de ce +frileux et dlicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit +ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous tes si peu +gourmande, hlas! + +Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce +moment. Aux pchers pendent encore des ptales d'un rose tendre; les +cerisiers semblent, de loin, des arbres o, par touffes menues, le duvet +de quelque cygne cleste s'est accroch; et voici maintenant que les +pommiers s'toilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte, +semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres +fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un +ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit +le pote; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui +s'envole, arienne et impollue, dans les souffles tides du soir! + + * * * * * + +Ayant gard, par ce temps d'indiffrence, le got obstin des lgendes +paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mler, ma chre, leur +potique mmoire. C'est ainsi que j'ai rv, cette nuit, que nous tions +Adam et ve dans leur premier sjour. Cette imagination m'tait la +plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un +pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les +instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je gotais, moi, +mille dlices sournoises et profondes vous contempler dans le costume +lger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aim. Dt votre +pudeur souffrir de cet aveu, je vous prfrais ainsi, mme en voquant +le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une faon de porter +la nudit qui tait un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais +pas mal du motet dlicat que la musique lointaine des anges dispersait, +pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Pre +temel qui nous souriait dans un coin particulirement lumineux de +l'azur. Tout m'tait gal dans cette splendeur des choses cres, tout +hormis le beau ton nacr de votre chair, le rythme divin suivant lequel +vos formes augustes sont modeles, le triomphe de vos seins tendant aux +baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches o +se brise le dsir, l'ombre de vos cheveux o s'engloutit le rve, la +blancheur liliale de vos pieds o vient s'abattre le baiser. Ah! bien +que l, sous le coeur, je sentisse encore une brlure cruelle, je ne +regrettais pas un instant la ctelette qui m'avait t vole par Dieu +pendant mon sommeil et d'o tant de charmes taient sortis! Et tandis +que, muet d'extase je m'abmais dans la dlicieuse et vhmente +contemplation de votre personne, j'coutais, ravissement nouveau, le son +de votre voix o chantait l'me elle-mme des sources et des oiseaux. +Vous vous moquiez de moi comme l'ordinaire, mais plus affectueusement +que dans la valle de larmes o nous avons coutume de nous promener +ensemble, vous en robe tranante et moi en simple pet-en-l'air. + +Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit, +ma chre! Plus d'ombre et plus de mystre que dans les bois mmes de +Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'o l'oeil poursuit les +promeneurs sentimentaux! + + Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature. + +comme a dit Chnier en parlant des coteaux d'rymanthe, trs infrieurs +cependant. Le Pre ternel, lui-mme, n'tait pas gnant. Au-dessus +de nos ttes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et +s'panouissait en un grand enchevtrement de branches. C'tait le fameux +pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il tait bien plus beau qu' +l'heure de la tentation biblique: il tait tout en fleurs. + + * * * * * + +Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois, +madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou mme d'un +calvile, je vous crois infiniment plus accessible au prsent d'une +simple fleur que votre caprice et souhaite. L'auteur de la Gense a +mal connu la Femme. Ce n'est pas mon apptit, mais sa fantaisie +qu'il faut toujours frapper, comme une porte fragile et prte +s'ouvrir. L've de la Bible ressemble vraiment un peu trop la +Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde mme pas le bouquet du pauvre +Siebel, mais s'prend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur +son chemin. Je trouve que la femme est calomnie dans l'une et l'autre +de ces lgendes. Je ne me dfie, madame, que de celui qui vous offrira +une rose juste l'instant o votre rve s'garait sur un rosier. Je +n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mre commune et un +simple serpent; je le trouve galement mal observ. Plus ingnieux et +plus vrai, l'art paen a choisi un cygne pour tenter Lda, le cygne +emblme, tout la fois, de la grce et de la force, le cygne qui a des +ailes et peut emporter la pense vers de lointains azurs. Je ne vous +chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destin +me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous +avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus +dsagrable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me +pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation. +La premire fois que l'obligeance d'un songe me ramnera, en votre +compagnie, sous les ombrages parfums de l'den qui, sans vous, n'en +serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce +sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apport une petite branche +de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus potique que dans la fable +chrtienne, et je vous en excuserai davantage. + + * * * * * + +Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes. +Le temps fuit et, suivant le vol des ptales roses des pchers, la neige +des cerisiers et des abricotiers se disperse dj, rien qu'au vent des +flches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se dconstelleront +bientt, leurs toiles se dtachant une une comme les astres d'un ciel +dsol. N'attendez pas cet instant; madame, pour raliser par piti, par +simple piti, tout ce que vous pouvez du rve o je me suis tant complu, +par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque +dcor o je vous vis sans voiles, durant ce rve trop court. Tout le +reste nous manque, l'orphon mlodieux des archanges s'essoufflent pour +nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres +venant se coucher nos pieds, la barbe souriante du Pre ternel +ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur +de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces +accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je +parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas ncessaire pour +dvtir votre auguste beaut. Car le vrai paradis, il est l, ma chre, +dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait +l'envahissante splendeur de vos cheveux dnous et vous faisant un +manteau vivant. Et ce paradis-l est en vous, et vous seule tes l'ange +impitoyable qui en gardez l'entre contre l'affolement de mes dsirs. Il +ne dpend pas de moi de me dguiser en cygne, pour me tromper moi-mme. +Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'tes ni ve ni +Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +BATEAUX ROUGES + + +I + + +Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en +remuant des vieilleries o un peu de tout ce qui fut une vie est +rest, bouquins jets au rebut, bouquets autrefois baiss et qui ne me +rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'veillent plus rien +dans mon me, j'ai trouv ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance, +mon jouet favori, un petit bateau aux mtures brises, la voile +dchire, la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau +mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des +dplacements et des exils, travers la vie trouble qui fut la mienne, +pleine de sparations, de dparts plors et d'adieux? Je n'en sais rien +vraiment, moi qui ai gar mes plus beaux livres, mes objets d'art les +plus chers et qui suis comme un roc mlancolique entour d'paves et +de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et +l'attendrissement que m'a caus sa dcouverte est pour me faire croire + quelqu'une de ces fatalits douces qui, de bien loin, inattendues et +furtives, viennent nous toucher au coeur. + +Ce navire en miniature, il est comme une image grave la premire page +du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-tre parcourir. +Il a la solennit bte des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais +charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa +coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se +sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une faon de rseau sur la +peinture caille. De petits canons en bois taient colls aux sabords +figurs par des trous noirs mal dessins par un inhabile pinceau. Ah! +que de belles heures ont vogu sur ce vaisseau en caricature! Que +d'heures douces et baignes de soleil levant comme les ptales de roses +qui s'envolent aux premiers souffles du matin! + +Ce joujou qui pouvait bien avoir cot cinq francs l'oncle gnreux +qui me l'avait donn pour mes trennes tait un objet d'envie pour tous +les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'tait +qu' mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus +chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien +secrtement enfoui sous les saulaies de la petite rivire, pour y +tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise l'eau du bateau +tait une crmonie d'une importance sans gale. Nous tions deux ou +trois genoux pour le poser en quilibre sur les mille petites rides +d'argent qui l'allaient bercer. Il tait un peu rouleur de sa nature, +comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour +fendre le flot minuscule et pourtant paisible qui je confiais cet +_animae dimidium mex_. + +On descendait de ce ct, la rivire par une pente douce, mais sans +verdure, le sol y tant souvent foul par les sabots des lavandires et +les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle tait couleur de +terre mouille avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au +contraire, qui bornait une admirable prairie, tait maille de +marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs +encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes, +d'un violet ple et trs doux, celles-l en forme de clochettes +qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfume d'encens du +printemps. Bien qu'attach solidement une longue ficelle qui nous +permettait de le ramener nous, en cas de naufrage, notre bateau allait +quelquefois assez loin de la berge d'o nous suivions ses volutions, +avec l'attention d'un conseil d'amiraut. C'tait les jours o un peu de +vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie. +Ces lointains voyages la dcouverte d'les formes par de hauts +bouquets de roseaux, d'archipels constitus par la floraison toile +des nnuphars, de rcifs dont un tronc de saule mort faisait tous les +prils, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de +petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus +qu'aucun autre, moi, le propritaire de l'embarcation, je mditais cette +chose hardie que mon btiment traverst la rivire tout entire, dans sa +largeur complte, et allt aborder dans cette faon de paradis terrestre +qui tait l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les +anthmises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par +une flore agreste, exubrante, aux mille couleurs et aux mille +enchantements. + +Hlas! jamais un souffle favorable cet imprieux dsir ne poussa le +petit bateau rouge jusqu' ce rivage que mon imagination emplissait d'un +mystre charmant et ferique. + +Ce petit bateau rouge est bris; il est demeur la fidle image de mon +rve! + + +II + + +Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Trs calme, elle semblait, +de la jete au pied des dunes, une immense pierrerie passant des +transparences de l'meraude aux opacits azures de la turquoise, +partout traverse d'un scintillement d'tincelles. A peine quelques +vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui +se divisait bien vite comme un cheveau trop lger. Jamais srnit si +grande n'avait habit le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton trs fin, +presque gris, tait bord, l'horizon, par une large bande de brume +d'un violet ple qui mettait un reflet d'amthyste sur tout cela. + +Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'loignant +pour la pche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de +mouettes roses par le soleil couchant et quelques-unes pareilles des +ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait t visible tout le jour, se +perdait dans la bue profonde et lumineuse qui bientt allait confondre +la mer et le ciel comme deux lvres dans un baiser. + +Vous tiez assise ct de moi, ma chre me, et vous rviez comme moi, +devant ce magnifique paysage. Tout coup, le soleil, qui avait disparu, +depuis un instant, derrire le rideau de nues qui semblait un rempart +dress sur l'horizon, le pera de sa clart rouge et sans rayons. On et +dit un trou de feu bant dans le ciel, une blessure large et ronde et +pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arrach et pendu en l'air, +comme l'tal d'un boucher. C'tait terrible et superbe la fois. Mes +yeux cherchrent les vtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament +plein d'toiles. + +Cependant le nuage bless reprenait le combat et l'ombre rvolte +s'acharnait l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se +dforma soudain et ne fut bientt plus qu'une bande clatante, une +dchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose trange et +qui vous frappa autant que moi! Cette dchirure avait la forme d'un +bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une +autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensit, m'apparut comme +le vaisseau qui emporte nos rves vers l'infini, nos tendresses vers le +nant et que colore la fleur vivante et pourpre de nos veines; comme +le navire qui nous confions plus de la moiti de notre me, nos +aspirations suprmes et nos dsirs dsesprs. En vain il tentait de +monter plus haut dans le ciel sur le dos cumeux des nues, ou de +s'enfoncer plus avant dans l'horizon, pouss par le vent amer qui +soufflait de la rive. Il demeurait immobile, riv au flot qui semblait +le porter et qu'on et dit fig autour de lui comme les flots d'une mer +de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la +terre et le ciel, attach au roc comme par une ancre invisible. Et peut- +tre, pensiez-vous comme moi, ma chre me. Car une grande mlancolie +tait dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la +mer. + +Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufrags! Soudain le +vaisseau de feu que nous emplissions du fantme de nos penses fut comme +travers par une raie d'ombre qui le spara en deux. On et dit une lame +qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double +pave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et +s'amincissant sous le travail destructeur des lments. Bientt deux +fils parallles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un +violon. + +Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette +qui s'levait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe +d'meraude ple et comme jonche de palmes d'argent qui claboussait la +mer o le vent du soir faisait passer de vagues tranes de lumire. + +Quand le temps aura bris la barque fragile et lumineuse qui emporte nos +amours vers la mme douleur et nos tendresses vers le mme adieu, vous +vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous +emes ensemble de ce soleil couchant et dchir, pareil un vaisseau de +flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AU PAYS DES RVES + + +Nous avions regard, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une +claircie depuis l'aube, pas un entr'acte ce long drame aquatique. +L'uniforme spectacle de la pluie se prcipitant en averses ou s'talant +en lentes ondes; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres; +l'impression mlancolique d'une grande ville inonde et dont tous les +toits pleurent sur tous les pavs. Ce devait tre affreux pour les +pitons qui pataugeaient dans les poudres dlayes de la circulation +dominicale, pour les chiens sans matres qu'on chassait des seuils +entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des +passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux +de ce temps nfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des +jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre piti +s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous tes +meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'me de la +desse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle +embaum. Ah! que vous tiez triste du sort des graniums, des clmatites +et des chvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir! + +Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et +amlioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec +le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette +anne, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera mme le +cheval la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honntes +dames taient en train de gmir sur leurs toilettes enfouies au fond +des voitures. O vanit des futurs enivrements! En vain la mode avait +invent, pour cette journe fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre. +Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vrit devait rire au fond +de son puits, la Vrit ternellement nue et que j'aimerai toujours, +rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez +clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le nant des falbalas +et l'inanit des jupes. Ce sont stupides inventions de couturires et +de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les +fentres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions +regard, ma chre, toute la journe l'eau rayer le ciel gris. + + * * * * * + +Nos rves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour +vanoui. Rien d'tonnant donc celui que je fis et que je vais vous +conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me +permettra d'tre prolixe. Car il faut un long temps cet ocan d'ombre +pour s'tendre en flux pesant sur vos paules, et remonter en reflux +jusqu'au-dessus de votre nuque ambre. Pour tre le plus naturel du +monde, mon songe n'en est pas moins curieux et ml d'imaginations +surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Pre ternel la +moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres +ont sensiblement abus; un Jhovah ras comme un comdien, ce qui +n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de thtre sont +certainement les dieux de cette poque. S'il et t seulement en trois +personnes, j'aurais cru un troisime frre Lyonnet. Il avait gard +d'ailleurs toute l'autorit d'un premier rle dans la comdie de la +cration, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin +lui-mme quand il me dit sur un ton de protection: + +--Je viens de commander un nouveau Dluge, en ayant assez de l'humanit, +mais je te sauverai. + +--Vous savez, Seigneur, lui rpondis-je avec franchise, si vous ne +sauvez pas, en mme temps, ma bonne amie, je refuse ma grce. Vivre sans +elle me serait mille fois plus douloureux que mourir. + +--Tu es un bon Jobard, reprit le Matre du monde en riant; je te jure +qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu +meures. Mais c'est peut-tre pour ta navet obstine avec les femmes +que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue se moquer de +toi. Tu sais ce qui te reste faire? + +--Je ne m'en doute pas, Rgent des toiles. + +--Rappelle-toi l'exemple de No. + +--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un +portefaix et que je montre mon derrire mes fils? Et comment le +ferai-je, Dieu de bont, vous ne m'avez pas donn de postrit? + +--No ne se contenta pas de cet acte de mansutude paternelle. Ne te +souviens-tu plus de l'arche? + +--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant +quarante jours avec mon adore et une partie de toutes les btes cres? + +--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont. + +--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira. + +--Je te prviens que tu auras l'air d'un concierge qui dmnage. Mais +que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la +dplorable espce laquelle tu appartiens! + +--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un +domestique. Je consentirais la rigueur brosser les mignons souliers +de celle que j'aime; mais les miens, jamais! + +--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras ton +gr. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la socit +des lus est embtante! Ah! si je n'avais pens qu' la gaiet de mon +Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu. + +Et sur cette pense morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit +enchifrongn des narines de M. Delaunay. + + * * * * * + +L'arche tait acheve. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais +que vous l'aimez. L'intrieur tait confortable avec des portires et +des tapis partout, et je vous avais mnag, la poupe, une serre pleine +de fleurs admirables, un vritable jardin. Au moment o nous allions +nous embarquer: + +--Et Franois? me demandtes-vous. + +--Qui a, Franois? + +--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais +l'appeler Franois! + +--Bon! m'criai-je; il est encore temps. + +C'tait bien juste. Le dluge commenait; les cataractes du ciel +s'taient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les tres +vivants. Les monuments taient dj submergs. Un malheureux s'agitait + la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai, +mouill comme un chat de gouttire. Au lieu de me remercier, comme j'y +avais droit, j'imagine, il s'cria d'un air de mauvaise humeur: + +--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oubli! + +Quand je lui proposai de nous aider mettre le couvert, car j'avais une +faim horrible aprs ce gigantesque travail, et vous-mme vous m'aviez +promis de manger une aile de poulet. + +--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats fouetter. Et mon amendement sur +la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours +sur les crdits de Madagascar! + +L'illusion n'tait plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous +tions tombs sur un animal politique. Il confirma notre pronostic +douloureux en dvorant comme quatre, sans avoir contribu en rien la +confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de +poulet! Nous nous dmes tout d'abord: Voil une bouche inutile! Mais +nous pensmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommena + parler. + +Car, peine gav, il reprit son abominable et nausabond bavardage; il +nous tourdit de ses emphatiques propos; il nous rvolta de son mauvais +franais; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billeveses +progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit +dborder le vase de notre mansutude en s'asseyant lourdement, dans la +serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos +serins avec la fume de son cigare. Vous me fites un signe terrible. +J'avais mnag, deux pas de l, une trappe pour le nettoyage de +l'arche. Je le poussai affectueusement de ce ct et je le fis basculer +tratreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en ternuant. Nous +tions dj une hauteur si considrable, toujours soulevs par le flot +montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux toiles jalouses de +vos yeux. + + * * * * * + +Mais que la vie nous devint douce, ma chre, une fois dbarrasss de +cet hte fcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des +oiseaux, nos jours s'coulaient exquis, suivis de nuits plus exquises +encore. Une seule pense nous proccupait: c'est que cela n'et qu'un +temps et que ce bienheureux dluge ne pt durer toujours. Nous tions +parvenus une telle lvation que les astres taient obligs de retirer +leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son +derrire afin que le bout n'en ft pas mouill. Une imprudente comte, +qui voulut vous contempler de trop prs, eut la queue compltement +teinte, ce qui fit normment rire les constellations voisines. Votre +beaut fut universellement acclame par les plantes, et Jupiter composa +mme en votre honneur quelques vers qui tonnrent dans l'immensit avec +un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux +derniers, dont la rime nous parat insuffisante nous que la science +de mon matre Banville a pervertis. Mais ces hauteurs sidrales les +assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est +bien moins difficile: + + Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu, + Durant l'ternit rver votre dos. + +Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphre de lumire trs vieille +et qui a dj beaucoup roul. Oh! oui, j'tais heureux, mignonne, dans +cette solitude que vous emplissiez seule de votre chre prsence et de +votre chre voix dans ce dsert en miniature suspendu entre deux +abmes! Dsert! non; mais oasis toute parfume de votre haleine, toute +frissonnante des fracheurs de votre beaut. Et ce Paradis difi sur +des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anantissement universel +ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauv et l'emportait +jusqu'au lyrique sjour des immortelles posies, dans des immortelles +toiles! + +Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupires fermes. La colombe +sans doute qui m'apportait, comme feu No, le rameau d'olivier au +sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumire jet entre la terre +suppliante et le ciel misricordieux.... Non! l'heure implacable du +rveil qui me prsentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la +plume avec laquelle je viens d'crire ces lignes vridiques, o le plus +heureux de mes rves est cont. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +NUIT BLANCHE + + +Une atmosphre pesante o s'amassent les prochaines ondes; un ciel si +lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir +avec peine; un air tide tout charg de l'agonie des fleurs, fade, avec +des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet nervement +douloureux des choses la fois impatientes et craintives de l'orage. Je +me rsigne ne plus fermer les yeux et je pense vous, ma chre me, +dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil. + +Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous +apportai dans sa large et humide collerette? Les roses taient rares +dj; nous tions en septembre et vous portiez une dlicieuse robe +bleue qui se modelait aux souples beauts de votre taille, mlant des +transparences d'ambre, sur votre poitrine, des coules de lapis clair. +Vous m'avez grond, mais quand je vous ai quitte, vous m'avez donn +une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durt plus +longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le ptale encore +flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est gure dans +mon jardin dont je n'aie dchir le coeur pour vous rpondre dans le +mme langage. Hlas! Bientt les ondes parpillrent dans l'herbe +leurs feuilles mouilles. C'tait une des posies de notre amour qui se +brisait et que le vent emportait. + +Mais d'autres printemps l'ont ramene plus vivace et plus fidle. + +Nous approchons de la mme saison, celle o je vous ai connue. Bien des +roses sont dj mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges. +Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts +dahlias fous et serrs comme les ruches tuyautes de vos dentelles, +des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont +le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mlancolique comme la +tristesse presque console d'une veuve. Et puis aprs?... Aprs, j'ai +peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant, +mon premier prsent, vous avez fait plus attention mes roses qu' +moi-mme, et peut-tre est-ce leur souvenir seulement que vous avez +aim. + + * * * * * + +J'ouvre ma fentre pour regarder la nuit. Le temps s'est lev. + +De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange +aux approches de la lune. Les saintes mlancolies, que l'homme moderne +a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde +extrieur. Quoiqu'il fasse, il n'empchera jamais la mer de gmir aux +confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tte, avec le +char des astres et l'avalanche des nues, les proccupations de +l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol +plissant, toiles sous qui s'allumera bientt le formidable bcher de +l'aurore, je cherche les images ailes des bien-aimes d'autrefois, +de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emport sur d'autres +routes que la mienne. Vos yeux de lumire s'attendrissent pour moi, et +des regards s'y rallument qui descendent jusqu' mon coeur; bientt +votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est +un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, aprs avoir +effleur vos lvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine, +je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flches brises de mes +dsirs et les fleurs souilles de vos trahisons, tout ce qui fut mon +me et votre jouet parpill en fugitives tincelles, balay par +l'inexorable vent des destines. + +O joies amres que la Beaut donne et reprend, mortelles extases de +l'amour que le temps mesure notre faiblesse, frisson divin que la +chair de la femme met notre chair, infini menteur dont elle fait +clater notre me, aiguillons de feu que son regard plante dans nos +reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens +renatre aux silences de cette nuit toile, aux splendeurs mystrieuses +de ce ciel o les flammes teintes se sont rallumes! + +Cependant une nue de vapeurs blanches monte l'horizon. Dans un +instant le jour gravira les premires marches encore obscures de son +escalier de feu. Un un les astres craintifs vont s'envoler devant le +rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernire toile +obstine au manteau flottant du ciel. C'est Vnus, comme si tout devait +proclamer, dans ma pense, qu'alors que tout s'vanouit comme un rve, +le culte de la Beaut et les chers supplices de l'amour assurent au +souvenir une immortalit. + + Sous l'aile blanche du matin, + Toute la terre se recueille; + Un frisson passe de la feuille + Du chne la feuille du thym. + + Tandis que plit la grande Ourse, + Descend un long frmissement + De l'oeil profond du firmament + A l'oeil entr'ouvert de la source. + + Ainsi, partout, autour de moi, + Comme un torrent tombant des cimes, + Roulant des faites aux abmes, + S'tend l'universel moi. + + Il n'est que mon coeur solitaire, + Loin de tes yeux, aux morts pareil, + En qui ne vibre aucun rveil, + Quand tout se rveille sur terre! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PARAPHRASE + + + Pour charmer mes heures moroses, + Je chante, le coeur plein de vous: + Ce n'est pas aux lvres des roses + Qu'est le sourire le plus doux. + + J'voque vos candeurs insignes + Et vos virginales fracheurs: + Ce n'est pas au cou blanc des cygnes + Que sont les plus pures blancheurs. + + Je vous vois passer sous les branches + Sur vos noirs cheveux se penchant + Ce n'est pas aux yeux des pervenches + Qu'est le regard le plus touchant. + + Votre image, en tous lieux suivie, + Seule, brille travers mes pleurs + Tout ce que j'aime dans la vie, + Ce n'est ni le ciel ni les fleurs! + + * * * * * + +Heureux ceux que n'atteint pas la mlancolie des spectacles trop beaux +et qui, pareils aux moineaux francs bouriffs de bien-tre dans un +rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaiet triomphante des +choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes +d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les +gloires de l't. Mes yeux se sont toujours blesss l'azur froid +d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse travers +d'tincelles. Il n'est pas jusqu' l'blouissement des jardins que +les fleurs font pareils d'immenses et vivantes joailleries qui ne +m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois o l'ombre amortit +toutes ces splendeurs, les bois dont le mystre rve au bruit murmurant +des sources. Mais cette vigueur excessive et dbordante des sves, ce +rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore +secrtement. Non! Tout ce dcor-l est trop beau pour la vie humaine! +La pice ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous +sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable ferie, comme +des gnies aux ailes coupes et qui ne portent plus que des toiles +teintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle +pour nos amours dgnres, pour nos passions sans colre! La grande +rsignation des automnes vaut mieux au dclin de nos rves, +l'attidissement de notre sang. Oui, l't, dans son clat sans merci me +navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funraire aux dieux +depuis longtemps envols. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert +seulement et nous emplit d'aspirations dcevantes. Adorer, dans un +retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice, +la beaut nue de la femme, seul lambeau d'idal pendue devant nos +dtresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues, +admirables et funbres journes brles par un dsolant soleil! + + * * * * * + + Fou de printemps, ton coeur s'tonne + De me voir, prophte attrist, + Penser quelquefois l'automne, + Sous les premiers feux de l't. + + Oui, je pense, en voyant les roses + Ouvrir leurs vivantes couleurs, + Que l'aile des autans moroses + Effeuillera toutes les fleurs. + + Que, des feuillages o tout chante, + Tous les oiseaux seront bannis, + Et que, sous l'averse mchante, + Se briseront les pauvres nids? + + Va! que l'autan ouvre son aile! + Que l'averse attriste les cieux! + De l'An la jeunesse ternelle + Reste sur ton front gracieux. + + * * * * * + +Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux +fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commenc d'aimer. Le +printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un +aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oublies. J'ai dit quelle +dception l't est pour moi. L'automne m'est fatal ou prcieux, suivant +que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que +j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses. +Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les dclins, et +que subissent tous les tres ayant un semblant d'me, qui me faisait le +coeur prt recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie +o les sceaux s'impriment plus profondment? Toujours est-il que c'est +sous un ciel embrum, devant un paysage s'effritant en poussire d'or, + la lumire des couchants rays de cuivre et de topaze, que mes rves +obscurs sont devenus de puissants dsirs, que j'ai senti ma chair mordue +par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair. +Saison redoutable et charmante! Je lui ai d des annes pleines de +larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie. +Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime, +ple soleil d'octobre dont la mlancolie s'est faite aurole, pour moi, +au front de la femme; doux et tratre soleil qui aspirait vers la peau +rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le +mien vers la coupe mortelle du premier baiser! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MATUTINA + + +C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fentre ouverte, est +venue voler jusque sur le papier o ma plume allait courir. Elle est +trs jaune, trs sche et toute recroqueville. J'y reconnais cependant, +sous l'ondulation des brlures solaires, sa forme en fer de flche. +C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apporte. + +Qu'allais-je vous conter dj? Une histoire d'amour, sans doute, ou +quelque rverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-tre vous +dire les vers trs simples que j'ai crits pour que Capoul les chante +sur une musique de Lacme: + + Je demande l'oiseau qui passe + Sur les arbres, sans s'y poser, + Qu'il t'apporte, travers l'espace, + La caresse de mon baiser. + + Je demande la brise pleine + De l'me mourante des fleurs, + De prendre un peu de ton haleine + Pour en venir scher mes pleurs. + + Je demande au soleil de flamme, + Qui boit la sve et fait les vins, + Qu'il aspire toute mon me, + Et la verse tes pieds divins! + +et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines. +Oui, je me sentais l'esprit alerte et dispos d'aimables confidences. + +Ah! maudite fentre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon +cerveau? + + * * * * * + +Je regarde dans mon jardin. Tout y clbre encore la gloire de l't +triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli, +prcd par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir +immense montant des mains obscures d'un lvite inconnu. Aucune +inquitude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points +invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers trs verts +dcoupent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses +odorantes, y enchevtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants. +Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la +dtresse des roses dfleuries; de la tige de mes glaeuls, comme d'une +veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fuses de +sang clair; une constellation d'oeillets s'parpille dans les bordures, +et mes chres acanthes pyrnennes panouissent leurs larges feuilles +architecturalement dchiquetes comme des souvenirs dont l'ombre +enveloppe l'me. La gaiet vorace des oiseaux s'acharne aux prunes +encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large +blessure aux lvres pourpres. Je devine, derrire ce rideau riant, le +fleuve tranquille et tide o les barques glissent entre les calices +odorants des nnuphars, o les pcheurs matinaux guettent, patients, +l'ablette, encore paresseuse de ses printanires amours, au pied des +joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une ternelle srnit dans ce +paysage o rien ne menace, des colres du ciel ou des caprices de l'eau +sous le vent qui la fouette.... + +Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler? + + * * * * * + +Car j'ai beau te faire crpiter sous la pointe rageuse de mon canif, +je ne pourrai anantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais +prsage dont ton aile tait charge. Dans cette orgie radieuse des +choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement +le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurit des murailles +lointaines faites des orages amonceles et des frimas venir. O faux +bijou d'or fauve, l'automne est cach dans l'entortillement cassant +de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables, +contient quelqu'une des misres qui sont le dclin de l'anne. Voici les +matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'o le soleil ne se dgage, +tardif, que comme le visage ple d'un mourant dj couch dans ses +toiles: les soirs impatients sonnant l'horizon, dans de longues +trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence; +tout ce cortge de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des +jours plus courts et dont le pote Lon Dierx a si magnifiquement dit, +dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire: + + Le monotone ennui de vivre est en chemin. + +Voici cette effroyable rsurrection des corps qui nous montre, se +dgageant de la terre comme des morts rvolts qu'un signal appelle, les +squelettes dcharns des arbres n'agitant plus, leurs cimes, que des +lambeaux de verdure, des arbres dont l'me s'est enfuie avec le murmure +de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exils! +C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le +vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils +d'argent que tissent les araignes, inutiles ouvrires d'octobre, qui +tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air +tous ces coins de nature s'effondrant. La piti des chrysantmes fleurit +le mausole des floraisons mortes. + +Ah! maudite feuille, voil le tableau mlancolique que tu voques sous +mes yeux! + + * * * * * + +Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou +plutt la Nature n'est qu'un grand dcor symbolique dress par le ciel +autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri +d'esprances, leur t que le baiser du soleil rchauffe et mrit, leur +automne o le souvenir met encore des douceurs inquites, leur hiver +qu'treignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus +sage par les dtresses passes, sait arrter son coeur dans cette course +et l'arracher cette loi fatale, pour l'asseoir dans la srnit d'une +passion qui dfie le lent travail des choses et des penses se htant +vers un mme dclin! Cette force consciente et rvolte contre le destin +lui-mme ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la +douleur, et toutes les mes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le +porter. Heureux, dis-je, celui qui mnager de son dernier bonheur, le +seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie! +Qu'il veille aux prsages muets, aux avertissements obscurs et surtout +qu'il se rappelle. Les gens senss mettent dans leur amour tout ce +qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mler. Ils le +dgagent des jalousies stupides, des orgueils faciles blesser, des +lassitudes que la satit apporte. Ils en font l'heure rare et exquise +entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur +prcieuse de leur coeur et de l'esprit; le trsor avare de leurs joies. +Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l't resplendissant des caresses +toujours savoureuses, des mes se fondant dans le mme infini, s'abmant +mles dans le mme rve immortel! + +Mais qu'ils prennent garde la premire feuille morte, au premier +froissement qui est comme la chute d'une premire illusion dans ce monde +enchant! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu! + +[Illustration] + + + + +III + +CONTES D'AUTOMNE + + + + +[Illustration] + + + + +DANS LES JARDINS + + +I + +PLUIE D'OR + + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un +tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +J'ai toujours pens que la fable des amours de Jupiter n'tait que +l'histoire potique des saisons. En ce moment c'est Dana qu'il tente. +Dana qui a dpouill les chastes parures dont l'avait enveloppe le +Printemps, Dana dj nue et bientt fconde. Car de toutes ces feuilles +mortes dont la terre boira les dernires sves, renatra l'orgueil +immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira +rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, +vous devant qui je veux voir la Nature entire agenouille comme devant +l'autel de la Beaut infinie. + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un +tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est dchir; +quelques lambeaux peine sont demeurs suspendus au squelette froid des +ralits. Les verdures se sont vanouies au front pensif des forts qui +ne sont plus qu'un brutal enchevtrement de branches noires. Le frisson +d'meraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine +du soir caressait les hautes herbes, s'en est all vers l'horizon des +rves perdus. Ainsi quand la main des Destines a secou l'or au-dessus +des ttes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non +pas la pomme biblique, ce fut pour l'me humaine un effarement de toutes +les noblesses de la pense, l'oubli de l'idal entrevu, l'hiver pre +qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempte aprs la +chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources +sacres! + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un +tourbillon d'or, d'or dispers qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +Oui, ma chre me, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers +figs aux lvres de ceux qui ne savent pas aimer. + + +II + +CHRYSANTHMES + + + Pour savoir a quel point je t'aime, + Effeuille, en rvant, mon trsor, + Non la marguerite au coeur d'or, + Mais ce coeur blanc du chrysanthme. + + Car plus serrs et plus nombreux, + Ses ptales, faisceau de glaives, + Diront mieux l'infini des rves + O se perd mon coeur amoureux. + + Un peu!--beaucoup! mots sans pense; + Et mme: passionnment, + Un mot qui ne dit rien vraiment + Du mal dont mon me est blesse. + + C'est par mille et mille douleurs + Que mon tre se multiplie + Et, languissant, vers toi se plie + Comme le chrysanthme en fleurs. + + La marguerite plus ne dure, + Quand l'automne, de ses doigts lourds, + Des mousses jaunit le velours + Et disperse au vent la verdure. + + Mme aprs l'adieu du soleil, + Seul, dans les jardins qu'il dcore, + Le chrysanthme s'ouvre encore, + A mon coeur fidle pareil. + + Pour savoir quel point je t'aime, + Effeuille, en rvant, mon trsor, + Non la marguerite au coeur d'or, + Mais le coeur blanc du chrysanthme! + + +III + +BOUTON DE ROSES + + +Sous les feuilles jaunes et dgouttantes de pluie d'un rosier sauvage, +un bouton trs ple s'obstine, dont les ptales ne se dveloppent que +pour se recroqueviller aussitt comme des oiseaux frileux qui replient +leurs ailes dans l'air trop froid. Voil plusieurs jours dj que je le +vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour +vous l'apporter. Puis j'ai trouv qu'il tait bien peu digne de votre +beaut triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la +mlancolie d'automne. Il vous et bien dit pourtant qu' vos pieds +s'effeuillera ma dernire pense et qu'une rose fleurit toujours pour +vous dans le jardin drob de mes rves, une rose immortelle dont la +racine est au profond douloureux de mon coeur. + +Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce dsespr des floraisons +dfaillantes, venu trop tard pour la gloire des panouissements et +pareil l'amour tardif qui compte moins les bonheurs venir que +l'inutile trsor des bonheurs perdus! + + +IV + +OEILLETS ROUGES + + + L'oeillet d'automne est sans parfums. + Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, + Il semble porter dans ses veines + Le sang glac des coeurs dfunts. + + Fleur sans parfum, me sans rves! + Oiseaux sans ailes, toutes deux, + Dont jamais les vols hasardeux + Pour les cieux n'ont quitt les grves. + + Malgr ses velours clatants + Dont ton regard charm s'tonne, + Ne cueille pas l'oeillet d'automne, + Toi dont le coeur est tout printemps! + + Toi dont l'tre est tout envole + Vers les firmaments apaiss, + O monte l'odeur des baisers + A l'odeur des roses mle. + + Si c'est du rouge que tu veux + Pour clairer leur ombre, imprgne + De mon sang la fleur que ton peigne + Tient mourante dans tes cheveux, + + Et par les souffles embaume + Autour de ton tre flottants, + Toi dont la grce est tout printemps. + Vivant Avril, ma bien-aime! + + L'oeillet d'automne est sans parfums. + Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, + Il semble porter dans ses veines + Le sang glac des coeurs dfunts. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +SUPER FLUMINA + + +J'ai gard certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est +comme malgr moi que, tous les huit jours, un accs de paresse qu'aucune +fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque +flnerie l'aventure, dans la campagne o meurt le tintement des +cloches lointaines, l'heure o les derniers fidles franchissent les +porches des glises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce +sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, grenant sur ma +route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oublis, +lvite de toutes les religions mprises, suprme croyant de toutes les +croyances dchues. + +Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de +bise ridait, sur une rive peu prs dserte, suivant le quai dont la +pierre lime par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans +un de ces paysages de banlieue que Rafalli excelle si bien dcrire +et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres +silhouettes des arbres dpouills, semblent des griffonnages d'enfants. +De toutes les choses, l'eau est peut-tre celle qui proteste le plus +tard contre les mlancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux +grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de +lumire qui passent, sa surface, comme les derniers clairs d'pes +d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux +geles qui la figent, tandis que partout rgne la grande immobilit de +la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin o je n'entendais gure +que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mla, une rumeur +de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et +sourd, quelque chose de sinistre qui mlait une note d'horreur cette +mlancolie. Je m'arrtai, je regardai et trouvai que j'tais arriv, +sans y prendre garde, jusqu' la gueule dbordante d'un gout, l o la +grande ville dverse son opulent trsor d'ordures, infectant au loin +la rivire et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses +odeurs malsaines, la ftide haleine de tout ce qu elle vomit. + + * * * * * + +Et comme toutes nos penses ne sont que les impressions rflchies qui +nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le +haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un +ocan de dgot qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous +assistons depuis quelques jours y avaient amass. De l'image matrielle +qui m'avait fait dtourner les yeux, une vision morale se dgagea, celle +de l'immonde socit qui, pareille ces eaux croupies et dshonores, +nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble +parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procs,--celui mme de +notre tat social,--nous rvle, occupant toute l'chelle des classes, +depuis ce qui devrait tre l'honneur jamais respect jusqu'au devoir +inexorablement subi; toute cette canaille remue comme une mare putride +o tombe une pierre, et qui grouille avec des clats de rire, comme +grise de sa propre infection; tous ces types rvoltants de cynisme +qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe, +dans mon cerveau, avec les dtritus, les trognons, les immondices que +l'gout roule mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique +de mensonges; pas une rvolte de la conscience dans cette clameur de +coquins se jetant l'ignominie la face les uns des autres; pas une foi +qui surgisse, de ce dsarroi de toutes les confiances, pas une foi dans +un homme dont on ose dire: Celui-l ne peut tre souponn! Magistrats, +ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu +dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la +trompe et qui prfre s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilit +qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette +jete au vent de tous les respects. Des accuss, encore sous la menace +des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir +de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxnte et son +infme amant, relchs, sans doute, parce que les prisons aussi ont +quelquefois besoin d'tre assainies. Il ne se trouve personne pour +cracher au nez de ces ignobles drles, pour les chasser comme on balaye +les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrire de cette pourriture +vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre +compagnie. + + * * * * * + +J'entends des gens dire qu'il en a toujours t ainsi. Ce n'est pas +vrai. Cette promiscuit de tous les apptits fraternisant dans la mme +honte lucrative, cette dmocratie qui unit, dans la malpropret d'une +immense treinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et +celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le mme sac d'cus, +sont d'invention trs contemporaine et bien ce qu'on est convenu +d'appeler des signes des temps. Ce n'est pas la premire fois que de +pareilles clipses du sens moral sont signales dans notre astronomie +historique. La seconde moiti du sicle dernier ne prsentait pas, son +dbut, un spectacle beaucoup plus ragotant. Il a fallu beaucoup de sang +pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer +notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus +plus bas qu'alors, parce que la virilit des races s'puise ces rouges +mtamorphoses. Heureux ceux qui ont vcu dans des temps meilleurs et +mieux pris de tout ce qui fait la dignit de l'me humaine! Parmi nous, +ceux-l sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le pass +et ne veulent vivre que de la mmoire des ges o fleurissait l'idal. + +Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive o s'tait +arrte ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours, +non plus souill et comme encombr de ruines, mais limpide et emportant, +avec lui, une poussire fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante, +le couchant tendait, et l, de grandes opacits fulgurantes, comme +des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une +claircie s'tait faite, l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil, +sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque pos sur une +large lame de cuivre, en quilibre, comme on voit faire les bateleurs +forains. Ce qui fut les verdures estivales franges de rouille par +l'automne, n'est plus qu'un enchevtrement de petites branches noires se +dcoupant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait dj disparu pour +moi, celle du cloaque o mes regards taient tombs, celle du gouffre +o avait plong mon esprit. Que m'importe, aprs tout, cette fange qui +descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait +la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le nant +est au bout. La nature est l, impassible et douce pour nous faire +prendre patience. L'amour est l, vibrant et cruel pour ne pas souffrir +que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les +splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurs fidles +l'idal de posie et de tendresse qui bera si longtemps les douleurs de +l'humanit! Plus haut que les ruisseaux dbordants, plus haut que cette +mer de boue qui peut s'tendre mais ne saurait s'lever,--car les ocans +bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de +nos esprances et l'immortel objet de nos dsirs. Plus haut, sur un +autel tout embrum de l'encens de mes voeux, sont poss tes pieds divins +et blancs, ma bien-aime aux noirs cheveux, grand lis debout dans la +solitude jalouse de mes rves, consolation du terrestre exil, toi +qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres +l'infini! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +DERNIRES VIOLETTES + + +Voici que les premires violettes d'automne ont reparu Paris; rares +encore, car j'eus infiniment de peine, madame, vous en trouver un +assez petit bouquet; toutes petites, peine ouvertes comme des yeux +d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop +longues et menues. Trs artificieusement, la marchande qui me les vendit +les avait enveloppes de solides feuilles de lierre: mais votre premier +soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une +pingle, pendantes et bien vite fltries votre corsage. J'enviai leur +sort nanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui +meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle levaient vers +vous, comme une dernire haleine, n'tait-il pas un pardon? Douce, bien +douce cette odeur de fleur trop tt cueillie et trop vite s'tiolant. +J'ai pens que l'me de ces violettes tait faite de tout ce que nous +avions rv pour l't disparu et que le temps ne nous a pas permis +de raliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir +vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le +beau paysage dont les verdures semblent aussi dnoues, la Seine qui le +traverse vingt fois tant pareille un large ruban bleu flottant sous +une main capricieuse; voyages travers ce beau pays de France qui est +comme un panorama de merveilles. Ici bord de neiges ternelles par la +dentelure profonde des montagnes, l doucement vallonn par le calme +ocan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la +mer, partout baign de lumire et caress par des souffles fconds. Nous +devions voir ensemble des villes o le souvenir du pass nous ferait +croire que nous nous sommes aims toujours, vous sous les parures +anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des +antiques chevaliers dont je sens le coeur fidle dans ma poitrine. Mon +Dieu, ma chre, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a +sembl que je vous revoyais la premire fois comme l'unique matresse +d'une vie antrieure ma naissance. Vous ne croyez peut-tre pas la +mtempsychose? Moi j'y crois tout fait. Je vous dis que nous nous +tions rencontrs dj et que cette passion nouvelle n'a fait que +rveiller, sur nos lvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rvs +auront leur jour dans l'ternit de notre tendresse. En attendant, +les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laisss +s'envoler! + + * * * * * + +A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette +vieille cit pour les liens d'affection et les amitis qu'elle me garde, +que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers +froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que +celles de Nice cent fois et dont les bouquets normes, promens dans +les rues ou pendant derrire les vitrines, protestent contre les images +mlancoliques qu'voque, dans la pense, le ciel triste, morne, gris, +paraph de dessins noirs par les branches dpouilles o s'abat, ds que +le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes mridionales, +dont l'me est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du +Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul touffant des nues que ne +traverse ni rayon de clart ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment +un sommeil troubl de cauchemars sous le fouet des ondes et la colre +des ouragans. Plus de chansons et plus d'clats de rire! Est-ce que +cette dsolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de +leurs lvres silencieuses, de leurs petites lvres parfumes et toujours +humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame, +j'tais en exil l-bas, et je crois que mon premier prsent fut un envoi +de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlrent sans doute +pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle mon +dsir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver, + nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce +sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthme, cette parure des +jardins mondains, dont la dure ne m'intresse pas plus que celle des +fleurs en papier dont les chemines bourgeoises sont encore dcores au +Marais. Car, eux non plus, les chrysanthmes, n'ont jamais paru vivants +et frmissants sous le zphir et jamais parfum n'a palpit dans leurs +petits ptales secs, pointus et serrs, pareils qu'ils sont des +toiles sans lumire, des toiles terrestres o ne scintille aucun +cleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits +soleils teints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai +dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille +encore sous les cendres embaumes des encensoirs. Mais, quelquefois, +quand mon souvenir chantera quelque appel mystrieux dans votre mmoire, +vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez +connues par moi, et qui vous ont dit dj, par del le temps et +l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort +rjoui de les sentir et qu' mon tour, elles me parleront de vous, ces +muettes loquentes dont le langage est un parfum! + + * * * * * + +Je ne veux pas tre cependant injuste pour nos petites violettes des +bois parisiens qui meurent sous la premire neige. Nous irons, s'il +vous plat, en cueillir nous-mme Saint-Cloud ou Ville-d'Avray, +Vaucresson ou Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail; +vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourn au soleil tide qui +mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos +petits pieds croiss sur le sable, o le bout de votre inutile ombrelle +tracera de capricieux dessins; moi, courb comme un bcheron sur les +mousses et furetant dans le gazon mouill pour y trouver les rares +petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous +reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premires feuilles +mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal +essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate dsespre o semble +gmir l'me hroque de Beethoven dchane parmi les lments. Car +ce doit tre une satisfaction des grands musiciens trpasss de mler +encore aux souffles ternels de l'air le souffle ternel de leur gnie, +modulant, suivant des rythmes mystrieux, dans la voix tumultueuse des +forts sonores et les flots vibrants comme des lyres. + +Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, +votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui +aura t la plus prs de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la +vtre, violette d'automne qui me sera plus chre que toutes celles du +printemps venir et mme que ces admirables violettes de Toulouse d'un +bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clmence Isaure, +l'immortelle soeur des trouvres, dont le nom seul est un pome de +lointaines amours. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +L'AGE D'OR + + +Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage o nous tions +assis, l'un auprs de l'autre, il y a deux jours, l'heure du soleil +dclinant vers les horizons clairs d'une tide aprs-midi? Deux jours, +ce n'est pas bien long, mme pour une mmoire de femme, et vous pouvez +vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous +vieillit tous les deux! C'tait sous une feuille toute verdoyante +et comme printanire, malgr la saison o nous sommes. Caprice +d'exposition, sans doute, protge des ardeurs caniculaires, des pluies +fouettantes et du vent qui brle. Mais rien n'tait plus frais que cet +ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards +s'arrtrent sur un marronnier charg de fleurs et de pousses nouvelles, +comme si avril, le plus menteur des mois de l'anne, avait promis de +revenir bientt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais +quelques petites fleurs parses dans leur uniforme de velours. Votre +beaut rayonnait dans ce dcor la fois clatant et doux comme dans +un reposoir de Fte-Dieu lev pour elle. On et dit que c'tait votre +jeunesse qui se rpandait autour d'elle sur les choses et sur les tres, +par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux taient +venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages +s'levaient, vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'tais sous le +charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse +contemplation de vos grces, plein d'adorations mystiques et de dsirs +fous. Car l'me est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis +des purs esprits n'est pas le mien. + +Oui, paradis! C'tait un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au +dtour profond d'une alle, un morceau du paradis qu'avait oubli de +garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout +ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant, +de droite et de gauche, c'tait bien octobre avec ses tons jaunes ou +pourprs qui sont comme la couleur des dclins. C'tait une dbauche +d'ocre sur la grande palette de la nature, trs clair aux branches +frmissantes des peupliers, plus fonc sur les masses plus denses des +autres essences. Mais partout la brlure des ts prte s'envoler aux +premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sches. On et +dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamns avait t promen +sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrt dont +est atteint tout ce qui doit prir. Certes, il y avait beaucoup de +mlancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel clat et +quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un ferique +embrasement; le fleuve lointain paraissait une coule de mtal +scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des +lumires couraient sur toutes les artes vives ou s'tendaient, par +ondes, sur les plaines. + +--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout coup, +rompant le silence o se complaisait ma tendresse recueillie. + + * * * * * + +Et ce simple mot, tomb de vos lvres, m'a valu, cette nuit, un des +cauchemars les plus fcheux qui m'aient laiss pensif au rveil. Vous ne +parliez plus par mtaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des +rages de damne avait touch sa rcompense. Midas ressuscit voyait +refleurir son rve monstrueux. Suscite par quelque sublime dcouverte, +une immense convulsion avait retourn le globe sur lequel nous vivons. +La terre avait vomi ses entrailles sa surface, ses entrailles lasses +et dchires par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la +nature extrieure tait en or, en or dur et cristallin, mais tide +encore des fusions anciennes au centre de notre plante. Les arbres sans +murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrts +dans leur cours, les valles sans ombres frmissantes, tout en or. De +l'or, de l'or, rien que de l'or! C'tait superbe d'abord, puis odieux et +insupportable regarder. Des ppites gisaient sous toutes les formes; +tous les corps rsonnaient avec le mme bruit sec la mme musique +barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir +o se refltait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans +infini, sans au del, sans voiles, o les astres figs dans leur course +s'teignent comme des flambeaux qui plissent dans le grand jour. Les +animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie +et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans +doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-mme n'et os +caresser la chimre.... L'homme seul tait rest de toutes les btes, +l'homme affam, l'homme chti par son propre vice, victime de sa longue +dmence, l'homme perdu dans cette ralisation cruelle de son dsir +acharn. Le mtal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait +longtemps pay de la sueur des misrables, et cherch jusque dans le +sang, ce mtal le dbordait, l'envahissait, l'treignait. Il lui brlait +les pieds, lui dchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au +ventre les morsures de la faim. Il et vendu son me, l'homme misrable, +pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il +avait profan, souill, foul sous ses pas dans ses recherches impies, +emplissait sa mmoire de remords et d'ironie. L'idal conspu y pleurait +ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers +perdus; la posie y chantait sa chanson jamais envole. Puis c'tait +la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des bls +magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dors, +sous les souffles mrissants du matin; l'image des vignes empourpres +et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits +prochains; la vision imprissable de cette nature maternelle et douce, +l'_alma parens_ antique, pleine de grces fcondes et de fertiles +beauts! Ah! vous auriez frmi, comme moi, voir ce fantme de l'homme +s'agiter dans cette apothose implacable de la Matire juge la plus +pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps. + + * * * * * + +veill, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie +nocturne. Il y avait des moments o je croyais que je n'avais pas rv. +Car un symbole trs clair et trs aisment saisissable tait au fond +de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races +futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont +l'honneur de la ntre et de ce temps mprisable. Oui, l'homme crvera, +faute d'idal et faute de pain, aprs avoir puis, pour en venir l, +plus de gnie qu'il n'en et fallu pour rendre d'ternelles gnrations +heureuses dans l'amour simple des tres et le respect facile des +choses.... Mais je ne vous veux pas pouvanter, madame, de ces sombres +prophties. Je serai mort certainement avant ce temps-l, d'une mort +naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre +sourire, vous-mme, peut-tre, ma chre me, serez-vous galement +trpasse; car la beaut, pour tre immortelle, ne donne pas +l'immortalit. J'imagine toutefois que, comme nous, l'autre jour, +ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la piti du destin +gardera quelque oasis pareille celle o, dans une illusion de +printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne +tendre, sur les fentres, son mlancolique linceul. Car l'amour seul +conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques mes lues. +Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant +couts, pour que les ruisseaux roulent leur fracheur parmi les +mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de +celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet ge d'or +sans piti, gardera, comme un ange dbonnaire, un coin de ce paradis +biblique nos fils perdus! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHOSES D'AMOUR + + +Vous n'avez pas voulu, ma chre me, me suivre au pays des montagnes +natales qui, comme des vieilles dcoiffes par le vent, portent leurs +ttes nues et rides des lambeaux de nuages pareils des chiffons de +toile; dont les pieds lourds et frileux sont peine chausss de verdure +et semblent reculer devant l'claboussure argente des torrents; dont le +front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'ternelles +mlancolies. Vous avez redout cette nature sauvage et ce grand silence +des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble +seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle +du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait +penser aux paules montueuses et lasses d'Atlas, le spectacle du +ciel nocturne dcoup par ces masses sombres et cribl de lumineuses +blessures par les dernires flches du soleil couchant. + +Oui, je sais l des coins merveilleux de paysage o nous eussions +peut-tre got des repos inconnus, o nous nous serions sentis plus +prs l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve +seul, la montagne est comme un crasement douloureux de la pense, que +je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et +est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant +que la lumire inonde. Mais deux, ma chre me, deux! La montagne +est comme une porte sacre qui nous enferme dans un rve de solitude et +cache notre bonheur, et nous fait pareils ces belles eaux chantantes +dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne +mirent que le ciel. + +Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrnens au bord de l'Arige, +o je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savour la douceur +amre, sous l'oeil attendri des toiles qui, toujours, ont des larmes +pour les amoureux! + + * * * * * + +Vous rviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel +lien mystrieux dont la Posie grecque a cherch l'image dans le tableau +gracieux de la naissance de Vnus. J'aime mieux, pour ma part, la +fable d've foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de +son berceau. Il fallait l'panouissement des jardins la premire +apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur +les lvres lesquels y sont demeurs depuis ce temps-l. Et, cependant, +la mer fait penser la femme et la femme fait penser la mer. + + La trahison vous fit parentes ternelles. + Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond! + Le mensonge du ciel habite vos prunelles, + Double abme d'azur o notre espoir se fond. + +Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur +d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gard quelque chose +dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux o +la pense sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous +attirent vers les irrparables naufrages du coeur. Oui, les vtres, +madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures +innomes et, dans leur verte transparence, sans cesse traverse +d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont +l'insensible ocan berce les prires inutiles et les dsespoirs +silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre +regard, et souvent il y passe des clairs d'pe comme lorsque le flot +s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace +glauque est sillonn. + +Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie +ternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils +amants, pas plus que vos cruauts n'ont pu dcourager ma tendresse. Le +grand symbole de la beaut toujours adore et pardonne est fait pour +vous sduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunit! + + * * * * * + +Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constell +et les souffles tout parfums de l'me des bruyres; vous m'avez avou +le charme mystrieux et pervers peut-tre que la Mer avait pour vous. +Ainsi nous sommes-nous spars sans que mon me se soit, un seul +instant, loigne de vous qui tes, pour elle, comme une de ces patries +qu'on emporte partout o l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et +soupirer la flte du ptre. Vous vous tes berce sans doute, au bruit +monotone et profond des vagues l'heure o les dernires voiles +semblaient peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer. +Que m'avez-vous gard de vous dans ces heures de rveries? Comme les +barques lointaines qui s'enfonaient dans les brumes rougies par le +couchant, votre pense a-t-elle, par del l'horizon incendi, tent +l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'esprer et je devrais vous +dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouv des oublis charmants au +caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a +fait tout d'abord un tre dsarm devant vous. Devant le magnifique +panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une +floraison de lis, des valles profondes le long desquelles les grandes +ombres pendaient comme des chevelures, des ravins o l'eau se brisait +avec des clameurs et de grandes colres d'cume, savez-vous o s'en +allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette +tranquille alle du bois o, pour la premire fois, votre main s'est +pose sur mon bras, vers ce paysage demi parisien qui fut le dcor de +mes premires et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la +toilette que vous portiez ce jour-l? Nous aimons le bleu, tous les +deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-tre est-ce ce got +qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient +lgrement sur le sable humide des premires fracheurs de l'automne! +Ils dictaient un rythme nouveau mon coeur qui leur fut un docile +colier. Un frisson de rouille passait dj sur les feuilles et vous +vous sentiez toute triste du dclin des dernires roses. + +Car vous avez pour les fleurs toutes les pitis que vous n'avez pas pour +moi! Nous suivions une toute petite alle, tandis que tout prs, dans +une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des +citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre +voix. Oui, ma chre, voil tout ce que j'ai rv devant le grandiose +paysage des Pyrnes: cette alle dont un soleil dj ple de septembre +traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de +gazons taient brles et pitines, cette petite alle du bois o je +respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que +vous ne le senttes mme pas. + +[Illustration] + + + + +IV + +CONTES D'HIVER + + + + +[Illustration] + + + + +PREMIRE NEIGE + + +Nous nous tions quitts avec un serrement de main peine bauch, +sans la chaude treinte accoutume, sans la rconciliation franche qui +terminait d'ordinaire nos futiles querelles, aprs des propos vraiment +cruels changs et de mauvaises paroles restes sur le coeur. Elle ne +m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement dlicieusement brusque, sa +belle chevelure dbordante sur le front pour que j'y misse un dernier +baiser. Elle tait remonte en voiture sans se retourner, sans me +montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrire, un coin de +visage blanc clair par une caresse des yeux. Moi, j'avais continu mon +chemin pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le +clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allume avant +les clestes toiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la +saison; travers un dcor plein d'une bruyante mlancolie. C'tait +l'heure o l'activit populaire agonise avant le calme du repas du soir. +Tout le boulevard tait dans les cafs, hors quelques rdeuses affames, +ombres vivantes attaches aux rares passants et dont les zigzags captifs +laissaient derrire elles un fade parfum. La gaiet de ce spectacle +n'tait pas pour me distraire des mditations douloureuses qui +m'assaillaient. Aprs une longue priode de foi aveugle, je me reprenais + douter que la femme ft autre chose qu'un mensonge dlicieux fleuri de +regards et de sourires o elle ne laisse rien de son me. Tout ce bruit +charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien +qu'un bruit comme celui de l'onde indiffrente ou du vent impassible qui +passe. A quoi bon garder prcieusement dans la mmoire le souvenir des +treintes o notre coeur s'est fondu en dlices dsespres? Nous ne +sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystrieuse cuirasse +le dfend de nos faiblesses, et des seins magnifiques o meurt notre +dsir ne sont qu'un rempart qui l'loigne davantage du ntre. Elle est +l'illusion qui charme et qui tue, l'ternelle embche dresse sur le +chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles nergies. + +Ainsi pensais-je, dcourag de l'amour par un amour plus grand et plus +vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prtre +parmi les ruines d'un temple croul, me meurtrissant dans la nuit des +dbris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelrent, et je me trouvai +subitement ml, en pleine lumire, des groupes de causeurs joyeux +assis devant des verres o riaient des poisons couleur d'meraude, d'or +brun et de rubis sanglant. + + * * * * * + +Quand je les quittai, une heure aprs, la neige avait tomb abondamment, +rayant encore de lgres broderies blanches le manteau gris du ciel, +pareille un vol de flches obliques criblant les maigres arbres nus +comme des saints Sbastiens. Les toits, les voitures, les chausses, +tout tait blanc, et c'tait un craquement sous les pas s'enfonant +dans ce froid tapis. Une vague clart montait de toutes ces candeurs +rpandues, argente comme si cet orient et t fait de rayons de lune +en fusion. Les toiles ont souvent l'air de rver. Peut-tre Perrette +devenue toile, comme c'est le commun destin des belles mes, avait-elle +laiss choir nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres +aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous +regardent. + +Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec +une garniture d'ouate chaque roue, les chevaux philosophes manquant +d'un pied, au moins, chaque pas, rsigns aux cinglements du fouet +inutile qui avait au moins le mrite de le rchauffer, ayant des bues +aux naseaux, des bues o les reflets des rverbres mettaient des +fumes de sang clair. Puisque j'tais condamn la promenade, l'ide +me vint d'y mler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en +traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'cartait pas beaucoup de +mon chemin. Ide miraculeuse et vraiment gniale, car je me trouvai, ds +les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse +Paris, o elle se rsout presque immdiatement en boue noire, la neige +apporte la Nature un merveilleux lment de ferie. C'tait un +enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur gale, +tals en blouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues +d'une mer immobile et fige dans une rigidit marmorenne. Les routes +larges, et d'un seul jet immacul, scintillaient aux premiers plans, et +les masses moutonnaient l'horizon, comme un troupeau couch dans la +pnombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande mditation de toutes +les choses et un mystrieux recueillement sous ce baptme de puret +rajeunie. + + * * * * * + +Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme +un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos +ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait +t un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel, +pourquoi s'tait-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur +tait mort jamais, que tout ce qui y avait touch m'apparut tout +coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau +de marbre s'tait lev? Car c'tait un peu de notre coeur que ces +verdures, sous lesquelles avaient sonn nos premiers baisers, furtifs +comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les alles o +nous nous tions si souvent serrs l'un contre l'autre sans nous parler; +que ces gazons, d'o les violettes nous avaient regards passer, de +leurs yeux ples et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser +vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles +transparentes de nos rves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous +sommes, que tout n'a t fait que pour servir nos tendresses, l'azur, +les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide, +n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un +peu de nous tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un +peu de sa laine; soupirs envols, joies perdues, tout ce qui s'en va de +nous dans les extases o se consume le meilleur et le plus pur de notre +vie. + +Et je m'abmais de plus en plus dans cette ide sombre que tout tait, +autour de moi, la spulture clatante de mon bonheur, et que ce blanc +mausole avait surgi l'heure mme o nos coeurs sans pardon s'taient +dsunis. + +Le lendemain l'aube se leva, sous ma croise, par un dcor tout pareil, +le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre, +et,--comme nous tions brouills encore,--je me retrouvai sous la mme +impression, oppresse et superstitieuse. Mais, midi, le soleil vint, +qui fondit cette lgre paisseur de la premire neige, laquelle est +plutt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres +se mirent pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux +coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstines +dgageaient, comme des carquois de Diane, une flche d'meraude. Une +fleur, une fleur mme qui s'tait ouverte sur les derniers pas de +l'automne, mergea de ces blancheurs dfaillantes. tait-elle, elle +aussi, un symbole m'annonant que notre amour allait refleurir. + +Ce qui me reste de cette rverie, c'est que la fcherie, mme la plus +lgre, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas +ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux +chaleurs sacres qui s'panouissent dans le sang vivant des roses, ne +bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges +ternelles. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CARNAVAL AMOUREUX + + +Savez-vous ce que j'ai rv? ma chre. Que vous aviez pari de vous +dguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnatre. +L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me +donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un +hritage tomb du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de +la terre, comme des fleurs empoisonnes et mouilles de larmes,--me +permettait du donner un libre cours votre caprice. Pour que rien n'y +fit obstacle, je vous ouvris un crdit illimit chez les costumiers les +plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous +tions rencontrs au bal masqu que donne, chaque anne, cet +anniversaire et dans son somptueux htel du quartier de l'toile, cette +fameuse Mme de C... dont les ftes sont justement recherches. Vous +sachant des intelligences dans la maison, j'tais certain que tout +y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rle des +Nigaudinos de ferie. Mais je me voulais un trs grand mrite dans cette +preuve, un mrite qui vous toucht et me valt un de ces infinis des +grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'tais-je pas sr de vous +reconnatre la fin? De quelques voiles qu'il ft envelopp, votre tre +ne me crierait-il pas votre prsence? Pourrais-je mettre seulement le +pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me +guiderait-il pas srement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous +faisait sourire et vous y rpondiez par un air de future victoire +absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le +premier regard me fut comme un dfi qui me valut tant de souffrances. + + * * * * * + +Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler +aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emport dj au bal o nous nous +devions retrouver. Mon ambition avait t de vous y reconnatre du +premier coup, de marcher droit vous comme le prophte au Dieu qui +l'appelle. + +Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'tiez pas encore +arrive et toute l'attention tait pour cet aimable prince ngre venu en +France pour y conqurir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour +paratre plus beau, a emmen le fils d'un de ses ministres en faon de +repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous +les jours en pure bne, de sorte qu'auprs de lui le prince semble +porter sur le visage un clair de lune. C'est une manire agrable de +faire faire le tour de France son favori. La foule des invits tait +considrable dj, mais, je vous le jure, j'tais moralement sr que +vous n'y tiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y et personne. Je +pourrais vous dire le moment prcis o vous entrtes. Mais tant de monde +m'entourait dj que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand +je tentai de vous surprendre votre entre. La ruse sur laquelle vous +comptiez m'tait dj, d'ailleurs, rvle aussi depuis longtemps. +Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revtu le +mme costume que vous. Plus de cent dguisements pareils sur de jeunes +femmes ayant sensiblement votre taille avaient frapp mes yeux. +Ils taient les plus ingnieux du monde pour embarrasser l'esprit, +enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans +leur mauresque pudeur, rien voir peu prs du visage. A peine un +rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparat celui des +toiles sur un ciel balay de rapides nues. + + * * * * * + +La danse dissmina les groupes et les couples y passrent. Vous dansiez +certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il +y avait l un homme que j'aurais trangl avec une joie froce: celui +dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les toffes +lgres et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour +qui la vraie musique tait le rythme harmonieux de votre souffle; sur +qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire +involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des sicles. Quel +immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et +compasss de nos pres! Je me mis errer comme les btes de proie +qui fouillent des narines les souffles pais dans le vent. Un de vos +raffinements encore: le mme parfum trs doux, mais tyrannique et +pntrant, baignait les ombres pareilles vous. Un son de voix saisi +au hasard? Toutes taient rigoureusement muettes. Les hommes seuls +parlaient et je m'aperus qu'ils taient terriblement plus bavards que +les femmes. Et mes tortures recommenaient sous forme de mazurkes, de +polkas, de tournoiements mthodiques o mon coeur tait broy comme sous +une meule. J'eus un moment de dsespoir. Vous avez un signe auquel je +ne me tromperais pas. Mais l! Vous savez comme moi o il est plac. Il +aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager +sous les jupes. Je sais que ce sont des manires que Mme de C... n'aime +pas, que vous apprciez peu vous-mme. Si j'allais justement tomber sur +vous, la premire passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en +aurais pas moins gagn mon pari et vous n'en seriez pas moins oblige de +me donner l'Infini convenu. + + * * * * * + +Mon respect de la dcence luttait mal contre mon dsir de vaincre +tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'criai-je en moi-mme, m'inspirant +des tendards du pieux Constantin. Un clair de vrai gnie descendu +certainement sur moi du trne Paradisiaque o sige aujourd'hui, dans +les phalanges sacres, ce monarque sanctifi, traversa le dsordre de +mon esprit et l'illumina. Tu vaincras par un signe, me rptai-je en +bon franais. Si je vous forais, vous, me reconnatre! Je me souvins +que vous m'aviez menac de quelque chose la premire fois que j'aurais +de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il +m'arrive quelquefois. Je m'clipsais un instant et revins barbouill de +ces dbris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une +aile du nez. Mais l'effet fut immdiat, une petite main,--la vtre,--me +lana un soufflet, et une petite voix,--la vtre aussi,--ajouta ce +geste charmant ces mots aimables: + +--Animal, je te l'avais promis. + +A moi l'Infini, ma chre! Vous vous tiez trahie. Hlas! je me suis +rveill avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais +les inspirations du rve nous viennent certainement des dieux et c'est +un religieux devoir d'y obir quand la pleine conscience de nos actes +nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plat! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +BROUILLARDS + + +Une poussire d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre, +comme si quelque plante teinte s'y tait brise l'infini. C'est +comme un voile de lumire diffuse entre nos regards et les choses qui y +deviennent vagues et vacillantes et comme dlivres des lois rigides de +la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indcisent, les +images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde +des ralits vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie +d'imagination que ce phnomne maudit des gens htifs et des cochers et +qui s'appelle: Brouillard. + +Aller enfin un peu sans savoir o l'on va! Pouvoir rver au bout de son +chemin l'horizon de son rve! marcher dans l'inconnu; construire autour +de soi des paysages de feries; emporter sous son front le dcor de +sa pense! Et cette rvolte elle-mme de toutes les activits banales +emptres dans ce filet d'obscurit menteuse! Tout cela a pour moi un +charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matrielle de +l'Ide, un instant affranchie des servitudes coutumires. + +Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tram sur la route par +l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament, +le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant +l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il +ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort +glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret. + +La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache +maintenant le mystrieux lever des toiles. C'est le mme milieu o tout +est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les +lumires traversant cette ombre d'clairs ples pareilles des feux +follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous, +inquite, affole, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une +mlancolie et d'une terreur o je me suis complu souvent. + + * * * * * + +Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment +les amours vraies commencent. Tout coup et, sans qu'on sache vraiment +pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le pass y descend +derrire un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des +spectres charmants et l'cho de leurs voix envoles ne tinte plus que +des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutt le +souvenir lui-mme n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle +inconnu balaye et fait pirouetter les nues comme des feuilles mortes. +C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baises et dont les +couleurs se confondent. Le cerveau gote une douceur secrte se sentir +comme balanc dans ces fumes. C'est l'approche d'un de ces rares matins +de l'me qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela +quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'tre tout +entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement +d'une aurore! C'est ainsi que vous avez pass prs de moi, vous que +je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant, +j'tais pareil au voyageur que des brumes paisses ont surpris et qui +ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumes. Dans cette +demi-clart diffuse, vos yeux luisent tout coup, troublants et +furtifs. Aprs eux la nuit me sembla plus profonde o s'abmaient toutes +mes impressions. Je traversai des priodes d'angoisse et de doute, perdu +dans ce nant o ma main mit si longtemps retrouver la vtre! L'aube +fut lente natre, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pleur +divine de sa face pareille la vtre, semblant porter, dans le flot +noir de ses cheveux dnous, les ombres qu'elle venait de chasser et de +vaincre, comme Diane portait son paule son butin tranant aprs son +carquois! + + * * * * * + +Nous fmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des +temps dcris comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard +enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le +Bois n'tait pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et +des rues. Les passants, qui ne se rvlaient nous qu'en nous frlant, +nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en prouvai, +par le pressement de mon bras, un contre-coup dlicieux. Vous n'aviez +aucune bonne raison me donner quand mes lvres cherchaient tout coup +les vtres, aucun tmoin possible voquer pour rprimer mes audaces. +Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid +pntrant vous fit mal, et ce silence deux semblait nous isoler encore +davantage, mieux consacrer une communaut de penses qui n'a pas besoin +de s'affirmer par des mots. Nous tions, pour moi, pareils ces fiancs +juifs qu'un mme drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'tait un +encens d'hymne dont nous tions comme baigns et rendus invisibles. +Une musique immatrielle emplissait le vide de nos propres paroles, une +musique d'pithalame qui chantait les grces infinies de votre personne +et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait +alors doucement le visage! C'tait l'me du printemps prochain qui +venait dj me promettre sur votre bouche les ivresses venir dans le +rveil sacr des choses! Et l'me du printemps ne mentait pas!... + +Hlas! pourquoi le brouillard n'voque-t-il pas seulement les dlices de +mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand +le doute me vint et que l'me de celle que j'aimais me fut soudain si +obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et +comme un dsespr! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites, +seul en me disant que, peut-tre et grce leur trahison, elle passait +tout prs de moi, doucement appuye au bras d'un autre ami. + + + + +TAAUT + + +Je m'tais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers mdiocre: + + L'homme absurde est celui qui ne change jamais. + +Ajoutons, pour la dfense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus +d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'clectisme o +les opinions ont, pour le plus grand nombre, la dure d'un vtement, et +tout le monde sait comment les vtements sont confectionns avec les +draps sophistiqus et les machines coudre contemporaine. Il n'y a +plus que les acadmiciens qui se commandent des habits solides, les +acadmiciens et les trpasss opulents, par l'excellente raison que, +comme le dit un vieux et sage proverbe: + + Quand on est mort, c'est pour longtemps. + +Le rve appesantit notre imagination et notre pense sur les derniers +mots qui, pendant la veille, ont donn dans notre oreille et mme +simplement dans notre cerveau. Ce vers a raison, me dis-je peine +engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'aprs avoir +t immuable dans mes gots, pendant une quarantaine d'annes, j'prouve +un vague besoin d'essayer des gots des autres et de consacrer +une priode de ma vie au moins gale, s'il plat Dieu, brler +soigneusement tout ce que j'ai ador et adorer tout ce que je brlais +consciencieusement. Je vais rechercher l'amiti des dames maigres pour +connatre par quel charme mystrieux elles remplacent ce qui leur +manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chastet des carmes qui +s'adressent des mythes et des illusions fondantes sous l'audace due +des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'tes pas encore mon fait, +puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le d de Jenny l'ouvrire. +Jenez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance +du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui +vous amusera passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce +temps-l, fidle mon programme de palinodie complte, je lirai de la +prose de Caro et des posies de Camille Doucet, pour apprendre comme +la banalit des penses peut exalter l'me et la mdiocrit des rimes +enchanter l'oue; ou bien je ferai ma socit ordinaire d'hommes +politiques qui m'apparatront dsintresss, patriotes et pleins +de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes +opinions. A moins que je ne parie aux courses, ml la foule +sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise, +mais j'cris en franais comme je prononce), ou que je m'habille en +sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de +toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de +trouver imbciles pour cette purile raison! + + * * * * * + +Et, les formes du songe d'abord indcises se figeant, plus solides dans +mon cerveau, comme ces nues lgres qui, aprs leur course vague dans +le ciel, semblent prendre corps l'horizon, marches de marbre rose, sur +lequel le soleil dclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans +le domaine de l'action et, ayant mdit de la chasse plus que de tout +autre exercice lgant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma +mmoire me disait bien mille choses dsagrables, me rappelant que, +la veille encore, je tenais un Nemrod endurci ce discours plein de +prud'homie: Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par +temprament, un acte belliqueux que m par un sentiment extraordinaire +de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de +l'me, je n'y trouve aucune cause d'inimiti contre les livres et +contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vcu dans les bois et +j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi, +l'clat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rose. Je +retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'tais presque fier +de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprs de moi, en +ayant l'air de m'admettre dans leur intimit. Un sentiment de fraternit +s'levait en moi leur approche, et puisque les oreilles ont t +donnes aux tres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, voir la +longueur des leurs, qu'ils taient des quadrupdes doctes et savants, +venus pour m'observer moi-mme et faire, aux sujets de mon espce, +des mmoires leurs socits d'encouragement. Loin de songer +les tourmenter, je m'efforais donc de leur paratre beau, noble, +intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes. +Car, s'il est flatteur d'tre lou par son semblable, combien l'est-il +davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanit! +J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire, +comme un simple dput. Mon permis tait en rgle, mon fusil charg. A +moi, Rustaud! A moi Mdor! Taaut! Taaut! + + * * * * * + +Les impressions se mlent volontiers dans l'tat o j'tais le penseur +endormi. J'avais lu dans la journe le trs curieux livre et trs +instructif de mon ami Lonce Dtroyat: _La France dans l'Indo-Chine_, +et le passage suivant sur la faon dont on chasse le cerf dans l'le de +Battambang m'tait rest dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot: +_Cette chasse est pratique par des chevaux d'une race particulire, +demi sauvages et dresss cet effet. Mont par son cavalier, ds que le +cheval aperoit le cerf, il se prcipite sa poursuite avec une vitesse +vertigineuse qui lui permet mme de le dpasser. Ds qu'il l'a atteint, +il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achve coups de sabots. +Comme rcompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi +triomphant au village...._ J'en avais dj assez de leurs chiens; Mdor +et Rustaud taient deux btes assourdissantes. Et, sans tirer un seul +coup de mon fusil que je pendis un arbre, je fis venir, avec la +rapidit dont nos voeux disposent dans le rve, un de ces petits chevaux +de l'le de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et +digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais dj enfourch ce +diabolique coursier la crinire noire comme vos magnifiques cheveux, +ma chre, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir +ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que, +ne connaissant pas le chemin de l'le de Battambang et tant, comme +vous le savez, un peu casanier de nature, j'tais rest dans le bois de +Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes +promenades. + +C'tait un samedi soir, aprs le dpart des cavaliers et des pitons, +dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration +de la grande Ville, sous une belle clart de lune qui tendait, par +les alles, de grandes nappes d'or ple comme pour inviter les esprits +nocturnes leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin +d'toile dans la coupe rapidement forme des vobulis. Je m'abandonnais, +je l'avoue, mille penses trs lointaines de la chasse commence. Je +vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des +premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches +peine dtendues par un frisson de brise. Tout coup, mon petit cheval +dressa furieusement les oreilles; sa crinire se hrissa, si haute +qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta la poursuite +d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traner aprs elle l'image +allonge et double des appendices jumeaux dont son front tait par. +C'tait un cerf! un cerf magnifique chapp sans doute du Jardin +d'acclimatation! Ma monture tait comme ivre de carnage entrevu! +J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanqut par terre. Elle allait +atteindre sa victime et levait dj sur elle la menace mortelle de ses +sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et +la force de matriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien. +Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents dj tendues +sur l'chin du fuyard, je le clouai sur place. Il tait temps! Ce +n'tait pas un cerf que nous avions forc, mais un homme, un monsieur +trs bien, un mari du jour que nous avions rencontr dans l'aprs-midi, +sa jeune femme toute blanche au bras, et en tte d'un cortge d'amis. +Toujours en habit noir, il s'tait jet genoux: + +--Eh quoi, monsieur, dj? ne pus-je m'empcher de lui dire avec +compassion, pour excuser l'erreur dont il avait t l'objet de la part +de mon cheval et de la mienne. + + * * * * * + +Mais l'motion avait t trop forte et je me rveillai. Je rsolus +immdiatement, pour ne plus m'exposer de tels prils, de reprendre mes +gots antrieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chre +me, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements +intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce +de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant +pourtant que le ntre! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AMOROSA + + +Un tapis de neige, mais si lger que partout le gazon le perait de +mille flches d'meraude et que le sable des alles, apparaissant au +travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une +poussire de neige courant le long des branches noires et saupoudrant +les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannes. +Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs +rugueux ses lumires dcomposes qui les faisaient apparatre bleus +l'envers de sa course. Des lointains presque violets, trs estomps de +gris clair et rays imperceptiblement par l'enchevtrement des futaies. +Sur tout cela, la srnit silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce +coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y +descendait avec celui des moineaux et des msanges s'abattant sur les +mousses avec de petits cris o pleurait la dsesprance du printemps. +Quelques jacinthes a et l crevaient cependant la terre noire, et des +bourgeons trop tt venus perlaient aux branches. Un peu de patience, +msanges et moineaux! Un peu de courage, coeur impatient de renatre! + +Aprs une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au +visage, je m'tais assis sur un banc, dans un coin largement illumin, +ce qui lui donnait une impression de tideur relative. Mes yeux, +fatigus de l'horizon scintillant o semblaient passer des vapeurs de +givre, s'taient abaisss vers le sol, mille clarts roses me passaient +sous les paupires et de minuscules toiles d'or travers les cils. +Mon regard flottait, avec ma pense, dans un vague trs doux, quand il +s'arrta soudain sur une place d'une blancheur immacule que traversait +un dessin bizarre trac par la course d'un oiseau. Les petites pattes +avaient sem comme un trfle noir qui courait suivant une ligne +capricieuse. On et dit des hiroglyphes et je me pris, le plus +srieusement du monde, vouloir dchiffrer cette mystrieuse criture, + chercher un sens ces caractres si nets, et se succdant suivant un +rythme inconnu. On a toujours sa bonne volont pour complice du hasard +dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom, +comme si mon coeur tait soudain tomb sur cette neige. + +L'oiseau tout seul tait remont dans la nue, sans y emporter mon me. + + * * * * * + +Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce mme bois, d'un hiver o la +neige aussi tait partout, comme si un fleuve de lait se ft soudain +ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme +les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos ttes et souvent +semblent-ils, l'horizon, prolonger les chanes de nos collines +terrestres dans la clart rouge et moutonnante des couchants. Oui +c'tait par un hiver tout pareil et dans un pareil dcor que j'avais +aim pour la dernire fois peut-tre. Une longue rverie deux, telle +avait t l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient +t tout le langage, et la douceur m'en tait reste comme celle d'un +parfum bien pntrant qu'on a respir sans avoir cueilli la fleur qui +le donne. Qui nous avait pousss l'un vers l'autre? Un hasard. Sans +coquetterie, elle avait pos sa main sur mon bras et nous tions parti +pour je ne sais quel voyage la fois tendre et sans but, ne voulant +savoir o nous allions, pourvu que ce ft ensemble. Et tous les chemins +nous taient aimables pour marcher ainsi cte cte, mme ceux que +la gele avait fait durs, mme ceux que la neige rendait froids et +glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une treinte o +se fondait mon coeur; souvent sa jolie tte brune dut se coller mon +paule pour fuir les fouailles des bourrasques. Je respirais alors de +si prs son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais +mes lvres n'avaient os se pencher jusqu' son front, mais elles +s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frmissement de sa plume +et dans le chatouillement de sa voilette. Nous tions l'idylle gare, +je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus +troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion +virile, de plaisir pre et partag sont tombes pour moi dans le +gouffre de l'oubli, tandis que tout est rest dans ma mmoire de cet +enfantillage cruel et dlicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs +d'un lac, la splendeur pourpre des pierreries, tandis qu'une simple +feuille tombe d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la +berce. + +O dernire feuille tombe de l'arbre automnal que je suis! + + * * * * * + +Tout en elle tait exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un +dessin superbe taient un de mes platoniques ravissements. Une fois que +nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa en graver +l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout +son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un +creux. Elle eut grand'peine m'empcher de me mettre genoux pour +baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empcher +de revenir le lendemain seul, cette place, et d'y demeurer longtemps +en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un +pidestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple +tout parfum encore de sa prsence et de l'encens de mes adorations. +Je la revoyais debout dans l'paisseur moite de ses fourrures d'o +son noble profil mergeait comme sculpt dans un ivoire vivant, et le +rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'amthiste m'enveloppait, +un noyau d'extase attirait soi tout mon sang comme le rayonnement du +soleil boit la matinale rose. Ce m'tait une terreur qu'un autre +pas vint profaner celui-l, qu'une neige nouvelle vint estomper puis +anantir ce contour, qu'une journe de chaleur emportt cette image dans +les coules indiffrentes du dgel. Mais le lieu tait solitaire et nul +n'y passa de longtemps aprs nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches +dans ses profondeurs ardoises et le temps demeura froid durant +plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon +plerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dvotieuses vers cette +relique trange, n'osant confier celle mme que mon culte patient +adorait ainsi, cet enfantillage de ma pense toute remplie d'elle! Qui +dira ce qui s'en va de notre me dans ces aspirations muettes vers +l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas mme les dlices +furieuses de la chair rassasie? + +Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculpte. +Mais sa chaleur ne vint pas jusqu' mon coeur o l'empreinte est +demeure, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri. + + * * * * * + +Ainsi s'effaceront demain, aprs demain peut-tre, les traces qu'avait +laisses hier, sur la neige, l'endroit que je regardais sans penser, +la course capricieuse de la msange ou du moineau. L'oiseau s'est +envol; Dieu sait o! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice +vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va, +aussi prs du ciel qu'il lui plat! Telle s'envole aussi ma pense vers +celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais +aim aucune autre, et qui m'apprit que le pote eut raison, qui dit: + + Ce sont les plus petites choses + Qui tmoignent le plus d'amour. + +En attendant les grandes, comtesse, cependant! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MENSONGES + + +Un feu mourant dans la chemine longtemps flambante, un soleil admirable +au dehors tendant, l'angle de ma table, une nappe oblique dore; un +rideau d'azur derrire ma vitre et autour de moi une temprature de +serre, tide dans un air sans frissons; je gotais le repos dominical, +allong sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les +doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon +ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptis moi-mme: _le Pays des +Rves_. Ce pote exquis connu de tous les dlicats, vient de se marier +et m'a cru devoir envoyer une faon de testament lyrique, ses dernires +rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aim le mariage, mais j'en +demanderais l'abolition immdiate s'il tait vraiment mortel aux potes. +Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais +de fort grands--vous aussi, qui avez dn avec moi la table de +Banville--lesquels lui ont survcu. C'est ce que je vous souhaite de +toute mon me! + +Je lisais, ou mieux je chantais en moi-mme,--car la musique du vers +veille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de +sainte Ccile, si bien nomme par Mallarm: Musicienne du silence, +y couraient sur un clavier mystrieux--les belles strophes, bien +empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum trs +subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrmement dlicate et +pntrante, comme le vol d'une me de fleur. Et comme rien n'invite +mieux la lente rverie que le bercement des rythmes et les cadences +ailes qui emportent la pense vers les mondes inconnus, vous me +pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu peu de votre +livre, se perdit dans des horizons vaguement baignes de lumire: votre +musique ne fut plus dans ma tte qu'une srie d'chos comme ceux que +rpercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac +nocturne. Cette senteur de lilas m'avait gris certainement. + + * * * * * + +Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pntr et que je +savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette +blouissante clart qui descendait des vitres et cet clat limpide du +ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce +souffle embaum dont je me sentais poursuivi ... le printemps tait venu +tout coup certainement, et c'tait la fte immortelle des choses dans +la batitude inquite des tres et l'panouissement des renouveaux. +Qui donc avait dit que cet hiver obstin ne finirait jamais! Les voil +rduites nant, les prophties des astrologues qui nous montraient +Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evoh! +le printemps s'est souvenu! C'est dans les alles des jardins que +resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois +dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux dlivrs, une +floraison perdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la +brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont dj plus. Ce sont +les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au +vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se +poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des +nids arrte et l le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas +seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothose et +couru vers sa splendeur comme un astre vers le znith. L'immense joie +de tout ce qui est salue l'hte glorieux qui passe le front couronn de +soleil. + + * * * * * + +Et c'est comme une tristesse horrible qui m'treint, seul, dans le +torrent des universelles gaiets, un _De Profundis_ qui monte de mon +coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'tes pas prs de moi, ma +chre me, dans ce rveil triomphant des mes appareilles se mlant +dans l'air charg de baisers. Je vous cherche auprs de moi, sans vous y +trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous +avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles +promenades, le long des taillis obscurs o le rossignol court terre, +au bord des eaux calmes o descendrait votre noble image tremblante dans +un frisson d'argent, sur les routes lointaines o l'on marche entre les +gents constells comme au milieu des dbris d'un ciel croul. Et +votre bras devait se poser encore sur le mien, l'heure des douces +lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tte brune, aux cheveux +dnous par le vent, s'inclinerait sur mon paule, tendant votre front +vers ma bouche comme un lis battu que relveront les roses. Vous +m'aviez jur que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses +sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus lgres et vos +pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de +votre tre dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs panouies. +Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce +printemps serait plus doux encore que le dernier o mon dsir osait +vous effleurer peine, mais o je gotais dj mille joies intimes et +profondes entendre le son de votre voix, boire votre haleine, +contempler, craintif, votre impeccable beaut.... Et vous n'tes pas +l! quel cimetire de bonheurs et de rves, je foule dans les sentiers +fleuris! + + * * * * * + +L'impression m'avait t si cruelle que je me levai brusquement pour +tre mieux sr de m'en rveiller. Je quittai brusquement le livre, le +divan et la chambre tide; je descendis dans le parterre qui s'tend au +bas de ma croise et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au +visage. Le mirage du printemps s'vanouit en mme temps. Oui, le ciel +tait clair et bleu, comme il m'avait apparu travers la croise et le +soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle +de chaleur n'en descendait jusqu' la terre. Celle-ci tait encore dure +et gele, crpitante sous le pied et raye et l d'aiguilles de glace +ou bien portant, l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une +peau d'hermine mange aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres! +Les lilas! un enchevtrement de ramures noires avec, et l, un +bourgeon rabougri, rfrn, pareil au bout d'une flche mousse. Les +sves, inutilement appeles, taient venues mourir fleur d'corce, +impuissantes percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais +rv, bien rv! J'avais dit trop vite adieu mon beau songe. Vous +n'avez pas t parjure, ma chre me, le temps n'tait pas encore venu. +Voil tout! + +Et tout joyeux de l'horreur encore rpandue partout, l'hiver refusant +d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pice l'atmosphre moite o +m'attendait le volume interrompu, o la cigarette teinte ajoutait sa +mlancolie au dsordre de ma table de travail. + + * * * * * + +Dcidment j'tais hant. La mme odeur de lilas me courait aux narines. +J'avais repris le _Pays des Rves_ la page ouverte et, ayant relu +les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route, +s'entrane au rythme par une srie de mouvements jumeaux, je tournai +celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui tait sans doute +rest coll au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqu +de l'illusion qui m'tait subitement venue et menaait de me reprendre. +C'tait une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe +seulement qui avait t aplatie entre deux feuilles du volume, un bout +de fleur dessche, mais qui avait gard toute son me odorante, une de +ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que +les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien prcieux, une +histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin +dfendu, cette petite branche, et je l'avais conserve en mmoire de +votre aimable pch, si charmante je vous avais vue, craintive dans le +larcin et tendant vos chres mains blanches vers la branche trop haute +que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement +que vous me l'aviez donne, la petite grappe qui, tout le jour, avait +pendu votre corsage, berce par votre souffle, renouvelant au vtre +son parfum. Et je l'avais enferm, dans un de mes livres aims, l o +j'tais sr de la retrouver, dans un beau cercueil clou de rimes d'or. + +O lilas, chers lilas, que j'ai respir avant la floraison du lilas, +fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'esprance! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +ENTRE TERRE ET CIEL + + +I + + +J'avais fait un rve vraiment dlicieux: j'tais redevenu l'enfant rose +avec de longs cheveux boucls dont ma famille a religieusement gard le +portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez +que ce n'est pas d'hier!--J'avais rcit mon catchisme avec une +conviction particulire et, pour me rcompenser de ma condescendance +accepter les mystres de la foi, on m'avait men chez le ptissier, +au bout du pont o j'ai pch mes premiers goujons en faisant l'cole +buissonnire. Un admirable spectacle tait devant mes yeux: de hautes +meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de +beaux filets de sucre blanc soutachaient des crmes solides aux couleurs +nationales du caf et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux +comme une cathdrale, lchait avec mille langues de caramel, pareilles +aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais +gobichonnades plus varies n'avaient sollicit l'humeur friande d'un +innocent. + +Rveill, j'ouvris ma fentre, et,-- part que j'avais une +trente-cinquaine d'annes de plus qu'en ce temps-l,--il ne me semblait +pas que je fusse sorti de mon rve. La nature n'tait qu'une immense +boutique de confiseur. Sous la neige menue tombe la nuit, les arbres +avaient l'air saupoudrs de sucre rp. Les petits ruisseaux gels +avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait +fait des buissons autant de saint-honors et un commencement de dgel +faisait les ardoises des toits pareils des babas pleurant leurs larmes +de rhum. + +Mais tout cela n'tait pas aimable comme la boutique du bout du pont +o il faisait une si bonne chaleur, imprgne d'odeurs succulentes! Un +froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez +des rubis, et, pensant l'auteur de ce dplorable hiver, je ne pus +m'empcher d'appliquer au crateur de toutes choses cette pithte +qui tait, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mpris: Sale +ptissier! + +Et je pensais aussi ce mot mlancolique d'Aubryet sur son lit de +douleur, disant un ami: + +--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la valle de Josaphat, +tu verras, quand on nommera l'auteur de la pice, comme je sifflerai! + + +II + + +Voil quelques instants dj qu'une musique mystrieuse me chante aux +oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-tre que la +chanson d'un rve dans mon esprit. J'coute au-dedans de moi. C'est +comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est +pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que +roule l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crpitement vague de +friture dans l'air o passe la gat d'une fte foraine? Non! non! je +me prte de plus prs encore une oreille attentive. C'est dcidment un +gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mlancolique comme celui des +passereaux se groupant, en hiver, sur les branches. + +Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de l-bas qui voudraient +revenir et que leurs sentinelles avances, leurs claireurs aux noires +ailes, retiennent derrire la barrire que ne franchit plus le soleil, +dont la tide caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se +rappelant les nids laisss aux toits de Paris, ont la nostalgie de +ce ciel de France o s'obstinent les bourrasques, o les frimas +s'accumulent au mpris des avertissements du calendrier. Et elles nous +saluent de loin, ces chres exiles qui se demandent si le printemps +nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette anne, +d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles ptales ne +frmissent pas aux souffles du matin! + + +III + + +J'avais absolument besoin de m'en prendre quelqu'un ou quelque chose +du fcheux tat de l'atmosphre o je grelottais. J'prouvais un dsir +immodr de vilipender mme un innocent, une de ces soifs ridicules de +revanche qui font que lorsqu'une femme a t malheureuse avec un amant, +elle le fait payer celui qui vient aprs. Je pensai mchamment que le +marronnier du vingt mars devait faire une drle de tte cette anne, +et je fis le voyage des Champs-Elyses, uniquement pour aller faire la +nique ce vieillard. + +Son air piteux dpassait encore tout ce que j'avais prvu. + +Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien! +vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds? + +Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement +la tte comme pour me dire: Non. Et comme il avait t bon raillard dans +son temps, j'entendis, en mme temps, un craquement singulier dans son +corce. + +--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez +pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste +l'occasion. + +Un zphyr tide tait-il pass dans les branches de mon silencieux +interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les +yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir t aussi loin +et pour lui tmoigner de mon respect pour son ge, en abordant un plus +srieux sujet: + +--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans +le recueillement mystrieux des choses, as pntr l'me csarienne, +crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les +Napolons? + +Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis +un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit +violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. pouvant, je +me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reus une accolade d'un +genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce +fut inutile. Car, jusqu' la place de la Concorde o je dboulai comme +un fiacre emball, le marronnier me poursuivit, suivant une image +hroque du pote Gustave Mathieu, grands coups de racine dans le +derrire. + + +IV + + +Il neigeait aussi Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa +petite maison rouge aux dentelures de bois, tait comme pose sur un +tapis pais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von +Bourik possde une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent +de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fianc de Gudule,-- +ainsi se nomme cette opulente crature,--se consola de ne l'avoir pas +pouse en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris +sa place l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupons, mais il +manque absolument de preuves. Il se sent intrieurement dshonor sans +pouvoir articuler aucun fait. + +L'ancien fianc qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie, +sa longue pipe la bouche, une heure de la nuit fort avance, +l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bire. Il se souvient tout +coup qu'il a oubli de dire Gudule l'heure laquelle il la verrait +le lendemain, pendant une absence de son fcheux mari. Pour rparer cet +oubli condamnable, il s'en vient rder autour de la petite maison rouge +aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondment. +Et puis sous quel prtexte en rveiller les htes--crire alors!--Bon! +Fritz s'aperoit encore qu'il a laiss son crayon et ses tablettes sur +la table de la brasserie qui est certainement ferme maintenant. C'et +t si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres o +le gnie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouv le lendemain +matin. + +Un trait de lumire jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un +rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement +de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des ides chez +un homme jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes +mousseuses et il ne les pouvait dcidment plus contenir. Or, voyez +comme l'inspiration nous peut venir de n'importe o! Fritz pense que +ses expansions naturelles et tides feront des trous dans la neige et, +convenablement diriges, pourront mme y tracer des caractres. Avec +cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du +nouveau porte-plume--il parvient donc tracer trs distinctement, +devant la porte de Hans, ces mots destins sa femme: _A midi demain._ +Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchant de son +imagination. + +Le malheur fut que c'est Hans, qui, tant sorti, le premier, lut avant +personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent +quelquefois de la faon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit +Gudule: + +--Un homme vous a donn rendez-vous en crivant sur la neige, et cet +homme est Fritz, votre ancien fianc. + +--Est-il possible, s'cria Gudule, et quelle ide! + +--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai +reconnu son criture! + + +V + + +C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'tais +sorti, ma chre me, je vous le jure. Mais les volets taient clos et +close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait mme crit +dessus: Ferm pour cause de dcs. De dcs? pourvu que ce ne soit que +le sien! C'tait un petit vieillard dsagrable et qui surfaisait sa +marchandise. Dieu ait son me! Mais pourvu que le dcs dont il s'agit +ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant Mai qu'une +porte embarrasse de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de +pauvre, sans fleurs panouissant leurs gerbes mme sur son cercueil! Et +les promenades projetes le long des eaux claires o, nouvel Ulysse, +j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle +des Odysses! Et les licites promesses sous les aubpines! Tout cela +sera-t-il donc enterr avec ce mot exquis, dont l'me sera partie, sans +doute dans le parfum de la premire violette? + +Je ne veux pas penser, ma chre, cet croulement de tous les bonheurs +mdits au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux +pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde, +cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessin, en +blanc, des fleurs tout fait curieuses suivant le caprice des feuilles. +Un rayon de soleil n'aurait qu' venir et les fondre! L'image d'un +imprissable amour ne saurait tre un si prissable prsent! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +JACINTHES + + +Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur +coeur dchiquet, leur coeur de marbre vivant, tendre et vein comme une +chair dlicate. + +Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs? + +Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'corce durcie de +la terre tend son oppression jusqu' nos penses qu'il treint, jusqu' +notre me qu'il referme sur ses dsirs. En vain le Temps nous a-t-il +ptris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore la grande loi qui +fait tristes ou gais les tres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre +et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi, +il sera temps que l'humanit finisse et tombe, comme un fruit pourri, +dans le nant, comme un fruit o s'est tarie la dernire goutte des +sves universelles. + +En attendant, rsignons-nous tre comme les btes et comme les plantes +qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, perdues +des lumires et des chaleurs venir. C'est encore le meilleur de notre +lot et ce qui nous reste de divin. + +Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons +encore aux bien-aimes que des lilas de serre, chlorotiques et mourants, +sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent +leurs ptales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle +plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux, +de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes prsents elles +accueillent les fantmes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi, +l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande piti qui +s'change entre ces exiles de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs +lvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tideurs +obstines du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche +volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fracheurs +humides et parfumes qu'ont gardes leur corolle. + + * * * * * + +Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les +matins ensoleills emplissent d'une vapeur dore, d'une poussire de +clart rose roule par les brises l'horizon? Il advint plus d'une fois +quand, dj lasse de notre course aurorale, vous vous tiez assise sur +un banc, que je me pris contempler votre tte brune se dtachant sur +ce fond d'apothose, comme les figures des vierges sur le fond des +vitraux et des missels. Vous tiez toute nimbe comme une sainte, vous +qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme +tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thrse, l'amante, +attarde d'un Dieu. Oui, ma chre, cette aurole vous seyait ravir et +tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous +tiez l comme une desse d'un temple plein d'encens vagues et de +musiques mystrieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre +Beaut sacre, l'orgueil de votre chevelure o les souffles mettaient +de longs frissons d'azur sombre, l'clat de votre front radieux de ces +triomphes intimes, la cruaut charmante de vos yeux et les ddains +exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adore. +J'imagine que ma pense s'imposait la vtre et que vous vous preniez +volontiers au srieux, sans en rien dire, dans le rle d'idole qui vous +va si bien. Car vous aviez le bon got de ne pas interrompre mes extases +dlicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'me +de mes adorations mles l'adoration des choses. Celle des fleurs vous +flattait un peu plus que la mienne. Voil tout. + +Et, comme vous tes une personne bien dcide n'tre ingrate qu'avec +moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des +tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire +du mal. Ce que les femmes ont de piti pour les roses des haies! Au +fait, toute la piti qu'elles n'ont pas pour nous! + + * * * * * + +Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs ternels. + +Aprs m'avoir dit de bien justes et bien loquentes choses, d'une voix +o tintait l'cho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquit profonde +qu'il y avait dparer ces pauvres glantines de leurs branches +maternelles, trancher mchamment leur belle tige verte, les arracher + la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous +reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains; + moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup +d'pines. Vous preniez mme un grand plaisir me voir piquer les +doigts, excellente crature que vous tes! Et moi, je vous avoue que ce +martyre me donnait beaucoup de petites joies amres. Lequel est le plus +fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le +bonheur que nous avons tre torturs par elles? Le mtier de victimes +a toujours eu du bon, mme dans l'antiquit, o l'on ne manquait jamais +de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs +avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice. + +Je vous rends cette justice, mon amie, de n'tre jamais alle avec vous +jusqu' cet excs de familiarit. Il est vrai que vous n'avez jamais non +plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de +mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez mme un mauvais regard +quand je les reniflais de trop prs, comme si mon nez allait boire tout +leur parfum. + +Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas t jaloux de toutes +les prfrences pour de simples vgtaux champtres trs incapables +cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrment rim que +les miens. J'ai t mme jusqu' clbrer ces plantes, en vers de huit +pieds, pour vous tre agrable. + +Ah! que vous tiez jolie, revenant du bois sous le grand frmissement +des feuillages, fuyant la caresse dj brlante du soleil, une gerbe +fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur +de votre butin o se mlait le parfum vivant de votre haleine! + + * * * * * + +Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux +campagnards promnent devant eux dans les rues, toute la flore de cette +triste saison, les renoncules rouges pareilles de larges taches de +sang, les anmones toiles qui semblent de petits astres en train +de s'teindre, les mimosas mditerranens qu'on prendrait pour des +constellations que le vent a jetes terre; en vain, vous disposez +artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant, +patiente, que les tideurs de votre chambre le fasse panouir; il est +temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable +panouissement des armes et des couleurs. + +Nous reprendrons le chemin des grandes alles que bordent les mousses +mailles de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces +promenades perdues o je retrouverai ma route la clart d'un regard +ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacre quelque place que +je reconnatrai toujours. Ce sera pour mon me comme une fte Dieu, o +j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que +les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de +votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fte Dieu +toute ensoleille et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets + la tte rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de +choeur avec une petite musique effarouche. + +Oh! vienne! vienne le printemps! + +En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes +ouvrent, seules, leur coeur dchiquet, leur coeur de marbre vivant, +tendre et vein comme une chair dlicate. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PREMIER SOLEIL + + +Un matin indcis avec des vapeurs lgres, des brises d'argent qu'aucun +souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une +aurore sans flamme et lentement monte d'un horizon sans pourpre. +L'homme demeure indiffrent ce spectacle sans incidents; mais, +possdant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme +vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent +travers les arbres dpouills et piaillent le rveil encore obscur des +heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette +marche scande par les oscillations du cou que rythme la musique +intrieure du dsir. + +Cependant midi s'avance derrire une avant-garde de lumire. Le ciel +s'est clairci et son azur aux pleurs lointaines est comme celui d'un +grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du +soleil. Une tideur oublie emplit l'atmosphre. L'illusion du printemps + venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les tres +salue ce retour des journes tincelantes dans la gloire des renouveaux. +Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les mes +s'ouvrent des brises mystrieuses o flottent, pour ce rve, de vagues +parfums. On dirait que l'astre d'o descend la vie s'attarde sur le +chemin longtemps dlaiss et s'assied, comme un voyageur las de sa +course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fte, +et ce Dieu bien-faisant qu'ont ador tous les peuples sages se complat +dans son temple rouvert et dans cette fume bleue d'encens. Le soir +vient enfin, mais un soir tout diffrent de celui de veille, un soir +tout imprgn de la chaleur de cette premire journe, un soir dont les +toiles scintillent, non plus comme des flches de givre piques dans +le firmament, mais comme de petites roses de feu s'panouissant dans un +grand jardin d'ombre. + + * * * * * + + Mignonne, voici le printemps, + --Aimons-nous bien au temps des roses.-- + L'azur, dans les cieux clatants. + Rouvre ses portes longtemps closes, + D'o la lumire, en flots vainqueurs, + Descend jusqu'au fond de nos coeurs. + --Aimer! chanter!--les douces choses! + + Les taillis sont pleins de chansons; + --Aimons-nous bien au temps des roses;-- + Et l'ombre met de doux frissons + Au coeur tremblant des fleurs closes. + Sur nos fronts l'aile du matin + Fait passer un souffle incertain. + --Aimer! rver!--les douces choses! + + Nos rves sont vite lasss. + --Aimons-nous bien au temps des roses.-- + Les beaux jours sont vite passs; + Le coeur a ses mtamorphoses, + Mois le temps n'y saurait ternir + La floraison du souvenir. + --Aimer! souffrir!--les douces choses! + + * * * * * + +O rveil d'un printemps que consacrent deux annes de souvenirs! Un +soleil se lve aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle, +le grand bois tant de fois parcouru dans les lumires, dans l'odeur +rajeunissante des sves, dans les joies fraternelles de tout ce qui +aime. Tu remettras bientt tes toilettes claires o se moule, dans une +intimit plus tentante, la grce de ton corps, qu'on dirait illumine, +comme des lampes d'albtre, par la clart intrieure que tes formes +portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beaut. +Reprenons les chemins o les premiers baisers ont fleuri sur nos lvres, +les baisers furtifs et dlicieux o s'exhale l'espoir tremblant des +tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette +souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passmes +ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement +panouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps +ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie. + +Viens par les alles dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables +lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des +branches, leurs petites ttes d'meraude. Ce sont nos espoirs vivants. +Tes yeux cherchent dj des fleurs dans l'tendue et ma main se tend +pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la premire rose ton +corsage! + +Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du +soleil dans le grand bois pour voquer cette floraison menteuse dans mon +cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin +d'hiver o toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'puist sous ta +main et que ma dernire pense vnt remplacer ton corsage la rose que +je t'ai promise et qui n'est mme pas encore en bouton. + +[Illustration] + + + + +TABLE DES MATIRES + + +L'HYMNE DES BRUNES + + +I.--CONTES DE PRINTEMPS + +La premire du printemps + +Mimosas + +Le buis + +Prose de Pques + +Au salon + +Tulipes + +Pome de mai + +Choses vcues + + +II.--CONTES D'T + +Fte des Fleurs + +En messidor + +Bateaux rouges + +Au pays des rves + +Nuits blanches + +Paraphrase + +Matutina + + +III.--CONTES D'AUTOMNE + +Dans les jardins + +Super flumina + +Derniers violettes + +L'ge d'or + +Choses d'amour + + +IV.--CONTES D'HIVER + +Premire neige. + +Carnaval amoureux + +Brouillards + +Taaut + +Amorosa + +Mensonges + +Entre terre et ciel + +Jacinthes + +Premier soleil + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes la brune, by Armand Silvestre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES LA BRUNE *** + +***** This file should be named 12331-8.txt or 12331-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/3/3/12331/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/12331-8.zip b/old/12331-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..fd00e57 --- /dev/null +++ b/old/12331-8.zip diff --git a/old/12331.txt b/old/12331.txt new file mode 100644 index 0000000..0f00e00 --- /dev/null +++ b/old/12331.txt @@ -0,0 +1,4774 @@ +The Project Gutenberg EBook of Contes a la brune, by Armand Silvestre + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes a la brune + +Author: Armand Silvestre + +Release Date: May 12, 2004 [EBook #12331] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A LA BRUNE *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliotheque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +ARMAND SILVESTRE + + + + +CONTES + +A + +LA BRUNE + + +_Illustrations de Kauffmann_ + + + + +A.C.L. + +_Je dedie ces contes a la tres belle qui les a inspires. Je les +publie pour les lecteurs fideles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y +retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce +qui y est profond et sincere. + +La melancolie et la gaite s'y sont melees d'elles-memes, puisque ce sont +des contes d'amour et que l'amour est, a la fois, le supreme tristesse +et la supreme joie._ + +ARMAND SILVESTRE. + +Juillet 1888. + + + + +[Illustration] + + + + +L'HYMNE DES BRUNES + +_A Catulle Mendes._ + + +Vous doutiez-vous, mon cher Mendes, que vous souleveriez l'ire des +brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voila confondu dans +un meme anatheme avec Maizeroy, egalement convaincu de n'aimer que les +toisons dorees baisant l'ivoire des epaules. Or voici que les porteuses +de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoreen, ont eleve +vers moi leur plainte et m'adjurent d'etre leur champion contre vous. +Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer +m'arrive de par dela la Mediterranee, comme un alcyon dont l'aile s'est +trempee au flot sale. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datee +de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous +y trouveriez certainement le sort d'Orphee qui n'eut d'autre tort +peut-etre que de trop pleurer devant la beaute farouche des Menades, les +charmes dolents et baignes de melancolie d'Eurydice. + +Par quoi ai-je merite d'etre ainsi choisi pour defendre la splendeur +sombre des crinieres faites de nuit et pour repeter aux echos le doux +vers Virgilien: + + Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur. + +ou est chantee la saveur de la noire airelle? Sans doute par la +sincerite d'un passe amoureux qui demeura, en effet, presque constamment +fidele a la beaute brune, malgre quelques excursions dans les champs de +bles tout noyes de soleil vivant. Je ne blasphemerai pas cependant vos +charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et a +qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel ou +presque tout me fut torture. La verite est que mes vraies douleurs et +mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en +elle le secret horrible de mes desespoirs et de mes joies, dont le pied +triomphant m'ecrasa le coeur, est coiffee d'un casque d'ombre; et cela +est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en celebrant ses +splendeurs cruelles. + + * * * * * + + Plus souples, plus legeres que les fils dont la nuit + Tisse le voile obscur ou son front se recele, + Et plus enveloppants sont les cheveux de celle + Vers qui mon seul espoir desespere s'enfuit; + + Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit, + Leur magnifique eclat sous ma levre etincelle, + Comme, dans le ciel noir ou l'ombre s'amoncelle, + Des etoiles le choeur soudain s'allume et luit. + + Comme dans un linceul vivant et que souleve + Chacun des battements ou se rythme mon reve, + Dans leur reseau divin j'ai mon coeur enferme. + + Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie, + Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie + Le doux et cher fardeau de leur flot parfume. + + * * * * * + +O vous qui portez le signe redoutable des defaites innombrables de mon +coeur, Sulamites aux tempes nimbees d'ebene, je dirai, puisque cela vous +amuse, l'ineffable torture ou me mit la contemplation de vos graces +triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un +Pactole de lait ou palpitent, ca et la, des parcelles de soleil; tandis +que tout est gaiete dans le printemps rose de leurs joues, l'eclat +de votre peau, a vous, est comme tisse de rayons de lune, de rayons +d'argent pale ou frissonnent les mysteres sacres de la nuit, et votre +paleur mate, votre paleur divine semble avoir besoin de notre sang +pour y boire les chaleurs inquietes de la vie. C'est lui qu'aspire +silencieusement le baiser de vos levres froides, tragiques amantes dont +le sourire meme cache d'invisibles morsures. Sur les epaules doucement +veloutees de vos rivales semble toujours flotter une lumiere d'aurore; +ce sont les clartes stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre +poitrine ou la transparence des chairs fait courir le reseau bleu des +veines, le reseau d'azur pale qui se perd dans le marbre. Tandis que +la beaute des blondes est comme un eternel appel au plaisir, votre +attirance, a vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour +beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guere pour +vous moins de haine que d'amour, o vous qui m'avez traine dans les +gehennes, femmes au front lilial encadre de flottantes tenebres! + + * * * * * + +Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce: + + Comme le vol d'une hirondelle, + Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux, + Double, en passant, une ombre d'aile, + Se dessinent tes noirs bandeaux. + + Leur ombre jumelle se joue + Sur le ciel de ton front qui luit, + Et jusqu'aux roses de ta joue, + De sa corolle etend la nuit. + + Avant que l'hiver n'effarouche + L'oiseau fidele, si tu veux, + Je poserai longtemps ma bouche + Au sombre azur de tes cheveux. + + * * * * * + +Mais, au fait, si celles qui m'ont elu pour plaider contre vous, o +Maizeroy, o Catulle, etaient ce que nos aieux appelaient des: "brunes +piquantes"! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de +simples "brunettes!" Ah! que j'aurais ete daube dans ma defense et comme +je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua +Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris a la beaute du Diable. Je +m'en tiens encore a celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le +seul dont je l'honore. Au cas ou ma religion aurait ete indignement +surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi: + + La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles; + Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil: + C'est cette ombre jumelle et ce double soleil, + Que celles que je sers doivent porter en elles. + + Et je leur veux aussi les graces solennelles + Des deesses d'antan sortant de leur sommeil. + Car mon esprit paien au ciel meme pareil, + Ne resplendit qu'au choc des beautes eternelles. + + Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs; + Mes bras ne s'ouvrant bien qu'a la rondeur des flancs + Dont le marbre vivant s'elargit en amphore. + + Telle est la Femme au corps par mon desir mordu + En qui s'incarne l'heur de mon reve eperdu + Et dont l'amour cruel sans treve me devore! + +[Illustration] + + + + +I + +CONTES DE PRINTEMPS + + + + +[Illustration] + + + + +LA PREMIERE DU PRINTEMPS + + + C'est la premiere du Printemps + Au theatre de la Nature, + +comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique feerie des +Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la premiere +du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenetre, plein +d'esperance, et la referme, aveugle par la neige. Encore un mensonge de +ce mechant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de +Pandore, devant que chaque annee soit finie, l'emissaire quotidien de +l'administration des Postes! Voila un cadeau qui m'ennuie! D'abord +c'est le signal de tous ceux que j'aurai a faire sous le nom futile +d'etrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement +le catalogue de tous les ennuis a venir. Tous les jours de terme sont +marques la et tous les jours d'echeance, toutes les nuits sans lune et +tous les jours sans gaiete! Il faut avoir ete bien constamment heureux +pour aimer a prevoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants a Dieu +de nous celer l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle a l'oubli, +qui peut seul consoler de vivre. Il ramene les anniversaires ou l'on +pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont +ceux ou on voudrait que le temps arretat sa course. C'est par decence +que l'Ecriture pretend que, ce fut a l'occasion d'une bataille, que +Josue lui en donna l'ordre. S'il n'etait pas le dernier des imbeciles +(et nous en avons connu beaucoup d'autres apres lui) et s'il etait +vraiment investi de ce feerique pouvoir, j'estime qu'il en a du profiter +pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, o ma chere, le vol de +l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon reve et +mon voeu inexauce. Mais il semble que son aile est plus rapide encore +quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce +calendrier qui nous prend au flanc comme un eperon! Et puis, j'ai encore +contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigne citer, dans +sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que +celui-ci ait ete un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai etabli +d'apres les legendes. En revanche, sainte Beuve y est nommee, car +c'etait une bien heureuse que le celebre ecrivain avait pour patronne, +ce qui lui donna un gout immodere des femmes durant toute sa vie. Tandis +que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la +province, quelle injustice on nous fait a tous deux! + + * * * * * + +L'impunite dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achevent +volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge a la femme qui la +leur a procuree porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie, +longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouillees_, +appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxene Boyer des +_conciliantes_ (avouez que le mot etait joli et bien trouve) vivent +maintenant sous un veritable couteau de Damocles. Leur sommeil coupable +est peuple de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espere, +de celle terreur, et le degout viendra a beaucoup de ces dames d'une +carriere qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour +un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris +cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de +decapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses +salaires honteux; ils massacrent en meme temps ses domestiques et les +enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la +meme occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de +l'homme que la police cherche partout ou il n'est pas, avec le flair de +ses fins limiers, le concierge de la maison ou s'est commis le crime et +toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'etait presente au +moment de sa fuite, il n'eut pas hesite davantage a leur trancher +le chef. J'en conclus que les immeubles ou ces dames loueront des +appartements deviendront dangereux a leurs voisins. Il y a la une +question de risques locatifs, au moins aussi considerable que pour +l'incendie et qui donnera a reflechir aux gens prudents. Nos aieux +etaient plus sages qui ne laissaient pas "divaguer", comme disent les +maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants, +les personnes faisant le metier de ramener chez elles les voyageurs, les +rufians et les rodeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre +elles et comme cloitrees dans de profanes couvents ou habitait la +felicite antique. _Hic habitat felicitas_. La mode de ces maisons de +retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignite +des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens +raisonnables. Car il eut suffi d'un peu d'imagination et de luxe +oriental pour en faire la realisation du Paradis de Mahomet sur la +terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont videes a ete comme une +terre grasse et feconde pour le vice qui y a pullule. Ah! comme les +Romains et les gens d'Herculanum etaient d'autres artistes et d'autres +philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour proteger les jours +(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs +colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer a nouveau. +Elles ne chomeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez etre +tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans +l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progres. + + * * * * * + +Que l'homme s'exagere volontiers ses maux, et comme il se plaindrait +moins de sa destinee, s'il considerait plus souvent les sorts pires que +le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'etude de l'histoire ne +devrait nous servir qu'a connaitre ces exemples monstrueux de deveine, +chez certains heros, qui font dire aux gens raisonnables: "Enfin! en +voila un qui etait plus malheureux que moi!" Ce serait une excellente +lecon de philosophie resignee, puisqu'il est entendu que, par une sage +ordonnance de la Providence, nous sommes tous destines a souffrir plus +ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos revoltes a la +part d'ennuis qui nous est faite. + +Cette reflexion melancolique me vient du bruit que font messieurs les +bookmakers a propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont +ils viennent d'etre l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que +presque tous habitent, exhaler leur colere le long du fleuve, comme +les Hebreux a Babylone ou comme les damnes au bord du Styx. Le grand +gemissement entendu dans Rhama n'etait qu'une musiquette de quatre sous +aupres de la douloureuse symphonie dont ils regalent les oreilles. A les +entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le +gouvernement. C'est comme si c'etait deja fait! Ceux-ci geignent et +ceux-la clament; tous vociferent et se demenent. On a ose toucher a un +des corps les plus respectables de l'Etat moderne et secouer, dans leur +personne, les assises de la societe!... Que leur a-t-on fait pourtant, +bon Dieu! Retire tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur +servait qu'a ficher en terre pour faciliter leurs operations. + +On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'etaient tues de +desespoir. Eh bien, si, dans les champs Elyseens d'un monde meilleur, +leurs ombres toujours gemissantes rencontrent l'ombre eternellement +melancolique d'Abelard et que le grand erudit entende le sujet de leur +plainte, quel ironique sourire sur ses levres ou le nom sacre d'Heloise +brule encore, et quel regard de dedain dans ses yeux abaisses! + + * * * * * + +--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chere! C'est le Printemps! + +Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant, +comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure denouee, les coudes +sur les genoux et les mains ramenees vers la flamme qui fait courir, +dans leur transparence delicate, de delicieux petits reflets roses. Et +je vous repete: + +--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas? + +Alors vous fermez les yeux, sans toujours me repondre, et j'imagine que +mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son +indecis, comme une romance lointaine dont les mots echappent et dont +l'air seul parvient jusqu'a vous, vague et mele dans le vent. Mais ces +melodies inconsciemment percues ont le don d'evoquer les visions et +les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous +recueillir dans le reve des verdures renaissantes, des violettes bordant +les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues +promenades sous le soleil tiede deja, de toutes les splendeurs en +boutons dont la Nature devait etre paree aujourd'hui, si mon almanach +n'avait effrontement menti! Vous ne revez pas tant que cela, mon ame. Le +Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs ou +vous aimez a vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout ou vous +etes? Et ne pouvons-nous pas chanter la comme dans les bois, et chaque +jour, tant notre joie s'y renouvelle: + + C'est la premiere du Printemps + Au theatre de la Nature! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MIMOSAS + + +Comment ne pas songer qu'ils viennent de la-bas ou la terreur et +l'effarement ont marque la fin des jours de gaiete carnavalesque, +ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes +promenent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies +des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifferente a nos miseres! +Tandis que la fourmilliere humaine s'eparpillait affolee, croyant +encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles, +s'epanouissaient dans la serenite du matin, sous cette premiere +blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel. + +La mythologie grecque, qui savait si bien meler aux fables grandioses +les plus exquises imaginations, n'avait pas dedaigne de chercher une +legende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon, +dont je vous ai dit, un jour, le joli poeme des lilas. L'Orient est +plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chere, +et constate l'inferiorite de notre imagination a ce sujet. Ce n'est pas +assez pour moi de comparer sans cesse les lys a vos doigts et les roses +a votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'etaient pleins que de +ces choses-la. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys +n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de +votre main, et vos levres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus +les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui, +si belles que soient les fleurs, sont encore a l'humiliation de la +femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une +mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais, +entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment +contemplees, evoquent mille images diverses, comme vous le savez bien, +vous qui passez des heures entieres en contemplation devant un myosotis. + +Voila ce que j'ai reve, moi, il y a quelques jours devant une branche de +mimosa. + + * * * * * + +La Mediterranee et son bleu manteau couches sous le ciel, par un soir +d'ete plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une ile aujourd'hui +disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile a preciser, +puisqu'on a aime toujours,--deux amants goutant l'extase de cette heure +mysterieuse ou s'ouvre le jardin des etoiles. L'ile est proche de la +terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de +leurs ames. Vous souvient-il que nous avons souvent reve d'une thebaide +pareille, ou rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des +banales gaietes? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les +vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siecle +lointain ils ont vecu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a, +comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit repandue sur +la double colline de neige de ses epaules; comme vous, elle a le profil +fier de la race elue, et, comme vous, je ne sais quel eclat fatal de +pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long +du flot qui chante, tout en poussant jusqu'a leurs beaux pieds nus, son +ecume pareille a des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir +exile des hautes mers passent au-dessus de leurs tetes avec un doux +balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature +autour d'eux, dans ce magnifique paysage serenal ou leurs ombres +grandissent et bleuissent, a mesure que la lune se leve, la lune +melancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisee. + + * * * * * + +--Que la vie est douce ici, ma bien-aimee! fait l'amant, rompant soudain +le silence. + +Et elle lui repondit, comme quelqu'un qui se reveille: + +--La mort serait plus douce encore, car elle nous reunirait pour jamais. + +Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs ames s'y +melaient, ils y mesurerent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne +pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalite, par dela le trepas, qui +nous devore ne nous vient que de l'amour. + +--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais +tout cela pourrait disparaitre que, si tu me restais, je n'y prendrais +meme pas garde. + +Elle lui repondit: + +--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton +amour. + +Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltees, s'immaterialisait +leur pensee dans un reve ou s'aneantissait l'univers. Ils sentaient bien +qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur etait rien ni a l'un ni a +l'autre, que tout pouvait s'ecrouler autour d'eux, mais non pas rompre +l'invisible chaine que leurs levres tendues dans un baiser supreme +allaient fermer. + + * * * * * + +Jamais la serenite du ciel n'avait ete si grande dans aucune nuit d'ete. +A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes +en un sillon d'argent. Les etoiles y posaient leurs images apaisees, +comme des oiseaux lasses dont le vol s'arrete sur un arbre ou ne passe +pas le vent. Non, jamais, une telle serenite du firmament n'avait +enveloppe toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis +un choc sous les pas. La mer soulevee et hurlante. Un bouquet de feu +montant dans l'air avec un fracas epouvantable et, plus loin, par dela +la rive, quelque Vesuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumee +de soufre.... Plus d'ile charmante! Plus d'amants soupirant une idylle +dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaite, la meme +flamme avait mele leurs esprits pour les emporter au ciel! + +Au printemps qui suivit, sur la plage ou etaient retombees quelques +terres de l'ile dispersee, une fleur nouvelle fleurit, semblant un +bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'etait le +mimosa ou respire encore l'ame douce et fidele de ces amants fortunes! + + * * * * * + +Et pour finir moins tristement, ma chere, que par cette sombre legende: + + Vous connaissez la fleur legere + Bordant le flot bleu qui s'endort? + On dirait que, sur la fougere, + Le soleil tombe en neige d'or. + + Comme un panache de fumee + Que le couchant teint de safran, + Comme une poussiere embaumee + Que pousse la brise en errant, + + Elle monte dans l'air humide + Ou le flot roule un souffle amer, + Et mele son parfum timide + Aux acres senteurs de la mer. + + Elle flotte parmi l'espace + Ou l'oranger tend ses bras lourds; + L'aile du papillon qui passe + Y met un fragile velours. + + Mimosa! presque un nom de fee! + Quelque naiade, assurement, + S'en etant autrefois coiffee, + Parut plus belle a son amant. + + J'aime cette fleur parfumee + Au souffle furtif et coquet, + Pour ce qu'une main bien aimee + Un jour en portait un bouquet. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +LE BUIS + + +Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous +devinez si c'etait un remue-menage. A chaque train c'etait un flot +nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par +groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population speciale +d'emigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin +les hautes traditions de la noblesse francaise, brave petit monde +assurement, mais d'une societe plus provinciale que la province +elle-meme. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le +bourdonnement des mouches est, a cote, fort interessant. Mais quelle +providence pour les debitants indigenes qui ne vivent guere que de +l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gate-sauces se ruer +en cuisine dans les arriere-boutiques et les garcons des estaminets +secouer les chaises du vent emporte par leurs tabliers blancs. Les +notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement +assis devant leurs portes, regardent avec une joie debonnaire +cet element de prosperite se repandre autour de leurs lares. Ils +applaudissent au progres contemporain, au sage gout de ce peuple pour +les plaisirs faciles, au developpement des industries alimentaires; ils +se rejouissent d'etre nes dans un si beau temps ou tout le monde ne +songe qu'a s'amuser. Les grands cacatoes de la democratie locale tronent +dans cet epanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur +redingote: Ce beau temps-la, c'est nous qui l'avons fait! La verite est +qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits +verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, apres cela, +la prosperite nationale et le bien-etre croissant des classes autrefois +opprimees. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous +ces gosiers arroses et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis +sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui +n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas ete oblige. + +--C'est aujourd'hui Paques-fleuries, dit un enfant a son pere en passant +aupres de moi. + +Son pere le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ca nous +fait! + + * * * * * + +Eh bien! moi, ca me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord: +Paques-fleuries! Ce fut comme une bouffee de souvenirs d'enfance qui me +monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde +d'emotions douces se reveilla en moi, douces et lointaines comme la voix +d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'eglise +tout jonches de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies, +sous cette verdure, comme cela etait quand j'avais douze ans. Des relens +d'encens et des gemissements d'orgue passerent dans l'air, et je +me complus singulierement a cette vision qui me rajeunissait et me +vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans +ma memoire, et cette musique m'etait la plus douce du monde. Quoi +d'etonnant? + +Dans l'uniforme ennui des premieres annees qu'emplissent de fastidieuses +etudes et de stupides exercices de memoire, je ne me souviens pas de +meilleur repos que celui des fetes religieuses. Passer des murs froids +de l'etude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminee de l'eglise; +quitter les bouquins noircis et cornes pour le missel aux enluminures +naives; entendre les melodies sublimes du plain-chant au lieu du +nasillard discours du pion; respirer a pleins poumons le benjoin apres +les fades parfums de la cuisine scolaire, n'etait-ce pas vraiment +quitter les realites immondes pour les visions les plus aimables? +N'etait-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps ferme? + +En ce temps-la, le jour des Rameaux etait un grand evenement dans ma +vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanite +prosternee m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais +fierement au retour de la grand'messe. + + * * * * * + +Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte +remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions +disparues. Grace a lui, la Nature etait de toutes leurs fetes. C'etait +un element essentiellement paien de poesie et de grandeur, qui +n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aieux. Cette +consecration des choses par un commerce glorieux avec la Divinite +n'etait pas pour nous montrer le neant de la Matiere. J'avoue que +celle-ci m'apparait beaucoup plus infime et humiliee sous le scalpel et +dans les cornues, se brisant, s'evaporant, se multipliant a l'infini, +comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur +de vivre parmi tous ces gaz decomposes. Dut un dogme indeniable surgir +un jour de toute cette cuisine, je lui prefererais encore le mensonge de +la Verite nue s'elancant des eaux candides d'un puits. Cette recherche +de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me repugne +horriblement, et j'aimais mieux les efforts brises de l'ame humaine +vers un ideal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous +eclaire et nous rechauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y +avait un beau fond de pantheisme dans les ceremonies chretiennes, qui +leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grece. C'etait +toujours une attache a l'eternelle verite qui est dans le respect +mysterieux de la vie et dans l'adoration meditative du Beau dans toutes +les formes accessibles a nos sens et a notre esprit. + + * * * * * + +Comme j'etais loin des promeneurs parisiens et des indigenes rejouis +dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythme +par la distance et s'affaiblissant a chaque nouveau retour! C'est que +j'avais pris la pleine campagne tout en meditant et me perdant dans ces +pensees, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le +declin du soleil. Il me fit passer presque devant l'eglise, vide alors, +mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie, +avec des rameaux de buis beni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en +echange de mon aumone, et je ne l'ai pas jete. Je l'ai meme rapporte +avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chere +ame, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez +donnees autrefois et que j'ai toujours precieusement gardees. C'est un +souvenir de jeunesse que je veux meler a nos souvenirs d'amour. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PROSE DE PAQUES + + +Tandis que, dans mon jardin, deja, une verdure tendre suit, d'une vapeur +d'emeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de +petites grappes de rubis se degagent des feuilles pales et serrees, que +les pousses nouvelles des fusains nuancent de fleches jaunes leur masse +sombre, qu'a terre les bordures s'emaillent, epaissies, piquees ca et la +de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand +peuplier encore marque au sceau de la desolation hibernale. Son tronc +noir monte droit dans le ciel et se separe tres haut en brins formant +comme un fuseau dechiquete. Ces petites lignes noires et precises +tracent, sur l'azur indecis d'avril, comme un dessin a la plume, une +facon d'arabesque extremement delicate. Sur un point seulement, une +touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pate comme en pose sur +leur cahier la maladresse des ecoliers. Au premier abord, vous croiriez +le gui sacre que nos aieux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe +d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et +silencieuse du matin, le reve evoque volontiers l'image de Velleda la +vierge aux jambes nues, le corps agite de prophetiques frissons, et, +plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, meditant les +destins obscurs de la terre douce et feconde ou s'achevent les gloires +de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces +tutelaires genies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la +pitie marquait d'un signe les peupliers et les chenes, patrons agrestes +des ancetres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines! + +Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres details, le petit coin +de nature ou je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre +accrochee a la nervure tourmentee de l'arbre eplore, dont les souffles +mauvais de la lune rousse courbent la tete flexible. J'en ai vu partir, +l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volee de ramiers, de +ces ramiers confiants de banlieue que l'inexperience des chasseurs +dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protegera la +crainte salutaire des dommages et interets. C'est un nid de l'autre +printemps qui est la, un nid ou chuchoterent beaucoup d'angoisses +et beaucoup de tendresses, un nid abandonne, dont les feuillages +renaissants voileront bientot la melancolie, comme les espoirs nouveaux +ou s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaiete, sans que +celles-ci en demeurent moins attachees au plus solide de notre etre, au +plus vivant de nos entrailles. + + * * * * * + +Par quelle association bizarre de pensees, par quel caprice de +rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gite delaisse, +flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les +boutiques fastueuses ou l'oeuf pascal, sous toutes ses formes, +emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge +qui constituait, dans notre enfance, le plus economique des presents. +Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but +coupable d'en augmenter le prix, decoupaient sur les plus beaux, avec la +pointe d'un canif, le portrait d'une cathedrale. Mais l'oeuf nouveau, +l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le cafe +des etrennes dont le petit Noel avait ete l'aperitif, invention des +petites dames plus que des meres de famille, joie des cocottes beaucoup +plus que tranquillite des parents. De tous les arts qui ont progresse +dans le siecle, celui de demander est certainement un des mieux +partages. Ce temps a ete dur pour les fois reconfortantes et les +illusions genereuses, mais il a beaucoup fait pour la quemanderie. Il a +tue les nobles coleres, mais il a perfectionne le pourboire. Le laurier +a symbolyse certaines epoques. La carotte servira d'embleme a celle-ci. +Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que +la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idee de reglementer +cette mode qui me convient moins et lui ote, pour moi, beaucoup de sa +poesie. + +Oeufs sur oeufs derriere les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs +d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de +l'oeil des mammouths immenses recemment decouverts et qui nous prouvent +que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau +recroquevillee d'un monde qui s'eteint. Est-ce que l'univers va finir +dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises +inouies. Boites a jouets ou boites a bijoux. Plus rien de l'ancienne +legende qui donnait un sens particulier a cette nature de presents. + +Et, malgre moi, je me detournais de ces chapelets insupportables aux +grains inegaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans +le grand peuplier de mon jardin, le nid desert que mouillaient les +giboulees, le nid que n'agitaient plus de craintifs fremissements +d'ailes. Et cette antithese prenant d'etranges proportions dans mon +esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma preoccupation ridicule: + +Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose! + + * * * * * + +Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand desoeuvrement +de foule, je pensais aux maisons ou l'on pleure aujourd'hui les absents +de la derniere guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux, +portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coute cher a faire +ainsi, mais il etait celui qui devait s'envoler plus haut que les autres +du meme nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il +etait l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril +de servir son pays est venu a lui, il l'avait accueilli comme un ami +et il etait parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les +pressentiments des meres? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a +rencontre l'eternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard +la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser. +Est-ce l'ongle subtil des betes de proie ou la pointe d'une pique +ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglante, donnera a sa +face l'adieu de la lumiere? Tandis que les clairons se taisent dans +l'eloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va +rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages +prets a de nouveaux combats. Celui-la ne reverra plus le doux toit ou +il avait ete comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles +caresses, le doux toit dont il s'etait trouve l'hote en naissant et ou +les choses elles-memes semblaient l'aimer! + +Et lui donc! n'avait-il pas reve, a son tour, la demeure tranquille +ou il amenerait un jour la jeune epouse toute blanche? La porte +n'etait-elle pas ouverte deja, perdue dans un echevelement de glycine, +donnant sur le jardin ou les causeries seraient si douces a la clarte +amie des etoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas +deja la place du banc de pierre ou les confidences meurent dans +l'imperceptible bruissement des mousses froissees quand s'allument doux +projets morts dans leur germe! Maison vide et reve sans asile! + +Nid sans oeufs! oeufs sans nid! + + * * * * * + +Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour +nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, apres l'hiver +qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est +en marchant dans la neige qui craquait delicieusement sous vos petits +pieds, le long du bois desole et sous un ciel froid ou le soleil pale, +et las de lutter, soufflait a peine quelques vapeurs de cuivre que nous +parlions, votre bras tenant de tres pres le mien, du renouveau des +choses fetant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure +frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une +toilette tres legere et je verrais vos jolis bras sous les transparences +nacrees de l'etoffe. Nous nous arreterions longtemps sous ce toit +rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les +lierres. Et vos baisers apres avoir ete le foyer ou nos ames croisaient +leurs etincelles, seraient devenus la fraicheur des sources ou elles +seraient venues boire ensemble. + +Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers +se moquent bien de nos miseres. + +Et vous,--comme le temps fuit!--qui futes ma compagne d'une nuit +seulement; d'une nuit chaste mais pleine de desirs, dans l'emportement +du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous separer a +l'arrivee; d'une nuit trop courte ou ne s'echangerent que des paroles +presque banales, mais ou tous deux nous sentions deja l'enlacement +delicieux des chaines qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie +oublie les reves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien +qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'esperance? + +Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gite. Des +bonheurs ignores nous attendent la ou ne nous menera jamais notre +chemin. + +Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AU SALON + + +Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles, +les yeux deja un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de +couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guere, a nos +Expositions annuelles, les patientes etudes. Autour de nous la foule +grouillait, et l'on eut dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait +ouvert sa boite mysterieuse, tant il se disait de sottises et d'heresies +autour de nous. Les admirations ecoeurantes allaient aux succes faciles. +Je vous recommande le gout des jeunes filles du monde en peinture. Nous +marchions, deja lasses, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de +paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une +fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce a la +critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge +aujourd'hui, ce qui ne laisse a personne le temps d'apprendre. Infidele +a mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard +distrait par dela les cimaises, vers les sommets ou s'en vont ceux qui +n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_ + +Tout a coup elle s'arreta net: + +--Et de cinq, fit-elle. + +--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'etait une occasion +delicieuse de froler de plus pres les charmes que la possession m'a +rendu plus chers, a rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de +la satiete. + +--Mais les Eves cueillant une pomme! + +Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'etait bien une +Eve, en effet, qui, dans une nudite correcte, tendait son bras blanc +vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre etait +dans notre Normandie et non pas ou l'on mit d'ignorants restaurateurs de +geographie. Car toutes les decouvertes nouvelles tendent a prouver que +l'ancienne Palestine etait dans notre France. Je ne desespere pas de +trouver a Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai deja +choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine +hebreu, a l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion +comme nos ancetres representaient les Mysteres. Je figurerai Simon le +Nazareen, parce que j'ai une facon tres distinguee de porter la croix, +et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de +se laver les mains. + +--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction. + + * * * * * + +Et j'ajoutai: + +--Parions, madame, que si c'etait vous qui eussiez ete notre +premiere mere,--et vous auriez porte mieux que personne le costume +traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livre +au ridicule le front de votre mari, et condamne a des maux sans nombre +votre innocente posterite? + +--Pour quoi, alors? + +Et elle me regardait avec un etonnement doux dans les yeux. Me +rememorant ses gouts personnels, je repris: + +--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les +aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi a vous-meme tout un +plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez surement +offert. J'aurais certainement refuse les fraises pour vous les laisser +toutes, mais j'aurais baise la feuille parce que vos jolis doigts +l'auraient touchee, et devinant peut-etre qu'elle serait bientot votre +premiere jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le +bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie a chaque +perle rouge et savoureuse decouverte par vous, dans la profondeur humide +des gazons, et que les merles s'effarouchaient a votre approche tandis +que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous +aviez des gourmandises charmantes et vous trainiez, comme une gamine, +a genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes +naturelles.--Comme c'est bon! repetiez-vous. Et moi, j'attendais une +autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime a +partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour +des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti a coiffer +Adam du bonnet de Sganarelle et a precipiter votre race dans les maux +infinis, dont cependant, a mon humble avis, l'amour est une suffisante +consolation. Oui, sournoise adoree qui, dans ces printanieres +excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et +portiez rapidement votre jolie main a votre bouche, avec un grain de +corail aux doigts! + +--Vous vous trompez, fit-elle. + + * * * * * + +--Alors, c'eut donc ete pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas +surpris; car vous n'avez pas non plus oublie nos belles promenades a +Montmorency, d'ou vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles +d'oreilles, mettant de chaque cote de votre cou deux larges gouttes +de sang? Je me souviens de vos intrepidites, madame, et j'ai garde +delicieusement la memoire des coups d'oeil que je glissais entre les +branches, quand vos jolis pieds poses sur quelque fourche naturelle de +l'arbre, vous ecartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos +jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait +silencieusement les antiennes du desir. Tel, quand un lys dont le vent a +brise la tige penche vers le sol, son calice retourne, le bourdon tombe +de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des petales, la +poussiere embaumee des etamines. Car vous etes, madame, une fleur plus +belle et plus pure que le lys et etes aussi bien mise que lui, sans +filer davantage. Vous aviez quelquefois une idee charmante et dont je +vous etais specialement reconnaissant: celle de relever le devant de +votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre +chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'etait un agrandissement +tout a fait agreable du panorama ou s'obstinait mon regard. Et c'etait +comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos +jolis doigts blancs, ma belle devote, un chapelet que vous baisiez de +temps en temps, melant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif +de vos levres. Comme vous buviez a toutes ces petites coupes de rubis! +Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain +notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux eperles tout le long. +Ah! decidement, c'est pour des cerises que vous auriez seulement ferme +sur le nez de vos petits-fils la porte immaculee de l'Eden. + +--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les levres. + + * * * * * + +--J'y suis enfin! m'ecriai-je; vous n'eussiez ecoute le maudit serpent +qui nous a tous perdus et que Dieu a condamne pour cela a souffler +eternellement dans les eglises, que s'il vous avait montre sur l'arbre +de la science du Bien du Mal une belle peche au duvet parfume comme +celui de votre joue. Nous allions aussi a Montreuil dans la saison, ma +charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour, +en levant le bras trop haut, vous glissates le long de la muraille +ensoleillee; votre jaconas,--car vous etiez mise en campagnarde avec +un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une +tache noire--s'accrocha a un clou plante entre les pierres et se dechira +tout du long. Ainsi me fut revele l'envers de la medaille que j'avais +numismatisee amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes +les medailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ebloui. +Bien vite relevee et, sans meme prendre le soin de reparer votre +toilette, vous vous barbouilliez effrontement du jus luisant du fruit +vole, vous vous barbouilliez les levres et meme un peu les joues. +Allons, j'ai devine, cette fois, et c'est pour une peche que vous nous +auriez tous condamnes a payer nos contributions dans cette vallee de +larmes. + +--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut etre franche, c'est, +comme Eve, pour une pomme que je vous aurais tous damnes, en meme temps +que moi-meme. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme resiste et +se dechire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un +coeur. + +[Illustration] + +[Illustration: TULIPES] + +Derriere les vitres embuees d'un marchand de fleurs, dans un panier +ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergere, enrubanne et +accroche, au mepris du bon sens, a un chevalet de palissandre, un +faisceau de ces tulipes precoces qui nous viennent de loin composait un +bouquet aux couleurs tentantes et variees. Comme humiliees du decor +que leur faisait la betise humaine, les fleurs demeuraient fermees, +pareilles aux pointes emoussees de lourdes fleches, legerement inclinees +sur leur tige, mais souriantes cependant de l'eclat de leurs tons +orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles +montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets. +Tout autour s'eplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des +roses anemiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir, +compatissamment regardees par l'oeil bleu des violettes de Parme et de +Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprete +qui faisait, a la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la +beaute des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision +obstinee pendant le reste de ma promenade dans la nudite des +Champs-Elysees sans verdure ou le pas des chevaux sonnait sec sur le +sol gele, avenue de squelettes d'arbres hypnotises dans l'air charge de +neige, melancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes +toilettes montant vers les fraicheurs du bois dans la rose caresse du +soleil couchant. C'est la surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y +furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus +piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes +contemplees un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et +arretait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traverse de +paraphes noirs, celles-la uni-colores et du ton frais des bengales, +une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pale, toutes +pensives de ma propre pensee et portant, en elles, comme moi, les +tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous +qu'obsede, au coeur meme des frimas, le reve immortel de la lumiere. + + * * * * * + +J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des +fous tulipiers. Des botanistes m'ont montre la-bas ces varietes fameuses +qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les +moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius, +l'importateur de la plante sacree, est encore venere la-bas et maudit +celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette +impie les magnifiques parterres. Les legendes abondent la-bas sur cette +fleur qui y fut passionnement aimee, comme une femme, avec des folies et +des desespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui +avait enfin decouvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce +qu'un jury jaloux en ecrasa les caieux devant lui. Voila qui prouve +qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opera, sous +l'oeil paterne des commissions budgetaires, que pour se livrer a +l'agriculture qui est moins directement protegee par l'Etat. Mais il y +en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple: +un malheureux matelot attendait patiemment son reengagement d'un riche +armateur qui ne se pressait guere, comme ont coutume de faire les gros +seigneurs vis-a-vis des petites gens. Seul, dans une salle ou l'avait +oublie le caprice du maitre, l'homme aux flancs cuirasses d'un triple +airain y sentit bientot descendre une faim abominable. Il n'avait dans +sa poche qu'un mechant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans +un ordre admirable, de gros oignons etaient ranges. Il en prit un, le +mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement +tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mange le plus +clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection +d'oignons uniques qu'il se disposait a vendre pour remettre ses bateaux +a la mer. Plusieurs varietes introuvables de tulipes s'aneantirent dans +ce desastre. C'est assurement un malheur, mais quelle admirable lecon +pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde! + + * * * * * + +Decidement, de toutes les tulipes que j'ai admirees la-bas, derriere le +vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je prefere est la blanche +qui semblait comme eclaboussee de pourpre vivante. Celle-la evoque un +poeme que je lus autrefois, a moins que je ne l'aie invente et que je +prefere encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour +heros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou, +amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs +cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes. +Et, dans leurs yeux, un scintillement d'etoiles. Je crois meme me +rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonte, du moins, sinon de +par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays etaient poetes +quelquefois, comme notre Charles d'Orleans qui fut un des bons rimeurs +de son epoque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins, +comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les +rythmes les plus harmonieux, les melancolies de son ame et les cruautes +de l'adoree. J'ai meme traduit, sinon simplement imite sans l'avoir +connu, un de ses courts poemes dans le sonnet qui suit: + + J'ai cache dans la rose en pleurs + Les larmes qu'il faut qu'on ignore, + Pour que la rosee et l'aurore + Les confondent avec les leurs. + + Puissent-elles, a ses couleurs, + Apporter plus d'eclat encore, + Et puisse la main que j'adore + La trouver belle entre les fleurs! + + Entre toutes la rose est celle + Dont l'ame jalouse recele + Le mieux ses parfums au soleil, + + Et de qui la levre embaumee + Garde le plus d'ombre enfermee + Sous son beau sourire vermeil! + +Mais bah! l'adoree se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah +cueillait pour elle. Elle etait capricieuse comme toutes celles qui +sont belles. Son caprice etait l'amour de quelque fleur plus rare, plus +sauvage et que ne possedat aucun jardin. L'ideal de la femme est le +plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces reves +deraisonnables. Il est chimerique en diable, tandis que le notre, qui +est vivant dans sa beaute, nous induit en courage et en sacrifices +reels. Ses imaginations nous sont de veritables tortures. Un jour +qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui +montra, par dela un precipice, sur le bord escarpe d'un torrent qui +courait sous une toison d'ecume argentee, une plante etrange que +surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--"Voila la fleur +que je voudrais, dit-elle. Mais je vous defends de me l'aller chercher." +Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plonge dans le gouffre, en sortait +comme par un miracle, et violemment jete sur l'autre rive, mourait la +main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts +dechires aux rocs. Ces taches sacrees en avaient mouchete l'immaculee +blancheur; ces gouttes rouges avaient baptise la premiere tulipe +pareille a celle que je preferais dans le ridicule panier. Ma fable ne +vaut-elle pas bien celle de ce miserable Narcisse + + Dont les honteuses mains creuserent le tombeau, + +comme a fort bien dit le poete Henri Cantel? C'est decidement cette +tulipe-la que je vais acheter pour vous, ma chere ame, cette tulipe +blanche ou coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beaute du prince +Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous etes de tout point +pareille a celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a +mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les +etoiles qui menent les bergers aux pieds des Dieux! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +POEME DE MAI + + +Vous ne voulez pas le croire, ma chere, mais nous sommes en Mai. +Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas +venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes +parfumees? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son +armure d'emeraude? Mais le mien, tout pret a fleurir, me dit que le +Printemps est bien la malgre la melancolie du ciel et la pauvrete +des premieres verdures. Je suis fidele aux dates comme le calendrier +lui-meme. Je vous jure que le temps est arrive d'aller cueillir des +bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses a l'oreille sous +l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans +les gazons noyes de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert +leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumiere. Nous +n'irons donc pas sur le bord de la riviere qui chante, comme au Mai de +l'an passe qui ne nous fut, a tous deux, qu'une longue promenade dans +les bois. C'est aupres du feu flambant encore que nous evoquerons la +vision des riants paysages inondes de soleil, des eaux glissant sous un +rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses +du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela +soit en nous! Car tout cela n'est que le reveil des impressions qui sont +la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin +de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous +ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chere ame, l'hommage du +jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus +fideles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur +mieux la voix caressante des fauvettes sous l'epaisseur obscure des +feuillees. Le trouble ou me met votre beaute sera comme le frisson que +le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutot: + + * * * * * + + A l'ombre douce de la nuit + De tes cheveux l'ombre est pareille. + Et la nacre des perles luit + Aux fins contours de ton oreille. + + De lis ton front est veloute: + Sur ta bouche meurt une rose, + Car tout rappelle, en ta beaute, + Le teint de quelque belle chose. + + Pour tes yeux seuls je cherche en vain. + Il semble qu'en eux se confonde + Le ton changeant qui fait divin + Le mirage du ciel dans l'onde. + + Tous tes charmes ont leur couleur + Ou mon coeur se complait sans treve.... + Mais tes beaux yeux quelle est la leur? + --La chere couleur de mon Reve! + + * * * * * + +Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre +avec vous les jours passes; car ils ne suffiraient plus a ma vie +d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en +elle l'impatience du desir et la puissance des joies. Les bonheurs +accumules ont fait comme un lit de fleurs tres profond et tres eleve +au bonheur que je reve. En vous suivant, je me suis tout naturellement +rapproche du ciel. Je plane tres au-dessus des routes autrefois suivies +et, si douces qu'elles aient ete, votre bras s'appuyant sur le mien, +je ne veux pas redescendre. L'abime qui me tente est celui d'en haut, +profond et plein d'etoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant; +mais pour etre plus assures que nos ames se sont melees davantage et que +tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah! +dans les sentiers silencieux ou nous marchions l'un pres de l'autre, ou +je buvais votre souffle, ma tete penchee vers votre tete, il me semble +que si nous y revenions, mes levres n'y quitteraient plus vos levres. +Ah! sur les gazons pleins de marguerites, ou nous allions nous asseoir, +quand le soleil declinait derriere les grands arbres teintes de rouge et +d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans +un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semees, nous +les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous! +Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour decroitre ont, seuls, raison +de chercher l'oubli. Celui que votre beaute m'inspire n'est pas de +ces affections perissables. Il est en moi plus que moi-meme, toute ma +douleur comme toute ma joie. + + * * * * * + + Dans l'amour farouche ou, sans treve, + Je m'abime et dont je mourrai, + J'ai mis l'orgueil desespere + D'un coeur qu'avait trahi son reve. + + Car je porte au flanc gauche un glaive + Invisible et si bien entre + Qu'il s'enfonce, plus acere, + Quand ma lache main le souleve. + + S'alourdissant sous mon effort, + Il fouille, plus avant, plus fort, + Dans ma poitrine, jusqu'a l'ame, + + Et son poids grave dans ma chair + Un nom, ton nom cruel et cher + Qu'un jour ecrivit sur sa lame. + + * * * * * + +Mais vous ne m'ecoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous etes! Comme, au +fond de votre etre, vous etes bien plus a la Nature qu'a l'Amour. Tandis +que je vous chante mes tortures et mes delices, vos yeux se perdent vers +des lointains ou ma voix ne parvient guere. Mes vers vous consolent +mal des roses absentes et votre pensee est toute au regret des lilas +attardes. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs +de cette annee viennent tard, peut-etre dureront-elles plus longtemps, +et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus +fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHOSES VECUES + + +Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre eternel sujet de +discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je +prefere, et comme je vous reponds tantot: la rose! tantot: l'heliotrope! +tantot: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos +sombres cheveux, comme dit un vers celebre de Coppee, ou qui palpite en +haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en +concluez que je n'ai aucune fixite dans les gouts et vous m'accusez +tres haut d'inconstance, vous a qui je me suis lie par une immortelle +tendresse. + +Vous allez jusqu'a me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est +tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous +le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le +pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai jure d'etre +decent aujourd'hui. J'ecris pour les academiciens et pour les +demoiselles. + +Ou en etais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions +aussi inattendues. Eh bien! pour clore un debat qui a trop dure, je vous +avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la +fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre +bouche, ni l'heliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser a +vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent etre demeurees a +vos doigts effiles; ce n'est pas non plus la pivoine dont les petales +transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli +nez latin, ni l'iris marin qui a les delicieux balancements de votre +tete mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrees, a les +lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthemis dont l'innombrable +epanouissement et la gloire constellee n'a d'egal que le faisceau fleuri +de vos graces et de vos splendeurs. La fleur que je prefere, je ne sais +pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus +savante en botanique que moi;--c'est une fleur a peine, une facon de +petite herbe sauvage. Elle s'est trouvee prise dans la feuille de lierre +que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour +la premiere fois et que vous pliates en deux pour la cacher dans mon +portefeuille. + +J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela +mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mysterieux et inexorable +pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinee! c'est-a-dire: le Bonheur! +si cela vous plait, ou: l'immortelle Detresse, s'il vous convient de me +faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de +Linne ou de Jussieu! + + * * * * * + +Nous en sommes a peine aux fraises, ma tres chere et tres belle aimee. +Je crois meme avoir fait rouler dans votre assiette les premieres que le +Midi nous ait envoyees. Vous avez deja reve de cerises et vous m'avez +signale des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier +probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que +vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes +sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques +framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le present, des +fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos +levres. + +Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que +nous garde le developpement des saisons, venir a son epoque. Il est +imprudent de vouloir hater l'heure toujours factice des plaisirs. N'en +avez-vous pas trouve un, fort cruel pour moi, a me faire attendre +longtemps, longtemps, et jusqu'a me desesperer, un bonheur dont je +faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des +fraises de l'amour dans le bois mysterieux des esperances. Votre beaute +m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanieres qui +donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de reve, je ne +sais quoi d'enchante ou le desir s'ose, a peine, aventurer. + +L'idee de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me +donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien +qu'a effleurer votre joue. Nous avons goute des joies tres douces et +tres incontestables a ces innocentes caresses: joies pour vous a me +faire souffrir, me voyant de plus en plus dompte, et joies pour moi-meme +a me perdre dans l'extase ou me plongeait votre seule vue. Cela ne +pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu +que la felicite plus complete qui devait suivre l'immense felicite des +tendresses sans reserve fut comme le fruit mur qui se detache de la +branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux +chairs fermes, aux duretes virginales; puis l'egrenement de rubis des +groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutes des abricots; les +raisins revetiront leurs transparences nacrees; puis enfin la peche +apparaitra dans les corbeilles, la peche dont le duvet imperceptible +fait penser a celui dont vos belles epaules sont parees. Nous ne sommes +qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la +douceur d'esperer jusqu'a ce que vienne celle de se souvenir! + +[Illustration] + + + + +II + +CONTES D'ETE + + + + +[Illustration] + + + + +FETE DES FLEURS + + +C'est un reve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin; +car il y a longtemps deja que j'ai donne pour unique horizon a ma vie +mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent +au-dessus de mon mur interieurement etoile de pavots, vivant la les +fetes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine +et multipliee par les echos innombrables de la riviere. J'ai pris les +foules en horreur pour la tyrannie bete qu'elles imposent a la marche, +pour la curiosite banale qui les pousse en tous sens comme un torrent +qui se dechire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu +qu'une solitude douce m'en separe, pareil a cela a l'egoiste qui, +voluptueusement, ecoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les +tetes indifferentes des passants. + +Non, vraiment, l'idee de tous les fiacres de Paris echangeant, dans la +poussiere d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'etait pas pour +m'arracher aux delices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes a +tete noire a qui j'ai abandonne ma moisson de cerises. D'autant que nous +autres, horticulteurs desinteresses des parterres de banlieue, nous ne +sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux. +Nous avons la piete de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont +arrachees qu'en saignant empourprees comme d'odorantes blessures. +Sur leur tige, elles apparaissaient comme des levres souriantes, +s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosee. + +Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donne pour +grandir. Car l'etat de jardinier dans le departement de la Seine n'est +pas une sinecure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort +empeches de le remplir, n'ayant pas dans l'ame ce je ne sais quoi +d'ingenieusement agreste qu'a laisse dans le notre l'admiration du doux +Virgile. Enfin ces orgies nous revoltent, nous qui ne consentons a +cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir +refleurir au corsage de la bien-aimee, la ou notre coeur lui-meme, +invisible, est suspendu, traverse aussi par une longue epingle d'or. + + * * * * * + +Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et +destine a entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il +n'est pas malaise de s'imaginer Paris debordant de sa ceinture, Paris +envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brules, Paris range +en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout a +bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement +des tentes ou les garcons s'evertuent, rafraichissant les boissons de la +sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet +des orgues mecaniques; le roulement vertical des ballons captifs +initiant les populations terrestres aux delices du mal de mer; les +mats et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traverse de rares +brises; les musiques militaires lancant a pleine volee leurs + + ....Concerts riches de cuivre, + Dont les soldats parfois inondent nos jardins, + Et qui, dans les soirs d'or ou l'on se sent revivre, + Versent quelque heroisme au coeur des citadins. + +Comme l'a si bien dit Beaudelaire, a qui l'ingenieux Scherer ne devait +trouver plus tard ni genie ni talent. Car ce Scherer merveilleux est +bien autrement comique que les avaleurs d'etoupes du carrefour, et je +serais fort capable de me deranger pour l'aller voir seulement passer +dans le cocasse infini de son serieux. Car il est, en litterature, de +l'ecole de Leonce en theatre et c'est sans rire qu'il debite ses plus +amusantes bouffonneries. + +Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait +compagnie, je me representais, comme si j'y etais moi-meme, cette tant +mirifique ceremonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le +promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude +de frequenter leurs portieres. Et, tout doucement, l'illusion me vint si +intense que, d'un geste mecanique et abandonne, je jetais d'imaginaires +gratte-culs a un tas de vieilles hetaires dont ma jeunesse a vu l'age +mur. + + * * * * * + +C'est alors que l'idee me vint, madame et belle lectrice, de vous +proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande +de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-meme dont ce defile +n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande +de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur +gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement, +nous nous faisions conduire dans l'ile qu'un chalet decore, dans l'ile +presque deserte ou, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une +compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries +des garcons limonadiers, ventres d'un tablier blanc comme les petites +bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'ou nous +voyions seulement, dans le decoupage des feuilles et derriere une +barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans +la poussiere lumineuse, a l'horizon et dans l'odeur tiede des beignets, +cette theorie banale de promeneurs barioles secouant autour d'eux des +gerbes defleuries, eparpillant des petales anonymes dans ce tohu-bohu. + +N'oubliez pas que je continue a rever, madame et chere lectrice, et +n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris a regarder le petit +bout de vos souliers mordores a peine sortant des soies de votre jupe, +comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur +nid. On n'a pas de raison pour se gener en songe. Une fourmi bien avisee +(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le genie de ces insectes) +vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprevu +qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantes de suede a la +partie blessee, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un detail, +quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis +interdit, posait un instant son epee flamboyante pour se moucher et +laissait s'entr'ouvrir la porte defendue. + +Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de la-bas! + + * * * * * + +Et, comme la nuit descendait, precedee des rouges adieux du couchant que +clament, trop loin pour etre entendus, d'immenses trompettes de cuivre, +nous ne songions pas a quitter ce coin paisible, cette oasis de silence +dans le bruyant desert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre +plus epaisse, coupee celle-la par les sillons d'argent de l'eau, +palmes d'ecume semblant glisser a la surface des lacs comme celles des +triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur +l'herbe, mais plus pres l'un de l'autre, subissant, comme tous les etres +et comme toutes les choses, cet alanguissement des declins. Cependant +partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se +brisaient, puis se renouaient, puis s'egrenaient silencieusement dans +l'onde; des rosaires aux grains lumineux fremissaient sous d'invisibles +doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices +opalins et les musiques se reveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide +des clartes du jour. On valsait de l'autre cote, on valsait au pied +de Metra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et +secouant dans la brise enfin levee les divines harmonies de la +_Vague_ ou de l'_Esperance_. Car c'est un vrai poete que ce blanc et +melancolique garcon qui a plus ecrit que personne, ce qui a suffi a lui +constituer une grande reputation de paresse. + +J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon reve prit ici une tournure +dangereuse a vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du +mensonge!... Nous nous etions si bien rapproches que vous me mordilliez +delicieusement les levres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un +baiser "la saveur en la bouche", comme disait le bon poete Ronsard, au +front couronne d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien, +dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le +desir de quelque retraite a deux dans une Thebaide au pied de laquelle +cette rumeur vienne mourir. + +J'ai reve encore qu'en me quittant vous m'aviez donne un magnifique brin +de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil +bleu, un oeil pale et doux charge de souvenir. Donc, non seulement +j'avais eu ma fete des fleurs comme les autres; mais j'en avais garde +quelque chose, la memoire exquise de votre toilette, Madame et honoree +Lectrice, et de vos jolis souliers mordores. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +EN MESSIDOR + + + Le beau pommier si fier de ses fleurs etoilees, + Neige odorante du printemps! + +Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue +parfois mordre dans une peche au velours ruisselant sous vos dents +blanches, voire engloutir, avec de delicieuses petites mines, des +fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos levres, et +meme dechirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-etre etait-ce par +pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'ecole des gens qui gardent +des poires pour la soif. Je prefere infiniment a celles-ci, par les +vesprees alterees, la fraicheur des sources susurrant dans l'epaisseur +humide des gazons. La vraie raison d'etre des fruits, c'est les +confitures, quand la main delicate d'une femme y a mis son parfum. + +Non? Vous n'etes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-memes, +pour leur gout personnel? + +Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette +annee ni cerises, ni pommes, ni peches meme, mais les arbres qui les +devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en +fete sous la blancheur de leur floraison printaniere; tels ils vous +apparaissent comme l'eparpillement d'une coiffure de mariee, tels ils +resteront, en ete, variant la profondeur epanouie des verdures; en +automne, egrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages +rouilles. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure +divine de l'Esperance, et ces rameaux ne se depouilleront pas de ce +frileux et delicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit +ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous etes si peu +gourmande, helas! + +Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce +moment. Aux pechers pendent encore des petales d'un rose tendre; les +cerisiers semblent, de loin, des arbres ou, par touffes menues, le duvet +de quelque cygne celeste s'est accroche; et voici maintenant que les +pommiers s'etoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte, +semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres +fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un +ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit +le poete; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui +s'envole, aerienne et impolluee, dans les souffles tiedes du soir! + + * * * * * + +Ayant garde, par ce temps d'indifference, le gout obstine des legendes +paradisiaques, il m'arrive souvent de vous meler, ma chere, a leur +poetique memoire. C'est ainsi que j'ai reve, cette nuit, que nous etions +Adam et Eve dans leur premier sejour. Cette imagination m'etait la +plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un +pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les +instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goutais, moi, +mille delices sournoises et profondes a vous contempler dans le costume +leger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aime. Dut votre +pudeur souffrir de cet aveu, je vous preferais ainsi, meme en evoquant +le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une facon de porter +la nudite qui etait un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais +pas mal du motet delicat que la musique lointaine des anges dispersait, +pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Pere +Etemel qui nous souriait dans un coin particulierement lumineux de +l'azur. Tout m'etait egal dans cette splendeur des choses creees, tout +hormis le beau ton nacre de votre chair, le rythme divin suivant lequel +vos formes augustes sont modelees, le triomphe de vos seins tendant aux +baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches ou +se brise le desir, l'ombre de vos cheveux ou s'engloutit le reve, la +blancheur liliale de vos pieds ou vient s'abattre le baiser. Ah! bien +que la, sous le coeur, je sentisse encore une brulure cruelle, je ne +regrettais pas un instant la cotelette qui m'avait ete volee par Dieu +pendant mon sommeil et d'ou tant de charmes etaient sortis! Et tandis +que, muet d'extase je m'abimais dans la delicieuse et vehemente +contemplation de votre personne, j'ecoutais, ravissement nouveau, le son +de votre voix ou chantait l'ame elle-meme des sources et des oiseaux. +Vous vous moquiez de moi comme a l'ordinaire, mais plus affectueusement +que dans la vallee de larmes ou nous avons coutume de nous promener +ensemble, vous en robe trainante et moi en simple pet-en-l'air. + +Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit, +ma chere! Plus d'ombre et plus de mystere que dans les bois memes de +Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'ou l'oeil poursuit les +promeneurs sentimentaux! + + Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature. + +comme a dit Chenier en parlant des coteaux d'Erymanthe, tres inferieurs +cependant. Le Pere Eternel, lui-meme, n'etait pas genant. Au-dessus +de nos tetes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et +s'epanouissait en un grand enchevetrement de branches. C'etait le fameux +pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il etait bien plus beau qu'a +l'heure de la tentation biblique: il etait tout en fleurs. + + * * * * * + +Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois, +madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou meme d'un +calvile, je vous crois infiniment plus accessible au present d'une +simple fleur que votre caprice eut souhaitee. L'auteur de la Genese a +mal connu la Femme. Ce n'est pas a mon appetit, mais a sa fantaisie +qu'il faut toujours frapper, comme a une porte fragile et prete a +s'ouvrir. L'Eve de la Bible ressemble vraiment un peu trop a la +Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde meme pas le bouquet du pauvre +Siebel, mais s'eprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur +son chemin. Je trouve que la femme est calomniee dans l'une et l'autre +de ces legendes. Je ne me defie, madame, que de celui qui vous offrira +une rose juste a l'instant ou votre reve s'egarait sur un rosier. Je +n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mere commune et un +simple serpent; je le trouve egalement mal observe. Plus ingenieux et +plus vrai, l'art paien a choisi un cygne pour tenter Leda, le cygne +embleme, tout a la fois, de la grace et de la force, le cygne qui a des +ailes et peut emporter la pensee vers de lointains azurs. Je ne vous +chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destine a +me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous +avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus +desagreable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me +pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation. +La premiere fois que l'obligeance d'un songe me ramenera, en votre +compagnie, sous les ombrages parfumes de l'Eden qui, sans vous, n'en +serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce +sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporte une petite branche +de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poetique que dans la fable +chretienne, et je vous en excuserai davantage. + + * * * * * + +Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes. +Le temps fuit et, suivant le vol des petales roses des pechers, la neige +des cerisiers et des abricotiers se disperse deja, rien qu'au vent des +fleches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se deconstelleront +bientot, leurs etoiles se detachant une a une comme les astres d'un ciel +desole. N'attendez pas cet instant; madame, pour realiser par pitie, par +simple pitie, tout ce que vous pouvez du reve ou je me suis tant complu, +par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque +decor ou je vous vis sans voiles, durant ce reve trop court. Tout le +reste nous manque, l'orpheon melodieux des archanges s'essoufflent pour +nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres +venant se coucher a nos pieds, la barbe souriante du Pere Eternel +ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur +de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces +accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je +parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas necessaire pour +devetir votre auguste beaute. Car le vrai paradis, il est la, ma chere, +dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait +l'envahissante splendeur de vos cheveux denoues et vous faisant un +manteau vivant. Et ce paradis-la est en vous, et vous seule etes l'ange +impitoyable qui en gardez l'entree contre l'affolement de mes desirs. Il +ne depend pas de moi de me deguiser en cygne, pour me tromper moi-meme. +Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'etes ni Eve ni +Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +BATEAUX ROUGES + + +I + + +Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en +remuant des vieilleries ou un peu de tout ce qui fut une vie est +reste, bouquins jetes au rebut, bouquets autrefois baises et qui ne me +rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'eveillent plus rien +dans mon ame, j'ai trouve ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance, +mon jouet favori, un petit bateau aux matures brisees, a la voile +dechiree, a la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau +mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des +deplacements et des exils, a travers la vie troublee qui fut la mienne, +pleine de separations, de departs eplores et d'adieux? Je n'en sais rien +vraiment, moi qui ai egare mes plus beaux livres, mes objets d'art les +plus chers et qui suis comme un roc melancolique entoure d'epaves et +de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et +l'attendrissement que m'a cause sa decouverte est pour me faire croire +a quelqu'une de ces fatalites douces qui, de bien loin, inattendues et +furtives, viennent nous toucher au coeur. + +Ce navire en miniature, il est comme une image gravee a la premiere page +du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-etre a parcourir. +Il a la solennite bete des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais +charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa +coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se +sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une facon de reseau sur la +peinture ecaillee. De petits canons en bois etaient colles aux sabords +figures par des trous noirs mal dessines par un inhabile pinceau. Ah! +que de belles heures ont vogue sur ce vaisseau en caricature! Que +d'heures douces et baignees de soleil levant comme les petales de roses +qui s'envolent aux premiers souffles du matin! + +Ce joujou qui pouvait bien avoir coute cinq francs a l'oncle genereux +qui me l'avait donne pour mes etrennes etait un objet d'envie pour tous +les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'etait +qu'a mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus +chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien +secretement enfoui sous les saulaies de la petite riviere, pour y +tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise a l'eau du bateau +etait une ceremonie d'une importance sans egale. Nous etions deux ou +trois a genoux pour le poser en equilibre sur les mille petites rides +d'argent qui l'allaient bercer. Il etait un peu rouleur de sa nature, +comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour +fendre le flot minuscule et pourtant paisible a qui je confiais cet +_animae dimidium mex_. + +On descendait de ce cote, a la riviere par une pente douce, mais sans +verdure, le sol y etant souvent foule par les sabots des lavandieres et +les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle etait couleur de +terre mouillee avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au +contraire, qui bornait une admirable prairie, etait emaillee de +marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs +encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes, +d'un violet pale et tres doux, celles-la en forme de clochettes +qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumee d'encens du +printemps. Bien qu'attache solidement a une longue ficelle qui nous +permettait de le ramener a nous, en cas de naufrage, notre bateau allait +quelquefois assez loin de la berge d'ou nous suivions ses evolutions, +avec l'attention d'un conseil d'amiraute. C'etait les jours ou un peu de +vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie. +Ces lointains voyages a la decouverte d'iles formees par de hauts +bouquets de roseaux, d'archipels constitues par la floraison etoilee +des nenuphars, de recifs dont un tronc de saule mort faisait tous les +perils, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de +petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus +qu'aucun autre, moi, le proprietaire de l'embarcation, je meditais cette +chose hardie que mon batiment traversat la riviere tout entiere, dans sa +largeur complete, et allat aborder dans cette facon de paradis terrestre +qui etait a l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les +anthemises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par +une flore agreste, exuberante, aux mille couleurs et aux mille +enchantements. + +Helas! jamais un souffle favorable a cet imperieux desir ne poussa le +petit bateau rouge jusqu'a ce rivage que mon imagination emplissait d'un +mystere charmant et feerique. + +Ce petit bateau rouge est brise; il est demeure la fidele image de mon +reve! + + +II + + +Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Tres calme, elle semblait, +de la jetee au pied des dunes, une immense pierrerie passant des +transparences de l'emeraude aux opacites azurees de la turquoise, +partout traversee d'un scintillement d'etincelles. A peine quelques +vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui +se divisait bien vite comme un echeveau trop leger. Jamais serenite si +grande n'avait habite le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton tres fin, +presque gris, etait borde, a l'horizon, par une large bande de brume +d'un violet pale qui mettait un reflet d'amethyste sur tout cela. + +Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'eloignant +pour la peche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de +mouettes rosees par le soleil couchant et quelques-unes pareilles a des +ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait ete visible tout le jour, se +perdait dans la buee profonde et lumineuse qui bientot allait confondre +la mer et le ciel comme deux levres dans un baiser. + +Vous etiez assise a cote de moi, ma chere ame, et vous reviez comme moi, +devant ce magnifique paysage. Tout a coup, le soleil, qui avait disparu, +depuis un instant, derriere le rideau de nuees qui semblait un rempart +dresse sur l'horizon, le perca de sa clarte rouge et sans rayons. On eut +dit un trou de feu beant dans le ciel, une blessure large et ronde et +pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arrache et pendu en l'air, +comme a l'etal d'un boucher. C'etait terrible et superbe a la fois. Mes +yeux chercherent les votres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament +plein d'etoiles. + +Cependant le nuage blesse reprenait le combat et l'ombre revoltee +s'acharnait a l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se +deforma soudain et ne fut bientot plus qu'une bande eclatante, une +dechirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose etrange et +qui vous frappa autant que moi! Cette dechirure avait la forme d'un +bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une +autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensite, m'apparut comme +le vaisseau qui emporte nos reves vers l'infini, nos tendresses vers le +neant et que colore la fleur vivante et pourpree de nos veines; comme +le navire a qui nous confions plus de la moitie de notre ame, nos +aspirations supremes et nos desirs desesperes. En vain il tentait de +monter plus haut dans le ciel sur le dos ecumeux des nuees, ou de +s'enfoncer plus avant dans l'horizon, pousse par le vent amer qui +soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rive au flot qui semblait +le porter et qu'on eut dit fige autour de lui comme les flots d'une mer +de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la +terre et le ciel, attache au roc comme par une ancre invisible. Et peut- +etre, pensiez-vous comme moi, ma chere ame. Car une grande melancolie +etait dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la +mer. + +Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufrages! Soudain le +vaisseau de feu que nous emplissions du fantome de nos pensees fut comme +traverse par une raie d'ombre qui le separa en deux. On eut dit une lame +qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double +epave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et +s'amincissant sous le travail destructeur des elements. Bientot deux +fils paralleles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un +violon. + +Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette +qui s'elevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe +d'emeraude pale et comme jonchee de palmes d'argent qui eclaboussait la +mer ou le vent du soir faisait passer de vagues trainees de lumiere. + +Quand le temps aura brise la barque fragile et lumineuse qui emporte nos +amours vers la meme douleur et nos tendresses vers le meme adieu, vous +vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous +eumes ensemble de ce soleil couchant et dechire, pareil a un vaisseau de +flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AU PAYS DES REVES + + +Nous avions regarde, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une +eclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte a ce long drame aquatique. +L'uniforme spectacle de la pluie se precipitant en averses ou s'etalant +en lentes ondees; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres; +l'impression melancolique d'une grande ville inondee et dont tous les +toits pleurent sur tous les paves. Ce devait etre affreux pour les +pietons qui pataugeaient dans les poudres delayees de la circulation +dominicale, pour les chiens sans maitres qu'on chassait des seuils +entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des +passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux +de ce temps nefaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des +jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitie +s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous etes +meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'ame de la +deesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle +embaume. Ah! que vous etiez triste du sort des geraniums, des clematites +et des chevrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir! + +Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et +amelioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec +le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette +annee, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera meme le +cheval a la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnetes +dames etaient en train de gemir sur leurs toilettes enfouies au fond +des voitures. O vanite des futurs enivrements! En vain la mode avait +invente, pour cette journee fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre. +Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Verite devait rire au fond +de son puits, la Verite eternellement nue et que j'aimerai toujours, +rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez +clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le neant des falbalas +et l'inanite des jupes. Ce sont stupides inventions de couturieres et +de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les +fenetres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions +regarde, ma chere, toute la journee l'eau rayer le ciel gris. + + * * * * * + +Nos reves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour +evanoui. Rien d'etonnant donc a celui que je fis et que je vais vous +conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me +permettra d'etre prolixe. Car il faut un long temps a cet ocean d'ombre +pour s'etendre en flux pesant sur vos epaules, et remonter en reflux +jusqu'au-dessus de votre nuque ambree. Pour etre le plus naturel du +monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mele d'imaginations +surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Pere Eternel a la +moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres +ont sensiblement abuse; un Jehovah rase comme un comedien, ce qui +n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de theatre sont +certainement les dieux de cette epoque. S'il eut ete seulement en trois +personnes, j'aurais cru a un troisieme frere Lyonnet. Il avait garde +d'ailleurs toute l'autorite d'un premier role dans la comedie de la +creation, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin +lui-meme quand il me dit sur un ton de protection: + +--Je viens de commander un nouveau Deluge, en ayant assez de l'humanite, +mais je te sauverai. + +--Vous savez, Seigneur, lui repondis-je avec franchise, si vous ne +sauvez pas, en meme temps, ma bonne amie, je refuse ma grace. Vivre sans +elle me serait mille fois plus douloureux que mourir. + +--Tu es un bon Jobard, reprit le Maitre du monde en riant; je te jure +qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu +meures. Mais c'est peut-etre pour ta naivete obstinee avec les femmes +que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue a se moquer de +toi. Tu sais ce qui te reste a faire? + +--Je ne m'en doute pas, Regent des etoiles. + +--Rappelle-toi l'exemple de Noe. + +--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un +portefaix et que je montre mon derriere a mes fils? Et comment le +ferai-je, Dieu de bonte, vous ne m'avez pas donne de posterite? + +--Noe ne se contenta pas de cet acte de mansuetude paternelle. Ne te +souviens-tu plus de l'arche? + +--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant +quarante jours avec mon adoree et une partie de toutes les betes creees? + +--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont. + +--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira. + +--Je te previens que tu auras l'air d'un concierge qui demenage. Mais +que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la +deplorable espece a laquelle tu appartiens! + +--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un +domestique. Je consentirais a la rigueur a brosser les mignons souliers +de celle que j'aime; mais les miens, jamais! + +--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras a ton +gre. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la societe +des elus est embetante! Ah! si je n'avais pense qu'a la gaiete de mon +Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu. + +Et sur cette pensee morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit +enchifrongne des narines de M. Delaunay. + + * * * * * + +L'arche etait achevee. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais +que vous l'aimez. L'interieur etait confortable avec des portieres et +des tapis partout, et je vous avais menage, a la poupe, une serre pleine +de fleurs admirables, un veritable jardin. Au moment ou nous allions +nous embarquer: + +--Et Francois? me demandates-vous. + +--Qui ca, Francois? + +--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais +l'appeler Francois! + +--Bon! m'ecriai-je; il est encore temps. + +C'etait bien juste. Le deluge commencait; les cataractes du ciel +s'etaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les etres +vivants. Les monuments etaient deja submerges. Un malheureux s'agitait +a la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai, +mouille comme un chat de gouttiere. Au lieu de me remercier, comme j'y +avais droit, j'imagine, il s'ecria d'un air de mauvaise humeur: + +--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublie! + +Quand je lui proposai de nous aider a mettre le couvert, car j'avais une +faim horrible apres ce gigantesque travail, et vous-meme vous m'aviez +promis de manger une aile de poulet. + +--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats a fouetter. Et mon amendement sur +la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours +sur les credits de Madagascar! + +L'illusion n'etait plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous +etions tombes sur un animal politique. Il confirma notre pronostic +douloureux en devorant comme quatre, sans avoir contribue en rien a la +confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de +poulet! Nous nous dimes tout d'abord: Voila une bouche inutile! Mais +nous pensames plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommenca +a parler. + +Car, a peine gave, il reprit son abominable et nauseabond bavardage; il +nous etourdit de ses emphatiques propos; il nous revolta de son mauvais +francais; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesees +progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit +deborder le vase de notre mansuetude en s'asseyant lourdement, dans la +serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos +serins avec la fumee de son cigare. Vous me fites un signe terrible. +J'avais menage, a deux pas de la, une trappe pour le nettoyage de +l'arche. Je le poussai affectueusement de ce cote et je le fis basculer +traitreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en eternuant. Nous +etions deja a une hauteur si considerable, toujours souleves par le flot +montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux etoiles jalouses de +vos yeux. + + * * * * * + +Mais que la vie nous devint douce, ma chere, une fois debarrasses de +cet hote facheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des +oiseaux, nos jours s'ecoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises +encore. Une seule pensee nous preoccupait: c'est que cela n'eut qu'un +temps et que ce bienheureux deluge ne put durer toujours. Nous etions +parvenus a une telle elevation que les astres etaient obliges de retirer +leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son +derriere afin que le bout n'en fut pas mouille. Une imprudente comete, +qui voulut vous contempler de trop pres, eut la queue completement +eteinte, ce qui fit enormement rire les constellations voisines. Votre +beaute fut universellement acclamee par les planetes, et Jupiter composa +meme en votre honneur quelques vers qui tonnerent dans l'immensite avec +un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux +derniers, dont la rime nous parait insuffisante a nous que la science +de mon maitre Banville a pervertis. Mais a ces hauteurs siderales les +assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est +bien moins difficile: + + Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu, + Durant l'eternite rever a votre dos. + +Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphere de lumiere tres vieille +et qui a deja beaucoup roule. Oh! oui, j'etais heureux, mignonne, dans +cette solitude que vous emplissiez seule de votre chere presence et de +votre chere voix dans ce desert en miniature suspendu entre deux +abimes! Desert! non; mais oasis toute parfumee de votre haleine, toute +frissonnante des fraicheurs de votre beaute. Et ce Paradis edifie sur +des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'aneantissement universel +ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauve et l'emportait +jusqu'au lyrique sejour des immortelles poesies, dans des immortelles +etoiles! + +Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupieres fermees. La colombe +sans doute qui m'apportait, comme a feu Noe, le rameau d'olivier au +sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumiere jete entre la terre +suppliante et le ciel misericordieux.... Non! l'heure implacable du +reveil qui me presentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la +plume avec laquelle je viens d'ecrire ces lignes veridiques, ou le plus +heureux de mes reves est conte. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +NUIT BLANCHE + + +Une atmosphere pesante ou s'amassent les prochaines ondees; un ciel si +lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir +avec peine; un air tiede tout charge de l'agonie des fleurs, fade, avec +des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet enervement +douloureux des choses a la fois impatientes et craintives de l'orage. Je +me resigne a ne plus fermer les yeux et je pense a vous, ma chere ame, +dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil. + +Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous +apportai dans sa large et humide collerette? Les roses etaient rares +deja; nous etions en septembre et vous portiez une delicieuse robe +bleue qui se modelait aux souples beautes de votre taille, melant des +transparences d'ambre, sur votre poitrine, a des coulees de lapis clair. +Vous m'avez gronde, mais quand je vous ai quittee, vous m'avez donne +une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durat plus +longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le petale encore +flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guere dans +mon jardin dont je n'aie dechire le coeur pour vous repondre dans le +meme langage. Helas! Bientot les ondees eparpillerent dans l'herbe +leurs feuilles mouillees. C'etait une des poesies de notre amour qui se +brisait et que le vent emportait. + +Mais d'autres printemps l'ont ramenee plus vivace et plus fidele. + +Nous approchons de la meme saison, celle ou je vous ai connue. Bien des +roses sont deja mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges. +Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts +dahlias fous et serres comme les ruches tuyautees de vos dentelles, +des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont +le demi-deuil a quelque chose de charmant et de melancolique comme la +tristesse presque consolee d'une veuve. Et puis apres?... Apres, j'ai +peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant, +mon premier present, vous avez fait plus attention a mes roses qu'a +moi-meme, et peut-etre est-ce leur souvenir seulement que vous avez +aime. + + * * * * * + +J'ouvre ma fenetre pour regarder la nuit. Le temps s'est leve. + +De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange +aux approches de la lune. Les saintes melancolies, que l'homme moderne +a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde +exterieur. Quoiqu'il fasse, il n'empechera jamais la mer de gemir aux +confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tete, avec le +char des astres et l'avalanche des nuees, les preoccupations de +l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol +palissant, etoiles sous qui s'allumera bientot le formidable bucher de +l'aurore, je cherche les images ailees des bien-aimees d'autrefois, +de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporte sur d'autres +routes que la mienne. Vos yeux de lumiere s'attendrissent pour moi, et +des regards s'y rallument qui descendent jusqu'a mon coeur; bientot +votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est +un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, apres avoir +effleure vos levres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine, +je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les fleches brisees de mes +desirs et les fleurs souillees de vos trahisons, tout ce qui fut mon +ame et votre jouet eparpille en fugitives etincelles, balaye par +l'inexorable vent des destinees. + +O joies ameres que la Beaute donne et reprend, mortelles extases de +l'amour que le temps mesure a notre faiblesse, frisson divin que la +chair de la femme met a notre chair, infini menteur dont elle fait +eclater notre ame, aiguillons de feu que son regard plante dans nos +reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens +renaitre aux silences de cette nuit etoilee, aux splendeurs mysterieuses +de ce ciel ou les flammes eteintes se sont rallumees! + +Cependant une nuee de vapeurs blanches monte a l'horizon. Dans un +instant le jour gravira les premieres marches encore obscures de son +escalier de feu. Un a un les astres craintifs vont s'envoler devant le +rayonnement d'argent de son armure. Je salue la derniere etoile +obstinee au manteau flottant du ciel. C'est Venus, comme si tout devait +proclamer, dans ma pensee, qu'alors que tout s'evanouit comme un reve, +le culte de la Beaute et les chers supplices de l'amour assurent au +souvenir une immortalite. + + Sous l'aile blanche du matin, + Toute la terre se recueille; + Un frisson passe de la feuille + Du chene a la feuille du thym. + + Tandis que palit la grande Ourse, + Descend un long fremissement + De l'oeil profond du firmament + A l'oeil entr'ouvert de la source. + + Ainsi, partout, autour de moi, + Comme un torrent tombant des cimes, + Roulant des faites aux abimes, + S'etend l'universel emoi. + + Il n'est que mon coeur solitaire, + Loin de tes yeux, aux morts pareil, + En qui ne vibre aucun reveil, + Quand tout se reveille sur terre! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PARAPHRASE + + + Pour charmer mes heures moroses, + Je chante, le coeur plein de vous: + Ce n'est pas aux levres des roses + Qu'est le sourire le plus doux. + + J'evoque vos candeurs insignes + Et vos virginales fraicheurs: + Ce n'est pas au cou blanc des cygnes + Que sont les plus pures blancheurs. + + Je vous vois passer sous les branches + Sur vos noirs cheveux se penchant + Ce n'est pas aux yeux des pervenches + Qu'est le regard le plus touchant. + + Votre image, en tous lieux suivie, + Seule, brille a travers mes pleurs + Tout ce que j'aime dans la vie, + Ce n'est ni le ciel ni les fleurs! + + * * * * * + +Heureux ceux que n'atteint pas la melancolie des spectacles trop beaux +et qui, pareils aux moineaux francs ebouriffes de bien-etre dans un +rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaiete triomphante des +choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes +d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les +gloires de l'ete. Mes yeux se sont toujours blesses a l'azur froid +d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traverse +d'etincelles. Il n'est pas jusqu'a l'eblouissement des jardins que +les fleurs font pareils a d'immenses et vivantes joailleries qui ne +m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois ou l'ombre amortit +toutes ces splendeurs, les bois dont le mystere reve au bruit murmurant +des sources. Mais cette vigueur excessive et debordante des seves, ce +rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore +secretement. Non! Tout ce decor-la est trop beau pour la vie humaine! +La piece ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous +sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable feerie, comme +des genies aux ailes coupees et qui ne portent plus que des etoiles +eteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle +pour nos amours degenerees, pour nos passions sans colere! La grande +resignation des automnes vaut mieux au declin de nos reves, a +l'attiedissement de notre sang. Oui, l'ete, dans son eclat sans merci me +navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funeraire aux dieux +depuis longtemps envoles. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert +seulement et nous emplit d'aspirations decevantes. Adorer, dans un +retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice, +la beaute nue de la femme, seul lambeau d'ideal pendue devant nos +detresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues, +admirables et funebres journees brulees par un desolant soleil! + + * * * * * + + Fou de printemps, ton coeur s'etonne + De me voir, prophete attriste, + Penser quelquefois a l'automne, + Sous les premiers feux de l'ete. + + Oui, je pense, en voyant les roses + Ouvrir leurs vivantes couleurs, + Que l'aile des autans moroses + Effeuillera toutes les fleurs. + + Que, des feuillages ou tout chante, + Tous les oiseaux seront bannis, + Et que, sous l'averse mechante, + Se briseront les pauvres nids? + + Va! que l'autan ouvre son aile! + Que l'averse attriste les cieux! + De l'An la jeunesse eternelle + Reste sur ton front gracieux. + + * * * * * + +Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux +fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commence d'aimer. Le +printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un +aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliees. J'ai dit quelle +deception l'ete est pour moi. L'automne m'est fatal ou precieux, suivant +que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que +j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses. +Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les declins, et +que subissent tous les etres ayant un semblant d'ame, qui me faisait le +coeur pret a recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie +ou les sceaux s'impriment plus profondement? Toujours est-il que c'est +sous un ciel embrume, devant un paysage s'effritant en poussiere d'or, +a la lumiere des couchants rayes de cuivre et de topaze, que mes reves +obscurs sont devenus de puissants desirs, que j'ai senti ma chair mordue +par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair. +Saison redoutable et charmante! Je lui ai du des annees pleines de +larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie. +Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime, +pale soleil d'octobre dont la melancolie s'est faite aureole, pour moi, +au front de la femme; doux et traitre soleil qui aspirait vers la peau +rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le +mien vers la coupe mortelle du premier baiser! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MATUTINA + + +C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenetre ouverte, est +venue voler jusque sur le papier ou ma plume allait courir. Elle est +tres jaune, tres seche et toute recroquevillee. J'y reconnais cependant, +sous l'ondulation des brulures solaires, sa forme en fer de fleche. +C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportee. + +Qu'allais-je vous conter deja? Une histoire d'amour, sans doute, ou +quelque reverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-etre vous +dire les vers tres simples que j'ai ecrits pour que Capoul les chante +sur une musique de Lacome: + + Je demande a l'oiseau qui passe + Sur les arbres, sans s'y poser, + Qu'il t'apporte, a travers l'espace, + La caresse de mon baiser. + + Je demande a la brise pleine + De l'ame mourante des fleurs, + De prendre un peu de ton haleine + Pour en venir secher mes pleurs. + + Je demande au soleil de flamme, + Qui boit la seve et fait les vins, + Qu'il aspire toute mon ame, + Et la verse a tes pieds divins! + +et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines. +Oui, je me sentais l'esprit alerte et dispose a d'aimables confidences. + +Ah! maudite fenetre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon +cerveau? + + * * * * * + +Je regarde dans mon jardin. Tout y celebre encore la gloire de l'ete +triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli, +precede par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir +immense montant des mains obscures d'un levite inconnu. Aucune +inquietude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points +invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers tres verts +decoupent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses +odorantes, y enchevetrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants. +Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la +detresse des roses defleuries; de la tige de mes glaieuls, comme d'une +veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusees de +sang clair; une constellation d'oeillets s'eparpille dans les bordures, +et mes cheres acanthes pyreneennes epanouissent leurs larges feuilles +architecturalement dechiquetees comme des souvenirs dont l'ombre +enveloppe l'ame. La gaiete vorace des oiseaux s'acharne aux prunes +encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large +blessure aux levres pourprees. Je devine, derriere ce rideau riant, le +fleuve tranquille et tiede ou les barques glissent entre les calices +odorants des nenuphars, ou les pecheurs matinaux guettent, patients, +l'ablette, encore paresseuse de ses printanieres amours, au pied des +joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une eternelle serenite dans ce +paysage ou rien ne menace, des coleres du ciel ou des caprices de l'eau +sous le vent qui la fouette.... + +Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler? + + * * * * * + +Car j'ai beau te faire crepiter sous la pointe rageuse de mon canif, +je ne pourrai aneantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais +presage dont ton aile etait chargee. Dans cette orgie radieuse des +choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement +le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurite des murailles +lointaines faites des orages amoncelees et des frimas a venir. O faux +bijou d'or fauve, l'automne est cache dans l'entortillement cassant +de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables, +contient quelqu'une des miseres qui sont le declin de l'annee. Voici les +matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'ou le soleil ne se degage, +tardif, que comme le visage pale d'un mourant deja couche dans ses +toiles: les soirs impatients sonnant a l'horizon, dans de longues +trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence; +tout ce cortege de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des +jours plus courts et dont le poete Leon Dierx a si magnifiquement dit, +dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire: + + Le monotone ennui de vivre est en chemin. + +Voici cette effroyable resurrection des corps qui nous montre, se +degageant de la terre comme des morts revoltes qu'un signal appelle, les +squelettes decharnes des arbres n'agitant plus, a leurs cimes, que des +lambeaux de verdure, des arbres dont l'ame s'est enfuie avec le murmure +de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exiles! +C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le +vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils +d'argent que tissent les araignees, inutiles ouvrieres d'octobre, qui +tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air +tous ces coins de nature s'effondrant. La pitie des chrysantemes fleurit +le mausolee des floraisons mortes. + +Ah! maudite feuille, voila le tableau melancolique que tu evoques sous +mes yeux! + + * * * * * + +Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou +plutot la Nature n'est qu'un grand decor symbolique dresse par le ciel +autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri +d'esperances, leur ete que le baiser du soleil rechauffe et murit, leur +automne ou le souvenir met encore des douceurs inquietes, leur hiver +qu'etreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus +sage par les detresses passees, sait arreter son coeur dans cette course +et l'arracher a cette loi fatale, pour l'asseoir dans la serenite d'une +passion qui defie le lent travail des choses et des pensees se hatant +vers un meme declin! Cette force consciente et revoltee contre le destin +lui-meme ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la +douleur, et toutes les ames n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le +porter. Heureux, dis-je, celui qui menager de son dernier bonheur, le +seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie! +Qu'il veille aux presages muets, aux avertissements obscurs et surtout +qu'il se rappelle. Les gens senses mettent dans leur amour tout ce +qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y meler. Ils le +degagent des jalousies stupides, des orgueils faciles a blesser, des +lassitudes que la satiete apporte. Ils en font l'heure rare et exquise +entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur +precieuse de leur coeur et de l'esprit; le tresor avare de leurs joies. +Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'ete resplendissant des caresses +toujours savoureuses, des ames se fondant dans le meme infini, s'abimant +melees dans le meme reve immortel! + +Mais qu'ils prennent garde a la premiere feuille morte, au premier +froissement qui est comme la chute d'une premiere illusion dans ce monde +enchante! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu! + +[Illustration] + + + + +III + +CONTES D'AUTOMNE + + + + +[Illustration] + + + + +DANS LES JARDINS + + +I + +PLUIE D'OR + + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un +tourbillon d'or, d'or disperse qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +J'ai toujours pense que la fable des amours de Jupiter n'etait que +l'histoire poetique des saisons. En ce moment c'est Danae qu'il tente. +Danae qui a depouille les chastes parures dont l'avait enveloppee le +Printemps, Danae deja nue et bientot feconde. Car de toutes ces feuilles +mortes dont la terre boira les dernieres seves, renaitra l'orgueil +immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira +rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, o +vous devant qui je veux voir la Nature entiere agenouillee comme devant +l'autel de la Beaute infinie. + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un +tourbillon d'or, d'or disperse qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est dechire; +quelques lambeaux a peine sont demeures suspendus au squelette froid des +realites. Les verdures se sont evanouies au front pensif des forets qui +ne sont plus qu'un brutal enchevetrement de branches noires. Le frisson +d'emeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine +du soir caressait les hautes herbes, s'en est alle vers l'horizon des +reves perdus. Ainsi quand la main des Destinees a secoue l'or au-dessus +des tetes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non +pas la pomme biblique, ce fut pour l'ame humaine un effarement de toutes +les noblesses de la pensee, l'oubli de l'ideal entrevu, l'hiver apre +qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempete apres la +chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources +sacrees! + +Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un +tourbillon d'or, d'or disperse qui court sur le sol avec un bruit +innombrable de chocs invisibles et joyeux. + +Oui, ma chere ame, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers +figes aux levres de ceux qui ne savent pas aimer. + + +II + +CHRYSANTHEMES + + + Pour savoir a quel point je t'aime, + Effeuille, en revant, mon tresor, + Non la marguerite au coeur d'or, + Mais ce coeur blanc du chrysantheme. + + Car plus serres et plus nombreux, + Ses petales, faisceau de glaives, + Diront mieux l'infini des reves + Ou se perd mon coeur amoureux. + + "Un peu!--beaucoup!" mots sans pensee; + Et meme: "passionnement", + Un mot qui ne dit rien vraiment + Du mal dont mon ame est blessee. + + C'est par mille et mille douleurs + Que mon etre se multiplie + Et, languissant, vers toi se plie + Comme le chrysantheme en fleurs. + + La marguerite plus ne dure, + Quand l'automne, de ses doigts lourds, + Des mousses jaunit le velours + Et disperse au vent la verdure. + + Meme apres l'adieu du soleil, + Seul, dans les jardins qu'il decore, + Le chrysantheme s'ouvre encore, + A mon coeur fidele pareil. + + Pour savoir a quel point je t'aime, + Effeuille, en revant, mon tresor, + Non la marguerite au coeur d'or, + Mais le coeur blanc du chrysantheme! + + +III + +BOUTON DE ROSES + + +Sous les feuilles jaunes et degouttantes de pluie d'un rosier sauvage, +un bouton tres pale s'obstine, dont les petales ne se developpent que +pour se recroqueviller aussitot comme des oiseaux frileux qui replient +leurs ailes dans l'air trop froid. Voila plusieurs jours deja que je le +vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour +vous l'apporter. Puis j'ai trouve qu'il etait bien peu digne de votre +beaute triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la +melancolie d'automne. Il vous eut bien dit pourtant qu'a vos pieds +s'effeuillera ma derniere pensee et qu'une rose fleurit toujours pour +vous dans le jardin derobe de mes reves, une rose immortelle dont la +racine est au profond douloureux de mon coeur. + +Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce desespere des floraisons +defaillantes, venu trop tard pour la gloire des epanouissements et +pareil a l'amour tardif qui compte moins les bonheurs a venir que +l'inutile tresor des bonheurs perdus! + + +IV + +OEILLETS ROUGES + + + L'oeillet d'automne est sans parfums. + Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, + Il semble porter dans ses veines + Le sang glace des coeurs defunts. + + Fleur sans parfum, ame sans reves! + Oiseaux sans ailes, toutes deux, + Dont jamais les vols hasardeux + Pour les cieux n'ont quitte les greves. + + Malgre ses velours eclatants + Dont ton regard charme s'etonne, + Ne cueille pas l'oeillet d'automne, + Toi dont le coeur est tout printemps! + + Toi dont l'etre est tout envolee + Vers les firmaments apaises, + Ou monte l'odeur des baisers + A l'odeur des roses melee. + + Si c'est du rouge que tu veux + Pour eclairer leur ombre, impregne + De mon sang la fleur que ton peigne + Tient mourante dans tes cheveux, + + Et par les souffles embaumee + Autour de ton etre flottants, + Toi dont la grace est tout printemps. + Vivant Avril, ma bien-aimee! + + L'oeillet d'automne est sans parfums. + Sous l'orgueil de ses pourpres vaines, + Il semble porter dans ses veines + Le sang glace des coeurs defunts. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +SUPER FLUMINA + + +J'ai garde certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est +comme malgre moi que, tous les huit jours, un acces de paresse qu'aucune +fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque +flanerie a l'aventure, dans la campagne ou meurt le tintement des +cloches lointaines, a l'heure ou les derniers fideles franchissent les +porches des eglises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce +sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, egrenant sur ma +route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oublies, +levite de toutes les religions meprisees, supreme croyant de toutes les +croyances dechues. + +Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de +bise ridait, sur une rive a peu pres deserte, suivant le quai dont la +pierre limee par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans +un de ces paysages de banlieue que Rafaelli excelle si bien a decrire +et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres +silhouettes des arbres depouilles, semblent des griffonnages d'enfants. +De toutes les choses, l'eau est peut-etre celle qui proteste le plus +tard contre les melancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux +grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de +lumiere qui passent, a sa surface, comme les derniers eclairs d'epees +d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux +gelees qui la figent, tandis que partout regne la grande immobilite de +la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin ou je n'entendais guere +que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mela, une rumeur +de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et +sourd, quelque chose de sinistre qui melait une note d'horreur a cette +melancolie. Je m'arretai, je regardai et trouvai que j'etais arrive, +sans y prendre garde, jusqu'a la gueule debordante d'un egout, la ou la +grande ville deverse son opulent tresor d'ordures, infectant au loin +la riviere et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses +odeurs malsaines, la fetide haleine de tout ce qu elle vomit. + + * * * * * + +Et comme toutes nos pensees ne sont que les impressions reflechies qui +nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le +haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un +ocean de degout qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous +assistons depuis quelques jours y avaient amasse. De l'image materielle +qui m'avait fait detourner les yeux, une vision morale se degagea, celle +de l'immonde societe qui, pareille a ces eaux croupies et deshonorees, +nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble +parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un proces,--celui meme de +notre etat social,--nous revele, occupant toute l'echelle des classes, +depuis ce qui devrait etre l'honneur a jamais respecte jusqu'au devoir +inexorablement subi; toute cette canaille remuee comme une mare putride +ou tombe une pierre, et qui grouille avec des eclats de rire, comme +grisee de sa propre infection; tous ces types revoltants de cynisme +qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe, +dans mon cerveau, avec les detritus, les trognons, les immondices que +l'egout roule a mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique +de mensonges; pas une revolte de la conscience dans cette clameur de +coquins se jetant l'ignominie a la face les uns des autres; pas une foi +qui surgisse, de ce desarroi de toutes les confiances, pas une foi dans +un homme dont on ose dire: Celui-la ne peut etre soupconne! Magistrats, +ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu +dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la +trompe et qui prefere s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilite +qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette +jetee au vent de tous les respects. Des accuses, encore sous la menace +des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir +de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxenete et son +infame amant, relaches, sans doute, parce que les prisons aussi ont +quelquefois besoin d'etre assainies. Il ne se trouve personne pour +cracher au nez de ces ignobles droles, pour les chasser comme on balaye +les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derriere de cette pourriture +vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre +compagnie. + + * * * * * + +J'entends des gens dire qu'il en a toujours ete ainsi. Ce n'est pas +vrai. Cette promiscuite de tous les appetits fraternisant dans la meme +honte lucrative, cette democratie qui unit, dans la malproprete d'une +immense etreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et +celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le meme sac d'ecus, +sont d'invention tres contemporaine et bien ce qu'on est convenu +d'appeler des "signes des temps." Ce n'est pas la premiere fois que de +pareilles eclipses du sens moral sont signalees dans notre astronomie +historique. La seconde moitie du siecle dernier ne presentait pas, a son +debut, un spectacle beaucoup plus ragoutant. Il a fallu beaucoup de sang +pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer +notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus +plus bas qu'alors, parce que la virilite des races s'epuise a ces rouges +metamorphoses. Heureux ceux qui ont vecu dans des temps meilleurs et +mieux epris de tout ce qui fait la dignite de l'ame humaine! Parmi nous, +ceux-la sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passe +et ne veulent vivre que de la memoire des ages ou fleurissait l'ideal. + +Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive ou s'etait +arretee ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours, +non plus souille et comme encombre de ruines, mais limpide et emportant, +avec lui, une poussiere fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante, +le couchant etendait, ca et la, de grandes opacites fulgurantes, comme +des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une +eclaircie s'etait faite, a l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil, +sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque pose sur une +large lame de cuivre, en equilibre, comme on voit faire les bateleurs +forains. Ce qui fut les verdures estivales frangees de rouille par +l'automne, n'est plus qu'un enchevetrement de petites branches noires se +decoupant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait deja disparu pour +moi, celle du cloaque ou mes regards etaient tombes, celle du gouffre +ou avait plonge mon esprit. Que m'importe, apres tout, cette fange qui +descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait +la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le neant +est au bout. La nature est la, impassible et douce pour nous faire +prendre patience. L'amour est la, vibrant et cruel pour ne pas souffrir +que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les +splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeures fideles a +l'ideal de poesie et de tendresse qui berca si longtemps les douleurs de +l'humanite! Plus haut que les ruisseaux debordants, plus haut que cette +mer de boue qui peut s'etendre mais ne saurait s'elever,--car les oceans +bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de +nos esperances et l'immortel objet de nos desirs. Plus haut, sur un +autel tout embrume de l'encens de mes voeux, sont poses tes pieds divins +et blancs, ma bien-aimee aux noirs cheveux, grand lis debout dans la +solitude jalouse de mes reves, consolation du terrestre exil, toi +qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres +l'infini! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +DERNIERES VIOLETTES + + +Voici que les premieres violettes d'automne ont reparu a Paris; rares +encore, car j'eus infiniment de peine, madame, a vous en trouver un +assez petit bouquet; toutes petites, a peine ouvertes comme des yeux +d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop +longues et menues. Tres artificieusement, la marchande qui me les vendit +les avait enveloppees de solides feuilles de lierre: mais votre premier +soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une +epingle, pendantes et bien vite fletries a votre corsage. J'enviai leur +sort neanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui +meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle elevaient vers +vous, comme une derniere haleine, n'etait-il pas un pardon? Douce, bien +douce cette odeur de fleur trop tot cueillie et trop vite s'etiolant. +J'ai pense que l'ame de ces violettes etait faite de tout ce que nous +avions reve pour l'ete disparu et que le temps ne nous a pas permis +de realiser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir +vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le +beau paysage dont les verdures semblent aussi denouees, la Seine qui le +traverse vingt fois etant pareille a un large ruban bleu flottant sous +une main capricieuse; voyages a travers ce beau pays de France qui est +comme un panorama de merveilles. Ici borde de neiges eternelles par la +dentelure profonde des montagnes, la doucement vallonne par le calme +ocean des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la +mer, partout baigne de lumiere et caresse par des souffles feconds. Nous +devions voir ensemble des villes ou le souvenir du passe nous ferait +croire que nous nous sommes aimes toujours, vous sous les parures +anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des +antiques chevaliers dont je sens le coeur fidele dans ma poitrine. Mon +Dieu, ma chere, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a +semble que je vous revoyais la premiere fois comme l'unique maitresse +d'une vie anterieure a ma naissance. Vous ne croyez peut-etre pas a la +metempsychose? Moi j'y crois tout a fait. Je vous dis que nous nous +etions rencontres deja et que cette passion nouvelle n'a fait que +reveiller, sur nos levres, des baisers endormis. Tous les bonheurs reves +auront leur jour dans l'eternite de notre tendresse. En attendant, +les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laisses +s'envoler! + + * * * * * + +A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette +vieille cite pour les liens d'affection et les amities qu'elle me garde, +que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers +froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que +celles de Nice cent fois et dont les bouquets enormes, promenes dans +les rues ou pendant derriere les vitrines, protestent contre les images +melancoliques qu'evoque, dans la pensee, le ciel triste, morne, gris, +paraphe de dessins noirs par les branches depouillees ou s'abat, des que +le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes meridionales, +dont l'ame est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du +Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul etouffant des nuees que ne +traverse ni rayon de clarte ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment +un sommeil trouble de cauchemars sous le fouet des ondees et la colere +des ouragans. Plus de chansons et plus d'eclats de rire! Est-ce que +cette desolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de +leurs levres silencieuses, de leurs petites levres parfumees et toujours +humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame, +j'etais en exil la-bas, et je crois que mon premier present fut un envoi +de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlerent sans doute +pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle a mon +desir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver, +a nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce +sentiment, mais j'ai en horreur le chrysantheme, cette parure des +jardins mondains, dont la duree ne m'interesse pas plus que celle des +fleurs en papier dont les cheminees bourgeoises sont encore decorees au +Marais. Car, eux non plus, les chrysanthemes, n'ont jamais paru vivants +et fremissants sous le zephir et jamais parfum n'a palpite dans leurs +petits petales secs, pointus et serres, pareils qu'ils sont a des +etoiles sans lumiere, a des etoiles terrestres ou ne scintille aucun +celeste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits +soleils eteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai +dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille +encore sous les cendres embaumees des encensoirs. Mais, quelquefois, +quand mon souvenir chantera quelque appel mysterieux dans votre memoire, +vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez +connues par moi, et qui vous ont dit deja, par dela le temps et +l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort +rejoui de les sentir et qu'a mon tour, elles me parleront de vous, ces +muettes eloquentes dont le langage est un parfum! + + * * * * * + +Je ne veux pas etre cependant injuste pour nos petites violettes des +bois parisiens qui meurent sous la premiere neige. Nous irons, s'il +vous plait, en cueillir nous-meme a Saint-Cloud ou a Ville-d'Avray, a +Vaucresson ou a Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail; +vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourne au soleil tiede qui +mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos +petits pieds croises sur le sable, ou le bout de votre inutile ombrelle +tracera de capricieux dessins; moi, courbe comme un bucheron sur les +mousses et furetant dans le gazon mouille pour y trouver les rares +petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous +reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premieres feuilles +mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal +essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate desesperee ou semble +gemir l'ame heroique de Beethoven dechainee parmi les elements. Car +ce doit etre une satisfaction des grands musiciens trepasses de meler +encore aux souffles eternels de l'air le souffle eternel de leur genie, +modulant, suivant des rythmes mysterieux, dans la voix tumultueuse des +forets sonores et les flots vibrants comme des lyres. + +Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, a +votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui +aura ete la plus pres de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la +votre, violette d'automne qui me sera plus chere que toutes celles du +printemps a venir et meme que ces admirables violettes de Toulouse d'un +bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clemence Isaure, +l'immortelle soeur des trouveres, dont le nom seul est un poeme de +lointaines amours. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +L'AGE D'OR + + +Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage ou nous etions +assis, l'un aupres de l'autre, il y a deux jours, a l'heure du soleil +declinant vers les horizons clairs d'une tiede apres-midi? Deux jours, +ce n'est pas bien long, meme pour une memoire de femme, et vous pouvez +vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous +vieillit tous les deux! C'etait sous une feuillee toute verdoyante +et comme printaniere, malgre la saison ou nous sommes. Caprice +d'exposition, sans doute, protegee des ardeurs caniculaires, des pluies +fouettantes et du vent qui brule. Mais rien n'etait plus frais que cet +ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards +s'arreterent sur un marronnier charge de fleurs et de pousses nouvelles, +comme si avril, le plus menteur des mois de l'annee, avait promis de +revenir bientot. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais +quelques petites fleurs eparses dans leur uniforme de velours. Votre +beaute rayonnait dans ce decor a la fois eclatant et doux comme dans +un reposoir de Fete-Dieu eleve pour elle. On eut dit que c'etait votre +jeunesse qui se repandait autour d'elle sur les choses et sur les etres, +par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux etaient +venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages +s'elevaient, a vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'etais sous le +charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse +contemplation de vos graces, plein d'adorations mystiques et de desirs +fous. Car l'ame est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis +des purs esprits n'est pas le mien. + +Oui, paradis! C'etait un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au +detour profond d'une allee, un morceau du paradis qu'avait oublie de +garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout +ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant, +de droite et de gauche, c'etait bien octobre avec ses tons jaunes ou +pourpres qui sont comme la couleur des declins. C'etait une debauche +d'ocre sur la grande palette de la nature, tres clair aux branches +fremissantes des peupliers, plus fonce sur les masses plus denses des +autres essences. Mais partout la brulure des etes prete a s'envoler aux +premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles seches. On eut +dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnes avait ete promene +sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arret dont +est atteint tout ce qui doit perir. Certes, il y avait beaucoup de +melancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel eclat et +quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un feerique +embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulee de metal +scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des +lumieres couraient sur toutes les aretes vives ou s'etendaient, par +ondees, sur les plaines. + +--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout a coup, +rompant le silence ou se complaisait ma tendresse recueillie. + + * * * * * + +Et ce simple mot, tombe de vos levres, m'a valu, cette nuit, un des +cauchemars les plus facheux qui m'aient laisse pensif au reveil. Vous ne +parliez plus par metaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des +rages de damnee avait touche sa recompense. Midas ressuscite voyait +refleurir son reve monstrueux. Suscitee par quelque sublime decouverte, +une immense convulsion avait retourne le globe sur lequel nous vivons. +La terre avait vomi ses entrailles a sa surface, ses entrailles lasses +et dechirees par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la +nature exterieure etait en or, en or dur et cristallin, mais tiede +encore des fusions anciennes au centre de notre planete. Les arbres sans +murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arretes +dans leur cours, les vallees sans ombres fremissantes, tout en or. De +l'or, de l'or, rien que de l'or! C'etait superbe d'abord, puis odieux et +insupportable a regarder. Des pepites gisaient sous toutes les formes; +tous les corps resonnaient avec le meme bruit sec la meme musique +barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir +ou se refletait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans +infini, sans au dela, sans voiles, ou les astres figes dans leur course +s'eteignent comme des flambeaux qui palissent dans le grand jour. Les +animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie +et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans +doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-meme n'eut ose +caresser la chimere.... L'homme seul etait reste de toutes les betes, +l'homme affame, l'homme chatie par son propre vice, victime de sa longue +demence, l'homme eperdu dans cette realisation cruelle de son desir +acharne. Le metal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait +longtemps paye de la sueur des miserables, et cherche jusque dans le +sang, ce metal le debordait, l'envahissait, l'etreignait. Il lui brulait +les pieds, lui dechirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au +ventre les morsures de la faim. Il eut vendu son ame, l'homme miserable, +pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il +avait profane, souille, foule sous ses pas dans ses recherches impies, +emplissait sa memoire de remords et d'ironie. L'ideal conspue y pleurait +ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers +perdus; la poesie y chantait sa chanson a jamais envolee. Puis c'etait +la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des bles +magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dores, +sous les souffles murissants du matin; l'image des vignes empourprees +et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits +prochains; la vision imperissable de cette nature maternelle et douce, +l'_alma parens_ antique, pleine de graces fecondes et de fertiles +beautes! Ah! vous auriez fremi, comme moi, a voir ce fantome de l'homme +s'agiter dans cette apotheose implacable de la Matiere jugee la plus +pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps. + + * * * * * + +Eveille, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie +nocturne. Il y avait des moments ou je croyais que je n'avais pas reve. +Car un symbole tres clair et tres aisement saisissable etait au fond +de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races +futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont +l'honneur de la notre et de ce temps meprisable. Oui, l'homme crevera, +faute d'ideal et faute de pain, apres avoir epuise, pour en venir la, +plus de genie qu'il n'en eut fallu pour rendre d'eternelles generations +heureuses dans l'amour simple des etres et le respect facile des +choses.... Mais je ne vous veux pas epouvanter, madame, de ces sombres +propheties. Je serai mort certainement avant ce temps-la, d'une mort +naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre +sourire, vous-meme, peut-etre, ma chere ame, serez-vous egalement +trepassee; car la beaute, pour etre immortelle, ne donne pas +l'immortalite. J'imagine toutefois que, comme a nous, l'autre jour, a +ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitie du destin +gardera quelque oasis pareille a celle ou, dans une illusion de +printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne +tendre, sur les fenetres, son melancolique linceul. Car l'amour seul +conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques ames elues. +Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant +ecoutes, pour que les ruisseaux roulent leur fraicheur parmi les +mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de +celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet age d'or +sans pitie, gardera, comme un ange debonnaire, un coin de ce paradis +biblique a nos fils eperdus! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CHOSES D'AMOUR + + +Vous n'avez pas voulu, ma chere ame, me suivre au pays des montagnes +natales qui, comme des vieilles decoiffees par le vent, portent a leurs +tetes nues et ridees des lambeaux de nuages pareils a des chiffons de +toile; dont les pieds lourds et frileux sont a peine chausses de verdure +et semblent reculer devant l'eclaboussure argentee des torrents; dont le +front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'eternelles +melancolies. Vous avez redoute cette nature sauvage et ce grand silence +des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble +seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle +du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait +penser aux epaules montueuses et lassees d'Atlas, le spectacle du +ciel nocturne decoupe par ces masses sombres et crible de lumineuses +blessures par les dernieres fleches du soleil couchant. + +Oui, je sais la des coins merveilleux de paysage ou nous eussions +peut-etre goute des repos inconnus, ou nous nous serions sentis plus +pres l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve +seul, la montagne est comme un ecrasement douloureux de la pensee, que +je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et +est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant +que la lumiere inonde. Mais a deux, ma chere ame, a deux! La montagne +est comme une porte sacree qui nous enferme dans un reve de solitude et +cache notre bonheur, et nous fait pareils a ces belles eaux chantantes +dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne +mirent que le ciel. + +Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyreneens au bord de l'Ariege, +ou je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savoure la douceur +amere, sous l'oeil attendri des etoiles qui, toujours, ont des larmes +pour les amoureux! + + * * * * * + +Vous reviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel +lien mysterieux dont la Poesie grecque a cherche l'image dans le tableau +gracieux de la naissance de Venus. J'aime mieux, pour ma part, la +fable d'eve foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de +son berceau. Il fallait l'epanouissement des jardins a la premiere +apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur +les levres lesquels y sont demeures depuis ce temps-la. Et, cependant, +la mer fait penser a la femme et la femme fait penser a la mer. + + La trahison vous fit parentes eternelles. + Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond! + Le mensonge du ciel habite vos prunelles, + Double abime d'azur ou notre espoir se fond. + +Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur +d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a garde quelque chose +dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux ou +la pensee sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous +attirent vers les irreparables naufrages du coeur. Oui, les votres, +madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures +innomees et, dans leur verte transparence, sans cesse traversee +d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont +l'insensible ocean berce les prieres inutiles et les desespoirs +silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre +regard, et souvent il y passe des eclairs d'epee comme lorsque le flot +s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace +glauque est sillonne. + +Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie +eternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils +amants, pas plus que vos cruautes n'ont pu decourager ma tendresse. Le +grand symbole de la beaute toujours adoree et pardonnee est fait pour +vous seduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunite! + + * * * * * + +Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constelle +et les souffles tout parfumes de l'ame des bruyeres; vous m'avez avoue +le charme mysterieux et pervers peut-etre que la Mer avait pour vous. +Ainsi nous sommes-nous separes sans que mon ame se soit, un seul +instant, eloignee de vous qui etes, pour elle, comme une de ces patries +qu'on emporte partout ou l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et +soupirer la flute du patre. Vous vous etes bercee sans doute, au bruit +monotone et profond des vagues a l'heure ou les dernieres voiles +semblaient a peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer. +Que m'avez-vous garde de vous dans ces heures de reveries? Comme les +barques lointaines qui s'enfoncaient dans les brumes rougies par le +couchant, votre pensee a-t-elle, par dela l'horizon incendie, tente +l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'esperer et je devrais vous +dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouve des oublis charmants au +caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a +fait tout d'abord un etre desarme devant vous. Devant le magnifique +panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une +floraison de lis, des vallees profondes le long desquelles les grandes +ombres pendaient comme des chevelures, des ravins ou l'eau se brisait +avec des clameurs et de grandes coleres d'ecume, savez-vous ou s'en +allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette +tranquille allee du bois ou, pour la premiere fois, votre main s'est +posee sur mon bras, vers ce paysage a demi parisien qui fut le decor de +mes premieres et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la +toilette que vous portiez ce jour-la? Nous aimons le bleu, tous les +deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-etre est-ce ce gout +qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient +legerement sur le sable humide des premieres fraicheurs de l'automne! +Ils dictaient un rythme nouveau a mon coeur qui leur fut un docile +ecolier. Un frisson de rouille passait deja sur les feuilles et vous +vous sentiez toute triste du declin des dernieres roses. + +Car vous avez pour les fleurs toutes les pities que vous n'avez pas pour +moi! Nous suivions une toute petite allee, tandis que tout pres, dans +une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des +citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre +voix. Oui, ma chere, voila tout ce que j'ai reve devant le grandiose +paysage des Pyrenees: cette allee dont un soleil deja pale de septembre +traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de +gazons etaient brulees et pietinees, cette petite allee du bois ou je +respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que +vous ne le sentites meme pas. + +[Illustration] + + + + +IV + +CONTES D'HIVER + + + + +[Illustration] + + + + +PREMIERE NEIGE + + +Nous nous etions quittes avec un serrement de main a peine ebauche, +sans la chaude etreinte accoutumee, sans la reconciliation franche qui +terminait d'ordinaire nos futiles querelles, apres des propos vraiment +cruels echanges et de mauvaises paroles restees sur le coeur. Elle ne +m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement delicieusement brusque, sa +belle chevelure debordante sur le front pour que j'y misse un dernier +baiser. Elle etait remontee en voiture sans se retourner, sans me +montrer longtemps encore, par la petite vitre de derriere, un coin de +visage blanc eclaire par une caresse des yeux. Moi, j'avais continue mon +chemin a pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le +clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumee avant +les celestes etoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la +saison; a travers un decor plein d'une bruyante melancolie. C'etait +l'heure ou l'activite populaire agonise avant le calme du repas du soir. +Tout le boulevard etait dans les cafes, hors quelques rodeuses affamees, +ombres vivantes attachees aux rares passants et dont les zigzags captifs +laissaient derriere elles un fade parfum. La gaiete de ce spectacle +n'etait pas pour me distraire des meditations douloureuses qui +m'assaillaient. Apres une longue periode de foi aveugle, je me reprenais +a douter que la femme fut autre chose qu'un mensonge delicieux fleuri de +regards et de sourires ou elle ne laisse rien de son ame. Tout ce bruit +charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien +qu'un bruit comme celui de l'onde indifferente ou du vent impassible qui +passe. A quoi bon garder precieusement dans la memoire le souvenir des +etreintes ou notre coeur s'est fondu en delices desesperees? Nous ne +sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mysterieuse cuirasse +le defend de nos faiblesses, et des seins magnifiques ou meurt notre +desir ne sont qu'un rempart qui l'eloigne davantage du notre. Elle est +l'illusion qui charme et qui tue, l'eternelle embuche dressee sur le +chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles energies. + +Ainsi pensais-je, decourage de l'amour par un amour plus grand et plus +vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un pretre +parmi les ruines d'un temple ecroule, me meurtrissant dans la nuit a des +debris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelerent, et je me trouvai +subitement mele, en pleine lumiere, a des groupes de causeurs joyeux +assis devant des verres ou riaient des poisons couleur d'emeraude, d'or +brun et de rubis sanglant. + + * * * * * + +Quand je les quittai, une heure apres, la neige avait tombe abondamment, +rayant encore de legeres broderies blanches le manteau gris du ciel, +pareille a un vol de fleches obliques criblant les maigres arbres nus +comme des saints Sebastiens. Les toits, les voitures, les chaussees, +tout etait blanc, et c'etait un craquement sous les pas s'enfoncant +dans ce froid tapis. Une vague clarte montait de toutes ces candeurs +repandues, argentee comme si cet orient eut ete fait de rayons de lune +en fusion. Les etoiles ont souvent l'air de rever. Peut-etre Perrette +devenue etoile, comme c'est le commun destin des belles ames, avait-elle +laisse choir a nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres +aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous +regardent. + +Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec +une garniture d'ouate a chaque roue, les chevaux philosophes manquant +d'un pied, au moins, a chaque pas, resignes aux cinglements du fouet +inutile qui avait au moins le merite de le rechauffer, ayant des buees +aux naseaux, des buees ou les reflets des reverberes mettaient des +fumees de sang clair. Puisque j'etais condamne a la promenade, l'idee +me vint d'y meler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en +traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'ecartait pas beaucoup de +mon chemin. Idee miraculeuse et vraiment geniale, car je me trouvai, des +les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse a +Paris, ou elle se resout presque immediatement en boue noire, la neige +apporte a la Nature un merveilleux element de feerie. C'etait un +enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur egale, +etales en eblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues +d'une mer immobile et figee dans une rigidite marmoreenne. Les routes +larges, et d'un seul jet immacule, scintillaient aux premiers plans, et +les masses moutonnaient a l'horizon, comme un troupeau couche dans la +penombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande meditation de toutes +les choses et un mysterieux recueillement sous ce bapteme de purete +rajeunie. + + * * * * * + +Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme +un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos +ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait +ete un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel, +pourquoi s'etait-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur +etait mort a jamais, que tout ce qui y avait touche m'apparut tout a +coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau +de marbre s'etait eleve? Car c'etait un peu de notre coeur que ces +verdures, sous lesquelles avaient sonne nos premiers baisers, furtifs +comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allees ou +nous nous etions si souvent serres l'un contre l'autre sans nous parler; +que ces gazons, d'ou les violettes nous avaient regardes passer, de +leurs yeux pales et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser +vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles +transparentes de nos reves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous +sommes, que tout n'a ete fait que pour servir a nos tendresses, l'azur, +les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide, +n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un +peu de nous a tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un +peu de sa laine; soupirs envoles, joies perdues, tout ce qui s'en va de +nous dans les extases ou se consume le meilleur et le plus pur de notre +vie. + +Et je m'abimais de plus en plus dans cette idee sombre que tout etait, +autour de moi, la sepulture eclatante de mon bonheur, et que ce blanc +mausolee avait surgi a l'heure meme ou nos coeurs sans pardon s'etaient +desunis. + +Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisee, par un decor tout pareil, +le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre, +et,--comme nous etions brouilles encore,--je me retrouvai sous la meme +impression, oppressee et superstitieuse. Mais, a midi, le soleil vint, +qui fondit cette legere epaisseur de la premiere neige, laquelle est +plutot comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres +se mirent a pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux +coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinees +degageaient, comme des carquois de Diane, une fleche d'emeraude. Une +fleur, une fleur meme qui s'etait ouverte sur les derniers pas de +l'automne, emergea de ces blancheurs defaillantes. Etait-elle, elle +aussi, un symbole m'annoncant que notre amour allait refleurir. + +Ce qui me reste de cette reverie, c'est que la facherie, meme la plus +legere, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas +ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux +chaleurs sacrees qui s'epanouissent dans le sang vivant des roses, ne +bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges +eternelles. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +CARNAVAL AMOUREUX + + +Savez-vous ce que j'ai reve? ma chere. Que vous aviez parie de vous +deguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaitre. +L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me +donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un +heritage tombe du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de +la terre, comme des fleurs empoisonnees et mouillees de larmes,--me +permettait du donner un libre cours a votre caprice. Pour que rien n'y +fit obstacle, je vous ouvris un credit illimite chez les costumiers les +plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous +etions rencontres au bal masque que donne, chaque annee, a cet +anniversaire et dans son somptueux hotel du quartier de l'Etoile, cette +fameuse Mme de C... dont les fetes sont justement recherchees. Vous +sachant des intelligences dans la maison, j'etais certain que tout +y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le role des +Nigaudinos de feerie. Mais je me voulais un tres grand merite dans cette +epreuve, un merite qui vous touchat et me valut un de ces infinis des +grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'etais-je pas sur de vous +reconnaitre a la fin? De quelques voiles qu'il fut enveloppe, votre etre +ne me crierait-il pas votre presence? Pourrais-je mettre seulement le +pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me +guiderait-il pas surement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous +faisait sourire et vous y repondiez par un air de future victoire +absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le +premier regard me fut comme un defi qui me valut tant de souffrances. + + * * * * * + +Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler +aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emporte deja au bal ou nous nous +devions retrouver. Mon ambition avait ete de vous y reconnaitre du +premier coup, de marcher droit a vous comme le prophete au Dieu qui +l'appelle. + +Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'etiez pas encore +arrivee et toute l'attention etait pour cet aimable prince negre venu en +France pour y conquerir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour +paraitre plus beau, a emmene le fils d'un de ses ministres en facon de +repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous +les jours en pure ebene, de sorte qu'aupres de lui le prince semble +porter sur le visage un clair de lune. C'est une maniere agreable de +faire faire le tour de France a son favori. La foule des invites etait +considerable deja, mais, je vous le jure, j'etais moralement sur que +vous n'y etiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eut personne. Je +pourrais vous dire le moment precis ou vous entrates. Mais tant de monde +m'entourait deja que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand +je tentai de vous surprendre a votre entree. La ruse sur laquelle vous +comptiez m'etait deja, d'ailleurs, revelee aussi depuis longtemps. +Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revetu le +meme costume que vous. Plus de cent deguisements pareils sur de jeunes +femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappe mes yeux. +Ils etaient les plus ingenieux du monde pour embarrasser l'esprit, +enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans +leur mauresque pudeur, rien voir a peu pres du visage. A peine un +rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparait celui des +etoiles sur un ciel balaye de rapides nuees. + + * * * * * + +La danse dissemina les groupes et les couples y passerent. Vous dansiez +certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il +y avait la un homme que j'aurais etrangle avec une joie feroce: celui +dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les etoffes +legeres et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour +qui la vraie musique etait le rythme harmonieux de votre souffle; sur +qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire +involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siecles. Quel +immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et +compasses de nos peres! Je me mis a errer comme les betes de proie +qui fouillent des narines les souffles epais dans le vent. Un de vos +raffinements encore: le meme parfum tres doux, mais tyrannique et +penetrant, baignait les ombres pareilles a vous. Un son de voix saisi +au hasard? Toutes etaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls +parlaient et je m'apercus qu'ils etaient terriblement plus bavards que +les femmes. Et mes tortures recommencaient sous forme de mazurkes, de +polkas, de tournoiements methodiques ou mon coeur etait broye comme sous +une meule. J'eus un moment de desespoir. Vous avez un signe auquel je +ne me tromperais pas. Mais la! Vous savez comme moi ou il est place. Il +aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager +sous les jupes. Je sais que ce sont des manieres que Mme de C... n'aime +pas, que vous appreciez peu vous-meme. Si j'allais justement tomber sur +vous, a la premiere passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en +aurais pas moins gagne mon pari et vous n'en seriez pas moins obligee de +me donner l'Infini convenu. + + * * * * * + +Mon respect de la decence luttait mal contre mon desir de vaincre a +tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'ecriai-je en moi-meme, m'inspirant +des etendards du pieux Constantin. Un eclair de vrai genie descendu +certainement sur moi du trone Paradisiaque ou siege aujourd'hui, dans +les phalanges sacrees, ce monarque sanctifie, traversa le desordre de +mon esprit et l'illumina. "Tu vaincras par un signe", me repetai-je en +bon francais. Si je vous forcais, vous, a me reconnaitre! Je me souvins +que vous m'aviez menace de quelque chose la premiere fois que j'aurais +de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il +m'arrive quelquefois. Je m'eclipsais un instant et revins barbouille de +ces debris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une +aile du nez. Mais l'effet fut immediat, une petite main,--la votre,--me +lanca un soufflet, et une petite voix,--la votre aussi,--ajouta a ce +geste charmant ces mots aimables: + +--Animal, je te l'avais promis. + +A moi l'Infini, ma chere! Vous vous etiez trahie. Helas! je me suis +reveille avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais +les inspirations du reve nous viennent certainement des dieux et c'est +un religieux devoir d'y obeir quand la pleine conscience de nos actes +nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plait! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +BROUILLARDS + + +Une poussiere d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre, +comme si quelque planete eteinte s'y etait brisee a l'infini. C'est +comme un voile de lumiere diffuse entre nos regards et les choses qui y +deviennent vagues et vacillantes et comme delivrees des lois rigides de +la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indecisent, les +images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde +des realites vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie +d'imagination que ce phenomene maudit des gens hatifs et des cochers et +qui s'appelle: Brouillard. + +Aller enfin un peu sans savoir ou l'on va! Pouvoir rever au bout de son +chemin l'horizon de son reve! marcher dans l'inconnu; construire autour +de soi des paysages de feeries; emporter sous son front le decor de +sa pensee! Et cette revolte elle-meme de toutes les activites banales +empetrees dans ce filet d'obscurite menteuse! Tout cela a pour moi un +charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche materielle de +l'Idee, un instant affranchie des servitudes coutumieres. + +Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire trame sur la route par +l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament, +le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant a +l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il +ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort +glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret. + +La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache +maintenant le mysterieux lever des etoiles. C'est le meme milieu ou tout +est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les +lumieres traversant cette ombre d'eclairs pales pareilles a des feux +follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous, +inquiete, affolee, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une +melancolie et d'une terreur ou je me suis complu souvent. + + * * * * * + +Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment +les amours vraies commencent. Tout a coup et, sans qu'on sache vraiment +pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passe y descend +derriere un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des +spectres charmants et l'echo de leurs voix envolees ne tinte plus que +des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutot le +souvenir lui-meme n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle +inconnu balaye et fait pirouetter les nuees comme des feuilles mortes. +C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisees et dont les +couleurs se confondent. Le cerveau goute une douceur secrete a se sentir +comme balance dans ces fumees. C'est l'approche d'un de ces rares matins +de l'ame qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela +quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'etre tout +entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement +d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passe pres de moi, o vous que +je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant, +j'etais pareil au voyageur que des brumes epaisses ont surpris et qui +ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumees. Dans cette +demi-clarte diffuse, vos yeux luisent tout a coup, troublants et +furtifs. Apres eux la nuit me sembla plus profonde ou s'abimaient toutes +mes impressions. Je traversai des periodes d'angoisse et de doute, perdu +dans ce neant ou ma main mit si longtemps a retrouver la votre! L'aube +fut lente a naitre, mais enfin elle naquit, triomphante sous la paleur +divine de sa face pareille a la votre, semblant porter, dans le flot +noir de ses cheveux denoues, les ombres qu'elle venait de chasser et de +vaincre, comme Diane portait a son epaule son butin trainant apres son +carquois! + + * * * * * + +Nous fimes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des +temps decries comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard +enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le +Bois n'etait pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et +des rues. Les passants, qui ne se revelaient a nous qu'en nous frolant, +nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en eprouvai, +par le pressement de mon bras, un contre-coup delicieux. Vous n'aviez +aucune bonne raison a me donner quand mes levres cherchaient tout a coup +les votres, aucun temoin possible a evoquer pour reprimer mes audaces. +Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid +penetrant vous fit mal, et ce silence a deux semblait nous isoler encore +davantage, mieux consacrer une communaute de pensees qui n'a pas besoin +de s'affirmer par des mots. Nous etions, pour moi, pareils a ces fiances +juifs qu'un meme drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'etait un +encens d'hymenee dont nous etions comme baignes et rendus invisibles. +Une musique immaterielle emplissait le vide de nos propres paroles, une +musique d'epithalame qui chantait les graces infinies de votre personne +et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait +alors doucement le visage! C'etait l'ame du printemps prochain qui +venait deja me promettre sur votre bouche les ivresses a venir dans le +reveil sacre des choses! Et l'ame du printemps ne mentait pas!... + +Helas! pourquoi le brouillard n'evoque-t-il pas seulement les delices de +mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand +le doute me vint et que l'ame de celle que j'aimais me fut soudain si +obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et +comme un desespere! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites, +seul en me disant que, peut-etre et grace a leur trahison, elle passait +tout pres de moi, doucement appuyee au bras d'un autre ami. + + + + +TAIAUT + + +Je m'etais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers mediocre: + + L'homme absurde est celui qui ne change jamais. + +Ajoutons, pour la defense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus +d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'eclectisme ou +les opinions ont, pour le plus grand nombre, la duree d'un vetement, et +tout le monde sait comment les vetements sont confectionnes avec les +draps sophistiques et les machines a coudre contemporaine. Il n'y a +plus que les academiciens qui se commandent des habits solides, les +academiciens et les trepasses opulents, par l'excellente raison que, +comme le dit un vieux et sage proverbe: + + Quand on est mort, c'est pour longtemps. + +Le reve appesantit notre imagination et notre pensee sur les derniers +mots qui, pendant la veille, ont donne dans notre oreille et meme +simplement dans notre cerveau. "Ce vers a raison, me dis-je a peine +engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'apres avoir +ete immuable dans mes gouts, pendant une quarantaine d'annees, j'eprouve +un vague besoin d'essayer des gouts des autres et de consacrer +une periode de ma vie au moins egale, s'il plait a Dieu, a bruler +soigneusement tout ce que j'ai adore et a adorer tout ce que je brulais +consciencieusement. Je vais rechercher l'amitie des dames maigres pour +connaitre par quel charme mysterieux elles remplacent ce qui leur +manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chastete des carmes qui +s'adressent a des mythes et des illusions fondantes sous l'audace decue +des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'etes pas encore mon fait, +puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le de de Jenny l'ouvriere. +Jeunez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance +du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui +vous amusera a passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce +temps-la, fidele a mon programme de palinodie complete, je lirai de la +prose de Caro et des poesies de Camille Doucet, pour apprendre comme +la banalite des pensees peut exalter l'ame et la mediocrite des rimes +enchanter l'ouie; ou bien je ferai ma societe ordinaire d'hommes +politiques qui m'apparaitront desinteresses, patriotes et pleins +de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes +opinions. A moins que je ne parie aux courses, mele a la foule +sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise, +mais j'ecris en francais comme je prononce), ou que je m'habille en +sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de +toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de +trouver imbeciles pour cette puerile raison!" + + * * * * * + +Et, les formes du songe d'abord indecises se figeant, plus solides dans +mon cerveau, comme ces nuees legeres qui, apres leur course vague dans +le ciel, semblent prendre corps a l'horizon, marches de marbre rose, sur +lequel le soleil declinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans +le domaine de l'action et, ayant medit de la chasse plus que de tout +autre exercice elegant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma +memoire me disait bien mille choses desagreables, me rappelant que, +la veille encore, je tenais a un Nemrod endurci ce discours plein de +prud'homie: "Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par +temperament, a un acte belliqueux que mu par un sentiment extraordinaire +de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de +l'ame, je n'y trouve aucune cause d'inimitie contre les lievres et +contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vecu dans les bois et +j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi, +l'eclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosee. Je +retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'etais presque fier +de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe aupres de moi, en +ayant l'air de m'admettre dans leur intimite. Un sentiment de fraternite +s'elevait en moi a leur approche, et puisque les oreilles ont ete +donnees aux etres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, a voir la +longueur des leurs, qu'ils etaient des quadrupedes doctes et savants, +venus pour m'observer moi-meme et faire, aux sujets de mon espece, +des memoires a leurs societes d'encouragement. Loin de songer a +les tourmenter, je m'efforcais donc de leur paraitre beau, noble, +intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes. +Car, s'il est flatteur d'etre loue par son semblable, combien l'est-il +davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanite!" +J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire, +comme un simple depute. Mon permis etait en regle, mon fusil charge. A +moi, Rustaud! A moi Medor! Taiaut! Taiaut! + + * * * * * + +Les impressions se melent volontiers dans l'etat ou j'etais le penseur +endormi. J'avais lu dans la journee le tres curieux livre et tres +instructif de mon ami Leonce Detroyat: _La France dans l'Indo-Chine_, +et le passage suivant sur la facon dont on chasse le cerf dans l'ile de +Battambang m'etait reste dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot: +_Cette chasse est pratiquee par des chevaux d'une race particuliere, a +demi sauvages et dresses a cet effet. Monte par son cavalier, des que le +cheval apercoit le cerf, il se precipite a sa poursuite avec une vitesse +vertigineuse qui lui permet meme de le depasser. Des qu'il l'a atteint, +il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'acheve a coups de sabots. +Comme recompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi +triomphant au village...._ J'en avais deja assez de leurs chiens; Medor +et Rustaud etaient deux betes assourdissantes. Et, sans tirer un seul +coup de mon fusil que je pendis a un arbre, je fis venir, avec la +rapidite dont nos voeux disposent dans le reve, un de ces petits chevaux +de l'ile de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et +digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais deja enfourche ce +diabolique coursier a la criniere noire comme vos magnifiques cheveux, +ma chere, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir +ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que, +ne connaissant pas le chemin de l'ile de Battambang et etant, comme +vous le savez, un peu casanier de nature, j'etais reste dans le bois de +Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes +promenades. + +C'etait un samedi soir, apres le depart des cavaliers et des pietons, +dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration +de la grande Ville, sous une belle clarte de lune qui etendait, par +les allees, de grandes nappes d'or pale comme pour inviter les esprits +nocturnes a leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin +d'etoile dans la coupe rapidement formee des vobulis. Je m'abandonnais, +je l'avoue, a mille pensees tres lointaines de la chasse commencee. Je +vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des +premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches a +peine detendues par un frisson de brise. Tout a coup, mon petit cheval +dressa furieusement les oreilles; sa criniere se herissa, si haute +qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta a la poursuite +d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant trainer apres elle l'image +allongee et double des appendices jumeaux dont son front etait pare. +C'etait un cerf! un cerf magnifique echappe sans doute du Jardin +d'acclimatation! Ma monture etait comme ivre de carnage entrevu! +J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquat par terre. Elle allait +atteindre sa victime et levait deja sur elle la menace mortelle de ses +sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et +la force de maitriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien. +Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents deja tendues +sur l'echine du fuyard, je le clouai sur place. Il etait temps! Ce +n'etait pas un cerf que nous avions force, mais un homme, un monsieur +tres bien, un marie du jour que nous avions rencontre dans l'apres-midi, +sa jeune femme toute blanche au bras, et en tete d'un cortege d'amis. +Toujours en habit noir, il s'etait jete a genoux: + +--Eh quoi, monsieur, deja? ne pus-je m'empecher de lui dire avec +compassion, pour excuser l'erreur dont il avait ete l'objet de la part +de mon cheval et de la mienne. + + * * * * * + +Mais l'emotion avait ete trop forte et je me reveillai. Je resolus +immediatement, pour ne plus m'exposer a de tels perils, de reprendre mes +gouts anterieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chere +ame, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements +intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce +de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant +pourtant que le notre! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +AMOROSA + + +Un tapis de neige, mais si leger que partout le gazon le percait de +mille fleches d'emeraude et que le sable des allees, apparaissant au +travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une +poussiere de neige courant le long des branches noires et saupoudrant +les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannees. +Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs +rugueux ses lumieres decomposees qui les faisaient apparaitre bleus a +l'envers de sa course. Des lointains presque violets, tres estompes de +gris clair et rayes imperceptiblement par l'enchevetrement des futaies. +Sur tout cela, la serenite silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce +coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y +descendait avec celui des moineaux et des mesanges s'abattant sur les +mousses avec de petits cris ou pleurait la desesperance du printemps. +Quelques jacinthes ca et la crevaient cependant la terre noire, et des +bourgeons trop tot venus perlaient aux branches. Un peu de patience, +mesanges et moineaux! Un peu de courage, o coeur impatient de renaitre! + +Apres une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au +visage, je m'etais assis sur un banc, dans un coin largement illumine, +ce qui lui donnait une impression de tiedeur relative. Mes yeux, +fatigues de l'horizon scintillant ou semblaient passer des vapeurs de +givre, s'etaient abaisses vers le sol, mille clartes roses me passaient +sous les paupieres et de minuscules etoiles d'or a travers les cils. +Mon regard flottait, avec ma pensee, dans un vague tres doux, quand il +s'arreta soudain sur une place d'une blancheur immaculee que traversait +un dessin bizarre trace par la course d'un oiseau. Les petites pattes +avaient seme comme un trefle noir qui courait suivant une ligne +capricieuse. On eut dit des hieroglyphes et je me pris, le plus +serieusement du monde, a vouloir dechiffrer cette mysterieuse ecriture, +a chercher un sens a ces caracteres si nets, et se succedant suivant un +rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonte pour complice du hasard +dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom, +comme si mon coeur etait soudain tombe sur cette neige. + +L'oiseau tout seul etait remonte dans la nue, sans y emporter mon ame. + + * * * * * + +Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce meme bois, d'un hiver ou la +neige aussi etait partout, comme si un fleuve de lait se fut soudain +ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme +les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos tetes et souvent +semblent-ils, a l'horizon, prolonger les chaines de nos collines +terrestres dans la clarte rouge et moutonnante des couchants. Oui +c'etait par un hiver tout pareil et dans un pareil decor que j'avais +aime pour la derniere fois peut-etre. Une longue reverie a deux, telle +avait ete l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient +ete tout le langage, et la douceur m'en etait restee comme celle d'un +parfum bien penetrant qu'on a respire sans avoir cueilli la fleur qui +le donne. Qui nous avait pousses l'un vers l'autre? Un hasard. Sans +coquetterie, elle avait pose sa main sur mon bras et nous etions parti +pour je ne sais quel voyage a la fois tendre et sans but, ne voulant +savoir ou nous allions, pourvu que ce fut ensemble. Et tous les chemins +nous etaient aimables pour marcher ainsi cote a cote, meme ceux que +la gelee avait fait durs, meme ceux que la neige rendait froids et +glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une etreinte ou +se fondait mon coeur; souvent sa jolie tete brune dut se coller a mon +epaule pour fuir les fouaillees des bourrasques. Je respirais alors de +si pres son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais +mes levres n'avaient ose se pencher jusqu'a son front, mais elles +s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le fremissement de sa plume +et dans le chatouillement de sa voilette. Nous etions l'idylle egaree, +je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus +troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion +virile, de plaisir apre et partage sont tombees pour moi dans le +gouffre de l'oubli, tandis que tout est reste dans ma memoire de cet +enfantillage cruel et delicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs +d'un lac, la splendeur pourpree des pierreries, tandis qu'une simple +feuille tombee d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la +berce. + +O derniere feuille tombee de l'arbre automnal que je suis! + + * * * * * + +Tout en elle etait exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un +dessin superbe etaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que +nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa a en graver +l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout +son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un +creux. Elle eut grand'peine a m'empecher de me mettre a genoux pour +baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empecher +de revenir le lendemain seul, a cette place, et d'y demeurer longtemps +en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un +piedestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple +tout parfume encore de sa presence et de l'encens de mes adorations. +Je la revoyais debout dans l'epaisseur moite de ses fourrures d'ou +son noble profil emergeait comme sculpte dans un ivoire vivant, et le +rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'amethiste m'enveloppait, +un noyau d'extase attirait a soi tout mon sang comme le rayonnement du +soleil boit la matinale rosee. Ce m'etait une terreur qu'un autre +pas vint profaner celui-la, qu'une neige nouvelle vint estomper puis +aneantir ce contour, qu'une journee de chaleur emportat cette image dans +les coulees indifferentes du degel. Mais le lieu etait solitaire et nul +n'y passa de longtemps apres nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches +dans ses profondeurs ardoisees et le temps demeura froid durant +plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon +pelerinage, reprendre, chaque matin, mes courses devotieuses vers cette +relique etrange, n'osant confier a celle meme que mon culte patient +adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensee toute remplie d'elle! Qui +dira ce qui s'en va de notre ame dans ces aspirations muettes vers +l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas meme les delices +furieuses de la chair rassasiee? + +Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptee. +Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'a mon coeur ou l'empreinte est +demeuree, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri. + + * * * * * + +Ainsi s'effaceront demain, apres demain peut-etre, les traces qu'avait +laissees hier, sur la neige, a l'endroit que je regardais sans penser, +la course capricieuse de la mesange ou du moineau. L'oiseau s'est +envole; Dieu sait ou! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice +vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va, +aussi pres du ciel qu'il lui plait! Telle s'envole aussi ma pensee vers +celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais +aime aucune autre, et qui m'apprit que le poete eut raison, qui dit: + + Ce sont les plus petites choses + Qui temoignent le plus d'amour. + +En attendant les grandes, comtesse, cependant! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +MENSONGES + + +Un feu mourant dans la cheminee longtemps flambante, un soleil admirable +au dehors etendant, a l'angle de ma table, une nappe oblique doree; un +rideau d'azur derriere ma vitre et autour de moi une temperature de +serre, tiede dans un air sans frissons; je goutais le repos dominical, +allonge sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les +doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon +ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptise moi-meme: _le Pays des +Reves_. Ce poete exquis connu de tous les delicats, vient de se marier +et m'a cru devoir envoyer une facon de testament lyrique, ses dernieres +rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aime le mariage, mais j'en +demanderais l'abolition immediate s'il etait vraiment mortel aux poetes. +Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais +de fort grands--vous aussi, qui avez dine avec moi a la table de +Banville--lesquels lui ont survecu. C'est ce que je vous souhaite de +toute mon ame! + +Je lisais, ou mieux je chantais en moi-meme,--car la musique du vers +eveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de +sainte Cecile, si bien nommee par Mallarme: "Musicienne du silence", +y couraient sur un clavier mysterieux--les belles strophes, bien +empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum tres +subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extremement delicate et +penetrante, comme le vol d'une ame de fleur. Et comme rien n'invite +mieux a la lente reverie que le bercement des rythmes et les cadences +ailees qui emportent la pensee vers les mondes inconnus, vous me +pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu a peu de votre +livre, se perdit dans des horizons vaguement baignees de lumiere: votre +musique ne fut plus dans ma tete qu'une serie d'echos comme ceux que +repercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac +nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grise certainement. + + * * * * * + +Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais penetre et que je +savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette +eblouissante clarte qui descendait des vitres et cet eclat limpide du +ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce +souffle embaume dont je me sentais poursuivi ... le printemps etait venu +tout a coup certainement, et c'etait la fete immortelle des choses dans +la beatitude inquiete des etres et l'epanouissement des renouveaux. +Qui donc avait dit que cet hiver obstine ne finirait jamais! Les voila +reduites a neant, les propheties des astrologues qui nous montraient +Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohe! +le printemps s'est souvenu! C'est dans les allees des jardins que +resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois +dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux delivres, une +floraison eperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la +brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont deja plus. Ce sont +les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au +vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se +poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des +nids arrete ca et la le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas +seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apotheose et +couru vers sa splendeur comme un astre vers le zenith. L'immense joie +de tout ce qui est salue l'hote glorieux qui passe le front couronne de +soleil. + + * * * * * + +Et c'est comme une tristesse horrible qui m'etreint, seul, dans le +torrent des universelles gaietes, un _De Profundis_ qui monte de mon +coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'etes pas pres de moi, ma +chere ame, dans ce reveil triomphant des ames appareillees se melant +dans l'air charge de baisers. Je vous cherche aupres de moi, sans vous y +trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous +avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles +promenades, le long des taillis obscurs ou le rossignol court a terre, +au bord des eaux calmes ou descendrait votre noble image tremblante dans +un frisson d'argent, sur les routes lointaines ou l'on marche entre les +genets constelles comme au milieu des debris d'un ciel ecroule. Et +votre bras devait se poser encore sur le mien, a l'heure des douces +lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tete brune, aux cheveux +denoues par le vent, s'inclinerait sur mon epaule, tendant votre front +vers ma bouche comme un lis battu que releveront les rosees. Vous +m'aviez jure que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses +sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus legeres et vos +pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de +votre etre dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs epanouies. +Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce +printemps serait plus doux encore que le dernier ou mon desir osait +vous effleurer a peine, mais ou je goutais deja mille joies intimes et +profondes a entendre le son de votre voix, a boire votre haleine, a +contempler, craintif, votre impeccable beaute.... Et vous n'etes pas +la! quel cimetiere de bonheurs et de reves, je foule dans les sentiers +fleuris! + + * * * * * + +L'impression m'avait ete si cruelle que je me levai brusquement pour +etre mieux sur de m'en reveiller. Je quittai brusquement le livre, le +divan et la chambre tiede; je descendis dans le parterre qui s'etend au +bas de ma croisee et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au +visage. Le mirage du printemps s'evanouit en meme temps. Oui, le ciel +etait clair et bleu, comme il m'avait apparu a travers la croisee et le +soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle +de chaleur n'en descendait jusqu'a la terre. Celle-ci etait encore dure +et gelee, crepitante sous le pied et rayee ca et la d'aiguilles de glace +ou bien portant, a l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une +peau d'hermine mangee aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres! +Les lilas! un enchevetrement de ramures noires avec, ca et la, un +bourgeon rabougri, refrene, pareil au bout d'une fleche emoussee. Les +seves, inutilement appelees, etaient venues mourir a fleur d'ecorce, +impuissantes a percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais +reve, bien reve! J'avais dit trop vite adieu a mon beau songe. Vous +n'avez pas ete parjure, ma chere ame, le temps n'etait pas encore venu. +Voila tout! + +Et tout joyeux de l'horreur encore repandue partout, l'hiver refusant +d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la piece a l'atmosphere moite ou +m'attendait le volume interrompu, ou la cigarette eteinte ajoutait sa +melancolie au desordre de ma table de travail. + + * * * * * + +Decidement j'etais hante. La meme odeur de lilas me courait aux narines. +J'avais repris le _Pays des Reves_ a la page ouverte et, ayant relu +les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route, +s'entraine au rythme par une serie de mouvements jumeaux, je tournai +celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui etait sans doute +reste colle au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut explique +de l'illusion qui m'etait subitement venue et menacait de me reprendre. +C'etait une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe +seulement qui avait ete aplatie entre deux feuilles du volume, un bout +de fleur dessechee, mais qui avait garde toute son ame odorante, une de +ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que +les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien precieux, une +histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin +defendu, cette petite branche, et je l'avais conservee en memoire de +votre aimable peche, si charmante je vous avais vue, craintive dans le +larcin et tendant vos cheres mains blanches vers la branche trop haute +que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement +que vous me l'aviez donnee, la petite grappe qui, tout le jour, avait +pendu a votre corsage, bercee par votre souffle, renouvelant au votre +son parfum. Et je l'avais enferme, dans un de mes livres aimes, la ou +j'etais sur de la retrouver, dans un beau cercueil cloue de rimes d'or. + +O lilas, chers lilas, que j'ai respire avant la floraison du lilas, +fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'esperance! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +ENTRE TERRE ET CIEL + + +I + + +J'avais fait un reve vraiment delicieux: j'etais redevenu l'enfant rose +avec de longs cheveux boucles dont ma famille a religieusement garde le +portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez +que ce n'est pas d'hier!--J'avais recite mon catechisme avec une +conviction particuliere et, pour me recompenser de ma condescendance a +accepter les mysteres de la foi, on m'avait mene chez le patissier, +au bout du pont ou j'ai peche mes premiers goujons en faisant l'ecole +buissonniere. Un admirable spectacle etait devant mes yeux: de hautes +meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de +beaux filets de sucre blanc soutachaient des cremes solides aux couleurs +nationales du cafe et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux +comme une cathedrale, lechait avec mille langues de caramel, pareilles +aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais +gobichonnades plus variees n'avaient sollicite l'humeur friande d'un +innocent. + +Reveille, j'ouvris ma fenetre, et,--a part que j'avais une +trente-cinquaine d'annees de plus qu'en ce temps-la,--il ne me semblait +pas que je fusse sorti de mon reve. La nature n'etait qu'une immense +boutique de confiseur. Sous la neige menue tombee la nuit, les arbres +avaient l'air saupoudres de sucre rape. Les petits ruisseaux geles +avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait +fait des buissons autant de saint-honores et un commencement de degel +faisait les ardoises des toits pareils a des babas pleurant leurs larmes +de rhum. + +Mais tout cela n'etait pas aimable comme la boutique du bout du pont +ou il faisait une si bonne chaleur, impregnee d'odeurs succulentes! Un +froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez +des rubis, et, pensant a l'auteur de ce deplorable hiver, je ne pus +m'empecher d'appliquer au createur de toutes choses cette epithete +qui etait, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mepris: Sale +patissier! + +Et je pensais aussi a ce mot melancolique d'Aubryet sur son lit de +douleur, disant a un ami: + +--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallee de Josaphat, +tu verras, quand on nommera l'auteur de la piece, comme je sifflerai! + + +II + + +Voila quelques instants deja qu'une musique mysterieuse me chante aux +oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-etre que la +chanson d'un reve dans mon esprit. J'ecoute au-dedans de moi. C'est +comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est +pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que +roule a l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crepitement vague de +friture dans l'air ou passe la gaite d'une fete foraine? Non! non! je +me prete de plus pres encore une oreille attentive. C'est decidement un +gazouillement d'oiseaux, un gazouillement melancolique comme celui des +passereaux se groupant, en hiver, sur les branches. + +Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de la-bas qui voudraient +revenir et que leurs sentinelles avancees, leurs eclaireurs aux noires +ailes, retiennent derriere la barriere que ne franchit plus le soleil, +dont la tiede caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se +rappelant les nids laisses aux toits de Paris, ont la nostalgie de +ce ciel de France ou s'obstinent les bourrasques, ou les frimas +s'accumulent au mepris des avertissements du calendrier. Et elles nous +saluent de loin, ces cheres exilees qui se demandent si le printemps +nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette annee, +d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles petales ne +fremissent pas aux souffles du matin! + + +III + + +J'avais absolument besoin de m'en prendre a quelqu'un ou a quelque chose +du facheux etat de l'atmosphere ou je grelottais. J'eprouvais un desir +immodere de vilipender meme un innocent, une de ces soifs ridicules de +revanche qui font que lorsqu'une femme a ete malheureuse avec un amant, +elle le fait payer a celui qui vient apres. Je pensai mechamment que le +marronnier du vingt mars devait faire une drole de tete cette annee, +et je fis le voyage des Champs-Elysees, uniquement pour aller faire la +nique a ce vieillard. + +Son air piteux depassait encore tout ce que j'avais prevu. + +Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien! +vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds? + +Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement +la tete comme pour me dire: Non. Et comme il avait ete bon raillard dans +son temps, j'entendis, en meme temps, un craquement singulier dans son +ecorce. + +--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez +pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste a +l'occasion. + +Un zephyr tiede etait-il passe dans les branches de mon silencieux +interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les +yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir ete aussi loin +et pour lui temoigner de mon respect pour son age, en abordant un plus +serieux sujet: + +--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans +le recueillement mysterieux des choses, as penetre l'ame cesarienne, +crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les +Napoleons? + +Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis +un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit +violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Epouvante, je +me retournai, mais ce fut une maladresse. Je recus une accolade d'un +genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce +fut inutile. Car, jusqu'a la place de la Concorde ou je deboulai comme +un fiacre emballe, le marronnier me poursuivit, suivant une image +heroique du poete Gustave Mathieu, a grands coups de racine dans le +derriere. + + +IV + + +Il neigeait aussi a Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa +petite maison rouge aux dentelures de bois, etait comme posee sur un +tapis epais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von +Bourik possede une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent +de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiance de Gudule,-- +ainsi se nomme cette opulente creature,--se consola de ne l'avoir pas +epousee en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris +sa place a l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupcons, mais il +manque absolument de preuves. Il se sent interieurement deshonore sans +pouvoir articuler aucun fait. + +L'ancien fiance qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie, +sa longue pipe a la bouche, a une heure de la nuit fort avancee, +l'esprit nageant dans une blonde vapeur de biere. Il se souvient tout a +coup qu'il a oublie de dire a Gudule l'heure a laquelle il la verrait +le lendemain, pendant une absence de son facheux mari. Pour reparer cet +oubli condamnable, il s'en vient roder autour de la petite maison rouge +aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondement. +Et puis sous quel pretexte en reveiller les hotes--Ecrire alors!--Bon! +Fritz s'apercoit encore qu'il a laisse son crayon et ses tablettes sur +la table de la brasserie qui est certainement fermee maintenant. C'eut +ete si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres ou +le genie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouve le lendemain +matin. + +Un trait de lumiere jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un +rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement +de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idees chez +un homme a jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes +mousseuses et il ne les pouvait decidement plus contenir. Or, voyez +comme l'inspiration nous peut venir de n'importe ou! Fritz pense que +ses expansions naturelles et tiedes feront des trous dans la neige et, +convenablement dirigees, pourront meme y tracer des caracteres. Avec +cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du +nouveau porte-plume--il parvient donc a tracer tres distinctement, +devant la porte de Hans, ces mots destines a sa femme: _A midi demain._ +Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchante de son +imagination. + +Le malheur fut que c'est Hans, qui, etant sorti, le premier, lut avant +personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent +quelquefois de la facon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit a +Gudule: + +--Un homme vous a donne rendez-vous en ecrivant sur la neige, et cet +homme est Fritz, votre ancien fiance. + +--Est-il possible, s'ecria Gudule, et quelle idee! + +--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai +reconnu son ecriture! + + +V + + +C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'etais +sorti, ma chere ame, je vous le jure. Mais les volets etaient clos et +close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait meme ecrit +dessus: "Ferme pour cause de deces." De deces? pourvu que ce ne soit que +le sien! C'etait un petit vieillard desagreable et qui surfaisait sa +marchandise. Dieu ait son ame! Mais pourvu que le deces dont il s'agit +ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant a Mai qu'une +porte embarrassee de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de +pauvre, sans fleurs epanouissant leurs gerbes meme sur son cercueil! Et +les promenades projetees le long des eaux claires ou, nouvel Ulysse, +j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle +des Odyssees! Et les licites promesses sous les aubepines! Tout cela +sera-t-il donc enterre avec ce mot exquis, dont l'ame sera partie, sans +doute dans le parfum de la premiere violette? + +Je ne veux pas penser, ma chere, a cet ecroulement de tous les bonheurs +medites au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux +pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde, +cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessine, en +blanc, des fleurs tout a fait curieuses suivant le caprice des feuilles. +Un rayon de soleil n'aurait qu'a venir et a les fondre! L'image d'un +imperissable amour ne saurait etre un si perissable present! + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +JACINTHES + + +Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur +coeur dechiquete, leur coeur de marbre vivant, tendre et veine comme une +chair delicate. + +Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs? + +Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'ecorce durcie de +la terre etend son oppression jusqu'a nos pensees qu'il etreint, jusqu'a +notre ame qu'il referme sur ses desirs. En vain le Temps nous a-t-il +petris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore a la grande loi qui +fait tristes ou gais les etres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre +et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi, +il sera temps que l'humanite finisse et tombe, comme un fruit pourri, +dans le neant, comme un fruit ou s'est tarie la derniere goutte des +seves universelles. + +En attendant, resignons-nous a etre comme les betes et comme les plantes +qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, eperdues +des lumieres et des chaleurs a venir. C'est encore le meilleur de notre +lot et ce qui nous reste de divin. + +Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons +encore aux bien-aimees que des lilas de serre, chlorotiques et mourants, +sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent +leurs petales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle +plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux, +de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes presents elles +accueillent les fantomes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi, +l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitie qui +s'echange entre ces exilees de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs +levres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiedeurs +obstinees du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche +volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraicheurs +humides et parfumees qu'ont gardees leur corolle. + + * * * * * + +Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les +matins ensoleilles emplissent d'une vapeur doree, d'une poussiere de +clarte rose roulee par les brises a l'horizon? Il advint plus d'une fois +quand, deja lasse de notre course aurorale, vous vous etiez assise sur +un banc, que je me pris a contempler votre tete brune se detachant sur +ce fond d'apotheose, comme les figures des vierges sur le fond des +vitraux et des missels. Vous etiez toute nimbee comme une sainte, vous +qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme +tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Therese, l'amante, +attardee d'un Dieu. Oui, ma chere, cette aureole vous seyait a ravir et +tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous +etiez la comme une deesse d'un temple plein d'encens vagues et de +musiques mysterieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre +Beaute sacree, l'orgueil de votre chevelure ou les souffles mettaient +de longs frissons d'azur sombre, l'eclat de votre front radieux de ces +triomphes intimes, la cruaute charmante de vos yeux et les dedains +exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adoree. +J'imagine que ma pensee s'imposait a la votre et que vous vous preniez +volontiers au serieux, sans en rien dire, dans le role d'idole qui vous +va si bien. Car vous aviez le bon gout de ne pas interrompre mes extases +delicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'ame +de mes adorations melees a l'adoration des choses. Celle des fleurs vous +flattait un peu plus que la mienne. Voila tout. + +Et, comme vous etes une personne bien decidee a n'etre ingrate qu'avec +moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des +tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire +du mal. Ce que les femmes ont de pitie pour les roses des haies! Au +fait, toute la pitie qu'elles n'ont pas pour nous! + + * * * * * + +Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs eternels. + +Apres m'avoir dit de bien justes et bien eloquentes choses, d'une voix +ou tintait l'echo de vos larmes de petite fille, sur l'iniquite profonde +qu'il y avait a deparer ces pauvres eglantines de leurs branches +maternelles, a trancher mechamment leur belle tige verte, a les arracher +a la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous +reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains; +a moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup +d'epines. Vous preniez meme un grand plaisir a me voir piquer les +doigts, excellente creature que vous etes! Et moi, je vous avoue que ce +martyre me donnait beaucoup de petites joies ameres. Lequel est le plus +fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le +bonheur que nous avons a etre tortures par elles? Le metier de victimes +a toujours eu du bon, meme dans l'antiquite, ou l'on ne manquait jamais +de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs +avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice. + +Je vous rends cette justice, mon amie, de n'etre jamais allee avec vous +jusqu'a cet exces de familiarite. Il est vrai que vous n'avez jamais non +plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de +mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez meme un mauvais regard +quand je les reniflais de trop pres, comme si mon nez allait boire tout +leur parfum. + +Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas ete jaloux de toutes +les preferences pour de simples vegetaux champetres tres incapables +cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrument rime que +les miens. J'ai ete meme jusqu'a celebrer ces plantes, en vers de huit +pieds, pour vous etre agreable. + +Ah! que vous etiez jolie, revenant du bois sous le grand fremissement +des feuillages, fuyant la caresse deja brulante du soleil, une gerbe +fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur +de votre butin ou se melait le parfum vivant de votre haleine! + + * * * * * + +Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux +campagnards promenent devant eux dans les rues, toute la flore de cette +triste saison, les renoncules rouges pareilles a de larges taches de +sang, les anemones etoilees qui semblent de petits astres en train +de s'eteindre, les mimosas mediterraneens qu'on prendrait pour des +constellations que le vent a jetees a terre; en vain, vous disposez +artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant, +patiente, que les tiedeurs de votre chambre le fasse epanouir; il est +temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable +epanouissement des aromes et des couleurs. + +Nous reprendrons le chemin des grandes allees que bordent les mousses +emaillees de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces +promenades perdues ou je retrouverai ma route a la clarte d'un regard +ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacree quelque place que +je reconnaitrai toujours. Ce sera pour mon ame comme une fete Dieu, ou +j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que +les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de +votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fete Dieu +toute ensoleillee et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets +a la tete rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de +choeur avec une petite musique effarouchee. + +Oh! vienne! vienne le printemps! + +En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes +ouvrent, seules, leur coeur dechiquete, leur coeur de marbre vivant, +tendre et veine comme une chair delicate. + +[Illustration] + +[Illustration] + + + + +PREMIER SOLEIL + + +Un matin indecis avec des vapeurs legeres, des brises d'argent qu'aucun +souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une +aurore sans flamme et lentement montee d'un horizon sans pourpre. +L'homme demeure indifferent a ce spectacle sans incidents; mais, +possedant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme +vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent a +travers les arbres depouilles et piaillent le reveil encore obscur des +heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette +marche scandee par les oscillations du cou que rythme la musique +interieure du desir. + +Cependant midi s'avance derriere une avant-garde de lumiere. Le ciel +s'est eclairci et son azur aux paleurs lointaines est comme celui d'un +grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du +soleil. Une tiedeur oubliee emplit l'atmosphere. L'illusion du printemps +a venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les etres +salue ce retour des journees etincelantes dans la gloire des renouveaux. +Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les ames +s'ouvrent a des brises mysterieuses ou flottent, pour ce reve, de vagues +parfums. On dirait que l'astre d'ou descend la vie s'attarde sur le +chemin longtemps delaisse et s'assied, comme un voyageur las de sa +course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fete, +et ce Dieu bien-faisant qu'ont adore tous les peuples sages se complait +dans son temple rouvert et dans cette fumee bleue d'encens. Le soir +vient enfin, mais un soir tout different de celui de veille, un soir +tout impregne de la chaleur de cette premiere journee, un soir dont les +etoiles scintillent, non plus comme des fleches de givre piquees dans +le firmament, mais comme de petites roses de feu s'epanouissant dans un +grand jardin d'ombre. + + * * * * * + + Mignonne, voici le printemps, + --Aimons-nous bien au temps des roses.-- + L'azur, dans les cieux eclatants. + Rouvre ses portes longtemps closes, + D'ou la lumiere, en flots vainqueurs, + Descend jusqu'au fond de nos coeurs. + --Aimer! chanter!--les douces choses! + + Les taillis sont pleins de chansons; + --Aimons-nous bien au temps des roses;-- + Et l'ombre met de doux frissons + Au coeur tremblant des fleurs ecloses. + Sur nos fronts l'aile du matin + Fait passer un souffle incertain. + --Aimer! rever!--les douces choses! + + Nos reves sont vite lasses. + --Aimons-nous bien au temps des roses.-- + Les beaux jours sont vite passes; + Le coeur a ses metamorphoses, + Mois le temps n'y saurait ternir + La floraison du souvenir. + --Aimer! souffrir!--les douces choses! + + * * * * * + +O reveil d'un printemps que consacrent deux annees de souvenirs! Un +soleil se leve aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle, +le grand bois tant de fois parcouru dans les lumieres, dans l'odeur +rajeunissante des seves, dans les joies fraternelles de tout ce qui +aime. Tu remettras bientot tes toilettes claires ou se moule, dans une +intimite plus tentante, la grace de ton corps, qu'on dirait illuminee, +comme des lampes d'albatre, par la clarte interieure que tes formes +portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beaute. +Reprenons les chemins ou les premiers baisers ont fleuri sur nos levres, +les baisers furtifs et delicieux ou s'exhale l'espoir tremblant des +tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette +souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passames +ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement +epanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps +ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie. + +Viens par les allees dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables +lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des +branches, leurs petites tetes d'emeraude. Ce sont nos espoirs vivants. +Tes yeux cherchent deja des fleurs dans l'etendue et ma main se tend +pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la premiere rose a ton +corsage! + +Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du +soleil dans le grand bois pour evoquer cette floraison menteuse dans mon +cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin +d'hiver ou toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'epuisat sous ta +main et que ma derniere pensee vint remplacer a ton corsage la rose que +je t'ai promise et qui n'est meme pas encore en bouton. + +[Illustration] + + + + +TABLE DES MATIERES + + +L'HYMNE DES BRUNES + + +I.--CONTES DE PRINTEMPS + +La premiere du printemps + +Mimosas + +Le buis + +Prose de Paques + +Au salon + +Tulipes + +Poeme de mai + +Choses vecues + + +II.--CONTES D'ETE + +Fete des Fleurs + +En messidor + +Bateaux rouges + +Au pays des reves + +Nuits blanches + +Paraphrase + +Matutina + + +III.--CONTES D'AUTOMNE + +Dans les jardins + +Super flumina + +Derniers violettes + +L'age d'or + +Choses d'amour + + +IV.--CONTES D'HIVER + +Premiere neige. + +Carnaval amoureux + +Brouillards + +Taiaut + +Amorosa + +Mensonges + +Entre terre et ciel + +Jacinthes + +Premier soleil + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes a la brune, by Armand Silvestre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES A LA BRUNE *** + +***** This file should be named 12331.txt or 12331.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/3/3/12331/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/12331.zip b/old/12331.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f3d6a64 --- /dev/null +++ b/old/12331.zip |
