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+The Project Gutenberg EBook of Contes à la brune, by Armand Silvestre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes à la brune
+
+Author: Armand Silvestre
+
+Release Date: May 12, 2004 [EBook #12331]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À LA BRUNE ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
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+
+ARMAND SILVESTRE
+
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+CONTES
+
+A
+
+LA BRUNE
+
+
+_Illustrations de Kauffmann_
+
+
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+
+A.C.L.
+
+_Je dédie ces contes à la très belle qui les a inspirés. Je les
+publie pour les lecteurs fidèles de mes_ Pleines Fantaisies. _Ils y
+retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce
+qui y est profond et sincère.
+
+La mélancolie et la gaîté s'y sont mêlées d'elles-mêmes, puisque ce sont
+des contes d'amour et que l'amour est, à la fois, le suprême tristesse
+et la suprême joie._
+
+ARMAND SILVESTRE.
+
+Juillet 1888.
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L'HYMNE DES BRUNES
+
+_A Catulle Mendès._
+
+
+Vous doutiez-vous, mon cher Mendès, que vous soulèveriez l'ire des
+brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voilà confondu dans
+un même anathème avec Maizeroy, également convaincu de n'aimer que les
+toisons dorées baisant l'ivoire des épaules. Or voici que les porteuses
+de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoréen, ont élevé
+vers moi leur plainte et m'adjurent d'être leur champion contre vous.
+Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer
+m'arrive de par delà la Méditerranée, comme un alcyon dont l'aile s'est
+trempée au flot salé. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datée
+de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous
+y trouveriez certainement le sort d'Orphée qui n'eut d'autre tort
+peut-être que de trop pleurer devant la beauté farouche des Ménades, les
+charmes dolents et baignés de mélancolie d'Eurydice.
+
+Par quoi ai-je mérité d'être ainsi choisi pour défendre la splendeur
+sombre des crinières faites de nuit et pour répéter aux échos le doux
+vers Virgilien:
+
+ Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.
+
+où est chantée la saveur de la noire airelle? Sans doute par la
+sincérité d'un passé amoureux qui demeura, en effet, presque constamment
+fidèle à la beauté brune, malgré quelques excursions dans les champs de
+blés tout noyés de soleil vivant. Je ne blasphémerai pas cependant vos
+charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et à
+qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel où
+presque tout me fut torture. La vérité est que mes vraies douleurs et
+mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en
+elle le secret horrible de mes désespoirs et de mes joies, dont le pied
+triomphant m'écrasa le coeur, est coiffée d'un casque d'ombre; et cela
+est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en célébrant ses
+splendeurs cruelles.
+
+ * * * * *
+
+ Plus souples, plus légères que les fils dont la nuit
+ Tisse le voile obscur où son front se recèle,
+ Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
+ Vers qui mon seul espoir désespéré s'enfuit;
+
+ Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
+ Leur magnifique éclat sous ma lèvre étincelle,
+ Comme, dans le ciel noir où l'ombre s'amoncelle,
+ Des étoiles le choeur soudain s'allume et luit.
+
+ Comme dans un linceul vivant et que soulève
+ Chacun des battements où se rythme mon rêve,
+ Dans leur réseau divin j'ai mon coeur enfermé.
+
+ Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
+ Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
+ Le doux et cher fardeau de leur flot parfumé.
+
+ * * * * *
+
+O vous qui portez le signe redoutable des défaites innombrables de mon
+coeur, Sulamites aux tempes nimbées d'ébène, je dirai, puisque cela vous
+amuse, l'ineffable torture où me mit la contemplation de vos grâces
+triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un
+Pactole de lait où palpitent, ça et là, des parcelles de soleil; tandis
+que tout est gaieté dans le printemps rose de leurs joues, l'éclat
+de votre peau, à vous, est comme tissé de rayons de lune, de rayons
+d'argent pâle où frissonnent les mystères sacrés de la nuit, et votre
+pâleur mate, votre pâleur divine semble avoir besoin de notre sang
+pour y boire les chaleurs inquiètes de la vie. C'est lui qu'aspire
+silencieusement le baiser de vos lèvres froides, tragiques amantes dont
+le sourire même cache d'invisibles morsures. Sur les épaules doucement
+veloutées de vos rivales semble toujours flotter une lumière d'aurore;
+ce sont les clartés stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre
+poitrine où la transparence des chairs fait courir le réseau bleu des
+veines, le réseau d'azur pâle qui se perd dans le marbre. Tandis que
+la beauté des blondes est comme un éternel appel au plaisir, votre
+attirance, à vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour
+beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guère pour
+vous moins de haine que d'amour, ô vous qui m'avez traîné dans les
+géhennes, femmes au front lilial encadré de flottantes ténèbres!
+
+ * * * * *
+
+Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:
+
+ Comme le vol d'une hirondelle,
+ Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
+ Double, en passant, une ombre d'aile,
+ Se dessinent tes noirs bandeaux.
+
+ Leur ombre jumelle se joue
+ Sur le ciel de ton front qui luit,
+ Et jusqu'aux roses de ta joue,
+ De sa corolle étend la nuit.
+
+ Avant que l'hiver n'effarouche
+ L'oiseau fidèle, si tu veux,
+ Je poserai longtemps ma bouche
+ Au sombre azur de tes cheveux.
+
+ * * * * *
+
+Mais, au fait, si celles qui m'ont élu pour plaider contre vous, ô
+Maizeroy, ô Catulle, étaient ce que nos aïeux appelaient des: «brunes
+piquantes»! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de
+simples «brunettes!» Ah! que j'aurais été daubé dans ma défense et comme
+je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua
+Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris à la beauté du Diable. Je
+m'en tiens encore à celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le
+seul dont je l'honore. Au cas où ma religion aurait été indignement
+surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:
+
+ La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
+ Le jour,--blanc sur le front,--sur la bouche vermeil:
+ C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
+ Que celles que je sers doivent porter en elles.
+
+ Et je leur veux aussi les grâces solennelles
+ Des déesses d'antan sortant de leur sommeil.
+ Car mon esprit païen au ciel même pareil,
+ Ne resplendit qu'au choc des beautés éternelles.
+
+ Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
+ Mes bras ne s'ouvrant bien qu'à la rondeur des flancs
+ Dont le marbre vivant s'élargit en amphore.
+
+ Telle est la Femme au corps par mon désir mordu
+ En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu
+ Et dont l'amour cruel sans trève me dévore!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+I
+
+CONTES DE PRINTEMPS
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LA PREMIÈRE DU PRINTEMPS
+
+
+ C'est la première du Printemps
+ Au théâtre de la Nature,
+
+comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique féerie des
+Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la première
+du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenêtre, plein
+d'espérance, et la referme, aveuglé par la neige. Encore un mensonge de
+ce méchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de
+Pandore, devant que chaque année soit finie, l'émissaire quotidien de
+l'administration des Postes! Voilà un cadeau qui m'ennuie! D'abord
+c'est le signal de tous ceux que j'aurai à faire sous le nom futile
+d'étrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement
+le catalogue de tous les ennuis à venir. Tous les jours de terme sont
+marqués là et tous les jours d'échéance, toutes les nuits sans lune et
+tous les jours sans gaieté! Il faut avoir été bien constamment heureux
+pour aimer à prévoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants à Dieu
+de nous céler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle à l'oubli,
+qui peut seul consoler de vivre. Il ramène les anniversaires où l'on
+pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont
+ceux où on voudrait que le temps arrêtât sa course. C'est par décence
+que l'Écriture prétend que, ce fut à l'occasion d'une bataille, que
+Josué lui en donna l'ordre. S'il n'était pas le dernier des imbéciles
+(et nous en avons connu beaucoup d'autres après lui) et s'il était
+vraiment investi de ce féerique pouvoir, j'estime qu'il en a dû profiter
+pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ô ma chère, le vol de
+l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rêve et
+mon voeu inexaucé. Mais il semble que son aile est plus rapide encore
+quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce
+calendrier qui nous prend au flanc comme un éperon! Et puis, j'ai encore
+contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigné citer, dans
+sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que
+celui-ci ait été un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai établi
+d'après les légendes. En revanche, sainte Beuve y est nommée, car
+c'était une bien heureuse que le célèbre écrivain avait pour patronne,
+ce qui lui donna un goût immodéré des femmes durant toute sa vie. Tandis
+que moi!... O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la
+province, quelle injustice on nous fait à tous deux!
+
+ * * * * *
+
+L'impunité dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achèvent
+volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge à la femme qui la
+leur a procurée porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie,
+longtemps avant l'invention des _horizontales_ et des _agenouillées_,
+appelait galamment des _universelles_ et le pauvre Philoxène Boyer des
+_conciliantes_ (avouez que le mot était joli et bien trouvé) vivent
+maintenant sous un véritable couteau de Damoclès. Leur sommeil coupable
+est peuplé de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espère,
+de celle terreur, et le dégoût viendra à beaucoup de ces dames d'une
+carrière qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour
+un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris
+cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de
+décapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses
+salaires honteux; ils massacrent en même temps ses domestiques et les
+enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la
+même occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de
+l'homme que la police cherche partout où il n'est pas, avec le flair de
+ses fins limiers, le concierge de la maison où s'est commis le crime et
+toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'était présenté au
+moment de sa fuite, il n'eût pas hésité davantage à leur trancher
+le chef. J'en conclus que les immeubles où ces dames loueront des
+appartements deviendront dangereux à leurs voisins. Il y a là une
+question de risques locatifs, au moins aussi considérable que pour
+l'incendie et qui donnera à réfléchir aux gens prudents. Nos aïeux
+étaient plus sages qui ne laissaient pas «divaguer», comme disent les
+maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants,
+les personnes faisant le métier de ramener chez elles les voyageurs, les
+rufians et les rôdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre
+elles et comme cloîtrées dans de profanes couvents où habitait la
+félicité antique. _Hic habitat félicitas_. La mode de ces maisons de
+retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignité
+des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens
+raisonnables. Car il eût suffi d'un peu d'imagination et de luxe
+oriental pour en faire la réalisation du Paradis de Mahomet sur la
+terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vidées a été comme une
+terre grasse et féconde pour le vice qui y a pullulé. Ah! comme les
+Romains et les gens d'Herculanum étaient d'autres artistes et d'autres
+philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protéger les jours
+(non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs
+colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer à nouveau.
+Elles ne chômeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez être
+tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans
+l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrès.
+
+ * * * * *
+
+Que l'homme s'exagère volontiers ses maux, et comme il se plaindrait
+moins de sa destinée, s'il considérait plus souvent les sorts pires que
+le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'étude de l'histoire ne
+devrait nous servir qu'à connaître ces exemples monstrueux de déveine,
+chez certains héros, qui font dire aux gens raisonnables: «Enfin! en
+voilà un qui était plus malheureux que moi!» Ce serait une excellente
+leçon de philosophie résignée, puisqu'il est entendu que, par une sage
+ordonnance de la Providence, nous sommes tous destinés à souffrir plus
+ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos révoltes à la
+part d'ennuis qui nous est faite.
+
+Cette réflexion mélancolique me vient du bruit que font messieurs les
+bookmakers à propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont
+ils viennent d'être l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que
+presque tous habitent, exhaler leur colère le long du fleuve, comme
+les Hébreux à Babylone ou comme les damnés au bord du Styx. Le grand
+gémissement entendu dans Rhama n'était qu'une musiquette de quatre sous
+auprès de la douloureuse symphonie dont ils régalent les oreilles. A les
+entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le
+gouvernement. C'est comme si c'était déjà fait! Ceux-ci geignent et
+ceux-là clament; tous vocifèrent et se démènent. On a osé toucher à un
+des corps les plus respectables de l'État moderne et secouer, dans leur
+personne, les assises de la société!... Que leur a-t-on fait pourtant,
+bon Dieu! Retiré tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur
+servait qu'à ficher en terre pour faciliter leurs opérations.
+
+On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'étaient tués de
+désespoir. Eh bien, si, dans les champs Élyséens d'un monde meilleur,
+leurs ombres toujours gémissantes rencontrent l'ombre éternellement
+mélancolique d'Abélard et que le grand érudit entende le sujet de leur
+plainte, quel ironique sourire sur ses lèvres où le nom sacré d'Héloïse
+brûle encore, et quel regard de dédain dans ses yeux abaissés!
+
+ * * * * *
+
+--C'est le Printemps! vous dis-je, ma chère! C'est le Printemps!
+
+Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant,
+comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dénouée, les coudes
+sur les genoux et les mains ramenées vers la flamme qui fait courir,
+dans leur transparence délicate, de délicieux petits reflets roses. Et
+je vous répète:
+
+--C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas?
+
+Alors vous fermez les yeux, sans toujours me répondre, et j'imagine que
+mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son
+indécis, comme une romance lointaine dont les mots échappent et dont
+l'air seul parvient jusqu'à vous, vague et mêlé dans le vent. Mais ces
+mélodies inconsciemment perçues ont le don d'évoquer les visions et
+les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous
+recueillir dans le rêve des verdures renaissantes, des violettes bordant
+les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues
+promenades sous le soleil tiède déjà, de toutes les splendeurs en
+boutons dont la Nature devait être parée aujourd'hui, si mon almanach
+n'avait effrontément menti! Vous ne rêvez pas tant que cela, mon âme. Le
+Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs où
+vous aimez à vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout où vous
+êtes? Et ne pouvons-nous pas chanter là comme dans les bois, et chaque
+jour, tant notre joie s'y renouvelle:
+
+ C'est la première du Printemps
+ Au théâtre de la Nature!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MIMOSAS
+
+
+Comment ne pas songer qu'ils viennent de là-bas où la terreur et
+l'effarement ont marqué la fin des jours de gaieté carnavalesque,
+ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes
+promènent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies
+des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifférente à nos misères!
+Tandis que la fourmillière humaine s'éparpillait affolée, croyant
+encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles,
+s'épanouissaient dans la sérénité du matin, sous cette première
+blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel.
+
+La mythologie grecque, qui savait si bien mêler aux fables grandioses
+les plus exquises imaginations, n'avait pas dédaigné de chercher une
+légende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon,
+dont je vous ai dit, un jour, le joli poème des lilas. L'Orient est
+plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chère,
+et constate l'infériorité de notre imagination à ce sujet. Ce n'est pas
+assez pour moi de comparer sans cesse les lys à vos doigts et les roses
+à votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'étaient pleins que de
+ces choses-là. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys
+n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de
+votre main, et vos lèvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus
+les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui,
+si belles que soient les fleurs, sont encore à l'humiliation de la
+femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une
+mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais,
+entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment
+contemplées, évoquent mille images diverses, comme vous le savez bien,
+vous qui passez des heures entières en contemplation devant un myosotis.
+
+Voilà ce que j'ai rêvé, moi, il y a quelques jours devant une branche de
+mimosa.
+
+ * * * * *
+
+La Méditerranée et son bleu manteau couchés sous le ciel, par un soir
+d'été plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une île aujourd'hui
+disparue,--car je parle d'un temps lointain et inutile à préciser,
+puisqu'on a aimé toujours,--deux amants goûtant l'extase de cette heure
+mystérieuse où s'ouvre le jardin des étoiles. L'île est proche de la
+terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de
+leurs âmes. Vous souvient-il que nous avons souvent rêvé d'une thébaïde
+pareille, où rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des
+banales gaietés? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les
+vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siècle
+lointain ils ont vécu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a,
+comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit répandue sur
+la double colline de neige de ses épaules; comme vous, elle a le profil
+fier de la race élue, et, comme vous, je ne sais quel éclat fatal de
+pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long
+du flot qui chante, tout en poussant jusqu'à leurs beaux pieds nus, son
+écume pareille à des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir
+exile des hautes mers passent au-dessus de leurs têtes avec un doux
+balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature
+autour d'eux, dans ce magnifique paysage sérénal où leurs ombres
+grandissent et bleuissent, à mesure que la lune se lève, la lune
+mélancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisée.
+
+ * * * * *
+
+--Que la vie est douce ici, ma bien-aimée! fait l'amant, rompant soudain
+le silence.
+
+Et elle lui répondit, comme quelqu'un qui se réveille:
+
+--La mort serait plus douce encore, car elle nous réunirait pour jamais.
+
+Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs âmes s'y
+mêlaient, ils y mesurèrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne
+pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalité, par delà le trépas, qui
+nous dévore ne nous vient que de l'amour.
+
+--Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais
+tout cela pourrait disparaître que, si tu me restais, je n'y prendrais
+même pas garde.
+
+Elle lui répondit:
+
+--Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton
+amour.
+
+Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltées, s'immatérialisait
+leur pensée dans un rêve où s'anéantissait l'univers. Ils sentaient bien
+qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur était rien ni à l'un ni à
+l'autre, que tout pouvait s'écrouler autour d'eux, mais non pas rompre
+l'invisible chaîne que leurs lèvres tendues dans un baiser suprême
+allaient fermer.
+
+ * * * * *
+
+Jamais la sérénité du ciel n'avait été si grande dans aucune nuit d'été.
+A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes
+en un sillon d'argent. Les étoiles y posaient leurs images apaisées,
+comme des oiseaux lassés dont le vol s'arrête sur un arbre où ne passe
+pas le vent. Non, jamais, une telle sérénité du firmament n'avait
+enveloppé toutes choses d'une telle caresse.... Un grondement! puis
+un choc sous les pas. La mer soulevée et hurlante. Un bouquet de feu
+montant dans l'air avec un fracas épouvantable et, plus loin, par delà
+la rive, quelque Vésuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumée
+de soufre.... Plus d'île charmante! Plus d'amants soupirant une idylle
+dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaité, la même
+flamme avait mêlé leurs esprits pour les emporter au ciel!
+
+Au printemps qui suivit, sur la plage où étaient retombées quelques
+terres de l'île dispersée, une fleur nouvelle fleurit, semblant un
+bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'était le
+mimosa où respire encore l'âme douce et fidèle de ces amants fortunés!
+
+ * * * * *
+
+Et pour finir moins tristement, ma chère, que par cette sombre légende:
+
+ Vous connaissez la fleur légère
+ Bordant le flot bleu qui s'endort?
+ On dirait que, sur la fougère,
+ Le soleil tombe en neige d'or.
+
+ Comme un panache de fumée
+ Que le couchant teint de safran,
+ Comme une poussière embaumée
+ Que pousse la brise en errant,
+
+ Elle monte dans l'air humide
+ Où le flot roule un souffle amer,
+ Et mêle son parfum timide
+ Aux âcres senteurs de la mer.
+
+ Elle flotte parmi l'espace
+ Où l'oranger tend ses bras lourds;
+ L'aile du papillon qui passe
+ Y met un fragile velours.
+
+ Mimosa! presque un nom de fée!
+ Quelque naïade, assurément,
+ S'en étant autrefois coiffée,
+ Parut plus belle à son amant.
+
+ J'aime cette fleur parfumée
+ Au souffle furtif et coquet,
+ Pour ce qu'une main bien aimée
+ Un jour en portait un bouquet.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE BUIS
+
+
+Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous
+devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot
+nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par
+groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale
+d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin
+les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde
+assurément, mais d'une société plus provinciale que la province
+elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le
+bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle
+providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de
+l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer
+en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets
+secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les
+notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement
+assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire
+cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils
+applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour
+les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils
+se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne
+songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent
+dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur
+redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est
+qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits
+verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela,
+la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois
+opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous
+ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis
+sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui
+n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé.
+
+--C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant
+auprès de moi.
+
+Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous
+fait!
+
+ * * * * *
+
+Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord:
+Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me
+monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde
+d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix
+d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église
+tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies,
+sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens
+d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je
+me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me
+vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans
+ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi
+d'étonnant?
+
+Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses
+études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de
+meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids
+de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église;
+quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures
+naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du
+nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après
+les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment
+quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables?
+N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé?
+
+En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma
+vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité
+prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais
+fièrement au retour de la grand'messe.
+
+ * * * * *
+
+Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte
+remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions
+disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était
+un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui
+n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette
+consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité
+n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que
+celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et
+dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini,
+comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur
+de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir
+un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de
+la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche
+de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne
+horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine
+vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous
+éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y
+avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui
+leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était
+toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect
+mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes
+les formes accessibles à nos sens et à notre esprit.
+
+ * * * * *
+
+Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis
+dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé
+par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que
+j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces
+pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le
+déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors,
+mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie,
+avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en
+échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté
+avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère
+âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez
+données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un
+souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PROSE DE PÂQUES
+
+
+Tandis que, dans mon jardin, déjà, une verdure tendre suit, d'une vapeur
+d'émeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de
+petites grappes de rubis se dégagent des feuilles pâles et serrées, que
+les pousses nouvelles des fusains nuancent de flèches jaunes leur masse
+sombre, qu'à terre les bordures s'émaillent, épaissies, piquées çà et là
+de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand
+peuplier encore marqué au sceau de la désolation hibernale. Son tronc
+noir monte droit dans le ciel et se sépare très haut en brins formant
+comme un fuseau déchiqueté. Ces petites lignes noires et précises
+tracent, sur l'azur indécis d'avril, comme un dessin à la plume, une
+façon d'arabesque extrêmement délicate. Sur un point seulement, une
+touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pâté comme en pose sur
+leur cahier la maladresse des écoliers. Au premier abord, vous croiriez
+le gui sacré que nos aïeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe
+d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et
+silencieuse du matin, le rêve évoque volontiers l'image de Velléda la
+vierge aux jambes nues, le corps agité de prophétiques frissons, et,
+plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, méditant les
+destins obscurs de la terre douce et féconde où s'achèvent les gloires
+de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces
+tutélaires génies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la
+pitié marquait d'un signe les peupliers et les chênes, patrons agrestes
+des ancêtres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!
+
+Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres détails, le petit coin
+de nature où je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre
+accrochée à la nervure tourmentée de l'arbre éploré, dont les souffles
+mauvais de la lune rousse courbent la tête flexible. J'en ai vu partir,
+l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volée de ramiers, de
+ces ramiers confiants de banlieue que l'inexpérience des chasseurs
+dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protégera la
+crainte salutaire des dommages et intérêts. C'est un nid de l'autre
+printemps qui est là, un nid où chuchotèrent beaucoup d'angoisses
+et beaucoup de tendresses, un nid abandonné, dont les feuillages
+renaissants voileront bientôt la mélancolie, comme les espoirs nouveaux
+où s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaieté, sans que
+celles-ci en demeurent moins attachées au plus solide de notre être, au
+plus vivant de nos entrailles.
+
+ * * * * *
+
+Par quelle association bizarre de pensées, par quel caprice de
+rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gîte délaissé,
+flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les
+boutiques fastueuses où l'oeuf pascal, sous toutes ses formes,
+emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge
+qui constituait, dans notre enfance, le plus économique des présents.
+Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but
+coupable d'en augmenter le prix, découpaient sur les plus beaux, avec la
+pointe d'un canif, le portrait d'une cathédrale. Mais l'oeuf nouveau,
+l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le café
+des étrennes dont le petit Noël avait été l'apéritif, invention des
+petites dames plus que des mères de famille, joie des cocottes beaucoup
+plus que tranquillité des parents. De tous les arts qui ont progressé
+dans le siècle, celui de demander est certainement un des mieux
+partagés. Ce temps a été dur pour les fois réconfortantes et les
+illusions généreuses, mais il a beaucoup fait pour la quémanderie. Il a
+tué les nobles colères, mais il a perfectionné le pourboire. Le laurier
+a symbolysé certaines époques. La carotte servira d'emblème à celle-ci.
+Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que
+la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idée de réglementer
+cette mode qui me convient moins et lui ôte, pour moi, beaucoup de sa
+poésie.
+
+Oeufs sur oeufs derrière les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs
+d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de
+l'oeil des mammouths immenses récemment découverts et qui nous prouvent
+que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau
+recroquevillée d'un monde qui s'éteint. Est-ce que l'univers va finir
+dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises
+inouïes. Boîtes à jouets ou boîtes à bijoux. Plus rien de l'ancienne
+légende qui donnait un sens particulier à cette nature de présents.
+
+Et, malgré moi, je me détournais de ces chapelets insupportables aux
+grains inégaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans
+le grand peuplier de mon jardin, le nid désert que mouillaient les
+giboulées, le nid que n'agitaient plus de craintifs frémissements
+d'ailes. Et cette antithèse prenant d'étranges proportions dans mon
+esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma préoccupation ridicule:
+
+Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!
+
+ * * * * *
+
+Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand désoeuvrement
+de foule, je pensais aux maisons où l'on pleure aujourd'hui les absents
+de la dernière guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux,
+portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coûté cher à faire
+ainsi, mais il était celui qui devait s'envoler plus haut que les autres
+du même nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il
+était l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril
+de servir son pays est venu à lui, il l'avait accueilli comme un ami
+et il était parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les
+pressentiments des mères? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a
+rencontré l'éternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard
+la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser.
+Est-ce l'ongle subtil des bêtes de proie ou la pointe d'une pique
+ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglanté, donnera à sa
+face l'adieu de la lumière? Tandis que les clairons se taisent dans
+l'éloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va
+rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages
+prêts à de nouveaux combats. Celui-là ne reverra plus le doux toit où
+il avait été comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles
+caresses, le doux toit dont il s'était trouvé l'hôte en naissant et où
+les choses elles-mêmes semblaient l'aimer!
+
+Et lui donc! n'avait-il pas rêvé, à son tour, la demeure tranquille
+où il amènerait un jour la jeune épouse toute blanche? La porte
+n'était-elle pas ouverte déjà, perdue dans un échevèlement de glycine,
+donnant sur le jardin où les causeries seraient si douces à la clarté
+amie des étoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas
+déjà la place du banc de pierre où les confidences meurent dans
+l'imperceptible bruissement des mousses froissées quand s'allument doux
+projets morts dans leur germe! Maison vide et rêve sans asile!
+
+Nid sans oeufs! oeufs sans nid!
+
+ * * * * *
+
+Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour
+nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, après l'hiver
+qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est
+en marchant dans la neige qui craquait délicieusement sous vos petits
+pieds, le long du bois désolé et sous un ciel froid où le soleil pâle,
+et las de lutter, soufflait à peine quelques vapeurs de cuivre que nous
+parlions, votre bras tenant de très près le mien, du renouveau des
+choses fêtant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure
+frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une
+toilette très légère et je verrais vos jolis bras sous les transparences
+nacrées de l'étoffe. Nous nous arrêterions longtemps sous ce toit
+rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les
+lierres. Et vos baisers après avoir été le foyer où nos âmes croisaient
+leurs étincelles, seraient devenus la fraîcheur des sources où elles
+seraient venues boire ensemble.
+
+Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers
+se moquent bien de nos misères.
+
+Et vous,--comme le temps fuit!--qui fûtes ma compagne d'une nuit
+seulement; d'une nuit chaste mais pleine de désirs, dans l'emportement
+du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous séparer à
+l'arrivée; d'une nuit trop courte où ne s'échangèrent que des paroles
+presque banales, mais où tous deux nous sentions déjà l'enlacement
+délicieux des chaînes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie
+oublié les rêves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien
+qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'espérance?
+
+Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gîte. Des
+bonheurs ignorés nous attendent là où ne nous mènera jamais notre
+chemin.
+
+Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AU SALON
+
+
+Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles,
+les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de
+couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos
+Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule
+grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait
+ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies
+autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles.
+Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous
+marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de
+paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une
+fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la
+critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge
+aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle
+à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard
+distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui
+n'avaient cependant pas pris pour devise: _Quo non ascendam!_
+
+Tout à coup elle s'arrêta net:
+
+--Et de cinq, fit-elle.
+
+--Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion
+délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a
+rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de
+la satiété.
+
+--Mais les Èves cueillant une pomme!
+
+Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une
+Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc
+vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était
+dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de
+géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que
+l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de
+trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà
+choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine
+hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion
+comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le
+Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix,
+et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de
+se laver les mains.
+
+--C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.
+
+ * * * * *
+
+Et j'ajoutai:
+
+--Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre
+première mère,--et vous auriez porté mieux que personne le costume
+traditionnel,--ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré
+au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre
+votre innocente postérité?
+
+--Pour quoi, alors?
+
+Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me
+remémorant ses goûts personnels, je repris:
+
+--Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les
+aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un
+plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement
+offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser
+toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts
+l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre
+première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le
+bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque
+perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide
+des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis
+que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous
+aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine,
+à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes
+naturelles.--Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une
+autre occasion pour vous dire aussi:--Comme c'est bon! Car j'aime à
+partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour
+des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer
+Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux
+infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante
+consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières
+excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et
+portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de
+corail aux doigts!
+
+--Vous vous trompez, fit-elle.
+
+ * * * * *
+
+--Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas
+surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à
+Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles
+d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes
+de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé
+délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les
+branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de
+l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos
+jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait
+silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a
+brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé
+de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la
+poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus
+belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans
+filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je
+vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de
+votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre
+chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement
+tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était
+comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos
+jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de
+temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif
+de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis!
+Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain
+notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long.
+Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé
+sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden.
+
+--Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres.
+
+ * * * * *
+
+--J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent
+qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler
+éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre
+de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme
+celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma
+charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour,
+en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille
+ensoleillée; votre jaconas,--car vous étiez mise en campagnarde avec
+un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une
+tache noire--s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira
+tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais
+numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes
+les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui.
+Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre
+toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit
+volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues.
+Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous
+auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de
+larmes.
+
+--Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est,
+comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps
+que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et
+se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un
+coeur.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration: TULIPES]
+
+Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier
+ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et
+accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un
+faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un
+bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor
+que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées,
+pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées
+sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons
+orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles
+montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets.
+Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des
+roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir,
+compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de
+Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté
+qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la
+beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision
+obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des
+Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le
+sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de
+neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes
+toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du
+soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y
+furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus
+piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes
+contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et
+arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de
+paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales,
+une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes
+pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les
+tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous
+qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière.
+
+ * * * * *
+
+J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des
+fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses
+qui s'appelaient l'_Amiral Dieskem_, le _Semper Augustus_ et dont les
+moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius,
+l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit
+celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette
+impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette
+fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et
+des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui
+avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce
+qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve
+qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous
+l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à
+l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y
+en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple:
+un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche
+armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros
+seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait
+oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple
+airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans
+sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans
+un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le
+mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement
+tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus
+clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection
+d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux
+à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans
+ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon
+pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!
+
+ * * * * *
+
+Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le
+vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche
+qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un
+poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je
+préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour
+héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou,
+amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs
+cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes.
+Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me
+rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de
+par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes
+quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs
+de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins,
+comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les
+rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés
+de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir
+connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit:
+
+ J'ai caché dans la rose en pleurs
+ Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
+ Pour que la rosée et l'aurore
+ Les confondent avec les leurs.
+
+ Puissent-elles, à ses couleurs,
+ Apporter plus d'éclat encore,
+ Et puisse la main que j'adore
+ La trouver belle entre les fleurs!
+
+ Entre toutes la rose est celle
+ Dont l'âme jalouse recèle
+ Le mieux ses parfums au soleil,
+
+ Et de qui la lèvre embaumée
+ Garde le plus d'ombre enfermée
+ Sous son beau sourire vermeil!
+
+Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah
+cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui
+sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus
+sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le
+plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves
+déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui
+est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices
+réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour
+qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui
+montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui
+courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que
+surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.--«Voilà la fleur
+que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.»
+Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait
+comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la
+main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts
+déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée
+blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe
+pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne
+vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse
+
+ Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau,
+
+comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette
+tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe
+blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince
+Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point
+pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a
+mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les
+étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+POÈME DE MAI
+
+
+Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai.
+Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas
+venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes
+parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son
+armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le
+Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté
+des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier
+lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des
+bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous
+l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans
+les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert
+leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous
+n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de
+l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans
+les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la
+vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un
+rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses
+du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela
+soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont
+la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin
+de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous
+ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du
+jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus
+fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur
+mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des
+feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que
+le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt:
+
+ * * * * *
+
+ A l'ombre douce de la nuit
+ De tes cheveux l'ombre est pareille.
+ Et la nacre des perles luit
+ Aux fins contours de ton oreille.
+
+ De lis ton front est velouté:
+ Sur ta bouche meurt une rose,
+ Car tout rappelle, en ta beauté,
+ Le teint de quelque belle chose.
+
+ Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
+ Il semble qu'en eux se confonde
+ Le ton changeant qui fait divin
+ Le mirage du ciel dans l'onde.
+
+ Tous tes charmes ont leur couleur
+ Où mon coeur se complaît sans trêve....
+ Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
+ --La chère couleur de mon Rêve!
+
+ * * * * *
+
+Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre
+avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie
+d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en
+elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs
+accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé
+au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement
+rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies
+et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien,
+je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut,
+profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant;
+mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que
+tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah!
+dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où
+je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble
+que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres.
+Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir,
+quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et
+d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans
+un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous
+les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous!
+Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison
+de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de
+ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma
+douleur comme toute ma joie.
+
+ * * * * *
+
+ Dans l'amour farouche où, sans trêve,
+ Je m'abîme et dont je mourrai,
+ J'ai mis l'orgueil désespéré
+ D'un coeur qu'avait trahi son rêve.
+
+ Car je porte au flanc gauche un glaive
+ Invisible et si bien entré
+ Qu'il s'enfonce, plus acéré,
+ Quand ma lâche main le soulève.
+
+ S'alourdissant sous mon effort,
+ Il fouille, plus avant, plus fort,
+ Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme,
+
+ Et son poids grave dans ma chair
+ Un nom, ton nom cruel et cher
+ Qu'un jour écrivit sur sa lame.
+
+ * * * * *
+
+Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au
+fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis
+que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers
+des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent
+mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas
+attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs
+de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps,
+et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus
+fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHOSES VÉCUES
+
+
+Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de
+discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je
+préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope!
+tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos
+sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en
+haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en
+concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez
+très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle
+tendresse.
+
+Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est
+tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous
+le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le
+pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est.... Non! j'ai juré d'être
+décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les
+demoiselles.
+
+Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions
+aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous
+avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la
+fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre
+bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à
+vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à
+vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales
+transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli
+nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre
+tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les
+lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable
+épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri
+de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais
+pas son nom,--ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus
+savante en botanique que moi;--c'est une fleur à peine, une façon de
+petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre
+que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour
+la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon
+portefeuille.
+
+J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela
+mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable
+pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur!
+si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me
+faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de
+Linné ou de Jussieu!
+
+ * * * * *
+
+Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée.
+Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le
+Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez
+signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier
+probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que
+vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes
+sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques
+framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des
+fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos
+lèvres.
+
+Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que
+nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est
+imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en
+avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre
+longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je
+faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des
+fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté
+m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui
+donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne
+sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.
+
+L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me
+donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien
+qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et
+très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me
+faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même
+à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne
+pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu
+que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des
+tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la
+branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux
+chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des
+groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les
+raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche
+apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible
+fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes
+qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la
+douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+II
+
+CONTES D'ÉTÉ
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+FÊTE DES FLEURS
+
+
+C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin;
+car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie
+mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent
+au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les
+fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine
+et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les
+foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche,
+pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent
+qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu
+qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui,
+voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les
+têtes indifférentes des passants.
+
+Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la
+poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour
+m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à
+tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous
+autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne
+sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux.
+Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont
+arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures.
+Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes,
+s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée.
+
+Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour
+grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est
+pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort
+empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi
+d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux
+Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à
+cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir
+refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même,
+invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or.
+
+ * * * * *
+
+Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et
+destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il
+n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris
+envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé
+en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à
+bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement
+des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la
+sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet
+des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs
+initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les
+mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares
+brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs
+
+ ....Concerts riches de cuivre,
+ Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
+ Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre,
+ Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.
+
+Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait
+trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est
+bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je
+serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer
+dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de
+l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus
+amusantes bouffonneries.
+
+Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait
+compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant
+mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le
+promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude
+de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si
+intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires
+gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge
+mur.
+
+ * * * * *
+
+C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous
+proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande
+de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé
+n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande
+de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur
+gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement,
+nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île
+presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une
+compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries
+des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites
+bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous
+voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une
+barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans
+la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets,
+cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des
+gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu.
+
+N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et
+n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit
+bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe,
+comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur
+nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée
+(Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes)
+vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu
+qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la
+partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail,
+quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis
+interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et
+laissait s'entr'ouvrir la porte défendue.
+
+Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas!
+
+ * * * * *
+
+Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que
+clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre,
+nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence
+dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre
+plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau,
+palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des
+triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur
+l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres
+et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant
+partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se
+brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans
+l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles
+doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices
+opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide
+des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied
+de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et
+secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la
+_Vague_ ou de l'_Espérance_. Car c'est un vrai poète que ce blanc et
+mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui
+constituer une grande réputation de paresse.
+
+J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure
+dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du
+mensonge!... Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez
+délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un
+baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au
+front couronné d'immortels lauriers ... que voulez-vous! Il n'est rien,
+dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le
+désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle
+cette rumeur vienne mourir.
+
+J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin
+de _vergiss mein nicht_, cette petite fleur qui regarde avec un oeil
+bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement
+j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé
+quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée
+Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+EN MESSIDOR
+
+
+ Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées,
+ Neige odorante du printemps!
+
+Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue
+parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents
+blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des
+fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et
+même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par
+pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent
+des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les
+vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur
+humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les
+confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum.
+
+Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes,
+pour leur goût personnel?
+
+Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette
+année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les
+devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en
+fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous
+apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils
+resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en
+automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages
+rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure
+divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce
+frileux et délicat ornement....--Eh! me diriez-vous, qu'il en soit
+ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu
+gourmande, hélas!
+
+Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce
+moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les
+cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet
+de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les
+pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte,
+semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres
+fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un
+ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit
+le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui
+s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir!
+
+ * * * * *
+
+Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes
+paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur
+poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions
+Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la
+plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un
+pantalon, pour ne me pas enrhumer,--et cela avec une tendresse dont les
+instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,--je goûtais, moi,
+mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume
+léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre
+pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant
+le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter
+la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais
+pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait,
+pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père
+Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de
+l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout
+hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel
+vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux
+baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où
+se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la
+blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien
+que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne
+regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu
+pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis
+que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente
+contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son
+de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux.
+Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement
+que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener
+ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air.
+
+Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit,
+ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de
+Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les
+promeneurs sentimentaux!
+
+ Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.
+
+comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs
+cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus
+de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et
+s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux
+pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à
+l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs.
+
+ * * * * *
+
+Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois,
+madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un
+calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une
+simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a
+mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie
+qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à
+s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la
+Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre
+Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur
+son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre
+de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira
+une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je
+n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un
+simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et
+plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne
+emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des
+ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous
+chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à
+me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous
+avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus
+désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me
+pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation.
+La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre
+compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en
+serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce
+sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche
+de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable
+chrétienne, et je vous en excuserai davantage.
+
+ * * * * *
+
+Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes.
+Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige
+des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des
+flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront
+bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel
+désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par
+simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu,
+par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque
+décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le
+reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour
+nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres
+venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel
+ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur
+de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces
+accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je
+parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour
+dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère,
+dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait
+l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un
+manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange
+impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il
+ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même.
+Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni
+Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+BATEAUX ROUGES
+
+
+I
+
+
+Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en
+remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est
+resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me
+rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien
+dans mon âme, j'ai trouvé ... devinez quoi...? un jouet de mon enfance,
+mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile
+déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau
+mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des
+déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne,
+pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien
+vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les
+plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et
+de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et
+l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire
+à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et
+furtives, viennent nous toucher au coeur.
+
+Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page
+du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir.
+Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais
+charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa
+coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se
+sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la
+peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords
+figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah!
+que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que
+d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses
+qui s'envolent aux premiers souffles du matin!
+
+Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux
+qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous
+les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était
+qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus
+chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien
+secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y
+tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau
+était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou
+trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides
+d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature,
+comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour
+fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet
+_animae dimidium mex_.
+
+On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans
+verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et
+les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de
+terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au
+contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de
+marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs
+encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes,
+d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes
+qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du
+printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous
+permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait
+quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions,
+avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de
+vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie.
+Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts
+bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée
+des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les
+périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de
+petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus
+qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette
+chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa
+largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre
+qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les
+anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par
+une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille
+enchantements.
+
+Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le
+petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un
+mystère charmant et féerique.
+
+Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon
+rêve!
+
+
+II
+
+
+Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait,
+de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des
+transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise,
+partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques
+vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui
+se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si
+grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin,
+presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume
+d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela.
+
+Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant
+pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de
+mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des
+ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se
+perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre
+la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser.
+
+Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi,
+devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu,
+depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart
+dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût
+dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et
+pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air,
+comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes
+yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament
+plein d'étoiles.
+
+Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée
+s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se
+déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une
+déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et
+qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un
+bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une
+autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme
+le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le
+néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme
+le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos
+aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de
+monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de
+s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui
+soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait
+le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer
+de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la
+terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut-
+être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie
+était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la
+mer.
+
+Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le
+vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme
+traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame
+qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double
+épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et
+s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux
+fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un
+violon.
+
+Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette
+qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe
+d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la
+mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière.
+
+Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos
+amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous
+vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous
+eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de
+flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AU PAYS DES RÊVES
+
+
+Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une
+éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique.
+L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant
+en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres;
+l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les
+toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les
+piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation
+dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils
+entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des
+passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux
+de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des
+jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié
+s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes
+meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la
+déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle
+embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites
+et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!
+
+Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et
+amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec
+le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette
+année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le
+cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes
+dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond
+des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait
+inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre.
+Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond
+de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours,
+rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez
+clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas
+et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et
+de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les
+fenêtres?... Mais non, vous ne le ferez pas!... Donc nous avions
+regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris.
+
+ * * * * *
+
+Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour
+évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous
+conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me
+permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre
+pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux
+jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du
+monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations
+surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la
+moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres
+ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui
+n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont
+certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois
+personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé
+d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la
+création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin
+lui-même quand il me dit sur un ton de protection:
+
+--Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité,
+mais je te sauverai.
+
+--Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne
+sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans
+elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.
+
+--Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure
+qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu
+meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes
+que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de
+toi. Tu sais ce qui te reste à faire?
+
+--Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles.
+
+--Rappelle-toi l'exemple de Noé.
+
+--Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un
+portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le
+ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité?
+
+--Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te
+souviens-tu plus de l'arche?
+
+--Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant
+quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées?
+
+--Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.
+
+--Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.
+
+--Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais
+que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la
+déplorable espèce à laquelle tu appartiens!
+
+--J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un
+domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers
+de celle que j'aime; mais les miens, jamais!
+
+--Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton
+gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société
+des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon
+Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.
+
+Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit
+enchifrongné des narines de M. Delaunay.
+
+ * * * * *
+
+L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais
+que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et
+des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine
+de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions
+nous embarquer:
+
+--Et François? me demandâtes-vous.
+
+--Qui ça, François?
+
+--Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais
+l'appeler François!
+
+--Bon! m'écriai-je; il est encore temps.
+
+C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel
+s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres
+vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait
+à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai,
+mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y
+avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur:
+
+--Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié!
+
+Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une
+faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez
+promis de manger une aile de poulet.
+
+--Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur
+la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours
+sur les crédits de Madagascar!
+
+L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous
+étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic
+douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la
+confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de
+poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais
+nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença
+à parler.
+
+Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il
+nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais
+français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées
+progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit
+déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la
+serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos
+serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible.
+J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de
+l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer
+traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous
+étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot
+montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de
+vos yeux.
+
+ * * * * *
+
+Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de
+cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des
+oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises
+encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un
+temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions
+parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer
+leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son
+derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète,
+qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement
+éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre
+beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa
+même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec
+un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux
+derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science
+de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les
+assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est
+bien moins difficile:
+
+ Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
+ Durant l'éternité rêver à votre dos.
+
+Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille
+et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans
+cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de
+votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux
+abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute
+frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur
+des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel
+ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait
+jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles
+étoiles!
+
+Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe
+sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au
+sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre
+suppliante et le ciel miséricordieux.... Non! l'heure implacable du
+réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la
+plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus
+heureux de mes rêves est conté.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+NUIT BLANCHE
+
+
+Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si
+lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir
+avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec
+des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement
+douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je
+me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme,
+dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.
+
+Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous
+apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares
+déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe
+bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des
+transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair.
+Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné
+une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus
+longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore
+flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans
+mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le
+même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe
+leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se
+brisait et que le vent emportait.
+
+Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle.
+
+Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des
+roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges.
+Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts
+dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles,
+des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont
+le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la
+tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?... Après, j'ai
+peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant,
+mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à
+moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez
+aimé.
+
+ * * * * *
+
+J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé.
+
+De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange
+aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne
+a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde
+extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux
+confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le
+char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de
+l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol
+pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de
+l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois,
+de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres
+routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et
+des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt
+votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est
+un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir
+effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine,
+je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes
+désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon
+âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par
+l'inexorable vent des destinées.
+
+O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de
+l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la
+chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait
+éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos
+reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens
+renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses
+de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées!
+
+Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un
+instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son
+escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le
+rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile
+obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait
+proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve,
+le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au
+souvenir une immortalité.
+
+ Sous l'aile blanche du matin,
+ Toute la terre se recueille;
+ Un frisson passe de la feuille
+ Du chêne à la feuille du thym.
+
+ Tandis que pâlit la grande Ourse,
+ Descend un long frémissement
+ De l'oeil profond du firmament
+ A l'oeil entr'ouvert de la source.
+
+ Ainsi, partout, autour de moi,
+ Comme un torrent tombant des cimes,
+ Roulant des faites aux abîmes,
+ S'étend l'universel émoi.
+
+ Il n'est que mon coeur solitaire,
+ Loin de tes yeux, aux morts pareil,
+ En qui ne vibre aucun réveil,
+ Quand tout se réveille sur terre!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PARAPHRASE
+
+
+ Pour charmer mes heures moroses,
+ Je chante, le coeur plein de vous:
+ Ce n'est pas aux lèvres des roses
+ Qu'est le sourire le plus doux.
+
+ J'évoque vos candeurs insignes
+ Et vos virginales fraîcheurs:
+ Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
+ Que sont les plus pures blancheurs.
+
+ Je vous vois passer sous les branches
+ Sur vos noirs cheveux se penchant
+ Ce n'est pas aux yeux des pervenches
+ Qu'est le regard le plus touchant.
+
+ Votre image, en tous lieux suivie,
+ Seule, brille à travers mes pleurs
+ Tout ce que j'aime dans la vie,
+ Ce n'est ni le ciel ni les fleurs!
+
+ * * * * *
+
+Heureux ceux que n'atteint pas la mélancolie des spectacles trop beaux
+et qui, pareils aux moineaux francs ébouriffés de bien-être dans un
+rayon de soleil, se grisent sans amertume de la gaieté triomphante des
+choses. J'ai beau remonter aux heures de ma jeunesse les plus insolentes
+d'espoir, j'y trouve une tristesse involontaire et fatale devant les
+gloires de l'été. Mes yeux se sont toujours blessés à l'azur froid
+d'un ciel implacablement pur et, comme la neige, sans cesse traversé
+d'étincelles. Il n'est pas jusqu'à l'éblouissement des jardins que
+les fleurs font pareils à d'immenses et vivantes joailleries qui ne
+m'offense par sa richesse. J'ai bien les grands bois où l'ombre amortit
+toutes ces splendeurs, les bois dont le mystère rêve au bruit murmurant
+des sources. Mais cette vigueur excessive et débordante des sèves, ce
+rut innombrable des verdures jaillissantes en tous sens m'irrite encore
+secrètement. Non! Tout ce décor-là est trop beau pour la vie humaine!
+La pièce ne vaut pas ce luxe et cette magnificence d'accessoires! Nous
+sommes comme des acteurs impuissants dans cette admirable féerie, comme
+des génies aux ailes coupées et qui ne portent plus que des étoiles
+éteintes au front! La nature n'a plus besoin de se faire si belle
+pour nos amours dégénérées, pour nos passions sans colère! La grande
+résignation des automnes vaut mieux au déclin de nos rêves, à
+l'attièdissement de notre sang. Oui, l'été, dans son éclat sans merci me
+navre. Il dresse un temple vide, inutile et comme funéraire aux dieux
+depuis longtemps envolés. Il nous apporte l'ironie d'un Eden entr'ouvert
+seulement et nous emplit d'aspirations décevantes. Adorer, dans un
+retrait silencieux, et sous la transparente douceur d'une nuit factice,
+la beauté nue de la femme, seul lambeau d'idéal pendue devant nos
+détresses, me semble le seul emploi logique et consolant de ces longues,
+admirables et funèbres journées brûlées par un désolant soleil!
+
+ * * * * *
+
+ Fou de printemps, ton coeur s'étonne
+ De me voir, prophète attristé,
+ Penser quelquefois à l'automne,
+ Sous les premiers feux de l'été.
+
+ Oui, je pense, en voyant les roses
+ Ouvrir leurs vivantes couleurs,
+ Que l'aile des autans moroses
+ Effeuillera toutes les fleurs.
+
+ Que, des feuillages où tout chante,
+ Tous les oiseaux seront bannis,
+ Et que, sous l'averse méchante,
+ Se briseront les pauvres nids?
+
+ Va! que l'autan ouvre son aile!
+ Que l'averse attriste les cieux!
+ De l'An la jeunesse éternelle
+ Reste sur ton front gracieux.
+
+ * * * * *
+
+Comment cela s'est-il fait? Mais c'est en automne que, par deux
+fois--les deux seules de ma vie,--j'ai vraiment commencé d'aimer. Le
+printemps me poussait aux tendresses faciles et me fut toujours un
+aimable pourvoyeur de belles filles, mais vite oubliées. J'ai dit quelle
+déception l'été est pour moi. L'automne m'est fatal ou précieux, suivant
+que je pense aux grandes joies que j'ai eues ou aux grands martyrs que
+j'ai soufferts. Car l'Amour est invariablement fait de ces deux choses.
+Est-ce le grand attendrissement qui me venait de tous les déclins, et
+que subissent tous les êtres ayant un semblant d'âme, qui me faisait le
+coeur prêt à recevoir une plus durable empreinte, comme une cire amollie
+où les sceaux s'impriment plus profondément? Toujours est-il que c'est
+sous un ciel embrumé, devant un paysage s'effritant en poussière d'or,
+à la lumière des couchants rayés de cuivre et de topaze, que mes rêves
+obscurs sont devenus de puissants désirs, que j'ai senti ma chair mordue
+par l'inexorable, despotique et exclusif besoin d'une autre chair.
+Saison redoutable et charmante! Je lui ai dû des années pleines de
+larmes et de caresses, les seules que je veuille compter dans ma vie.
+Car de tout le reste je ne sais plus rien. Je te pardonne et je t'aime,
+pâle soleil d'octobre dont la mélancolie s'est faite auréole, pour moi,
+au front de la femme; doux et traître soleil qui aspirait vers la peau
+rougissante des raisins le sang vermeil des vignes et faisait monter le
+mien vers la coupe mortelle du premier baiser!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MATUTINA
+
+
+C'est bien, parbleu! une feuille morte qui, par ma fenêtre ouverte, est
+venue voler jusque sur le papier où ma plume allait courir. Elle est
+très jaune, très sèche et toute recroquevillée. J'y reconnais cependant,
+sous l'ondulation des brûlures solaires, sa forme en fer de flèche.
+C'est une feuille de lilas qu'un coup de vent matinal m'a apportée.
+
+Qu'allais-je vous conter déjà? Une histoire d'amour, sans doute, ou
+quelque rêverie pleine d'un souvenir d'absente. J'allais peut-être vous
+dire les vers très simples que j'ai écrits pour que Capoul les chante
+sur une musique de Lacôme:
+
+ Je demande à l'oiseau qui passe
+ Sur les arbres, sans s'y poser,
+ Qu'il t'apporte, à travers l'espace,
+ La caresse de mon baiser.
+
+ Je demande à la brise pleine
+ De l'âme mourante des fleurs,
+ De prendre un peu de ton haleine
+ Pour en venir sécher mes pleurs.
+
+ Je demande au soleil de flamme,
+ Qui boit la sève et fait les vins,
+ Qu'il aspire toute mon âme,
+ Et la verse à tes pieds divins!
+
+et qui sont presque traduits d'une de nos belles chansons toulousaines.
+Oui, je me sentais l'esprit alerte et disposé à d'aimables confidences.
+
+Ah! maudite fenêtre! Pourquoi es-tu venue tout bouleverser dans mon
+cerveau?
+
+ * * * * *
+
+Je regarde dans mon jardin. Tout y célèbre encore la gloire de l'été
+triomphant. C'est d'un horizon sans brumes que le soleil a jailli,
+précédé par un grand rayonnement d'or dans l'espace, comme un ostensoir
+immense montant des mains obscures d'un lévite inconnu. Aucune
+inquiétude dans le vol des hirondelles qui se perdent, points
+invisibles, dans les infinis de l'azur. Les peupliers très verts
+découpent sur le ciel leurs fuseaux vivants, et les tilleuls, masses
+odorantes, y enchevêtrent, comme des troupeaux, leurs dos moutonnants.
+Tout est joie dans mon parterre. Des roses en boutons y consolent la
+détresse des roses défleuries; de la tige de mes glaïeuls, comme d'une
+veine ouverte en plusieurs endroits, jaillissent de belles fusées de
+sang clair; une constellation d'oeillets s'éparpille dans les bordures,
+et mes chères acanthes pyrénéennes épanouissent leurs larges feuilles
+architecturalement déchiquetées comme des souvenirs dont l'ombre
+enveloppe l'âme. La gaieté vorace des oiseaux s'acharne aux prunes
+encore fermes et aux abricots qui tombent en se fendant d'une large
+blessure aux lèvres pourprées. Je devine, derrière ce rideau riant, le
+fleuve tranquille et tiède où les barques glissent entre les calices
+odorants des nénuphars, où les pêcheurs matinaux guettent, patients,
+l'ablette, encore paresseuse de ses printanières amours, au pied des
+joncs qui bordent la rive. Tout semble d'une éternelle sérénité dans ce
+paysage où rien ne menace, des colères du ciel ou des caprices de l'eau
+sous le vent qui la fouette....
+
+Ah! maudite feuille, de quoi es-tu venue me parler?
+
+ * * * * *
+
+Car j'ai beau te faire crépiter sous la pointe rageuse de mon canif,
+je ne pourrai anéantir, avec toi, le symbole que tu portes, le mauvais
+présage dont ton aile était chargée. Dans cette orgie radieuse des
+choses sous la tendresse caressante du soleil, tu es tout simplement
+le _mane, thecel, phares_ apparaissant sur l'obscurité des murailles
+lointaines faites des orages amoncelées et des frimas à venir. O faux
+bijou d'or fauve, l'automne est caché dans l'entortillement cassant
+de ta mouture! Chacun de tes replis, feuille, de tes replis friables,
+contient quelqu'une des misères qui sont le déclin de l'année. Voici les
+matins obscurs qu'un brouillard envelope et d'où le soleil ne se dégage,
+tardif, que comme le visage pâle d'un mourant déjà couché dans ses
+toiles: les soirs impatients sonnant à l'horizon, dans de longues
+trompettes de cuivre, de muettes fanfares, des adieux pleins de silence;
+tout ce cortège de tristesses vagues occupant la lenteur plus grande des
+jours plus courts et dont le poète Léon Dierx a si magnifiquement dit,
+dans un vers comparable aux plus beaux de Beaudelaire:
+
+ Le monotone ennui de vivre est en chemin.
+
+Voici cette effroyable résurrection des corps qui nous montre, se
+dégageant de la terre comme des morts révoltés qu'un signal appelle, les
+squelettes décharnés des arbres n'agitant plus, à leurs cimes, que des
+lambeaux de verdure, des arbres dont l'âme s'est enfuie avec le murmure
+de la brise dans les feuilles, avec les chansons des oiseaux exilés!
+C'est sur le sable un grand bruissement de menus branchages que le
+vent balaye et les derniers dahlias se ferment, captifs des longs fils
+d'argent que tissent les araignées, inutiles ouvrières d'octobre, qui
+tentent de recoudre les uns aux autres et de soutenir encore dans l'air
+tous ces coins de nature s'effondrant. La pitié des chrysantèmes fleurit
+le mausolée des floraisons mortes.
+
+Ah! maudite feuille, voilà le tableau mélancolique que tu évoques sous
+mes yeux!
+
+ * * * * *
+
+Les choses de la Nature sont fraternelles aux choses de l'Amour; ou
+plutôt la Nature n'est qu'un grand décor symbolique dressé par le ciel
+autour de nos tendresses. Celles-ci ont leur printemps tout fleuri
+d'espérances, leur été que le baiser du soleil réchauffe et mûrit, leur
+automne où le souvenir met encore des douceurs inquiètes, leur hiver
+qu'étreignent les neiges profondes de l'oubli. Heureux qui, fait plus
+sage par les détresses passées, sait arrêter son coeur dans cette course
+et l'arracher à cette loi fatale, pour l'asseoir dans la sérénité d'une
+passion qui défie le lent travail des choses et des pensées se hâtant
+vers un même déclin! Cette force consciente et révoltée contre le destin
+lui-même ne nous vient pas en pleine jeunesse. C'est un fruit de la
+douleur, et toutes les âmes n'ont pas en elles ce qu'il faut pour le
+porter. Heureux, dis-je, celui qui ménager de son dernier bonheur, le
+seul qui soit, celui d'aimer encore, le fait aussi long que sa vie!
+Qu'il veille aux présages muets, aux avertissements obscurs et surtout
+qu'il se rappelle. Les gens sensés mettent dans leur amour tout ce
+qu'ils ont de meilleur et ne laissent pas autre chose s'y mêler. Ils le
+dégagent des jalousies stupides, des orgueils faciles à blesser, des
+lassitudes que la satiété apporte. Ils en font l'heure rare et exquise
+entre toutes qui est l'oubli de toutes les autres heures; la fleur
+précieuse de leur coeur et de l'esprit; le trésor avare de leurs joies.
+Ainsi, garderont-ils longtemps en eux l'été resplendissant des caresses
+toujours savoureuses, des âmes se fondant dans le même infini, s'abîmant
+mêlées dans le même rêve immortel!
+
+Mais qu'ils prennent garde à la première feuille morte, au premier
+froissement qui est comme la chute d'une première illusion dans ce monde
+enchanté! Bien vide viendrait l'automne qui n'est qu'un long adieu!
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+III
+
+CONTES D'AUTOMNE
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DANS LES JARDINS
+
+
+I
+
+PLUIE D'OR
+
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
+tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+J'ai toujours pensé que la fable des amours de Jupiter n'était que
+l'histoire poétique des saisons. En ce moment c'est Danaë qu'il tente.
+Danaë qui a dépouillé les chastes parures dont l'avait enveloppée le
+Printemps, Danaë déjà nue et bientôt féconde. Car de toutes ces feuilles
+mortes dont la terre boira les dernières sèves, renaîtra l'orgueil
+immortel des lis et des roses, la gloire des floraisons futures sortira
+rajeunie, et les bouquets monteront vers vos petites mains blanches, ô
+vous devant qui je veux voir la Nature entière agenouillée comme devant
+l'autel de la Beauté infinie.
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est autour de nous un
+tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+Le beau manteau d'illusions qui couvrait les choses est déchiré;
+quelques lambeaux à peine sont demeurés suspendus au squelette froid des
+réalités. Les verdures se sont évanouies au front pensif des forêts qui
+ne sont plus qu'un brutal enchevêtrement de branches noires. Le frisson
+d'émeraude vivante qui courait aux bordures des chemins quand l'haleine
+du soir caressait les hautes herbes, s'en est allé vers l'horizon des
+rêves perdus. Ainsi quand la main des Destinées a secoué l'or au-dessus
+des têtes, l'or bruyant, l'or maudit que portait l'arbre du Mal et non
+pas la pomme biblique, ce fut pour l'âme humaine un effarement de toutes
+les noblesses de la pensée, l'oubli de l'idéal entrevu, l'hiver âpre
+qui n'a plus de fleurs, le cliquetis furieux dans la tempête après la
+chanson de l'amour dans les bois profonds et verts, au bord des sources
+sacrées!
+
+Un souffle de vent dans les peupliers et c'est, autour de nous, un
+tourbillon d'or, d'or dispersé qui court sur le sol avec un bruit
+innombrable de chocs invisibles et joyeux.
+
+Oui, ma chère âme, ce sont tous les baisers qui passent, les baisers
+figés aux lèvres de ceux qui ne savent pas aimer.
+
+
+II
+
+CHRYSANTHÈMES
+
+
+ Pour savoir a quel point je t'aime,
+ Effeuille, en rêvant, mon trésor,
+ Non la marguerite au coeur d'or,
+ Mais ce coeur blanc du chrysanthème.
+
+ Car plus serrés et plus nombreux,
+ Ses pétales, faisceau de glaives,
+ Diront mieux l'infini des rêves
+ Où se perd mon coeur amoureux.
+
+ «Un peu!--beaucoup!» mots sans pensée;
+ Et même: «passionnément»,
+ Un mot qui ne dit rien vraiment
+ Du mal dont mon âme est blessée.
+
+ C'est par mille et mille douleurs
+ Que mon être se multiplie
+ Et, languissant, vers toi se plie
+ Comme le chrysanthème en fleurs.
+
+ La marguerite plus ne dure,
+ Quand l'automne, de ses doigts lourds,
+ Des mousses jaunit le velours
+ Et disperse au vent la verdure.
+
+ Même après l'adieu du soleil,
+ Seul, dans les jardins qu'il décore,
+ Le chrysanthème s'ouvre encore,
+ A mon coeur fidèle pareil.
+
+ Pour savoir à quel point je t'aime,
+ Effeuille, en rêvant, mon trésor,
+ Non la marguerite au coeur d'or,
+ Mais le coeur blanc du chrysanthème!
+
+
+III
+
+BOUTON DE ROSES
+
+
+Sous les feuilles jaunes et dégouttantes de pluie d'un rosier sauvage,
+un bouton très pâle s'obstine, dont les pétales ne se développent que
+pour se recroqueviller aussitôt comme des oiseaux frileux qui replient
+leurs ailes dans l'air trop froid. Voilà plusieurs jours déjà que je le
+vois et plus d'une fois la tentation m'est venue de le cueillir pour
+vous l'apporter. Puis j'ai trouvé qu'il était bien peu digne de votre
+beauté triomphante, ce brin de fleur mourante, agonisant dans la
+mélancolie d'automne. Il vous eût bien dit pourtant qu'à vos pieds
+s'effeuillera ma dernière pensée et qu'une rose fleurit toujours pour
+vous dans le jardin dérobé de mes rêves, une rose immortelle dont la
+racine est au profond douloureux de mon coeur.
+
+Quelque chose de fraternel pleure en moi sur ce désespéré des floraisons
+défaillantes, venu trop tard pour la gloire des épanouissements et
+pareil à l'amour tardif qui compte moins les bonheurs à venir que
+l'inutile trésor des bonheurs perdus!
+
+
+IV
+
+OEILLETS ROUGES
+
+
+ L'oeillet d'automne est sans parfums.
+ Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
+ Il semble porter dans ses veines
+ Le sang glacé des coeurs défunts.
+
+ Fleur sans parfum, âme sans rêves!
+ Oiseaux sans ailes, toutes deux,
+ Dont jamais les vols hasardeux
+ Pour les cieux n'ont quitté les grèves.
+
+ Malgré ses velours éclatants
+ Dont ton regard charmé s'étonne,
+ Ne cueille pas l'oeillet d'automne,
+ Toi dont le coeur est tout printemps!
+
+ Toi dont l'être est tout envolée
+ Vers les firmaments apaisés,
+ Où monte l'odeur des baisers
+ A l'odeur des roses mêlée.
+
+ Si c'est du rouge que tu veux
+ Pour éclairer leur ombre, imprègne
+ De mon sang la fleur que ton peigne
+ Tient mourante dans tes cheveux,
+
+ Et par les souffles embaumée
+ Autour de ton être flottants,
+ Toi dont la grâce est tout printemps.
+ Vivant Avril, ma bien-aimée!
+
+ L'oeillet d'automne est sans parfums.
+ Sous l'orgueil de ses pourpres vaines,
+ Il semble porter dans ses veines
+ Le sang glacé des coeurs défunts.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+SUPER FLUMINA
+
+
+J'ai gardé certaines habitudes dominicales de mon enfance, et c'est
+comme malgré moi que, tous les huit jours, un accès de paresse qu'aucune
+fatigue n'excuse me pousse vers quelque promenade sans but, vers quelque
+flânerie à l'aventure, dans la campagne où meurt le tintement des
+cloches lointaines, à l'heure où les derniers fidèles franchissent les
+porches des églises avec une fade odeur d'encens dans leurs habits. Ce
+sont mes vespres que je dis ainsi en pleine nature, égrenant sur ma
+route le chapelet des souvenirs, fervents de tous les cultes oubliés,
+lévite de toutes les religions méprisées, suprême croyant de toutes les
+croyances déchues.
+
+Ainsi, il y a deux jours, m'en allai-je le long du fleuve, qu'un vent de
+bise ridait, sur une rive à peu près déserte, suivant le quai dont la
+pierre limée par les cordes des halages se dentelait sous l'usure, dans
+un de ces paysages de banlieue que Rafaëlli excelle si bien à décrire
+et dont le ciel est comme une page grise sur laquelle les maigres
+silhouettes des arbres dépouillés, semblent des griffonnages d'enfants.
+De toutes les choses, l'eau est peut-être celle qui proteste le plus
+tard contre les mélancoliques aspects de l'hiver. Elle garde, jusqu'aux
+grandes averses, des transparences qui leurrent et des frissons de
+lumière qui passent, à sa surface, comme les derniers éclairs d'épées
+d'une bataille. Elle demeure l'image de la vie, au moins jusqu'aux
+gelées qui la figent, tandis que partout règne la grande immobilité de
+la mort. Il faisait un grand calme sur le chemin où je n'entendais guère
+que le bruit de mes propres pas, quand une rumeur s'y mêla, une rumeur
+de torrent qui grondait au-dessous de moi, un glapissement humide et
+sourd, quelque chose de sinistre qui mêlait une note d'horreur à cette
+mélancolie. Je m'arrêtai, je regardai et trouvai que j'étais arrivé,
+sans y prendre garde, jusqu'à la gueule débordante d'un égout, là où la
+grande ville déverse son opulent trésor d'ordures, infectant au loin
+la rivière et portant, bien loin dans les campagnes, le relent de ses
+odeurs malsaines, la fétide haleine de tout ce qu elle vomit.
+
+ * * * * *
+
+Et comme toutes nos pensées ne sont que les impressions réfléchies qui
+nous viennent du dehors et se font intellectuelles dans notre esprit, le
+haut-de-coeur qui me monta devant ce spectacle souleva en moi comme un
+océan de dégoût qui y dormait, et que toutes les hontes auxquelles nous
+assistons depuis quelques jours y avaient amassé. De l'image matérielle
+qui m'avait fait détourner les yeux, une vision morale se dégagea, celle
+de l'immonde société qui, pareille à ces eaux croupies et déshonorées,
+nous jette jusqu'au visage ses impurs bouillonnements et l'ignoble
+parfum de ses vices. Tout ce monde horrible qu'un procès,--celui même de
+notre état social,--nous révèle, occupant toute l'échelle des classes,
+depuis ce qui devrait être l'honneur à jamais respecté jusqu'au devoir
+inexorablement subi; toute cette canaille remuée comme une mare putride
+où tombe une pierre, et qui grouille avec des éclats de rire, comme
+grisée de sa propre infection; tous ces types révoltants de cynisme
+qu'une cause, insignifiante en apparence, fait surgir, tout cela passe,
+dans mon cerveau, avec les détritus, les trognons, les immondices que
+l'égout roule à mes pieds. Pas un cri d'honneur dans cette musique
+de mensonges; pas une révolte de la conscience dans cette clameur de
+coquins se jetant l'ignominie à la face les uns des autres; pas une foi
+qui surgisse, de ce désarroi de toutes les confiances, pas une foi dans
+un homme dont on ose dire: Celui-là ne peut être soupçonné! Magistrats,
+ministres, ce qui est la loi, ce qui est la force, tout est confondu
+dans le scepticisme gouailleur de la foule, qui sait bien qu'on la
+trompe et qui préfère s'en amuser que s'en indigner. Pas une virilité
+qui se regimbe, dans cet abaissement de tous les principes, dans cette
+jetée au vent de tous les respects. Des accusés, encore sous la menace
+des peines, blaguent leurs juges dans les cabarets, au grand plaisir
+de la galerie. Les mains se tendent vers une vieille proxénète et son
+infâme amant, relâchés, sans doute, parce que les prisons aussi ont
+quelquefois besoin d'être assainies. Il ne se trouve personne pour
+cracher au nez de ces ignobles drôles, pour les chasser comme on balaye
+les ruisseaux. Pas un soulier qui se rue au derrière de cette pourriture
+vivante! Ah! nous ne sommes pas difficiles sur le choix de notre
+compagnie.
+
+ * * * * *
+
+J'entends des gens dire qu'il en a toujours été ainsi. Ce n'est pas
+vrai. Cette promiscuité de tous les appétits fraternisant dans la même
+honte lucrative, cette démocratie qui unit, dans la malpropreté d'une
+immense étreinte, toutes les mains sales, celles qui descendent et
+celles qui montent, pour se joindre et puiser dans le même sac d'écus,
+sont d'invention très contemporaine et bien ce qu'on est convenu
+d'appeler des «signes des temps.» Ce n'est pas la première fois que de
+pareilles éclipses du sens moral sont signalées dans notre astronomie
+historique. La seconde moitié du siècle dernier ne présentait pas, à son
+début, un spectacle beaucoup plus ragoûtant. Il a fallu beaucoup de sang
+pour laver cette boue. Nous en reste-t-il encore assez pour nettoyer
+notre fange? Je n'en sais rien, et nous sommes certainement descendus
+plus bas qu'alors, parce que la virilité des races s'épuise à ces rouges
+métamorphoses. Heureux ceux qui ont vécu dans des temps meilleurs et
+mieux épris de tout ce qui fait la dignité de l'âme humaine! Parmi nous,
+ceux-là sont les sages qui volontiers tournent leurs yeux vers le passé
+et ne veulent vivre que de la mémoire des âges où fleurissait l'idéal.
+
+Et, pensant ainsi, je remontai de quelques pas la rive où s'était
+arrêtée ma promenade, et le fleuve m'apparut, plus haut dans son cours,
+non plus souillé et comme encombré de ruines, mais limpide et emportant,
+avec lui, une poussière fluide d'argent. Sur cette nappe frissonnante,
+le couchant étendait, çà et là, de grandes opacités fulgurantes, comme
+des lambeaux de pourpre immobiles dans la vibration du vent. Une
+éclaircie s'était faite, à l'horizon, dans le ciel d'hiver et le soleil,
+sans rayons, rouge comme une sorbe, semblait un disque posé sur une
+large lame de cuivre, en équilibre, comme on voit faire les bateleurs
+forains. Ce qui fut les verdures estivales frangées de rouille par
+l'automne, n'est plus qu'un enchevêtrement de petites branches noires se
+découpant sur ce fond d'or. La vision mauvaise avait déjà disparu pour
+moi, celle du cloaque où mes regards étaient tombés, celle du gouffre
+où avait plongé mon esprit. Que m'importe, après tout, cette fange qui
+descend dans le fleuve!--Le fleuve coule et la mer l'attend. Que me fait
+la honte qui envahit la vie contemporaine!--Le temps marche et le néant
+est au bout. La nature est là, impassible et douce pour nous faire
+prendre patience. L'amour est là, vibrant et cruel pour ne pas souffrir
+que nous avions d'autres tourments que les siens. Admirons les
+splendeurs des choses et aimons, nous qui sommes demeurés fidèles à
+l'idéal de poésie et de tendresse qui berça si longtemps les douleurs de
+l'humanité! Plus haut que les ruisseaux débordants, plus haut que cette
+mer de boue qui peut s'étendre mais ne saurait s'élever,--car les océans
+bleus ont seuls des vagues audacieuses,--planent l'immortel soleil de
+nos espérances et l'immortel objet de nos désirs. Plus haut, sur un
+autel tout embrumé de l'encens de mes voeux, sont posés tes pieds divins
+et blancs, ma bien-aimée aux noirs cheveux, grand lis debout dans la
+solitude jalouse de mes rêves, consolation du terrestre exil, toi
+qui, d'un sourire, me fermes l'horizon, et qui, d'un baiser, m'ouvres
+l'infini!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+DERNIÈRES VIOLETTES
+
+
+Voici que les premières violettes d'automne ont reparu à Paris; rares
+encore, car j'eus infiniment de peine, madame, à vous en trouver un
+assez petit bouquet; toutes petites, à peine ouvertes comme des yeux
+d'enfant, d'un bleu tendre et toutes languissantes sur leurs tiges trop
+longues et menues. Très artificieusement, la marchande qui me les vendit
+les avait enveloppées de solides feuilles de lierre: mais votre premier
+soin fut de les arracher de cette armure pour les clouer, avec une
+épingle, pendantes et bien vite flétries à votre corsage. J'enviai leur
+sort néanmoins comme celui de tout ce qui vous touche et de tout ce qui
+meurt par votre divin caprice. Le parfum si doux qu'elle élevaient vers
+vous, comme une dernière haleine, n'était-il pas un pardon? Douce, bien
+douce cette odeur de fleur trop tôt cueillie et trop vite s'étiolant.
+J'ai pensé que l'âme de ces violettes était faite de tout ce que nous
+avions rêvé pour l'été disparu et que le temps ne nous a pas permis
+de réaliser. Car nous avions bien fait des projets de quoi remplir
+vingt-quatre mois de jours sans pluie, promenades lointaine dans le
+beau paysage dont les verdures semblent aussi dénouées, la Seine qui le
+traverse vingt fois étant pareille à un large ruban bleu flottant sous
+une main capricieuse; voyages à travers ce beau pays de France qui est
+comme un panorama de merveilles. Ici bordé de neiges éternelles par la
+dentelure profonde des montagnes, là doucement vallonné par le calme
+océan des collines bleues, ayant plus loin les horizons infinis de la
+mer, partout baigné de lumière et caressé par des souffles féconds. Nous
+devions voir ensemble des villes où le souvenir du passé nous ferait
+croire que nous nous sommes aimés toujours, vous sous les parures
+anciennes des belles femmes d'autrefois et moi sous le costume des
+antiques chevaliers dont je sens le coeur fidèle dans ma poitrine. Mon
+Dieu, ma chère, qui nous dit que cela n'est pas vrai absolument? Il m'a
+semblé que je vous revoyais la première fois comme l'unique maîtresse
+d'une vie antérieure à ma naissance. Vous ne croyez peut-être pas à la
+métempsychose? Moi j'y crois tout à fait. Je vous dis que nous nous
+étions rencontrés déjà et que cette passion nouvelle n'a fait que
+réveiller, sur nos lèvres, des baisers endormis. Tous les bonheurs rêvés
+auront leur jour dans l'éternité de notre tendresse. En attendant,
+les violettes d'automne nous reprochent ceux que nous avons laissés
+s'envoler!
+
+ * * * * *
+
+A Toulouse, il n'y a pas encore de violettes. Je n'aimerais pas cette
+vieille cité pour les liens d'affection et les amitiés qu'elle me garde,
+que je lui serais reconnaissant d'attendre l'hiver et les premiers
+froids pour s'emplir de violettes admirables, vivaces, plus belles que
+celles de Nice cent fois et dont les bouquets énormes, promenés dans
+les rues ou pendant derrière les vitrines, protestent contre les images
+mélancoliques qu'évoque, dans la pensée, le ciel triste, morne, gris,
+paraphé de dessins noirs par les branches dépouillées où s'abat, dès que
+le soir arrive, le vol bruyant des moineaux. Les villes méridionales,
+dont l'âme est le soleil, semblent plus mortes encore que celles du
+Nord, quand s'appesantit sur elles le linceul étouffant des nuées que ne
+traverse ni rayon de clarté ni rayon vivifiant de chaleur. Elles dorment
+un sommeil troublé de cauchemars sous le fouet des ondées et la colère
+des ouragans. Plus de chansons et plus d'éclats de rire! Est-ce que
+cette désolation est pour durer toujours?--Non! disent les violettes de
+leurs lèvres silencieuses, de leurs petites lèvres parfumées et toujours
+humides comme celles des amoureuses. Il y a longtemps de cela, madame,
+j'étais en exil là-bas, et je crois que mon premier présent fut un envoi
+de ces belles violettes toulousaines. Elles vous parlèrent sans doute
+pour moi. Car je vous trouvai meilleure au retour et moins cruelle à mon
+désir. Vous voyez bien que j'ai raison de les aimer? Nos fleurs d'hiver,
+à nous, Parisiens, sont si tristes! Je ne sais si vous partagez ce
+sentiment, mais j'ai en horreur le chrysanthème, cette parure des
+jardins mondains, dont la durée ne m'intéresse pas plus que celle des
+fleurs en papier dont les cheminées bourgeoises sont encore décorées au
+Marais. Car, eux non plus, les chrysanthèmes, n'ont jamais paru vivants
+et frémissants sous le zéphir et jamais parfum n'a palpité dans leurs
+petits pétales secs, pointus et serrés, pareils qu'ils sont à des
+étoiles sans lumière, à des étoiles terrestres où ne scintille aucun
+céleste regard. Je ne veux pas, rappelez-vous le bien, de ces petits
+soleils éteints sur ma tombe. Ils diraient mal le feu que j'emporterai
+dans mon coeur plein de vous, comme la braise qui longtemps brille
+encore sous les cendres embaumées des encensoirs. Mais, quelquefois,
+quand mon souvenir chantera quelque appel mystérieux dans votre mémoire,
+vous ferez venir un petit bouquet de belles violettes que vous avez
+connues par moi, et qui vous ont dit déjà, par delà le temps et
+l'espace, que je vous aimerai toujours! Il me semble que je serai fort
+réjoui de les sentir et qu'à mon tour, elles me parleront de vous, ces
+muettes éloquentes dont le langage est un parfum!
+
+ * * * * *
+
+Je ne veux pas être cependant injuste pour nos petites violettes des
+bois parisiens qui meurent sous la première neige. Nous irons, s'il
+vous plaît, en cueillir nous-même à Saint-Cloud ou à Ville-d'Avray, à
+Vaucresson ou à Garches. Nous nous partagerons ce bucholique travail;
+vous glorieusement assise sur un banc, le dos tourné au soleil tiède qui
+mettra des flammes mourantes dans l'ombre de votre lourd chignon, vos
+petits pieds croisés sur le sable, où le bout de votre inutile ombrelle
+tracera de capricieux dessins; moi, courbé comme un bûcheron sur les
+mousses et furetant dans le gazon mouillé pour y trouver les rares
+petites fleurs. Quand vous serez lasse de tant de peine, nous
+reprendrons notre chemin dans le cliquetis des premières feuilles
+mortes, qui est comme le bruissement du grand orchestre hibernal
+essayant ses instruments avant d'entamer sa sonate désespérée où semble
+gémir l'âme héroïque de Beethoven déchaînée parmi les éléments. Car
+ce doit être une satisfaction des grands musiciens trépassés de mêler
+encore aux souffles éternels de l'air le souffle éternel de leur génie,
+modulant, suivant des rythmes mystérieux, dans la voix tumultueuse des
+forêts sonores et les flots vibrants comme des lyres.
+
+Vous rapporterez, vous, l'humble bouquet que je vous aurai cueilli, à
+votre ceinture, et vous m'en donnerez une fleur, une seule, celle qui
+aura été la plus près de vous et dont l'odeur sera le mieux devenue la
+vôtre, violette d'automne qui me sera plus chère que toutes celles du
+printemps à venir et même que ces admirables violettes de Toulouse d'un
+bleu si tendre et tel que j'imagine le bleu des yeux de Clémence Isaure,
+l'immortelle soeur des trouvères, dont le nom seul est un poème de
+lointaines amours.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+L'AGE D'OR
+
+
+Vous rappelez-vous, madame, l'adorable coin de paysage où nous étions
+assis, l'un auprès de l'autre, il y a deux jours, à l'heure du soleil
+déclinant vers les horizons clairs d'une tiède après-midi? Deux jours,
+ce n'est pas bien long, même pour une mémoire de femme, et vous pouvez
+vous en souvenir encore, sans rougir comme d'une histoire qui nous
+vieillit tous les deux! C'était sous une feuillée toute verdoyante
+et comme printanière, malgré la saison où nous sommes. Caprice
+d'exposition, sans doute, protégée des ardeurs caniculaires, des pluies
+fouettantes et du vent qui brûle. Mais rien n'était plus frais que cet
+ombrage, ni plus jeune, ni plus caressant aux yeux, et vos regards
+s'arrêtèrent sur un marronnier chargé de fleurs et de pousses nouvelles,
+comme si avril, le plus menteur des mois de l'année, avait promis de
+revenir bientôt. Pas une rouille au tapis profond des mousses, mais
+quelques petites fleurs éparses dans leur uniforme de velours. Votre
+beauté rayonnait dans ce décor à la fois éclatant et doux comme dans
+un reposoir de Fête-Dieu élevé pour elle. On eût dit que c'était votre
+jeunesse qui se répandait autour d'elle sur les choses et sur les êtres,
+par une divine contagion de renouveau. Car tous les oiseaux étaient
+venus chanter autour de nous, et de bonnes odeurs de plantes sauvages
+s'élevaient, à vos pieds, d'invisibles encensoirs. J'étais sous le
+charme d'un isolement complet du reste du monde dans l'amoureuse
+contemplation de vos grâces, plein d'adorations mystiques et de désirs
+fous. Car l'âme est, chez moi, bien voisine de la chair, et le paradis
+des purs esprits n'est pas le mien.
+
+Oui, paradis! C'était un paradis tout petit que ce bouquet d'arbres au
+détour profond d'une allée, un morceau du paradis qu'avait oublié de
+garder l'ange qui porte le glaive. Quel contraste, en effet, avec tout
+ce qui l'entourait et frappait nos yeux! Partout ailleurs, en avant,
+de droite et de gauche, c'était bien octobre avec ses tons jaunes ou
+pourprés qui sont comme la couleur des déclins. C'était une débauche
+d'ocre sur la grande palette de la nature, très clair aux branches
+frémissantes des peupliers, plus foncé sur les masses plus denses des
+autres essences. Mais partout la brûlure des étés prête à s'envoler aux
+premiers vents d'automne dans un tourbillon de feuilles sèches. On eût
+dit que le fer rouge qui marquait jadis les condamnés avait été promené
+sur toutes ces splendeurs vivantes, y gravant l'implacable arrêt dont
+est atteint tout ce qui doit périr. Certes, il y avait beaucoup de
+mélancolie dans cette gloire sans lendemain; mais quel éclat et
+quelle magnificence fragile! Le jour semblait finir dans un féerique
+embrasement; le fleuve lointain paraissait une coulée de métal
+scintillante de paillettes et bordant le manteau rose du couchant. Des
+lumières couraient sur toutes les arêtes vives ou s'étendaient, par
+ondées, sur les plaines.
+
+--On dirait que ce paysage est tout en or? dites-vous tout à coup,
+rompant le silence où se complaisait ma tendresse recueillie.
+
+ * * * * *
+
+Et ce simple mot, tombé de vos lèvres, m'a valu, cette nuit, un des
+cauchemars les plus fâcheux qui m'aient laissé pensif au réveil. Vous ne
+parliez plus par métaphore. La folie humaine qui poursuit l'or avec des
+rages de damnée avait touché sa récompense. Midas ressuscité voyait
+refleurir son rêve monstrueux. Suscitée par quelque sublime découverte,
+une immense convulsion avait retourné le globe sur lequel nous vivons.
+La terre avait vomi ses entrailles à sa surface, ses entrailles lasses
+et déchirées par le travail obscur des chercheurs de filons. Toute la
+nature extérieure était en or, en or dur et cristallin, mais tiède
+encore des fusions anciennes au centre de notre planète. Les arbres sans
+murmures, les montagnes sans souffles vivifiants, les fleuves arrêtés
+dans leur cours, les vallées sans ombres frémissantes, tout en or. De
+l'or, de l'or, rien que de l'or! C'était superbe d'abord, puis odieux et
+insupportable à regarder. Des pépites gisaient sous toutes les formes;
+tous les corps résonnaient avec le même bruit sec la même musique
+barbare. Tous les oiseaux avaient fui sous le ciel poli comme un miroir
+où se reflétait toute cette richesse insipide, sous le ciel sans
+infini, sans au delà, sans voiles, où les astres figés dans leur course
+s'éteignent comme des flambeaux qui pâlissent dans le grand jour. Les
+animaux qui courent et ceux qui rampent, mais qui, tous, sont la vie
+et le mouvement, avaient disparu dans ce cataclysme et dormaient sans
+doute, sous ce tombeau fastueux dont Sardanapale lui-même n'eût osé
+caresser la chimère.... L'homme seul était resté de toutes les bêtes,
+l'homme affamé, l'homme châtié par son propre vice, victime de sa longue
+démence, l'homme éperdu dans cette réalisation cruelle de son désir
+acharné. Le métal qu'il avait poursuivi comme l'unique bien, qu'il avait
+longtemps payé de la sueur des misérables, et cherché jusque dans le
+sang, ce métal le débordait, l'envahissait, l'étreignait. Il lui brûlait
+les pieds, lui déchirait les mains, aveuglait ses yeux et lui mettait au
+ventre les morsures de la faim. Il eût vendu son âme, l'homme misérable,
+pour trouver une seule goutte d'eau dans ce Pactole! Et tout ce qu'il
+avait profané, souillé, foulé sous ses pas dans ses recherches impies,
+emplissait sa mémoire de remords et d'ironie. L'idéal conspué y pleurait
+ses immortelles joies; l'amour y comptait ses larmes et ses baisers
+perdus; la poésie y chantait sa chanson à jamais envolée. Puis c'était
+la torture physique compliquant l'angoisse morale. Le souvenir des blés
+magnifiques et nourriciers oscilants, lourds de grains et comme dorés,
+sous les souffles mûrissants du matin; l'image des vignes empourprées
+et celle des pommiers en fleurs semant dans l'air l'espoir des fruits
+prochains; la vision impérissable de cette nature maternelle et douce,
+l'_alma parens_ antique, pleine de grâces fécondes et de fertiles
+beautés! Ah! vous auriez frémi, comme moi, à voir ce fantôme de l'homme
+s'agiter dans cette apothéose implacable de la Matière jugée la plus
+pure et la plus glorieuse par les alchimistes de tous les temps.
+
+ * * * * *
+
+Éveillé, je restai longtemps sous l'impression de cette fantasmagorie
+nocturne. Il y avait des moments où je croyais que je n'avais pas rêvé.
+Car un symbole très clair et très aisément saisissable était au fond
+de cette vision au premier aspect saugrenue. Celui de la vie des races
+futures compromise par les horribles instincts de lucre qui sont
+l'honneur de la nôtre et de ce temps méprisable. Oui, l'homme crèvera,
+faute d'idéal et faute de pain, après avoir épuisé, pour en venir là,
+plus de génie qu'il n'en eût fallu pour rendre d'éternelles générations
+heureuses dans l'amour simple des êtres et le respect facile des
+choses.... Mais je ne vous veux pas épouvanter, madame, de ces sombres
+prophéties. Je serai mort certainement avant ce temps-là, d'une mort
+naturelle et douce si mes yeux, en se fermant, voient encore votre
+sourire, vous-même, peut-être, ma chère âme, serez-vous également
+trépassée; car la beauté, pour être immortelle, ne donne pas
+l'immortalité. J'imagine toutefois que, comme à nous, l'autre jour, à
+ceux qui s'aimeront encore, en ces temps maudits, la pitié du destin
+gardera quelque oasis pareille à celle où, dans une illusion de
+printemps, nous avons vu, sous nos regards, l'or mortel de l'automne
+tendre, sur les fenêtres, son mélancolique linceul. Car l'amour seul
+conservera le secret du rajeunissement infini dans quelques âmes élues.
+Et cela suffira pour que les oiseaux chantent encore, se sachant
+écoutés, pour que les ruisseaux roulent leur fraîcheur parmi les
+mousses, pour que les sources recueillies semblent attendre l'image de
+celles qui vous ressemblent. C'est l'Amour, seul, qui dans cet âge d'or
+sans pitié, gardera, comme un ange débonnaire, un coin de ce paradis
+biblique à nos fils éperdus!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CHOSES D'AMOUR
+
+
+Vous n'avez pas voulu, ma chère âme, me suivre au pays des montagnes
+natales qui, comme des vieilles décoiffées par le vent, portent à leurs
+têtes nues et ridées des lambeaux de nuages pareils à des chiffons de
+toile; dont les pieds lourds et frileux sont à peine chaussés de verdure
+et semblent reculer devant l'éclaboussure argentée des torrents; dont le
+front plein d'ombre roule, sous sa rare chevelure de neige, d'éternelles
+mélancolies. Vous avez redouté cette nature sauvage et ce grand silence
+des choses recueillies autour du murmure lointain d'un fleuve qui semble
+seul vivant. Et pourtant je vous jure qu'il est admirable le spectacle
+du ciel qui semble comme soutenu par cette terrestre colonnade qui fait
+penser aux épaules montueuses et lassées d'Atlas, le spectacle du
+ciel nocturne découpé par ces masses sombres et criblé de lumineuses
+blessures par les dernières flèches du soleil couchant.
+
+Oui, je sais là des coins merveilleux de paysage où nous eussions
+peut-être goûté des repos inconnus, où nous nous serions sentis plus
+près l'un de l'autre qu'en tout autre lieu du monde. Pour qui s'y trouve
+seul, la montagne est comme un écrasement douloureux de la pensée, que
+je n'ai jamais pu supporter longtemps. C'est qu'elle ferme l'horizon, et
+est comme une muraille obscure entre nos regards et l'inconnu tentant
+que la lumière inonde. Mais à deux, ma chère âme, à deux! La montagne
+est comme une porte sacrée qui nous enferme dans un rêve de solitude et
+cache notre bonheur, et nous fait pareils à ces belles eaux chantantes
+dont le resserrement des rochers fait la chanson plus sonore et qui ne
+mirent que le ciel.
+
+Vous ne connaissez pas les beaux soirs pyrénéens au bord de l'Ariège,
+où je voulais que vous me suiviez, et j'en ai seul savouré la douceur
+amère, sous l'oeil attendri des étoiles qui, toujours, ont des larmes
+pour les amoureux!
+
+ * * * * *
+
+Vous rêviez de la Mer qui attirera toujours la femme par je ne sais quel
+lien mystérieux dont la Poésie grecque a cherché l'image dans le tableau
+gracieux de la naissance de Vénus. J'aime mieux, pour ma part, la
+fable d'ève foulant, de ses beaux pieds nus, les langes fleuris de
+son berceau. Il fallait l'épanouissement des jardins à la première
+apparition de celle qui porte encore des lis au front et des roses sur
+les lèvres lesquels y sont demeurés depuis ce temps-là. Et, cependant,
+la mer fait penser à la femme et la femme fait penser à la mer.
+
+ La trahison vous fit parentes éternelles.
+ Femme au coeur sans meret, mer aux gouffres sans fond!
+ Le mensonge du ciel habite vos prunelles,
+ Double abîme d'azur où notre espoir se fond.
+
+Si la femme porte, sur sa bouche, la pourpre d'une fleur et la candeur
+d'une autre sur ses joues, c'est la mer dont elle a gardé quelque chose
+dans ses yeux pleins de l'image trompeuse du ciel, dans ses yeux où
+la pensée sonde des infinis qui la troublent, dans ses yeux qui nous
+attirent vers les irréparables naufrages du coeur. Oui, les vôtres,
+madame, me sont comme deux gouffres ouverts sur des tortures
+innomées et, dans leur verte transparence, sans cesse traversée
+d'un scintillement, je cherche ma route comme un matelot perdu dont
+l'insensible océan berce les prières inutiles et les désespoirs
+silencieux. Il est implacable comme celui de la mer, le charme de votre
+regard, et souvent il y passe des éclairs d'épée comme lorsque le flot
+s'illumine dans toute sa longueur coupante d'une lame dont l'espace
+glauque est sillonné.
+
+Aussi, vous complairez-vous, sans doute, au spectacle de cette perfidie
+éternelle dont les trahisons n'ont jamais rassis le coeur de ses virils
+amants, pas plus que vos cruautés n'ont pu décourager ma tendresse. Le
+grand symbole de la beauté toujours adorée et pardonnée est fait pour
+vous séduire, vous qui ne vivez que de cette sublime impunité!
+
+ * * * * *
+
+Je vous ai dit l'attrait profond de la montagne sous le ciel constellé
+et les souffles tout parfumés de l'âme des bruyères; vous m'avez avoué
+le charme mystérieux et pervers peut-être que la Mer avait pour vous.
+Ainsi nous sommes-nous séparés sans que mon âme se soit, un seul
+instant, éloignée de vous qui êtes, pour elle, comme une de ces patries
+qu'on emporte partout où l'on va. J'ai entendu pleurer le torrent et
+soupirer la flûte du pâtre. Vous vous êtes bercée sans doute, au bruit
+monotone et profond des vagues à l'heure où les dernières voiles
+semblaient à peine les ailes d'une mouette qui regagne la pleine mer.
+Que m'avez-vous gardé de vous dans ces heures de rêveries? Comme les
+barques lointaines qui s'enfonçaient dans les brumes rougies par le
+couchant, votre pensée a-t-elle, par delà l'horizon incendié, tenté
+l'immortel voyage du souvenir? Je n'ose l'espérer et je devrais vous
+dire, sans doute, que moi aussi j'ai trouvé des oublis charmants au
+caprice des promenades. Mais je n'ai jamais su vous mentir, ce qui m'a
+fait tout d'abord un être désarmé devant vous. Devant le magnifique
+panorama des pics neigeux qui semblaient monter vers le ciel une
+floraison de lis, des vallées profondes le long desquelles les grandes
+ombres pendaient comme des chevelures, des ravins où l'eau se brisait
+avec des clameurs et de grandes colères d'écume, savez-vous où s'en
+allaient mes regards, plus loin que toutes ces merveilles? Vers cette
+tranquille allée du bois où, pour la première fois, votre main s'est
+posée sur mon bras, vers ce paysage à demi parisien qui fut le décor de
+mes premières et timides tendresses. Voulez-vous que je vous dise la
+toilette que vous portiez ce jour-là? Nous aimons le bleu, tous les
+deux, par-dessus toutes les autres couleurs, et peut-être est-ce ce goût
+qui nous a faits tout d'abord presque amis. Comme vos pas sonnaient
+légèrement sur le sable humide des premières fraîcheurs de l'automne!
+Ils dictaient un rythme nouveau à mon coeur qui leur fut un docile
+écolier. Un frisson de rouille passait déjà sur les feuilles et vous
+vous sentiez toute triste du déclin des dernières roses.
+
+Car vous avez pour les fleurs toutes les pitiés que vous n'avez pas pour
+moi! Nous suivions une toute petite allée, tandis que tout près, dans
+une large avenue, le roulement des voitures disait la vie active des
+citadins en promenade. Moi je n'entendais rien que la musique de votre
+voix. Oui, ma chère, voilà tout ce que j'ai rêvé devant le grandiose
+paysage des Pyrénées: cette allée dont un soleil déjà pâle de septembre
+traversait le sol de bandes jaunes et poudreuses, dont les bordures de
+gazons étaient brûlées et piétinées, cette petite allée du bois où je
+respirais l'odeur divine de vos cheveux dans un baiser si craintif que
+vous ne le sentîtes même pas.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IV
+
+CONTES D'HIVER
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PREMIÈRE NEIGE
+
+
+Nous nous étions quittés avec un serrement de main à peine ébauché,
+sans la chaude étreinte accoutumée, sans la réconciliation franche qui
+terminait d'ordinaire nos futiles querelles, après des propos vraiment
+cruels échangés et de mauvaises paroles restées sur le coeur. Elle ne
+m'avait pas tendu furtivement, d'un mouvement délicieusement brusque, sa
+belle chevelure débordante sur le front pour que j'y misse un dernier
+baiser. Elle était remontée en voiture sans se retourner, sans me
+montrer longtemps encore, par la petite vitre de derrière, un coin de
+visage blanc éclairé par une caresse des yeux. Moi, j'avais continué mon
+chemin à pied, sous le jour tombant, ce jour parisien qui meurt dans le
+clignotement des becs de gaz, constellation terrestre allumée avant
+les célestes étoiles; dans le froid que l'ombre ajoute au froid de la
+saison; à travers un décor plein d'une bruyante mélancolie. C'était
+l'heure où l'activité populaire agonise avant le calme du repas du soir.
+Tout le boulevard était dans les cafés, hors quelques rôdeuses affamées,
+ombres vivantes attachées aux rares passants et dont les zigzags captifs
+laissaient derrière elles un fade parfum. La gaieté de ce spectacle
+n'était pas pour me distraire des méditations douloureuses qui
+m'assaillaient. Après une longue période de foi aveugle, je me reprenais
+à douter que la femme fût autre chose qu'un mensonge délicieux fleuri de
+regards et de sourires où elle ne laisse rien de son âme. Tout ce bruit
+charmant de tendresse dont elle nous enveloppe et qui nous leurre, rien
+qu'un bruit comme celui de l'onde indifférente ou du vent impassible qui
+passe. A quoi bon garder précieusement dans la mémoire le souvenir des
+étreintes où notre coeur s'est fondu en délices désespérées? Nous ne
+sentions pas son coeur au travers. Une invisible et mystérieuse cuirasse
+le défend de nos faiblesses, et des seins magnifiques où meurt notre
+désir ne sont qu'un rempart qui l'éloigne davantage du nôtre. Elle est
+l'illusion qui charme et qui tue, l'éternelle embûche dressée sur le
+chemin de nos hautes aspirations et de nos viriles énergies.
+
+Ainsi pensais-je, découragé de l'amour par un amour plus grand et plus
+vrai que tous les autres, et je marchais silencieux comme un prêtre
+parmi les ruines d'un temple écroulé, me meurtrissant dans la nuit à des
+débris d'idoles. Soudain des voix amies m'appelèrent, et je me trouvai
+subitement mêlé, en pleine lumière, à des groupes de causeurs joyeux
+assis devant des verres où riaient des poisons couleur d'émeraude, d'or
+brun et de rubis sanglant.
+
+ * * * * *
+
+Quand je les quittai, une heure après, la neige avait tombé abondamment,
+rayant encore de légères broderies blanches le manteau gris du ciel,
+pareille à un vol de flèches obliques criblant les maigres arbres nus
+comme des saints Sébastiens. Les toits, les voitures, les chaussées,
+tout était blanc, et c'était un craquement sous les pas s'enfonçant
+dans ce froid tapis. Une vague clarté montait de toutes ces candeurs
+répandues, argentée comme si cet orient eût été fait de rayons de lune
+en fusion. Les étoiles ont souvent l'air de rêver. Peut-être Perrette
+devenue étoile, comme c'est le commun destin des belles âmes, avait-elle
+laissé choir à nouveau, du firmament, un immense pot au lait. Les astres
+aussi doivent perdre quelquefois leurs illusions, surtout s'ils nous
+regardent.
+
+Impossible de trouver un fiacre. Les cochers roulaient, insolents, avec
+une garniture d'ouate à chaque roue, les chevaux philosophes manquant
+d'un pied, au moins, à chaque pas, résignés aux cinglements du fouet
+inutile qui avait au moins le mérite de le réchauffer, ayant des buées
+aux naseaux, des buées où les reflets des réverbères mettaient des
+fumées de sang clair. Puisque j'étais condamné à la promenade, l'idée
+me vint d'y mêler un peu de pittoresque et de rentrer chez moi, en
+traversant un coin du bois de Boulogne qui ne m'écartait pas beaucoup de
+mon chemin. Idée miraculeuse et vraiment géniale, car je me trouvai, dès
+les premiers arbres, devant le plus aimable tableau du monde. Odieuse à
+Paris, où elle se résout presque immédiatement en boue noire, la neige
+apporte à la Nature un merveilleux élément de féerie. C'était un
+enchantement que tous ces massifs confondus sous une blancheur égale,
+étalés en éblouissements sous le ciel redevenu clair, pareils aux vagues
+d'une mer immobile et figée dans une rigidité marmoréenne. Les routes
+larges, et d'un seul jet immaculé, scintillaient aux premiers plans, et
+les masses moutonnaient à l'horizon, comme un troupeau couché dans la
+pénombre d'une colline. Pas un bruit! Une grande méditation de toutes
+les choses et un mystérieux recueillement sous ce baptême de pureté
+rajeunie.
+
+ * * * * *
+
+Une impression soudaine me traversa soudain le coeur, froide comme
+un coup de couteau. Ce paysage, si souvent parcouru au temps de nos
+ferventes tendresses, ce paysage dont chaque coin, chaque repli avait
+été un souvenir de nos amours, vaillantes sous le sourire du ciel,
+pourquoi s'était-il soudain couvert d'un suaire? Est-ce que mon bonheur
+était mort à jamais, que tout ce qui y avait touché m'apparut tout à
+coup comme enseveli? Etait-ce sur nos coeurs que ce magnifique tombeau
+de marbre s'était élevé? Car c'était un peu de notre coeur que ces
+verdures, sous lesquelles avaient sonné nos premiers baisers, furtifs
+comme des oiseaux qui s'envolent au moindre bruit, que les allées où
+nous nous étions si souvent serrés l'un contre l'autre sans nous parler;
+que ces gazons, d'où les violettes nous avaient regardés passer, de
+leurs yeux pâles et bleus; que cette eau dormante, qui laissait glisser
+vers l'infini avec un bruit monotone de rames, la barque aux voiles
+transparentes de nos rêves. Ah! comme nous croyons bien, fous que nous
+sommes, que tout n'a été fait que pour servir à nos tendresses, l'azur,
+les fleurs, tout ce qui embaume et tout ce qui chante! C'est stupide,
+n'est-ce pas? Ce qui est vrai, au contraire, c'est que nous laissons un
+peu de nous à tout cela comme le mouton qui passe laisse aux buissons un
+peu de sa laine; soupirs envolés, joies perdues, tout ce qui s'en va de
+nous dans les extases où se consume le meilleur et le plus pur de notre
+vie.
+
+Et je m'abîmais de plus en plus dans cette idée sombre que tout était,
+autour de moi, la sépulture éclatante de mon bonheur, et que ce blanc
+mausolée avait surgi à l'heure même où nos coeurs sans pardon s'étaient
+désunis.
+
+Le lendemain l'aube se leva, sous ma croisée, par un décor tout pareil,
+le froid nocturne ayant durci l'enveloppe virginale de la terre,
+et,--comme nous étions brouillés encore,--je me retrouvai sous la même
+impression, oppressée et superstitieuse. Mais, à midi, le soleil vint,
+qui fondit cette légère épaisseur de la première neige, laquelle est
+plutôt comme une mousseline que comme une lourde draperie. Les arbres
+se mirent à pleurer d'attendrissement et de joie, et de lents ruisseaux
+coururent sur le sable, tandis que certaines verdures obstinées
+dégageaient, comme des carquois de Diane, une flèche d'émeraude. Une
+fleur, une fleur même qui s'était ouverte sur les derniers pas de
+l'automne, émergea de ces blancheurs défaillantes. Était-elle, elle
+aussi, un symbole m'annonçant que notre amour allait refleurir.
+
+Ce qui me reste de cette rêverie, c'est que la fâcherie, même la plus
+légère, est mauvaise aux vrais amants. Toutes les neiges ne fondent pas
+ainsi au premier rayon de soleil, et le coeur de la terre, ce coeur aux
+chaleurs sacrées qui s'épanouissent dans le sang vivant des roses, ne
+bat plus dans les montagnes qui dorment ensevelies sous des neiges
+éternelles.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+CARNAVAL AMOUREUX
+
+
+Savez-vous ce que j'ai rêvé? ma chère. Que vous aviez parié de vous
+déguiser si bien, pour ce mardi-gras, que je ne vous pusse reconnaître.
+L'enjeu? Je n'ai pas besoin de vous l'apprendre. Vous qui pouvez me
+donner l'infini, je serais bien sot de vous demander autre chose! Un
+héritage tombé du ciel,--je les aimerais mieux ainsi que montant de
+la terre, comme des fleurs empoisonnées et mouillées de larmes,--me
+permettait du donner un libre cours à votre caprice. Pour que rien n'y
+fit obstacle, je vous ouvris un crédit illimité chez les costumiers les
+plus somptueux, chez les bijoutiers les plus magnifiques. Nous nous
+étions rencontrés au bal masqué que donne, chaque année, à cet
+anniversaire et dans son somptueux hôtel du quartier de l'Étoile, cette
+fameuse Mme de C... dont les fêtes sont justement recherchées. Vous
+sachant des intelligences dans la maison, j'étais certain que tout
+y conspirerait avec vous contre moi et que j'y jouerais le rôle des
+Nigaudinos de féerie. Mais je me voulais un très grand mérite dans cette
+épreuve, un mérite qui vous touchât et me valût un de ces infinis des
+grands soirs que vous ne me prodiguez pas; n'étais-je pas sûr de vous
+reconnaître à la fin? De quelques voiles qu'il fût enveloppé, votre être
+ne me crierait-il pas votre présence? Pourrais-je mettre seulement le
+pied dans votre ombre sans sentir ployer mes genoux? Votre souffle ne me
+guiderait-il pas sûrement dans le parfum des fleurs? Ma confiance vous
+faisait sourire et vous y répondiez par un air de future victoire
+absolument insolent. Que je vous aime ainsi triomphante, vous dont le
+premier regard me fut comme un défi qui me valut tant de souffrances.
+
+ * * * * *
+
+Les songes marchent vite;--il est malheureux qu'on ne puisse les atteler
+aux Petites-Voitures;--le mien m'avait emporté déjà au bal où nous nous
+devions retrouver. Mon ambition avait été de vous y reconnaître du
+premier coup, de marcher droit à vous comme le prophète au Dieu qui
+l'appelle.
+
+Mon impatience avait trahi ce miraculeux projet. Vous n'étiez pas encore
+arrivée et toute l'attention était pour cet aimable prince nègre venu en
+France pour y conquérir la main d'une de nos compatriotes et qui, pour
+paraître plus beau, a emmené le fils d'un de ses ministres en façon de
+repoussoir. Fort disgracieux naturellement, ce dernier est peint tous
+les jours en pure ébène, de sorte qu'auprès de lui le prince semble
+porter sur le visage un clair de lune. C'est une manière agréable de
+faire faire le tour de France à son favori. La foule des invités était
+considérable déjà, mais, je vous le jure, j'étais moralement sûr que
+vous n'y étiez pas encore. Car il me semblait qu'il n'y eût personne. Je
+pourrais vous dire le moment précis où vous entrâtes. Mais tant de monde
+m'entourait déjà que vous aviez depuis longtemps franchi la porte quand
+je tentai de vous surprendre à votre entrée. La ruse sur laquelle vous
+comptiez m'était déjà, d'ailleurs, révélée aussi depuis longtemps.
+Toutes vos amies, dans votre confidence sans doute, avaient revêtu le
+même costume que vous. Plus de cent déguisements pareils sur de jeunes
+femmes ayant sensiblement votre taille avaient frappé mes yeux.
+Ils étaient les plus ingénieux du monde pour embarrasser l'esprit,
+enveloppant les formes dans un vague volontaire et ne laissant, dans
+leur mauresque pudeur, rien voir à peu près du visage. A peine un
+rayonnement d'yeux dans les mousselines, comme apparaît celui des
+étoiles sur un ciel balayé de rapides nuées.
+
+ * * * * *
+
+La danse dissémina les groupes et les couples y passèrent. Vous dansiez
+certainement. L'angoisse que je ressentais durant toute cette valse! Il
+y avait là un homme que j'aurais étranglé avec une joie féroce: celui
+dont le bras soutenait votre taille; qui respirait, sous les étoffes
+légères et imperceptiblement flottantes, l'odeur de vos cheveux; pour
+qui la vraie musique était le rythme harmonieux de votre souffle; sur
+qui la lassitude vous penchait dans un abandon que je veux croire
+involontaire. Il me sembla que ce supplice durait des siècles. Quel
+immoral divertissement! Rendez-nous les menuets congrus, solennels et
+compassés de nos pères! Je me mis à errer comme les bêtes de proie
+qui fouillent des narines les souffles épais dans le vent. Un de vos
+raffinements encore: le même parfum très doux, mais tyrannique et
+pénétrant, baignait les ombres pareilles à vous. Un son de voix saisi
+au hasard? Toutes étaient rigoureusement muettes. Les hommes seuls
+parlaient et je m'aperçus qu'ils étaient terriblement plus bavards que
+les femmes. Et mes tortures recommençaient sous forme de mazurkes, de
+polkas, de tournoiements méthodiques où mon coeur était broyé comme sous
+une meule. J'eus un moment de désespoir. Vous avez un signe auquel je
+ne me tromperais pas. Mais là! Vous savez comme moi où il est placé. Il
+aurait fallu simuler un glissement maladroit sur le parquet et fourrager
+sous les jupes. Je sais que ce sont des manières que Mme de C... n'aime
+pas, que vous appréciez peu vous-même. Si j'allais justement tomber sur
+vous, à la première passe! Vous seriez furieuse.... Oui, mais je n'en
+aurais pas moins gagné mon pari et vous n'en seriez pas moins obligée de
+me donner l'Infini convenu.
+
+ * * * * *
+
+Mon respect de la décence luttait mal contre mon désir de vaincre à
+tout prix. _Hoc signo vinces!_ m'écriai-je en moi-même, m'inspirant
+des étendards du pieux Constantin. Un éclair de vrai génie descendu
+certainement sur moi du trône Paradisiaque où siège aujourd'hui, dans
+les phalanges sacrées, ce monarque sanctifié, traversa le désordre de
+mon esprit et l'illumina. «Tu vaincras par un signe», me répétai-je en
+bon français. Si je vous forçais, vous, à me reconnaître! Je me souvins
+que vous m'aviez menacé de quelque chose la première fois que j'aurais
+de la cendre de cigarette sur le visage ou dans la barbe, comme il
+m'arrive quelquefois. Je m'éclipsais un instant et revins barbouillé de
+ces débris de fumerie. Oh! une simple pointe grise seulement, sur une
+aile du nez. Mais l'effet fut immédiat, une petite main,--la vôtre,--me
+lança un soufflet, et une petite voix,--la vôtre aussi,--ajouta à ce
+geste charmant ces mots aimables:
+
+--Animal, je te l'avais promis.
+
+A moi l'Infini, ma chère! Vous vous étiez trahie. Hélas! je me suis
+réveillé avant que vous avez eu le temps d'acquitter votre dette. Mais
+les inspirations du rêve nous viennent certainement des dieux et c'est
+un religieux devoir d'y obéir quand la pleine conscience de nos actes
+nous est rendue. Donc, mon Infini, s'il vous plaît!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+BROUILLARDS
+
+
+Une poussière d'argent clair fluide et froid flotte entre ciel et terre,
+comme si quelque planète éteinte s'y était brisée à l'infini. C'est
+comme un voile de lumière diffuse entre nos regards et les choses qui y
+deviennent vagues et vacillantes et comme délivrées des lois rigides de
+la pesanteur. Les contours s'estompent, les formes s'indécisent, les
+images se confondent; un peuple d'ombres a pris la place du monde
+des réalités vivantes. C'est, je l'avoue, pour moi, une grande joie
+d'imagination que ce phénomène maudit des gens hâtifs et des cochers et
+qui s'appelle: Brouillard.
+
+Aller enfin un peu sans savoir où l'on va! Pouvoir rêver au bout de son
+chemin l'horizon de son rêve! marcher dans l'inconnu; construire autour
+de soi des paysages de féeries; emporter sous son front le décor de
+sa pensée! Et cette révolte elle-même de toutes les activités banales
+empêtrées dans ce filet d'obscurité menteuse! Tout cela a pour moi un
+charme que je ne saurais dire. C'est comme une revanche matérielle de
+l'Idée, un instant affranchie des servitudes coutumières.
+
+Et cette lutte entre le jour brutal et le suaire tramé sur la route par
+l'aube! Sans rayons, simple disque de pourpre pendu dans le firmament,
+le soleil ne semble-t-il pas le coeur rouge de Lazare, battant à
+l'inutile voix d'un Christ et violemment maintenu dans le linceuil qu'il
+ensanglante? C'est un spectacle grandiose vraiment que celui de ce mort
+glorieux et que ce combat silencieux dont la Nuit ensevelira le secret.
+
+La Nuit est descendue, mais sans arracher ce rideau de vapeurs qui cache
+maintenant le mystérieux lever des étoiles. C'est le même milieu où tout
+est confus; mais ce ne sont plus les ombres qui y passent, ce sont les
+lumières traversant cette ombre d'éclairs pâles pareilles à des feux
+follets, et nous rappelant que la vie erre encore autour de nous,
+inquiète, affolée, _quaerens quem devoret_. Tout cela est empreint d'une
+mélancolie et d'une terreur où je me suis complu souvent.
+
+ * * * * *
+
+Ce que j'aime encore dans le brouillard, c'est qu'il me rappelle comment
+les amours vraies commencent. Tout à coup et, sans qu'on sache vraiment
+pourquoi, l'esprit s'embrume et tout ce qui fut le passé y descend
+derrière un voile d'oubli; les anciennes tendresses ne sont plus que des
+spectres charmants et l'écho de leurs voix envolées ne tinte plus que
+des adieux. Une grande confusion se fait dans le souvenir ou plutôt le
+souvenir lui-même n'est plus qu'un horizon flottant dont un souffle
+inconnu balaye et fait pirouetter les nuées comme des feuilles mortes.
+C'est un vague ondoiement des chevelures longtemps baisées et dont les
+couleurs se confondent. Le cerveau goûte une douceur secrète à se sentir
+comme balancé dans ces fumées. C'est l'approche d'un de ces rares matins
+de l'âme qui la renouvellent. Un regard, un sourire; moins que cela
+quelquefois et il n'en a pas fallu davantage pour envelopper l'être tout
+entier dans cette nuit bienfaisante qui lui garde le rajeunissement
+d'une aurore! C'est ainsi que vous avez passé près de moi, ô vous que
+je n'avais jamais vue et ne croyais jamais revoir! En vous quittant,
+j'étais pareil au voyageur que des brumes épaisses ont surpris et qui
+ne retrouve plus le chemin des tendresses accoutumées. Dans cette
+demi-clarté diffuse, vos yeux luisent tout à coup, troublants et
+furtifs. Après eux la nuit me sembla plus profonde où s'abîmaient toutes
+mes impressions. Je traversai des périodes d'angoisse et de doute, perdu
+dans ce néant où ma main mit si longtemps à retrouver la vôtre! L'aube
+fut lente à naître, mais enfin elle naquit, triomphante sous la pâleur
+divine de sa face pareille à la vôtre, semblant porter, dans le flot
+noir de ses cheveux dénoués, les ombres qu'elle venait de chasser et de
+vaincre, comme Diane portait à son épaule son butin traînant après son
+carquois!
+
+ * * * * *
+
+Nous fîmes, s'il vous en souvient, des promenades adorables par des
+temps décriés comme celui de ces derniers jours, quand le brouillard
+enveloppait Paris. Nous allions consciencieusement au Bois, comme si le
+Bois n'était pas partout quand rien ne le distingue des boulevards et
+des rues. Les passants, qui ne se révélaient à nous qu'en nous frôlant,
+nous causaient les terreurs les plus comiques du monde et j'en éprouvai,
+par le pressement de mon bras, un contre-coup délicieux. Vous n'aviez
+aucune bonne raison à me donner quand mes lèvres cherchaient tout à coup
+les vôtres, aucun témoin possible à évoquer pour réprimer mes audaces.
+Nous ne causions presque pas, parce que vous craigniez que le froid
+pénétrant vous fit mal, et ce silence à deux semblait nous isoler encore
+davantage, mieux consacrer une communauté de pensées qui n'a pas besoin
+de s'affirmer par des mots. Nous étions, pour moi, pareils à ces fiancés
+juifs qu'un même drap enveloppe sous le dais matrimonial, et c'était un
+encens d'hyménée dont nous étions comme baignés et rendus invisibles.
+Une musique immatérielle emplissait le vide de nos propres paroles, une
+musique d'épithalame qui chantait les grâces infinies de votre personne
+et les folies innombrables de mon amour. Que votre souffle m'effleurait
+alors doucement le visage! C'était l'âme du printemps prochain qui
+venait déjà me promettre sur votre bouche les ivresses à venir dans le
+réveil sacré des choses! Et l'âme du printemps ne mentait pas!...
+
+Hélas! pourquoi le brouillard n'évoque-t-il pas seulement les délices de
+mon unique tendresse? Il en fait revivre aussi les angoisses, quand
+le doute me vint et que l'âme de celle que j'aimais me fut soudain si
+obscure sur ma route que je ne marchai plus que comme un aveugle et
+comme un désespéré! Je me retrouvai seul alors dans ces brumes maudites,
+seul en me disant que, peut-être et grâce à leur trahison, elle passait
+tout près de moi, doucement appuyée au bras d'un autre ami.
+
+
+
+
+TAÏAUT
+
+
+Je m'étais endormi, je ne sais pourquoi, en murmurant ce vers médiocre:
+
+ L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
+
+Ajoutons, pour la défense de cet alexandrin pitoyable, qu'il n'y a plus
+d'hommes absurdes aujourd'hui. Nous vivons dans un temps d'éclectisme où
+les opinions ont, pour le plus grand nombre, la durée d'un vêtement, et
+tout le monde sait comment les vêtements sont confectionnés avec les
+draps sophistiqués et les machines à coudre contemporaine. Il n'y a
+plus que les académiciens qui se commandent des habits solides, les
+académiciens et les trépassés opulents, par l'excellente raison que,
+comme le dit un vieux et sage proverbe:
+
+ Quand on est mort, c'est pour longtemps.
+
+Le rêve appesantit notre imagination et notre pensée sur les derniers
+mots qui, pendant la veille, ont donné dans notre oreille et même
+simplement dans notre cerveau. «Ce vers a raison, me dis-je à peine
+engourdi dans mon premier sommeil. Il est tout naturel qu'après avoir
+été immuable dans mes goûts, pendant une quarantaine d'années, j'éprouve
+un vague besoin d'essayer des goûts des autres et de consacrer
+une période de ma vie au moins égale, s'il plaît à Dieu, à brûler
+soigneusement tout ce que j'ai adoré et à adorer tout ce que je brûlais
+consciencieusement. Je vais rechercher l'amitié des dames maigres pour
+connaître par quel charme mystérieux elles remplacent ce qui leur
+manque au bas du cou et au bas du dos. A moi la chasteté des carmes qui
+s'adressent à des mythes et des illusions fondantes sous l'audace déçue
+des doigts amoureux! Non, ma belle, vous n'êtes pas encore mon fait,
+puisque vous ne pouvez vous asseoir dans le dé de Jenny l'ouvrière.
+Jeûnez cinquante jours comme Merlatti, mon enfant, sous la surveillance
+du docteur Monin, si vous le pouvez, car c'est un homme d'esprit qui
+vous amusera à passer le temps. Vous repasserez ensuite. Pendant ce
+temps-là, fidèle à mon programme de palinodie complète, je lirai de la
+prose de Caro et des poésies de Camille Doucet, pour apprendre comme
+la banalité des pensées peut exalter l'âme et la médiocrité des rimes
+enchanter l'ouïe; ou bien je ferai ma société ordinaire d'hommes
+politiques qui m'apparaîtront désintéressés, patriotes et pleins
+de talent pour bien constater le renversement absolu de toutes mes
+opinions. A moins que je ne parie aux courses, mêlé à la foule
+sympathique des boucs Maquaires (tant pis pour l'orthographe anglaise,
+mais j'écris en français comme je prononce), ou que je m'habille en
+sportsman dans les villes d'eau. Je veux tenter, en un mot, le secret de
+toutes les joies que je n'ai jamais comprises et que je me permettais de
+trouver imbéciles pour cette puérile raison!»
+
+ * * * * *
+
+Et, les formes du songe d'abord indécises se figeant, plus solides dans
+mon cerveau, comme ces nuées légères qui, après leur course vague dans
+le ciel, semblent prendre corps à l'horizon, marches de marbre rose, sur
+lequel le soleil déclinant posera son pied d'or, j'entrai nettement dans
+le domaine de l'action et, ayant médit de la chasse plus que de tout
+autre exercice élégant, je m'imaginai que j'allais prendre un permis. Ma
+mémoire me disait bien mille choses désagréables, me rappelant que,
+la veille encore, je tenais à un Nemrod endurci ce discours plein de
+prud'homie: «Que voulez-vous, mon cher! je ne puis me livrer, par
+tempérament, à un acte belliqueux que mû par un sentiment extraordinaire
+de haine ou de vengeance. Or, j'ai beau me fouiller jusqu'au fond de
+l'âme, je n'y trouve aucune cause d'inimitié contre les lièvres et
+contre les lapins. Tout enfant, j'ai beaucoup vécu dans les bois et
+j'adorais voir passer, rapides, ces sauvages amis qui aiment, comme moi,
+l'éclat de l'aurore, le parfum du thym et les larmes de la rosée. Je
+retenais ma respiration pour ne les pas troubler et j'étais presque fier
+de leur confiance quand ils venaient brouter l'herbe auprès de moi, en
+ayant l'air de m'admettre dans leur intimité. Un sentiment de fraternité
+s'élevait en moi à leur approche, et puisque les oreilles ont été
+données aux êtres pour s'instruire, je m'imaginais volontiers, à voir la
+longueur des leurs, qu'ils étaient des quadrupèdes doctes et savants,
+venus pour m'observer moi-même et faire, aux sujets de mon espèce,
+des mémoires à leurs sociétés d'encouragement. Loin de songer à
+les tourmenter, je m'efforçais donc de leur paraître beau, noble,
+intelligent, afin qu'ils disent du bien de moi dans leurs gazettes.
+Car, s'il est flatteur d'être loué par son semblable, combien l'est-il
+davantage de voir sa gloire franchir les bornes de la simple humanité!»
+J'avais dit tout cela! Eh bien, je disais exactement tout le contraire,
+comme un simple député. Mon permis était en règle, mon fusil chargé. A
+moi, Rustaud! A moi Médor! Taïaut! Taïaut!
+
+ * * * * *
+
+Les impressions se mêlent volontiers dans l'état où j'étais le penseur
+endormi. J'avais lu dans la journée le très curieux livre et très
+instructif de mon ami Léonce Détroyat: _La France dans l'Indo-Chine_,
+et le passage suivant sur la façon dont on chasse le cerf dans l'île de
+Battambang m'était resté dans l'esprit. Le voici, sans y changer un mot:
+_Cette chasse est pratiquée par des chevaux d'une race particulière, à
+demi sauvages et dressés à cet effet. Monté par son cavalier, dès que le
+cheval aperçoit le cerf, il se précipite à sa poursuite avec une vitesse
+vertigineuse qui lui permet même de le dépasser. Dès qu'il l'a atteint,
+il se jette sur lui, il le mord avec rage et l'achève à coups de sabots.
+Comme récompense, on charge la victime sur son dos et il rentre ainsi
+triomphant au village...._ J'en avais déjà assez de leurs chiens; Médor
+et Rustaud étaient deux bêtes assourdissantes. Et, sans tirer un seul
+coup de mon fusil que je pendis à un arbre, je fis venir, avec la
+rapidité dont nos voeux disposent dans le rêve, un de ces petits chevaux
+de l'île de Battambang pour tenter une chasse vraiment originale et
+digne d'un homme qui lit les livres de voyage. J'avais déjà enfourché ce
+diabolique coursier à la crinière noire comme vos magnifiques cheveux,
+ma chère, et il ne me manquait plus qu'un cerf convenable pour le courir
+ou pour le courre, comme vous aimerez le mieux. Il faut vous dire que,
+ne connaissant pas le chemin de l'île de Battambang et étant, comme
+vous le savez, un peu casanier de nature, j'étais resté dans le bois de
+Boulogne, tout simplement, ce bois qui m'est cher pour nos anciennes
+promenades.
+
+C'était un samedi soir, après le départ des cavaliers et des piétons,
+dans une solitude relative que troublait seul le bruit de la respiration
+de la grande Ville, sous une belle clarté de lune qui étendait, par
+les allées, de grandes nappes d'or pâle comme pour inviter les esprits
+nocturnes à leur souper habituel, quand les sylphes boivent du vin
+d'étoile dans la coupe rapidement formée des vobulis. Je m'abandonnais,
+je l'avoue, à mille pensées très lointaines de la chasse commencée. Je
+vous revoyais sous ces belles ombres tranquilles, et la douceur des
+premiers aveux chantait autour de moi, dans la musique des branches à
+peine détendues par un frisson de brise. Tout à coup, mon petit cheval
+dressa furieusement les oreilles; sa crinière se hérissa, si haute
+qu'elle me fouetta le visage, et, comme fou, il m'emporta à la poursuite
+d'une ombre qui fuyait, devant nous, laissant traîner après elle l'image
+allongée et double des appendices jumeaux dont son front était paré.
+C'était un cerf! un cerf magnifique échappé sans doute du Jardin
+d'acclimatation! Ma monture était comme ivre de carnage entrevu!
+J'avais une peur horrible qu'elle ne me flanquât par terre. Elle allait
+atteindre sa victime et levait déjà sur elle la menace mortelle de ses
+sabots fumants quand l'ombre se retourna, suppliante. J'eus le temps et
+la force de maîtriser, avec les brides, ce maudit cheval battanbamgien.
+Au risque de lui briser les dents avec le mors, ses dents déjà tendues
+sur l'échiné du fuyard, je le clouai sur place. Il était temps! Ce
+n'était pas un cerf que nous avions forcé, mais un homme, un monsieur
+très bien, un marié du jour que nous avions rencontré dans l'après-midi,
+sa jeune femme toute blanche au bras, et en tête d'un cortège d'amis.
+Toujours en habit noir, il s'était jeté à genoux:
+
+--Eh quoi, monsieur, déjà? ne pus-je m'empêcher de lui dire avec
+compassion, pour excuser l'erreur dont il avait été l'objet de la part
+de mon cheval et de la mienne.
+
+ * * * * *
+
+Mais l'émotion avait été trop forte et je me réveillai. Je résolus
+immédiatement, pour ne plus m'exposer à de tels périls, de reprendre mes
+goûts antérieurs et mes antiques manies. Je vous en donne avis, ma chère
+âme, pour que vous ne vous avisiez pas de perdre, par des traitements
+intempestifs, les charmantes rondeurs qui me font si doux le commerce
+de vos charmes, comme on disait peu galamment dans un temps plus galant
+pourtant que le nôtre!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+AMOROSA
+
+
+Un tapis de neige, mais si léger que partout le gazon le perçait de
+mille flèches d'émeraude et que le sable des allées, apparaissant au
+travers, lui faisait comme une doublure transparente d'or clair; une
+poussière de neige courant le long des branches noires et saupoudrant
+les buissons comme des vieux rabougris sous des perruques surannées.
+Le soleil irradiant ces blancheurs furtives, promenant sur les troncs
+rugueux ses lumières décomposées qui les faisaient apparaître bleus à
+l'envers de sa course. Des lointains presque violets, très estompés de
+gris clair et rayés imperceptiblement par l'enchevêtrement des futaies.
+Sur tout cela, la sérénité silencieuse d'une heure matinale. Jamais ce
+coin du bois ne m'avait paru si charmant, et le vol des souvenirs y
+descendait avec celui des moineaux et des mésanges s'abattant sur les
+mousses avec de petits cris où pleurait la désespérance du printemps.
+Quelques jacinthes ça et là crevaient cependant la terre noire, et des
+bourgeons trop tôt venus perlaient aux branches. Un peu de patience,
+mésanges et moineaux! Un peu de courage, ô coeur impatient de renaître!
+
+Après une longue promenade sous le fouet de l'air vif qui me piquait au
+visage, je m'étais assis sur un banc, dans un coin largement illuminé,
+ce qui lui donnait une impression de tiédeur relative. Mes yeux,
+fatigués de l'horizon scintillant où semblaient passer des vapeurs de
+givre, s'étaient abaissés vers le sol, mille clartés roses me passaient
+sous les paupières et de minuscules étoiles d'or à travers les cils.
+Mon regard flottait, avec ma pensée, dans un vague très doux, quand il
+s'arrêta soudain sur une place d'une blancheur immaculée que traversait
+un dessin bizarre tracé par la course d'un oiseau. Les petites pattes
+avaient semé comme un trèfle noir qui courait suivant une ligne
+capricieuse. On eût dit des hiéroglyphes et je me pris, le plus
+sérieusement du monde, à vouloir déchiffrer cette mystérieuse écriture,
+à chercher un sens à ces caractères si nets, et se succédant suivant un
+rythme inconnu. On a toujours sa bonne volonté pour complice du hasard
+dans ces enfantillages, et de la meilleure foi du monde, je lus un nom,
+comme si mon coeur était soudain tombé sur cette neige.
+
+L'oiseau tout seul était remonté dans la nue, sans y emporter mon âme.
+
+ * * * * *
+
+Et je me souvins d'un autre hiver, dans ce même bois, d'un hiver où la
+neige aussi était partout, comme si un fleuve de lait se fût soudain
+ouvert au flanc de quelque montagne du ciel. Car les nuages sont comme
+les collines d'un paysage suspendu au-dessus de nos têtes et souvent
+semblent-ils, à l'horizon, prolonger les chaînes de nos collines
+terrestres dans la clarté rouge et moutonnante des couchants. Oui
+c'était par un hiver tout pareil et dans un pareil décor que j'avais
+aimé pour la dernière fois peut-être. Une longue rêverie à deux, telle
+avait été l'histoire de cette tendresse; des baisers furtifs en avaient
+été tout le langage, et la douceur m'en était restée comme celle d'un
+parfum bien pénétrant qu'on a respiré sans avoir cueilli la fleur qui
+le donne. Qui nous avait poussés l'un vers l'autre? Un hasard. Sans
+coquetterie, elle avait posé sa main sur mon bras et nous étions parti
+pour je ne sais quel voyage à la fois tendre et sans but, ne voulant
+savoir où nous allions, pourvu que ce fût ensemble. Et tous les chemins
+nous étaient aimables pour marcher ainsi côte à côte, même ceux que
+la gelée avait fait durs, même ceux que la neige rendait froids et
+glissants. Quelquefois il me fallait la retenir dans une étreinte où
+se fondait mon coeur; souvent sa jolie tête brune dut se coller à mon
+épaule pour fuir les fouaillées des bourrasques. Je respirais alors de
+si près son haleine qu'il me semblait que j'allais mourir. Jamais
+mes lèvres n'avaient osé se pencher jusqu'à son front, mais elles
+s'appuyaient aux bords de son chapeau, dans le frémissement de sa plume
+et dans le chatouillement de sa voilette. Nous étions l'idylle égarée,
+je ne sais de quoi de fou et d'innocent tout ensemble, mais de plus
+troublant cent fois que l'ardeur des caresses. Que d'heures de passion
+virile, de plaisir âpre et partagé sont tombées pour moi dans le
+gouffre de l'oubli, tandis que tout est resté dans ma mémoire de cet
+enfantillage cruel et délicieux! Telle s'engloutit, dans les profondeurs
+d'un lac, la splendeur pourprée des pierreries, tandis qu'une simple
+feuille tombée d'un arbre y surnage longtemps sur l'eau bleue qui la
+berce.
+
+O dernière feuille tombée de l'arbre automnal que je suis!
+
+ * * * * *
+
+Tout en elle était exquis; mais ses pieds, ses pieds tout petits et d'un
+dessin superbe étaient un de mes platoniques ravissements. Une fois que
+nous marchions au hasard sur la neige durcie, elle s'amusa à en graver
+l'empreinte sur le sol, une empreinte bien nette, en y pesant de tout
+son poids. La semelle de sa bottine s'y moula et le talon y fit un
+creux. Elle eut grand'peine à m'empêcher de me mettre à genoux pour
+baiser cette trace. Mais ce qu'elle ne put faire, ce fut de m'empêcher
+de revenir le lendemain seul, à cette place, et d'y demeurer longtemps
+en contemplation devant ce rien fragile. J'y retrouvais comme un
+piédestal de marbre sur lequel se dressait mon idole, dans le temple
+tout parfumé encore de sa présence et de l'encens de mes adorations.
+Je la revoyais debout dans l'épaisseur moite de ses fourrures d'où
+son noble profil émergeait comme sculpté dans un ivoire vivant, et le
+rayonnement clair de ses yeux aux reflets d'améthiste m'enveloppait,
+un noyau d'extase attirait à soi tout mon sang comme le rayonnement du
+soleil boit la matinale rosée. Ce m'était une terreur qu'un autre
+pas vint profaner celui-là, qu'une neige nouvelle vint estomper puis
+anéantir ce contour, qu'une journée de chaleur emportât cette image dans
+les coulées indifférentes du dégel. Mais le lieu était solitaire et nul
+n'y passa de longtemps après nous; le ciel ne roulait plus d'avalanches
+dans ses profondeurs ardoisées et le temps demeura froid durant
+plusieurs jours encore. Aussi puis-je refaire quotidiennement mon
+pèlerinage, reprendre, chaque matin, mes courses dévotieuses vers cette
+relique étrange, n'osant confier à celle même que mon culte patient
+adorait ainsi, cet enfantillage de ma pensée toute remplie d'elle! Qui
+dira ce qui s'en va de notre âme dans ces aspirations muettes vers
+l'infini de l'Amour, celui que ne comblent pas même les délices
+furieuses de la chair rassasiée?
+
+Un jour de soleil vint cependant qui fondit la neige ainsi sculptée.
+Mais sa chaleur ne vint pas jusqu'à mon coeur où l'empreinte est
+demeurée, toute saignante encore du talon qui l'avait meurtri.
+
+ * * * * *
+
+Ainsi s'effaceront demain, après demain peut-être, les traces qu'avait
+laissées hier, sur la neige, à l'endroit que je regardais sans penser,
+la course capricieuse de la mésange ou du moineau. L'oiseau s'est
+envolé; Dieu sait où! Heureux ceux qu'emporte dans l'azur le caprice
+vainqueur d'une aile toujours ouverte! Entre ciel et terre il s'en va,
+aussi près du ciel qu'il lui plaît! Telle s'envole aussi ma pensée vers
+celle qui me donna la joie inattendue de l'aimer comme je n'en avais
+aimé aucune autre, et qui m'apprit que le poète eut raison, qui dit:
+
+ Ce sont les plus petites choses
+ Qui témoignent le plus d'amour.
+
+En attendant les grandes, comtesse, cependant!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+MENSONGES
+
+
+Un feu mourant dans la cheminée longtemps flambante, un soleil admirable
+au dehors étendant, à l'angle de ma table, une nappe oblique dorée; un
+rideau d'azur derrière ma vitre et autour de moi une température de
+serre, tiède dans un air sans frissons; je goûtais le repos dominical,
+allongé sur mon divan, une cigarette aux spirales bleues entre les
+doigts, un livre sous les yeux, des vers, parbleu! le beau volume de mon
+ami Laurent Tailhade, celui que j'avais baptisé moi-même: _le Pays des
+Rêves_. Ce poète exquis connu de tous les délicats, vient de se marier
+et m'a cru devoir envoyer une façon de testament lyrique, ses dernières
+rimes, pense-t-il. Je n'ai jamais fort aimé le mariage, mais j'en
+demanderais l'abolition immédiate s'il était vraiment mortel aux poètes.
+Par bonheur, il n'en est rien, mon cher Tailhade, et j'en connais
+de fort grands--vous aussi, qui avez dîné avec moi à la table de
+Banville--lesquels lui ont survécu. C'est ce que je vous souhaite de
+toute mon âme!
+
+Je lisais, ou mieux je chantais en moi-même,--car la musique du vers
+éveille en moi un orchestre invisible, comme si les doigts magiciens de
+sainte Cécile, si bien nommée par Mallarmé: «Musicienne du silence»,
+y couraient sur un clavier mystérieux--les belles strophes, bien
+empreintes de sucs latins, de ce noble recueil quand un parfum très
+subtil de lilas envahit mon cerveau, une odeur extrêmement délicate et
+pénétrante, comme le vol d'une âme de fleur. Et comme rien n'invite
+mieux à la lente rêverie que le bercement des rythmes et les cadences
+ailées qui emportent la pensée vers les mondes inconnus, vous me
+pardonnerez, Laurent, mais mon regard se souleva peu à peu de votre
+livre, se perdit dans des horizons vaguement baignées de lumière: votre
+musique ne fut plus dans ma tête qu'une série d'échos comme ceux que
+répercutent les monts plongeant leurs grandes ombres dans un lac
+nocturne. Cette senteur de lilas m'avait grisé certainement.
+
+ * * * * *
+
+Eh oui! cette bonne chaleur dont je me sentais pénétré et que je
+savourais comme font les moineaux le ventre dans le sable; cette
+éblouissante clarté qui descendait des vitres et cet éclat limpide du
+ciel que j'admirais au travers; ces harmonies qui vibraient en moi; ce
+souffle embaumé dont je me sentais poursuivi ... le printemps était venu
+tout à coup certainement, et c'était la fête immortelle des choses dans
+la béatitude inquiète des êtres et l'épanouissement des renouveaux.
+Qui donc avait dit que cet hiver obstiné ne finirait jamais! Les voilà
+réduites à néant, les prophéties des astrologues qui nous montraient
+Avril posant sur la glace mordante ses pieds roses et frileux! Evohé!
+le printemps s'est souvenu! C'est dans les allées des jardins que
+resserrent leurs bordures touffues, parmi les mousses des grands bois
+dont le velours se renouvelle, le long des ruisseaux délivrés, une
+floraison éperdue de violettes et de muguets tintinnabulants dans la
+brise. Mais non! Les violettes et les muguets ne sont déjà plus. Ce sont
+les lilas superbes qui, comme des guerriers, secouent leurs panaches au
+vent, sous la fanfare de cuivre des aurores. Les oiseaux amoureux ne se
+poursuivent plus dans les branches, mais la chanson tremblante des
+nids arrête çà et là le promeneur religieux. Le printemps ne s'est pas
+seulement souvenu; il a franchi d'un bond les marches de l'apothéose et
+couru vers sa splendeur comme un astre vers le zénith. L'immense joie
+de tout ce qui est salue l'hôte glorieux qui passe le front couronné de
+soleil.
+
+ * * * * *
+
+Et c'est comme une tristesse horrible qui m'étreint, seul, dans le
+torrent des universelles gaietés, un _De Profundis_ qui monte de mon
+coeur dans la voix des hosannas. Car vous n'êtes pas près de moi, ma
+chère âme, dans ce réveil triomphant des âmes appareillées se mêlant
+dans l'air chargé de baisers. Je vous cherche auprès de moi, sans vous y
+trouver, vous m'aviez dit pourtant: Quand donc nous aimerons-nous
+avec toutes les fleurs? Et vous m'aviez promis le retour des belles
+promenades, le long des taillis obscurs où le rossignol court à terre,
+au bord des eaux calmes où descendrait votre noble image tremblante dans
+un frisson d'argent, sur les routes lointaines où l'on marche entre les
+genêts constellés comme au milieu des débris d'un ciel écroulé. Et
+votre bras devait se poser encore sur le mien, à l'heure des douces
+lassitudes, quelques pas encore, et votre belle tête brune, aux cheveux
+dénoués par le vent, s'inclinerait sur mon épaule, tendant votre front
+vers ma bouche comme un lis battu que relèveront les rosées. Vous
+m'aviez juré que nous irions ainsi par des chemins faits de caresses
+sous la grande caresse du ciel. Vos toilettes plus légères et vos
+pudeurs mieux vaincues me laisseraient respirer les odeurs divines de
+votre être dans l'innombrable parfum de toutes les fleurs épanouies.
+Vous seriez comme un jardin vivant dans le Paradis. A vous entendre, ce
+printemps serait plus doux encore que le dernier où mon désir osait
+vous effleurer à peine, mais où je goûtais déjà mille joies intimes et
+profondes à entendre le son de votre voix, à boire votre haleine, à
+contempler, craintif, votre impeccable beauté.... Et vous n'êtes pas
+là! quel cimetière de bonheurs et de rêves, je foule dans les sentiers
+fleuris!
+
+ * * * * *
+
+L'impression m'avait été si cruelle que je me levai brusquement pour
+être mieux sûr de m'en réveiller. Je quittai brusquement le livre, le
+divan et la chambre tiède; je descendis dans le parterre qui s'étend au
+bas de ma croisée et ce fut comme une coupure de givre qui me passa au
+visage. Le mirage du printemps s'évanouit en même temps. Oui, le ciel
+était clair et bleu, comme il m'avait apparu à travers la croisée et le
+soleil battait la nue de son aile de feu, mais si haut qu'aucun souffle
+de chaleur n'en descendait jusqu'à la terre. Celle-ci était encore dure
+et gelée, crépitante sous le pied et rayée çà et là d'aiguilles de glace
+ou bien portant, à l'ombre, de vagues moisissures de neige, comme une
+peau d'hermine mangée aux vers. Pas une feuille naissante aux arbres!
+Les lilas! un enchevêtrement de ramures noires avec, çà et là, un
+bourgeon rabougri, réfréné, pareil au bout d'une flèche émoussée. Les
+sèves, inutilement appelées, étaient venues mourir à fleur d'écorce,
+impuissantes à percer l'enveloppe encore lourde de frimas. Oh! j'avais
+rêvé, bien rêvé! J'avais dit trop vite adieu à mon beau songe. Vous
+n'avez pas été parjure, ma chère âme, le temps n'était pas encore venu.
+Voilà tout!
+
+Et tout joyeux de l'horreur encore répandue partout, l'hiver refusant
+d'abdiquer, je rentrai bien vite dans la pièce à l'atmosphère moite où
+m'attendait le volume interrompu, où la cigarette éteinte ajoutait sa
+mélancolie au désordre de ma table de travail.
+
+ * * * * *
+
+Décidément j'étais hanté. La même odeur de lilas me courait aux narines.
+J'avais repris le _Pays des Rêves_ à la page ouverte et, ayant relu
+les derniers vers, comme un rameur qui, avant de reprendre sa route,
+s'entraîne au rythme par une série de mouvements jumeaux, je tournai
+celle-ci. Il en tomba sur mes genoux quelque chose qui était sans doute
+resté collé au verso. Je le ramassai bien vite et tout me fut expliqué
+de l'illusion qui m'était subitement venue et menaçait de me reprendre.
+C'était une toute petite branche de lilas, le sommet d'une grappe
+seulement qui avait été aplatie entre deux feuilles du volume, un bout
+de fleur desséchée, mais qui avait gardé toute son âme odorante, une de
+ces reliques d'amour que les fervents gardent et qui ne font sourire que
+les sots. Et l'histoire me revint bien vite de ce rien précieux, une
+histoire comme tant d'autres. Vous l'aviez cueillie dans un jardin
+défendu, cette petite branche, et je l'avais conservée en mémoire de
+votre aimable péché, si charmante je vous avais vue, craintive dans le
+larcin et tendant vos chères mains blanches vers la branche trop haute
+que je tentais d'abaisser vers vous. C'est en nous quittant seulement
+que vous me l'aviez donnée, la petite grappe qui, tout le jour, avait
+pendu à votre corsage, bercée par votre souffle, renouvelant au vôtre
+son parfum. Et je l'avais enfermé, dans un de mes livres aimés, là où
+j'étais sûr de la retrouver, dans un beau cercueil cloué de rimes d'or.
+
+O lilas, chers lilas, que j'ai respiré avant la floraison du lilas,
+fleur de souvenir, tu m'es encore, Dieu merci, une fleur d'espérance!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+ENTRE TERRE ET CIEL
+
+
+I
+
+
+J'avais fait un rêve vraiment délicieux: j'étais redevenu l'enfant rose
+avec de longs cheveux bouclés dont ma famille a religieusement gardé le
+portrait fait au pastel par la fille du ministre Salvandy,--vous voyez
+que ce n'est pas d'hier!--J'avais récité mon catéchisme avec une
+conviction particulière et, pour me récompenser de ma condescendance à
+accepter les mystères de la foi, on m'avait mené chez le pâtissier,
+au bout du pont où j'ai pêché mes premiers goujons en faisant l'école
+buissonnière. Un admirable spectacle était devant mes yeux: de hautes
+meringues blanches s'effondraient sur un lit savoureux de croquants; de
+beaux filets de sucre blanc soutachaient des crèmes solides aux couleurs
+nationales du café et du chocolat. Un superbe croquembouche, majestueux
+comme une cathédrale, léchait avec mille langues de caramel, pareilles
+aux flammes d'un incendie, de hautes murailles de nougat. Jamais
+gobichonnades plus variées n'avaient sollicité l'humeur friande d'un
+innocent.
+
+Réveillé, j'ouvris ma fenêtre, et,--à part que j'avais une
+trente-cinquaine d'années de plus qu'en ce temps-là,--il ne me semblait
+pas que je fusse sorti de mon rêve. La nature n'était qu'une immense
+boutique de confiseur. Sous la neige menue tombée la nuit, les arbres
+avaient l'air saupoudrés de sucre râpé. Les petits ruisseaux gelés
+avaient les cristallins reflets du sucre candi. Une mousse blanche avait
+fait des buissons autant de saint-honorés et un commencement de dégel
+faisait les ardoises des toits pareils à des babas pleurant leurs larmes
+de rhum.
+
+Mais tout cela n'était pas aimable comme la boutique du bout du pont
+où il faisait une si bonne chaleur, imprégnée d'odeurs succulentes! Un
+froid horrible dans mon jardin, un froid qui fait pousser au nez
+des rubis, et, pensant à l'auteur de ce déplorable hiver, je ne pus
+m'empêcher d'appliquer au créateur de toutes choses cette épithète
+qui était, chez le pauvre Hennequin, le dernier signe du mépris: Sale
+pâtissier!
+
+Et je pensais aussi à ce mot mélancolique d'Aubryet sur son lit de
+douleur, disant à un ami:
+
+--Sapristi, mon cher, si nous nous revoyons dans la vallée de Josaphat,
+tu verras, quand on nommera l'auteur de la pièce, comme je sifflerai!
+
+
+II
+
+
+Voilà quelques instants déjà qu'une musique mystérieuse me chante aux
+oreilles. Elle ne vient pas du dehors et ce n'est peut-être que la
+chanson d'un rêve dans mon esprit. J'écoute au-dedans de moi. C'est
+comme un susurrement de ruisseau lointain sur le sable. Non! ce n'est
+pas encore cela. Un bruissement de feuilles sous le vent matinal et que
+roule à l'horizon des nuages roses? Pas encore. Un crépitement vague de
+friture dans l'air où passe la gaîté d'une fête foraine? Non! non! je
+me prête de plus près encore une oreille attentive. C'est décidément un
+gazouillement d'oiseaux, un gazouillement mélancolique comme celui des
+passereaux se groupant, en hiver, sur les branches.
+
+Ah! je sais maintenant: ce sont les hirondelles de là-bas qui voudraient
+revenir et que leurs sentinelles avancées, leurs éclaireurs aux noires
+ailes, retiennent derrière la barrière que ne franchit plus le soleil,
+dont la tiède caresse est leur vie. Et ces compatissants volatiles, se
+rappelant les nids laissés aux toits de Paris, ont la nostalgie de
+ce ciel de France où s'obstinent les bourrasques, où les frimas
+s'accumulent au mépris des avertissements du calendrier. Et elles nous
+saluent de loin, ces chères exilées qui se demandent si le printemps
+nous reviendra jamais et si les pruniers porteront, cette année,
+d'autres fleurs que ces fleurs de givre dont les immobiles pétales ne
+frémissent pas aux souffles du matin!
+
+
+III
+
+
+J'avais absolument besoin de m'en prendre à quelqu'un ou à quelque chose
+du fâcheux état de l'atmosphère où je grelottais. J'éprouvais un désir
+immodéré de vilipender même un innocent, une de ces soifs ridicules de
+revanche qui font que lorsqu'une femme a été malheureuse avec un amant,
+elle le fait payer à celui qui vient après. Je pensai méchamment que le
+marronnier du vingt mars devait faire une drôle de tête cette année,
+et je fis le voyage des Champs-Elysées, uniquement pour aller faire la
+nique à ce vieillard.
+
+Son air piteux dépassait encore tout ce que j'avais prévu.
+
+Je lui tirai ironiquement mon chapeau et lui tins ce langage: Eh bien!
+vieil arbre politique, as-tu chaud aux pieds?
+
+Sous une bourrasque de vent, il me sembla qu'il hochait insensiblement
+la tête comme pour me dire: Non. Et comme il avait été bon raillard dans
+son temps, j'entendis, en même temps, un craquement singulier dans son
+écorce.
+
+--Ah! ah! repris-je, mon gaillard, vous non plus vous ne vous contentez
+pas de dodeliner du chef, mais vous barytonnez aussi du reste à
+l'occasion.
+
+Un zéphyr tiède était-il passé dans les branches de mon silencieux
+interlocuteur? Mais une goutte d'eau me tomba sur le nez. Je levai les
+yeux. L'arbre pleurait. Je regrettai vivement d'avoir été aussi loin
+et pour lui témoigner de mon respect pour son âge, en abordant un plus
+sérieux sujet:
+
+--Voyons, noble Ratapoil, lui dis-je, toi qui mieux que personne, dans
+le recueillement mystérieux des choses, as pénétré l'âme césarienne,
+crois-tu vraiment que Boulanger voulait devenir dictateur et jouer les
+Napoléons?
+
+Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. A la base de l'arbre je vis
+un tressaillement de la terre. Une pousse rugueuse et noire en sortit
+violemment, noueuse, au milieu, comme une jambe au genou. Épouvanté, je
+me retournai, mais ce fut une maladresse. Je reçus une accolade d'un
+genre particulier en travers de mon haut-de-chausse. Je courus, mais ce
+fut inutile. Car, jusqu'à la place de la Concorde où je déboulai comme
+un fiacre emballé, le marronnier me poursuivit, suivant une image
+héroïque du poète Gustave Mathieu, à grands coups de racine dans le
+derrière.
+
+
+IV
+
+
+Il neigeait aussi à Francfort, et la maison du bon Hans von Bourik, sa
+petite maison rouge aux dentelures de bois, était comme posée sur un
+tapis épais et blanc comme une immense fourrure d'hermine. Hans von
+Bourik possède une fort jolie femme et qui casserait fort bien son cent
+de noisettes en s'asseyant dessus. Or, l'ancien fiancé de Gudule,--
+ainsi se nomme cette opulente créature,--se consola de ne l'avoir pas
+épousée en faisant cocu formidablement l'impertinent qui avait pris
+sa place à l'autel. Hans von Bourik a bien quelques soupçons, mais il
+manque absolument de preuves. Il se sent intérieurement déshonoré sans
+pouvoir articuler aucun fait.
+
+L'ancien fiancé qui s'appelle Fritz von Sauciss rentre de la brasserie,
+sa longue pipe à la bouche, à une heure de la nuit fort avancée,
+l'esprit nageant dans une blonde vapeur de bière. Il se souvient tout à
+coup qu'il a oublié de dire à Gudule l'heure à laquelle il la verrait
+le lendemain, pendant une absence de son fâcheux mari. Pour réparer cet
+oubli condamnable, il s'en vient rôder autour de la petite maison rouge
+aux dentelures de bois de Hans von Bourik. Mais on y dort profondément.
+Et puis sous quel prétexte en réveiller les hôtes--Écrire alors!--Bon!
+Fritz s'aperçoit encore qu'il a laissé son crayon et ses tablettes sur
+la table de la brasserie qui est certainement fermée maintenant. C'eût
+été si simple de glisser un mot dans une cachette entre deux pierres où
+le génie fureteur de Gudule l'aurait certainement trouvé le lendemain
+matin.
+
+Un trait de lumière jaillit au cerveau de Fritz von Sauciss, comme un
+rayon de soleil qui traverse les brouillards. Il lui vient directement
+de la vessie, ce qui n'est pas la marche ordinaire des idées chez
+un homme à jeun. Mais notre gaillard avait bu infiniment de chopes
+mousseuses et il ne les pouvait décidément plus contenir. Or, voyez
+comme l'inspiration nous peut venir de n'importe où! Fritz pense que
+ses expansions naturelles et tièdes feront des trous dans la neige et,
+convenablement dirigées, pourront même y tracer des caractères. Avec
+cette encre nouvelle et sur ce papier nouveau--je ne parle pas du
+nouveau porte-plume--il parvient donc à tracer très distinctement,
+devant la porte de Hans, ces mots destinés à sa femme: _A midi demain._
+Et, en se gardant bien de signer, il se retire, enchanté de son
+imagination.
+
+Le malheur fut que c'est Hans, qui, étant sorti, le premier, lut avant
+personne ce billet de par terre. Les yeux des cocus se dessillent
+quelquefois de la façon la plus inattendue. Il rentra furieux et dit à
+Gudule:
+
+--Un homme vous a donné rendez-vous en écrivant sur la neige, et cet
+homme est Fritz, votre ancien fiancé.
+
+--Est-il possible, s'écria Gudule, et quelle idée!
+
+--Inutile de nier, madame, continue le justicier domestique, j'ai
+reconnu son écriture!
+
+
+V
+
+
+C'est dans l'intention formelle de vous acheter des fleurs que j'étais
+sorti, ma chère âme, je vous le jure. Mais les volets étaient clos et
+close aussi la porte de mon fournisseur ordinaire. Il y avait même écrit
+dessus: «Fermé pour cause de décès.» De décès? pourvu que ce ne soit que
+le sien! C'était un petit vieillard désagréable et qui surfaisait sa
+marchandise. Dieu ait son âme! Mais pourvu que le décès dont il s'agit
+ne soit pas celui du Printemps! Voyez-vous Avril n'ouvrant à Mai qu'une
+porte embarrassée de frimas, et celui-ci passant comme un corbillard de
+pauvre, sans fleurs épanouissant leurs gerbes même sur son cercueil! Et
+les promenades projetées le long des eaux claires où, nouvel Ulysse,
+j'aurais poursuivi, en vous, une Nausicaa plus charmante que celle
+des Odyssées! Et les licites promesses sous les aubépines! Tout cela
+sera-t-il donc enterré avec ce mot exquis, dont l'âme sera partie, sans
+doute dans le parfum de la première violette?
+
+Je ne veux pas penser, ma chère, à cet écroulement de tous les bonheurs
+médités au coin du feu durant les mois qui viennent de finir. Je ne veux
+pas vous offrir, non plus, bien qu'elle soit la plus charmante du monde,
+cette branche de fusain sur laquelle la neige a cependant dessiné, en
+blanc, des fleurs tout à fait curieuses suivant le caprice des feuilles.
+Un rayon de soleil n'aurait qu'à venir et à les fondre! L'image d'un
+impérissable amour ne saurait être un si périssable présent!
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+JACINTHES
+
+
+Roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes ouvrent seules leur
+coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant, tendre et veiné comme une
+chair délicate.
+
+Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs?
+
+Cet hiver sans fin qui tient les germes captifs sous l'écorce durcie de
+la terre étend son oppression jusqu'à nos pensées qu'il étreint, jusqu'à
+notre âme qu'il referme sur ses désirs. En vain le Temps nous a-t-il
+pétris d'artifices, il n'a pu nous arracher encore à la grande loi qui
+fait tristes ou gais les êtres et les choses, tout ce qui meurt d'ombre
+et tout ce qui vit de soleil. D'ailleurs, quand il n'en sera plus ainsi,
+il sera temps que l'humanité finisse et tombe, comme un fruit pourri,
+dans le néant, comme un fruit où s'est tarie la dernière goutte des
+sèves universelles.
+
+En attendant, résignons-nous à être comme les bêtes et comme les plantes
+qui souffrent des matins trop lents et des soirs trop rapides, éperdues
+des lumières et des chaleurs à venir. C'est encore le meilleur de notre
+lot et ce qui nous reste de divin.
+
+Quand donc aimerons-nous avec toutes les fleurs, nous qui n'apportons
+encore aux bien-aimées que des lilas de serre, chlorotiques et mourants,
+sans haleine et sans feuillage, ou des roses frileuses qui pleurent
+leurs pétales sur les tapis, ou des violettes lointaines que ne gonfle
+plus le souffle sauvage des bois? Et cependant de quel sourire joyeux,
+de quelle main blanche avidement tendue vers nos indignes présents elles
+accueillent les fantômes de fleurs, celles qui portent, en elles aussi,
+l'espoir meurtri des nouveaux immortels! C'est une grande pitié qui
+s'échange entre ces exilées de l'azur. Les fleurs semblent tendre leurs
+lèvres vers celles des femmes comme pour y chercher un peu des tiédeurs
+obstinées du sang qui les empourpre. Et la bouche des femmes se penche
+volontiers vers celle des fleurs pour y boire un peu des fraîcheurs
+humides et parfumées qu'ont gardées leur corolle.
+
+ * * * * *
+
+Quand donc reverrons-nous ensemble, mignonne, les coins de bois que les
+matins ensoleillés emplissent d'une vapeur dorée, d'une poussière de
+clarté rose roulée par les brises à l'horizon? Il advint plus d'une fois
+quand, déjà lasse de notre course aurorale, vous vous étiez assise sur
+un banc, que je me pris à contempler votre tête brune se détachant sur
+ce fond d'apothéose, comme les figures des vierges sur le fond des
+vitraux et des missels. Vous étiez toute nimbée comme une sainte, vous
+qui ne savez de litanies que celles des baisers et dont le mysticisme
+tout sensuel n'a pas les ambitions de celui de sainte Thérèse, l'amante,
+attardée d'un Dieu. Oui, ma chère, cette auréole vous seyait à ravir et
+tous nos paganismes ressuscites s'agenouillaient devant vous. Car vous
+étiez là comme une déesse d'un temple plein d'encens vagues et de
+musiques mystérieuses. Tout chantait autour de vous l'hymne de votre
+Beauté sacrée, l'orgueil de votre chevelure où les souffles mettaient
+de longs frissons d'azur sombre, l'éclat de votre front radieux de ces
+triomphes intimes, la cruauté charmante de vos yeux et les dédains
+exquis de votre bouche, tout ce qui vous fait redoutable et adorée.
+J'imagine que ma pensée s'imposait à la vôtre et que vous vous preniez
+volontiers au sérieux, sans en rien dire, dans le rôle d'idole qui vous
+va si bien. Car vous aviez le bon goût de ne pas interrompre mes extases
+délicieuses et vous sembliez respirer, avec une joie recueillie, l'âme
+de mes adorations mêlées à l'adoration des choses. Celle des fleurs vous
+flattait un peu plus que la mienne. Voilà tout.
+
+Et, comme vous êtes une personne bien décidée à n'être ingrate qu'avec
+moi, vous rendiez aux fleurs hommage pour hommage, les admirant avec des
+tendresses enfantines, et refusant de les cueillir de peur de leur faire
+du mal. Ce que les femmes ont de pitié pour les roses des haies! Au
+fait, toute la pitié qu'elles n'ont pas pour nous!
+
+ * * * * *
+
+Leurs bons mouvements ne sont pas d'ailleurs éternels.
+
+Après m'avoir dit de bien justes et bien éloquentes choses, d'une voix
+où tintait l'écho de vos larmes de petite fille, sur l'iniquité profonde
+qu'il y avait à déparer ces pauvres églantines de leurs branches
+maternelles, à trancher méchamment leur belle tige verte, à les arracher
+à la grande vie libre pour les emprisonner au bord d'un vase, vous
+reveniez toujours, je ne sais comment, avec des bouquets dans les mains;
+à moins que vous ne me les fissiez porter, quand il y avait beaucoup
+d'épines. Vous preniez même un grand plaisir à me voir piquer les
+doigts, excellente créature que vous êtes! Et moi, je vous avoue que ce
+martyre me donnait beaucoup de petites joies amères. Lequel est le plus
+fort et le plus vif, le besoin qu'ont les femmes de nous torturer et le
+bonheur que nous avons à être torturés par elles? Le métier de victimes
+a toujours eu du bon, même dans l'antiquité, où l'on ne manquait jamais
+de les combler de provenances culinaires et de les couronner de fleurs
+avant de les coucher, pantelants, sous le couteau de sacrifice.
+
+Je vous rends cette justice, mon amie, de n'être jamais allée avec vous
+jusqu'à cet excès de familiarité. Il est vrai que vous n'avez jamais non
+plus pris la peine d'essayer des guirlandes de roses sur le marbre de
+mon front. Vous la gardiez pour vous et me jetiez même un mauvais regard
+quand je les reniflais de trop près, comme si mon nez allait boire tout
+leur parfum.
+
+Vous me rendrez cette justice que je n'ai pas été jaloux de toutes
+les préférences pour de simples végétaux champêtres très incapables
+cependant de composer pour vous un sonnet aussi congrûment rimé que
+les miens. J'ai été même jusqu'à célébrer ces plantes, en vers de huit
+pieds, pour vous être agréable.
+
+Ah! que vous étiez jolie, revenant du bois sous le grand frémissement
+des feuillages, fuyant la caresse déjà brûlante du soleil, une gerbe
+fleurie dans les bras, poursuivis par les bourdons qu'attirait l'odeur
+de votre butin où se mêlait le parfum vivant de votre haleine!
+
+ * * * * *
+
+Vous avez eu beau acheter, dans les jardins ambulants que de faux
+campagnards promènent devant eux dans les rues, toute la flore de cette
+triste saison, les renoncules rouges pareilles à de larges taches de
+sang, les anémones étoilées qui semblent de petits astres en train
+de s'éteindre, les mimosas méditerranéens qu'on prendrait pour des
+constellations que le vent a jetées à terre; en vain, vous disposez
+artistement tout cela au faite de porcelaines japonaises, attendant,
+patiente, que les tiédeurs de votre chambre le fasse épanouir; il est
+temps, n'est-ce pas, que le printemps revienne avec l'innombrable
+épanouissement des arômes et des couleurs.
+
+Nous reprendrons le chemin des grandes allées que bordent les mousses
+émaillées de marguerites blanches. Tout nous sera souvenir dans ces
+promenades perdues où je retrouverai ma route à la clarté d'un regard
+ou d'un sourire qui m'a fait immortellement sacrée quelque place que
+je reconnaîtrai toujours. Ce sera pour mon âme comme une fête Dieu, où
+j'irai de reposoir en reposoir, dans le balancement des encensoirs que
+les branches de lilas agitent, sous le rayonnement de vos yeux et de
+votre front plus blanc que la plus blanche hostie; oui, une fête Dieu
+toute ensoleillée et toute pleine de muets hosannas. Les chardonnerets
+à la tête rouge courront devant nous sur le sable comme des enfants de
+choeur avec une petite musique effarouchée.
+
+Oh! vienne! vienne le printemps!
+
+En attendant, roses et bleues, violettes et mauves, les jacinthes
+ouvrent, seules, leur coeur déchiqueté, leur coeur de marbre vivant,
+tendre et veiné comme une chair délicate.
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+PREMIER SOLEIL
+
+
+Un matin indécis avec des vapeurs légères, des brises d'argent qu'aucun
+souffle ne balaye; le jour grandissant dans un air tranquille; une
+aurore sans flamme et lentement montée d'un horizon sans pourpre.
+L'homme demeure indifférent à ce spectacle sans incidents; mais,
+possédant un sens plus subtil des choses, les oiseaux sont comme
+vibrants et, mus par une surprise pleine de joie, se poursuivent à
+travers les arbres dépouillés et piaillent le réveil encore obscur des
+heures amoureuses. Les pigeons roucoulent sur les toits avec cette
+marche scandée par les oscillations du cou que rythme la musique
+intérieure du désir.
+
+Cependant midi s'avance derrière une avant-garde de lumière. Le ciel
+s'est éclairci et son azur aux pâleurs lointaines est comme celui d'un
+grand lac sur lequel navigue superbement le vaisseau d'or vivant du
+soleil. Une tiédeur oubliée emplit l'atmosphère. L'illusion du printemps
+à venir passe dans la nature et une joie triomphante de tous les êtres
+salue ce retour des journées étincelantes dans la gloire des renouveaux.
+Avant les fleurs dont les tiges sont encore sans feuilles, les âmes
+s'ouvrent à des brises mystérieuses où flottent, pour ce rêve, de vagues
+parfums. On dirait que l'astre d'où descend la vie s'attarde sur le
+chemin longtemps délaissé et s'assied, comme un voyageur las de sa
+course, aux portes roses de l'occident. Pour lui aussi, c'est une fête,
+et ce Dieu bien-faisant qu'ont adoré tous les peuples sages se complaît
+dans son temple rouvert et dans cette fumée bleue d'encens. Le soir
+vient enfin, mais un soir tout différent de celui de veille, un soir
+tout imprégné de la chaleur de cette première journée, un soir dont les
+étoiles scintillent, non plus comme des flèches de givre piquées dans
+le firmament, mais comme de petites roses de feu s'épanouissant dans un
+grand jardin d'ombre.
+
+ * * * * *
+
+ Mignonne, voici le printemps,
+ --Aimons-nous bien au temps des roses.--
+ L'azur, dans les cieux éclatants.
+ Rouvre ses portes longtemps closes,
+ D'où la lumière, en flots vainqueurs,
+ Descend jusqu'au fond de nos coeurs.
+ --Aimer! chanter!--les douces choses!
+
+ Les taillis sont pleins de chansons;
+ --Aimons-nous bien au temps des roses;--
+ Et l'ombre met de doux frissons
+ Au coeur tremblant des fleurs écloses.
+ Sur nos fronts l'aile du matin
+ Fait passer un souffle incertain.
+ --Aimer! rêver!--les douces choses!
+
+ Nos rêves sont vite lassés.
+ --Aimons-nous bien au temps des roses.--
+ Les beaux jours sont vite passés;
+ Le coeur a ses métamorphoses,
+ Mois le temps n'y saurait ternir
+ La floraison du souvenir.
+ --Aimer! souffrir!--les douces choses!
+
+ * * * * *
+
+O réveil d'un printemps que consacrent deux années de souvenirs! Un
+soleil se lève aussi dans notre coeur, et le grand bois nous rappelle,
+le grand bois tant de fois parcouru dans les lumières, dans l'odeur
+rajeunissante des sèves, dans les joies fraternelles de tout ce qui
+aime. Tu remettras bientôt tes toilettes claires où se moule, dans une
+intimité plus tentante, la grâce de ton corps, qu'on dirait illuminée,
+comme des lampes d'albâtre, par la clarté intérieure que tes formes
+portent en elles. Car, pour moi, toute flamme vient de ta beauté.
+Reprenons les chemins où les premiers baisers ont fleuri sur nos lèvres,
+les baisers furtifs et délicieux où s'exhale l'espoir tremblant des
+tendresses innocentes encore. Qui dira les douceurs chastes de cette
+souffrance? Elle occupa tout le premier printemps que nous passâmes
+ensemble. Le suivant fut fait de caresses heureuses, d'amours largement
+épanouies. Celui qui vient nous donnera plus de joies encore, le temps
+ayant fait plus profondes les attirances qui sont devenues notre vie.
+
+Viens par les allées dont aucun feuillage ne festonne d'ombre les sables
+lumineux. Je te montrerai cependant des bourgeons poussant, le long des
+branches, leurs petites têtes d'émeraude. Ce sont nos espoirs vivants.
+Tes yeux cherchent déjà des fleurs dans l'étendue et ma main se tend
+pour les cueillir. Quel bonheur de piquer la première rose à ton
+corsage!
+
+Mais les roses ne sont pas encore ouvertes. Il a suffi de la vision du
+soleil dans le grand bois pour évoquer cette floraison menteuse dans mon
+cerveau avide de vous donner des joies. Mon coeur est comme un jardin
+d'hiver où toute saison est fleurie. Je voudrais qu'il s'épuisât sous ta
+main et que ma dernière pensée vînt remplacer à ton corsage la rose que
+je t'ai promise et qui n'est même pas encore en bouton.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+L'HYMNE DES BRUNES
+
+
+I.--CONTES DE PRINTEMPS
+
+La première du printemps
+
+Mimosas
+
+Le buis
+
+Prose de Pâques
+
+Au salon
+
+Tulipes
+
+Poème de mai
+
+Choses vécues
+
+
+II.--CONTES D'ÉTÉ
+
+Fête des Fleurs
+
+En messidor
+
+Bateaux rouges
+
+Au pays des rêves
+
+Nuits blanches
+
+Paraphrase
+
+Matutina
+
+
+III.--CONTES D'AUTOMNE
+
+Dans les jardins
+
+Super flumina
+
+Derniers violettes
+
+L'âge d'or
+
+Choses d'amour
+
+
+IV.--CONTES D'HIVER
+
+Première neige.
+
+Carnaval amoureux
+
+Brouillards
+
+Taïaut
+
+Amorosa
+
+Mensonges
+
+Entre terre et ciel
+
+Jacinthes
+
+Premier soleil
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes à la brune, by Armand Silvestre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES À LA BRUNE ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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