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+Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Quelques ecrivains francais
+ Flaubert, Zola, Hugo, Goncourt, Huysmans, etc.
+
+Author: Emile Hennequin
+
+Release Date: May 7, 2004 [EBook #12289]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen, Wilelmina Malliere and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.,
+
+
+
+
+ETUDES DE CRITIQUE SCIENTIFIQUE
+
+QUELQUES
+
+ECRIVAINS FRANCAIS
+
+FLAUBERT--ZOLA--HUGO--GONCOURT
+
+HUYSMANS, ETC.
+
+PAR
+
+EMILE HENNEQUIN
+
+1890
+
+
+
+
+PREFACE
+
+Ces articles ont ete publies a diverses epoques dans diverses revues, et
+l'auteur se proposait de les revoir et de les completer. Emile
+Hennequin, qui avait a un haut degre le respect de son talent et le
+respect du livre, n'aurait certainement pas consenti a former un volume
+d'etudes plus ou moins heterogenes, qu'il n'y a pas de raison
+peremptoire pour reunir sous un meme titre, et qui ne constituent pas un
+ensemble comme les _Ecrivains francises_. Soucieux de conserver tout ce
+qu'a produit ce rare esprit, nous n'avons pas cru devoir nous laisser
+arreter par les considerations qui l'auraient arrete lui-meme, et il
+nous a semble que, prise isolement, chacune des etudes que nous
+presentons aujourd'hui offrait un assez haut interet pour honorer encore
+la memoire d'Emile Hennequin et pour entretenir les regrets de ceux qui
+ont vu disparaitre avec lui une des plus belles intelligences et l'un
+des plus purs talents de la jeune generation.
+
+L'Editeur.
+
+
+
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+
+ETUDE ANALYTIQUE
+
+
+I
+
+LES MOYENS
+
+
+_Le style; mots, phrases, agregats de phrases._ Le style de Gustave
+Flaubert excelle par des mots justes, beaux et larges, assembles en
+phrases coherentes, autonomes et rhythmees.
+
+Le vocabulaire de _Salammbo_, de _l'Education sentimentale_, de la
+_Tentation de saint Antoine_ est denue de synonymes et, par suite, de
+repetitions; il abonde en serie de mots analogues propres a noter
+precisement toutes les nuances d'une idee, a l'analyser en l'exprimant.
+Flaubert connait les termes techniques des matieres dont il traite; dans
+_Salammbo_ et la _Tentation_, les langues anciennes, de l'hebreu au
+latin, aident a designer en paroles propres les objets et les etres.
+Sans cesse, en des phrases ou l'on ne peut noter les expressions
+cherchees et acquises, il s'efforce de dire chaque chose en une langue
+qui l'enserre et la contient comme un contour une figure.
+
+A cette dure precision de la langue, s'ajoute en certains livres et
+certains passages une extraordinaire beaute. Les paroles sollicitent les
+sens a tous les charmes; elles brillent comme des pigments; elles sont
+chatoyantes comme des gemmes, lustrees comme des soies, entetantes comme
+des parfums, bruissantes comme des cymbales; et il en est qui, joignant
+a ces prestiges quelque noblesse ou un souci, figent les emotions en
+phrases entierement delicieuses:
+
+"Les flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre
+craquait sous nos pas. Les squelettes de baleine blanchissaient dans la
+crevasse des falaises. La terre a la fin se fit plus etroite qu'une
+sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'ocean,
+nous tournames a droite pour revenir."
+
+Et ailleurs:
+
+"Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaiques dans les
+cours, des cloisons festonnees, mille delicatesses d'architecture et
+partout un tel silence que l'on entendait le frolement d'une echarpe ou
+l'echo d'un soupir."
+
+Par un contraste que l'on percoit deja dans ce passage, Flaubert, precis
+et magnifique, sait user parfois d'une langue vague et chantante qui
+enveloppe de voiles un paysage lunaire, les inconsciences profondes
+d'une ame, le sens cache d'un rite, tout mystere entrevu et echappant.
+Certaines des scenes d'amour ou figure Mme Arnoux, l'enumeration des
+fabuleuses peuplades accourues a la prise de Carthage, le symbole des
+Abaddirs et les mythes de Tanit, les louches apparitions qui, au debut
+de la nuit magique, susurrent a saint Antoine des phrases incitantes, la
+chasse brumeuse ou des betes invulnerables poursuivent Julien de leurs
+mufles froids, tout cet au dela est decrit en termes grandioses et
+lointains, en indefinis pluriels abstraits et approches qui unissent a
+l'insidieux des choses, la trouble incertitude de la vision.
+
+Cet ordre de mots et les autres, les plus ordinaires et les plus rares
+sont assembles en phrases par une syntaxe constamment correcte et
+concise. Par suite de l'une des proprietes de la langue de Flaubert, de
+n'employer par idee qu'une expression, un seul vocable represente chaque
+fonction grammaticale et s'unit aux autres selon ses rapports, sans
+appositions, sans membres de phrase intercalaires, sans ajouture meme
+soudee par un qui ou une conjonction. Chaque proposition ordinairement
+courte se compose des elements syntactiques indispensables, est
+construite selon un type permanent, soutenue par une armature
+preetablie, dans laquelle s'encastrent successivement d'innombrables
+mots, signes d'innombrables idees, formulees d'une facon precise et
+belle, en une diction definitive. Cette parite grammaticale est le
+principal lien entre les oeuvres diverses de Flaubert. Sous les
+differences de langue et de sujet, unissant des formes tantot lyriques,
+tantot vulgaires, les rapports de mots sont semblables de _Madame
+Bovary_ a la _Tentation_, et constituent des phrases analogues associees
+en deux types de periode.
+
+Le plus ordinaire, qui est determine par la concision meme du style,
+l'unicite des mots et la consertion de la phrase, est une periode a un
+seul membre, dans laquelle la proposition presentant d'un coup une
+vision, un etat d'ame, une pensee ou un fait, les pose d'une facon
+complete et juste, de sorte qu'elle n'a nul besoin d'etre liee a
+d'autres et subsiste detachee du contexte. Ainsi de chacune des phrases
+suivantes:
+
+"Les Barbares, le lendemain, traverserent une campagne toute couverte de
+cultures. Les metairies des patriciens se succedaient sur le bord de la
+route; des rigoles coulaient dans des bois de palmiers; les oliviers
+faisaient de longues lignes vertes; des vapeurs roses flottaient dans
+les gorges des collines; des montagnes bleues se dressaient par
+derriere. Un vent chaud soufflait. Des cameleons rampaient sur les
+feuilles larges des cactus."
+
+De la presence chez Flaubert de cette periode statique et discrete,
+decoulent l'emploi habituel du preterit pour les actes et de l'imparfait
+pour les etats; de la encore l'apparence sculpturale de ses descriptions
+ou les aspects semblent tous immobiles et places a un plan egal comme
+les sections d'une frise.
+
+Ce type de periode alterne avec une coupe plus rare dans laquelle les
+propositions se succedent liees. Aux endroits eclatants de ses oeuvres,
+dans les scenes douces ou superbes, quand le paragraphe lentement
+echafaude va se terminer par une idee grandiose ou une cadence sonore,
+Flaubert, usant d'habitude d'un "et" initial, balancant pesamment ses
+mots, qui roulent et qui tanguent comme un navire prenant le large,
+pousse d'un seul jet un flux de phrases coherentes:
+
+"Trois fois par lune, ils faisaient monter leur lit sur la haute
+terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait dans
+les airs sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs
+doigts qui se promenaient sur les viandes, et leurs grandes boucles
+d'oreilles qui se penchaient entre les buires, tous forts et gras, a
+moitie nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros
+requins qui s'ebattent dans l'onde."
+
+Et cette autre periode, dans un ton mineur "Maintenant, il
+l'accompagnait a la messe, il faisait le soir sa partie d'imperiale, il
+s'accoutumait a la province, s'y enfoncait;--et meme son amour avait
+pris comme une douceur funebre, un charme assoupissant. A force d'avoir
+verse sa douleur dans ses lettres, de l'avoir melee a ses lectures,
+promenee dans la campagne et partout epandue, il l'avait presque tarie;
+si bien que Mme Arnoux etait pour lui comme une morte dont il s'etonnait
+de ne pas connaitre le tombeau, tant cette affection etait devenue
+tranquille et resignee."
+
+En cette forme de style Flaubert s'exprime dans ses romans, quand
+apparait une scene ou un personnage qui l'emeuvent; dans _Salammbo_ et
+la _Tentation_, quand l'exaltation lyrique succede au recit.
+
+Ces deux sortes de periodes s'unissent enfin en paragraphes selon
+certaines lois rhythmiques; car la prose de Flaubert est belle de la
+beaute et de la justesse des mots, de leur tenace liaison, du net eclat
+des images; mais elle charme encore la voix et l'oreille par l'harmonie
+qui resulte du savant dosage des temps forts et des faibles.
+
+Constitue comme une symphonie d'un _allegro_, d'un _andante_ et d'un
+_presto_, le paragraphe type de Flaubert est construit d'une serie de
+courtes phrases statiques, d'allure contenue, ou les syllabes accentuees
+egalent les muettes; d'une phrase plus longue qui, grace d'habitude a
+une enumeration, devient comprehensible et chantante, se traine un peu
+en des temps faibles plus nombreux; enfin retentit la periode terminale
+dans laquelle une image grandiose est proferee en termes sonores que
+rythment fortement des accents serres. Ainsi qu'on scande a haute voix,
+ce passage:
+
+"Ou donc vas-tu? Pourquoi changer tes formes perpetuellement? Tantot
+mince et recourbee tu glisses dans les espaces comme une galere sans
+mature; ou bien au milieu des etoiles tu ressembles a un pasteur qui
+garde son troupeau. Luisante et ronde tu froles la cime des monts comme
+la roue d'un char."
+
+Et cet autre passage d'une mesure plus alanguie:
+
+"Il n'eprouvait pas a ses cotes ce ravissement de tout son etre qui
+l'emportait vers Mme Arnoux, ni le desordre gai ou l'avait mis d'abord
+Rosanette. Mais il la convoitait comme une chose anormale et difficile,
+parce qu'elle etait noble, parce qu'elle etait riche, parce qu'elle
+etait devote,--se figurant qu'elle avait des delicatesses de sentiment,
+rares comme ses dentelles, avec des amulettes sur la peau et des pudeurs
+dans la depravation."
+
+C'est ainsi, par des expansions et des contractions alternees, moderant,
+contenant et precipitant le flux des syllabes, que Flaubert declame la
+longue musique de son oeuvre, en cadences mesurees. Et chacun de ses
+groupes de breves et de longues est si bien pour lui une unite discrete
+et comme une strophe, qu'il reserve, pour les clore, ses mots les plus
+retentissants, les images sensuelles et les artifices les plus adroits.
+C'est ainsi que frequemment, a defaut d'un vocable nombreux, il modifie
+par une virgule la prononciation d'un mot indifferent, contraignant a
+l'articuler tout en longues:
+
+"Ca et la un phallus de pierre se dressait, et de grands cerfs erraient
+tranquillement, poussant de leurs pieds fourchus des pommes de pin,
+tombees."
+
+Joints enfin par des transitions ou malhabiles ou concises et trouvees,
+telles que peut les inventer un ecrivain embarrasse du lien de ses
+idees, les paragraphes se suivent en laches chapitres qu'agrege une
+composition ou simple et droite comme dans les recits epiques, ou
+diffuse et lache comme dans les romans. _L'Education sentimentale_
+notamment, ou Flaubert tache d'enfermer dans une serie lineaire les
+evenements lointains et simultanes de la vie passionnelle de Frederic
+Moreau et de tout son temps, presente l'exemple d'un livre incoherent et
+enorme.
+
+Ainsi, d'une facon marquee dans les oeuvres ou le style est plus libre
+des choses, moins nettement dans les romans, chaque livre de Flaubert se
+resout en chapitres dissocies, que constituent des paragraphes
+autonomes, formes de phrases que relie seul le rhythme et qu'assimile la
+syntaxe. Ces elements libres, de moins en moins ordonnes, ne sont
+assembles que par leur identite formelle et par la suite du sujet, comme
+sont continus une mosaique, un tissu, les cellules d'un organe, ou les
+atomes d'une molecule.
+
+_Procedes de demonstration: descriptions, analyse:_ De meme que
+l'ecriture de Flaubert se decompose finalement en une succession de
+phrases independantes douees de caractere identiques, ainsi ses
+descriptions, ses portraits, ses analyses d'ames, ses scenes d'ensemble
+se reduisent a une enumeration de faits qui ont de particulier d'etre
+peu nombreux, significativement choisis, et places bout a bout sans
+resume qui les condense en un aspect total.
+
+La ferme du pere Rouault, au debut de _Madame Bovary_, puis le chemin
+creux par ou passe la noce aux notes egrenees d'un menetrier,--un canal
+urbain, un champs que l'on fauche dans _Bouvard et Pecuchet_, sont
+decrits en quelques traits uniques accidentels et frappants, sans phrase
+generale qui designe l'impression vague et entiere de ces scenes. Le
+merveilleux paysage de la foret de Fontainebleau, dont l'idylle apparait
+au milieu de l'_Education sentimentale_, est peint de meme avec des
+types d'arbre, de petits sentiers, des clairieres, des sables, des jeux
+de lumiere dans des herbes; le fulgurant lever de soleil a la fin du
+banquet des mercenaires dans le jardin d'Hamilcar, est montre en une
+suite d'effets particuliers a Carthage, etincelles que l'astre met au
+faite des temples et aux clairs miroirs des citernes, hennissements des
+chevaux de Khamon, tambourins des courtisanes sonnant dans le bois de
+Tanit; et pour la nuit de lune ou Salammbo profere son hymne a la
+deesse, ce sont encore les ombres des maisons puniques et
+l'accroupissement des etres qui les hantent, les murmures de ses arbres
+et de ses flots, qui sont enumeres.
+
+Les portraits de Flaubert sont traces par ce meme art fragmentaire.
+Mannaei, le decharne bourreau d'Herode, la vieille nourrice au profil de
+bete qui sert Salammbo, sont depeints en traits dont le lecteur doit
+imaginer l'ensemble. Que l'on se rappelle toutes les physionomies
+modernes que le romancier a mises dans notre memoire, les camarades de
+Frederic Moreau, les hotes des Dambreux, le pere Regimbard imposant,
+furibond et sec, Arnoux, la delicieuse heroine du livre; puis la figure
+de _Madame Bovary_, les grotesques, Rodolphe brutal et fort, les croquis
+des comices, le debonnaire aspect du mari, et les merveilleux profils de
+l'heroine,--toutes ces figures et ces statures sont retracees
+analytiquement, en traits et en attitudes; ainsi:
+
+"Jamais Mme Bovary ne fut aussi belle qu'a cette epoque.... Ses
+paupieres semblaient taillees tout expres pour ses longs regards
+amoureux ou la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort ecartait
+ses narines minces et relevait le coin charnu de ses levres
+qu'ombrageait a la lumiere un peu de duvet noir. On eut dit qu'un
+artiste habile en corruptions avait dispose sur sa nuque la torsade de
+ses cheveux; ils s'enroulaient en masse lourde negligemment et selon les
+hasards de l'adultere qui les denouait tous les jours. Sa voix
+maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi; quelque
+chose de subtil qui vous penetrait se degageait meme des draperies de sa
+robe et de la cambrure de son pied."
+
+Et cet art de raccourci qui surprend en chaque etre le trait individuel
+et differentiel, atteint dans la _Tentation de saint Antoine_ une
+perfection superieure; dans ce livre ou chaque apparition est decrite en
+quelque phrases concises, il n'en est pas qui ne fixe dans le souvenir
+une effigie distincte, dont quelques-unes--la reine de Saba,
+Helene-Ennoia, les femmes montanistes,--sont inoubliables.
+
+Par un procede analogue, fragmentaire et laborieux, Flaubert montre les
+ames qui actionnent ces corps et ces visages. Usant d'une serie de
+moyens qui reviennent a indiquer un etat d'ame momentane de la facon la
+plus sobre et en des mots dont le lecteur doit completer le sens
+profond, il dit tantot un acte significatif sans l'accompagner de
+l'enonce de la deliberation antecedente, tantot la maniere particuliere
+dont une sensation est percue en une disposition; enfin il transpose la
+description des sentiments durables soit en metaphores materielles, soit
+dans les images qui peuvent passer dans une situation donnee par
+l'esprit de ses personnages.
+
+Le dessin du caractere de Mme Bovary presente tous ces procedes. Par des
+faits, des paroles, des gestes, des actes, sont signifies les debuts de
+son hysterisme, son aversion pour son mari, son premier amour, les
+crises decisives et finales de sa douloureuse carriere. Par des
+indications de sensations, la plenitude de sa joie en certains de ses
+rendez-vous, et encore l'ame vide et frileuse qu'elle promenait sur les
+plaines autour de Tostes:
+
+"Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer, qui, roulant
+d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient jusqu'au loin
+dans les champs une fraicheur salee. Les joncs sifflaient a ras de terre
+et les feuilles des hetres bruissaient en un frisson rapide, tandis que
+les cimes se balancant toujours continuaient leur grand murmure. Emma
+serrait son chale contre ses epaules et se levait."
+
+Penetrant davantage la sourde eclosion de ses sentiments, d'incessantes
+metaphores materielles disent le neant de son existence a Tostes, son
+intime rage de femme laissee vertueuse, par le depart de Leon et son
+exultation aux atteintes d'un plus male amant:
+
+"C'etait la premiere fois qu'Emma s'entendait dire ces choses; et son
+orgueil, comme quelqu'un qui se delasse dans une etuve, s'etirait
+mollement et tout entier a la chaleur de ce langage."
+
+Et encore la contrition grave de sa premiere douleur d'amour:
+
+"Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de
+son coeur; et il restait la plus solennel et plus immobile qu'une momie
+de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'echappait de ce grand amour
+embaume et qui, passant a travers tout, parfumait de tendresse
+l'atmosphere d'immaculation ou elle voulait vivre."
+
+Puis des recits d'imagination[1], aussi nombreux chez Flaubert que les
+recits de debats interieurs chez Stendhal, completent ces comparaisons,
+devoilent en Mme Bovary l'ardente montee de ses desirs, l'existence
+ideale qui ternit et trouble son existence reelle. Des hallucinations
+internes marquent son exaltation romanesque quand elle vit a Tostes,
+amere et decue; de plus confuses, le desarroi de son esprit tandis
+qu'elle cede a la fete des comices sous les declarations de Rodolphe;
+d'autres, l'elan de son ame liberee quand elle eut obtenu de partir avec
+son amant; des imaginations confirment et attisent sa derniere passion
+que mine sans cesse l'indignite de son amant, et emplissent encore de
+terreur sa lamentable fin.
+
+De ces procedes, ce sont les moins artificiels qui subsistent dans
+l'_Education sentimentale_; les personnages de ce roman sont montres par
+de tres legeres indications, un mot, un accent, un sourire, une paleur,
+un battement de paupieres, qui laisse au lecteur le soin de mesurer la
+profondeur des affections dont on livre les menus affleurements. Les
+conversations de Frederic et de Mme Arnoux, puis ce diner ou celle-ci,
+Mme Dambreuse et Mlle Roques, reunies par hasard, entrecroisent
+curieusement les indices de leurs amours et de leurs soucis, montrent la
+perfection de ce procede, qui est encore celui des oeuvres epiques, et
+de tout psychologue qui ne substitue pas l'analyse interne a la
+description par les dehors.
+
+Il faut retenir en effet combien ces procedes de Flaubert conviennent
+aux necessites de son style. Un enonce de faits, une metaphore, un recit
+d'imaginations se pretent parfaitement a etre concus en termes precis,
+colores et rhythmes. En fait, les plus beaux passages de _Madame Bovary_
+et de l'_Education_ sont ceux ou l'auteur s'exalte a montrer la pensee
+de ses heroines. Decrite comme une vision, frappee en eclatantes figures
+et chantee comme une strophe, elle donne lieu a de splendides periodes,
+ou se deploient tous les prestiges du style.
+
+L'art de ne reveler d'un paysage, d'une physionomie et d'une ame qu'un
+petit nombre d'aspects saillants, cette concision choisie et savante,
+ressortent encore des tableaux d'ensemble ou se melent les peripeties et
+les descriptions. Que l'on prenne la scene des comices dans _Madame
+Bovary_, les files de filles de ferme se promenant dans les pres, la
+main dans la main, et laissant derriere elles une senteur de laitage, la
+myrrhe qu'exhalent les sieges sortis de l'eglise, les physionomies
+grotesques ou abeties de la foule, l'attitude nouvelle de Homais, les
+passes conversationnelles ou Rodolphe conquiert la chancelante epouse,
+tout est saisi en de brefs aspects particuliers, sans le narre du train
+ordinaire qui dut accompagner ces faits d'exception. Dans l'_Education
+sentimentale_, cette contention et le choix adroit des details
+significatifs tiennent du prodige. Une certaine phase que connaissent
+tous les habitues de traversees, est notee par ces simples mots: "Il se
+versait des petits verres". Les courses, l'attaque singuliere du poste
+du Chateau-d'Eau pendant les journees de Fevrier, qui est exactement ce
+qu'un passant verrait d'une emeute,--une seance de club, l'elegance et
+le luxueux ennui d'une reception chez un financier, sont decrits de meme
+en traits discontinus et marquants. Et jusqu'aux merveilleuses et
+poignantes entrevues de Frederic et de Mme Arnoux, a cette idylle
+d'Auteuil, ou, vetue d'une robe brune et lache, elle promenait sa grace
+douce sous des feuillages rougeoyants,--qui sont notees en faits
+indispensables et depourvues de toute phraseologie inutile. Que l'on se
+rappelle, pour confirmer ces notions, les scenes exactes et comme
+percues de _Salammbo_, ou l'extreme concision des preludes descriptifs
+dans la _Tentation_, les sobres et eclatantes phrases dans lesquelles un
+detail baroque ou raffine revele tout un temps; le festin d'Herode, ou,
+dans la succession des actes, pas une page ne souligne l'enorme luxure
+latente des convives qu'enivre la fumee des mets et la chaude danse de
+l'incestueuse ballerine; tous ces rayonnants tableaux sont peints en
+touches sures et rares, qui ne montrent d'un spectacle que les fortes
+lumieres et les attitudes passionnantes.
+
+_Caracteres generaux des moyens_: Nous venons d'analyser avec une
+minutie qui sera justifiee plus loin, les moyens dont use Flaubert pour
+susciter en ses lecteurs les emotions qui seront designees. Leur
+caractere commun est aise a demeler, et rarement, du style a la
+composition, de la description a la psychologie, des mots aux faits, un
+artiste a fait preuve d'une plus rigide consequence.
+
+Du haut en bas de son oeuvre, Flaubert est celui qui choisit avec
+rigueur et assemble avec effort des materiaux tries. Qu'il s'agisse de
+l'election d'un vocable, il le veut unique, precis et tel que chacun ou
+chaque serie realise des ideaux sensuels et intellectuels nombreux. La
+syntaxe est correcte, sobre, liante, de facon a modeler des phrases
+presque toujours aptes a figurer isolees. Et comme cette rigueur concise
+exclut de la langue de Flaubert toute superfluite, des lacunes existent,
+ou le semblent, entre les unites dernieres de son oeuvre; les
+paragraphes se suivent sans se joindre, et les livres s'etagent sans
+soudure.
+
+De meme, si l'on considere ses procedes d'ecriture par le contenu et non
+plus par le contenant, les faits aussi soigneusement elus que les mots,
+forces d'ailleurs d'etre tels qu'on les puisse exprimer dans une langue
+determinee,--sont significatifs pour qu'ils donnent lieu a de belles
+phrases, et significatifs encore, parce qu'ils resultent d'un choix d'ou
+le banal est exclu.
+
+De ce triage perpetuel des mots et des choses, resulte la concision
+puissante, la haute et difficile portee de ce qu'exprime Flaubert; de la
+ses descriptions ecourtees, disjonctives et pourtant resumantes, sa
+psychologie, soit transmutee en magnifiques images, soit reduite en
+sobres indications d'actes, sous lesquelles certains esprits percoivent
+ce qui est intime et d'ailleurs inexprime; de la le sentiment de
+formidable effort et d'absolue reussite parfois, que ces oeuvres
+procurent, qui, ramassees, trapues, planies, parachevees et polies grain
+a grain, ressemblent a d'enormes cubes d'un miroitant granit.
+
+NOTES:
+
+[Note 1: La signification de ce procede d'analyse est excellemment
+developpee dans les _Essais de psychologie_ de M. Paul Bourget.]
+
+
+II
+
+LES EFFETS
+
+
+_L'ensemble_: L'oeuvre de Flaubert est double, departie entre le vrai et
+le beau. La tragique histoire de _Madame Bovary_ raconte en sa froide
+exactitude la ruine d'une ame forte et irresignee qu'avilit et qu'ecrase
+la bassesse stupide de tous. L'_Education sentimentale_ conduit, par
+l'infini dedale des laches amours de Frederic Moreau, de la rubiconde
+infamie d'Arnoux, a la double beaute de Marie Arnoux; ce livre apprend a
+mesurer les extremes de l'humanite. Il est des heures ou du spectacle
+des choses s'exhale le pessimisme parfois pueril de _Bouvard et
+Pecuchet_, que corrige la cordiale pitie empreinte dans le premier des
+_Trois Contes_. Les pages qui le suivent consolent par d'augustes
+spectacles d'avoir vu et penetre la vie. L'irresistible charme de la
+_Legende_, la seche beaute d'_Herodias_, induisent a _Salammbo_ ou la
+pourpre et les ors du style expriment, en une supreme fanfare, l'exquis,
+le grandiose et le fulgurant. En l'oeuvre maitresse, la _Tentation de
+saint Antoine_, le beau et le vrai s'allient par l'allegorie; penetree
+de signification et decoree de splendeur, cette oeuvre consigne en un
+dernier effort tout le testament spirituel et mystique de Gustave
+Flaubert.
+
+Cette ordonnance n'est point absolue. Les oeuvres ou Flaubert s'est le
+plus abandonne au terne cours de la vie, sont teintes parfois
+d'incomparables beautes de style et d'ame. Il est meme des passages dans
+l'_Education sentimentale_ qui, dans leur tentative d'exprimer
+d'indefinissables mouvements d'ames, touchent au mystere. Et si la
+beaute rayonne dans _Salammbo_, la _Tentation_, _Herodias_, la
+_Legende_, elle y est definie et corroboree par un realisme historique
+plein de minutie. Le pessimisme qu'affirme _Bouvard et Pecuchet_ ne
+ressort pas plus des tristes denouements des romans, que des farouches
+destinees qui s'appesantissent dans _Salammbo_ et des continus
+effarements avec lesquels saint Antoine contemple l'ecroulement de ses
+erreurs. Ainsi melees en des alliages ou chaque element predomine
+alternativement, les deux passions de Flaubert, la beaute exaltee
+jusqu'au mystere, et la verite suivie de pessimisme, composent les
+livres que nous analysons.
+
+_Le realisme_: Le realisme, qu'il faut definir la tendance a voir dans
+les objets denues de beaute matiere a oeuvre d'art, est pousse chez
+Flaubert a ses extremes limites, et, en fait, certains cotes exterieurs
+de _Madame Bovary_ et de l'_Education_ n'ont pas ete depasses par les
+romanciers modernes. Flaubert s'est astreint a decrire de niaises
+campagnes, comme les environs d'Yonville, ou les plates rives de la
+Seine entre lesquelles se passe le debut de son second roman. Des
+interieurs sordides apparaissent dans ses livres, de la cahute pres
+d'Yonville, ou Mme Bovary trouva l'entremetteuse de ses liaisons, a la
+mansarde dans laquelle Dussardier blesse fut soigne par cette
+enigmatique personne, la Vatnaz. Mais la mediocrite attire Flaubert
+davantage. Il excelle a peindre en leur ironique denument de toute
+beaute, certains interieurs bourgeois, decores de lithographies,
+plancheies, frottes et balayes. Certaines hideurs modernes le
+requierent. Il s'adonne a rendre minutieusement le ridicule des fetes
+agreables aux populations, comme les comices d'Yonville et les
+solennites publiques de la capitale. Tout ce qui forme le contentement
+de la classe moyenne, les gros dejeuners de garcons, les seances au
+cafe, les parties fines pour des villageois dans la ville proche, la
+maitresse chichement entretenue, les cadeaux que M. Homais rapporte a sa
+famille, sa gloriole de pere infatue, le bonnet grec, la politique, les
+joies solitaires en un metier d'agrement, sont complaisamment decrits.
+Et de meme, plus haut, les aimables fourberies de M. Arnoux riche, la
+religion du chic dont est imbu le jeune de Cisy, les plaisirs mondains
+de Mme Dambreuse et les galanteries maquignonnes de son premier amant,
+sont detailles avec une insistance dont l'ironie n'exclut pas toute
+exactitude. Les etres de ce milieu sont des ames journalieres et
+ordinaires, toute la moyennete des fonctions sociales, le pharmacien,
+l'officier de sante, le notaire, le banquier, l'industriel d'art, le
+repetiteur de droit, l'habitue d'estaminets, et les femmes de ces gens.
+Decrits, analyses, mis en scene, avec une moquerie tacite, mais aussi
+avec la penetration adroite d'un connaisseur d'hommes, ils donnent de la
+vie et de la societe une image au demeurant exacte pour une bonne part
+de ce siecle. Que l'on joigne a cette mediocrite des lieux et des gens,
+le mince interet des aventures, un adultere diminue de tout l'ennui de
+la province, la vie campagnarde de deux vieux employes, l'existence
+sociale de quelques familles moyennes a Paris, que traverse le
+desoeuvrement d'un jeune homme nul, on reconnaitra dans les romans de
+Flaubert, tous les traits essentiels de l'esthetique realiste.
+
+Il en possede la veracite. S'efforcant sans cesse de rendre exactement
+du spectacle des choses ce que ses sens en ont percu, il arrive, quand
+il s'efforce de demeler les mobiles des actes et les phases des
+passions, a une extraordinaire penetration, qui est le resultat de sa
+connaissance des modeles qu'il a pris, et de son application a rester
+dans le domaine du naturel et de l'explicable. Sa science des causes qui
+produisent les grands traits du caractere est merveilleuse, comme le
+montrent les antecedents parfaitement calcules d'Emma et de Charles
+Bovary, la vague adolescence de Frederic Moreau. Puis ces caracteres
+jetes dans l'existence, soumis a ses heurts et consommant leurs
+recreations, evoluent au gre des evenements et de leur nature, avec
+toute l'unite et les inconsequences de la vie veritable, tantot nobles,
+decus et victimes comme Mme Bovary, tantot perpetuant a travers des
+fortunes diverses leur permanente impuissance comme Frederic Moreau,
+tantot sages et victorieux comme Mme Arnoux. Et dans ces existences;
+dont les menus faits decelent perpetuellement en Flaubert une si
+profonde perception des mobiles, de leur complication, de la
+dissimulation des plus puissants, de toute la vie inconsciente qui rend
+chacun different de ce qu'il se croit et de ce qu'on le croit etre,
+Flaubert est parvenu a distinguer et a rendre le trait le plus
+difficile: la lente transformation que le temps impose a ceux qu'il
+detruit. Seul, avec les plus grands des psychologues russes, il saisit
+les personnes successives qui apparaissent tour a tour au-dehors et au
+dedans de chaque individu. Que l'on observe combien Mme Bovary est
+parfaitement, aux premiers chapitres, la jeune femme soucieuse
+d'interieur et reconnaissante de l'independance que le mariage lui
+assure; puis l'inquietude croissante de toute sa personne ardemment
+vitale, et son chaste amour pour un jeune homme frequentant sa maison,
+prelude coutumier des adulteres plus consommes. Et combien est nouvelle
+celle qui se livre avec une grace presque mure a son aime, et comme on
+la sent, a travers ses cris de jeune maitresse, la femme de maison, etre
+deja responsable et denue d'enfantillages. Puis les epreuves viennent,
+sa chair se durcit en de plus fermes contours et, par le revirement
+habituel, il lui faut un plus jeune amant, pour lequel elle est en effet
+la maitresse, la femme chez qui de despotiques ardeurs precedent les
+attitudes maternelles, que coupent encore les coups de folie d'une
+creature sentant le temps et la joie lui echapper, jusqu'a ce qu'elle
+consomme virilement un suicide, en femme forte et faite, qui sentit les
+romances sentimentales des premiers ans se taire sous les rudes
+atteintes d'une existence sans pitie. On pourrait retracer de meme les
+lentes phases du caractere de Frederic Moreau et de Mme Arnoux, qui tous
+deux eprouvent aussi l'humiliation de se sentir transformes par le
+passage des jours, petris et malleables au cours des passions et des
+incidents.
+
+Le souci du vrai et la reussite a le rendre que montrent la psychologie
+et les descriptions realistes de Flaubert, le suivent dans ses oeuvres
+d'imagination. Quand cet homme, qu'excede visiblement le spectacle du
+monde moderne, s'adonne a l'evocation d'epoques que son esprit
+apercevait eclatantes et grandioses, il ne peut depouiller son realisme
+et se sent imperieusement force d'etayer sa fantaisie du positif des
+donnees archeologiques. Avant d'entreprendre _Salammbo_, il explore le
+site de Carthage, note le bleu de son ciel et la configuration de son
+territoire. Puis, remuant les bibliotheques, s'etant assimile le peu que
+l'on sait sur la metropole punique, incertain encore et connaissant le
+besoin d'amplifier son recueil de faits, il recourt par surcroit a
+l'archeologie biblique et semitique, s'emplit encore la cervelle de tout
+ce que les litteratures classiques contiennent de farouche et de fruste.
+Pour la _Tentation de saint Antoine_, de meme, pas une ligne dans cette
+serie d'hallucinations qui n'eut pu donner lieu a un renvoi en
+italiques.
+
+"Je suis perdu dans les religions de la Perse, ecrit-il dans sa
+correspondance, je tache de me faire une idee nette du dieu Hom, ce qui
+n'est pas facile. J'ai passe tout le mois de juin a etudier le
+bouddhisme, sur lequel j'avais deja beaucoup de notes, mais j'ai voulu
+epuiser la matiere autant que possible. Aussi ai-je un petit Bouddha que
+je crois aimable."
+
+Et pour l'extravagant final de ce livre:
+
+"Dans la journee, je m'amuse a feuilleter des belluaires du moyen age; a
+chercher dans les "auteurs" ce qu'il y a de plus baroque comme animaux.
+Je suis au milieu des monstres fantastiques. Quand j'aurai a peu pres
+epuise la matiere, j'irai au Museum revasser devant les monstres reels,
+et puis les recherches pour le bon saint Antoine seront finies."
+
+Enfin, M. Maxime du Camp nous dit que pour ce pur conte, la _Legende de
+saint Julien l'hospitalier_, il a prete a Flaubert toute une collection
+de traites de venerie et d'armurerie. Que l'on rapproche ces lectures de
+celles qu'il fit pour ecrire _Bouvard et Pecuchet_ ou l'_Education_. Le
+procede apparaitra le meme. Avant de laisser enfanter son imagination,
+de preter a sa puissance verbale de beaux themes a phrases magnifiques,
+Flaubert avait rempli sa memoire de l'infinite de faits que reclamait
+son style particulier, disconnexe et concis, et que son realisme le
+poussait a rechercher aussi veridiques que peuvent les fournir les
+livres. Avant d'avoir ecrit un paragraphe de ses oeuvres epiques ou
+lyriques, il connaissait d'un Carthaginois, l'habillement, l'armure, la
+demeure, le luxe, la nourriture; ses fetes, ses rites, sa politique, les
+institutions de sa ville, les alliances, les peuplades ennemies, les
+hasards de son histoire et la legende de son origine. Et quand il lui
+fallut, en quelques pages, mettre debout l'ancienne Byzance, Babylone
+sous Nabuchodonosor, evoquer les dieux et les monstres, il composa en sa
+cervelle ces visions de donnees aussi exactes et d'aussi minutieux
+renseignements que ceux pour les chasses de Julien, et celles-ci que
+les notes par lesquelles il decrivait un bal chez un banquier ou une
+noce au village.
+
+Cet art realiste etaye de faits et d'ou l'imagination est presqu'exclue,
+atteint, par la, selon le voeu d'une de ses lettres "a la majeste de la
+loi et a la precision de la science". L'oeuvre concue comme
+l'integration d'une serie de notes prises au cours de la vie ou dans des
+livres, n'ayant en somme de l'auteur que le choix entre ces faits et la
+recherche de certaines formes verbales, possede l'impassible froideur
+d'une constatation et ne decele des passions de son auteur que de rares
+acces. Elle est, comme un livre de science, un recueil
+d'observations,--ou, comme un livre d'histoire, un recueil de
+traditions, bien differente de tous les romans d'idealistes que
+composent une serie d'effusions au public a propos de motifs ordinaires
+ou de faits clairsemes. Masque par une esthetique qui consiste a montrer
+de la vie une image et non pas une impression, l'ecrivain garde en lui
+ses opinions et ses haines, ne fournissant qu'a l'analyse de legers mais
+suffisants indices.
+
+_Pessimisme_: Il est manifeste pour quiconque conserve l'arriere-gout de
+ses lectures, que les romans de Flaubert tendent a donner de la vie un
+sentiment d'amere derision. Sur la stupidite et la mechancete de
+certains etres, sur l'inconsciente grossierete d'autres, sur l'injustice
+ironique de la destinee, sur l'inutilite de tout effort, la muette et
+formidable insouciance des lois naturelles, Flaubert ne tarit pas en
+dissimules sarcasmes. Certains personnages, Homais, mieux encore le
+formidable Regimbart de l'_Education_, exposent toute la platitude
+humaine, folatre ou grognonne, en des individuations si completes
+qu'elles peuvent etre erigees en types. D'autres, pris, semble-t-il,
+avec une particuliere conscience, au plein milieu de l'humanite
+courante, Charles Bovary, cet etre essentiellement mediocre et chez qui
+une bonte molle ajoute a l'insupportable pesanteur morale,--Jacques
+Arnoux, plus canaille et plus rejoui, mais non moins irresponsable,
+beat, et odieux, traduisent tout ce que le type humain social de la
+moyenne contient de lourde bassesse et de haissable laisser-aller. Et
+ces etres qui presentent a la vie la carapace de leur stupidite,
+rubiconds et point mechants, oppriment, grace a d'obscenes
+accouplements, ces admirables femmes, Mme Bovary, superieure par la
+volonte, Mme Arnoux superieure par les sentiments, qui, avilies ou
+contenues, subissent le long martyre d'une vie de tous cotes cruellement
+fermee. Qu'elles se debattent, l'une entre une tourbe de niais et avide
+de trouver une ame assonante a la sienne, elle prostitue son corps et
+ses cris a de bas goujat et meurt abandonnee de tous par le fier refus
+de l'indulgence de celui qui la fit la femme d'un imbecile; que l'autre,
+plus intimement malheureuse, froissee sans cesse par le choquant contact
+d'un rustre, renoncant en un pudique et sage pressentiment, a l'amour
+probablement chetif d'un jeune homme "de toutes les faiblesses",
+insultee par les filles, haie de son enfant, et finissant en une
+hautaine indulgence par faire a son mari l'aumone de soins
+delicats,--toutes deux mesurent l'amertume de la vie, hostile aux
+nobles, et paient la peine de n'etre pas telles que ceux qui les
+coudoient. Et la vie passe sur elles; de petits incidents ont lieu: la
+betise d'une republique succede a la niaiserie d'une royaute; quelques
+annees de vie de province s'ecoulent en vides propos et minces
+occurrences; des entreprises sont tentees aupres d'elles, reussissent ou
+echouent sans qu'il leur importe, et dans ce plat chemin qui les conduit
+et tous a une formidable halte, elles ne sentent intensement que le
+malheur de songer a leur sort. Car Flaubert interdit de troubler la
+tristesse du reve par l'excitation de l'acte. Dans ce curieux livre,
+_Bouvard et Pecuchet_, qui est comme la necrologie de toutes les
+occupations humaines, il s'attache a montrer comment tout effort peut
+aboutir a quelque echec, et accumulant les insucces apres les
+tentatives, il proscrit le delassement de toute entreprise. Et si
+degoute de l'action, l'on tente le refuge de la speculation, voici qu'un
+autre livre barre le chemin. La _Tentation de saint Antoine_ dresse, en
+une eblouissante procession, la liste formidable de toutes les erreurs
+humaines, tire le neant des evolutions religieuses, entrechoque les
+heresies, compare les philosophies et, finalement, quand d'elimination
+en elimination on touche a l'agnosticisme pantheiste des modernes,
+montre l'humanite recommencant le cycle des prieres des que le soleil se
+leve et l'action la reclame.
+
+Cet effrayant tableau de la vie qui, apres en avoir decrit les duretes
+reelles, evalue a l'inanite de consolations, trace avec une
+impassibilite qui le corrobore, par une methode strictement realiste ou
+des faits ruinent les illusions, n'est point tout entier aussi
+rigoureusement hautain. Il semble qu'a la fin de sa vie, le pessimisme
+de Flaubert se soit penetre de douceur. Dans les deux premiers des
+_Trois Contes_, dont l'un, _Un coeur simple_, decrit l'humble vie de
+sacrifices d'une servante, et l'autre, la _Legende de saint Julien
+l'hospitalier_ raconte la dure destinee d'un innocent parricide,
+l'ecrivain parait compatir aux maux qu'il montre, et peut-etre est-il
+juste de croire qu'aux abords de la vieillesse, Flaubert a senti qu'il
+ne convenait pas de separer la cause des grands de celle des petits,
+qui, victimes autant que bourreaux, prennent sans doute leur part des
+souffrances qu'ils contribuent a aigrir.
+
+_La beaute_: De quelque facon qu'il envisageat la vie, compatissant ou
+sardonique, Flaubert la detestait. "Peindre des bourgeois modernes
+ecrit-il, me pue etrangement au nez". Aussi quitte-t-il, sans cesse, la
+realite que l'acuite de ses sens et les besoins de son esprit le
+forcaient sans cesse aussi a apercevoir, et s'essaie-t-il a se creer un
+monde plus enthousiasmant, en abstrayant et en resumant du vrai ses
+elements epars d'energie et de beaute sensuelle. Soit par l'harmonie de
+phrases superieures a leur sens, soit dans la grandeur d'ames
+douloureusement separees du commun, soit dans l'evocation d'epoque
+mortes et sublimees dans son esprit en leur seule splendeur et leur
+seule horreur, il sut s'eloigner de ce qui existe imparfaitement.
+
+Sans cesse, dans les plus vulgaires pages, la beaute de l'expression
+concue en termes nets, simplement lies, semble proferer une note lyrique
+plus haute que les choses dites. La phrase s'ebranle, decrit son orbe et
+s'arrete, avec la force precise d'un rouage de machine, et sans plus de
+souci, semble-t-il, de la besogne a accomplir. Qu'il s'agisse de rendre
+la strophe que prononce Apollonius de Thyane, suspendu immacule sur
+l'abime, ou les simples incidents du sejour d'une provinciale dans un
+Trouville prehistorique, les mots se deroulent parfois avec la meme
+grandiloquence, et bondissent au meme essor. L'enfant niais et veule qui
+fut Charles Bovary, se trouve par le hasard d'une periode doue d'une
+forte existence de vagabond des champs et finit par commettre des actes
+dits en termes heroiques! "Il suivait les laboureurs et chassait a coups
+de mottes de terre les corbeaux qui s'envolaient." Et meme Homais,
+l'homme au bonnet grec, dans une colere pedante contre son apprenti, en
+vient a etre designe par une reflexion ainsi concue: "Car, il se
+trouvait dans une de ces crises ou l'ame entiere montre indistinctement
+ce qu'elle renferme, comme l'Ocean qui dans les tempetes s'entrouve
+depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abimes."
+
+D'autres echappatoires sont plus legitimes et moins caracteristiques.
+Flaubert use le premier du procede naturaliste qui consiste a compenser
+la mediocrite des ames analysees par la beaute des descriptions ou
+l'auteur, intervenant tout a coup, prete a ses plus pietres creatures
+des sens de nerveux artistes. Felicite, la simple bonne de Mme Aubain,
+porte au catechisme ou elle accompagne la fille de sa maitresse, une
+sensibilite delicate et tactile, jusqu'a de pareilles elevations:
+
+"Elle avait peine a imaginer sa personne; il n'etait pas seulement
+oiseau mais encore un feu et d'autres fois un souffle, c'est peut-etre
+sa lumiere qui voltige la nuit, au bord des marecages, son haleine qui
+pousse les nuees, sa voix qui rend les cloches harmonieuses; et elle
+demeurait dans une adoration, jouissant de la fraicheur des murs et de
+la tranquillite de l'eglise."
+
+En s'accoutumant a rendre le dialogue en style indirect, Flaubert se
+debarrasse encore de la necessite des modernistes, forces de hacher leur
+phrase a la mesure de paroles lachees. Enfin place devant les scenes ou
+le menent ses romans, Flaubert quitte tout a coup l'exacte realite et
+s'abandonne a l'admiration du spectacle. Les Champs-Elysees dans
+l'_Education_, le jardin d'un cafe-concert, ou a un certain instant,
+dans les bosquets, "le souffle du vent ressemblait au bruit des ondes",
+le bal chez Rosanette, la foret de Fontainebleau, presentent
+d'admirables pages. Dans _Madame Bovary_, le sejour au chateau de la
+Vaubyessard, avec ses minuties d'elegance, la foret ou l'heroine
+consomme son premier adultere, le tableau de l'agonie et de
+l'Extreme-Onction, jettent des eclats entre le restant d'ombre.
+
+Enfin Flaubert satisfait son amour de l'energie et de la beaute en
+concevant les admirables femmes de ses romans, pales, noires, fines et
+tristes, Mme Bovary et Mme Arnoux. Des qu'il parle de l'une d'elles, son
+style s'adoucit, chatoie et chante. Il doue Mme Bovary de toute la
+seduction d'une ame aceree dans un corps souple, elance et blanc. Les
+fantasmagories de son imagination insatisfaite, les sourds elans de son
+ame vers des bonheurs plus profonds, les gouttes de joie qu'elle
+parvient a exprimer de la secheresse de sa vie, culminent en cette scene
+d'amour ou l'ineffable est presque dit:
+
+"La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait a ras de terre au
+fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers
+qui la cachaient de place en place comme un rideau noir, troue. Puis
+elle parut eclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle eclairait,
+et alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviere une grande
+tache qui faisait une infinite d'etoiles; et cette lueur d'argent
+semblait s'y tordre jusqu'au fond, a la maniere d'un serpent sans tete
+couvert d'ecailles lumineuses. Cela ressemblait a quelque monstrueux
+candelabre d'ou ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en
+fusion. La nuit douce s'etalait autour d'eux; des nappes d'ombre
+emplissaient les feuillages, Emma, les yeux demi-clos, aspirait avec de
+grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas
+trop, perdus qu'ils etaient dans l'envahissement de leur reverie. La
+tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et
+silencieuse, comme la riviere qui coulait, avec autant de noblesse qu'en
+apportait le parfum des syringas, et projetait dans leurs souvenirs des
+ombres plus demesurees et plus melancoliques que celles des saules
+immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bete nocturne,
+herisson ou belette, se mettant en chasse, derangeait les feuilles, ou
+bien on entendait par moments une peche mure qui tombait toute seule de
+l'espalier."
+
+Et cette passion decue, la cruelle corruption de Mme Bovary, la flamme
+intense de ses prunelles et le pli hardi de sa levre, son existence de
+hasard, le coup de folie de sa luxure, et enfin pourchassee, outragee,
+et rageuse, cette agonie par laquelle elle s'acquitte de toutes ses
+hontes, quelle violente evasion, en toutes ces scenes, hors le banal de
+la vie!
+
+Mme Arnoux est plus idealement belle encore. Avec ses lisses bandeaux
+noirs sur sa douce face mate, une fleur rouge dans les cheveux, lente,
+surprise et pure, elle inspire a Flaubert ses plus charmantes pages. Son
+apparition dans le salon de la rue de Choiseul, avec son "air de bonte
+delicate"; puis a la campagne ou Frederic echange avec elle les premiers
+mots intimes, plus tard la scene d'interieur ou il la trouva instruisant
+ses enfants: "ses petites mains semblaient faites pour repandre des
+aumones puis essuyer des pleurs, et sa voix un peu sourde naturellement
+avait des intonations caressantes et comme des legeretes de brise";--la
+visite qui lui est rendue dans une fabrique, et cette conversation ou la
+beaute s'eleve au mystere et a l'auguste:
+
+"Le feu dans la cheminee ne brulait plus, Mme Arnoux sans bouger restait
+les deux mains sur les bras de son fauteuil; les pattes de son bonnet
+tombaient comme les bandelettes d'un sphinx; son profil pur se decoupait
+en paleur au milieu de l'ombre.
+
+Il avait envie de se jeter a ses genoux. Un craquement se fit dans le
+couloir; il n'osa.
+
+Il etait empeche d'ailleurs par une sorte de crainte religieuse. Cette
+robe se confondant avec les tenebres lui paraissait demesuree, infinie,
+insoulevable ..."
+
+--Une rencontre dans la rue, le revirement mysterieux ou elle s'avoue
+"en une desertion immense" aimer Frederic, puis l'entrevue capitale dans
+le magasin de porcelaine de son mari et les levres de son amant touchant
+ses magnifiques paupieres;--enfin ce centre de tout le livre, l'idylle
+d'Auteuil, et les longues visites souffreteuses:
+
+"Presque toujours, ils se tenaient en plein air au haut de l'escalier,
+et des cimes d'arbre jaunies par l'automne se mamelonnaient devant eux,
+jusqu'au bord du ciel pale, ou bien ils allaient au bout de l'avenue
+dans un pavillon ayant pour tout meuble un canape de toile grise. Des
+points noirs tachaient la glace; les murailles exhalaient une odeur de
+moisi,--et ils restaient la, causant d'eux-memes, des autres, de
+n'importe quoi, avec un ravissement pareil. Quelquefois les rayons du
+soleil, traversant la jalousie, tendaient, depuis le plafond jusque sur
+les dalles, comme les cordes d'une lyre. Des brins de poussiere
+tourbillonnaient dans ces barres lumineuses. Elle s'amusait a les
+fendre, avec la main;--Frederic la saisissait doucement; et il
+contemplait l'entrelac de ses veines, les grains de sa peau, la forme de
+ses ongles. Chacun de ses doigts etait pour lui plus qu'une chose,
+presqu'une personne ... Il l'appelait Marie, adorant ce nom la fait
+expres, disait-il, pour etre soupire dans l'extase et qui semblait
+contenir des nuages d'encens, des penchees de roses."
+
+D'aussi belles pages marquent encore la sensualite contenue de ces deux
+etres murs pour l'amour, et exacerbant leurs nerfs malades; la promesse
+de son corps accordee et ce sacrifice empeche par la maladie de son fils
+tandis que dehors l'emeute se dechaine,--puis la separation des deux
+amants, jusqu'a cette scene effroyablement aigue ou Frederic, se
+trouvant un soir chez elle pale et en larmes, est emmene par sa
+maitresse, tandis que les rires delirants de Mme Arnoux sonnent dans
+l'escalier, et en trouent l'ombre; la ruine de cette femme, cette chose
+intime et presque obscene, la vente de ses effets: enfin cette supreme
+et dure entrevue, ou eclairee tout a coup par la lampe, elle montre a
+son amant vieilli, et travaille de concupiscences, la froideur pure sur
+ses doux yeux noirs, de ses cheveux desormais blancs, dont deroules,
+elle taille une meche, "brutalement a la racine" ...
+
+Par ce type de femme de la grace la plus haute, Flaubert se compensait
+de toutes les brutes que son souci de la verite le forcait a peindre.
+Mais le prodige qu'il lui fallait accomplir pour imposer au reel ce
+reflet de beaute, le visible effort avec lequel ses phrases plus
+grandes s'elevent au-dessus des paragraphes qu'elles ornent, l'acre
+degout sans doute mele d'ironie, de devoir ensuite se remettre a noter
+en mots impassibles les turpitudes d'une foule de niais, tout le
+supplice volontaire d'un artiste s'astreignant a une besogne vengeresse
+mais repugnante, faisaient se detourner Flaubert avec joie du roman,
+ecrire apres _Madame Bovary_, l'epopee de _Salammbo_, refaire apres
+l'_Education_ ce poeme mi-didactique, mi-fantastique, la _Tentation_, et
+preluder par la _Legende_ et _Herodias_ a son entreprise la plus
+abetissante de toutes, _Bouvard et Pecuchet_.
+
+L'on entre par ces livres epiques dans la region de la pure beaute. La
+phrase non plus reduite a une elegante armature dans laquelle
+s'enchassent n'importe quels mots bas, ordonne des vocables sonores,
+colores et beaux, les rythme en retentissantes cadences, developpe de
+nobles visions, splendides, grandioses ou d'une haute horreur. Des
+hommes gigantesques et primitifs, a l'ame concise et puisant dans cette
+retraction de leur etre une formidable energie, accomplissent ou
+subissent d'effroyables forfaits. Leurs actes se deploient en
+etincelants decors ou se fige la splendeur des ors, des porphyres, des
+pourpres, des airains, et que lavent parfois de larges ruisseaux de
+sang. Et parmi ces architectures, entre l'embrasement des catastrophes,
+sous les yeux droits et males, d'etranges femmes passent. Elles sont
+menues, graves, soumises, et comme dormantes. Tantot sortant du temple,
+elles supplient, cambrees, au haut de leur palais, les astres qui
+tressaillent au fremissement de leurs levres; tantot elles prennent de
+leur corps anxieux de purete, des soins inouis, le macerant de parfums,
+l'enduisant d'onguents, le frolant de soies, au point que la jouissance
+de leur lit promet une joie delictueuse et mortelle.
+
+Sous les platanes, dans un jardin diapre de lis et de roses, les
+mercenaires celebrant leur festin; la lente apparition de Salammbo
+descendue les apaiser, a la fois peureuse et divine, l'expedition
+nocturne de Matho et Spendius dans le temple de Tanit, l'horreur de ces
+voutes et le charme du passage du chef par la chambre alanguie ou
+Salammbo dort entre la delicatesse des choses; le retour d'Hamilcar, son
+recueillement dans la maison du Suffete-de-la-Mer; Salammbo partant
+racheter de son corps le voile de la deesse, son accoutrement d'idole et
+ses rales mesures, quand le chef des barbares rompt la chainette de ses
+pieds; puis le siege enorme de Carthage, la foule des peuplades
+accourues, l'ecrasement des cadavres, l'horreur des blessures, et sur ce
+carnage rouge, l'implacable resplendissement de Moloch; l'agonie de
+toute une ville, puis par un revers l'agonie de toute une armee, les
+dernieres batailles, et, entre celles-ci, l'entrevue si curieusement
+mievre et grave, ou Salammbo voilee et parlant a peine recoit le prince
+son fiance en un jardin peu fleuri que passent des biches trainant a
+leurs sabots pointus, des plumes de paons eparses, enfin le supplice de
+Matho et les joies nuptiales, melant des chocs de verres et des odeurs
+de mets au dechirement d'un homme par un peuple, jusqu'a ce qu'aux yeux
+de Salammbo defaillante en l'agitation secrete de ses sens, Schahabarim
+arrache au supplicie son coeur et le tende tout rouge au rouge soleil,
+final tonnant dans lequel se melent le beau, l'horrible, le mysterieux
+et l'effrene en un supreme eclat.
+
+Et il est dans la _Tentation_ de plus belles scenes encore et de plus
+magnifiques paroles. L'etrange et bas palais de Constantin precede le
+festin farouche de Nabuchodonosor; l'apparition de la reine de Saba
+galante et vieillote en son charme de chevre; dans le temple des
+heresiarques la beaute fletrie, monacale et livide des femmes
+montanistes, le culte horrible des ophites, conduisent a l'evocation
+d'Apollonius de Thyane qu'un charme maintient suspendu sur l'abime,
+planant et montant en sa noble robe de thaumaturge; le defile des
+theogonies et sur la frise qu'a formee le pullulement des dieux
+brahmaniques, le Bouddha apparaissant assis, la tete ceinte d'un halo et
+sa large main levee; le catafalque des adonisiennes, Aphrodite, puis
+l'immortel dialogue de la luxure et de la mort ou les mots sont tantot
+liquides de beaute, tantot lourds de tristesse; et ces dernieres pages
+ou tous les monstres se degagent et se confondent en un protoplasme qui
+est la vie meme,--quelle grandiose suite d'episodes, dont chacun figure
+une plus charmante ou rayonnante ou tragique beaute. Et que l'on joigne
+a ces grandes oeuvres certaines pages de l'_Herodias_, les imprecations
+de Jeochanann, la scene gracieuse ou Salome, nue et cachee par un
+rideau, etend dans la chambre du tetrarque son bras ramant l'air pour
+saisir une tunique; enfin cette _Legende de saint Julien_ qui contient
+les plus divines pages en prose de ce siecle, la vie pure et fiere du
+chateau, les combats et les hasards de Julien fuyant son destin de
+parricide, les lieux luxurieux ou il se marie, son crime, sa rigueur, sa
+transfiguration finale;--certes pas meme chez les grands poetes de ce
+temps et d'autres on ne trouve un pareil ensemble de scenes aussi
+purement belles et hautes flattant l'oreille, les sens, l'esprit et
+toute l'ame, au point que certaines pages entrent par les yeux comme
+une caresse, se delayant dans tout le corps, et le font frissonner
+d'aise comme une brise et comme une onde. Par ces dernieres oeuvres,
+Flaubert restera l'artiste de ces temps qui sut assembler les mille
+elements epars de beaute materielle et sensible, en de plus ravissants
+ensembles.
+
+_Le mystere, le symbolisme_: Cet artiste explicite et precis qui excelle
+a montrer la beaute sans voile par des phrases qui l'expriment toute,
+sait aussi, dans des occasions plus rares mais marquantes, susciter la
+delicieuse emotion qui resulte de la reticence, de la preterition du
+mystere suggere, sait avec un art profond et charmant s'arreter au bord
+des images et des pensees auxquelles la parole est trop pesante.
+Certaines emotions a peine senties des entrevues dernieres de Mme Arnoux
+et de Frederic, sont voilees sous des mots a demi-revelateurs et
+discrets qui ne laissent entrevoir les complications intimes d'ames
+tristement genereuses, qu'a quelques inities. Et l'emoi mystique de la
+pretresse phenicienne s'efforcant sous les symboles des dieux et les
+mythes des theogonies de saisir l'essence de l'etre et la signification
+de ses sourdes ardeurs, puis Hamilcar dans le silence diurne de la
+maison du Suffete-de-la-Mer, se prosternant sur le sol gaze de sable, et
+adorant silencieusement les Abaddirs, sous la lumiere "effrayante et
+pacifique" du soleil, qui passe etrange par les feuilles de lattier noir
+des baies,--d'autres scenes ou lunaires ou souterraines, sont decrites
+en phrases obscures, distantes, qui parlent a certains esprits une
+langue comme oubliee mais comprise, et suscitant dans les limbes de
+l'ame des emotions muettes. La _Tentation de saint Antoine_ a son debut,
+les voix qui susurrent aux oreilles de l'ascete des phrases insidieuses
+de crepuscule, les images qui passent sous ses yeux, continues et
+disconnexes, ont l'illogisme du reve et l'apprehension de l'inconnu; les
+visions se suivent et se lient imprevues; des communions subites ont
+lieu:
+
+"Elle sanglotte, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux
+pendants, le corps affaisse dans une longue simarre brune.
+
+"Puis ils se trouvent l'un pres de l'autre loin de la foule,--et un
+silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans le bois
+quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus."
+
+"Cette femme est tres belle, fletrie pourtant et d'une paleur de
+sepulcre. Ils se regardent, et leurs yeux s'envoient comme un flot de
+pensees, mille choses anciennes, confuses et profondes ..."
+
+D'autres scenes, l'apparition d'Helene Ennoia, le culte des Ophites, se
+passent en demi-tenebres, et apparaissent vagues et passageres comme des
+songes, persuasives comme des hallucinations. Que l'on se rappelle
+encore les chasses fantastiques de Julien, et surtout cette expedition
+ou, quittant le lit nuptial, il parcourt une foret enchantee dont les
+betes indestructibles le frolent, et d'autres, qu'il abat, s'emiettent
+pourries dans ses mains,--puis l'immense horreur des lieux glaces, dont
+l'hostilite expie son crime involontaire; Flaubert paraitra posseder le
+sens des choses a peine percues, des sentiments naissants et
+balbutiants, que le mot, clair exposant de l'idee precise, peut rendre
+seulement par la suggestion, de mysterieuses analogies ou d'indirects
+symboles.
+
+Le symbolisme des discours de Schahabarim et des hymnes de Salammbo est
+au fond de l'oeuvre de Flaubert. Detestant la realite de toute la haine
+d'un idealiste qui se trouve contraint de la voir, il s'est enfui du
+monde moderne en un monde antique embelli; et non content de cette
+evasion vers le splendide, il a sans cesse tendu et parfois reussi a
+echapper radicalement au reel, en substituant aux individus les types, a
+un recit de faits particuliers, un recit de faits allegoriques.
+
+Comme M. de Maupassant le dit dans sa preface aux lettres de Flaubert a
+George Sand, meme les romans, _Madame Bovary_, l'_Education_, bien que
+realistes, pleins d'actes et de lieux precis, ont pour personnages
+principaux des etres si parfaitement choisis entre une foule de
+similaires, qu'ils representent une classe, ou une espece plutot qu'un
+individu. Madame Bovary est par certains cotes la femme, et Homais reste
+comme l'exemple grotesque de toute une categorie sociale.
+
+Dans l'_Education_, plus realiste par le milieu et par le faire, les
+jeunes gens Moreau, Deslauriers, Martinon, sont les types l'un d'une
+energie trop tourmentee, l'autre d'une faiblesse minee de folles et
+vaines aspirations, le troisieme de la grossierete heureuse et finaude,
+interpretation que confirme la portee generale du titre de toute
+l'oeuvre. Passant sur _Salammbo_ dont le sens est simplement d'etre
+belle, dans la _Tentation_ une fantaisie plus libre permet une histoire
+plus significative.
+
+Dans ce livre, qui est l'oeuvre supreme du style, des procedes
+fragmentaires, de la science historique, de l'amour du beau, de la
+philosophie de Flaubert, celui-ci a signifie toutes les passions, les
+cultes et les speculations de l'humanite. L'ascete est l'homme prive et
+assiege de satisfactions charnelles; les amorosites faciles de la reine
+de Saba le sollicitent; la magie, de celle des brahmanes a celle des
+Alexandrins tentent sa soif de pouvoir; il passe, n'adherant
+definitivement a aucune, par toutes les religions et les heresies; la
+metaphysique lui propose ses antinomies irresolues, et il hesite de
+desespoir, a s'abimer dans la luxure ou a s'aneantir dans la mort; mais
+sa curiosite le fait encore balancer entre le mystere du sphinx et les
+fables de la chimere qui l'entraine a travers les mythes et les ebauches
+de la creation, a l'intuition de ces germes de vie qui la contiennent
+toute; il l'adore pour se relever et se remettre par la priere dans le
+cycle des cultes, quand le soleil le rappelle de la speculation nocturne
+a l'action diurne.
+
+Dans ce livre, dans _Bouvard et Pecuchet_ qui en est l'analogue, plus
+ironique et moins profond, Flaubert tente par une synthese generale, en
+dehors de toute intrigue et de toute psychologie, de representer
+l'histoire du developpement de l'esprit humain, de son insatiable
+inquietude, sans cesse assaillie de solutions, de systemes, de
+revelations qu'il adopte, qu'il subit et qu'il abandonne en une
+revolution que le scepticisme de l'ecrivain le portait a concevoir
+circulaire. Que l'on prenne le niais anachorete de la Thebaide ou les
+deux bonshommes de Chavignolles, ces etres bornes, credules, dociles et
+etonnes sont bien les representants de la dupe qu'il y a en tout homme.
+L'imperissable myope, toujours zele de croire les images confuses et
+partielles qu'il apercoit, alternant toute affirmation d'une autre,
+adherant a la verite actuelle et oubliant constamment que l'ancienne fut
+verite aussi, protege par ces continuels mirages contre la glacante
+notion de l'inconnaissable dans la science et de l'inutile dans les
+actes, parvient a vivre presque tranquille et presque heureux, en une
+existence de reve et de paix.
+
+C'est dans cette idee narquoise et amere, qu'est le fond de la
+philosophie de Flaubert, la morale de ses romans et la signification de
+ses poemes. Dans la _Tentation_ il s'est eleve a l'intuition pure de
+cette idee speculative et la propose aux regards avec la moindre somme
+d'elements connexes, mais non sans que ceux-ci interviennent. La suite
+des visions n'est pas clairement symbolique; chacune d'elles est non de
+fantaisie, mais extraite de livres et condense en quelques lignes tout
+un ordre de renseignements positifs; enfin elles sont choisies aussi
+pour leur beaute et leur mystere; a tel point que l'on peut tour a tour
+considerer la _Tentation_ soit comme un poeme didactique, soit comme un
+tableau des epoques antiques jusqu'au bas-empire, soit comme un
+admirable et precieux ballet ou se melent la fantaisie et les
+magnificences.
+
+En cette oeuvre se reflete toute l'ame de Flaubert, cet esprit
+contradictoire et dechire, que le reel sollicitait et repoussait, que la
+beaute attirait mais qui ne parvint a l'imaginer qu'antique et
+documentaire, qui sentit la seduction du mystere et fut le plus
+explicite des stylistes, qui concut la synthese du particulier dans le
+general et cependant dissequa des ames particulieres, ecrivit en phrases
+analytiques et discretes, et s'abstint de toute generalisation. Dans ces
+alliances adverses, dans ces ideaux contradictoires, semble resider le
+genie, l'originalite, le caractere, l'indice psychologique particulier
+de Flaubert, qui n'eut dans toute sa carriere, que cette chose chez lui
+primordiale et terme commun, le style.
+
+
+III
+
+LES CAUSES
+
+
+_Resume des faits:_--Apres avoir fait l'analyse du vocabulaire, de la
+syntaxe, de la metrique, de la composition de Flaubert, nous avons
+enumere ses procedes de description et de psychologie qui se reduisent a
+ceux du realisme,--les caracteres generaux de son art, qui sont la
+concision, la contention, et, resultat saillant general, le statisme.
+Les impressions principales que nous parurent produire les oeuvres ainsi
+edifiees, furent la verite, la beaute, le mystere, le symbolisme, effets
+que coordonne en serie un pessimisme violent ou ironique. Il faut
+ajouter a ses renseignements isoteriques sur Flaubert ceux que
+fournissent la connaissance de sa methode de travail, la lenteur et la
+difficulte de sa redaction, son effort constant, une fois le plan
+general arrete et les notes recueillies, pour achever chaque phrase,
+chaque paragraphe, chaque page avant de passer a la suite.
+
+Ces donnees mettent en presence deux series de faits contradictoires;
+d'une part, l'amour des mots precis, des phrases autonomes et statiques,
+des descriptions exactes, de la psychologie analytique, l'abondance des
+faits dans la contexture de l'oeuvre, le recours constant a
+l'observation et a l'erudition, l'impression de verite que donnent les
+livres de Flaubert; d'autre part, son excellence a rendre la beaute
+pure, le mystere, le general, sa haine et sa souffrance du reel, ses
+echappees vers le roman historique et vers l'allegorie, la splendeur de
+son style, l'harmonie de ses periodes, la magnificence diffuse ou
+precise de ses mots. Les _Souvenirs_ de M. Maxime Ducamp attestent la
+perpetuelle oscillation de Flaubert entre le roman realiste et des
+oeuvres plus ideales. Enfin certains passages de ses lettres indiquent a
+la fois l'une et l'autre de ces tendances, la conscience qu'eut Flaubert
+de leur coexistence, et la solution probable de cet antagonisme.
+
+Voici qui montre son obsequiosite et son impersonnalite devant la
+nature:
+
+"Je me suis mal exprime en vous disant qu'il ne fallait pas ecrire avec
+son coeur; j'ai voulu dire, ne pas mettre sa personnalite en scene. Je
+crois que le grand art est scientifique et impersonnel. Il faut par un
+effort d'esprit se transporter dans les personnages et non les attirer
+a soi." (_Lettres de Flaubert, a George Sand_, ed. Charpentier, p. 41.)
+
+"Quelle forme faut-il prendre pour exprimer parfois son opinion sur les
+choses de ce monde sans risquer de passer plus tard pour un imbecile?
+Cela est un rude probleme. Il me semble que le mieux est de les peindre
+tout bonnement, ces choses qui nous exasperent; dissequer est une
+vengeance." (Ib. p. 47.)
+
+"Je me borne donc a exposer les choses telles qu'elles m'apparaissent, a
+exprimer ce qui me semble le vrai. Tant pis pour les consequences;
+riches ou pauvres, vainqueurs ou vaincus, je n'admets rien de tout cela.
+Je ne veux avoir ni amour, ni haine, ni pitie, ni colere. Quant a de la
+sympathie, c'est different: jamais on en a assez ... Est-ce qu'il n'est
+pas temps de faire entrer la justice dans l'art?" (Ib. p. 283.)
+
+Voici pour la tendance contraire: "Peindre des bourgeois modernes et
+francais, me pue au nez etrangement (ib. p. 41). Ceux que je vois
+souvent et que vous designez, recherchent tout ce que je meprise et
+s'inquietent mediocrement de ce qui me tourmente. Je regarde comme tres
+secondaire le detail technique, le renseignement local, enfin le cote
+historique et exact des choses. Je recherche par dessus tout la
+_beaute_, dont mes compagnons sont mediocrement en quete." (Ib. p.
+274.)
+
+Ce passage-ci constate la contradiction de ses penchants: "Je suis comme
+M. Prudhomme qui trouve que la plus belle eglise serait celle qui aurait
+a la fois la fleche de Strasbourg, la colonnade de Saint-Pierre, le
+portique du Parthenon, etc. J'ai des ideaux contradictoires; de la
+embarras, arret, impuissance."(Ib. p. 72.)
+
+Et voici qui met sur la voie de la cause de cette opposition: "Je ne
+sais plus comment il faut s'y prendre pour ecrire, et j'arrive a
+exprimer la centieme partie de mes idees apres des tatonnements
+infinis."(Ib. p. 17.) "Ce souci de la beaute exterieure que vous me
+reprochez est pour moi une _methode_. Quand je decouvre une mauvaise
+assonance ou une repetition dans une de mes phrases, je suis sur que je
+patauge dans le faux; a force de chercher, je trouve l'expression juste
+qui etait la seule et qui est, en meme temps, l'harmonieuse." (Ib. p.
+279.) "Ainsi pourquoi y a-t-il un rapport necessaire entre le mot juste
+et le mot musical? Pourquoi arrive-t-on toujours a faire un vers, quand
+on resserre trop sa pensee? La loi des nombres gouverne donc les
+sentiments et les images, et ce qui parait etre l'exterieur est tout
+bonnement le dedans?" (Ib. p. 283.)
+
+_Analyses des faits; causes_.--Ces derniers passages sont extremement
+significatifs; ils semblent indiquer en Flaubert le sentiment qu'entre
+ses idees et la phrase particuliere dont il veut les revetir une lutte
+existe, dans laquelle la forme l'emporte sur le fond et exclut celles
+des pensees qu'elle ne peut figurer. Que l'on rapproche de cette
+reflexion, le desaccord frequent note plus haut entre l'expression et
+l'exprime, notamment dans les realistes ou les mots sont sans cesse
+au-dessus des choses; enfin que l'on tienne compte de ce fait
+extraordinaire que Flaubert a ecrit les oeuvres les plus diverses avec
+le meme style, que sa _Lettre a la municipalite de Rouen_ est concue
+comme le discours de Hanon dans le temple de Moloch, que Frederic Moreau
+parle de Mme Arnoux comme saint Antoine d'Ammonaria; il paraitra evident
+qu'en Flaubert, au-dessus de la division fondamentale de son esprit
+egalement sollicite par le beau et par le reel, une tendance superieure
+et unique existait, celle d'assembler en une certaine forme de phrase,
+certaines categories de mots.
+
+Cette aptitude et ce penchant verbaux sont permanents, antecedents,
+fondamentaux. Car dans les caracteres memes de la syntaxe et du
+vocabulaire de Flaubert, sont incluses les contradictions plus generales
+que developpe son oeuvre.
+
+Son amour du mot precis et definitif,--c'est-a-dire tel qu'il enserrat
+une categorie bornee d'images et celle-ci seulement,--dut diriger son
+esprit a l'intuition des choses individuelles, l'eloigner de toute
+generalisation abstraite.
+
+Son amour des beaux mots,--c'est-a-dire tels qu'ils soient sonores, ou
+eveillent dans l'esprit des images exaltantes,--le determina a sentir et
+a vouloir exprimer le grandiose, le magnifique, l'harmonieux, a
+qualifier en termes enthousiastes des choses en soi minimes; par ces
+mots, il echappe encore a l'abstraction, et evite de plus la secheresse
+de l'analyse psychologique qu'il transpose en eclatantes descriptions.
+Le conflit entre cette tendance verbale et la precedente determine son
+pessimisme; le triomphe de cette tendance sur la precedente, un
+symbolisme.
+
+Son amour des mots indefinis,--c'est-a-dire tels qu'ils provoquent dans
+l'esprit non une image, mais la sourde tendance a en former une et le
+vif sentiment d'effort et d'elation qui accompagne toute tendance
+intellectuelle confuse,--le porta aux sujets ou il pouvait le
+satisfaire, aux epoques lointaines et vagues, aux mouvements intimes de
+l'ame feminine, aux scenes lunaires et aux theogonies mortes. Enfin sa
+facon de joindre ces sortes de mots determinerent les autres caracteres
+de son art.
+
+Sa tendance a ecrire en phrases statiques, c'est-a-dire qui soient
+completes, explicites et independantes du contexte,--lui imposa la
+necessite d'enclore un fait ou plusieurs en chaque periode. Par la le
+nombre de ces faits dut etre enormement multiplie. S'abstenant de toute
+repetition, de tout developpement, il lui fallut des actes, des choses,
+des details; il dut etre en roman moderne un realiste, et en roman
+historique, l'erudit qu'il fut. La difficulte de bien faire cette sorte
+de phrase, la peine qu'elle lui donnait proscrivant toute prolixite, le
+fit condenser ses descriptions et ses analyses, en leurs points les plus
+significatifs, rendit son style tendu et stable. L'enorme tension
+intellectuelle qu'exigeait cette sorte de phrase, le fit concentrer en
+elle, en sa facture et en sa disposition rhythmique, la plupart de ses
+forces, et le rendit moins attentif a la composition generale. Enfin,
+les rares passages de passion et de poesie pure qui eclatent ca et la
+dans son oeuvre et que la forme statique ne saurait expliquer, procedent
+de son autre type de phrase, le periodique, que nous avons vu alterner
+avec son style habituel.
+
+Cette reduction de tout un developpement intellectuel, en l'ascendant de
+quelques formes verbales, la contradiction entre les facultes d'un
+esprit explique, par la contradiction entre les diverses parties d'un
+systeme de style, c'est, dans l'investigation du mecanisme intellectuel
+de Flaubert, passer de la psychologie a la theorie du langage. En
+fonction de cette science, il existait dans l'intelligence de Flaubert
+d'une part une serie de donnees des sens et une serie de mots qui
+s'accordaient avec elles et les exprimaient naturellement; de l'autre,
+une serie de formes verbales acquises, et developpees, auxquelles
+correspondaient non des donnees sensorielles, mais de simples
+prolongements ideaux et qui tendaient pourtant comme les autres
+vocables, a etre articulees.
+
+Quand l'oeil de Flaubert etait braque sur la realite, les details
+importants des choses et des hommes fidelement enregistres trouvaient
+dans le vocabulaire de l'ecrivain une serie de mots exactement adaptes,
+qui les rendaient d'une facon precise et du premier coup, en phrases
+telles que chacune enveloppant l'idee a exprimer, entiere, il ne fut nul
+besoin d'y revenir. C'est ce que nous avons appele le style statique
+precis, et il n'y a la rien d'anormal, mais simplement la perfection du
+langage usuel. Quand Flaubert dit a la premiere phrase de _Madame
+Bovary_: "Nous etions a l'etude quand le proviseur entra suivi d'un
+nouveau, habille en bourgeois, et d'un garcon de classe qui portait un
+grand pupitre, ..." il dit simplement, en le moins de mots necessaires,
+et en des mots simplement justes, un fait dont son imagination contenait
+l'image. Et cette sobre exactitude est la moitie de son art et de son
+style.
+
+Mais une autre faculte existait dans son esprit, et provoquait d'autres
+desirs. Par une cause inconnue, probablement en partie par suite de
+lectures exclusivement romantiques, Flaubert possedait un grand nombre
+de mots beaux, harmonieux, vagues, exprimant de la realite certaines
+abstractions faites pour plaire plus que les choses, aux sens et a
+l'esprit humains. Il s'etait empli l'oreille de cadences sonores,
+l'intelligence d'images demesurees, d'adjectifs exaltes et amples, de
+rutilantes visions verbales. Or nul ne peut emmagasiner en soi une
+aptitude qui ne se transforme en desir et en acte. Cette force de son
+intelligence purement vocabulaire, et a laquelle ses sens restes normaux
+et actifs n'apportaient qu'un contingent d'images ou defectueuses, ou
+hostiles, jamais animatrices,--ne pouvant s'employer a la description de
+la realite, ou la faussant quand elle s'y adonnait, le contraignit, par
+une echappatoire et par un compromis, a faire un livre d'archeologie, ou
+tous les faits sont exacts, mais ou tous les faits ne se trouvent pas,
+et sont choisis de facon a fournir au plus magnifique style de ce
+temps, la faculte de se librement deployer. Dans _Salammbo_, dans la
+_Tentation_, dans deux des _Trois contes_ c'est le verbe, le nombre de
+la periode, l'eclat et le mystere des images, qui sont primitifs, et non
+les incidents ou les scenes evidemment choisis de facon a donner lieu a
+d'admirables phrases.
+
+Cet art, ou les mots precedent et determinent obscurement les idees, est
+anormal. Car il est l'exces et le contraire meme de la faculte du
+langage. Le mot, qui, selon les linguistes allemands (Steinthal,
+Geiger), est a l'idee ce que le cri est a l'emotion, ne peut constituer
+l'antecedent de l'idee, que lorsque le langage, enormement developpe par
+des genies verbaux de premier ordre, devient quelque chose que l'on
+apprend, que l'on emmagasine, et non un mince bagage traditionnel, qu'il
+faut utiliser et augmenter selon ses besoins. Or que l'on se rappelle
+que Flaubert vecut au declin du romantisme, qu'il put absorber et
+absorba en effet l'enorme vocabulaire du plus grand genie verbal de tous
+les temps, qu'il admira Hugo avec la ferveur d'un disciple et d'un
+semblable[2]. Evidemment, l'esprit surcharge par ces acquisitions, il
+ne put se borner a etudier et a decrire la vie moderne pour laquelle le
+vocabulaire lyrique du grand poete n'est point fait, est trop riche et
+reste en partie sans emploi. Il lui fallut Carthage, les hymnes a Tanit,
+les lions crucifies, les temples, le desert, le siege, les somptuosites
+barbares d'une epoque, que, lointaine, il put se figurer grandiose. Et
+ce besoin le poursuivit toute sa vie, l'arrachant sans cesse au roman
+moderne qui ne representait de ses facultes que quelques-unes, se
+satisfaisant, s'irritant de nouveau, et croissant sans cesse, de son
+noviciat artistique a sa mort.
+
+Comme toute tendance anormale, cette phrasiomanie de Flaubert portait en
+elle des menaces de destruction. Se bornant de plus en plus a elaborer
+reiterement la sorte de periode qui l'enthousiasmait, frappant
+perpetuellement comme un balancier la meme medaille, et la jetant d'un
+mouvement continu a cote de celle precedemment issue du coin, Flaubert
+perdit le sentiment et la faculte de la liaison, associa en livres
+presque diffus de laches chapitres, et ne sut maintenir la cohesion et
+le mouvement de sa pensee au-dela de brefs paragraphes. Cette
+disposition latente, contenue, reduite encore a une faible intensite et
+coercible par d'autres, constitue visiblement la premiere phase de
+l'incoherence des maniaques, et n'en differe que quantitativement, comme
+se distinguent toujours les fonctions anormales chez les "geniaux", de
+celles chez leurs congeneres nevropathes. Que l'on compare en effet ce
+passage d'une lettre d'un aliene, citee par Morel, _Traite des maladies
+mentales_ (p. 430):
+
+"Lorsque le cholera a eclate, j'avais une bosse froide dans le cerveau;
+le miasme cholerique est tres irritant, j'ai eu par consequent le
+cholera cerebral. Etant a l'asile, j'ai eu l'intelligence de ce qui
+m'est arrive. Mes acces anterieurs ont eu lieu par violations exercees
+sur ma personne; mais le bras de Dieu s'est appesanti d'une maniere
+effrayante sur ceux qui ne sont pas revenus a lui ... etc."
+
+Que l'on fasse abstraction de l'absurdite des idees et que l'on
+considere seulement la brievete et la rondeur des phrases, leur suite
+incoherente ou faiblement liee, toute l'allure mesuree et cadencee de ce
+petit morceau; il semblera incontestable aux personnes qui ne repugnent
+pas par prejuge a l'assimilation d'un fou et d'un homme de genie, que
+certains passages de Flaubert sont l'analogue lointain et cependant
+exact de cette litterature d'asile. Que l'incoherence resulte d'une
+concentration volontaire puis habituelle de l'effort d'exprimer
+successivement en une forme difficile chacune des pensees qui le
+traversent, ou qu'elle provienne chez l'aliene--comme cela est
+probable,--d'une irregularite de la circulation sanguine cerebrale,
+semblable a celle qui produit la fantaisie des reves,--en d'autres
+termes que ce soit l'attention[3] ou la maladie qui abaissent l'activite
+commune de l'encephale, au profit de ses parties, le resultat est
+physiologiquement et psychologiquement le meme. L'incoherence faible de
+Flaubert, terme extreme de celle de tous les artistes qui "font le
+morceau" est l'antecedente de celle du reve, qui precede celle du
+delire, et celle des maniaques. Entre tous ces derangements, il n'est de
+contraste que ceux de l'intensite et de la permanence.
+
+_Generalisation sur les causes_: L'on remarquera que cette alteration du
+langage qui produisit chez Flaubert de si belles et maladives fleurs,
+est analogue si l'on abstrait de ses developpements ultimes, a celle qui
+cause chez tout un groupe d'ecrivains nommes par excellence les
+"artistes", ce qu'on appelle encore par excellence, le "style". On sait
+qu'entre lettres ces termes ne sont appliques qu'a des prosateurs et des
+poetes posterieurs au romantisme, et a aucun des etrangers. Si l'on note
+le caractere commun de "l'ecriture artiste" chez des gens aussi
+dissemblables que les de Goncourt, Baudelaire, Leconte de l'Isle, Th. de
+Banville, Huysmans, Villiers de l'Isle-Adam, Cladel, on remarquera que
+tous affectionnent une forme de phrase et une serie de mots qui
+demeurent identiques a travers les sujets divers qu'ils traitent; en
+d'autres termes, tous poursuivent deux buts, et non un seul en ecrivant:
+exprimer leur idee,--construire des phrases d'un certain type; en
+d'autres termes encore tous sont doues d'un certain nombre de formes
+verbales et syntactiques, dans lesquelles ils s'emploient avec une
+extraordinaire adresse a rendre les idees qui s'associent ou qui
+penetrent dans leur esprit. Les uns n'ont que la somme de pensees que
+produit la richesse meme de leurs mots. Nous avons montre que Victor
+Hugo est l'exemple de ce type. Les autres parviennent a un accord
+parfait entre leurs idees et leur vocabulaire; tels Villiers et
+Baudelaire. D'autres enfin, et ce sont les plus artistes des artistes,
+reussissent par des miracles d'adresse a exprimer une enorme portion de
+realite, des idees absolument adventices et variees, en une langue
+toujours la meme et qui joint une beaute propre au rendu de la verite;
+les de Goncourt et M. Huysmans sont de ceux-ci, Flaubert en fut aussi
+dans ses romans.
+
+Mais cet artifice ne suffit ni aux uns, ni a l'autre. Que M. de Goncourt
+se plut a laisser libre carriere a son style en une oeuvre speciale et
+supreme, _La Faustin!_ Flaubert aussi, et plus completement, s'echappa
+resolument a plusieurs reprises hors des sujets qui violentaient son
+style; il satisfit pleinement ses besoins esthetiques, son amour du beau
+et de l'indefini, creant la _Salammbo_ et la _Tentation_, sans plus se
+souvenir que Paris existait et que le XIXe siecle devait etre depeint.
+
+_Flaubert_: Cependant le siecle le tentait, le heurtait, et le blessait.
+Le pessimisme que provoquait en lui la nostalgie du beau et la vue
+d'etres et d'objets sans noblesse, se compliquait de celui qui affecte
+tous les artistes, l'acuite pour ressentir la souffrance que cause
+l'exces general et delicat de la sensibilite, le pessimisme
+sociologique, "l'indignation" a propos de tout que donne aux grandes
+intelligences la vue de la betise se passant d'eux pour se mal conduire,
+la lassitude qu'implique chez l'artiste moderne sa vie d'etre inutile,
+spolie de tout interet humain[4]. Il vecut ainsi douloureusement au
+declin de sa vie, ce grand homme, haut de taille, portant sur ses
+lourdes epaules, une grosse face rubiconde, benigne et naive, que
+coupait une moustache blanche de vieux troupier, que dominait le vaste
+ovale d'un front rouge, sur des yeux bleus, "dont la pupille, dit M. de
+Maupassant, toute petite, semblait un grain noir toujours mobile." Et
+cet homme a la carrure de cuirassier, qui semblait fait, avec sa mine
+bonasse de reitre, pour courir les aventures, enlever les bataillons a
+la charge, se tanner le cuir sous des soleils incendies ou de glaciales
+bruines, passa sa vie,--domine par on ne sait quelle infime modification
+vasculaire de son encephale,--comme un mince artisan, fabriquant, dans
+l'ombre de la chambre, des objets infiniment delicats. Il ploya sa
+longue stature a la mesure des fauteuils, sedentaire, sortant a peine,
+crispant ses gros doigts gourds sur le fetu d'une plume; et la tete
+courbee, le sang au front, les yeux injectes, il pesa des syllabes,
+accoupla des assonances, equilibra des rhythmes, degagea le mot juste de
+ses similaires, lia des vocables par d'indissolubles relations; il
+peina, geignit et souffla a mettre en une forme a laquelle il requerait
+des qualites compliquees et rares, de precises, images de realite ou de
+grands reves de beaute, qui, s'efforcant de prendre forme, subjuguerent
+a cette tache toute l'intelligence et tout le corps de cet enorme et
+vigoureux et lourd tailleur de gemmes. Il peinait, il souffrait; les
+minuties toujours mieux apercues de son metier, bornaient de plus en
+plus son horizon intellectuel; il souhaita des succes de livres, puis
+des succes de pages, puis des succes de phrases[5]; il sacrifia
+graduellement toute sa vie a sa passion; il vecut dans le sourd malaise
+des phenomenes, qui logent en leurs corps une ame heteroclite, jusqu'a
+ce que cette despotique activite cerebrale, apres avoir impose au corps,
+sans en etre atteinte, une maladie nerveuse,--l'epilepsie transitoire[6]
+de sa jeunesse et de sa vieillesse,--l'aneantit et le foudroyat au pied
+de sa table de travail par une derniere et deletere victoire d'un organe
+sur un organisme.
+
+
+Le destin de Gustave Flaubert aurait pu etre different, mais non plus
+glorieux. Il lui appartient d'avoir introduit definitivement l'etude du
+reel et l'erudition dans la litterature, d'avoir ecrit les plus beaux
+livres de prose qui soient en francais; il lui est du encore d'avoir
+fait resplendir un certain ideal de beaute energique et fiere, d'avoir
+produit en la _Tentation de saint Antoine_ le plus beau poeme
+allegorique qui soit apres _le Faust_.
+
+NOTES:
+
+[Note 2: Cette assertion dut rester a l'etat de simple hypothese.
+Pensant que des acquisitions verbales, failles en etat de somnambulisme,
+seraient l'analogue du souvenir inconscient que Flaubert pouvait garder
+de ses lectures, nous avons prie M. le Dr Ch. Fere, de la Salpetriere,
+de nous aider a faire des experiences sur des hypnotiques. Nous avons
+tente deux essais: dans le premier, nous avons lu a l'hypnotique
+somnambule un fragment de la _Tristesse d'Olympio_ et de _l'Homme qui
+rit_. Le sujet se trouvait vaguement influence a son reveil par le ton
+de la declamation et par le sens de l'episode. Il fut impossible de
+reconnaitre dans son langage des traces de style romantique.
+
+Je remis ensuite a M. Fere trois listes de mots, les uns d'un sens
+joyeux, les autres d'un sens triste; la troisieme liste se composait de
+mots abstraits et rares. M. Fere a lu chacune de ces listes au sujet
+somnambule en repetant les mots plusieurs fois. Au reveil du sujet,
+aucune des trois listes ne determina chez lui soit un courant
+particulier d'idees, soit une modification de langage qui le forcat a
+exprimer des pensees habituellement etrangeres. Il nous a donc ete
+impossible a M. Ferre--auquel j'adresse ici mes remerciements--et a moi,
+de reconnaitre chez les hypnotiques, une modification de l'ideation, par
+suite d'acquisitions verbales inconscientes.
+
+Ce resultat negatif n'infirme pas, je crois, la theorie exposee plus
+haut, et tient surtout au complet oubli qui separe l'etat somnambulique
+de l'etat de veille. L'influence des acquisitions verbales sur les idees
+me semble le seul moyen d'expliquer l'unite des ecoles litteraires,
+surtout de la romantique, l'unite meme d'une nation formee d'elements
+ethniques divers et notamment l'assimilation rapide des etrangers
+naturalises.]
+
+[Note 3: Voir Luys. _Le cerveau_, sur les phenomenes physiologiques
+de l'attention.]
+
+[Note 4: Lire sur ce dernier motif de pessimisme un tres remarquable
+article de M. P. Bourde dans le _Temps_ du 24 Sept. 1884.]
+
+[Note 5: Lire l'etude de M. E. Zola sur Flaubert.]
+
+[Note 6: Aucune des particularites intellectuelles de Flaubert, sauf
+son emportement, n'a d'analogues parmi celles des epileptiques.]
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+EMILE ZOLA
+
+
+M. Zola celebre un nouveau triomphe. _Germinal_ est, pour des causes
+diverses, entre les mains, de tout le public et de tous les lettres.
+L'un ne voit dans ce livre qu'une oeuvre de realisme, la peinture
+brutalement exacte d'un lieu et d'une classe; les autres admirent en
+plus de surprenantes qualites poetiques, le don du grandiose, l'amour
+passionne de la force et de la masse. Les livres de M. Zola sont, en
+effet, plus complexes que les preceptes de ses articles, et le romancier
+differe dans une mesure inattendue du polemiste. L'analyse peut
+discerner dans son oeuvre des elements disparates, dont certains,
+negliges jusqu'ici, completent et modifient la physionomie de l'auteur
+des _Rougon-Macquart_.
+
+
+I
+
+
+M. Zola n'est pas un styliste, dans le sens tres moderne de ce mot.
+Quand il lui faut decrire un objet ou un ensemble, noter un dialogue,
+exprimer une idee, il ne tente pas de choisir, entre les termes exacts
+possibles, ceux doues de qualites communes independantes de leur sens,
+la sonorite et la splendeur comme chez Flaubert, le mouvement et la
+grace comme chez les de Goncourt, la rudesse cladelienne ou la noblesse
+et le mystere de M. Villiers de l'Isle-Adam. Le vocabulaire de M. Zola
+n'a d'autre caractere specifique que l'abondance, qualite appartenant a
+tous ceux qui ont fraye avec les romantiques, et, par endroits, un
+coloris fumeux. De meme, la facon dont M. Zola assemble ses mots en
+phrases est extremement simple, commode, apte a tout. Il procede
+d'habitude par l'accolement, sans conjonction, de deux propositions a
+sens presque identique, qui redoublent l'idee, l'enfoncent en deux coups
+de maillet, et marchent puissamment dans un rythme balance, jusqu'a ce
+que soit atteinte la fin du paragraphe, que M. Zola termine
+indifferemment par un retentissant accord, finale d'une gradation
+ascendante, ou par une phrase surajoutee et superflue qui laisse en
+suspens la voix du lecteur. En cette facon d'ecrire aisee, maniable et
+large, propre a tout dire et appliquee par M. Zola a tous les usages,
+celui-ci polemise, expose, raconte, parlent decrit, enonce l'enorme
+masse de petits faits qui lui servent a poser ses lieux, ses personnages
+et ses ensembles.
+
+En opposition au procede classique qui decrit en quelques mots generaux,
+et au procede romantique, qui decrit en quelques mots particuliers,
+conformement a l'acte, de la vision qui est une synthese de mille
+perceptions elementaires, M. Zola, avec tous les realistes, forme ses
+tableaux de l'enumeration d'une infinite de details resumes parfois en
+un aspect d'ensemble. Chaque spectacle est depeint en ses parties
+constituantes, marquees chacune par l'adjectif colore qui correspond a
+sa perception; puis, en une phrase generale, le tout est repris avec des
+termes ou domine celui des caracteres de forme ou de nuance, qui existe
+en le plus de parties. Le chef-d'oeuvre descriptif de M. Zola, le
+_Ventre de Paris_, abonde en passages appliquant cette theorie.
+
+Des le debut, le vague remuement des Halles a l'aube est montre par une
+serie de faits confus, de formes rodantes et accroupies autour
+d'entassements mous en un indecis brouhaha. Florent et Claude Lantier
+parcourant plus tard les abords de Saint-Eustache, allant des charretees
+de choux gaufres aux caisses de fruits parfumants, puis Florent
+promenant seul sa faim a travers l'accumulation enorme des nourritures
+de Paris, rendent ce spectacle, par le simple narre des sensations que
+percoivent leurs yeux et leurs narines. L'etal de la Sarriette, la
+vitrine de la belle Lisa, la fromagerie, les poissons d'eau douce de
+Claire Mehudin, les gibiers et les volailles, sont decrits en des
+paragraphes pleins de faits, que resume une phrase-theme, de volupte,
+d'obscenite, de perfidie, de grace, de fermentante chaleur. Que l'on
+compare ces descriptions a celles de la maison de la Goutte-d'Or et du
+boulevard exterieur, a midi, dans l'_Assommoir;_ du retour du Bois dans
+la _Curee_, et de ce rose cabinet de toilette ou Mme Saccard laisse de
+sa mince nudite, a mille autres tableaux encore prodiguement epars dans
+l'oeuvre du peintre le plus complet de la vie moderne,--un meme procede
+sera reconnu, de separer en tout spectacle ses nombreux composants
+reels, de les enumerer en un detail merveilleusement visible, de les
+recombiner par une phrase comprehensive de l'ensemble.
+
+Par un procede identique exactement--serie d'actes condenses en trois
+ou quatre qualificatifs frequemment rappeles--M. Zola pose ses
+personnages. Leur aspect physique determine, le romancier les place dans
+une scene, soit journaliere, soit exceptionnelle, montre par une
+conduite concordante de quelle facon particuliere tel etre se
+caracterise. Puis la dominante psychologique, habituellement analogue a
+la dominante physiologique, etablie, il les resume en une phrase
+appositive qu'il accole sans cesse au nom de l'individu ainsi presente.
+Coupeau, gouailleur, bon enfant les yeux gais et le nez camus, un peu
+niais en plusieurs occasions, se trouve montre tel dans sa cour aupres
+de Gervaise, et resume de meme par ces mots: "avec sa face de chien
+joyeux"; aux premiers chapitres du _Ventre de Paris_ est decrite la
+beaute calme de Lisa, puis des actes de raisonnable placidite, double
+trait que condense encore cette apposition repetee "avec sa face
+tranquille de vache sacree": Saccard, brule de toutes les fievres et de
+toutes les cupidites, est sans cesse suivi des adjectifs "grele, ruse,
+noiratre", comme Renee, possede cette "beaute turbulente" qui concentre
+la physionomie ardemment avide de joie, et les passions a subites
+sautes, de celle dont les faits d'egarement tiennent tout le volume. La
+force d'Eugene Rougon, la noble beaute de Mme Grandjean, la seduction
+d'Octave Mouret et la douce fermete de Denise, sont ainsi empreints en
+une effigie, marques par des faits et resumes en une phrase. Ce dernier
+procede, qui ressemble fort a celui des phrases-themes de Wagner, ayant
+le tort d'enserrer en formule constante un etre variable, est elimine
+d'habitude de la figuration des personnages de second plan parmi
+lesquels se trouvent les etres les plus vifs que M. Zola ait produits.
+La Mme Lerat, de l'_Assommoir_, le sous-prefet de Poizat, le louche et
+gai boheme Gilquin, Lantier pale, lent et ravageur, le marquis de
+Chouard, Trublot, sont tous admirablement saisis et jetes dans la vie
+commune, parlent et agissent avec des facons, des physionomies uniques.
+
+La meme maniere realiste caracterise chez M. Zola les ensembles ou les
+personnes agissent dans des lieux. Le salon de M. Rougon dans la
+_Fortune_, et le campement des insurges la nuit, dans Plassans, l'abbe
+Mouret et frere Archangias courant les Artaud, les luttes exasperees de
+Florent contre les poissardes de la Halle commandees par la dynastie
+Mehudin, toutes ces scenes parfaitement localisees se passent fait par
+fait. Rien de plus realiste que, dans _Son Excellence_, Eugene Rougon
+disgracie, demenageant de son cabinet au milieu des interessees
+condoleances de ses creatures, ni de plus visible que le debraille
+lascif de l'hotel ou Clorinde Balbi pose nue la Diane. L'_Assommoir_ est
+tout entier en magnifiques ensembles, de la bataille du lavoir a la
+noce, du large repas de la fete de Gervaise, a cette magistrale ribote
+ou Lantier conduisant Coupeau au travail, l'egare en une interminable
+suite de bibines, de la forge Goujet a la cellule capitonnee de l'asile
+Saint-Anne. _Nana_, _Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, la _Joie de
+vivre_, sont de meme brosses en larges scenes, traversees de gens
+visibles constitues eux-memes de lineaments, de notes biographiques, de
+menues perceptions de mouvements et de couleurs. Du haut en bas de son
+esthetique, M. Zola est l'assembleur de petits faits, qui compose ses
+caracteres d'actes, ses descriptions de details, et edifie son oeuvre
+par ces atomes artistiques indefiniment associes.
+
+Pour la partie la plus etendue de son ensemble de romans, M. Zola
+emprunte ces elements a la vie reelle, et les reproduit tels que sa
+memoire et ses sens et les ont percus et emmagasines. Les livres de M.
+Zola, comme ceux de tout grand realiste, possedent une verite
+superieure. Constamment construits par un minutieux detaillement de
+faits, d'anecdotes, d'observations, de notes prises sur les lieux, et de
+spectacles reellement vus, ils tendent a donner de la vie une image
+adequate, aussi complexe, aussi variee, abondante en contrastes, sans
+que le choix, l'_ideal_ personnel de l'auteur restreigne le rayon de son
+observation et resume la vie et les ames en des extraits fragmentaires.
+C'est la la veritable difference entre un roman idealiste et un roman
+realiste[7]. Les faits des recits de M. Barbey d'Aurevilly sont et
+peuvent etre chacun aussi vrais que ceux d'un roman de Balzac. La
+difference est que l'un ne peint qu'une sorte de personnages, n'eprouve
+de sympathie artistique que pour un cote de l'ame humaine, et un genre
+de catastrophes, tandis que l'autre de sa vaste et souple cervelle
+embrasse le monde en tous ses aspects, reflechit, affectionne et
+reproduit toutes les ames, respecte leur complexite et donne d'une
+societe a une epoque, une image qui lui equivaut.
+
+En ce sens, que des personnes peu habituees a l'analyse trouveront
+subtil, les romans de M. Zola sont vrais. Ils arrivent a representer
+l'homme, ses habitudes, sa nature, ses penchants et ses passions,
+completement, sans choix ou presque ainsi.
+
+La _Fortune des Rougon_ contient a la fois une serie de faits sur la
+lachete stupide de quelques bourgeois, et une fraiche et sanglante
+idylle d'amour. La _Conquete de Plassans_ regorge de contrastes, du dur
+abbe Faujas a la molle femme qu'il domine; tout un village grouille dans
+_la Faute_ entre deux ecclesiastiques opposes, une fille idiote et
+pubere; et la charmante ensorceleuse du Paradou. Le _Ventre de Paris_
+regorge de physionomies et de caracteres. La Cadine, Lisa Quenu, Gavard,
+M. Lebigre surveillant les conspirateurs de son arriere-boutique, les
+marchandes, de Claire Mehudin, en sa grace sommeillante, a la bilieuse
+Mme Lecoeur, Pauline et Muche galopinant sous l'oeil acere de Mlle
+Saget, constituent un magnifique et divers ensemble de creatures toutes
+humaines. _Son Excellence_ et la _Curee_ renseignent sur le Paris des
+demolitions, contiennent des scenes et des gens d'une admirable variete,
+des officieux du ministre aux convives de Saccard; a travers une
+promenade au Bois et une seance du Corps Legislatif, le bapteme d'un
+prince, un bal de filles, une fete de bienfaisance, un Compiegne,
+circule une foule de personnes en chair, marquees, caracteristiques et
+agissantes, Mme Bouchard, Maxime, Suzanne Haffner, du Poizat, qui
+entourent ce colosse et ce gnome Eugene Rougon et Aristide Saccard.
+L'_Assommoir_ et _Nana_ presentent en des pages connues tout le monde
+des ouvriers, tout le monde des filles et des petits theatres.
+_Pot-Bouille_, le _Bonheur des Dames_, _Germinal_ debitent chacun une
+enorme tranche de la societe, dont une _Page d'Amour_ et la _Joie de
+vivre_ detaillent un point.
+
+Que l'on observe, en outre, que les personnages principaux de ces
+groupes, dont l'ensemble reproduit une nation en raccourci, sont etudies
+souvent en tous leurs contrastes individuels. Dans Eugene Rougon, M.
+Zola marque le luxurieux, le bourgeois, l'avocassier, le courtisan, le
+louche coquin autant que le ministre. Dans la _Joie_, Pauline est
+detaillee des secrets de sa chair aux plis honteux de son ame. Clorinde
+Balbi a une nature courtisane, mysterieuse, superieure et baroque. Nana
+est naturelle, tendre, grossiere, ecervelee, stupide. Coupeau et
+Gervaise passent par d'admirables gradations d'une bonne sante morale a
+l'extreme abaissement. Que l'on joigne a l'image de tous ces etres celle
+des lieux ou ils vivent, des chambres, des salons, des cabinets de
+travail, des salles de spectacle, des echoppes, des magasins, des
+galetas, des bouges, des ateliers; celle des rues qui relient ces
+demeures, de l'avenue de l'Opera aux boulevards exterieurs, des ponts de
+la Seine aux buttes de Passy, des ruelles de Plassans aux routes du
+Coron; celle enfin des paysages qui enclosent ces villes, les seches
+aretes de la Provence, les plaines blemes du Nord, les efflorescences
+du Paradou, les deferlements des marees normandes, l'on aura dans une
+dizaine de volumes un large ensemble de faits humains et physiques
+reproduisant en abrege presque toute la complexite d'un pays en un
+temps.
+
+Quelques restrictions limitent, en effet, cette universalite. Les
+personnages de M. Zola, s'ils comptent un nombre considerable d'etres
+bas, infimes, incomplets, malades ou rudimentaires, ne comprennent
+aucune des ames superieures et choisies, complexes, delicates et rares,
+que montrent les hauts romanciers. Ni les grands hommes et les nobles
+femmes de Balzac n'apparaissent dans _les Rougon-Macquart_, ni les
+fervents ambitieux de Stendhal, ni les fins artistes de Goncourt. M.
+Zola a constamment propose a son analyse des caracteres simples et
+sains, ou desequilibres par une maladie concrete. La facilite choisie de
+cette tache permet qu'on l'accuse de manquer de psychologie, defaut dont
+la presence est confirmee par la fixite de ses caracteres.
+
+En tous ses livres, sauf l'_Assommoir_, les personnages restent les
+memes du commencement a la fin, sans que leur vie, dont l'instabilite
+normale est scientifiquement admise[8], varie d'un lineament. Bien
+plus, dans quelques-uns des livres recents de M. Zola, notamment dans
+_Nana_, le _Bonheur_, _Germinal_, le romancier, tout en conservant une
+vue tres nette des lieux ou se passe son action, et d'excellentes
+aptitudes descriptives, a si bien simplifie le mecanisme de ses
+personnages, leur prete des conversations si banales et des caracteres
+si generaux, qu'ils perdent toute individualite nette. Au milieu de
+decors magnifiquement visibles, circulent des ombres d'autant plus
+tenues. Enfin, M. Zola, comme tous les ecrivains peu aptes a imaginer le
+mecanisme interieur de la machine humaine, et comme aucun des romanciers
+psychologues, montre les actes de ses personnages de preference a leurs
+raisonnements, les effets plutot que les causes. De sorte que, le
+lecteur voyant ces creatures, de visage et de caractere nettement
+defini, reagir aux evenements sans hesitation, sans debat, sans trouble,
+d'une facon constamment consequente, identique et directe, se sent
+parfois en presence d'etres trop simples pour des hommes.
+
+De meme, mais dans une plus faible mesure, les descriptions de M. Zola
+ne sont pas materiellement exactes. Tout artiste choisit entre les
+diverses sensations d'un ensemble celles que ses nerfs lui permettent de
+sentir le plus vivement. Pour M. Zola, cette selection porte evidemment
+sur les odeurs et les couleurs. Les Halles sont decrites autant en
+termes olefiants qu'en termes colores. Le parterre du Paradou est aussi
+plein de parfums que de corolles; et de la femme M. Zola connait les
+senteurs comme les incarnats. Toute page atteste de meme le colorisme du
+romancier. De l'etal d'une poissonnerie il retient le cinabre, le
+bronze, le carmin et l'argent plutot que le fusele des formes. Le jardin
+d'Albine est depeint en larges touches roses et bleues et vertes. Du
+cortege baptismal du prince imperial, M. Zola percoit le blanc des
+dentelles, le vert des piqueurs, la nappe bleue de la Seine, l'eclat des
+aciers et le braisillement des glaces. En confirmation de ces faits, M.
+Zola, critique d'art, defendit les coloristes extremes, notamment Manet.
+
+Ces reserves diminuent deja dans une faible mesure l'aptitude de M. Zola
+a reproduire exactement toute l'humanite actuelle, et marquent des
+bornes a l'envergure de ce romancier, qui demeure cependant tres grande.
+Il est une autre cause d'un ordre tout different qui empeche encore M.
+Zola de voir et de rendre entierement toute la nature: son individualite
+qui, dans l'ensemble totale des faits psychologiques et materiels, l'a
+porte a en preferer une serie douee d'un caractere commun, a modifier
+certains rapports, a denaturer certains aspects, a donner de tout ce
+qu'il decrit une image notablement alteree dans le sens de ses
+sympathies, c'est-a-dire de sa nature d'esprit. Les livres de M. Zola
+n'echappent pas a la formule que lui-meme a donnee justement de toute
+oeuvre d'art: "La nature vue a travers un temperament."
+
+NOTES:
+
+[Note 7: Le critique anglais Vernon Lee a emis une theorie analogue
+dans son _Euphorion_.]
+
+[Note 8: Ribot, _Maladies de la personnalite_, 1885.]
+
+
+II
+
+
+Tous les caracteres que presente l'humanite ne semblent pas a M. Zola
+egalement dignes d'affection et d'indifference. Il en prefere certains,
+les montre avec faveur, et les exalte au-dela du vrai. La sante physique
+ou morale ou double lui parait adorable. Les quelques personnages loues
+dans ses romans sont bien constitues dans leur corps et leur esprit, ont
+des membres sans tare et une raison sans felure, sont logiques, forts et
+humains. Le plein developpement corporel meme, si l'activite cerebrale
+est atrophiee par les fonctions vegetatives et animales, est considere
+par M. Zola comme magnifique. Desiree, la belle idiote de _la Faute_,
+accroupie dans la chaleur de son poulailler et fremissante du rut de
+ses betes, est decrite avec dilection, comme l'est aussi ce couple
+bestial et rejoui de Marjolin et de Cadine, qui promene a travers les
+Halles son impudicite. Meme quand cet equilibre physiologique s'allie a
+une ame mechante et faible, M. Zola ne depouille point toute sympathie.
+Le teint clair et le pouls calme de la belle Lisa sont admires dans le
+_Ventre de Paris_, comme l'insolent bien-etre de Louise Mehudin et de sa
+mere. Dans _Une Page_, la noble stature et le port junonien de Mme
+Grandjean son complaisamment drapes, les sottises de Pauline Letellier
+s'excusent par le libre jeu de son corps de jeune fille saine sous ses
+jupes laches.
+
+Mais l'harmonie d'une ame noble, avec un corps bien portant, est
+preferee par le romancier. Sylvere et Miette, l'attachement de ces deux
+enfants nets, chastes et tendres, sont racontes avec amour. L'honnete et
+drue figure de Mme Francois ressort sur toutes les turpitudes du _Ventre
+de Paris_. Gervaise raisonnable et fraiche, au debut de _l'Assommoir_,
+est aimable; Mme Hedouin illumine de sa beaute de femme de tete
+l'ignoble bourgeoisie de _Pot-Bouille_; Denise pousse a bout la raison
+vertueuse; et l'heroine de la _Joie de vivre_ est de meme une fille
+sensee, forte et savante.
+
+Que cet amour de l'equilibre physique et moral n'est qu'une part d'un
+amour plus general, celui de la vie, un indice le montre. Partout ou la
+niaise pudeur des modernes s'attache a cacher les operations
+procreatrices, M. Zola, d'une touche de chirurgien, ecarte les voiles et
+designe le mystere. Tout le second livre de _la Faute_ celebre la beaute
+de l'accouplement. Les larges flux de sang des filles bien puberes ne
+sont point dissimules. Rien de plus noble que les pages ou est montre
+l'enfantement de la femme. Celui de Gervaise tombant en travail sur le
+carreau, puis couchee toute pale dans son lit, tandis que Coupeau
+s'empresse bonnement dans la chambre; l'accouchement douloureux et
+miserable d'Adele dans sa mansarde, aboutissent a ces pages magistrales
+de la _Joie_ ou Pauline, sainement instruite des mysteres sexuels,
+assiste et coopere a la delivrance de Louise. Il semble qu'en toutes ces
+occasions, M. Zola touche aux spectacles pretendus honteux, en vertu de
+droits superieurs, comme accomplissant une mission de grand revelateur
+de la vie, charge d'en decouvrir les sources charnelles.
+
+Et cette vie dont il aime les bas commencements, il l'adore en ses deux
+grandes manifestations masculine et feminine, la sensualite de la femme
+et la force de l'homme. Tous les heros qu'il exalte sont des hommes
+forts, se depensant en action, accomplissant une grande oeuvre ou
+couronnant une grande ruine. Depuis le pere Rougon qui, par un sourd
+travail de mine, edifie la fortune des siens, jusqu'a l'abbe Faujas
+conquerant Plassans, d'Aristide Saccard, qui demolit une ville, et
+accumule des millions, a Octave Mouret qui, par l'adultere, par le
+mariage, par l'incessante exploitation de la femme, ecrase Paris de ses
+magasins, tous les grands hommes du romancier sont robustes, puissants,
+actifs sans compter, acharnes en besogne, s'acquittant dans le monde de
+leur tache de force vive, resumes en ce colossal Eugene Rougon qui,
+solide et dur des epaules a l'ame, a la sourde tension d'une machine
+sous vapeur.
+
+Et si les hommes degagent ainsi leur force musculaire et volitionelle,
+les femmes exhalent, au profit de l'espece, la seduction de leur
+sensualite. Que ce soit le simple et presque symbolique attrait d'une
+enfant ignorante pour un enfant oublieux, ou la salacite diffuse d'une
+troupe de jeunes poissardes entourant de leurs gorges rebondies un
+souffreteux jeune homme, l'impudique nudite d'une courtisane italienne
+achetant le pouvoir de la rondeur de ses membres ou la prostitution
+d'une harscheuse, femelle a tous les males, la femme, chez Zola,
+toujours tend a l'homme le piege de son sexe. Enivrant et dissolvant
+toute une societe comme dans la _Curee_, victime passive dans les
+milieux ouvriers des grosses luxures et des coups, defaillante et
+amoureuse dans _Une page_, seduisant dans _Pot-Bouille_ un cacochyme
+delabre en un mariage aussitot souille, domptant a force de refus, dans
+le _Bonheur des dames_, un obstine viveur, toutes, depeintes en leur
+fonction uterine, se resument en cette _Nana_, folle et affolante de son
+corps, qui subjugue par la douceur de son embrassement toute une
+cavalerie, des ouvriers aux princes, des enfants aux polissons seniles.
+
+C'est en vertu de ces deux predilections, sous un souffle de volupte ou
+un afflux de force, que M. Zola denature le reel et le grossit. La
+vegetation epanouie et luxuriante du Paradou est suscitee par les amours
+qui s'y consomment, comme l'inceste de Renee embrase et assombrit la
+serre de son palais, transforme en une orgie babylonienne le bal ou sa
+grele silhouette transparait devetue. L'hotel de Nana sertit dans sa
+splendeur le corps radieux de cette invincible fille, comme sont
+grossies pour la rehausser les turbulences du Grand-Prix ou elle
+triomphe, et exagerees pour montrer son empire les ruines qu'elle
+accumule. Par contre, la seduction du magasin dans le _Bonheur_, le
+fouillis de ses soies, l'appetence de ses chalandes et la rouerie de ses
+vendeurs sont amplifies pour venger de cette domination, la force de
+l'homme, portee a l'enorme dans les speculations de Saccard et les actes
+de Rougon, representee invincible dans la chastete farouche de l'abbe
+Faujas et de frere Archangias.
+
+Tous les ensembles dans lesquels les caracteres de force humaine, de
+luxure, de puissance, d'exuberance, peuvent etre reconnus par
+association, sont exaltes par M. Zola.
+
+Dans l'_Assommoir_, la bataille des deux lavandieres est homerique, et
+le repas pour la fete de Gervaise pantagruelique. L'alambic du pere
+Colombe ronfle, tressaille et rutile comme s'il avait conscience du
+poison qu'il elabore. Les Halles de Paris sont assurement plus grandes
+dans le roman que dans l'atmosphere. Un puits de mine ou descendent des
+cages ressemble a un Moloch devorateur d'hommes. La mer montante livre
+aux falaises de Bonneville de formidables assauts. Dans toute la serie
+de ses romans, M. Zola ne mentionne aucune energie materielle ou humaine
+sans l'exagerer demesurement.
+
+Le romancier se borne d'habitude pour ce grossissement a decrire en
+detail l'ensemble exagere, comme si ses sens le lui avaient presente
+tel. Mais parfois son penchant a l'enorme et au complet l'entrainent a
+user de procedes que leur contradiction avec ses doctrines rend
+interessants. Pour montrer plus intense un acte ou un personnage, il le
+place de force dans un milieu similaire; pour amplifier un individu ou
+un sujet, il use de deux artifices romantiques: l'antithese, le
+symbolisme.
+
+Dans la _Faute de l'Abbe Mouret_, le Paradou fournit inepuisablement de
+decors assortis l'amour qui s'y passe. L'abbe renait avec le printemps;
+c'est sous une pluie de roses petales, qu'Albine devoile ses chairs
+rosees; le fauve herissement des plantes grasses exacerbe les desirs du
+couple, auquel il faut l'ombre d'un arbre inconnu, lascif et mystique,
+pour se meler; et c'est en une agonie de fleurs qu'Albine expire. Claire
+Mehudin, montrant ses viviers, en est douee d'aspects fluviatiles; la
+Sarriette est savoureuse comme les fruits qui s'etalent autour d'elle,
+et seulement dans l'atmosphere empestee d'une fromagerie, Mlle Saget et
+Mme Lecoeur peuvent echanger d'acres medisances. La serre ou se repete
+l'inceste de Maxime et de Renee est embrasee, lascive et delictueuse.
+Coupeau revenant pour la premiere fois avine chez Gervaise debraillee,
+passe par la puanteur du linge que l'on recompte. Dans _Une Page_, le
+ciel au-dessus de Paris reflete patiemment l'humeur de l'heroine, entre
+toutes les habitantes elues. Nana devetue dans un boudoir, les bonnes de
+_Pot-Bouille_, affenetree sur leur arriere-cour fetide, accomplissent
+dans un lieu convenable des actes appropries. Ces scenes, ces
+personnages et d'autres sont situes dans le milieu qui peut les rendre
+plus significatifs, plus librement developpes. Que ce procede revient a
+deranger l'ordre vrai des faits pour instituer d'artificielles
+coincidences, il est inutile de le montrer.
+
+Par un moyen inverse en vue d'un effet analogue, M. Zola s'accoutume a
+rendre plus marque un acte ou un type en l'accolant a son contraste.
+Dans _la Faute_, les deux pretres sont antithetiques comme les deux
+parties du livre, dont l'une pose la haine de la nature et l'autre sa
+voluptueuse revanche. Dans _Son Excellence_, a la force male de Rougon,
+la souple beaute de Clorinde Balbi fait contre-poids. Renee se desespere
+du mariage de Maxime au milieu d'un bal. Les amours de Rosalie et de son
+soldat sont le pendant grotesque de ceux d'Helene et du Dr Deberle. Le
+_Bonheur des Dames_ met en opposition Octave Mouret, l'action, et
+Valagnose, pessimiste inactif. Dans l'odeur des boudins que l'on coule,
+Florent raconte ses faims de Cayenne. A cote de Pauline, qui represente
+la moitie saine de la femme, est placee Louise qui en montre le cote
+delicatement maladif. La Maheude, chez les Gregoire, met en contraste le
+travail et le capital, l'aisance bourgeoise et la misere des ouvriers.
+
+Ces antitheses necessitent deja le grossissement des personnages
+opposes. Suivant ce penchant, M. Zola en vient a assigner a ses
+principales figures les caracteres de toute une classe. L'abbe Faujas
+est le pretre, et Nana la fille. Le _Ventre de Paris_ met aux prises les
+affames et les repus, _Son Excellence_, la force et la luxure. Sans
+cesse, par une poussee instinctive qui fait sauter le lien de ses
+doctrines et contredit les dehors de son art, le grand poete qu'est M.
+Zola tend au demesure, au typique, a l'incarnation, personnifie, en des
+etres devenus tout a coup surhumains, les plus simples et les plus
+abstraites manifestations de la force vitale. Et sans cesse aussi, ayant
+assimile les ames aux elements, le romancier prete, en retour, aux
+forces naturelles, de sourdes et inarticulees passions; parle de
+l'entetement des vagues et du rut de la terre; fait souffrir une machine
+des coups qui la mutilent; assigne a une maison l'humeur rogue de ses
+locataires. En cette equitable transposition, qui rend egal un individu
+a une energie et un ensemble materiel a un individu, apparait l'instinct
+fondamental de M. Zola, pour qui tout etre se reduit en force, et pour
+qui toute force est similaire.
+
+Ayant ainsi delaisse le reel pour l'ideal, M. Zola devint necessairement
+pessimiste et misanthrope. Comparant les fortes et completes creations
+de son esprit aux etres que ses sens lui montrent, apercevant le moment
+vital qu'il adore, la sante, la raison, la vertu, eparses, restreintes
+et melees en d'imparfaites manifestations, M. Zola est rempli d'un
+degout pitoyable ou ironique pour l'humanite. Il s'attache a presenter
+de cruels contrastes ou les personnages dignes de bonheur sombrent dans
+un incident grotesque. Florent, arrete et envoye a Cayenne pour s'etre
+epouvante sur le cadavre d'une fille tuee par la troupe, passe, a son
+depart, pres d'un carrosse de femmes dont les rires l'accompagnent. Le
+peloton de gendarmes venu pour reprimer la greve des mineurs protege les
+croutes de vol-au-vent destinees au diner du directeur. Le romancier
+prend plaisir a ne point faire reconnaitre la bonte de ses personnages
+sympathiques. Denise est poursuivie par d'incessantes medisances;
+Pauline, grugee, est haie de Mme Chanteau. De lugubres incidents,
+propres a faire douter de la justice sociale, la torture de Lalie par
+son pere, l'arrestation de Martineau mourant, sont racontes avec
+complaisance. Parmi les filles qui passent par l'eglise de l'abbe
+Mouret, pas une n'est decente; des pecheurs de Bonneville, pas un
+honnete; des bourgeois de _Pot-Bouille_, pas un estimable. Il accumule
+les catastrophes, les insucces, les defaillances et les tares. Dans le
+_Ventre de Paris_, les gredins triomphent des bons. La _Fortune des
+Rougon_, la _Faute, Une page, Germinal_, sont souilles du sang des
+justes. Si la _Curee, Son Excellence_, l'_Assommoir_ et _Nana_ ne se
+terminent pas par un deuil digne d'etre plaint, c'est que leurs
+personnages sont tous detestables. Et si les plaintes sur l'inutilite,
+la tristesse et l'odieux de la vie humaine ne sont point constantes dans
+les livres de M. Zola, c'est que le romancier, idealiste a demi,
+persiste a l'adorer, meme en ses manifestations imparfaites, mais
+actuelles et existantes.
+
+Que l'on remonte maintenant de ce pessimisme, terme de notre analyse, a
+la vue magnifiee des hommes et des choses dont il decoule; de celle-ci a
+l'amour de la vie, de la force, de la sensualite, de la raison et de la
+sante, ses causes; que l'on se rappelle le realisme de procedes et de
+vision que ces ideaux resument, l'on aura, je pense, les gros lineaments
+de l'oeuvre de M. Zola, sous lesquels les traits de sa physionomie
+morale commencent a affleurer.
+
+
+III
+
+
+Le cas psychologique de M. Zola est singulier. Nous possedons en lui un
+artiste composite chez lequel se melent en un rare assemblage, les dons
+du realiste et certains de ceux de l'idealiste, sans se nuire, sans que
+les uns annulent, refoulent ou subordonnent les autres. La cooperation
+des facultes exactes et de celles qui portent le romancier a alterer la
+realite est facile et fructueuse en des oeuvres homogenes dans
+lesquelles l'analyse seule distingue des disparates. Cette association
+intime de tendances diverses porte a leur attribuer une cause commune,
+et peut-etre une seule hypothese sur le mecanisme intellectuel de M.
+Zola, suffira a rendre compte des procedes et des emotions apparemment
+contraires que nous avons separees dans son oeuvre.
+
+On peut imaginer un esprit enregistreur, eminemment apte a percevoir par
+les sens, a retenir et a se figurer les mille manifestations de la vie
+decrivant les objets, les physionomies et les caracteres de la facon
+dont ils apparaissent par le detaillement de leurs parties et
+l'enumeration de leurs actes; parvenant, grace a une accumulation de
+notes internes, a avoir d'une nation a une certaine epoque une
+connaissance aussi complete que celle dont nous avons marque les
+limites. Cet esprit, anime comme presque toutes les ames humaines, de
+l'amour des conditions utiles a son espece, arriverait naturellement a
+les abstraire de ses experiences, a eprouver ainsi pour la sante, la
+raison, la sensualite, la force, un attachement admiratif, a ressentir
+une sourde exaltation toutes les fois qui lui arrivera de parler d'un
+paysage luxuriant et estival, d'une foule fluctuant, de l'obstination
+volontaire de ses heros, de la volupte conquerante de ses femmes, de
+n'importe quel grand receptacle de force deletere ou non, mais agissante
+et dynamique. Il est permis d'admettre qu'un esprit parvenu a ces
+sympathies, comparant leur objet--de pures idees--aux miserables
+elements dont il est extrait--la realite--se prenne de tristesse et de
+mepris pour l'imperfection et l'hostilite des choses, se sente irrite
+contre les vices mesquins et les vertus compromises des creatures
+vivantes, parvienne au pessimisme colere qui caracterise toute l'oeuvre
+de M. Zola.
+
+Cette hypothese est seduisante mais vraisemblable en partie seulement.
+M. Zola ne possede aucune des qualites secondaires qui permettraient de
+lui attribuer de grandes aptitudes a la generalisation. Cesser tout a
+coup de penser les choses reelles, en detacher un caractere extremement
+comprehensible et ne plus concevoir les individus qu'en tant qu'ils
+participent de cet attribut metaphysique est le fait soit d'une
+intelligence speculative et savante, soit parfois d'un styliste emerite,
+d'un homme au tour d'esprit verbal qui emploie inconsciemment la
+synthese que les mots ont faits de nos idees generales. Or M. Zola n'est
+ni un ecrivain extraordinaire tel que V. Hugo, ni un homme habitue a
+manier les pensees abstraites comme le montre sa psychologie
+rudimentaire et les quelques articles ou il a tente d'appliquer a la
+litterature les procedes de la science.
+
+C'est en lui-meme et non au dehors que M. Zola a trouve le type de son
+ideal. Doue d'un temperament combatif que marquent ses polemiques, ayant
+opiniatrement lutte contre la misere, contre l'insucces, contre le
+mepris et l'inintelligence publics, possedant la tete massive et les
+epaules carrees des entetes, sa volonte tenace, son amour-propre lui ont
+donne l'instinct et l'adoration de la force. Borne par d'autres dons a
+la carriere litteraire, retire des batailles dans son ermitage de Medan,
+la sourde tension de ses centres moteurs s'est depensee a douer
+d'energie consciente des etres et des elements que son intelligence lui
+montrait faibles et sourds comme ils sont. Choisissant parmi ses
+semblables et dans les grands phenomenes naturels ceux qui manifestent
+quelque emportement, les petrissant de ses propres mains, servant
+indistinctement aux hommes et aux choses les imperieuses effluves qui
+sourdaient en lui, il rend colossales les ames et les forces. D'un
+ministre mediocre, d'un calicot entreprenant il elabore les types du
+despote et de l'exploiteur; ses foules roulent comme des fleuves; ses
+mers deferlent en cataractes; ses champs suent la seve, ses edifices
+s'etagent demesurement; une mine, un assommoir, un magasin sont de
+formidables centres de forces deleteres, bienfaisants, actifs. Et la
+femme, force elle aussi, doublement magnifiee en sa puissance par le
+volontaire, en son charme par le male, devient la rayonnante et
+redoutable creature capable d'enivrer le monde.
+
+Cet absolu amour pour les forts qui seul eut conduit M. Zola a creer de
+gigantesques abstractions, controle et contrarie par son exacte vision
+de realiste, se retourne en un absolu mepris pour les malades, les
+vicieux, les mediocres, les etres mixtes et faibles, c'est-a-dire, pour
+toutes choses et pour tous les hommes reels. Ces spectacles quotidiens
+et cette humanite courante, incapables d'aucun developpement extreme, ne
+contenant de l'energie universelle qu'une imperceptible dose, mesquins,
+transitoires et negligeables, presents cependant et s'imposant sans
+cesse a l'attention de son intelligence realiste, l'exasperent,
+l'affligent, le degoutent et l'attirent. M. Zola est la victime de ses
+sens. Son pessimisme vient de la contradiction incessante entre la
+realite qu'il ne peut ne pas voir et l'ideal dynamique que sa nature de
+lutteur le force a creer et a aimer. En ces deux termes dont nous venons
+de marquer la cooperation et l'antagonisme--realisme intellectuel,
+idealisme volitionnel--son organisation cerebrale peut etre resumee.
+
+Avec l'exemple de Dickens, des de Goncourt, des romanciers russes,
+par-dessus tout de Balzac, le double temperament de M. Zola montre qu'il
+n'existe pas plus d'ecrivains purement realistes qu'il n'y a d'absolus
+idealistes.
+
+ * * * * *
+
+
+L'OEUVRE[9]
+
+PAR EMILE ZOLA
+
+
+Le nouveau livre de M. Zola est un roman; il est aussi un code
+d'esthetique. Cette esthetique est absurde. Les lieux communs de
+l'intransigeance imperturbablement opposes aux lieux communs de l'ecole,
+prennent avec ceux-ci un air d'inconstestable ressemblance. Les uns
+disent: il faut peindre noble; les autres, il faut peindre en plein air,
+il faut peindre clair, il faut peindre d'apres nature; et voila Claude
+Lantier qui se met a proferer des maledictions contre les artistes sans
+aveu, qui fabriquent leurs tableaux dans le "jour de cave" d'un atelier.
+
+Il est oiseux de demander si Rembrandt peint en plein air, s'il peint
+clair, et d'apres nature, ses anges et son _Bon Samaritain_. Il vaut
+mieux faire observer qu'un precepte de facture reste une simple
+recette, que peindre d'une certaine facon ne veut jamais dire peindre
+bien de cette facon, que l'important est de peindre bien et que la facon
+n'y est pour rien, que Velasquez et Rubens se valent, que toutes les
+querelles et les gros mots sur les procedes manuels de l'art ne
+signifient rien, que la seule chose necessaire est d'avoir du genie, que
+les procedes meme de Cabanel, de Bouguereau, de Tony Robert Fleury, de
+Delaroche et d'Horace Vernet donneraient de magnifiques oeuvres s'ils
+etaient employes par des artistes ayant le don, qu'enfin la formule du
+plein air est la derniere qu'il faille defendre, puisque, a l'heure
+actuelle, elle n'a pas encore donne un seul chef-d'oeuvre? D'une main
+tout aussi experte, M. Zola touche a l'esthetique du roman, et reprenant
+en bouche les grands termes de positivisme et d'evolutionnisme, il part
+en guerre contre la psychologie et denonce tous ceux qui n'etudient de
+l'homme que l'ame, sans se souvenir de l'influence du corps sur le
+cerveau. Si M. Zola veut dire qu'il ne faut jamais oublier dans une
+oeuvre d'imagination que les personnages sont des etres physiques en
+chair et en os et qu'en une certaine mesure et sauf de nombreuses
+exceptions (Louis Lambert, Spinoza) le fonctionnement de leurs cerveaux
+s'influe du cours du sang et de l'activite des visceres, personne n'y
+contredira. C'est un truisme dont la nouveaute n'est d'ailleurs destinee
+a revolutionner que les romans absolument mediocres de toutes les
+epoques. Si M. Zola veut dire, par contre, que le cerveau est un organe
+comme un autre, que la pensee ne joue pas dans la caracterisation d'un
+individu un role plus considerable que son estomac ou son fiel, cela est
+simplement faux.
+
+C'est la pensee qui est le centre, et le corps la peripherie; la science
+le demontre apres que l'experience l'a constate, et au nom meme de
+l'evolutionnisme, l'activite cerebrale etant la plus recente est la plus
+haute, et l'etre qui pense le plus etant le plus noble, est le plus
+interessant. Faut-il citer toute la psychologie scientifique et toute
+l'ethnologie pour montrer que c'est retrograder vers le passe, que de
+considerer en l'homme l'etre instinctif et inconscient de preference a
+l'etre conscient, pensant, voulant, resolu et moral? Il serait cruel de
+battre M. Zola sur presque toutes ses assertions par les autorites qu'il
+invoque et de lui montrer une bonne fois qu'il n'est plus permis
+aujourd'hui de lancer au hasard les affirmations que lui dicte son
+temperament, qu'il y a des raisons aux choses et qu'en plusieurs points
+l'esthetique de ses adversaires, malheureusement mediocres et ineptes,
+des Feuillet, des Sand, est plus rationnelle que la sienne, qu'enfin
+Balzac, Tolstoi et meme Flaubert, ont montre une bonne fois comment on
+peut embrasser la nature entiere sans en omettre le couronnement et
+rester realistes tout en analysant le genie et la noblesse morale.
+
+Nous avons tenu a dire nettement ce que nous pensons de l'esthetique
+naturaliste, parce qu'elle est erronee d'abord comme toute esthetique de
+parti, puis parce qu'elle trouble l'appreciation exacte des oeuvres de
+M. Zola. Autant cet ecrivain nous parait pietre penseur, mal renseigne
+et peu speculatif, autant nous l'admirons pour son genie incomplet mais
+puissant. Toute la premiere partie de l'_Oeuvre_, cette histoire
+lentement developpee de l'affection de Christine et de Claude, les
+magnifiques scenes ou elle se resout a etre le modele de son amant, ou
+elle se livre a lui, revenu croulant sous les huees, leur idylle de
+Bennecourt, sont de grands et vrais tableaux ou la vie fremit, ou la
+sympathie jaillit du coeur du lecteur. Et cette lamentable fin encore du
+menage artistique, cette noire existence miserable et debraillee dans
+l'atelier du haut de Montmartre, Claude se brutalisant, s'exaltant et
+s'affolant a l'impossible labeur de s'extorquer un chef-d'oeuvre, tandis
+que Christine s'attache a son amour tari, lutte contre le dessechement
+de coeur de son mari, finit par l'arracher a l'art auquel il tenait de
+toutes ses fibres, mais l'abime et le tue du coup; toute cette tragedie
+humaine donnant a toucher de pauvres chairs frissonnantes, a voir des
+larmes dans des orbites creux, et des machoires serrees, et des poings
+abandonnes, nous a enthousiasme et emu. De tous nos romanciers actuels,
+M. Zola est le seul a donner cette sensation d'humanite vivante et
+souffrante, et il y parvient, comme tous les grands artistes, en nous
+montrant des ames, des etres moraux. Dans ce roman, l'etude du milieu
+artistique est deplorable, fausse et incomplete. Ce que nous y aimons,
+c'est cette Christine si bonne, si douce, sensee, aimante, d'une si
+belle noblesse d'ame et toute simple; c'est meme cette brute de Lantier,
+qui, s'il ne mettait une grossierete de manoeuvre a clamer des theories
+ridicules, serait en somme un etre bon, simple et fort, qui eut pu etre
+un brave homme faisant des heureux autour de lui, s'il n'etait alle se
+perdre dans une carriere ou il est, malgre son intransigeance, un
+mediocre et un rate; c'est Sandoz, d'une si belle fermete, tetu,
+paisible et solide, ayant une idee en tete et la realisant patiemment
+sans se tourner aux clameurs sur ses talons. Toutes ces ames sans doute
+sont rudimentaires, simples, sans developpement vers le haut et sans
+complexite dans la profondeur. M. Zola, qui n'aime pas la psychologie,
+n'est en effet pas un grand psychologue, et ce defaut interdit de le
+classer avec les tres grands. Mais il a le don supreme de la vie, il
+sait souffler sur un etre et faire que les tempes battent, que les yeux
+regardent, que les muscles se tendent. Il a encore ce que personne n'a
+eu avant lui, le don d'animer ainsi, d'une vie puissante, les etres
+moyens, ordinaires, sans traits exceptionnels, et sans autres qualites
+qu'une grande bonte et une forte volonte. Pour la classe bourgeoise,
+pour les gros manoeuvres de la vie, il est inimitable. Enfin, il a concu
+le premier, sans la realiser, malheureusement, la grande idee que le
+roman ne devait pas etre une etude individuelle, mais bien une vue
+d'ensemble ou passerait la foule, ou s'etalerait toute une epoque, et
+qui, decentralise et indefini, engloberait tout un peuple dans un temps
+et toute une ville. Ceux qui reprendront, apres M. Zola, la tache de
+continuer le roman moderne devront partir de ce grand ecrivain plus
+vaste qu'eleve, mais qui a construit, une fois pour toutes, les assises
+des oeuvres futures. Avec le Flaubert de l'_Education sentimentale_,
+avec le Tolstoi de la _Guerre et la Paix_, avec tout Balzac, avec les
+psychologues comme Stendhal et les individualistes comme les de
+Goncourt, les _Rougon-Macquart_, seront les ancetres du roman demotique
+futur, ou il y aura des cerveaux et des corps, le peuple et les chefs,
+les degrades et les genies, de la chair et des nerfs, le sang et la
+pensee.
+
+NOTES:
+
+[Note 9: _Revue contemporaine_.]
+
+
+
+
+
+VICTOR HUGO[10]
+
+
+I
+
+Au lecteur qui penetre dans l'oeuvre colossale, touffue, confuse, et
+melee de M. Victor Hugo, un etonnement s'impose d'abord. Il ressent la
+luxuriante abondance du style, la profusion des mots, des tournures, des
+periodes, la variete des figures, la richesse des terminologies,
+l'entassement de paragraphes sur paragraphes, les infinies suites de
+strophes.
+
+S'il s'efforce de discerner la loi de ces developpements, et la cause de
+cette opulence, s'il tente de classer les idees d'un alinea, les aspects
+d'une description, les traits d'une physionomie et les phases d'une
+oeuvre, il decouvrira aussitot que la principale habitude de style et de
+composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les
+plus caracteristiques et les plus intenses, est la repetition. Pas une
+page et pas une suite de pages du poete, qui ne soit ainsi ecrite par
+une serie petite ou enorme de variations aisement separables. Chacune
+debute par une phrase-theme exposant l'idee que M. Victor Hugo se
+propose d'amplifier; puis vient une redite, puis une autre en termes de
+plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en
+pousse a cette efflorescence, l'image, qui termine le developpement,
+marque le passage a un autre theme indefiniment suivi d'autres.
+
+On peut noter des vers comme ceux-ci:
+
+ Nous sommes les passants, les foules et les races:
+ Nous sentons frissonnants des souffles sur nos faces;
+ Nous sommes le gouffre agite.
+ Nous sommes ce que l'air chasse au vent de son aile.
+ Nous sommes les flocons de la neige eternelle
+ Dans l'eternelle obscurite.
+
+Des passages comme celui-ci:
+
+ Aujourd'hui l'ecueil des Hanois eclaire la navigation qu'il
+ fourvoyait; le guet-apens a un flambeau a la main. On cherche a
+ l'horizon comme un protecteur et un guide, ce rocher qu'on fuyait
+ comme un malfaiteur. Les Hanois rassurent ces vastes espaces
+ nocturnes qu'ils effrayaient. C'est quelque chose comme le brigand
+ devenu gendarme.
+
+Que l'on assemble maintenant ces paragraphes par couples, qu'on les
+associe en series diverses, on aura la contexture de la plupart des
+pieces de vers et de la plupart des chapitres de M. Victor Hugo.
+
+En de longs developpements retentissent les plaintes et la hautaine
+indignation d'Olympio. Les sphinx ceints de roses du sultan Zimzizimi
+proferent et repetent la meme desolante reponse que reprend en une autre
+oeuvre le ver destructeur des Sept Merveilles. Certaines pieces des
+_Contemplations_ sont inepuisables en dissertations sur la moralite des
+hommes et les consolations de la mort; certaines pages des _Chatiments_
+lancent et relancent la meme insulte en invectives redoublees. Les
+_Chansons des Rues et des Bois_ varient avec une virtuosite paganinienne
+un mince recueil de themes gracieux, amplifies en formidables
+symphonies. Dix-huit strophes y recommandent de confondre l'antique au
+biblique et au moderne; dix pages de vers envoles et fugaces constatent
+que la femme ne se livre plus en don gratuit; seize pages a quatre
+strophes redisent de mille facons ironiques que Dieu n'a pas besoin de
+l'homme pour parachever ses oeuvres. Que l'on joigne a ces exemples les
+facetieux boniments d'Ursus dans l'_Homme qui rit_, ces parades
+funambulesques ou la meme spirituelle cabriole s'execute en mille
+dislocations; les resumes historiques qui ouvrent les divers livres des
+_Miserables_, par d'enormes variations; les grandes fantaisies de
+_Quatre-vingt-treize_ sur le mysterieux accord des chouans avec les
+halliers; et dans les _Travailleurs de la Mer_ le sinistre chapitre sur
+la Jacressarde, maison deserte au haut d'une falaise qui ouvre sur la
+nuit noire deux croisees vides.
+
+Cette insistance verbale, cette formidable obstination a echafauder mots
+sur mots, formule sur formule, a revenir et s'appesantir, a enserrer
+chaque idee sous de triples rangs de phrases, caracterise la forme de M.
+Victor Hugo, est normale pour tous les passages ou il developpe quelque
+reflexion, et constitue le procede de son style descriptif. Au lieu
+d'user d'une minutieuse enumeration de details, terminee et raccordee
+par une large periode generale, a la facon des realistes, M. Hugo
+recourt a l'accumulation, la reprise, la trouvaille abandonnee et
+ressaisie, de propositions d'ensemble, de periodes comprehensives, dont
+le retour est comme l'effort de deux bras, infructueux et repete,
+peinant a enclore un enorme et souple fardeau.
+
+Que l'on relise pour constater jusqu'ou va cette contention et cette
+lutte, les ressources infinies de ce style jamais las, la magnifique
+serie de chapitres ou se trouve decrite la tempete funeste a l'orgue
+des _Compachicos_:
+
+ Les grands balancements du large commencerent; la mer dans les
+ ecartements de l'ecume etait d'apparence visqueuse; les vagues vues
+ dans la clarte crepusculaire a profil perdu, avaient des aspects de
+ flaques de fiel. Ca et la, une lame flottant a plat, offrait des
+ felures et des etoiles, comme une vitre ou l'on a jete des pierres.
+ Au centre de ces etoiles, dans un trou tournoyant, tremblait une
+ phosphorescence assez semblable a cette reverberation feline de la
+ lumiere disparue qui est dans la prunelle des chouettes.
+
+De pareils redoublements de phrases renflent les chapitres sur le palais
+muet, obscur et splendide que traverse a pas hesitants Gwynplaine promu
+Lord Clancharlie; il en est ainsi dans les _Miserables_, a ce tableau de
+l'eclosion printaniere dans le jardin inculte, ou se deroulent les
+amours de Cosette et de Marius; et les vers du poete sont aussi riches
+que sa prose en ces tentatives redondantes, ces perpetuels retours du
+burin a graver et regraver le meme trait en de diverses et fantasques
+lignes. Je prends entre cent exemples la description du chateau de
+Corbus dans la _Legende des Siecles_:
+
+ L'hiver lui plait; l'hiver sauvage combattant,
+ Il se refait avec les convulsions sombres
+ Ces nuages hagards croulant sur ses decombres,
+ Avec l'eclair qui frappe et fuit comme un larron,
+ Avec les souffles noirs qui sonnent du clairon,
+ Une sorte de vie effrayante a sa taille.
+ La tempete est la soeur fauve de la bataille....
+
+Et voila le poete lance pendant plusieurs pages a decrire le fantastique
+combat des ruines contre les nuees.
+
+Ce meme procede cumulatif, cet effort redouble a mille detentes, M.
+Victor Hugo le porte dans le portrait physique ou moral de ses heros:
+
+ Il y avait de l'illisible sur cette figure. Le secret y allait
+ jusqu'a l'abstrait.... Dans son impassibilite peut-etre seulement
+ apparente, etaient empreintes les deux petrifications, la
+ petrification du coeur propre au bourreau, et la petrification du
+ cerveau propre au mandarin. On pouvait affirmer, car le monstrueux
+ a sa maniere d'etre complet, que tout lui etait possible, meme
+ s'emouvoir. Tout savant est un peu cadavre; cet homme etait un
+ savant. Rien qu'a le voir on devinait cette science empreinte dans
+ les gestes de sa personne et dans les plis de sa robe. C'etait une
+ face fossile ..., etc.
+
+De meme sont ecrits les portraits du capitaine Clubin, de Deruchette et
+de Gilliatt, de la duchesse Josiane et d'Ursus, de Javert, de Fantine et
+de Thenardier. Des personnages de son theatre, aux heros de la _Legende
+des Siecles_, aux femmes et aux enfants qui traversent certains poemes,
+tous sont ainsi peints au decuple, saisis une premiere fois d'un coup,
+repris, traites a nouveau, enclos de mille contours semblables et
+deviants, obsedes et retouches par une main sans cesse retracante. De
+meme pour la psychologie des personnages que M. Hugo concoit comme des
+etres nus et simples, qui manifestent leur passion ou leur nature par la
+repetition d'actes semblables. Enfin qu'il s'agisse de l'effronterie
+d'un gamin ou d'une vue d'ensemble sur la vie monastique, de la manie
+d'un ancien capitaine a pronostiquer le temps, ou d'une redoutable crise
+de conscience, du spectacle funebre d'un pendu epouvantant ses
+commensaux ailes des soubresauts dont l'anime le vent dans la nuit sur
+une plage, ou d'une consideration historique sur la Convention, de
+plaintes sur la mort ou d'exultations sur la vie, M. Hugo est
+essentiellement l'ecrivain de la redite, de la repetition, de la
+variation. De haut en bas, du sublime au fantasque, dans tous les sujets
+et a travers toutes les emotions, il est celui qui ne peut exprimer une
+seule pensee en une seule phrase.
+
+Nous avons deja note qu'au cours d'une pareille ascension de periodes a
+sens identique, les mots propres rapidement epuises auront pour suite
+des synonymes de plus en plus indirects, puis des allusions et des
+images. La longue ouverture du _Jour des Rois_ ou le poete essaie de
+montrer la figure du mendiant, spectateur infime et presque inanime des
+incendies allumes par les puissants aux quatre points cardinaux, aboutit
+a ces deux vers et s'y resume:
+
+ Penche sur le tombeau plein de l'ombre mortelle,
+ Il est comme un cheval attendant qu'on detelle.
+
+Mais dans l'oeuvre de Victor Hugo, ce symbolisme est souvent autre chose
+que la terminaison d'une periode ascendante. Tout symbole est a la fois
+une abreviation et une transposition; ce sont la les roles que l'image
+remplit chez le poete.
+
+Enchainees et se succedant, les metaphores, par les rudes raccourcis
+qu'elles infligent au style, par les sauts de pensee qu'elles
+impliquent, donnent a toute piece une grandeur grave, quelque chose de
+biblique et d'auguste. Ainsi de ces strophes de _Olympio_:
+
+ Les mechants accourus pour dechirer ta vie
+ L'ont prise entre leurs dents.
+ Les hommes alors se sont avec envie
+ Penches pour voir dedans:
+ Avec des cris de joie ils ont compte tes plaies
+ Et compte tes douleurs,
+ Comme sur une pierre on compte des monnaies
+ Dans l'antre des voleurs.
+ Ton ame qu'autrefois on prenait pour arbitre
+ Du droit et du devoir,
+ Est comme une taverne ou chacun a la vitre
+ Vient regarder le soir ...
+
+Que l'on note dans cette piece le double emploi des metaphores. Si elles
+sont d'energiques resumes, elles substituent en meme temps, a la
+description d'etats d'ame, durs a rendre en vers, des visions
+imaginables et familieres. Ce passage de l'abstrait au tangible, et de
+l'obscur au saisissant est marque avec la plus noble energie, dans la
+piece _En plantant le Chene des Etats-Unis d'Europe_, ou le poete, dans
+un des plus larges deploiements lyriques qui soient, adjure les
+elements, les cieux et la mer, de corroborer le jeune plant mis en
+terre:
+
+ Vents, vous travaillerez a ce travail sublime,
+ O vents sourds qui jamais ne dites: c'est assez.
+ Vous melerez la pluie amere de l'abime
+ A ses noirs cheveux herisses.
+ Vous le fortifierez de vos rudes haleines,
+ Vous l'accoutumerez aux luttes des geants.
+ Vous l'effaroucherez avec vos bouches pleines
+ De la clameur du neant.
+ Que l'hiver, lutteur au tronc fier, vivant squelette,
+ Montrant ses poings de bronze aux souffles furieux
+ Tordant ses coudes noirs, il soit le sombre athlete
+ D'un pugilat mysterieux.
+
+Les strophes se suivent ainsi, bondissantes et fuyantes, emportant le
+lecteur a ne plus voir le chene que quelques proscrits ont plante sur
+une plage, et l'idee revolutionnaire qu'il figure, mais un lutteur
+monstreux a forme demi-humaine opposant a l'assaut d'elements
+passionnes, des racines douees d'obstination et des branches
+volontairement noueuses.
+
+M. Victor Hugo excelle ainsi a rendre pittoresques par des metaphores
+materielles, certaines propositions psychologiques, que l'on ne saurait
+decrire qu'en vers ternes. La connivence des timores et des violents est
+ainsi transposee:
+
+ Les peureux font l'audace; ils ont avec le glaive
+ La complicite du fourreau.
+
+et la communaute de faute qui en resulte, ainsi:
+
+ Reste, elle est la, le flanc perce de leur couteau
+ Gisante; et sur sa biere
+ Ils ont mis une dalle; un pan de ton manteau
+ Est pris sous cette pierre.
+
+S'il est des mots qui puissent rendre la vague terreur d'un tyran
+inquiet des murmures des honnetes gens, ce sont des vers comme ceux-ci:
+
+ Et ces paroles qui menacent,
+ Ces paroles dont l'eclair luit,
+ Seront comme des mains qui passent
+ Tenant des glaives dans la nuit.
+
+La joie sereine des beaux dieux, que les poetes ont montres planant
+au-dessus de nuees d'or, resplendit en une magnifique succession
+d'images, que terminent ces deux vers radieux:
+
+ Ils savouraient ainsi que des fruits magnifiques
+ Leurs attentats benis, heureux, inexpies.
+
+De splendides paroles font presque imaginer le mystere de l'immortalite
+de l'ame:
+
+ Quand nous en irons-nous ou sont l'aube et la foudre?
+ Quand verrons-nous deja libres, hommes encor
+ Notre chair tenebreuse en rayons se dissoudre
+ Et nos pieds faits de nuit, eclore en ailes d'or?
+
+L'infinite de l'espace est presque concue comme reelle en ces vers:
+
+ Il vit l'infini porche horrible et reculant
+ Ou l'eclair, quand il entre, expire triste et lent.
+
+Ce don de materialisation, cette aptitude a transposer les choses
+inimaginables en correspondances plus corporelles, a permis a M. V. Hugo
+d'ecrire les singulieres pieces finales de la _Legende des Siecles_ et
+des _Contemplations_, ces tentatives desesperees d'exprimer
+l'inexprimable et l'inintelligible, ou le poete livrant avec les mots
+une terrible bataille a de vagues ombres d'idees, accomplit ses plus
+merveilleux prodiges de parolier, et mesure ses plus profondes chutes.
+En ce point s'arrete l'evolution de l'image. Nee d'une accumulation de
+phrases synonymiques qu'elle couronnait et resumait, prise comme un
+substitut de representations directes possibles mais ternes, employee a
+la tache de plus en plus difficile et de moins en moins reussie de
+figurer materiellement des idees plus obscures parce que plus creuses,
+elle finit par devenir le vetement de purs fantomes intellectuels, a qui
+elle prete seule une existence apparente.
+
+A ces deux formes de son style, la repetition et l'image, M. V. Hugo
+joint une troisieme habitude, la plus apparente de toutes, l'antithese.
+Par cette juxtaposition de deux termes, de deux objets, de deux
+ensembles doues d'attributs contraires, par ce contraste exalte, par ce
+rapprochement souligne par des repetitions et marque par des images, M.
+Hugo s'attache a definir plus nettement deux pensees antagonistes, amene
+la comparaison entre les deux termes ainsi heurtes de force, et definis
+par la revelation de proprietes hostiles.
+
+La phrase meme de M. Victor Hugo abonde constamment en termes durs a
+apparier. Parmi d'autres tendances celle d'accoler aux plus lumineux
+adjectifs et aux substantifs les plus clairs, le mot "sombre" est
+flagrante. On releve sans peine, en peu de pages: "Au grand soleil
+couchant horizontal et sombre; miroir sombre et clair; serenite des
+sombres astres d'or." Les romans sont riches en ces contrastes purement
+verbaux, notamment certaines oraisons comiques et grandiloquentes dans
+l'_Homme qui Rit_, dans les _Miserables_ la plupart des dissertations
+generales, parmi lesquelles il faut relever celle sur l'antithese entre
+les penitences du couvent et l'expiation du bagne. Dans les drames, pas
+un monologue ou une tirade qui n'etincelle de brusques collisions de
+mots. La declamation de Charles-Quint, les passages de bravoure de Don
+Cesar de Bazan, le premier soliloque de Torquemada sont ainsi releves de
+heurts sonores et eclatants. Mais les plus insignes exemples
+d'antitheses reprises, continuees et reduites, seront trouves dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, ou presque chaque poeme semble traverse
+par deux courants d'idees inverses et paralleles. Qu'il s'agisse
+d'ailleurs d'une anecdote ou d'une scene, presque toutes les pieces
+contiennent au debut ou a la fin un contraste dissonant entre deux
+aspects antagonistes. Les denouements de la plupart des _Orientales_
+dementent l'exorde. Dans les _Chatiments_, le poeme _Nox_ met en regard
+des splendeurs du couronnement, l'aspect du cimetiere Montmartre, fosse
+des fusilles. Dans les _Voix interieures_, des sages s'attristent sur le
+festoiement des fous, et l'_A Olympio_, oppose a la douce gravite du
+poete, les clameurs des haineux. Dans les _Quatre vents de l'Esprit_, le
+livre satirique flagelle les mechants parce qu'ils sont mechants, et les
+excuse parce qu'ils sont petits. Dans la _Legende des Siecles_, les
+contrastes dramatiques abondent. L'apparition de Roland parmi les oncles
+ennemis du roi de Galice, Philippe II songeant en son palais au-dessus
+du jardin ou l'infante effeuille une rose, l'aigle heraldique d'Autriche
+contredit par l'aigle helvetique, dans le _Romancero du Cid_, le vieux
+heros fidele au roi qu'il censure, entrechoquent deux spectacles ou deux
+humeurs. A tous les tournants des drames ou des romans, se passent des
+coups de theatre, de poignantes alternatives, des luttes de conscience
+entre deux devoirs, des ironies tragiques qui font dire ou faire a un
+personnage le contraire de ce qu'il veut de toute son ame. La subite
+volte-face d'Hernani recompense et gracie, Torquemada entrant en scene
+sur les dernieres suppliques de Ben-Habib, l'incendie de la Tourgue
+egayant les enfants qu'il va tuer, Marie Tudor et Jane ne sachant si
+c'est l'amant de l'une ou de l'autre que l'on execute, Marius
+defaillant entre le desir de sauver Valjean et la terreur de perdre
+Thenardier, la tempete sous un crane, la Sachette reconnaissant sa fille
+en celle qu'elle a maudite, Ceubin saisi par la pieuvre et Triboulet
+tenant l'echelle a l'enlevement de sa fille, quelle liste de contrastes,
+d'hesitations, d'alternatives et de dechirements d'ames, d'antitheses
+fragmentaires qui amplifiees et soutenues deviennent la contexture meme
+de toute oeuvre.
+
+Que l'on observe que les _Chatiments_ sont l'ironique antiparaphrase des
+paroles officielles placees en epigraphes, qu'il n'est presque point de
+volume de poemes qui ne soit digne de porter en titre l'antithese de
+Rayons et Ombres, que tous les romans et les drames sont les
+developpements d'une psychologie, d'une situation ou d'une these
+bipartites. En _Triboulet_, en _Lucrece Borgia_, le sentiment de la
+paternite lutte contre les vices innes. En _Hernani_, en _Ruy-Blas_, en
+_Marie Tudor_, en _Marion Delorme_, l'amour se heurte a la haine.
+L'_Homme qui Rit_ est fait du contraste de la passion ideale et de la
+passion voluptueuse; les _Miserables_ sont la lutte de l'individu contre
+la societe, les _Travailleurs de la Mer_, celle de l'homme contre les
+elements. _Quatre-vingt-treize_, celle du droit divin contre la
+Revolution, du principe girondin contre le principe Saint-Just,
+personnifies en Lantenac, Cimourdain et Gauvain.
+
+Nous touchons ici a la facon dont M. Hugo entend l'ame de ses
+personnages. De meme que ses phrases, ses poemes, ses recueils, ses
+romans et ses drames sont le developpement d'antitheses de plus en plus
+generales, ses personnages sont presque tous de nature double, comme
+dimidies portant en eux la lutte constante ou passagere de deux passions
+adverses, constitues contradictoirement dans leur ame et dans leur
+corps, devoyes par une crise qui retranche leur existence anterieure de
+leur existence actuelle. Marie Tudor est reine et amante; en Gwynplaine
+la laideur physique offusque la beaute morale; le forcat 24601 devient
+en quelques heures le plus noble des hommes, et le sultan Mourad,
+toujours inexorable a tous, eut un instant pitie d'un porc.
+
+Se bifurquant en de plus generales oppositions, l'antitheisme divise
+donc toute l'oeuvre de M. V. Hugo, des mots aux ames, du plan d'une
+anecdote a celui d'un roman en huit cents pages, d'une fable a une
+trilogie, de la succession des strophes au principe de l'esthetique,
+qui, exposee dans la preface de _Cromwell_, se resume dans le melange de
+deux contraires, le comique et le tragique.
+
+Et de meme que les tendances formelles dominantes, que nous devons
+analyser, aboutissent l'une a des redites profuses, l'autre a une
+obscurite sentencieuse, la pratique constante de l'antithese semble
+avoir laisse des traces nocives en une des tendances caracteristiques de
+M. Hugo: A force de diviser son attention entre les deux termes
+contradictoires qu'il oppose sans cesse, de sauter de chaque objet a son
+oppose, de tout diversifier et de tout confondre, il semble comme si M.
+Hugo ne peut plus concentrer son activite intellectuelle en un seul
+point ou en un seul ensemble. La pensee comme la langue du poete se
+desagregent par endroits. De la, des hachures de style, l'abus de
+l'apostrophe, les phrases sans verbe, le style monosyllabique et
+sibyllin des grands passages. De la, la tendance marquee aux
+digressions, les dix phrases formant tableau eparses en dix pages, comme
+en ce merveilleux portrait de la duchesse Josiane nue sur son lit
+d'argent, dont les membres se profilent ecarteles sur tout un enorme
+chapitre. Enfin toute la bizarre construction des oeuvres de prose et de
+vers, resulte de cette dispersion de la pensee, le manque de proportion
+d'episodes comme la bataille de Waterloo dans les _Miserables_, l'air
+dejete et fruste des romans et des longues legendes, trop etendus et
+trop brefs, sans mesure et parfois difformes.
+
+Nous sommes au terme de notre analyse. Comme un mouvement transmis des
+roues petites aux plus grandes, puis au volant, qui le renvoie a toute
+la machine et la regle par l'allure qu'il en recoit, nous avons suivi
+les trois tendances formelles de l'esprit de M. Hugo, des mots aux
+peripeties, des peripeties a la psychologie et de la aux conceptions
+fondamentales des grandes oeuvres. Nous avons vu comment des habitudes
+qui ne paraissaient affecter que le style ont pu etre montrees influer
+sur les gros organes de toute l'oeuvre, comment la repetition a
+simplifie la psychologie, la tendance a l'image facilite l'acces de
+sujets metaphysiques, l'antithetisme determine la composition et
+l'esthetique. Il nous reste a penetrer dans ce domaine interne de
+l'oeuvre de V. Hugo, dont nous avons deja passe les approches, a
+examiner non plus les paroles, mais leur sens, non la rhetorique mais la
+matiere meme qu'elle ouvre, non la loi des developpements mais la nature
+des idees developpees, le caractere commun et saillant des scenes, des
+portraits, des evenements et des conceptions, qui donnent lieu a
+deployer des repetitions, des images et des antitheses.
+
+
+II
+
+
+Toute personne familiere avec l'oeuvre de M. V. Hugo, aura senti a
+certaines parties, que le nombre, l'importance et l'intensite des idees
+ne correspond pas a la noble opulence de l'expression. Il arrive que
+sous l'imperieux flux de paroles l'on decouvre le cours mince et lent de
+la pensee, le pauvre motif de certains passages de bravoure, la
+psychologie rudimentaire des personnages, l'impuissance des descriptions
+a montrer les choses; l'humanite et le monde reels presque exclus de
+cent mille vers et de cent mille lignes, tout ce denument du fond sous
+la luxuriance de la forme font de l'oeuvre du poete un ensemble herisse
+et creux, analogue au faisceau massif de tours qu'une cathedrale erige
+sur une nef vide.
+
+M. V. Hugo a trop souvent recours pour ses fantaisies de style, a cet
+amas de pensees vulgaires, simples et fausses, que l'on appelle les
+lieux communs; il se prete a developper les themes empruntes, qui ne
+sont issus ni de sa pensee, ni de son emotion. Son imagination neglige
+le plus souvent de puiser immediatement aux sources vives de
+l'invention poetique et verse dans le faux et le banal.
+
+Certaines des pieces de vers paraissent denuees de tout contenu. Elles
+debutent comme au hasard par un aphorisme quelconque, et continuent au
+cours des phrases sans que l'on puisse deviner le motif interieur qui a
+pousse le poete a ecrire.
+
+Une piece de vers commence ainsi:
+
+ Louis quand vous irez dans un de vos voyages
+ Vers Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages,
+ Toulouse la romaine, ou dans ses jours meilleurs
+ J'ai cueilli tout enfant la poesie on fleurs
+ Passez par Blois.
+
+D'autres ainsi:
+
+ Jules votre chateau, tour vieille et maison neuve.
+ Se mire dans la Loire a l'endroit ou le fleuve ...
+
+ Le soir a la campagne, on sort, on se promene ...
+
+Et l'on peut joindre a ce groupe de poemes nuls, une bonne partie des
+_Orientales_, des premieres _Contemplations_, et presque toutes les
+_Odes et Ballades_, auxquelles il faut ajouter ces developpements oiseux
+a un point stupefiant, qui tout a coup, dans les oeuvres en prose,
+laissent entre deux chapitres, un vide nebuleux.
+
+Une autre categorie d'oeuvres a laquelle ressortissent la plupart des
+_Orientales, la Legende des siecles_, une piece comme _les Burgraves_ et
+un roman comme _Notre-Dame de Paris_, fait se demander par quelle
+prodigieuse disposition sentimentale, le poete parvient a se faire le
+porte-voix, presqu'emu, d'une suite de personnes etrangeres et mortes,
+dont il epouse les causes et les passions avec une infatigable
+versatilite. Il parait difficile d'admettre qu'il ait pris le _Cri de
+guerre du Muphti, les maledictions du Derviche_ pour autre chose que des
+themes indifferents, aptes a de belles variations. S'il parvient dans
+_la Legende des siecles_ a faire passionnement declamer Dieu, saint
+Jean, Mahomet et Charlemagne, le Cid, les conseillers du roi Ratbert,
+des thanes ecossais, une montagne et une stele, on peut en conclure sa
+grande souplesse d'esprit, et aussi l'interet mal concentre, superficiel
+et passager, qu'il porte a toutes ces ombres et ces symboles. On devine
+que M. Hugo sait etre tout a tous les sujets, et l'on reflechit que sa
+faconde verbale meme, si l'on y ajoute par hypothese, une certaine
+debilite intellectuelle, doit le porter a chercher des themes a phrases,
+dans tous les cycles de l'histoire et de la legende.
+
+Il s'adresse de meme frequemment a ce fonds commun d'idees humaines qui
+a produit a la fois les proverbes, les lieux communs et certaines
+indestructibles niaiseries. Sur des themes comme ceux-ci: la nature
+revele Dieu; il faut faire l'aumone; l'argent que coute un bal serait
+mieux employe en charites; les riches ne sont pas toujours heureux; il
+faut se contenter de peu; les malheurs de l'exil; il est beau de mourir
+pour la patrie, etc. etc., M. Victor Hugo aime a revenir. Mais ou eclate
+avec une singuliere intensite son don de varier a l'infini le plus
+rebattu des dires, a faire du baton le plus nu, un thyrse divinement
+feuille de pampres, c'est dans la belle serie de pieces traitant ce
+sujet: nous sommes tous mortels. Que l'on prenne Napoleon II, le sultan
+Zimzizimi, dans les _Contemplations_, Claire, et ce chef-d'oeuvre
+_Pleurs_ dans la nuit; ces pieces enormes, tristes de la farouche ironie
+des prophetes juifs, tintant le glas de toutes les grandeurs mortelles,
+donneront la mesure extreme d'une forme grandiose, et d'une idee banale,
+d'un theme adventice, pris n'importe ou, laisse tel quel, sans addition
+originale, mais mis en splendides images, developpe en imperieuses
+redites, violemment heurte par le choc des antitheses, deploye en larges
+rhythmes, manie et remanie par une elocution prodigieuse.
+
+En toute occasion, M. Hugo en demeure a des idees vulgaires ou
+absurdes. La creation de la femme lui apparait comme le travail d'un
+potier, celle d'une sauterelle comme l'oeuvre d'un forgeron. Il proteste
+contre le suicide, qu'il qualifie de lachete, et soutient, contre toutes
+les statistiques, que l'abolition de la peine de mort et la diffusion de
+l'instruction diminuent la criminalite _(Quatre vents de l'Esprit_, pag.
+87 et 97). Les remords de conscience lui paraissent aussi anciens que le
+crime. Toute la science humaine (_l'Ane_) se resume en des livres vieux,
+poudreux et baroques. Il explique le rictus des cadavres par la joie des
+morts de rentrer dans le grand tout, et la position des yeux des
+crapauds par leur desir de voir le ciel bleu. Il est inutile d'ajouter a
+ces exemples. Banal et superficiel en des matieres generales, M. Hugo,
+dans un domaine particulier, digne par excellence
+d'investigations,--l'ame humaine--a de meme abonde dans l'irreel et le
+vulgaire.
+
+Sur ce point, les declarations du poete sont explicites. Dans la preface
+de _Rayons et Ombres_ il se promet, de montrer les hommes tels qu'ils
+devraient et pourraient etre; dans _les Quatre vents de l'Esprit_, il
+declare sa croyance en l'homme entite, egal en tous ses exemplaires et
+s'applaudit d'abolir les differences qui mettent pourtant l'intervalle
+d'une espece zoologique entre deux classes sociales.
+
+Ces deux aveux de principe ont ete imperturbablement obeis. Que l'on
+relise une piece comme _Dieu est toujours la_; on y verra exposes avec
+la plus irritante certitude, ces aphorismes; l'ete est chaud, le pauvre
+humble, l'orphelin doux et triste, les chaumieres fleuries, le riche
+charitable, les enfants "innocents, pauvres et petits". Il n'est
+d'ailleurs pas dans toute l'oeuvre de M. V. Hugo, d'enfants qui ne
+soient des anges ingenus ou pensifs. Les meres sont tendres, les aieuls
+doux. Par _le Regard jete dans une mansarde_, M. V. Hugo est parvenu a
+apercevoir une grisette moins reelle encore que celles de Murger. La
+
+ Tout est modeste et doux, tout donne le bon exemple.
+
+Le mouchoir autour du cou fait oublier les diamants possibles. Elle
+chante en travaillant a des travaux de couture, dont elle reussit a se
+nourrir et ne court qu'un danger: celui d'etre tentee d'ouvrir un
+Voltaire, situe dans un coin; des oiseaux et des fleurs sont a la
+fenetre. Un mendiant, auquel le poete demande comment il s'appelle,
+repond: Je me nomme le pauvre. Un autre, vivant dans les bois, dit au
+poete qui le plaint:
+
+ ...Allez en plaindre une autre.
+ Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
+ Et je n'ai pas de lit, fils, mais j'ai le sommeil
+ Etc.
+
+ Tout ce passage est a lire jusqu'aux vers:
+
+Ainsi tous les souffrants m'ont apparu splendides Satisfaits, radieux,
+doux, souverains, candides. (_Contemplations_, livre V, 2e vol.). p/
+
+Quant au Parisien des faubourgs, M. Hugo dit simplement:
+
+ Et ce serait un archange
+ Si ce n'etait un gamin.
+
+Cette liste suffit. On peut deja prevoir quels seront les types plus
+acheves qu'imaginera un poete auquel les grandes categories de
+l'humanite se presentent sous cet aspect. En effet, les notions
+psychologiques de M. Hugo sont fort simples. Elles lui font concevoir
+trois sortes d'ames: celles qui sont unes et nues, invariables pendant
+toute leur existence factice, nettes de tout melange, constituees comme
+une force physique ou un corps simple, par une seule tendance et une
+seule substance. Ce sont dans ces romans la Dea, de l'_Homme qui rit_,
+toute purete, la duchesse Josiane, toute frivolite charnelle,
+Birkilphedro le perfide; dans _les Travailleurs_, l'hypocrite Clubin, le
+noble Gilliatt; dans _les Miserables_, Cosette, pure amante, Marius, le
+jeune premier type; dans _Quatre-vingt-treize_, le marquis de Lantenac,
+Cimourdain, "l'effrayant homme juste"; dans les drames, tous les
+amoureux d'Hernani a Sanche, et de Dona Sol a Rosa, tous les vieillards
+de Don Ruy a Frederic de Hohenstaufen, plus quelques fourbes sans
+alliage. Toute cette foule, partagee en classes diverses, agit, vit et
+meurt d'une facon rectiligne, repete les memes actes et les memes
+paroles, fait les memes gestes et porte les memes mines du berceau au
+cercueil, sans que le poete se soucie de mettre au nombre de leurs
+composants un grain de la complexite, des contradictions et de
+l'instabilite que montrent tous les etres vivants.
+
+M. Hugo n'a pas commis toujours, et entierement, cette omission. Dans
+ses principales creatures il a legerement devie de cette psychologie
+congrue, non pourtant sans concilier avec son intuition partielle des
+complications humaines son amour de la simplicite. Il separe la vie de
+ses heros en deux parties, generalement de signes contraires,
+l'existence avant la crise, celle posterieure, toutes deux unes et
+coherentes, mais d'attributs diametralement adverses. Valjean, odieux
+et haineux, forcat, passe chez M. Myriel et, peu apres, devient le plus
+angelique des hommes vertueux; l'inexorable Javert est saisi en un
+moment de scrupules misericordieux qui le font se suicider. Charles
+Quint devient de coureur d'aventures, empereur serieux, Ruy Blas
+d'amant-poete, grand ministre. Marion Delorme amoureuse, n'est plus
+Marion la courtisane.
+
+ * * * * *
+
+Enfin, M. Victor Hugo atteint, au plus bas de sa profondeur, en
+concevant parfois des ames geminees, partagees en deux moities
+distinctes et generalement contradictoires, par une absolue fissure,
+Marie Tudor, reine, est irritee contre son amant, puis se remet a
+l'aimer, puis commande qu'on le tue, puis le gracie. Cromwell passe de
+son attitude de mari peureux a celle de chef des tetes-rondes.
+Gwynplaine est oscillant entre son amour pour Dea et son amour pour
+Josiane; M. Gillenormand, entre sa haine des bonapartistes et son
+affection pour le fils de l'un d'eux. Lucrece Borgia est maternelle et
+scelerate; Triboulet, paternel et proxenete; Gauvain, inflexible et
+humain. Cette simple mecanique intellectuelle, resumee en un conflit de
+deux natures, de deux passions, de deux mobiles, est la plus complexe
+que M. Hugo ait concue. Tout l'au-dela de cette humanite chimerique lui
+est d'habitude inconnu.
+
+La tendance a l'irreel et au superficiel, qui lui fait simplifier et
+raidir toutes les ames qu'il decrit, l'amene, par un choc en retour
+apparemment bizarre, a concevoir la vie comme plus romanesque et plus
+theatrale qu'elle n'est. Sachant en gros les catastrophes et les
+conflits qu'elle peut presenter, ne tachant pas de penetrer dans le jeu
+de petits faits, d'incidents sans portee, de bevues et de hasards dont
+se composent les grands drames humains, les voyant de haut et de loin,
+comme un homme qui dans une montagne ne distinguerait pas les assises et
+dans une tour les moellons, M. Hugo represente la vie par ses gros
+evenements. De la ses romans allant de coups de theatre en crises de
+conscience, de situations extremes, en soudaines catastrophes, sans que
+meme les interstices soient combles par des files de petits incidents
+mediocres et quotidiens, tels que les chroniques et les memoires nous
+les montrent exister sous les plus grands remuements de l'histoire. De
+la son theatre machine, sanglant et surtendu dont les peripeties ont
+tantot l'air apprete des effets de M. Scribe, tantot l'air excessif des
+fins de drames.
+
+Que ce manque de penetration, d'analyse, de souci des dessins, de
+recherche du vrai sous l'apparent, cette irritante superficialite qui
+rend creux les moindres poemes comme les plus empanaches heros, les
+grosses catastrophes comme la moindre tirade amoureuse, est chez M. Hugo
+le resultat non d'un eloignement volontaire de la realite, mais d'une
+impuissance fonctionnelle, un fait significatif le montre: la pauvrete
+d'idees qu'etale le poete en toutes les pieces ou il a tente de
+developper quelque idee metaphysique donnee comme originale. Rien de
+plus pueril que sa conception du jugement dernier, exposee a la fin des
+premieres _Legendes_. Pour d'oiseux problemes debattus par de faibles
+arguments, _Pensar Dudar_ et _Ce qu'on entend sur la montagne_ sont a
+lire. Le deisme developpe dans les dernieres pieces des _Contemplations_
+est aussi traditionnel, que le pantheisme de certaines pieces est celui
+des bonnes gens. Et quant a son idee sur la metempsychose retributive,
+rien ne paraitra plus confus. Il n'est pas en somme, dans toute l'oeuvre
+du poete, des sujets aux peripeties, de la psychologie a la philosophie,
+une pensee qui ne soit prise a la foule ou aux livres, qui ne doive etre
+tenue pour inadequate ou mal concue. S'il est un titre que M. Hugo a
+usurpe, c'est celui de penseur.
+
+Il est naturel que l'on demande ici comment un poete chez qui nous
+avons constate sous une magnifique elocution des symptomes marques de
+debilite intellectuelle, se trouve cependant etre un grand artiste. La
+reponse sera donnee par un nouvel ordre de faits que nous allons
+developper.
+
+Quand M. Hugo s'est empare d'une pensee vulgaire, quand il a imagine une
+ame sans complications, ou une peripetie sans antecedents, le poete ne
+s'en tient pas a cette simplicite sans interet. Emporte par sa tendance
+verbale a la repetition qui ne saurait s'exercer qu'en gradation
+ascendante, par son antithetisme qui reclame des chocs de grandes
+masses, par l'enivrement des belles images et l'emportement des larges
+rhythmes, il magnifie toutes choses au point de rendre les plus
+insignifiantes colossales et tragiques. M. Victor Hugo voit grand. Les
+plus simples scenes champetres, une vache paissant dans un pre, des
+enfants qui jouent, un chene dans une clairiere, une fleur au bord d'un
+chemin, prennent sous ses puissantes mains de petrisseur de verbe, une
+grandeur calme et menacante, un aspect fatidique et geant, qui emeut
+intimement. Rien de plus grandiose que sa grace. Il celebre dans la
+_Chanson des Rues et des Bois_, le printemps, le matin, de jolies
+filles, les nuits d'ete, avec une joie enorme. Son vers musculeux se
+contourne, se degage et s'elance avec la forte souplesse d'un cable
+d'acier, tourne a l'hymne dans l'elegie, a la bacchanale dans l'idylle,
+constamment robuste et magnifique. La grosse bonne humeur de la populace
+de Paris sous la Convention, un attroupement devant la baraque foraine
+d'un ventriloque, certains boniments d'Ursus et le delirant epithalame
+de M. Gillenormand aux noces de Marius et Cosette, sont animes et
+transportes de la meme joie tumultueuse, retentissent en fanfares de
+cuivre et en chants d'orgue, qui s'exhalent aux plus enormes eclats,
+quand le poete entreprend les grands spectacles et les grandes
+catastrophes.
+
+Rien de plus demesure et de dechaine que certaines de ses tempetes. Un
+incendie, celui de la Tourgue, est un flamboiement sublime. Une
+bataille, comme celle de Waterloo dans les _Miserables_, est un
+foudroiement de Titans. La charge epique des cuirassiers de Millaud, la
+panique, les carres de la garde tenant comme des ilots au milieu de
+l'ecoulement des fuyards, par la nuit tombante, et sous le feu des
+canons qui la trouent; cela est inhumain. M. Hugo possede les varietes
+de la grandeur et les etale magnifiquement partout. Il sait etre
+grandiose simplement dans une langue sculpturale et biblique, en un
+style fauve et comme recuit aux beaux passages de la _Legende des
+Siecles_. L'assaut des truands contre Notre-Dame, est d'une truculence
+fumeuse. Le marquis de Lantenac luttant contre le canon de la "Claymore"
+est froidement heroique. La marche de Gwynplaine dans le palais
+somptueux et muet de Lord Clancharlie parait quelque chose de hagard et
+d'enorme; la scene est monstrueuse ou Josiane, en sa lascive
+demi-nudite, colle ses levres junoniennes a la face tailladee de son
+hideux amant, et le regarde "fatale", avec ses yeux d'Aldebaran, rayon
+visuel mixte, ayant on ne sait quoi de louche et de sideral.
+
+Mais dans tous les livres du poete aucun recit ne monte plus haut au
+sublime et au tragique que celui ou Gwynplaine mene dans le caveau de la
+prison de Southwark apercoit le spectacle miserable de Hardquannone
+soumis a la peine forte et dure. Les sourdes tenebres du lieu, les
+vieilles et pueriles lois latines psalmodiees par le greffier, les
+paroles surhumainement graves, adressees par le juge, une touffe de
+fleurs a la main, a la miserable guenille d'homme devant lui, ecartele
+nu entre quatre piliers et oppresse de masses de fer, la bouche ralante,
+la barbe suante, la peau terreuse, muet et les yeux clos, cela est
+enorme et admirable.
+
+Toute l'oeuvre de M. V. Hugo est ainsi grandie et exaltee par ce don
+d'amplification. Les personnages y sont des heros ou des monstres: de
+Javert le "mouchard marmoreen" a Gauvain, le general de trente ans qui
+possede "une encolure d'hercule, l'oeil serieux d'un prophete et le rire
+d'un enfant...." Fantine, Mme Thenardier "la mijauree sous l'ogresse"
+sont au-dela des deux frontieres extremes de l'humanite, de meme que les
+guerriers de la _Legende des Siecles_ sont plus grands que des statues.
+Tous les incidents sont des catastrophes, toutes les entreprises
+heroiques, les passions et les emotions intenses, les intrigues
+tenebreuses, et les vertus angeliques. S'il est vrai que l'oeuvre de M.
+Hugo correspond a un monde plus simple que le notre, elle correspond
+egalement a un monde gigantesque, ou des rafales aux passions, des
+arbres aux crimes, de la beaute des cieux a la misere des humbles, tout
+est plus grand, plus fort, plus magnifique et plus enthousiasmant, qu'en
+ce globe par comparaison infime.
+
+Mais par dessus ces honneurs et ces monstruosites dont M. Victor Hugo
+sait faire du sublime, son genie atteint de plus hauts sommets encore
+dans toutes les scenes auxquelles se mele un element de mystere.
+
+Ici son imagination, laissee libre par la realite, profitant des
+interstices que la science et l'experience laissent dans le reseau de
+leurs notions, usant des terreurs hereditaires que les grands
+spectacles nuisibles ont deposees dans les ames, pousse ses plus
+etranges et ses plus luxuriantes vegetations. Le silence glace d'une nef
+vide, une cloche beante au repos, une enorme salle de festin ou les
+flambeaux agonisent, une apre et solitaire gorge de montagne muette sous
+un soleil surplombant, un burg en ruine, une sombre voute d'arbres,
+prennent sous son style un aspect formidablement inquietant. Une nuit
+etoilee vue aux heures ou tous dorment, le ciel bas d'une soiree
+d'hiver,
+
+ L'air sanglote et le vent rale,
+ Et sous l'obscur firmament,
+ La nuit sombre et la mort pale
+ Le regardent fixement,
+
+le bois sombre plein de souffles froids ou Cosette, la nuit, va pour
+chercher un seau d'eau, penetrent d'une horreur sacree. M. Hugo est par
+excellence le grand poete du Noir, et comme son satyre, connait
+
+ Le revers tenebreux de la creation.
+
+Le mystere des germes, la sourde poussee du printemps et l'ascension
+latente de la seve, les murmures des grandes plaines, la surprise des
+sources perlantes dans l'ombre, ont leur voyant et leur poete en celui
+qui a ecrit dans les _Miserables_ seuls ces trois admirables episodes:
+_Choses de la nuit, Foliis ac frondibus_, et cette arrivee de Valjean,
+par une nuit sans lune, dans le jardin du couvent du Picpus, ce jardin
+silencieux, mort et regulier ou "l'ombre des facades retombait comme un
+drap noir". Que l'on rapproche de ces grands nocturnes, la descente de
+Gilliatt dans la caverne sous-marine dont la mer a fait un ecrin et un
+antre, cette voute, aux lobes presque cerebraux, eclairee d'une lumiere
+d'emeraude, tapissee d'herbes deliees, mouvantes et molles, ou roulent
+des coquillages roses, que frole le gonflement des vagues, venant polir
+un noir piedestal ou s'evoque "quelque nudite celeste, eternellement
+pensive, un ruissellement de lumiere chaste sur des epaules a peine
+entrevues, un front baigne d'aube, un ovale de visage olympien, des
+rondeurs de seins mysterieux, des bras pudiques, une chevelure denouee
+dans de l'aurore, des hanches ineffables modelees en paleur"; la
+description des halliers sombres, ces "lieux scelerats" d'ou les chouans
+fusillaient les "bleus", et dans l'_Homme qui rit_, ce merveilleux
+tableau de la baie de Portland par un crepuscule d'hiver, ou les cotes
+blafardes se profilent en contours lineaires, puis encore l'enterrement
+de Hardquannone, emporte silencieusement a la brune, le glas toquant a
+coups espaces et discords, et cette molle nuit grise ou Gwynplaine, dans
+l'amertume de son coeur, suit les quais gluants de la Tamise, portant le
+sourd desir de se suicider; M. Hugo apparaitra comme le poete des choses
+sombres, en qui se repercute et se magnifie tout ce que les hommes
+apprehendent et redoutent.
+
+Que l'on ajoute encore a toutes ces scenes certains portraits pleins
+d'ombre et de reticence, dont le plus grand exemple est la silhouette
+bizarre, sacerdotale et scelerate du docteur Geestemunde, certains
+ensembles brouilles et confus, la perception subtile du trouble d'une
+societe a la veille d'une emeute, de cet instant des batailles ou tout
+oscille:
+
+ La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les trainees
+ de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armees ondoient,
+ les regiments entrant ou sortant, font des caps ou des golfes, tous
+ ces ecueils remuent continuellement les uns devant les autres ...
+ les eclaircies se deplacent; les plis sombres avancent et reculent;
+ une sorte de vent du sepulcre pousse, refoule, enfle et disperse
+ ces multitudes tragiques....
+
+Enfin que l'on considere cette tendance poussee a bout, que l'on fasse
+l'enumeration de tous ces poemes douteux ou M. Hugo tente d'eteindre
+l'inconnu, de ses questions oiseuses sur les tenebres metaphysiques, de
+ses constants efforts a definir l'incertain des problemes historiques,
+sociaux, moraux et religieux, de son abus de l'obscurite, de ses appels
+a une intervention divine, et de sa vision de l'inexplicable dans les
+plus claires choses; il nous semble que la demonstration est suffisante.
+S'il est un domaine ou M. Hugo soit a la fois frequent et magnifique,
+c'est celui du mysterieux, du cache, du crepusculaire, du nocturne. S'il
+est par excellence celui qui ne sait point voir les choses reelles, il
+est le familier de leur envers, des terreurs, des apprehensions et du
+trouble, des fantasmagories et des imaginations, dont les hommes
+peuplent peureusement l'absence de clarte.
+
+Certains faits contradictoires ne sauraient alterer la valeur de cette
+induction. Les chapitres realistes des _Miserables_, ne nous sont pas
+inconnus, tels que la plaidoirie singulierement navrante et comique et
+vraie du pere Champ-Mathieu, indigne dans sa stupidite d'etre pris pour
+le forcat Valjean, ni tout l'episode du petit Picpus, les notes precises
+sur l'existence des religieuses, la bizarre conversation entre le pere
+Fauchelevent et la mere Superieure, ni cette excellente figure de M.
+Gillenormand, ni celle de Thenardier fourbe et feroce. Le faux Lord
+Clancharlie est historiquement vraisemblable, et de toutes les heroines
+de theatre, la reine Marie Tudor, se distingue par des passions humaines
+concues en termes vrais. Dans certaines poesies meme, comme
+_Melancholia_, les miseres sociales paraissent decrites et deplorees
+veritablement. Mais ce ne sont point ces parties eparses et sinceres qui
+peuvent caracteriser l'oeuvre de M. Hugo. Elles montrent que
+l'organisation intellectuelle de ce poete n'est pas absolument denuee
+des proprietes qui constituent le talent d'artistes d'une autre ecole.
+Elles ne prevalent point contre les faits universels et
+caracteristiques, les tendances generales et excessives que nous avons
+reconnues en cette etude, dont les resultats se resument comme suit:
+
+En un style fait de repetitions, d'antitheses et d'images, M. Hugo drape
+des idees soit banales, vulgaires, prises au hasard et partout, soit
+paraissant, comparees aux objets, plus simples, plus grandes et plus
+vagues. Cette nullite, cette simplification et ce grossissement du fond,
+sont unis aux proprietes caracteristiques de la forme non par des
+relations de causes a effets ou d'effets a cause, mais par un rapport
+indissoluble qui permet de considerer ces deux ordres de faits comme
+resultant a la fois d'une cause unique. En effet, toute la richesse du
+style de M. Victor Hugo s'associe de telle sorte a la simplicite de ses
+idees, qu'il reste indecis s'il use de son elocution prodigieuse pour
+dissimuler la faiblesse de sa pensee, ou si celle-ci s'interdit toute
+activite depensee en belles paroles. Le grossissement est joint a la
+simplicite soit pour la cacher, soit parce qu'un objet vu incompletement
+est vu plus en saillie; il aboutit necessairement a la repetition
+ascendante des mots, comme celle-ci au grossissement des idees. Le vague
+et le mystere de la pensee conduisent a l'emploi des images, et
+celles-ci facilitent le developpement de sujets purement metaphysiques.
+Les mots s'allient ainsi aux choses en une relation immediate et
+essentielle par des actions et des reactions reciproques, qu'il faut
+tenir en memoire. C'est par cette synthese finale, reunissant en un
+ensemble homogene les elements que notre analyse a dissocies, que l'on
+pourra reconstruire logiquement l'oeuvre immense de M. Victor Hugo. Une
+merveilleuse puissance verbale, abondante, fertile, coloree, sans cesse
+renaissante et variee comme un fouillis de lianes; sous ce revetement
+une pensee simple, nue, enorme, brute et a gros grains, comme un
+entassement de rocs; l'on aura la une image approchee des livres du
+poete, l'enchevetrement luxuriant de sa forme, sur l'edifice grandiose
+de ses simples et enormes idees, tout le deploiement de ses livres
+herisses et fleuris, eriges en gros blocs friables et mal assembles. En
+cette antithese fondamentale et inapercue du poete: la nudite du fond et
+la richesse de la forme, l'oeuvre de M. Victor Hugo se resume.
+
+NOTES:
+
+[Note 10: Decembre 1884, _Revue Independante_.]
+
+
+III
+
+
+De l'ensemble des faits que nous venons d'etablir, il resulte une
+explication psychologique? En d'autres termes aux anomalies d'expression
+et de pensee qui sont devenues manifestes au cours de cette etude,
+pouvons-nous assigner pour cause une ou plus d'une anomalie interne du
+mecanisme intellectuel connu, qui, admise sur hypothese, paraisse etre a
+l'origine de tous les caracteres marques de l'oeuvre de M. Victor Hugo?
+Il nous semble que l'on peut repondre par l'affirmative a une question
+ainsi precisee.
+
+Si nous reprenons les resultats de notre analyse, resumes en ces deux
+termes: simplicite de la pensee et richesse de la forme, le choix de
+celui qui precede et determine l'autre, ne peut-etre douteux. Il n'a
+jamais paru a personne que les gens d'intelligence simple, soient
+necessairement des orateurs copieux, tandis que le contraire semble
+vrai.
+
+L'opinion commune sur les gens a parole facile, les improvisateurs, les
+avocats, les bavards, les ecrivains de premier jet, demontre en quelque
+facon que chez les discoureurs abondants on a remarque une activite
+intellectuelle moins intense et moins vive relativement. C'est donc de
+l'examen des facultes orales de M. Hugo (car la psychologie ne distingue
+pas la parole prononcee de la parole ecrite) que nous allons partir,
+quitte a revenir sur nos raisonnements, si l'explication qu'elles nous
+auront fournie ne rend pas compte egalement des facultes mentales du
+poete.
+
+M. Kussmaul (_Troubles du langage_) expose que l'acte de parler se
+decompose en trois phases: l'impulsion interne, intellectuelle et
+emotionnelle; l'expression interieure; l'expression proferee. Or, nous
+avons discerne en M. Hugo, des le debut, l'habitude de repeter en
+plusieurs formules diverses une seule pensee, de sorte que fort souvent
+dans tout un chapitre et tout un poeme, peu d'idees distinctes sont
+emises. Il semble donc qu'en lui, a une seule impulsion de l'ame, a une
+conception, a une emotion, a une vision interieures, correspondent une
+multitude d'expressions, qui se presentent tumultueusement, s'ordonnent,
+se rangent et sont issues de suite, tandis que les facultes
+intellectuelles restent inactives, attendant que ce flux ait passe, pour
+reprendre leurs fonctions intermittentes. Que l'on admette ce don
+d'exprimer longuement et de penser peu, de developper magnifiquement et
+abondamment, le moindre jet d'emotion et d'idees; que l'on se figure en
+outre que pendant ces successives remissions de l'intelligence, M. Hugo
+porte dans sa conscience non plus des pensees, mais de purs mots; tout
+deviendra clair. Un esprit presentant cette anomalie de ne penser guere
+qu'en paroles, devra s'exprimer en antitheses et en images, devra
+simplifier et grossir la realite, devra parfaitement rendre le
+mysterieux et le monstrueux, en vertu du mecanisme meme de notre
+langage.
+
+Chez lui, chaque idee, au lieu d'en suggerer une autre, de se propager
+de terme en terme, du debut a la fin d'une oeuvre, s'etant immediatement
+fondue et comme dissipee dans l'abondance d'expressions qu'elle
+dechaine, ne subsiste pendant une duree appreciable qu'en mots. Ceux-ci
+comprennent d'abord les termes propres et synonymes, puis les termes
+analogues, enfin, et, necessairement, les termes metaphoriques. De meme
+le poete s'exprime, en effet, par des mots justes, puis par des mots
+detournes, puis par des images. Et celles-ci etant l'equivalent non de
+l'idee, depuis longtemps oubliee, mais des premiers mots dans laquelle
+elle etait concue, il suit qu'elles paraitront d'habitude imprevues,
+incoherentes, neuves et curieuses aux personnes habituees a penser en
+pensees. De meme, c'est grace a ce rapport lointain entre l'image et
+l'idee que M. Hugo parvient a figurer parfaitement, en apparence, des
+idees ou abstraites ou impensables, et qu'il se trouve amene a traiter
+en beaux vers les plus vagues sujets metaphysiques.
+
+La tendance du poete aux antitheses s'explique d'une maniere analogue.
+M. Taine, dans le premier livre de l'_Intelligence_; M. Lazarus, dans sa
+monographie sur l'_Esprit et le langage_, montrent que nos mots sont
+abstraits et absolus. Le mot "arbre" ne represente aucun arbre
+particulier, qui pourrait etre de telle grandeur et de telle
+disposition, mais bien un vague ensemble de masse globulaire verte
+placee au haut d'un grand tronc gris-brun. Et ainsi delimite, l'arbre se
+separe nettement de tout ce qui l'entoure, notamment du brin d'herbe a
+son pied. Seul un esprit realiste sentira qu'il n'y a au fond aucune
+demarcation entre les graminees des petites aux grandes, les ronces, les
+arbustes, les scions, les petits arbres et les gros. Le mot "homme" de
+meme, que nous nous figurons blanc, pourra etre verbalement oppose au
+mot "bete" que nous imaginons quadrupede et velue; mais en fait, ces
+mots font abstraction des grands singes marchant souvent debout et la
+face glabre, ainsi que des peuplades sauvages, les Papouas et les
+Boschimans, marchant courbes et les bras ballants jusqu'aux genoux, le
+nez epate et la face fuligineuse. On peut poursuivre ce travail pour
+tous les mots antithetiques, depuis lumiere-tenebres, desquels sont omis
+les degradations crepusculaires, jusqu'a matiere-esprit, que relient les
+manifestations de plus en plus subtiles de la force. On verra ainsi que
+la nature ne contient pas de choses opposables, et que seul le langage
+cree des mots qui le sont. Que M. Hugo dut s'abandonner a cette tendance
+antithetique que les mots eux-memes et les mots seuls possedent,
+paraitra naturel a qui aura suivi nos explications.
+
+Nous passons aux facultes mentales du poete. Dans tous les precedents
+paragraphes, nous avons tenu tacitement pour acquis que la pensee pure
+de M. V. Hugo n'est ni constamment active, ni analytique, ni appliquee a
+se conformer exactement a la nature des choses. Les faits que nous avons
+exposes dans le deuxieme chapitre de notre etude justifient cette
+petition de principe. Nous avons vu que M. Hugo se plait a executer des
+variations, parfois extremement belles, sur les lieux-communs les plus
+abuses, qu'en de nombreux endroits de son oeuvre, il s'inspire
+visiblement des idees simples et parfois fausses, qui ont cours dans le
+public sur des sujets familiers. C'est la le procede d'un homme peu
+habitue a penser pour son propre compte, prompt a s'emparer de themes
+tout faits pour donner libre cours a sa faculte de parolier. Mais il est
+un domaine ou le vulgaire ne peut meme le mal renseigner. C'est celui de
+l'ame humaine, et ici encore M. Hugo s'en tire par des mots.
+
+Quand on dit, sans trop y songer: un heros, un vieillard, une jeune
+fille, une mere, nous apercevons vaguement quelque chose de fort net et
+de fort simple. Un heros est un beau jeune homme brave et rien de plus;
+une jeune fille est un etre chaste, joli et timide. Qu'un heros n'est
+souvent ni beau, ni jeune ni meme brave; qu'une jeune fille peut etre
+laide, sensuelle et hardie et tous deux par-dessous cela posseder une
+cervelle compliquee et retorse,--les mots ne nous le disent pas et
+l'analyse seule nous l'apprend. M. Hugo s'en tient aux mots; de la,
+l'air de famille de ses creatures similaires, et leur psychologie
+ecourtee, qui se borne a assigner a chaque type les tendances
+convenables et conventionnelles, a rendre les vieillards venerables et
+les meres tendres, les traitres fourbes et les amantes eprises, sans
+nuance, sans complications et sans individualite, sans rien de ces
+contradictions abruptes et de ces hesitations fremissantes que presente
+tout etre vivant.
+
+Mais ici, le langage qui a compromis l'oeuvre de M. Hugo, la sauve. Si
+ce poete simplifie la realite, il la grossit, en vertu de cette meme
+habitude de pensee verbale, qui a faconne son style et ses conceptions.
+Le mot, s'il ne contient que les attributs les plus generaux, les plus
+caracteristiques et les plus simples de l'objet qu'il designe, les porte
+en lui pousses a leur plus haute puissance. Le mot "chene" figure un
+arbre robuste et enorme; le mot "or" rutile plus brillamment que le pale
+metal de nos monnaies. Il n'est pas de femme qui soit la femme, ni de
+pourpre vermeille qui merite d'etre appelee le rouge. Le poete dont
+toute l'activite intellectuelle se depense en mots, qui use sans cesse
+de ces brillants faux jetons de la pensee, ne pourra s'empecher de voir
+les choses aussi demesurees que les paroles qui les magnifient. Pour
+lui, necessairement, les mechants seront monstrueux, les jeunes filles
+virginales et les tempetes formidables. Il ne concevra d'hommes vertueux
+que saints, d'aurores que radieuses. La brise passant dans les arbres
+sera pour lui l'haleine du grand Pan, et il soupconnera des faunes dans
+les taillis obscurs. Le mot _Napoleon 1er_ fera surgir en son ame un
+fantome de statue, le mot _Revolution_ une lutte de titans, le mot
+_Liberte_ des hommes delies qui s'embrassent en pleurant. Que ces
+sentiments, cette facon de penser, d'etre emu et d'exprimer, est portee
+chez M. Hugo a un degre tel qu'elle devient geniale et sublime, la fin
+de la deuxieme partie de notre etude le montre.
+
+Reste le fait qu'entre toutes ces visions grossissantes de la nature, M.
+Hugo a le plus noblement exalte ses phenomenes crepusculaires et
+mysterieux. Ici, a son habitude de concevoir les choses aussi enormes
+que les mots, aucune experience antagoniste ne s'oppose. Les mots
+_ombre_, _antre_, _nuit_, pris verbalement et portes a leur plus haute
+energie, designent des lieux ou des temps dans lesquels les sens de
+l'homme sont forcement inactifs, c'est-a-dire ne nous donnent plus aucun
+renseignement. De meme les termes plus abstraits: _mystere_, _trouble_,
+l'_eternite_, l'_au-dela_, expriment des entites sur lesquelles nous ne
+savons rien. Ainsi leur agrandissement n'a pas de bornes comme il en
+existe pour les mots figurant des objets communs; dans le domaine du
+vague, la fantaisie de M. Hugo, laissee sans limites et sans resistance,
+se meut et se deploie a l'infini, comme s'epand un gaz infiniment
+elastique, laisse sans pression. Il ne s'occupe pas plus de voir la
+chose nulle sous le mot peu precis que la chose mesquine sous le mot
+enorme, la chose complexe sous le mot simple, la chose indefinie sous le
+mot absolu, les choses vraies enfin sans designations repetees et sans
+images appendues, sous les mots[11].
+
+Certaines tendances subsidiaires de M. Hugo sont expliquees par notre
+theorie, et la confirment. Est-il maintenant son habitude de designer
+les chapitres de ses livres, ses poemes et ses recueils par les titres
+metaphoriques, qui ne donnent pas le contenu de l'oeuvre; son erudition
+qui comprend toutes les sciences verbales, la metaphysique, la
+theologie, la jurisprudence, la philologie, les nomenclatures, et aucune
+des sciences realistes et naturelles; sa reforme de la versification,
+qui a eu pour effet, par l'introduction de l'enjambement, de permettre
+d'exprimer une idee en plus de mots que n'en contient un vers; le
+resultat meme du romantisme qui, parti en guerre au nom de Shakespeare
+contre l'irrealisme classique, n'a abouti qu'a enrichir la langue
+francaise de nouveaux mots; toute la vie du poete, la mission
+sacerdotale qu'il s'est assignee, son entree en lice pour la
+"revolution" contre le "pape", sa haine des "tyrans" et sa philanthropie
+generale; tous ces traits resultent du verbalisme fondamental de son
+intelligence. Son immense gloire de poete national peut etre expliquee
+de meme.
+
+M. Hugo est en communion avec la foule, parce qu'il en epouse les idees
+et en redit, en termes magnifiques, les aspirations. Coutumier comme
+elle de ne point creuser les dessous des choses, de croire tout uniment
+qu'il y a des braves gens et des coquins, que tous les hommes sont
+freres et tous les pres fleuris, que les oiseaux chanteurs celebrent
+l'Eternel, que les morts vont dans un monde meilleur, et que la
+Providence s'occupe de chacun, ralliant les disserteurs de politique par
+son adoration de quatre-vingt-neuf, les meres par son amour des enfants,
+les ouvriers par sa philanthropie et son humanitarisme, ne choquant en
+politique que les aristocrates, en litterature que les realistes et en
+philosophie que les positivistes, trois partis peu nombreux, M. Hugo est
+d'accord avec toutes les intelligences moyennes, qu'il eblouit, en
+outre, par l'admirable, neuve, et persuasive facon dont il exprime leur
+pensee. Enfin, et par une cause plus profonde, M. Hugo est d'esprit
+essentiellement francais. Par son habitude de penser des mots et non des
+objets, de ne point dissequer les ames et de ne point montrer les
+choses, il est par excellence du pays du spiritualisme cartesien, du
+theatre classique et de la peinture d'academie. Il y a joui de l'enorme
+bonheur de ne differer de ses contemporains et de ses compatriotes que
+par la forme ou il a jete des idees traditionnellement nationales. Cette
+innovation est a la fois glorieuse et pardonnable. L'inverse ne l'est
+point, comme le demontre l'impopularite de l'_Education sentimentale_,
+de la _Tentation de saint Antoine_, des oeuvres de Stendhal et de
+Baudelaire.
+
+Ici notre etude finit. D'une oeuvre infiniment complexe, dont les
+proprietes saillantes ont ete resumees en exemples, nous avons extrait
+quelques caracteres generaux, ceux-ci ont ete repris en un couple fort
+clair et fort simple de tendances universelles; celles-ci en un fait
+psychologique absolument net. Il ne faut pas que cette explication qui,
+comme tous les principes, parait moindre que les effets causes, fasse
+illusion sur la beaute et la grandeur de l'oeuvre de M. Hugo. A
+l'intersection de deux lignes on mesure aisement leur angle; mais que
+ces cotes soient prolonges a l'infini, ils comprendront l'infini. De
+meme l'oeuvre de M. Hugo, dont nous avons resume en quelques mots
+l'essence, demeure une des plus enormes qu'un cerveau humain ait
+enfantees. Que l'on suppose jointe a la faculte verbale qui l'a
+produite, les facultes analytiques et realistes d'un Balzac, la grace
+d'un Heine, ce serait Shakespeare; que l'on joigne encore a cette
+intelligence reine, la pensee encyclopedique d'un Goethe, l'on aurait un
+poete transcendant, qui porterait en sa large cervelle toutes les choses
+et tous les mots. Etre de cet ensemble inoui un fragment notable, suffit
+a la gloire d'un homme.
+
+
+
+
+
+LES ROMANS
+
+DE
+
+M. EDM. DE GONCOURT[12]
+
+
+Dans une famille de vieille richesse bourgeoise, et de hautes charges
+militaires, sous la galante et faible tutelle d'un grand-pere epris,
+l'eveil d'ame d'une petite fille, sa vie de dignitaire minuscule dans
+l'hotel du ministere de la guerre; la naissance de son imagination par
+la musique, les lectures sentimentales, et cette precoce surexcitation
+que causent dans une cervelle a peine formee les exercices religieux
+preparatoires a la premiere communion,--l'esquisse de ses passionnettes
+et de ses amourettes,--puis le developpement de la jeune fille fixe en
+ces moments capitaux: la puberte, le premier bal, la revelation des
+mysteres sexuels,--enfin l'etude, en cette elegante, de tout le
+raffinement de la toilette, des parfums du corps et des facons
+mondaines,--son affolement de ne pas se marier, le leger hysterisme de
+sa chastete, l'anemie, une lugubre lettre de faire part,--en ces phases
+se resume le recent roman de M. de Goncourt, le dernier si l'auteur
+maintient, pour notre regret, un engagement de sa preface. Dans ce
+livre, M. de Goncourt a de nouveau consigne toutes les originales
+beautes de son art, l'acuite de sa vision, la delicatesse de son emotion
+et la science de sa methode, la sorte particuliere de style qui procede
+de cette sorte particuliere de temperament. Avec les trois oeuvres qui
+l'ont precede, jointes aux romans anterieurs des deux freres, il semble
+que l'on peut maintenant definir, en ses traits essentiels, la
+physionomie morale de l'auteur de _Cherie_, le mecanisme cerebral que
+ses ecrits revelent et dissimulent, comme un tapis de fleurs la terre.
+
+
+I
+
+
+Il est en M. de Goncourt trois predispositions originelles, sans lien
+necessaire qui les relie: physiologique, intellectuelle, emotionnelle,
+affectant les trois departements principaux de son organisation
+psychique, qui, demontrees, peuvent suffire a l'analyse et a
+l'explication de cet artiste.
+
+Ses livres, chaque chapitre de ses livres, plusieurs paragraphes de
+chaque chapitre sont constitues par le recit de faits positifs, precis,
+particularises, par des observations, des anecdotes, un geste, une
+physionomie, une mine, une locution, une attitude ou un incident. Ces
+faits nus, ou accompagnes de considerations et de narrations, qu'ils
+resument et qu'ils prouvent, ces faits soigneusement choisis,
+renseignant sur toutes les phases des personnages, arrivant aux moments
+essentiels de leur vie fictive, forment toute la contexture des romans
+de M. de Goncourt, sans lien presque qui les aligne, sans transition qui
+les assemble et les denature par une relation logique. Et de ces
+elements tenus mais rigides, comme les pierres d'une mosaique, M. de
+Goncourt sait user avec un art et des resultats merveilleux.
+
+Il excelle, a un tournant de sa fabulation, a un moment psychologique de
+ses personnages a montrer cette evolution et cette transformation par un
+fait brutal, net, dont la conclusion est laissee a tirer au lecteur.
+Telle est la scene ou la Faustin, surexcitee par le role qu'elle essaie
+d'incarner, a la veille de son exalte amour pour lord Annandale, tombe
+presque entre les bras d'un maitre d'armes en soeur; telle encore cette
+conversation erotique que Cherie, a la campagne, par une apres-midi
+torride, ses sens pres de s'eveiller, surprend de sa fenetre, entre deux
+filles de ferme. C'est par une suite d'incidents et de tableaux de ce
+genre que M. de Goncourt depeint en leurs moments caracteristiques de
+larges periodes de l'existence de ses creatures, l'enfance de Cherie et
+l'enfance de celle qui sera la fille Elisa, la vie errante des freres
+Zemganno avant leurs debuts a Paris, et la vie amoureuse, traversee
+d'inconscients regrets, de la Faustin au bord du lac de Constance. Par
+ces faits menus ou longs a decrire, il montre les etats d'ame permanents
+ou passagers de ses personnages,--par ces mains de Gianni travaillant
+machinalement a deranger les lois de la pesanteur, l'absorption
+momentanee du saltimbanque cherchant un tour inoui,--par ce reglisse bu
+dans un verre de Murano, la nature populaire et raffinee de la Faustin.
+
+Il lui faut des faits pour prouver ses assertions generales, le desir
+qu'ont les menuisiers de ne travailler que pour le theatre, une fois
+qu'ils ont goute de cette gloriole, pour montrer la seduction que
+celui-ci exerce sur tout ce qui l'approche; des faits pour trait final a
+une analyse de caractere, ou a la notation d'un changement moral; la
+mere des Zemganno appelee en justice, ne voulant temoigner qu'en plein
+air, pour montrer le farouche amour de la bohemienne pour le ciel libre;
+pour representer la modification produite en Cherie par sa puberte,
+decrire en detail la gaucherie et la timidite subite de ses gestes. Par
+une methode contraire M. de Goncourt fait preceder une consideration
+generale de la serie de faits qui l'etayent, decrivant les fougues
+d'Elisa de maison en maison, pour determiner en une generalisation
+l'inquietude errante des prostituees.
+
+Des faits encore, deguises sous une conversation, jetes en parenthese,
+arrivant comme par hasard au bout d'une phrase, servent a caracteriser
+ces personnages fugitifs qui ne traversent qu'une page, a decrire un
+lieu, a specifier une sensation par une comparaison, a montrer en
+raccourci l'aspect et les etres d'un salon, a noter le paroxysme d'une
+maladie ou l'affolement d'une passion, a marquer les realites d'une
+repetition, la physionomie d'un souteneur, l'aspect particulier d'un
+public de cirque a Paris, le debraille d'un cabotin, la colere d'une
+actrice ou d'une petite fille; et, dans cette profusion de notes,
+d'anecdotes, d'incidents, de gestes et de mines, il en est que l'auteur
+nous donne par surcroit, sans necessite pour le roman, comme une bonne
+partie des premiers chapitres de la Faustin, comme ce souriant recit ou
+Mascaro, le fantastique et vague serviteur du marechal Handancourt,
+emmene Cherie dans la foret "voir des betes", et sous les grands arbres
+precede la petite fille emerveillee, faisant chut de la main sur la
+basque de son habit noir.
+
+Que l'on reflechisse que cette methode ou le fait concret et
+caracteristique prime le general, que M. de Goncourt parmi les
+romanciers observe seul scrupuleusement, est celle des sciences morales
+modernes, qui l'ont prise aux sciences naturelles; que M. Taine ne
+procede pas autrement dans ses _Origines_, M. Ribot dans son _Heredite_,
+les sociologistes anglais dans leurs admirables travaux. Par son
+realisme exact, par ses notes mises sous les yeux du public, par ses
+deductions avec preuves a l'appui, et ses caracteres etablis sur leurs
+actes, M. de Goncourt a pu accomplir pour des milieux et une epoque
+restreints, des livres d'enquete sociale qui flottent entre l'histoire,
+et le recueil de notes psychologiques. Il a fait faire un pas de plus
+que ses contemporains, a l'evolution scientifique du roman. Il a acquis
+quelques-uns des caracteres qui differencient les livres de science des
+livres d'art. Ses renseignements, les faits qu'il cite, pris de tous
+cotes, font que ses creatures sont plutot des types que des individus,
+sont plus instructives que vivantes, plus generales et diffuses que
+particulieres, sont plutot les exemples d'un genre que des individus
+saisis et etudies a part. Et grace a son habitude d'accorder le pas a
+ses observations sur ses idees generales, a ne point plaider de cause et
+a ne pas emettre de considerations sur la vie, M. de Goncourt a pu se
+tenir a egale distance de ces philosophies nuisibles a toute vue exacte
+de la vie, et antiscientifiques: l'optimisme et le pessimisme. Il s'est
+contente d'observer, de noter et de resumer, sans conclure, sans se
+rallier a l'une des deux moities de la conception de la vie, sans que sa
+sagacite ou son coup d'oeil soient alteres par une theorie preconcue
+necessairement fausse parce que partielle. Par cette rare impassibilite,
+il est reste aussi apte a relever les faits caracteristiques de la gaie
+et jolie enfance d'une petite fille riche, que de la corruption d'une
+fille entretenue, ou de l'idiotie progressive d'une prostituee qu'ecrase
+peu a peu le perpetuel silence du regime cellulaire.
+
+NOTES:
+
+[Note 11: Cette explication psychologique, devrait, en bonne methode
+etre suivie d'une explication physiologique, qui semble possible, pour
+le cas de M. V. Hugo, bien que les recherches sur les localisations
+cerebrales soient peu avancees. Si la decouverte de M. Brocat etait
+definitive, si la faculte du langage devait avoir pour organe la
+troisieme circonvolution frontale gauche, on pourrait affirmer a coup
+sur que cette partie chez le plus merveilleux orateur de l'humanite,
+doit presenter un developpement monstrueux. Mais cette localisation qui
+parait juste pour le mecanisme musculaire de la parole, ne peut-etre
+celle du langage. L'alliance des mots et des idees est telle que tout
+organe pensant doit etre en rapport immediat avec tout organe verbal;
+c'est la une relation non de masses, mais de cellules (Voir Kussmaul,
+_Op. cit._).]
+
+[Note 12: Revue Independante, mai 1884.]
+
+
+II
+
+
+Mais de meme que parmi les faits multiples que presentent les choses et
+qui constituent les sciences, certains sont attires a l'etude de la
+matiere morte, certains autres a celle du monde organique, et parmi ces
+derniers certains par la matiere vivante en ses elements, certains par
+les ensembles que forment ces unites, il intervient chez les hommes de
+lettres realistes un biais individuel, une predisposition de l'oeil a
+voir, une aptitude de la memoire a retenir, un ordre de faits
+particulier, un caractere dans les phenomenes, un moment dans les
+physionomies, les gestes, les emotions, les ames. Et de l'effort que
+chaque artiste fait a rendre ce qui le frappe et le touche, provient son
+style individuel, la particularite de son vocabulaire et de sa syntaxe,
+qui revele le plus surement la qualite intime de son intelligence.
+
+Si l'on compare l'aspect particulier sous lequel M. de Goncourt voit
+les paysages, les interieurs, les gens, les physionomies, les attitudes,
+les passions, la nature psychologique de ses personnages preferes, on
+extraira de cette collection, la notion d'un artiste epris de mouvement,
+notant la vie dans son evolution, les visages dans leurs
+transformations, les emotions dans leurs conflits, chaque ame dans sa
+diversite.
+
+Dans le spectacle des paysages, des vues urbaines, des objets forcement
+immobiles, il percoit le caractere mouvant et variable, les vibrations
+de la lumiere, les variations du jour, le frisson passager de l'air. La
+foret ou Cherie, enfant, se promene, est decrite en ses murmures,
+l'ondoiement de ses branches, les sautillements de la lumiere sur le
+sol, les fuites d'une bete effaree. Le paysage morne ou s'eleve la
+prison de Noirlieu est rendu non par ses formes mais par le fleuve pale
+qui le traverse, sa plaine _crayeuse_, son _etendue blafarde_, la
+_lumiere ecliptique_ qui le glace. Dans le foyer du cirque ou les freres
+Zemganno attendent avant d'entrer en scene, les objets se diffusent sous
+les rayonnements que note l'auteur:
+
+ C'etaient et ce sont sur ces tableaux rapides, sur ces continuels
+ deplacements de gens eclabousses de gaz, ce sont en ce royaume du
+ clinquant, de l'oripeau, de la peinturlure des visages, de
+ charmants et de bizarres jeux de lumiere. Il court par instants sur
+ la chemise ruchee d'un equilibriste un ruissellement de paillettes
+ qui en fait un linge d'artifice. Une jambe dans certains maillots
+ de soie vous apparait en ses saillies et ses rentrants, avec les
+ blancheurs et les violacements du rose d'une rose frappee de soleil
+ d'un seul cote. Dans le visage d'un clown entoure de clarte,
+ l'enfarinement met la nettete, la regularite et le decoupage
+ presque cassant d'un visage de pierre.
+
+Pour les portraits, l'aspect, la physionomie des gens dont l'auteur
+peuple ses pages, ce qu'il evoque c'est non une enumeration de traits au
+repos, le catalogue d'un visage et d'un corps, mais leur mouvement, leur
+attitude instantanee, leur figure surprise en un changement ou une
+revulsion. Par une vision particuliere pareille en son effet, a ces
+fusils photographiques, qui decomposent le vol d'une chauve-souris et le
+saut d'un gymnaste, M. de Goncourt arrete le portrait de la soeur de la
+Faustin, au sortir d'une crise hysterique, dans sa promenade nerveuse
+par une salle de fin de diner,--decrit Cherie montant un escalier et,
+"balancant sous vos yeux l'ondulante et molle ascension de son souple
+torse". Dans un cheval blanc promene le soir aux lumieres dans un
+manege, il saisit "un flottement de soie au milieu duquel s'apercevaient
+des yeux humides". C'est la demarche d'Elisa partant en promenade,
+qu'il nous donne, "avec son coquet hanchement a gauche", "l'ondulation
+de ses reins trottinant un peu en avant de l'homme, la bouche et le
+regard souleves, retournes vers son visage." Mais c'est dans les _Freres
+Zemganno_ qu'eclate cet amour de la vie corporelle, ce penchant a
+peindre des academies en mouvement, suspendues a l'oscillation d'un
+trapeze, dardees dans l'allongement d'un saut, glissant sur une corde,
+disloquees dans une pantomime, emportees et fuyantes dans le galop d'un
+cheval.
+
+Et comme M. de Goncourt rend l'action d'un corps plutot que son dessin,
+il note des changements de figure, des mines plutot que des visages. Il
+peint, en la Tomkins, "des yeux gris qui avaient des lueurs d'acier, des
+clartes cruelles sous la transparence du teint"; en Cherie,
+"l'animation, le montant, l'esprit parisien"; "l'ebauche de mots coleres
+crevant sur des levres muettes", pour les traits convulses de la detenue
+Elisa. La physionomie de la Faustin lui apparait tantot dessinee en
+ombres et meplats lumineux, par une lampe posee pres de son lit, tantot
+s'assombrissant, se creusant sous une emotion tragique:
+
+ Subitement sur la figure riante de la Faustin, descendit la
+ tenebreuse absorption du travail de la pensee; de l'ombre emplit
+ ses yeux demi-fermes; sur son front, semblable au jeune et mol
+ front d'un enfant qui etudie sa lecon, les protuberances, au-dessus
+ des sourcils, semblerent se gonfler sous l'effort de l'attention;
+ le long de ses tempes, de ses joues, il y eut le palissement
+ imperceptible que ferait le froid d'un souffle, et le dessin de
+ paroles, parlees en dedans, courut mele au vague sourire de ses
+ levres entr'ouvertes.
+
+M. de Goncourt a le sens et le rendu des gestes caracteristiques. Il
+sait l'adroit et caressant coup de main que donne une jeune fille sur la
+jupe de sa voisine, "l'allee et la venue d'un petit pied bete" d'une
+femme hesitant a dire une idee embarrassante et saugrenue, le rapide
+gigottement du coude d'une actrice eclatant d'un fou rire, et le geste
+de colere avec lequel, desesperant de trouver une intonation, elle tire
+les pointes de son corsage.
+
+Et cette perpetuelle vision de mouvements physiques, ces physionomies
+changeantes, ces bras remuants, ces muscles frissonnants sous
+l'epiderme, toute cette vie qui s'agite dans les pages descriptives de
+M. de Goncourt, secoue et precipite les passions de ses personnages,
+accelere leurs conversations en ripostes serrees de pres, fait voler
+leur esprit, emporte leurs actes, varie leurs humeurs. L'on assiste aux
+tatonnements d'un gymnaste cherchant un tour entrevu; a la brillante et
+heureuse folie de son succes; aux revoltes cabrees d'une fille a moitie
+maniaque, a son "herissement de bete" devant la porte de sa prison, a
+l'alanguissement graduel de sa volonte meurtrie et matee. Ce que M. de
+Goncourt nous montre, ce sont les coleres d'une petite fille gatee, se
+roulant par terre dans la rage d'une soupe otee; l'affolement d'une
+jeune femme mourant de sa chastete, et courant a la quete d'un mari;
+l'etat d'ame inquiet et alangui d'une actrice entretenue, elaborant un
+role de grande amoureuse, se jetant dans le plus poetique et le plus
+emouvant amour, abandonnant le theatre, puis reprise par lui, recuperant
+ce coup d'oeil aigu d'observatrice qui la fait inconsciemment mimer la
+mort de son amant.
+
+Et par une consequence logique ce sont des ames capables de ces
+variations, de ces emportements, de ces sautes, que M. de Goncourt
+s'applique a peindre, des ames diverses, plastiques a toutes les
+sensations, desarticulees et nerveuses, sans constance et sans unite,
+sans rien qui les raidisse, les soutienne et les cimente, des ames de
+demi-artistes, des ames de premier mouvement, soudaines, ductiles et
+fougueuses. Conduit par son realisme a l'etude d'une basse prostituee,
+d'ailleurs retive et passionnee, il n'a fait depuis que des creatures
+fantasques et charmantes, des clowns bohemiens, une actrice, une jeune
+fille jolie, coquette et gatee, des etres changeants comme un ciel de
+printemps, extremes, ondoyants, d'une nature atrocement difficile a
+decrire et a montrer.
+
+De ce gout pour la vie, de ce perpetuel et paradoxal effort a rendre le
+mouvement avec des mots figes et une langue plus ferme que souple, de
+cette artistique quadrature du cercle, provient le singulier style de M.
+de Goncourt. Il a du recourir au neologisme pour noter des phenomenes
+qu'il a bien vus le premier. Le frisson meme que lui causait le
+spectacle des choses, l'a fait employer des locutions de debut, qui
+donnent comme un coup de pouce a la phrase, ces "et vraiment" ces
+"c'etait ma foi", ces "ce sont, ce sont" qui marquent la legere griserie
+de son esprit au moment de rendre une nuance fugace, une sensation
+delicate. Il s'accoutume a forger des substantifs avec des adjectifs
+deformes, parce que l'accident, la qualite qu'exprime l'adjectif lui
+parait plus importante que l'etat, rendu par le substantif. Il recourra
+a d'interminables enumerations pour decrire tous les multiples aspects
+d'un ensemble. Il aura le plus riche vocabulaire de mots fremissants,
+colores, pailletes, etincelants et reluisants, pour exprimer ce qu'il
+voit aux choses d'eclairs et de rehauts. Enfin il inventera ces etranges
+phrases disloquees, enveloppantes comme des draperies mouillees,
+mouvantes et plastiques qui semblent s'inflechir dans le tortueux d'une
+route: "Enfin l'omnibus, decharge de ses voyageurs, prenait une ruelle
+tournante, dont la courbe, semblable a celle d'un ancien chemin de
+ronde, contournait le parapet couvert de neige d'un petit canal gele";
+des phrases comprehensives donnant a la fois un fait particulier et une
+idee generale, des phrases peinant a noter ce que la langue francaise ne
+peut rendre et devenant obscures a force de torturer les mots et de
+raffiner sur la sensation:
+
+ Ils savouraient la volupte paresseuse qui, la nuit, envahit un
+ couple d'amants dans un coupe etroit, l'emotion tendre et
+ insinuante, allant de l'un a l'autre, l'espece de moelleuse
+ penetration magnetique de leurs deux corps, de leurs deux esprits,
+ et cela, dans un recueillement alangui et au milieu de ce tiede
+ contact qui met de la robe et de la chaleur de la femme dans les
+ jambes de l'homme. C'est comme une intimite physique et
+ intellectuelle, dans une sorte de demi-teinte ou les lueurs
+ fugitives des reverberes passant par les portieres, jouent dans
+ l'ombre avec la femme, disputent a une obscurite delicieuse et
+ irritante sa joue, son front, une fanfiole de sa toilette et vous
+ montrent un instant son visage de tenebres, aux yeux emplis d'une
+ douce couleur de violette.
+
+C'est dans la notation de ces sentiments tenus, delicieux et troubles
+qu'eclate la maitrise de M. de Goncourt, dans le rendu tatonnant,
+repris, pousse, flottant et enlaceur de ces mouvements d'ame vagues et
+inapercus de tous, dans la description de l'ivresse languissante que
+causent a Cherie la musique ou un effluve de parfums, dans la sorte
+d'extase hilare de deux clowns tenant un tour qui stupefiera Paris, dans
+la vague stupeur d'ame qui vide peu a peu la cervelle d'une prisonniere
+hysterique. Grace aux infinies ressources de son style et au biais
+particulier de sa manie observante, il est parvenu a saisir quelques-uns
+des faits profonds et obscurs de notre vie cerebrale. L'organisation de
+ses sens et de son style ressemble a ces instruments infiniment
+complexes mais infiniment sensibles de la physique moderne qui
+saisissent des phenomenes et permettent des approximations inconnues aux
+anciennes machines. Et qui voudrait se plaindre de cette delicate
+complexite, cause et condition d'une science plus vraie?
+
+
+III
+
+
+A ce sentiment vif et penetrant de la vie en acte, de ses remuements
+physiques et des ses agitations morales, a cette recherche appliquee et
+reprise de l'enveloppement du fait par la phrase, se joint en M. de
+Goncourt le gout particulier d'une certaine sorte de beaute, qu'il
+recherche avidement et rend amoureusement, dont l'attrait l'a guide dans
+ses courses de collectionneur, dans la determination des sujets et des
+scenes de la plupart de ses romans: le gout passionne du joli. Ce
+penchant qui le conduisit a recueillir les dessins du XVIIIe siecle, a
+etudier en toutes ses faces et a faire revivre en son entier cette
+epoque de la grace francaise, qui lui fit aimer dans les objets du Japon
+leur puerilite, l'ingenu et l'impromptu de leur art, penetre et
+determine ses oeuvres d'imagination, leur infuse comme une nuance et un
+parfum a part, les farde et les poudre.
+
+A une epoque ou le souvenir du romantisme remplit les romans realistes
+et les scenes brutales, de grands chocs tragiques et sanglants, de
+raffinements maladifs, M. de Goncourt a conserve le sens des choses
+naturellement charmantes, de la poesie dans les incidents journaliers,
+des ames delicates de naissance, de ce qui est vif, simple et gai. Il
+sait gouter la malice d'une vieille pantomime italienne et en inventer
+de poetiques pour ses clowns, rendre la douceur de gestes et de
+caractere d'un soldat, ancien berger, la grace native d'une actrice
+naturellement fine, s'arreter aux idylliques visions enfantines qui
+fleurissent la folie d'une vieille idiote. Mais ou le sens du joli
+eclate, c'est dans son nouveau livre, dans cette charmante etude de
+reclusion feminine qui forme la premiere moitie de _Cherie_, dans le
+geste mutin d'une petite fille perchee sur sa chaise et eventant sa
+soupe de son eventail; dans la gaie repartie du marechal consolant
+Cherie de s'apitoyer sur la douleur des parents des perdreaux servis a
+table; dans la scene du bapteme de la poupee; dans l'inquiet effarement
+d'une troupe d'enfants enfermes dans les combles; dans la bienveillante
+et aimable idee qu'a la marechale de greffer sur les eglantiers de de la
+foret de Saint-Cloud les roses du jardin imperial. Personne ne pouvait
+mieux rendre les legers et coquets caprices d'une ame de fillette, la
+demi-pamoison d'une femme amoureuse, la longue douceur de la passion
+satisfaite:
+
+ En la paix du grand hotel, au milieu de la mort odorante de fleurs,
+ dont la chute molle des feuilles, sur le marbre des consoles,
+ scandait l'insensible ecoulement du temps, tandis que tous deux
+ etaient accotes l'un a l'autre la chair de leurs mains fondue
+ ensemble, des heures remplies des bienheureux riens de l'adoration
+ passaient dans un _far-niente_ de felicite, ou parler leur semblait
+ un effort. Et c'etaient de douces pressions, un echange de sourires
+ paresseux, une volupte de coeur toute tranquille, un muet
+ bonheur....
+
+Et il arrive pourtant a ce decriveur des joliesses et des bonheurs, a
+ce realiste qui sait parfois etre gaminement gai, d'etre attire par le
+fantastique et le crepusculaire que montre parfois la vie parisienne,
+par l'existence excessive et mysterieuse de la Tomkins, l'affeterie
+voluptueusement macabre de Mme Malvezin. Que l'on relise surtout dans
+_La Faustin_, apres les vues rembranesques des repetitions diurnes a la
+Comedie-Francaise, et la sinistre fin de diner des auteurs dramatiques,
+les scenes ou apparait l'honorable Selwyn, puis cet acte cruel du
+denouement egal en puissance terrifiante a la _Ligeia_ de Poe,--_La
+Faustin_ imitant devant une glace, par une nuit d'automne, le rictus de
+son amant moribond. Jamais realiste ne s'est avance plus loin au bord de
+la verite, a la rencontre de la grande poesie.
+
+C'est cette intervention de la fantaisie dans le choix des incidents,
+cet amour du joli dans les choses et dans les gestes, du mystere pour
+certaines scenes et certains personnages, qui finalement caracterise le
+mieux l'art de M. de Goncourt. De la les paillettes, l'ingeniosite, le
+coloris adouci et pimpant de son style, la frequence des scenes
+elegantes et des personnages point abjects, le contournement amoureux de
+sa phrase, la gaiete de son humeur, et la tendresse de son emotion. De
+la aussi, de son gout du bizarre et du fantastique, les soubresauts de
+son recit, la terrible nervosite des derniers chapitres de _La Faustin_
+et de _Cherie_, ces agonies atroces, ces scenes nocturnes traitees a
+l'eau-forte, ces personnages ambigus et gris, le mystere de certains de
+ses devoilements, la richesse barbare de certains de ses interieurs.
+
+M. de Goncourt est comme au confluent de deux esthetiques. Il a garde
+beaucoup de sa frequentation de l'ancienne France, de la France de
+Diderot et de Mlle de Lespinasse. Mais il a ete conquis aussi par le
+romantisme septentrional qui nous a envahis, par Poe, de Quincey, Heine,
+par ce que Balzac a innove. De cet amalgame est fait le charme et le
+heurt de son oeuvre, ce par quoi elle nous seduit et nous terrifie.
+
+Et maintenant cette analyse terminee, il faut imaginer que le mecanisme
+cerebral dont nous avons essaye d'isoler et de montrer les gros rouages,
+est vivant et en marche, possede par une creature humaine, constitue en
+son engrenement et son travail une unite indivise, la pensee, la raison
+et le genie d'un artiste et d'une personne. D'un seul coup, et sans les
+distinctions innaturelles que nous avons etablies, M. de Goncourt est a
+la fois chercheur de petits faits caracteristiques et precis, frappe par
+les aspects mouvementes des etres et des choses, emu par ce qu'il y a
+en ces phenomenes de joli, de delicat, de rare, de bizarre, d'un peu
+fantastique. Ce penchant reagit sur le choix de ses documents humains,
+de ses sujets, de ses personnages; ce souci de l'exactitude le pousse a
+donner des visions nettes de mouvements et de jolites; l'habitude de
+l'observation, son ouverture d'esprit a tous les phenomenes de la vie,
+le garde de tomber dans la mievrerie ou le pessimisme: la recherche
+d'emotions delicates le preserve habituellement de s'appliquer a l'etude
+des choses basses, des personnages laids ou nuls, limite sa vision des
+phenomenes psychologiques, l'eloigne de concevoir des caracteres uns,
+individuels et constants, colore et enerve sa langue, attenue ses
+fabulations, rend ses livres excitants et fragmentaires. Ajoutez encore
+a ces anomalies individuelles d'organisation cerebrale, les caracteres
+generaux de toute ame d'artiste et d'ecrivain, la vive sensibilite, le
+don plastique du mot expressif, le don dramatique de la coordination des
+incidents, l'infinie tenacite de la memoire pour les perceptions de
+l'oeil, toutes les multiples conditions qui permettent de realiser cette
+chose en apparence si simple, un beau livre. Enfin le possesseur de
+cette curieuse intelligence, il faut le figurer jete des sa jeunesse,
+avec son frere et son semblable, dans les remous de la vie parisienne,
+promenant l'aigu de son observation, la delicate nervosite de son
+humeur, dans le monde des petits journaux, des cafes litteraires, des
+ateliers, dans les grands salons de l'empire, habitant aujourd'hui une
+maison constellee de kakemonos et rosee de sanguines, le cerveau nourri
+par une immense et diverse lecture: a la fois erudit, artiste et
+voyageur, au fait de l'esprit des boulevards, de celui de Heine et de
+celui de Rivarol, instruit des tres hautes speculations de la science,
+l'on aura ainsi la vision peut-etre exacte, en ses parties et son tout,
+de cet artiste divers, fuyant exquis, spirituel, poignant,
+solide,--l'auteur des livres les plus excitants et les plus suggestifs
+de cette fin de siecle.
+
+ * * * * *
+
+PAGES RETROUVEES[13]
+
+PAR EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+
+Dans ce livre M. de Goncourt a reuni ses articles de journal et ceux
+qu'il a faits avec son frere. Il suffit de dire que presque toutes ces
+_Pages retrouvees_, sont des morceaux de bonne ou de haute litterature,
+pour marquer la difference entre les feuilles d'il y a une trentaine
+d'annees et celles de la notre. C'etaient en effet des gazettes bizarres
+celles ou les Goncourt faisaient paraitre, vers 1852, les chroniques et
+les nouvelles qui formerent depuis la _Lorette_, une _Voiture de
+masques_ et le present volume. Si l'on feuilletait l'une d'elles, le
+_Paris_ de 1852, on verrait un journal quotidien du format du
+_Charivari_ publiant tous les jours une lithographie de Gavarni et
+encadrant cette gravure d'un texte ecrit parfois par des gens ayant de
+la litterature. M. Aurelien Scholl fit la ses debuts; il etait alors
+d'un pessimisme furibond et faisait preceder ses chroniques toutes en
+alineas, d'epigraphes naivement latins ou grecs. Le numero etait une
+fois par semaine rempli tout entier d'une fantaisie de Banville, et pour
+montrer a quel point on laissait ce poete hausser le ton coutumier de
+journaux, nous citerons de lui cette magnifique phrase, dont le pendant
+ne se trouvera guere dans nos quotidiens: "Ainsi dans le calme silence
+des nuits, aux heures ou le bruit que fait en oscillant le balancier de
+la pendule, est mille fois plus redoutable que le tonnerre, aux heures
+ou les rayons celestes touchent et caressent a nu l'ame toute vive, ou
+la conscience a une voix, ou le poete entend distinctement la danse des
+rhythmes degages de leur ridicule enveloppe de mots, a ces heures de
+recueillement douloureuses et douces, souvent, oh! souvent, je me suis
+interroge avec epouvante, et j'ai tressailli jusque dans la moelle des
+os. Et quand on y songe qui ne fremirait, en effet, a cette idee de
+vivre peut-etre au milieu d'une race de dieux implacables parmi des
+etres qui lisent peut-etre couramment dans notre pensee, quand la leur
+se cache pour nous sous une triple armure de diamant! Quand on y
+songe.... Le mystere de l'enfantement leur a ete confie et peut-etre le
+comprennent-elles.... Peut-etre y a-t-il un moment solennel ou si le
+mari ne dormait pas d'un sommeil stupide, il verrait la femme tenir
+entre ses mains son ame palpable et en dechirer un morceau qui sera
+l'ame de son enfant...."
+
+Les Goncourt faisaient de meme des numeros entiers du _Paris_, qui ne
+contenait alors, outre le feuilleton et le Gavarni, qu'une nouvelle
+comme les admirables _Lettre d'une amoureuse_, et _Victor Chevassier_.
+
+Ils annoncaient alors un roman qui n'a jamais paru, le _Camp des
+Tartares_; ils faisaient des comptes rendus de theatre (le _Joseph
+Prudhomme_ de Monnier a l'Odeon), des notes bibliographiques; parfois
+meme ils chroniquaient tout simplement comme dans leur _Voyage de la rue
+Lafitte a la Maison d'Or_, et une citation gaillarde les menait en
+police correctionnelle.
+
+C'etait cependant un temps encore aimable; les annonces du _Paris_, ces
+annonces documentaires qui rendront precieuses aux historiens futurs les
+quatriemes pages de nos journaux, sont encore amusantes a lire.
+
+Une reclame de parfumerie se termine par une citation de Martial; le
+"plus de copahu" est deja le cri de ralliement des medecins de
+certaines maladies, qu'on appelait si poliment alors des maladies
+confidentielles; un journal contemporain publie "les memoires de Mme
+Saqui, premiere acrobate de S.M. l'empereur Napoleon 1er;" un
+restaurateur de la rue Montmartre promet "pour 1 fr. 50 un repas
+comprenant: potage, 4 plats, 3 desserts et vin;" enfin, un chocolatier
+encore ingenu libelle ainsi sa reclame: "La confiserie hygienique
+fabrique deux sortes de chocolat: l'un qui est sa propriete exclusive a
+recu le nom de chocolat bi-nutritif, parce qu'il contient des aliments
+alibiles empruntes au jus de poulet, et rendus completement insipides."
+
+On se targuait surtout au _Paris_ d'avoir de la fantaisie, et
+visiblement Henri Heine etait un peu le genie du lieu. Les Goncourt
+aussi subirent cette admiration. _Une nuit a Venise_ est bien une
+fantaisie a la maniere des Reisebilder, et le _Ratelier_ aussi, sans
+doute avec cet alliage de minutie et de vision scrupuleuse qui marque
+dans la _Maison d'un vieux juge_ les romanciers de Germinie Lacerteux.
+
+_Pages retrouvees_ se terminent par plusieurs articles de M. Edm. de
+Goncourt entre lesquels il faut citer celui sur M. Theophile Gautier.
+Nous ne connaissons pas de portrait plus evocateur et plus anime,
+gesticulant et parlant, traverse d'onde, de vie et de pensee, plus
+delicatement modele par la sympathie des souvenirs exacts. Ce portrait
+est une des plus belles pages de ce siecle. Il merite de compter entre
+Charles Demailly et la Faustin.
+
+NOTES:
+
+[Note 13: _Revue Contemporaine_, mars 1886.]
+
+
+
+
+
+J.K. HUYSMANS[14]
+
+
+C'est l'histoire d'un frele et exceptionnel jeune homme, prise en son
+plus etrange chapitre, que raconte _A Rebours_, le nouveau livre de M.
+Huysmans. Le duc Jean Floressas des Esseintes, eraille et froisse par
+tout ce que la vie contient de grossier, de brutal, de bruyant et de
+sain, se retire des hommes en qui il ne voit point ses semblables, et se
+detourne de la realite qui ne contente ni ne rejouit ses sens. Usant
+d'une imagination adroite et subtile, il s'emploie a donner a tous ses
+gouts une nourriture facticement convenable, presente a ses yeux des
+spectacles combines, substitue les evocations de l'odorat a l'exercice
+de la vue, et remplace par les similitudes du gout certaines sensations
+de l'ouie, pare son esprit de tout ce que la peinture, les lettres
+latines et francaises ont d'oeuvres raffinees, superieures ou
+decadentes, oscille dans sa recherche d'une doctrine qui systematise son
+hypocondrie, entre l'ascetisme morose des mystiques et l'absolu
+renoncement des pessimistes allemands. A l'origine et au cours de cette
+maladie mentale, preside la maladie physique. La nevrose apres avoir
+cause l'incapacite sociale du duc Jean, affine son intelligence jusqu'a
+l'amincir, apparait en lui plus ouvertement, le poursuit
+d'hallucinations, le force une premiere fois--dans l'episode du voyage
+ebauche a Londres,--a tenter de rentrer dans la vie, l'anemie le mine et
+l'accable dans une prostration finale jusqu'a ce que la folie et la
+phtisie le menacant--le duc Jean se resolve sur l'ordre de son medecin a
+revenir au monde pour mourir plus lentement.
+
+Ce livre singulier et fascinant, plein de pages perverses, exquises,
+souffreteuses, d'analyses qui revelent et de descriptions qui montrent,
+peut surprendre quand on le confronte avec les oeuvres anterieures de M.
+Huysmans. Il nous semble qu'il est le developpement, extreme mais
+logique, de quelques-unes des tendances qu'accusent _En Menage, Les
+Soeurs Vatard, Marthe, Croquis parisiens_, etc. Par _A Rebours_, M.
+Huysmans a marque dans une certaine direction la frontiere avancee de
+son talent, qui se trouve embrasser certaines regions lointaines
+apparemment exterieures.
+
+NOTES:
+
+[Note 14: _Revue independante_, 4 juillet 1884.]
+
+
+I
+
+
+Les procedes d'art de M. Huysmans appartiennent en general, comme ceux
+des ecrivains qui sont a la tete du roman, a l'esthetique realiste. Il
+sait voir les personnes, les objets, les ensembles, les caracteres avec
+une exactitude notablement superieure a celle des romanciers idealistes;
+la vie d'un homme etant rarement tragique, il s'abstient de toute
+intrigue violente ou qui comprenne d'autres incidents que ceux eprouves
+par un Parisien de la moyenne; l'histoire a raconter se trouvant ainsi
+reduite, M. Huysmans l'expedie en quelques phrases et consacre ses
+chapitres non plus au recit d'une serie d'evenements, mais a la
+description d'une situation, d'une scene, procede non par narrations
+successives avec de courtes haltes, mais par de larges tableaux relies
+de breves indications d'action; et, comme tous les ecrivains de cette
+ecole,--avec de profondes differences personnelles,--il possede un
+vocabulaire etendu et un style riche en tournures, apte, par des
+procedes divers, a rendre l'aspect exterieur des choses, a reproduire
+les spectacles, les parfums, les sens, toutes les causes diverses et
+compliquees de nos sensations, de facon a les renouveler dans l'esprit
+du lecteur par la voie detournee des mots.
+
+Mais parmi ces elements memes qui sont les parties exterieures et
+communes de toute oeuvre realiste, il en est deux, l'exactitude de la
+vision et la richesse du style, que M. Huysmans a perfectionnes et menes
+a bout. Il n'est personne, parmi les romanciers, qui connaisse mieux
+Paris dans ses banlieues, ses quartiers excentriques, ses lieux de
+plaisir et de travail, dans ses aspects changeants de toutes heures, qui
+sache mieux les interieurs divers des myriades de maisons parmi
+lesquelles serpentent ou s'alignent ses rues, qui porte mieux
+enregistres dans son cerveau, les physionomies, la demarche, la
+tournure, les gestes, la voix, le parler, de ses categories superposees
+d'habitants. Parmi les innombrables tableaux de Paris, les croquis et
+les scenes dont regorgent les romans de M. Huysmans, il en est dont
+l'exactitude frappe comme un souvenir, suscite instantanement une vision
+interieure comme une analogie ou une coincidence. Dans _En Menage_, le
+debut, ou, par une nuit nuageuse, Andre et Cyprien, parcourent
+lentement une rue endormie, l'aspect particulier du pave, le marchand de
+vin fermant sa boutique a l'approche silencieuse de deux sergents de
+ville, tandis qu'un fiacre cahote et butte sur le pave, est assurement
+le recit detaille de la serie d'impressions que procure une rentree
+tardive. Qui ne connait de son passage dans les bouillons, "cette
+epouvantable tristesse qu'evoque une vieille femme en noir, tapie seule
+dans un coin et machant a bouchees lentes un troncon de bouilli?" Les
+soirees de la famille Vatard, celles de la famille Desableau, ou Madame,
+apres avoir lentement coupe un patron, l'essaie, les sourcils remontes
+et les paupieres basses, sur le dos de sa fillette "la faisant pivoter
+par les epaules, lui donnant avec son de de petits coups sur les doigts
+pour la faire tenir tranquille ... pincant l'etoffe sous les aisselles,
+meditant sur les endroits devolus pour les boutonnieres", ont une
+convaincante veracite. Il n'est presque point de page ou l'on ne
+constate cette justesse de vision et cette probite artistique. Que l'on
+note encore le chapitre de _A Rebours_, ou, par une boueuse nuit
+d'automne, le duc erre par tout le quartier anglican de Paris, des
+bureaux de "Galignani" a la taverne de la rue d'Amsterdam,--dans _Les
+Soeurs Vatard_, le tumultueux interieur d'atelier de femmes par un
+matin de paye apres une nuit blanche, la plaisante enumeration des
+manques de tenue de l'ouvriere Celine devenue la maitresse d'un monsieur
+a chapeau de soie,--le bruissant tableau des Folies-Bergere dans les
+_Croquis parisiens_, et les vues en grisaille de certains sites dolents
+de la banlieue,--enfin, dans tous ses livres, cette qualite que M.
+Huysmans est seul a posseder, l'art de rendre veridiquement la
+conversation, d'ecrire en style parle les dires d'un concierge, ou les
+bavardages de deux artistes; assurement le realisme de M. Huysmans,
+semblera rigoureux, complet, et extraordinairement voisin de la nature.
+
+Dans ce perpetuel et acharne colletement avec la realite, M. Huysmans a
+contracte quelques-unes des particularites de son style. Attentif aux
+conversations qu'il a entendu bruire autour de lui, renseigne par ses
+observations sur les termes techniques des metiers, il a retenu et su
+employer tout un vocabulaire populacier, populaire, bourgeois et
+artiste, amasser et deverser un tresor de mots d'argot et d'atelier qui
+lui permet de noter des sensations et des emotions dans la langue meme
+des personnes qui la ressentent, lui fournit le mot exact ou pittoresque
+qui illumine toute une phrase du charme de la bonne trouvaille. Il dira
+de l'or d'une etole, qu'il est "assombri et quasi saure"; il dira
+encore: "des hommes souls turbulaient"; des fleurs lui apparaitront
+"taillees dans la plevre transparente d'un, boeuf"; il pourra ecrire
+cette phrase: "Attise comme par de furieux ringards, le soleil s'ouvrit
+en gueule de four, dardant une lumiere presque blanche ... grillant les
+arbres secs, rissolant les gazons jaunis; une temperature de fonderie en
+chauffe pesa sur le logis". Il tire de l'observation des comparaisons
+etonnamment justes: "Elle eut a la fin des larmes, qui coulerent comme
+des pilules argentees, le long de sa bouche." Comme pour tous les
+artistes, le commerce avec la realite, avec ce que l'on peut saisir par
+les sens, revoir, tater et montrer avec les spectacles familiers de
+l'humanite et du monde, lui a ete profitable. Il a acquis a cette
+connaissance de la vie, la dose de veracite qui est indispensable au
+roman moderne, la force, la precision, la richesse et le pittoresque du
+style, les moyens, en somme, l'outil lui permettant d'elaborer et de
+realiser sa conception particuliere de l'ame et de la destinee humaine.
+
+
+II
+
+C'est, en effet, par une psychologie particuliere des personnages, par
+la facon dont M. Huysmans se figure le mecanisme de l'ame humaine,
+exagere certaines facultes, amoindrit l'action de certaines autres, que
+ses romans tranchent sur leurs congeneres, se sont necessairement
+revetus d'un style original et aboutissent a une philosophie generale
+deduite jusqu'en ses extremes consequences. Si l'on examine quelle est
+l'activite commune et constante des creatures mises sur pied par M.
+Huysmans, si l'on ecarte les traits generaux de toute conduite humaine,
+on arrive a constater qu'ils s'emploient a subir, a accumuler et a faire
+revivre des perceptions, surtout des perceptions visuelles, et surtout
+encore des perceptions visuelles colorees ou lumineuses. Le Cyprien des
+_Soeurs Vatard_, le Cyprien et l'Andre de _En Menage_, le duc Jean de _A
+Rebours_ semblent etre, en fin de compte, des couples d'yeux montes sur
+des corps mobiles, aboutissant a de formidables ganglions optiques, qui
+penetrent toute la masse cerebrale de leurs fibrilles radiees. Toute
+leur activite vitale aboutit a emmagasiner des visions et a en degorger
+d'anciennes, a noter des aspects, a percevoir des colorations et des
+scintillements, et a evoquer, dans les periodes languissantes,
+d'anciennes vibrations lumineuses, entassees, endormies dans
+l'arriere-fonds de la memoire, mais vivaces et aptes a reparaitre a la
+suite d'une association d'idees, comme les alterations d'un papier
+sensibilise, sous l'action d'un reactif.
+
+Cette conception de l'ame humaine est, chez M. Huysmans, primordiale et
+irrepressible. S'il met en scene des personnages que leur manque de
+culture rend incapables d'observations minutieuses, dont les yeux
+rudimentaires ne savent point voir; il intervient, decrit en personne,
+sensation par sensation, les tableaux que ces obtus spectateurs
+contemplent, et marque ensuite en realiste exact le peu d'interet
+qu'eveille chez eux ce spectacle inapercu. Il raconte en ses couleurs,
+son agitation et ses clameurs, la vue du cours de Vincennes par un jour
+de foire, puis: "Tout cela etait bien indifferent a Desiree." Il dessine
+en d'admirables pages le va-et-vient, les jets de vapeur, les
+escarbilles volantes, la course acceleree ou contenue des locomotives,
+toute la vie grandiose et fantastique de la gare de l'Ouest a la tombee
+de la nuit, et conclut: "Anatole reflechissait."
+
+Mais, d'autres fois, la perfection de sa vision l'emporte au-dela de la
+vraisemblance. Il prete a ses ouvrieres l'acuite et la delicatesse
+oculaires qu'il possede, leur attribue, dans les contemplations
+auxquelles il les soumet, les plus rares qualites d'observateur. Ses
+brocheuses devisagent admirablement l'employe de la maison Crespin qui
+vient leur reclamer de l'argent; Desiree et Auguste, au moment de
+s'eprendre, se detaillent mutuellement en physionomistes consommes.
+Desiree, conduite au theatre Bobino, percoit la silhouette de la
+chanteuse, avec les omissions et les insistances d'un peintre
+intransigeant, puis les details de sa toilette, comme une personne
+situee dans la coulisse. Visiblement, M. Huysmans ne trouvait pas a
+loger dans ces ames etroites, tout l'epanouissement de ses qualites de
+peintre verbal. Il se mit a l'aise dans _En Menage_ et eut recours aux
+artistes.
+
+Assurement, jamais Paris n'a ete fouille, decrit, decouvert, examine
+dans ses details et repris dans ses ensembles, analyse et synthetise
+comme en ce beau livre, par le peintre Cyprien Tibaille et le
+litterateur Andre Jayant. Tout y apparait, depuis l'appartement de
+garcon artiste ou Andre s'installe apres sa mesaventure conjugale,
+jusqu'a la place du Carrousel ou il va promener sa nostalgie feminine et
+contempler "le merveilleux et terrible ciel qui s'etendait au soleil
+couchant par de la les feuillages noirs des Tuileries ..., les ruines
+dont les masses violettes se dressaient trouees sur les flammes
+cramoisies des nuages;" depuis le brouhaha d'un cafe du Palais-Royal le
+soir, jusqu'a ces taches lumineuses que la nuit, les fenetres eclairees,
+dans les maisons noires font passer devant le, voyageur d'imperiale. Ce
+livre avec lequel on pourra toujours restituer la physionomie exacte du
+Paris actuel, nous donne l'aspect intime de la rue le matin quand les
+cafes s'ouvrent sur le passage des ouvriers et des filles decouchees la
+nuit au moment des rentrees tardives, le soir a l'heure discrete ou des
+messieurs bien mis emboitent le pas d'ouvrieres en cheveux, au
+crepuscule, ou deserte et morte, elle seche d'une averse sous la flambee
+jaune du soleil couchant; il nous donne les boutiques, les ateliers, le
+garni d'un peintre, les brasseries, les restaurants, l'appartement d'une
+fille, celui d'un employe, tout le dedans et le dehors de la capitale du
+monde moderne.
+
+Et ce livre qui se resume en une accumulation de tableaux colores et
+mouvementes, n'a pas suffi a assouvir la passion descriptive de M.
+Huysmans. De meme que les strategistes et les joueurs d'echecs
+superieurs dedaignent les rencontres reelles ou l'imprevu altere la
+beaute des calculs et satisfont leurs aptitudes logiques, par la
+solution de problemes factices, M. Huysmans s'est detourne de copier la
+realite, qui ne repondait point a ses exigences sensuelles, et s'est
+fabrique dans _A Rebours_, des objets de perception inventes et
+parfaits. Par d'adroites combinaisons de choses reelles, en eliminant
+tout ce qui dans l'art et la nature, etait pour lui denue d'emotion
+agreable, il a cree des visions et des perceptions artificielles, qui,
+elaborees de propos delibere, se sont trouvees en harmonie parfaite avec
+ses facultes receptives et les aptitudes de son style.
+
+Il semble ici que la limite de l'art de voir et de rendre est atteinte.
+Le boudoir ou des Esseintes recevait ses belles impures, le cabinet de
+travail ou il consume ses heures a revoquer le passe, ou a feuilleter de
+ses doigts pales, des livres precieux et vagues, cette bizarre et
+expeditive salle a manger, dans laquelle il trompe ses desirs de voyage,
+la desolation d'un ciel nocturne d'hiver, le moite accablement d'un
+apres-midi d'ete, les floraisons monstrueuses dont se herissent un
+instant les tapis, les evocations visuelles et auditives de certains
+parfums aeriens et liquides, et par dessus tout ces phosphoriques pages
+consacrees aux peintures orfevrees de Moreau, a certains tenebreux
+dessins de Redon, a certaines lectures prestigieuses et suggestives;
+ici le style de M. Huysmans fulgure et chatoie, passe, pour employer une
+de ses phrases, "tous feux allumes".
+
+Dans l'effort pour rendre toutes les sensations dont les choses
+affectent ses appareils sensoriels et cerebraux, M. Huysmans atteint a
+une elocution consommee, orientale et superieure.
+
+Il a d'admirables trouvailles de mots; par l'appariement des paroles, il
+sait rendre la nature du choc nerveux brusque ou lent, dont l'affectent
+ses sensations. Certaines phrases petaradent et font feu des quatre
+pieds: "La horde des Huns rasa l'Europe, se rua sur la Gaule, s'ecrasa
+dans les plaines de Chalons, ou Aetius la pila dans une effroyable
+charge. La plaine gorgee de sang moutonna comme une mer de pourpre; deux
+cent mille cadavres barrerent la route, briserent l'elan de cette
+avalanche qui, divisee, tomba eclatant en coups de foudre sur l'Italie,
+ou les villes exterminees flamberent comme des meules". D'autres phrases
+coulent lentement comme des larmes de miel: "Cette piece ou des glaces
+se faisaient echo et se renvoyaient a perte de vue dans les murs des
+enfilades de boudoirs roses, avait ete celebre parmi les filles, qui se
+complaisaient a tremper leur nudite dans ce bain d'incarnat tiede
+qu'aromatisait l'odeur de menthe degagee par le bois des meubles".
+D'autres encore sont agitees et cursives: "Glissant sur d'affligeantes
+savates, ce laveur s'enfonca dans un va-et-vient furieux de garcons,
+lances a toute volee, hurlant boum, jonglant avec des carafons et des
+soucoupes, eblouissant avec la blanche trajectoire de leurs tabliers."
+
+Mais c'est surtout la sensation coloree que M. Huysmans est parvenu a
+reproduire integralement par l'artifice des mots. Assurement cette
+phrase peut rivaliser avec les pigments qu'elle decrit: "Des branches de
+corail, des ramures d'argent, des etoiles de mer ajourees comme des
+filigranes et de couleur bise, jaillissent en meme temps que de vertes
+tiges supportant de chimeriques et reelles fleurs, dans cet antre
+illumine de pierres precieuses comme un tabernacle, et contenant
+l'inimitable et radieux bijou, le corps blanc, teinte de rose aux seins
+et aux levres, de la Galatee, endormie dans ses longs cheveux pales". Et
+encore: "Sur sa robe triomphale, couturee de perles, ramagee d'argent,
+lamee d'or, la cuirasse des orfevreries dont chaque maille est une
+pierre, entre en combustion, croise des serpentaux de feu, grouille sur
+la chair mate, sur la peau rose the, ainsi que des insectes splendides,
+aux elytres eblouissantes, marbres de carmin, ponctues de jaune aurore,
+diapres de bleu acier, tigres de vert paon."
+
+Mais, outre cette virtuosite generale, M. Huysmans a concu un type de
+phrase particulier, ou par une accumulation d'incidentes, par un
+mouvement pour ainsi dire spiraloide, il est arrive a enclore et a
+sertir en une periode, toute la complexite d'une vision, a grouper
+toutes les parties d'un tableau autour de son impression d'ensemble, a
+rendre une sensation dans son integrite et dans la subordination de ses
+parties: "Sur le trottoir des couples marchaient dans les feux jaunes et
+verts qui avaient saute des bocaux d'un pharmacien, puis l'omnibus de
+Plaisance vint, coupant ce grouillis-grouillos, eclaboussant de ses deux
+flammes cerise, la croupe blanche des chevaux, et les groupes se
+reformerent, troues ca et la par une colonne de foule se precipitant du
+theatre Montparnasse, s'elargissant en un large eventail qui se repliait
+autour d'une voiture que charroyait en hurlant un marchant d'oranges".
+Ou encore: "Tout va de guingois chez elle; ni moellons, ni briques, ni
+pierres, mais de chaque cote, bordant le chemin sans pave creuse d'une
+rigole au centre, des bois de bateaux marbres de vert par la mousse et
+plaques d'or bruni par le goudron, allongent une palissade qui se
+renverse entrainant toute une grappe de lierre, emmenant presqu'avec
+elle la porte, visiblement achetee dans un lot de demolitions et ornee
+de moulures dont le gris encore tendre perce sous la couche de hale
+deposee par des attouchements de mains successivement sales". Le souple
+enlacement de cette sorte de phrase, est sans egal. Elle est le produit
+dernier et la preuve de cette faculte receptive que nous avons
+constatee; elle est la sensation meme absorbee, elaboree dans
+l'intelligence, et projetee au dehors telle quelle.
+
+Mais ce tour de force descriptif reussit avec une perfection et une
+frequence qui constituent deja une anomalie. Que l'on revienne, en
+effet, de l'analyse des personnages de M. Huysmans, a l'homme normal,
+chez qui la sensation percue en gros et a la hate, est transformee par
+un travail conscient ou inconscient en volontes, en actes, en une
+conduite et une carriere; le point morbide des creatures romanesques
+apparait. L'epanouissement de leurs facultes receptives a etouffe toutes
+leurs autres energies, les a reduites a la vie vegetative d'une plante
+passive par essence, regie et affectee par tout ce qui l'entoure,
+dependant des aubaines du ciel et du hasard de sa situation. A mesure
+que M. Huysmans rend ses personnages plus nerveux, c'est-a-dire plus
+soumis et plus directement sensibles aux impressions externes, il est
+force d'attenuer leur force de volonte, de les decrire plus incapables
+de tirer de leurs sensations de forts et persistants mobiles d'agir.
+Tandis que dans ses premiers livres, l'organisme humain reste a peu pres
+intact, dans ses derniers il le doue d'etranges timidites, d'une
+mollesse constante, d'un acquiescement resigne a toutes les
+vicissitudes, d'une absolue dependance des circonstances exterieures,
+qui se traduit autant par l'incapacite d'Andre a travailler dans un
+appartement neuf, que par l'intolerable malaise qu'il ressent a vivre
+seul, sans le bruissement d'un jupon de femme autour de lui. Dans _A
+Rebours_, cette dysenergie est consommee; des Esseintes est une pure
+intelligence sensible et ne tente dans tout le livre qu'un seul acte
+volontaire, qu'il laisse inaccompli: celui de se rendre a Londres. De
+leur impuissance volitionnelle, on peut deduire leur incapacite de vivre
+dans la societe, leur aspiration, vaine pour les uns, satisfaite pour
+des Esseintes, vers une existence monacale, solitaire et recluse, enfin
+leur absolu pessimisme, leur misanthropie acerbe, leur degout de toute
+vie active.
+
+
+III
+
+En cette psychologie du pessimiste, qui juge la vie mauvaise en soi,
+repugne aux contacts sociaux, meprise ou bafoue les etres les plus
+sains, plus bornes et robustes, plus aptes a agir et a jouir de concert,
+M. Huysmans deploie une penetrante finesse d'analyse et fait certaines
+decouvertes que n'ont point prevues les psychologues et alienistes
+speciaux de l'hypocondrie.
+
+Il assigne a ses personnages le temperament habituel des melancoliques
+agites, une anemie partielle ou totale, une debilite turbulente, un
+systeme nerveux faible, c'est-a-dire excitable par des causes minimes;
+pour le plus caracterise de ses malades, le duc des Esseintes, M.
+Huysmans a recours a la symptomatologie de la nevrose, qui est, en
+effet, habituellement accompagnee de melancolie a son debut.
+
+Sur cette base physique dont les traits generaux seuls sont constants,
+M. Huysmans etablit le caractere de ses personnages. Il leur assigne le
+trait principal du temperament pessimiste, celui de ne pouvoir etre
+affecte que de sensations desagreables ou douloureuses, meme pour des
+objets qui n'ont en soi rien de haissable (J. Sully, _le Pessimisme_).
+Dans les _Soeurs Vatard_ la devanture d'une boutique de patisserie est
+decrite en termes de degout. Dans _En Menage_, Cyprien, revenant d'une
+soiree, deblatere contre les diverses categories des personnes qu'il y a
+apercues, avec une amusante partialite. Plus tard, au Luxembourg, comme
+il passe en revue avec Andre, ses souvenirs d'ecole, qu'ils evoquent
+avec horreur, il finit par affirmer que tous ses camarades sont
+necessairement ruines et en peine d'argent. Les fleurs rares et etranges
+dont le duc Jean garnit son vestibule, ne lui presentent que des images
+de charnier et d'hopital: "Elles affectaient cette fois une apparence de
+peau factice sillonnee de fausses veines; et la plupart comme rongees
+par des syphilis et des lepres, tendaient des chairs livides, marbrees
+de roseoles, damassees de dartres; d'autres avaient le teint rose vif
+des cicatrices qui se ferment, ou la teinte brune des croutes qui se
+forment; d'autres etaient bouillonnees par des cauteres, soulevees par
+des brulures; d'autres encore montraient des epidemies poilus, creuses
+par des ulceres et repousses par des chancres; quelques-unes enfin
+paraissaient couvertes de pansements, plaquees d'axonge noire
+mercurielle, d'onguents verts de belladone, piquees de grains de
+poussiere, par les micas jaunes de la poudre d'iodoforme."
+
+De meme que le temperament craintif est dispose a ne voir dans l'avenir
+que des causes d'effroi, le temperament malheureux ne presage que des
+deceptions. Dans _En Menage_, Cyprien emet sur une nouvelle conquete
+d'Andre, sur les motifs qui font revenir a ce dernier une ancienne et
+desirable maitresse, des hypotheses sinistres, qu'il s'irrite de ne
+point voir se realiser. Et passant de cas particuliers a l'ensemble
+general, les personnages de M. Huysmans n'apercoivent la vie que comme
+une suite d'infortunes. 11 faut lire, a ce propos, les plaintes de M.
+Folantin, dans _A Vau l'eau_, ou le passage suivant de _A Rebours_, qui
+est un exemple parfait du paralogisme pessimiste, consistant a oter d'un
+ensemble toute bonne qualite, et a le declarer ensuite mauvais:
+
+"Il ne put s'empecher de s'interesser au sort de ces marmots et de
+croire que mieux eut valu pour eux que leur mere n'eut pas mis bas.
+
+"En effet, c'etait de la gourme, des coliques et des fievres, des
+rougeoles et des gifles, des le premier age; des coups de bottes et des
+travaux abetissants, vers les treize ans; des duperies de femmes, des
+maladies et des cocuages, des l'age d'homme; c'etait aussi, vers le
+declin, des infirmites et des agonies, dans un depot de mendicite ou
+dans un hospice."
+
+Et, chose singuliere, cette vue exclusive des miseres humaines
+n'inspire aux pessimistes de M. Huysmans aucune compassion pour leurs
+semblables: "Comme toute impression morale est penible a
+l'hypocondriaque, dit Griesinger dans son _Traite des maladies
+mentales_, il se developpe chez lui une disposition a tout nier et a
+tout detester." Aussi M. Huysmans a-t-il soin d'entourer ses personnages
+de comparses ridicules et odieux, ou de les isoler entierement; et ni
+les uns ni les autres ne menagent a la societe des railleries qui
+tournent rapidement en denonciations coleres. Ils sont convaincus de
+l'avortement fatal de l'effort humain, denigrent ses succes
+necessairement partiels, denoncent toutes les institutions nationales,
+contestent la possibilite du progres et aboutissent, quand ils formulent
+la theorie generale de leurs sentiments, aux anathemes du catholicisme
+ou a ceux plus absolus et aussi peu fondes de Schopenhauer.
+
+Tous ces traits du pessimisme, connus deja, sont rassembles, coordonnes,
+caracterises et montres avec un art merveilleux et penetrant dans les
+livres de M. Huysmans. Mais il est un point qu'il a decouvert:
+l'influence du pessimisme sur le gout artistique. Par un choc en retour
+imprevu mais legitime, de meme que les spectacles communement tenus pour
+beaux deplaisent au melancolique, les spectacles juges laids par les
+gens a temperament heureux doivent confirmer l'etat d'ame ou il se
+complait, le dispenser de toute negation et de toute revolte, evoquer sa
+tristesse et la laisser s'epancher. Le peintre Cyprien n'est a l'aise
+que devant certains spectacles douloureux et minables; il prefere "la
+tristesse des giroflees sechant dans un pot, au rire ensoleille des
+roses ouvertes en pleine terre"; a la Venus de Medicis, "le trottin, le
+petit trognon pale, au nez un peu canaille, dont les reins branlent sur
+des hanches qui bougent"; formule son ideal de paysage en ces termes:
+"Il avouait d'exultantes allegresses, alors qu'assis sur le talus des
+remparts, il plongeait au loin ... Dans cette campagne, dont l'epiderme
+meurtri se bossele comme de hideuses croutes, dans ces routes ecorchees
+ou des trainees de platre semblent la farine detachee d'une peau malade,
+il voyait une plaintive accordance avec les douleurs du malheureux,
+rentrant de sa fabrique ereinte, suant, moulu, trebuchant sur les
+gravats, glissant dans les ornieres, trainant les pieds, etrangle par
+des quintes de toux, courbe sous le cinglement de la pluie, sous le
+fouet du vent, tirant resigne sur son brule-gueule."
+
+Et sur ce dolent ideal, des Esseintes rencherit encore: "Il ne
+s'interessait reellement qu'aux oeuvres mal portantes, minees et
+irritees par la fievre" "... se disant que parmi tous ces volumes qu'il
+venait de ranger, les oeuvres de Barbey d'Aurevilly etaient encore les
+seules dont les idees et le style presentassent ces faisandages, ces
+taches morbides, ces epidemies tales, et ce gout blet, qu'il aimait tant
+a savourer parmi les ecrivains decadents". Cette phrase est precedee
+d'une interessante liste d'auteurs latins de l'agonie de l'empire, et
+d'une enumeration d'auteurs francais dans laquelle se coudoient
+curieusement des ecrivains catholiques qui n'ont d'interet que pour des
+antiquaires en idees et en style, quelques poetes reellement decadents
+comme Paul Verlaine dont certains volumes ont les subtilites metriques
+et le niais bavardage des derniers hymnographes byzantins, et une bonne
+partie de ce que la litterature contemporaine a produit de superieur et
+de raffine. En effet, par une nouvelle contradiction apparente, c'est au
+raffinement le plus fastidieusement delicat, qu'aboutit, en fin de
+compte, le pessimisme etudie par M. Huysmans, comme un arbuste
+souffreteux et effeuille culmine en une radieuse fleur.
+
+M. James Sully a tres exactement marque que le dernier mobile du
+pessimisme est le desir que tout soit parfaitement bon, le souci de
+choses infiniment meilleures que celles existantes. Aussi, le pessimiste
+a-t-il plus de chances que l'optimiste de decouvrir et d'apprecier les
+choses exquises, pourvu, qu'elles n'aient pas eveille une admiration
+trop generale, qui offusque sa misanthropie. C'est par cette
+vulgarisation que des Esseintes s'est detourne des tapis d'Orient et des
+eaux-fortes de Rembrandt. Mais, par contre, personne plus que lui n'aura
+plus d'audace a se mettre au-dessus du gout public, a aller droit a ce
+qui est excellent. De la le raffinement, la recherche, la trouvaille,
+l'amour des belles choses inedites, de tout ce qui, dans le domaine
+artistique,--plus ouvert a la perfection que la nature parce que plus
+inutile,--se rapproche clandestinement de la superiorite absolue,
+satisfait certains gouts tres nobles de la nature humaine, lui procure
+les plus complexes c'est-a-dire les plus belles emotions esthetiques. Ce
+raffinement, _A Rebours_ en est le catechisme et le formulaire; tout ce
+qui, dans la realite, peut meurtrir une ame delicate est ecarte de ce
+precieux livre, est assourdi, amolli, sublime et assuavi. A
+d'imparfaites sensations naturelles sont substitues d'indirects et
+subtils artifices. Toutes les realites y deviennent legeres et
+flatteuses, depuis le vermeil expirant des cuilleres a the, jusqu'a la
+coupe benigne de la coiffe de la domestique, depuis la splendeur
+assourdie des ameublements, les gaufrages des tentures, le mysterieux
+rayonnement des tableaux, a cette bibliotheque enfermant sous la beaute
+des reliures d'inestimables livres a l'exquisite des liqueurs bues, des
+parfums inhales, des pensees evoquees et contemplees.
+
+Et de ce sens du raffinement, M. Huysmans tire les dernieres beautes de
+son style, qui se trouve joindre ainsi le delicat au populaire. Par la
+lecture de certains livres de theologie, de certains volumes de poesie
+savante, par de justes inventions, il enrichit et pare son langage, de
+vocables assoupis, longuement harmonieux et doux; il les sertit et les
+associe en de lentes phrases, qui joignent le poli soyeux des mots, a la
+suavite de l'idee: "Sous cette robe tout abbatiale signee d'une croix et
+des initiales ecclesiastiques: P.O.M.; serree dans ses parchemins et
+dans ses ligatures de meme qu'une authentique charte, dormait une
+liqueur couleur de safran, d'une finesse exquise. Elle distillait un
+arome quintessencie d'angelique et d'hysope melees a des herbes marines
+aux iodes et aux bromes alanguis par des sucres, et elle stimulait le
+palais avec une ardeur spiritueuse dissimulee sous une friandise toute
+virginale, toute novice, flattait l'odorat par une pointe de corruption
+enveloppee dans une caresse tout a la fois enfantine et devote." Il
+parvient a rendre par de precises correspondances sensibles certaines
+sensations apparemment impalpables: "Muni de rimes obtenues par des
+temps de verbes, quelquefois meme par de longs adverbes precedes d'un
+monosyllabe, d'ou ils tombaient comme du rebord d'une pierre, en une
+cascade pesante d'eau"; ou, plus immateriellement encore: "Dans la
+societe de chanoines generalement doctes et bien eleves, il aurait pu
+passer quelques soirees affables et douillettes". Et c'est ainsi arme
+des plus fins outils a sculpter la pensee, que M. Huysmans est parvenu a
+ecrire ce surprenant chapitre VII de _A Rebours_, qui, racontant les
+intimes fluctuations d'ame d'un catholique incredule, devotieux et
+inquiet, marque le cours de pensees de theologie ou de scepticisme, par
+une succession de precises images, accomplissant le tour de force de
+seize pages de la plus subtile psychologie, ecrites presque constamment
+en termes concrets.
+
+Repassant en sens inverse par les parties degagees dans notre analyse,
+revenant du plus complexe au plus simple, que l'on saisisse maintenant
+en son ensemble, en son accord et sa particularite specifique,
+l'organisme intellectuel qui vient d'etre etudie. Il se resume,
+semble-t-il, en une serie de facultes perceptives de moins en moins
+etendues, provoquant des etats emotionnels de plus en plus intenses. Sur
+la base d'un realisme rigoureux, d'une aptitude singuliere a apercevoir
+le monde ambiant, en son aspect veritable et a ressentir un plaisir
+general a la decrire, s'etage une faculte visuelle plus specialisee,
+plus delicate, source de plus de joie et de plus d'efforts, celle de
+sentir et de retenir de preference des sensations colorees. Une faculte
+visuelle plus restreinte encore, et dont les effets emotionnels de
+colere et de comique, semblent depasser l'intensite, rend M. Huysmans
+apte a distinguer, a hair et a railler dans les objets et les etres ce
+qu'ils peuvent avoir de laid, d'odieux et d'imparfait. Enfin, par un
+juste retour, de cette vision du defectueux, a la suite d'une
+elimination extremement rigoureuse de tout dechet et de toute tare, M.
+Huysmans acquiert l'acere discernement et l'intense jouissance des
+choses superieurement belles et rares, le raffinement, qui, comme la
+pointe d'un cone, concentre, termine et raccorde toutes les lignes de
+son organisation intellectuelle.
+
+Et toutes ces proprietes cachees d'une ame muette, se manifestent en ce
+corps des intelligences litteraires, le style. Il s'enrichit et
+s'affermit au contact de la realite, se colore, s'inflechit et s'agite,
+pour rendre l'infinie complexite de delicates visions, s'irrite et
+s'enerve devant certains spectacles detestes, se subtilise, s'adoucit
+et s'enrichit encore, devient opulent et onctueux pour rendre la grace
+resplendissante d'une certaine beaute superieure, extraite et sublimee.
+
+Dans les reactions et les melanges de toutes ces energies et ces
+capacites, dans leur ajustement et leur coordination, reside, il me
+semble, la physionomie intime d'un des jeunes artistes les plus
+originaux de notre temps. Il me parait que M. Huysmans, par son dernier
+livre surtout, a donne plus que des promesses de talent; on peut
+legitimement compter, sans illusion amicale, que ses travaux aideront a
+maintenir et a exalter l'excellence actuelle de notre ecole litteraire.
+
+
+
+
+
+LA COURSE DE LA MORT[15]
+
+
+Un roman parait qui, s'ecartant des nombreuses oeuvres imitees des
+esthetiques admises, est original par le cas psychologique qu'il etudie
+et inaugure, avec les quelques livres marquants de ceux qui debutent, un
+nouveau style et un nouvel art. On n'en parle guere et cependant cette
+oeuvre est encore un indice, a l'heure actuelle, de l'etat d'esprit
+d'une partie des jeunes gens, de leurs voeux artistiques et du but
+auquel ils vont. La _Course a la Mort!_ le nouveau roman de M. Edouard
+Rod, est ce livre a la fois singulier et actuel, degage des anciennes
+modes et decrivant, en de penetrantes analyses, la phase la plus recente
+du mal et de la passion de ce siecle: le pessimisme.
+
+Ecrite comme une autobiographie, en une serie de notes eparses que relie
+a peine un recit d'amour tenu et bizarre, la _Course a la Mort_ est
+l'histoire d'un jeune homme en qui le pessimisme latent de cette
+epoque, portant ses dernieres atteintes, devient ressenti et raisonne,
+envahit et sterilise le domaine des sentiments, frappe d'une atonie
+definitive l'ame qu'il a mortellement charmee.
+
+Le heros du livre est a la fois raisonneur et analyste. S'aidant de
+Schopenhauer, il s'efforce de mettre sa melancolie en systeme et de se
+faire illusion sur les causes de son humeur par un expose didactique,
+qui demontre en toutes choses la cause necessaire du mal. Cet apparat
+scientifique n'est qu'un semblant; le pessimisme que decrit la _Course a
+la Mort_ a d'autres origines qu'une conviction speculative. Celui que ce
+livre nous confesse est atteint plus profondement que dans son
+intelligence; il est malade de la volonte et de la sensibilite, il se
+sait vaguement frappe au centre de son etre et s'entend a demeler dans
+la contemplation de sa ruine morale les plus secrets symptomes.
+
+Il ne profere plus les plaintes d'il y a un demi-siecle, il n'accuse ni
+le monde, ni la societe, ni la destinee. Il ne reproche pas aux hommes
+de ne point le comprendre, il reve a peine de vivre une existence enfin
+fortunee, dans des siecles passes, en des contrees distantes. Apres tous
+ses predecesseurs il devine le premier que son mal est en lui et
+qu'aucune variation fortuite dans les circonstances ne l'en guerirait.
+
+Sachant les hommes innocents de sa tristesse il consent a les plaindre
+de subir comme lui tout l'odieux d'une existence qu'il hait, et dont le
+console le seul et vain souci de se connaitre.
+
+L'impuissance de sa volonte, qui est la cause et le fond de son
+infortune, est par lui subtilement analysee; il distingue le penchant a
+suppleer aux actes par de vagues reves, sa depravation morose qui le
+porte a se regarder faire dans le peu qu'il fait et a se rendre ainsi de
+plus en plus incapable de toute action spontanee; enfin apparait ce
+dernier symptome de la decadence volitionnelle, la lassitude anticipee,
+le degout preventif qui detournent meme de tout desir, de tout reve
+d'entreprise et bornent definitivement en son incapacite le malade et le
+moribond que M. Rod etudie: "Oui, le desir et le degout se touchent,
+alors de si pres qu'ils se confondent et ne font plus qu'un et je les
+sens qui me travaillent tous les deux a la fois. Ma chair encore
+fremissante des vrilles de celui-la, s'apaise dans le lit d'insomnies et
+de cauchemars ou celui-la la pousse. Ma pensee en marche s'arrete
+soudain et recule meurtrie comme un bataillon decime dans une embuscade,
+jusqu'aux retranchements du silence. Ou est la force qu'une seconde
+j'avais sentie en moi?... A la fin le degout reste seul; comme une
+ombre se mouvant dans une lueur tres pale, il grandit, il devient
+ruineux, il absorbe tout, le present et l'avenir, ce qui est et ce qui
+pourrait etre, il etend jusqu'a d'invisibles limites son envahissante
+obscurite et sa main pesante m'ecrase dans ces tenebres emanees de lui."
+
+De la volonte le mal s'etend aux emotions. Le pessimisme de M. Rod
+arrive a ce dernier repliement sur soi, ou s'interrogeant sans cesse,
+oubliant de vivre a force de s'analyser, il en vient a ne plus etre sur
+de ses propres sentiments; les desirs remuent a peine et s'etiolent, les
+passions deviennent circonspectes et douteuses. C'est une periode d'une
+de ces equivoques et indecises amours qui donne au livre sa trame.
+
+ * * * * *
+
+Par son intrigue encore ce roman est original et se distingue surtout du
+_Werther_ et de l'_Obermann_ du commencement de ce siecle.
+
+L'etrange heros de la _Course a la Mort_ n'aime pas, on doute du moins
+qu'il aime et se sent douter, interroge sans cesse son pale coeur, ne
+sait que resoudre et se resigne a son atonie. Il oscille et hesite; il
+est des heures ou les dernieres ondes de son sang, les regards profonds
+de celle qui passe dans sa vie, lui font pressentir l'eclosion d'une
+forte et douloureuse passion; puis ce qui tressaille en lui s'apaise, il
+se disseque, il analyse en lui les derniers fremissements de son ame et
+la voit se calmer sous son introspection; puis des paroles ordinaires de
+Cecile N..., un geste disgracieux le repoussent et, se souvenant de
+l'ancienne theorie de Schopenhauer sur l'amour, il penetre a cette vue
+profonde et clairement concue que c'est l'hostilite et non l'attrait qui
+regne entre les sexes. De plus douces emotions reviennent, il est
+ressaisi par le charme, enlace par l'illusion, il veut vivre, se
+redresser, sortir de son suaire, mais il se butte de nouveau, s'arrete,
+ebauche un geste de renoncement et medite son impassibilite jusqu'a ce
+que la mort de Celine N..., vienne detruire ce vestige d'amour et
+resoudre les contradictions de son ame en une longue harmonie de
+regrets.
+
+Que l'on observe combien cette nouvelle intrigue a ete pressentie des
+jeunes romanciers.
+
+Des livres de M. Huysmans ou l'amour ne joue aucun role, et dont le
+dernier analyse un solitaire, a cet admirable roman de M. Albert Pinard,
+_Madame X..._ qui est l'histoire de deux etres dont aucun ne peut
+subjuguer l'autre en un aveu, d'autres oeuvres encore affirment une
+nouvelle maniere d'envisager les relations passionnelles qui different
+de celles des anciens romans en ce que la femme n'est plus l'etre
+asservissant et dominateur que presentent les de Goncourt et Zola. Et si
+l'on joint a cette originalite fondamentale celle du faire, le style,
+qui n'est plus ni colore, ni abandonne au rendu des choses visibles,
+mais abstrait et apte a figurer les faits de l'ame,--des procedes qui ne
+sont pas la description, mais l'analyse psychologique et rapprochent
+ainsi la _Course a la Mort_ des dernieres oeuvres de M. Bourget, on
+apercoit combien le nouveau livre de M. Rod est significatif et actuel.
+
+ * * * * *
+
+Cette oeuvre va de nouveau faire deplorer le pessimisme du temps.
+
+Des gens aussi incompetents que M. Dionys Ordinaire vont disserter sur
+les tendances de la jeunesse et on en cherchera l'origine dans quelque
+chose d'aussi insignifiant que la politique.
+
+Il convient peut-etre de dire que la jeunesse litteraire est pessimiste
+comme le furent en 1830 les jeunes romantiques et en 1850 les
+realistes, et plus tot encore la pleiade des Parnassiens. Et si l'on
+veut remonter plus haut, si l'on reflechit, quel abime separe la
+litterature francaise de ce siecle de celle des epoques passees, on
+trouvera au pessimisme contemporain assez d'ascendants pour se
+convaincre que la tristesse est l'essence meme du nouvel art, et
+peut-etre de tout art noble.
+
+Ce pessimisme qui, certes, n'empeche pas les honnetes gens de gouter les
+joies qu'ils peuvent avoir est la source de toutes nos oeuvres
+magistrales; il a evolue, de tapageur et theatral qu'il etait au debut
+de la nouvelle periode, a une phase plus calme et plus fiere qui prete
+aux vers recents un chant plus intime et fournit a l'analyse des ames
+plus profondes. Dans la representation de ce mal--et quel livre
+_interessant_ n'est pas un peu pathologique--M. Rod est parvenu a
+montrer de nouvelles phases et de plus intimes dechirements.
+
+Avec d'autres, il inaugure dans le roman, a cote de l'etude de l'amour,
+qui en restera la tache et le prestige, l'etude de la haine qui commence
+a sourdre entre l'homme et la femme a une epoque ou ils apercoivent
+l'antagonisme de leurs interets sociaux et devinent l'hostilite de leurs
+fonctions vitales.
+
+Certains vers de la Justice de Sully Prudhomme commentant certaines
+pages de Darwin, sont la preface de cette nouvelle tendance. Il nous
+parait interessant de la signaler et d'en designer les representants.
+
+NOTES:
+
+[Note 15: _Vie moderne_, 25 juillet, 1851.]
+
+
+
+
+
+PANURGE[16]
+
+"Panurge etoit de nature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit
+le nez aquilin, fort, a manche de rasoir, et pour lors etoit de l'age de
+trente-cinq ans ou environ, fin a dorer comme dague de plomb, bien
+galant homme de sa personne, sinon qu'il etoit quelque peu paillard et
+sujet de nature a ce qu'on appeloit en ce temps la:
+
+ Faute d'argent c'est douleur non pareille.
+
+"Toutefois, il avait soixante-trois manieres d'en trouver tousjours a
+son besoin, dont la plus honorable et la plus commune etoit par facon de
+larrecin furtivement faict; malfaisant, pipeur, buveur, batteur de
+pavez, ribleur s'il en etoit a Paris; au demeurant le meilleur fils du
+monde et toujours machinoit quelque chose contre les sergeants et contre
+le guet."
+
+Et apres ce portrait sommaire, viennent a la debandade, les mille
+aventures drolatiques ou ce veritable heros de Rabelais se dessine a
+gros traits, menant a Paris le train bouffon de l'ecolier de l'epoque,
+puis partant pour les pays de la fable contre le roi des Dipsodes, puis
+s'embarrassant dans cette epineuse question du mariage, et parcourant
+pour s'amuser dans son dessein tout l'archipel d'iles peuplees a souhait
+des innombrables etres allegoriques dont Rabelais tenait a rire; en
+somme la plus durable et la plus humaine des caricatures enormes qui
+s'etalent dans le breviaire des "beuveurs tres illustres et et verolez
+tres pretieux".
+
+Panurge est besoigneux, de petite extraction; il n'a rien de la
+debonnairete massive que donnent a Pantagruel sa force de geant et sa
+naissance. Maigre, "ecorne et taciturne faute de danare", ses appetits
+fameliques, maintenant qu'un coup du sort l'a jete dans la domesticite
+d'un grand seigneur, reclament des satisfactions prodigieuses. Aussi
+faut-il suivre dans le recit, ses ripailles perpetuelles, ses
+incessantes invitations a la coupe, "ha buvons", ses festins de gros
+mangeur quand il a conquis a la guerre un chateau et des biens: "Il se
+ruinait en mille petits banquets joyeux et festoyements, ouverts a tous
+venants, memement a tous bons compagnons, jeunes fillettes et mignonnes
+galloises, abattant bois, prenant argent d'avance, mangeant son bled en
+herbe."
+
+Ces belles bombances ne ressemblent ni au fastes de Timon d'Athenes, ni
+aux receptions du vieux Capulet. Panurge a beau s'etre frotte aux nobles
+et aux ecoliers, il est reste boheme de petite race, de probite
+variable, avec la lachete egayee d'impudence des Scapin, et rancunier
+par surcroit, comme le demontre l'episode de Dindenaut et de ses
+moutons, "lesquels tous furent pareillement en mer portez et noyez
+miserablement."
+
+ * * * * *
+
+Mais sous cet air d'aigrefin, Panurge cache l'ame la plus libre et la
+plus railleuse. Il est l'irrespect meme, gausseur sceptique, incredule,
+attaquant, des la Renaissance, tout ce que le dix-huitieme siecle devait
+si agreablement meurtrir. Il y voit si clair, avec une intelligence si
+nette a trouver en tout le bouffon et le ridicule, qu'il ne respecte pas
+meme cette chose eminemment venerable, la force. Sous Francois Ier, il
+parodie la royaute, fait d'Anarche roi des Dipsodes pris a la guerre,
+"gentil crieur de saulce verte" et l'experience reussit a souhait: "et
+fut aussi gentil crieur, qui fut oncques vu en Utopie; mais l'on m'a dit
+depuis que sa femme le bat comme platre, et le pauvre sot ne s'ose
+defendre, tant il est niais." Ni l'Eglise, ni les gens de loi, les
+papimanes, les papegauts, les evegauts, les saintes decretales, les
+chats fourrez et chicanous, ne lui inspirent plus de retenue. Toute
+puissance etablie lui donne a rire, avec des mots si crus, une ironie si
+acre, que la salissure reste ineffacable.
+
+Et cependant, si Panurge est sceptique c'est sans contention d'esprit et
+sans insistance. Avec son gros frere Jean des Entommeures, ce dont il se
+preoccupe en somme apres avoir bu et raille, c'est de choses plus
+personnelles, de la grande aventure qu'il apprehende, de son mariage,
+ou, plus precisement, de ne point "s'adonner a melancholie", de chasser
+toute alteration d'ame, de vivre gaillardement en une profonde quietude
+d'esprit. "Remede a facherie?" Cette question qu'il propose a Pantagruel
+pres de l'ile Caneph, est bien celle qui l'intrigue, et qu'il resout
+sans cesse, par son insouciance, un grand manque de scrupules, cette
+parfaite legerete et indolence d'ame, qu'on appelle "avoir de la
+philosophie"; "certaine gayete d'esprit, dit Rabelais, conficte en
+mespris des choses fortuites, pantagruelisme sain et degourt, et pret a
+boire, si voulez."
+
+ * * * * *
+
+Derriere ce personnage, grossi en caricature et decrit de verve, il y a
+plus qu'une imagination de Rabelais. Panurge rassemble quelques-uns des
+traits les plus permanents et les plus rarement retraces de l'ancien
+caractere francais.
+
+Si l'on ecarte tout ce que ce type a d'ignoble et d'excessif, que l'on
+considere l'adresse de ses machinations, ses malices, ses reparties, sa
+facon de considerer les femmes, oscillant entre la galanterie et la
+mefiance, son scepticisme superficiel, ce sont la autant de facons de
+penser francaises. Les cours qui ont faconne notre race, ne l'ont dotee
+a l'origine, ni de la roideur de passions des Anglais, ni du mysticisme
+allemand. Un esprit plus elastique, plus observateur, plus agile nous a
+fait penetrer les dessous ridicules de ce que l'on venere ailleurs. Ni
+l'exaltation a propos de questions metaphysiques, ni le respect de la
+force ou du droit, n'ont domine en France au point de garantir la
+religion, les rois et les juges. Des l'eveil de l'esprit national, le
+pouvoir de ces trois etres etait mis en question, mine de plaisanteries
+et moralement detruit. Du roman de Renard a Courier, cette besogne de
+demolition n'a pas chome.
+
+Mais, apres quelque temps de bataille, les genes un peu elargies,
+l'amour du bien-etre, la paresse d'esprit revenaient. On s'etait un peu
+emu dans une lutte sans grandes defaites; on s'en va a ses affaires,
+sans plus tenir a ses negations, que le voisin a ses affirmations. Et,
+au bout de toute cette escrime plus amusante qu'acharnee, celle de
+Montaigne et de Voltaire, la question finale qui s'empare de l'esprit
+francais, est bien celle de Panurge. "Remede a facherie?" Il faut jouir
+de vivre, en gens avises, distraits, prompts d'intelligence. Et alors
+viennent les vrais artistes francais, La Fontaine, Watteau, les auteurs,
+les vaudevillistes, les chansonniers, tous gens qui cherchent a egayer,
+demeurent, ecrivant a point nomme pour les "langoureux malades ou
+autrement faschez et desolez."
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui beaucoup de choses ont varie, et la question de Panurge se
+pose plus inquietante. Notre vie est devenue douce, mais nos envies ont
+grandi en disproportion. Nous sommes accables par la complication des
+affaires, les soins d'une lutte pour la vie, plus apre, la conduite
+difficile de nos ambitions. Les plaisirs physiques, que nos corps
+supportent plus mal et moins longtemps, nous abandonnent, et d'ailleurs
+ne nous suffiraient pas. Nos cerveaux sont surmenes par l'enchevetrement
+des sciences modernes, la complexite de nos sensations. Nous avons tout
+pris a toutes les races. Par une denaturalisation perilleuse, nous
+pensons de plus en plus a l'anglaise, nous sentons de plus en plus a
+l'allemande. Notre scepticisme a subsiste; mais il veut maintenant
+approfondir les questions suspectes, et, a cet effort, il a perdu toute
+gaite et toute popularite. Nos arts et nos vies tendent de plus en plus
+a depouiller la joie. Et c'est avec une avidite accrue par tous ces
+motifs de tristesse, que nous cherchons une reponse a l'interrogation de
+Panurge. Nous avons les voyages, la dure distraction du travail, la
+chasse, le jeu, ce que Pascal appelle, "les plaisirs tumultuaires de la
+foule". Mais les plus clairvoyants considerent que ce sont la des
+palliatifs plus que des remedes. La facon d'envisager la vie a revetu
+chez notre elite des formes douloureuses qui different peu du pire
+pessimisme. "Le meilleur fruit de notre science, dit M. Taine, dans un
+des livres les plus humoristiques de notre temps, est la resignation
+froide, qui reduit la souffrance a la douleur physique." L'on ne pourra
+s'empecher de penser que ce fruit est amer, petit, a portee de peu de
+mains, et que depuis trois siecles, nous nous sommes beaucoup eloignes
+de Rabelais et du pantagruelisme.
+
+NOTES:
+
+[Note 16: _Panurge_, n deg. I, octobre 1882.]
+
+
+
+
+
+DE LA PEINTURE[17]
+
+A PROPOS D'UNE LETTRE DE M. J.-F. RAFFAELLI
+
+
+I
+
+
+Le Salon de cette annee, les reflexions qu'il a suggerees dans ce
+journal s'etaient bien eloignes deja de la memoire de leur auteur, quand
+tableaux et commentaires lui furent rappeles par une conversation
+fortuite dont l'echo lui parvint. Un de ses amis eut l'occasion de
+visiter le peintre J.-F. Raffaelli a Jersey; l'entretien vint a porter
+sur les articles que l'on a pu lire dans la _Vie Moderne_; ils se
+resumaient en somme en une predilection marquee pour les peintres
+_emotifs_, si l'on peut dire ainsi, les peintres donnant une emotion de
+couleur, et pour leur representant, M. Whistler. Les remarques de M.
+Raffaelli, qui, comme on le sait par sa preface du catalogue de son
+exposition en 1884, est un theoricien de son art, parurent extremement
+interessantes, et grace a la personne qui servait de truchement, il fut
+possible d'en obtenir un expose par ecrit. Ces notes soulevent la
+question du but, c'est-a-dire de l'essence meme de la peinture. Elles
+seront envisagees et discutees a ce point de vue.
+
+"La critique du Salon dans la _Vie Moderne_, dit M. Raffaelli, se borne
+a l'eloge de M. Whistler. C'est dans son oeuvre, en general, un
+excellent peintre et un des dix plus beaux d'aujourd'hui. Mais est-il
+juste de donner la place supreme a un art semblable, surtout lorsqu'il
+est represente dans une exposition par le portrait de Sarasate, et de
+faire fi d'autres recherches? Que dirait-on d'un critique litteraire qui
+placerait Dostoievski en premiere ligne du mouvement des lettres
+contemporaines? _Crime et Chatiment_ est admirable parce que ce roman
+est appele a peindre l'hallucination criminelle, mais le peintre qui
+entoure d'une pareille hallucination indifferemment un violoniste
+mondain, une jeune femme charmante, Carlyle, ou de delicieux enfants
+roses est absurde, parce que ces oeuvres sont absurdes et morbides,
+parce que l'absurde et le malade ne peuvent pas rationnellement
+pretendre prendre jamais place dans notre admiration.
+
+"Certes, je reconnais l'importance qu'il convient de donner a
+l'hallucination comme facteur de la civilisation a une epoque ou
+l'illusion religieuse vient a nous faire defaut; je reconnais aussi que
+toute oeuvre d'art resulte d'une hallucination. Mais l'hallucination n'a
+justement ce pouvoir civilisateur admirable que lorsqu'elle renferme,
+detient et porte l'enthousiasme sur un caractere important, enthousiasme
+admiratif par amour, ou caricatural par haine. Tous les maitres peintres
+sont la pour affirmer ce que j'avance; voyez l'enthousiasme de l'apparat
+grandiose chez le Venitien Veronese, de la foi chez les croyants, Fra
+Angelico ou Pinturicchio, ou de la haine vivifiante de la vilaine petite
+bourgeoisie de 1830, chez Daumier. Je pourrais les citer tous et nous
+trouverions toujours la meme chose: enthousiasme pour un caractere
+dominant a une epoque et dans une societe donnee, interprete en
+admiration par amour, ou en haine par amour de la vertu contraire au
+vice decouvert."
+
+M. Raffaelli poursuit, en discutant, les appreciations qui ont paru ici
+meme sur ses tableaux de l'Exposition de la rue de Seze. Nous avions
+dit: "M. Raffaelli devient de mieux en mieux un peintre exact de types
+et d'expressions, un portraitiste de physionomies humaines."
+
+--Or donc, n'est-ce rien que cela, s'ecrie M. Raffaelli; grand merci si
+on fait fi de pareilles recherches. On ajoute: "qui malheureusement
+verse dans la caricature." Mais que l'on me dise un peu quel tableau
+doit naitre sous mon pinceau quand le sentiment que j'ai de la scene que
+je veux rendre est un sentiment d'ironie ou de colere. D'ailleurs ce
+mepris de la caricature me froisse partout ou je le rencontre, car la
+caricature a autant de droit a l'admiration que tout autre forme d'art."
+
+Telles sont ces notes et cette conversation. Si l'on se reporte pour la
+comprendre pleinement a l'etude sur le beau caracteristique qui se
+trouve a la tete du catalogue deja cite, on verra qu'en somme M.
+Raffaelli, a travers d'ailleurs bien des obscurites et des longueurs,
+ecartant les designations de classicisme, de realisme, de romantisme et
+de naturalisme, posant en principe qu'esthetiquement toute epoque a une
+notion particuliere du beau, que socialement notre epoque est
+caracterisee par un epanouissement, complet de l'individualisme et de
+l'egalite, qu'ainsi l'unite humaine autonome et libre est le facteur
+principal de notre vie sociale, on arrive a cette page d'un grand
+souffle sur la necessite ou est la peinture de travailler a representer
+l'homme et toutes sortes d'hommes.
+
+"Le beau de la societe, ecrit M. Raffaelli, est dans le caractere
+individuel de ses hommes, de ses hommes qui ont su conquerir lentement
+leur raison, au milieu des affolements de la peur; de ses hommes qui ont
+su conquerir leur liberte, apres des centaines de siecles de misere, de
+vexations et d'abus miserables ou le plus fort a toujours asservi le
+plus faible. Voila le beau chez nous. Il nous faut graver les traits de
+ces individus; a tous, depuis les plus grands jusqu'aux derniers, parce
+que tous ont bien merite de l'humanite.
+
+"Que ceux qui ont une idee mediocre ou pauvre et qui ont besoin d'etre
+en face de grands hommes pour s'apercevoir de la grandeur de l'homme,
+s'adressent a nos de Lesseps, a nos Edison, a nos Pasteur ou bien a nos
+politiques, aux generaux, aux ecrivains, aux artistes, aux grands
+commercants, aux industriels fameux, aux philosophes; mais que ceux qui
+se sentent l'ame elevee et le coeur vibrant pour la supreme beaute de
+leur race prennent les plus humbles, les va-nu-pieds et les derniers
+pauvres gens. Tous ont combattu, tous ont fait l'effort, tous sont
+vainqueurs; qu'ils aient combattus par les idees ou par la force sans
+comprendre bien, suivant leurs moyens, admirons-les! Je ne vois qu'une
+chose debout: l'Homme grand, droit et degage." Et M. Raffaelli poursuit
+en exhortant a l'etude passionnee et universelle de l'homme dans toute
+l'etendue de la societe et dans toute la serie de ses conditions, de ses
+manieres d'etre, de ses moeurs et de ses types.
+
+L'on concevra maintenant toute l'importance de la doctrine artistique de
+M. Raffaelli et comment elle determine une conception toute particuliere
+de la peinture. M. Raffaelli, domine d'une sympathie humaine qui est
+belle en soi et qui vivifie son grand talent, voudrait borner cet art a
+nous donner de notre race et de nos contemporains, une serie d'effigies
+caracteristiques, propre a nous les faire connaitre intimement et par
+consequent aimer, admirer, ou hair et ridiculiser. Etant donne que toute
+oeuvre d'art ne vaut que par l'emotion qu'elle produit, ce peintre
+desire exciter la sympathie de ses spectateurs par l'exactitude
+minutieuse et il faut le dire, magistrale, avec laquelle il reproduit
+ses types; par leur choix generalement excellent et notable; par leurs
+occupations et manieres d'etre parfaitement appropriees a leur
+exterieur; en d'autres termes, par sa penetration dans une serie de
+caracteres, d'ames, de natures humaines; et par sa faculte de nous les
+faire penetrer, de nous les reveler. Son art aboutit a la connaissance
+passionnee, sympathique ou antipathique, d'une portion representative
+de l'humanite de ce temps. C'est la, croyons-nous, un expose impartial
+et exact de ses tendances et de ce qu'il accomplit. Mais ces tendances
+et ces resultats sont-ils par excellence ceux que doit poursuivre l'art
+pictural? Nous ne le pensons pas.
+
+NOTES:
+
+[Note 17: _Vie Moderne_, 13 novembre 1886.]
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+I.--Flaubert
+
+II.--Zola avec P.S.
+
+III.--Hugo
+
+IV.--Goncourt avec P.S.
+
+V.--Huysmans
+
+VI.--La _Course a la Mort_
+
+VII.--Panurge
+
+VIII.--A propos d'une lettre de M. Raffaelli
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Quelques ecrivains francais, by Emile Hennequin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK QUELQUES ECRIVAINS FRANCAIS ***
+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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